HISTOIRE DE LA GRÈCE ANCIENNE

 

CHAPITRE III. — LES GRECS DANS LE BASSIN DE LA MER ÉGÉE.

 

 

On a vu au chapitre précédent que les rives de la Mer Égée étaient, jusqu'au deuxième millénaire, habitées par des populations qui parlaient une langue sans rapport discernable avec le grec et sans doute avec tout autre parler indo-européen ou sémitique, et qui d'autre part étaient arrivées à un haut degré d'organisation économique et sociale et de culture artistique. Or les premiers documents écrits qu'on rencontre en Grèce, c'est-à-dire les poèmes homériques, qui ont sans doute pris vers le vine siècle l'aspect sous lequel nous les possédons maintenant, et les premières inscriptions, nous montrent les mêmes régions habitées, et depuis longtemps, semble-t-il, par des populations parlant grec, et possédant une civilisation très différente de celle qui a eu en Crète sa plus belle floraison. Il faut donc en conclure que c'est au cours du deuxième millénaire que sont arrivés et se sont établies dans le Sud de la péninsule des Balkans, dans les îles de la Mer Égée, et sur les côtes occidentales d'Asie Mineure, les peuplades qui ont constitué le peuple grec.

La langue de ces nouveaux venus est très apparentée à celles du groupe occidental des peuples indo-européens, en particulier des Italiotes, des Celtes et des Germains. Il est bien évident qu'on ne peut essayer de fixer avec précision la date et le lieu où ce rameau s'est séparé du tronc commun. Aucun argument sérieux ne s'oppose, jusqu'ici, à ce qu'on croie qu'il s'en est détaché vers le début du deuxième millénaire, à un moment où un groupe important de tribus indo-européennes étaient répandues dans les plaines du moyen Danube. De là deux vallées qui se font suite, séparées par un seuil assez bas, celle de la Morawa et celle du Vardar, mènent aux côtes de la Mer Égée. Cette route, évidemment facile — c'est aujourd'hui celle que suit le chemin de fer de Belgrade à Salonique peut n'avoir pas été la seule ; les premières tribus helléniques qui sont venues s'établir dans l'angle Nord-Ouest de l'Asie Mineure ont pu, de la Dobroudja, gagner la Thrace par les vallées de la Toundra et de la Maritza. Les routes de l'Ouest de la péninsule balkanique, par les vallées de la Drina, du Lin et du Drin, sans être absolument exclues, n'ont pu servir de passage que dans des conditions climatériques favorables et pour de courtes migrations : l'exode des Serbes durant l'hiver 1915-1916 a montré les difficultés du passage d'un peuple à travers les montagnes d'Albanie.

De cet événement primordial de leur histoire les Grecs n'ont, bien entendu, conservé aucun souvenir. Ils admettaient bien des mouvements de peuples à l'intérieur de la Grèce continentale et d'une rive à l'autre de la Mer Égée ; mais l'idée que leur race pût venir du centre de l'Europe leur était tout à fait étrangère. Il est donc inutile de chercher chez leurs écrivains le moindre témoignage sur les causes de cette migration, sa durée, et son caractère. Seules la linguistique et l'archéologie permettent des hypothèses qui vont être résumées ici.

 

