HISTOIRE DE LA GRÈCE

SEIZIÈME VOLUME

CHAPITRE I — LA SICILE PENDANT LE DESPOTISME DE DENYS L’ANCIEN À SYRACUSE.

 

 

Les actes que j’ai racontés à la fin de mon dernier chapitre, et à l’aide desquels Denys éleva son despotisme, ne peuvent guère avoir occupé moins de trois mois, coïncidant à peu près avec les premiers mois de 405 avant J.-C., vu qu’Agrigente fut prise vers le solstice d’hiver de 406 avant J.-C.[1] Il ne fut pas molesté pendant cette période par les Carthaginois, que l’on tint inactifs dans leurs quartiers à Agrigente, afin de leur donner du repos après les fatigues du blocus, et qui employèrent ce temps à dépouiller la cité de ses ornements transportables pour être transmis à Carthage, — et a brûler ou à dégrader, avec une antipathie barbare, ceux qui ne pouvaient être enlevés[2]. Au printemps Imilkôn se mit en mouvement pour Gela, après s’être pourvu de nouvelles machines de siège. Il assura ses provisions au moyen du territoire carthaginois qu’il avait derrière lui. Ne trouvant pas d’armée qui lui résistât, il répandit ses troupes sur le territoire et de Gela et de Kamarina, où elles firent un grand butin et ruinèrent beaucoup de propriétés. Il retourna ensuite pour attaquer Gela, et il établit un camp fortifié en nettoyant quelques terrains plantés près du fleuve du même nom, entre la cité et la mer. A cet endroit se trouvait, en dehors des murs, une colossale statue d’Apollon, qu’Imilkôn fit enlever et qu’il envoya en présent à Tyr.

A ce moment Gela était défendue seulement par ses propres citoyens, car Denys avait appelé à Syracuse Dexippos avec les troupes mercenaires. Alarmés à L’approche de l’ennemi formidable qui avait déjà conquis Agrigente, Rimera et Sélinonte, — les habitants de Gela adressèrent à Denys de pressantes demandes de secours ; en même temps ils résolurent d’envoyer à Syracuse leurs femmes et leurs enfants pour les mettre en sûreté. Mais les femmes, auxquelles l’idée d’une séparation était intolérable, demandèrent avec tant d’instance qu’il leur fût permis de rester et de partager la fortune de leurs pères et de leurs époux, que cette résolution fut abandonnée. Dans l’attente d’un prompt secours du côté de Denys, les assiégés se défendirent avec bravoure et énergie. Tandis que des partis d’habitants, connaissant bien le pays, faisaient des sorties et agissaient avec un grand succès partiel contre-les pillards carthaginois, — la masse des citoyens repoussait les assauts dirigés contre les murailles par Imilkôn Celui-ci fit agir en plusieurs endroits à la fois ses béliers et ses troupes d’assaut ; les murs eux-mêmes, qui n’étaient pas en aussi bon état, ni placés sur une éminence aussi inattaquable, que ceux d’Agrigente, — cédèrent sur plus d’un point. Cependant les assiégés, avec une valeur obstinée, déjouèrent encore toutes les tentatives faites pour pénétrer dans l’intérieur, en rétablissant pendant la nuit les brèches qui avaient été faites pendant le jour. La partie plus faible de la population aidait, par tous les moyens en son pouvoir, les combattants sur les créneaux ; c’est ainsi que la défense fut continuée jusqu’à ce que parût Denys avec le renfort longtemps attendu. Il comprenait les mercenaires levés nouvellement, avec les citoyens syracusains, et des secours composés de Grecs italiens et siciliens ; il montait en tout à 50.000 hommes, suivant Ephore, à 30.000 fantassins, et à 1.000 chevaux, d’après l’estimation de Timée. Une flotte de 50 vaisseaux de guerre doubla le cap Pachynos pour coopérer avec ces troupes à la hauteur de Gela[3].

Denys fixa sa position entre Gela et la mer, vis-à-vis de celle des Carthaginois et en communication immédiate avec sa flotte (405 av. J.-C.). Sa présence ayant suspendu les assauts contre la ville, il devint l’agresseur à son tour, employant et sa cavalerie et sa flotte pour harceler les Carthaginois et intercepter leurs provisions. La lutte prit alors un caractère à peu près semblable à celui qu’elle avait présenté devant Agrigente et qui avait fini d’une manière si défavorable pour les Grecs. Enfin, après vingt jours de cette guerre irrégulière, Denys, trouvant qu’il n’avait fait que peu de chose, dressa son plan pour une attaque directe contre le camp carthaginois. Du côté de la mer, comme on ne s’était attendu de ce côté à aucun danger, le camp n’était pas fortifié ; en conséquence, ce fut là que Denys résolut de diriger sa principale attaque avec sa division de gauche, composée principalement de Grecs italiens, soutenue par les vaisseaux syracusains, qui devaient attaquer simultanément du côté de la mer. Il conçut en même temps le dessein de frapper aussi des coups de deux autres points. Sa division de droite, composée d’alliés siciliens, reçut l’ordre de marcher sur le côté droit ou occidental de la ville de Gela, et ainsi de tomber sur la gauche du camp des Carthaginois., tandis que lui en personne, avec les troupes mercenaires qu’il gardait spécialement autour de lui, avait l’intention de traverser la ville elle-même, et d’attaquer la partie avancée ou centrale de leur position près des murs, où étaient postées leurs machines de siège. Il ordonna à sa cavalerie de se tenir en réserve pour la poursuite, dans le, cas où l’attaque réussirait, ou pour protéger la retraite de l’infanterie, dans le cas, d’un échec[4].

De ce plan combiné, l’attaque sur la gauche du camp carthaginois, c’est-à-dire du côté de la mer, par la division italienne et la flotte de concert, fut exécutée effectivement et promit d’abord, d’être heureuse (405 av. J.-C.). Les assaillants renversèrent les boulevards, pénétrèrent de vive farce dans le camp, et ne furent repoussés que par, les efforts extraordinaires que firent les défenseurs, surtout les Ibériens et les Campaniens, renforcés toutefois par d’autres portions de l’armée qui n’étaient pas encore inquiétées. Mais des deux autres divisions de Denys, la droite n’attaqua que longtemps après le moirent projeté, et le centre n’attaqua pas du tout. La droite avait à faire une marche détournée par la plaine de Gela autour de la ville, route qui occupa plus de temps qu’on ne l’avait calculé, tandis que Denys avec les mercenaires qui l’entouraient, ayant l’intention de traverser la cité, se trouva si arrêté et si embarrassé qu’il fit des progrès très lents et fut longtemps encore avant de pouvoir paraître sur le flanc des Carthaginois. Probablement les rues, comme dans tant d’autres villes anciennes, étaient tortueuses, étroites et irrégulières, peut-être aussi, fermées encore par suite de précautions prises récemment pour la défense. Et ainsi les Siciliens sur la droite, n’arrivant pour attaquer que, quand les Italiens sur la gauche avaient déjà été repoussés, furent forcés de se retirer, après une lutte vaillante, par les forces réunies du principal corps d’armée des Carthaginois. Denys et ses mercenaires, arrivant plus tard encore, reconnurent que le moment pour l’attaque était complètement passé et retournèrent dans la cité sans combattre du tout.

Fut-ce clans ce cas le plan qui fut défectueux, ou l’exécution, — ou l’un ou l’autre à la fois, — c’est ce que nous ne pouvons certainement pas déterminer d’une manière certaine. On trouvera qu’il y avait des raisons pour soupçonner que Denys ne fut pas fâché d’un échec qui devait décourager son armée et lui fournir une excuse pour abandonner Gela (405 av. J.-C.). Après être rentré dans les murs, il réunit ses principaux amis pour délibérer sur ce qu’il y avait de mieux à faire. Tous furent d’avis qu’il était imprudent d’affronter de nouveaux dangers pour sauver la ville. Denys se trouva alors dans la même position que Dioklês après la défaite près d’Himera, et que Daphnæos et les autres généraux syracusains devant Agrigente après la capture de leur flotte de provisions par les Carthaginois. Il se vit forcé d’abandonner Gela, en prenant les meilleurs moyens qui étaient en son pouvoir pour protéger la fuite des habitants. Conséquemment, afin de tenir secrète l’intention de fuir, il envoya à Imilkôn Lin héraut chargé de solliciter pour le lendemain une trêve destinée à ensevelir les morts ; il détacha aussi un corps de deux mille hommes de troupes légères, avec ordre de faire du brait en face de l’ennemi pendant toute la nuit et de tenir les fanaux et les feux allumés, de manière à prévenir tout soupçon de la part des Carthaginois[5]. Grâce à ces précautions, il fit sortir en masse la population de Gela au commencement de la nuit, tandis que lui-même avec le gros de son armée suivait à minuit pour la protéger. Tous précipitèrent leur marche vers Syracuse, profitant du mieux possible des heures d’obscurité. Sur la route pour y parvenir se trouvait. Ka marina, — Kamarina l’immobile[6], comme la déclarait un oracle ou une légende d’autrefois, et qui cependant parut dans cette nuit fatale faire mentir l’épithète. Ne se croyant pas en état de défendre nette cité, Denys força toute la population kamarinæenne à s’associer à la fuite des habitants de Gela. On vit alors se répéter sur la route de Gela à Syracuse la même scène déchirante que nous avons déjà racontée à Agrigente et à Himera : une multitude fugitive, de tout âge et des deux sexes, libre aussi bien qu’esclave, dans le dénuement et frappée de terreur, se précipitant sans savoir où, pour échapper à l’atteinte d’un ennemi sans pitié. Toutefois, heureusement la fuite vers Syracuse ne fut inquiétée par aucune poursuite. A l’aurore les Carthaginois, découvrant que la cité était abandonnée, s’y jetèrent immédiatement et en prirent possession. Comme on avait enlevé très peu des biens précieux qu’elle renfermait, un riche butin tomba entre les mains de l’armée victorieuse, dont les barbares soldats massacrèrent indistinctement les malheureux restes de la population laissés derrière : vieillards, malades et enfants, incapables d’accompagner une fuite si soudaine et si rapide. Quelques-uns des vainqueurs rassasièrent en outre leurs féroces instincts en crucifiant ou en mutilant ces infortunés prisonniers[7].

