Population. — Groupe
turc. — Groupe gréco-latin. — Groupe slave. Groupe géorgien. — Groupe hindou.
— Groupe persan. — Groupe sémite. — Religions. — Communauté grecque. —
Communauté bulgare. — Communauté bulgare-unie. — Communauté arménienne.
Communauté arménienne-unie. — Communauté grecque-unie. Maronites. — Latins. —
Protestants. — Israélites.
Population.
Il est
assez difficile d'évaluer exactement le chiffre des habitants de l'Empire
ottoman, en l'absence plus ou moins complète de statistiques. De plus, les
derniers événements de la guerre russo-turque, le démembrement partiel de
l'empire, l'émigration des musulmans des provinces cédées et leur rapatriement
ajoutent encore à l'inexactitude et à l'obscurité. Quoi qu'il en soit, on
peut, sans trop s'écarter de la vérité, dire que la population de l'empire
tout entier n'excède guère vingt-cinq millions et demi d'habitants. Dans ce
chiffre, nous ne comprenons pas la principauté de Bulgarie, ni l'Égypte, non
plus que la Bosnie et l'Herzégovine, officiellement occupées par les
Autrichiens, mais virtuellement annexées. Sur ces
vingt-cinq millions et demi, dix environ appartiennent à la race conquérante
; le reste se compose d'un pêle-mêle de peuples, d'origine, de race et de
langue diverses :
Les
cinq premiers groupes font partie de la branche arienne, le sixième de la
branche iranienne de la famille indo-européenne, le septième de la branche
sémitique des peuples asiatiques. Groupe turc.
Ottomans. — Originaires de l'Asie
centrale ; les Turcs, en s'avançant en Occident, ont perdu peu à peu leur
type primitif, tel qu'il existe encore chez les Mongols, et ils appartiennent
aujourd'hui bien plus à la race caucasique qu'a. la race jaune. Cela tient surtout
à leurs croisements perpétuels avec les femmes de la race blanche. Très
clairsemés en Europe où leur nombre atteint à peine un million, les Ottomans
forment en Asie-Mineure une masse compacte de huit à neuf millions. Loin de
croître et de multiplier, ils vont sans cesse diminuant : en 1867,
Mustapha-Fazil pacha jetait un cri d'alarme et constatait avec effroi cette
progression croissante de la dépopulation[1]. « Les
Turcs, dit Lamartine[2], se sont suicidés eux-mêmes par
le long suicide de leur gouvernement. Mais comme race d'hommes, ils sont, à
mon avis, les premiers et les plus dignes parmi les peuplés de leur vaste
empire ; leur caractère est le plus noble et le plus grand, leur courage est
intact ; leurs vertus religieuses, civiles et domestiques sont faites pour
inspirer à tout esprit impartial l'estime et l'admiration. » Turcomans. — Les Turcomans, de même sang
et de mémo langue que les Osmanlys, émigrèrent dans les derniers temps du
khalifat de Bagdad, des bords de la Caspienne dans les plaines de
l'Asie-Mineure. Ils ont toujours conservé leur organisation en ordous
ou camps, c'est-à-dire en tribus soumises à un régime militaire.
Quelques-unes de ces tribus sont devenues sédentaires, mais les autres,
connues sous le nom de Yourouks[3], ont continué leur vie errante.
Les Turcomans sédentaires habitent surtout le sandjak de Tarsous et se
battent journellement contre leurs frères nomades, pour la défense de leurs
maisons et de leurs biens. La statistique de Victor Langlois[4], dressée sur les lieux, donne
pour les sandjaks de Tarsous et d'Adana 30.000 individus, avec 347.000 bêtes
à cornes 3720 chameaux. Les Yourouks qu'on évalue à 300.000 sont dispersés
dans les vilayets d'Adana, d'Aidin, de Khoudâvendkiar, d'Alep et de Damas.
Ils vivent uniquement de brigandage : Tufeng yok, elonek yok (pas de fusil ?
pas de pain), voilà
leur maxime. Groupe gréco-latin.
Grecs. — Les Grecs — le nom
d'Hellènes ne s'applique qu'aux habitants du royaume de Grèce —, peuplent
tout le littoral de l'Archipel, de la mer de Marmara, du Bosphore et de la
mer Noire, jusqu'à Varna. A quelques lieues des côtes, sauf en Thessalie, ils
disparaissent ; on ne les retrouve que dans les grandes villes de
l'intérieur. Il en est de même en Asie-Mineure et en Syrie. Les îles sont
entièrement grecques. Dumont évalue leur nombre à un peu plus de deux
millions[5], tandis que les statistiques
grecques ne craignent pas de l'enfler jusqu'à quatre millions pour la Turquie
d'Europe seule. Albanais.
— Les Albanais diffèrent entièrement des autres peuples de la Turquie ; ils
n'ont avec eux aucune ressemblance ethnologique et anthropologique. L'opinion
la plus accréditée les fait descendre des Pelasges ; quelques savants ont
voulu les rattacher à la branche euskarienne et ont cru voir en eux les
congénères des Basques des Pyrénées. Répandus dans le territoire compris
entre le royaume hellénique, le Pinde, les monts de la haute Macédoine, le
Monténégro et l'Adriatique, ils se partagent en deux branches ; les Guègues
au Nord, les Toskes au Midi. La grande majorité professe l'islamisme ; le
reste est chrétien, et principalement catholique. Leur nombre total est
évalué par les uns à 1.000.000, à 1.300.000 par les autres. Tzintzares. — Les Tzintzares — que les
Grecs appellent Coutzo-Valaques ou valaques boiteux —, disséminés dans la
haute Albanie, la Macédonie, l'Epire, la Thessalie, forment une masse
compacte le long de l'Aspro-Potamo, sur les deux versants du Pinde, au sud et
à l'est du lac de Janina. Ils sont incontestablement de race latine comme les
Moldo-Valaques ; comme eux, ils s'intitulent Romani et les deux langues
n'offrent que des différences très peu sensibles. Les documents historiques
les désignent sous le nom de Mavrovlachi (Valaques noirs). On pense communément qu'ils
tirent leur origine des colons Daco-Romains qu'Aurélien transféra dans la
Mœsie, lors de l'évacuation partielle de la Dacie. Certains auteurs voient en
eux les débris des colonies romaines, établies dans le pays, et que les
Barbares rejetèrent dans le Pinde. Le
nombre des Tzintzares subit des changements notables, selon qu'on consulte
les statistiques grecques ou roumaines. Les Grecs font tous leurs efforts
pour parvenir à absorber les Coutzo-Valaques qui, généralement pauvres,
manquent d'argent pour soutenir la lutte. Les Grecs essayent par tous les
moyens d'entraver la fondation d'écoles et cherchent, per fas et nefas,
à imposer leur langue à une population qui la rejette obstinément :
l'assassinat récent du professeur Apostol Margarit, un des adversaires le
plus déterminés de l'hellénisation des Tzintzares, montre à quels expédients
les sylloyos grecs ont recours. Ils rabaissent autant que possible le
nombre des Coutzo-Valaques qui n'atteindrait que 144 745, selon eux, tandis
que M. Bolinteano le porte à 1.200.000 et M. Obedenare à 900.000. Les
Coutzo-Valaques formèrent un royaume indépendant qui dura de 1187 jusqu'à la
conquête turque[6]. Groupe slave.
