LE VRAI ET LE FAUX SUR PIERRE L'HERMITE

 

TROISIÈME PARTIE. — Premier pèlerinage de Pierre en Orient. - Influence qu'on lui prête avant et pendant le concile de Clermont, sur le développement de la première croisade ; son rôle comme prédicateur de la croisade au centre et au nord de la France, pendant l'hiver 1095-96.

 

 

Il est temps d'en venir aux documents qui nous présentent une connexion étroite entre la personnalité de Pierre l'hermite et la préparation de la première croisade. A cette catégorie appartiennent ceux qui traitent de son premier pèlerinage en Orient et de l'influence que les évènements survenus pendant ce pèlerinage auraient exercée sur les peuples de l'Occident. Voyons d'abord si le fait de ce pèlerinage est historiquement établi, et s'il est exact qu'il ait été le motif déterminant de la première croisade.

1° Le premier pèlerinage de Pierre, d'après les sources.

Nous possédons, à ce sujet, cinq relations dont il faut tenir compte, celles d'Anne Comnène, d'Albert d'Aix, de l'Historia belli sacri, de Guillaume de Tyr et de la Chanson d'Antioche : ces relations ont, il est vrai, été composées à des époques éloignées les unes des autres, mais ce sont les seules qui aient été écrites au XIIe siècle et comme elles se rattachent en partie les unes aux autres, nous ne pouvons en négliger aucune, si nous voulons remplir notre tâche d'une manière complète. Toutes concordent sur un point ; c'est qu'avant de prêcher la croisade, Pierre avait déjà entrepris un pèlerinage en Orient[1].

La plus ancienne et la plus véridique est assurément celle d'Anne Comnène ; en effet, ou bien la princesse raconte des faits qu'elle a personnellement observés, ou bien elle rapporte des renseignements certainement recueillis par elle-même de la bouche de personnages qui avaient vu l'hermite de leurs propres yeux et lui avaient parlé en personne, pendant l'été de 1096, à l'époque où il vint à Constantinople avec ses bandes, et où il eut plusieurs audiences d'Alexis Comnène dans le palais impérial ; il est bien probable que l'empereur a fourni à sa fille des renseignements précis et authentiques[2]. D'après Anne, Koukoupètre a été l'instigateur du mouvement de la croisade. Il avait déjà fait une fois le voyage d'Asie pour visiter le saint sépulcre ; mais comme le pays était infesté par des bandes de Turcs et de Sarrazins, il avait dû prendre la fuite sans atteindre le but de son pèlerinage. Mais, loin de renoncer à son projet, il avait fermement résolu de recommencer le même voyage : seulement, pour éviter de s'exposer aux mêmes dangers, il travailla à s'assurer une bonne escorte. A cet effet, il se mit à parcourir toutes les provinces latines en prêchant qu'il avait entendu l'appel de Dieu et reçu la mission de porter aux comtes francs l'ordre de quitter leurs châteaux, de se mettre en marche vers le saint sépulcre et de réunir leurs forces pour délivrer Jérusalem des mains des Agaréniens. Ce moyen lui réussit ; les Celtes, comme enflammés d'un feu sacré, accoururent autour de lui par bandes, avec chevaux, armes et équipement de guerre. Toutes les routes se couvrirent d'hommes enflammés de zèle et d'ardeur pour répondre à l'appel divin[3] etc., etc.

Cette relation de la fille de l'empereur fût-elle la seule qui fasse faire à Pierre l'hermite un pèlerinage en Palestine avant la prédication de la croisade, elle suffirait pour fixer ce point historique, que, lorsqu'il se mit en route pour l'Orient à la tête des premiers croisés, en 1096, il y avait déjà été une fois ; elle suffirait, parce qu'il n'y a pas de raison, si faible qu'elle soit, pour qu'Anne Comnène se fasse l'écho de fables ; ou bien il faudrait admettre qu'elle s'est trompée. Ce renseignement, elle l'a reçu à Constantinople, où elle a vu les bandes de Pierre et lui-même peut-être ; elle l'a recueilli de la bouche de quelques pèlerins, ou, plus probablement encore, de son propre père, à qui Pierre dut assurément exposer en détail les causes de son entreprise et ses projets.

La mention du pèlerinage de Pierre en Orient avant la croisade (c'est le seul point que nous ayons en vue pour le moment) se retrouve dans les quatre autres relations citées au commencement de ce chapitre ; mais il n'y a point à nier qu'elle manque dans les sources primitives relatives à l'histoire de la première croisade, c'est-à-dire dans Raimond d'Aiguilhe, dans les Gestes, dans Foucher de Chartres, Étienne de Blois, Tudebode, Guibert, Baudry et Robert : dans aucune d'elles on ne trouve un seul mot qui puisse faire supposer qu'avant 1096 Pierre eût déjà fait un pèlerinage en Orient : affirmé dans ces chroniques, ce renseignement prendrait une valeur toute particulière, et leur témoignage mériterait la préférence sur celui d'Albert, de l'Historia belli sacri, de Guillaume et de la Chanson d'Antioche, par le fait seul de leur, plus grande antiquité et abstraction faite des éléments fabuleux qui déparent le récit des derniers.

Si, maintenant, nous comparons dans les quatre relations susnommées le récit du pèlerinage de Pierre avant 1096, nous ne pouvons pas nous dissimuler qu'ils présentent une analogie surprenante[4]. On sait, il est vrai, et nous l'avons déjà dit, que Guillaume de Tyr avait sous les yeux l'Historia Hierosolymitana d'Albert et que c'est une des sources dont il s'est le plus inspiré pour son histoire de la première croisade ; mais pour ce qui concerne les trois antres relations, celle d'Albert, l'Historia belli sacri et la Chanson d'Antioche, nous devons constater de suite une chose : c'est que, ou bien une seule et même source a servi de base aux trois récits, ou bien, et cela est moins vraisemblable, comme la relation d'Albert est la plus ancienne, elle a fourni la matière première de l'Historia belli sacri et de la Chanson d'Antioche. Nous avons déjà dit quelques mots du rapport qui existe entre les trois relations, nous avons fait remarquer en particulier que l'auteur de la Chanson d'Antioche a utilisé la Chanson des Chétifs et que l'auteur de celle-ci avait lui-même puisé à des sources plus anciennes. Pourquoi ces sources primitives n'aurait-elles pas servi aussi à Albert et à l'auteur de l'Historia belli sacri ? en effet, si l'on admet que la relation d'Albert, étant la plus ancienne, a servi de sources aux deux autres, comment expliquer que, par exemple, l'Historia belli sacri, ne dise pas un mot des relations de Pierre avec le Patriarche de Jérusalem ? l'auteur les aurait cependant trouvées exposées tout au long dans Albert. Autre exemple, non moins surprenant : le récit de la Chanson d'Antioche est celui qui concorde le plus avec celui d'Albert : cependant, déjà obus avons vu que, peut-être pour faire contraste avec Albert, il fait naître l'hermite dans le voisinage d'Amiens : eh bien, à propos de son pèlerinage, il nomme le port d'Italie où il s'est embarqué au départ (Barletta) et celui où il a débarqué à son retour (Brundusium), tandis qu'Albert ne parle pas du premier, et désigne pour le second Bari. Faut-il croire que ces noms de villes ne sont qu'un effet de style et que l'auteur de la Chanson d'Antioche les a écrits sana se préoccuper de savoir si son assertion se basait sur un fond de vérité historique, ou, tout au moins, sur quelque renseignement fourni par les sources qu'il avait à sa disposition ? Mais alors, pourquoi n'a-t-il pas conservé le Bari indiqué par Albert, comme l'a fait Guillaume de Tyr ? Ce qui nous parait le plus vraisemblable, c'est que l'Historia belli sacri reproduit simplement la source originale ; qu'Albert a aussi puisé à cette source, mais y a ajouté, entre autres choses, le passage relatif au patriarche ; que dans la suite, ces amplifications sont passées, avec des changements de détail, dans la Chanson des Chétifs à laquelle l'auteur de la Chanson d'Antioche a finalement emprunté la matière de son récit.

Bien qu'écrite d'un style simple l'Historia belli sacri n'a pas pu être la source primitive à laquelle a puisé Albert, d'abord parce qu'elle a été composée après lui[5], et, en second lieu, cette considération même mise à part, parce qu'elle n'est qu'une pure compilation des Gestes (et peut-être aussi de Tudebode) de Radulphe et de Raimond d'Aiguilhe ; or, ce caractère de compilation devrait se retrouver chez Albert, au moins pour le point qui nous occupe en ce moment, et cela n'est pas. En effet, il se trouve précisément que, dans le récit d'Albert, il serait impossible de reconnaître ni le passage de l'Historia où sont décrites la physionomie et la vision de Pierre[6], passage emprunté littéralement à Radulphe, ch. 81, ni le passage où il est question de la domination des païens et de la manière abominable dont ils traitaient les lieux saints, passage puisé dans Raimond[7] : ces exemples démontrent l'impossibilité d'admettre qu'Albert ait copié l'Historia. Quoiqu'il en soit, Albert et l'Historia font mention chacun de leur côté d'un premier pèlerinage de l'hermite en Orient, preuve suffisante qu'en Occident, tout au moins de 1130 à 1150, le pèlerinage de Pierre avant la première croisade était considéré comme un fait positif ; si aucun des historiens occidentaux contemporains de la première croisade n'en dit un mot, les récits des occidentaux postérieurs sont néanmoins confirmés par celui d'Anne Comnène. Donc, il n'y a pas de motifs pour mettre en doute le fait du pèlerinage de Pierre.

Cela ne veut pas dire, assurément, que la relation des occidentaux soit vraie d'un bout à l'autre et encore moins que ce pèlerinage de Pierre ait été précisément la cause principale de la première croisade. Étudions le donc de près et commençons par les côtés externes. Le récit d'Anne Comnène est court et net : il relève seulement un point : c'est que Pierre a entrepris un pèlerinage et est retourné dans sa patrie sans avoir pu l'achever. Les récits d'Albert, de l'Historia belli sacri, de la Chanson d'Antioche, de Guillaume de Tyr, sont plus détaillés ; ils donnent un résumé du pèlerinage et de l'évènement saillant survenu dans la ville sainte ; ils mentionnent des circonstances accessoires qui seraient d'une importance capitale pour fixer la situation de Pierre pendant la première croisade, s'il était possible de les accepter comme absolument historiques. Malheureusement bien petit est le nombre de ces faits dont on puisse prouver le caractère réellement historique. Que Pierre ait couru maint danger, subi mainte iniquité, c'était alors le sort de la plupart des pèlerins : que plus tard il soit parti de là pour faire lamentabiliter à ses auditeurs étonnés la peinture de ses souffrances, peinture souvent répétée à cette époque, il n'y a point à en douter. On sait qu'il y avait alors danger de vie à entreprendre un semblable pèlerinage, et que ceux qui en revenaient sains et saufs pouvaient se vanter d'avoir eu du bonheur[8].

Quel chemin suivit notre pèlerin ? Ce ne fut assurément pas celui qui traverse la Hongrie et la Turquie, en longeant le cours de la Morawa ; à cette époque on ne pouvait le parcourir qu'à la tête d'une armée[9] : passa-t-il ou par l'Italie et par Constantinople ? ou bien se dirigea-t-il directement de l'Italie vers la Syrie ? il n'est plus possible de l'établir. La Chanson d'Antioche[10], et, avant elle peut-être, la Chanson des Chétifs le fait embarquer à Barletta. Au reste, d'après Anne Comnène, il n'a pas mis le pied dans la ville sainte, par conséquent, il n'a pas achevé son pèlerinage. D'après Albert le retour ne se fit pas sans de grands dangers : il eut lieu par mer, comme l'aller. D'après le minorite Florentin, il se serait rembarqué à Césarée et aurait débarqué en Pouille. Albert fixe Bari comme point de débarquement, tandis que la Chanson d'Antioche indique Brundusium. Il n'est pas nécessaire d'entrer dans des explications détaillées pour faire voir que de ces diverses affirmations il ne ressort qu'une chose certaine, c'est que ces villes étaient les points ordinaires d'embarquement et de débarquement des pèlerins et c'est peut-être la seule raison pour laquelle elles sont nommées dans ces relations.

D'après tout ce que nous avons dit dans le chapitre précédent, on comprend que l'imagination populaire ne pouvait pas se contenter d'aussi maigres renseignements. Aussi, l'un veut-il savoir que Pierre se baigna dans le Jourdain avant de reprendre le chemin de sa patrie[11] : un autre, au lieu de lui faire suivre au retour le chemin direct, par Joppé, lui fait faire un détour par Antioche, où il se serait embarqué pour la Pouille, sur un vaisseau marchand[12]. Un troisième, qui, pour le reste, ne s'écarte pas de la relation d'Albert, lui fait accomplir son retour de Palestine en quelques jours et sans accidents[13]. Autant de données qui ne se trouvent point dans les sources et sont, par conséquent, sans valeur.

Vision attribuée à Pierre.

Nous allons maintenant nous occuper tout spécialement des relations écrites par des occidentaux et y rechercher les détails qu'ils fournissent sur le séjour qu'aurait fait Pierre à Jérusalem et les évènements survenus pendant ce séjour ; nous laisserons donc complètement de côté le récit d'Anne Comnène et nous partirons de cette supposition, que non seulement, comme Albert et les autres le rapportent, Pierre a entrepris un pèlerinage en Asie, mais qu'il a atteint son but et que, par conséquent, suivant la coutume des pèlerins, il a accompli son vœu et prié auprès du saint-sépulcre. Le fait saillant qui se présente tout d'abord à nous dans ces chroniques, c'est la vision qu'aurait eue l'hermite dans la ville sainte.

C'est dans l'Historia belli sacri qu'on trouve le récit le plus simple de cette vision[14] : Un soir, y est-il dit, comme Pierre se livrait au repos, Notre Seigneur Jésus-Christ lui apparut et lui dit : Pierre, lève toi, retourne promptement en Occident ; vas de ma part trouver le pape Urbain et lui dire d'engager mes frères à se mettre le plus vite que possible en marche sur Jérusalem, pour purger cette ville des infidèles qui l'oppriment ; la porte du ciel (Albert et la Chanson d'Antioche disent du Paradis) est ouverte à tous ceux qui répondront à son appel pour l'amour de moi[15]. Albert, Guillaume et la Chanson d'Antioche précisent le lieu où Pierre eut cette vision : c'est l'église du Saint Sépulcre, où il s'était endormi de fatigue. A partir de ce point il y a divergence : tandis qu'Albert et la Chanson d'Antioche rapportent que le Seigneur lui ordonna d'aller d'abord se présenter au patriarche et lui demander une lettre munie de son sceau et, cela fait, de regagner sa patrie et d'y prêcher la croisade, Guillaume ne met dans la bouche de Notre Seigneur que les paroles suivantes : Pierre, lève-toi vite et accomplis sans crainte la mission dont tu es chargé : je serai avec toi, car il est temps que les lieux saints soient purifiés et que mes serviteurs reçoivent du secours[16] ; d'après lui c'est avant la vision qu'aurait eu lieu l'entretien de Pierre et du patriarche et que ce dernier lui aurait confié sa mission. Tandis que d'après Albert le Seigneur ordonne à Pierre d'aller in terram cognationis[17] ; la Chanson d'Antioche dit en France[18] ; l'Historia seule désigne le pape Urbain comme la première personne qui doit être instruite de sa mission. Tous sont d'accord pour dire que le Christ a apparu à l'hermite et l'a chargé de prêcher en Occident ou dans sa patrie la délivrance des lieux saints opprimés sous le joug des païens ; mais ils diffèrent sur la manière dont il doit remplir sa mission[19] ; nous n'attachons d'ailleurs aucune importance à cette divergence.

Une telle vision, dans les circonstances données, est-elle par elle-même une impossibilité ? nous n'allons pas, on le comprend, engager sur cette question une discussion psychologique : la psychologie ne peut nier que ces phénomènes subjectifs de la vie spirituelle, qu'on les appelle rêves, visions ou hallucinations, ne soient une des formes sous lesquelles se manifeste la surexcitation de l'âme ; il n'y a donc pas de raison pour les considérer comme impossibles au point de vue psychologique, et rien n'est moins invraisemblable que la production d'un pareil phénomène à cette époque et chez un moine d'un caractère exalté. Mettons à part, si l'on veut, la vision de Pierre ; il est un fait incontestable, c'est que, pendant la première croisade, les rêves et les hallucinations ont joué un rôle important et n'ont pas peu contribué à ramener toujours l'entreprise dans sa voie et à réchauffer chez les croisés l'enthousiasme pour la sainte cause. Il est permis de le dire : on ne saurait se figurer exactement la première croisade sans ces rêves, sans ces visions, qui, d'ailleurs, reflètent le caractère de mysticisme ascétique de l'époque.

Autres visions survenues pendant la première croisade.

Ainsi, pour prendre un exemple, quel rôle important ne joue pas chez les écrivains de l'époque, le mot compunctio ? c'est l'expression stéréotype dont ils se servent pour peindre l'état de la plus profonde contrition jointe à la plus haute extase[20]. Les sources les plus anciennes de l'histoire de la première croisade, telles que les Gesta Francorum et l'Historia Francorum de Raimond d'Aiguilhe, ont des pages entières remplies du récit de visions, qu'elles rapportent, non pas comme des histoires légendaires ou vraisemblables, mais bien comme des faits arrivés pendant la croisade ; les auteurs partageaient avec tous les croisés la croyance que ces manifestations célestes étaient la consécration de leur entreprise et le moyen préféré de Dieu pour communiquer sa volonté à son peuple : les chroniqueurs ont vu ces choses, ils croient fermement que tout s'est passé en réalité comme ils le disent. Rappelons seulement ce Provençal de basse extraction, Pierre Barthélemy, qui eut, pendant le siège d'Antioche, une vision relative à la sainte lance. Les deux témoins oculaires de la croisade, l'auteur anonyme des Gestes[21] et Raimond d'Aiguilhe[22] la racontent en détail. D'après eux, l'apôtre saint André apparut par trois fois, pendant la nuit, à Pierre Barthélemy, en compagnie d'un jeune homme[23] qu'à ses stigmates Pierre reconnut plus tard pour être le sauveur des hommes. Saint André lui montra la sainte lance avec laquelle le soldat avait percé la côte de Notre Seigneur, et lui indiqua rendrait où elle était enfouie : il lui donna l'ordre d'envoyer douze hommes faire une fouille sous l'autel de l'église de saint Pierre d'Antioche : c'était là qu'on la trouverait. Barthélemy communiqua au peuple l'ordre du ciel ; personne ne voulut d'abord le croire ni l'écouter : mais le visionnaire affirma sous serment la vérité de ses indications[24] : le 14 juin 1098[25], il fit exécuter une fouille dans la dite église et y trouva la lance. A cette nouvelle, une joie immense se répandit dans la ville[26] et, depuis de ce moment, il fut décidé que l'on combattrait Kerbogha. Au cours de son récit, et dans l'intention évidente d'en confirmer la véracité absolue, Raimond a cru devoir mentionner expressément que lui, Raimond, chapelain du duc de Toulouse, fut chargé de surveiller ce Pierre Barthélemy et que ce fut lui aussi qui, le 14 juin, sur l'emplacement même où fut découverte la sainte lance, eut l'honneur de baiser le premier cette relique à l'instant où on la sortit de la fosse[27]. Il ajoute que l'invention de la sainte relique, faite à la suite de la vision qu'il rapporte, fut cause de la victoire remportée sur Kerbogha et de la délivrance des Francs enfermés dans Antioche, où ils avaient eu à souffrir toutes sortes de tourments.

Un certain prêtre nommé Etienne[28] eut une autre vision pendant la nuit, le lendemain du jour où Pierre. Barthélemy avait eu la sienne. Le Christ et la Vierge Marie lui apparurent. Le Seigneur se fit reconnaître à la croix qui brillait au-dessus de sa tête d'un éclat plus vif que celui du soleil ; il chargea Etienne d'aller porter à l'évêque de Puy les paroles suivantes : Ce peuple (les croisés) par sa conduite impie, s'est écarté de moi, mais parle lui en ces termes : Ainsi parle le Seigneur : revenez à moi et je reviendrai à vous et lorsque le peuple ira à la bataille, qu'il dise : nos ennemis se sont assemblés, et ils se vantent de leurs forces ; Seigneur, anéantissez-les et dispersez-les, car aucun autre ne combat pour nous, que vous seul, Seigneur. Si vous faites ainsi, vous éprouverez au bout de cinq jours les effets de ma miséricorde. Le seigneur ayant ainsi parlé, une femme au visage resplendissant s'avança au devant de lui et, le contemplant, lui dit : Seigneur, qu'avez-vous dit à cet homme ? le Seigneur lui répondit : Femme, je l'ai questionné sur le peuple qui se trouve dans cette ville ; et elle lui dit : C'est pour lui que je vous ai déjà si souvent imploré. A ce moment, comme le prêtre voulait éveiller un de ses compagnons qui dormait à côté de lui, afin qu'il fut témoin de sa vision, elle disparut. Le lendemain matin, Etienne raconta à l'assemblée des princes ce qui lui était arrivé et affirma sous serment sur la croix la vérité de sa déposition ; il offrait de la prouver aux incrédules en se soumettant à l'épreuve du feu ou en se précipitant du haut d'une tour[29]. Tunc, ajoute Raimond, iuraverunt principes quod de Antiochia non fugerent, neque egrederentur, nisi de communi consilio omnium : etenim populus ea tempestate existimabat, quod principes vellent fugere ad portum. Confortati sunt itaque multi.... Contigerunt eo tempore nobis plurimæ revelationes per fratres nostros, et signum in cœlum mirabile vidimus. Confortati igitur aliquantulum nostri, diem quintum, quem prædixerat sacerdos, expectabant. Le cinquième jour on découvrit la sainte lance et cet évènement fût considéré comme la preuve sensible de la miséricorde divine[30].

Dans la suite de son récit, Raimond parle à plusieurs reprises de visions analogues : Multæ revelationes eo tempore (c'était au mois d'avril 1099, pendant que l'armée des croisés campait devant le château d'Irkah) nobis denunciates sunt, quæ nobis a Deo mandabantur[31], et il en rapporte toute une série, entre autres la vision du prêtre Desiderius. L'évêque du Puy et saint Nicolas lui apparurent. L'évêque lui dit : je fais partie du même chœur que saint Nicolas, mais comme j'ai douté de l'authenticité de la lance, à laquelle j'aurais dû croire tout le premier, je suis tombé en enfer où j'ai eu la barbe et les cheveux brûlés du côté droit ; je n'en subis point les tourments, mais je ne pourrai pas jouir de la claire vue de Dieu jusqu'à ce que mes cheveux et ma barbe aient repoussé. Hæc et multa alia ex parte Dei prædixit sacerdos iste, quæ postea nobis evenerunt[32].

