Mahomet : la
prédication ; l'hégire (622). — Conquête de l'Arabie. Mort de Mahomet (632) :
la doctrine du sabre. — Le khalifat parfait ; les Ommiades (661). —
Démembrement de l'empire musulman. Les Turcs : les Seldjoukcides. — Les
Croisades : perfidies des Grecs. — Invasion des Mongols : destruction du
khalifat de Bagdad (1258).
Mahomet : la prédication ; l'hégire (622).
Le
quatrième aïeul de Mahomet, Cossayy, fils de Kilab, avait, après une lutte
sanglante, conquis, sur les Koréïchites, la Mecque et s'était rendu maître
des clefs de la Caaba. De tous les lieux saints consacrés par les
superstitions païennes, la Mecque tenait le premier rang : la Caaba avait été
construite par Abraham, de ses propres mains, quand il était venu voir son
fils Ismaël ; la pierre noire, incrustée dans une des parois du temple, avait
été apportée par l'ange Gabriel. « La vénération des Arabes pour la Caaba et
pour le sol même qui l'environnait était si grande, qu'ils n'avaient pas osé,
jusqu'alors, prendre des demeures fixes ni construire des maisons dans le
voisinage de ce sanctuaire. On passait la journée à la Mecque, c'est-à-dire
dans la circonscription du terrain particulièrement sacré, mais le soir on
s'éloignait avec respect[1] ». Cette
enceinte, le Haram, embrassait toute la vallée de la Mecque, d'une
circonférence de quinze lieues. Toutes les divinités païennes avaient leurs
statues dans le Haram, et, au temps de Mahomet, les idoles accumulées autour
de la Caaba s'élevaient à près de quatre cents. Pour
assurer à ses successeurs la charge de gardien du Haram, Cossayy y bâtit une
ville, malgré les scrupules des Koréïchites. Concentrant dans ses mains le
pouvoir civil et religieux, il jouissait d'une prérogative qui lui assurait
en quelque sorte la suprématie sur l'Arabie : c'était le droit de désigner
les mois sacrés. Pour qu'on pût se rendre en sécurité aux marchés annuels, et
qu'on pût accomplir librement le pèlerinage aux lieux saints, la nécessité
avait imposé une trêve à la fureur des combats : pendant quatre mois de
l'année, les armes devaient rester en repos, et les caravanes et les
voyageurs pouvaient circuler librement. Combattre pendant les mois sacrés
était réputé un sacrilège. Le calendrier des Arabes, réglé sur la Lune,
offrait de grandes différences avec les saisons régulières de l'année. Le
soin de rétablir la concordance était si important que le choix du moment
pouvait causer les plus grandes calamités ou offrir les plus heureux
résultats. Cossayy
tenait dans sa main, jusqu'à un certain point, la paix ou la guerre. Son
fils aîné Abdeddar lui succéda sans opposition, mais à sa mort sa famille
perdit une partie des dignités réunies dans son sein. Hâchim,
arrière-grand-père, et Abd-el-Mouttaleb, grand-père de Mahomet, se firent
remarquer, dans les fonctions de Rifâda et de Sicâya, par une générosité et
une magnificence devenues proverbiales. Abdallah, fils d'Abd-el-Mouttaleb et
père du prophète, mourut trop jeune pour exercer aucune des hautes charges
héréditaires dans sa famille. L'enfance
de Mahomet ne parait pas avoir été heureuse. Il ne connut jamais son père,
mort deux mois avant sa naissance, et perdit sa mère à l'âge de six ans.
Recueilli par son grand-père Abd-el-Mouttaleb, il trouva chez le vieillard
tous les soins, et toute la tendresse d'un père ; mais cette protection lui
fit bientôt défaut ; Abd-el-Mouttaleb mourait trois ans plus tard. La
tutelle de Mahomet, alors âgé de neuf ans, fut confiée à son oncle
Abou-Taleb, un des personnages les plus influents de la Mecque. Le rejeton
d'une famille illustre et puissante passa sa jeunesse dans un état voisin de
la misère ; mais à l'école de cette dure marâtre qu'on appelle la pauvreté,
il trempa son caractère et puisa les forces nécessaires pour combattre les
grands combats. La
régularité de sa vie, la maturité précoce de son caractère, l'élégance et la
justesse de ses discours, son inattaquable probité, lui méritèrent le surnom
d'Amin (l'homme
sûr, le juste), et
déterminèrent sa réception dans la ligue des Foudhoûl ou Hilf el Foudhoûl.
Fondée par quelques-unes de plus illustres familles Koréïchites, cette
association, espèce de Sainte-Wehme, avait pour objet la protection des
faibles et pour mission le soin de leur faire rendre justice. L'association
n'avait pas tardé à inspirer partout une terreur salutaire, et les historiens
arabes citent plusieurs faits qui montrent que la seule menace des Foudhoûl
amenait la réparation du délit. Le fils
d'Abd-Allah avait vingt-cinq ans quand ses hautes qualités attirèrent sur lui
les regards de sa cousine Kadidja, riche veuve, qui, bien que plus âgée de
quinze ans, lui proposa sa main ; l'offre fut acceptée. Devenu riche, Mahomet
ne changea rien à la frugalité de sa vie et ne profita de ses trésors que
pour faire le bien. Des
revers de fortune avaient accablé son oncle Abou-Taleb : il se chargea de
l'éducation de son fils Ali, à qui il donna plus tard sa fille, Fatimah. Dix
ans s'écoulèrent dans cette vie calme et heureuse ; cependant il préparait la
révolution qui devait agiter le monde. « Il avait mesuré les hommes qu'il
voyait autour de lui, il ne voyait que des agglomérations qui n'avaient de
commun que le nom arabe et dont toute la valeur humaine se résumait en trois
choses : passion de la poésie, passion des combats, passion de la noblesse.
