Suleyman-Schah ; Erthogrul ; Osman (1281). — Orkhan (1326) et Ala-Eddin : création des janissaires, organisation de l'armée. — Dernières années d'Osman ; les Turcs en Europe. — Murad Ier (1360). — Situation de la péninsule balkanique.Suleyman-Schah ; Erthogrul ; Osman (1281).Au moment où Djenghis-Khan renversait l'empire des Khouarismiens, Suleyman-Schah, fils de Kaïalp, chef d'une tribu de Tartares Oghouzes du Turkestan, quitta le Khorassan avec cinquante mille des siens et vint s'établir en Arménie, 1224, sur les bords de l'Euphrate, dans le riche canton d'Erzenjian et d'Akhlat. Quelques années plus tard, prise de la nostalgie du pays natal, la horde en reprit le chemin et son chef se noya au passage de l'Euphrate (1231). On montre encore son tombeau sur la rive du fleuve : Turko-Mezari, la tombe du Turc. La mort de l'émir amena la dispersion de sa tribu. La plus grande partie, sous les ordres de ses deux fils aînés, rentra dans le Khorassan ; la minorité composée, de quatre cents familles, suivit ses deux autres fils Dundar et Erthogrul. Le clan erra quelque temps dans la vallée du Haut-Araxe et la plaine d'Erzeroum ; bientôt il s'avança plus à l'occident à la recherche de terres plus fertiles. Dans cette marche, Erthogrul rencontra dans une plaine deux armées aux prises ; sa générosité naturelle le porta à secourir le plus faible et sa valeur décida la victoire. Celui qu'il venait de sauver était le sultan Seldjoukcide, Ala-Eddin, qui, en reconnaissance, assigna au chef nomade un apanage féodal, composé des hautes terres de Koradja-Dagh, de Toumanidsch et d'Ermeni, à l'est du mont Olympe, et la plaine de Saegund, sur le Sangarius. De nouveaux ex-exploits d'Erthogrul lui valurent une augmentation de territoire. Le district de Bosoeni, non loin d'Yeni-Schehir, lui fut donné et Ala-Eddin en l'honneur de ses braves auxiliaires qui avaient toujours formé son avant-garde, l'appela Sultan-Oeni (front du sultan). Les légendes ne manquent pas sur l'origine de la puissance turque. Les annales ottomanes racontent qu'Osman, fils d'Erthogrul, eut un jour un songe qui lui révéla les futures destinées de sa race. Il sollicitait, en vain, la main de la belle Malkhatoum, fille du pieux et savant scheïkh Eddebali. Une nuit qu'il se reposait sous le toit hospitalier du scheik, « il lui sembla voir s'élever du sein de Malkhatoum le croissant de la lune, qui bientôt, se courbant, vint se perdre dans sa poitrine ; puis de ses reins naissait un arbre immense qui croissant de force et de beauté, couvrait de son ombrage les terres et le mers, et abritait des montagnes comme le Caucase et l'Atlas, le Taurus et l'Hémus ; du milieu de ses racines sortaient le Nil, l'Euphrate, le Tigre et l'Ister, qui, chargés de vaisseaux, arrosaient de riches campagnes et traversaient des villes florissantes. Alors un vent violent s'éleva, et les feuilles de cet arbre, semblables à des lames de sabre, se tournèrent vers les villes et principalement vers la cité de Constantin, qui, placée à la jonction de deux mers, comme un diamant enchâssé entre deux émeraudes, formait la pierre la plus brillante d'un anneau qui donnait la domination du monde[1]. » Le récit de ce songe merveilleux triompha des scrupules du scheïkh Eddebaly et Malkhatoum fut la mère d'Orkhan. L'aîné des trois fils d'Erthogrul, Osman, remplaça son père dans la faveur du sultan d'Iconium (1281). Les Grecs possédaient encore dans la contrée plusieurs châteaux dont les chefs, véritables seigneurs féodaux indépendants, étaient les ennemis ou les alliés des Musulmans[2]. Avec l'aide des seigneurs de Bélokoma et de son fidèle ami, Michel Kieuse, seigneur de Chermenkia, Osman s'empara de Kara-Hissar, forteresse importante sur le Sakaria (1288). En récompense de ses exploits, Ala-Eddin lui donna tous les territoires dont il venait de faire la conquête ; le titre de bey avec les insignes ; le droit de battre monnaie et celui de faire proclamer son nom dans les prières publiques du vendredi. Ces faveurs ne filent qu'accroître la haine secrète que les émirs portaient au favori du sultan. Les seigneurs grecs, inquiets de l'ambition