Situation critique de
l'empire. Quatre prétendants. — Mohammed Ier reconstitue l'empire (1414).
Révolte de Berheddin (1416) et de Mustapha. Murad II. Siège de
Constantinople. Les Ottomans dominent en Asie-Mineure. — Guerres en Europe.
Jean Hunyade. Abdication du sultan. Bataille de Varna. — Scanderbeg.
Situation critique de l'empire. Quatre prétendants.
L'empire
ottoman semblait sur le penchant de sa ruine ; il était prêt à se dissoudre.
Tous les États soumis récemment, la Bulgarie, la Serbie, la Valachie,
reprirent leur indépendance, Constantinople se crut sauvée ; grâce à l'appui
de Timour, les princes de Kastamouni, de Sarou-Khan, de Kermian, d'Aïdin, de
Mentesche, de Karamanie, remontèrent sur leurs trônes, tandis que les fils de
Bayezid se disputaient, les armes à la main, les lambeaux de l'héritage
paternel. Pendant que Suleyman, retiré à Andrinople, était 'proclamé sultan
par les troupes restées en Europe, Mohammed réfugié dans les montagnes,
soutenait une guerre de partisans contre les généraux de Timour et s'emparait
de Tokat et d'Amassia. A la nouvelle de la mort de Bayezid, Iça, caché à
Brousse, est proclamé sultan par le beylerbey Timourtach. Timour accueillit
les envoyés des trois princes ottomans et encouragea leurs prétentions. Cette
habile politique aurait infailliblement porté le coup mortel à la domination
des Osmanlis, mais Timour ne put consommer son œuvre. Après
avoir, une année entière, semé l'épouvante et l'horreur dans toute
l'Asie-Mineure, il marcha contre la Chine, laissant au prince de Kermian la
garde de Moussa. C'est dans cette expédition qu'il mourut prématurément. Mohammed
marche alors contre son compétiteur, le bat dans les défilés d'Erméni et
l'oblige à se réfugier à Andrinople, auprès de Suleyman, qui lui fournit
quelques troupes, avec lesquelles il repasse en Asie et reprend les
hostilités. Battu de nouveau Iça finit par succomber sous les coups de son
heureux rival. Suleyman,
tout entier à ses plaisirs, était resté spectateur de cette lutte ; il avait
conclu un traité d'alliance avec l'empereur grec, Emmanuel II, dont il avait
épousé la nièce. La restitution de Thessalonique, des places du Strymon et du
littoral de la mer Noire payèrent cette alliance inutile et inefficace. La
nouvelle des succès de Mohammed et de la trahison du gouverneur de Smyrne,
Kara-Djouneïd, l'arrache à son inaction. Djouneïd, après avoir conquis la
principauté d'Aldin, s'y était déclaré indépendant et avait formé une ligue
avec les princes de Kermian et de Karamanie. A la tête de vingt-cinq mille
hommes, Suleyman passe l'Hellespont, s'empare de Brousse et marche sur
Pergame, Kara-Djouneïd fait sa soumission, pendant que le grand-vézir
Ali-Pacha emporte d'assaut Angora et force Mohammed à là retraite. Moussa,
racheté au prince de Kermian par Mohammed, envahit avec les secours que lui
donne son frère, les États de Suleyman. Il appelle à lui le despote de Serbie
et le prince de Valachie, mais il est défait et forcé à la fuite. Suleyman
déshonorait ses rares qualités par les excès honteux où il se plongeait.
Après la fuite de Moussa, il use son énergie et ruine sa santé dans les
plaisirs les plus grossiers. En vain ses plus fidèles serviteurs
l'avertissent du danger qui le menace, il méprise leurs conseils, et à leurs
sages avis, répond par des insultes. Moussa reparaît sous les murs
d'Andrinople, et, Suleyman abandonné de tous ses émirs, périt obscurément
sous les coups d'un archer (1410). Seul
maître de l'Europe, Moussa envahit la Serbie, la met à feu et à sang, et
défait Sigismond de Hongrie dont les Serbes avaient invoqué les secours.
L'empereur Emmanuel refuse de payer le tribut et appelle Mohammed à son aide.