Il sentait sa supériorité ; il sentait en soi ce qu'il n'apercevait chez nul
autre des siens, la hauteur de pensées, d'ambition, de puissance, de
persuasion, d'à-propos pour toutes les questions de la vie particulière de
l'homme et de la vie générale d'une société[2]. » Un rêve
révéla à Mahomet sa mission future : l'ange Gabriel lui apparut, dans son
sommeil, lui ordonnant de lire un livre qu'il apportait du ciel. Les
premières conversions opérées par le prophète eurent lieu dans son intérieur
ou dans le cercle où il vivait : Kadidja, sa femme ; Ali, son cousin (il n'avait
alors que onze ans)
; Zeid, fils de Hântha ; Abd-Allah, qui, après sa conversion, prit le nom
d'Abou-Bekr. Cette dernière conquête fut de la plus haute importance par le
nombre de personnages influents qu'elle entra/na, entre autres, Othman, fils
d'Affan, qui devait être le troisième khalife. Trois
ans de prédication secrète, mais constante, avaient gagné à la nouvelle
doctrine une cinquantaine d'adhérents ; quand l'islam apparut au grand
jour, attaquant ouvertement l'idolâtrie, la persécution commença et fut
bientôt assez violente pour forcer les fidèles musulmans à chercher un asile
en Abyssinie (615). Les
Koreichites, gardions de la Caaba, ne pouvaient, sous peine de perdre toute
leur puissance et leur influence, supporter l'anathème lancé publiquement à
leur culte. Abou-Taleb, quoiqu'il ne partageât pas les idées de son neveu,
prit son parti, par point d'honneur, et tous les descendants d'Hâchim et
d'Abd-el-Mouttaleb jurèrent de défendre leur parent. Dans
une pièce en vers, Abou-Taleb s'écriait, s'adressant aux Koreichites :
« Vous mentez, j'en jure par le saint temple, si vous dites que nous
laisserons verser le sang de Mahomet, sans avoir combattu avec la lance et
l'épée. » Mais la
mort du chef de la toute-puissante maison de Hâchim priva le prophète de son
seul défenseur (620),
tandis que celle de Kadidja lui enlevait son ange consolateur. Il n'était
plus en sûreté à la Mecque ; il se retira à Taïf : là encore il fut accueilli
par des moqueries et des insultes et assailli à coups de pierres. La
protection de Moutina, fils d'Adi, lui permit de rentrer à la Mecque. Dès ce
moment, il mit plus de réserve et de prudence dans ses prédications et
s'adressa particulièrement aux étrangers : pendant le pèlerinage de 620 il
parvint à faire quelques prosélytes parmi les deux tribus les plus puissantes
de Yatrib, les Aûs et les Khazradj. L'année suivante (621) eut lieu le célèbre serment
d'Acaba, où douze hommes de la tribu des Aûs et de celle des Khazradjs
s'engagèrent solennellement à n'adorer qu'un seul Dieu ; à s'abstenir de
vols, de fornications, d'adultères ; à ne point tuer leurs enfants ; enfin à
obéir à tout ce que le prophète ordonnerait de juste. Le même serment fut
renouvelé en 622, dans le même lieu, par une assemblée plus nombreuse qui
jura de défendre le prophète, même par les armes. Yatrib devint dès lors le
lieu où affluèrent tous les nouveaux musulmans, et Mahomet, pour échapper aux
embûches des Koréïchites, quitta de nouveau la Mecque, avec Abou-Beckr et
Ali. Il se retira à Yatrib, qui prit alors le nom de ville du prophète, Medinet-en-Nabs
(Médine) : de là date l'hégire ou ère
musulmane, vers le milieu de 622. Dès son
arrivée à Médine, Mahomet organisa le culte : une mosquée fut bâtie sur le
terrain où s'était arrêtée la chamelle du prophète ; les heures de prière
furent fixées ; le vendredi devint le jour saint de la semaine ; la Mecque
remplaça Jérusalem, comme point vers lequel les fidèles doivent se tourner en
priant ; le mois du Ramazan fut réservé au jeûne ; enfin la dîme fut
instituée. Conquête de l'Arabie. Mort de Mahomet (632) ; la
doctrine du sabre.
La
lutte à main armée, ne tarda pas à s'engager entre les Koréïchites idolâtres
de la Mecque et lei musulmans, dont le nombre croissait tous les jours à
Médine. La première rencontre eut lieu dans l'oasis de Behr, à mi-chemin des
deux villes ; ce fut la première victoire de l'islamisme ; les trois cent
onze compagnons du prophète dispersèrent un millier de Koréïchites (13 janvier
624). Nous ne
suivrons pas le prophète dans ses expéditions, sans importance si on ne
considère que le petit nombre des combattants, de la plus haute gravité si on
examine les conséquences qui en résultèrent. Battu
et blessé à Ohod (625),
il marche l'année suivante contre les juifs Corayzha, et les force à
capituler ; sept cents prisonniers furent égorgés à Médine. Les juifs furent
les seuls envers qui Mahomet se départit de sa clémence habituelle. La
plupart des actes de cruauté qu'on peut citer dans sa vie, ont été dirigés
contre les juifs. Au commencement de l'hégire il les avait traités avec
bienveillance et leur avait accordé les mêmes droits qu'aux musulmans, car il
fallait compter avec une corporation puissante à Médine. «
L'alliance avait sans doute été sincère quand elle fut conclue, et Mahomet y
avait le plus grand intérêt ; mais il était impossible qu'elle durât ; les
ressemblances mêmes de l'islam et du judaïsme étaient un motif de plus pour
qu'ils se séparassent violemment[3]. » Mahomet
parlait alors en maître ; des messagers allèrent porter sa doctrine aux
souverains étrangers et aux princes arabes. Les juifs de Khaybar durent se
soumettre ; mais les princes de l'Yémen, l'empereur Héraclius et le roi de
Perse repoussèrent ses propositions avec mépris. Une invasion de la Palestine
(629) amena un désastre ; battus à
Mou ta par re patrice Théodore, les musulmans perdirent près de trois mille
hommes. Mais bientôt une conquête importante compensa largement cet échec :
la Mecque se rendit au prophète par suite d'un arrangement conclu entre Abou-Soffyan,
chef des Koréïchites, et Abbas, oncle de Mahomet, pour éviter l'effusion du
sang et prévenir les conséquences d'un assaut. Les trois cent soixante idoles
scellées sur le faîte de la Caaba disparurent à la voix de Mahomet. « La
vérité est venue ; que le mensonge disparaisse à jamais. » C'est pour
prévenir tout retour à l'idolâtrie, que le Koran défendit si expressément la
reproduction de la figure des êtres animés. L'idolâtrie avait disparu de la
Mecque, dont l'exemple devait être suivi par toutes les tribus arabes (630) ;
mais elle ne céda pas le terrain sans tenter un suprême effort. La
puissante tribu des Havâzim, renforcée des Thakif, se leva tout entière pour
défendre ses dieux menacés. Les
confédérés marchèrent sur la Mecque, et mirent un instant en péril la fortune
de Mahomet. La bataille se livra dans la vallée d'Honeïm : elle devait