du nouveau bey, s'abouchèrent avec les émirs et un vaste complot se forma contre le parvenu. Le seigneur de Bélokoma se chargea de faire tomber Osman dans le piège : il l'invita aux Pètes de son mariage. C'était le moment où les conjurés devaient se défaire de leur ennemi. Prévenu par Michel Kieuse, Osman feint la sécurité la plus complète : pour mieux tromper ses ennemis, il prie son infidèle allié de lui garder ses trésors dans son château de Biledjick. L'offre est acceptée avec joie ; mais avec les trésors s'introduisent dans le château, sous les habits de vieilles femmes, quarante des guerriers les plus dévoués d'Osman, qui surprennent la garnison et s'emparent de la place. Le traitre est tué et sa fiancée, la belle Niloufer (fleur de lotus), sera l'épouse du fils d'Osman. Les seigneurs d'Iazhissar et d'Ainœgel, les chefs du complot, sont battus et leurs châteaux emportés d'assaut. La conquête de ce dernier fort était précieuse, car il commandait le défilé d'Erméni qui donne accès dans la riche plaine de Brousse. Une nouvelle invasion des Mongols mit fin à l'empire Seldjoukcide (1300). Abandonné par ses émirs révoltés, Ala-Eddin III, le dernier sultan de Roum, se réfugia auprès de l'empereur grec, Michel Paléologue, qui le fit mourir dans les fers. Le trône était vacant, Osman jugea le moment opportun pour s'y asseoir. Sa réputation militaire lui assurait le concours des soldats, ses richesses gagnèrent les autres. La foule, éprise du merveilleux, fut fascinée par les prédictions et les prodiges qu'une adroite politique sut faire valoir. Osman ne recueillit pas seul l'héritage des Seldjoukcides : sur les débris de la sultanie d'Iconium s'élevèrent de nombreuses principautés indépendantes. Ainsi prirent naissance les Etats de Karaman, en Cappadoce et Cilicie, avec Iconium pour capitale ; de Kermian, dans la Phrygie ; de Karasi, dans la Mysie, avec Pergame pour capitale ; de Sarou-Khan, dans la Lydie ; d'Aïdin, dans l'Ionie ; de Kastamouni, dans la Paphlagonie, avec Sinope, Sivas et Amisus (Samsoum) ; de Hamid, dans la Pisidie ; de Mentesche, dans la Carie et la Lycie ; Tekieh, dans la Pamphylie. Maître de presque toute la Bithynie, d'une partie de la Galatie et de la Phrygie et du haut bassin du Sangarius, Osman ne fut pas un des moins puissants ; il prit le titre de Padischahi ali Osmani (souverain des Ottomans) et établit sa résidence à Yèni-Schehir qu'il fortifia et embellit. De là il surveillait Nicée et Nicomédie dont il convoitait la possession. Un acte de cruauté ne contribua pas peu à imposer un respectueux silence aux soldats du farouche conquérant. Son oncle Dundar, vieillard de quatre-vingt-dix ans, osa lui faire quelques remontrances sur ses projets de conquête : Osman, pris d'un accès de rage folle, le tua d'un coup de flèche. Le génie du nouveau souverain étouffait dans les limites trop étroites de son royaume. Il marche sur Nicomédie, bat à Koyom-Hissar Muzzalo, général des gardes de l'empereur de Byzance, mais il échoue devant Nicée et se voit contraint, en frémissant, à reculer. En 1308 il venge cet échec, arrive aux rivages de la Propontide et saccage les bords du golfe de Moudania. Après quelques années de repos consacrées à l'organisation de ses nouvelles conquêtes, Osman reprend son œuvre d'agrandissement. Il envoie à tous les commandants grecs de l'Asie-Mineure un message leur donnant le choix entre l'islamisme, le tribut de soumission ou la guerre. Son ami, Michel Kieuse, abjure le christianisme et reçoit pour prix de son apostasie de grands honneurs[3] ; les seigneurs de Lefké, d'Ak-Hissar se reconnaissent tributaires. Une invasion des Mongols, appelés par les Byzantins, ne peut arrêter les succès du padischah. Orkhan, son fils, secondé par Michel Kieuse, Konour Alp, Abd-er-Rhaman qui partage avec Osman le surnom de Ghazi (victorieux), marche à leur rencontre et les taille en pièces, puis court mettre le siège devant Brousse. La place aurait pu se défendre longtemps ; mais Andronic Paléologue donna l'ordre de l'évacuer. Le commandant de la place fut trop heureux d'obéir à un ordre si prudent ; moyennant 30.000 