Moussa accourt, met le siège devant Constantinople et bat Mohammed. Une ligue
se forme entre celui-ci, l'empereur grec et le despote de Serbie. Moussa,
trahi par ses généraux, abandonné par ses troupes, tombe au pouvoir de son
frère qui le fait étrangler (1413). Mohammed reconstitue l'empire (1414).
Révolte de Behreddin (1416) et de
Mustapha.
Mohammed
était seul maître de l'empire, mais d'un empire amoindri, déchu, dont les
forces étaient épuisées. La secousse avait été si forte que l'édifice était
encore tout ébranlé et le règne de ce prince se passa à réprimer
d'incessantes révoltes. Pour
reconnaître les services que lui avait rendus Emmanuel, il restitua aux grecs
les villes que Moussa leur avait récemment enlevées et resta jusqu'à sa mort,
autant par principe que par politique, leur allié. Profitant des discordes
des fils de Bayezid, le prince de Karamanie avait mis le siège devant Brousse
et Djouneïd qui n'avait pas renoncé à ses vues ambitieuses, s'était emparé
d'Éphèse, de Smyrne et de Pergame, pour se tailler un royaume. Cette
tentative n'est pas plus heureuse que la précédente ; Djouneïd battu est
forcé de se rendre au sultan qui lui pardonne et le nomme gouverneur de
Nicopolis. Le
prince de Karamanie est vaincu ; il obtient la paix en jurant sur le Koran
d'être désormais l'allié de l'empire. Mais à peine le sultan s'est-il éloigné
que son déloyal adversaire reprend les armes. Mohammed pardonne encore à ses
ennemis en leur disant ces belles paroles, qu'on ne saurait trop admirer. « Ce
serait ternir ma gloire que de punir un infâme comme toi. Si ton âme perfide
t'a poussé à trahir tes serments, la mienne m'inspire des sentiments plus
dignes de mon nom : tu vivras » (1415). Une
guerre de courte durée avec les Vénitiens qui détruisent la flotte musulmane
devant Gallipoli ; une invasion en Hongrie où Mohammed est battu par
Sigismond et le palatin Peterfy, remplissent les années 1416-1419. Mais un
danger terrible menaçait le sultan ; une vaste conspiration s'organisait dans
l'ombre, qui faillit changer la face de l'empire ottoman. Behreddin, le
savant le plus remarquable de cette époque, auteur de traités sur la
jurisprudence et la théologie, que Moussa avait promu à la haute dignité de
kazi-asker (juge de l'armée) en était l'âme. Cette conspiration offre cette particularité
dans l'histoire de l'orient, qu'elle est la seule conçue par des religieux et
basée sur les principes de la liberté et de l'égalité. Après la mort de son
protecteur Moussa, Behreddin avait été exilé à Nicée. Il parvint à s'échapper
et commença à prêcher sa doctrine. Il enseignait l'égalité absolue de tous
les biens, à l'exception des femmes. Un juif apostat, Torlak-Kemal, parcourut
l'Asie à la tête de nombreux derviches et fut un des adeptes les plus
fougueux du nouveau réformateur. A ces mots, nouveaux pour eux, de liberté et
d'égalité, les rayas, les pauvres, les opprimés, tressaillirent et
embrassèrent avec ardeur les nouvelles croyances. Inquiet des progrès de ces
sectaires, Mohammed voulut les châtier, il donna l'ordre à Sisman, fils
renégat du roi de Bulgarie, gouverneur de Samsoun, de marcher contre eux.
