HISTOIRE DE L'EMPIRE OTTOMAN

LIVRE PREMIER. — L'ISLAMISME ET LES TURCS

 

CHAPITRE PREMIER. — GÉOGRAPHIE PHYSIQUE DE LA TURQUIE.

 

 

L'empire ottoman. Orographie de la Turquie d'Europe. — Versant de l'Archipel. — Versant de l'Adriatique. — Asie-Mineure. — Bassin de l'Euphrate et du Tigre. — Syrie et Arabie. — Divisions administratives. — Provinces privilégiées : Mirditie ; Zeïtoun ; Kozan ; Samos ; Mont-Athos ; Liban ; Crète ; Roumélie-Orientale. — Pays tributaires : Égypte ; Bulgarie.

 

L'empire ottoman. Orographie de la Turquie d'Europe.

Le caractère saillant de l'empire ottoman, sous quelque aspect qu'on l'envisage, est son manque absolu d'unité : au point de vue géographique, au point de vue ethnographique, au point de vue politique, on est forcé de reconnaître qu'il n'est qu'un assemblage disparate d'éléments hétérogènes. Il présente une étonnante confusion de races et de nationalités ennemies les unes des autres, de religions et de croyances qui s'excluent mutuellement, de mœurs et de coutumes impossibles à concilier.

Partagé en trois tronçons inégaux, répartis dans les trois parties de l'ancien continent, il manque, surtout en Europe et en Afrique, de frontières naturelles. Basé sur la conquête, il n'a jamais su s'assimiler les peuples vaincus ; et le jour où la victoire l'abandonna il était fatalement destiné à déchoir et à se démembrer. Après avoir possédé presque tout le littoral africain de la Méditerranée, après avoir porté ses frontières en Europe jusqu'à la Theiss, la Turquie a successivement perdu la plus grande partie de ses acquisitions. En Afrique, elle ne garde plus qu'un pied à terre, pour ainsi dire : la Barbarie. En Europe, dépouillée du versant de la mer Ionienne, de la presque totalité de la côte européenne de la mer Noire, sans débouché sur la mer Adriatique, elle ne possède plus qu'un port important sur la mer Egée. En Asie, au sud et à l'est, une ligne conventionnelle la sépare de la Perse et de la Russie et laisse son territoire ouvert à toutes les attaques, à toutes les invasions.

Le grand triangle compris entre le Danube et la Save, l'Adriatique, la mer Ionienne, la mer Egée, la mer de Marmara, la mer Noire, présente un vaste réseau de montagnes dont les points culminants sont situés au 42e degré de latitude nord, entre les 21 et 22 degrés de longitude est de Paria : les pics de Tchar-Dagh, d'Egrisu, de Dubnitza, donnent naissance à trois chaînes de montagnes.

La première, le grand Balkhan (Hémus), peut être considérée comme leur prolongement du côté de la mer Noire, où elle se termine par une masse imposante qui forme le cap Emineh. A son extrémité orientale elle détache les petits Balkhans (Standchez-Dagh) qui longent la mer Noire, du nord au sud, jusqu'à l'entrée du Bosphore.

La seconde, qui prend naissance au Schar-Dagh (Scardus), court vers le nord-ouest, sépare la Bosnie de la Dalmatie et se confond avec les Alpes Carniques. En se prolongeant vers le sud-est, elle porte successivement les noms de Pinde, de Parnasse, d'Hélicon, de Cithéron et s'arrête à l'isthme de Corinthe. Elle forme la ligne de démarcation entre l'Albanie, l'Épire, l'Acarnanie, la Macédoine, la Thessalie, la Béotie et l'Attique.

Du Pinde sortent le rameau de l'Olympe ; le Goura-Vouna (Othrys) qui sépare la Thessalie en deux provinces et détache les contreforts du Pélion et de l'Ossa, aujourd'hui le Plessidi et le Kissovo.

La troisième qui commence à Dubnitza se dirige vers le nord et se réunit vers Orsova à un contrefort des Karpathes. Du pic de Dubnitza part également le Rhodope qui se termine sous le nom de Tékir-Dagh à la Marmara, entre Ganos et Rodosto. Le Rhodope donne naissance : 1° au Pilawdagh (monts Pangées), célèbres autrefois par leurs mines d'argent ; 2° aux monts Chalcidiens qui forment, entre Salonique et le golfe de Contessa, la presqu'île de Chalcidique.

La chaîne des Balkhans partage la Turquie d'Europe en deux grandes parties : la région danubienne, et les pays de la péninsule, appelée vulgairement hellénique.

La guerre de 1877-1878 et le traité de Berlin, en la chassant du bassin du Danube, et en donnant à l'Autriche la Bosnie qui formait en quelque sorte une citadelle et le boulevard de l'Empire contre les Autrichiens, ont réduit la Turquie d'Europe au versant de l'Archipel (Thrace, Macédoine et Thessalie), et au versant central de l'Adriatique (l'Albanie).

 

Versant de l'Archipel.

Thrace. — La Thrace, que les Turcs appellent Roumély, bien qu'elle ne soit qu'une partie du grand pachalik de Roumélie, est comprise tout entière dans le bassin de la Maritza ; elle est limitée au nord, par le Balkhan oriental ; à l'ouest, par une vaste chaîne, détachée du Balkhan, le Rhodope (Despoto-Dagh, ou mont des Curés), qui se prolonge jusqu'à la mer Égée ; à l'est, par les monts Strandja, au sud par le Tékir-Dagh dont un des contreforts va former la charpente de la presqu'île de Gallipoli, et dont les ramifications septentrionales, réunies aux rameaux détachés des monts Strandja, forment la presqu'île de Constantinople.

La Maritza (Hébre des anciens), prend sa source dans le Rhodope, reçoit à Andrinople la Tendja et l'Arta, puis un peu plus bas l'Erkéné, franchit le Rhodope par la brèche de Tempegra et verse ses eaux par deux bouches dont l'une va directement dans l'Archipel et l'autre dans le golfe d'Enos.

Le bassin de la Maritza qui renferme la partie la plus riche et la plus peuplée de la Turquie d'Europe, a une importance politique de premier ordre ; couverte au nord, à l'ouest, au sud par de hautes montagnes aux passages rares, difficiles, élevés, pratiqués au milieu d'escarpements couverts de forêts vierges, à l'est par l'Hellespont, la Marmara, le Bosphore et une côte inabordable jusqu'à Bourgas, la Thrace s'appuie de tous côtés sur des limites naturelles faciles à défendre. Elle occupe une position des plus favorables pour le commerce à cause de sa proximité de l'Asie et de la mer Noire et du nombre de ses ports.

La mer Noire verse le trop-plein de ses eaux dans la mer Égée par deux grands canaux réunis par un vaste bassin de 40 lieues de long sur une largeur moyenne de 18.