Le chapelain Raimond relate encore. les visions du prêtre Hébrard[33], du prêtre Bertram[34], de l'évêque d'Arta[35] : ils ont vu tantôt le Ohrid, tantôt la Vierge Marie, ou l'un des apôtres. Le but de toutes ces visions était de confirmer la croyance à l'authenticité de la sainte lance. Rappelons encore cet épisode de la bataille livrée à Kerbogha le 28 juin 1098, que rapporte l'auteur anonyme des Gestes ; il assistait en personne à cette bataille et il dit, entre autres choses : On vit descendre des montagnes, des masses innombrables de guerriers montés sur des chevaux blancs et précédés de blancs étendards. Les nôtres ne peuvent comprendre ce que cela signifiait, ni quels étaient ces guerriers ; mais à la fin ils reconnurent que c'était une armée de secours envoyée par le Christ et commandée par St. Georges, St. Mercure et St. Démétrios : et ceci n'est point un mensonge, car beaucoup l'ont vu[36]. Enfin mentionnons le passage de l'Historia Francorum, où le chapelain Raimond raconte comment, le 9 juillet 1099, jour de la prise de Jérusalem, Adhémar, évêque du Puy, mort le 1er août 1098, fut vu d'un grand nombre de personnes ; beaucoup même témoignaient qu'il avait escaladé le premier les murailles de la ville, encourageant de la voix les assaillants[37].

A cette époque de pareils récits ne suscitaient aucun doute : on peut en juger par les relations des Robert, des Guibert, des Baudry et des Tudebode, relations basées sur celui des Gates. Ekkehard lui-même, qui peut passer pour un écrivain d'un jugement calme à côté de Raimond d'Aiguilhe et de l'auteur des Gestes dit dans son Hierosolymita[38] que ses apparitions ont activé le mouvement de la croisade ; il va même jusqu'à parler sans hésitation d'une lettre de Jésus-Christ portée à l'Église de Jérusalem par l'archange Gabriel et il voit dans ce miracle, avec celui du feu sacré, qui se renouvelle tous les ans pendent les fêtes de Pâques à Jérusalem, une preuve que c'était alors la volonté de Dieu de faire prospérer le royaume de Jérusalem[39].

La vision de Pierre et les écrivains contemporains.

Tout ce que nous avons vu jusqu'ici est bien lait pour nous empêcher de discuter la possibilité d'un évènement rapporté par Albert, par l'Historia belli sacri, par Guillaume et par la Chanson d'Antioche ; et même, si nous procédions par analogie, comme nous venons de voir que les autres récits de songes ou de visions que nous venons de rappeler ne sont pas de pures fables, car ils reposent sur un fondement positivement historique, il faudrait admettre aussi que le fait attribué à Pierre est authentique, au moins en substance. Mais si nous ne trouvons rien d'invraisemblable en soi à ce que Pierre ait eu à Jérusalem une vision pendant son sommeil, nous ne pouvons nous empêcher d'être saisi d'une singulière hésitation, lorsque nous remarquons que les chroniques contemporaines abondent parfois en grands détails sur les faits qui ont préparé la première croisade et qu'on n'y trouve pas une indication, pas un mot d'où l'en puisse inférer que ce soit Pierre qui, sous l'impression d'un pareil évènement, ait donné l'impulsion définitive au mouvement de la croisade en Occident[40]. L'auteur anonyme des Gestes et Raimond d'Aiguilhe, témoins oculaires et acteurs de la première croisade, montrent une prédilection particulière pour ce genre d'anecdote ; ils les glissent à toute occasion dans leurs récits ; et ils n'auraient pas donné place à une vision qui aurait eu des suites aussi considérables ! S'ils n'en font pas mention, cela prouve, sans amen doute, qu'ils n'en ont pas eu connaissance, pas plus que leurs copistes ni aucun des autres chroniqueurs, témoins oculaires ou contemporains de la croisade. Si les choses s'étaient passées comme le rapportent Albert et Guillaume de Tyr, le bruit s'en serait assurément répandu de bouche en bouche, et, dans ce cas, il serait encore inexplicable qu'un fait de cette valeur eût échappé à ceux des contemporains de Pierre qui ont écrit l'histoire de leur temps ; on devrait, à bon droit, s'étonner de ce que les témoins oculaires, les sources relatives à l'histoire de la première croisade attribuent ce. mouvement à de tout autres causes et ne paraissent pas Fie douter que c'est ce moine visionnaire qui aurait déterminé le pape à prêcher la guerre sainte ; il s'agit donc de démontrer que, d'après les contemporains, ce sont de tout autres motifs qui ont déterminé la croisade, et que, d'autre part, aucun ne sait que Pierre ait eu une vision ; s'il en est ainsi, nous devrons rester convaincus que ce fait n'a aucun caractère historique et qu'il faut le reléguer dans le domaine de la légende.

Urbain II et la vision de Pierre.

L'Historia belli sacri, Albert, la Chanson d'Antioche, Guillaume de Tyr et autres écrivains postérieures racontent qu'après avoir rendu compte au pape de la mission dont une apparition céleste l'avait chargé, Pierre le requit de prêcher la croisade. Il est difficile de se figurer qu'Urbain n'ait pas profité d'une circonstance quelconque pour parler d'une façon explicite de la requête de l'Hermite, et l'on ne saurait, en aucun ces, admettre qu'il ait passé sous silence sa mission divine. Nous verrons comment il s'exprime à ce sujet et nous trouverons qu'il n'y a pas le moindre détail à apprendre de lui, ni sur la vision de Pierre ni sur son voyage, ni sur sa mission.

On sait que le 1er mars 1095 à Plaisance, et du 18 au 28 novembre de la même année à Clermont en Auvergne, Urbain a tenu des synodes dont l'Objet spécial était la manière de porter secours aux chrétiens d'Orient, opprimés par les Turcs et les Sarrazins. Il est certain que, pendant ces deux synodes, où l'assistance fut très nombreuse et, depuis, dans toutes les assemblées ecclésiastiques tenues pendant le séjour d'une année qu'il fit en France[41] en 1095 et 1096, le pape s'est entretenu de cette question avec les évêques et des laïques de marque. Sur le concile général de Cheminai en particulier nous possédons des renseignements complets : non-seulement nous connaissons d'une manière générale les discussions dont la croisade a été l'objet, mais quatre témoins auriculaires, Foucher de Chartres, Guibert de Nogent, Bande de Dol et le moine Robert nous ont conservé l'allocution du pape. On est en droit d'attendre qu'il ne laisse pas dans l'ombre un évènement tel que la vision de Pierre, un évènement auquel les écrivains postérieurs attribuent une si grande importance. Urbain devait nécessairement rappeler ce fait miraculeux, non-seulement par égard pour ses auditeurs, mais pour le fait en lui-même ; il devait comprendre l'effet considérable qu'il produirait en retraçant une vision telle que celle de Pierre, les plaintes du patriarche de Jérusalem et l'émotion éprouvée par lui-même lorsqu'elles lui avaient été transmises par le moine français. Eh bien ! notre attente est trompée : Urbain ne parle pas de Pierre : de tout ce qu'il a dit, pas un seul mot ne permet de conclure qu'il ait eu seulement connaissance de sa prétendue vision ; rien ne peut faire voir que c'est l'hermite qui l'a déterminé à organiser la croisade. Il serait bien hasardé de supposer que le pape a gardé le silence sur ce point, par crainte de perdre la gloire d'avoir été l'instigateur de l'entreprise et par peur de laisser voir en Pierre un être privilégié d'en haut, puisque Dieu aurait révélé à un pauvre moine ce qu'il tenait caché au vicaire de Jésus-Christ. Il ne serait pas moins singulier de se figurer que les écrivains qui rapportent l'allocution du pape ont précisément laissé échapper ou oublié les passages qui concernaient Pierre ; des mn. ; geignements aussi détaillés que ceux que l'on nous donne, s'ils étaient sortis de la bouche du pape, se seraient assurément fixés à demeure dans la mémoire de ses auditeurs ; ceux auxquels ils auraient' échappé, les auraient en tout cas recueillis de la bouche de quelque autre, et bien certainement nos auteurs n'auraient pas négligé de les consigner dans leurs chroniques. Voudrait-on prétendre que l'absence, dans l'allocution d'Urbain, de toute mention au sujet de la vision de Pierre et de la part si grande prise par lui à la naissance du mouvement des croisades, s'explique par ce fait que les auteurs des relations avouent eux-mêmes qu'ils n'ont pas reproduit toutes les paroles prononcées par Urbain à cette occasion ? Ce serait se contenter de peu.

Guibert, témoin oculaire, qui a commencé à écrire sa relation en 1108, fait, il est vrai, avant de reproduire le discours du pape, cette remarque préliminaire : His ergo, et si non verbis, tamen intentionibus usus est[42]. Le moine Robert dit, de son côté : hæc et id genus plurima Papa peroravit[43]. Baudry termine par ces mots : his vel hujusmodi aliis a domno Apostolico, his qui aderant luculenter intimatis[44]. La relation de Foucher est très-complète dans sa brièveté relative, et néanmoins il prend, comme les précédents, la précaution d'avertir qu'il n'a pas la prétention de reproduire littéralement le discours d'Urbain, mais seulement d'en rendre la physionomie générale[45]. Mais de ce que ces relations ne sont pas absolument complètes, il serait bien osé de conclure que c'est le motif pour lequel on n'y trouve rien relativement à la vision de Pierre ; si l'un des auteurs avait oublié d'en parler, un autre n'aurait pas négligé de le faire : car il est bien certain que si le pape avait cité cet évènement ; comme une preuve palpable de la volonté de Dieu, cela eût frappé les auteurs de nos relations assez vivement pour ne plus sortir de leur mémoire. Et il se trouve au contraire que, dans son allocution, Urbain attribue sa détermination à de tout autres motifs. Si l'on en croyait Albert, un seul intermédiaire lui aurait fait entendre le cri d'alarme de l'Orient, tandis que, d'après Foucher et Robert, il a dit expressément qu'il avait reçu des habitants de Constantinople et de Jérusalem de nombreuses suppliques, dans lesquelles ils l'adjuraient d'inviter, l'Occident à faire son devoir : Ab Hierosolymorum finibus et urbe Constantinopolitana relatio gravis emersit et sœpissinte jam ad aures nostras pervertit, c'est en ces termes que Robert fait commencer l'allocution du pape[46], et Foucher place dans sa bouche cet appel : Necesse est enim quatinus confratribus vestris in Orientali plaga conversantibus, auxilio vestro jam sape acclamato indigis, accelerato itinere succurratis ![47] D'après la relation de Baudri, Urbain, pendant son allocution, invoqua le témoignage de quelques personnages présents au concile, qui avaient fait le pèlerinage de Jérusalem et n'étaient rentrés dans leur patrie qu'après avoir été soumis aux vexations des infidèles : quantis afflictionibus vos qui adestis, qui redivistis injuriaverint, vos ipsi melius nostis, qui substantias vestras, qui sanguinem vestrum inibi Deo immolastis. Hæc idcirco, carissimi, diximus, ut vos ipsos sermonis nostri testes habeamus ![48] Ainsi il faisait appel aux hommes qui pouvaient témoigner des souffrances des Chrétiens d'Orient, des misères qu'eux Mêmes avaient souffertes au cours de leurs pèlerinages, et il s'en trouvait un certain nombre dans rassemblée ; pourquoi n'interpellait-il pas expressément et avant tous les autres celui qui avait été favorisé d'une vision céleste, celui qui avait reçu du patriarche de Jérusalem la mission de porter au pape le cri d'appel de l'Église d'Orient, celui qui seul lui avait fait connaître la triste situation de la Terre Sainte ? c'est du moins ce qui ressort sans malentendu possible des expressions d'Albert. Il aurait pourtant été bien indiqué de nommer l'hermite par son nom, s'il assistait au concile de Clermont, comme Guillaume de Tyr et quelques autres l'admettent, et de le présenter à l'assemblée comme le héros du jour, le préféré du Seigneur, appelé par Dieu lui-même à être de fait et de nom l'apôtre de la croisade ? En faisant au peuple le récit de ce fait miraculeux dont l'acteur principal auraient pu confirmer la vérité, le pape ne se serait-il pas ménagé un puissant moyen d'action ?.... Et il n'en a rien fait ! Il en appelle non pas à un seul témoin, à l'hermite, mais à plusieurs témoins ; pour démontrer la nécessité de marcher au secours de l'Orient, ce n'est pas une vision ni la mission céleste donnée an visionnaire, qu'il rappelle, c'est la prière souvent répétée des chrétiens d'Orient, prière déjà fréquemment entendue en Occident et arrivée à son but par des voies et des moyens divers : Baudri, Bernold et Ekkehard sont les auteurs qui nous fournissent à cet égard le plus de renseignements.

C'est Baudri, qui, après avoir mis dans la bouche du pape les paroles que nous avons rapportées plus haut, nous apprend de quelle manière l'appel de Constantinople et de Jérusalem avait été colporté et connu à peu près dans toute l'Europe : Videbamus aliquando cives ipsius Jerusalem inter nos, mendices et exules. Videbamus indigenas Antiochœ, casum locorum sanctorum deplorantes, sibique paupertatis, suppliciter stipem publicam implorantes. Aliqui condolebamus egenis ; id ipsum siquidem per nostros, si revertebantur, peregrinos audiobamus. Des habitants de Jérusalem, d'Antioche, chassés de leur patrie, parcouraient l'occident, allant de ville en ville, implorant la charité publique, se lamentant sur leur sort, sur celui de leurs frères, sur l'état misérable des lieux saints ; et ces plaintes ne retentissaient pas en vain ; on ne leur marchandait pas la pitié, d'autant moins que les pèlerins revenus d'Orient leur apportaient leur témoignage. Précisément, il y avait, au concile de Clermont, quelques uns de ces chrétiens d'Orient : en effet, Urbain ne s'est pas borné à en appeler aux témoins des épouvantables souffrances de l'Église d'Orient dans les termes que nous avons cités ; voici ce qu'il dit encore au commencement de son allocution : Germani fratres vestri et contuberniales uteri vestri : nam et eiusdem Christi, et eiusdem ecclesiæ filii catis, in ipsis suis domibus hæreditariis, vel alienis dominis mancipantur vel ex ipsis exploduntur, aut inter nos mendicant, aut, quod gravius est, in ipsis suis patrimoniis venales exulant et vapulant[49]. — Ces mendiants  des églises de Jérusalem et d'Antioche, bannis de leur patrie, ils étaient là ils apprenaient à tous l'oppression sous laquelle gémissait leur sol natal, ils fournissaient au pape Un argument, une preuve vivante que la guerre sainte était nécessaire, voulue de Dieu ; c'est eux surtout que le pape désigne par les paroles que nous avons citées plus haut ; il ne rejette assurément pas le témoignage des pèlerins revenue d'Orient ; l'expression redivistis le prouve ; mais il ressort de ses paroles que c'est la vue de ces chrétiens errant en Occident qui l'a déterminé à prêcher la croisade. Leurs plaintes, jointes à celles des pèlerins, ont puissamment agi sur son esprit, lui ont inspiré son projet et lui ont, dans la suite, servi à l'exécuter.

Ce n'était cependant pas là le seul élément qui l'eût influencé : dès le printemps de 1095 une ambassade de l'empereur Alexis était venue en Occident et avait assisté au synode de Plaisance. D'après la relation de Bernold, cette ambassade venait supplier instamment le pape et tous les fidèles chrétiens d'envoyer du secours à l'empereur pour défendre la sainte Église contre les infidèles, qui déjà avaient poussé leurs incursions jusque sous les murs de Constantinople. Le pape accueillit la demande et obtint de beaucoup de personnes la promesse qu'avec l'aide de Dieu et dans la mesure de leurs forces elles iraient secourir l'empereur contre les prame. C'est donc sur la demande des ambassadeurs d'Alexie qu'Urbain a publié au synode de Plaisance un appel aux armes en faveur de l'empereur[50]. Après le concile comme avant, les récits où l'on dépeignait l'état misérable de l'Orient ; ont continué à se répandre ; il n'y a point à en douter, et cela a permis le pape de donner au mouvement une énergique impulsion : il est possible qu'à côté de cela il nourrit en lui même un autre projet ; son but véritable, facile à deviner pour les esprits clairvoyants : c'est que le succès de l'appel à la croisade devait mettre entre ses mains une arme puissante et lui donner les moyens d'assurer sa victoire sur son compétiteur Guibert, encore maître de Rome, et sur ses adhérents ; en ce cas il ne s'était pas trompé dans son calcul.

Avant que le pape se décidât à agir, l'empereur grec s'était souvent adressé à lui : Ekkehard[51] nous en fournit, lui aussi, un témoignage, dans sa Chronique et dans son Hierosolymita : Per legationes tamen frequentissimas et epistolas etiam a nobis visas, universalem ecclesiam ecclesiæ Hierosolymitanæ in presidium lugubriter inclamantes, adverti facile potest. Predictus etiam Alexius imperator Constantinopolitanus super eisdem barbarie predonibus (sc. Turcis), per majorem jam regni sui partem diffusis non paucas epistolas Urbano papæ direxit, quibus in defensionem orientalium ecclesiatum se non aufficere deploravit, obtestans, totum, si fieri posset, occidentem, qui jam ex integro christiana professione censeretur, sibi in adjutorium advocari, promittens per ae cancta necessaria præliaturis terra marique ministrari. Ce qui ressort de ce passage, c'est que les cris de détresse des mendiants orientaux, preuve palpable de leur misère, les ambassades, les lettres de l'empereur, se suivant à intervalles rapprochés, ont exercé sur Urbain une telle pression[52] qu'il n'aurait pas pu résister davantage, alors même qu'il l'eût voulu ; d'autre part, ne l'oublions pas, il se montrait d'autant mieux disposé à céder à cette pression, que cela lui mettait en main une arme puissante propre à arracher un grand nombre de partisans à son rival l'antipape et à confirmer la légitimité de son titre : en effet, l'intérêt qu'il prit aux affaires d'Orient contribua dans la suite efficacement à rendre sa cause victorieuse.

Anne Comnène et la vision de Pierre.

Pour terminer cette discussion, voyons enfin ce que disent sur le même point les mémoires d'Anne Comnène ; nous les ayons déjà cités ; c'est un document dont l'authenticité et la véracité sont hors de doute ; nous pourrons après cela facilement rétablir ce qu'il y a de vrai dans ce que l'on raconte du voyage de Pierre en Orient, de la vision qu'il aurait eue à Jérusalem et des suites de cette vision. Chose surprenante, Anne Comnène paraît ignorer complètement que Pierre ait déjà vu Jérusalem, et même, si l'on y regarde de près, on trouve qu'elle est, sur ce point, en contradiction évidente avec Albert d'Aix et les autres : en effet, voici ses expressions : Καί διαμαρτών τοΰ σκοποΰ ούκ έφερεν, άλλ' αύ θις ήβούλετο τής αύτής άψασθαι όδοΰ : cela veut bien dire que Pierre n'a pas achevé son premier voyage, et que, par conséquent, il n'a pas mis le pied dans la ville sainte ; que c'est ce qui l'a déterminé à entreprendre de nouveau le voyage, mais, cette fois, avec une grande suite, destinée à chasser de Jérusalem et à mettre hors d'état de nuire à l'avenir ces Turcs et ces Sarrazins qui l'avaient empêché d'accomplir son pèlerinage[53]. Si Anne avait voulu dire que Pierre était arrivé auprès du Saint-Sépulcre, mais qu'il n'avait pas pu y prier en paix, elle aurait employé des expressions plus claires. Au contraire, elle constate expressément et dans des termes sur le sens desquels il est impossible de se méprendre, que le pèlerinage de Pierre est resté inachevé : on n'a, jusqu'ici, fait aucune attention à ce, passage et c'est pour cela que l'on n'a pas vu de contradiction entre le récit d'Anne Comnène et ceux d'Albert, de Guillaume etc.

La vision de Pierre est une légende.

Ainsi donc, si, à toutes les considérations qui précèdent, nous tendons le récit de la fille de l'empereur, nous pouvons admettre comme démontré, qu'en attribuant à Pierre l'hermite, pendant son séjour à Jérusalem une vision qui aurait été la cause déterminante, de la première croisade, Albert, la forme de son récit mise à part, s'est fait l'interprète d'une pure légende : le seul fait qui a pu y donner naissance, c'est qu'en effet, avant 1096, Pierre avait déjà entrepris un pèlerinage ; mais il n'avait pas pu atteindre son but et c'est ce qui l'a porté plus tard à appuyer de toute l'énergie dont il était capable l'entreprise patronnée par le pape ; c'est par cette prédication qu'il a fait connaître son nom en tous lieux et s'est acquis une grande célébrité : rien, d'ailleurs, qui nous indique s'il avait pu arriver près de Jérusalem ou s'il avait été obligé de s'arrêter sana même atteindre la frontière de la Palestine. La légende a dit se former pendant les vingt premières années qui ont suivi la croisade ; elle a pris naissance dans l'opinion fermement accréditée et bien conforme au caractère de l'époque, que l'entreprise avait été organisée, non tam humanitus quam divinitus[54], c'est-à-dire qu'elle était le fruit non d'une pensée humaine, mais d'une pensée divine. Bous l'influence de cette idée, que le monde céleste. est en relation étroite avec le monde terrestre, et, les véritables motifs qui avaient donné naissance à la première croisade venant à s'effacer de plus en plus du souvenir des contemporains, dont au reste, fort peul sans doute, les avaient connus, il n'est pas étonnant que cette légende se soit fermée et qu'elle soit arrivée à se substituer complètement à la réalité : cela explique aussi comment, par la suite, tous les résultats obtenus par les récits des pèlerins, par les ambassades et les lettres de l'empereur au Pape et aux fidèles d'Occident, ont été attribués à une seule personne, au moine Pierre ; comment, du moins dans les pays où il a, le premier, prêché la croisade, tels que le nord de la France, la Lorraine et le pays du Rhin, la foule a oublié tout ce qui en dehors de lui avait contribué au même but, pour faire de lui seul l'agent essentiel de l'entreprise ; comment enfin tout le mouvement de la croisade s'est personnifié et reflété en lui.