Avant
la dernière guerre, les Slaves étaient la race dominante de la Turquie
d'Europe : ils se divisent en deux grandes branches : les Serbes et les
Bulgares. Les Serbes,
sont presque tous maintenant soustraits à l'obédience de la Porte. Les Bulgares,
d'origine tartare, adoptèrent le langage, les mœurs et les coutumes des
Slaves de Mœsie qu'ils avaient subjugués et se convertirent à l'orthodoxie en
807. Indépendamment de la principauté de Bulgarie, ils forment l'immense
majorité de la Roumélie orientale, et s'étendent jusqu'en Albanie et jusqu'à
Salonique. Cosaques. — Au groupe slave
appartiennent encore les Cosaques émigrés : de Russie, qui comprennent deux
agglomérations dans l'Asie Mineure. A la suite de la bataille de Pultava, les
débris des Zaporogues, soulevés par Mazzeppa, se réfugièrent en Turquie où le
Sultan leur concéda, près de l'embouchure du Kizil-Ermak, les terres qu'ils
occupent encore aujourd'hui. Ils appartiennent à la secte des starobratz
(vieux
frères) ou staro-viertzi
(vieux
croyants), qui
n'ont jamais voulu reconnaître le pouvoir spirituel qu'usurpèrent les tzars,
à partir du moment où Pierre le Grand se proclama chef de l'Église moscovite. La
seconde colonie est celle des Cosaques du Don, des environs de Brousse. La
persécution religieuse avait causé leur fuite dans le Kouban ; la conquête de
la Crimée par les Russes les rejeta à Anapa, d'où le traité d'Andrinople les
chassa encore. Mahmoud les établit alors en Asie Mineure, leur garantissant
la liberté du culte et le maintien de leurs anciennes institutions. Ils
forment une colonie militaire, administrée par un hetman. Groupe géorgien.
Tcherkess. — Les Tcherkess, ou
montagnards du Caucase, émigrèrent en Turquie après la conquête de leur pays
par les Russes. En 1864, le chiffre des émigrés atteignait 700.000 ; mais la
misère, les maladies, les excès, la faim en firent périr plus de la moitié.
Une spéculation infâme s'était établie sur ces malheureux : la traite des
blanches égala et surpassa bientôt en horreur tout ce qu'on a pu écrire sur
le commerce africain des esclaves. Les Turcs ont toujours été très friands
d'esclaves circassiennes ou géorgiennes, quoique le Koran défende de réduire
des musulmans en servitude ; mais la marchandise était rare et le prix élevé.
L'arrivée des Tcherkess fut un coup de fortune pour tous les pourvoyeurs de
harems : pour forcer les émigrés à vendre leurs filles ou leurs sœurs, on les
affama et on ne leur donna un maigre morceau de pain qu'en échange de la
précieuse denrée acquise à peu de frais. Ceux
qui avaient survécu furent répartis en Bulgarie, en Albanie et dans la
vieille Serbie. Une nouvelle émigration en 1865 et 1866 porta, au dire
d'écrivains ottomans, leur nombre à un million. Ces nouvelles hordes furent
dirigées sur l'Asie ; le gouvernement leur donna des terres, des
maisons, des instruments aratoires, des grains, des bestiaux : cet essai
intelligent de colonisation fut stérile. Les Tcherkess refusèrent de
travailler et, sous prétexte qu'ils étaient des victimes de leur attachement
à l'Islam, prétendirent se faire entretenir par la Turquie et vivre dans
l’oisiveté. Ils se firent brigands de grand chemin. L'émigration des Abazes,
à la suite de l'expédition de Soukhoum-Kalé (1878) amena encore environ 50.000
individus. Les Lazes
(anciennement
Macrous) habitent
les bords de la mer Noire, de Batoum à Trébizonde, entre les vallées du
Charkout-Sou et du Tchorouk-Sou. Depuis le traité de Berlin, la majeure
partie appartient aux Russes. Groupe hindou.
Les Tchinghanies,
d'origine indoue, d'après M. Paul Bataillard, au nombre de 200.000, errent
continuellement d'une province à l'autre, sans jamais se fixer nulle part.
Les documents officiels les considèrent comme musulmans, bien qu'ils
professent en secret un culte particulier. Groupe persan.
Arméniens. — Les Arméniens qui font
remonter leur filiation jusqu'à Haig, arrière petit-fils de Japhet, sont,
d'après Mauri, issus du croisement de Persans avec des populations
touraniennes. L'ancien royaume d'Arménie comprenait la vice-royauté actuelle
du Caucase, le vilayet d'Erzeroum et une partie des provinces nord-ouest de
la Perse. Quatre, se sont succédé sur le trône d'Arménie, après des
interrègnes plus ou moins longs. La première, celle des Haïgazian (descendants
d'Haig) s'éteignit
dans la personne de Vahé, allié de Darius, tué à Arbelles (330 av. J.-C.). Après sa mort, l'Arménie subit
la domination macédonienne, à l'exception de quelques districts du sud-ouest
qui conservèrent leur indépendance sous des princes nationaux. Le dernier de
ces princes, Artavazd fut détrôné en 150 av. J.-C., par le Parthe
Vagh-Arschag, fondateur de la dynastie des Arsacides ou Arschagouni ;
soumise par les Romains, tour à tour tributaire des Césars et des Parthes,
l'Arménie finit par être annexée par le roi de Perse, après la révolution qui
chassa du trône Ardachir, le dernier des Arsacides (433). La destruction de l'empire des
Sassanides fit passer l'Arménie sous le joug des Khalifes, jusqu'au jour où
le vostikan (gouverneur) de la Grande-Arménie, Achod, de la famille
Pakradouni, affranchit ses compatriotes (859). Le dernier prince de la dynastie des Bagratides (Pakradouni), Kakig II, attiré à Byzance par
l'empereur Constantin IX, fut traîtreusement assassiné. L'anarchie désola
alors le royaume qui s'effondra bientôt sous les coups de l'invasion mongole
(1080). Les débris de la nation, sous la conduite d'un prince Bagratide,
Roupen, se jetèrent dans les montagnes de la Cilicie et constituèrent un
petit État gouverné par des princes qui portaient le titre d'ischkhan (chef). Décorés du titre de baron, en
récompense des services qu'ils rendirent aux croisés, ils furent élevés à la
dignité royale par Frédéric Barberousse. En 1341, la dynastie roupénienne
directe finit avec Léon V et la couronne passa à Jean de Lupignan, roi de
Chypre et de Jérusalem. Le royaume de Petite-Arménie fut détruit en 1375 par
les sultans du Caire, à la bataille de Gaban, où Léon VII fut vaincu et fait
prisonnier. Le nombre total des Arméniens s'élève environ à 4 millions dont
un peu plus de la moitié en Turquie, I million en Russie, 450.000 en Perse,
20.000 en Autriche, 20.000 en Roumanie, 5000 en Égypte, 2000 aux Indes. Le
reste est dispersé par toute la terre. Dans la
Turquie d'Europe, hors de Constantinople, où ils forment une agglomération
compacte, on ne trouve les Arméniens que dans quelques grandes villes : leur
nombre ne dépasse pas 50.000. Dans la Turquie d'Asie, il sont environ 2
millions. Introduit
en Arménie, sous le roi Apcar, par Thadée et Barthélemy, le christianisme
devint la religion des Arméniens, deux siècles et demi après, à la suite de
la conversion du roi Tridate, conversion opérée par saint Grégoire
l'illuminateur (300).