Bosphore. — Le Bosphore de Thrace ou détroit de Constantinople à 29.000 mètres de long et une largeur qui varie de 600 à 3.700 mètres. Son courant venant de la mer Noire est très rapide, sa vitesse est d'environ 5.000 mètres à l'heure ; malgré de nombreuses sinuosités, sa direction générale va du nord-est au sud-ouest. Deux phares et deux châteaux, distants de 4500 mètres, s'élèvent sur les deux pointes d'Europe et d'Asie, à l'endroit où la mer Noire pénètre dans le canal : ils ne servent en rien à la défense. Une demi-lieue plus loin se trouvent les deux forts de Karbach et de Poyna, construits en 1770, par le baron de Tott, sur deux caps entre lesquels le canal n'a que 1800 mètres ; ce sont les véritables défenses du Bosphore du côté de la mer Noire. Au point où le détroit s'étrangle jusqu'à n'avoir plus que .700 mètres, les forts de Roumély-Kavak et d'Anatoly -Kayak n'offrent qu'une construction des plus défectueuses, absolument dépourvue de casemates. Un peu plus bas, deux batteries à fleur d'eau à Buyukdéré et à Thérapia et une semblable sur la côte d'Asie à Unkiar-Skelessi, enfin les châteaux de Roumély-Hissar et d'Anatoly-Hissar complètent le système défensif du canal. Construits par Mahommed II en 1453, présentant le type de la fortification turque du moyen âge, à demi ruinés, mal armés, ils sont si peu en état d'opposer une résistance quelconque que les terre-pleins des batteries basses sont trop étroits pour recevoir les canons de gros calibre.

Tous ces ouvrages sont dominés par les hauteurs voisines ; un corps qui débarquerait à Domuz-Déré, à 8 kilomètres à l'ouest du phare d'Europe pourrait, sans difficulté, s'emparer de ces hauteurs et faire tomber tous les forts.

A l'extrémité méridionale du Bosphore, Constantinople occupe la plus belle position qui soit au monde, au triple point de vue commercial, politique et militaire. Son port, qui s'avance de 9000 mètres dans les terres, peut contenir une soixantaine de vaisseaux de ligne et douze cents navires. C'est le point d'intersection de toutes les caravanes qui viennent des Indes, de la Perse et de l'Asie-Mineure. Le panorama enchanteur qu'on a sous les yeux du côté de la mer est unique. « C'est là que Dieu et l'homme, la nature et l'art, ont placé, ont crée de concert le point de vue le plus merveilleux que le regard humain puisse contempler sur terre[1]. »

La mer de Marmara, la Propontide des anciens, présente une ligne presque droite sur la côte européenne, tandis que la côte asiatique est découpée par les golfes d'Ismid (Nicomédie) ; de Moudania (Nicée), la presqu'île de Cyzique.

Dardanelles. — Les Dardanelles (Hellespont), dont la longueur atteint 67 kilomètres et la largeur varie de 1.262 à 1.590 mètres, ressemblent plutôt à un grand fleuve ; c'est la clef de Constantinople et de la mer Noire. Cependant ce passage si important n'est pas mieux défendu que le Bosphore.

Les caps Sigée et Eléonte ferment le détroit à son entrée en venant de la mer Egée ; là sont les forts de Sédil-Bahr-Kalessi, en Europe, et de Koum-Kalessi, en Asie, dont les feux ne peuvent se croiser que s'ils sont armés de grosses pièces de marine. Les châteaux des Dardanelles, Kilid-Bahr (clef des mers), en Europe, Kilid-Sultanieh, en Asie, croisent leurs feux à l'endroit où les caps Rholas et Dardanos ou des Barbiers ne laissent à la mer qu'une largeur de 1.500 mètres. Mais la partie essentielle de la défense est celle de la pointe et de la presqu' Ile de Nagera, en Asie, ou s'élevait jadis Abydos. Le détroit forme sur ce point un coude presque à angle droit, hérissé d'écueils et de bas-fonds, traversé par un courant d'une excessive violence, et où les vaisseaux obligés de serrer la côte d'Europe ne peuvent passer que un à un. En 1807 des officiers français, notamment le colonel Juchereau de Saint-Denys, avaient proposé d'établir sur cette pointe un fort carré à deux ou trois étages de batteries couvertes. Leurs feux se croisant avec ceux du fort de Maïtos sur la côte opposée auraient produit l'effet le plus désastreux suries navires ennemis et les auraient mis hors d'état d'aborder victorieusement l'escadre de défense, embossée en arrière du cap Nagara.

Ce projet fut adopté, mais ne reçut aucune exécution, et le passage des Dardanelles est aussi facile à forcer aujourd'hui qu'en 1807. Du reste rien ne protège le détroit contre une attaque venant de la terre ; un corps d'armée qui débarquerait dans le golfe de Saros, près de Cardia, prendrait à revers les Dardanelles ; la possession de la côte d'Europe assurerait celle d'Asie, car cette dernière est partout dominée parcelle d'Europe. C'est dans la Chersonèse de Thrace, à Gallipoli et à Maïtos, qu'est la véritable défense du détroit.

Macédoine. — La Macédoine s'appuie : au nord-est, sur la chaîne du Rhodope ; au nord, sur le Balkhan central et le Balkhan oriental ; à l'orient, sur le Pinde ; au sud, sur les rameaux du Pinde qui aboutissent à l'Olympe ; à l'est, sur la mer Égée. Montagneux, mais fertile, ce pays est assez peu connu : son système hydrographique et orographique n'est pas encore définitivement fixé. Il renferme les bassins du Mesto, du Strouma, du Vardar, de la Vistritza, et de l’Indjé-Karasou.

Le Mesto coule parallèlement, au Rhodope, resserré entre cette chaîne et le Pilawdagh (monts Pangées).

La Strouma (Strymon), enclavée dans son bassin supérieur par les monts Pangées et les monts Karatova qui le séparent du Vardar, se jette dans le golfe d'Orfano ou de Contessa.

Le Vardar, dont la source est inconnue, arrose d'abord l'Albanie et se jette dans le golfe de Salonique.

Le Vistritza (Eordœus) et l'Indjé-Karasou finissent également dans le golfe de Salonique.

Intelligents, actifs, robustes, belliqueux et braves, n'ayant pas été abâtardis par la domination énervante des empereurs byzantins, les Macédoniens sont restés dignes de leurs ancêtres qui ont conquis la Grèce et l'Asie. Les Kupruli et Mehemet-Ali étaient des Macédoniens.

Thessalie. — La Thessalie (Yaniah en turc), un des pays les plus fertiles de l'univers, est contenue tout entière dans la vallée du Selymbria (Penée) gui n'était probablement qu'un vaste lac avant que le fleuve n'eût ouvert une brèche entre l'Ossa et l'Olympe.

Cette vallée est fermée : au nord, par les monts Krouschevo (Lyncon et Pœus) qui joignent le Pinde à l'Olympe ; à l'ouest, par le Pinde ; au sud, par l'Othrys ; à l'est ; par le Pélion et l'Ossa.

Le Penée descend du Pinde, traverse le défilé de Mezzovo, fait un crochet vers le sud, et revenant à l'est, arrose les riches plaines de Larissa, forme entre le Pélion et l'Ossa la fameuse vallée de Tempé, si vantée, à tort, par les poètes, et se jette dans le golfe de Salonique.

 

Versant de l'Adriatique.