La vision d'après Caffaro.

On comprend maintenant pourquoi dans d'autres pays, tels que l'Italie, par exemple, on place bien une vision à l'origine de la première croisade, mais on l'attribue à un autre personnage. C'est ainsi que Caffaro, dans sa Liberatio Orientis[55] nous fait un récit analogue à celui d'Albert : cette coïncidence donne un intérêt extrême à ce dernier, et nous ne pouvons nous refuser le plaisir de le reproduire littéralement. Après avoir raconté que Godefroi de Bouillon avait déjà fait un pèlerinage en Orient avec le comte de Flandre, et qu'à son retour, désireux d'entreprendre une croisade, il noua des pourparlers avec Raimond de Toulouse et nombre d'autres comtes et barons, le chroniqueur ajoute : Unde tale posuerunt consilium, ut veniente die S. Mariæ ad Podium convenirent, ibique de servitio Dei quid facturi essent ponerent et firmarent. Cum vero infra dicti termini spacium vox per partes illas publice senavisset, fuerunt XII viri in S. Maria in Podio, de predicto servitio Dei tractare optantes, et per III dies tractantes, quomodo Jerosolymitanum iter peragere possent. Accidit in nocte diei tertii, quod Angelus Gabriel unum de XII, Bertholomeum nomine, in sompnium venit et dixit : Berthoron surge, et ipse : Quid es tu Domine ? Angelus Domini sum, et voluntas Domini est, ut sepulcrum ejus a servitute Sarracenorum deliberetur. Quare accipe crucem in dextero humero, et durit sociis tuis summo urane perge ad episcopum Podiensem, et hostende sibi crucem, quam fibi feci, et die ut ipse mittat legatum suum tecum ad Urbanum papam, qui ad bas partes sine mora veniat, et iter Jerosolymitanum in remissione peccatorum populum doceat. Ita factum est. Papa enim visione angelica audita, sine mora iter accepit, et ad Podium venit. Ibique collecta multitudine nobilium virorum, principum, comitum et ducum, atque omnis generis christianorum, divitum et pauperum, majorum atque minorum, papa omnibus viam sepulcri in remissione omnium peccatorum prœcepit. On le voit, ce récit est tout à fait analogue à celui d'Albert et de tous les autres écrivains qui ont parlé de la vision de Pierre : seuls les personnes et les lieux diffèrent. Ici comme là la cause déterminante de la croisade se réduit à une sommation adressée indirectement par le ciel au pape. Dans Albert, c'est Pierre que le Sauveur envoie en Occident et spécialement vers le pape, pour le sommer d'accourir au secours de l'Église d'Orient, et sa mission est confirmée par le patriarche Siméon ; dans Caffaro, cet envoyé du ciel est un certain Bertholomeus, peut-être le visionnaire devenu célèbre par l'invention de la Sainte Lance. Ce n'est plus à Jérusalem qu'il reçoit sa mission, c'est au Puy, ville du midi de la France ; ce n'est pas le Christ qui apparaît, c'est l'ange Gabriel ; ce n'est pas le patriarche Siméon qui doit confirmer la mission, c'est l'évêque du Puy ; mais le but de la vision est toujours de décider le pape à prêcher la croisade, en commençant par le pays où a eu lieu la vision. Ainsi donc, pendant la première moitié du XIIe siècle, les origines de ce mouvement, qui avait remué tout l'occident, se racontaient à Gênes un peu autrement que dans le pays d'Albert d'Aix et dans les documents que celui avait eus à sa disposition ; mais dans l'un comme dans l'autre pays, on ne voyait point dans la croisade autre chose qu'une entreprise inspirée par Dieu lui-même, divinitus ordinata.

La vision de Pierre et l'Historia miscella.

Il est extrêmement probable que cette opinion se trouvait exprimée dans bien d'autres relations que nous ne saurions plus retrouver[56] : mais il ne serait pas impossible que le prototype des écrivains qui ont raconté la vision de Pierre, fût l'Historia miscella[57], où il est dit que ce fut aussi une vision qui détermina l'empereur Justinien à faire la guerre aux Vandales, en Afrique : voici le passage en question : Septimo deinde imperii anno facta sunt Vandalica bella. Episcopus autem quidam Orientis partis imperatorem Justinianum deterruit, dicens ex Deo sibi ad imperatorem accedere et postulare, ut Christianos qui erant in Lybia liberaret a tyrannis. Quibus imperator auditis retinere mentem ultra non potuit, sed tam exercitum et naves armis circumdedit et victualia præparavit Bilisariumque in procinetu esse præcepit, in Lybiam prætorem imperator principaliter in omnibus statuit. Erat autem cum eo et Procopius harum rerum conscriptor[58]. L'Historia miscella n'était pas inconnue en Occident et divers écrivains y ont largement puisé[59]. Bien qu'on ne puisse pas l'affirmer, il est bien probable que le premier qui a raconté la vision de Pierre connaissait cet ouvrage et l'a pris pour modèle : si le fait était démontré, on connaîtrait la source d'où est sortie cette histoire et cela jetterait une nouvelle lumière sur l'origine de la légende[60].

Retour de la Terre sainte et visite au pape.

Puisque Pierre n'a pas même mis le pied à Jérusalem, il devient inutile de discuter s'il peut y avoir eu une vision, et tout ce que raconte Albert au sujet de cette vision et de là mission donnée à Pierre est. sans objet. Mais il ne résulte pas nécessairement de là que Pierre n'ait exercé aucune influence sur Urbain : à cet égard, nous pouvons admettre deux hypothèses : ou bien Pierre, au retour de son premier pèlerinage, est passé par Rome et n'a pas manqué d'aller rendre visite au pape ; c'était une formalité à laquelle devaient assurément se conformer le plus grand nombre des pèlerins qui traversaient Rome à leur retour d'Orient ; ou bien il n'a vu le pape qu'à l'époque de son séjour en France : mais, de ces deux suppositions, quelle que soit celle que l'on adopte, est-il possible d'y trouver un motif pour admettre que son influence ait été plus grande que celle de n'importe quel pèlerin qui fût venu raconter, ses aventures au pape ou gémir à ses pieds sur la situation lamentable des églises d'Orient ? S'il avait eu une influence pareille à celle que lui attribuent Albert et ses copistes, si son rapport avait suffi à lui seul pour déterminer le pape à prêcher la croisade, les écrivains contemporains et le pape lui-même en auraient fait mention : or il n'en est rien ; nous aurons occasion de le redire. Quant à savoir si Pierre a opéré son retour par Rome, s'il a rendu visite au pape, ou s'il lui a parlé pour la première fois en France seulement, si même il l'a jamais connu[61], ce sont là autant de questions auxquelles il est impossible de faire une réponse positive, car dans aucun des documents originaux que nous possédons, ces points ne sont indiquée d'une manière tant soit peu nette ; ce sont donc. de pures hypothèses ; elles sont peut-être vraies, mais elles peuvent aussi être absolument erronées. Nous verrons -plus tard de quel côté se trouve la plus grande probabilité, lorsque nous essaierons d'établir, si, comme on le prétend ; Pierre a assisté au concile de Clermont. Mais, dans cette recherche, nous laisserons de côté les récits légendaires : ils ont pour point 'de départ la mission que l'hermite aurait reçue du Christ et du patriarche de Jérusalem et qu'il aurait remplie auprès du pape -Urbain : il est démontré qu'il n'a reçu aucune mission ; donc, ces récits ne peuvent point servir de base à une étude historique.

2° Pierre a-t-il été le précurseur du pape ? Étude de cette question d'après les écrivains modernes.

Dans sa relation, Guillaume de Tyr affirme que ce fut Pierre l'hermite qui détermina le pape à prêcher la croisade : ceux des historiens postérieurs à lui qui ont pris sa relation- pour base de leurs travaux sont donc logiques en faisant remonter jusqu'avant l'année 1095 la visite que Pierre aurait rendu au pape, en le présentant comme le precursor d'Urbain et en affirmant que dès le printemps de 1095, c'est-à-dire avant le concile de Plaisance, il avait, par sa prédication, commencé à agiter quelques pays d'Occident. C'est ainsi qu'on lit dans Wilken[62] : Parti de Bari, Pierre se hâta de gagner Rome, où il vit le pape Urbain, lui remit les lettres du patriarche, et en confirma le contenu par le récit le plus émouvant des souffrances infligées par des tyrans à da mère de toutes les églises  Urbain loua le zèle pieux de Pierre et lui remit ses pleins pouvoirs avec des lettres qui devaient l'accréditer auprès des princes de la chrétienté en qualité d'ambassadeur du pape et de l'église de Jérusalem. Muni de ces titres, Pierre parcourut d'abord toute l'Italie puis passa les Alpes et partout il trouva un accueil favorable.... Les résultats de sa prédication se firent sentir dès l'assemblée ecclésiastique qu'Urbain présida bientôt après à Plaisance ! Mailly (pour citer encore l'auteur d'une histoire des croisades) va jusqu'à dire dans l'Esprit des croisades (III, p. 107) : Ce fut ainsi qu'il parcourut toute l'Italie, et en moins d'un an presque toute l'Europe, courant de village en village, de ville en ville, de royaume en royaume, abordant les princes et les rois, conjurant les peuples, sollicitant le courage des uns, la piété des autres, et embrasant les âmes du feu dont il était dévoré.... On n'a pas d'idée de l'effervescence qu'il communiqua ainsi, de proche en proche, à la plus grande partie de l'Europe.... A la nouvelle d'un succès si étonnant, Urbain, averti par son précurseur qu'il était temps d'agir, résolut de se montrer enfin et crut qu'il ne pouvait le faire plus décemment que dans un concile, dont la situation actuelle des affaires fournissait assez de motifs, sans qu'il fût obligé de déclarer le véritable. Il en indiqua en conséquence un, qu'il devait tenir dans la Lombardie au commencement de mars, et qu'il fit précéder d'un autre, etc. Moline de Saint-Yon[63] fait prêcher la croisade par Pierre l'hermite en Allemagne au moment où Urbain préparait son départ pour la France. — Paulin Paris[64] dit : Il est certain qu'un des agents les plus utiles du pape avant l'assemblée de Clermont fut Pierre l'hermite. Montalembert[65], de son côté, lui fait faire avant le concile de Clermont de longues courses à travers différents pays, où sa prédication aurait été reçue avec enthousiasme. Mailly, Wilken, Paulin Paris et, récemment encore, Röhricht, de même que presque tous leurs prédécesseurs, suivent la relation de Guillaume de Tyr, qui fait expressément de Pierre le præcursor du pape[66] : Guillaume dit, en effet, I, 13 : Fuitque domino Papœ, qui enim ultra montes sine dilatione sequi decreverat, in eodem verbo plurimum necessarius. Nam præcursoris functus officio, auditorium mentes ad obediendum, prœpavaverat, ut facilius idem persuadere volens, obtineret propositum, et universorum animos ad se compendiosius inclinaret[67]. Bien qu'il ne donne pas à entendre que Pierre fût revenu avant le concile de Plaisance, dont il parle au chap. 14, le récit de Guillaume de Tyr est, à n'en point douter, basé sur celui d'Albert. Or, il faut reconnaître que tous les auteurs qui se sont laissé guider par le récit d'Albert ont été obligés logiquement d'admettre le fait que nous discutons. En effet, s'il est vrai que le pape ait prêché la croisade au concile de Plaisance, il est évident que celui qui lui a inspiré cet acte a dû lui rendre visite avant le concile ; il devait avoir achevé son pèlerinage et, logiquement aussi, il devait avoir été chargé par le pape de prêcher avant la tenue du concile[68]. Reste à savoir si effectivement Albert voit dans l'hermite un præcursor dans toute l'étendue du mot, tel que nous le présentent Guillaume de Tyr et ses imitateurs ; car, d'après le récit d'Albert et de l'Historia belli sacri, l'intervalle entre l'entrevue de l'hermite avec le pape et le départ de ce dernier pour la France serait très court, beaucoup trop court pour qu'il soit possible de faire remonter avant le concile de Plaisance le moment où le pape aurait, sous l'influence de Pierre, pris la résolution de prêcher la croisade.

Il suffit d'étudier d'un peu près la relation de Guillaume de Tyr pour reconnaître immédiatement les ornements légendaires dont il a surchargé le récit d'Albert qui, certes, n'en avait déjà pas besoin. En comparant les deux textes, on s'aperçoit dès le premier coup d'œil que Guillaume a essayé de combler par un tableau de fantaisie ce qui lui paraissait être une lacune dans celui d'Albert. Ainsi, Albert, lui aussi, présente bien Pierre comme un prédicateur de la première croisade[69], mais à lire le passage où est relaté le retour d'Orient[70], il semble que, pour le chroniqueur, la mission de l'hermite ait été terminée avec l'accomplissement de son message, car il ne dit rien de ce que, entraîné par son zèle, le moine a fait aussitôt après avoir pris congé du pape. Il est vrai qu'au chapitre suivant (VII), racontant l'expédition de Gauthier-sans-Avoir, il en attribue l'instigation à Pierre[71] ; il est vrai encore qu'au chap. VIII il dit que Pierre lui-même s'est mis en marche vers l'Orient avec une armée considérable ; mais nulle part il ne dit positivement à quelle époque la parole de l'hermite a provoqué ce rassemblement d'hommes, ni que sa prédication ait précédé celle du pape, ni qu'il ait préparé les esprits à entendre le pape et, par là considérablement facilité la tâche de ce dernier ; Guillaume de Tyr (loc. cit.) lui, le dit en toutes lettres : passe encore pour cela : on peut admettre que Guillaume n'a fait qu'exprimer une opinion qui était aussi celle d'Albert, car celui-ci écrit, en parlant de Pierre[72] : huius viœ constantiam primum adhortatus est in Beru regione prœfati regni, factus prædicator in omni admonitione et sermone. Huius admonitione assidua et vocatione episcopi, abbates etc. ad hanc letanter concurrerunt viam : mais trouver dans ces lignes que Pierre a parcouru l'Italie et la France avant le pape, qu'il y a prêché la croisade avant le concile de Clermont et même avant le concile de Plaisance, c'est une audace d'affirmation bien difficile à justifier. D'un autre côté, en collationnant dans la relation d'Albert les divers chapitres qui ont rapport au point qui nous occupe, on verra qu'il donne en réalité, l'un à côté de l'autre, deux récits absolument différents : selon sa coutume il les reproduit comme il les a reçus, sans s'inquiéter de savoir s'ils s'enchaînent logiquement, s'ils font un tout ou non. Ainsi, d'une part, dans les lignes citées plus haut, il raconte quo Pierre a prêché la croisade à Beru[73] et qu'il a entraîné les évêques, les abbés, les clercs, les moines, les nobles laïques, lei princes de divers pays et des gens de toute condition, y compris des femmes, à se joindre à l'expédition d'Orient, et il ajoute : qua occasione et intentione hanc viam idem eremita prædicaverit et jus primas auctor extiterit prœsens pagina declarabit. A la suite de cela vient l'autre partie, où il parle du pèlerinage de Pierre et de la mission céleste qu'il a reçue à Jérusalem ; puis il dit comment Pierre s'est acquitté de sa mission auprès du pape, comment celui-ci s'est mis en route pour Verceil, a traversé les Alpes, et s'est dirigé d'abord sur le Puy et, de là sur Clermont : ubi audita legatione divina et admonitione apostolica. episcopi totius Franciæ, duces et comites magnique principes cuius que ordinis ac gradus expeditionem ex proprio sumtu ad ipsum sepulcrum Domini annuerunt. Ipso etenim in regno amplissimo conspiratio et conjuratio sancta huius viœ, datis dextris, inter potentissimos exivit ; et il n'est plus question de la prédication de Pierre. Ainsi, d'abord c'est Pierre qui est présenté comme le prédicateur de la croisade, comme celui qui a entraîné les esprits en France ; ensuite c'est le pape qui a su entraîner les Français. Point de liaison dans ces récits, point d'indication de temps ; impossible de déterminer lequel, du Pape ou de Pierre, a fait entendre le premier en France l'appel à la croisade, pas trace de déductions ; et pourtant il y a quelque chose de surprenant : après le chap. II, Albert veut expliquer comment Pierre a été amené à prêcher la croisade et comment il en est devenu le premier chef ; et tout d'un coup le récit tourne court, le chroniqueur nous fait voir le pape gagné par Pierre à l'idée de l'entreprise, et, à partir de ce moment, c'est le pape qui convoque et entraîne par sa parole les princes et les évêques de France, tandis qu'au chap. II, il avait été dit que c'était Pierre qui avait fait entendre cet appel. Faut-il ne voir là qu'un résultat de cette admonitio assidua et vocatio, par laquelle, d'après Albert lui-même, l'hermite gagnait à ses projets évêques, abbés, etc. ? Ce résultat serait précisément démontré par ce fait qu'après avoir entendu Pierre, le pape, proclamant sa complète adhésion à son projet et l'appuyant de son autorité, aurait poussé à la croisade les évêques et les princes, de telle sorte, qu'en réalité ce serait pourtant Pierre qui aurait été l'instigateur et le premier prédicateur de la croisade ; l'admonitio et vocatio de Pierre aurait obtenu par l'intermédiaire du pape les résultats considérables dont il a déjà été parlé au chap. II ? par conséquent le succès obtenu par le pape aurait été en fait un succès personnel à Pierre ; alors ce que nous lisons au chap. II sur l'efficacité du rôle de Pierre se trouverait précisé et expliqué au chap. VI par ce fait que, matériellement, ce ne serait pas Pierre qui a soulevé les masses, ce serait bien Urbain, mais seulement après que lui-même aurait été entraîné par Pierre. On peut à la rigueur tirer toutes ces déductions du récit d'Albert, et cela vaudrait assurément mieux que d'y introduire des hors-d'œuvre basée uniquement sur des hypothèses : mais nous ne croyons pas qu'elles aient existé dans la pensée de l'auteur : loin de là ; nous prétendons qu'on peut suivre, dans son récit, les traces d'une double tradition qu'il reproduit sans s'inquiéter de savoir si son lecteur s'y retrouvera ou non : d'après l'une, c'est Pierre qui a été l'instigateur de la croisade, qui l'a prêchée avec grand succès, et ici se place la légende qui veut qu'à lui seul il ait donné l'impulsion à la première croisade ; d'après l'autre, absolument historique, celle-ci, car c'est un fait garanti par tous les témoins oculaires qui ont écrit sur la première croisade, c'est le pape qui a prêché la croisade en France, et personne autre que lui n'aurait eu l'influence nécessaire pour imprimer au mouvement l'importance qu'il lui a donnée : toutes les sources concordent sur ce point et ne disent pas un mot de l'influence exercée sur lui par Pierre.

On comprend très bien que la manière dont les faits sont exposés par Albert n'ait pas satisfait Guillaume de Tyr : il n'y trouvait ni transition, ni chronologie nettement établies : il remplit ce que lui faisait l'effet d'une lacune, en attribuant à Pierre le rôle de précurseur d'Urbain et, par la suite, on a conclu de là que l'hermite avait rendu ce service au pape dès avant le concile de Plaisance. Ainsi Guillaume a fondu ensemble et la double tradition rapportée par Albert, mais incomplète suivant lui, et la tradition légendaire alors en faveur, qui attribuait à Pierre le rôle de précurseur ; par ce procédé il a composé sur les origines de la croisade un beau morceau d'éloquence qui fait l'éloge de son ingéniosité ; mais il en résulte que sa relation n'a pas plus de valeur que toutes celles qui, comme elle, présentent un mélange plus ou moins grand de faits historiques et antihistoriques, suivant que le goût de l'auteur l'a porté à orner plus ou moins son œuvre.

De tout qui précède il résulte tout au moins qu'Albert n'attribue pas à l'hermite un rôle de précurseur tel que Guillaume l'entend et que les écrivains postérieurs, s'appuyant sur son récit, l'ont admis à leur tour, à tel point qu'ils donnent comme chose certaine son retour d'Orient et sa présence aux conciles de Plaisance et de Clermont ; nous le répétons, c'est un renseignement sans fondement historique, uniquement bâti sur des hypothèses.

Les sources.

Pour être renseignés d'une manière certaine sur le rôle de Pierre l'hermite et sur la prédication de la croisade, ce n'est point à Albert ni à Guillaume de Tyr qu'il faut s'adresser ; il faut s'en tenir uniquement aux sources de l'histoire de la première croisade : on n'y voit pas, il est vrai, que Pierre ait été le précurseur du pape, ni qu'il ait prêché la croisade avant le concile de Clermont, mais on y trouve des preuves suffisantes pour démontrer qu'en France ce n'est pas Pierre l'hermite, mais le pape qui a donné l'impulsion au mouvement de la croisade, et que l'on doit placer après le concile de Clermont la première manifestation de Pierre.

D'après ces sources, c'est le pape et nul autre qui a, le premier, prêché la croisade en France. Les Gesta Francorum commencent ainsi : Cum jam appropinquasset ille terminus, quem Dominus Jesus quotidie suis demonstrat fidelibus, specialiter in Evangelio.... Apostolicus namque Romanæ sedis, Urbanus, ultra montanas partes quantocius profectus est, cum suis archiepiscopis, episcopis abbatibus et presbyteris ; cœpitque subtiliter sermocinari et prædicare, dicens : Ut si quis animam suam salvam facere vellet, non dubitaret humiliter viam incipere Domini. Cumque jam hic sermo (celui du Pape) paulatim per universas regiones ac Galliarum patrias cœpisset crebescere, Franci audienteis talia, protinus in dextera fecere cruces.... Fecerunt denique Galli tres partes : una pars Francorum in Hungariæ intravit regionem, scilicet Petrus Heremita et dux Godefridus, et Balduinus frater ejus.... Petrus vero supradictus, primus venit Constantinopolim Kalendis Augusti, et cum eo maxima gens Alamanorum, etc. Il serait bien impossible à personne de faire usage de ce passage pour démontrer qu'avant le départ du pape pour la France la croisade y avait été prêchée déjà par d'autres, par Pierre d'Amiens, si l'on veut. On peut, il est vrai, et non sans fondement, faire, valoir à l'encontre de cette relation, que l'auteur anonyme des Gestes était Italien[74] et même Normand-italien, qu'en cette qualité il n'a pas pu suivre exactement les évènements qui se passaient en France, qu'il n'a fait mention que du lait principal, la prédication de la croisade adressée par le pape aux Français, et que cela n'empêche nullement que Pierre ait lui aussi, prêcher la croisade en France avant la venue du pape ; il ne faut pas l'oublier, l'auteur n'habitait pas la Francis ; pour lui, le rôle joué par Pierre a dû rester au second plan, à côté du grand évènement mieux fait pour frapper les imaginations au loin, le voyage du pape en France et sa prédication en faveur de la croisade. Ce raisonnement est spécieux : malheureusement il est détruit précisément par les relations mêmes des chroniqueurs qui ont pris à tâche de compléter le commencement du récit des Gestes et de développer les parties qui leur y paraissaient trop abrégées. On sait, en effet, que Baudri, Tudebode, Guibert et Robert, tous témoins oculaires des évènements qui se passaient alors en France, ont pris pour base de leurs relations le récit des Gestes, et y ont ajouté les faits qui leur semblaient les plus dignes de mémoire et que l'auteur des Gestes n'avait pas mentionnés.

