HISTOIRE DE LA GRÈCE

CINQUIÈME VOLUME

CHAPITRE II — ÉGYPTIENS.

 

 

Si, d’un côté, les Phéniciens étaient séparés de la fertile Babylonia par les déserts de l’Arabia, de l’autre côté, la partie occidentale du même désert était entre eux et la vallée non moins fertile du Nil. Dans ces temps reculés qui précédèrent la naissance de la civilisation grecque, leur commerce par terre embrassait les deux régions, et ils étaient comme les seuls agents d’un trafic international entre elles. Quelque commodément que fussent situées leurs villes pour un commerce maritime avec le Nil, la jalousie égyptienne avait exclu les navires phéniciens non moins que ceux des Grecs des bouches de ce fleuve, jusqu’au règne de Psammétichus (672-618 av. J.-C.) ; et même les marchands de Tyr ne pouvaient alors arriver jusqu’à Memphis qu’au moyen de caravanes, employant comme instruments (ainsi que je l’ai déjà fait observer) les Arabes[1], alternativement pillards et porteurs.

Relativement à l’Égypte comme relativement à l’Assyria, puisque par malheur les ouvrages d’Hécatée sont perdus, la connaissance la plus ancienne que nous en ayons est due à Hérodote, qui visita l’Égypte environ deux siècles après le règne de Psammétichus, quand elle formait une partie de l’une des vingt satrapies perses. Les merveilles et les particularités égyptiennes qu’il raconte sont plus nombreuses aussi bien que plus variées que celles d’Assyria ; et si les traces des premières avaient été aussi complètement effacées que celles des dernières, son récit aurait probablement paru suspect à un degré égal. Mais la dureté de la pierre, combinée avec la sécheresse du climat dans la haute Égypte (où une ondée était regardée comme un prodige), a donné aux monuments dans la vallée du Nil une durée telle qu’il en est resté assez pour justifier le père de l’histoire grecque, et pour prouver qu’en décrivant ce qu’il déclare avoir vu il est un guide parfaitement digne de foi. Pour ce qu’il a entendu dire, il paraît seulement avoir le caractère d’un rapporteur, et souvent d’un rapporteur incrédule. Cependant, bien que cette distinction entre ce qu’il a entendu et ce qu’il a vu de ses yeux soit non seulement évidente, mais encore qu’elle ait l’importance la plus capitale[2], elle a été trop souvent négligée par ceux qui le déprécient comme témoin.

Le fleuve mystérieux du Nil, un dieu[3] aux yeux des anciens Égyptiens, et qui conserve encore et son volume et son utilité sans aucune diminution au milieu de la dégradation générale du pays, arrivait, du temps d’Hérodote, à la mer par cinq bouches naturelles, outre deux autres creusées artificiellement. Son bras Pélusiaque formait la limite orientale de l’Égypte ; son bras Kanôpique (éloigné de 170 milles = 273 kil. 580 m.), l’occidentale ; tandis que le bras Sebennytique était une continuation de la ligne droite du fleuve supérieur : le bras Saïtique et le bras Mendésien étaient des ramifications de ce dernier[4]. Les débordements du Nil donnent à la terre une bien plus grande fertilité que ceux de l’Euphrate en Assyria, — en partie par leur retour plus uniforme et pour le temps et pour la quantité, en partie par le gras limon qu’ils entraînent et déposent, tandis que l’Euphrate ne servait qu’à donner de l’humidité. La patience des Égyptiens avait creusé, au milieu de la moyenne Égypte, le vaste réservoir (en partie, à ce qu’il semble, naturel et existant auparavant) appelé le lac de Moeris, — et dans le Delta, un réseau de nombreux canaux. — Toutefois en général la main de l’homme avait moins été chargée de travail qu’en Babylonia, tandis que le sol, annuellement enrichi ; fournissait ses abondants produits sans charrue ni bêche pour aider la semence jetée par le laboureur[5]. Que dans ces circonstances une population compacte et organisée régulièrement se soit concentrée dans des demeures fixes le long de la vallée occupée par ce remarquable fleuve, il n’y a là rien d’étonnant. Les particularités marquantes de la localité semblent avoir amené ce résultat clans les temps les plus reculés où l’on puisse retrouver une société humaine. Le long des 550 milles (885 kilomètres), de son cours entier, depuis Syênê jusqu’à Memphis, où dans la plus grande partie les montagnes ne laissent qu’une bande relativement étroite sur chaque rive, — aussi bien que dans la large étendue entre Memphis et la Méditerranée, — il régnait une forme particulière de civilisation théocratique, d’une date qui, même à l’époque d’Hérodote, était d’une ancienneté immémoriale. Mais si nous cherchons quelque moyen de mesurer cette. antiquité, avant le temps où les Grecs furent admis pour la première fois en Égypte sous le règne de Psammétichus, nous ne trouvons que les computations des prêtres, remontant à plusieurs milliers d’années, et indiquant d’abord un gouvernement par des dieux immédiats et présents, puis par des rois humains. Ces computations nous ont été transmises par Hérodote, Manéthon et Diodore, qui s’accordent dans leur conception essentielle du passé, avec des dieux dans la première partie de la série et des hommes dans la seconde, mais qui diffèrent considérablement pour les événements, les noms et les époques. Probablement ; si nous possédions des listes d’autres temples égyptiens, outre celles que Manéthon dressa à Héliopolis ou celles dont Hérodote eut connaissance à Memphis, nous trouverions des différences avec ces deux écrivains. Comparer ces listes et les concilier autant qu’elles permettent de le faire, c’est un travail intéressant en ce qu’il nous met à même de comprendre l’esprit égyptien, mais qui ne nous amène à aucun résultat chronologique digne de confiance, et ne fait pas partie de la tâche d’un historien de la Grèce.

Pour les Grecs, l’Égypte était un monde fermé avant le règne de Psammétichus, bien qu’après ce temps elle devint graduellement une partie importante de. leur champ et d’observations et d’action. On peut juger de l’étonnement que la contrée faisait naître dans l’esprit des premiers visiteurs grecs même par le récit d’Hérodote, qui sans doute la connaissait par des rapports longtemps avant qu’il y allât. Les traits tant physiques que moraux de l’Égypte formaient un contraste marqué avec ce que les Grecs avaient vu. Non seulement (dit Hérodote) le climat diffère de trous les autres climats, et le fleuve de tous les autres fleuves, mais les lois et les coutumes égyptiennes sont opposées sur presque tous les points à celles des autres hommes[6]. Le Delta était à cette époque rempli de cités considérables et populeuses[7], bâties sur des élévations artificielles de terrain et vraisemblablement peu inférieures à Memphis elle-même, qui était située sur la rive gauche du Nil (vis-à-vis de la place où s’élève le Caire moderne), un peu au-dessus du lieu où commente le Delta. Depuis le moment où les Grecs connurent l’Égypte pour la première fois, jusqu’à la construction d’Alexandrie et le règne des Ptolémées, Memphis fut la première cité de l’Égypte. Cependant il ne semble pas qu’il en ait toujours été ainsi ; il y avait eu une période plus ancienne où Thèbes était le siége de la puissance égyptienne, et où la Haute-Égypte avait une bien plus grande importance que la moyenne. Le voisinage du Delta, qui doit toujours avoir renfermé le nombre de cités lé plus considérable et la plus large surface de territoire productif, mit probablement Memphis en état d’usurper cet honneur sur Thèbes ; et la prédominance de la Basse-Égypte fut encore plus assurée quand Psammétichus introduisit des troupes ioniennes et kariennes comme auxiliaires pour l’aider à gouverner le pays. Mais la grandeur merveilleuse des temples et des palais, la profusion des sculptures et des peintures d’ornements, les rangées incommensurables de sépulcres taillés dans les rochers existant encore comme pour attester la grandeur de Thèbes, — sans mentionner Ombi, Edfu et Éléphantine, — prouvent que la Haute-Égypte était jadis le lieu auquel était payée la taxe foncière du productif Delta, et où résidaient les rois et les prêtres qui en faisaient usage. On a même prétendu que Thèbes elle-même fut fondée dans l’origine par des immigrants venus de régions du fleuve encore plus hautes ; et les restes, que l’on trouve encore le long du Nil en Nubie, sont analogues, tant en style. qu’en grandeur, à ceux de la Thébaïs[8]. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que et les uns et les autres se distinguent d’une manière frappante des pyramides, qui restent seules pour mettre dans tout son jour la situation de l’ancienne Memphis. Il n’y a, de pyramides ni dans la Haute-Égypte ni en Nubie ; mais sur le Nil, au-dessus de la Nubie, près de l’éthiopienne Méroé, on retrouve des pyramides en grand nombre, bien que de moindres dimensions.

D’où et de quelle manière les institutions égyptiennes prirent-elles d’abord naissance, c’est ce que nous n’avons pas le moyen de déterminer. Cependant il semble qu’il y a peu de chose à l’appui de la supposition de Heeren[9] et d’autres éminents auteurs, qui pensent que des colons éthiopiens les apportèrent de Méroé par le Nil. Hérodote croyait certainement que les Égyptiens et les Éthiopiens — qui de son temps occupaient conjointement l’île frontière d’Éléphantine, qu’il avait lui-même visite — étaient complètement distincts les uns des autres, sous le rapport de la race et des coutumes non moins que sous celui du langage ; les derniers ayant en général les habitudes, les plus grossières, une grande taille, et une force physique plus grande encore, — la principale partie d’entre eux se nourrissant de viande et de lait, et étant favorisés d’une longévité extraordinaire. Il connaissait Méroé comme étant la métropole éthiopienne et une cité considérable, à cinquante-deux jours de marche en remontant le fleuve au-dessus d’Éléphantine. Mais ceux de qui il tenait ses renseignements ne lui avaient donné aucune idée d’analogie entre ses institutions et celles de l’Égypte[10]. Il dit qu’une migration d’un nombre considérable de membres de la caste militaire égyptienne, pendant le règne de, Psammétichus, se rendant en Éthiopie, avait communiqué pour la première fois à ces barbares méridionaux des coutumes civilisées. S’il existait réellement quelque connexion entre les phénomènes sociaux de l’Égypte et ceux de Méroé, il semble plus raisonnable de considérer ces derniers comme dérivant des premiers[11].