Albanie. — L'Albanie (ancienne Illyrie grecque et Épire), dédale de montagnes, est généralement très fertile et mal cultivée. Le climat rigoureux et humide des montagnes y arrête l'activité de la végétation et retarde la maturité des céréales. Séparée de la Macédoine et de la Thessalie par la chaîne du Pinde, elle contient les bassins peu connus de la Boyana, du Drin, du Mati, du Scombi, de l'Ergent, du Voïoussa et de l'Arta.

La Boyana prend sa source, sous le nom de Moracca, dans les Alpes Bosniques, au mont Dormitor, traverse le Monténégro, se jette dans le lac de Scutari, devient navigable à partir de la ville de ce nom et finit dans l'Adriatique près de Dulcigno.

Le Drin, qui embrasse dans son bassin les deux cinquièmes de la Haute-Albanie, est forme de la réunion de deux rivières coulant en sens inverse : 1° le Drin blanc, qui naît dans les Alpes Bosniaques et se dirige du nord au sud ; 2° le Drin noir, qu'on croit prendre naissance dans le lac d'Ochrida et qui va du sud au nord.

Réunies au pied occidental du Pinde, les deux rivières décrivent un grand arc de cercle de l'est à l'ouest et se perdent dans le golfe d'Alessio, à deux lieues au sud de l'embouchure de la Boyana.

L'Arta (Aréthon), originaire du plateau de Mezzovo, sort d'une vallée étroite, profonde, barrée par les rochers, entre le Pinde et le plateau de Janina pour arroser la plaine fertile d'Arta (Ambracie) et se jette dans le golfe du même nom.

Le Calamas (Thyamis) prend sa source dans zut lac, traverse une belle vallée plantée d'oliviers, de mûriers, de vignes, et se jette dans le canal de Corfou.

Le plateau de Janina, élevé de 400 à 500 mètres au-dessus de la mer et occupé par un lac fermé de 5 lieues de long sur 1 à 2 de large, est la partie dominante de l'Épire ; c'est le nœud de jonction des routes de la Thessalie, de l'Albanie et du littoral ; position militaire des plus importantes, il assure à celui qui en est maître la possession de l'Albanie ; c'est pourquoi la Porte né consentira jamais, sous peine de signer elle-même la perte de l'Albanie, à céder Janina à la Grèce.

Asle-Mineure.

La Turquie d'Asie contient : l'Asie Mineure, le bassin de l'Euphrate et du Tigre, la Syrie et l'Arabie. Du massif central de l'Arménie, dont le point culminant est l'Ararat, se détachent toutes les montagnes de la Turquie d'Asie. Deux grandes chaînes longent les rivages de la mer Noire et de la mer Méditerranée ; la chaîne méridionale, la plus élevée, prend le nom de Taurus ; la dernière porte celui d'Anti-Taurus.

La jonction entre les deux chaînes s'effectue par les monts Dindymène qui se ramifient à l'Olympe, point le plus élevé des monts Toumanidsch (Tomnus), portion occidentale de l'Anti-Taurus. L'Anti-Taurus va se rejoindre à l'est aux monts Moschiques, contrefort méridional du Caucase. Le Taurus se prolonge également dans cette direction, et près du lac de Van se rattache au Caucase par la chaîne médique. A l'ouest il se lie au Liban par le mont Amamus (Alma-Dagh).

L'Asie-Mineure (Anatoly) était divisée dans l'antiquité en : Cilicie, Pamphylie et Lycie sur la Méditerranée, Carie, Lydie et Mysie sur l'Archipel, de l'est à l'ouest ; Bithynie, Paphlagonie et Pont sur la mer Noire au nord ; Phrygie, Galatie et Cappadoce au centre ; Pisidie, Lycaonie et Isaurie dans le terrassement intermédiaire entre le haut plateau du centre et la draine taurique du sud.

Du Caucase sortent le Phase et le Kour qui versent leurs eaux dans la Caspienne après avoir reçu le dernier l'Araxe qui prend sa source dans le plateau central au mont Bingheul. Les bassins du Phase, du Kour et de l'Araxe appartiennent aujourd'hui à la Russie et lui donnent toute latitude pour occuper le plateau d'Erzeroum et la chaîne de l'Ararat.

La côte de la mer Noire est sillonnée de nombreux cours d'eau descendus, soit du plateau central, soit du Taurus septentrional.

Ce sont : le Gumueh-Hané dont l'embouchure est près de Tiréboli, le Thermodon, le Yékil-Irmak (Iris) formé de deux bras parallèles et le Kizil-Irmak (Halys), le fleuve le plus considérable de l'Anatolie, qui prennent leur source dans le plateau central, et se jettent dans le golfe de Samsoun ; le Parthénius, limite orientale de la Bithynie qui débouche dans la mer Noire au sud d'Amasséra, le Sakaria (Sangarius) composé de trois affluents qui descendent l'un de la haute plaine d'Angora, l'autre du mont Dindymène, le troisième du mont Olympe.

Dans le golfe de Mondania se déversent les eaux du lac Ascanius sur les bords duquel était la ville de Nicée célèbre par le concile de 412 et la victoire remportée en 1097 par les Croisés sur les Seldjoukcides, du Sou-Sugurlugu (Macestus) avec ses affluents le Rhyndacus et le Niloufer (Horisius.)

Le Granique sort de l'Ida et se jette dans la Marmara.

Le Simoïs, le Scamandre, qui arrosent la plaine de Troie et qui confondaient autrefois leurs bouches ; le Caïcus, dont l'embouchure est située en aval de Pergame ; l'Hermus, limite entre la Lydie et la Mysie et entre l'Eolide et l'Ionie, qui descend des monts Dindymène pour tomber dans le golfe de Smyrne ; le Mendéré (Méandre) célèbre par les sinuosités de son cours, qui sépare la Lydie de la Carie et l'Ionie de la Doride, se jettent dans l'Archipel.

Le Cataractes et l'Eurymédon, illustre par la victoire de Cimon sur les Perses, dans la Pamphylie ; le Célinus ; le Selef, où se noya Frédéric Barberousse ; le Lamas qui séparait la Cilicie trachea (montagneuse) de la Cilicie campestris ; le Cydnus et le Sihoun (Sarus) ; le Djihoun (Pyramus) qui descend du point de jonction du Taurus avec l'Amamus et dont la vallée n'est habitée que par des nomades turcomans, écoulent leurs eaux dans la Méditerranée.

Bassins de l'Euphrate et du Tigre.

Le bassin de l'Euphrate se partage en deux parties distinctes : l'Arménie et la Mésopotamie.

L'Euphrate descend du mont Abos, passe à Erzeroum, centre des routes qui vont du Caucase dans l'Asie-Mineure et dans la Mésopotamie, reçoit dans la plaine de Palou le Mourad-Tschai (Euphrate oriental) qui sort de l'Ararat et coupe la chaîne méridionale du Taurus. Après avoir fait un coude à l'ouest, vers Maratch, il prend près de Bir son cours général au sud-est pour se diriger vers le golfe Persique à travers d'immenses plaines entremêlées de déserts. Devenu navigable à Feloudjé, où se trouve le canal de l'Euphrate au Tigre, il se réunit à ce dernier à Kornak, prend alors le nom de Chat-el-Arab et se jette dans le golfe Persique par deux embouchures dont la plus occidentale est seule accessible aux bâtiments de moyenne grandeur.