C'est Robert qui dit dans sa préface : Abbas Bernardus ostendit unam historiam (c'étaient précisément les Gesta Francorum et aliorum Hierosolymitanorum) secundum hanc materiem, sed ei admodum displicebat, partim quia initium suum, quod in Clarimontis concilio constitutum fuit, non habebat, partim quia series tam pulchræ materiei inculta jacebat, et litteralium compositio dictionum inculta vacillabat. Præcepit igitur mihi ut, qui Clarimontis concilio interfui, acephalæ materiei caput præponerem et lecturis eam accuratiori stilo componerem. Robert ouvre en conséquence sa relation par le concile de Clermont, que l'anonyme des Gestes n'avait pas désigné nominativement ; il retrace l'allocution du pape et signale l'effet immense qu'elle a produit : O quot diverses ætatis ac potentiæ sei domesticæ facultatis homines in illo concilio cruces susceperunt et viam Sancti-Sepulcri spoponderunt !            et il ajoute expressément[75] : Hinc divulgatum est ubique terrarum concilium venerabile, et ad aunes regum ac principum venit concilii constitutum honorabile. Placuit omnibus, et plusquam 300.000 mente iter concipiunt, et adimplere satagunt, prout unicuique posse contulit Dominus etc. Ce succès extraordinaire revient au pape et au concile. C'est seulement après cette exposition que Robert en vient à mettre Pierre en scène : son récit concorde entièrement avec celui des Gestes et nous apprend que Pierre fut le premier qui arriva à Constantinople à la tête de ses bandes. De sa prédication en France il ne dit que ces quelques mots : Hic ea tempestate collegit sibi non modicam equitum peditumque multitudinem, et iter suum direxit per Hungariam. Associatur autem cuidam duci Theutonicorum, nomine Godefrido, etc. ; de ce que Pierre aurait déterminé le pape à prêcher la croisade, de ce qu'avant l'arrivée d'Urbain il aurait déjà commencé à réunir autour de lui des volontaires, pas un mot. Ainsi donc, voici Robert, moine de St-Remy de Reims, contemporain de Pierre ; il était, certes, bien au courant des conditions dans lesquelles était né le mouvement de la première croisade, et il écrivait dans l'intention de compléter le récit de l'anonyme des Gesta Francorum, parce qu'il le trouvait insuffisant, avis partagé par l'abbé Bernard de Marmoutier-lez-Tours ; si Pierre a en effet été le premier instigateur de la croisade, s'il l'a déjà prêchée avant l'arrivée d'Urbain en France, il est permis de supposer que Robert doit en, parler, en termes brefs, peut-être, mais clairs ; eh bien non ; il garde le silence le plus complet sur le rôle de précurseur que l'on attribue à Pierre, il ne connaît que le discours du pape à l'ouverture du concile de Clermont, ce concile qui a donné l'impulsion au mouvement en France en provoquant de si nombreuses adhésions. Si effectivement c'était Pierre qui avait joué le rôle le plus important, s'il avait déjà prêché la croisade avant l'arrivée du pape, la chose ne devait-elle pas paraître assez intéressante pour qu'à aucun prix il ne le passât sous silence ? c'était une occasion, non-seulement de compléter, mais de rectifier les Gestes qui, eux, ne parlent que du rôle plus saillant d'Urbain.

Ce que nous venons de dire de la relation de Robert s'applique également à celle de Baudri de Dol ; il était, lui aussi, contemporain de Pierre, témoin oculaire de l'agitation qui avait précédé immédiatement et fait éclore la première croisade, témoin auriculaire du concile de Clermont[76] : en écrivant son Historia Hierosolymitana, il a aussi pris les Gestes pour modèle, mais si leur contenu lui a paru conforme à la vérité et à la réalité, il a pensé qu'il avait besoin d'être complété et de recevoir une forme moins rude[77]. Si les récits d'Albert ou de Guillaume étaient conformes à la vérité des faits, on serait en droit d'attendre de Baudri qu'il rappelât à ses contemporains que l'hermite fut le précurseur du pape et complétât en ce sens le récit des Gestes : mais, pas plus que Robert, Baudri n'attribue cet honneur à Pierre ; d'après lui, le pape seul a été le prédicateur de la croisade, et il ne vient à parler de Pierre qu'après avoir déjà raconté comment Hugues le Grand, les deux Robert, Godefroi et ses deux frères Baudouin et Eustache, puis Bohémond et les Normands d'Italie ont répondu à l'appel d'Urbain ; bien que les Gestes, qu'il reproduit, nomment Pierre avant les princes, il ne signale, lui, l'apparition de l'Hermite, qu'après celle des princes, de sorte qu'il ressort de l'ensemble de son récit que c'est seulement l'appel du pape qui paraît avoir entraîné dans le mouvement Pierre comme les princes[78] : Solutum est consilium et nos unusquisque properantes redivimus ad propria. Prædicabant episcopi, et voce liberiori jam illud idem vociferabantur laici : verbum Dei seminabatur ; et quotidie numerus Jerosolymitanorum augebatur : il fait ensuite une peinture vive des résultats obtenus par l'appel du pape ; il raconte comment un grand nombre de moines et d'hermites, les uns avec, les autres sans la permission de leurs supérieurs, comment les princes aussi bien que les gens du bas peuple se sont engagés dans l'entreprise[79] : Hugues le Grand, Robert de Normandie et. Robert de Flandre sont partis... in Alamanniæ partibus dux Godefridus..... ultra montes in Apulia... Bœmundus.... Tancredus.... Petrus quidam magnus heremita cum multis Alamannis et Francis plurimis subsequens agmen præcesserat et regiam ad urbem applicuerat : iuvenit tamen multos Lombardos etc. Après ce passage, Baudri copie exactement le récit des Gestes pour ce qui concerne le séjour et le désastre de l'armée de Pierre en Asie-mineure. Ainsi la relation de Baudri suffirait à elle seule à démontrer que Pierre n'a joué aucun rôle public en France avant l'arrivée du pape et qu'en tout cas son action n'a pas pu avoir l'importance qu'on lui a, depuis, attribuée d'une manière à peu près générale. Si Pierre avait fait entendre en France avant le pape l'appel à la croisade, Baudri non plus n'aurait pas pu manquer de le mentionner.

Même remarque au sujet de la relation du Français Tudebode (A) de Sivrai ; il avait certainement achevé dès l'an 1111 la copie des Gestes[80] : il les a transcrits à peu près littéralement, en les entremêlant de passages pris dans Raimond et de quelques renseignements tirés de son propre fonds ; mais, pour ce qui concerne l'Hermite, il n'a cru avoir à faire ni changement ni addition.

Si enfin nous prenons Guibert de Nogent, nous arrivons absolument au même résultat qu'avec les relations de Robert et de Baudri. Guibert est assurément un de ceux qui ont le plus mis en lumière et le plus exalté le rôle de l'hermite ; et pourtant, d'après lui encore, ce n'est pas Pierre, c'est le pape qui a, le premier, prêché la croisade en France ; c'est à celui-ci que revient la gloire d'avoir enflammé les cœurs par son apparition en France et son allocution de Clermont. Guibert décrit, comme les autres, la marche du concile ; il rapporte, à sa manière il est vrai, et sans s'en tenir au texte littéral, le discours d'Urbain, et il en vient à parler du succès extraordinaire de ce discours : Terminato itaque concilio magnus per universas Franciæ, partes rumor emanat, et quisque, ad quem primo Pontificis præceptum prævolane fama detulerat, de proponenda via Dei contiguos sibi ac familiares quosque sollicitat[81]. Puis il parle de la misère, de la famine, de la guerre qui désolaient tous les pays et fait ressortir combien ces fléaux ont contribué à disposer les cœurs à entendre l'appel d'Urbain : Mox ergo et mira et ob insperabilitatem animorum immutatione commoti, signum Pontificis prædicti præceptione indictum, cruces videlicet, ab Episcopis et Presbyteris sibi precanter imponi.... Principibus igitur, qui munis et magnis obsequentium ministeriis indigebant, sua morose ac dispensative tractantibus tenue illud quidem substantia, sed numero frequentissimum vulgus, Petro cuidam Heremitæ cohæsit ; eique interim, dum adhuc res intra nos agitur, ac si magistro paruit. Quem ex orbe, nisi fallor, etc., et alors Guibert décrit la manière d'être de Pierre, sa marche vers l'Asie mineure à la tête des premiers détachements : ainsi, pour lui aussi, la prédication du pape a précédé celle de Pierre : s'il en eût été autrement, il l'aurait assurément fait connaître d'une manière ou d'autre.

Foucher de Chartres, Raimond d'Aiguilhe ne savent pas que Pierre ait prêché la croisade en France avant Urbain. Ils ne disent que quelques mots de lui, mais ces mots ne sont pas de nature à lui assigner une situation hors ligne, et encore moins à le faire entrer, même approximativement, en comparaison avec Urbain[82]. D'autre part, Foucher nous a transmis une lettre, adressée par les croisés au pape après la défaite de Kerbogha et la mort d'Adhémar du Puy, par conséquent après le 1er août 1098[83] ; ils le supplient instamment de venir en personne à Antioche pour y prendre la direction de la guerre sainte et ils le désignent de la minière la plus positive comme le seul instigateur de la croisade : Nunc igitur, est il dit dans cette lettre, filii tui commisso patre orbati, tibi spirituali patri nostro mandamus, ut qui hanc viam incepisti, et sermonibus tuis nos omnes, et terras nostras, et quidquid in terris erat, relinquere fecisti, et cruces bajulando Christum sequi præcepisti, et Christianum nomen exaltare commonuisti, complendo quæ hortatus es ad nos, et quoscumque poteris ut tecum veniant submoneas.

Conclusion.

C'est assez de citations ; il serait superflu de pousser plus loin notre enquête ; nous sommes suffisamment éclairés maintenant pour nous prononcer sur le fond de la question : Non, ce n'est pas Pierre, c'est Urbain, qui a, le premier, prêché la croisade en France ; par conséquent, le moment où Pierre a paru en public ne doit pas être placé avant le concile de Clermont, comme, ont cru devoir le faire Guillaume de Tyr et presque tous les écrivains postérieurs jusqu'à nos jours même. Guillaume n'a fait de Pierre un précurseur du pape que parce qu'il n'avait pas d'autre moyen d'accommoder le récit d'Albert : mais aucune des sources primitives ; où d'ailleurs il a puisé, ne lui fournissaient d'indication à l'appui de ce système. Donc, ce rôle, qu'il lui attribue, est une pure fiction, sortie de son imagination. Si son récit était exact, il faudrait admettre que celui des témoins 'oculaires "ne l'est pas ; alois Pierre serait assurément le personnage le plus remarquable qui se rencontre à l'origine de la croisade ; le pape, en faisant entendre son appel, non-seulement à Clermont, mais dans la plupart des villes de France qu'il visita à cette époque, n'aurait fait, en réalité, que lui prêter son concours, et n'apparaîtrait à la lumière de l'histoire que comme le bras droit de l'hermite. Mais cela n'est pas. Les sources originales, sans exception, renversent les rôles ; elle ne fournissent aucun point d'appui au récit de Guillaume en tant qu'il attribue à l'hermite le rôle de précurseur d'Urbain : ce serait bouleverser l'histoire que de préférer sa version à celle des sources. Nous devons donc nous ranger à l'avis de Sybel, lorsqu'il écrit[84] : Il faut laisser au pape seul la gloire dont, jusqu'à nos jours, l'hermite d'Amiens lui a disputé une bonne moitié. Il vint à Clermont à un moment où une tendance inconsciente poussait le monde vers l'Orient, mais où aucune parole n'avait encore été prononcée dans ce sens. Cette parole, il la fit entendre, et alors princes et chevaliers, nobles et vilains, et parmi les vilains Pierre, se levèrent ; nous avons en main suffisamment.de preuves pour rendre au pape l'honneur qui lui revient.

Pierre a-t-il assisté au concile de Clermont ?

Après avoir cherché à établir si, comme l'affirment certains auteurs modernes qui s'appuient sur l'autorité de Guillaume de Tyr, Pierre l'hermite a prêché la croisade en France avant le pape, en un mot, s'il a été son précurseur, nous devons passer à l'étude d'une autre question connexe à la première : Pierre a-t-il assisté au concile de Clermont, et y a-t-il prononcé un discours d'une éloquence enflammée et entraînante ? Guillaume de Tyr le donne à entendre ; du moins, ses expressions présupposent la présence de Pierre au concile[85] ; mais avant lui il n'existe point de document qui constate ce fait, et sans doute Guillaume lui-même n'en a point connu. Cela n'empêche pas d'Oultreman d'affirmer la chose en termes tellement positifs, qu'il semblerait que le doute ne fût pas même permis : cet écrivain a même eu la chance toute particulière de pouvoir citer textuellement les paroles de l'hermite ; il s'appuie sur le récit de Guillaume Aubert, dans l'Histoire des guerres faictes par les Chrestiens contre les Turcs, sous la conduite de Godefroy de Buillon, et il ajoute[86] : Le pape commanda à Pierre l'Hermite de raconter fidèlement ce qu'il avait entendu de la calamité des Chrétiens qui gardaient le St-Sépulcre. Obéissant au St-Père, il parla avec tant de zèle et de piété, et fut tellement assisté du St. Esprit qu'autant de paroles il prononça furent autant de flammes qui «embrasèrent le cœur des rois (remarquons en passant qu'il n'y en avait pas un seul au concile de Clermont), des princes, des ambassadeurs et de tous les prélats du désir de sacrifier leurs biens et leur vie pour la gloire de celui qui en est l'auteur ; suit le discours où Pierre dépeint, pour l'avoir vue de ses propres yeux, la triste situation des Chrétiens de la Terre-Sainte et requiert l'assistance de leur porter secours[87]. Son visage exprimait la tristesse et l'abattement, il versait des larmes, et, par moments, sa voix était entrecoupée de sanglots. Déjà il avait échauffé tous les cœurs, lorsque le pape prit la parole et entretint l'assemblée de son projet. Mailly raconte le même fait comme il suit[88] : il se fit dans l'assemblée un frémissement, on entendit des sanglots qui annonçaient assez des cœurs touchés ; mais il restait encore un nouveau degré de fermentation à leur donner : ce n'étaient que des larmes, une pitié stérile : les cœurs étaient émus, les imaginations frappées ; mais l'esprit restait à persuader. Ce devait être l'effet d'une éloquence plus sage, plus réfléchie, qui, mêlant le raisonnement aux images, jetant dans toutes les têtes les motifs qui pouvaient plus facilement y pénétrer, entraînât ce que Pierre n'avait fait qu'ébranler. C'était l'ouvrage que s'était réservé Urbain.... Le pape, donc, sans se lever de son trône, après avoir demandé et obtenu le silence, prit la place de Pierre, et s'adressa à l'assemblée à peu près en ces termes : etc. — Haken[89] fait un tableau absolument pareil de l'effet produit par le discours de Pierre ; il ne met pas un instant en doute la réalité du fait, mais pourtant il croit devoir faire des réserves sur l'authenticité du texte. Raumer et Wilken passent complètement sous silence le fait de la présence de Pierre à Clermont à l'époque du concile, et ils ont raison, car, avant Guillaume, pas un auteur n'en parle, ni Albert, ni l'Historia belli sacri, ni la Chanson d'Antioche, sans parler dés contemporains, chez qui l'on ne trouve non plus rien de pareil[90].

Ainsi, nous nous trouvons ici en présence d'une de ces nombreuses affirmations dont une étude approfondie des sources démontre le peu de solidité, puisque pas une ne présente la moindre indication certaine à l'appui. Il est possible que Pierre l'hermite ait assisté en personne au concile de Clermont, et même, selon nous, cela est très-probable ; mais, si nous sommes loin de le nier, nous ne sommes pas non plus en mesure de le démontrer. Ses panégyristes, il est vrai, pouvaient se dire que si, vraiment, Pierre, à son retour de la Terre Sainte, a persuadé au pape de faire prêcher la croisade, il est évident que cet homme extraordinaire a dû assister au concile de Clermont pour y raconter aux foules accourues de tous 'les pays du nord les choses affreuses qu'il avait vues. Peut-être, pour raisonner ainsi, s'appuyaient-ils sur le discours que Baudri met dans la bouche d'Urbain[91] et dont voici le début : Audivimus, fratres dilectissimi, et audistis quod sine profundis singultibus retractare nequaquam possumus, quantis calamitatibus in Jerusalem et in Antiochia et in cœteris Orientis plagis  membra Christi flagellantur, etc. : il faudrait donc admettre que le pape fait allusion à des paroles prononcées auparavant par un autre orateur qui pourrait avoir été Pierre. D'un autre côté, ces expressions audivimus et audivistis que Baudri met dans la bouche au pape ne peuvent s'entendre qu'en un sens ; c'est qu'Urbain rappelle les faits que l'auteur, dans sa relation, a rapportés immédiatement avant de raconter le concile de Clermont : en ces jours, dit-il, on vit des malheureux de Jérusalem et d'Antioche, parcourir les pays du Nord, où leur misère excitait la pitié de tous ceux qui les voyaient ; leurs plaintes étaient confirmées par les pèlerins revenus d'Orient, où ils avaient été témoins de l'oppression exercée par les païens. Mais tous ces faits étaient sans doute déjà connus de la majorité des personnes présentes à Clermont ; car de 1080 à 1095 un nombre relativement considérable d'habitants des divers pays du Nord avaient accompli le pèlerinage de Terre Sainte et l'on peut penser si, au retour, leurs récits étaient partout écoutés avec avidité[92] ; par eux on savait donc la situation misérable des Chrétiens d'Orient, et, le pape pouvait à bon droit employer les expressions que lui prête Baudri sans, pour cela, faire allusion à un discours prononcé immédiatement avant le sien. D'ailleurs, on le comprend, on peut admettre que Pierre ait été du nombre des pèlerins revenus d'Orient, sans qu'il soit par là même nécessaire d'admettre en même temps qu'il a assisté au concile de Clermont et qu'il a dû y prononcer un discours émouvant auquel Urbain, suivant la relation de Baudri, aurait fait allusion dans le sien. Avec de pareils raisonnements il n'y a plus de raison pour s'arrêter ; en torturant de simples narrations et en donnant à des suppositions de ce genre le rang de certitudes historiques, on arriverait à en tirer des énormités. Quelle qu'ait été à cet égard l'opinion de Guillaume, rien ne démontre la nécessité de la présence de Pierre au concile ; il y a encore bien moins de motifs pour admettre qu'il ait prononcé un discours. Il est permis de regarder le premier de ces deux faits comme très probable ; le silence gardé sur le second par les témoins oculaires, historiens du concile de Clermont[93], a trop d'importance pour qu'il soit permis de faire à son sujet la même supposition. Admettons comme indubitable, si l'on veut, que l'Hermite n'a pas commencé à prêcher la croisade sans en avilir recel l'autorisation de l'un de ses supérieurs ecclésiastiques, Pape ou évêque ; cela ne suffira pas encore à prouver ni que cette autorisation lui ait été accordée à Clermont, ni qu'il ait été l'un des membres du concile[94].

3° Prédication de Pierre pendant l'hiver 1095-96.

C'est pendant l'hiver de 1095-96 que Pierre prêcha pour la première fois la croisade : du moins il n'est pas possible de démontrer historiquement, avec certitude, qu'il ait commencé plus tôt. Suivant Orderic[95], l'Hermite, suivi de 15.000 hommes à  pied et à cheval, arriva à Cologne le Samedi de Pâques, 12 avril 1096, et y séjourna pendant huit jours[96]. Pour cela, il faut qu'il se fût mis en route, avec sa troupe, dès le milieu du mois de mars, d'où il résulterait qu'il devait avoir rempli sa mission dans un espace de temps relativement court. En effet, comme il ne peut avoir commencé sa tournée qu'après le concile de Clermont, elle n'aurait eu qu'une durée d'environ trois mois, du commencement de décembre 1095 au milieu de mars 1096 : cette durée correspond d'ailleurs bien aux conditions dans lesquelles vivaient Pierre et ses adhérents. Le plus grand nombre des gens auxquels il pouvait faire partager son enthousiasme et persuader de le suivre, n'étaient pas de nature à supporter un long délai entre la résolution et l'exécution. Les contemporains caractérisent ce ramassis d'hommes en termes énergiques : l'auteur des Gestes dit d'eux[97] : Non cessabant agere omnia mala, comburentes et devastantes domos et ecclesias ; Ekkehard[98], les comparant aux armées de Godefroi et des autres princes, appelle les premiers la paille, et les deuxièmes le bon grain ; Guibert[99] les nomme indisciplinatum vulgus et fœx residua Francorum, l'écume des Francs ; toutes ces expressions démontrent d'une manière irrécusable que toute la troupe de Pierre, composée d'hommes ramassés le long des chemins[100], devait, une fois son enthousiasme échauffé, pousser sans délai à l'exécution ; étant données lès conditions de l'époque, il fallait. nécessairement les rassembler promptement et les mettre en route le plus vite possible[101].

Si Pierre avait effectivement commencé à prêcher la croisade avant le concile de Clermont, ou même, comme on le prétend, avant celui de Plaisance, on aurait lieu d'être extrêmement surpris, c'est le moins que l'on puisse dire, de ce que son départ n'ait pas eu lieu dés l'année 1095 ; la raison en est que, partout où il passait, une foule de gens s'attachaient à ses pas, et l'on sait que des troupes ainsi formées sont incapables d'attendre avec patience le moment d'agir.

