LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES — L’HELLÉNISME

 

CHAPITRE X. — ENTRE ALEXANDRE ET LES ROMAINS.

 

 

Deux écoles dominent de beaucoup toutes les autres pendant la grande époque philosophique qui s’étend pour la Grèce depuis Alexandre jusqu’aux Romains : celle de la Stoa ou du Portique et celle d’Épicure. Mais quoique déjà dominantes, et elles allaient l’être de plus en plus, elles ne remplissent pas à beaucoup près l’histoire des idées morales et religieuses en ce temps-là, histoire dont je voudrais tracer ici l’esquisse générale. D’abord les grands maîtres de l’âge philosophique précédent, Platon et Aristote, continuaient d’avoir leurs disciples : les premiers qu’on nommait Académiques, de la promenade d’Acadème (l’Académie) où ils étaient établis ; les autres nommés Péripatétiques, c’est-à-dire Promeneurs, qui se tenaient dans le Lycée ou le bois d’Apollon tueur de loups (Lycéos). Ces deux écoles n’étaient pas les plus populaires ; elles étaient certainement les plus distinguées. En même temps, l’école d’Aristippe d’une part, celle d’Antisthène de l’autre (les Cyrénaïques et les Cyniques), continuaient de subsister ; mais la première finit par se perdre dans l’école d’Épicure ; l’autre vécut jusqu’aux derniers jours de la philosophie grecque. Les Cyniques allaient par les rues et les places publiques, dans l’équipage que la comédie nous décrit, avec leur bouteille d’huile (pour se frotter) et leur brosse, leur écuelle, leurs sandales, leur gros manteau, et leur bourse de cuir peu chargée d’argent. Pour manger leur frugal repas, ce n’était pas la peine de s’étendre sur des lits, comme on faisait alors, et ils se distinguaient en soupant assis.

En outrant le doute socratique, qui devenait une fin au lieu d’être un instrument ; Pyrrhon fonda son école des Chercheurs ou Sceptiques. Peu à peu les Académiques, placés entre les dogmes tranchants d’Épicure et ceux de la Stoa, et comme battus par ces flots contraires, se laissèrent aussi porter vers le doute. Ils y trouvèrent un refuge contre l’empire des préjugés religieux. Ne Boulant pas s’y soumettre et les servir, comme les Stoïques, ni causer de scandale en niant ce que la foule croyait, comme les disciples d’Épicure (qui d’ailleurs,eux-mêmes n’osaient pas nier jusqu’au bout), ils mirent en avant la doctrine commode que l’esprit humain ne peut atteindre à la vérité. Et à la place de cette vérité, qu’ils ne laissaient pas espérer aux hommes, ils leur offraient pour consolation le vraisemblable, où devait s’arrêter toute sagesse. Ceux qui ont combattu trop sérieusement cette doctrine se sont mépris, je le crois ; il n’y fallait voir qu’une ressource par laquelle l’esprit humain tâchait de sauver sa liberté. Au lieu de dire : Il n’y a pas de dieux, ou même, comme Épicure : Il n’y a pas de providence, on aimait mieux dire, et j’ajoute volontiers qu’on aimait mieux croire (car je n’accuse pas les Académiques de mauvaise foi) que, ni sur ce point ni sur d’autres, l’homme ne peut s’assurer d’aucune vérité. Les Académiques parlaient et pensaient en face du polythéisme comme a fait Montaigne au milieu du monde chrétien. Ce sont eux, et non les partisans d’Épicure, qui sont les libres penseurs de l’antiquité, ou qui auraient voulu l’être ; mais ils ne le pouvaient pas. Pour ne pas avouer les préjugés et les mensonges qui régnaient partout, leur raison était réduite à se désavouer elle-même.

Le doute systématique s’étant emparé de l’Académie, les Péripatétiques restèrent les seuls représentants d’une philosophie dogmatique sans bizarrerie de système et sans esprit de secte, faisant son profit de toutes lus connaissances et donnant satisfaction à tous les bons penchants. Par la science, par la largeur des pensées et par la modération des sentiments, cette philosophie était celle qui ressemblait le moins à une Église et qui était le plus près de la sagesse. La liberté manquait là comme partout ; mais sur les points on ils ne pouvaient parler librement, ces philosophes savaient se renfermer dans le silence, et demeuraient encore de cette façon aussi indépendants, qu’il était possible. Les Péripatétiques avaient recueilli, avec l’héritage d’Aristote, la part la plus solide de celui de Platon ; il ne leur manquait que la passion. Leur enseignement ne troublait pas les âmes, et c’était ce que leur reprochaient les Cyniques. Qu’est-ce que c’est, disaient-ils, qu’une philosophie qui ne fait de peine à personne ? Les Cyniques étaient les précurseurs de ceux qui prêchèrent que le royaume des cieux doit être emporté par violence.

Le petit livre des Vertus et des vices, qui se trouve à la suite de la Morale d’Aristote, appartient à l’École péripatétique. On y recommande la piété, la sainteté des mœurs, la sincérité, la haine du mal, l’humanité, la compassion, le pardon des injures.

Cependant l’esprit de Platon n’avait pu déteindre ; s’il ne régnait plus à l’Académie, il vivait certainement dans beaucoup d’âmes, et il n’est pas douteux qu’il n’y eût toujours des Platoniques, je veux dire des hommes qui alliaient à la morale ce mouvement d’imagination et cette onction par où les écrits de Platon nous touchent. La littérature platonique se continuait, et quelques monuments en sont arrivés jusqu’à nous, recueillis à la suite des livres du maître. L’Épinomis, ou supplément aux Lois, les Lettres attribuées à Platon, appartiennent à cette littérature, bien voisine de la littérature chrétienne.

Cet âge a porté une foule prodigieuse de philosophes, et ces philosophes ont composé une multitude de livres : de tout cela il n’est arrivé jusqu’à nous que des noms. Il est vrai que ces noms sont illustres ; il faut en recueillir quelques-uns.

Dans la Stoa, je ne nommerai, à côté de Zénon et de Cléanthe, que Chrysippe, qui avait embrassé toute la doctrine de l’École dans ses volumineux écrits. Il avait réponse à toutes les questions, en physique comme en morale, et en ce qui regarde le surnaturel comme en ce qui appartient à la nature. Il était rompu à toutes les subtilités de la dialectique ; il disputait sur le destin, sur le libre arbitre et les autres problèmes inextricables ; il expliquait l’essence et l’action des démons ou génies ; il savait tout et ne doutait de rien : Sans Chrysippe, disait-on, il n’y a plus d’école stoïque. Il en était la colonne ; il en avait en quelque sorte écrit la Somme ; c’est une espèce de Thomas d’Aquin. La Stoa a eu sa scolastique comme l’Église ; sur tous les sujets, elle argumentait à outrance. Cela rebutait bien des esprits, et quelqu’un disait à ce propos qu’il en était de la dialectique comme des écrevisses, où il y a plus à éplucher qu’à manger.

Les Cyrénaïques eurent ce Théodore dont Epicure ne fut, dit-on, que l’écolier dans ses hardiesses irréligieuses. Il faut nommer aussi Hégésias, celui qu’on appelait Conseiller-de-Mort (Pisithanate). Il s’était tellement épris de cette paix sans trouble (ataraxia) où on mettait la sagesse, il poursuivait avec tant d’amour le repos de l’âme,

Le repos ! le repos, trésor si précieux

Qu’on en faisait jadis le partage des dieux,

qu’il voulait qu’on l’allât chercher dans la mort ; où seulement il pouvait être assuré. Et on racontait que les jeunes gens d’Alexandrie qui venaient l’écouter se tuaient tous en effet les uns après tes autres, au point que le roi d’Égypte fut obligé de faire fermer son école. On voit paraître dans cette histoire ce goût du suicide et de la mort sur lequel on a tant de témoignages, et qui est une des maladies les plus caractérisées du monde macédonique et romain. C’est cette répugnance qu’on avait à vivre sous le poids de la servitude et de ses misères qui contribua fort dans la suite au succès de la parole chrétienne. Quand cette parole annonçait l’avènement d’un monde nouveau et pressait les hommes, de faire bon marché de celui-ci, elle en trouvait beaucoup en effet qui en étaient assez las pour s’en détacher sans peine.

Parmi les Cyniques, je nommerai Ménippe, que nous ne connaissons que par les fictions de Lucien, et parce qu’un certain genre de composition a pris de lui le nom de ménippée ; et Monime, qui disait aux riches : Qu’est-ce que c’est donc que votre richesse ? Une indigestion de la fortune, qui a vomi sur vous.

Le Péripatétique Dicéarque écrivit tout un livre contre l’immortalité de l’âme, et un autre livre contre l’âme elle-même, et pour montrer qu’elle n’existait pas. On ne voit pas que de pareilles thèses lui aient fait courir aucun danger. C’est d’ailleurs tout ce que nous savons de ces livres ; mais c’est assez pour témoigner combien la religion des anciens, si exigeante au regard du culte, et qui tenait les hommes si assujettis par les pratiques, avait d’ailleurs peu de dogmes, et quel vaste champ elle laissait ouvert à des discussions qui, depuis ce temps jusqu’à nous, sont demeurées interdites comme sacrilèges.

L’Académie nommait avec orgueil les deux premiers successeurs de Platon, Speusippe et Xénocrate. Xénocrate avait dit une parole mémorable, qui nous a été conservée par Cicéron. On lui demandait ce qu’on apprenait à son école ; il répondit : A faire librement ce que les lois font faire par obligation. C’est un mot de la plus grande portée, et qui rend raison, non seulement de l’organisation de la philosophie dans le monde ancien, mais de celle de la religion qui lui succède. L’une et l’autre se sont également fait honneur de gouverner les hommes parla conscience et par la foi, tandis que les pouvoirs publics gouvernent par les législations et par la force. A la fin du siècle dernier, quelques-uns appelaient volontiers les prêtres des officiers de morale ; c’est bien ce qu’étaient les philosophes chez les Grecs, mais des officiers sans privilèges et sans moyens de contrainte. Faire faire le bien librement, il n’y a pas en effet de fonction plus haute, pourvu qu’on y soit fidèle. L’Église n’a pas eu le courage de s’y tenir ; elle n’a pas tardé à devenir un gouvernement comme un autre, avec des sanctions légales et des pénalités. Mais Xénocrate et ses héritiers n’avaient ni pénalités ni contraintes, et l’empire légitime que la philosophie a exercé sur les hommes jusqu’aux usurpations du Christianisa ne s’appuyait que sur des farces morales.