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On a cherché à se faire une idée de l'état économique social, intellectuel de ces tribus au moment où, séparées du tronc commun, elles ont débouché dans les plaines de la Macédoine. Bien entendu, il ne faut pas essayer d'y trouver les premières manifestations des merveilleux dons que les Grecs ont manifestés par la suite : ces qualités n'ont pu se développer qu'au cours d'une longue évolution, et l'on verra qu'à la fin du deuxième millénaire, à un moment où les Grecs sont déjà solidement établis en Béotie et dans le Péloponnèse, leur civilisation est, au point de vue artistique du moins, presque toute d'emprunt. De plus il ne faut pas croire que tous ces envahisseurs fussent d'égale valeur et appelés au même essor. Les Thraces, les Épirotes, les Illyriens, qui semblent cependant issus de la même souche que les populations de la Grèce propre, ne sont jamais entrés dans la civilisation hellénique ; les Macédoniens n'y ont pénétré que fort tard, les Étoliens plus tard encore. Tout au plus peut-on essayer de déterminer le fonds commun de civilisation que ces peuples amenaient avec eux. Ils pratiquaient la culture du blé et l'élevage du bœuf, ce qui témoigne déjà d'habitudes sédentaires, et permet de supposer avant leur migration en Grèce ils avaient déjà occupé des établissements stables. Il n'est pas impossible qu'ils aient connu la technique du cuivre, et même celle du bronze ; la Hongrie a été, dès le début du deuxième millénaire, un centre métallurgique important, dont les ateliers ont produit des objets en cuivre et en bronze d'un art très original, et la fibule en bronze, puis en fer, pièce indispensable du costume grec, paraît avoir été inconnue à la civilisation égéenne. Le climat rude et pluvieux où ils avaient longtemps vécu les avait amenés à un mode de construction très différent de celui qu'ils allaient trouver dans le monde égéen : leurs huttes, comme celles des autres habitants de l'Europe centrale, étaient couvertes, non d'une terrasse, mais d'un toit à double pente qui facilitait l'écoulement des eaux : ils l'ont implanté dans la Grèce continentale, où il est resté le mode de couverture ordinaire, tandis que les Cyclades ont gardé jusqu'à nos jours le toit en terrasse ; c'est de l'humble pignon de ces cabanes primitives qu'est peut-être sorti le fronton qui donne au temple grec sa physionomie originale. Au reste, ces nouveaux arrivants se sont vite révélés bons bâtisseurs, et, dès le milieu du deuxième millénaire, ils savaient construire, à Mycènes, à Tirynthe, à Orchomène, des murailles formidables et tout un appareil de défense dont ils n'avaient pas trouvé le modèle dans les palais crétois.

Leur organisation sociale, si simple qu'on puisse la supposer, comportait cependant, dès cette époque, au-dessus d'une famille fortement organisée, et, autant qu'il semble, monogamique, des phratries dont les membres sont unis par la croyance à une commune origine, qui trouvait son expression dans le culte d'un héros commun, et, au-dessus des phratries, des tribus en petit nombre dont l'ensemble constituait une nation. Le fait que dans un grand nombre de cités dites doriennes, par exemple, on retrouve les trois tribus des Dymanes, des Pamphyles et des Hyllæens, permet de supposer l'existence d'une nation dorienne chez laquelle, dès son arrivée en Grèce, existait cette répartition en trois tribus. Sur la manière dont ces groupements étaient gouvernés, nous ne sommes en état de formuler aucune affirmation précise : une hiérarchie rudimentaire entre guerriers, analogue sans doute à celle qu'on trouve chez les tribus germaines, a pu aboutir, dès le milieu du deuxième millénaire, au régime féodal dont la civilisation mycénienne nous a conservé  ; d'autre part, ni le terme de βασιλεύς ni celui d'άναξ n'ont été tirés, à ce qu'il semble, du fonds linguistique indo-européen, et il n'est pas impossible que la royauté dont les premiers documents écrits de Grèce ont conservé le souvenir, soit un emprunt à la civilisation égéenne.

Si différente que fût la culture des nouveaux arrivants de celle qui fleurissait sur les bords de la Mer Égée au début du deuxième millénaire, on voit qu'il ne faut néanmoins pas les considérer comme une horde de sauvages. Au reste un fait essentiel montre que leur civilisation ne devait pas être inférieure à celle de la moyenne des populations établies avant eux en Grèce, dans les Cyclades et sur les côtes de l'Asie Mineure : c'est que leur langue y a si bien remplacé celle des premiers occupants, que l'existence de parlers égéens antérieurs au grec n'a pas été soupçonnée de l'antiquité, et qu'on a grand'peine à l'heure qu'il est à en retrouver quelques éléments. On peut comparer ce résultat à celui des invasions barbares de l'Europe occidentale, qui, du IIIe au VIe siècle de notre ère, ont submergé la Gaule romanisée et l'Italie sans introduire dans la langue de ces pays plus de quelques centaines de termes spéciaux.