Toutefois, au milieu des souffrances de cette multitude en détresse et de la compassion de l’armée qui la protégeait, d’autres sentiments aussi furent puissamment excités. Denys, qui avait mis si peu de mesure en calomniant auparavant des généraux malheureux et qui avait si bien réussi, se vit à ce moment exposé lui-même aux mêmes traits. La colère et la haine éclatèrent contre lui avec fureur, tant parmi les fugitifs que dans l’armée. Il fut accusé d’avoir livré aux Carthaginois, non seulement l’armée, mais encore Gela et Kamarina, afin que les Syracusains, intimidés par ces formidables voisins si près de leurs frontières, pussent rester sous sa domination en se résignant à la servitude. On fit remarquer que ce qu’il avait fait pour secourir Gela n’avait pas répondu aux forces considérables qu’il menait avec lui ; que les pertes essuyées dans la récente bataille n’avaient été nullement suffisantes pour nécessiter, ni même pour excuser une fuite honteuse ; que les mercenaires en particulier, force sur laquelle il comptait le plus, n’avaient non seulement subi aucune perte, mais n’avaient jamais été engagés ; que, tandis que les mesures prises contre l’ennemi avaient été ainsi partielles et inefficaces, eux, de leur côté, n’avaient manifesté aucune disposition à le poursuivre dans sa fuite, -fournissant ainsi une forte présomption de connivence entre eux. Denys fut dénoncé comme traître par tout le monde, — à l’exception de ses mercenaires, qu’il gardait toujours auprès de lui pour sa sécurité. Les alliés italiens, qui avaient fait l’attaque et essuyé les principales pertes, furent si irrités contre lui pour les avoir ainsi laissés sans les appuyer, qu’ils se retirèrent en corps et traversèrent le centre de l’île pour retourner en Italie.

Mais les Syracusains de l’armée et en particulier les cavaliers, les principaux personnages de la ville, avaient un double motif de colère contre Denys, en partie à cause. de sa mauvaise conduite ou de sa trahison supposée dans cette récente entreprise, mais plus encore à cause du despotisme qu’il venait d’imposer à ses concitoyens. Ce despotisme, après avoir commencé par une fraude grossière et avoir été achevé par la violence, était privé à ce moment de la seule couleur plausible qu’il avait jamais porté, — puisque Denys venait d’être aussi honteusement malheureux contre les Carthaginois, que les autres généraux qu’il avait dénoncés et supplantés. Déterminés à se débarrasser d’un homme qu’ils haïssaient à la fois comme despote et comme traître, les cavaliers syracusains guettèrent l’occasion de se jeter sur Denys pendant la retraite et de le tuer. Mais le trouvant trop soigneusement gardé par les mercenaires qui entouraient toujours sa personne, ils partirent en corps et se rendirent à Syracuse de toute la vitesse de leurs chevaux, dans le dessein arrêté de rétablir la liberté de la cité et d’éloigner Denys. Comme ils arrivèrent avant qu’on eût reçu aucune nouvelle de la défaite et de la fuite de Gela, ils obtinrent d’être admis sans obstacle dans l’îlot d’Ortygia, la cité intérieure primitive, commandant les bassins et le port, choisie par le despote pour sa résidence et le siége de son pouvoir. Immédiatement ils attaquèrent et pillèrent la maison de Denys, qu’ils trouvèrent richement fournie d’or, d’argent et d’objets précieux de toute sorte. Il n’avait été despote que pendant quelques semaines, de sorte qu’il a dû commencer de bonne heure à dépouiller les autres, puisqu’il paraît certain que ce qu’il possédait en propre n’était nullement considérable. Non seulement les agresseurs pillèrent sa maison avec toutes ses richesses intérieures, mais encore ils maltraitèrent son épouse d’une façon si brutale que l’outrage causa plus tard sa mort[8]. Probablement ils nourrissaient contre cette femme infortunée une double antipathie, non seulement comme épouse de Denys, mais encore comme fille d’Hermokratês. En même temps ils répandirent la nouvelle que Denys avait fui pouf ne jamais revenir, car ils se fiaient pleinement à la rupture dont ils avaient été témoins dans l’armée en retraite, et dans la farouche colère qu’ils avaient entendu exprimer universellement contre lui[9]. Après avoir livré aux Carthaginois son armée, en même temps que Gela et que Kamarina, par une fuite qui n’avait aucun motif réel de nécessité (affirmaient-ils), — il avait été déshonoré et forcé de fuir en réalité, plutôt que d’affronter le juste mécontentement de ses concitoyens réveillés de leur torpeurs Syracuse était actuellement libre et pouvait, le lendemain matin, à établir formellement son gouvernement populaire

Si ces Syracusains eussent pris des précautions raisonnables contre des éventualités contraires, leurs assurances se seraient probablement trouvées exactes. La carrière de Denys se fût terminée là (405 av J.-C.). Mais tandis qu’ils s’adonnaient au pillage de sa maison et outrageaient brutalement son épouse, ils avaient une confiance si aveugle dans sa ruine irréparable supposée et ils se croyaient si bien maîtres de la portion insulaire de la cité, qu’ils négligèrent de garder la porte d’Achradina (la cité extérieure) contre sa rentrée. D’énergie et la promptitude de Denys furent trop grandes pour eux. Informé de leur départ de l’armée et connaissant bien leurs sentiments, il devina immédiatement leurs projets et il vit qu’il ne pouvait les déjouer que par l’audace et la soudaineté de l’attaque. En conséquence, se mettant à la tête de ses soldats les meilleurs et les plus dévoués, — cent cavaliers et six cents fantassins, — il quitta son armée et se dirigea, par une marche forcée, vers Syracuse, éloignée de quatre cents stades ou environ quarante-cinq milles (72 kilomètres et demi). Il y arriva vers minuit et se présenta, non à la porte d’Ortygia, qu’il savait probablement être au pouvoir de ses ennemis, mais à celle d’Achradina, qui (comme je l’ai déjà mentionné) formait une fortification séparée d’Ortygia, avec la Nekropolis entre elles[10]. Bien que la porte fût fermée, il découvrit bientôt qu’elle n’était pas gardée et il put y appliquer quelques roseaux recueillis dans les marais sur sa route, de manière à y mettre le feu et à la brûler. Il avait été si impatient de presser la marche, qu’au moment où il atteignit la porte, une partie seulement de sa division était avec lui. Mais comme le reste arriva tandis que les flammes faisaient leur couvre, il entra, avec toute la troupe, dans Achradina ou cité extérieure. Traversant rapidement les rues, il devint maître, sans résistance, de toute cette portion de la cité et de l’agora ou place du marché, qui en formait la plus grande place publique. Ses principaux ennemis, stupéfaits de cette nouvelle alarmante, se rendirent en toute hâte d’Ortygia dans Achradina et essayèrent d’occuper l’agora. Mais ils la trouvèrent déjà au pouvoir de Denys ; et comme ils étaient eux-mêmes très peu nombreux et n’avaient pas pris le temps de réunir un corps armé considérable, ils furent accablés et tués par ses mercenaires. Denys fut ainsi assez fort pour triompher de tous ses ennemis, qui entraient dans Achradina et successivement et par petites parties, sans aucun ordre, à mesure qu’ils sortaient d’Ortygia. Il se mit ensuite en devoir d’attaquer les maisons de ceux qu’il savait hostiles à sa domination, tua ceux qu’il put y trouver et força les autres à chercher un abri dans l’exil. Le grand corps des cavaliers syracusains, — qui la veille au soir était maître de la cité, et avec une prudence ordinaire aurait pu s’y maintenir, — fut ainsi ou détruit ou forcé de quitter le pays. Comme exilés, ils s’établirent dans la ville d’Ætna[11].

Maître ainsi de la cité, Denys fut rejoint le lendemain par le corps principal de ses mercenaires, et aussi par les alliés siciliens, qui avaient à ce moment achevé leur marche. Les misérables victimes de Gela et de Kamarina, qui le regardaient avec indignation comme celui qui les avait trahies, — allèrent résider à Leontini, vraisemblablement en compagnie des anciens citoyens de cette ville, qui avaient été pendant quelque temps domiciliés à Syracuse, mais qui ne voulurent plus y rester sous Denys. Leontini redevint ainsi une cité indépendante[12].

Bien que les désastres éprouvés à Gela eussent menacé de ruiner Denys, cependant il était actuellement, grâce a sa récente victoire, plus maître de Syracuse que jamais, et il avait écrasé plus complètement ses adversaires. Les cavaliers qu’il venait de détruire et d’expulser étaient pour la plupart les citoyens riches et puissants de Syracuse. Avoir abattu des ennemis aussi formidables, presque indispensables comme chefs à tout parti qui cherchait à se lever contre lui, était la plus forte de toutes les garanties négatives pour la prolongation de son règne. Il n’y avait plus à Syracuse d’assemblée publique à laquelle il eût à rendre compte de sa conduite à Gela et à Kamarina et devant laquelle il fût exposé à être accusé, — comme lui-même avait accusé ses prédécesseurs qui avaient commandé à Himera et à Agrigente. Toutes ces garanties populaires, il les avait déjà foulées aux pieds ou renversées. La supériorité de force et l’intimidation de ses adversaires, sur lesquelles s’appuyait son autorité, furent à ce moment plus manifestes et plus décisives que jamais.

Toutefois, nonobstant cette position assurée, Denys aurait pu encore trouver de la difficulté à se défendre, si Imilkôn se fût avancé avec son armée victorieuse, tout frais du pillage de Gela et de Kamarina, et avait assiégé énergique — ment Syracuse. Il fut bientôt délivré de tout danger et de toute alarme de cette sorte par des propositions de paix, qui lui furent faites spontanément par le général carthaginois. La paix fut conclue entre eux aux conditions suivantes :

1° Les Carthaginois conserveront toutes leurs positions antérieures et toutes leurs dépendances sikaniennes, en Sicile. Ils garderont en outre Sélinonte, Himera et Agrigente. Les villes de Gela et de Kamarina pourront être occupées de nouveau par leurs habitants fugitifs actuels, mais à condition de payer un tribut à Carthage, et de détruire leurs murs et fortifications.

2° Les habitants de Leontini et de Messênê, aussi bien que tous les habitants sikels, seront indépendants et autonomes.

3° Les Syracusains seront soumis à Denys[13].

4° Tous les captifs et tous les vaisseaux pris des deux côtés seront mutuellement rendus.