Les Arméniens se partagent en quatre rites : 1° Les
Arméniens grégoriens (Haï) ; 2° Les
Arméniens catholiques (Babagan) ; 3° Les
Arméniens protestants (Haï-poghokagan) ; 4. Les
Arméno-grecs (Haï-Horom). Ces derniers ont été convertis de force par les empereurs
byzantins. Ils habitent aux environs d'Eguine (Arménie-Mineure) et de Gheivé (province de
Nicomédie) : ils
relèvent du patriarcat orthodoxe de Constantinople. Presque
tous les Arméniens parlent le turc ; la langue arménienne, la pure langue
haïcane n'est parlée que dans les écoles et parmi les lettrés. Il existe même
des journaux en langue turque, imprimés en caractères haïcans, pour les
Arméniens qui ne savent pas leur langue maternelle. Un grand mouvement s'est
déclaré, il n'y a pas longtemps, parmi les Arméniens pour le développement et
la propagation de l'instruction. Des sociétés se sont formées qui s'efforcent
d'arracher leurs compatriotes à l'ignorance. La société Ghilighian (cilicienne) dont les écoles sont à Zeïtoun,
Hadjin, Marasch, Alep, Sis, etc. ; la société Tibrotzacer-Arevelian (société
orientale des amis des écoles), pour l'Arménie occidentale, à Mousch, Bitlis, Alashgerd, etc. ;
la société Ararat, pour l'Arménie orientale, avec une école normale à
Van et des écoles à Mur, Khorzot, Ghuznesu, Tahdevan, Dersim ; la société Khizan,
pour le district de ce nom, rivalisent d'efforts et luttent de résultats. A
Constantinople, deux sociétés ont été fondées par des jeunes filles, pour
l'instruction des jeunes Arméniennes ; ce sont les sociétés Askhanever-Hahyouhiatz
(société
des Arméniennes se vouant à la nation) et Tibrotzacer Hahyouhiatz (société des
Arméniennes amies des écoles). La
condition des Arméniens dans la Turquie d'Asie est des plus tristes :
entourés de races encore barbares, et à demi sauvages, Kurdes, Tcherkess,
Lazes, Kazas, Kizilbachs[7], etc., qui promènent partout
leurs déprédations, leurs pillages et leurs meurtres, et qui, pour s'assurer
l'impunité, affectent les dehors de l'islamisme, les Arméniens vivent dans
des terreurs continuelles, et leur histoire quotidienne n'est qu'un long
martyrologe. Chaque fois qu'un Kurde a besoin de quelque chose, il va le
prendre à l'Arménien ; quand la récolte a lieu, le Kurde arrive avec son
fusil et s'empare, sans autre forme de procès, du fruit des sueurs du
malheureux raya. Les impôts que ce dernier paye au gouvernement, il les doit
acquitter également envers les beys kurdes, et malheur à lui s'il ose refuser
! En un mot, la fortune, la vie et l'honneur des Arméniens dépendent du caprice
de leurs féroces voisins. La nation arménienne, énervée par plusieurs siècles
d'esclavage, ne sait que se plaindre et gémir, et n'ose môme pas envisager la
possibilité d'une lutte, dans laquelle elle devrait pourtant rencontrer les
sympathies du gouvernement central dont les tribus bravent l'autorité. Souvent
les mutessarifs et les kaïmakams sont pris parmi les spoliateurs ; souvent,
par fanatisme, ils ferment les yeux sur les vexations qu'éprouvent leurs
administrés, et quand le patriarche arménien signale à la Porte les actes
d'oppression dont ses ouailles sont victimes, la Porte s'en réfère aux
renseignements fournis par les accusés. On aura
peut-être de la peine à comprendre que les Arméniens qui, en Russie,
fournissent de bons soldats et des officiers distingués aux armées du tzar,
fassent preuve en Turquie de si peu d'énergie. La raison en est bien simple :
les Arméniens russes descendent, en grande partie, des Arméniens qui,
autrefois, préférèrent l'exil à l'esclavage ; recrutés sans cesse par l'émigration
de leurs compatriotes[8] qui fuyaient le despotisme des
Ottomans ou des Persans, ils sont demeurés la partie la plus vivace, la plus
énergique et la plus belliqueuse de la nation. En Turquie, il ne resta que
les classes inférieures, trop pauvres pour subvenir aux dépenses du voyage
d'émigration, ou trop attachées aux intérêts matériels pour courir le risque
de les perdre et trop timides pour affronter les périls et les fatigues sans
nombre qui les attendaient. Ne, pouvant, sous aucun prétexte, porter des
armes, ayant tourné toute l'activité de leur esprit vers le négoce et vers le
gain, les Arméniens, dans la Turquie d'Asie, sont restés des ilotes et des
parias. Dans
ces derniers temps, ils ont essayé d'intéresser l'Europe à. leur cause, et
lorsque le congrès de Berlin se réunit, une députation, envoyée par le
patriarche, revendiqua les droits de l'Arménie à une meilleure
administration. Nous reproduisons ici un mémoire inédit, remis secrètement
aux représentants des puissances européennes, mémoire qui résume la situation
des Arméniens, leurs griefs et leurs aspirations. « Les
puissances européennes qui ont fait la guerre de Grimée pour défendre la
Turquie contre la Russie, ont senti que leurs victoires seraient impuissantes
à conjurer le danger et à clore définitivement la question d'Orient. Elles se
sont occupées du sort des chrétiens. Le Hatti-Humayoun de 1856 est
l'expression de leur politique à cet égard, politique de paix et de
prévoyance. On ne peut pas dire que ces réformes ne contiennent en germe ce
qui doit assurer aux chrétiens la sécurité de leurs biens, de leur vie et de
leur honneur, et leur égalité, avec les musulmans. « Depuis
cette époque, de nouvelles réformes, conçues dans le même esprit et servant
de développement aux premières, ont été promulguées à des dates différentes,
et, en dernier lieu, un suprême effort d'égalité et de fusion même a été fait
par la proclamation de la constitution ottomane. « Tous
ces efforts n'ont abouti qu'à l'impuissance. Le chrétien a continué à gémir
dans son infériorité vis-à-vis du musulman, et l'égalité politique comme
l'égalité civile n'ont été qu'un vain mot. Partout où l'autorité est
musulmane, le même résultat, constant, invariable, s'est produit, à savoir
que les lois ont été impuissantes à protéger le chrétien contre le musulman. « Poussé
dans ses derniers retranchements par les nouvelles institutions et par les
garanties dont on a voulu entourer l'œuvre de la justice, l'esprit de
l'islamisme a dû prendre des détours illusoires. Si le juge qui prononce la
sentence peut être un chrétien, le bras qui l'exécute est, dans tous les cas,
celui d'un musulman. « La
Sublime-Porte, on serait mal venu à le contester aujourd'hui, a fait preuve
de bonne volonté ; mais elle a promis l’impossible. Abstraction faite de tout
ce qui constitue et protège l'égalité politique, une autorité musulmane ne
saurait, sans mentir à sa religion, admettre et pratiquer deux choses : la
liberté de conscience et la justice distributive, ces deux fonctions
essentielles de tout gouvernement. « La
liberté de conscience en Turquie ne signifie que la liberté du chrétien de se
faire musulman. Jamais une autorité musulmane ne tolérera et n'a toléré la
conversion au christianisme d'un musulman, voire même d'un chrétien devenu un
moment musulman. On ne peut citer un seul exemple d'une pareille conversion
qui ait été tolérée. Le principe de la liberté de conscience n'est applicable
qu'aux différentes Églises chrétiennes dans leurs relations entre elles : Il
en est de même de la justice distributive. La religion n'exerce aucune
influence, si ce n'est par les lois qui en font partie intégrante, dans
l'administration de la justice lorsqu'il s'agit des chrétiens entre eux ;
mais le musulman qui lèse un chrétien, sera toujours privilégié devant la justice,
qui n'admet et n'admettra que le témoignage des musulmans. « Ces
deux ordres de faits, dans lesquels éclate l'esprit d'exclusivisme dont toute
autorité musulmane est imprégnée, par cela même qu'elle est une autorité
essentiellement religieuse, n'ont été cités que pour mieux faire ressortir
les effets d'un système que tout fonctionnaire musulman est forcé de suivre,
à. cause du caractère dont il est revêtu et dont se ressentent ses relations
journalières avec ses administrés, fût-il lui-même personnellement le plus
éclairé et le mieux intentionné. « On
serait injuste d'accuser les hommes. On se trouve en face d'une
impossibilité. L'action puissante de l'Europe s'y est heurtée ; le