Le Tigre (Didjlet, la flèche) doit sa naissance à plusieurs sources qui viennent du Taurus et des montagnes avoisinant le lac de Van. Il passe à Diarbékir (Amida), arrose Mossoul, situé sur la rive droite en face des ruines de Ninive, devient navigable pour les bateaux plats. Après avoir traversé le Kurdistan, le fleuve arrive à Bagdad, aujourd'hui bien déchu de son ancienne splendeur et va rejoindre l'Euphrate à Kornak.

L'Arménie, pays montagneux, est coupée en deux parties par les monts Niphates ; ce sont la Grande-Arménie et la Petite-Arménie.

La Mésopotamie, ainsi nommée à cause de sa position entre l'Euphrate et le Tigre, se divise en quatre zones qui se prolongent parallèlement, d'un fleuve à l'autre. La première, montueuse, s'étend sur le versant méridional du Taurus jusqu'à Djézireh ; la deuxième, légèrement accidentée, part du pied des montagnes pour aboutir au confluent du Khabour ; elle comprenait dans l'antiquité l'Oschroëne à l'ouest, la Migdonie à l'est ; la troisième, déserte et inculte va jusqu'à Bagdad ; la quatrième s'étend jusqu'au confluent des deux fleuves, c'est l'ancienne Chaldée.

La Syrie et l'Arable.

Le Taurus, après avoir contourné le golfe d'Alexandrette, se rattache, près des sources du Pyramus, aux monts Amamus qui séparent la Cilicie de la Syrie et vient se ramifier au Liban sous la trouée faite par l'Oronte qui sépare le mont Pierus du mont Cassius.

Le Liban se compose du Liban proprement dit qui se termine au cap Seyd et de l'Anti-Liban qui commence près de Balbeck et court du nord au sud, jusqu'aux confins de l'Arabie, sous la dénomination de Djebel-Seïr et Djebel-Hairas.

Les deux seuls cours d'eau importants sont l'Oronte et le Jourdain.

L'Oronte prend sa source dans l'Anti-Liban, arrose Hems (Émèse), Hama (Épiphanie), Famieh (Apamée), Antakié (Antioche) réduite à 10.000 habitants des 600.000 qu'elle avait au temps des Romains, et se jette dans la mer, au sud des ruines de l'ancienne Séleucie.

Le bassin du Jourdain comprend l'ancienne Palestine et la Judée ; le fleuve sort de l'Anti-Liban (mont Hermon), traverse les lacs Méron et Tabarieh (Tibériade) et se perd après un cours de 160 kilomètres dans le lac Bahr-el-Louth (mer Morte) enclavé par des montagnes dénudées qui portent l'empreinte de la désolation et de la mort.

« Au centre de ces montagnes se trouve un bassin aride fermé de toutes parts par des sommets jaunes et rocailleux ; ces sommets ne s'entr'ouvrent qu'au levant pour laisser voir le gouffre de la mer Noire et les montagnes lointaines de l'Arabie.

« Au milieu de ce paysage de pierre, dans l'enceinte d'un mur, on aperçoit de tristes débris ; des cyprès épars, des buissons d'aloès et de nopals, quelques masures arabes pareilles à des sépulcres blanchis recouvrent cet amas de ruines : c'est la triste Jérusalem[2]. »

L'Arabie est nominalement sous la dépendance du Sultan, mais il ne possède en réalité que les villes saintes de l'Islamisme, la Mecque et Médine, Sanaa, Tag, Djedda. Le reste du pays est indépendant.

Divisions administratives.

Jusqu'en 1879 l'empire ottoman était partagé administrativement en vingt-huit vilayets ou gouvernements généraux, répartis de la manière suivante.

En Europe : 1° Stamboul (Constantinople) avec un sandjak en Asie (Ismid) ; 2° Edirne (Andrinople) ; 3° Touna (Danube) ; 4° Bosna (Bosnie) ; 5° Ersek (Herzégovine) ; 6° Selanik (Salonique) ; 7° Yaniah (Janina) ; 8° Monastir ; 9° Ochkoudra ou Scodra (Scutari d'Albanie) ; 10° Ghirit (Candie).

Dans la Turquie d'Asie : 1° Koudavend-Kiar ; 2° AïdinAngora ; 4° Koniéh (Iconium) ; 5° Kastamouni ; 6° Trabizoun (Trébizonde) ; 7° Sivas ; 8° Erzeroum ; 9° Diarbekir ; 10° Adana ; 11° Soura (Syrie) ; 12° Haleb (Alep) ; 13° Bagdad ; 14° Basra (Bassorah) avec le Nedj et l'Hedjaz en Arabie ; 15° Djezaïr (îles), Rhodos (Rhodes), Midili (Metelin), Sakyz (Chio), Kybrys (Chypre), Istamkeny (Cos), avec le district de Bigha, sur l'Hellespont.

En Arabie : 1° Imaret-i-Makkeh (principauté de la Mecque) ; 2° Yemen.

En Afrique : Tarablouss-i-Gharb (Tripoli d'Afrique). Les remaniements territoriaux rendus nécessaires par le traité de Berlin ont amené des modifications importantes, qui ne sont pas encore définitivement arrêtées. D'après le budget pour 1880, l'empire ottoman comprendrait trente-deux vilayets dont :

En Europe : 1° Stamboul (Constantinople) avec deux sandjaks en Asie (Ismid et Bigha) ; 2° Edirne (Andrinople) ; 3° Selanik (Salonique) ; 4° Yaniah (Janina) ; 5° Monastir ; 6° Scodra (Scutari d'Albanie) ; 7° Kossovo, formé en majeure partie de districts enlevés au vilayet de Monastir ; 8° Cherki-Roumeli (Roumélie-Orientale) ; 9° Ghirit (Candie).

Dans la Turquie d'Asie : 1° Khoudavend-Kiar ; 2° Aidin ; 3° Angora ; 4° Koniéh (Iconium) ; 5° Kastamouni ; 6° Trabizoun (Trébizonde) ; 7° Sivas ; 8° Erzeroum ; 9° Diarbekir ; 10° Mamourat-ul-Aziz, distrait du vilayet de Diarbekir ; 11° Van, distrait du vilayet d'Erzeroum ; 12° Bitlis, formé de districts du vilayet d'Erzeroum et du vilayet de Diarbekir ; 13° Adana ; 14° Soura (Syrie) ; 15° Haleb (Alep) ; 16° Mossoul, distrait du vilayet de Bagdad ; 17° Bagdad ; 18° Basra (Bassorah). Le vilayet de Bassorah vient d'être de nouveau réuni à celui de Bagdad, à cause de l'insurrection de l'émir de Muntefik.

En Arabie : 1° l'Hedjaz, distrait du vilayet de Bassorah ; 2° Imaret-i-Makkeh (principauté de la Mecque) ; 3° Yemen.

En Afrique :1° Tarablouss-i-Gharb (Tripoli d'Afrique) ; 2° Benghazi, distrait du vilayet de Tripoli de Barbarie.