L’Académie était fière d’avoir conquis Palémon, et toutes les philosophies se sont fait honneur avec elle de cette victoire. Voici ce qu’on racontait de lui. C’était un jeune homme livré au plaisir, passant la nuit parmi le vin et les joueuses de flûtes. Au matin d’une de ces nuits, comme il traversait les rues en chantant, des fleurs sur la tête, il passe devant l’école de Xénocrate, et il lui prend fantaisie d’entrer. A la voix du philosophe, il est surpris d’abord, puis touché ; et enfin, tout en écoutant et sans faire semblant de rien, il détache ses guirlandes de fleurs et les jette : il fut philosophe dès ce jour-là. Scène pleine de grâce, qui fait un charmant sujet de tableau, comme la plupart des anecdotes grecques, et en même temps premier exemple d’une conversion, comme on a appelé cela depuis, dont la soudaineté est une espèce de miracle. C’est ainsi que, dans le récit de Jacques Diacre, la comédienne Pélagie devient une sainte tout à coup, en entendant prêcher un évêque. Les Vies des saints sont remplies d’histoires semblables à celle-là.

Un autre Académique, Crantor, était célèbre par un livre sur le Deuil, écrit pour un ami qui avait perdu ses enfants ; un livre d’or, disait Cicéron ; il resta comme le modèle classique d’un genre de discours philosophique qui prit des développements considérables, celui des Consolations. La Consolation à Apollonios, de Plutarque, nous en a conservé bien des pensées. Les philosophes grecs n’ont pas cessé, depuis lors, de faire ce métier de consolateurs, que les Pères et les Docteurs de l’Église ont fait comme eux et d’après eux. Nous rencontrerons plus tard des monuments de cette éloquence ; mais il faut signaler dès maintenant ce qui se présente ici à nous pour la première fois, la prédication philosophique appliquée à un des accidents qui marquent la vie de chacun de nous, et pour ainsi dire au cas particulier d’un malade. La philosophie entrera de plus en plus dans le détail de ce ministère moral.

Il y avait encore des Pythagoriques en Italie, comme Aristoxène de Tarente, le musicien, qui était aussi un philosophe. Fidèle aux traditions austères de l’école, il faisait un devoir de la pureté, non pas aux filles seulement, mais aux garçons, et exprimait le vœu, nous dit-on, avant Jean-Jacques, que le jeune homme se conservât chaste jusqu’à vingt ans.

Qu’on se représente maintenant l’ensemble de ce mouvement philosophique si nouveau, si puissant, si universel. L’Académie, le Lycée, le Cynosarge, la Stoa, les jardins d’Épicure se partageaient la jeunesse dans Athènes, et envoyaient des colonies dans toute la Grèce. Elle se couvrait d’écoles comme elle se couvrit plus tard d’Églises, ou plutôt ces écoles étaient déjà des Églises. Ceux qui y présidaient exerçaient une sorte de gouvernement spirituel, dont ils transmettaient à d’autres le titre et le siège, de façon qu’on avait la liste des successeurs de Platon ou d’Aristote dans leur chaire, comme on eut depuis celle des évêques de Rome ou d’ailleurs. La plupart de ces philosophes ont écrit, mais non pas pour nous. On ne saurait trop le redire, ni trop appuyer sur une telle perte. Le riche trésor des livres de Platon ou d’Aristote, sur lequel nous jugeons la philosophie, n’est pourtant qu’un débris, quoique ce débris soit magnifique ; tout le reste a disparu. Nous frappons pour ainsi dire, à, la porte de toutes ces écoles, mais la porte est fermée et nous ne saurions entrer. Nous y collons notre oreille, et nous surprenons quelques éclats de voix, certains principes, certaines déductions, le murmure surtout d’un auditoire ému et subjugué ; rien davantage. Et nous retournons bien loin d’Athènes, sans remporter autre chose que le sentiment confus d’une vise intellectuelle et morale pleine à la fois de mouvement et de calme, charmant l’esprit et fortifiant l’âme : qui, sans être encore aussi libre qu’il aurait fallu, l’était pourtant à rendre vingt siècles jaloux, et n’avait pas à compter à chaque mot avec les erreurs ou avec les intérêts d’une autorité sacrée.

Les anciens nous ont rendu eux-mêmes par une image l’influence bienfaisante qu’a eue la parole de ces prédicateurs de sagesse : Les hirondelles, disait-on, annoncent la fin du mauvais temps, et les discours des philosophes celle du trouble des âmes. Si même quelque chose a étonné les modernes, c’est la sérénité de cette philosophie et sa confiance. Elle ne conçoit point de doute sur la destinée de l’homme ; elle a divers chemins pour le conduire au bonheur, mais elle se tient sûre du but où elle va. Le bonheur, le souverain bien, comme on disant, la fin ou les fins dernières, voilà ce qui faisait également l’objet de toutes les écoles ; mais aucune ne se demandait s’il y avait une fin et s’il pouvant y avoir du bonheur ; toutes le supposaient intrépidement, quoique aucune ne recourut à la ressource commode de le mettre dans une autre vie. Ne nous hâtons pas de dire que les Grecs étaient trop jeunes ou trop légers ; qu’ils n’étaient pas mûrs pour ces tristesses, pour ce sentiment décourageant du vide et du néant de l’existence que les modernes expriment si volontiers, et qui pourtant ne les empêche pas de vivre et d’agir. Ce qu’on nous dit de l’éloquence lugubre d’Hégésias semble témoigner du contraire ; et on peut citer de Platon même des paroles pleines de trouble et d’amertume. Nous ne connaissons pas par nous-mêmes Hégésias, chez qui ou peut croire que le tempérament dominait la pensée. Quant à Platon, il pouvait, quand il le voulait, s’abandonner en penseur solitaire à ses rêveries. Mais Épicure et Zénon sont des conducteurs des âmes, dont la doctrine est toute de pratique et de gouvernement. Ce sont encore, si on veut, des médecins, qui travaillent chacun à leur manière à notre santé, et qui ne vont pas s’arrêter dans leur travail pour se demander si la santé est quelque chose de bien réel, ou si elle vaut bien la peine qu’on s’en occupe. Ils ont assez fait si par leurs soins nous nous portons mieux ou si nous nous sentons moins malades.

La philosophie avait beau vouloir s’enfermer dans l’étude de l’homme intérieur, les philosophes, ne pouvaient s’empêcher de vivre de la vie de tous, et de ressentir ce qui se passait autour d’eux. Aussi, les rencontre-t-on souvent dans l’histoire même extérieure de ce temps. Phocion, tel qu’on nous le représente, est un disciple de Platon qui philosophe sur l’agora et dans l’armée ; c’est un Stoïque avant la Stoa. Xénocrate, le successeur de Platon, fut député par les Athéniens à Antipatre, parce que telle était la renommée de sa sagesse, dit Plutarque, qu’on ne croyait pas qu’aucune brutalité put n’en être pas touchée. On ne savait pas que celle d’un lieutenant d’Alexandre pouvait aller jusque-là. Démétrios de Phalère, qui gouverna Athènes aussi bien, ce semble, qu’on pouvait le faire en ce temps-là, était aussi un philosophe. Le Stoïque Sphéros était le conseiller de Cléomène, et lui suggéra ses plus nobles tentatives. Un tyran de Sicyone, Abantidès, fut assassiné par deux philosophes, Dinias et Aristotèle. Aratos lui-même eut pour associé, dans la révolution qu’il fit à Sicyone, le philosophe Ecdélos. Ainsi les philosophes étaient partout, comme plus tard les gens d’Église.

Il y en avait peut-être dans tous les partis, mais on peut dire que le parti de la philosophie était celui de la liberté. Quand Démétrios, fils d’Antigone, porté par la populace et par ses soldats, entra dans Athènes pour s y faire roi et pour s’y faire dieu, il fit rendre un décret qui chassait de la ville les philosophes. Il fut défendu de tenir école sans une autorisation du Conseil et du peuple, et cela sous peine de mort. La comédie applaudit, et donna son coup de pied aux philosophes. Bien plus coupable en cela que la comédie d’autrefois, puisque celle-ci clabaudait dans Athènes libre, tandis que les nouveaux Comiques se mettaient bassement au service des haines des puissants. C’est à de pareilles insultes que répondait sans doute l’auteur d’un livre attribué à Isocrate, quand il disait qu’il n’est pas moins sacrilège de blasphémer contre les philosophes que contre les dieux. Pour les dévots de la sagesse, la personne du sage devint sacrée. Mais les philosophes, expulsés d’Athènes par Démétrios, le furent aussi de la Macédoine par Lysimaque et de la Syrie par Antiochos. Les successeurs d’Alexandre, comme plus tard les empereurs romains, comprirent que la pensée libre est toujours l’ennemie du maître, frit-ce même sans le savoir, et quand elle parait le plus résignée.

La philosophie d’un temps n’est pas seulement dans ses philosophes ; elle est partout, et toute la vie’ de ce temps la réfléchit. Mais c’est dans les poètes qu’on peut étudier la vie elle-même, et dans le théâtre plus que partout ailleurs. Je ne parlerai que du théâtre[1].

On sait quel fut encore, au commencement du troisième siècle avant notre ère, l’éclat du théâtre d’Athènes, non plus dans la tragédie, épuisée alors, mais dams la comédie renouvelée : le nom de Ménandre brille entouré de bien d’autres noms, mais les œuvres de Ménandre et de tous les autres sont perdues. Cependant, outre les fragments qui se retrouvent épars de tous côtés, la comédie latine de Plaute et de Térence, qui se réduisait si souvent à une traduction, est là pour nous représenter jusqu’à un certain point la comédie grecque de cette époque. Elle était évidemment toute pleine de philosophie, non qu’elle ne raillât volontiers les philosophes ; la tradition le voulait, et elle s’en serait encore avisée quand elle n’aurait pas eu de tradition. Plus les philosophes étaient considérables, plus on était tenté de les plaisanter. Les Stoïques aux sourcils froncés sont ceux à qui on s’en prend de préférence ; on nous les montre qui courent de tous côtés après leur Sage idéal, qui leur échappe toujours comme un esclave fugitif. On assure qu’avec leur air d’austérité ils goûtent volontiers les bons morceaux et qu’ils s’y connaissent. Un Comique faisait parler une courtisane, qui avait eu tour à tour un militaire, un médecin, puis enfin un philosophe, avec une barbe, un capuchon et des arguments. Celui-là était le pire, car il ne payait pas ; et quand elle lui demandait de l’argent, il prononçait que l’argent n’était pas un bien. Elle disait : Mettons que c’est un mal, et débarrasse-t’en pour moi. Mais elle avait beau dire. — La philosophie était une mode ; la comédie a toujours raillé les modes. Tu sais, dit un père dans Térence, les jeunes gens ont toujours un goût et un engouement : ce sont les chiens, les chevaux, les philosophes. On s’amusait aussi aux dépens de l’école d’Épicure : un cuisinier prétend qu’il en possède toute la philosophie. Mais la comédie admire plutôt qu’elle ne se moque quand elle signale ce philosophe avec sa nouvelle philosophie, c’est-à-dire Zénon : Il enseigne à mourir de faim, et il en donne des leçons un pain sans plus, avec une figue et de l’eau à boire ; et qu’elle proteste que c’est là offenser les dieux et faire tort aux hommes, c’est-à-dire aux marchands de via et d’autres bonnes choses. C’est un ivrogne qui parle. Ailleurs, voici un esclave qui veut débaucher ses camarades et à qui on tâche de faire entendre raison. — Qu’est-ce que c’est, dit-il, que tu me rabâches ? Quand tu me cracherais par lambeaux l’Académie, le Lycée, la Stoa, tous les radotages des philosophes, il n’y a dans tout cela rien qui vaille. Buvons, buvons encore, et réjouissons-nous.

