LA VRAIE MATA-HARI, COURTISANE ET ESPIONNE

PREMIÈRE PARTIE

 

IV. — Vie conjugale en Hollande.

 

 

Les fiancés sortirent le 11 juillet 1895 de la maison de Mme Wolsink pour aller se faire unir par le mariage civil à l'Hôtel de Ville d'Amsterdam.

Leur union ne fut pas bénie par l'église la mariée, qui appartenait officiellement à l'Église Réformée Néerlandaise, avait été élevée dans l'irréligion et le marié, de la même Église, était sinon athée, du moins un pratiquant fort tiède.

Quand, après la cérémonie civile, la jeune mariée, dans sa robe de soie jaune canari, à longue traîne, la tête couverte du long voile blanc, chaussée de ses petits souliers de soie jaune, sortit, radieuse, de l'Hôtel de Ville, au bras de son époux en uniforme, escortée de ses deux jolies demoiselles d'honneur, elle était d'une beauté éblouissante.

Elle se sentait d'autant Plus heureuse qu'elle ne rencontrait que des regards admirateurs parmi les badauds qui entouraient sa voiture.

Comme les nouveaux mariés ne tenaient pas à la présence au repas de noce de leur père et beau-père, qui avait assisté à la cérémonie nuptiale, ils prétextèrent qu'ils partaient immédiatement en voyage.

Mais un peu plus tard, ils se réunissaient pour un grand déjeuner à l'American Hôtel, avec Mme Wolsink, le journaliste Balbian Verster, l'éditeur Becht et d'autres amis du marié. Après le déjeuner ils prirent congé de leurs convives et allèrent passer une courte lune de miel à Wiesbaden.

A leur retour, ils s'installèrent Leidsche Kade 79, dans l'appartement de Mme Wolsink, qu'elle leur avait cédé avec la plus grande partie de ses meubles, pour aller habiter elle-même Leidsche Kade 69.

***

Les premiers enivrements de la vie à deux passés, les nouveaux époux se réveillèrent de leur beau rêve et le mari s'aperçut bientôt que la séduction intellectuelle et morale de sa femme n'allait pas de pair avec le puissant attrait de son corps.

Leur mariage reposait sur une base bien fragile la passion charnelle. Leur amour, étant purement sensuel, portait en soi, à peine éclos, le germe de la décomposition.

Aucun idéal, artistique, littéraire ou autre, qui leur fût commun. Leurs cœurs ne battaient jamais à l'unisson, et, la satiété venue, la flamme de leur amour physique s'éteignit vite.

Au moral, il y avait un abîme entre eux. Le capitaine Mac Leod avait un caractère généreux et serviable. Il avait la rude franchise du soldat, s'emportait facilement, mais ne gardait jamais rancune. Sa femme, par contre, était d'un égoïsme féroce, auquel elle ne devait jamais hésiter à sacrifier même ceux qui lui faisaient du bien. Dissimulée, irascible et entêtée, elle avait la rancune tenace.

Si Mac Leod avait beaucoup d'esprit, elle en manquait absolument.

Certes, tous deux avaient soif de bonheur ; par malheur, ils le cherchaient par des chemins tout différents.

Lui voyait sa plus grande joie dans l'accomplissement de ses devoirs militaires et dans la vie familiale.

Elle était une mauvaise gardienne du foyer elle ne s'était pas mariée pour une vie d'humbles devoirs sans faste et sans grandeur ; elle était faite pour une vie de luxe et de fainéantise, pour les atours et la parade.

A Wiesbaden, le couple avait vécu comme des princes, avec la somme relativement considérable que le capitaine avait rapportée des Indes et le reliquat de la petite dot de sa femme, qui avait, dû payer elle-même son trousseau et sa pension à Leyde et à La Haye.

Une fois l'argent dépensé, on ne disposait plus que de la solde de congé.

Malheureusement, le capitaine, qui avait toujours été mauvais financier,  dut plus d'une fois obligé de faire appel à des amitiés généreuses.