patriotisme et la sagesse des hommes d'État de la Turquie elle-même y ont
échoué. On peut le dire hardiment, de nouvelles réformes seraient de nouveaux
subterfuges et de nouvelles complications. Elles n'offriraient jamais une
solution. « Si
l'esprit d'exclusivisme des autorités musulmanes est un fait patent,
incontestable, fatal ; s'il est dans la nature des choses ; s'il n'est pas
susceptible d'amendement ; s'il est l'esprit de la religion musulmane
elle-même ; et si cette religion est le credo politique de tout fonctionnaire
musulman, étant donné le caractère théocratique du gouvernement, il en
résulte que la question des chrétiens en Turquie, qui, comme il a été dit
plus haut, est elle-même le côté irritant de la grande question d'Orient, ne
saurait trouver sa solution que dans un changement des conditions de la
coexistence des chrétiens avec les musulmans. « Une
autorité chrétienne peut seule pratiquer l'égalité ; seule elle peut assurer
la justice ; seule elle peut appliquer la liberté de conscience. Elle doit
donc remplacer l'autorité musulmane partout où il y a agglomération de
chrétiens. « Dans
ce cas se trouvent presque toutes les provinces de la Turquie d'Europe, et,
en Asie, l'Arménie et la Cilicie. « C'est
cette solution que viennent à leur tour solliciter les Arméniens de la
Turquie. « Non
seulement ils croient avoir un droit égal aux autres populations chrétiennes
de la Turquie à la sollicitude des puissances européennes, mais ils croient
aussi que la régularisation de leur sort est désormais un des éléments
indispensables de la solution de la question d'Orient. « Ayant
perdu leur indépendance depuis cinq siècles, une partie des Arméniens, fuyant
devant la persécution des hordes barbares qui envahissaient l'Arménie, s'est
disséminée sur toute la surface de la terre. Mais une grande partie est
restée attachée au sol natal, où elle a su garder, avec ses autels, le culte
des souvenirs nationaux. Plus de deux millions d'Arméniens peuplent les
provinces de l'Arménie-Majeure et de la Petite-Arménie. Encore aujourd'hui,
ils sont environnés de hordes sauvages, qui ne sont pas turques, mais qui
sont musulmanes, et qui, impunément depuis des siècles, pillent, violent et
massacrent. Si les Bulgares et les Grecs ont souffert dans la Turquie
d'Europe, les Arméniens en Asie ont doublement souffert, à cause de la
présence de ces mêmes hordes sauvages et à cause aussi de l'absence de tout
gouvernement tant soit peu sérieux et du contrôle de l'Europe. On peut dire
que ce qui n'a été qu'un fait périodique en Roumélie, est l'état normal de
l'Arménie, et ce peuple, pour lequel le plus grand poète anglais a pu rendre
ce témoignage que « de tous les peuples de la terre il est peut-être celui
dont les annales sont le moins souillées de crimes, » voit journellement, en
plein dix-neuvième siècle ses foyers brisés, son honneur souillé et ses
autels profanés. Les nombreux et volumineux rapports dont le Patriarcat
arménien a inondé depuis dix ans les bureaux de la Sublime-Porte, et qui ont
été traduits et publiés en Europe, en font foi. « Les
Arméniens sont peut-être de tous les chrétiens de l'Orient, ceux qui, depuis
la guerre de Crimée et en face des promesses solennelles faites, se sont
laissés aller à l'espérance. Ils ont voulu espérer, tant qu'il s'est trouvé
en Europe et parmi les Turcs eux-mêmes des hommes qui ont espéré ; et,
pendant ce temps, ils ont tenu à n'apporter, quant à eux, aucune entrave,
aucun embarras au gouvernement. Ils peuvent le dire tout haut, la
Sublime-Porte n'a eu à enregistrer à leur charge le moindre acte de sédition
; leurs meilleurs enfants l'ont secondée dans toute ses tentatives
d'amélioration et de réforme. Ils assistent aujourd'hui à la déroute de
toutes leurs espérances. Mais ils ont foi dans leur avenir et ils conservent
l'espoir de voir pour eux-mêmes de meilleurs jours sous le régime
administratif qu'ils demandent, qui seul peut les sauver et qui seul peut
aussi sauver l'Orient de futures et graves complications. La sollicitude de
la Russie s'est déjà étendue sur eux. Cette sollicitude ne peut qu'être
partagée par les autres puissances européennes. « Qu'arriverait-il
si les Arméniens étaient laissés comme par le passé sous l'administration des
fonctionnaires musulmans ? « Leur
condition s'aggraverait ! A toutes les causes d'oppression viendra se joindre
la recrudescence de fanatisme que la guerre actuelle, entreprise à la suite
de la conférence de Constantinople et au nom des chrétiens, a propagé dans
toutes les classes de la population musulmane. D'un autre côté, les musulmans
fanatiques de la Turquie d'Europe s'en vont et s'en iront en Asie. Ils y
apporteront leur haine inassouvie. « Et
tandis que les Arméniens se verront, en deçà des nouvelles possessions de la
Russie, voués à la persécution et à la ruine, à côté d'eux, sur le territoire
russe nouvellement annexé, ceux qui hier encore partageaient leur sort,
commenceront à mener une nouvelle vie, sous l'égide des lois et sous un
gouvernement chrétien. « Les
Arméniens de la Turquie ne supporteraient pas cet état de choses. « Ils
sont loin de se livrer aux idées d'ambition politique. Ce qu'ils demandent
c'est d'avoir dans l'Arménie turque une organisation chrétienne autonome,
entourée des mêmes garanties que celle du Liban ; c'est d'être administrés à
la faveur de ce régime par des fonctionnaires arméniens qui pourraient tenir
la balance égale entre les musulmans et les chrétiens, et de rester, comme
ils l'ont toujours été, les fidèles sujets du Sultan. Ils le demandent au nom
de tout ce qu'ils ont souffert, au nom de leurs intérêts les plus vitaux ;
ils le demandent aussi au nom de la paix de l'Orient et au nom de l'intérêt
qu'a l'Europe à une solution définitive de la question d'Orient. » Les
desiderata des Arméniens peuvent donc se résumer dans ces deux mots :
sécularisation et décentralisation du pouvoir administratif. Nomination de
valis chrétiens, désignés pour une période de cinq ans ; gendarmerie mixte,
organisée à l'européenne ; tribunaux mixtes et laïques ; égalité complète
effective avec les Osmanlys ; allocation d'une partie des revenus du pays aux
établissements d'instruction publique et aux travaux d'utilité générale ;
admission de la langue haïcane comme langue officielle, conjointement avec la
langue turque. Tel est le programme dont le patriarche a demandé
l'application aux vilayets de Van, de Bitlis, d'Erzeroum et aux autres
districts septentrionaux du vilayet de Diarbekir. Kurdes. — Les Kurdes, que d'aucuns
pensent être les anciens Carduques de Xénophon, ne sont pas autochtones de la
contrée qu'ils habitent ; ils y vinrent à la suite des armées victorieuses de
Cyrus. Guerriers et nomades, ces peuples occupent le pays compris entre la
Mésopotamie, le Tigre, l'Arménie, l'Azerbaïdjan et l'Irak. Leurs déplacements
perpétuels, l'habitude qu'ils ont d'hiverner en Perse rendent tout aussi
difficile l'évaluation de leur nombre que la détermination de leur
nationalité. Ritter en compte trois millions, dont un million de Kurdes
ottomans. Ces derniers sont répandus dans les vilayets de Diarbekir,
d'Erzeroum et de Bagdad. Les
Kurdes se partagent en trois classes : les Touroum, les nobles ; les Rayas,
les guerriers et les cultivateurs ; les Zazas, la plèbe. Chaque
peuplade est gouvernée par des chefs héréditaires, investis d'une autorité
sans bornes. Comme autrefois les chefs des clans du Border et des Higlands,
ils prélèvent sur les habitants de la plaine une taxe que nul n'ose refuser
d'acquitter. Les
colonnes des journaux arméniens sont journellement remplies des récits de
leurs méfaits. Le gouvernement a essayé plusieurs fois de les châtier ; il
n'est arrivé à aucun bon résultat satisfaisant. Les troupes turques ont
affaire à un ennemi insaisissable, et, quand le corps expéditionnaire, décimé
par les fatigues et les maladies s'est retiré, les Kurdes reprennent leur
indépendance de fait et font payer cher aux paysans cette stérile et
inefficace intervention. Ils n'épargnent pas plus, du reste, dans leurs
déprédations les osmanlys que les chrétiens. Groupe sémite.