Sisman fut battu et tué par le disciple favori de Behreddin,
Beurekludjé-Mustapha. Enivré
par le succès, Behreddin redoubla d'audace ; il prêcha des réformes
diamétralement opposées aux préceptes du Koran et aux lois de l'islamisme ;
il se rapprochait des chrétiens auxquels il déclarait qu'ils adoraient le
même Dieu. Une
nouvelle armée envoyée contre les novateurs fut anéantie. Non seulement le
trône du sultan était en péril, mais l'existence même de l'islamisme :
Mohammed rassembla toutes ses forces et le grand- vézir Bayezid-Pacha écrasa
les rebelles dans une bataille décisive près de Kara-Bournou, aux environs de
Smyrne. Mustapha, fait prisonnier, périt au milieu des tourments les plus
atroces ; mais rien ne put ébranler sa constance ni le faire abjurer ses
croyances. Aucun de ses soldats ne demanda grâce ; exaltés par l'exemple de
leur général, ils se précipitaient eux-mêmes sur les poignards. Torlak-Kemal,
battu près de Magnésie, et, Behreddin, fait prisonnier à Sérès, en Macédoine,
furent pendus (1416-1417). La
révolte des derviches était à peine étouffée qu'un nouvel ennemi, non moins
dangereux, se dressa. Son frère Mustapha, dont on n'avait plus eu de
nouvelles, depuis la bataille d'Angora, reparut tout à coup, réclamant le
trône. Kara-Djouneïd, gouverneur de Nicopolis, embrassa le parti du
prétendant, qui, avec les secours fournis par le prince de Valachie, envahit
la Thessalie. Écrasé à Salonique, il se réfugia dans cette ville. Sommé de
livrer son hôte, le commandant grec s'y refusa noblement. L'empereur
Emmanuel, ratifiant la conduite de son lieutenant, résista à toutes les
instances du sultan, s'engageant cependant à ne pas rendre la liberté à
Mustapha, tant que Mahommed vivrait. Le sultan était trop chevaleresque pour ne
pas approuver la réponse de son allié ; il se contenta de cotte promesse et
consentit à payer à Mustapha une pension annuelle de trois cent mille aspres[1]. Le
sultan poussa la générosité jusqu'à comprendre dans ce traité Kara-Djouneïd à
qui il avait déjà pardonné trois révoltes successives et trente des
principaux partisans de son frère (1418-1419). Ce fut
la dernière convulsion : l'empire rentra dans le repos et Mohammed
s'appliquait à effacer les traces des discordes civiles, quand il fut
subitement frappé d'apoplexie à Andrinople (1421). Revenu à lui, il
recommanda son fils Murad, alors à Amassia, à la fidélité du grand-vézir,
Bayezid-Pacha, et expira le lendemain. Ibrahim et Bayezid résolurent de
cacher sa mort tant que Murad n'aurait pas pris possession du trône. Le bruit
d'une maladie du sultan fut répandu, mais les exigences des soldats, qui
voulaient voir leur empereur, faillirent tout faire découvrir. Pour les
contenter on fit défiler l'armée, sous les fenêtres du kiosque du sérail
d'Andrinople. Les soldats saluèrent de leurs acclamations enthousiastes leur
maitre qu'ils apercevaient de loin, assis sur son trône. Ce n'était qu'un
cadavre dont un page, caché derrière le corps, faisait mouvoir les bras. Il
s'écoula quarante et un jours, pendant lesquels Murad eut le temps de se
rendre à Brousse et de prendre possession du pouvoir. L'amour
des arts et le goût qui distinguaient Mohammed le portèrent à violer le
premier les lois somptuaires, en se servant de vaisselle plate. C'était
enfreindre les prescriptions du Koran, aussi ses successeurs, jusqu'à Bayezid
II n'osèrent-ils imiter son exemple. Mohammed
pour mieux combattre la révolte des derviches s'attacha par ses largesses les
chefs de la religion. Ce fut lui qui le premier envoya au chérif de la Mecque
une somme d'or, appelée suvré, destinée aux indigents. Il
encouragea la littérature naissante et propagea le goût des lettres : à sa
cour brillaient plusieurs savants et poètes. Sinan-Schéïckh, son médecin,
célèbre par sa traduction du poème persan Khosrwe et Chirin ;
Djemali, neveu de Sinan, qui, le premier, écrivit un poème en langue turque Korchid
et Ferroukchad et composa une œuvre satirique (le livre des
ânes), où il
ridiculise ses ennemis. Arabchach le Syrien, gouverneur des fils de Mohammed,
outre l'histoire de Timour-Leng écrivit plusieurs ouvrages sous ces titres
bizarres : Le raisin du conseil, les merveilles des pleines lunes. Il faut
citer encore le grand scheïkh Emir-Bokhari plus connu sous le nom de
Emir-Sultan, le scheïkh Abdullahtif- Moukadier, auteur du Tohfet (le présent) et surtout Behreddin aussi
fameux par ses livres que par la conspiration des derviches. Murad II. Siège de Constantinople. Les Ottomans dominent en Asie-Mineure.