Bientôt le mur de leur bonheur conjugal, cimenté de tant de serments d'amour, montra des lézardes ; il devait s'émietter peu à peu et finir par s'écrouler.

Il y avait cependant des éclaircies dans le ciel terne de leur mariage. Quand ils se promenaient dans les rues d'Amsterdam, les passants s'arrêtaient pour regarder la belle dame d'un œil admiratif. A ces moments-là, tous deux étaient heureux elle flattée dans son amour-propre, lui, fier d'une si belle compagne.

Grande fut aussi leur joie le jour — 23 avril 1896 — où le Maréchal de la Cour les invita, en vertu des ordres de S. M. la Reine-Régente, à raout au palais d'Amsterdam. Mme Mac Leod fut présentée à la Reine-Régente et à la jeune Reine Wilhelmine, et sa beauté resplendissante fit converger tous les regards vers elle.

Ce soir-là, le visage du capitaine et celui de Mme Mac Leod rayonnaient. Les reines elles-mêmes, qui avaient daigné accorder l'honneur de la présentation à la belle femme de l'officier colonial, n'avaient-elles pas ainsi rendu hommage à sa beauté triomphante ?

***

Les deux filles de Mme Wolsink, quatorze et douze ans, étaient également fières de leur tante, si jeune et si belle, et aimaient à sortir avec elle.

La tante donnait alors à ses petites nièces, si austèrement élevées par leur brave mère, des leçons de beauté. Elle leur apprenait que la belladone, instillée dans les yeux, leur donne un grand éclat, que les joues et les lèvres gagnent à être avivées de rouge ; elle les initiait dans l'art  de conquérir les messieurs par des œillades provocatrices.

Les nièces ingrates — actuellement d'honnêtes épouses — n'ont pas voulu profiter des leçons de leur bonne tante.

Dès la sixième semaine après le mariage, cette tante prouvait d'ailleurs qu'elle mettait elle-même en pratique l'art utile de conquérir les hommes elle montra à sa belle-sœur du papier à lettres couleur de feu, décoré d'un petit croissant d'or, en lui disant que c'était un cadeau d'un jeune officier. Elle semblait trouver cela très naturel et quand Mme Wolsink se récria, elle fut fort étonnée de ce manque de modernisme.

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La première maternité de Mme Mac Leod date du 30 janvier 1896. L'enfant, un fils, reçut le prénom de Norman, nom glorieux porté par le grand-père du capitaine, son oncle, son cousin l'amiral et plusieurs ancêtres de la branche écossaise de la famille. Bien que Mme Mac Leod appartînt officiellement à l'Église Réformée Néerlandaise, l'enfant fut baptisé à l'église Remontrante par le pasteur Van Gorcum, et tenu sur les fonts de baptême par sa tante, Mme Wolsink.

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Le capitaine Mac Leod, sa femme et son enfant partirent pour les Indes, par le Princes Amelia, le 1er mai 1897.

A cette occasion Mme Mac Leod montra comment elle concevait ses devoirs de mère.

La veille du départ, le capitaine était parti pour Harderwijk chercher le détache- ment de soldats coloniaux dont il était le chef et qu'il devait conduire aux Indes. Sa femme était déjà à bord, mais, étant seule, elle profitait de sa liberté accompagnée d'une baboe[1], elle alla se promener l'après-midi en voiture dans la ville pour acheter toutes sortes de colifichets, laissant son bébé, qu'elle nourrissait encore, sous la garde d'une jeune fille de ses amies. Après plusieurs heures d'absence, elle rentra à bord, à dix heures du soir, pour s'occuper enfin de son nourrisson.

Le père Zelle vint quelque temps avant le départ pour prendre congé de ses enfants.

L'accès du paquebot lui fut interdit sa fille et son gendre préféraient se passer des adieux paternels.

 

 

 



[1] Bonne indigène.