Comment la comédie ne serait-elle pas sympathique aux philosophes, quand elle-même philosophe à chaque instant ? La comédie d’Aristophane vivait de bouffonnerie et de politique, celle-ci vit de morale, d’observation et de sentiment. Ménandre est l’héritier d’Euripide ; il se plait comme lui aux moralités et il cherche dans les sermons des philosophes tout autre chose qu’un sujet de risée. La comédie nouvelle médite volontiers sur la misère et la fragilité de l’homme : Pauvres humains, qu’est-ce que de nous ?Les dieux jouent à la balle avec tous tant que nous sommes. Le néant de ce qui passe, la vanité des richesses en face de la mort ; la vie comparée à une fête de quelques jours qui ne laisse rien après elle, les biens d’ici-bas à une décoration de théâtre ; tout cela se prêchait à la comédie comme dans l’école. — Ne pleurons pas tant nos morts ; ils ne sont qu’en voyage et nous les rejoindrons bientôt. — Si tu veux te connaître et savoir ce que tu es, regarde les tombeaux quand tu te trouves sur un grand chemin (les tombeaux chez les anciens étaient placés le long des routes) : là sont les os et la poussière légère des rois, des tyrans, des grands esprits, de ceux qui se montraient fiers de leur naissance, de leur richesse, de leur renommée et de leur beauté. Et à tout cela le temps a manqué. Le lieu souterrain est le rendez-vous commun des mortels. Vois donc, et comprends par là le peu que tu es. — Celui qui est aimé des dieux meurt jeune.

Ces moralités n’étaient pas faites seulement pour nous rendre plus sages, mais pour nous rendre meilleurs. Dans une scène où un pauvre se défend avec défiance des avances d’un riche dont il redoute les mépris, celui-ci répond : Il n’y a de riches que les dieux ; à eux seuls conviennent ces mots de fortune et de grandeur ; pour noua, pauvres humains, nous portons en nous un faible souffle, comme du sel dans un flacon ; et dès que nous l’avons perdu, le mendiant et le richard sont taxés au même taux sur les bords de l’Achéron ; ce sont deux morts. Voici encore un pauvre à qui on demande : Comment cela va-t-il ? Et comme il répond : Très mal du côté de la fortune. — Ah ! dit le sage vieillard qui lui parle, si ton âme est en bon état, tu as tout ce qu’il faut pour vivre heureux. Et ailleurs : Que manque-t-il à celui-ci de tout ce qui s’appelle bien parmi les hommes ? Il est heureux dans ses parents, dans sa patrie ; il a de la naissance, des amis, des proches, de la fortune. Mais toutes ces choses ne valent que ce que vaut l’âme qui les possède. Ce sont des biens pour qui sait en profiter ; pour qui en use mal, ce sont des maux.

 

La morale des Comiques est quelquefois bien délicate, comme dans cette leçon d’un père à son fils : L’homme vraiment honnête est celui qui ne se trouve jamais assez honnête et assez vertueux ; celui qui est trop satisfait de soi n’est ni honnête ni vertueux. Par-dessus une bonne action il en faut mettre une autre, comme on met tuile sur tuile pour que la pluie n’entre pas. Être mécontent de soi-même est le vrai signe de la vertu. Passage qui prouve en outre que les anciens n’ignoraient pas comme on l’a dit l’humilité et ses mérites. La comédie ne recule pas devant l’expression des plus hauts sentiments. Un esclave et son maître, faits prisonniers ensemble, sont compagnons de captivité. Le premier se dévoue pour sauver l’autre, et il y réussit en risquant sa vie. Menacé en effet de la mort et des supplices, il fait une réponse qui est d’abord d’un homme de cœur, mais qui est aussi d’un philosophe : Après la mort, il n’y a plus pour moi aucun mal à redouter dans la mort même[2]. Quand je resterais en vie jusqu’à l’extrême vieillesse, ce que tu peux me faire souffrir ne sera jamais bien long. Et plus haut : Périr pour la vertu, ce n’est pas mourir. Il est vrai que l’esclave généreux qui parle ainsi se trouvera à la fin de la pièce être né libre ; mais ce dénouement, accepté sans doute par les spectateurs comme une juste récompense, n’ôtait rien à l’effet de cette situation et de cette vertu.

Je veux rappeler encore la pièce célèbre de Ménandre que nous connaissons par Térence, ce père qui se châtie lui-même pour avoir été dur envers son fils. Il est sans doute dans une situation toute particulière, et présente une exception plutôt qu’un exemple ; cependant ces scrupules, ce besoin de souffrir pour expier, et ce goût de pénitence, ne tiennent pas uniquement à la tendresse paternelle, mais montrent que la conscience devenait de jour en pur plus sensible et avait plus de peine à porter le poids d’une mauvaise action.

Comme la philosophie, la comédie proclamait l’égalité des hommes : Esclave ou non, il est fait de la même chair. — Qui est né pour le bien est bien né, ma mère, fût-il un nègre. C’est un Scythe, c’est un misérable ! Est-ce qu’Anarcharsis n’était pas un Scythe ? Paul dira plus fortement, dans la Lettre à ceux de Galatie : Il n’y a plus à distinguer parmi vous le Juif ni le Grec, l’esclave ni le libre, l’homme ni la femme : vous ne faites tous qu’un dans le Christ Jésus. Et la Lettre à ceux de Colosses rappellera encore mieux les formules grecques : Plus de Grec ni de Juif, de circoncis ni d’incirconcis, de Barbare, de Scythe, d’esclave ou de libre ; mais le Christ tout en tous. La comédie étale la misère de l’esclave de manière à le faire plaindre ; et en même temps elle ne craint pas de dire que, si l’esclave est mauvais, c’est précisément parce qu’il est esclave : Accorde-lui un peu de liberté, et il sera excellent tout de suite. Elle donne, sur la charité, et le précepte et l’exemple : Tu vois un pauvre nu et tu l’habilles ; mais, si tu le lui reproches, c’est comme si tu le déshabillais. Ailleurs, on voyait sur le théâtre deux jeunes filles qui ont fait naufrage ; elles ont réussi à gagner le bord ; elles demandent asile à la prêtresse d’une pauvre chapelle de Vénus en se jetant à ses pieds. — Donnez-moi la main, dit-elle ; relevez-vous ; il n’y a pas de femme plus compatissante que moi ; mais vous ne trouverez ici que pauvreté, jeunes filles ; j’ai peine à,vivre moi-même ; Vénus, que je sers, me nourrit à peine. Cependant je ferai tout ce que je pourrai faire. Et un peu plus loin, voici comme parlent ces femmes restées seules : Je n’ai jamais vu une vieille qui mérite mieux d’être bien traitée des dieux et des hommes. Quelle obligeance ! quelle bonne grâce ! quel accueil honnête et facile ? En nous voyant tremblantes, dénuées, mouillées, jetées sur la côte à demi mortes, comme elle nous a reçues ! Il semblait que nous fussions ses filles. Dans une aventure moderne, un curé de campagne ne ferait pas mieux ; et peut-être qu’une prêtresse, figure plus heureusement ici, pour recevoir ces jeunes filles, que ne ferait la gouvernante d’un curé.

Le fameux vers de Térence, que le théâtre de Rome saluait d’un unanime applaudissement : Je suis homme, aucun intérêt humain ne saurait m’être étranger, venait sans doute de Ménandre comme la pièce même où il se trouve. Quoiqu’il semble qu’un tel mot ait toujours pu sortir des entrailles de notre nature sans qu’une philosophie l’ait accouchée, comme disait Socrate, ce vers n’en marque pas moins le moment où l’humanité a acquis en philosophant une conscience plus nette d’elle-même. On lit de même ailleurs : Je suis un homme aussi bien que toi, et encore : Je suis un homme, tu es un homme ; Jupiter me garde de t’outrager !

Enfin la comédie parle aussi religion. Elle fait d’abord à la superstition une guerre incessante, d’accord avec la philosophie. Une pièce de Ménandre s’appelait le Superstitieux ; mais ce travers de l’esprit humain revenait souvent dans ses peintures. Voici un passage où parait pour la première fois le lieu commun repris par Montaigne, et d’après lui par Boileau, qui oppose la bête à l’homme comme plus heureuse et plus sage ; et on voit que ce paradoxe se fonde avant tout sur le misérable spectacle des superstitions humaines. L’âne est un pauvre animal, mais ce n’est pas lui qui se fuit du mal à lui-même ; il n’a à souffrir que ce que lui fait souffrir la nature. Mais nous autres !... nous sommes consternés si on éternue ; pour un mot de mauvais augure, nous nous emportons ; pour un songe, nous voilà saisis d’épouvante ; pour un hibou qui crie, nous tremblons. Ailleurs, dans une pièce intitulée la Prêtresse, on voyait une femme qui s’était adonnée aux superstitions de Phrygie et s’était faite prêtresse de la Mère des dieux ; quelqu’un lui disait : Un dieu, femme, ne guérit pas un homme par le ministère d’un autre homme : si un homme, avec ses cymbales, peut faire d’un dieu ce qu’il lui plait, celui qui a un tel pouvoir est plus grand que le dieu. Ce sont là, Rhodé, des expédients et des ressources inventées par des impudents qui se moquent du genre humain. Un Père de l’Église, Justin, s’armait contre le paganisme de ces belles et fortes paroles, sans penser qu’elles porteraient aussi bien témoignage un jour contre d’autres superstitions.