Sultan
Murad était à peine âgé de dix-huit ans. Ses premiers soins furent de signer
la paix avec le prince de Karamanie et de conclure une trêve de cinq ans avec
Sigismond de Hongrie. Mais Emmanuel, s'appuyant sur le testament de Mohammed,
somma le nouveau sultan de lui - livrer ses deux frères en Stage. Bayezid-Pacha
refusa au nom de son maitre. Emmanuel rendit alors la liberté au fils de
Bayezid-Ilderim, Mustapha, qui à la tête d'une escadre de dix galères
recommandée par Démétrius Lascaris, vint mettre le siège devant Gallipoli. La
ville capitule, excepté la citadelle qui refuse de se rendre. Mustapha
rencontre, près d'Andrinople, l'armée de Bayezid-Pacha, au moment d'engager
la bataille, il s'avance seul et somme les troupes de son adversaire de
déposer les armes. Les soldats obéissent et Bayezid-Pacha est massacré.
Mustapha court alors à Murad retranché derrière la rivière d'Ouloubad ; mais,
trahi par Djouneïd, qui n'en était plus à compter ses lâchetés ; abandonné
par sa cavalerie, à la voix de Michalogli, il est obligé de s'enfuir à
Gallipoli et est livré par ses serviteurs à son neveu qui le fait pendre. La
défaite et la mort de Mustapha laissaient Emmanuel exposé seul aux coups des
Ottomans. Il essaya de détourner le danger en entamant des négociations ;
Murad ne voulut rien entendre et marcha sur Constantinople à la tête de vingt
mille hommes. Le grand scheïkh Émir-Sultan Bokhari, aux prières duquel le
peuple attribuait la victoire d'Ouloubad, annonça la prise de la ville pour
le 24 août (1422). L'assaut
fut livré aux cris de Allah ! Mahomet ! pendant que les Grecs combattaient
aux cris de Christos et Panaïa[2]. La lutte fut sanglante et
opiniâtre ; la victoire balançait, quand une vierge revêtue d'une robe
violette, entourée de rayons d'or, apparut subitement sur les bastions et
frappa les assaillants d'une terreur superstitieuse : Constantinople était
sauvée. Les
historiens Grecs qui racontent ce miracle en appellent au témoignage du
Scheïkh-Émir-Sultan, mais il est présumable que la nouvelle de la révolte et
des succès de son frère Mustapha décida le sultan à lever le siège. Trahi
par son confident, Elias, que l'or du sultan avait gagné, Mustapha fut livré
à son frère et étranglé en vertu des paroles du prophète : Lorsqu'il y a
deux khalifes auxquels on rend hommage, il faut faire mourir l'un d'eux. Ce fut
alors le tour des alliés de Mustapha ; le prince de Kastamouni dut céder la
moitié de ses Etats pour sauver le reste et donner sa fille en mariage à son
vainqueur (1423).
L'année suivante, l'indomptable Djouneïd s'empare de nouveau de la
principauté d'Aïdin. Cerné de toutes parts, le vieux condottiere
capitule, en stipulant qu'il aura la vie sauve, mais Hamza-Bey, frère de
Bayezid-Pacha, le fait étrangler en prison (1424). Aïdin
et le Sarou-Khan rentrent de nouveau et pour jamais sous le sceptre ottoman.
Les princes de Mentesche et de Tekieh, rétablis par Timour, durent reprendre
le chemin de l'exil. Mohammed-Bey,
prince.de Karamanie, fut battu et tué, son fils Ibrahim se reconnut vassal de
l'empire ottoman et lui céda le territoire de Hamid. Le prince de Kermian
meurt léguant à Murad les débris de ses Etats (1425-1428). Pendant
que ses généraux reculaient les limites de l'empire, le monarque ottoman
s'occupait des soins administratifs. Cinq vézirs étaient à la tête des
affaires politiques, Murad réduisit ce nombre à un seul : Ibrahim-Pacha resta
au ministère, Omour-Bey et Ali-Bey fils de Timourtach furent nommés
gouverneurs de Kermian et du Sarou-Khan ; leur frère Ouroundj, soupçonné
d'aspirer au trône, eut les yeux crevés. Le
désastre d'Angora était réparé en grande partie ; presque tous les pays
arrachés par Timour aux Ottomans, étaient rentrés sous leur domination :
restaient seuls le prince de Karamanie, réduit à l'état de vassal et le
prince de Sinope dont les États n'atteignaient pas la moitié de ce qu'ils étaient
autrefois. L'Asie
était soumise, Murad pouvait porter tous ses efforts sur l'Europe. Guerres en Europe. Jean Hunyade. Abdication du sultan. Bataille de Varna.