décider des destinées de l'Arabie. L'avantage se déclara d'abord pour les
Havâzim ; les musulmans s'étaient débandés et fuyaient de toutes parts ;
seul, le prophète jugea la fuite contraire à sa dignité, et, sans quelques
disciples fidèles restés à ses côtés, il se précipitait au milieu de l'ennemi-
pour y chercher une mort glorieuse. Heureusement la panique cessa ; les
musulmans ralliés revinrent à la charge, et la victoire couronna leurs
efforts (630). Au bout de dix ans le
prophète, flambeau pour éclairer le monde et glaive pour frapper l'impiété,
avait soumis toute l'Arabie : le Mahra, l'Oman, le Nadj, l'Hadramant,
l'Yémen, avaient embrassé l'islamisme de gré ou de force. Les chrétiens mêmes
de Nadjran avaient abjuré. Il se préparait à envahir la Syrie, à la tête de
trente mille hommes, quand il mourut (632). Son œuvre était accomplie, et ses successeurs
allaient propager rapidement sa doctrine par le sabre. Dieu
lui avait ordonné, avait déclaré le prophète, de propager sa religion par
l'épée, « l'épée qui ouvre le ciel et l'enfer ». L'idolâtrie avait été
condamnée de la manière la plus formelle : « Ne laissez pas subsister en
Arabie deux religions : l'idolâtrie est pire que le meurtre. Les mois sacrés
expirés, tuez les infidèles partout où vous les rencontrerez[4]. » La guerre contre les infidèles
ne devait jamais cesser : « J'ai mission de combattre les infidèles jusqu'à
ce qu'ils disent : Il n'y a de Dieu que Dieu. « Lorsqu'ils ont prononcé ces
paroles, ils ont sauvé leur vie et leurs biens ; quant à leur croyance, c'est
un compte qu'ils règleront avec Dieu[5]. » Le monde était divisé en
deux grands fractions : les Musslim (musulmans) et les Kâfir (infidèles). La loi range les peuples en
sept classes, dont les mahométans forment les deux premières et les
non-musulmans les autres. Ce sont : 1° Les Sunnys ou musulmans des quatre rites
orthodoxes. 2° Les Schiites ou partisans d'Aly, qui
embrassent tous les hétérodoxes mahométans. 3° Les Kitabys ou peuples ayant reçu, avant
Mahomet, des livres divins : savoir le Pentateuque, le Psautier et
l'Evangile. Ces livres sont cependant inférieurs au Koran. Les Kitabys sont les juifs et les chrétiens. 4° Les Medjeoussys ou adorateurs du feu. 5° Les Abede-y-Ewsann-Adjems, les idolâtres,
sauf ceux de l'Arabie. 6° Les Abede-y-Ewsann-Arebs, les idolâtres
arabes. 7° Les Murtedds, les apostats mahométans.
Pour ces derniers, comme pour les Arabes païens, il n'y a pas d'autre
alternative que la mort ou le Koran. Le
prophète avait partagé la terre en deux parties, Dar-ul-Islam, la
maison de l'islam, et Dar-ul-Harb, la maison de guerre, et dit à ses
disciples : « Achevez mon œuvre, étendez la maison de l'islam par toute la
terre ; Dieu vous donne la maison de guerre[6]. » Ces
préceptes et ces ordres devaient plaire singulièrement à une nation avide de
combats, de pillage et de butin ; le Koran exalta encore cette valeur
farouche en promettant le septième ciel à tous ceux qui tomberaient en
combattant les infidèles. « Combattez jusqu'à l'extermination ; quelques-uns
d'entre vous succomberont dans la lutte : à ceux qui périront le paradis ; à
ceux qui survivront, la victoire[7]. » On peut
dire que, dans la pensée du réformateur, cette doctrine du sabre ne
s'appliquait qu'à l'Arabie : car on trouve dans le Koran des preuves
nombreuses de tolérance qui sont la négation et la condamnation de la
violence. «
Certainement ceux qui croient, et ceux qui suivent la religion juive, les
chrétiens et les sabéens, c'est-à-dire quiconque croit en Dieu et au jugement
dernier, et aura fait le bien, tous en recevront la récompense. Ils seront
exemptés de la crainte et des supplices[8]. » « Point
de contrainte en religion. La voie du salut est assez distincte du chemin de
l'erreur. Celui qui ne croira pas aux idoles, mais qui croira en Dieu, aura
saisi une colonne inébranlable. Dieu entend et connaît tout[9]. » « Dis à
ceux qui ont reçu les Écritures et aux aveugles : « Embrassez l'islamisme et
vous serez éclairés. S'ils sont rebelles, tu n'es chargé que de la
prédication. Dieu sait distinguer ses serviteurs[10]. » « Les
chrétiens seront jugés d'après l'Évangile, ceux qui les jugeront autrement
seront prévaricateurs[11]. » « N'use
point de violence pour faire embrasser l'islamisme aux infidèles[12]. » «
Obéissez à Dieu et à son prophète. Si vous êtes rebelles, son ministère se
borne à prêcher la vérité[13]. » « Sans
doute cet esprit de modération et de tolérance n'a pas prévalu dans
l'islamisme : mais il est dans le Koran qui n'est impitoyable que pour les
idolâtres. C'est la barbarie des mœurs et le fanatisme naturel à ces
populations belliqueuses, bien plus que la doctrine du prophète qui ont
poussé les musulmans à l'extermination et au pillage des infidèles[14]. » Le khalifat parfait ; les ommiades (661).
Malgré
les protestations d'Ali, gendre de Mahomet, les chefs arabes élurent, pour
lui succéder, son beau-père Abou-Beckr. Aussitôt
la guerre sainte commença : l'empire grec, affaibli par les factions, défendu
par des troupes mercenaires, divisé par des sectes favorables à l'islamisme,
en haine de la religion chrétienne, éprouva le premier la force du nouveau
peuple. La Chaldée est conquise, la Syrie envahie, et la défaite d'Héraclius
livre Damas aux vainqueurs (632-634). Partout
les disciples de Moïse et de Jésus furent sommés en ces termes d'admettre la
révélation plus parfaire de Mahomet : « Santé et prospérité à chacun de ceux
qui suivent le droit chemin et croient en Dieu et en son prophète. Nous vous
demandons de proclamer qu'il n'y a qu'un seul Dieu et que Mahomet est son
prophète ; quand vous aurez rendu ce témoignage, votre vie, vos biens et vos
enfants nous seront sacrés. Sinon consentez à payer tribut et soumettez-vous
sans tarder ; autrement je ferai marcher contre vous des hommes qui aiment la
mort plus que vous n'aimez la vie et la viande de porc, et je ne vous
laisserai de repos que je n'aie, avec l'aide de Dieu, écrasé vos défenseurs
et réduit vos enfants en esclavage[15]. » Partout
les hérétiques chrétiens, « dès la première sommation, accueillirent les
musulmans en libérateurs, s'empressèrent d'embrasser la religion nouvelle et
d'étouffer leurs discordes dans une commune apostasie[16]. » Trois
ans après, 637, Omar, deuxième Khalife, prend le titre d'Émir-al-Moumenin
(commandeur
des croyants),
s'empare de Jérusalem et conquiert l'Égypte. L'acte qui consacra la
soumission de Jérusalem servit de modèle à tous les traités des musulmans
avec les peuples qui voulurent conserver leur religion, moyennant un tribut.