La population de l’Égypte était classée en certaines castes ou professions héréditaires, dont le nombre n’était pas exactement défini, et est représenté différemment par différents auteurs. Les prêtres sont clairement désignés comme l’ordre le plus riche, le plus puissant et le plus vénéré. Répartis sur tout le pays, ils possédaient exclusivement les moyens de lire et d’écrire[12], outre une vaste somme de sujets narratifs amassés dans leur mémoire, le fonds entier de connaissances médicales et physiques accessibles alors, et ces éléments de géométrie (ou plutôt d’arpentage) qui étaient si souvent mis en pratique dans un pays inondé annuellement. A chaque dieu et à chaque temple, dans toute l’Égypte, appartenaient des terres et d’autres propriétés, qui nourrissaient les nombreuses bandes de prêtres attachés à son service. Il semble aussi qu’une autre portion des terres du royaume leur fût réservée comme propriété individuelle, bien que sur ce point on ne puisse arriver à une certitude. Leur ascendant, tant direct qu’indirect, sur l’esprit du peuple était immense. Ils prescrivaient ce rituel minutieux auquel était astreinte la vie de tout Égyptien, sans compter le roi lui-même[13], et qui était pour eux-mêmes plus rempli clé particularités fatigantes que pour personne autre[14]. Chaque jour de l’année appartenait à quelque dieu particulier : les prêtres seuls savaient auquel. Il y avait différents dieux dans chaque Nome, bien qu’Isis et Osiris fussent communs à tous. Les prêtres de chaque dieu constituaient une société à part, plus ou moins importante, suivant la célébrité comparative du temple. Les grands prêtres d’Hephæstos, dont la dignité avait été transmise, disait-on, de père en fils par une série de trois cent quarante et une générations[15] (rappelée par le même nombre de statues colossales, qu’Hérodote vit lui-même) ne le cédaient en importance qu’au roi. Le domaine de chaque temple renfermait des troupes d’employés et d’esclaves, qui étaient marqués des empreintes sacrées[16], et qui doivent avoir été nombreux afin de suffire aux bâtiments considérables et à leurs visiteurs constants.

La seconde en importance, après la caste sacerdotale, était la caste ou ordre militaire, dont le nom primitif[17] indiquait qu’ils se tenaient à la gauche du roi, tandis que les prêtres occupaient la droite. Ils étaient classés en Kalasiries et en Hermotybii, qui occupaient des terres dans dix-huit nomes particuliers ou provinces, principalement dans la Basse-Égypte. Les Kalasiries avaient jadis atteint le chiffre de cent soixante mille hommes, les Hermotybii celui de deux cent cinquante mille ; au moment où leur population était à son maximum ; mais ce point le plus élevé était passé depuis longtemps à l’époque d’Hérodote. A chaque homme de cette caste de soldats était assignée une portion de terre égale à environ 6 ½ acres anglais (2 hect. 63 ares), franche de tout impôt ; mais quelles mesures étaient prises, pour maintenir les lots de terre dans une harmonie convenable avec le nombre flottant des possesseurs, c’est ce que nous ignorons. Le renseignement d’Hérodote se rapporte à une époque passée et écoulée depuis longtemps, et il disait ce que les prêtres avec lesquels il parlait croyaient avoir été la constitution primitive de leur pays avant la conquête des Perses. La même chose est encore plus vraie relativement au renseignement de Diodore[18], qui dit que le territoire de l’Égypte était divisé en trois parties : une appartenant au roi, une antre aux prêtres et le reste aux soldats[19]. Son langage semble donner à entendre que chaque nome était divisé ainsi, et même que les trois portions étaient égales, bien qu’il ne le dise pas expressément. Le résultat de ces renseignements, combiné avec l’histoire de Josèphe dans le livre de la Genèse, semble être que les terres des prêtres et dés soldats étaient regardées comme une propriété privilégiée et exempte de toute charge, tandis que le sol qui restait était considéré comme la propriété du roi, qui cependant en recevait une proportion fixe, un cinquième du produit total, laissant le reste aux mains des cultivateurs[20].

On nous dit que Sethos, prêtre du dieu Phtha (ou Hephæstos) à Memphis et dans la suite nommé roi, opprima la caste militaire et lui enleva ses terres. En revanche, ils lui refusèrent leur aide quand l’Égypte fut envahie par Sennachérib. De plus, sous le règne de Psammétichus, un nombre considérable (240.000) de ces soldats émigrèrent en Éthiopie par un sentiment de mécontentement, laissant derrière eux leurs épouses et leurs enfants[21]. Ce fut Psammétichus qui introduisit le premier clans le pays des mercenaires ioniens et kariens, et qui inaugura des innovations opérées dans l’ancienne constitution égyptienne ; de sorte que la désaffection a son égard, de la part des soldats indigènes, qui ne furent plus autorisés à servir exclusivement de gardes au roi, n’est pas difficile à expliquer. Aux Kalasiries et aux Hermotybii était interdit tout genre d’art ou de commerce. On né peut guère douter que sous les Perses leurs terres ne soient devenues sujettes au tribut. Ceci peut expliquer, en partie, les révoltes fréquentes qu’ils soutinrent, avec une très grande bravoure, contre les rois perses.

Hérodote énumère cinq autres races (c’est ainsi qu’il les appelle) ou castes, outre les prêtres et les soldats[22], — pâtres, porchers, marchands, interprètes et pilotes, énumération qui nous embarrasse, en ce qu’elle ne tient pas compte des laboureurs, qui doivent toujours avoir formé la majorité de la population. C’est peut-être pour cette même raison qu’ils ne sont pas compris dans la liste, — n’étant pas spécialement en relief ni réunis en corps, comme les cinq castes mentionnées plus haut, et par conséquent ne semblant pas constituer une race à part. La répartition de Diodore, qui spécifie (outre les prêtres et les soldats) les laboureurs, les pâtres et les artisans, embrasse bien plus complètement toute la population[23]. Ce semble être plutôt l’assertion d’un homme réfléchi, poussant le principe d’occupations héréditaires jusqu’à ses conséquences — et les commentaires que l’historien mêle dans une si large mesure à son récit montrent que tel était le caractère dos autorités qu’il suivait — ; tandis que la liste donnée par Hérodote comprend ce qui frappa ses regards. Il parait qu’une certaine proportion du sol du Delta consistait en terrains marécageux, renfermant des parties de terre habitable, mais inaccessibles aux invasions d’un ennemi, et favorables seulement à la production du papyrus et d’autres plantes aquatiques. D’autres portions du Delta, aussi bien que de la vallée supérieure dans les parties oit elle s’étendait à l’est, étaient trop humides pour la culture du grain, bien que produisant les herbages les plus riches, et éminemment propres à la race des pâtres égyptiens, qui partageaient ainsi le sol avec les laboureurs[24]. Les pâtres, en général, étaient regardés comme honorables ; mais la race des porchers était haïe et méprisée, à cause de l’extrême antipathie de tous les autres Égyptiens pour le porc, animal qui ne pouvait cependant pas être absolument proscrit, puisqu’il y avait certaines occasions particulières dans lesquelles il était ordonné de l’offrir en sacrifice à Selènê ou à Dionysos. Hérodote nous apprend que l’entrée de tous les temples était interdite aux porchers, et qu’ils se mariaient toujours entre eux, les autres Égyptiens dédaignant une pareille alliance, — renseignement qui donne à entendre indirectement qu’il n’y avait pas d’objection constante contre le mariage des autres castes entre elles. La caste ou race des interprètes ne commença que sous le règne de Psammétichus, par suite de l’admission de colons grecs ; tolérés alors pour la première fois dans le pays. Lien qu’ils fussent à moitié Grecs, l’historien ne les signale pas comme ayant un rang inférieur, si ce n’est qu’en tant que comparés aux deux castes supérieures des soldats et des prêtres. De plus, la création d’une nouvelle caste prouve qu’il n’y avait pas de nombre consacré ni invariable.

Ceux qu’Hérodote appelle marchands — κάπηλοι — sont sans doute identiques aux artisans — τεχνίται — spécifiés par Diodore, — la population des villes en général étant distinguée de celle de la campagne. Pendant les trois mois de l’année où l’Égypte était couverte d’eau, les jours de fête étaient nombreux, — le peuple affluant par centaines de mille, dans de vastes barques, à l’un ou à l’autre des nombreux endroits sacrés, combinant le culte avec les réjouissances[25].

En Égypte, le tissage était un commerce, tandis qu’en Grèce c’était l’occupation domestique de femmes. C’est aux yeux d’Hérodote un de ces renversements de l’ordre de la nature qui ne se voyaient qu’en Égypte[26], à savoir que le tisserand restât au logis, travaillant à son métier, pendant que sa femme allait au marché. Le procédé d’embaumer les corps’ était pratiqué avec soin et universel, donnant de l’occupation à, une nombreuse classe spéciale d’hommes. La profusion d’édifices, d’obélisques, de sculptures et de peintures, tous exécutés par ales ouvriers indigènes, exigeait un corps considérable de sculpteurs exercés[27], qui dans la branche mécanique de leur travail atteignaient une grande supériorité. La plupart des animaux en Égypte étaient les objets d’un respect religieux, et beaucoup d’entre eux étaient identifiés de la manière la plus étroite avec des dieux particuliers. L’ordre des prêtres renfermait un nombre considérable d’hommes dont la fonction héréditaire consistait à nourrir et à soigner ces animaux sacrés[28]. Dans l’ordre sacerdotal se trouvent aussi les calculateurs de généalogies, les praticiens dans l’art de guérir[29] subdivisés à l’infini, etc., qui jouissaient d’une bonne réputation, et étaient appelés comme chirurgiens auprès de Cyrus et de Darius. La population des cités en Égypte était ainsi excessivement nombreuse, de sorte qu’on a pu supposer avec raison que le roi Sethon, invité à résister à une invasion sans l’aide de la caste militaire, avait formé une armée au moyen des marchands, des artisans et des gens du marché[30]. Et Alexandrie, au commencement de la dynastie des Ptolémées, acquit ses nombreux et actifs habitants aux dépens de Memphis et des anciennes villes de la Basse-Égypte.