ducats, il obtint la permission de se retirer avec tous ses biens. Ainsi tomba, sans coup férir, la place la plus forte de l'Asie-Mineure (1326). Orkhan était dans toute l'ivresse de son triomphe quand. il fut appelé par un message pressant au lit de mort de son père. La mémoire de ce prince est restée en vénération chez les Ottomans ; ils admirent toujours ses vertus, son courage indomptable et célèbrent le génie vaste et entreprenant qui jeta les bases solides de leur empire. Austère, simple comme les premiers disciples du prophète, il ne laissait ni or ni pierreries : ses trésors avaient servi à récompenser la valeur et les services de ses compagnons. Toute sa richesse consistait en un cafetan brodé, un turban, quelques pièces de mousseline rouge, une cuiller et une salière ; des chevaux de prix et plusieurs troupeaux de moutons[4]. Orkhan et Ala-Eddin : création des Janissaires, organisation de l'armée.Ala-Eddin, fils aîné d'Osman, était son successeur naturel ; mais la passion du jeune prince pour les sciences et son goût pour la solitude décidèrent Osman à déroger à la loi fondamentale, qui, chez les musulmans, régit la succession et à porter atteinte au droit d'aînesse. Il désigna, pour occuper le trône, son second fils, Orkhan. Le nouveau prince se montra digne de cette préférence ; il offrit généreusement à Ala-Eddin le partage de l'autorité suprême, mais dans cette lutte de désintéressement, Ala-Eddin ne devait pas se laisser vaincre : il refusa. Bien plus, il ne voulut même pas accepter la moitié des troupeaux laissés par Osman, ne demandant que la permission de se retirer dans un village, sur les bords- du Niloufer[5]. « Puisque tu ne veux pas, lui dit son frère, accepter les chevaux, les bœufs et les brebis que je t'offre, sois pasteur de mes peuples, sois vézir. » Touché de cette confiance, Ala-Eddin accepta le poste de premier ministre ; il fut créé vézir (porte-fardeau) et illustra le premier le titre de pacha. Le jeune prince se mit de suite à l'œuvre pour organiser l'empire naissant et le doter d'une administration aussi complète que possible. La législation musulmane a quatre sources différentes : 1° Le Koran ou la parole de Dieu ; 2° La Sunna ou la parole du prophète ; 3° Les sentences des quatre grands imans ; 4° Les lois dictées par le souverain ; Ces dernières sont basées sur le droit du sabre et s'appellent Ourfi (législation accessoire) ; elles ne sont que la paraphrase et l'explication des trois autres parties. Les premières mesures décrétées par Ala-Eddin furent relatives aux monnaies. Osman n'avait jamais fait frapper de pièces, attendant pour exercer ce droit la mort de son bienfaiteur ; trois ans après l'avènement d'Orkhan, le vézir fit frapper des monnaies d'or et d'argent, portant le chiffre du prince (toughra) et un verset du Koran. Il réglementa ensuite le port de l'habillement, par des lois somptuaires, qui ne furent guère observées que sous les règnes d'Orkhan et de son successeur. La plus importante de ses institutions fut la création d'une armée permanente. Un corps de piade (fantassins) fut formé, qui reçurent une solde régulière d'un aktché (aspre)[6] par jour. Le corps était divisé en fractions de dix, cent, mille hommes. Mais bientôt les prétentions insolentes et l'insubordination de cette soldatesque forcèrent Orkhan à la détruire. On résolut alors de créer une nouvelle 'milice, qui ne se recrutant pas parmi le peuple, lui fût étrangère et ne pût exciter des séditions et qui n'eût pas, comme les Mamelucks, l'inconvénient de former un Etat dans l'État. Khalil-Djendereli donna le conseil de réunir tous les enfants chrétiens dont on pourrait se saisir, de les élever dans la loi du prophète et d'en faire des soldats. « Ce serait, dit-il, un bienfait que de les ramener à la vraie religion ; car selon les paroles du prophète, tout homme apporte, en naissant, le germe de l'Islam. Sans famille, sans lien de parenté, ni entre eux, ni avec le reste du peuple, ces soldats appartiendraient entièrement aux princes dont ils tiendraient tout. » Le conseil fut trouvé bon et les janissaires furent créés. Le fondateur de