Provinces privilégiées.

Certains districts, des vilayets même, jouissent d'une organisation spéciale ; ce sont :

Mirditie. — Les Mirdites occupent les montagnes au nord de Scutari d'Albanie, entre le Montenegro et le Scombi. Depuis le quinzième siècle, ils ont toujours gardé une quasi-indépendance ; ils ne sont astreints qu'à un contingent militaire en temps de guerre. Ce contingent, n'est point incorporé ; il reste sous le commandement de ses chefs nationaux et combat sous l'étendard de la croix. Parfois même, les Mirdites se sont affranchis de cette obligation comme en 1862 où, obéissant à la voix du pape, ils refusèrent de marcher contre la Tsernagora. Ils forment avec les Clementi, près des Sources du Jem, avec les Castrati, près de Scutari, et les autres tribus catholiques de la Gueguarie, une confédération qui parait compter 250.000 âmes[3].

Le culte est desservi par des moines franciscains, généralement italiens, La dignité princière est héréditaire dans la famille de Bib-Doda, qui se dit descendante de Scanderbeg et fait remonter son origine à la famille provençale des Baux. Le régime féodal, dans toute sa pureté, existe en Mirditie, et l'organisation du pays rappelle celle des clans des Highlands d'Écosse, au moyen âge. La Porte en voulant s'ingérer dans les querelles intestines des chefs mirdites a occasionné un soulèvement général de tous les clans, an commencement de 1877.

Zeïtoun. — Lors de la destruction du royaume de petite Arménie par les khalifes d'Égypte, les vaincus échappés au fer du conquérant se réfugièrent dans les gorges du Taurus. La petite colonie devint bientôt l'asile de tous ceux qui restaient fidèles au culte de la liberté. Le petit Etat prospéra rapidement et a conservé jusqu'à nos jours des mœurs simples et patriarcales. Son nom lui vient des nombreuses plantations d'oliviers qui couronnaient les localités où s'établirent les débris de la nation arménienne. D'après Langlois, le Zeïtoun proprement dit comptait, en 1856, 15000 habitants, repartis en trois bourgs ; Ghiavour-Dagh et Hanjin en renfermaient de 25.000 à 30.000.

Jusqu'au règne d'Abd'ul-Aziz, le Zeïtoun, gouverné par quatre ischkhan héréditaires, se maintint indépendant. A cette époque le gouvernement ottoman entreprit de le soumettre, et, le 7 août 1861, Aziz, pacha de Marasch, marcha contre les tribus arméniennes à la tête de bandes indisciplinées. Le village d'Alabasch fut livré à la dévastation ; les moines furent égorgés et des chiens enterrés sur leurs cadavres ; les églises pillées, les vases sacrés distribués aux bachi-bouzouks. Après cet exploit, Aziz-pacha se dirigea sur Zeïtoun : cent cinquante scheïtkhs et mollahs marchaient en avant de la colonne, précédés du muphti. De son côté, le clergé de Zeïtoun sortit processionnellement, avec la croix et l'évangile, et psalmodiant les psaumes de la pénitence. Les irréguliers d'Aziz furent écrasé (14 août) et lui-même fut remplacé par Achir-pacha célèbre par le bombardement de Belgrade. Des troupes nombreuses furent dirigées contre le Zeïtoun et tout le district fut bientôt étroitement bloqué. Mgr Hassoun, patriarche des Arméniens catholiques, sollicita l'intervention de l'ambassadeur de France auprès de la Porte : celle-ci, consentit à la formation d'une commission d'enquête composée d'un musulman, de l'évêque arménien-uni, de l'évêque arménien non-uni, et d'un délégué arménien protestant.

Cependant les Zeïtounlis, menacés de la disette et effrayés du déploiement de forces dont ils étaient l'objet, se soumirent et consentirent à recevoir un mudir dont ils payeraient les appointements (9.000 piastres) et à verser au trésor une contribution annuelle de 12000 piastres. Achir-pacha, en guise d'adieux aux Zeïtounlis, fit tomber dans un guet-apens les quatre ischkhans et les fit condamner à mort, pour crime de rébellion. Le jugement fut cassé et la Porte donna l'ordre de mettre les prisonniers en liberté, mais le pacha ne lâcha pas sa proie si facilement : un an après, les quatre chefs étaient encore plongés dans les fers, et deux d'entre eux mouraient dans leur cachot, sans pouvoir recevoir les secours de la religion.

Les mudirs appelés à la tête de l'administration du Zeïtoun furent généralement mal choisis et leurs exactions ne cessèrent d'exciter et d'accroître le mécontentement de la population. En 1878, une révolte éclata, causée par l'élévation de l'impôt de 12.000 piastres à 500.000, et la conduite barbare du mudir, Davoud-Effendi. Un vol avait été commis dans son conak ; soupçonnant un domestique arménien d'en être l'auteur, il le fit mettre à la torture pour lui arracher l'aveu du délit. Exaspéré de ne rien obtenir, il étrangla, lui-même, sa victime. L'indignation publique fut telle que le kaïmakam fut traduit devant les tribunaux : ceux de Zeïtoun et de Marasch le reconnurent coupable de meurtre et la condamnèrent à mort ; le tribunal d'Alep cassa la sentence et l'acquitta[4]. Les Arméniens exaspérés de ce déni de justice coururent aux armes ; l'insurrection fut battue par Kiamil-pacha et Veyssi-pacha ; mais pour faire poser les armes à un chef énergique, nommé Babick, dont les guérillas défiaient tous les efforts des troupes turques, la Porte accorda une amnistie et s'engagea à nommer au kaïmakam, un adjoint arménien.

Kozan. — Le Kozan, situé au N.-O. du golfe d'Alexandrette, dans l'Anti-Taurus, fait partie administrativement du vilayet d'Adana. Il tire son nom du chef de la tribu kurde des Pharsaks, à qui Selim Ier donna, en récompense de ses services contre Schâh-Ismaïl, le gouvernement héréditaire de la montagne, moyennant un léger tribut. Les montagnards ne tardèrent pas à secouer complètement le joug de la Porte et Aziz-pacha ne put les ramener qu'à un semblant de soumission. En 1878, ils se sont révoltés et ont coopéré au mouvement de leurs voisins de Zeïtoun. On estime leur nombre à 50.000, tous Kurdes, sauf quelques Turcomans et Arméniens.

Samos. — Un firman du 10 décembre 1832 a érigé, à la suite de l'insurrection de 1830, Samos en une sorte de principauté tributaire ; un firman de 1850 a encore augmenté ses privilèges.

L'île est divisée en quatre districts ; chaque village est administré par un maire, assisté d'un conseil municipal. Le gouverneur général est le chef du pouvoir exécutif ; il gouverne avec l'aide d'un sénat de quatre membres nommés sur une liste de huit candidats, élus par les districts. Il reçoit une liste civile de 150.000 piastres (30.000 francs).

Le pouvoir législatif appartient à l'assemblée des députés, élus par les villages ; elle est présidée par le métropolitain.