Le vers que j’ai souligné a un accent religieux, et il est vrai que la comédie a des maximes vraiment religieuses, mais d’une religion épurée, et ce qu’il serait permis d’appeler des traits de piété : Les dieux, sans doute, agréent un culte simple et qui conte peu. La preuve en est que, lors même qu’on sacrifie des hécatombes, après toutes les victimes, et pour finir, on leur offre encore de l’encens. C’est-à-dire que tout ce qui se paye si cher ne serait en soi-même qu’une dépens stérile, et c’est cet encens, qui est si peu de chose, qui plait aux dieux. — Il faut croire en Dieu et l’adorer sans le discuter. — Il est impie de vouloir comprendre celui qui ne veut pas être compris. — Il y a un Dieu, qui voit et entend ce que nous faisons : il agira avec toi selon que tu auras agi envers nous. — Des divinités, préposées ici-bas à ce ministère par le Dieu suprême, observent les actions des hommes, et prennent note de ce qu’à font de bien et de mal. Les méchants se trompent quand ils croient conjurer la justice divine par des offrandes et des victimes ; ils perdent leur argent et leur peine, car la prière des méchants n’est pas agréée là-haut. Que ceux donc qui vivent en honnêtes gens persévèrent, car ils s’en trouveront bien plus tard. — Chacun de nous a un génie qui lui est attaché dès sa naissance et qui le conduit dans la vie, comme le mystagogue conduit par la main l’initié. Disons, un bon génie, car il ne faut pas croire qu’il puisse en exister de mauvais. — Il y a une scène où, comme un père dit à son fils, qui va se marier, d’aller prier les dieux pour qu’ils bénissent ce mariage : Va, mon père, dit le fils, toi, va prier les dieux ; car comme tu vaux bien mieux que moi, je suis sûr qu’ils t’écouteront plus volontiers.

Un des préjugés les plus accrédités aujourd’hui encore est que si, chez les Grecs, on adorait et on craignait les dieux, on n’imaginait pas de les aimer, et que ce sentiment aurait paru trop familier à leur égard. Quand on rencontrait en propres termes l’amour de Dieu dans Sénèque, on s’écriait qu’il avait pris cela aux Chrétiens. Un demi-vers de Plaute, pris sans doute d’un original grec, suffisait pour prévenir l’erreur. Un esclave qui voit les transports amoureux de son jaune maître pour aine courtisane s’en scandalise, parce que cet amour est encore platonique : Qu’est-ce que c’est que d’aimer une femme que tu n’as pas touchée ? — Et le jeune homme répond : Et les dieux ! je les aime et je les crains, et je ne les touche pas. Plus ce passage est profane et plus la chose est dite en passant et avec indifférence, plus aussi nous sommes assurés que l’amour des dieux, loin d’être un sentiment inconnu, n’était pas même un sentiment rare, et qu’il n’y faut pas voir l’élan extraordinaire de quelque âme mystique, mais une sorte de banalité et de lieu commun en religion. Et ainsi c’est un trait de comédie qui se trouve décider pour nous cette question de théologie antique[3].

Notre comédie classique française, qui a emprunté bien des choses à la comédie grecque et latine, ne lui a rien pris de ces prédications. Tandis que celle-là était sacrée et donnait ses spectacles dans un temple, la nôtre, née et grandie parmi l’es anathèmes de l’Église, n’avait pas envie d’être dévote, et même elle ne l’aurait pas osé, car on aurait dit qu’elle profanait la sainteté de la religion. Au lieu que, sur le théâtre antique, on voit si -souvent des personnages parler de prières, de sacrifices et de toute espèce de dévotions, notre comédie ne se permettait pas de parler des choses, religieuses. Même dans le Don Juan de Molière, qui est en tout genre une pièce à part, le poète a reculé devant les termes sacres. Là où l’original espagnol faisait dire à la statue : On m’a pas besoin de lumière quand on est en état de grâce, il a dit seulement, quand on est conduit par le ciel. Mais outre que cette comédie là ne touche pas à la religion, elle s’abstient encore des moralités édifiantes qui ressemblent à ce qui se prêche. Il n’y a qu’une morale chez les anciens ; chez nos pères il y en avait deux, la morale mondaine et la morale religieuse ; et l’une ne devait pas empiéter sur l’autre. D’on cette singularité, que la comédie de Ménandre et de Philémon, ou de Plaute et de Térence, est plus chrétienne quelquefois, en pleines mœurs païennes, que celle du siècle de Louis XIV.

On ne profitait pas toujours de la morale du 00àtre : J’ai vu souvent, dit un personnage, les Comiques débiter de ces belles moralités auxquelles on applaudit... ; mais quand on s’en est retourné chacun chez soi, personne ne se conduit suivant ces leçons et ces exemples. Mais en cela même la comédie n’était pas dans une condition pire que le sermon.

Il est vrai qu’à côté de ces moralités elle a aussi des scènes et des discours tout contraires ; telle est la vie humaine qu’elle représente. D’ailleurs la nécessité d’amener le rire et la tradition de certaines gaietés, font que les hommes s’y peignent quelquefois pires qu’ils ne sont. Ainsi elle abonde en sarcasmes contre le mariage ; mais sur le même théâtre Athènes entendait aussi ces vers : Femmes, femmes ! rien au monde, ni l’or, ni la royauté, ni toutes les jouissances de la fortune ne sauraient donner ce bonheur suprême qu’un homme de bien goûte auprès d’une femme vertueuse, uni avec elle par la fidélité au devoir. De même, des licences telles que celles de la comédie de l’Eunuque n’empêchaient pas qu’on ne comprit le respect dû à la virginité, et la sainteté du lien nuptial ; et en voici un exemple qui me frappe. Dans le poème d’Apollonios, après que Jason a enlevé Médée, il s’abstient de la posséder ; et il était résolu de l’amener vierge, à travers les épreuves d’une navigation longue et périlleuse, jusque dans la maison de son père, si un événement n’avait précipité cette union. Une telle délicatesse n’est pas des temps héroïques, et c’est un véritable anachronisme de la part du poète alexandrin, mais qui témoigne de ce que les mœurs de son temps exigeaient d’un prince bien élevé et de sa princesse.

Le mouvement philosophique fut accompagné pendant cette période d’un mouvement scientifique considérable, mais qui n’a pas tenu pour la Grèce tout ce qu’il promettait. Là encore, l’esprit grec vivait sur les forces que lui avait faites la liberté ; mais il rencontra l’obstacle des servitudes religieuses, devenues plus lourdes par l’effet de la servitude politique. Déjà le Syracusain Hicétas, au rapport de Théophraste, avait expliqué que le ciel est immobile, et que la terre seule, tournant sur son axe avec une extrême rapidité, produit le mouvement apparent du ciel. Aristarque de Samos reprit la même thèse, et il enseignait aussi le mouvement de la terre sur son orbite ; mais l’imagination religieuse de Cléanthe fut blessée de cette hardiesse et la condamna. Sur ce point et sur plusieurs autres, la vérité fut dite ; mais elle ne put prévaloir et devenir populaire ; elle n’entra pas dans le trésor des connaissances de tous. On sait quelles énormes ignorances se perpétuèrent dans l’école d’Épicure ; et les Stoïques, en revanche, maintinrent obstinément la sphère unique d’Aristote. En général, la science demeura toujours chez les anciens unes curiosité réservée à quelques esprits, au lien de se répandre et d’éclairer le grand nombre.

Le zèle passionné et exclusif de la morale était chez les philosophes comme un autre préjugé religieux, qui ne fut pas moins contraire à la Science. Elle fut cultivée cependant par l’école péripatétique : Théophraste, par exemple, a été un digne disciple d’Aristote. Mais les écoles agissantes, et qui avaient surtout charge d’âmes, la déprécièrent. Tel qui ne repoussait pas les études savantes, les mettait au moins fort au-dessous de sa sagesse et les abandonnait dédaigneusement à des esprits inférieurs ; pareils, disait-on, aux prétendants de Pénélope, qui firent l’amour aux servantes parce qu’ils ne pouvaient avoir la maîtresse. Je crois qu’au fond, et sans le savoir eux-mêmes, les philosophes ne méprisaient pas tant la science qu’ils ne la craignaient, comme favorisant l’esprit de recherche et de doute. Ils faisaient comme firent plus tard les dévots.

La Critique cependant, qui se produisit aussi alors, étant plus accessible que la science du monde extérieur, eut, par cela même, une action plus générale. La religion ne put se soustraire entièrement à ses atteintes, ni l’empêcher d’éclairer ses origines. On les trouvait d’une part dans les mythes par lesquels l’imagination des anciens avait exprimé les divers aspects de la nature ; et c’est bien là, en effet, la haute et large source du polythéisme. On les cherchait aussi, et on les trouvait quelquefois dans l’histoire, dans des souvenirs d’hommes et d’événements réels transformés en légendes sacrées ; explication qui n’est vraie que pour quelques traditions secondaires, et qui n’atteint pas au fond et à l’essence même des religions. L’interprétation élevée des croyances populaires parla physique mythique fut, comme je l’ai dit, celle de la Stoa. L’autre, plus terre à terre, convenait au bon sens assez grossier de beaucoup des disciples d’Épicure. C’est celle qui fut développée par Evhémère de Messine, dans un livre dont la popularité fut immense, mais qui ne s’est pas conservé. Les dieux n’étaient, d’après lui, que des grands hommes ou des rois divinisés : tout le monde entendait cela sans peine, et les apothéoses d’Alexandre et de ses lieutenants rendaient la chose pour ainsi dire sensible à tous. L’esprit d’Evhémère domina dans la foule des indifférents et des indévots, et contribua à faire le vide dans la partie de l’âme où logeait la foi religieuse. Cependant, en critique non plus qu’en philosophie, nulle école n’osa aller jusqu’au bout ; et, soit qu’on vit dans Zeus et les autres dieux des symboles ou des hommes, on n’en continuait pas moins d’adorer et de sacrifier dans les temples. Mais le Christianisme profita de tout cela contre le polythéisme, et s’en servit pour faire table rase. Evhémère a fourni aux Pères de l’Église des arguments.

Pendant cette période de l’histoire où la philosophie est si riche et si puissante, l’Orient achevait de s’ouvrir aux Grecs. Quand des conquêtes merveilleuses eurent reculé tout à coup dans tous les sens les bornes du monde hellénique, on connut un nouveau monde qu’on n’avait fait qu’entrevoir, et particulièrement de nouvelles religions ; non plus seulement celles de l’Asie grecque, mais celle de la haute Asie. En Perse, on interrogea la religion des Mages. Théopompe, l’historien de Philippe, parlait dans son livre des deux dieux du bien et du mal (Oromaze et Arimane) qui se disputent la nature. Il expliquait comment ils doivent dominer chacun à son tour pendant trois mille ans ; pendant trois autres mille ans, ils se livreront combat et détruiront l’œuvre l’un de l’autre. A la fin, il n’y aura plus de mort et les hommes seront heureux ; ils ne mangeront plus et n’auront plus d’ombre. Voilà la première fois, ce semble, que ces idées s’introduisent dans le monde grec, où elles devaient faire une si grande fortune aux temps chrétiens. Bien avant Alexandre, on savait déjà que les Perses n’avaient ni statues ni temples et n’adoraient pas de dieux à forme humaine ; on dut être alors plus frappé encore de cette espèce de protestation contre l’idolâtrie hellénique : Ils ne connaissent, disait Dino, un autre historien de cette époque, d’autre manifestation des dieux que le feu et l’eau. En même temps, l’Assyrie se révélait aussi aux Grecs : elle leur apportait de nouveaux étonnements après ceux que leur avait donnés l’Egypte, et les étonnements pouvaient amener les réflexions.