Telles furent les conditions auxquelles la paix fut conclue alors (405 av. J.-C.). Bien qu’elles fussent extrêmement avantageuses pour Carthage, en ce qu’elles lui attribuaient soit comme sujette, soit comme tributaire, toute la côte méridionale de la Sicile, — cependant comme Syracuse était, après tout, le grand prix à obtenir, dont la conquête, était essentielle pour assurer tout le reste, nous sommes surpris qu’Imilkôn ne se soit pas avancé pour l’attaquer, à un moment si évidemment favorable. Il parait qu’immédiatement après la conquête de Gela et de Kamarina, l’armée carthaginoise fut frappée d’une maladie pestilentielle qui, dit-on, en détruisit presque la moitié et qui interdit des opérations futures. Toutefois, l’annonce de cet événement, bien qu’exacte sans doute en substance, nous arrive d’une manière quelque peu confuse[14]. Et quand nous lisons, comme l’un des articles du traité, la clause expresse et formelle que les Syracusains seront soumis à Denys, — nous discernons clairement qu’il y avait aussi une cause additionnelle pour cette ouverture opportune, si favorable à ses intérêts. Il y avait un fondement réel à ces plaintes amères contre Denys, qui l’accusaient d’avoir livré aux Carthaginois Gela et Kamarina afin d’assurer sa propre domination à Syracuse. Les Carthaginois, en renonçant à toute prétention sur cette dernière ville et en reconnaissant son autonomie, ne pouvaient avoir intérêt à dicter son gouvernement intérieur. S’ils se déterminaient à reconnaître par un traité formel la souveraineté en tant que possédée par Denys, nous pouvons conclure à bon droit qu’il avait acheté d’eux cette faveur par quelque service sous-main rendu préalablement. C’est ainsi que Hiketas et Agathoklês, — ce dernier étant le successeur et en tant de points le pendant de Denys, quatre-vingt-dix ans plus tard, — se servirent de l’appui carthaginois comme d’un marchepied pour se faire despotes à Syracuse[15].

Toutefois, la peste dans l’armée carthaginoise fut, dit-on, si terrible qu’elle en détruisit près de la moitié. L’autre moitié, à son retour en Afrique, ou l’y trouva déjà, ou l’y porta avec elle : car la mortalité à Carthage et autour de cette ville ne fut pas moins déplorable qu’en Sicile[16].

Ce fut dans l’été de 405 avant J.-C. que fut conclu ce traité qui assignait tout le sol hellénique au sud de la Sicile à la domination carthaginoise, et Syracuse, avec sa population, à celle de Denys. Ce fut en septembre ou en octobre de la même année que Lysandros s’empara de toute la flotte athénienne à Ægospotami, détruisit l’ascendant et la puissance maritime d’Athènes et inaugura l’empire lacédæmonien, complété par la reddition réelle d’Athènes l’année suivante. Les dékarchies et les harmostes, établis par Lysandros dans un si grand nombre de cités du monde hellénique central, commencèrent leur œuvre désastreuse à peu près en même temps que le despotisme de Denys à Syracuse. C’est un point qu’il faut se rappeler, par rapport à la période prochaine. La position et la politique nouvelles dans lesquelles Sparte finit par être engagée lui inspirèrent pour Denys une sympathie qu’elle n’aurait probablement pas ressentie antérieurement, et qui contribua considérablement, d’une manière secondaire, à la durée de sa domination, aussi bien par des intrigues positives d’agents lacédæmoniens, qu’en privant les Syracusains opprimés d’un secours ou d’un appui effectif de Corinthe ou d’autres parties de la Grèce[17].

La période qui suivit immédiatement cette, paix fut une période de détresse, d’abaissement et d’alarmé, dans tout le sud de la Sicile. D’après les termes du traité, Gela et Kamarina pouvaient être occupées de nouveau par leur population fugitive, toutefois avec des murailles démolies, — avec toutes les traces de leur opulence et de leur bien-être d’autrefois effacées par les dévastations, et avec la Nécessité de payer un tribut à Carthage. La condition d’Agrigente, de Sélinonte et d’Himera, faisant alors réellement partie du territoire carthaginois, était pire, surtout d’Agrigente, renversée d’un coup du faite d’une opulence prospère. On ne pouvait plus trouver de territoire hellénique libre entre le cap Pachynos et le cap Lilybæon, au delà de la frontière syracusaine.

Au milieu du profond découragement dans lequel était plongé l’esprit syracusain, le départ de Sicile de la formidable armée carthaginoise dut être senti comme un soulagement et procurer du crédit à Denys[18]. Il s’était effectué sous lui, bien qu’il ne fût pas une conséquence de ses exploits, car ses opérations militaires contre Imilkôn à Gela avaient été complètement malheureuses (et même pis) ; et les Carthaginois n’avaient eu à souffrir que de la peste. Tandis que ses partisans avaient ainsi un argument pour le vanter comme sauveur de la cité, il retira aussi de la force à d’autres égards des événements récents. Il avait obtenu des Carthaginois une reconnaissance formelle de son gouvernement ; il avait fait périr ou banni les principaux citoyens syracusains opposés à son pouvoir, et frappé les autres de terreur ; il avait ramené toutes ses troupes mercenaires et ses gardes au complet, sans pertes ni désaffection. Il profita alors de cette force temporaire pour prendre des précautions en vue de perpétuer son autorité, avant que les Syracusains recouvrassent l’ardeur nécessaire pour résister, ou trouvassent une occasion pour le faire.

Sa première mesure fut d’augmenter les fortifications de l’îlot appelé Ortygia, en le fortifiant comme position à occuper séparément d’Achradina et du reste de la cité. Il construisit un nouveau mur, garni de tourelles élevées et de défenses élaborées de toute sorte, immédiatement en dehors du môle qui rattachait cet îlot à la Sicile. En dehors de ce nouveau mur, il disposa des endroits convenables pour faire les affaires, des portiques assez spacieux pour, abriter une multitude considérable, et vraisemblablement une place forte distincte, destinée à faire un magasin public à blé[19]. Il entrait dans son plan que le commerce de la ville se fît, et que les personnes des commerçants se réunissent, sous lès murs extérieurs de sa forteresse particulière ou auprès de ces murs. Comme nouveau moyen de sécurité, il éleva aussi une citadelle ou Acropolis distincte dans l’intérieur de l’îlot et derrière le nouveau mur. La citadelle touchait au petit port ou port Lakkios. Les murs étaient assez étendus pour embrasser l’ensemble de ce port, en le fermant de telle sorte qu’il ne recevait qu’un seul vaisseau à la fois, mien qu’il eût de la place pour soixante a l’intérieur. Il posséda ainsi une forteresse presque imprenable, qui non seulement le garantissait contre une attaque de la part de-la population plus nombreuse de la ville extérieure, mais encore lui permettait de l’attaquer toutes les fois qu’il le voulait, — et le rendait maître, en même temps, des grands moyens de guerre et de défense contre des ennemis étrangers.

Se pourvoir d’une forteresse dans l’îlot d’Ortygia était un pas vers une domination perpétuelle à Syracuse ; la remplir d’adhérents dévoués en fut un autre. Pour Denys, les instruments de domination étaient ses troupes mercenaires et ses gardes du corps, hommes choisis par lui-même parce qu’ils étaient propres a ses vues, ayant avec lui un intérêt commun et consistant pour la plupart non seulement en étrangers, mais même en esclaves affranchis. C’est à ces hommes qu’il se mit alors en devoir d’assigner une existence et une résidence permanentes. Il partagea entre eux les plaisons de l’îlot ou forteresse intérieure, en expulsant les anciens propriétaires et en ne permettant à personne d’y résider, si ce n’est à ses partisans intimes et à ses soldats. Ils avaient leurs quartiers dans l’île, tandis qu’il habitait dans la citadelle, — forteresse dans une forteresse, abritant sa propre personne contre la garnison même ou armée permanente, au moyen de laquelle il tenait Syracuse sous son joug[20]. Après avoir pourvu ses soldats de maisons, en chassant les habitants d’Ortygia, — il s’occupa de leur assigner des moyens de vivre à l’aise, en dépossédant de la même manière en masse les propriétaires du dehors et en faisant une nouvelle appropriation des terres. Il partagea de nouveau tout le territoire syracusain, réservant les meilleures terres et les meilleures parts pour ses propres amis et pour les officiers qui commandaient les mercenaires, — et divisant le reste du territoire en portions égales pour tous les habitants, citoyens aussi bien que non citoyens. Par cette distribution ces derniers devinrent désormais citoyens aussi bien que les premiers, autant du moins qu’un homme quelconque pouvait être appelé de ce nom sous son despotisme. Même les esclaves récemment affranchis devinrent nouveaux citoyens et propriétaires comme les autres[21].

Relativement à ce changement radical de propriété, il est fâcheux que nous n’ayons pas plus d’informations que ce qui est contenu dans deux ou trois phrases courtes de Diodore. Comme base pour un partage nouveau et complet des terres, Denys se trouvait déjà posséder les biens de ces cavaliers ou chevaliers syracusains qu’il avait récemment abattus ou bannis. Tout naturellement, leurs propriétés durent être confisquées et tomber entre ses mains pour être assignées de nouveau. Elles étaient sans doute considérables, vu que ces cavaliers étaient pour la plupart des hommes opulents. Ayant cette base, Denys étendit son plan jusqu’à l’idée plus compréhensive d’une spoliation et d’une nouvelle appropriation générales, en faveur de ses partisans et de ses soldats mercenaires. Nous ne connaissons pas le nombre de ces derniers ; mais dans une occasion qui ne se présenta pas longtemps après, on mentionne les mercenaires sous ses ordres comme montant à environ dix mille[22]. Afin d’assurer des propriétés foncières à chacun de ces hommes, en même temps que le monopole de la résidence dans Ortygia, il ne fallait rien moins qu’une confiscation radicale. Jusqu’à quel point l’égalité de partage, présentée en principe, fut-elle ou put-elle être observée en pratique, c’est ce que nous ne pouvons pas dire. La maxime d’accorder la résidence dans Ortygia seulement à des amis et à des partisans fut, à partir de Denys, observée traditionnellement parles futurs gouvernements antipopulaires de Syracuse. Le consul romain. Marcellus, quand il réduisit la ville prés de deux siècles : plus tard, prescrivit la règle de n’admettre dans filet que des Romains et d’exclure tout habitant syracusain indigène[23].

Ces immenses travaux de fortification, combinés avec une révolution si étendue tant dans la propriété que dans le domicile, ont dû demander un temps considérable pour leur achèvement et provoquer une considérable résistance dans les détails. Et l’on ne doit pas oublier que les dépenses pécuniaires de fortifications pareilles doivent avoir été très lourdes. Comment Denys parvint-il à lever de l’argent, c’est ce que nous ignorons. Aristote nous apprend que les contributions qu’il exigeait des Syracusains étaient si exorbitantes que, dans l’espace de cinq ans, les citoyens avaient payé entre ses mains toute leur propriété, c’est-à-dire vingt pour cent par an pour tous leurs biens[24]. A quelles années se rapporte cette assertion, nous l’ignorons ; et nous ne savons pas non plus quelle était la somme de contributions exigée dans l’occasion spéciale dont nous nous occupons. Mais nous pouvons à bon droit en conclure que Denys ne se faisait pas scrupule de faire peser lourdement son bras sur les Syracusains dans le dessein de subvenir à la dépense de ses fortifications, et que le fardeau simultané de contributions considérables dut venir ainsi aggraver Ies pénibles mesures de la spoliation et du transfert des biens, et le malheur plus intolérable encore d’une nombreuse armée permanente dont les soldats étaient domiciliés en maîtres dans le cœur de la cité. Au milieu de ces circonstances, nous ne sommes pas surpris d’apprendre que le mécontentement parmi les Syracusains était extrême et qu’un grand nombre d’entre eux était profondément mortifié d’avoir laissé échapper l’occasion favorable d’exclure Denys quand les cavaliers avaient été un instant réellement maîtres de Syracuse, avant qu’il revînt soudainement de Gela[25].