Les chrétiens durent payer un impôt annuel ; le port des armes, l'usage du
cheval leur furent interdits ; il leur fut défendu de quitter leur costume,
de mettre des croix sur les églises, de sonner les cloches, de bâtir de
nouveaux temples, ils durent se borner à l'entretien et à la réparation des
anciens et les musulmans, les passants, les voyageurs eurent le droit d'y
entrer à toute heure de jour et de nuit. Défense aux chrétiens de parler
ouvertement de leur religion, d'empêcher leurs parents de se faire musulmans.
Leur témoignage ne fut pas recevable en justice. Ces
conditions ne furent même pas observées, et les raias devinrent le jouet et
la proie du vainqueur ; sous la domination ottomane on descendit même, pour
gagner des adeptes à la doctrine du prophète, à des subterfuges indignes d'un
grand peuple. Un fetwa du mufti Behhdje, Abdullah Effendi, dit en effet : «
Si un sujet tributaire et sa femme chrétienne enseignent les préceptes
infidèles de leur culte à leur fils qui aurait embrassé la foi mahométane à
l'âge de neuf ans, le magistrat serait-il en droit de leur enlever cet
enfant et de le confier à un homme vertueux capable de l'élever dans les
principes de l'islamisme ? Oui. « Si un
sujet tributaire embrasse la foi musulmane, ses enfants encore mineurs et
ceux qui, quoique majeurs, seraient dans un état d'imbécillité, et les
enfants mineurs de ces derniers seraient-ils également réputés musulmans ? Oui. « Et si
parmi ces enfants mineurs, une fille parvenue à majorité se déclare
chrétienne, et épouse un chrétien, à quoi doit-elle être condamnée ? « A
être emprisonnée et vivement sollicitée jusqu'à ce qu'elle se détermine à
professer la foi musulmane. Et si de son mariage, il naît un enfant, cet
enfant est-il réputé musulman ? Oui. « Si un
sujet tributaire embrasse l'islamisme pendant son ivresse, son islamisme
est-il recevable ? Oui. Le
troisième khalife, Othman, conquiert la Perse ; avec le dernier des Sassanides
disparaît la religion des mages (641). Ali, le quatrième khalife, commence la conquête
de l'Afrique et meurt assassiné au moment où il marchait contre je rebelle
Moahviah, le fils d'Abou-Soffyan (661). L'islamisme se divisa alors en deux grandes
sectes dont le temps n'a pas éteint la haine : les Schiites et les Sunnites.
Les premiers regardent les trois premiers khalifes comme des usurpateurs et
Ali comme le vrai vicaire du prophète ; pour eux, le Koran, au lieu d'avoir
été révélé, a été créé et par conséquent est perfectible ; enfin ils
n'admettent pas la prédestination. Pour les sunnites, la sainteté a réglé
l'ordre de la succession et Ali est inférieur à ses prédécesseurs. Pendant
cette période du khalifat parfait, le courage indomptable des
musulmans et leur vertu guerrière avaient étendu au loin leur domination ; la
Mésopotamie, la Cilicie, la plus grande partie de l'Asie-Mineure s'étaient
ajoutées à leur empire, et, dès 654, ils venaient mettre le siège devant
Constantinople, dont le prophète leur avait promis la possession. Moahviah
prit le titre de khalife et mettant fin au régime électif, rendit le khalifat
héréditaire dans sa famille : il fut la tige de la dynastie des Ommiades.
Ceux-ci s'appuyèrent surtout sur les Syriens et prirent Damas pour capitale ;
l'élément arabe se trouva relégué au second plan et les musulmans
commencèrent à mépriser les principes trop sévères du Koran et à adopter les
mœurs corrompues des vaincus. Mais la conquête poursuit sa marche et la
victoire vole avec les musulmans de pays en pays : l'Afrique septentrionale
est soumise ; l'empire d'Orient morcelé sur toutes ses frontières ; le
Khouaresme, la Boukkharie, le Sind se convertissent à l'islamisme ; enfin
l'Europe est envahie. Le dernier roi wisigoth d'Espagne, Roderigue, est battu
et tué sur les bords du Guadalète, et la domination arabe s'étend jusqu'aux
Pyrénées et aux monts Cantabres où se sont réfugiés les derniers défenseurs
de l'indépendance et de la foi chrétienne, Pélasge et ses compagnons. Maîtres
de l'Espagne, les musulmans voulaient pénétrer dans la Gaule pour aller à
Rome et de là à Constantinople. L'empire de Byzance pris à revers ne pouvait
opposer de résistance. Le duc
d'Aquitaine, Eudes, essaya vainement de disputer le passage ; malgré trois
victoires successives, il fut écrasé sous le nombre et le torrent dévastateur
inonda tout le midi de la Gaule. Là les musulmans se heurtèrent à un peuple
qu'ils allaient, pendant tout le moyen âge, rencontrer sur tous les champs de
bataille et qui devait leur arracher leurs plus belles conquêtes ; c'étaient
les Francs. Seuls de tous les barbares qui avaient envahi l'empire romain,
ils avaient embrassé le catholicisme, se proclamant les fils aînés de
l'Église, et avaient gardé leur organisation guerrière et leur force
conquérante au milieu des ruines de la civilisation gallo-romaine. Appelé
par le duc d'Aquitaine, Karl marcha avec ses Austrasiens contre les
envahisseurs. Le sort du monde allait se décider ; la victoire des musulmans
était l'anéantissement des germes de liberté, de rénovation morale et sociale
déposés et fécondés par le christianisme. Le choc eut lieu près de Poitiers :
les innombrables cavaliers arabes ne purent faire plier les lourds escadrons
du Nord et leurs légers cimeterres se brisèrent contre les pesantes framées
des Francs. Découragés par la mort de leur général, épouvantés de la grandeur
de leurs pertes, les musulmans profitèrent de la nuit pour décamper et battre
précipitamment en retraite. L'invasion asiatique écrasée par le marteau des
Francs était pour jamais arrêtée. Les vainqueurs ne tardèrent pas à prendre
le rôle d'assaillants : la Septimanie et la Provence sont nettoyées des
musulmans ; Charlemagne franchit les Pyrénées, passe l'Ebre, refoulant
partout les mahométans, et à l'ombre de sa puissante épée, les petites
principautés chrétiennes des Pyrénées se consolident et préparent leurs
forces pour la grande lutte de la revendication de l'indépendance nationale.