L’obéissance machinale et les habitudes fixes de la masse de la population égyptienne (à l’exception des prêtres et des soldats) fut un point qui fit beaucoup d’impression sur les observateurs grecs. Solen, dit-on, introduisit à Athènes une coutume qui dominait en Égypte, en vertu de laquelle le nomarque ou chef de chaque nome était obligé de rechercher les moyens d’existence de tout homme, et de punir de mort ceux qui ne fournissaient pas de preuve de quelque occupation reconnue[31]. Il ne semble pas que l’institution de caste en Égypte, — bien qu’assurant aux prêtres un ascendant auquel personne ne pouvait prétendre et beaucoup de considération aux soldats, — fût accompagnée d’un avilissement aussi profond pour les autres castes que celui qui accable la caste la plus basse ou Soudras dans l’Inde. Il n’y avait pas entre elles une séparation pareille à celle qui existe entre ceux qui ont reçu deux naissances et ceux qui n’en ont reçu qu’une, dans la religion de Brahma. Cependant, ces merveilleux ouvrages, qui forment les souvenirs permanents du pays, restent en même temps comme preuves des exactions oppressives des rois, et du caprice insouciant avec lequel on prodiguait la vie aussi bien que les contributions du peuple. On dit que cent vingt mille Égyptiens périrent dans le creusement du canal, que le roi Néchao commença, mais ne finit pas, entre le bras Pélusiaque du Nil et la mer Rouge[32] ; tandis que la construction des deux grandes pyramides, attribuées aux rois Chéops et Chéphren, fût représentée à Hérodote par les prêtres comme une période de travail accablant et d’extrême souffrance pour tout le peuple égyptien. Et cependant le grand labyrinthe[33] (construit, dit-on, par les Dodekarques) lui parut un ouvrage plus merveilleux que les pyramides, de telle sorte que le travail qu’il coûta ne peut pas avoir été moins funeste. La mise en mouvement de ces vastes masses de pierre, telles qu’on en voyait dans les anciens édifices et de la Haute et de la Basse-Égypte, avec les ressources mécaniques imparfaites existant alors, doit avoir imposé au peuple de plus rudes efforts encore que le creusement du canal de Néchao à demi achevé. En effet, les associations qui se rattachaient aux pyramides, dans les esprits de ceux avec lesquels conversait Hérodote, étaient du caractère le plus odieux. Ces vastes travaux, fait observer Aristote, conviennent à des princes qui désirent consumer la force et briser l’ardeur de leur peuple. Chez des despotes grecs, peut-être une telle intention a-t-elle été parfois conçue à dessein. Mais on peut présumer que les rois égyptiens ont suivi surtout leur caprice ou leur amour de pompe, — quelquefois des idées d’une oeuvre utile et permanente à accomplir, — comme dans le cas du canal de Néchao et du vaste réservoir de Mœris[34], avec son canal joignant le fleuve, — quand ils dépensaient ainsi la force physique et même la vie de leurs sujets.

La sainteté de la vie de l’animal en général, la vénération pour des animaux particuliers dans certains nomes, et l’abstinence de certains végétaux, dictée par des motifs religieux, étaient au nombre des traits saillants de la vie égyptienne, et servaient tout particulièrement à imprimer au pays cet air de singularité qu’y remarquaient les étrangers tels qu’Hérodote. Les deux taureaux distingués spécialement qu’on appelait Apis à Memphis et Mnevis à Héliopolis, semblaient avoir joui d’une sorte de culte national[35]. L’ibis, le chat et le chien étaient dans la plupart des nomes vénérés pendant leur vie, embaumés comme les hommes après leur mort, et, s’ils étaient tués, vengés par la punition la plus sévère infligée au coupable ; mais la vénération pour le crocodile était limitée au voisinage de Thèbes et au lac de Moeris. Les prêtres indigènes expliquaient à leur manière

Hérodote ces veines de sentiment religieux, qui distinguaient l’Égypte de la Phénicie et de l’Assyria non moins que de la Grèce ; bien qu’il refuse par de pieux scrupules de communiquer ce qui lui fut dit[36]. Elles semblent être des restes persistants d’une phase très reculée de fétichisme, — et les tentatives faites par différentes personnes, et signalées par Diodore et par Plutarque, pour rendre compte de leur origine, en partie par des légendes, en partie par une théorie, ne satisferont guère qui que ce soit[37].

Quoique Thèbes d’abord, et Memphis ensuite, fussent indubitablement les principales cités de l’Égypte, cependant si les dynasties de Manéthon méritent quelque confiance même dans leur contour général, les rois égyptiens ne furent pas pris uniformément soit dans l’une, soit dans l’autre. Manéthon énumère en tout vingt-six dynasties ou familles de rois différentes, antérieures à la conquête du pays par Kambysês — les rois perses entre Kambysês et Darius Nothus, jusqu’à la mort de ce dernier en 405 avant J.-C., formant sa vingt-septième dynastie. De ces vingt-six dynasties, commençant à l’année 5702 avant J.-C., les deux premières sont Thinites -la troisième et la quatrième Memphites — la cinquième, de l’île d’Éléphantine — la sixième, la septième et la huitième, encore Memphites — la neuvième et la dixième, Herakleopolites — la onzième, la douzième et la treizième, Diospolites ou Thébaines — la quatorzième, Choïte — la quinzième et la seizième, Hyksos ou Rois Pasteurs — la dix-septième, Rois Pasteurs, renversés et remplacés par les Diospolites, — la dix-huitième (1655-1327 av. J.-C.) dans laquelle est compris Ramsès le grand conquérant égyptien, identifié par plus d’un auteur avec Sésostris (1411 av. J.-C.), la dix-neuvième et la vingtième, Diospolites — la vingt et unième, Tanite — la vingt-deuxième, Bubastite — la vingt-troisième, encore Tanite — la vingt-quatrième, Saïte — la vingt-cinquième, rois Ethiopiens, commençant avec Sabakôn, qu’Hérodote mentionne aussi-la vingt-sixième, Saïte, comprenant Psammétichus, Néchao, Apriès ou Uaphris, et Amasis ou Amosis. Nous voyons par ces listes que, d’après la manière dont Manéthon expliquait les antiquités de son pays, plusieurs autres cités de l’Égypte, outre Thèbes et Memphis, fournissaient des rois à tout le territoire. Mais nous ne pouvons reconnaître aucune correspondance entre les nomes qui fournissaient des rois, et ceux qu’Hérodote mentionne comme ayant été occupés exclusivement par la caste militaire. Un grand nombre de ces nomes séparés avaient une importance indépendante considérable, et un caractère local marqué particulier à chacun d’eux, religieux aussi bien que politique ; quoique l’Égypte entière, depuis Éléphantine jusqu’à Péluse et Kanôpe, ait, dit-on, toujours formé un seul royaume, depuis les temps les plus reculés que les prêtres indigènes pussent concevoir.

Nous devons considérer ce royaume comme engagé, longtemps avant que les Grecs y fussent admis[38], dans un commerce par caravanes constant avec la Phénicie, la Palestine, l’Arabia et l’Assyria. L’ancienne Égypte n’ayant ni vignes ni olive, importait et du vin et de l’huile[39] ; tandis qu’elle avait aussi besoin spécialement de l’encens et des produits aromatiques particuliers à l’Arabia, pour ses cérémonies religieuses si compliquées. Vers le dernier quart du huitième siècle avant J.-C. — un peu avant le temps où la dynastie des Mermnadæ, en Lydia ; commençait dans la personne de Gygès —, nous trouvons des événements tendant à changer les rapports qui existaient antérieurement entre ces contrées, par des agressions continues de la part des  monarques assyriens de Ninive, — Salmanasar et Sennachérib. Le premier ayant conquis et emmené en captivité les dix tribus d’Israël, attaqua aussi les villes phéniciennes sur la côte voisine : Sidon, Palæ-Tyrus et Akè se rendirent à lui, mais Tyr seule résista, et ayant enduré pendant cinq ans les rigueurs d’un blocus avec une obstruction partielle de ses aqueducs continentaux, fut en état, grâce à sa position insulaire, de conserver son indépendance. C’était précisément à cette époque que se formaient les établissements grecs en Sicile, et j’ai déjà fait observer que l’oppression exercée par les Assyriens sur la Phénicie eut probablement quelque effet sur la détermination qu’elle prit de resserrer les établissements en Sicile, ce qui s’effectua réellement (730-720 av. J.-C.). Quant à Sennachérib, l’Ancien Testament nous apprend qu’il envahit la Judée, et Hérodote (qui l’appelle roi des Assyriens et des Arabes), nous dit qu’il attaqua le pieux roi Sethos en Égypte ; dans ces deux cas son armée éprouva une défaite et une destruction miraculeuses. Après cela les Assyriens de Ninive, soit qu’ils aient été déchirés par des dissensions intestines, soit que les attaques des Mèdes les aient ébranlés, ne’ paraissent plus agir ; mais vers l’an 630 avant J. ;C., les Assyriens ou Chaldæens’ de Babylone montrent un pouvoir formidable et croissant. C’est en outre pendant ce siècle que l’ancienne routine des rois égyptiens fut détruite, et qu’une nouvelle politique fut manifestée à l’égard des étrangers par Psammétichus, — qui, tout en rendant l’Égypte plus formidable à la Judée et à la Phénicie, ouvrit à des vaisseaux et à des colons grecs le Nil jusqu’alors inaccessible.

Hérodote établit une distinction marquée entre l’histoire de l’Égypte avant Psammétichus et la période suivante. Il donne la première comme le récit des prêtres, sans déclarer la garantir ; — quant à la seconde, il croit fermement qu’elle est bien constatée[40]. Et nous trouvons que, à partir de Psammétichus, Hérodote et Manéthon sont passablement d’accord, tandis que, même à l’égard des souverains occupant les cinquante dernières années avant Psammétichus, il y a entre eux beaucoup de différences inconciliables[41] ; mais ils s’accordent tous deux à dire que Psammétichus régna cinquante-quatre ans.

Un événement aussi important que la première admission des Grecs en Égypte, dépendit, suivant les renseignements donnés à Hérodote, de deux prophéties. Après la mort de Sethos (prêtre d’Hêphæstos aussi bien que roi) qui ne laissa pas de fils, l’Égypte fut partagée entre douze rois, au nombre desquels était Psammétichus. Ce fut sous cette dodékarchie, selon Hérodote, qu’on construisit le merveilleux labyrinthe prés du lac de Moeris. Les douze rois vécurent et régnèrent pendant quelque temps dans une parfaite harmonie. Mais on leur avait fait connaître une prophétie, annonçant que celui qui ferait des libations dans le temple d’Hêphæstos au moyen d’un gobelet d’airain, dominerait sur toute l’Égypte. Or, un jour qu’ils étaient venus tous armés dans ce temple pour offrir un sacrifice, il arriva que le grand prêtre n’apporta par erreur que onze gobelets d’or au lieu de douze ; et Psammétichus, qui se trouva sans gobelet, se servit à la place de son casque d’airain. Comme on jugeait qu’il avait ainsi, quoique sans intention, rempli la condition de la prophétie, en faisant des libations dans un gobelet d’airain, il devint un objet de terreur pour ses onze collègues, qui s’étant unis le dépouillèrent de sa dignité et le chassèrent dans des marais inaccessibles. Dans cette extrémité, il envoya demander conseil à l’oracle de Lêtô à Butô, et reçut pour réponse l’assurance que il serait vengé par les mains d’hommes d’airain qui se montreraient en venant par mer. Sa foi fut un moment ébranlée par une idée aussi effrayante que celle d’avoir des hommes d’airain pour alliés. Mais la véracité prophétique du prêtre de Butô ne tarda pas à être prouvée, quand un serviteur vint tout étonné lui apprendre, dans sa retraite, que des hommes d’airain étaient en train de ravager la côte maritime du Delta. C’était un corps de soldats ioniens et kariens, qui avaient abordé pour piller ; et le messager qui vint informer Psammétichus n’avait jamais vu auparavant d’hommes revêtus complètement d’une armure d’airain. Ce prince, convaincu que c’étaient les alliés que l’oracle lui avait désignés, entra immédiatement en négociation avec les Ioniens et les Kariens, les engagea à son service, et grâce à leur aide réunie à ses autres partisans, il vainquit les onze autres rois, — se faisant ainsi le seul maître de l’Égypte[42].