Quelle que pût être la grandeur de l’indignation éprouvée actuellement, il ne pouvait y avoir ni concert ni manifestation à Syracuse, sous un vigilant despote à la tête des forces écrasantes réunies dans Ortygia. Mais un moment convenable ne tarda pas à se présenter (404-403 av. J.-C.). Après avoir achevé sa forteresse et sa nouvelle appropriation destinée à assurer l’existence des mercenaires, Denys résolut de tenter la conquête des tribus des Sikels autonomes dans l’intérieur de l’île, dont quelques-unes s’étaient rangées du côté de Carthage dans la récente guerre. En conséquence, il partit avec des forces militaires, composées en partie de ses troupes mercenaires, en partie de citoyens syracusains armés, sous un commandant nommé Dorikos. Pendant qu’il assiégeait la ville d’Erbessos, les troupes syracusaines, se trouvant réunies en armes et animées d’un seul sentiment commun, se mirent à concerter des mesures pour résister ouvertement à Denys. Le commandant Dorikos, en s’efforçant de réprimer ces manifestations, leva la main pour châtier un des orateurs les plus mutins[26] ; alors les soldats se précipitèrent tous ensemble en avant pour le défendre. Ils tuèrent Dorikos et se proclamèrent de nouveau, avec de grands cris, citoyens syracusains libres, invitant tous leurs camarades du camp à se joindre à eux contre le despote. Ils envoyèrent aussi sur-le-champ un message à la ville d’Ætna, pour provoquer la jonction immédiate des cavaliers syracusains, qui y avaient cherché un asile quand ils avaient été exilés par Denys. Leur appel trouva la sympathie la plus chaleureuse parmi les soldats syracusains du camp, qui tous se déclarèrent décidément contre le despote et se disposèrent à faire tous les efforts nécessaires par recouvrer leur liberté.

Ce sentiment prit si rapidement le caractère d’une action véhémente et unanime, que Denys fut trop intimidé pour essayer de l’abattre au moyen de ses mercenaires.- Profitant de la leçon qu’il avait reçue, après sa marche en revenant de Gela, il leva immédiatement le siège d’Erbessos et retourna à Syracuse pour s’assurer de sa position d’Ortygia, avant que ses ennemis syracusains pussent y arriver. Cependant ces derniers, qu’il laissa ainsi pleins de joie et de confiance, aussi bien que maîtres du camp, choisirent pour chefs les soldats qui avaient tué Dorikos et se virent bientôt renforcés par les cavaliers, ou exilés revenant d’Ætna. Résolus à n’épargner aucun effort pour délivrer Syracuse, ils envoyèrent des députés à Messênê et à Rhegium, aussi bien qu’à Corinthe, chargés de demander du secours, tandis qu’eux-mêmes partirent en même temps pour Syracuse avec toutes leurs forces et campèrent sur les hauteurs d’Epipolæ. On ne dit pas clairement s’ils restèrent dans cette position, ou s’ils purent, grâce à la sympathie de la population, s’emparer en outre d’Achradinaa, cité extérieure, et de ses dépendances, Tycha et Neapolis. Certainement, toute communication avec le pays fut coupée à Denys ; mais il se maintint dans sa position imprenable d’Ortygia, occupée alors exclusivement par l’élite de ses partisans et de ses mercenaires. Quand même il serait resté maître d’Achradina, on aurait été obligé de l’empêcher de communiquer librement avec elle. Les assaillants s’étendirent sous les murs d’Ortygia, depuis Epipolæ jusqu’au Grand Port aussi -bien que jusqu’au petit[27]. Des forces navales considérables furent envoyées à leur secours de Messênê et de Rhegium, leur donnant le moyen de le bloquer du côté de la mer, tandis que les Corinthiens, bien qu’ils ne pussent leur fournir d’autre aide, témoignèrent leur sympathie en expédiant Nikotelês comme conseiller[28]. Les chefs du mouvement déclarèrent Syracuse de nouveau cité libre, offrirent des récompenses considérables pour la tête de Denys et promirent un droit de cité égal à tous les mercenaires qui l’abandonneraient.

Plusieurs de ces mercenaires, séduits par ces offres aussi bien qu’intimidés par cette apparence de force irrésistible qui caractérise la première explosion d’un mouvement populaire, vinrent réellement et furent bien reçus. Tout semblait promettre le succès aux insurgés, qui, ne se contentant pas du lent procédé d’un blocus, amenèrent des machines à battre en brèche et attaquèrent vivement les murs d’Ortygia. Rien à ce moment ne sauva Denys si ce n’est les fortifications qu’il avait tout récemment élevées avec tant de soin et qui défiaient toute attaque. Et même bien qu’abrité par elles, sa position paraissait être tellement désespérée, que chaque jour Ortygia voyait la désertion augmenter. Il commença lui-même à renoncer à l’espérance de conserver sa domination et il discuta avec ses amis intimes l’alternative entre une mort précédée d’une résistance vaillante mais sans espoir, et le salut au prix d’une fuite honteuse. Il ne restait qu’un seul moyen de délivrance, c’était d’acheter l’aide immédiate d’un corps de douze cents cavaliers campaniens mercenaires, actuellement au service carthaginois et postés probablement à Gela ou à Agrigente. Son beau-frère Polyxenos lui conseilla de monter son cheval le plus vite, d’aller voir en personne les Campaniens et de les amener au secours d’Ortygia. Mais ce conseil fut fortement combattu par ses deux amis intimes, — Helôris et Megaklês, — qui tous deux le pénétrèrent de l’idée que la robe royale était le seul vêtement funèbre honorable, et que, au lieu de quitter son poste en toute hâte, il devait s’y cramponner jusqu’à ce qu’il en fût arraché par la jambe[29]. En conséquence, Denys se décida à tenir bon, sans quitter Ortygia ; il envoya des agents secrets aux Campaniens, avec promesse d’une paye considérable s’ils voulaient immédiatement partir pour le défendre. Les Carthaginois étaient probablement dans l’obligation de ne pas s’y opposer, après avoir promis à Denys, par un article spécial du traité, la possession de Syracuse.

Afin de gagner du temps pour leur arrivée en trompant et en désarmant les assaillants, Denys affecta de renoncer à tout espoir de défense prolongée et il envoya demander la permission de quitter la cité, avec ses amis particuliers et ce qu’il possédait. On lui accorda sans peine la permission de partir avec cinq trirèmes. Mais dès qu’ils eurent acquis cette preuve de succès, les assaillants du dehors s’abandonnèrent à une joie et à une confiance extravagantes, considérant Denys comme déjà réduit et le siége comme terminé. Non seulement ils suspendirent toute nouvelle attaque, mais les forces en grande partie se séparèrent. Les cavaliers furent licenciés, par un procédé à la fois injuste et ingrat, pour être renvoyés à Ætna, tandis que, les hoplites se dispersèrent dans la campagne et se rendirent à leurs terres et à leurs propriétés respectives. La même difficulté de tenir une armée populaire longtemps réunie pour une opération militaire demandant du temps, difficulté qu’avaient éprouvée les Athéniens quand ils assiégèrent leurs usurpateurs Kylôn et Pisistrate dans l’Acropolis[30], se fit sentir’ à ce moment à propos du siège d’Ortygia. Fatigués de la longueur du siége, les Syracusains s’abandonnèrent aveuglément à l’assurance trompeuse que leur avait présentée Denys, sans s’inquiéter de conserver entiers leurs forces et leurs moyens d’action jusqu’à ce que sa promesse de départ fût convertie en une réalité. C’est dans cet état de désordre, quand ils n’étaient pas prêts, qu’ils furent surpris par l’arrivée soudaine des Campaniens[31], qui, les attaquant et les battant en leur faisant essuyer des pertes considérables, se firent un passage de vive force pour rejoindre Denys dans Ortygia. En même temps, un renfort de trois cents autres mercenaires lui arriva par mer. La face des affaires fut alors complètement changée. La récente défaite produisit parmi les assaillants non seulement du découragement, mais encore des récriminations mutuelles et des querelles. Quelques-uns demandèrent avec instance qu’on poursuivît encore le siège d’Ortygia, tandis que d’autres, probablement les amis des cavaliers récemment congédiés, se déclarèrent en faveur de l’idée d’y renoncer complètement et de rejoindre les cavaliers à Ætna, résolution qu’ils semblent avoir exécutée sur-le-champ. Voyant ses adversaires ainsi affaiblis et divisés par la dissension, Denys fit une sortie et les attaqua prés du faubourg appelé Neapolis, ou Ville nouvelle, au sud-ouest d’Achradina. Il fut victorieux et les força de se disperser. Mais il prit beaucoup de peine pour empêcher le massacre des fugitifs, courant en personne à cheval pour arrêter ses propres troupes, et il donna ensuite la sépulture aux morts avec la solennité accoutumée. Il désirait par ces procédés se concilier le reste ; car la portion la plus belliqueuse de ses adversaires s’était retirée à Ætna, où il ne se trouvait pas moins de sept mille hoplites réunis en ce moment avec les cavaliers. Denys y envoya des députés chargés de les inviter à revenir à Syracuse, leur promettant la plus large amnistie pour le passé. Mais ce fut en vain que ses députés s’étendirent sur sa récente clémence à l’égard des fugitifs et sur l’enterrement décent accordé aux guerriers tués. II y en eut peu qui purent être déterminés à revenir, si ce n’est ceux qui avaient laissé leurs femmes et leurs familles à Syracuse en son pouvoir. La plus grande partie d’entre eux, refusant de croire à sa parole et de se soumettre à son empire, restèrent en exil à Ætna. On traita bien ceux qui revinrent, dans l’espérance d’engager les autres à suivre graduellement leur exemple[32].