C'est un prince français, Henri de Bourgogne, qui arrache aux Maures d'Espagne
les pays qui deviendront le royaume de Portugal ; ce sont les auxiliaires
français qui décident la victoire de Las Navas de Tolosa qui consacra la
décadence des Maures et à la suite de laquelle leur expulsion ne fut plus
qu'une question de temps. Ce sont encore des chevaliers français, les fils
d'un gentilhomme normand qui chassent les Sarrasins die la Pouille, de la
Calabre et de la Sicile ; c'est enfin la France qui est l'âme et le bras des
croisades à ce point que l'historien de cette époque a pu, et l'histoire a
confirmé ce jugement, lui donner ce titre : Gesta Dei per Francos. Démembrement de l'empire musulman. Les Turcs : les Seldjoukcides.
Cependant
les divisions intestines avaient porté leu fruits : en 752, l'unité
religieuse et politique de l'Islamisme se rompit. Les Ommiades sont
dépouillés du khalifat par les Abassides, descendants de l'oncle du prophète,
mais un, rejeton de la race déchue, échappé au massacre de sa famille,
soulève l'Espagne et fonde à Cordoue un khalifat indépendant. Avec
les Abassides, la domination passe aux peuples du Khorassan et de la Chaldée
; le siège de l'empire est transféré à Bagdad, où il restera cinq cents ans ;
le Koran dédaigné et oublié sous les Ommiades est remis en honneur et déclaré
divin, immuable ; la, ferveur religieuse devenait plus profonde que jamais ;
les khalifes deviennent des souverains autocrates qu'on est prêt à adorer ;
enfin commence la grande ère de la civilisation arabe. Haroun-Al-Raschid, qui
avait besoin de l'alliance de Charlemagne contre les musulmans schismatiques
d'Espagne, entretint des relations d'amitié avec le César d'Occident. Il lui
envoya les clefs du Saint-Sépulcre comme pour témoigner qu'il renonçait à la
souveraineté des lieux consacrés par la mort du Christ. Le fils et le second
successeur d'Haroun, le khalife El-Mamoun, l'Auguste des Arabes, fait la
guerre à l'empereur de Constantinople pour se faire céder des savants et
n'accorde la paix qu'en échange des manuscrits qu'il convoite. L'école
scientifique de Bagdad est fondée par ses soins (815) et devient le centre des hautes
études ; c'est là que tout ce que la Grèce avait produit de beau fut traduit
en arabe. Mais
avec les Abassides, l'islamisme cesse d'être conquérant, et, en même temps,
l'empire se démembre jusqu'à ce que des peuples nouveaux, convertis à sa
doctrine, lui rendent son esprit guerrier et envahisseur. Dans le courant du
neuvième siècle se fondent les dynasties des Madratites dans la Mauritanie ;
des Aglabites, dans la Lybie ; des Samanides, dans la Transoxiane ; des Tahendes
et des Soffarides dans le Khorassan. Au milieu du dixième siècle, la Perse,
l'Arménie, se déclarent indépendantes ; les descendants d'Ali, après de
nombreuses et toujours malheureuses tentatives pour ressaisir le sceptre,
conquièrent l'Égypte (968), s'emparent de la Syrie, d'une partie de l'Arabie, et fondent au
Caire un troisième khalifat. Le
khalife de Bagdad n'a plus de puissance que dans la Mésopotamie et l'Arabie.
C'est à ce moment qu'apparaît sur la scène politique le peuple qui devait
recueillir l'héritage des Abassides : les Turcs. La
vaste contrée comprise entre la mer Caspienne, les monts Ourals, les monts
Altaï, les monts Khataï et l'Himalaya, dont une partie porte encore
aujourd'hui le nom de Turkestan, embrasse tous les pays occupés par les
Tartares, la Boukharie, la Mongolie, le Thibet. C'est de ce pays, officina
gentium, que sont sorties les hordes barbares qui, aux premiers siècles,
ont envahi l'Occident ; c'est de là que vinrent les Turcs, les Tartares
Mongols, les Khirghiz, les Kalmoucks. Quelques savants pensent que le nom de
Turcs a été, à une certaine époque, le nom générique de toutes ces tribus de
même origine. Les Ottomans, auxquels on l'applique aujourd'hui, le regardent
comme une injure, car il est devenu chez eux synonyme de barbare. D'après la
légende, Oghuz, père des Turcs, eut six fils. Il les envoya un jour à la
chasse pour interroger le sort sur leur avenir : ils rapportèrent un arc et
trois flèches qu'ils avaient trouvés. Les trois aînés reçurent l'arc en
partage, et les trois cadets, les flèches ; ceux-ci en prirent chacun une,
tandis que les premiers, pour mettre fin aux contestations auxquelles la
possession de l'arc donnait naissance, le rompirent en trois morceaux. Oghuz
appela les aînés Bosuk, destructeurs, et les plus jeunes Utschok,
trois flèches ; les premiers commandèrent l'aile droite de son armée et se
dirigèrent vers l'Occident ; les autres, chefs de l'aile gauche, furent les
Turcs orientaux. Chacun des fils d'Oghuz eut quatre fils qui devinrent les
chefs des vingt-quatre tribus turques. Les Turcs orientaux (Oighours) se répandirent dans les steppes
de la Tartarie où ils sont encore établis. Subjugués par Djengis-Khan, ils
prirent, au moyen âge, le nom d'Usbeeks en mémoire d'un chef de la
famille du conquérant mongol ; mais Usbeeks ou Oighous, ils furent toujours
les alliés fidèles de leurs frères d'Occident contre les Persans. Les
Turcs occidentaux occupèrent la région du Turkestan, avoisinant la Perse et
la mer Caspienne, et se partagèrent en trois tribus : les Oghouzes, les
Seldjoukcides et les Gaznévides ; ces tribus embrassèrent l'islamisme et
jouèrent successivement un rôle important dans l'histoire des Etats
musulmans. Le khalife Motassem, troisième fils d'Haroun-Al-Raschid, acheta
dans le Turkestan une grande quantité d'esclaves dont il composa une garde
d'élite : ce furent les premiers Turcs introduits dans l'empire musulman.