Tel était le conte par lequel on expliquait et on rehaussait l’alliance primitive d’un roi égyptien avec des mercenaires grecs, et la première introduction de Grecs en Égypte. Ce qui suit est plus authentique et plus important. Psammétichus fournit un établissement et des terres à ses nouveaux alliés, sur la branche pélusiaque ou orientale du Nil, un peu au-dessous de Bubastis. Les Ioniens furent établis d’un côté du fleuve, les Kariens de l’autre ; ‘et le lieu fut destiné à servir de position militaire, non seulement pour défendre la frontière orientale, mais encore pour soutenir le roi lui-même contre des mécontents à l’intérieur : on l’appela les Stratopeda, ou les Camps[43]. De plus, il s’appliqua à faciliter les relations entre eut et les habitants du voisinage, en faisant résider chez eux un certain nombre d’enfants grecs, afin qu’ils apprissent la langue de ces derniers. Telle fut l’origine des interprètes, qui du temps d’Hérodote constituaient une caste ou race héréditaire permanente.

Bien que le but principal de ce premier établissement étranger en Égypte, entre Péluse et Bubastis, fut de créer une force militaire indépendante, et avec elle une flotte pour le roi, -cependant ce fut là naturellement, tant pour les communications que pour le trafic, une voie ouverte à tous les Grecs et à tous les Phéniciens, voie qui jusqu’alors avait toujours été fermée. Et cette fondation fut promptement suivie de l’ouverture du bras Kanôpique ou le plus occidental du Nil, dans des vues de commerce spécialement. Selon une assertion de Strabon, ce fut sous le règne de Psammétichus que les Milésiens, avec une flotte de trente vaisseaux, firent une descente sur cette partie de la côte, qu’ils construisirent d’abord un fort dans le voisinage immédiat, et bientôt ensuite fondèrent la ville de Naucratis sur la rive droite du Nil Kanôpique. Il y a dans cette affirmation de Strabon beaucoup de choses qui embarrassent ; mais, à tout prendre, je suis disposé à croire que l’établissement des comptoirs et des marchands grecs à Naucratis peut être considéré comme datant du règne de Psammétichus[44]. Naucratis cependant doit avoir été une ville d’origine égyptienne, dans laquelle ces étrangers furent autorisés à établir leur demeure, — non une colonie grecque, comme Strabon voudrait nous le faire croire. Le langage d’Hérodote semble plutôt impliquer que ce fut le roi Amasis (entre lequel et la mort de Psammétichus il s’écoula presque un demi-siècle) qui le premier permit à des Grecs de s’établir à Naucratis. Cependant, en comparant ce que nous dit l’histoire relativement à la courtisane Rhodôpis et au frère de Sapphô la poétesse, il est évident qu’il a dû exister un commerce et des établissements grecs dans cette ville longtemps avant qu’Amasis parvînt au trône. Nous pouvons donc croire que la bouche orientale, aussi bien que la bouche occidentale du Nil, fut ouverte aux Grecs du temps de Psammétichus : la première comme conduisant au quartier général des troupes grecques mercenaires à la solde de l’Égypte, — la seconde dans des vues commerciales.

Tandis que cet événement procurait aux Grecs un agrandissement précieux tant pour leur trafic que pour le champ de leurs observations, il semble avoir occasionné une révolution intérieure en Égypte. Le nome de Bubastis, dans lequel était établie la nouvelle colonie militaire d’étrangers, est compté parmi ceux qu’occupait la caste militaire égyptienne[45]. Une partie de leurs terres, leur fut-elle enlevée, c’est ce que nous ignorons ; mais l’introduction seule de ces étrangers doit avoir paru une abomination au puissant sentiment conservateur de l’ancienne Égypte. Et Psammétichus traitait les soldats indigènes d’une manière qui montrait que les soldats égyptiens étaient moins considérés, depuis que les casques d’airain avaient pris pied dans la contrée. Jusque-là il avait été d’usage de répartir les portions de l’ordre militaire qui étaient en service actif, dans trois postes différents : à Daphné près de Péluse, sur la frontière nord-est, — à Marea sur la frontière nord-ouest, près de l’endroit ou Alexandrie fut bâtie plus tard, — et à Éléphantine sur la frontière méridionale ou éthiopienne. Psammétichus, n’ayant plus besoin de leurs services sur la frontière orientale, depuis la formation du camp mercenaire, les accumula en grand nombre et les retint pendant un temps inusité dans les deux autres postes, particulièrement à Éléphantine. Là, comme nous le dit Hérodote, ils restèrent pendant trois ans sans être relevés. Diodore ajoute que Psammétichus assigna à ces troupes indigènes qui combattaient conjointement avec les mercenaires le poste le moins honorable dans la ligne. A la fin le mécontentement les poussa à émigrer au nombre de deux cent quarante mille en Ethiopie, laissant leurs épouses et leurs enfants derrière eux en Égypte. Psammétichus, malgré ses instances, ne put les déterminer à revenir. Ce mémorable incident[46], qui donna lieu, dit-on, à une colonie dans les régions les plus méridionales de l’Ethiopie, appelée par les Grecs les Automoli — bien que les soldats émigrants s’appellent encore de leur ancien nom égyptien —, atteste l’effet produit par l’introduction des mercenaires étrangers dans l’abaissement de la position de la caste militaire indigène. Toutefois le nombre des émigrants est un point auquel il ne faut nullement se fier. Nous verrons bientôt qu’il en resta assez derrière eux pour renouveler d’une manière efficace la lutte au sujet de leur dignité perdue.

Ce fut probablement avec ses troupes ioniennes et kariennes que Psammétichus accomplit, en Syria, ces opérations guerrières qui remplirent une portion si considérable de son long et fortuné règne de cinquante-quatre ans[47]. Il assiégea la ville d’Azôtos, en Syria, pendant vingt-neuf ans, et finit par s’en emparer, — le siège le plus long dont Hérodote ait jamais entendu parler. De plus, il était dans cette contrée pendant que les nomades Scythes destructeurs — qui avaient défait le roi mède Kyaxarês et s’étaient emparés de la haute Asie —, s’avancèrent pour envahir l’Égypte ; projet que Psammétichus, par des présents considérables, les détermina à abandonner[48].

Il y eut cependant des ennemis encore plus puissants, contre lesquels lui et son fils Néchao (qui lui succéda vraisemblablement vers 604 av. J.-C.)[49] eurent à combattre en Syria et dans les pays adjacents. C’est précisément à cette époque, pendant les règnes de Nabopolassar et de son fils Nabuchodonosor (625-561 av. J.-C.) que les Chaldæens ou Assyriens de Babylone paraissent au maximum de leur puissance et de leurs dispositions agressives ; tandis que les Assyriens de Ninus ou Ninive perdent leur position indépendante par suite de la prise de leur ville par Kyaxarês (vers 600 av. J.-C.), — le point le plus élevé que la puissance mède ait jamais atteint. Entre l’Egyptien Nécho et son petit-fils Apriès (Pharaon Néchao et Pharaon Hophra de l’Ancien Testament) d’un côté, et le Babylonien Nabuchodonosor de l’autre, la Judée et la Phénicie forment le sujet intermédiaire de querelle. L’indépendance politique des villes phéniciennes est anéantie pour ne jamais être recouvrée. Au commencement de son règne, à ce qu’il semble, Néchao désira surtout donner de l’extension au commerce égyptien ; dans ce but, il fit deux entreprises, toutes deux d’une hardiesse étonnante pour cette époque, — un canal entre la partie inférieure du Nil oriental ou Pélusiaque et l’extrémité la plus septentrionale de la mer Rouge, — et la circumnavigation de l’Afrique ; son grand objet étant d’obtenir une communication par eau entre la Méditerranée et la mer Rouge. Il commença le canal — à peu près dans le même temps que Nabuchodonosor exécutait son canal de Babylone à Terêdon — avec une détermination si froide que 12.000 Égyptiens périrent, dit-on, pendant les travaux. Mais, soit par cette preuve désastreuse de la difficulté, soit (comme le représente Hérodote) par les terreurs que lui inspira une prophétie menaçante qui parvint à ses oreilles, il fut’ obligé de renoncer à son projet. Ensuite il accomplit la circumnavigation de l’Afrique, à laquelle nous avons déjà fait allusion plus ‘haut ; mais de ce côté aussi il trouva impraticable l’idée d’avoir une communication utile telle qu’il la désirait[50]. Il est évident que dans ces deux entreprises le roi agissait à l’instigation des Phéniciens et des Grecs ; et nous pouvons faire observer que le point du Nil d’où partait le canal était tout près des camps des mercenaires ou Stratopeda. Ne pouvant réunir les deux mers, il construisit et équipa une flotte armée tant sur l’une que sur l’autre, et s’engagea dans des entreprises agressives, navales aussi bien que militaires. Dans sa marche vers la Syria, son armée fut rencontrée à Mageddo (Hérodote dit Magdolum) par Josias, roi de Juda, qui fut tué lui-même, et si complètement battu, que Jérusalem tomba au pouvoir du conquérant, et devint tributaire de l’Égypte. Il mérite d’être remarqué que Néchao envoya le vêtement qu’il avait porté le jour de cette victoire en offrande au saint temple d’Apollon, aux Branchidæ près de Milêtos[51], — premier exemple constaté d’une donation faite par un roi égyptien à un temple grec, et preuve que des affinités helléniques commençaient à agir sur lui. — Probablement nous pouvons conclure que ses troupes comprenaient des Milésiens dans une proportion considérable.