Druses. — Les Druses, d'après Hammer,
seraient les descendants des anciens Mardes, qui habitaient les pays au nord
de la Caspienne et que les empereurs grecs transplantèrent, au vie siècle,
dans la Syrie. Il est plus probable qu'ils sont une tribu arabe, qui, ayant
refusé de subir la loi religieuse du prophète et persécutée par les nouveaux
croyants, se sera réfugiée dans la montagne pour défendre sa liberté et y
adorer Dieu à sa guise. Leur centre principal est le Chouf, au sud de
Damas jusqu'à Djezzin ; ils s'étendent : au nord, jusque dans le Matten
où ils sont mêlés aux Mutualis et aux Maronites ; à l'est, dans l'Anti-Liban
depuis Rascheïa jusqu'à Balbeck. Le livre jaune de 1851 évalue leur nombre à
60.000. La
religion de ce peuple est encore un mystère, et les Druses affectent
généralement le culte de toutes les nations avec qui ils se trouvent en
contact direct[9]. « Par
ce qu'on a pu réunir de la religion du plus grand nombre, ces montagnards
sont les sectaires de Hakem-Bamr-Illah, khalife d'Égypte, de la famille des
Fatimites. Les Druses en le divinisant n'ont conservé que le nom de son
apôtre Doursi. Cette étymologie prise de leurs livres sacrés, suffit
pour détruire celle que M. Pujet de Saint-Pierre leur donne ; il fait
descendre les Druses du comte de Dreux ! Cette origine est trop absurde pour
être discutée. Le khalife Hakem et son apôtre paraissent avoir renchéri sur
le mépris glue les sectaires ont toujours montré pour l'humanité ; ils ont
divisé leurs sectateurs en trois classes, les prêtres, les initiés, le
peuple... Par la hiérarchie établie dans cette secte, toutes les pratiques
sont impénétrables aux yeux des profanes ; leurs livres sont gardés avec soin,
surtout celui des prêtres, le livre par excellence ; il paraît impossible de
se le procurer[10]. » Aujourd'hui l'on n'est pas
plus avancé qu'à l'époque ou le baron de Tott écrivait ces lignes. Les Ansaryèhs
habitent les montagnes Djebel Naissariyehs, depuis Merkek jusqu'à Lattakiéh,
et le Djebel-el-Ala, depuis Kars-Kaleçi jusqu'à Kilis. Les Ansaryèhs ou
Naïssariyehs « rejettent l'une et l'autre de ces dénominations pour conserver
celle de Druses, sans prétendre à la gloire des mystères impénétrables. On
voit, en effet, le plus grand nombre adorer le Soleil ; à son lever, ils font
trois génuflexions et semblent vouloir prendre avec la main les premiers
rayons de cet astre, pour se purifier en s'en frottant le corps... Une autre
secte adore, dit-on, la lune...[11] » Ils rendent aussi un culte
particulier à Ali, fils d'Abou-Taleb. « La divinité, après sa dernière
manifestation dans la personne d'Ali, a disparu et s'est cachée dans le
Soleil, mais elle n'a pas cessé d'exister sous l'espèce du vin que l'imâm
consacre dans la célébration de l'office. Les âmes des fidèles passent après
leur mort dans les astres et celles des pécheurs dans des corps animés, où
elles évoluent jusqu'à ce qu'elles soient purifiées et s’élèvent-elles aussi
dans les astres[12]. » On les
sépare en quatre sectes : les Chemsi (adorateurs du Soleil), les Canari (adorateurs de
la Lune), les Ketterzi
(chaufourniers) ? les Chernâh (gauchers) ? Les renseignements font
absolument défaut sur les deux dernières. On varie fort dans l'estimation du
nombre des Ansaryèhs ; les uns le portent à 200.000, tandis que quelques
autres le réduisent à 40.000. Autrefois pillards redoutés et brigands de grands
chemins, ils se sont faits, depuis l'occupation égyptienne (1832-1840), pâtres et laboureurs. Mutualis. — Les Mutualis, que l'on
suppose venus en Syrie lors de la conquête des Fatimites, occupèrent d'abord
la vallée de Balbèck. De là ils se sont répandus dans les districts de Matten
et de Djezzin, dans les vallées autour de Sour (Tyr) et de SeId. C'est là leur
centre principal ; le reste de la nation est disseminé dans la plaine de
Bakâa. Le livre jaune de 1861 en compte 10.000, dans le Liban seulement ;
leur chiffre total paraît s'élever à 30.000. Ismaïliens. — A côté des Ansaryèhs, à une
journée de marche de Lattakiéh, au-dessous de Merkeb, dans le
Djebel-el-Cadmous et le Djebel-Irachout, habitent les Ismaïliens, au nombre
de 5 ou 600 familles. Ce sont les débris des anciens Hatschichin si
célèbres dans l'histoire des croisades, sous le nom d'Assassins et que les
Mongols exterminèrent. Les Quedamèces, sur le versant oriental du
Djebel-el-Cadmous, sont complètement idolâtres. Ils adorent la femme. Yezidis. — Les Yezidis, qu'Hammer
identifie avec les Kurdes, habitent le Sindjâr, massif montagneux, situé au
milieu des déserts de la Mésopotamie, entre Nissebin et Mossoul, certains
districts du Kurdistan et de l'Arménie. Professant le sabéisme, mélangé de
manichéisme[13], ils se retirèrent dans ces
montagnes pour échapper aux persécutions religieuses des Arabes et des
Persans. Ils ont gardé leur indépendance jusqu'en 1837, époque où ils ont
reconnu l'autorité de la Porte, tout en conservant leur religion, leurs lois,
leurs mœurs et leurs chefs particuliers. Leur population atteint environ
20.000 âmes. Arabes. — Les Arabes répandus dans les
vilayets de Syrie, de Bagdad, de Basra, forment la population entière de
l'Arabie et de la régence de Tripoli. On les classe en Arabes sédentaires et
en Arabes nomades ou Bédouins ; c'est chez ces derniers qu'il faut chercher
le vrai type arabe, dans toute sa pureté. Ennemis irréconciliables des
Ottomans, ils sont continuellement en guerre avec les pachas dont ils bravent
l'autorité. Souvent châtiés, jamais soumis, toujours en armes, ils pillent et
rançonnent les caravanes et se jouent des garnisons turques. Les Chemnars,
dans la Mésopotamie, les Mottefiks aux environs de Bagdad, les Hanarès
en Syrie, les Ehl-el-Djebel dans le Hauran, les Wahabites en
Arabie sont leurs principales tribus. On ignore leur nombre : le chiffre de 4
millions est hypothétique et doit se trouver au-dessous de la réalité[14]. Chaldéens. — Les Syriens, les Chaldéens
et les Maronites appartiennent à cette race antique et guerrière qui fonda
Babylone et Ninive et régna sur toute l'Asie occidentale jusqu'à la conquête
de Cyrus. Les Chaldéens retirés dans les montagnes ont gardé leur caractère
belliqueux et sauvage ; les Syriens, au contraire, ont vu, sous la domination
des Grecs et des Romains, se développer un penchant marqué à la civilisation. Les
tribus chaldéennes des montagnes, bien armées, ne respirant que l'amour de la
bataille, ignorant ce qu'est la crainte de la mort, conservent leur
indépendance, à l'abri de leurs rochers inaccessibles. Les habitants de la
plaine, adonnés à l'agriculture, vivent paisiblement et acquittent régulièrement
les impôts. Ceux-ci, les Turcs les traitent de rasas, quant à ceux-là, ils
les appellent du même nom que les Kurdes, Achireti I[15]. Les
Chaldéens suivent la doctrine de Nestorius qui enseigna au Ve siècle la
dualité de personnes en Jésus-Christ. Leur patriarche, le Marchoumioun,
réside à Kochannès, dans le Kurdistan. Syriens. — Les Syriens, appelés aussi
Jacobites du nom de Jacob Langale qui les' convertit à l'hérésie d'Eutychès (541-578), ont pour chef spirituel le
patriarche d'Antioche, résidant au couvent de Zaferan, près de Mârdin. Maronites. — Les Maronites occupent toute
la partie septentrionale du Liban, depuis Tripoli jusqu'au Nahr-el-Kelb, au
nord de Beyrouth. Au-delà de cette ville jusqu'à Saïda, ils sont mêlés aux
Druses, aux Mutualis. Enfin ils forment un groupe compact entre Tripoli et
Antioche et s'étendent jusqu'à Damas. Ce sont
les plus anciens habitants du Liban. Dès le huitième siècle, ils formaient
une nation qui conserva toujours, au milieu des révolutions sanglantes de la
Syrie, son autonomie civile et religieuse. Sous la domination ottomane, la
protection des rois de France leur fit maintenir leurs privilèges et leurs
franchises. Pour reconnaître les services que les Maronites lui avaient
rendus pendant la croisade, où ces montagnards, armés de foi au dedans et
de fer en dehors, combattaient dans les rangs français, saint Louis leur
octroya une charte (1259) par laquelle il s'engageait pour lui et ses successeurs à leur
prêter aide et assistance, en toute occasion, comme aux Français eux-mêmes.