Sous les successeurs dégénérés du khalife, cette milice devint l'arbitre de
qui dépendaient les destinées du trône : de 862 à 870, elle fit et défit
successivement quatre khalifes ; en 879, un chef turc, Ahmed, fils de Tholon,
se rendit indépendant en Egypte et trois de ses descendants régnèrent après
lui, jusqu'à la conquête des Fathimites (879-968). Au
dixième siècle, un Khalife imbécile, Rhadi, créa, pour son ministre, la
charge d'Émir-ul-oumera (prince des princes), charge qui conférait le droit
de commander aux troupes, d'administrer les finances, de faire la paix ou la
guerre ; en un mot, c'était la souveraineté, moins le nom. A. dater de cette
époque, les chefs turcs furent de véritables maires du palais, qui
gouvernèrent sous le nom des khalifes fainéants. Mais leur tyrannie devint si
insupportable que Bagdad se révolta et appela à son secours les Boujides de
Perse : les- Turcs furent chassés ; la dignité d'Émir-ul-oumera passa à leurs
vainqueurs qui la gardèrent pendant un siècle. Les khalifes assistèrent à
cette lutte, sans y prendre part, ni essayer de recouvrer leur autorité ; du
moment qu'ils se résignaient à l'humiliation de subir un maître, peu leur
importait la personnalité du maître. Dans
les premières années du siècle suivant, un mouvement d'émigration poussa les
tribus turques du Turkestan hors de leur territoire ; les unes s'emparèrent
de la Boukharie, où régnait la dynastie persane des Sassanides ; les autres
conquirent la Perse et la Judée et fondèrent l'empire des Gaznévides qui dura
de 960 à 1189. Togrul-Beg, petit-fils de Seldjouk, émir du Turkestan,
commençait la fortune des Seldjoukcides qui allaient dominer l'Orient : il
bat les Gaznévides, les rejette dans l'Inde et soumet la Perse ; les Boujides
sont défaits après une lutte de quatre années, et Bagdad ouvre ses portes au
vainqueur. Le Khalife, enlevé à la tutelle des Boujides, donne à son nouveau
maître le titre de sultan. En vain Besariri, le chef des Boujides,
appelle-t-il à son aide le khalife Fathimite d'Égypte ; il est battu et tué,
et Togrul-Beg règne sous le nom du khalife auquel il ne laisse que de vains
honneurs et l'autorité pontificale. Récemment
convertis à l'islamisme, les sultans Seldjoukcides ont l'ardeur des néophites
et ne rêvent que conquêtes. A
Togrul-Beg succède son neveu Alp-Arslan (le lion robuste) qui soumet la Cappadoce,
l'Arménie, la Géorgie, pénètre en Phrygie, bat et fait prisonnier l'empereur
de Byzance, Romain Diogène. Sous Meleck-Shah, son successeur, l'empire des
Seldjoukcides atteint son apogée (1072-1092). Maitre du Khorassan, de l'Irak
persan, des possessions des khalifes, de la plus grande partie de l'Asie
Mineure, de la Syrie et de la Palestine enlevées aux Fathi-mites, protecteur
éclairé des lettres et des arts, le sultan voit son alliance recherchée par
tous ses voisins. Mais à sa mort, ses trois fils se disputent son héritage,
et le partage de l'empire amène la désorganisation et la décadence. Il se
forme les sultanies de Perse, d'Alep ou de Syrie, d'Asie-Mineure, outre une
foule de principautés où les émirs et les atabeks s'insurgent contre
l'autorité des princes Seldjoukcides. La
sultanie de Syrie se scinde en deux autres : celle d'Alep, celle de Damas ;
dans l'Asie-Mineure, David et Kilidje Arslan, neveux de Melek-Schah, et dont
le père avait péri (1085) en essayant de se tailler une principauté indépendante, fondent
à Iconium le siège de la sultanie de Roum ou d'Iconium ; enfin les Fathimites
s'emparent de nouveau de la Palestine. Les Croisades : Perfidies des Grecs.
C'est à
ce moment que la lutte entre l'Orient et l'Occident recommence : mais cette
fois l'islamisme est forcé de se tenir sur la défensive, et c'est au cri de Dieu
le veut ! que les croisades précipitent les guerriers chrétiens sur les
fidèles du prophète. Les
chrétiens de Syrie n'avaient pas considéré la donation d'Haroun au grand
empereur des Francs comme une vaine formule de politesse ; ils s'habituèrent
à voir dans les rois francs leurs protecteurs naturels ; c'est à eux qu'ils
adressèrent leurs plaintes ; c'est leurs secours qu'ils invoquèrent pour
relever leurs églises et protéger les pèlerinages. Quand la Syrie tomba au
pouvoir des khalifes du Caire, la donation d'Haroun et les traités conclus
avec Charlemagne furent anéantis et l'oppression dépassa toute mesure ; mais
les plaintes des chrétiens ne furent entendues de l'Europe que vers le
dixième siècle. A cette
époque, la papauté, jusqu'alors asservie aux empereurs, reprenait son
indépendance et jetait les fondements de sa domination universelle ; la foi
religieuse poussait les fidèles à accomplir le pèlerinage de Terre-Sainte,
pour le rachat de leurs péchés. Ces
pèlerinages ne se bornèrent pas à des actes isolés, bientôt des troupes
entières partirent pour la Palestine : en 1064, les pèlerins étaient au
nombre de sept mille, sous la direction de Sigefroy, archevêque de Mayence,
et plusieurs chevaliers de France et d'Allemagne les escortaient avec leurs
hommes d'armes, pour les protéger. C'est qu'en effet ce voyage n'était pas
sans danger : Bulgares féroces et barbares ; Grecs dégénérés, voleurs et
rapaces ; Sarrasins avides et fanatiques, rançonnaient et maltraitaient, à
l'envi, les pèlerins. Des combats sanglants eurent lieu, où les chrétiens
furent écrasés par le nombre ; les caravanes étaient arrêtées et dépouillées
à chaque instant et bien peu de leurs membres retournaient en Europe. Ces
malheureux allaient de chaumière en chaumière, de château en château, de
ville en ville, colportant le récit de leurs misères et de leurs souffrances.
Leur aspect inspirait la pitié, leurs paroles allumaient la colère et bientôt
les esprits passant de l'exaspération au désir de la vengeance, un formidable
cri appela aux armes toutes les nations occidentales. Déjà en
1002 le pape Sylvestre II invitait tous les princes chrétiens à lever
l'étendard contre les Sarrasins ; quand les Turcs parurent sous les murs de
Constantinople, Grégoire VII appela les chrétiens à la guerre sainte (1075)
et écrivit aux rois d'Europe : « Les chrétiens d'outre-mer ont envoyé vers
moi pour implorer mon secours, afin que la religion de l'Évangile ne soit
pas, à Dieu ne plaise ! complètement
anéantie dans leur pays. Ma douleur est telle que je suis allé jusqu'à
désirer la mort, car j'aimerais mieux mourir que de les abandonner ; aussi
j'adjure tous les chrétiens de défendre la foi du Christ et de sacrifier leur
vie pour leurs frères. L'inspiration divine a porté les Français et les
Italiens à suivre mes conseils. Déjà plus de cinquante mille sont prêts à
prendre les armes à condition que je marcherai à leur tête dans cette
expédition. » Mais le
grand pontife ne devait pas avoir la gloire et l'honneur de commencer et de
conduire les croisades. Quand l'idée de la guerre sainte fut entrée dans tous
les esprits, quand tout le monde fut convaincu que c'était un devoir d'aller
combattre en Orient, il suffit de la voix d'un simple ermite pour déchaîner
l'ouragan de fer sur l'Asie. Les
croisades, guerres religieuses pour les masses, furent, pour les princes et
les hauts barons, des guerres non moins politiques ; ils comprenaient que
pour mettre l'Occident à l'abri des invasions musulmanes, il fallait
conquérir une partie de l'Orient. Urbain II s'écriait dans le concile de
Clermont, en s'adressant aux chevaliers français : «
Nation d'au-delà des monts, aimée et chérie de Dieu, comme l'attestent vos
hauts faits, nation distinguée entre toutes les nations par votre foi et
l'honneur dont vous environnez l'Église, que vos âmes tressaillent au
souvenir de vos ancêtres ! Les Sarrasins ont jadis envahi votre terre et la
loi de Mahomet eût été la loi de l'Europe sans la valeur de vos pères.