l'ordre des derviches Bektachi, le vénérable Scheïkh Hadji-Bektacb bénit la troupe : « La milice que tu viens de créer, dit-il à Orkhan, s'appellera Yeni-Tscheri ; elle sera victorieuse dans tous les combats ; sa figure sera blanche[7], son bras redoutable, son sabre tranchant, sa flèche acérée. » Chaque janissaire reçut par jour, trois aspres de paye avec un taïn (ration) de deux pains, 200 drammes[8] de mouton, 100 de riz, et 30 de beurre. Les grades des officiers et des sous-officiers empruntèrent leurs dénominations aux emplois de la cuisine. L'agha des janissaires fut appelé Tchorbadji-bachi (premier distributeur de soupe[9]) ; après lui venaient : l'acktchi-bachi (premier cuisinier), le sakka-bachi (premier porteur d'eau). La marmite (Kazan) était pour les janissaires ce qu'est le drapeau pour un régiment. Autour du Kazan se tenaient les conseils du corps. La perte de la marmite était la plus forte humiliation et la plus grande honte qui pussent frapper le corps auquel elle appartenait. Les commencements furent modestes : le corps ne se composa d'abord que de mille hommes ; mais chaque année, on enleva mille enfants chrétiens pour l'accroître ; puis ce chiffre alla toujours croissant, et l'on arriva jusqu'à en enlever en une seule année, 40.000. Jusqu'à Mohammed IV, il n'y eut pas d'autre mode de recrutement. « C'est le plus épouvantable tribut de chair humaine qui ait été levé par une religion victorieuse sur une religion vaincue. Il donne la mesure de l'abrutissement où étaient tombées les populations chrétiennes sous la domination tyrannique des conquérants... Par cet étrange mode de recrutement, les Ottomans trouvèrent à la fois le moyen d'enlever aux populations chrétiennes leur partie la plus virile, et de doubler leurs troupes sans mettre les armes aux mains des vaincus[10] ». Les piades furent rétablis, mais on el forma des soldats de confins militaires. On leur distribua les terres enlevées à l'ennemi sur la frontière pour les attacher au sol et les exciter à de nouvelles conquêtes. Tous les fantassins en dehors de ces deux corps privilégiés, sans solde ni fiefs, formèrent l'infanterie irrégulière : ce furent les azabs (libres ou légers). La cavalerie fut divisée en sipahis (cavaliers proprement dits), silihdars (gens d'armes), ouloufedji (cavalerie soldée), ghoureba (cavalerie étrangère), et mosselliman (exempts d'impôts) qui furent la cavalerie confinaire. Les quatre premiers corps formaient dans les batailles la garde d'honneur des sultans ; c'était à eux qu'était confié l'étendard sacré. Les Akindjis ou éclaireurs furent conservés comme cavalerie irrégulière : pendant plusieurs siècles la charge de général des Akindjis fut héréditaire dans la famille de Michel Kieuse, les Michalogli. Dernières années d'Orkhan ; les Turcs en Europe.Séduit par la situation de Brousse, Orkhan y avait installé le siège de son gouvernement, pendant que ses lieutenants Aktche-Hodja et Konour-Alp enlevaient aux Grecs les châteaux d'Erméni-Bazari, d'Aïan-Guëli, de Kanderi et soumettaient la vallée de la Sakaria. La trahison de la fille du gouverneur d'Aïdos, éprise d'une folle passion pour le bel Abd-Er-Rhaman, livra cette place importante aux Ottomans. Nicomédie et Nicée restaient seules, cernées de toutes parts : leur sort n'était pas douteux. Nicomédie capitula devant Orkhan ; Nicée, la seconde ville de l'empire grec, la dernière barrière opposée aux Ottomans en Asie, succomba après un siège de deux ans. La basilique où se tint le concile fameux qui rédigea le symbole de la foi catholique, l'église du Saint-Synode, fut convertie en mosquée ; tous les habitants eurent la vie sauve et furent libres de rester ou d'émigrer en emportant toutes leurs richesses. Clémence bien rare à cette époque et qui honore la mémoire du héros musulman ! Une université de droit et de théologie ; des écoles publiques, un hospice des pauvres, où l'on distribuait journellement aux indigents un pain, deux plats de viande, un de légumes chauds et quelque argent, s'ouvrirent à Nicée. Le commandement fut confié au fils aîné du sultan, Suleyman-Pacha, qui ne tarda pas à recueillir