Georges
Brankovitch venait de succéder au triste fils de Lazare, Étienne Lazarovitch.
Un traité, conclu avec Sigismond de Hongrie, assurait à ce dernier la
possession de Columbaz, mais le gouverneur la vendit aux musulmans. Ce fut la
cause de la guerre ; une trêve ne tarda pas à être conclue d'après laquelle
le roi de Hongrie se retira sur la rive gauche du Danube. La moitié de son
armée avait déjà repassé le fleuve, quand les musulmans, violant la foi
jurée, se précipitent sur les bataillons restés sur la rive droite et en font
un massacre épouvantable. Brankovitch se soumet alors à un tribut de
cinquante mille ducats, s'engage à rompre avec la Hongrie., à fournir un
contingent auxiliaire au sultan, et cède Kruschevatz, position centrale de la
Serbie. Thessalonique conquise déjà en 1386 par Murad Ier, en 1394 par
Bayezid et en 1413 par Mohammed, tombe pour la quatrième fois au pouvoir des
Ottomans et fait dès lors partie de leur empire sous le nom de Salonique (1430). Avant
d'attaquer Constantinople, le sultan voulut être maître de toutes les
provinces détachées autrefois de l'empire d'Orient et tourna ses armes contre
l'Albanie et, la Valachie. L'Albanie
était partagée entre deux dominations : le sud, avec l'Etolie et l'Acarnanie,
appartenait aux héritiers d'un aventurier florentin, Carlo Tocci, qui s'en
disputaient la possession. Sur le nord régnait Jean Castriot, descendant ou
héritier de la famille provençale des Balsa ou des Baux. Janina
et les principaux châteaux se soumirent, à la condition que les habitants
conserveraient leur religion et leurs lois. Jean Castriot fut forcé de livrer
ses quatre fils en otage, et à sa mort le sultan s'empara de sa principauté (1431). Vlad-Drakul
(le
Diable), usurpateur
de Valachie, reconnaît la suzeraineté du sultan (1433) pour acheter l'appui des armes
ottomanes. A
l'instigation de Sigismond, les princes de Karamanie, de Serbie et de
Valachie, lèvent l'étendard de la révolte. Ibrahim-Bey battu deux fois ne
doit la vie qu'aux prières de sa femme, sœur du sultan ; Drakul se rend à
discrétion ; Georges Brankovitch détourne l'orage en donnant sa fille en mariage
à Murad. Sigismond, resté seul à soutenir la guerre, voit la Hongrie
impitoyablement ravagée par les Musulmans qui en emmènent soixante-dix mille
prisonniers (1438). A peine
l'armée ottomane est-elle éloignée que Georges Brankovitch reprend les armes
: Semendria tombe au pouvoir de Murad, après un siège de trois mois et
Brankovitch se réfugie auprès d'Albert, successeur de Sigismond, pendant que
les Ottomans mettent le siège devant Belgrade. Mais la place se défend
vigoureusement, et Murad, après un siège de six mois, est forcé de reculer (1439). Jean
Hunyade, le chevalier blanc de la Valachie, voïvode de Transylvanie,
écrase devant Hermanstad Mezid-Bey, grand écuyer de Murad. Vingt-mille
Ottomans avec leur général, restent sur le champ de bataille. Chehab-Uddin-Pacha,
à la tête de quatre-vingt mille hommes, accourt pour venger la défaite de son
collègue ; Hunyade, avec quinze mille hommes, disperse l'ennemi, prend
Chehab-Uddin avec cinq mille cinq cents des siens et deux cents drapeaux, à
Vasag. Les meilleurs lieutenants de Murad tombent dans cette fatale journée :
Osman-Bey, petit-fils de Timourtach, Firouz-Bey, Yacoub-Bey (1442). La victoire marche avec le
héros hongrois : dans une campagne de cinq mois, que les Hongrois appellent
la longue campagne, il gagne cinq batailles et prend autant de villes ;
Murad, vaincu en personne à Nissa (Nisch), perd deux mille hommes, quatre mille prisonniers,
neuf drapeaux et se voit contraint de se replier derrière les Balkhans (1443). Un mois plus tard (décembre
1443), malgré l'hiver, Hunyade s'engage dans les défilés des Balkhans, bat
les musulmans dans trois combats et les écrase dans les champs de Yalowacz.