Souvenez-vous de leurs « dangers et de leur gloire ; ils ont sauvé l'Occident
de l'esclavage, vous aussi vous sauverez l'Europe et l'Asie. » Ces
guerres « eurent tous les résultats politiques qu'on pouvait humainement en
attendre. Elles portèrent un coup si décisif à l'invasion mahométane, qu'il
fallut ensuite à celle-ci trois siècles et demi de combats pour revenir sous
les murs de Byzance, d'où les premiers croisés l'avaient chassée, et, lorsque
cette ville fut prise, la civilisation chrétienne, grâce à ces trois siècles
et demi de combats, était si fortement assise, si invinciblement consolidée,
que l'islamisme ne put aller plus loin et qu'il est resté isolé dans le coin
de terre européenne qu'il avait conquis[17]. » Les
États chrétiens fondés en Palestine par les croisés victorieux, le royaume de
Jérusalem, la principauté d'Antioche, les comtés d'Edesse, de Tripoli, etc.,
n'eurent qu'une durée éphémère ; entre toutes les causes qui amenèrent leur
ruine, il faut mettre en première ligne les perfidies et les trahisons du
peuple qui était pourtant le plus intéressé à leur conservation : j'ai cité
les Grecs du Bas-Empire. Alexis
Comnène n'avait cessé d'implorer le secours des guerriers de l'Occident ; aux
considérations politiques et religieuses, il avait, dans sa lettre au comte
de Flandre joint d'autres arguments qu'il croyait plus capables d'influencer
la détermination des chevaliers latins. « Ces contrées sont remplies de
richesses ; des ruisseaux d'or y coulent ; il vous sera permis d'y puiser.
Les femmes grecques, les plus belles de l'univers, peuvent devenir un digne
prix de vos exploits. » Les
nations latines ne connaissaient pas jusqu'à quel point les Grecs poussaient
la dissimulation, le mensonge et la perfidie : elles l'apprirent à leurs
dépens. L'armée du centre composée des Français et des Normands d'Italie ne
s'ouvrit un passage dans l'Épire et la Macédoine que par la force des armes ;
mais quand Alexis vit cette redoutable chevalerie, campée sous les murs de sa
capitale, il s'empressa de faire parade d'amitié et de reconnaissance : les
chefs furent comblés de présents et se laissèrent tromper par les
fallacieuses protestations du traître monarque. En vain Bohémond, fils du
conquérant de Naples, essaya de les éclairer sur la valeur morale et
politique des Grecs, en vain proposa-t-il à Godefroy de Bouillon de se saisir
de Constantinople et de s'y établir solidement ; le pieux Lorrain ne comprit
pas la pensée politique de cet acte dont on ne saurait calculer les
conséquences, il refusa, disant qu'il ne s'était armé que pour délivrer le
tombeau du Christ. Trompés, éblouis ou séduits par les serments, les
flatteries et les largesses d'Alexis Comnène, les chefs croisés consentirent
à lui prêter hommage et s'engagèrent à lui remettre les villes qui avaient
appartenu à l'Empire. Mais au lieu de fournir aux croisés les secours promis,
les Grecs égarèrent leurs alliés, dans les déserts et les défilés des
montagnes où les Turcs prévenus les attendaient. Les croisés triomphèrent de
tout : le sultan de Roum, Kilidje Arslan fut vaincu à Nicée ; les sultans
d'Alep et de Damas écrasés à Antioche, la ville capitula, enfin Jérusalem et
la Palestine tombèrent en leur pouvoir. Profitant de l'ébranlement causé par
l'invasion chrétienne, Emaddeddin-Zengui, atabek de l'Irak persan, s'empara
de Mossoul et de Damas (1122) ; attaqué par les chrétiens, il les battit et emporta Édesse
d'assaut. Une seconde croisade conduite par Louis VII, roi de France, et
Conrad, empereur d'Allemagne, échoua grâce aux infamies des Grecs. Le sens
moral était tellement perverti chez cette nation dégradée qu'un historien
grec glorifie ces trahisons. « Il n'y eut méchanceté que l'empereur ne fit ou
n'ordonnât de faire aux croisés pour servir d'exemple à ceux qui viendraient
après. » L'anéantissement
de l'armée croisée permit à Nourreddin, fils de Zengui, de réunir sous son
sceptre toutes les principautés musulmanes de la Syrie, sans être inquiété,
et de conquérir l'Égypte, où les khalifes Fathimites n'exerçaient plus qu'une
ombre de suzeraineté, sous la tutelle de leurs vézirs (1164-1169). A la
mort du khalife, Sala-Eddin, gouverneur de l'Égypte, ne lui donna pas de
successeur et administra le pays au nom du khalife de Bagdad et du sultan de
Syrie (1171). Nourreddin commençait à voir
d'un œil jaloux la puissance de son lieutenant quand sa mort prévint la lutte
qui allait immanquablement éclater : aussitôt Sala-Eddin prend le titre de
sultan d'Égypte et fonde la dynastie des Ayoubites. Les fils de Nôurreddin et
les princes chrétiens sont battus et la Syrie tombe au pouvoir du sultan
d'Égypte ; la bataille de. Tibériade amène la ruine du royaume de Jérusalem
et la prise de la ville sainte (3 juillet 1187) : les chrétiens ne possèdent
plus que Tripoli, Tyr et Antioche. Ces
désastres amènent la troisième croisade, sous les ordres de Philippe-Auguste
et de Richard Cœur-de-Lion ; mais les croisés trouvent encore les embûches
des Grecs sur leur chemin : une armée allemande, commandée par l'empereur
Frédéric Barberousse, périt en Asie-Mineure victime de leur perfidie. Auparavant
les Latins établis à Constantinople avaient été massacrés par une populace
avinée, conduite par des prêtres ; les femmes, les enfants avaient été
victimes de la rage de ces misérables, et les malheureux échappés au carnage,
au nombre de quatre mille, vendus comme esclaves aux Turcs (1182). Le
siège de Ptolémaïs arrêta les croisés et après des combats sans nombre où des
deux partis on rivalisa de bravoure et de chevalerie, un traité intervint,
qui laissa aux chrétiens toutes les villes du littoral, et un chemin libre
pour aller en pèlerinage à Jérusalem (1192). L'année suivante, Sala-Eddin mourait et son
empire était partagé entre ses fils et son frère Malek-Adhel-Seïpheddin, si
célèbre dans nos romans de chevalerie. Invasion des Mongols : destruction du khalifat de Bagdad (1258).