l'héritage de son oncle, Ala-Eddin. Le nouveau vézir poursuit activement Les opérations : Tarekli, Koïnik, Moudournou, Guemlik (Ghios) tombent en son pouvoir. En montant sur le trône des sultans de la dynastie de Roum, les princes ottomans avaient le dessein arrêté de reconstituer à leur profit l'empire Seldjoukcide ; ils n'attendaient que les occasions favorables, il ne tarda pas à s'en présenter une. La mort d'Adjlar-Bey, prince de Karasi, et les discordes de ses deux fils, fournirent à Orkhan le prétexte d'une intervention. Pergame et toute la Mysie sont annexées à ses États (1336). A la conquête de Karasi succéda une période de repos de vingt années pendant lesquelles Orkhan s'occupa d'affermir les institutions fondées par Ala-Eddin et se signala par des fondations pieuses. Brousse fut, sous ce rapport, favorisée entre toutes : les riantes vallées de l'Olympe se peuplèrent de derviches, de santons et d'abdals. Là habitaient : Gherlik-Baba, le père des cerfs, ainsi nommé parce qu'il faisait sa monture d'un de ces animaux ; Dogli-Baba, qui ne se nourrissait que de lait caillé ; Abdal-Murad et Abdal-Musa, qui accompagnèrent Orkhan à la prise de Brousse, le premier combattant avec un sabre de bois, le second tenant des charbons ardents sur du coton. Les savants et les poètes ne furent pas moins favorisés. Les mollahs, David de Césarée et Tadscheddin le Kurde, dirigèrent l'École supérieure de Nicée et le Persan Sinan fut comblé de bienfaits. Même quand elle fut déchue du rang de capitale, Brousse continua d'être le centre des savants, des gens de lettres, des solitaires. Dans les mosquées de la ville reposent les six premiers souverains de l'empire, avec leurs femmes, leurs filles et vingt-six princes de leur sang. Leur faisant cortège jusque dans la mort, les plus illustres vézirs et beylerbeys, près de cinq cents pachas, scheïkhs, professeurs, poètes, légistes, dorment leur dernier sommeil autour des premiers padischahs. C'est la ville sainte de l'empire ottoman. C'est au milieu de ce repos qu'il reçut (1345) une ambassade de l'empereur de Byzance, Jean Paléologue, qui venait lui offrir la main de sa fille, et solliciter son appui contre les Serbes. Douschan le fort le tzar de Macédoine aimant le Christ, avait réuni, sous son sceptre, toutes les tribus Iougo-slaves et conquis la Bulgarie. Il s'apprêtait à marcher sur Constantinople pour en chasser les Grecs. La mort imprévue de Douschan sauva l'empire grec et son œuvre ne lui survécut pas. Les Ottomans avaient pu voir de près combien grande était la faiblesse des Grecs et à quel degré de décadence et d'abjection ils étaient tombés. Les sultans avaient mis le pied en Europe, appelés par les Grecs, ils devaient n'avoir ni trêve ni repos qu'ils ne fussent les maîtres de ces riches contrées qu'ils n'avaient fait qu'entrevoir et que leurs possesseurs étaient inhabiles à défendre et à garder. En 1357, Suleyman-Pacha, à la tête de soixante guerriers dévoués, traverse nuitamment l'Hellespont sur deux radeaux, surprend la ville de Tzympe et ramène les barques nécessaires au passage de trente mille hommes. Les éléments le favorisent : un tremblement de terre renverse une partie des murailles de Gallipoli : les musulmans pénètrent par la brèche et, désormais, ils ont une base d'opérations en Europe. Leurs succès ne s'arrêtent pas là : Konour, Boulaïr, Malgara, Ipsala, Rodosto, que ne savent défendre les descendants dégénérés de Constantin, tombent au pouvoir de Suleyman. Aux réclamations de Jean Paléologue, qui se plaignait de cette agression de la part d'un allié, en pleine paix, Orkhan répond par une insultante ironie. Suleyman-Pacha ne jouit pas longtemps de son triomphe ; il meurt des suites d'une chute de cheval, 1359. Orkhan, accablé par la perte de son fils bien-aimé, descend au tombeau, miné par la douleur, un an plus tard. Murad Ier (1340). Situation de la péninsule balkanique.La mort imprévue de Suleyman-Pacha avait donné le trône à son frère cadet, Murad, jusqu'alors élevé, selon les mœurs orientales, dans une claustration absolue et qui ne voyait d'autre perspective à son avenir qu'une