Murad se décide alors à la paix : il rend à Drakul la Valachie, à Brankovitch
ses deux fils, Semendria, Pirot, Kruschevatz et signe avec les Hongrois une
trêve de dix ans (12 juillet 1444). Le
traité de Szeggeddin place la Serbie et la Valachie sous la suzeraineté de la
Hongrie. La paix
venait d'être conclue lorsqu'une nouvelle accablante frappe le sultan ; son
fils bien-aimé, Ala-Eddin, était mort. Dégoûté des choses de ce monde, Murati
abdique en faveur de son fils Mohammed, âgé de quatorze ans, et se retire à
Magnésie. A peine était-il arrivé à Magnésie qu'il en fut rappelé par un
évènement imprévu : la trêve était rompue. Le cardinal Cesarini, légat du
pape, force le roi Wladislas à déchirer le traité ; la parole donnée aux
infidèles étant nulle de plein droit. Hunyade
à la tête de quinze mille hommes, envahit la Bulgarie et vient mettre le
siège devant Varna. Murad sorti de sa retraite, pour défendre la couronne de
son fils, marche avec quarante-mille hommes, au secours de la ville assiégée.
Le sultan, placé au centre avec ses janissaires, faisait porter devant lui
l'original du traité, si étrangement violé par les chrétiens. Le choc fut
rude. Hunyade enfonce les rangs des Ottomans, et pénètre jusqu'à la tente du
sultan, mais la mort de Wladislas décourage l'armé qui fuit malgré les
prodiges de valeur de son général. Le
lendemain, les Turcs enlèvent d'assaut le camp retranché des chrétiens,
opiniâtrement défendu par le cardinal Cesarini, qui se fait tuer
glorieusement pour ne pas survivre au désastre dont il est la cause (novembre 1444). Murad
descend une seconde fois du trône et retourne à Magnésie pleurer son fils chéri.
Mais sa présence était indispensable et la guerre civile vient de nouveau
l'arracher à sa retraite. Les
janissaires, méprisant l'autorité d'un enfant, venaient de se révolter et
avaient saccagé Andrinople. A son aspect seul tout rentre dans l'ordre (1445). Avec
lui revient l'élan de la conquête ; à la tête de soixante mille hommes, il
s'empare de Corinthe, Patras, ravage le Péloponnèse et force le prince
Constantin à lui payer tribut, puis se dirige sur l'Albanie, où s'élevait un
émule de gloire d'Hunyade. Scanderbeg.