Ce fut ainsi que Denys fut délivré (403 av. J.-C.) d’une situation désespérée en apparence et rétabli dans sa domination, surtout à cause de la présomption téméraire (comme dans l’occasion précédente, après la retraite de Gela), du manque d’union persévérante et de l’absence d’un chef dirigeant du côté de ses antagonistes. Son premier acte fut de congédier les Campaniens nouvellement arrivés ; car, bien qu’il eût à les remercier, surtout pour soli rétablissement, il savait bien qu’ils étaient absolument dépourvus de bonne foi, et qu’à la première tentation, il était probable qu’ils se tourneraient contre lui[33]. Mais il adopta un autre moyen plus efficace pour fortifier sa domination dans Syracuse et pour se mettre en garde contre une répétition de ce danger auquel il venait d’échapper. Il était assisté dans ses opérations par un ambassadeur lacédæmonien nommé Aristos, récemment envoyé par Ies Spartiates dans le dessein ostensible d’amener un arrangement à l’amiable entre les partis à Syracuse. Tandis que Nikotelês, qui avait été expédié de Corinthe, épousait la cause du peuple syracusain et se mettait à sa tête afin d’obtenir pour lui un gouvernement plus ou moins libre, — Aristos, au contraire, se prêtait aux projets de Denys. Il détacha le peuple de Nikotelês, qu’il accusa et fît mettre à mort. Ensuite, prétendant agir lui-même avec le peuple et employer le grand ascendant de Sparte pour défendre sa liberté[34], il gagna sa confiance, puis il le trahit. Le despote put ainsi se fortifier d’une manière plus décisive qu’auparavant et probablement se délivrer des chefs populaires puissants qu’il put connaître ainsi, tandis que la masse des citoyens fut profondément découragée en voyant Sparte enrôlée dans la conspiration formée contre leurs libertés.

Denys profita de ce nouveau courant de succès pour frapper un autre coup important. Pendant le temps de la moisson, tandis que les citoyens étaient occupés dans les champs, il fit fouiller les maisons de la cité et saisir toutes les armes qui s’y trouvaient. Non content d’avoir enlevé à ses adversaires les moyens d’attaque, il se mit, en outre, en devoir de construire des fortifications additionnelles autour de l’îlot d’Ortygia, afin d’augmenter son armée permanente de mercenaires et de construire de nouveaux vaisseaux. Sentant plus que jamais que sa domination était odieuse aux Syracusains et reposait uniquement sur la force ouverte, il s’entoura ainsi de précautions probablement plus fortes que celles qu’aucun autre despote grec avait jamais accumulées. Il fut encore plus fortifié par l’appui déclaré et actif de Sparte, qui à ce moment était à l’apogée de son ascendant souverain[35], et par la présence à Syracuse du puissant Lysandros en qualité d’ambassadeur de cet État, chargé de l’appuyer et de chanter ses louanges[36]. Toutefois l’alliance spartiate ne l’empêcha pas d’enrôler parmi ses mercenaires une fraction considérable de Messêniens, les ennemis mortels de Sparte, qui à ce moment étaient chassés de Naupaktos et de Kephallenia, n’ayant pour tout bien que leurs armes[37], — et dont nous avons décrit ailleurs le rétablissement dans le Péloponnèse par Epaminondas, environ trente ans plus tard.

Avec une armée mercenaire si considérable, tandis que le peuple à Syracuse était abattu et hors d’état de résister, Denys fut naturellement tenté de chercher une conquête aussi bien que du butin en dehors de la frontière (401-400 av. J.-C.). Ne voulant pas encore provoquer une guerre avec Carthage, il tourna ses armes vers le nord et le nord-ouest du territoire syracusain, contre les cités grecques (chalkidiques ou ioniennes) de Naxos, de Katane et de Leontini, — et contre les Sikels, à peu près au centre de la Sicile. Les trois cités chalkidiques étaient les anciennes ennemies de Syracuse ; mais Leontini avait été conquise par les Syracusains même avant l’expédition athénienne, et elle était restée comme possession syracusaine jusqu’à la dernière paix avec les Carthaginois, moment où elle avait été déclarée indépendante. Naxos et Katane étaient parvenues à conserver leur indépendance contre Syracuse, même après la ruine de l’armement athénien sous Nikias. A la tête d’une puissante armée, Denys sortit de Syracuse et marcha d’abord contre la ville d’Ætna, occupée par un corps considérable d’exilés syracusains hostiles à sa domination. -Bien que la place fût forte par sa situation[38], cependant ces hommes, trop faibles pour résister, furent obligés de l’évacuer ; puis il se mit en devoir d’attaquer Leontini. Mais quand il somma les habitants de se rendre, il vit ses propositions rejetées et tous les préparatifs faits pour une énergique défense, de sorte qu’il ne put accomplir rien de plus que de piller le territoire environnant, et ensuite il s’avança directement dans le territoire sikel intérieur, vers Enna et Erbita.

Toutefois, sa marche dans cette direction ne fut guère autre chose qu’une feinte destinée à cacher ses vues réelles sur Naxos et Katane, cités avec lesquelles il avait déjà commencé des intrigues. Arkesilaos, général de Katane, et Proklês, général de Naxos, gagnés par lui, étaient en négociations en vue de lui vendre la liberté de leurs villes natales. Jusqu’à ce que ces négociations fussent terminées, Denys désirait paraître tourner ses armes d’un autre côté, et c’est pourquoi il marcha contre Enna. Il y ourdit une conspiration avec un citoyen ennæen nommé Aeimnestos, qu’il poussa à s’emparer du sceptre de sa ville natale, — en lui promettant son aide, à la condition qu’il serait admis lui-même ensuite. Aeimnestos essaya la chose et réussit ; mais il ne remplit pas son engagement à l’égard de Denys, qui fut si fortement irrité de ce procédé, qu’il aida les Ennæens à renverser Aeimnestos, le remit comme prisonnier entre leurs mains et se retira ensuite, satisfait de cette vengeance, sans faire rien de plus. Puis il marcha contre Erbita, devant laquelle il passa son temps avec peu ou point de résultats, jusqu’à ce que les présents promis à Naxos et à Katane eussent fait leur effet.

Enfin les conditions furent complètement arrêtées. Denys, admis de nuit dans Katane par Arkesilaos, s’empara de la cité, désarma les habitants et y établit une puissante garnison. Naxos fut ensuite remise entre ses mains par Proklês, qu’il avait gagné de la même manière : il le récompensa en lui accordant une somme d’argent considérable et le privilège de mettre ses parents à l’abri de tout danger. Les deux villes furent abandonnées aux soldats pour être pillées ; puis les murs, ainsi que les maisons, furent démolis, et les habitants vendus comme esclaves. L’emplacement démantelé de Katane fut ensuite assigné à un corps de mercenaires campaniens au service de Denys, qui toutefois retint en sa possession des otages comme gages de sa fidélité[39] ; celui de Naxos fut assigné aux Sikels indigènes du voisinage. La prise de ces villes frappa les Léontins d’une telle terreur que, quand Denys renouvela son attaque contre eus, ils ne se sentirent plus en état de résister. Il leur demanda de livrer leur cité, de se transporter à Syracuse, et là d’y résider dans l’avenir comme citoyens, ce qui voulait dire, à ce moment, comme sujets de son despotisme. Les Léontins obéirent à sa demande, et leur cité redevint ainsi une dépendance de Syracuse[40].

Ces conquêtes de Denys, qu’il fit surtout en corrompant les généraux de Naxos et de Katane, avaient une sérieuse importance et répandirent tant d’alarme parmi les Sikels de l’intérieur qu’Archônidês, le prince sikel d’Erbita, jugea prudent de renoncer à sa ville et à son sol ; il se retira sur un nouvel emplacement au delà des montagnes Nebrodes, sur la côte septentrionale de l’île, mains à portés d’une attaque syracusaine. Là, avec ses soldats mercenaires et une portion considérable de son peuple qui l’accompagna spontanément, il fonda la ville d’Alæsa[41].

Fortifié à l’intérieur par les succès obtenus au dehors, le confiant despote de Syracuse fut poussé à des entreprises encore plus grandes (400-397 av. J.-C.). Il résolut de commencer une guerre offensive contre les Carthaginois. Mais contre des ennemis aussi formidables, il était indispensable qu’il fît de vastes préparatifs, tant pour se défendre que pour attaquer, avant de pouvoir déclarer son dessein. D’abord il prit des mesures afin d’assurer l’état de défenseur Syracuse contre toutes les éventualités. Cinq cités, grecques au sud de l’île, dont l’une était la seconde de la Sicile, avaient déjà, subi le sort déplorable d’être saccagées par une armée carthaginoise, malheur qui pouvait bien attendre Syracuse aussi, surtout si elle provoquait elle-même une guerre, à moins qu’on ne prît les plus minutieuses précautions pour rendre impossible le succès d’un blocus.

Or, le blocus athénien sous Nikias avait laissé de précieuses leçons dans l’esprit de tout Syracusain. La cité avait alors été presque bloquée par un mur de circonvallation mené d’une mer à l’autre, mur qui était actuellement plus qu’à moitié achevé et l’aurait été entièrement si primitivement le commandant eût été Demosthenês au lieu de Nikias. L’importance prodigieuse de la pente d’Epipolæ pour la sûreté de la ville avait été démontrée par la preuve la moins équivoque. Dans mon dixième volume, j’ai déjà décrit l’emplacement de Syracuse et le rapport de cette pente à la cité extérieure appelée Achradina. Epipolæ était une pente douce à l’ouest d’Achradina. Elle était bordée, tant du côté du nord que du côté du sud, par des lignes de falaises descendantes, taillées à pic, profondes d’environ six mètres dans leur partie la plus basse. Ces lignes de falaises convergeaient presque au sommet de la pente, appelé Euryalos, laissant un défilé étroit ou route entre des terrasses élevées, communiquant avec le pays tant au nord qu’à l’ouest de Syracuse. Epipolæ formait ainsi un triangle sur un plan incliné, en talus à partir de sa base, le mur extérieur d’Achradina, jusqu’à son sommet à Euryalos, et dont les deux côtés étaient formés l’un par la ligne septentrionale de falaises, l’autre par la méridionale. Ce sommet constituait un poste de la plus haute importance, commandant la route étroite qui arrivait à Epipolæ par son extrémité ou cime occidentale, et par laquelle seule il était facile à une armée de s’avancer sur la pente d’Epipolæ, vu que les Falaises des deux côtés étaient escarpées, bien qu’elles le fussent moins du côté du nord que du côté du sud[42]. A moins qu’un ennemi ne devînt maître de cette pente, Syracuse ne pouvait jamais être bloquée depuis la mer septentrionale à Trogilos jusqu’au Grand Port, entreprise que. Nikias et les Athéniens furent près d’accomplir, parce qu’ils surprirent d’abord la position d’Euryalos par le nord, et que de là ils se précipitèrent sur la pente d’Epipolæ. J’ai déjà décrit comment l’arrivée de Gylippos leur enleva la supériorité dans les combats en rase campagne, à un moment où leur ligne de circonvallation était presque à moitié finie, — ayant été menée depuis le centre d’Epipolæ, au sud, jusqu’au Grand Port, et étant achevée en partie depuis le même point, à travers la moitié septentrionale d’Epipolæ, jusqu’à la mer à Trogilos ; comment il arrêta ensuite leurs progrès ultérieurs, en menant du mur extérieur d’Achradina un mur transversal qui coupait leur ligne projetée de circonvallation et aboutissait à la falaise septentrionale ; comment il érigea finalement un fort ou poste de garde sur le sommet d’Euryalos, qu’il rattacha au mur transversal mentionné à l’instant par un seul mur de jonction mené le long de la pente d’Epipolæ[43].