S’il était certain qu’à cette même époque, sous. Antiochos Soter et Ptolémée Philadelphe, un prêtre de Babylone d’une part, de l’autre un prêtre d’Héliopolis en Égypte, Bérose et Manéthon, eussent livré aux Grecs, dans des livres écrits en grec (et absolument perdus aujourd’hui), toutes leurs traditions et leurs origines sacrées, ce serait un grand événement dans l’histoire des idées religieuses. Mais, quoique la chose semble universellement admise, je ne puis y croire. Je vois d’abord que ni Manéthon, ni Bérose en tant qu’historien (je mets à part le livre d’astronomie ou d’astrologie qui portait ce nom), ne sont cités par aucun écrivain antérieur à Joseph ; et je ne puis comprendre que Diodore surtout, qui est un Grec, qui a fait une Histoire universelle, et qui y parle longuement des antiquités de l’Égypte et de l’Assyrie, n’ait pas nommé une seule fois des maîtres d’une telle autorité. Je ni étonne que de pareilles révélations aient eu si peu de retentissement. J’aimerais donc mieux croire que ces livres étaient des œuvres grecques, composées peut-être vers le temps d’Auguste ou de Néron avec des documents empruntés à Babylone et à l’Égypte, et attribuées, pour les recommander davantage, à des prêtres du pays, et à des prêtres contemporains du règne brillant du premier des Ptolémées[4].

La création d’Alexandrie, qui devint le siége d’une royauté grecque en Égypte, est un événement considérable. Ce fut un centre nouveau de civilisation et de culture littéraire. C’est là que fut établi ce fameux Muséon, espèce de Collège Royal de l’antiquité. Cependant les Boëtes illustres : d’Alexandrie, Callimaque, Théocrite, Apollonios, ne paraissent pas s’être beaucoup intéressés à l’Égypte, qui les, entourait ; car elle n’a laissé, dans les vers qui nous restent d’eux presque aucune trace. Mais la curiosité ne pouvait manquer de s’éveiller. Des Grecs établis à Thèbes écrivirent, sas doute d’après les communications des prêtres, l’histoire ou la description de ce pays si étonnant. Hécatée d’Abdère, par exemple, fit connaître les symboles sacrés du scarabée et de l’épervier et les doctrines cachées sous ces symboles ; il décrivit la nécropole de Thèbes, avec les peintures qui la décoraient. D’ailleurs ; au-dessous des régions intellectuelles où se forme la littérature, bien des idées durent s’infiltrer dans bien des esprits, par un commerce de tous les jours avec les religions de l’Égypte : Les dieux grecs, en s’approchant des vieilles divinités égyptiennes, participèrent à la majesté redoutable dont elles étaient revêtues, et qui ne permettait pas qu’on le prit légèrement avec elles. On lit dans une Inscription grecque du milieu du second siècle avant notre ère : Chnubie, qui est aussi Ammon ; Satis, qui est aussi Héra ; Anucis, qui est aussi Hestia ; Petempamentès, qui est aussi Dionysos ; Petensitis, qui est aussi Cronos ; Petensenès, qui est aussi Hermès. Ces noms égyptiens, contemporains du monde pour ainsi dire, et qui ne se lisaient que dans des hiéroglyphes solennels, relevaient les : créations moins sévères, de l’imagination, des poètes grecs. Les âmes pieuses durent prendre de bonne heure en Égypte des habitudes nouvelles de vénération et de soumission. Ili semble que dans les Hymnes de Callimaque les dieux grecs eux-mêmes sont devenus plus sévères et plus augustes. La royauté aussi fut plus majestueuse dans la personne de ces rois, associés dans les Inscriptions aux plus grands dieux du pays, héritiers de dynasties sacrées qui se perdaient dans la nuit des temps, et qui avaient laissé sur le sol des monuments indestructibles. L’apothéose en Égypte fut plus imposante que dans la Grèce. Callimaque s’écrie quelque part : Il est dangereux de lutter contre les dieux. Celui qui s’élève coutre les dieux, qu’il s’élève contre mon roi. Celui qui s’élève contre mon roi, qu’il s’élève contre Apollon. C’est déjà la religion monarchique du temps des Césars ou du temps de Louis XIV. Une suite d’écritures sur papyrus qu’un hasard nous a conservées, et qui sont du milieu du second siècle avant notre ère, nous fait pénétrer dans l’intérieur sacré du Sérapéon ou Sarapéon de Memphis. Un Macédonien, aux affaires de qui se rapportent toutes ces écritures, y vivait enfermé, comme s’il eût été Égyptien de naissance, en qualité de servant du dieu Sarapis. C’est un reclus, et cette espèce de réclusion, sur laquelle nous avons d’ailleurs d’autres témoignages, est comme une profession sainte. Ces cloîtres ne sortaient jamais de leur cloître, et ne pouvaient parler aux profanes (et aux rois mêmes) que par un guichet ; ils pratiquaient diverses sortes de mortifications. Voilà un des spectacles que l’Égypte offrait aux yeux des Hellènes[5]. Quand des Grecs entraient ainsi jusqu’au fond du sanctuaire de Memphis, et s’y faisaient les serviteurs et les interprètes des dieux indigènes, comment la population hellénique n’aurait-t-elle pas laissé pénétrer en elle quelque chose de l’esprit de cette religion si vénérée Y Ceux que ne défendait pas l’incrédulité d’Épicure durent se familiariser de plus en plus avec les secrets de la mort et les espérances ou les terreurs d’une autre vie. Au-dessus du culte des bêtes sacrées, qui révoltait les critiques, mais qui avait pour l’imagination l’attrait du mystère ; au-dessus d’une mythologie à la fois sombre et bizarre, les écritures saintes conservaient la tradition d’une religion de la nature, éternelle, une et immense, laquelle s’accordait merveilleusement avec les idées que la philosophie répandait alors de plus en plus sur le dieu suprême. Quant au caractère moral de ces croyances, elles ne respiraient pas seulement l’austérité, mais la charité, deux choses qui s’associent admirablement l’une à l’autre. Le fameux Livre des Morts fait parler ainsi le mort qui demande son salut aux dieux des enfers : Je me suis attaché Dieu par mon amour ; j’ai donné du pain à celui qui avait faim, de l’eau à celui qui avait soif, des vêtements à celui qui était nu ; j’ai donné un lieu d’asile à l’abandonné. Pouvons-nous douter que tout cela n’eût son action sur les âmes mêmes qui avaient le moins conscience de ces influences[6] ?

 

Les promenades triomphantes des Grecs à travers l’Asie les conduisirent jusque dans l’Inde. Elle leur était toute nouvelle : Ctésias, un siècle auparavant, n’en avait parlé, pendant son séjour en Perse, que par ouï-dire. Mais Aristobule, Néarque, Onésicrite y suivirent Alexandre ; un peu plus tard, Mégasthène fut envoyé par Séleucos en ambassade vers un roi indien qu’il appelle Sandracottos. Après lui, Daïmaque alla de même chez le fils de Sandracottos, Allitrochadès. En pénétrant dans l’Inde, les Grecs ne paraissent pas y avoir reconnu les sources de leur religion et de leur poésie primitive ; mais ils furent frappés du moins d’y retrouver les origines du culte plus récent de leur Dionysos ou Bacchos. Ils reconnurent les bacchante, leurs peaux de panthères, leurs tambours et leurs cymbales ; ils allèrent jusqu’à remarquer que Mérou, la montagne sacrée, par la ressemblance de son nom avec le mot grec Méros, qui signifie cuisse, avait donné lieu à la fable qui faisait naître Bacchos de la cuisse de Zeus. Des observations semblables auraient pu les conduire bien avant dans les voies de la critique, particulièrement en ce qui touche l’histoire religieuse ; mais la critique, comme toutes les autres puissances de l’esprit, n’a fait que diminuer à partir de cette époque, dans l’affaiblissement général qui suivit la triste grandeur d’Alexandre.

La constitution du brahmanisme frappa vivement les Grecs ; ils signalèrent dans leurs relations l’existence des castes ; ils firent connaître surtout la vie des Brahmes eux-mêmes, qu’ils représentent comme une famille de sophistes ou de sages. Ils décrivent leur long noviciat, leurs abstinences, leurs austérités de toute espèce, la sévère discipline à laquelle ils soumettent leurs élèves ; ils les montrent prêchant que cette vie n’est qu’un temps de gestation, et que la mort est l’accouchement par lequel on entre dans une vie heureuse. Les Brahmes croyaient à l’immortalité, et imaginaient l’autre monde à peu près comme l’avait imaginé Platon, avec des jugements, des récompenses et des peines. Ils adoraient un dieu suprême qui était le dieu de la Pluie ; ils adoraient aussi le Gange. Mégasthène distingue d’aveu les Brachmanes ceux qu’il appelle Garmanes[7] : ceux-là demeurent dans les montagnes, entièrement solitaires, se nourrissant d’herbes et de fruits sauvages ; le roi les envoie consulter ; ils n’ont rien à eux, ils vont quêtant et demandant l’hospitalité ; on les accueille partout et on leur donne du riz et du pain ; on répand l’huile de sésame sur leur tête. Ils s’exercent à tous les genres d’épreuves ; ils demeurent immobiles dans la même attitude pendant une journée entière. L’un reste couché sur le dos sous un soleil torride ou bien sous une lourde pluie ; un autre demeure debout sur un pied, portant dans les mains une poutre, et sans autre repos pendant tout un jour que de changer de pied.

Onésicrite avait été envoyé par Alexandre auprès d’une espèce de collège de ces sages de l’Inde. Ils lui avaient expliqué leurs doctrines dans une conférence, autant du moins qu’ils pouvaient le faire, disaient-ils, par des interprètes incapables de comprendre d’aussi hautes pensées. C’était une eau pure recueillie à travers de la fange. Il y avait eu aux temps antiques un âge de félicité universelle ; mais les hommes s’étant corrompus, le dieu suprême les avait condamnés à la peine. Aujourd’hui, disaient-ils, il n’y a plus qu’insolence et injustice, et le présent annonce assez que ce monde est près de disparaître. Ils faisaient également fi eu plaisir et de la douleur. Ils demandèrent si les Grecs avaient aussi une sagesse ; Onésicrite leur nomma Pythagore, qui défendait comme eux de manger la chair des animaux, puis Socrate et enfin Diogène, dont lui-même avait reçu des leçons ; et ils trouvèrent qu’il ne manquait à ces philosophes que de vivre comme eux selon la pure nature.