servitude perpétuelle ou une mort prématurée. Mais une fois sur le trône il montra qu'il unissait, aux qualités guerrières qui distinguaient sen père et son frère, les talents administratifs de son oncle Ala-Eddin. Le prince de Karamanie, alarmé des progrès croissants des Ottomans, veut profiter de la mort d'Orkhan : à son instigation les Akkis[11] se soulèvent. Mais l'activité, de Murad déjoue les plans de son ennemi. Angora[12] est prise et Ala-Eddin est trop heureux de, donner sa fille en mariage au sultan. Suleyman-Pacha avait ouvert à son peuple le chemin de l'Europe, Murad ne faillit point à la tâche que lui avait léguée son frère. Le Béïlerbey (prince des princes), Lala-Chahin, marche sur Andrinople (Edirné), bat le gouverneur de la place : la garnison, découragée par ce premier revers, livre sans résistance le dernier boulevard de l'empire grec. L'importance de cette ville n'échappa point au sultan qui y transporta le siège de son gouvernement[13]. Les Ottomans marchent de succès en succès : Ewrenos prend Gumuldjina et Wardar ; Lala-Chahin, Philippopoli et pousse ses avant-gardes au-delà des Balkhans ; mais la paix vient arrêter sa marche audacieuse. Murad met la trêve à profit pour tourner tous ses soins vers l'administration de son empire. Scrupuleux observateur de la loi, il obéit aux remontrances du mufti, Mewla Fanari, qui lui reproche de violer le Koran, en se dispensant d'assister, avec le peuple, aux prières que les musulmans doivent réciter cinq fois par jour. Il expie son tort en faisant construire à Andrinople la magnifique mosquée qui porte encore son nom. Le partage du butin est réglementé d'après les prescriptions du Koran : « Sachez que si vous faites un butin, le cinquième appartient à Dieu et au prophète, et un autre cinquième aux pauvres, aux orphelins et aux voyageurs. » L'empire grec était tombé au dernier degré de l'abaissement ; la décadence était profonde et irrémédiable ; le Bas-Empire n'était plus qu'un nom ; sa puissance qu'une ombre et le César de Byzance qu'un vain fantôme, régnant sur des populations énervées et abruties, plebs ad servitutem parata. La vertu, qui, la dernière, abandonne les nations, la valeur militaire, avait complètement disparu. Les armées ne se composaient plus que de mercenaires. La garde du souverain n'était composée que d'étrangers. Souvent même ces bandes avaient mis en danger l'existence de l'empire par leurs révoltes, dont la plus célèbre fut celle des mercenaires catalans de Roger de Flor. Fiers de leur civilisation raffinée et quintessenciée, de leur luxe et de leur élégante corruption ; tout entiers aux disputes oiseuses et stériles de la scholastique, vivant dans les souvenirs du passé, sans y puiser des exemples pour le présent et des avertissements pour l'avenir, les Grecs traitaient tous les autres peuples de barbares, les confondant dans un même mépris et dans une même haine. Ils détestaient, surtout, ces chrétiens d'Occident dont ils avaient autrefois imploré le secours, qu'ils avaient si souvent trahis, dont le courage indomptable les humiliait et les effrayait. Avivée par le fanatisme stupide d'une populace sans frein, cette haine devait acquérir une telle intensité, que les Byzantins en viendraient à préférer les musulmans. « Il est des princes qui font rougir de la royauté », a dit Chateaubriand ; jamais parole ne fut plus vraie pour ces bâtards du peuple-roi, qui déshonoraient le Christianisme et qui n'avaient conservé, de Rome et de la Grèce, que des vices sans nom et des monstruosités morales. Et cependant, ces princes, qui ne savaient pas régner, qui ne savaient pas mourir, dont la ruse, la corruption et la bassesse formaient la politique, dont la trahison et l'assassinat composaient les moyens de défense ces princes s'intitulaient empereurs d'Orient et leur orgueil n'avait d'égal que leur lâcheté. Leur autorité était bien restreinte ; elle ne dépassait pas le Strymon à l'orient et 1'Hémus au nord, Des fenêtres de leur palais des Blaquernes, ils pouvaient voir, à travers la Corne-d'Or, la croix latine flotter sur Péra et Galata, restées au pouvoir des Génois. Le midi