Sous les Valois et surtout sous les Bourbons les rapports de la cour de
France et des Maronites devinrent de plus en plus suivis. Chaque fois que les
Maronites avaient une réclamation à adresser à la Porte, c'étaient les bons
offices de la France qu'ils imploraient. En 1842
ce fut à la France qu'ils eurent recours pour demander la restauration de la
famille de Châb ; en 1860 ce fut encore elle dont ils invoquèrent l'appui. « Le
peuple maronite forme un peuple à part dans l'Orient ; on dirait une colonie
européenne jetée par le hasard au milieu des tribus du désert. Pendant que
tout périt autour de lui d'impuissance et de vieillesse, lui seul semble
rajeunir et prendre de nouvelles forces ; à mesure que la Syrie se
dépeuplera, il descendra de ses montagnes, fondera des villes de commerce au
bord de la mer, cultivera les plaines fertiles qui ne sont plus aujourd'hui
qu'aux chacals et aux gazelles, et établira une domination nouvelle dans
cette contrée où les vieilles dominations expirent... L'Europe est intéressée
à ce que ce vœu se réalise : c'est une colonie toute faite qu'elle aurait sur
ces beaux rivages. Il y a plus d'avenir là qu'en Égypte. L'Égypte n'a eu
qu'un homme ; le Liban a un peuple[16]. » Quant
au nombre des Maronites, on se heurte aux mêmes divergences que pour les
autres races, de l'empire ottoman. Les uns le fixent à 220.000, tandis que
l'archevêque maronite de Saïda affirme 482.000. Religions.
Au
point de vue religieux la population de l'empire se divise en :
Communauté grecque.
L’Église
grecque, détachée de celle d'Occident, en 857, parlé patriarche Photius et
irrévocablement séparée, deux siècles plus tard, par Michel Cerullaire,
comprend tous les Grecs d'origine (sauf les Melkites), les Serbes, les Tzintzares,
une faible partie des Albanais et la secte des vieux-croyants. Les
principales divergences des deux Églises consistent en ce que l'Église
d'Orient rejette l'addition de filioque au symbole des Apôtres et nie la
suprématie du Pape dans l'Église. On
verra plus loin que Mohammed, après la prise de Constantinople, avait laissé
aux vaincus leurs mœurs, leurs coutumes, leurs lois, leur religion, et avait
décoré le patriarche Gennadius du titre de chef civil de la communauté ou
« nation » orthodoxe de tout l'empire. L'idée de religion est, dans
l'esprit des Orientaux, inséparable de celle de nationalité ; les termes qui
servent à désigner l'une sont employés à chaque instant pour marque l'autre. L'Eglise
grecque, qui s'intitule officiellement Église orthodoxe, comprend quatre patriarchats
: Constantinople, Antioche, Alexandrie et Jérusalem. Les patriarches, élus
par leurs synodes respectifs, ne reconnaissent à celui de Constantinople
qu'une simple préséance d'honneur ; canoniquement ils sont complètement
indépendants. Les archevêques de Chypre et du mont Sinaï sont également élus
par leurs suffragants et le premier jouit de tous les droits et privilèges
des patriarches. Le
patriarche, nommé à vie, peut cependant être déposé soit par la Porte, soit
sur la plainte du Saint-Synode et du Conseil national. « Il est inamovible,
dit le bérat d'investiture, sauf les trois cas où il enfreindrait les lois de
la religion grecque, où il serait convaincu de vexations envers les raïas, ou
il violerait la fidélité due au sultan. » Le
Saint-Synode est le Sacré-Collège de l'orthodoxie ; composé de douze évêques,
renouvelable par moitié chaque année, il veille à la conservation du dogme et
au maintien de la discipline ecclésiastique. Le
Conseil national est au temporel ce que le Saint-Synode est au spirituel. Il
est également composé de douze membres et joue le rôle de cour des comptes et
de cour d'appel L'assemblée
générale discute et résout les questions importantes intéressant la
communauté en général. Elle est formée des membres du Synode et du Conseil
national, des principaux officiers du patriarchat, du prince de Samos, des
chargés d'affaires de Roumanie et de Serbie, des membres grecs du Conseil
d'État, des représentants des professions libérales, des délégués de la
banque et du commerce, des députés des paroisses de Constantinople. Les
tribunaux sont civils ou ecclésiastiques. Les derniers connaissent des cas
relatifs aux mariages et aux' divorces, des contestations entre laïques et
clercs au sujet des fonctions sacerdotales, de toutes les instances relatives
aux monastères. Au criminel, ils connaissent de tous les crimes et délits
commis par des ecclésiastiques. Quant aux crimes commis par des laïques, ils
sont jugés par les tribunaux de l'empire. Les
sentences rendues sont exécutées, si besoin est, manu militari. Dans
les provinces, les métropolitains, archevêques et évêques sont les
remplaçants du patriarche et concentrent dans leurs mains tous les pouvoirs
religieux, civils, judiciaires et administratifs, en ce qui concerne la
communauté. Le
clergé orthodoxe, surtout le bas clergé, est loin de mettre en pratique les
préceptes de l'Évangile et cela non seulement en Turquie, mais en Serbie, en
Russie. Que de fois n'avons-nous pas vu en Bosnie et en Serbie les popes de
village sales, crasseux, déguenillés, donner à leurs paroissiens l'exemple de
l'ignorance, de la paresse, de l'ivrognerie et d'autres gentillesses encore
moins théologales. Mais au moins ils compensent leurs défauts et leurs vices
par un ardent patriotisme : chaque fois que les Serbes ont, dans ce siècle,
lutté pour la conquête de leur indépendance, les popes n'ont pas marchandé
leur vie ; ils ont arrosé de leur sang tous les champs de bataille où la
Serbie appelait la liberté. Cet exemple n'a jamais tenté les popes grecs ;
leur amour de l'hellénisme est platonique, en quelque sorte ; en 1821, le
patriarche n'excommuniait-il pas les Hellènes ? Le fanatisme, voilà ce qui
pour eux tient lieu de toutes les vertus. Non ce fanatisme de l'humanité qui
met en pratique la maxime du poète ancien : Homo sum et humani nil a me
alienum puto ; non ce fanatisme de la charité qui produit les saint
Vincent de Paul ; non ce fanatisme de la foi qui engendre les confesseurs et
les martyrs ; non ce fanatisme de l'honneur qui préfère la mort à la moindre
défaillance ; non ce fanatisme de la patrie à laquelle Brutus immole ses fils
; mais ce fanatisme barbare qui fait naître les bourreaux et les
tortionnaires ; qui se vautre dans le sang des Latins à Constantinople, des
protestants à Paris, des catholiques à Droghedo, des chrétiens à Damas, des
musulmans à Kezanlik ; ce fanatisme bas et stupide qui arme le bras d'un
Ravaillac ou d'un Louvel. L'égalité
de traitement que la Porte s'efforce de maintenir entre les différents cultes
de ses États indigne et exaspère les Grecs. Ils voudraient que le
gouvernement turc, se départant de la tolérance religieuse dont il a toujours
fait preuve, se fît persécuteur à leur profit ! Si par impossible l'empire de
Byzance renaissait, on assisterait bientôt à une persécution religieuse
contre les non-orthodoxes, qui dépasserait de bien loin toutes les horreurs
des guerres de religion du seizième siècle. Khalil chérif pacha avait raison
lorsqu'il écrivait : « Quand le fanatisme de l'orthodoxie grecque se
sera allumé, quand il aura bu cette première coupe de sang qui enivre et
aveugle, il frappera tout ce qui n'est pas conforme aux dogmes du
Saint-Synode[17]. » Il connaissait bien les
Grecs. Aujourd'hui,
si la crainte et la peur de sévères représailles ne les retenaient, ils
auraient bientôt organisé une nouvelle tuerie de catholiques. En 1833, un
bâtiment, portant quinze religieux francs allant de Syrie en Europe,
relâchait à Chio. A cette nouvelle, une foule furieuse composée de matelots
et de furies, à peine dignes du nom de femmes, envahit le navire. Tout fut
massacré ; seul un petit mousse, caché à fond de cale, échappa et dénonça
plus tard les meurtriers. Les quinze prêtres subirent le martyre et leurs
lâches assassins furent célébrés comme des héros et des saints. La haine
contre les catholiques est aussi violente au dix-neuvième siècle qu'au moyen
âge ; aujourd'hui comme alors tout le clergé orthodoxe répéterait cette
Parole d'un patriarche : « les catholiques sont des chiens et leur sang
efface tous les péchés. » Skylofrangi (chien de Franc) telle est aujourd'hui la
dénomination usitée par les Grecs, quand ils parlent des occidentaux. Communauté bulgare.