Mais la carrière victorieuse de Néchao fut complètement arrêtée par la défaite qu’il essuya à Carchemis (ou Circesium), sur l’Euphrate, de la part de Nabuchodonosor et des Babyloniens, qui non seulement le chassèrent de la Judée et de la Syria, mais encore prirent Jérusalem et emmenèrent lé roi et les principaux Juifs en captivité[52]. De plus, Nabuchodonosor attaqua les cités phéniciennes, et le siège de Tyr seul lui coûta de pénibles efforts pendant treize ans. Après cette longue et courageuse résistance, les Tyriens furent forcés de se soumettre et subirent le même sort que les Juifs. Leurs princes et leurs chefs captifs furent traînés dans le territoire babylonien, et les cités phéniciennes furent comptées parmi les tributaires de Nabuchodonosor. C’est dans cet État qu’ils semblent être restés, jusqu’à la destruction de Babylone par Cyrus : car nous trouvons dans ces extraits (malheureusement très courts), que Josèphe a conservés en les empruntant des annales tyriennes, que pendant cet intervalle il y avait des disputes et des irrégularités dans le gouvernement de Tyr[53], — des juges étant pour un temps substitués aux rois ; tandis que Merbal et Hirom, deux princes de la ligne royale tyrienne, détenus captifs en Babylonia, furent envoyés successivement sur la demande spéciale des Tyriens, et régnèrent à Tyr, le premier pendant quatre ans, le second pendant vingt, jusqu’à la conquête de Babylone par Cyrus. Le roi égyptien Apriès, en effet, fils de Psammis et petit-fils de Néchao, attaqua Sidon et Tyr par terre et par mer, mais vraisemblablement sans aucun résultat[54]. Aussitôt que Cyrus eût conquis Babylone, ils se soumirent[55] volontiers et spontanément à l’empire perse, ce qui fit qu’on accorda probablement aux Tyriens captifs la permission de retourner dans leur patrie, comme on l’avait accordée aux Juifs captifs.

Néchao, en Égypte, eut pour successeur son fils Psammis, qui, à son tour, après un règne de six ans, fut remplacé par son fils Apriès. Hérodote parle en termes généraux très flatteurs de la puissance et de la prospérité de ce dernier prince ; bien que le petit nombre des particularités qu’il raconte soit d’un caractère opposé. Ce ne fut qu’après vingt-cinq ans de règne qu’Apriès entreprit cette expédition contre les colonies grecques en Libye, — Kyrênê et Barka, — expédition qui causa sa ruine. — Les tribus libyennes indigènes voisines de ces cités Il. : ayant envoyé des députés pour se rendre à lui et demander son aide contre les colons grecs, Apriès leur expédia une armée considérable composée d’Égyptiens indigènes ; qui (ainsi que nous l’avons mentionné plus haut) stationnait sur la frontière nord-ouest de l’Égypte, et qui par conséquent était plus à portée de marcher contre Kyrênê. Les citoyens kyrénéens s’avancèrent pour s’opposer aux Égyptiens, et- il s’ensuivit une bataille dans laquelle ces derniers furent complètement défaits avec une perte sérieuse. On affirme qu’ils furent mis en désordre parce qu’ils manquaient d’une connaissance pratique de la guerre grecque[56], — ce qui prouve d’une manière remarquable que les mercenaires grecs (qui alors avaient été depuis longtemps au service de Psammétichus et de ses successeurs) étaient entièrement isolés des Égyptiens indigènes.

Ce revers désastreux provoqua une mutinerie en Égypte contre Apriès, les soldats prétendant qu’il les avait engagés dans cette entreprise avec le dessein arrêté de les faire périr, afin d’assurer son empire sur le reste des Égyptiens. Les mécontents trouvèrent tant de sympathie dans la population en général, qu’Amasis, Égyptien saïtique de basse naissance, mais d’une intelligence supérieure, qu’Apriès avait envoyé pour les concilier, fut ou persuadé ou contraint de devenir leur chef, et se prépara à marcher immédiatement contre le roi à Saïs. Une soumission illimitée et respectueuse à l’autorité royale était une habitude si profondément enracinée dans l’esprit égyptien, qu’Apriès ne put croire que la résistance flat sérieuse. Il envoya un officier de considération nommé Patarbêmis, pour amener Amasis devant lui. Quand Patarbêmis revint, ne rapportant du rebelle rien de plus qu’un refus méprisant de paraître, si ce n’est à la tête d’une armée, le roi exaspéré ordonna de lui couper le nez et les oreilles. Cet acte d’atrocité causa une telle indignation parmi les Égyptiens qui l’entouraient, que la plupart d’entre eut l’abandonnèrent et se joignirent aux révoltés, qui devinrent ainsi irrésistiblement formidables sous le rapport du nombre. Il restait encore a Apriès les mercenaires étrangers, — trente mille Ioniens et Icariens, — qu’il fit venir de leurs stratopeda sur le Nil Pélusiaque à sa résidence a Saïs. Cette force, la création de son bisaïeul Psammétichus, sur laquelle sa famille comptait le plus, lui inspirait encore une confiance si entière, qu’il marcha pour attaquer l’armée, bien supérieure en nombre, commandée par Amasis à Momemphis. Bien que ses troupes se comportassent avec bravoure, la disparité du nombre, combinée avec le sentiment qui animait les insurgés, triompha de lui ; il fut défait et conduit prisonnier à Saïs, où d’abord Amasis non seulement épargna sa vie, mais encore le traita avec générosité[57]. Cependant l’antipathie des Égyptiens était si grande qu’ils forcèrent Amasis à remettre entre leurs mains son prisonnier, qu’ils étranglèrent immédiatement.

Il n’est pas difficile de reconnaître dans ces actes l’explosion d’âne haine longtemps contenue de la part de la caste militaire égyptienne à l’égard de la dynastie de Psammétichus, auquel elle devait sa dégradation relative, et qui avait introduit en Égypte ce courant d’hellénisme qu’on n’avait sans doute pas vu sans une grande répugnance. Il semblerait aussi que cette dynastie avait en elle trop peu de pur sentiment égyptien pour trouver faveur auprès des prêtres. Du moins Hérodote ne mentionne aucun édifice religieux élevé par Néchao, par Psammis ou par Apriès, bien qu’il décrive beaucoup de dépenses semblables faites par Psammétichus, — qui bâtit les magnifiques propylées au temple d’Hephæstos à Memphis[58], et une nouvelle chambre ou étable magnifique pour le bœuf sacré Apis, — et beaucoup d’autres encore faites par Amasis.

Néanmoins, bien qu’Amasis eût acquis la couronne par .cette explosion d’antipathie, il trouva les soldats étrangers réunis à son armée avantageux à un si haut point, que non seulement il les protégea, mais encore qu’il en augmenta le nombre. L’Égypte jouit sous lui d’un degré de pouvoir et de considération tel qu’elle n’en avait pas possédé de pareil auparavant et qu’elle n’en conserva pas dans la suite, — car son long règne de quarante-quatre ans (570-526 av. J.-C.) se termina précisément six mois avant la conquête du pays par les Perses. Comme il était éminemment philhellène, les marchands grecs à Naucratis, — les colons permanents aussi bien que les visiteurs passagers, — obtinrent de lui un agrandissement important de leurs privilèges. Non seulement il accorda à diverses villes grecques la permission d’élever des établissements religieux pour ceux de leurs citoyens qui visitaient la ville, il sanctionna encore la formation d’un marché ou comptoir organisé en forme, investi de privilèges commerciaux et armé d’une autorité qu’exerçaient des fonctionnaires mis à la tète et régulièrement choisis. Ce comptoir se rattachait à un vaste édifice religieux et à son enceinte, qui en étaient probablement le berceau, et qui avaient été bâtis par neuf cités grecques à frais communs : quatre d’entre elles ioniennes, — Chios, Têos, Phokæa et Klazomenæ, — quatre dôriennes, — Rhodes, Knidos, Halikarnassos et Phasêlis, — et une æolienne, — Mitylênê. Ces neuf cités entretenaient le comptoir et le temple réunis et choisissaient les magistrats qui y présidaient. Mais la destination, dans l’intérêt du commerce grec en général, semble indiquée par le titre imposant de l’Hellênion, Samos, Milêtos et Ægina avaient fondé chacune un temple séparé à Naucratis pour le culte de ceux de leurs citoyens qui y allaient ; il se rattachait probablement (comme l’Hellênion) à une protection et à des facilités accordées à des desseins commerciaux. Tandis que ces trois cités puissantes avaient établi chacune un comptoir particulier, pour garantir la marchandise et pour répondre de la conduite de leurs propres citoyens séparément, — la corporation de l’Hellênion servait à la fois de sauvegarde et de contrôle à tous les autres marchands grecs. Mais l’utilité, la célébrité et probablement le profit pécuniaire de la corporation furent tels que d’autres cités grecques réclamèrent un droit de partage, prétendant faussement avoir contribué à la fondation primitive[59].

Naucratis fut pendant longtemps le port privilégié pour le commerce grec avec l’Égypte. Aucun marchand grec n’avait la permission de livrer de marchandises dans un autre endroit, ni d’entrer dans une des bouches du Nil autre que la bouche Kanôpique. S’il était forcé de pénétrer dans l’une d’elles par la violence du mauvais temps, il était obligé de jurer que son arrivée était due à la nécessité, et de transporter ses marchandises par mer dans la bouche Kanôpique à Naucratis. Si le temps s’opposait encore à cette opération, la marchandise était placée dans des barques et transportée à Naucratis par les canaux intérieurs du Delta. Un tel monopole, qui fit de Naucratis en Égypte quelque chose de semblable à Canton en Chine et à Nangasaki au Japon, ne durait plus du temps d’Hérodote[60]. Mais le comptoir de l’Hellênion était en pleine activité et dans tout son éclat, et très probablement Hérodote lui-même, comme natif de l’une des cités fondatrices, Halikarnassos, peut avoir profité de ses avantages. A quelle époque précise Naucratis fut-elle autorisée pour la première fois à faire le commerce avec les Grecs, c’est ce que nous ne pouvons établir directement. Mais il semble qu’il y ait lieu dé croire que c’était le port auquel les marchands grecs arrivèrent en premier lieu, aussitôt que la liberté de trafiquer avec le pays leur fut accordée ; et ceci placerait la date de cette concession au moins aussi haut que la fondation de Kyrênê et le voyage de l’heureux Kôlæos, qui était en route avec une cargaison pour l’Égypte lorsque les tempêtes, le surprirent, — vers 630 av. J.-C., pendant le règne de Psammétichus. Et du temps de la poétesse Sapphô et de son frère Charaxos, il paraît évident que des Grecs avaient été pendant quelque temps établis à Naucratis[61]. Mais bien que les prédécesseurs d’Amasis eussent permis un tel établissement, on peut considérer sans doute ce, prince comme ayant donné une organisation aux comptoirs, et comme ayant mis les Grecs sur un pied meilleur de sécurité que celui sur lequel ils avaient jamais été auparavant.