L'empire
de Mahomet se mourait de plus en plus. La sultanie d'Iconium n'existait plus
que de nom ; elle était partagée en une foule de petites principautés
indépendantes et rivales les unes des autres. Les Khouarismiens avaient
renouvelé dans le Turkestan, le Khorassan et l'Irak persan, la domination des
Gaznévides. Malek-Adhel, vainqueur de ses neveux, réunit sous son sceptre
tous les Etats de Sala-Eddin, mais il ne put empêcher ses fils de partager de
nouveau l'empire. Malek-Khamel lui succéda dans la sultanie du Caire et
repoussa la cinquième croisade, commandée par des barons français et
allemands (1221).
Sous son successeur, Malek-Sahel, les Khouarismiens vaincus et refoulés par
les Mongols, envahirent la Syrie, s'emparèrent de Jérusalem et massacrèrent
tous les habitants, sans distinction de religion (1244). A l'aspect des féroces
envahisseurs, musulmans et chrétiens s'unirent dans une pensée commune de
défense ; le sultan de Damas et les princes chrétiens marchèrent ensemble
contre les Khouarismiens ; mais ceux-ci, soutenus par le sultan du Caire,
remportèrent une victoire complète. Les deux alliés ne tardèrent pas à se
brouiller : les Khouarismiens furent détruits dans deux batailles et la Syrie
fut de nouveau inféodée à la sultanie du Caire. La
croisade de saint Louis, en Égypte, ne retarda que de quelques années la
chute des colonies chrétiennes de la Palestine, mais elle amena en Egypte une
révolution dont les conséquences se sont fait sentir jusqu'au dix-neuvième
siècle. Le sultan Nedj-Eddin s'était formé un corps de cavalerie d'élite,
avec des esclaves achetés tout jeunes en Géorgie et en Circassie. Les mamelucks,
comme toutes les gardes prétoriennes, se rendirent bientôt redoutables à
leurs maîtres qui durent compter avec elle. Nedj-Eddin était mort après la
bataille de Mansourah ; son successeur mécontenta les mamelucks par le traité
conclu avec les croisés : une révolte éclata ; le dernier Ayoubite, réfugié
dans une tour sur les bords du Nil, périt dans les flammes, et le chef des
rebelles, Bibars, s'empara du pouvoir (1268). La domination des mamelucks devait durer jusqu'au
commencement de ce siècle. Un
ennemi plus terrible que les croisés allait fondre sur les Etats musulmans et
les bouleverser de fond en comble : les Mongols, descendus dans l'arène avec
Djenghis-Khan, continuaient leurs conquêtes, incendiant les villes,
massacrant les populations entières et ruinant tout sur leur passage. On
pouvait leur appliquer le mot de l'historien latin : Ubi solitudinem
faciunt pacem appellant. Païens et idolâtres, ces terribles destructeurs
de nations, paraissaient surtout acharnés contre les peuples musulmans ;
l'imprudence du khalife de Bagdad attira sur lui la colère et les armes du
Khan des Mongols, Mangou. Parmi
les nombreuses sectes écloses du sein de l'islamisme, la plus redoutable,
sinon la plus célèbre, était celle des Bathéniens ou Assassins[18] qui, pendant deux siècles,
terrorisa les princes chrétiens et musulmans. Son prophète, Hassan, s'était
donné la mission de redresser les torts et de punir les crimes, en envoyant
ses fidèles assassiner celui qu'il avait condamné. Le vieux
de la montagne, Schéïkh-al-Djebel, résidait dans les montagnes de l'Irak
persan et ses sectateurs, répandus dans toute l'Asie occidentale, obéissaient
aveuglément à ses ordres. Mangou entreprit la destruction de cette horde de
bandits ; traqués de tous côtés, ils furent égorgés sans pitié et leur
dernier chef fut forcé de se rendre prisonnier. Le Khan
des Mongols avait réclamé, pour cette expédition, qui intéressait la sécurité
de tous les princes, l'aide du khalife de Bagdad ; sur son refus, il envoya
son frère Houlagou, faire le siège de la ville : emportée d'assaut, elle fut
livrée au pillage et le khalife Motâssem, le dernier des Abassides, fut mis à
mort avec toute sa famille (1258). L'Asie-Mineure épouvantée se soumit, et les Seldjoukcides
d'Iconium ne conservèrent qu'un vain titre sous la domination des Mongols. Après
Mangou-Khan, l'immense empire des Mongols se divisa : la Chine eut une
dynastie particulière, pendant que la Perse et l'Asie occidentale formaient
un autre empire. Ce
dernier Etat n'eut qu'une faible durée et tous les soins des souverains
tartares se concentrèrent bientôt dans la Perse ; aussitôt, dans les
provinces éloignées du centre de leur domination, les gouverneurs se
révoltèrent ; au nom des sultans de Roum, d'anciens émirs musulmans
essayèrent de former des Etats réguliers. Les sultans d'Iconium s'efforcèrent en vain de restaurer leur autorité, ils usèrent dans des luttes continuelles, contre cette foule de petits princes, le peu de force et de puissance que leur laissaient les invasions périodiques des Mongols. A la faveur de cette anarchie naquit la puissance des Ottomans. |
[1]
Caussin de Perceval, Essai sur l'histoire des Arabes.
[2]
Pierron, L'islamisme.
[3]
Barthélemy Saint-Hilaire, Mahomet.
[4]
Koran.
[5]
Koran.
[6]
Koran.
[7]
Koran.
[8]
Koran, sourate II, verset 59, et sourate V, verset 75.
[9]
Sourate II, verset 257.
[10]
Sourate III, verset 19.
[11]
Sourate IV, verset 51.
[12]
Sourate IV, verset 44.
[13]
Sourate XIV, verset 12.
[14]
Barthélemy Saint-Hilaire, Mahomet.
[15]
Gibbon, Histoire de la décadence de l'empire romain.
[16]
Lavallée, Histoire de Turquie.
[17]
Lavallée, Histoire de Turquie.
[18]
Le vrai nom est haschichis, buveurs de haschich, boisson enivrante à
base d'opium. Dans l'ivresse et les rêves causés par cette liqueur, les
Bathéniens croyaient assister à toutes les joies du paradis. Ils exécutaient
aveuglément les ordres, quels qu'ils fussent, de leur chef, pour retrouver à
jamais les voluptés qu'ils avaient entrevues.