La
communauté bulgare ne date que de 1870, époque où fut consommé le schisme de
l'Église bulgare et du patriarchat et où elle fut reconnue officiellement par
la Porte. Dès
1857, les Bulgares, las de la tyrannie des évêques grecs, avaient tenté de se
soustraire à la juridiction du patriarchat œcuménique. Le 15 janvier 1860,
parut un mémorandum par lequel ils réclamaient non seulement le redressement
des abus, à la charge du clergé grec, mais l'autonomie de leur Église telle
qu'elle existait avant que les intrigues des Fanariotes fissent supprimer le
patriarchat bulgare[18]. L'évêque Hilarion, à la tête
du petit nombre de prélats bulgares que l'église orthodoxe comptait dans son
sein, proclama l'Église nationale bulgare et s'en déclara le chef (1866). Le firman de 1870 ne faisait
que rendre aux Bulgares un droit ancien, néanmoins les Grecs mirent tout en
œuvre pour en arrêter l'exécution : ce fut en vain. Le 22 février 1872,
l'assemblée générale bulgare élut pour exarque Mgr Hilarion et, sur son
refus, le Métropolitain de Widdin, Anthimos. Le
patriarchat œcuménique essaya de se consoler en excommuniant en masse la
nouvelle communauté, et un concile rejeta les Bulgares du sein de l'Église
orthodoxe (16-28 septembre 1872). Communauté bulgare-unie.
La
communauté bulgare-unie est née également du schisme gréco-bulgare. Depuis
1767 les Grecs avaient entrepris d'helléniser tout l'Orient « le haut clergé
de la Bulgarie, dit M. d'Avril, fut constamment choisi parmi des Grecs qui
restaient peu de temps dans le pays et n'en apprenaient pas la langue. La
liturgie slavonne fut abolie et les études bulgares proscrites. » Les évêques
grecs poussèrent si loin leur ardeur de prosélytisme qu'ils n'eurent pas
honte de commettre de véritables actes de vandalisme : les manuscrits anciens
sur l'origine, les traditions et l'histoire de la Bulgarie, que les Turcs
avaient respectés, furent inquisitorialement pourchassés ; tous ceux qu'on
put trouver furent brûlés. La
réaction de l'esprit national contre les tendances helléniques portait les
Bulgares à briser l'unité orthodoxe ; bien plus la haine contre les Grecs
était si vive qu'il aurait fallu peu d'efforts pour les ramener au
catholicisme. Pour obtenir son autonomie civile et religieuse, pour voir un
terme aux cruautés des Tcherkess qui traitaient la contrée en pays conquis,
la nation tout entière eût abjuré le schisme de Photius. L'ambassadeur de
France, M. Bourée, avait parfaitement saisi cette question : il entreprit de
catholiciser les Bulgares au moyen de missions de prêtres polonais, sous la
protection de la France. La réussite de ce plan détruisait pour jamais
l'influence russe en Bulgarie. Le 24 janvier 1861, les conversions avaient
atteint le chiffre de 14.000, et, le 9 juin, la Porte reconnaissait la
communauté bulgare-unie. Grecs et Russes s'unirent aussitôt pour faire
avorter l'œuvre de M. Bourée. Les calomnies des Grecs, qui persuadèrent à la
Porte que la France visait à l'indépendance de la Bulgarie, portèrent le
gouvernement ottoman à s'opposer de toutes ses forces aux projets de
l'ambassadeur français. Les Russes, dupant les Grecs, prirent en main les
réclamations des Bulgares, et agirent puissamment pour leur faire obtenir le
rétablissement du patriarchat national, pendant que le gouvernement français,
mal inspiré, désavouait son représentant. Le nombre des Uniates diminua alors
sans cesse pour se réduire à 2000. Les derniers événements ont prouvé combien
M. Bourée avait vu juste ! Communauté arménienne.
L'Église
grégorienne comprend la presque totalité des Arméniens. Suspects
d'eutychéisme, ils suivent une doctrine intermédiaire entre celle de Rome et
celle de l'Église grecque. Après la conquête de Constantinople, Mohammed II
conféra au patriarche arménien les mêmes prérogatives qu'au patriarche
orthodoxe. Le règlement de 1860, sanctionné par le Sultan le 17 mars 1863,
subordonna le patriarche à l'assemblée générale de la nation. L'assemblée
délègue le règlement des affaires ordinaires à deux conseils nationaux : l'un
religieux, fort de quatorze membres ; l'autre civil, avec vingt membres.
Jouissant des mêmes prérogatives civiles que le patriarche orthodoxe, le
patriarche arménien n'a pas la même dignité ecclésiastique : il n'est en
effet que le troisième dans l'Église grégorienne. Au-dessus de lui sont : le
patriarche de Sis, de qui relève toute l'Arménie turque et le catholicos
d'Echmiadzin, en Russie, chef suprême des Arméniens du monde entier. Le
patriarche de Jérusalem marche de pair avec le patriarche de Constantinople ;
il a sous son obédience la colonie arménienne de terre sainte. Les
docteurs (vartabeds), chargés de la prédication et de l'enseignement, font vœu de
célibat et de chasteté ; au contraire, les prêtres et les diacres doivent
être mariés avant leur ordination. En cas de veuvage, il leur est interdit de
se remarier. Les
Nestoriens et les Jacobites, malgré la différence des dogmes, sont placés
sous la juridiction civile du patriarche grégorien. En 1873, le patriarche
jacobite, Mgr Bedros obtint de la Porte un bérat d'investiture qui donnait à
l'Église jacobite une existence propre et particulière ; niais il fut
désavoué par la plupart de ses ouailles. Communauté arménienne-unie.