Le délai' entre la prédication de la croisade et le départ des bandes soulevées par elle eût dû se prolonger plus d'une année : c'eût été contre la nature des choses ; et cela est tellement vrai que la légende même suppose comme nous une grande promptitude de décision et un départ précipité. S'il fallait en croire la Chanson d'Antioche et Sicard de Crémone, avant que le concile de Clermont ne fût réuni, l'Hermite avait déjà pris avec ses bandes le chemin de Constantinople ; battu à Nicée par les Turcs, il était revenu trouver le pape à Rome, lui avait rendu compte de son désastre, et c'est seulement à cette nouvelle que le pape se décida à partir pour la Gaule, réunit les princes à Clermont, et sut leur persuader de ne point abandonner la croisade[102].

On le voit donc, si l'on veut admettre que Pierre ait commencé à prêcher la croisade avant le concile de Plaisance, ou même seulement après, mais peu de temps après, il faut admettre aussi entre sa première manifestation publique et son départ un intervalle tellement long que la légende elle-même ne peut servir d'appui à cette manière de voir.

La famine de 1096.

N'oublions pas un fait qui a joué dans cette question un rôle d'une importance indéniable. Les chroniqueuse rapportent que l'année 1095 fut signalée par une grande disette. Sigebert écrit ceci : Fames diu concepta gravissime ingravatur, et fit anus calamitosus, multis fame laborantibus, pauperibus per furta et incendiaditiores graviter vexantibus[103]. Ekkehard rapporte que pendant les années qui précédèrent immédiatement la croisade, une grande misère sévissait partout, mais surtout dans les Gaules ; d'après lui ce fut là le principal motif qui poussa tant de gens à quitter leur pays ; il écrit, à l'année 1094 : ecclesia mortalitate immensa incredibiliter vastata est, insuper pestilentia, turbinibus, imbrium inundationibus diversisque cladibus nimium afflicta[104]. D'après cela il est certain que si la croisade avait été prêchée dès l'été de 1095, le départ pour l'Orient aurait eu lieu la même année, car des gens qui n'avaient que peu ou rien à perdre dans leur pays et qui s'étaient vue souvent réduits aux plus dures extrémités, accueillaient assurément avec avidité l'appel de l'Hermite et y répondaient sur le champ, tant devait être grand leur désir d'échapper au plus vite à la misère qui les étreignait dans leur patrie ; leurs préparatifs ne devaient être ni longs ni compliqués[105].

Aux premiers signes avant-coureurs du printemps on les vit partir[106], se pressant en- foule sur les pas de l'Hermite, et Pierre, qui avait su recruter en si peu de temps un si grand nombre d'adhérents, comptait bien cueillir les premiers lauriers de la guerre patronnée par le pape.

Portrait de Pierre d'après les sources.

Ni le but poursuivi par Pierre dans sa prédication, ni la situation misérable des classes populaires ne suffiraient à expliquer comment un nombre d'hommes relativement si grand s'attacha en si peu de temps à ses pas : sa personnalité même, sa manière d'être y ont évidemment contribué pour leur part. Cherchons donc à retrouver les traits qui le caractérisent.

Les renseignements les plus sûrs à cet égard, nous les trouverons dans Guibert de Nogent, qui avait vu l'Hermite en personne, dans l'Annaliste de Rosenfeld, Radulphe de Caen et le moine Robert ; comparés à l'anonyme des Gestes, à Tudebode A, qui composa son Historia avant 1111, à Foucher, à Raimond d'Aiguilhe, et à Baudri de Dol, ces quatre écrivains abondent en détails. La relation de l'Annaliste de Rosenfeld est sans contredit la plus ancienne. Après lui, vers 1108, Guibert écrivit son histoire de la croisade, puis viennent Radulphe, dont la chronique fut en tout cas composée après 1112, date de la mort de Tancrède, et le moine Robert, qui rédigea la sienne vers 1118. Guibert est un témoin oculaire ; parmi les détails qu'il fournit, les uns il les garantit en sa qualité de témoin, les autres il les a seulement appris par la rumeur publique. L'Annaliste de Rosenfeld transcrit les renseignements que d'autres lui ont communiqués les bruits qui, de son temps, avaient cours dans le nord de l'Allemagne : ces renseignements ont été reproduits depuis par, l'Annaliste Saxon, par l'auteur des Annales de Magdebourg (Chronographus Saxo), et aussi dans l'Hierosolymita, comme on peut le voir dans le Manuscrit à Gœttingue n° 333[107]. Les renseignements que donne Radulphe sur le caractère, l'extérieur et les mœurs de Pierre ne datent que de 1112 ; cependant ils ont une valeur de premier ordre, surtout si l'on peut démontrer que Radulphe écrivait ses Gesta Tancredi à Gembloux ; c'est là que, plus tard, écrivit aussi Sigebert, et que l'on a retrouvé de son temps le manuscrit autographe de Radulphe, de sorte que l'on peut, à cet égard, le considérer comme un témoin oculaire[108]. Les renseignements du moine Robert méritent aussi l'attention, bien que, chez lui, dans tout ce qui concerne l'Hermite, la légendé soit trop apparente. Comme il a assisté à tous les évènements qui ont préparé la première croisade, op serait en droit. d'attendre de lui, au sujet de Pierre, plus de détails qu'il leu cru nécessaire d'en transmettre à la postérité. Après ces chroniqueurs il ne faut pas négliger absolument les écrivains postérieurs du XIIe siècle, à condition, bien entendu, qu'il soit démontré qu'ils ont puisé leurs renseignements à des sources dignes de confiance.

D'après tous ces auteurs, Pierre était doué d'une intelligence vive[109], d'un caractère énergique et décidé[110], mais rude et empli d'aspérités, et en même temps d'un naturel enthousiaste, d'une imagination ardente[111] ; avec cela c'était un habile orateur populaire. Ces qualités seules, jointes à son extérieur extraordinaire, peuvent expliquer le succès qui accompagnait chacun de ses pas, à tel point que Guibert est obligé d'avouer qu'il ne se souvient pas d'avoir vu jamais homme entouré d'autant d'honneurs ; les foules s'attachaient à lui, le comblaient de dons et le regardaient comme un saint dont les paroles étaient l'expression des volontés célestes[112]. Décidé, brusque dans sa parole, bouillant d'ardeur au commencement de la croisade, il se laissa aller au découragement en 1098, pendant le siège d'Antioche, au point de prendre la fuite ; mais ces conduites opposées n'impliquent point une contradiction[113].

Sa physionomie était suffisamment étrange pour faire ressortir encore mieux ses qualités morales : de petite taille, maigre, brun de visage[114], il portait une longue barbe grise[115], s'il faut en croire l'auteur du roman en vers intitulé Godefroid de Bouillon ; d'après ce portrait, à l'époque où il accompagnait la première croisade il devait avoir dépassé depuis longtemps l'âge moyen (aussi dans la Chanson d'Antioche est-il désigné comme un vieux pèlerin)[116] ; il était vêtu d'une robe de laine, par-dessus laquelle il portait un froc de moine ; avec cela, ni haut de chausses ni chaussures[117]. Il exécutait ses pèlerinages monté sur un âne, qui, du reste, héritait d'une partie de la vénération dont son maitre était entouré ; Guibert raconte, mais seulement comme un bruit venu à sa connaissance, qu'on lui arrachait les poils et qu'on en faisait des reliques[118]. D'après l'Annaliste de Rosenfeld, Pierre montrait une lettre, venue du ciel, à ce qu'il prétendait ; dans laquelle il était dit qu'il fallait que la chrétienté se levât de toutes parts pour chasser les païens de Jérusalem et reprendre pour toujours possession de cette ville : comme preuve à l'appui, il rappelait les paroles de l'Évangile où Jésus prédit la destruction de Jérusalem : Jérusalem sera foulée aux pieds jusqu'à ce que soient accomplis les jours des gentils[119]. Il est permis de douter que tout soit vrai dans ce renseignement, du moins dans la forme sous laquelle il s'est répandu dans le nord et le nord-ouest de l'Allemagne : en effet Guibert n'en dit rien, et cependant il était à la recherche de tous ces bruits, son ouvrage De pignoribus Sanctorum en est la preuve ; une pareille fourberie ne lui serait certainement pas restée inconnue et il aurait probablement pensé qu'il valait la peine d'en parler, surtout s'il n'avait pas vu de raison pour douter de l'authenticité de la mission céleste[120]. Pour nous, voici ce que nous croyons être la vérité : c'est que Pierre portait sur lui une lettre du pape ou d'un évêque contenant l'appel à la croisade, et s'en servait, pour ainsi dire, comme d'un passeport ; c'est là ce qui aura donné naissance au renseignement consigné dans les annales du Nord de l'Allemagne. Que, d'un autre côté, Pierre ait emprunté les paroles de l'Écriture-Sainte pour démontrer que la guerre qu'il prêchait était voulue de Dieu, c'est plus que probable ; il a dû le faire comme tous. ceux qui ont. prêché la croisade, et il n'y aurait pas lieu, d'en douter, alors même que, les Annales de Rosenfeld ne signaleraient pas cette particularité[121].

Sous le rapport des mœurs, Pierre menait une vie austère et se contentait du strict nécessaire. Il ne mangeait ni pain ni viande, mais il prenait les autres aliments, particulièrement du poison et buvait du vin[122]. Il distribuait généreusement les dons qu'il recevait en abondance, et Guibert signale comme une particularité remarquable qu'il faisait marier les personnes de mauvaise vie et qu'il usait de sa grande influence pour ramener partout la paix et l'union[123].

Portrait de Pierre d'après les relations postérieurs.

On ne' s'en est pas tenu à ces renseignements originaux, et, dans la suite des temps, nombre d'écrivains ont donné libre carrière à leur imagination. Nous en avons déjà assez dit à cet égard pour qu'il n'y ait pas lieu d'en être surpris. Platina et Nauclerus nomment Pierre un homme d'une sainteté incomparable[124]. D'Oultreman a, vers la fin de son opuscule[125], tout un chapitre intitulé de la sainteté de l'Hermite ; il est d'ailleurs, en mesure de dépeindre avec la plus grande exactitude l'expression de son visage, le ton dont il prononçait ses discours, enfin tout sa manière de parler. Guillaume de Tyr a dit de Pierre : gratum et sponte fluens ei non deerat eloquium ; mais cela ne suffit pas à Mailly, et celui-ci explique dans le plus grand détail comment Pierre parlait au peuple et le gagnait à sa cause[126] : tantôt c'étaient les chaires qui étaient le théâtre de ses exhortations, tantôt un échafaud ; ici une place publique, là un tertre élevé. Plein de cette éloquence brute ; qui n'est souvent que ridicule pour le Philosophe, mais qui produit de si grands effets sur le peuple ; qui s'occupe moins du style et des choses, que du geste, du ton, des mouvements ; dont les caricatures attachent tant d'yeux autour des tréteaux d'un charlatan ; tantôt il présentait aux regards de ses auditeurs les lieux saints.... tantôt il s'adressait à Dieu ou aux anges tutélaires de la Palestine, il les conjurait de remuer le cœur de ses auditeurs, d'émouvoir leur charité, d'enflammer leur courage : quelquefois il attestait les pierres et les choses insensibles ; il faisait parler le sépulcre du Sauveur, la roche du Calvaire, la grotte de Bethléem, le mont des Olives ; il faisait retentir à tous les cœurs leurs cris, leurs sanglots, leurs gémissements. D'autres fois, quand ces divers moyens n'étaient pas assez efficaces, l'enthousiasme lui en suggérait de plus frappants : son visage s'inondait de pleurs, il invoquait, il apostrophait le crucifix qu'il tenait entre ses mains, il se frappait la poitrine, il se flagellait le corps, pour obtenir, par le mérite de ses souffrances, le bonheur de toucher ceux qui l'écoutaient. On voit ici le procédé employé pour donner un peu de corps aux maigres renseignements fournis par les sources, et l'on peut se faire d'après cela une idée de la manière dont on a exploité le peu que nous apprennent les contemporains de Pierre sur sa personne, son caractère et sa prédication.

Il nous est cependant impossible de partager l'opinion émise par Sybel à l'égard de ce qui faisait le fonds des prédications de Pierre : d'après cet historien, l'Hermite se contentait de raconter ce qu'on lit dans Albert, c'est-à-dire son séjour et sa vision à Jérusalem[127]. Mais Sybel se met en contradiction avec lui-même, car il a démontré et soutenu sans réserve[128] que cette vision est une légende d'invention relativement moderne, rattachée tant bien que mal au nom de l'Hermite ; elle ne pouvait donc pas faire l'objet de sa prédication ; aussi ne trouvons nous ce détail expressément mentionné par aucun chroniqueur, pas même par Albert.

Succès de la prédication de Pierre. Son influence extraordinaire.

Il faut le reconnaître, le succès obtenu par cette prédication n'était point ordinaire. En présentant le nouvel évangile à une foule crédule et facile à émouvoir, il la ratissait d'admiration ; de jour en jour on accourait en plus grand nombre pour l'entendre, et dans un espace de temps relativement court (de la fin de novembre 1095 au commencement de mars 1096) il se forma autour de lui une agglomération considérable[129] d'hommes prêts à marcher sur un signe de sa main ; si l'on en croit Guilbert, ils l'entouraient d'une telle vénération que ses actions et ses paroles étaient pour eux des actes, des oracles émanés de la divinité même ; Guibert qui, pourtant avait assisté en personne au concile de Clermont, se voit forcé de lui rendre ce témoignage : neminem meminerim similem honore haberi ; cela concorde avec le renseignement de Robert[130] ; d'après celui-ci Pierre jouissait d'une considération plus grande qu'aucun abbé ou prélat.

Pierre n'avait certainement pas cette situation extraordinaire avant de prêcher la croisade. Pas une source n'en dit un mot, tandis que toutes celles qui le nomment ne le font qu'en liant son nom au récit de la première Croisade ; d'où il faut conclure que l'appel du pape a été Comme le foyer qui a projeté sur le nom de Pierre un rayon d'éclat et de célébrité à partir du moment où, répondant à cet appel, il a entraîné les autres à sa suite. Dès lors, les récits où il racontait son pèlerinage manqué et les souffrances des pèlerins, son zèle brûlant, sa parole ardente, appelant les foules à délivrer leurs malheureux coreligionnaires, sa vie toute monastique, sa' physionomie extraordinaire, mais surtout là nouveauté même de la croisade, objet spécial de sa prédication, toutes ces choses réunies le placèrent si haut dans l'opinion des masses, qu'elles le regardaient comme un saint ; et elles le suivaient d'autant plus volontiers que, confiantes en ses promesses, elles espéraient trouver en lui homme assez puissant pour les délivrer de leurs maux.

Pierre était le premier qui prêchait la croisade au nord de la France. La nouveauté de son appel causait une immense sensation. Personne avant lui n'avait porté dans ces contrées le nouvel évangile : Gottschalk, Volkmar, Emich, ne sont venus qu'après lui, suscités eux-mêmes, soit directement soit indirectement, par son appel[131] ; aussi, bien qu'ils aient, comme lui, été suivis par de grandes foules, leurs noms sont-ils moins généralement connus. Cette circonstance fait aussi comprendre comment a pu se former chez les compagnons de Pierre l'opinion répandue plus tard par eux à Constantinople, que lui et lui seul avait été l'instigateur de la croisade[132] ; on comprend aussi pourquoi plus tard, au nord de la France et en Allemagnes la personne de l'Hermite est devenue le centre autour duquel s'est formée la légende, tandis qu'elle n'accompagne le nom d'aucun de ceux qui ont prêché la croisade à la même époque on conduit d'autres expéditions, de ceux, par exemple, que. nous venons de citer. C'est aussi pour ce motif que nous ne saurions partager entièrement l'opinion de Sybel : parlant de la réputation de l'hermite dans les régions où il a prêché la croisade[133] : Pour les Français du Nord, dit-il, Pierre est le prédicateur de la grande levée, absolument comme pour nous ce sont Gottschalk, Volkmar et Emich ; les Allemands, les Anglais, les Italiens, ignorent son nom ; à peine mentionnent-ils en passant qu'il fut le chef de la première des bandes de croisés : Ekkehard, par exemple, ne le met nullement au-dessus de Volkmar. Ici Sybel oublie précisément qu'aucun des chroniqueurs qui ont écrit à l'époque de la première croisade ou immédiatement après n'attribue à aucun des chefs qu'il nomme une renommée qui approche seulement de ce que fut celle de Pierre ; témoins Guibert et Robert, par exemple, sans parler des autres. Que dit Ekkehard même ? Il se contente, il est vrai, de quelques mots, pour raconter la marche[134] et la défaite[135] peu glorieuse de l'hermite, mais il met Gottschalk, Volkmar et Emich au nombre de ceux qu'il compare à la paille[136] ; s'il se sert à l'égard de l'hermite d'expressions peu flatteuses, à la vérité, il traite Gottschalk de non verus sed falsus Dei serves[137], et Emich d'homme violent dudum tyrannica conversatione nimis infamis[138] : dans sa chronique de 1101 il dit de Pierre : quem postea multi hypocritam esse dicebant[139], mais, dans son Hierosolymita il a rayé ce passage et il ressort de son récit même qu'il ne le place pas sur la même ligne que les autres. Albert est celui qui donne le plus de détails sur Pierre comme sur Volkmar, Gottschalk et Emich ; qui oserait affirmer qu'il assimile ces derniers à l'hermite, à plus. forte raison, qu'il leur donne le pas sur lui ? Il est clair que plus tard, lorsqu'on connut le désastre subi par Pierre à Nicée à la fin de l'année 1096, puis la tentative qu'il fit en 1098 pour fuir du camp devant Antioche, il dut perdre l'estime d'un grand nombre de ses admirateurs : cela est tout naturel et peut expliquer les expressions d'Ekkehard citées plus haut. Mais si, par la suite, il perdit sa popularité, cela n'empêche nullement qu'à l'époque où il allait, lui premier, quitter le sol de la patrie et prendre avec ses bandes le chemin de l'Orient, sa réputation éclipsât complètement celle des autres chefs (Volkmar, Gottschalk, Emich) partis de la Lorraine et du pays rhénan au printemps de 1096. Il est également indiscutable que, sur son passage à travers les provinces rhénanes, il a laissé des traces, plus pures et relativement plus nobles qu'Emich l'aventurier : c'est un point sur lequel nous reviendrons.

Première apparition de Pierre en Berry.

L'étendue des pays parcourus par Pierre pendant sa prédication est, on peut le comprendre, un des éléments, qui ont le plus contribué à fonder sa réputation. La période comprise entre le concile de Clermont et son départ pour l'Orient n'est assurément pas longue, et cependant, pendant ce temps si court, il trouva moyen de parcourir des distances énormes, gagnant partout, dans les conditions que nous avons exposées, des partisans à la cause du pape : là où il ne pouvait pas aller lui-même, il envoyait, sans doute, des missionnaires qui lui recrutaient des partisans ; le fait est établi avec certitude pour Gauthier-sans-Avoir[140], Reinold de Breis, Gauthier de Breteuil, Orel[141] et Gottschalk[142]. La légende, il est vrai, en lui faisant visiter les divers royaumes d'Occident, devait nécessairement lui accorder un temps moralement suffisant : parcourir presque tout l'Orient, allant de village en village, de ville en ville, pour disposer à l'avance en faveur du pape les esprits des princes et de leurs sujets, «des riches et des pauvres[143], n'était assurément pas une tâche de mince importance, qui pût s'achever et se parachever dans l'espace d'environ trois mois, surtout à une époque où l'on ne possédait encore ni chemins de fer, ni télégraphes, ni reporters de journaux. D'ailleurs, le temps compris entre les conciles de Plaisance et de Clermont n'y eût pas non plus suffi.... mais on sait ce que nous pensons de toutes ces histoires légendaires où l'on voit Pierre prêcher la croisade dès avant le concile de Clermont, parcourir la moitié de l'Europe, pousser même, c'est Paulet qui l'affirme[144] jusqu'en Angleterre et en Écosse : en comparaison de cela l'espace parcouru en réalité par Pierre au nord de la France et en Lorraine, pendant ces trois mois, est bien petit, mais il était encore suffisant pour lui créer un nom populaire et lui permettre de devenir plus tard un héros légendaire.

Dans son ardeur à recruter des adhérents, il ne se borna pas à la Lorraine et à la région du Rhin ; il semble qu'il parcourut aussi le centré de la France et que c'est là qu'il commença sa prédication. On lit en effet dans l'Annaliste de Rosenfeld, et, après lui, dans l'Annaliste Saxon et dans les Annales de Magdebourg, à l'année 1096 : Petrus in finibus emersit Hispaniæ, qui, ut ferebatur, primum reclusus, inde claustris exiens, predicatione sua totam commovit Provinciam. D'après cela il aurait surtout parcouru le midi de la France. Mais s'il faut en croire la relation d'Albert, Pierre se montra d'abord in Beru regione præfati regni (sc. Francorum) : ce n'est pas tout à fait la même chose que ce qu'écrivent les annalistes allemands, car Beru c'est l'ancienne province des Bituriges, située au centre de la France, aujourd'hui le Berry[145]. Dans ces deux affirmations diverses, il n'y a pourtant pas contradiction absolue, car nous trouvons une confusion analogue dans l'Hierolymita de l'abbé allemand Ekkehard ; il place, par exemple, Clermont au midi de la France, in confinio Hispaniæ. Il en est sans doute de, même pour l'indication donnée par l'annaliste de Rosenfeld et l'annaliste Saxon.

Du moment où Albert désigne le Berry comme la région où l'hermite a commencé sa prédication, il est bien probable que les annalistes allemands avaient l'intention de désigner la même province ; peut-être aussi ne voulaient-ils qu'indiquer que les premières prédications avaient eu lieu d'une manière générale au midi de la France : il ne faut pas oublier, d'une part qu'ils écrivaient à une époque pour laquelle on n'a pas le droit d'être bien exigeant en fait de connaissances géographiques, ni d'autre part, qu'à cette époque le mot provincia, employée par les annales, n'était pas toujours pris dans le sens qu'on lui donne actuellement ; il désignait l'ensemble des provinces situées au sud de la Loire ; or le Berry en est une[146].