Le
despote de l'Albanie septentrionale, ou, pour mieux dire, de la Mirditie,
avait été contraint de livrer ses quatre fils au sultan. Les trois aînés
périrent en bas âge, empoisonnés, dit-on ; le quatrième, Georges, élevé à la
cour, dans la religion musulmane, devint le favori de Murad, qui, à cause de
sa valeur impétueuse, lui donna le nom de Iskender-Bey (le prince
Alexandre). C'est
ce nom que les Européens ont transformé en celui de Scanderbeg. Au
milieu des faveurs du sultan, le jeune homme n'oubliait ni sa patrie, ni son
père dépouillé. La vengeance couvait dans son cœur. La première défaite des
Ottomans, dans la longue campagne, lui parut l'occasion cherchée de
mettre son projet à exécution. Profitant de la déroute de Nissa, Iskender
force le reïs-effendi, le poignard sur la gorge, à lui signer un ordre
enjoignant au commandant d'Ak-Hissar (Croïa) de lui remettre la place. Pour que son secret ne
soit pas trahi, il tue le ministre dès qu'il a le firman, court à Ak-Hissar,
se fait livrer les clefs de la place et égorge la garnison, plongée dans le
sommeil. Scanderbeg appelle à lui les chefs des clans albanais, s'empare de
Petrella, de Petralba, de Stelusia, et rentre en vainqueur dans les états de
ses ancêtres. Tous les seigneurs épirotes le reconnaissent pour chef et, à la
tête de quinze mille montagnards, il bat, complètement les quarante mille
hommes d'Ali-Pacha (1443). L'abdication
de Murad lui donne le temps d'organiser ses forces et de se préparer à, la
lutte. Firouz-Pacha, Mustapha-Pacha sont tour à tour battus et forcés
d'évacuer l'Épire ; en même temps, Scanderbeg attaque les Vénitiens qui
s'étaient emparés de Daïna. L'approche de Mustapha le décide à conclure la
paix avec Venise ; Mustapha, battu, est fait prisonnier et laisse dix mille
hommes sur le carreau. C'était
trop d'affronts pour le croissant. Murad, à la tête de cent mille hommes,
marche contre l'audacieux qui ose le braver. Sfetigrad et Dibra tombent en
son pouvoir, mais il achète la possession de ces deux villes au prix de vingt
mille hommes (1447). Hunyade,
mettant à profit des embarras du sultan, veut prendre la revanche de Varna. A
la tête de vingt-quatre mille hommes, dont dix mille valaques, il traverse le
Danube, envahit la Serbie, dont le prince reste fidèle à Murad. Celui-ci
accourt au secours de son vassal et rencontre l'armée hongroise dans la
plaine de Kossovo. Pour la
deuxième fois, ce lieu devait décider des destinées de la péninsule
illyrique. Confiant
dans sa fortune, sans attendre les secours de Scanderbeg, Hunyade engage
l'action. La bataille dura trois jours ; ce fut une mêlée furieuse, où les
vingt-cinq mille chrétiens luttèrent, sans reculer d'un pas, contre les cent
cinquante mille musulmans de Murad ; la trahison des valaques, qui
abandonnèrent Hunyade, donna la victoire aux Musulmans. Les Hongrois ne
tombèrent pas sans vengeance : quarante mille cadavres ottomans restaient
étendus sur la plaine (17 octobre 1448). Toutes
les forces de l'empire ottoman sont dirigées alors contre Scanderbeg. Les
troupes musulmanes inondent l'Epire. Crois est investie et bloquée. Le
commandant, Uracontel, inaccessible à la crainte comme à la corruption,
repousse dédaigneusement les présents du sultan, et brûle dans une sortie les
machines de siège de l'ennemi. Scanderbeg harcelle continuellement les
Musulmans, et surprend plusieurs fois leur camp dans des attaques nocturnes.
Lassé de cette guerre sans gloire, où il use son armée et perd ses meilleurs
soldats, Murad offre à Scanderbeg l'investiture des pays insurgés sous la
suzeraineté de la Porte et à condition de payer un tribut de cent mille
ducats. Le prince d'Epire refuse, et le 'Sultan, forcé de lever le siège,
reprend la route d'Andrinople. Mais Scanderbeg l'attendait dans les défilés
des montagnes, et le sultan ne se fraye un passage qu'au prix d'efforts
surhumains et en perdant plus de la moitié des débris de ses troupes (1448-1450). Le mariage de son fils avec la fille de Suleyman-Bey, prince turcoman, était à peine célébré, que le sultan mourait frappé d'une attaque d'apoplexie, au milieu d'un festin (février 1451). |
[1]
Les historiens musulmans considèrent généralement Mustapha comme un imposteur ;
cependant Necchir, le plus autorisé de tous les écrivains ottomans, est de
l'opinion contraire. Les historiens grecs sont unanimes à le considérer comme
le vrai fils de Bayezid. La pension que Mohammed accorda à Mustapha semble
indiquer que le sultan reconnaissait le prétendant comme son frère.
[2]
Panaïa, très sainte. C'est la Vierge Marie.