appartenait aux Français et aux Vénitiens. Déjà en 1153, Roger II, roi de Sicile, avait entrepris de chasser de Constantinople « ces hérétiques, qui n'ont pas su défendre la chrétienté et le Saint-Sépulcre, dont la lâcheté laissera prendre Constantinople et ouvrira aussi aux infidèles l'entrée de l'Occident. La nécessité, la patrie, la religion, commandaient de ne pas laisser subsister cette ville de traitres[14]. » Le patriarche de Constantinople ne disait-il pas que les Francs étaient des chiens et non des hommes, et que leur sang effaçait tous les péchés ? Les conquêtes de Roger ne lui avaient pas survécu, néanmoins les Normands avaient si profondément implanté leur domination dans l'Albanie que les Mirdites d'aujourd'hui portent encore le costume qui rappelle celui des croisades et prétendent avoir avec les Français une origine commune. La conquête de Constantinople par les Croisés (1204), qui aurait pu avoir une grande influence sur les destinées de l'Orient, n'avait été qu'un exploit sans résultat. Les Français ne restèrent sur le trône de Byzance que 58 ans, malgré de beaux faits d'armes et de grandes prouesses, comme le combat de Prinitza[15] où 300 chevaliers français écrasèrent 20.000 Grecs et Bulgares ; mais leur domination se maintint dans la Grèce, avec des fortunes diverses, pendant deux cent cinquante ans. Le Péloponnèse avec les Cyclades, les îles Ioniennes, devinrent la principauté d'Achaïe, sous le sceptre des Villehardouin ; des seigneurs français furent palatins de Zante, marquis de Bodoritza, barons de Kantène, ducs d'Athènes, comtes de Thèbes Les Vénitiens s'étaient adjugé les îles de Candie, de Nègrepont et les villes du littoral de la mer Égée et de la mer Ionienne, qu'ils devaient conserver jusqu'au dix-septième siècle. Le Nord se partageait entre les royaumes indépendants de Serbie, de Bosnie, de Bulgarie, de Valachie ; les provinces occidentales appartenaient déjà aux Ottomans ou formaient l'Albanie. Les Serbes, membres de la grande famille slave, appartenaient au rameau Iougo-slave qui peuple aujourd'hui la Serbie, la Bosnie, l'Herzégovine, le Monténégro, la Croatie, la Dalmatie, la Slavonie, la Syrmie et une partie du Banat. Établis, vers le milieu du dix-septième siècle dans la Mœsie supérieure, ils se convertirent au christianisme et embrassèrent l'hérésie de l'Église d'Orient. Vassaux des empereurs de Byzance, tour à tour tributaires des Grecs et des Bulgares, ils se rendirent complètement indépendants sous Étienne Nemania dont la dynastie devait régner trois cents ans (1143). Douschan le Fort ou le Grand porta à son apogée la puissance serbe ; après avoir réuni sous son sceptre toutes les peuplades Iougo-slaves, soumis la Bulgarie, la Macédoine, l'Albanie, !'Étolie, il s'apprêtait à conquérir Constantinople, quand une mort prématurée vint arrêter sa glorieuse carrière et empêcher l'exécution d'un dessein qui eût probablement changé la face du monde (135'6). Sous la minorité de son fils Ourosh V, l'empire serbe se démembra : les pays conquis secouèrent le joug et les grands vassaux se rendirent indépendants. La Bosnie, d'abord vassale de l'empire byzantin, s'était érigée d'abord en royaume indépendant sous Voukan. Après des alternatives d'indépendance et de sujétion à la Hongrie, après avoir fait partie de l'empire du Charlemagne serbe, elle forma de nouveau, à la mort de Douschand, un état particulier et qui devait durer jusqu'à Mahommed II. L'Albanie, formée d'une partie de l'Illyrie et de toute l'Epire, comprenait deux populations distinctes : les Guègnes, habitants de la Haute-Albanie ; les Tosques, habitants de la Basse-Albanie et séparés par la Scombi ou la voie Égnatienne et divisés en une foule de tribus indépendantes. Le frère de saint Louis, Charles d'Anjou, s'était, en 1272 fait reconnaître comme suzerain par les chefs à demi-sauvages de ce pays. Alors s'étaient formées plusieurs principautés françaises, dont la plus célèbre fut celle des ducs de Durazzo (1294). Elle passa, par achat, en 1373, aux Balsa, branche de la maison provençale des Baux, maîtres déjà de Zenta, de Croïa, de Scodra (Scutari), d'Aulone, etc. Les Balsichides devinrent alors la première famille de l'Epire : ils conquirent successivement l'Étolie, l'Acarnanie, une partie de la Thessalie. Ils perdirent toutes leurs conquêtes par les armes des Turcs de 1383 à 1421, et furent réduits à la Mirditie, où ils existent encore. Les habitants de ce pays, le plus montagneux, le plus confus et le plus difficile de la péninsule Balkhanique, étaient d'un aspect et d'un caractère dignes de la nature âpre et sauvage de la contrée. Beaux, grands, robustes, belliqueux, féroces, les Skypetars (hommes des rochers) formaient une race de fer aussi dure que les rochers qui lui servent de demeure et de forteresse. Animés « de l'amour de l'indépendance, de l'amour de la guerre, de l'esprit de vengeance et de férocité ; soldats sauvages, pillards infatigables, vendant leur sang à qui mieux les paye ; vifs, gais, aventureux, sobres, généreux et héroïques dès qu'il s'agit de la défense de leur pays, de leur tribu, de leur famille[16] », ils ont été les meilleurs guerriers d'Alexandre, de Pyrrhus, de Dioclétien, et des sultans de Constantinople. A la solde de Venise, sous le nom de Stradiotes, ils se sont acquis une légitime renommée dans les guerres d'Italie. Les agents du roi de France recrutaient des soldats parmi la tribu catholique des Mirdites et jusqu'à ces derniers temps, il existait un régiment Albanais dans la garde du roi de Naples, le Royal Macédonien. Les Bulgares appartenaient à la race touranienne. Pendant trois siècles ils furent la terreur des empereurs de Byzance. Écrasés par Jean Zimiscès et convertis au christianisme (971), ils ne tardent pas à reprendre leur indépendance (980). Leur férocité et leurs cruautés leur acquirent un sanglant renom et leur nom devient en français une injure[17]. Soumis par Douschan, ils forment à. sa mort un Etat indépendant, sous des chefs nationaux ; mais ils sont déjà en pleine décadence et leur valeur militaire détroit de jour en jour. Descendants des anciens Daces, croisés avec les colons romains ; répandus dans la Moldavie, la Valachie, la Bukovine et la Bessarabie, les Valaques étaient devenus, au dixième siècle, tributaires des Hongrois. Affranchie par Radoul le Noir (1290-1314), la Valachie redevint bientôt vassale des rois de Hongrie. De tous ces peuples, le plus important et le plus puissant était le peuple serbe ; il semblait appelé à de grandes destinées ; mais cette race brave, poétique, insouciante, légère, ne songea jamais à s'assimiler les restes de la civilisation antique et porta la peine de son isolement et de la haine de l'Occident catholique. |
[1] Hammer, Histoire de l'empire ottoman.
[2] Sur la féodalité grecque des derniers temps du Bas-Empire, voir la chronique de Digénis Akritas.
[3] Ses descendants, sous le nom de Michalogli, occupèrent pendant plusieurs siècles un des premiers rangs de l'empire ottoman.
[4] On a conservé la race de ces moutons aux environs de Brousse. Le sabre à deux pointes et le drapeau, présents d'Ala-Eddin à Osman, sont conservés dans le trésor impérial.
[5] Rivière qui traverse la plaine de Brousse.
[6] Petite monnaie d'argent.
[7] Chez les Musulmans, cette locution est une marque d'estime ; visage noir est une expression de haine.
[8] Environ 600 grammes.
[9] Le sultan étant considéré comme le père nourricier de ces fidèles serviteurs, ceux à qui il confiait le soin de veiller à leurs besoins trouvaient tout naturel d'être désignés sous des noms culinaires. Encore actuellement, les maires des villages chrétiens sont appelés Tchorbadji.
[10] Lavallée.
[11] Grands propriétaires terriens, pareils aux anciens leudes.
[12] Ancienne Ancyre.
[13] Fondée par Adrien, au confluent de trois rivières qui forment la Maritza (Hèbre des Anciens), cette ville, grâce à la facilité de transport qui résulte de son admirable position, est le centre d'un commerce très développé.
[14] Paroles de l'évêque de Langres à Louis VII. — Suger, Vie de Louis VII.
[15] Buchon, Recherches historiques sur la principauté de Morée et ses hautes baronnies.
[16] Lavallée, Géographie militaire.
[17] Voyez Voltaire, Dictionnaire philosophique.