Le danger qu’avait couru alors Syracuse et le moyen à l’aide duquel on y avait obvié étaient encore frais dans le souvenir de Denys. Depuis le siège par les Athéniens, il se peut que les Syracusains aient conservé le fort élevé par Gylippos près d’Euryalos ; mais ils avaient abattu le mur de jonction, le mur transversal et le mur extérieur de protection construits entre l’arrivée de Nikias en Sicile et le moment où il commença le siège, comprenant l’enceinte sacrée d’Apollon Temenitês. La cité extérieure d’Achradina resta ainsi seulement avec le mur d’Achradina et avec ses deux faubourgs ou excroissances, Tychê et Neapolis. Denys résolut alors de pourvoir Syracuse d’une protection réellement semblable à celle qu’avait imaginée Gylippos, toutefois plus compréhensive, plus perfectionnée et permanente. Il mena une ligne extérieure de défense, partant de lainer près du port appelé Trogilos, enfermant le faubourg appelé Tychê (qui touchait à Achradina au nord-ouest), et ensuite montant à l’ouest, le long du bord de la falaise septentrionale d’Epipolæ, jusqu’au sommet de cette pente à Euryalos. Les deux extrémités se trouvèrent ainsi réunies, — non comme du temps de Gylippos[44], par un seul mur transversal mené du mur de la cité à la falaise septentrionale, et alors rejoint à un angle par un autre mur unique descendant la pente d’Epipolæ à partir d’Euryalos, mais par une nouvelle ligne continue bordant la falaise septentrionale jusqu’à la mer. Et la nouvelle ligne, au lieu d’être simplement un mur unique, fut construite actuellement, sur l’avis des meilleurs ingénieurs, avec des tours élevées et fréquentes parsemées dans toute sa longueur, pour servir à la fois de moyens de défense et de quartiers permanents pour des soldats. Sa longueur était de trente stades (environ 5 kilom. 600 mètres) ; on employa pour la construction de larges pierres taillées avec soin, dont quelques-unes avaient un mètre vingt et un centimètres de longueur[45]. Les carrières voisines fournirent des matériaux abondants, et pour le travail nécessaire, Denys réunit toute la population de la cité et des environs, dans laquelle il choisit soixante mille des plus forts pour travailler au mur. Les autres reçurent l’ordre de tailler les pierres dans la carrière, tandis que six mille attelages de bœufs furent disposés pour les amener sur place. La besogne fut assignée par deux cents mètres et par espaces plus petits de trente mètres chacun à des troupes de nombre convenable, chacune sous la direction d’un surveillant[46].

Jusqu’à présent, nous n’avons guère appris au sujet de Denys que des actes de fraude, de violence et de spoliation commis en vue d’établir sa domination sur Syracuse et de s’agrandir sur les frontières par de nouvelles conquêtes. Mais cette nouvelle fortification fut un ouvrage d’une portée différente. Au lieu d’être ; comme les forts et les murs d’Ortygia, un corps de garde tant de défense que d’attaque uniquement pour lui-même contre le peuple de Syracuse, — ce fut une protection précieuse pour le peuple, et pour lui-même également, contre des assiégeants étrangers. Ce mur contribua beaucoup à garantir Syracuse de ces désastres qui avaient si récemment accablé Agrigente et les autres cités. En conséquence, il fut excessivement populaire parmi les Syracusains, et produisit entre eux et Denys un sentiment d’amitié tel qu’on n’en avait pas encore vu de pareil. Tout le monde se mit à l’œuvre non seulement avec bonne volonté, mais encore avec enthousiasme ; tandis que le despote lui-même déployait un zèle infatigable, -passant les journées entières sur les lieux, et prenant part à toutes les peines et à toutes les difficultés. Il se montrait partout au milieu de la foule, comme un citoyen non gardé, sans soupçon ni réserve, dans un contraste marqué avec la dureté de sa conduite antérieure[47], promettant des récompenses pour les ouvriers les meilleurs et les plus actifs ; il songea aussi à faire soigner ou à soulager ceux dont les forces faiblissaient. L’émulation qu’il inspira ainsi fut telle, que la multitude réunie, travaillant souvent la nuit aussi bien que le jour, acheva le mur entier dans l’espace de vingt jours. On ne doit probablement pas supposer que le fort à Euryalos, qui terminait cette ligne de mur nouvellement Construite, fut compris dans cette période si courte d’exécution, du moins quant à son achèvement complet. Car les défenses dont ce fort fut pourvu (soit à ce moment soit à une époque postérieure) étaient prodigieuses en étendue aussi bien que perfectionnées sous le rapport du travail ; et leurs restes présentent, même aux observateurs modernes, le spécimen le plus complet de la fortification ancienne qui ait été conservé jusqu’à nous[48]. Les amener à un tel état a dû demander un espace de temps plus long que vingt jours. Peut-être même, quant au mur, doit-on comprendre plutôt vingt jours comme indiquant le temps nécessaire pour la continuité essentielle de sa ligne, laissant à ajouter plus tard portes, tours, etc.

Toutefois, pourvoir Syracuse de défenses contre une armée assiégeante n’était qu’une petite partie des plans étendus de Denys (399-398 av. J.-C.). Ce qu’il méditait, c’était une guerre offensive contre les Carthaginois ; dessein pour lequel non seulement il se mit à accumuler des préparatifs de toute sorte dans les plus vastes proportions, mais encore il modifia sa politique tant à l’égard des Syracusains qu’à l’égard des autres Grecs siciliens.

Envers les Syracusains, sa conduite subit un changement considérable. La cruauté et l’oppression qui jusque-là avaient signalé sa domination cessèrent ; il ne condamna plus d’homme à la mort ou à l’exil avec la même dureté qu’auparavant. A la place de cette tyrannie, il substitua alors un esprit de douceur, de patience et de conciliation relatives[49]. Là où le système avait été une source de mauvais traitements positifs pour un grand nombre et d’alarme pour tous, son adoucissement doit avoir été sur-le-champ senti profondément. Et si nous songeons à la position relative de Denys et des Syracusains, nous verrons que le mal fait par son ordre exprès ne représentait nullement la somme totale du mal qu’ils souffraient. Il occupait la forteresse imprenable d’Ortygia, avec tout le port, les bassins et les moyens maritimes de la cité. La nombreuse garnison à sa solde et à sa dévotion se composait en grande partie de soldats barbares ou non helléniques et d’esclaves affranchis, probablement non helléniques aussi. Les Syracusains qui habitaient la cité extérieure et ses alentours étaient non seulement dépourvus des moyens nécessaires pour organiser la défense de concert, mais ils étaient en outre désarmés. Les contributions des citoyens devaient fournir une solde, ou leurs biens des terres à ces mercenaires ; c’est pour eux, et pour d’autres partisan également, que Denis avait imposé des spoliations et des transferts de propriétés foncières et de, maisons en masse[50]. Or, tant que le despote lui-même rendait des sentences tyranniques en vue d’accomplir ses propres desseins, nous pouvons être surs que ces hommes, instruments indispensables de sa tyrannie, ne devaient être par eux-mêmes ni disposés à respecter la tranquillité des autres citoyens, ni facilement contraints à le faire. Ce n’était donc pas seulement de la tyrannie systématique du chef que les Syracusains avaient à souffrir, mais encore de l’insolence et des appétits déréglés de ses subordonnés. Aussi durant-ils gagner doublement, quand Denys, dans son désir d’attaquer les Carthaginois, crut prudent d’adoucir la rigueur  de sa manière d’agir ; vu que son exemple, et en cas de besoin son intervention, durent réprimer la licence de ses partisans. L’ambition d’une conquête étrangère fit qu’il fut alors de son intérêt de se concilier dans une certaine mesure la bonne volonté des Syracusains, ou du moins de faire taire des antipathies qui pouvaient devenir embarrassantes si elles venaient à éclater au milieu d’une guerre. Et il avait, dans ce cas, l’avantage de s’appuyer sur une autre antipathie, puissante et véritable dans leur esprit. Haïssant et craignant Carthage, les Syracusains entrèrent avec une sympathie sincère dans les plans agressifs, de Denys contre elle, plans qui leur présentaient une perspective d’être soulagés de la tyrannie sous laquelle ils gémissaient, et quelque chance de recouvrer les armes qui leur avaient été enlevées[51].

A l’égard des Grecs siciliens aussi, la conduite de Denys fut principalement influencée par ses projets anti-carthaginois, qui le poussèrent à mettre de côté, ou du mains à ajourner toute possibilité de guerre dans d’autres parties de l’île (399-398 av. J.-C.). Les habitants de Rhegium, sur le côté italien du détroit de Messine, avaient récemment manifesté une disposition à l’attaquer. Ils avaient une origine chalkidique commune avec Naxos et Katane, les deux cités que Denys avait récemment conquises et asservies. Seize années auparavant, lorsque le puissant armement athénien visita la Sicile dans le dessein ostensible de protéger les cités chalkidiques contre Syracuse, les Rhégiens, malgré leur communauté de race, avaient repoussé la demande de secours que leur avait faite Nikias[52], par crainte d’Athènes à ce moment. Mais une pénible expérience leur avait appris plus tard que, pour des peuples habitant en Sicile ou auprès de cette île, Syracuse était la plus formidable ennemie des deux. La ruine de Naxos et de Katane, ainsi que la grande extension de la domination syracusaine vers le nord, leur avait fait redouter Denys, comme les désastres de Gela et d’Agrigente avaient fait redouter les Carthaginois aux Syracusains. Désireux de venger leurs parents asservis, les Rhégiens projetèrent d’attaquer Denys avant que son pouvoir devînt encore plus formidable ; résolution dans laquelle ils furent fortement confirmés par les suggestions des exilés syracusains (refoulés alors d’Ætna et des autres cités voisines à Rhegium), confiants dans leurs assurances qu’une insurrection éclaterait à Syracuse contre Denys, aussitôt qu’on annoncerait l’approche d’un secours étranger quelconque. Ils envoyèrent à Messênê, au delà du détroit, des ambassadeurs chargés de solliciter une coopération contre Denys, sur la raison pressante que des voisins de l’autre côté du détroit ne pouvaient, ni par générosité ni par prudence, pardonner la ruine de Naxos et de Katane. Ces représentations firent une telle impression sur les généraux de Messênê, que, sans consulter l’assemblée publique, ils convoquèrent sur-le-champ les forces militaires de la cité, et marchèrent avec les Rhégiens vers la frontière syracusaine, — six mille hoplites rhégiens et quatre mille messêniens, — six cents cavaliers rhégiens et quatre cents messêniens, — avec cinquante trirèmes rhégiennes. Mais quand ils arrivèrent aux frontières du territoire messênien, une portion considérable des soldats refusa de suivre ses chefs plus loin. Un citoyen nommé Laomedôn dirigeait cette opposition, prétendant que les généraux n’avaient pas d’autorité pour déclarer la guerre sans un vote public de la cité, et qu’il était imprudent d’attaquer Denys sans provocation. L’effet de ces remontrances fut tel, que lés soldats messêniens retournèrent dans leur ville ; tandis que les Rhégiens, ne se croyant pas en état de poursuivre seuls l’entreprise, rentrèrent aussi chez eux[53].