Ce roi égyptien donna plusieurs autres preuves de ses bonnes dispositions à l’égard des Grecs par des donations faites à Delphes et à d’autres temples de la Grèce. Il épousa même une femme grecque de la cité de Kyrênê[62]. De plus, il était dans une alliance intime et dans des relations d’hospitalité tant avec Polykratês, despote de Samos, qu’avec Crésus, roi de Lydia[63]. Il conquit l’île de Kypros et la rendit tributaire de la couronne égyptienne. Il maintint dans un bon état sa flotte et son armée, non seulement il conserva les mercenaires étrangers, la- grande force de la dynastie qu’il avait remplacée, mais même il transporta leur camp voisin de Péluse dans la capitale Memphis, où ils servaient comme gardes particuliers d’Amasis[64]. L’Égypte jouit sous son règne d’un degré de pouvoir au dehors et de prospérité à l’intérieur (le fleuve ayant débordé avec abondance) dont le souvenir fut bien plus profondément imprimé dans les esprits par la période de désastre et d’asservissement qui suivit immédiatement sa mort. Et-ce qu’il fit faire, en architecture et en sculpture, dans les temples de Saïs[65] et de Memphis, était sur une échelle de grandeur surpassant tout ce qu’on avait vu auparavant dans la Basse-Égypte.

 

 

 



[1] Strabon, XVI, p. 766, 776,778 ; Pline, H. N., VI, 32.  Mirum dictu, ex innumeris populis pars æqua in commerciis aut latrociniis degunt ; in universum gentes ditissimæ, ut apud quas maximæ opes Romanorum Parthorumque subsistant — vendentibus quæ a mari aut sylvis capiunt, nihil invicem redimentibus.

La dernière partie de ce passage de Pline présente une énonciation assez claire, bien que par induction seulement, de ce qui, en économie politique, a été appelé la théorie mercantile.

[2] Pour en citer un seul exemple Hérodote mentionne une opinion qui lui fut avancée par le γραμματιστής (contrôleur) de la propriété d’Athênê à Saïs, à savoir que les sources du Nil étaient à une profondeur incommensurable dans le sein de la terre, entre Syênê et Éléphantine et que Psammétichus avait essayé en vain de les sonder au moyen d’une corde de bien des milliers de toises de longueur (II, 28). En mentionnant ce conte (méritant parfaitement an moins d’être raconté, puisqu’il venait d’une personne occupant une position considérable dans le pays), Hérodote dit expressément : Ce contrôleur me semblait plaisanter seulement, bien qu’il déclarât être exactement renseigné. Or Strabon, (XVII, p. 819), en faisant allusion à cette histoire, la présente précisément comme si Hérodote l’avançait comme un fait.

On pourrait citer beaucoup d’autres exemples, tant chez les écrivains anciens que chez les modernes, d’une négligence ou d’une injustice semblable à l’égard de cet admirable auteur.

[3] Οί ίρέες τοΰ Νείλου, Hérodote, II, 90. L’analyse chimique démontre que l’eau du Nil eut d’une pureté remarquable. Les prêtres égyptiens supposaient aussi qu’elle avait la propriété d’engraisser. A leurs yeux, toute graisse, toute chair, ou toute excroissance superflue (telle que cheveux ou ongles) sur le corps, était impure. En conséquence, il n’était pas permis au bœuf Apis de boire dans le Nil, de peur qu’il n’engraissât, mais il avait un puits creusé spécialement pour lui (Plutarque, De Isid. et Osir., c. 5, p. 353, avec la note de Parthey, dans sa récente édition de ce traité, p. 161).

[4] Les sept bouches du Nil, si connues dans l’antiquité, ne sont pas conformes à la géographie moderne du pays ; v. Mannert, Geogr. der Gr. und R., X, 1, p. 539.

La largeur de la base du Delta, entre Péluse et Kanôpe, est exagérée par Hérodote (II, 6-9), qui la porte à 3.600 stades ; Diodore (I, 34) et Strabon donnent 1.300 stades, ce qui se rapproche de la vérité, bien que son texte dans divers passages ne soit pas uniforme sur ce point et ait besoin d’être corrigé. V. une note de Grosskurd, ad Strabon, II, p. 64 (note 3, p. 101), et XVII, p. 186 (note 9, p. 332). Pline donne la distance à 170 milles (soit 273 kilomètres 580 mètres) (H. N., V. 9).

[5] Hérodote, I, 93.

On apprit à Hérodote que les canaux en Égypte avaient été creusés par le travail de cette armée de prisonniers que Sésostris victorieux ramena avec lui de ses conquêtes (II, 108). Les canaux en Égypte servaient en partie à établir une communication entre les différentes cités, en partie à fournir constamment de l’eau aux villes qui n’étaient pas immédiatement sur le Nil : Ce vaste fleuve travaillant sans cesse (pour employer le langage d’Hérodote, II, 11), épargnait aux Égyptiens tout le travail d’irrigation qu’avait à faire le cultivateur assyrien (II, 14).

La Basse-Égypte, telle qu’Hérodote la vit, quoique étant une plaine continue, ne convenait ni aux chevaux ni aux chars, à cause du nombre de canaux qui se croisaient (II, 108). Mais la Basse-Égypte, telle que la vit Volney, était une des contrées du monde les plus propres à l’action de la cavalerie, de sorte qu’il déclare que la population indigène du pays n’a aucune chance de lutter contre les Mamelouks (Volney, Travels in Egypt and Syria, vol. I, c. 12, sect. 2, p. 199). La contrée est revenue à l’état où elle était avant la construction des canaux, — une des nombreuses et frappantes explications de la différence qui existait entre l’Égypte que visite un voyageur moderne et celle qu’Hérodote et même Strabon virent (Strabon, XVII, p. 788).

En considérant l’époque reculée d’Hérodote, je trouve très remarquables ses observations sur le caractère géologique de l’Égypte comme dépôt de la vase accumulée par le Nil (II, 8-14). N’ayant point de nombre fixe d’années compris dans sa croyance religieuse comme mesure de l’existence passée de la terre, il reporte son esprit sans difficulté à ce qui a pu être effectué par ce fleuve dans 10.000 ou 20.000 ans, ou dans tout l’espace de temps écoulé avant ma naissance (II, 11). C’est ainsi qu’Anaxagore (Fragm., p. 179, Schaub.) avait des idées justes sur les causes de la crue du Nil, bien qu’Hérodote ne partageât pas ses vues.

Au sujet du lac de Mœris, voir une note un peu plus loin.

[6] Hérodote, II, 35.

[7] Théocrite (Idylle, XVII, 83) célèbre Ptolémée Philadelphe, roi d’Égypte comme régnant sur trente-trois mille trois cent trente-trois cités : la manière dont il arrange ces chiffres en trois vers hexamètres a quelque chose d’ingénieux. Les prêtres, en décrivant à Hérodote la prospérité sans égale dont, selon eux, l’Égypte avait joui sous Amasis, le dernier roi avant la conquête des Perses, disaient qu’il y avait alors vingt mille cités dans le pays (II, 177). Diodore nous dit que dix-huit mille villes différentes et villages considérables étaient enregistrés dans les άναγραφαί égyptiennes (I, 31) pour les temps anciens, mais qu’on en comptait trente mille sous les Ptolémées.

[8] Relativement aux monuments de l’ancien art égyptien, V. le sommaire de O. Müller, Archaeologie der Kunst, sect. 215-233, et un exposé et une appréciation encore meilleurs qu’en a faits Carl Schnaase, Geschichte der Bildenden Künste bey den Alten, Düsseldorf, 1843, vol. I, liv. II, c. 1 et 2.

Quant à la crédibilité et à la valeur de l’histoire égyptienne antérieure à Psammétichus, il y a maintes excellentes remarques de M. Kenrick dans la préface de son ouvrage, The Egypt of Herodotus (le second livre d’Hérodote, avec notes). Sur les découvertes récentes tirées des hiéroglyphes, il dit : Nous savons que c’était la coutume des rois égyptiens de graver sur lès temples et sur les obélisques qu’ils élevaient leurs propres noms ou des hiéroglyphes distinctifs ; mais il n’est pas d’exemple eh ces noms tels que les lisent les déchiffreurs modernes d’hiéroglyphes sur des monuments qui, dit-on, furent érigés par des rois avant Psammétichus, correspondent avec les noms donnés par Hérodote (Préface, p. 44). De plus il ajoute dans une note : On a trouvé à Thêbes un nom qu’on a lu Mena d’après le système phonétique, et M. Wilkinson suppose que c’est Ménès. II est à remarquer, cependant, que les noms qui suivent ne sont pas écrits d’après les procédés phonétiques, de sorte qu’il est probable qu’il ne doit pas être lu Mena. En outre, le carton-elle qui suit immédiatement, est celui d’un roi de la dix-huitième dynastie, de sorte qu’en tout cas, il ne peut avoir été gravé que bien des siècles après l’époque supposée de Ménès ; et la présence de ce nom ne décide pas plus la question d’une existence historique que celle de Cécrops dans la Chronique de rares.

[9] Heeren, Ideen über den Verkehr der Alten Welt, part. II, 1, p. 403. Il se peut, cependant, que l’opinion donnée par Parthey (De Philis Insulâ, p. 100, Berlin, 1830) soit juste.

Actuellement, Syênê et sa cataracte marquent la limite de deux peuples et de deux langues, — les Égyptiens et la langue arabe au nord, les Nubiens et la langue berbère au sud (Parthey, ibid.).

[10] Cf. Hérodote, II, 80-32 ; 111, 19-25 ; Strabon, XVI, p. 818. Hérodote donne la description de leur armure et de leur extérieur, en parlant d’eux comme faisant partie de l’armée de Xerxès (VII, 69) ; ils peignaient leurs corps ; cf. Pline, H. N., XXXIII, 36. La teneur de ses renseignements peut faire conjecturer combien l’Éthiopie était peu visitée de son temps : suivant Diodore (I, 37), aucun Grec ne la visita avant l’expédition de Ptolémée Philadelphe. Diodore cependant est inexact en disant qu’aucun Grec n’était jamais allé au sud aussi loin que la frontière de l’Égypte ; certainement Hérodote visita Éléphantine, probablement d’autres Grecs aussi.

Les renseignements relatifs à l’état théocratique de Méroé et à sa civilisation supérieure viennent de Diodore (III, 2, 5, 7), de Strabon (XVII, p. 822) et de Pline (H. N., VI, 29-33), bien après Hérodote. Diodore ne semble pas avoir eu avant lui d’auteurs plus anciens qui l’aient renseigné (sur l’Éthiopie) qu’Agatharchidês et Artemidôros, tous deux dans le second siècle avant J.-C. (Diodore, III, 10).

[11] Wesseling ad Diodor., III, 3.