La
communauté arménienne-unie date de janvier 1831. Le patriarche élu par la
nation et confirmé par le Sultan étendait son autorité sur les Arméniens
ralliés au Saint-Siège, ainsi que sur tous les catholiques des rites
orientaux, Maronites, Melkites, Chaldéens, Syriens. L'autorité spirituelle
était complètement distincte de l'autorité civile. La première se partageait
entre le patriarche de Sis, élu par le Synode et confirmé par le Pape, et
l'archevêque-primat de Constantinople, relevant directement de Rome. La
publication de la bulle Reversurus et la concentration du pouvoir
spirituel et civil dans les mains de Mgr Hassoun amenèrent un schisme dans la
communauté arménienne-unie. En
1870, les Arméniens conservateurs, tout en protestant de leur
attachement à Rome, déclarèrent répudier Mgr Hassoun et revendiquèrent les
droits de la communauté sur les églises, les immeubles et les revenus qui lui
appartiennent. De la part des anti-hassounistes, c'était une question
d'argent plus que de croyance religieuse. Le pape excommunia les partisans du
schisme, mais les revers de la France leur assurèrent la victoire : le 11 mai
1872, la Porte retira à Mgr Hassoun le bérat d'investiture. Huit jours après,
les néo-schismatiques élisaient Mgr Kupelian et la Porte le confirmait le
lendemain. Les hassounistes furent dépouillés non seulement de tous les
édifices religieux et civils appartenant à la communauté, mais encore de ceux
qu'ils avaient fait bâtir à leurs frais et à l'aide des souscriptions des
catholiques d'Europe. Bien plus, le gouvernement essaya de forcer l'opinion
publique à considérer comme de bons catholiques les Kupélianistes,
excommuniés par le chef de la catholicité ! Ordre fut donné aux journaux de
Constantinople de ne désigner les schismatiques que sous le nom d'Arméniens
catholiques. L'exil de Mgr Hassoun mit le comble à la victoire de ses
adversaires ; mais leur triomphe fut de courte durée. En avril 1879, le chef
des dissidents, Mgr Kupelian, quittait brusquement Constantinople, pour aller
abjurer solennellement ses erreurs aux pieds du Pape. Quelques jours après,
le bérat d'investiture était rendu à Mgr Hassoun. Libres sous le rapport
religieux, les néo-schismatiques ont cessé de former une communauté
privilégiée dans l'ordre civil. Les
Chaldéens-unis et les Syriens-unis relèvent au temporel du patriarchat
arménien-catholique. Communauté grecque-unie (Melkites).
Les
Grecs-unis ou Melkites habitent la Syrie où ils dominèrent jusqu'à la
conquête arabe. La liturgie se fait en arabe. Ralliés au Saint-Siège au
commencement du XVIIIe siècle, les Melkites[19] obtinrent en 1847 le droit de
former une nation. Le
patriarche a sous sa juridiction 18 évêques, dont un in partibus qui remplit
les fonctions de chancelier. Les évêques sont nommés par le peuple sur une
liste de candidats dressée par le patriarche. Les évêques élisent le
patriarche, sous réserve de la confirmation pontificale. Maronites.
Les
Maronites sont gouvernés par un patriarche qui porte le titre de patriarche
d'Antioche[20], et de qui relèvent huit
évêques ou archevêques. Le patriarche est élu par les évêques et confirmé par
la cour de Rome ; quant aux évêques, ils sont choisis par le patriarche sur
une liste de trois candidats élus par le clergé et les notables. Les prêtres
maronites, quoique fervents et dévoués catholiques, sont mariés ; les curés
et le clergé séculier ont seuls ce privilège. Le clergé maronite a toujours
donné l'exemple de toutes les vertus, bien différent en cela du clergé
orthodoxe. « Si l'on veut avoir sous les yeux ce que l'imagination se figure
des premiers temps du christianisme naissant et pur, si on veut voir la
simplicité et la ferveur de la foi primitive, la pureté des mœurs, le
désintéressement des ministres de la charité, l'influence sacerdotale sans
abus, l'autorité sans domination, la pauvreté sans mendicité, la dignité sans
orgueil, la prière, les veilles, la sobriété, la chasteté, le travail des
mains, il faut venir chez les Maronites. Le philosophe le plus rigide ne
trouvera pas une réforme à faire dans l'existence publique ou privée de ces prêtres
qui sont restés les modèles, les conseillers et les serviteurs du peuple[21]. » Latins.
Les
Latins sont les catholiques sujets de la Porte qui relèvent, au point
de vue religieux, directement de Rome. Les
Albanais catholiques dépendent de l'archevêché de Durazzo. Les
Bulgares catholiques sont cantonnés au pied des Balkhans dans le district de
Philippopoli ; dans cette ville même ils occupent un faubourg séparé[22]. Les Grecs les exècrent et les
appellent Pauliciens (?). On croit que cette épithète — injurieuse dans la pensée de ses
auteurs — vient uniquement du nom de l'évêque Paul, qui restaura le
catholicisme dans ces villages. Les
Latins rayassi ne forment pas une communauté ; toutefois ils sont
administrés par un délégué qui, sans avoir le titre et les honneurs de
patrik, en remplit les fonctions. Placés sous l'obédience spirituelle des
patriarchats latins de Constantinople et de Jérusalem, des vicariats
apostoliques de Constantinople, de Sofia, d'Alep et de Smyrne, ils relèvent
civilement d'un vekil, nommé par la Porte et assisté d'un conseil
permanent de quatre membres. A
l'exception de l'Albanie placée sous la protection de l'Autriche, tous les
établissements catholiques du Levant sont sous le protectorat français. Le
clergé de Constantinople se compose des desservants indigènes et d'un grand
nombre d'ordres religieux : les Franciscains et les Dominicains, les plus
anciens dans la ville ; les Jésuites, qui vinrent en 1583 « a la requeste et
instance des Seigneurs Perrots pour l'effet de l'instruction de leurs enfants
; » les Capucins (1618)
; les Récollets (1742)
; les Lazaristes (1772)
; les Frères de la doctrine chrétienne, les Sœurs de charité (1840). Ces deux derniers ordres ont
couvert la Turquie de leurs écoles et de leurs hôpitaux. Protestants.
Il y a
un demi-siècle environ, des missionnaires anglicans et américains réussirent
à convertir au protestantisme quelques milliers d'Arméniens. En 1850, sur les
pressantes réclamations des cabinets de Saint-James et de la Maison-Blanche,
la Porte reconnut les nouveaux convertis comme corps de nation. Le vekil des
protestants rayassi est assimilé au vekil des Latins rayassi. Israélites.
Les
Israélites de Turquie se partagent en trois groupes : 1° Les
Mamins, au nombre de 6 à 7.000, à Salonique, qui pratiquent extérieurement
l'islamisme ; 2° Les
Talmudistes, qui sont l'immense majorité ; 3° Les
Caraïtes (un
millier) qui
rejettent le Talmud et les explications rabbiniques et ne reconnaissent que
la Bible. L'établissement
des Israélites dans l'empire date de leur expulsion d'Espagne sous Philippe
II et Philippe III ; aujourd'hui encore, ils parlent un espagnol ancien
corrompu. Le khakham bachi, chef de la communauté juive, est assisté de deux conseils. Le premier veille à l'observation de la loi religieuse qui, chez les Juifs comme chez les Turcs, se confond avec la loi civile ; le second s'occupe de l'administration et de la gestion des finances de la communauté, il est également tribunal de paix. |
[1]
Rapport adressé à Sa Hautesse Abd'ul-Aziz khan.
[2]
Voyage en Orient.
[3]
Marcheurs.
[4]
Exploration scientifique de la Cilicie exécutée par ordre du gouvernement
français, 1852-1853.
[5]
A. Dumont, Le Balkan et l'Adriatique.
[6]
Obedenare, La Roumanie économique.
[7]
Adorateurs du feu et du diable.
[8]
Après le traité d'Andrinople, 50.000 familles arméniennes, conduites par
l'archevêque d'Erzeroum, passèrent en Russie.
[9]
Le fameux émir Beschir professait, ainsi que sa famille, le catholicisme.
[10]
Baron de Tott, Mémoires.
[11]
Baron de Tott, Mémoires.
[12]
Baron de Tott, Mémoires.
[13]
Boré, Correspondance et Mémoires d'un voyageur en Orient.
[14]
On évalue à 4.000.000 le nombre seul des Bédouins.
[15]
D'Achiret (tribu).
[16]
Lamartine, Voyage en Orient.
[17]
Mémoire sur la question d'Orient, 1867.
[18]
Cette suppression eut lieu en 1767.
[19]
Melkite (impérial) était le nom que les hérésiarques donnèrent aux Grecs
qui souscrivirent à l'édit de l'empereur Marcien, édit qui ordonnait
l'exécution des décrets du concile de Chalcédoine.
[20]
Dans tous les rites, il y a un patriarche d'Antioche, ce titre étant le premier
après celui de Jérusalem.
[21]
Lamartine, Voyage en Orient.
[22]
Il existe un autre groupe, près de Sistova, dans la principauté de Bulgarie.