On racontait qu’un de ces Brahmanes, qu’on nomme Mandanès, comme on le pressait de se rendre auprès d’Alexandre, fils du dieu suprême, et qu’on cherchait à le déterminer, soit en lui faisant espérer de beaux présents, soit en le menaçant de la colère du maître, répondit que celui qui ne commandait qu’à une si petite portion de la terre ne pouvait être le fils du dieu du ciel ; qu’il ne se souciait pas de ses présents, la terre de l’Inde suffisant à le nourrir, et encore moins de ses menaces, puisque la mort lui ferait échanger un corps délabré par la vieillesse contre une vie plus heureuse et plus pure. Peut-être qu’on a imaginé ces sommations et cette réponse, et que quelque Grec mécontent à prêté aux sages de l’Inde les libertés secrètes de ses pensées. Mais il est certain que ceux-ci manifestaient de toutes les manières le mépris de la moi t ; ils trouvaient humiliant de mourir de maladie, et, pour échapper à cette humiliation, plusieurs se tuaient, soit en se jetant sur une arme, ou en se précipitant, ou par la corde, ou par le feu. L’un d’eux, que les Grecs appellent Calanos, donna un spectacle dont l’impression fut profonde. Il sortit volontairement de la vie en se faisant brûler vif, à soixante-treize ans, en présence de l’armée d’Alexandre.

Les historiens grecs n’ont pas manqué de consigner que les femmes aussi se brûlaient vives sur le bûcher de leurs maris, qu’elles le faisaient de bon cœur, et que celles qui n’avaient pas ce courage étaient déshonorées. Quand on se souvient que près de deux siècles auparavant, en Sicile, le Grec Gélon, en traitant avec les Carthaginois, avait stipulé qu’ils n’immoleraient plus à leurs dieux des victimes humaines, on voudrait trouver un traité semblable dans l’histoire d’Alexandre ou dans celle de Séleucos.

Il est certain que les Grecs connurent plus tard le bouddhisme : le nom de Bouddha est dans Clément d’Alexandrie. On se demande s’ils ne l’ont pas connu déjà à l’époque même d’Alexandre, époque postérieure de deux cent cinquante ans à celle où on place la mort du Bouddha Chakiamouni ; et si cette distinction qu’ils ont faite des Brachmanes et des Garmanes n’est pas air fond celle des Brahmes et des solitaires bouddhistes. Je laisse à d’autres à décider la question.

Les Grecs n’ont pas connu la littérature de l’Inde. Mégasthène a même dit que ces peuples ne connaissaient pas l’écriture et que leurs traditions ne se transmettaient que par la mémoire. Cette erreur vient sans doute de ce que les livres sacrés étaient tenus cachés par les Brahmes, et qu’ils en dérobaient le mystère aux étrangers. Mais, après tant de siècles, les écritures de l’Inde sont enfin arrivées à la connaissance de l’Occident ; nous lisons aujourd’hui, outre les Védas, témoins d’une antiquité bien plus reculée, toute une littérature brahmanique, dont la date demeure indéterminée, mais où nous surprenons encore vivante l’Inde telle que l’ont vue les compagnons d’Alexandre.

Voici le portrait d’un solitaire :

Ravi en explorant cette belle forêt. Ardjouna se livra à de rudes austérités. Brillant d’une splendeur terrible, couvert d’un vêtement d’herbe, muni du bâton et de la peau de gazelle, il se nourrissait de feuilles sèches tombées à terre. De trois nuits en trois nuits, pendant un mois, il mangea des fruits ; il passa le second mois en mettant le double d’intervalle ; il passa le troisième mois en ne prenant de la nourriture que tous les quinze jours ; et le quatrième mois enfin étant venu, le fils de Pandou aux grands bras avait l’air pour nourriture. Les bras levés en haut, il se tenait sans appui debout sur la pointe du pouce de ses pieds[8]. Et ailleurs : Ascète énergique, il se macéra sur le mont Gaukarna dans une rigide pénitence : se tenant les bras toujours levés en l’air, se dévouant l’été aux ardeurs suffocantes de cinq feux, couchant l’hiver dans l’eau, sans abri dans la saison humide contre les nuées pluvieuses, n’ayant que des feuilles arrachées pour seule nourriture, il tenait en bride son âme, il serrait le frein à sa concupiscence[9].

Voici les divers âges du monde, depuis la félicité suprême jusqu’aux misères qui annoncent la prochaine destruction :

L’âge Krita, mon enfant, était celui on régnait la vertu éternelle... Il n’y eut, toute la durée de cette youga, ni maladie ni perte de sens ; il n’y avait alors ni malédiction, ni pleurs, ni orgueil, ni aversion, ni guerre, combien moins la paresse ! ni haine, ni improbité, ni crainte, ni même souci, ni jalousie, ni envie... Puis vient un second, puis un troisième âge, puis enfin l’âge Kali, qui est le dernier : Le devoir, la cérémonie, le sacrifice et la conduite suivant les Védas s’éteignent. On voit circuler dans le monde les calamités des temps, les maladies, la paresse, les péchés, la colère et sa suite, les soucis, la crainte et la famine. Ces temps arrivés, la vertu périt de nouveau. La vertu n’étant plus, le monde périt à son tour ; avec le monde expiré meurent encore les puissances divines qui donnent le mouvement au monde... Tel est cet âge nommé Kali, qui a commencé il n’y a pas longtemps[10].

Voici les devoirs du novice envers son maître (son gourou) :

Qu’il en reçoive ou non l’ordre de son instituteur, le novice doit s’appliquer avec zèle à l’étude et chercher à satisfaire son vénérable maître. Maîtrisant son corps, sa voix, ses organes des sens et son esprit, qu’il se tienne les mains jointes, les yeux fixés sur son directeur. Qu’il ait toujours la main découverte, un maintien décent, un vêtement convenable ; et, lorsqu’il reçoit l’invitation de s’asseoir, qu’il s’asseye en face de son père spirituel. Que sa nourriture, ses habits et sa parure soient toujours très chétifs en présence de son directeur ; il doit se lever avant lui et rentrer après lui. Il ne doit répondre aux ordres de son père spirituel ou s’entretenir avec lui, ni étant couché, ni étant assis, ni en mangeant, ni de loin, ni en regardant d’un autre côté. Qu’il le fasse debout, lorsque son directeur est assis ; en l’abordant, quand il est arrêté ; en allant à sa rencontre, s’il marche ; en courant derrière lui, lorsqu’il court ; en allant se placer en face de lui, s’il détourne la tète ; en marchant vers lui, lorsqu’il est éloigné ; en s’inclinant, s’il est couché ou arrêté près de lui[11], etc.

La mort n’est rien, c’est une apparence : Les sages ne pleurent ni les vivants ni les morts... Ces corps qui finissent procèdent d’une âme éternelle, indestructible, immuable... Celui qui croit qu’elle tue ou qu’on la tue se trompe : elle ne tue pas, elle n’est pas tuée ; elle ne naît, elle ne meurt jamais : elle n’est pas née jadis, elle ne doit pas renaître. Sans naissance, sans fin, éternelle, antique... comme l’on quitte des vêtements usés pour en prendre de nouveaux, ainsi l’âme quitte les corps usés pour revêtir de nouveaux corps ;... inaccessible aux coups et aux brûlures, à l’humidité et à la sècheresse, éternelle, répandue en tous lieux, immobile, inébranlable, invisible, ineffable, immuable, voilà ses attributs. Puisque tu la sais telle, ne la pleure donc pas[12].

Tout est donc indifférent : Voilà deux hommes. Si le premier me casse un bras et que le second m’arrose l’autre bras de santal, je ne penserai pas du bien de celui-ci, du mal de celui-là. Sans amour et sans haine pour la vie ou la mort, je ne ferai jamais rien comme si je voulais vivre ou comme si je voulais mourir. Toutes les choses quelconques pour le bien-être dans la vie, qu’un homme peut faire, n’auront à mes yeux que la valeur d’un clin d’œil, ou moins[13].

Encore une fois, les Grecs ne lisaient pas ces paroles, mais ils en recueillaient l’impression dans les discours de ces sages de l’Inde ou dans le spectacle de leur vie ; rien de tout cela sans doute ne se perdait absolument, et quelque chose de ces sentiments et de ces idées entrait, pour ainsi dire, dans la circulation de l’esprit humain. L’action s’en faisait sentir sur certaines âmes, mais quelle était-elle Y J’imagine que, chez les uns, la pensée devenait plus haute et plus large ; cette diversité des opinions humaines, en les éclairant, achevait de les affranchir. D’autres, au lieu de s’éclairer, s’exaltaient davantage, et préparaient les générations dont l’esprit mystique et ascétique de l’Orient devait faire sa proie.

 

Mais l’événement peut-être le plus considérable de ces temps dans l’ordre des pensées religieuses, c’est la découverte que les Grecs firent alors des Juifs. Ils les avaient confondus longtemps sous les noms de Phéniciens et Syriens de Palestine. Ce n’est qu’après Alexandre qu’ils les virent d’assez près pour les connaître véritablement. Joseph cite un Dialogue de Cléarque, philosophe péripatétique (mais de quelle date ?), où Aristote lui-même, en conversant avec ses amis, produit le témoignage d’un Juif demi-Grec et philosophe, avec qui il s’était entretenu. Je crois volontiers ce Dialogue authentique, mais je ne le prends que comme une fiction, où Cléarque met dans la bouche du maître, pour les mieux recommander, des nouveautés qui l’intéressaient lui-même ; rien ne fait croire qu’Aristote ait connu les Juifs. C’est l’Égypte surtout qui les fit connaître. Sujets mécontents des rois de Perse, ils avaient bien accueilli la royauté macédonienne et en avaient été d’abord bien traités. Ils avaient établi dans la ville d’Alexandrie une colonie considérable. C’est là qu’ils entrèrent en commerce avec les Grecs et qu’ils apprirent leur langue, dans le double intérêt de leurs affaires et de leur foi religieuse. Il y eut désormais une Judée hellénique à Alexandrie. Les Grecs, avant de s’occuper directement des Juifs, les rencontrèrent dans cette histoire de l’Égypte, où les Juifs eux-mêmes retrouvaient leurs origines. Aussi, tandis que l’historien Hiéronyme de Cardie, qui avait été pourtant gouverneur de la Syrie pour le compte d’Antigone, n’avait fait encore nulle part aucune mention des Juifs, au contraire Hécatée d’Abdère racontait dans ses livres sur l’Égypte comment. les Égyptiens, à l’occasion d’une épidémie qui ravageait leur pays, en ayant chassé tous les étrangers, il en sortit d’une part des colonies qui peuplèrent la Grèce, et d’autre part une émigration qui, sous la conduite de Mosès, se fixa dans la terre qui fut depuis la Judée et qui était alors déserte. Et vers la fin du IIIe siècle avant notre ère, Hermippe écrivait dans sa Vie de Pythagore que celui-ci avait emprunté aux Juifs et aux Thraces une partie de ses doctrines. Enfin c’est à Alexandrie, et en ce temps-là, que les Juifs eux-mêmes traduisirent en grec leurs propres livres. On rapporte encore au règne si littéraire de Ptolémée Philadelphe cette traduction, qu’une fable pieuse a fait appeler la version des Soixante-dix ou des Septante. Quoi qu’il en soit, car on n’a’ là-dessus aucun renseignement précis, c’est par cette traduction seulement que la propagande juive est devenue possible parmi ces Grecs, chez qui elle devait être si féconde.