[12] Hérodote, II, 37. Il est étonné de la ténacité de leur mémoire ; quelques-uns d’entre eux avaient plus d’histoires à dire que personne qu’il eût jamais vu (II, 77-109 ; Diodore, I, 73).

Le mot prêtre drome à un lecteur moderne une idée bien différente de celle des ίερεϊς égyptiens, qui ne constituaient pas une profession, mais un ordre, comprenant maintes occupations et maintes professions. — Josèphe le Juif était également un ίερεύς κατά γένος (cont. Apion., c. 3). C’est ainsi que les Brahmanes dans l’Inde anglaise sont aussi un ordre.

[13] Diodore (I, 70-73) donne une description très soignée de la rigueur monastique avec laquelle les devoirs journaliers du roi égyptien étaient mesurés par les prêtres ; cf. Plutarque, De Isid. et Osirid., p. 353, qui s’en réfère à Hécatée (probablement Hécatée d’Abdêra) et Eudoxe. Les prêtres représentaient que Psammétichus fut le premier roi égyptien qui détruisit la règle sacerdotale limitant la ration de vin destinée au roi ; cf. Strabon, XVII, p.790.

Les rois éthiopiens à Méroé furent tenus, dit-on, dans une tutelle semblable par l’ordre sacerdotal, jusqu’au moment où un roi nommé Ergamenês, pendant le règne de Ptolémée Philadelphe en Égypte, s’émancipa et mit le grand prêtre à mort (Diodore, III, 6).

[14] Hérodote, II, 82, 83.

[15] Hérodote, II, 143.

[16] Hérodote, II, 113.

[17] Hérodote, II, 30.

[18] Hérodote, I, 165, 166 ; Diodore, I, 73.

[19] Diodore, I, 73.

[20] Outre cette redevance ou taxe foncière générale reçue par les rois égyptiens, il semble qu’il y avait aussi des terres spéciales de la Couronne. Strabon mentionne une île du Nil (dans la Thêbaïs) célébrée pour l’excellence extraordinaire de ses dattiers ; cette île tout entière appartenait aux rois, sans qu’elle eût d’autre propriétaire : elle donnait un revenu considérable, et passa entre les mains du gouvernement romain du temps de Strabon (XVII, p. 818).

[21] Hérodote, II, 30-141.

[22] Hérodote, I, 164.

[23] Diodore, I, 74. Au sujet des castes égyptiennes en général, V. Heeren, Ideen ueber den Verkehr der Alten Welt, part. II, 2, p. 572-595.

[24] V. la citation des Travels in Egypt de Maillet, dans Heeren, Ideen, p. 590 ; et Volney’s Travers, vol. I, c. 6, p. 77.

L’expression d’Hérodote — οί περί τήν σπειρομένην Αίγυπτον οίκέουσι - indique que la position du sol employé comme pâturage n’était pas peu considérable.

Les habitants des terres marécageuses étaient la partie la plus guerrière de la population (Thucydide, I, 110).

[25] Hérodote, II, 59, 60.

[26] Hérodote, II, 35 ; Sophocle, Œdipe Col., 332 : où le passage que cite le Scholiaste, en l’empruntant de Nymphodôros, est un remarquable exemple de l’habitude qu’avaient des Grecs ingénieux de représenter toutes les coutumes qu’ils croyaient dignes d’attention comme étant émanées du dessein de quelque grand souverain : ici Nymphodôros introduit Sésostris comme l’auteur de la coutume en question, établie dans la pensée de rendre les Égyptiens efféminés.

[27] Le procédé d’embaumement est minutieusement décrit (Hérodote, II, 85-90) ; le mot qu’il emploie pour l’exprimer est le même pour la viande et le poisson salés — ταρίχευσις : cf. Strabon, NVI, p. 764.

Exactitude parfaite d’exécution, habileté à travailler la pierre la plus dure et obéissance constante à certaines règles de proportion, tels sont les caractères généraux de la sculpture égyptienne. On voit encore dans leurs carrières, des obélisques non séparés du rocher, mais ayant trois de leurs côtés déjà ornés d’hiéroglyphes ; tant ils étaient certains de couper le quatrième avec précision (Schnaase, Gesch. der Bild. Künste, I, p. 428).

Tous les nomes d’Égypte, cependant, ne s’accordaient pas dans leurs sentiments à l’égard des animaux ; on adorait dans quelques nomes des animaux particuliers, qui, dans d’autres, étaient des objets moine d’antipathie, spécialement le crocodile (Hérodote, II, 69 ; Strabon, XVII, p. 817 ; V. particulièrement la quinzième satire de Juvénal).

[28] Hérodote, II, 65-72 ; Diodore, I, 83-90 ; Plutarque, Isid. et Osir., p. 380.

Hasselquist reconnaissait tous les oiseaux gravés, sur l’obélisque près de Matarea (Héliopolis) (Travels in Egypt., p. 99).

[29] Hérodote, II, 82, 83 ; III, 1, 129. Un des points de distinction entre les Égyptiens et les Babyloniens était que ces derniers n’avaient ni chirurgiens ni ίατροί ; ils amenaient le malade dans la place du marché pour profiter de la sympathie et des avis des passants (Hérodote, I, 197).

[30] Hérodote, II, 141.

[31] Hérodote, III, 177.

[32] Hérodote, II, 158. Lire le récit de la fondation de Saint-Pétersbourg par Pierre le Grand : Au milieu de ces réformes, grandes et petites, qui faisaient les amusements du czar, et de la guerre terrible qui l’occupait contre Charles XII, il jeta les fondements de l’importante ville et du port de Pétersbourg, en 1714, dans un marais où il n’y avait pas une cabane. Pierre travailla de ses mains à la première maison ; rien ne le rebuta : des ouvriers furent forcés de venir sur ce bord de la mer Baltique, des frontières d’Astrakhan, des bords de la mer Noire et de la mer Caspienne. Il périt plus de cent mille hommes dans les travaux qu’il fallut faire et dans les fatigues et la disette qu’on essuya ; mais enfin la ville existe. (Voltaire, anecdotes sur Pierre le Grand, dans ses Œuvres complètes, éd. Paris, 1825, tom. XXXI, p. 491).

[33] Hérodote. II, 124-129. Diodore, I, 63, 641.

Diodore fait ensuite allusion à quelques-uns des récits contradictoires relatifs à la date des pyramides et aux noms de leurs constructeurs Cet aveu du manque complet de renseignements dignes de loi au sujet des édifices les plus remarquables de la Basse-Égypte ferme un contraste frappant avec le renseignement que Diodore avait donné (c. 44), à savoir que les prêtres possédaient des registres, transmis continuellement de règne en règne, relativement à 470 rois égyptiens.

[34] Il parait que le lac de Mœris est, du moins en grande partie, un réservoir naturel, bien qu’amélioré par l’art pour les desseins qu’on avait en vue, et rattaché au fleuve par un canal artificiel, des écluses, etc. (Kenrick, ad Hérodot., II, 149.)

Le lac existe encore ; sa grandeur a diminué, il a environ 60 milles (= 96 kil. 500 m.) de circonférence ; mais la communication avec le Nil n’existe plus. Hérodote donne la circonférence comme étant de 3.600 stades = entre 400 et 450 milles (= 643 kil. 600 m. et 724 kil. 650 m.).

J’incline à croire qu’il y avait plus de main-d’œuvre que ne le supposa M. Kenrick, bien que sans doute le réceptacle fût naturel.

[35] Hérodote, II, 38-46, 65-72 ; III, 27-30 ; Diodore, I, 83-90.

Il est surprenant de trouver Pindare introduisant dans une de ses odes une mention nullement voilée des monstrueuses circonstances rattachées au culte de la chèvre dans le nome mendésien (Pindare, Fragm. Inc. 179, éd. Bergk). Pindare avait insisté aussi, dans un de ses Prosodia, sur le mythe des dieux s’étant déguisés en animaux, quand ils cherchaient à échapper à Typhon ; ce qui était un des contes produits comme explication de la consécration d’animaux en Égypte : V. Pindare, Fragm. Inc., p. 61, éd. Bergk ; Porphyre, De Abstinent., III, p. 251, éd. Rhoer.

[36] Hérodote, II, 65. Diodore n’éprouve pas la même répugnance à mentionner ces άπόρρητα (I, 86).

[37] Diodore, I, 86, 87 ; Plutarque, De Isid. et Osirid., p. 377, sqq.

[38] Sur cet ancien commerce entre l’Égypte, la Phénicie et la Palestine, antérieur à toute relation avec les Grecs, V. Josèphe, cont. Apion. I, 12.

[39] Hérodote signale l’importation considérable de vin en Égypte qui se faisait de son temps, de toute la Grèce comme de la Phénicie, aussi bien que l’emploi des vases de terre dans lesquels on l’avait apporté et dont on se servait ensuite pour transporter l’eau dans les voyages de retour à travers le désert (III, 6).

Dans des temps plus récents, Alexandrie était fournie de vin surtout par Laodikeia, en Syria, près de l’embouchure l’Oronte (Strabon, XVI, p. 751).

[40] Hérodote, II, 147-154.

[41] V. les différences exposées et examinées dans Bœckh, Manetho und die Hundstern Periode, p. 326-336.

[42] Hérodote, II, 149-152. Ce récit d’Hérodote, bien que peu satisfaisant considéré d’un point de vue historique, porte des marques évidentes prouvant que c’était le conte véritable qu’il entendit des prêtres d’Hephætos. Diodore fait un récit plus historiquement plausible, mais il n’avait pas bien pu avoir d’autorités positives pour cette période, et il nous donne vraisemblablement les idées d’auteurs grecs du temps des Ptolémées. Psammétichus (nous dit-il), comme l’un des douze rois, régnait à Saïs et dans la partie du Delta avoisinante : il ouvrit un commerce, inconnu antérieurement en Égypte, avec des Grecs et des Phéniciens, et qui fut si profitable, que ses onze collègues devinrent jaloux de ses richesses et se réunirent pour l’attaquer. Il leva une armée de mercenaires étrangers et défit ses collègues (Diodore, I, 66, 67). Polyen donne une histoire différente au sujet de Psammétichus et des mercenaires kariens (VII, 3).

[43] Hérodote, II, 154.

[44] Strabon, XVII, p. 801.