On sait que cette province est limitrophe de l'Auvergne et de la Marche, où Urbain se trouvait pendant les mois de novembre et de décembre 1095. A la fin de novembre il était à Clermont, et, le 25 décembre, il célébrait la fête de Noël à Limoges[147]. — C'est, sans doute, dans cette circonstance qu'il faut chercher la raison pour laquelle Pierre se manifesta précisément à cette époque : ayant reçu sa mission soit de la bouche même du pape, à Clermont ou dans quelque autre ville visitée par Urbain, soit par l'intermédiaire de quelque légat, mais cela est moins probable, il commença avec une ardeur toute monastique à répandre son appel, et le fit avec le succès extraordinaire que nous a dépeint son contemporain Guibert. S'était-il fixé dans quelque hermitage du Berry depuis son retour de son pèlerinage manqué ? Son retour d'Orient n'eut-il lieu que vers la fin de l'année 1095, coïncidant ainsi avec l'époque où Urbain arrivait en France, ou bien même plus tard encore ? Ce sont là des questions qu'il est impossible de résoudre ; certaine auteurs modernes, nous l'avons vu, placent son retour soit en 1093 soit en 1094 ; mais ces dates n'ont aucune certitude historique : ce sont de simples suppositions qui ne méritent pas plus de considération que les dates indiquées par d'Oultreman et autres à propos de la naissance de Pierre, ou de sa vie antérieurement à son pèlerinage. Quoi qu'il en soit, rien ne s'oppose à ce que l'on admette que Pierre était revenu d'Orient depuis plusieurs années, lorsqu'il commença à prêcher la croisade ; que, depuis son retour jusqu'au moment où Urbain commença à prêcher la croisade et où l'appel du pape arriva à ses oreilles, il était resté complètement étranger à ce qui se faisait pour porter secours aux chrétiens d'Orient ; qu'ému par cet appel il quitta sa cellule une seconde fois pour prêcher la croisade ; enfin, que, se trouvant pour la première fois dans son véritable élément, et rencontrant partout un terrain préparé, bien servi d'ailleurs par les souvenirs de son premier pèlerinage dont il savait peindre les scènes en paroles de feu, il était plus apte que d'autres à toucher le cœur du peuple[148].

Quelles furent les villes visitées par lui lorsque, quittant le Berry, il se dirigea vers les provinces situées au nord de la Loire ? Avec quels grands personnages de l'époque fut-il en relation ? vit-il le roi Philippe[149] alors excommunié ? vit-il Godefroi de Bouillon comme l'affirmèrent plus tard divers historiens[150] ? Encore autant de questions qu'on ne saurait résoudre avec quelque certitude, car aucune des sources ne donne, à cet égard, une indication positive. Tout ce qu'on peut affirmer d'une manière certaine, c'est que Pierre et ses compagnons avaient terminé leurs préparatifs au plus tard vers le milieu du mois de Mars 1096, et que leur départ pour l'Orient eut lieu vers cette époque.

 

 

 



[1] Nous ne comptons pas au nombre de ces relations celles de Gui de Bazoches, de Roger de Wendower et de Mathieu Paris, parce que ces chroniqueurs se sont entièrement inspirés soit de Guillaume, soit d'Albert, et n'ont apporté aucun renseignement nouveau ; même observation pour Thomas le Toscan ; il est vrai qu'il ne parle pas de la vision, mais il a également puisé dans Guillaume de Tyr.

[2] Sur les sources de l'Alexiade, voy. surtout Oster, Anna Komnena, IIe partie, (Wissenschaftl. Beil. zum Programm des Lyceums in Rastatt, 1870), p. 34 : Soit que la princesse les ait reçues de la bouche même d'Alexis, soit qu'ils lui aient été fournis par d'autres personnages haut placés et influents, ces renseignements ont une grande valeur et par leur quantité et par leur qualité, je n'en veux pour preuve que l'explication qu'elle donne, III. 2, p. 136, 4. P. 72. H. V, 61, A : La nature m'a faite ainsi que j'ai horreur des personnes qui inventent des nouvelles, racontent des mensonges, bien que je sache que par haine ou par envie plus d'une personne en fait son occupation : aussi ne me laissé-je guère tromper par les calomnies de cette sorte. Sur l'audience que l'hermite eut d'Alexis, voy. Alexias, lib. X ; Rec. hist. gr. p. 9 ; éd. Reiffersch. 33, 6 ; ci-après, chap. IV ; Albert d'Aix, I, 16, suppl. III de l'édit. allemande.

[3] Anne Comnème, Alexiad., lib. X, 283 (éd. Paris) ; p. 224 (éd. Ven.) ; p. 94 (Rec. des hist. des crois., Hist. grecs, t. I, pars. II) ; p. 29 (éd. Reiffersch.).

[4] Voir suppl. II de l'éd. allemande : dans le but de faciliter la comparaison, on y a réuni ces relations ; voy. surtout l'avis de M. Riant et ses explications détaillées n° XXXIII de l'Inv. des lettres hist. des crois., p. 92 ss. (Arch. de l'Or. lat., t. I.)

[5] D'après Sybel (Gesch. d. erst. Kreuzz., p. 40 ; 2e éd., p. 38), l'Historia a dû être composée vers l'an 1131, car il y est fait mention de la mort de Bohémond II. Les éditeurs du Recueil, Hist. Occ., t. III, préf. p. XIV, fixent l'année 1140. Néanmoins, il n'est pas impossible que la première partie, celui, précisément, où se trouve le passage sur Pierre, ait été composé beaucoup plus tôt. En effet, on peut à bon droit affirmer que ce récit (Mabillon I, pars. II, p. 131-137 ; Recueil, p. 169-172 ; Codex du Mont-Cassin, n° 300) n'est qu'un fragment et qu'il n'a été placé que par hasard en tête de l'Historia ; ce morceau ne s'enchaîne nullement avec les suivants ; c'est un fait qui saute aux yeux à première vue et apparaît même à la seule lecture de la série des en-têtes de chapitres. Cet entête est, pour le récit qui s'étend de la p. 131 à la p. 137 (Recueil, p. 169-172), précisément le chapitre en question : Incipit Historia de via Hierosolymis, qualiter recuperata sit, qualiterque etiam Antiochia, et eadem Jerusalem ab invasione gentilium per fideles Christi liberatœ fuerint ; ce chapitre traite des différents chefs qui, du temps de Pierre, se sont décidés à prendre la croix ; puis vient, p. 138, (Rec. p. 172) l'en-tête suivant : Incipit prologue in historia peregrinorum euntiuns Jerosolymam ad liberandum S. Sepulcrum de potestate ethnicorum : puis, p. 138 (Rec. p. 173) : Incipit liber. et alors le récit, dans des termes presque littéralement identiques à ceux des Gesta Francorum et en commençant par le commencement. Cette division, ces en-têtes, le contenu même de ces chapitres trahissent une absence complète d'enchaînement, et prouvent que le premier chapitre ne doit être qu'un fragment. Si, par hasard, les deux parties ont été écrites par un seul et même auteur et si le titre primitif n'a pas été changé dans le Codex du Mont-Cassin, il est probable que l'auteur, ayant changé son plan, n'a pas pu continuer et terminer le premier fragment sous sa forme originelle ; peut-être, dans la suite des temps, le récit des Gestes (ou de Tudebode) est-il parvenu à sa connaissance et l'a-t-il décidé à faire ce changement. Si, au contraire, le premier chapitre est d'un autre auteur que les suivants, et cela semble plus probable, l'opinion d'après laquelle la rédaction remontrerait à une époque plus ancienne n'est rien moins que justifiée. Sur le Codex du Mont-Cassin, n° 300, voy. Riant, Inventaire, p. 94, note 18.

[6] Dans Mabillon, Mus. ital., t. I, pars. II, p. 131, et dans le Recueil, Hist. Occ., t. III, p. 169, ce passage est ainsi donné : Cujus nimirum color penitus incultus erat, spiritus fervens, pedes nudi, statura brevis, facies macilenta, tegimen vilissima cappa ; qui non muli mulæve, sed asini tantum vehiculo, quocumque pergebat, utebatur.

[7] Comp. Raimond, Hist. Fr., 171 (R. 288) et Hist. b. s., 169 : Erat autem Jerusalem illis diebus, nescitur quo Dei judicio, gentilium, id est Sarracenorum, subjecta dominio, unde et idem sepulcrum ceteraque sacra loca sub omni contemptu ab ipsis male tractacta habebantur. Nam et templum Domini in eorum Mahumeriam versum erat, et stabula equorum secus ejusdem Sepulcri basilicam impie statuebantur. Raimond, l. c. : Quippe in tantam malitiam exarserant, ut ecclesias Dei everterent et sanctorum ejus, vel imagines delerent ; altaria vero omnia suffodiebant. In ecclesiis autem magnis, Mahumarias faciebant.

[8] Voir nos observations sur l'Hierosolymita d'Ekkehard, II, 2 ; Tobler, Descriptiones Terræ S. ex sec. VIII, IX, etc. ; et parmi les ouvrages récents : Itinera et descriptiones Terrœ Sanctœ lingua latin. sœc. IV—XI exarata, sumpt. societat. illustr. Orient. lat. Mon., éd. Tobler, Genève 1877 ; Junkmann, De peregrin. et exped. sacr. ante Synodum Clermont Vratisl., 1859 ; Lalanne, Des pèlerinages en Terre-Sainte avant les croisades, publ. dans la Bibl. de l'éc. des chart., 2e série, t. II, 17 ; l'allocution d'Urbain au concile de Clermont d'après Baudry, p. 87 ; enfin Röhricht, Die Pilgerungen vor den Kreuzz., dans l'Hist. Taschenb. de Raumer, ann. 1875 ; et, du même Beiträge zur Gesch. d. Kreuzz., II, cap. I.

[9] Vion, p. 251, fait suivre par Pierre la route qui traverse l'Allemagne, la Hongrie, la Bulgarie et la Thrace ; et il donne pour motif que l'évêque Lietbert, avec une troupe de 7.000 fidèles, sous la conduite de l'archevêque de Mayence, avait ouvert cette voie : ainsi, parce que cette troupe, forte comme une petite armée a pris cette route, Pierre devrait l'avoir pris lui aussi ! Du reste, nous ferons voir plus loin, à propos de la croisade de Pierre, de quels dangers était entourée, même pour une troupe nombreuse, une marche à travers la Hongrie, la Bulgarie et la Thrace.

[10] La Chanson d'Antioche, Chant I, p. 14 : La mer passe à Barlet.... Vint en Jherusalem par Dieu anoncion.

[11] Haken, Gemälde der Kreuzzüge, Frank. s./Oder, 1808, I, 72 : Échappé aux dangers et aux fatigues d'un long voyage, traversé sans doute d'aventures dont l'histoire ne fait pas mention, Pierre eut enfin la satisfaction d'atteindre le but auquel tendaient ses désirs ; mais il dut piper des douleurs morales les plus vives, et de la vue des scènes les plus affreuses le bonheur non moins grand de célébrer à Jérusalem la fête de Pâques, de voir le miracle apogryphique et de se baigner dans le Jourdain.

[12] Vion, p. 256 : Pierre.... courut chez le patriarche lui annoncer l'apparition qui venait de l'affermir dans son généreux dessein. Il partit le lendemain pour Antioche, il y trouva un navire marchand prêt à faire voile pour la Pouille où il arriva heureusement sur la fin de l'année 1094.

[13] Maimbourg, Hist. d. crois., Paris, 1868, p. 8.

[14] Mabillon, loc. cit. p. 131 ; Rec., Hist. Occ. III, p. 169 : Factum est autem, quum nocturnæ quietis tempus redisset Petrus, consuete nature dedit. Qui etiam in visu Jesum Christum Dominum vidit, talia dicentem sibi : Petre, surge citiusque revertere, Urbanum papam aditurus, cui ex mei parte dicatur, quatinus fratres meos cunctos commovens, eis præcipiat ut huc quantocius properantes, et Jerusalem, immo meum Sepulcrum a profane gentis hujus invasione atque spurcitia, aliaque sacra loca per circuitum, me quoque adjuvante, liberare festinent. Nam et regni cœlestis janua mei more venturis ad istud peragendum nunc omnibus patet.

[15] Albert, I, 5 : Per pericula enim et tentationes varias paradisi porte nunc aperientur vocatis et electis. La Chanson d'Antioche, Chant I, v. 212, p. 17 : Paradis est ouvert où seront coronés. (Voy. aussi v. 136, p. 11.)

[16] Guillaume de Tyr, lib. I, 12 : Surge, Petre, propera : et quæ tibi sunt injuncta, intrepidus parage. Ego enim tecum ero. Tempus et enim ut purgentur sancta, et servis meis subveniatur.

[17] Lib. I, c. 5.

[18] Chant I, v. 206, p. 17.

[19] Voy. suppl. II de l'éd. allem.

[20] Voy. Sybel, Gesch. d. erst. Kreuzz., p. 190 ss. ; 2e éd., p. 152 ss. ; Hagenmeyer, Hieros. Ekkehard, c. X. 7, not. 33.

[21] Bongars, p. 18 ; Rec., Hist. Occ. III, 147.

[22] Bongars, p. 150 ; Rec. p. 258.

[23] D'après les Gestes, l'apparition n'eut lieu qu'à deux reprises. D'après Caffaro, Liberat. Or. (Mon. Germ. SS., XVIII, 48) ce n'est pas St. André, mais St. Pierre qui apparut à Pierre l'hermite.

[24] Gesta, loc. cit. : Petrus continuo revelavit mysterium apostoli hominibus notris. Populus autem non credebat, sed prohibebat, dicens : Quomodo possumus hoc credere ? Omnino enim erant paventes et protimus mori putabant. Accessit itaque ille et juravit hoc totum veracissimum esse ; quoniam ei S. Andreas bis in visione apparuerat, eique dicerat : Surge, vade, et die populo Dei ne timeat, sed firmiter toto corde credat in unum verum Deum, eruntque ubique victuri ; et infra 5 dies mandabit eis Dominus talem rem, unde lœti et gavisi manebunt, etc.

[25] Raim. 152 ; Rec. 257 : inventa est lancea 18 kal. julii.

[26] Gesta 20 ; Rec. 149 : Et acceperunt illam cum magno gaudio et timore, fuitque orta immense lætitia in tota urbe.

[27] Dans son Historia Francorum (Bongars, 152, 88 ; Rec., Hist. Occ., p. 257), Raimond d'Aiguilhe raconte dans les termes suivants l'invention de la Ste. Lance : Die autem illa (14 juin 1098), præparatis necessariis, 12 viri, cum homine illo qui de lancea dixerat, ejectis de ecclesia beati Petri omnibus aliis, fodere cœpimus. Fuit autem in illis 12 viris episcopus Aurasicensis, et Raimundi comitis capellanus, qui hæc scripsit, et ipse cornes, et Pontius de Baladuno, et Feraldus de Tornaiz. Quumque a mane usque ad vesperum fodissemus, in vespere desperare quidam de inventione lanceæ cœperunt. Discesserat enim comes propter castelli custodiam ; sed loco illius et aliorum qui fodiendo fatigabantur, alios recentes inducebamus, qui viriliter operi insisterent. Videns autem juvenis qui de lancea dixerat nos defatigari, discinctus, et discalciatis pedibus in camisia in foveam descendit, atque obtestatus est nos ut Deum deprecaremur, quatinus nobis lanceam suam redderet, in confortationem et victoriam suæ plebis. Tandem per gratiam pietatis suæ commonitus est Dominus ut lanceam suam nobis ostendat. Et ego qui scripsi haec, quum solus mucro adhuc apparareret super terram, osculatus sum eam. Quantum gaudium et exsultatio tunc civitatem replevit, non possum dicere. M. le comte Riant a retrouvé une pièce intitulée : Epistola cleri et populi Luceusis ad omnes fideles, où l'invention de la Ste. Lance est racontée brièvement : Erat itamque quidam pauperrimus et omnium fere abjectissimus, Provincialis genere, cui Sanctus Andreas manifestissime apparuit, eumque tenens per dexteram ad ecclesiam S. Petri perduxit et, locum ostendens digito, ait : Hic sepulta est lancea, qua vulneratus est in Cruce pendens Dominus ; vade ad principes exercitus Domini, et dic eis quæ vidisti. Trepidauit pauper iste, et ire noluit. Voy. Inventaire, app. N. IV, p. 224.

[28] Raimond, Hist. Franc. ; éd. Bong., p. 151 ; Rec. 255, 256 et Gesta Franc. 18. 1 ; Rec. 146, 147.

[29] Raimond, loc. cit. Convocata itaque concione habuit hæc verba ad nostros principes, atque ut verum esse monstraret, super crucem juravit ; incredulis autem satisfacere volens, vel transire per ignem, vel precipitari de altitudine turris voluit.

[30] Voy. Ekkehard, Hieroso., c. XIV, 9, 10.

[31] Raim. 16h, 85 ; Rec. 278.

[32] Raim. 166, 59 ; Rec. 281.

[33] Raim. 167, 8 ; Rec. 281.

[34] Raim. 167, 44 ; Rec. 282.

[35] Raim. 167, 87 ; Rec. 282.

[36] Gesta Franc. 21, 29 ; Rev. 161.

[37] Raimond, 179, 18 ; Rec. 800. Röhricht, Beitr. II, 168. 198 (not. 90), rapporte des apparitions analogues, survenues, le 14 mai 1190 à quelques croisés, pendant la bataille livrée au sultan d'Iconium. Voici encore un passage de Raimond (R. 240), qui se rattache à ce genre d'apparitions ; c'est celui où il relate la bataille livrée par les croisés contre Soliman à Dorylée le 1er juillet 1097. Fertur quoddem insigne miraculum, sed nos non vidimus : quod 2 equites armis coruscis, et mirabili facie, exercitum nostrum præcedentes, sic hostibus imminebant, ut nulle modo facultatem pugnandi eis concederent ; at vero, quum Turci referire eos lanceis vellent, insauciabiles eis apparebant. Haec autem que dicimus, ab illis qui eorum consortium spernentes nobis adbæserunt, didicimus. Quo pro testimonio adducimus, tale est : Per primant et alteram diem, iuxta viam equos inimicorum mortuos cum dominis ipsis reperimus.

[38] Hieroaolymita, cap. VIII, 8.

[39] Hierosolymita, c. XXXVI, 4.

[40] Voici un exemple qui peut suffire à démontrer à quel point les recherches de Paulet sur Pierre l'hermite ont été superficielles à la page 68, racontant la vision de Pierre, il ose écrire : Tous les chroniqueurs rapportent cette vision.

[41] Le voyage d'Urbain en France commença pendant l'été de l'année 1095 ; le pape était accompagné de ses cardinaux, d'un certain nombre d'évêques et d'une suite nombreuse. Parti d'Asti, il traversa les Alpes, et, le 5 août, il arrivait à Valence. II quitta la France pour retourner en Italie vers le milieu d'août 1096. Voy. sur ce point nos commentaires de l'Hierosol. d'Ekkehard, c. VI. On peut reconstituer exactement son itinéraire d'après les données de Jaffé, Reg. Pont. 4148-4182, et du Recueil des Hist. de la France, t. XIV, 681-685 ; Montalembert en donne un fragment dans Les Moines d'Occident, VII, 168-165. Dans un ouvrage récent, Les Chevaliers Limousins à la première croisade (Paris 1881), p. 5 et ss., M. l'abbé Arbellot a donné des détails sur le séjour du pape et la prédication de la croisade à Limoges à la fin de décembre 1097. Voy. encore Lucet, Le pape st. Urbain II et son monument à Châtillon-sur-Marne (1882), p. 12 ss.

[42] Bong. p. 479, 9 ; Rec. Hist. Occ. IV, 137.

[43] Bong. p. 80 ; Rec. 729.

[44] Bong. p. 88, 10 ; Rec. 15.

[45] Bong. p. 884 ; Rec. 828.

[46] Bong. p. 80 ; Rec. 727.

[47] Bong. p. 384 ; Rec. 828.

[48] Bongr. 87, 10 ; Rec., Hist. Occ., IV, 14.

[49] Bong., p. 86, 21-25, et 37-41 ; Rec., Hist. Occ., IV, 12, s.

[50] Sur le concile de Plaisance, voy. Riant, Inventaire, VI, p. 105 ss. et 225. S'appuyant sur la relation de Bernold qui, soit dit en passant, est trop claire pour qu'il soit possible de douter de son authenticité, Giesebrecht dit, à propos du succès obtenu par l'appel d'Urbain : Tel fut l'appel qu'il fit entendre au synode pour pousser les fidèles au secours de l'église grecque et de l'empereur grec, et ses paroles trouvèrent un tel écho, qu'un grand nombre s'engagèrent par serment à aller en Orient prêter aide à l'empereur contre les infidèles. Des milliers de fidèles avaient autrefois fait la même promesse à Grégoire VII ; il n'était guère probable que l'entreprise eût alors plus de succès que n'en avait eu vingt ans auparavant l'œuvre entreprise par un Grégoire avec son zèle brûlant, Personne ne se doutait que l'appel qui venait d'être entendu, répété bientôt par des milliers de voix, allait être pour l'occident entier le signal de siècles de luttes et faire entrer l'humanité dans une nouvelle voie de progrès. Qu'il nous soit permis de compléter ces paroles par une simple remarque : si le pape n'avait pas entretenu par son voyage en France, pendant les années 1095-1096, l'agitation dont il avait donné le signal, les promesses faites à Plaisance n'eussent point été suivies d'exécution. En effet, les Lombards, arrivés à Constantinople dès l'été de 1096, n'étaient partis qu'au printemps de cette même année et non pas au printemps de 1095 : cela est certain. Voy. Giesebrecht, Gesch. d. Kaiserzeit, III, 641.

[51] Chron. ad ann. 1086 (Mon. Germ. SS. t. VI) ; Hierosolymita, c. V.

[52] Il est possible que, malgré sa qualité de prince de l'église schismatique, le patriarche de Jérusalem se soit adressé à Urbain. Paulus Emilius Veronensis, De rebus gestis Francorum, lib. IV, Reusner, Selectiss. Orationes de bello Turcico, II, 190, Lannel de Chaintreau, Hist. de Godef. de Bouillon, Darras, Hist. de l'Église, XXIII, 229-230, donnent la lettre du patriarche de Jérusalem au pape Urbain II, que reproduit aussi Vion, p. 257 ; c'est une pièce apocryphe, dont l'auteur pourrait bien être Paul Émile lui-même. S'il a réellement existé une lettre semblable, elle n'a, en tout cas, ni eu l'importance ni obtenu le succès que lui attribuent les faiseurs de légendes, dans quoi les contemporains n'eussent pas négligé de la citer comme la cause déterminante de la croisade. Au reste, voy. l'avis de M. Riant sur la Lettre du patriarche Séneçon à Urbain II et aux princes d'Occident n° XXXIII de l'Inventaire (Archiv. de l'Or. lat.) p. 92 ss.