Mais on se tromperait beaucoup si on s’imaginait que les Grecs lettrés ont lu la Bible dès que la Bible a été traduite en grec. La vérité est au contraire que jusqu’aux temps des Pères de l’Église, il n’y a pas un écrivain profane, Grec ou Latin, qui semble avoir seulement jeté les yeux sur les livres juifs. Cela tenait à la fois aux habitudes des Juifs et à celles des Grecs.

Les Juifs avaient en même temps l’esprit de prosélytisme et l’esprit de jalousie et d’isolement. Ils croyaient que les livres saints ne devaient pas être exposés aux profanes, et ils les cachaient. Ils ne les faisaient lire qu’à ceux qu’ils avaient déjà gagnés et initiés à leur croyance. La Bible grecque n’était faite que pour les Juifs qui parlaient grec. Quant aux Grecs eux-mêmes, leur esprit si curieux par d’autres côtés ne l’était pas assez pour ce qui regardait les Barbares. Plutarque, venu si longtemps après, et qui a tant écrit sur les Romains, ne s’était pas avisé d’apprendre le latin, dans un temps où le latin avait déjà une si riche littérature. Si les Grecs dédaignaient ainsi la langue des maîtres du monde, comment se seraient-ils souciés d’autres ? Ils n’apprirent jamais, bien malheureusement pour nous, ni l’égyptien, ni l’assyrien, ni le perse, ni le punique ; ils pensaient encore bien moins à apprendre l’hébreu. Quand les livres hébreux furent traduits, il semble qu’ils ne les connurent pas davantage. Sans doute, un désir avide de savoir serait bien venu à bout de percer le mystère dont les Juifs enveloppaient leurs textes sacrés ; mais c’est ce désir qui manquait. On reproche quelquefois à l’esprit français d’être trop purement littéraire, et si sensible à l’art et au talent qu’il ne s’intéresse pas à la vérité toute sèche et à la critique exacte. L’esprit grec méritait bien autrement ce reproche ; et cette disposition naturelle des Grecs était augmentée par leur état de sujétion. Quand on est réduit au métier de serviteur et de courtisan, on ne se met pas en peine d’aller au fond des choses ; on craint même d’être trop clairvoyant, trop net, trop précis. On emploie plutôt son temps et son esprit à trouver des phrases et des tours qui fassent plaisir à ceux à qui on a affaire. Pour les Grecs donc, comme aussi pour les Latins leurs élèves, ce qui n’était pas finement raisonné ou heureusement dit était comme n’existant pas ; ils n’avaient de goût qu’à la dialectique et à la rhétorique. Et en ce genre, où auraient-ils pu trouver quelque chose qui entrât en comparaison avec ce qu’ils produisaient eux-mêmes ? Ils ne regardaient donc pas du côté des Barbares ; et la Bible n’aurait jamais été mise en grec s’il avait fallu attendre pour qu’elle le fût que leur curiosité historique fût éveillée. Cette traduction fut l’œuvre du zèle religieux ; elle vint des croyants et ne s’adressa qu’aux croyants. Elle fit qu’il y eut des judaïsants hors de la race israélite, et qu’il y en eut de plus en plus. Mais pendant bien longtemps encore il ne s’en trouva que dans le vulgaire, et pendant bien longtemps encore les idées et les traditions juives ne montèrent pas jusqu’à cette couche supérieure des esprits où elles auraient pu s’épanouir dans des œuvres littéraires.

 

Avant de quitter cette période de l’histoire, je veux appeler encore une fois l’attention de ceux qui me lisent sur la considération toujours affligeante, mais bien instructive, des vides immenses qui se rencontrent dans l’étude de l’antiquité. Des cent cinquante ans qui s’écoulèrent entre la bataille d’Ipsos et la réduction de la Grèce en province romaine, que nous reste-t-il en fait de livres ? Quelques poètes, parmi lesquels Théocrite est le seul original, et le petit livre des Caractères de Théophraste. On a vu pourtant assez, je l’espère, combien ce temps a été riche d’idées nouvelles et rempli de ces événements qui sont aussi des révélations ; mais par où ai-je pu le faire voir, sinon par des témoignages et des fragments, et sans pouvoir jamais citer un seul livre ? Pas un historien de cette époque ne subsiste. Nous ne savons rien de l’histoire de Philippe, de celle d’Alexandre, de celle des affaires de la Grèce sous ses successeurs, ou de l’Asie, que par les écrivains postérieurs qui les ont écrites de seconde ou de troisième main. Nous ne pouvons nous mettre en présence d’un contemporain, et surprendre en lui l’impression ton te vive des choses qu’il a vues. Le théâtre, autre témoin, est perdu tout entier comme l’histoire. Quant à la philosophie, il s’est passé deux cent cinquante ans entre la mort d’Aristote et la jeunesse de Cicéron : eh bien ! de ces deux cent cinquante ans de travail philosophique, il ne reste que quelques pages succinctes et sèches des catéchismes d’Épicure. Rien des livres où Épicure lui-même développait ses pensées ; rien de ceux des autres philosophes. Les plus grands, Théophraste, Zénon, Cléanthe, Chrysippe, Ménippe, Crantor, Dicéarque, Arcésilas, Carnéade, Panétios (j’en nomme dix, et il en faudrait nommer cent), ne sont pour nous que des noms. De là des méprises comme celle de madame de Staël, qui écrivait par exemple : Le code des devoirs est présenté par Cicéron avec plus d’ensemble, plus de clarté, plus de force que dans aucun autre ouvrage précédent. Qu’a-t-elle voulu dire ? Si elle remonte jusqu’à Aristote, ses ouvrages n’ont rien d’analogue au livre de Cicéron et ne peuvent même être comparés à celui-ci ; mais le livre de Cicéron était fait d’après des livres grecs, qui ont entièrement disparu et que personne, par conséquent, ne peut juger. C’est seulement parce que tant de choses sont perdues, que rechercher les origines des idées chrétiennes est aujourd’hui un travail pour la critique. Si tous ces livres subsistaient, on verrait la doctrine chrétienne se faire en quelque sorte, jour par jour, et personne ne s’aviserait de demander d’où elle est venue. Je ne veux pas dire que l’avènement du Christianisme n’ait pas eu un caractère soudain, et que le monde n’ait pas alors été surpris ; mais c’est comme il l’a été par la Réforme ou parla Révolution française. Toute révolution naturelle (et il n’y en a pas d’autres) est aussi logiquement préparée dans ses causes que suite et surprenante dans ses effets. Nous nous rendons compte très facilement de ce qui a amené Luther ou la République de 1792 ; nous nous expliquerions tout aussi aisément l’avènement du Christianisme si les deux siècles qui ont précédé celui qui aboutit à l’ère chrétienne n’étaient si mal éclairés pour nous.

Je reprends la suite de l’histoire. Comment la Grèce, qui semblait morte sous la Macédoine trois cents ans avant notre ère, eut-elle encore à mourir, cent cinquante ans après, sous les Romains ? C’est qu’à la place des grandes cités abattues, il paraît alors sur la scène des peuples qui jusque-là restaient dans l’ombre, et qui renouvellent le spectacle. La confédération achéenne fait revivre la Grèce et sa liberté ; elle communique même aux cités qui restent en dehors quelque chose de la vie qui est en elle. Si elle avait pu rassembler dans son sein tous les Hellènes, ils auraient vécu. Mais outre que la Grèce et la Macédoine se tiennent en échec l’une l’autre, les Grecs mêmes achèvent de s’user et de s’anéantir par leurs divisions. Cependant Rome approchait. Quand moururent Épicure et Zénon, les Romains avaient déjà mis le pied sur une terre grecque, la Grèce d’Italie. Maîtres de l’Italie, ils passèrent dans la Sicile, terre grecque encore, où Rome rencontra Carthage ; ils l’avaient conquise avant la fin de la grande guerre d’Hannibal. Déjà, avant cette guerre, ils s’étaient montrés aux peuples de la Grèce propre comme ils se montraient partout pour la première fois, sous la figure de protecteurs ; ils les avaient défendus et vengés des Barbares de l’Illyrie. Dès ce moment, on sut qu’il fallait compter avec eux ; tous les yeux furent attachés, comme dit Polybe, sur le nuage qui se formait du côté de l’occident. Quatre ans après la défaite d’Hannibal à Zama, ils battaient le roi de Macédoine à Cynocéphales, et déclaraient la Grèce libre. Quarante ans plus tard, la Macédoine et la Grèce étaient réduites en même temps l’une que l’autre en provinces romaines (vers 150 avant notre ère.)

Diodore écrit, plus de cent ans après cette catastrophe, qu’il ne peut la retracer sans pleurer. Il répète, d’après Polybe, que les Carthaginois, dont la république tomba en même temps que la Grèce, ont été moins malheureux que les Grecs, parce qu’ils périrent avec Carthage, tandis que les Grecs vécurent pour sentir toutes leurs misères et pour regretter la liberté perdue sans retour. Du moins, ils avaient lutté jusqu’au bout : ils eurent encore au dernier moment des patriotes et des braves : et la ligue achéenne a mérité que, le jour où la Grèce devint une province romaine, ç ‘ait été sous le nom d’Achaïe.

Rien de plus désolant d’ailleurs que le tableau de l’histoire grecque pendant le siècle qui se termine à cet événement et qui l’amène. Chaque ville est en proie aux révolutions. De petites tyrannies poussent de tous côtés, comme autant de rejetons de la tyrannie macédonienne ; petites par le champ où elles s’exercent, mais remplissant ce champ étroit de toute espèce d’indignités et d’horreurs. Les cités grecques se tuent les unes aux autres leurs derniers soldats et leurs derniers grands hommes. Mantinée est saccagée, et tous ses habitants tués ou vendus : Philopœmen boit la ciguë ; ce sont des Grecs qui font tout cela. Polybe lui-même, qui semblerait devoir être un sage, cède quelquefois aux plus mauvaises passions. II a par moments la dureté impitoyable qu’ont volontiers ceux qui se sentent condamnés à périr, et qui se vengent par le mal qu’ils font de celui qu’ils souffrent. Les Hellènes appellent chacun à leur tour le Macédonien ou le Romain contre leurs frères. La Grèce n’a plus ni armées, ni marine, ni travail, ni argent, car elle n’a plus d’hommes. L’âme s’est retirée. Polybe trous peint la Béotie qui, après un dernier effort, s’abandonne et se couche en quelque sorte pour mourir. Ils ne voulurent plus, dit-il, être de rien ; ils ne pensèrent plus qu’à boire et à manger, jusqu’à ce qu’ils finissent par s’éteindre. Les dettes n’étaient plus payées ; les juges ne siégeaient même plus pour en connaître, et cela dura vingt-cinq ans. Les magistrats distribuaient aux pauvres les revenus publics. Les riches sans enfants, au lieu de laisser leur fortune à leurs parents, la léguaient à tous leurs amis pour la dépenser entre eux en repas communs. Ceux mêmes qui avaient des enfants détournaient à cet emploi une grande partie de leur bien. Il y avait ainsi quelquefois pour un mois plus de soupers dont les fonds étaient faits, qu’il n’y avait de jours dans le mois. Ailleurs, Polybe parle de toute la Grèce qui périt par la dépopulation. On ne se marie plus, et on n’élève que le moins possible les enfants nés hors du mariage, de peur qu’ils ne soient pauvres : les maisons se vident, et après les maisons, les cités.