Je ne comprends pas ce que signifie l’allusion à Kyaxarês ou à Inaros, dans ce passage. Nous ne savons pas qu’il ait existé des relations soit entre Kyaxarês et Psammétichus, soit entre Kyaxarês et les Milésiens ; de plus, si par κατά Κυαξάρη on doit entendre du temps de Kyaxarês, comme le rendent les traducteurs, nous avons dans une succession immédiate έπί Ψαμμητίκου — κατά Κυαξάρη, avec le même sens, ce qui (pour ne dire que cela) est une phrase bien maladroite. Les mots ούτος δέ τών Μήδων paraissent avec quelque vraisemblance être un commentaire ajouté par quelque ancien lecteur de Strabon, qui ne pouvait comprendre pourquoi Kyaxarês était mentionné ici, et qui signalait son embarras dans des mots qui, plus tard, se sont glissés dans le texte. Et puis Inaros appartient à la période qui sépare la guerre des Perses de celle du Péloponnèse ; du moins nous ne connaissons point d’autre personne de ce nom que le chef de la révolte égyptienne contre la Perse (Thucydide, I, 114), dont il est parlé comme d’un Libyen, fils de Psammétichus. En conséquence, la mention de Kyaxarês parait ici sans signification, tandis que celle d’Inaros est un anachronisme : il est possible que l’histoire rapportant que les Milésiens fondèrent Naucratis après avoir défait Inaros dans une bataille navale, soit provenue de l’étymologie du nom Naucratis, dans l’esprit de quelqu’un qui trouva Inaros le fils de Psammétichus mentionné deux siècles plus tard, et qui identifia les deux Psammétichus l’un avec l’autre.

Le renseignement de Strabon a été copié par Étienne de Byzance, v. Ναύκρατις. Eusèbe aussi (Chron., I, p. 168) déclare les Milésiens fondateurs de Naucratis, mais il place l’événement en 753 avant J.-C., pendant ce qu’il appelle la thalassocratie milésienne : V. M. Fynes Clinton ad ann. 732 avant J.-C. dans les Fasti Hellenici.

[45] Hérodote, II, 166.

[46] Hérodote, II, 30 ; Diodore, I, 67.

[47] Hérodote, II, 161.

[48] Hérodote, I, 105 ; II, 157.

[49] La chronologie des rois égyptiens de Psammétichus à Amasis est donnée en quelques points d’une manière différente par Hérodote et par Manéthon

SELON HÉRODOTE :

Psammétichus régna 54 ans ; Néchao, 16 ; Psammis, 6 ; Apriès, 25 ; Amasis, 44.

SELON MANÉTHON ap. AFRICAN :

Psammétichus régna 54 ans ; Néchao II, 6 ; Psammathis, 6 ; Uaphris, 19 ; Amosis, 44.

Diodore donne 22 ans pour Apriès et 6 ans pour Amasis (I, 68).

Or, la fin du règne d’Amasis est fixée à 526 avant J.-C., et par conséquent le commencement de son règne (selon Manéthon et Hérodote) date de 570 ou 569 avant J.-C. Suivant la chronologie de l’Ancien Testament, les batailles de Mageddo et de Carchémis, livrées par Néchao, tombent en 609-605 avant J.-C. environ, et ceci coïncide avec le règne de Néchao tel que le date Hérodote, et non tel que le date Manéthon. D’autre part, il parait, d’après la preuve de, certaines inscriptions égyptiennes récemment découvertes, que l’intervalle réel depuis le commencement du règne de Néchao jusqu’à la fin de celui d’Uaphris n’est que de quarante ans, et non de cinquante-sept, comme l’établiraient les dates d’Hérodote (Bœckh, Manetho und die Hundsternperiode, p. 341-348), qui placeraient l’avènement de Néchao en 610 ou 609 avant J.-C.

Bœckh discute avec quelque étendue cette différence de dates, et est disposé à supposer que Néchao régna neuf ou dix ans conjointement avec son père, et qu’Hérodote a compté ces neuf ou dix ans deux fois, une fois dans le règne de Psammétichus, une fois dans celui de Néchao. Certainement Psammétichus ne peut guère avoir été très jeune quand son règne commença, et s’il régna cinquante-quatre ans, il doit avoir atteint un âge extrêmement avancé, et peut avoir été aidé d’une manière très distinguée par son fils. En conséquence, adoptant les suppositions que les dix dernières années du règne de Psammétichus peuvent être comptées tant pour lui que pour Néchao, — que pour Néchao séparément on ne doit compter que six ans, — et que le nombre d’années depuis la commencement du règne séparé de Néchao jusqu’à la fin d’Uaphris est de quarante, — Bœckh place le commencement de Psammétichus en 654 avant et non en 670 avant J.-C., comme l’établiraient les données d’Hérodote (ibid. p. 342-350). M. Clinton, Fast. Hellen., 616 avant J.-C., suit Hérodote.

[50] Hérodote, II, 158. Relativement au canal de Néchao, v. l’explication de M. Henrick sur ce chapitre d’Hérodote. De Bubastis à Suez, sa longueur était d’environ quatre-vingt-dix milles (144 kilomètres 800 mètres).

[51] Hérodote, II, 159. Diodore ne fait pas mention de Néchao.

Le récit d’Hérodote coïncide eu général avec l’histoire de l’Ancien Testament au sujet du Pharaon Necho et de Josias. La grande ville de Syria, qu’il appelle Κάδυτις, semble être Jérusalem, bien que Wesseling (ad. Herod., III, 5) et d’autres habiles critiques contestent l’identité. V. Volney, Recherches sur l’Hist. ancienne, vol. II, c. 13, p. 239 : Les Arabes ont conservé l’habitude d’appeler Jérusalem la Sainte par excellence, et Quods. Sans doute les Chaldéens et les Syriens lui donnèrent le même nom, qui dans leur dialecte est Qadouta, dont Hérodote rend bien l’orthographe quand il écrit Κάδυτις.

[52] Jérémie, 46, 2, 2e liv. des Rois, XXIII et XXIV ; Josèphe, Ant. J., X, 5, 1 ; X, 6, 1.

Sur Nabuchodonosor, v. le Fragment de Bérose, ap. Joseph., cont. Apion., I, 19, 20, et Antiq. J., X, 11, 1 ; et Berosi Fragm., éd. Richter, p. 65-67.

[53] Menander ap. Josèphe, Antiq. J., IX, 14, 2. Ce siège de treize ans se termina par l’assaut, la capitulation ou la soumission de Tyr au roi chaldæen (nous ignorons lequel des trois, et Volney va au delà de l’évidence quand il dit : Les Tyriens furent emportés d’assaut par le roi de Babylone, Recherches sur l’Histoire ancienne, vol. II, c. 14, p. 250) ; le fait est complètement démontré par la mention qui vient ensuite des princes tyriens détenus captifs en Babylonie. Hengstenberg (De Rebus Tyriorum, p. 34-77) accumule une masse d’arguments, dont la plupart sont très peu concluants, pour prouver ce point, sur lequel le passage de Menander que cite Josèphe ne laisse aucun doute. Ce qui n’est pas vrai, c’est que Tyr fût détruite et désolée par Nabuchodonosor ; encore moins peut-on croire que ce roi conquit l’Égypte et la Libye, comme Mégasthène, et même Bérose quant à l’Égypte, voudraient nous le faire croire ; — l’argument de Larcher (ad Hérodot., II, 168) n’est rien moins que satisfaisant. On a fait par exagération de la défaite du roi égyptien à Carchemis, et de la perte de ses possessions étrangères en Judée et en Syria, une conquête de l’Égypte elle-même.

[54] Hérodote, II, 161. Il mentionne simplement ce que j’ai présenté dans le texte ; tandis que Diodore nous dit (I, 68) que le roi égyptien prit Sidon d’assaut, terrifia les autres villes phéniciennes qui se soumirent, et défit les Phéniciens et les Cypriens dans une grange bataille navale, en faisant un butin considérable.

Quelle autorité Diodore suivit-il ici, je l’ignore ; mais le renseignement mesuré d’Hérodote est de beaucoup le plus digne de foi.

[55] Hérodote, II, 19.

[56] Hérodote, II, 161 ; IV, 159.

[57] Hérodote, II, 162-169 ; Diodore, I, 68.

[58] Hérodote, II, 153.

[59] Hérodote, II, 78. Le peu de mots de l’historien relatifs à ces établissements grecs à Naucratis sont extrêmement importants, et nous ne pouvons que regretter qu’il ne nous en ait pas dit davantage ; il en parle au présent, d’après une connaissance personnelle.

Nous sommes amenés ici à une veine de jalousie commerciale entre les cités grecques, au sujet de laquelle nous serions heureux d’avoir de plus amples renseignements.

[60] Hérodote, II, 179.

[61] La belle courtisane thrace, Rhodôpis, fut achetée par un marchand samien nommé Xanthês, et conduite à Naucratis, afin que par elle il pût gagner de l’argent (κάτ̕ έργασίην). La spéculation fut heureuse : en effet, Charaxos, frère de Sapphô, venant à Naucratis avec une cargaison de vins, fut tellement épris de Rhodôpis, qu’il l’acheta pour une somme d’argent très considérable, et lui donna la liberté. Alors elle exerça sa profession à Naucratis pour son propre compte, et réalisa une belle fortune, dont elle consacra le dixième à une offrande votive à Delphes. Elle acquit un tel renom, que les Grecs d’Égypte lui attribuaient la construction de l’une des pyramides, — supposition sur l’absurdité de laquelle Hérodote fait de justes commentaires, mais qui prouve la grande célébrité du nom de Rhodôpis (Hérodote, II, 131).

Athénée l’appelle Dôrithê, et la distingue de Rhodôpis (XIII, p. 596 ; cf. Suidas, v. ̔Ροδωπίδος άνάθημα). Lorsque Charaxos retourna à Mitylênê, sa sœur Sapphô composa des vers, dans lesquels elle le raillait beaucoup pour cette conduite, — vers que sans doute connut Hérodote, et qui donnent à toute l’anecdote une authenticité complète.

Or, nous ne pouvons guère placer l’époque de Sapphô plus bas que 600-580 avant J.-C. (V. M. Clinton, Fasti Hellen., ad ann. 595 av. J.-C., et Ulrici, Geschichte der Griech. Lyrik, ch. 23, p. 360) ; Alcée aussi, son contemporain, avait lui-même visité l’Égypte (Alcæi Fragm. 103, éd. Bergk ; Strabon, I, p. 63). L’établissement grec à Naucratis doit donc décidément être plus ancien qu’Amasis, qui commença à régner en 570 avant J.-C., et le séjour de Rhodôpis dans cette ville doit avoir commencé avant Amasis, bien qu’Hérodote l’appelle κατ̕ Άμασιν άκμάζουσα (II, 134). Nous ne pouvons expliquer rigoureusement les paroles d’Hérodote, quand il dit que ce fut Amasis qui permit aux Grecs de résider à Naucratis (II, 178).

[62] Hérodote, II, 181.

[63] Hérodote, I, 77 ; III, 39.

[64] Hérodote, II, 182, 154.

[65] Hérodote, II, 175-177.