La milice se compose de 80 soldats et de 10 gendarmes. La Porte entretient une garnison de 280 hommes avec deux canons, sous les ordres d'un colonel.

La justice comprend un tribunal de première instance de cinq membres, nommés par le gouverneur général, un tribunal d'appel et une cour de cassation.

La marine compte 236 bâtiments marchands, naviguant sous pavillon samien. En 1874, le commerce d'exportation produisait 1.973.000 francs et le budget se soldait par un excédent de recettes, s'élevant à 49.369 francs.

La population se monte à 34.000 habitants, non compris 10.000 Samiotes, répandus sur les côtes de l'Asie-Mineure, et qui sont citoyens de Samos.

Mont Athos. — Le mont Athos, la montagne sainte des Grecs, forme une république théocratique qui occupe toute l'étendue du promontoire situé entre les deux golfes de Contessa et de Monte-Santo[5]. La presqu'île, longue d'environ soixante kilomètres, large de huit à douze, est terminée du côté de la mer par le pic de l'Athos, haut de 2000 mètres ; elle se rattache à la terre ferme par un isthme de 2400 mètres de largeur. Cet isthme est célèbre dans l'histoire de l'antiquité par lit tentative de percement de Xercès[6]. La montagne disparait sous les murailles crénelées qui abritent les demeures des moines ou kaloyers. Deux couvents, celui du Zographos et celui de Chilautari, fondé au douzième siècle par Etienne Nemaia, tzar de Serbie, sont occupés par des moines serbes et bulgares ; un troisième, restauré et doté par Catherine II, appartient en commun aux Russes et aux Grecs ; tous les autres sont exclusivement grecs. Les anachorètes, dont les ermitages sont répandus partout, payent une redevance au couvent dont ils relèvent.

L'autonomie de l'Athos remonte au règne de Léon le philosophe, en 911 ; Mohammed II confirma les privilèges des moines, se contentant d'un léger tribut. Jamais la Porte n'a songé à les faire rentrer sous la loi commune.

Le gouvernement est aux mains d'une assemblée des députés des vingt monastères de la presqu'île. Elle siège à Kariès, capitale de l'État, et résidence du kaïmakam qui représente l'autorité impériale. Uniquement chargé de la police, de la surveillance des douanes, de la perception de l'impôt, il ne se permet aucune ingérence dans les affaires des couvents.

La population de l'Athos se compose de 6000 habitants, répartis dans vingt monastères, onze petits couvents, trois cents ermitages et les fermes qui en dépendent. Elle est exclusivement masculine ; non seulement une femme ne peut pénétrer dans la presqu'île, mais les animaux femelles en sont rigoureusement ; exclus. Un fait curieux, signalé par Langlois, c'est que les Turcs de Kariès observent religieusement le règlement qui, dans la montagne sainte, frappe les femmes d'ostracisme.

Liban. — Les massacres de Syrie amenèrent, en 1860, une intervention armée de la France. A la suite de l'occupation française, une commission européenne élabora (1861) un règlement susceptible de révision, après un laps de trois années. La conférence de Constantinople arrêta, en 1864, un statut organique, en dix-huit articles, qui fut promulgué sous forme de firman.

Le Liban est administré par un gouverneur chrétien, du grade de muchir, nommé par le Sultan et relevant directement de lui. La France avait demandé qu'il fût en outre indigène ; l'Angleterre, par jalousie contre la France, s'opposa à cette motion, excita la Porte à la repousser et l'encouragea dans la résistance : le gouvernement français céda et abandonna le principe de l'indépendance administrative du Liban, fondé sur les droits séculaires des populations de la montagne.

Le gouverneur réside, dans le Kesrouan, à Deir-el-Kamar, dispose de la force armée, nomme à tous les emplois administratifs, pourvoit à tous les offices judicaires, perçoit les impôts, etc.

Le Liban est partagé en sept mudirats (arrondissements) administrés pour un sous-gouverneur, choisi par le gouverneur au sein de la religion dominante. Ce sont :

1° Le Koura, moins la ville de Kalmom, sur la côte ;

2° La partie du Kesrouan, comprenant Djebel, Bcherreh, Ravieh et Belad-Batroun ;

3° Le Kesrouan, proprement dit, jusqu'à Nahr-el-Keib, Belad, Djebeïl, Mneitra, Fetouh ;

Zahlè et son territoire ;

5° Le Metten, Katta et Solima ;

6° Le territoire au sud de la route de Damas jusqu'à Djezzin, (le Chouf) ;

7° Le Djezzin et le Teffah.

Près du gouverneur siège un medjliss central qui répartit l'impôt et contrôle les dépenses. Son autorité est en réalité illusoire, car il n'a que voix consultative et il faut que le gouverneur veuille bien lui soumettre les questions. Il se compose de douze membres, renouvelés par tiers, tous les deux ans. Le Koura délègue un grec orthodoxe ; les deux mudirats de Kesrouan envoient, chacun, un membre (maronite) ; Zahlé nomme un Grec catholique ; le Metten est représenté par un Maronite, un Druse, un Mutuali, un Grec orthodoxe ; le Chouf désigne un Druse ; Djezzin, un Maronite, un Druse et un Musulman.

Une milice indigène mixte, formée à raison de 7 hommes par 1000 habitants, est chargée de veiller au maintien de l'ordre et à l'exécution des lois.

L'article 16 du statut de 1864 ordonnait de faire, dans le plus bref délai, le recensement de la population, par commune et par religion, et enjoignait de procéder à la levée du cadastre de toutes les terres en culture. Rien n'a été fait. La montagne doit comprendre un' million d'habitants et même davantage, très probablement.

Crète. — La Crète, dont la population s'élevait dans l'antiquité à deux millions, qui comptait encore 700.000 habitants à l'époque de la domination vénitienne, n'avait plus, en 1847, selon M. Ritter, consul de France, que 160.000 âmes. Aujourd'hui, on estime que l'Ile renferme 220.000 habitants, dont environ 40.000 musulmans. Les seules données officielles qu'on possède sont celles fournies par le recensement partiel, opéré par les ordres de Vely pacha, gouverneur général de l'île. Ce travail accusait, en 1858, pour les cinq éparchies de la Canée, Kissano, Selino, Sphakia et Apocorona, 56.000 habitants, dont 15.000 musulmans.

Lors de la révolte de 1866, un iradé du 18 septembre 1867 dota la Crète d'une organisation particulière. A la suite d'une nouvelle prise d'armes, une convention, conclue le 13 octobre 1878 entre Ghazi-Mouktar pacha et les délégués crétois, modifia sensiblement le statut organique de 1867.

Le constitution crétoise ne peut être annulée par la constitution de l'empire ; elle en est indépendante.

L'île, divisée en cinq gouvernements, partagés eux-mêmes en vingt-trois éparchies, est administrée par un gouverneur général, nommé pour une période de cinq ans. Si le vali est musulman, le mouchavir doit être chrétien et vice versa. Les mutessarifs sont choisis, par moitié, parmi les fonctionnaires musulmans et chrétiens de l'empire. Les éparchies ont à leur tête des kaïmakams, dont la majorité doit appartenir à la religion chrétienne. Les muâvcins sont de la religion opposée à celle du mutessarif ou du kaïmakam.