[53] Sur ces expressions d'Anne, voy. Riant, Inventaire, p. 94, note 16.

[54] Ekkehard, Hierosol., c. I, 1.

[55] Mon. Germ. SS. t. XVIII, 40 s. Voy. aussi v. Sybel, Gesch. d. I. Kreuzz., 2e éd., p. 197.

[56] A force de recherches patientes, M. le comte Riant a retrouvé une lettre attribuée à Siméon, patriarche de Jérusalem, et à Adhémar du Puy : elle aura été écrite pendant la marche de la première armée des croisés à travers l'Asie-Mineure et adressée aux chrétiens du Nord : il y est également question d'une vision : Verum et vere pro nobis pugnat Deus. Ad hoc quoque, fratres, miraculum audite, quod idem Patriarcha sanctissimus mandat Christiania omnibus : quomodo ei apparuerit in visu ipse Dominus et promiserat in hac expeditione laborantibus quod ante se in tremenda et extrema judicii die quisque procedet coronatus. Nous ne voulons pas discuter l'authenticité de cette lettre, et pourtant on pourrait trouver singulier que Siméon ou Daimbert s'attribuent à eux-mêmes l'épithète Sanctissimus. Mais, comme elle remonte à une époque très-reculée, il n'est point invraisemblable qu'il existe entre elle et la légende de la vision de Pierre à Jérusalem une relation plus ou moins directe. Voy. sur cette lettre Riant, Inventaire, XC, p. 152 et p. 221.

[57] Voy. Mailly, L'esprit des Croisades (Dijon 1780) t. III, p 77.

[58] Historia miscella, éd. Eyssenhardt, Berol. 1869, lib. XVIII, 5, p. 364. L'auteur a emprunté son histoire à un passage du Bellum Vandalicum de Procope ; voy. Corpus scriptor. hist. Byzantinœ, pars. II, I, p. 356.

[59] Ceci s'applique en particulier à Ekkehard ; voy. Waits, Introd. à la chronique d'Ekkehard, Mon. Germ. SS., t. VI, p. 5.

[60] Dans son Inventaire, p. 96, M. Riant cite encore d'autres exemples d'appels dits célestes : ainsi dans le Pseudo-Turpin, c. 1 et 31, et dans la Chanson de Roland, v. 3992 et ss. (éd. Th. Millier, I, 419 — 420) on voit l'archange Gabriel apparaître à Charlemagne et le sommer de marcher contre les pillons. Il est possible que ce soit ce passage qui ait, plus tard, donné naissance à la légende de la vision de Pierre. M. Riant dit avec raison, loc. cit. : La première croisade n'a pas le monopole des missives célestes : quant au songe on à la vision, dans les récits composés, soit à cette époque, soit antérieurement, ce fait merveilleux revient si fréquemment comme indice de la protection divine au début d'une œuvre difficile à accomplir ; que l'on peut presque en considérer l'insertion dans les chroniques comme un simple procédé littéraire, et que l'on n'a que l'embarras du choix pour désigner celui de ces récits qui a pu servir de type à la tradition de Pierre l'Hermite.

[61] Pour Vion, p. ex., il est indiscutable que Pierre avait connu antérieurement le pape Urbain. A propos du voyage de Pierre à son retour de Palestine, il écrit ceci : De Bari, Pierre se rendit auprès du pape, soit à Rome, ainsi qu'on le suppose généralement, soit dans une forteresse du sud de l'Italie, où sa lutte aven l'antipape Guibert et l'empereur Henri IV le forçait, de chercher un abri toujours précaire. Le digne héritier de Grégoire VII se trouvait être justement un ancien moine bénédictin que Pierre avait connu à Cluny, où lui-même avait un oncle religieux ; c'était Eudes ou Odon, de Châtillon-sur-Marne, depuis évêque d'Ostie, et enfin devenu pape en 1088 sous le nom d'Urbain IL Pierre lai remit la lettre, dont l'avait chargé le patriarche, de Jérusalem etc. Dans le Manuscrit de Neuf-Moustier (Vie de Pierre l'Hermite, copiée par le P. Ambroise de Huy, sur les manuscrits de Neuf-Moustier, en 1659 et traduite par M. Gorissen, de Huy, dans son Histoire de la ville et du château de Huy. Huy, Dehaise, 1899) publié par Paulet, Recherches, p. 68 ss. on lit : A cette vision, Pierre, transporté et enflammé, prend les lettres de Siméon et se met en route. Un vent favorable le fait aborder dans la Pouille. Le souverain pontife, Urbain II, ancien cénobite de Cluny qu'il avait connu autrefois, le reçoit cordialement ; à propos de Cluny, Paulet ajoute en note : où Pierre avait un oncle religieux, dit je ne sais quel historien ; d'après le passage cité plus haut, cet historien devrait être Vion.

[62] Gesch. d. Kreuzz., I, 169.

[63] Histoire des comtes de Toulouse, II, 28.

[64] La Chanson d'Antioche, V, 50.

[65] Les moines d'Occident, t. VII, 148.

[66] Nous trouvons d'abord dans les Annales S. Rudberti Salisburgensis (Mon. Germ. SS. IX, p. 774) à l'année 1085, une note indiquant que précisément, cette année là Pierre s'est mis en route pour Jérusalem avec plusieurs compagnons. Accolti (vers 1450) désigne expressément l'année 1094 comme celle où Pierre accomplit son premier pèlerinage ; voy. Albéric, Chron. Tr. Font. et, dans Pistorius, le Magnum Chron. Belgic. à l'année 1094. D'autres encore indiquent la même année, tels que : Yves Duchat, Histoire de la guerre sainte (Paris 1820), chap. II ; Belleforest, Les grandes annales de l'histoire générale de France (Paris 1579) I, 445 ; Memorabilium omnis œtatis Commentarii (Tubing. 1518) II in-fol. 164. On lit dans Vion, p. 251 : Les historiens flamands le font coïncider avec un de ceux de Robert-le-Frison, comte de Flandre, soit en 1085, soit en 1090 ; (c'est d'après eux sans doute que l'on a supposé un voyage antérieur, que d'Oultreman rappelle plusieurs fois) ; d'autres, et c'est le plus grand nombre, le placent en 1093. C'est la date adoptée par Dom Grenier. Maier, Versuch einer Gesch. der Kreuzzüge, I, 16 ; l'Histoire générale de Languedoc, p. 286 ; Heeren, Versuch einer Entwickelung der Folgen der Kreuzzüge, p. 18 ; et, dans les derniers temps, Peyré, I, 48, et Röhricht, Beitr. II, 20, veulent que Pierre ait accompli son pèlerinage en 1094. D'après Maimbourg, Hist. univ. des crois. (éd. 1868) p. 8 ; Heller I, 44 ; Haken I, 72 ; Wilken, I, 47 ; Ramer, Gesch. der Hohenst. I, 397 (1re éd.) ; Hasselt, Les Belges aux croisades I, 9 ; Moline de S.-Yon, II 19 ; Ingersler, Peter fra Amiens og det förste Korstog (Kpöbenhavn 1859) p. 1, il le fit en 1098. D'après Roger de Wendower, I, 144, et Mathieu Paris, I, 148, il a été à Jérusalem en 1094 ; d'après Murait, Essai de chronograph. byz., II, 73, c'était au printemps de l'année 1095. Dans Anne Comnène, Albert, l'Hist. belli sacri, Guillaume de Tyr et la Chanson d'Antioche aucune donnée précise ; aucune des sources contemporaines ne donne une indication à cet égard.

[67] Sur cette question, voy. aussi les expressions de l'Historia Jherosolymitana a tempore Godefr. de Billo (extrait de Foucher) dans le Codex d'Utrecht, ch. 285 (théol. cath. 839) fol. 258 a ; Pierre y est qualifié d'excitator optimus : — et encore les expressions de Gui de Basoches (Gest. 1292) d'après Albério de Trois-Fontaines, année 1094 : A quo (sc. Papa) prædicator electus, et ad principes directus et plebes virtute multa Dei verbum evangelisans, domini pape, qui eum in Franciam subsequebatur necessarius fuit præcursor. — M. A. Monnier a publié dans les Archiv. de l'Or. latin, I, 352, des extraits de l'œuvre encore inédite de Phil. de Mézières († 1405) intitulée : La Règle de la militia Passionis Jhesus Xti. — Dans une lettre de l'année 1375, adressée au roi de France, (v. Raynaldus, Annales eccles. t. XVI, ann. 1375, n° 10 ; et Pavie, l'Anjou dans la lutte de la Chrétienté contre l'Islamisme, (Angers 1880) p. 311) le pape Clément XI s'exprime comme il suit : Legitur enim de passagio gloriosissimo et fœlicissimo fidelium, cui prefuit quondam Gotfridus de Bolione, quod quidam Petrus Eremita dictæ diœcesis Ambianens. qui ejusdem Terræ sanctæ partibus fuerat ex devotione moratus et Agarenorum conditiones et statu noverat, licet secundum seculum pusillus existeret, sua predictione, et prosecutione promovit et vidit feliciter consummari. — Petr. Bizarrus, de Syriaca expeditione, p. 591 (dans ses Senatus populique Genuene. rer. gest, Historiæ, Anvers, 1579), écrit : Ademarus pontificius legatus cum Petro Eremito huius belli præcipuo, ut dictum est, auctore suos animabat et instruebat. — et Thevet, Pourtraits et vies des hommes illustres, II, 241 : le premier moteur et harangueur fut nostre Pierre l'Hermite. — Molanus dans la Militia sacra ducum et princ. Brabant. (Anvers 1592) et dans le Natales Sanctorum Belgii et eorundem Chronica recapitulatio (Lovanii 1595) fol. 156 : Urbanus II, commotus a Petro eremita, bellum statuit pro viribus Turcis inferre, etc. — Besoldi, Synopsis RR. ab urbe cond. gestorum, éd. de 1693, p. 408 : Incentor huius belli, primarius fere fuit Petrus Eremita, qui a Simone patriarcha Hierosolymorum litteras num miseratione dignissimas ad Pontificem detulit ; — Quaresmius, dans son Historia, theologica et moralis Terræ S. elucidatio, I, (Anv. 1639) p. 137 : Petrus Eremita, divino spiritu excitatus, divinaque manu adiutus, plurima molitus, tandem Urbanum II monet, ut in Gallia pro recuperanda Jerosolymitana urbe concilium generale indicat, etc. : — Ducange sur Anne Comnène. — Hildebrandus : De prima expeditione cruciata (Mersebourg 1694) p. VIII. — Dorscheus, Heptas dissertationum theologicarum (Rostock 1660), p. 886 : Urbanus II monitus a Petro quodam Gallo, etc.

[68] C'est ce qu'ont admis tous ceux qui ont fixé le retour de Pierre antérieurement à l'année 1095 : entre autres l'auteur de l'article Pierre l'Hermite, dans la Nouv. Biog. univ., 40, 185 : Pierre parcourut une grande partie de l'Europe, prêchant en tous lieux sur la misère des chrétiens d'Orient, l'humiliation des pèlerins, la profanation des lieux sacrés, etc. Ses prédications excitèrent le zèle général, et l'on vit accourir à Plaisance plus de 800 évêques, etc. — De même Michaud, dans la Biog. univ., t. 34, p. 401. Cependant notons en passant que le récit de Michaud dans la Biogr. univ. est plus modéré que celui de la Nouv. Biogr. univ. : celui-ci s'est évidemment inspiré de Paulet et de Vion.

[69] Lib. I, c. 2 : Petrus.... omni instinctu, quo potuit huius vite constantiam primum adhortatus est, in Beru, regione prefati regni, factus predicator in omni admonitione et sermone.... hanc viam idem eremita predioaverit, et ejus primus auctor extiterit.

[70] Lib. I, c. VI.

[71] Ex admonitione prædicti Petri eremitæ in initio viæ Hirosolymitenæ.

[72] Lib. I, c. 2.

[73] C'est le Berry actuel, au centre de la France ; voy, plus loin, à la fin de ce chapitre ; on lit aussi Berri dans le. Cod. Mscr., 184. Tornacensis, fol. 98 b, 1re col.

[74] L'auteur anonyme des Gestes ne peut pas avoir été un Français ; Bongars l'a déjà admis dans sa préface de l'éd. des Gestes et personne n'a contredit pertinemment les motifs mis en avant en faveur de cette opinion par Saulcy, dans la Bibl. de l'école des Chartes, t. IV, Ire série, 302-303. Voy. encore Gurewitsch, Zur Kritik der Geschichtschreiber des ersten Kreuzzuges dans les Forschungen, vol. 14, p. 168 ; Thurot, De l'ouvrage anonyme intitulé Gesta Francorum et aliorum Hierosolymit., dans la Revue historique, I, 67 ; enfin le suppl. V de notre édition du Hierosolymita.

[75] Bong., p. 32 ; Rec., Hist. Occ. III, 731.

[76] Bongars, Gesta Dei per Franc. p. 88, 12 ; Recueil, Hist. Occ. IV, 15, et Bong. p. 88, 86 (Rec. p. 15).Voy. aussi Riant, Inventaire, n° LXXIV, p. 142, ss.

[77] Bong. p. 85, 11 ; Rec. p. 10.

[78] Bongars, p. 88, 36 ; Rec., Hist. Occ. IV, 16. D.

[79] Bong., p. 89, 12 ; Rec., Hist. Occ. IV, 18.

[80] Tudebode B (Recueil III, 10) forme en faveur, non-seulement de Godefroi et de son frère Baudouin, mais aussi de Pierre, ce vœu : Domitius mundi gloria muniat atque custodiat ; c'est assurément une addition, mais cela n'a aucune importance pour le point qui nous occupe, et prouve seulement que Tudebode B n'a pu écrire son histoire que fort tard, au plutôt après l'année 1118. Voy. Forschungen zur deutuh, Gesch., XV, 41.

[81] Bong. 481, 7 ss. et 482, 10 ss. ; Rec., Hist. Occ. IV, 140 et 142.

[82] Raimond, 142, 10 (Rec. 240) nomme l'hermite pour la première fois au moment où sa relation arrive au siège de Nicée par les croisés, et il ne le fait que pour raconter le désastre des compagnons de Pierre. Foucher, 385 (Rec. 828) se borne aux lignes suivantes : Petrus heremita quidam, multis sibi adjunctis peditibus, sed militibus paucis, primitus per Hungariam perrexit ; cuius gentis postea satrapa fuit quidam Galterius, Sine Pecunia dictus, miles quidem optimus, qui postea intra Nicomediam et Niceam urbes, cum multis consociis suis, a Turcis occisus fuit. Voy. aussi Fragmentum Fulconis Andegav., dans le Spicileg. de d'Achéry, III, 234 : l'auteur ne connaît pas d'autre prédication en France que celle d'Urbain.

[83] Bong., p. 395 ; Recueil III, 851, H. Raimond connaissait aussi cette lettre et s'en est servi. Voy. sur cette lettre Riant, Invent., n° CXIV, p. 181, s.

[84] Gesch. des I. Kreuzz. p. 248 ; 2e éd. p. 201.

[85] Voici les expressions de Guillaume de Tyr, lib. I, p. 14 : Ubi ordinatis de prelatorum ecclesie et virorum Deum timentium consilio institutionibus.... et promulgatis canonibus, qui ad morum ædificationem et corrigendam delictorum enormitatem poterant proficere, suggerente Petro heremita.... novissime ad hanc exhortationem se convertit, dicens : (Suit le discours d'Urbain.)

[86] La vie de Pierre l'Hermite, p. 34. L'ouvrage de G. Aubert est devenu extrêmement rare : il a été publié à Paris en 1559. Le discours de Pierre se trouve à la p. 21 ss.

[87] Ce discours, que l'on trouve dans Aubert (loc. cit.), d'Oultreman, Mailly, Deller et Vion, trahit à première vue tous les caractères de l'invention : c'est un exemple de plus, d'après lequel on peut se rendre compte des efforts tentés par quelques historiens pour glorifier le nom de Pierre, même aux dépens de la vérité. Léon Paulet, le défenseur de d'Oultreman, avoue dans ses Recherches, p. 33, que ce discours est imaginé ; mais, dit-il, Tacite et Salluste, ont-ils fait autre chose ? N'est-ce pas le même fait, moins l'élévation des idées et la hauteur du style ? Accusez-vous Tacite et Salluste d'être des écrivains mensongers ? Naturellement, pour lui comme pour la plupart des historiens modernes, c'est un fait acquis que Pierre a prononcé un discours. Marlot, p. ex., écrit dans son Histoire de la ville de Reims, t. III, 201 : En cette assemblée (de Clermont) où assistèrent tous les métropolitains du royaume, fut conclue la guerre contre les infidèles, à la persuasion de Pierre l'hermite, gentilhomme d'Amiens, etc. Vétault, de son côté, dit dans son Godefroid de Bouillon (Tours 1874), p. 70 : Du haut d'un échafaud dressé sur la grande place de la ville, le Pape et Pierre l'hermite haranguèrent tour à tour l'auditoire, déjà enflammé d'un zèle ardent, et dont il était moins nécessaire d'exciter le courage que de modérer et de régler l'impatience. Pierre, avec son éloquence sombre et entraînante, traça d'abord le tableau des misères et des ignominies dont il avait été le témoin Jérusalem. Après lui, Urbain etc.

[88] L'Esprit des croisades, t. III, p. 131. Dans Le pape st. Urbain II (Châlons-sur-Marne, 1882) Lucot dit également que Pierre l'Ermite et Urbain haranguèrent successivement les multitudes innombrables accourues pour les entendre.

[89] Gemälde der Kreuzzüge (Francf. 1808) I, 87.

[90] Cependant, dans son livre, Geschichte der Kreuzzüge nach dem heiligen Lande, I, 90, Haken se permet d'écrire : Les anciens historiens des croisades ne donnent naturellement que le sens et le sommaire du discours, mais non les paroles même, à peu près comme l'on fait dans l'antiquité César, Quinte-Curce, Salluste, etc., et il renvoie aux chroniques de Guibert et de Baudri, auxquels il prétend avoir emprunté le discours de Pierre ; or, il se contente de copier mot pour mot la traduction allemande de l'Esprit des croisades, de Mailly, publiée à Leipzig en 1782. Peyré, I, 55, rappelant avec raison que pas une des chroniques ne dit un mot de la présence de Pierre au concile de Clermont, reproche à Mailly d'avoir néanmoins placé dans la bouche de l'hermite un long discours évidemment inventé ; mais il aurait pu remonter plus haut et montrer que bien d'autres avant Mailly se sont rendus coupables de la même faute.

[91] Bong. p. 86, 34 ; Rec., Hist. Occ. IV, p. 12 ; Pavie, l'Anjou dans la lutte de la Chrétienté contre l'Islamisme  (Angers 1880) p. 337.

[92] Voy. l'intéressant article de Röhricht : Die Pilgerfahrten nach dem heil. Lande dans l'Histor. Taschenb. de Riehl, ann. 1875 ; et encore, Röhricht, Beiträge zur Geschichte der Kreuzzüge, II, 1 ss.

[93] On trouvera des détails sur le concile de Clermont dans notre édition de l'Hierosolymita, p. 88 ss. et dans Röhricht, Beitr., 22 ss. Cependant Röhricht dit, mais sans le prouver, que le discours de Pierre a particulièrement contribué à attirer un concours de peuple innombrable et qu'Urbain, lorsqu'il monta sur l'estrade, était accompagné de l'Hermite.

[94] Lorsque le pape Urbain parcourait les Gaules et préparait la croisade, il lui arriva en divers endroits de susciter des prédicateurs de la croisade : témoin la Vie du B. Robert d'Arbrissel, de Baudri de Dol (Acta sanctorum, 23 févr. III, p. 511 ss.). D'après cette Vie, Robert d'Arbrissel se mit à prêcher la croisade par ordre du pape ; c'était, sans doute, en un moment où Pierre avait déjà reçu de nombreux adhérents et à peu près achevé ses préparatifs de départ. En effet, Urbain était à Angers entre le 6 et le 12 février ; c'est là qu'il fit appeler Robert d'Arbrissel, reconnut ses hautes qualités et le désigna pour prêcher la croisade : Robert résista d'abord, puis se soumit sur l'ordre formel du pape, et remplit sa mission avec grand succès. Voy. Acta sanctorum, loc. cit. Vita B. Roberti Arbrisellensis fondatoris ordinis Fontis-Ebraldi, ab illustrissimo et reverendissimo Baldrico archiepiscopo Dolensi, (La Flèche 1644) p. 62-66 ; L'Ouest aux croisades ; t. I, pp. 81-82 ; Mellinet, La commune et la milice de Nantes, t. II, p. 120 ; Pasquier, Baudri, abbé de Bourgueil, pp. 2. 232. 235. 256 ; le suppl. IX de l'édition allemande de la présente étude ; Pavie, l'Anjou dans la lutte de la chrétienté contre l'Islamisme, pp. 15, 246, 262, s. ; ce dernier dit de Robert : Il mérite dans la vie des grands serviteurs de Dieu une place à côté de st. Bernard et de st. Vincent Ferrier.

[95] Histor. eccles., lib. IX, 723 (éd. Le Prévost III, 478).

[96] Si cette indication du moine de St-Evroul en Normandie est exacte, et nous n'avons point de raison d'en douter, celle d'Albert, I, 7, est erronée ; en effet il dit que, dès le 8 mars 1096, Pierre passait la frontière de Hongrie ; il y a là probablement une faute de copiste, et, au lieu de Martii, on devrait, sans doute, lire Maii. Voy. Ekkehard, Hierosol. I, 7, notes 51 et 52. D'un autre côté, cette date pourrait bien être celle où les bandes de Pierre quittèrent la France : c'est la date indiquée dans le manuscrit que Riant a donné dans les Exuviæ, I, 192. Enfin, d'après les indications positives et dignes de foi des Gestes (I, 27 ; Rec. 121), Pierre est arrivé à Constantinople le 30 juillet 1096 ; il est inadmissible qu'il ait, mis près de six mois pour se rendre de la frontière de Hongrie à Constantinople.

[97] Bong. I, 34 ; Rec. 121 ; voy. supl. IV de l'éd. allemande.

[98] Hierosolymita, c. XIII, 1.