Polybe parait s’en prendre de tout le mal à l’esprit de l’école d’Épicure ; et en effet c’est cet esprit qu’on reconnaît dans cet éloignement de l’action, dans ces repas d’amis, institués par des morts, dans ces aumônes publiques, dans ce goût du célibat. Cependant, dire qu’Épicure et les siens ont perdu la Grèce serait chercher la cause dans l’effet : c’est parce que la Grèce était perdue qu’ils ont senti et pensé ainsi. Mais, si on se reporte à des doctrines plus hautes et plus fières, n’est-on pas déconcerté de voir le peu qu’elles ont produit ? Quoi ! ce sont là les générations que ces grandes philosophies ont formées ! quoi ! après les leçons d’un Socrate, d’un Platon et d’un Zénon, voilà ce qu’ont été les hommes ! Il faut nous accoutumer à ces surprises. Plus tard, nous serons forcés de dire aussi : Quoi ? voilà ce que le monde est devenu à la suite des leçons du Christianisme !

En effet, quels plus tristes temps que ceux des Pères de l’Église ! Du moment où le Christianisme commence à compter, tout se précipite par une décadence rapide, incessante, irréparable. C’est de son triomphe que date l’empire byzantin, dont le seul nom représente toute espèce d’abjection et de misère, et dont l’histoire est également insupportable par la répugnance qu’inspire le fond et par la barbarie dont la forme même est empreinte. L’empire byzantin dans l’Orient, l’invasion des Barbares dans l’Occident, ce sont les deux termes où vient aboutir la révolution chrétienne. M. Villemain a dit, en parlant du temps des Basile et des Chrysostome, des Jérôme et des Augustin : Ce siècle de splendeur théologique fut l’avant-scène de la barbarie : tant il est vrai que la religion, secours divin des âmes, n’est pas un instrument politique qui suffise à tout, et ne peut suppléer, pour les États, ni le travail, ni la liberté, ni la gloire !

L’enseignement des philosophes, comme plus tard le Christianisme, a été un secours apporté à l’humanité malade : ce que celle-ci a souffert témoigne de sa maladie, sans accuser précisément ses médecins. Mais les médecins eux-mêmes étaient malades. La philosophie, à force de désespérer de la vie réelle, en avait fait quelquefois trop bon marché ; la religion a péché par là bien plus gravement encore. La première, avec ses préoccupations de vertu intérieure et mystique, avait trop souvent affaibli dans l’homme la liberté de la pensée et la puissance de l’action : la religion les a étouffées.

Mais voici le moment venu où la philosophie entre à Rome, et ou elle commence à faire son œuvre dans la grande cité qui va être tout à l’heure la capitale du genre humain : c’est là qu’il faut maintenant la suivre.

 

 

 



[1] Je veux cependant citer, au moins dans une note, le juste hommage rendu par un maître au génie hellénique, à propos d’un passage de Théocrite où est racontée la lutte fabuleuse de Pollux, roi des Argonautes, contre un roi brigand des bords de la Propontide. Voici comment M. Sainte-Beuve a analysé et commenté ce passage : Et quel sera le prix du combat que nous allons livrer ? demande le fier Pollux au moment d’engager la lutte avec le géant. Celui-ci répond : Je serai à toi, si je suis vaincu ; tu seras à moi, si je suis le plus fort. — Mais ce sont là, reprend Pollux, des enjeux d’oiseaux de proie à l’aigrette sanglante. — Que nous ressemblions à des oiseaux de proie ou à des lions, nous ne combattrons qu’à cette condition-là. Le géant est vaincu par l’adroit et brillant athlète. Puissant Pollux ! s’écrie le poète, quoique vainqueur, tu n’abusas point contre lui de ta victoire ; mais tu lui fis jurer le grand serment, par le nom de Neptune son père, de ne plus être désormais inhumain et nuisible aux étrangers. Ce fut toute la vengeance du héros, et c’est ainsi que les victoires des Grecs, quels qu’en fussent les motifs ou les prétextes, étaient en définitive des conquêtes pour la civilisation elle-même.

C’est au même temps qu’appartient la belle épigramme de Léonidas de Tarente, conservée dans l’Anthologie, que l’auteur de Port-Royal a justement rapprochée de Pascal :

Infini, ô homme, était le temps avant que tu vinsses au rivage de l’aurore ; infini aussi sera le temps après que tu auras disparu dans l’Erèbe. Quelle portion d’existence t’est laissée, si ce n’est un point, ou s’il est quelque chose encore au-dessous d’un point ! Et cette existence que tu as si petite, elle est comme écrasée ; elle n’a rien en elle-même d’agréable, mais elle est plus triste que l’odieuse mort. Dérobe-toi donc à une vie pleine d’orages, et regagne le port, comme moi-même, Phidon, fils de Critus, qui ai fui dans le Ténare. — Cette vie humaine qui n’est qu’un point serré et comme écrasé entre les deux infinis rappelle Pascal. On ne saurait méconnaître ici un accent profond et d’une sincère amertume, un accent à la Lucrèce. On est trop prompt à refuser aux anciens d’avoir senti tout ce que nous avons senti nous-mêmes.

[2] C’est le vers célèbre de Sénèque :

Post mortum nihil est ipsaque mors ninis.

[3] Du reste il est dit dans la Rhétorique d’Aristote que les puissants sont volontiers dévots et aimant les dieux.

[4] Quelque accréditée que soit la tradition d’après laquelle l’Égyptien Manéthon avait écrit, au temps de Ptolémée Philadelphe, sur les antiquités de l’Égypte, et le Chaldéen Bérose, précisément dans le même temps, sur celles de l’Assyrie, il faut bien reconnaître qu’il n’y a aucune raison suffisante de se fier à cette tradition. Rien n’empêche de croire, si on veut, qu’il ait existé, au temps de Philadelphe, un prêtre du nom de Manéthon, comme le dit le livre sur Isis et Osiris ; mais ce n’est pas ce dont il s’agit : il s’agit des livres qu’on attribuait à Manéthon et à Bérose. Or, ces livres ne sont cités ni allégués, je le répète, par aucun écrivain antérieur à Joseph ; c’est-à-dire qu’il n’en est question qu’à une époque où les livres apocryphes se répandaient de tous côtés. Il est vrai qu’on nous dit que ces livres étaient cités dans des écrits aujourd’hui perdus, composés par des écrivains contemporains d’Auguste, comme Juba, ou même de Sulla, comme Alexandre de Milet, dit le Polygraphe (Polyhistor), ou par des écrivains plus anciens encore, tels qu’Apollodore d’Athènes. Mais tout indique que ces écrits eux-mêmes étaient également apocryphes. Il suffit de lire ce qu’on nous donne comme extrait des Judaïques d’Alexandre le Polygraphe pour être certain que l’ouvrage, n’avait aucune authenticité ; il y a donc tout lieu de croire qu’il en était de même de ses Assyriaques. Ce qu’on nous rapporte comme tiré de la Chronique d’Apollodore ne s’accorde pas avec l’idée que Scymnos nous donne de cet ouvrage. M. Charles Müller, qui, dans le premier volume de ses Fragmenta historicorum græorum, avait essayé de sauvegarder l’authenticité de ces extraits d’Apollodore, y a renoncé dans le second volume, après y avoir regardé de plue près. Enfin ces prétendus livres, soit d’Apollodore, soit d’Alexandre le Polygraphe, soit de Juba (je parle des Assyriaques, où on nous dit qu’il suivait Bérose), ne sont eux-mêmes cités par personne avant l’époque chrétienne, pas plus que ceux de Bérose et de Manéthon. Pour ce qui est de la Lettre de Manéthon au roi Ptolémée, donnée par le moine George le Syncellos, elle ne fera certainement illusion à personne. Mais rien n’est plus grave, pour qui a quelque critique dans l’esprit, que le silence absolu des auteurs classiques sur deux écrivains tels que ceux que l’on suppose. Voilà un homme né en Égypte, un autre né à Babylone, et tous deux prêtres, possédant toutes les traditions de leur pays, qui tout à coup révèlent aux Grecs, en langue grecque, tout l’Orient antique ; et on veut que Cicéron et Varron, si curieux, les aient absolument ignorés, deux cents ans après ! Et si on considère qu’Alexandre le Polygraphe, qu’on nous représente comme un abréviateur de Bérose, vivait à Rome dans la maison de Lentulus, on comprendra bien moins encore que Cicéron n’ait jamais entendu parler de cas révélations sur l’antique Asie et ne s’en soit jamais occupé. On ne s’explique pas davantage que Diodore ait écrit sur l’Égypte et sur l’Assyrie, dans sa Bibliothèque historique, sans tenir compte, ni de Bérose, ni de Manéthon.

Quant aux endroits de Vitruve, de Sénèque et de Pline où se trouve le nom de Bérose, ils ne se rapportent qu’à l’auteur d’un livre sur l’astrologie, lequel avait enseigné à Cos cette science ou cet art des Chaldéens, et il n’est fait dans aucun de ces passages aucune mention de l’Histoire de Babylone.

On donne ordinairement Manéthon comme étant de la ville de Sebennyte ; mais un article du dictionnaire de Suidas le dit de Mendès. Or, il y a un Ptolémée de Mendès, souvent cité, qui avait écrit trois livres d’Egyptiaques. Il semble que les deux personnages ont été confondus ; et on pourrait tirer de là cette conjecture, que Ptolémée de Mendès était le véritable auteur des livres attribués à Manéthon. L’époque où il a vécu est inconnue.

[5] Il est question dans les mêmes pièces des dépôts des pauvres confiés au temple du dieu.

[6] J’ai pris le passage cité dans la Notice sur le musée de Boulaq de M. Mariette.

[7] Du mot sanscrit chramana, disent les Indianistes.

[8] Traduction de M. Foucaux.

[9] Traduction de M. Fauche.

[10] Traduction de M. Fauche.

[11] Traduction de A. Loiseleur-Deslonchamps.

[12] Traduction de M. Emile Burnouf.

[13] Traduction de M. Fauche.