Une assemblée générale, siégeant tous les ans pendant quarante jours, ou, si besoin est, pendant soixante jours, discute et résout les questions intéressant spécialement l'île. Cette assemblée comprend quatre-vingts membres, dont quarante-neuf chrétiens et trente et un musulmans, ainsi répartis :

musulmans

chrétiens

La Canée

3

1

Kidonia et Alikianou

1

3

Kissano

1

3

Selino

1

3

Sphakia

4

Apocorono

1

3

Ayos Vassili (Stambolkeuy)

1

3

Rethymo (ville)

3

1

Rethymo (campagne)

1

3

Amary

1

3

Milopotamo

1

3

Candie

3

1

Malevisi

1

3

Pella

1

3

Munofaty et Riso

3

1

Kenoudjo et Perjotissa

2

2

Mezzambello et Lassli

1

3

Sitta

2

2

Verapetra

2

2

Nano et partie de Riso

2

2

Les conseils administratifs sont ainsi composés :

Conseil du vilayet. — Le gouverneur général, le métropolitain, six membres élus, moitié par les musulmans, moitié par les chrétiens.

Conseils des gouvernements. — Le mutessarif, l'évêque, un membre du tribunal, six membres élus par la population, pris en nombre égal dans chacune des deux religions[7].

Dans les éparchies où la population est tout entière chrétienne, les six membres sont chrétiens.

Le service administratif s'effectue dans les deux langues turque et grecque ; les mazbatas et les procès-verbaux des conseils administratifs des tribunaux sont rédigés dans les deux idiomes ; toutefois, les discussions de l'assemblée générale ont lieu en grec.

L'organisation judiciaire, telle qu'elle a été votée par l'assemblée générale, le 13 février 1879, comprend vingt-trois tribunaux de paix (ειρινοδοκειον), cinq tribunaux de première instance, une cour d'appel.

Les tribunaux de paix comptent un juge nommé par le gouverneur général, deux adjoints élus par la population et deux secrétaires.

Les tribunaux de première instance sont ainsi constitués : un président nommé par le vali ; quatre juges élus par la population ; deux secrétaires, un procureur, un juge d'instruction, nommés par le gouvernement général. Chaque gouvernement possède un tribunal de première instance.

La cour d'appel, au chef-lieu du vilayet, est formée du vali, de quatre membres élus par l'assemblée générale, de deux secrétaires, d'un procureur général et d'un juge d'instruction nommés par le gouverneur général.

Les tribunaux de commerce, au nombre de trois, fonctionnent dans les trois villes.

Le pouvoir judiciaire est indépendant du pouvoir exécutif ; et, toute ordonnance ministérielle portant atteinte à l'indépendance des tribunaux, aux lois en vigueur, ou à la constitution crétoise, est nulle de plein droit.

Un corps de gendarmerie, fort de 2.052 hommes (officiers et soldats), est chargé de veiller è. l'ordre et à la sécurité publique. Il se recrute exclusivement parmi les indigènes, à l'exception du colonel.

Les dépenses de l'armée régulière ne sont plus à la charge du budget de l'île ; les droits de douane, les droits sur les tabacs et le sel, les revenus et les dépenses des Esnafs (fondations pieuses) n'y figurent plus. L'excédent des recettes, déduction faite des dépenses de l'administration locale, est partagé en deux moitiés, dont l'une est versée au trésor, et l'autre affectée à des travaux d'utilité publique. En cas de déficit, le gouvernement est tenu de donner à l'île une somme pouvant s'élever jusqu'à la moitié des revenus de la douane.

Roumélie orientale.

La Roumélie orientale, cette création hybride de la diplomatie anglaise au congrès de Berlin, renferme une population de plus d'un million d'habitants, dont la-grande majorité appartient à la race bulgare. Placée sous l'autorité politique et militaire directe du Sultan, la Roumélie orientale jouit de l'autonomie la plus large. Egalité devant la loi, liberté religieuse, inviolabilité du domicile et de propriété, liberté d'enseignement, liberté du droit de réunion, telles sont les principales dispositions du statut organique voté par la commission internationale.

La province est administrée par un gouverneur général chrétien, nommé pour cinq ans par le Sultan, avec l'assentiment des puissances signataires du traité de Berlin. Sur la proposition du gouverneur général, le Sultan choisit, dans le délai d'un mois, entre trois candidats, un secrétaire général chrétien, chargé de suppléer le gouverneur et de le remplacer, en cas de besoin. Le délai d'un mois expiré, le gouverneur général procède lui-même à la nomination du secrétaire. Il nomme, sous réserve de la confirmation impériale, les directeurs généraux de l'intérieur, des finances, de l'instruction, des travaux publics ; les magistrats de la cour supérieure et les préfets des départements.

Investi du pouvoir exécutif, il est responsable envers le Sultan. En cas de haute trahison, de violation da statut organique, de malversations, il est décrété d'arrestation, soit d'office par la Porte, soit sur la plainte des trois quarts, au moins, des membres de l'assemblée provinciale.

La haute cour, chargée de le juger, se compose d'un président et de cinq membres nommés par la Porte, de cinq membres élus par l'assemblée. La culpabilité doit être prononcée par sept voix.

Le gouverneur général ne peut, sous peine de déchéance, s'absenter sans l'autorisation de la Porte, si ce n'est pour se rendre dans la capitale.

Il proclame, sous sa responsabilité, l'état de siège :

1° En cas de résistance à l'exécution d'une loi, d'un règlement ou d'une ordonnance ;

2° En cas de troubles ou de mouvement insurrectionnel. Les troupes ottomanes ne peuvent pénétrer dans la province, qu'appelées par le gouverneur général et sous sa responsabilité.

L'emploi d'irréguliers est expressément prohibé, tant pour la défense des frontières que pour le maintien de l'ordre intérieur, et l'entrée du territoire rouméliote est interdite à toute colonie de Circassiens.

Nul indigène ne peut être astreint à entrer dans l'armée ottomane, mais le service militaire est obligatoire dans la milice rouméliote. Le gouverneur général nomme les officiers subalternes ; le Sultan, les officiers supérieurs.

Une gendarmerie indigène, dont les cadres doivent être recrutés parmi des Européens, est placée, ainsi que la milice, sous le commandement d'un général, nommé par le Sultan. Un ancien officier français, M. Vitalis, avait été nommé général en chef des milices rouméliotes ; ce choix était excellent sous tous les rapports, mais Vitalis-pacha avait le tort immense, aux yeux des Bulgares, d'être étranger. Il se heurta à une hostilité générale, systématique et à peine dissimulée : les officiers bulgares prêchaient à leurs soldats, de parole et d'exemple, l'indiscipline et la révolte contre le général. Toute proposition émanée de lui était, pour cette seule raison, repoussée par le conseil des directeurs. Enfin, il ne pouvait compter sur l'appui du gouverneur général, Aleko-Pacha Vogoridès, dont les actes tendent à porter atteinte aux droits du Sultan. Un conflit ne tarda pas à éclater entre le général et les directeurs : il donna sa démission et fut remplacé par le général Streckerpacha.