[99] Bong. 433, 2 ; Rec., Hist. Occ. IV. 143, E.

[100] La troupe qui marchait sous la conduite de Pierre n'était pas entièrement composée d'écume ; nous le démontrerons au chap. IV.

[101] Pierre ne s'arrêta, comme nous le verrons plus loin, que huit jours à Cologne ; néanmoins, dans ce court espace de temps, il se fit un grand nombre d'adhérents, qui répondirent sans délai à son appel et partirent avec lui pour l'Orient. Le rassemblement opéré en Lorraine ne fut, sans doute, pas moins prompt.

[102] D'après la Chanson d'Antioche, I, p. 52, Pierre, aussitôt après avoir rendu visite au pape et obtenu son consentement, réunit une troupe forte de 60.000 h., avec laquelle il se met en route pour l'Orient, en passant par la Pouille, la Calabre, la Roumanie, Constantinople, et de là arrive par Civitot à Nicée. Là son armée, subit, une épouvantable déroute ; échappé seul au désastre, il s'enfuit jusqu'à Rome, où il arrive sans compagnons. Il rend compte de son malheur au pape, qui lui remet des lettres adressées aux rois, aux ducs, aux comtes, et le charge de convoquer un concile auquel il promet d'assister en personne. Pierre, monte sur un âne, traverse la Lombardie, gagne la France et prêche la croisade. Il annonce au bon roi de France la mission qu'il a reçue du pape ; le roi l'approuve et écrit à ses vassaux d'avoir à se trouver à Clermont avec tous leurs gens ; qu'ils se gardent d'être retenus par excuses ou maladies, et qu'ils viennent accompagnés de tous leurs vassaux (le jour fut fixé prochain), à un de ses châteaux ; c'est Clermont en Auvergne, qui est plantureux et riant. Le pape de Rome se prépara rapidement, et sortit de la cité avec douze cardinaux ; il prit ses gîtes de ville en ville.... il traversa la Lombardie.... il se dirigea alors vers Clermont. — Le roi de France y vint le recevoir avec sa suite, etc., etc. Dans sa Chronique, qui s'étend jusqu'à l'année 1218, Sicard de Crémone dit : Venientibus itaque multis peregrinæ causa devotionis, venit quidam sacerdos francigena, nomine Petrus, officio Ermita, qui videns sancta profana, fenstinus rediens Christianis sussit, ut ad liborandum sanctam civitatem ab infidelibus festinarent. Concurrunt itaque peregrini, sed plus quam 100.000 Christianorum Constantinopolini transeuntium, quia in Dominus peccaverunt, a Turcomanie miserabiliter occiduntur. Rediens itaque Petrus, nibileminus viriliter agens, ad papam accessit Urbanum secundum.

[103] Sigebert de Gembloux, Chronica, ad ann. 1095 (Mon. Germ. SS., t. VI).

[104] Ekkehard, Chronicon, ad ann. 1094.

[105] Cependant, dans un article publié dans la Revue politique et littéraire du 19 août 1875, M. de Rosières a prétendu que si la dureté et les misères de l'existence à cette époque ont été l'une des grandes causes qui ont donné naissance au mouvement de la première croisade, la passion du brigandage et l'esprit d'aventures n'y ont pas moins contribué. Röhricht, Beitr., II, 7-2, 15. 16, donne un résumé complet de ces causes.

[106] Voir aussi l'excellent tableau des croisades que trace Gust. Freitag dans ses Bilder aus der deutschen Vergangenheit, vol. I, p. 463 ss. ; et encore Sybel, Gesch. d. erst. Kreuzz., p. 233 ; 2e éd. p. 190 ss. ; Kugler, Gesch. d. Kreuzz., p. 20.

[107] C'est M. le comte Riant qui a appelé notre attention sur ce manuscrit, et M. le Dr. Wilmans, bibliothécaire en chef, a bien voulu nous le prêter pendant quelque temps, afin qu'il nous fût possible de le collationner ; nous le prions d'en recevoir ici le témoignage de notre gratitude. Nous n'avons qu'un regret, c'est de n'avoir point connu, cette version de la relation de la croisade par Ekkehard à l'époque où nous préparions la publication de l'Hierosolymita ; écrite seulement vers 1114, elle présente avec l'Hierosolymita des différences notables, et, c'est là très-probablement que l'annaliste saxon a puisé les renseignements qu'il donne sur la première croisade.

[108] Voy. Pertz, Archiv. VIII, 524. ; Rec. des hist. des crois. ; Hist. Occ. III, préf. XXXVIII. Wattenbach, Deutschlands Geschichtsquellen, 2e éd. p. 357.

[109] Radulphe, c. 81 (Rec. p. 664) Petrum cujus erant color ater, spiritus acer, pes nudus, statura brevis, facies macilenta, instar asellus equi phaleræ sibi sicut aselli. Petrum more heremi vilissima cappa tegehat. Hist. belli sacri, éd. Mabillon, p. 284 (Rec. 169) : Spiritus fervens.

[110] Guibert, p. 482, 18 (Rec., Hist. Occ. IV, 142) : Frequentissimum vulgus ei interim, dum ad hæc res intra nos agitur, ac si magistro paruit. 482, 27 (Rec. 142) Mira auctorictate ubique paces et fœdera restituens. Dans le roman de Godefroid de Bouillon (Reiffenberg, Monuments t. V, VI), au vers 17255 on l'appelle le ber Piéron (ber = courageux) et au vers 22053 : vaillant.

[111] Historia belli sacri, loc. cit.

[112] Guibert, loc. cit.

[113] Voy. pour plus de détails, suppl. V de l'éd. allemande.

[114] Radulphe, loc. cit, et Historia belli sacri, loc. cit. Statura brevia, cujus nimirum color penitus incultus erat. En employant les termes Petrus quidam magnus Eremita, Baudri (89, 44) n'entend pas parler de sa taille. Albert d'Aix IV, 44, dit : Statura pupillus. Ce nom de Κουκουπετρος que lui donne Anne Comnène coïnciderait avec les désignations ci-dessus, si l'on admet avec Paulet que coucou est dérivé de chtou, qui signifie petit : cette supposition est encore préférable à celle de Ducange.

[115] Reiffenberg, loc. cit. : d'après les vers. 7072, 72125, 28270, 26464, 28407, 83967, 24200 et 8258, avait une barbe florie d'après le vers 8415, une barbe qu'il ot blanche contre vent baulia, v. 8861, 16065, 22365 et 34036, une barbe mellés ; au v. 8258 Pierre, jure par sa barbe : Dist Pières ly Hiermites : par ma barbe florie ! etc. En 1642, à l'occasion de la prétendue translation des restes de l'hermite, cette barbe joua encore un rôle ; le 16 oct. de la dite année, on aurait trouvé non-seulement les os et le corps entier de l'hermite, sans trace de décomposition ni de pourriture, mais jusqu'à sa barbe dans l'état où on l'avait vue le jour de sa mort : ajoutons que ceci est l'interprétation donnée par d'Oultreman aux expressions, fort simples de Gilles. Voy. d'Oultreman, p. 108, et plus loin chap. VI. Voy. encore la description de la physionomie de Pierre dans Sybel, Aus der Gesch. der Kreuzzüge, dans les Wisenschachtl. Vorträge, gehalten zu Munchen, 1858, p. 24.

[116] Tom, II, 221, (Ste-Aulaire, p. 373).

[117] Radulphe, loc. cit. : Pes nudus... more heremi vilissima cappa tegebat. La Cappa n'est évidemment, ici, pas autre chose que le froc. Sur ce mot, Ducange fait la remarque suivante : Monachorum præsertim fuit, Theodemaras in, Epistol. ad Carol. magn. de monachis Cæsinens. : Illud autem indumentum quod a Gallis monaschis cuculla, dicitur, nos cappam vocamus. Guibert emploie les mêmes expressions dans l'Hist. bell. sacr., p. 482, 30 : Lanea tunica ad purum, cucullo super utrisque talaribus, byrro desuper induebetur ; brachis minime, nudipes autem. Dans le Compte-rendu des séances de la Commission royale d'histoire, Brux., 1866, p. 250, il est dit que Nicolas de Campis a retrouvé le véritable portrait de Godefroi et de Pierre et l'a introduit dans son manuscrit (il en a déjà été question) ; d'Oultreman n'a pas manqué de reproduire dans son opuscule cette pièce de fantaisie. Thevet en a donné une du même genre dans ses Pourtraicts et Vies des hommes illustres (Paris 1584, in-fol., t. 241). On trouve un autre buste de Pierre l'Hermite dans l'Histoire des Croisades de Michaud. Dans les histoires populaires des croisades, on voit généralement des gravures représentant l'Hermite prêchant la Croisade, p. ex. dans l'Hist. des crois. de Michaud, dans l'Edition illustrée de l'Hist. des crois. de Maimbourg (Paris 1858), dans Les Croisades de De la Porte (Paris 1863), dans l'Abrégé de l'hist. des crois. de Valentin (Tours 1841), dans Baum, Kirchengesch., p. 82 etc. Dans la traduction allemande de l'Hist. des crois. de Guill. de Tyr par Kausler (Stuttg. 1840) une gravure représente Pierre endormi sur les marches de l'entré dans l'église du S.-Sépulcre, et derrière lui le Christ, lui apparaissant en songe.

[118] Guibert, loc. cit. : Quidquid agebat namque seu loquebatur, quasi quiddam subdivinum videbatur, præsentim cum etiam de ejus mulo pili pro reliquiis raperentur. D'après Radulphe et l'Hist. belli sacri, c'était un âne qui lui servait de monture, et non un mulet, comme le dit Guibert ; il l'avait amené jusqu'en Asie-Mineure ; on lit dans l'Hist. : Qui non equi, non muli mulæve, sed asini tantum vehiculo, quocumque pergebat, utebatur. L'auteur de la Chanson d'Antioche donne le même renseignement, I, p. 14, v. 174 (éd. P.-Paris) ; il va même jusqu'à indiquer l'origine de cet âne : c'était un âne de Hongrie. Il paraîtrait que Pierre en avait encore un à l'époque du siège d'Antioche, car c'est, suivant Radulphe, sur un âne qu'il se rendit en ambassade, le 27 juin 1096, d'Antioche au camp de Kerbogha. D'après la Conquête de Jérusalem (éd. Hippeau, p. 37), il avait un âne au siège de Jérusalem : monté sur cet âne, il se rend au Mont-des-Olives, suivi des barons et des princes de l'année et, de là il leur montre les St-Lieux dans l'intérieur de le ville. L'auteur du roman Godefroid de Bouillon représente presque toujours Pierre monté sur un âne ; Voy. les vers 9252, 16091, 20535, 22053, 28655, 34181, 84505, 34659 ; une fois par exception, an vers 22901, il le fait monter sur un cheval ; une' antre foie, aux vers 23780 et 23987, il le fait voir perché sur un arbre, afin de pouvoir mieux suivre des yeux la marche d'un combat.

[119] Les Annales Rosenveldenese, (Mon. Germ. SS., t. XVI, 101) et, d'après elles, les Annales Magdeburgenses (ibid. 179) et l'Annaliste Saxon (Mon. Germ. SS. t. VI, 728) à l'ann. 1096, ainsi que l'Hierosolymita (Cod. de Gœttingue, chart. man. Hist. 333 fol. 346) s'expriment comme il suit : Quandam circumferens cartulam, quam de cœlo asserebat lapsam, quaque continebatur universam de cunctis mundi partibus christianitatem Jherusalem armis instructam migrare debere, indeque paganos propulsantem, eam cum finibus suis in perpetunm possidere. Hocque de illo evangelii confirmabat testimonio, ubi Jhesus de destrustione urbis illius sermonem faciens sic conclusit : Et Jherusalem, inquit, calcabitur a gentibus, donec impleantur tempora nacionum. Consentientibus ergo dictis illius omnibus, regna rectoribus, urbes pastoribus, vici vastantur habitatoribus. Non tantum viri seu pueri, sed et mulierum quam plurime hoc iter sunt agresse. Voy. sur cette lettre, Riant, Inventaire, n° XLV et XXXIII (p. 110 et 92). Ekkehard (Hierosolym., c. XXXVI, 4) fait mention d'un Exemplar cuiusdam epistolæ, quam Gabrielem archangelum ex persona Salvatoris nostri ecclesia missam referunt : nous avons essayé déjà à propos de ce passage, dans l'édition de l'Hieros., de démontrer que la lettre en question n'a rien de commun avec celle dont il est parlé dans les lignes ci-dessus.

[120] D'Achéry, Venerab. Guiberti abb. B. Mariœ Novigento op. omn., Paris 1851, p. 327-366.

[121] Voy. dans Foucher, Robert, Guibert et Baudri les différentes versions du discours prononcé par Urbain à Clermont : voy. également le commencement des Gesta Francorum et le chap. II de l'Hiorosolymita d'Ekkehard.

[122] Guibert, loc. cit. : Pane vix aut nunquam, vino alebatur ac pisce. Rob. Mon. 32, 58 (Rec. 731) : eo quod, nec pane, nec carne vescebatur, sed tamen vino aliisque cibis omnibus fruebatur et summam abstinentiam in deliciis quærebat.

[123] Guibert, loc. cit.

[124] Platina, De vitis Pontificum, p. 156.Nauclerus, Memorabilium omnis ætatis et omnium gentium chronici commentarii, Tubing. 1518, t. II, fol. 184.

[125] Cap. XI, p. 112.

[126] L'Esprit des Croisades, loc. cit, t. III, p. 107 s.

[127] Sybel, Aus der Geschichte der Kreuzzüge, dans les Wissenschaftliche Vorträge gehalten zu München im Winter, 1858, p. 84 : Un hermite, nommé Pierre, natif d'Amiens, parcourut le nord de la France en tous sens, vêtu en pèlerin et, monté sur un âne : il avait le visage brun et une longue barbe qui lui descendait jusqu'à la ceinture ; prêchant au peuple étonné, il lui disait qu'il avait été à Jérusalem, où il avait vu les païens souiller les lieux saints de toutes sortes d'ordures, que là pendant une nuit, le Christ lui était apparu dans toute sa majesté et lui avait dit avec douceur : Mon bon ami, vas dire à ma chère chrétienté que le temps est venu où elle doit me venir en aide, que je désire la voir, que je l'attends depuis longtemps, que le paradis lui est ouvert. Ses auditeurs se frappaient la poitrine, abandonnaient leurs demeures, cabanes eu châteaux, s'attachaient à ses pas avec femmes et enfants ; peu à peu le nombre en monta à 60.000 ; il ne pouvait être question ni d'attendre, ni de temporiser, etc.

[128] Gesch. des 1. Kreuzz., p. 230, ss. ; 2e  éd., p. 188 ss.

[129] D'après Ekkehard, Hierosol., I, 7, 15000 h. se joignirent à lui ; en Lorraine seulement.

[130] Bongars, 32, 66 ; Recueil 731 : Qui apud illos qui terrena sapiunt magni æstimabatur, et super ipsos præsules et abbates spice religionis efferebatur.

[131] Voy. Ekkehard, Chronic. (Mon Germ. SS., t. VI, 215) ; Hieros., c. XII ; Albert d'Aix, lib. I, pp. 21-31 ; Krebs, Zur Kritik Albert's von Auchen, pp. 13 ss., donne une étude sur la valeur critique de ses chapitres d'Albert. Sur Volkmar en particulier, voy. Cosmas Pragens. ad ann. 1096 ; sur Emich, voy. Mannheimer, Die Judenverfolgung in Speier, p. 14, 28.

[132] Anne Comnène, Alexias, lib. X, 283 (éd. Paris) ; p. 224 (éd. Venet.) ; p. 29 (éd. Reiffersch.).

[133] Gesch. des erst. Kruzz., p. 241, 2e éd., p. 199 s.

[134] Ekkehard, Chronic. (Mon. Germ. SS.), VI, 208 ; Hierosol., I, 7.

[135] Ekkehard, Chronic. (Mon. Germ. SS.), XIII, 6.

[136] Ekkehard, Chronicon, p. 216 ; Hierosolymita, c. XIII, 1 : Paleis tamen ex area dominica huiusmodi ventilabro decussis, vidimus grana triticea — Godefridum scilicet cœterosque prænominatos vere dominicæ militiæ duces, etc.

[137] Hierosolymita, c. XII, 2.

[138] Hierosolymita, c. XII, 4 ; Chron. p. 216.

[139] Chron. p. 208 ; Hieros. suppl. II, p. 332.

[140] Voy. Albert, I, 7. 20.

[141] Albert, I, 20, joint à leurs noms cette indication : qui erant principes exercitus Petri.

[142] Albert, I, 28, dit de Gottschalk : Godescalcus, teutonicus natione, succensus ex Petri admonitione, plurimorum corda ex diversis nationibus ad instandum pariter viam suo excitavit sermone, et ex diversis, regionibus Lotharingiæ, orientalis Franciæ, Bavariæ, Alamanniæ supra XV milia contraxit. Sur Gottschalk, voy. encore le commencement du chap. V.

[143] Guillaume de Tyr, I, 18.

[144] Paulet, p. 37 : Pierre vient dans le pays de. Liège vivre en hermite et ce fait, rapproché du texte de Gilles de Liège, me semble exempt de doute : Il quitte son hermitage, part pour la Terre-Sainte, vient trouver le pape Urbain, le décide à prêcher la croisade ; il parcourt les villes et les bourgs, prêchant partout, va en Angleterre, où, ne l'oublions pas, les chevaliers parlaient la langue d'oïl ; il est à croire même qu'il fut aussi en Écosse. Guibert rapporte que dans sa troupe on voyait des Écossais, la cuisse nue, la chlamyde sur le dos.... ils venaient du pays des brouillards. Ainsi, de ce qu'il y avait des Écossais parmi les moisés, on en Conclut comme une chose naturelle que Pierre a dû aller prêcher la croisade jusqu'en Écosse. D'après ce qu'on vient de lire, il n'y a plus lieu de s'étonner si l'ion et d'autres ont pensé aussi que Pierre avait prêché la croisade en Angleterre. Voy. Vion, op. cit., p. 262. Voici le titre du chap. en question ; que l'on juge du reste : Prédication de Pierre l'Hermite. Son succès dans l'intérieur de la France, en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, en Picardie. Concile de Clermont etc.

[145] Albertus Aquensie, I, 2 ; Cod. Darm. fol. 96 : Hujus via constantiam primum adhortatus est in Beru, regione prefati regni, factus predicator in omni admonitione et sermone. Dans les éditions d'Albert, on lit Beru ; pour contrôler l'exactitude de cette lecture, il faudrait pouvoir comparer avec les manuscrits. Dans la Chanson d'Antioche, I, 52, vers 697, on lit Berui. D'après la prononciation du mot, et en admettant qu'Albert ait bien écrit ainsi, on ne peut y trouver autre chose que l'indication du pays situé au milieu de la France, dont les habitants portaient autrefois le nom de Bituriges, et appelé de nos jours Berry : il comprend les deux départements de l'Indre et du Cher. Dans le cod. manuscr. 185 de Tournai, au fol. 98 b, col. 1, qui contient les premiers chapitres de l'Historia d'Albert, on lit Berri. Vouloir dans Beru trouver Bari en Italie, est évidemment une erreur. Vion, p. 257, avance cette opinion comme probable. Cependant Albert ajoute expressément : regione præfati regni, désignant ici la France, car le præfatum regnum est le regnum Francorum, dont il a été question immédiatement auparavant. Au reste, pour Vion, c'est une chose décidée que Pierre, à son 'retour d'Orient, débarqua à Bari et y fit entendre la première prédication de la croisade ; donc, toujours d'après lui, par le mot Beru, Albert n'a point voulu désigner un autre endroit que Bari : C'est là qu'il eut une entrevue avec l'archevêque Hélie qu'il avait connu au monastère de St-Rigaud, et que, pour la première fois, il plaida hautement la cause des croisades. (!) On pourrait plutôt supposer qu'Albert a peut-être écrit non pas Beru, mais Bern, à la place du mot Bearn, dont la consonance est à peu près identique ; c'est celui que l'on trouve dans Tudebode (Recueil, Hist. Occ. III, 79, 110 et 114) ; l'auteur anonyme des Gestes, 28, 15 (Rec. 161) l'écrit Beer ; mais il y a un obstacle à cette supposition ; c'est qu'Albert dans un passage de son Historia Hieros. désigne le Béarn par le mot Berdeis ; voy. lib. IV, 17 ; lib. V, 42, 45 ; assurément il aurait aussi employé ce mot dans le passage où l'on lit Beru. Aussi, dans son édition d'Albert, Reineccius fait-il, à propos de ce mot, la réflexion suivante, p. 3 : forte Berri, qui aliis sunt Bituriges, aliis Ambarri. Dans le Rec., Hist. Occ., IV, 272, on a adopté d'après le Cod. d'Albert B C E la lecture Berriu ; on admet que ce mot est synonyme de Berri.

[146] Hody, Godefroid de Bouillon, p. 140 : Sous cette dénomination, on n'entendait pas seulement la Provence proprement dite, mais en général toutes les terres situées en deçà de la Loire, et distinguées sous le nom de langue d'Oc, par opposition à la langue d'Oil, qui dominait au nord de ce fleuve et devint la langue française.

[147] Voy. Ekkeh., Hieros., VI, 6, note 59 ; Arbellot, Les Chevaliers limousins à la 1re croisade, Paris 1881, p. 5 ss. et p. 87 ss.

[148] Horoy, Medii œvi Bibliotheca Patristica seu Patrologia (Paris 1879) t. III, p. 898, dit que Pierre commença sa prédication à Montataire en Beauvaisis ; mais il n'indique pas les sources où il a puisé ce renseignement et nous sommes certain de ne pas nous tromper en le rangeant parmi les inventions d'époque récente.

[149] Sur la visite supposée de Pierre au roi Philippe de France, voy. la Chanson d'Antioche, I, 62.

[150] De Waha, Labores Herculis Christ. Godefridi Bullionii, p. 185. D'Oultreman, p. 42, fait la même supposition. Nous ne savons si, pour établir ces relations entre Pierre et Godefroi, on s'appuie sur ce passage de Robert-le-Moine, 33, 5, (Rec. 731) : Associatur Petrus cuidam duci Teutonicorum nomine Godefrido ; en tout cas ce passage de Robert est erroné, car il ne peut être question d'admettre que l'Hermite se soit joint en Lorraine à Godefroi et à son armée et c'est ce que semble indiquer Robert.