Informé de l’attaque projetée, Denys avait déjà conduit ses troupes pour défendre la frontière syracusaine. Mais alors il les ramena à Syracuse, et écouta favorablement des propositions de paix qui ne tardèrent pas a lui arriver de Rhegium et de Messênê[54]. Il désirait se les concilier polir le moment, à tout prix, afin que les Carthaginois, quand il en viendrait à exécuter ses plans, ne pussent trouver d’alliés grecs prêts à coopérer avec eux en Sicile. Il obtint de l’influence à 1llessênê, en faisant à cette cité de larges concessions de territoire limitrophe. De quel côté de la frontière, ou comment fut-il acquis, c’est ce que nous ignorons. Il s’efforça en outre d’ouvrir des relations intimes avec, Rhegium en prenant une épouse rhégienne ; et dans cette vue il envoya aux citoyens un message formel, pour demander la permission de contracter une pareille alliance, avec la promesse de leur accorder d’importants avantages, en agrandissements territoriaux et d’autres manières. Après un débat public, les Rhégiens repoussèrent sa proposition. Les sentiments de leur cité étaient décidément hostiles à Denys, comme récent destructeur de Naxos et de Katane ; et il paraît que quelques-uns des orateurs s’exprimèrent avec une âpreté méprisante, et firent remarquer que la fille du bourreau public était la seule épouse digne de lui[55]. Pris isolément, le refus dut être suffisamment blessant pour Denys. Mais joint à ces remarques insultantes — faites probablement dans un débat public en présence de ses propres ambassadeurs, car il ne semble pas croyable que ces mots aient été compris dans la réponse ou résolution formelle de l’assemblée[56] —, il laissa l’animosité la plus amère, sentiment que nous verrons ci-après agir pleinement.

Repoussé à Rhegium, Denys envoya présenter une Semblable requête, avec des offres semblables, à la cité voisine de Lokri, où elle fut accueillie favorablement. Il est remarquable qu’Aristote commente cet acquiescement des Lokriens comme un acte de grave imprudence, et comme dicté seulement par le désir qu’avaient les principaux citoyens d’un gouvernement oligarchique de chercher de l’agrandissement pour eux-mêmes dans une pareille alliance. La requête n’aurait été accordée (fait observer Aristote) ni dans une démocratie ni dans une aristocratie bien pondérée. L’union conjugale contractée alors par Denys avec une femme lokrienne, Doris, fille d’un citoyen de distinction nommé Xenetos, amena comme résultat final le renversement de l’oligarchie de Lokri[57]. Et même chez les Lokriens, la requête ne fut pas accordée sans opposition. Un citoyen nommé Aristeidês (un des compagnons de Platon), dont Denys avait demandé la fille en mariage, répondit qu’il aimerait mieux la voir morte qu’unie à un despote. Pour se venger de cette amère réponse, Denys fit mettre à mort les fils d’Aristeidês[58].

Mais les relations amicales que Denys prit tant de peine pour établir avec les cités grecques voisines du détroit de Messênê étaient destinées surtout à le laisser libre de faire des préparatifs contre Carthage, préparatifs qu’il commença alors sur une échelle gigantesque (398-397 av. J.-C.). Jamais jusqu’à présent dans toute cette histoire nous n’avons vu d’efforts aussi grands et aussi variés, combinés non seulement avec prévoyance, mais encore avec tons les moyens scientifiques dont on pouvait faire usage alors L’effet terrible avec lequel Hannibal avait récemment employé ses machines à battre en brèche contre Sélinonte et Mimera stimula Denys à se pourvoir des, mêmes engins en quantité plus grande qu’aucun général grec n’en avait jamais possédé auparavant. Il réunit à Syracuse, en partie par la contrainte, en partie par la séduction, tous les meilleurs ingénieurs, mécaniciens, armuriers, artisans, etc., que la Sicile ou l’Italie put fournir. Il les mit à, la construction de machines et d’autres instruments de guerre, et à la fabrication d’armes offensives aussi bien que défensives, avec la plus grande assiduité possible. Les armes avaient une très grande variété ; non seulement on en fit qui pouvaient convenir à des soldats grecs, armés pesamment ou légèrement, mais on en fabriqua encore de pareilles à celles qui étaient en usage parmi les différentes tribus barbares autour de la Méditerranée, Gaulois, Ibériens, Tyrrhéniens, etc., chez lesquels Denys avait l’intention de soudoyer des mercenaires ; de sorte que chaque soldat différent devait trouver en arrivant la sorte d’arme à laquelle il avait été accoutumé. Toute Syracuse devint un atelier militaire actif, — non seulement les marchés, les portiques, les palestres et les grandes maisons particulières, mais encore les antichambres des divers temples et leurs arrière-chambres. Denys répartit la multitude occupée en divisions commodes, chacune avec quelque éminent citoyen comme surveillant. Visitant fréquemment les travailleurs en personne, et s’assurant de leurs progrès, il récompensait largement, et invitait à sa table ceux qui produisaient la plus grande somme de travail achevé. Comme en outre il offrit des prix pour le talent inventif, la rivalité d’ingénieux mécaniciens donna naissance à plusieurs nouveautés précieuses propres à, la guerre, en particulier au grand engin destiné à lancer des pierres et des traits, appelé catapulte, qui fut imaginé alors pour la première fois. On nous dit que les boucliers exécutés pendant ce temps de fabrication assidue atteignirent le chiffre de cent quarante mille, et les cuirasses celui de quatorze mille, dont beaucoup étaient incomparables sous le rapport de la main-d’œuvre, étant destinées pour la garde du corps et les officiers. Casques, lances, poignards, etc., ainsi que d’autres armes offensives et défensives d’une variété infinie, furent multipliés dans une proportion correspondante[59]. Les magasins d’armés, de traits, de machines et d’instruments de guerre de toute sorte, accumulés dans Ortygia, continuèrent à être en nombre étonnant pendant toute la vie de Denys, et même jusqu’à la chute de son fils[60].

Si les préparatifs pour la guerre sur terre furent ainsi prodigieux, ceux pour la guerre sur mer ne leur cédèrent en rien, s’ils ne leur furent pas supérieurs. On remplit les bassins de Syracuse des constructeurs de vaisseaux, des charpentiers et des artisans les meilleurs ; on envoya de nombreux bûcherons pour abattre du bois propre à construire les vaisseaux sur les pentes bien garnies de l’Ætna et des Apennins de la Calabre ; on disposa des attelages de bœufs pour traîner ce bois à la côte, d’où il fut remorqué en radeaux jusqu’à Syracuse. L’établissement naval actuel de Syracuse comprenait cent dix trirèmes ; les bassins existants contenaient cent cinquante hangars à vaisseaux ou chantiers couverts destinés soit à construire soit à rentrer une trirème. Mais ce nombre ne répondait pas aux conceptions de Denys, qui entreprit sur-le-champ la construction de cent soixante nouveaux hangars à vaisseaux, chacun capable de contenir deux navires, — et il commença ensuite à construire de nouveaux vaisseaux de guerre au nombre de deux cents ; tandis qu’en même temps il mit tous les vaisseaux et les bassins actuels dans le meilleur état. Ici encore, comme dans le cas de la catapulte, l’habileté de ses architectes lui permit de se présenter comme un inventeur maritime. Jusqu’alors, le vaisseau de guerre le plus considérable qui eût jamais vogué sur les eaux grecques ou sur celles de la Méditerranée, était la trirème, qui était mue par trois bancs ou rangées de rames. Il y avait à ce moment trois siècles que la première trirème avait été construite à Corinthe et Samos par le talent inventif du Corinthien Ameinoklês[61] ; ce ne fut pas aérant la période qui suivit l’invasion persane que même les trirèmes avaient fini par être employées d’une manière étendue, et, on n’avait jamais songé à des vaisseaux plus considérables. Les Athéniens, qui, pendant l’intervalle qui s’écoula entre l’invasion persane et leur grand désastre à Syracuse, avaient tenu le, premier rang et donné le ton dans toutes les affaires nautiques, n’avaient pas de motif pour construire de vaisseaux plus grands que la trirème. Comme leur manière de manœuvrer consistait en évolutions et en changements rapides dans la direction d’un vaisseau, destinés à frapper les parties faibles du vaisseau d’un ennemi avec l’éperon du leur, — si la dimension de leur vaisseau eût été augmentée, il eût perdu de sa faculté de se mouvoir et de se tourner aussi lestement. Mais les Syracusains n’avaient pas essayé d’imiter les évolutions rapides de la marine athénienne. Au contraire, quand ils combattirent contre cette dernière dans le port borné de Syracuse[62], ils avaient trouvé tout avantage dans la construction massive de, leurs vaisseaux et dans, le choc direct de proue contre proue. Pour eux, les vaisseaux plus grands étaient les plus convenables et les plus efficaces ; de sorte que Denys ou ses architectes maritimes, plein d’aspirations ambitieuses, cons usent alors le dessein de construire dos vaisseaux de guerre avec quatre ou cinq bancs de rames au. lieu de trois, c’est-à-dire des quadrirèmes, ou des quinquérèmes, au lieu de trirèmes[63]. Non seulement le despote syracusain équipa ainsi une armée navale égale par le nombre des vaisseaux à celle d’Athènes dans ses meilleurs jours ; mais encore il montra des vaisseaux plus considérables qu’Athènes n’en avait jamais possédé, ou que la Grèce n’en avait jamais conçu.

 

À suivre

 

 

 



[1] Xénophon, Helléniques, II, 2, 24.

L’année désignée ici est une année olympique, d’un solstice d’été à l’autre ; de sorte que ses mois du milieu tomberaient dans le premier quart de l’année Julienne.

Cependant si nous comparons Xénophon, Helléniques, I, 5, 21, avec II, 2, 24, nous verrons que les indications du temps ne peuvent pas toutes deux être exactes, car l’acquisition du despotisme par Denys suivit immédiatement la prise d’Agrigente par les Carthaginois, et elle en fut pour ainsi dire une conséquence directe.