 

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Il faut placer assez tôt, et sans doute dès la première moitié du deuxième millénaire, l'arrivée de ces peuples du Nord en Grèce. Il est assez vraisemblable qu'ils y ont pénétré, non point sous la forme d'une invasion unique, mais, comme ç'a été le cas pour les barbares dans l'Empire romain, en vagues successives peut-être précédées d'une lente infiltration. En fait, à l'époque historique, on trouve la langue grecque divisée en parlers régionaux, dont les Anciens avaient déjà constaté l'existence, et que leurs grammairiens avaient groupés en dialectes. Les linguistes modernes, en apportant quelques changements à cette classification traditionnelle, répartissent les divers parlers grecs en groupe arcado-cypriote, groupe éolien, groupe ionien, groupe assez improprement appelé occidental, dont les divers parlers doriens composent la classe principale. A ces groupes, dont trois au moins sont assez bien connus, il faut ajouter les langues très probablement apparentées au grec, mais sur lesquelles, en l'absence de tout texte écrit d'une longueur suffisante, on ne peut faire que des conjectures, comme le macédonien, le thrace et l'illyrien. Il est vraisemblable que ces dialectes, qui correspondent parfois à certaines particularités dans l'organisation sociale, comme la division en tribus dont il a été parlé plus haut, étaient parlés par des groupes de tribus qui ont fait à des dates successives leur apparition en, Grèce. On aurait peine à admettre en effet que les envahisseurs aient tous parlé une langue unique, qui ne se serait différenciée qu'après leur établissement dans le pays.

Les premiers arrivés furent sans doute ceux qui parlaient le dialecte dit arcado-cypriote : ils descendirent jusque dans le Péloponnèse, dont ils occupèrent la plus grande partie : l'arrivée de nouveaux envahisseurs, ioniens ou doriens, força les uns à se réfugier dans les montagnes de l'Arcadie, où ils s'étaient maintenus à l'époque historique, les autres à quitter la Grèce continentale, et à passer d'abord en Crète, où certaines particularités de leur dialecte se sont conservées, et de là, toujours sous la poussée dorienne, à Chypre, et jusque sur les côtes d'Asie Mineure, en Pamphylie, où, sous l'influence des populations non-grecques, leur langue est devenue un patois tout à fait aberrant. — Les Ioniens ont certainement occupé dans la Grèce continentale des territoires plus vastes que ceux auxquels on les voit réduits à l'époque historique : l'existence d'une Athènes et d'une Éleusis au bord du lac Copaïs, celle d'une dodécapole (fédération de douze villes) ionienne en Achaïe, dont les historiens de l'époque classique avaient conservé le souvenir, permettent de croire à l'existence d'établissements ioniens en Béotie et dans le Péloponnèse. Plus tard leur domaine en Grèce propre s'est restreint à l'Attique et à l'Eubée ; par contre ils se sont établis dans les Cyclades, et de là sur la côte d'Asie Mineure, dans la région qui portera à l'époque historique le nom d'Ionie. — Les Éoliens ont eu leurs établissements principaux dans les plaines fertiles de la Thessalie et de la Béotie, et ce sont sans doute les ports bien abrités du golfe Pagasétique et du Canal d'Eubée qui leur ont servi de point de départ pour Lesbos et la côte éolienne d'Asie Mineure. — Les Doriens enfin, les derniers venus sans doute, et dont les historiens se rappelaient tout au moins qu'ils avaient séjourné longtemps au Nord de la Grèce continentale, dans la région dont la montagneuse Doride était le centre, ont contourné les pays où les Éoliens avaient déjà fondé de solides établissements agricoles — Thessalie et Béotie — pour se répandre dans la Grèce centrale, puis, sans doute en traversant le golfe de Corinthe, en Achaïe et dans tout le Péloponnèse, où ils ont isolé dans ses montagnes la population arcadienne. De là de courtes traversées les menaient à Milo, à Cythère, en Crète — où ils ont submergé leurs prédécesseurs arcadiens — à Rhodes, et jusqu'à l'angle Sud-Est de l'Asie Mineure.