Une assemblée provinciale élective est investie, de concert avec le gouverneur général, du droit de légiférer. Elle nomme un comité permanent, pour servir de conseil administratif au gouverneur, et qui émet son avis sur toutes les affaires dépassant l'exécution pure et simple des lois existantes.

Les diverses administrations emploient les trois langues du pays : le bulgare, le turc et le grec.

Le turc est la langue officielle des autorités dans leurs rapports avec la Sublime-Porte.

Les autorités départementales se servent de la langue de la majorité de la population ; et si la minorité égale le tiers des habitants du département, la langue de cette minorité est employée concurremment avec celle de la majorité.

Les autorités centrales usent de la langue en majorité dans le département avec lequel elles correspondent.

Les lois, circulaires, arrêtés, etc., sont publiés dans les trois langues.

Pays tributaires.

Égypte. — L'Égypte, démembrée de l'empire par Mehemet-Ali, est héréditaire dans la famille de ce dernier et dans la ligne masculine directe. Le khédive était arrivé peu à peu à secouer presque complètement le joug de la Porte : un tribut annuel et l'obligation de fournir à la Porte un contingent auxiliaire de 15.000 hommes en temps de guerre, tels étaient les seuls liens qui le rattachaient à la Porte.

Profitant des démêlés d'Ismaïl avec les puissances européennes, le Divan fit un coup d'État en abrogeant le firman de 1873 et en déclarant que l'Égypte n'était plus qu'un simple vilayet ottoman. La France et l'Angleterre s'émurent et firent des représentations à la Porte, résolues à reconnaître l'indépendance absolue de l'Égypte, au cas où le gouvernement turc persisterait dans ses desseins.

La Porte a toujours tendu à ressaisir les pays musulmans qui s'étaient soustraits à son obédience. Si elle paraît avoir abandonné complètement l'idée de reconquérir Alger, elle n'a jamais renoncé à recouvrer l'Égypte et Tunis.

Pour l'Égypte, la politique habile et hardie du grand vézir Kaïr-Eddin-pacha a été, en partie, couronnée de succès. Quant à Tunis, placé sous le protectorat de la France et de l'Italie, il est peu probable que la Porte puisse jamais faire valoir ses droits. L'Italie qui convoite Tunis s'opposera à toute tentative des Ottomans ; et, la France, à cause de sa grande colonie africaine, à cause du projet de la mer Saharienne, barrent toujours le chemin aux escadres turques, comme elle l'a fait sous Mahmoud II et sous Abd'ul-Aziz.

La Porte renonça à son projet, mais le firman d'investiture du nouveau khédive, Tevfik, a rendu à la Porte une partie des prérogatives qu'elle avait perdues.

Tous les actes publics seront publiés au nom du Sultan. Le khédive perd le droit de battre monnaie à son coin, le droit de nommer les officiers généraux et la faculté de conclure des emprunts, à. moins que ce ne soit pour le règlement de la situation financière actuelle. L'armée égyptienne, sur le pied de paix, ne pourra excéder 18.000 hommes. Toutefois, en temps de guerre, comme les forces de l'Égypte doivent concourir à la défense de l'empire, ce nombre pourra être augmenté autant qu'il sera nécessaire. Tous les traités conclus par le khédive, toutes les conventions passées par son gouvernement devront être communiqués à Stamboul.

L'Égypte continue, comme par, le passé, à payer un tribut de dix-huit millions de francs, et ne peut entretenir de marine de guerre.

Bulgarie. — La Bulgarie, créée par le traité de San-Stéfano et modifiée par le traité de Berlin, comprend pour ainsi dire l'ancien vilayet du Danube, moins la Dobroudja donnée à la Roumanie dont la sépare une ligne tirée de l'est de Silistrie au sud de Mangalia sur la mer Noire, et la majeure partie du liva de Nisch réunie à la Serbie.

Le prince de Bulgarie est élu par la population et confirmé par la Porte, avec l'assentiment des puissances[8] et gouverne avec le concours d'une Chambre des députés. La constitution proclame l'égalité civile et politique sans distinction de croyances religieuses et de confession, la liberté du droit de réunion et d'association, la liberté de l'enseignement, la liberté de la presse.

Les forces militaires de la principauté se montent à 30.000 hommes, bien armés, bien équipés, instruits, exercés et commandés par des officiers et des sous-officiers russes. Les rapports du prince avec la Porte sont restreints en réalité à une vassalité nominale dont le seul signe est un tribut.

En dépit de la tolérance religieuse inscrite dans la constitution, il n'est pas de vexations que les Bulgares ne fassent subir aux musulmans. Sous prétexte de venger les injures passées, ils se livrent à des actes de barbarie froide et systématique qui ne le cèdent en rien aux cruautés reprochées aux Turcs. L'extermination de la minorité musulmane est poursuivie sans relâche et par tous les moyens possibles : les Bulgares de la principauté et ceux de la Roumélie orientale rivalisent là-dessus d'une noble ardeur. Les mahométans de la Bulgarie émigrent en masse vers la Dobroudja où le gouvernement roumain couvre d'une égale protection et d'une impartiale justice musulmans et chrétiens.

Dernièrement, à Kirdjali sur la frontière de la Roumélie orientale et de la Turquie, il s'est passé des scènes hideuses : les miliciens bulgares ont incendié des villages ; massacré les hommes et violé les femmes, éventré les enfants, et cela sans provocation, uniquement parce que c'étaient des musulmans[9]. L'Europe qui a pris la défense des Bulgares contre les Turcs, lors des massacres de 1875-76, ne doit pas avoir deux poids et deux mesures ; elle doit protéger les musulmans contre la tyrannie des Bulgares. Les terribles représailles de Kezanlik, de Kalofer et de Carlovo n'ont-elles pas assouvi leur désir de vengeance ?

 

 

 



[1] Lamartine, Voyage en Orient.

[2] Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem.

[3] Poujade évalue le nombre des Mirdites seuls à 147.000. (Voyez Turcs et Chrétiens.)

[4] Davoud-Effendi est actuellement procureur général à Bassorah.

[5] Scingiticus sinus et Strymonicus sinus des anciens.

[6] On adopte généralement les exagérations d'Hérodote, et on n'a pas assez d'invectives et d'épithètes malsonnantes à l'égard du roi des Perses. On comprend à la rigueur que l'historien grec des guerres médiques cherchât à ridiculiser un ennemi, mais qu'aujourd'hui on traite de stupide un projet fort rationnel, voilà ce qu'on a peine à concevoir. On devrait au contraire, le louer sans réserve, car le percement de l'isthme de l'Athos était, pour l'époque, une idée hardie et grandiose.

[7] La loi organique de 1878 a exilé des conseils administratifs tous les fonctionnaires du gouvernement qui en faisaient précédemment partie, sauf le vali, les mutessarifs et les kaïmakams qui les présidait.

[8] L'article 3 du traité de Berlin excluait les membres des dynasties régnantes d'Europe.

[9] Journaux turcs le Vakit, le Terdjumani-Hakikat. Une enquête a été ordonnée et se poursuit sous les ordres du chef d'état-major de la Roumélie, le colonel de Toustain.