Il me semble que la marque du temps n’est exacte ni dans un passage ni dans l’autre. La prise d’Agrigente s’effectua à la fin de 406 avant J.-C. ; I’acquisition du despotisme par Denys, clans lei premiers mois de 405 avant J.-C., comme Diodore les place. Les deux événements sont dans la même année olympique, entre le solstice d’été de 406 avant J.-C. et celui de 405 avant J.-C. Mais cette année est exactement celle qui tombe entre les deux passages de Xénophon indiqués ci-dessus, et ne coïncidant exactement ni avec l’un ni avec l’autre. Cf. Dodwell, Chronolog. Xenoph., ad ann. 407 avant J.-C.

[2] Diodore, XIII, 82, 96, 108.

[3] Diodore, XIII, 109.

[4] Diodore, XIII, 109.

[5] Diodore, XIII, 111.

[6] Virgile, Énéide, III, 701.

[7] Diodore, XIII, 111.

[8] Diodore, XIII, 112 ; XIV, 44. Plutarque, Dion, c. 3.

[9] Diodore, XIII, 112.

[10] Diodore, VIII, 113.

[11] Diodore, XIII, 113. Cf. Xénophon, Helléniques, II, 3, 5.

[12] Xénophon (Helléniques, II, 3, 5) dit que les Léontins, corésidents à Syracuse, quittèrent Denys et les Syracusains pour leur propre cité.

Cette migration à Leontini semble une partie de la même affaire que celle que mentionne Diodore (XIII, 113). Leontini, reconnue comme indépendante par la paix qui ne tarda pas à suivre, est mentionnée encore peu après comma indépendante (XIV, 14). Elle avait été annexée à Syracuse avant le siège athénien.

[13] Diodore, XIII, 114.

[14] Diodore, XIII, 114.

Il n’y a pas le plus petit fait soit mentionné, soit indiqué auparavant, auquel le mot διόπερ, dans le début du chapitre, puisse avoir trait. Il n’y a de mentionné qu’un succès du côté des Carthaginois et un désastre du côté des Grecs, l’échec de l’attaque dirigée par Denys sur le camp carthaginois ; — sa retraite et l’évacuation de Gela et de Kamarina ; — l’occupation de Gela par les Carthaginois ; — le désordre, la mutinerie et la dispersion partielle de l’armée de Denys pendant la retraite ; — la lutte dans l’intérieur des murs de Syracuse. Il n’y a rien dans tout cela à quoi διόπερ puisse se rapporter. Mais quelques lignes plus loin, après que les conditions de paix ont été spécifiées, Denys fait allusion à la terrible maladie qui dévasta l’armée carthaginoise ; comme s’il en avait fait mention auparavant.

Je trouve dans Niebuhr (Vortraege ueber alte Geschichte, vol. III, p. 212, 213) l’opinion exprimée qu’il y a ici une lacune dans Diodore déguisée avec intention dans les MSS, et non encore signalée par aucun éditeur. Une conclusion pareille me paraît inévitable. Niebuhr pense que, dans la portion perdu— du texte, il était dit qu’Imilkôn marcha sur Syracuse, fit le siége de la ville et y fut frappé de la terrible peste à laquelle il est fait allusion dans la portion du texte qui reste. Cela aussi n’est nullement improbable ; cependant je n’ose pas l’affirmer, vu qu’il se peut que la peste ait éclaté pendant qu’Imilkôn était encore à Gela.

Niebuhr pense en outre que Denys perdit la bataille de Gela à cause de son impéritie comme général, — qu’il la perdit avec intention, comme pouvant servir ses desseins politiques, et qu’aux termes du traité subséquent, il tint le territoire autour de Syracuse seulement sous la suprématie carthaginoise.

[15] Justin, XXII, 2 ; Plutarque, Timoleôn, c. 2, 7, 9.

[16] Diodore, XIII, 114.

[17] Diodore, XIV, 10.

L’appui important que les Spartiates prêtèrent à Denys est dénoncé expressément par Isocrate, Orat. IV (Panegyr.), s. 145 ; Orat. VIII (De Pace), s. 122.

[18] Platon, tout en parlant de Denys et d’Hipparinos en cette occasion comme étant les sauveurs de Syracuse, n’insiste pas sur une bravoure et un talent extraordinaires de leur part, mais il attribue le résultat surtout à la fortune et à la faveur des dieux (Platon, Epistol. VIII, p. 353 B ; p. 355 F).

Sa lettre est écrite en vue de recommander un compromis à Syracuse, entre le parti de la liberté et les descendants de Denys et d’I3ipparinos ; il essaye ainsi de présenter les choses le mieux qu’il peut, en faveur du titre que ces deux derniers ont à la reconnaissance des Syracusains.

Il admet à contrecœur jusqu’à quel point Denys l’Ancien abusa plus tard de la confiance que les Syracusains avaient eue en lui (p. 353 C).

[19] Nous voyons par Tite-Live, XXIV, 21, que telle était la position des horrea publica fortifiés à Syracuse. Nous pouvons présumer, je pense, qu’ils furent commencés à cette époque par Denys, en ce qu’ils forment une partie naturelle de son plan.

[20] Diodore, XIV, 7.

La résidence de Denys dans l’Acropolis et les quartiers de ses mercenaires en dehors de cette citadelle, mais encore dans l’intérieur d’Ortygia, — sont mentionnés dans le récit que fait Pla ton de sa visite à Denys le Jeune (Platon, Epistol. VII, p. 350 ; Epistol. III, p. 315).

[21] Diodore, XIV, 7.

[22] Diodore, XIV, 78.

De même encore, après la mort de Denys l’Ancien, Plutarque parle de ses forces militaires comme ayant été βαρδάρων μυρίανδρον φυλακην (Plutarque, Dion, c. 10). Toutefois ces expressions prétendent peu à une exactitude numérique.

[23] Cicéron, in Verrem, V, 32, 84 ; 38, 98.

[24] Aristote, Politique, V, 9, 4.

[25] Diodore, XIV, 7.

[26] Diodore, XIV, 7. Cf. un incident tout à fait semblable, à Mendê en Thrace (Thucydide, IV, 130).

[27] Diodore, XIV, 8.

[28] Diodore, XIV, 10.

[29] Diodore, XIV, 8 ; XX, 78. Isocrate, Or. VI (Archidamus), s. 49.

Il paraît que Timée l’historien attribuait à Philiste cette dernière observation, et Diodore copie Timée dans un des passages cités ci-dessus, bien que non dans l’autre. Mais Philiste lui-même, dans son histoire, affirmait que l’observation avait été faite par une autre personne (Plutarque, Dion, c. 35).

Le mot semble avoir été rappelé et cité longtemps après dans Syracuse, mais cité comme ayant été prononcé par Denys lui-même, non comme lui étant adressé (Tite-Live, XXIV, 22).

Isocrate, tout en rapportant le mot, le représente comme ayant été prononcé quand les Carthaginois pressaient vivement le siège de Syracuse ; il avait sans doute dans l’esprit le siége ou blocus entrepris par Imilkôn sept ans plus tard. Mais je crois que c’est une erreur. L’histoire semble mieux s’adapter à la première occasion citée par Diodore.

[30] Hérodote, V, 71 ; Thucydide, I, 112.

[31] Il est dit que les Campaniens, en se rendant à Syracuse, passèrent par Agyrion et y déposèrent leurs bagages, les confiant à la garde d’Agyris, despote de cette ville (Diodore, XIV, 9). Mais si nous regardons la position d’Agyrion sur la carte, il semble difficile de comprendre comment des mercenaires venant du territoire carthaginois, et allant en toute hâte à Syracuse, ont pu passer en quelque manière près de ce lieu.

[32] Diodore, XIV, 9.

[33] Diodore, XIV, 9. Les actes subséquents des Campaniens justifièrent la sagesse qu’il avait montrée en Ies congédiant. Ils allèrent à Entella (ville au nombre des dépendances de Carthage, dans la partie sud-ouest de la Sicile, — Diodore, XIV, 48), où ils furent bien reçus et traitas d’une manière hospitalière par Ies habitants. Pendant la nuit, ils attaquèrent les citoyens d’Entella par surprise ; les mirent tous à mort, épousèrent leurs veuves et leurs filles et gardèrent la ville en leur possession.

[34] Diodore, XIV, 10. Cf. XIV, 70.

[35] Diodore, XIV, 10.

[36] Plutarque, Lysander, c. 2.

[37] Diodore, XIV, 34.

[38] Diodore, XIV, 58.

[39] Diodore, XIV, 61.

[40] Diodore, XIV, 15.

[41] Diodore, XIV, 16. Cet Archônidês peut probablement avoir été fils du prince Sikel Archônidês, qui, après avoir agi activement contre Syracuse comme allié de Nikias et des envahisseurs athéniens, mourut précisément avant que Gylippos arrivât en Sicile (Thucydide, VII, I).

[42] Voir la Dissertation de Saverio Cavallari : — Zur Topographie von Syrakus (Göttingen, 1845), p. 22.

[43] Voir, pour une plus ample exposition de ces points, mon récit du siège de Syracuse par les Athéniens, dans les chapitres 4 et 5 du dixième présent volume de cette Histoire.

[44] Thucydide, VI, 75.

[45] Diodore, XIV, 18. Les pierres peuvent avoir été des cubes de 1 m. 21 cent. ; mais cela ne paraît pas d’une manière certaine.

[46] Diodore, XIV, 18.

[47] Diodore, XIV, 18. Cf. c. 45 et c. 47.

[48] Selon le témoignage de Saverio Cavallari, l’architecte sous la direction duquel furent faites en 1839 ces fouilles, qui découvrirent complètement ces restes pour la première fois (Zur Topographie von Syrakus, p. 21).

[49] Diodore, XIV, 45.

[50] Diodore, XIV, 7.

[51] Diodore, XIV, 45.

[52] Thucydide, VI, 46.

[53] Diodore, XIV, 40.

[54] Diodore, XIV, 40.

[55] Diodore, XIV, 44, 106, 107.

[56] Diodore, quand il mentionne la réponse pour la première fois, ne donne pas cette remarque comme y étant comprise, bien qu’ensuite il y fasse allusion comme étant comprise ainsi, disait-on (φασί) (XIV, 44-107).

[57] Aristote, Politique, V, 6, 7.

[58] Plutarque, Timoleôn, c. 6.

[59] Diodore, XIV, 42, 43.

L’historien Philiste avait décrit avec beaucoup de minutie ces préparatifs de guerre faits par Denys. Diodore a probablement fait un abrégé d’après lui (Philisti Fragm., XXXIV, éd. Marx et éd. Didot).

[60] Plutarque, Timoleôn, c. 18.

[61] Thucydide, I, 13.

[62] Thucydide, VII, 36-62.

[63] Diodore, XIV, 42.