Toutes ces régions étaient habitées par des populations qui avaient su parfois, on l'a vu, y créer avant l'arrivée des Grecs des établissements durables. On a remarqué que les villes de la côte d'Asie Mineure, depuis Smyrne jusqu'à Halicarnasse, portent des noms qui ne semblent pas pouvoir s'expliquer par le grec, ce qui permet de croire qu'elles ont remplacé d'anciennes bourgades fondées sans doute par les Cariens. En Crète, on sait quelle magnifique civilisation s'était développée dès le troisième millénaire. Elle était encore prospère au début du XIVe siècle, comme l'indiquent des repères égyptiens ; mais c'est peu après, semble-t-il, qu'il faut placer les incendies des palais de Cnossos et de Phaestos, qui permettent de croire que la conquête grecque fut, du moins dans ses débuts, assez brutale. On verra au chapitre suivant quels rapports ont pu, dans la Grèce continentale, s'établir entre les envahisseurs et les indigènes, et la manière dont les nouveaux arrivants ont été influencés par la civilisation égéenne.

 

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L'arrivée des tribus helléniques a eu sa répercussion dans tout le bassin de la Mer Égée. Les textes égyptiens, qui ne parlent plus des Keftiou, c'est-à-dire des Crétois de la civilisation minoenne, après le XIVe siècle, commencent dès cette date à mentionner des expéditions contre les côtes du Delta auxquelles prennent part des populations maritimes qui sont désignées, à partir du XIIIe siècle, par le terme générique de Peuples de la Mer. On a rapproché leurs noms de ceux de cités ou de peuples grecs connus par l'épopée homérique ou les historiens de l'époque classique. Il faut bien reconnaître qu'un certain nombre de ces identifications restent douteuses, d'autant que le nom grec des peuples mentionnés n'est pas toujours celui qu'ils se donnaient à eux-mêmes et n'a donc aucune chance d'être semblable à celui que leur donnaient les Égyptiens : les gens que les Grecs nommaient Lyciens s'appelaient eux-mêmes Termiles ou Tramiles et ne doivent donc pas être assimilés aux Loukaou des textes pharaoniques. Mais dans l'ensemble il reste vraisemblable qu'à cette date une invasion venue de la Méditerranée orientale devait comprendre, à côté d'éléments non-grecs originaires d'Asie Mineure, des contingents helléniques.

De l'autre côté de la. Mer Égée, au Nord, se produit, dans la deuxième partie du deuxième millénaire, un de ces événements dont il est difficile d'évaluer l'importance réelle, mais qui, par suite de circonstances favorables, prennent dans la suite des temps une valeur symbolique si considérable que la tradition orale en garde le souvenir pendant plusieurs siècles. Dès le troisième millénaire existait, à l'angle Nord-Ouest de l'Asie Mineure, une forteresse qui commandait les Dardanelles et qui réglait à son gré le commerce entre la Mer Égée et les côtes de la Mer Noire, régions mal connues, mais riches, puisqu'elles produisaient, entre autres choses, du bois en abondance, et de l'argent. Une situation si favorable devait exciter de nombreuses convoitises, et, de fait, les fouilles ont fait connaître sous la butte d'Hissarlik les ruines superposées de six villes successivement détruites au cours des troisième et deuxième millénaires. Les derniers occupants, qui semblent avoir été d'origine septentrionale et apparentés à la race hellénique, y avaient construit un château-fort dont les maîtres menaient une existence fortement influencée par la civilisation qui se développe à partir du XIVe siècle dans la Grèce continentale (cf. chapitre IV). L'expédition qui, vers 1200, anéantit la sixième ville de Troie dans un incendie dont les traces sont encore visibles aujourd'hui, fut sans doute un des épisodes les plus marquants de la conquête de cette côte par les Éoliens. Elle leur assura la libre navigation des Détroits et l'accès des riches et mystérieuses régions du Nord. On comprend que la prise de Troie soit devenue comme l'événement-type de l'époque où les Grecs avaient pris possession du sud de la péninsule balkanique et de la côte d'Asie. Parce qu'elle en donne un récit, si déformé soit-il, l'épopée grecque a une valeur historique réelle, puisqu'elle est le premier document écrit d'origine hellénique où l'on trouve le souvenir de cette époque de conquêtes.

 

Bibliographie. — KRETSCHMER. Einleitung in die Geschichte der griechischen Sprache. Gœttingue, 1896. — MEILLET. Aperçu d'une histoire de la langue grecque (2e édition). Paris, 1920. — DUSSAUD. Les civilisations préhelléniques dans le bassin de la Mer Egée. — MURRAY. The rise of the Greek epic (2e édition), 1911. — LEAF. Troy, a study in Homeric geography, 1911. — LEROUX. La salle hypostyle.