HISTOIRE DE LA GRÈCE

TROISIÈME VOLUME

DERNIER CHAPITRE — ÉPOPÉE GRECQUE. - POÈMES HOMÉRIQUES (suite).

 

 

Ainsi la question est encore controversée entre d’habiles critiques, et elle est probablement destinée à rester dans cet état. Car en vérité nos moyens d’information sont si limités, que personne ne peut produire d’arguments assez forts pour lutter contre des idées préconçues et contraires ; et on éprouve un sentiment pénible de défiance en lisant les expressions d’une persuasion égale et absolue avec lesquelles on a avancé les deux, conclusions opposées[1]. Nous n’avons rien qui puisse nous apprendre l’histoire de ces poèmes, si ce n’est les poèmes eux-mêmes. Non seulement nous ne possédons pas de renseignement indirect relativement à eux ou à leurs auteurs, mais nous n’avons personne qui nous dépeigne le peuple ni l’époque où ils ont pris naissance : nos connaissances relatives à la société homérique contemporaine sont recueillies exclusivement dans les compositions homériques elles-mêmes. Nous ne savons pas si d’autres poèmes, oui quels autres, les précédaient ou partageaient avec eux la faveur publique ; nous n’avons non plus rien de mieux que des conjectures pour déterminer soit les circonstances dans lesquelles ils étaient présentés aux auditeurs, soit les conditions auxquelles un barde de ce temps était tenu de satisfaire. De plus, sur tous ces points, l’époque de Thucydide[2] et de Platon ne semble pas avoir été mieux renseignée que nous ne le sommes, si ce n’est qu’ils pouvaient tirer partie des analogies des poèmes cycliques et d’autres épopées, qui dans bien des cas auraient fourni saris doute un secours précieux.

Néanmoins, il n’est point d’érudit adonné aux études classiques qui puisse se contenter, s’il n’a pas quelque opinion sur l’auteur de ces immortels poèmes. Plus les preuves que nous possédons sont défectueuses, plus il est essentiel que toutes ces preuves soient placées dans l’ordre le plus clair, et que leur rapport avec les points contestés soit distinctement compris à l’avance. Ces deux conditions semblent avoir été longtemps négligées dans tout le cours de la discussion homérique si prolongée.

Pour éclaircir le premier point : — Puisque le problème à résoudre comprend deux poèmes, le procédé naturel serait d’étudier d’abord le plus aisé des deux, puis d’appliquer les conclusions qu’on en tirerait comme moyen d’expliquer l’autre. Or l’Odyssée, à considérer son caractère d’ensemble, est incomparablement plus facile à comprendre que l’Iliade. Cependant la plupart des critiques d’Homère appliquent le microscope d’abord et dans le principe à l’Iliade.

Pour éclairer le second point : — Quelle preuve suffit pour réfuter la supposition que l’Iliade ou l’Odyssée soit un poème un dans l’origine et à dessein ? Nous la trouvons non pas simplement dans des lacunes et des contradictions particulières, quelque considérables et nombreuses qu’elles soient, mais plutôt dans la prépondérance que les preuves d’une simple réunion accidentelle ont sur les autres preuves d’un ajustement intentionnel, répandues dans tout le cours du poème. Car le poète — ou les poètes qui y ont coopéré, s’il y en a plus d’un — peut avoir voulu composer un tout harmonieux, mais avoir réalisé son intention d’une manière incomplète et laissé des fautes partielles ; ou peut-être les vers contradictoires peuvent s’être glissés par suite de la corruption du texte. Un examen de tout le poème est nécessaire pour déterminer la question ; et on n’a pas toujours non plus songé à cette nécessité.

S’il était arrivé que l’Odyssée nous eût été conservée seule, sans l’Iliade, je pense que le débat relatif à l’unité homérique ne se serait jamais élevé. Car la première est, dans mon opinion, remplie presque depuis le commencement jusqu’à la fin de marques d’un ajustement fait à dessein ; et les fautes spéciales qu’ont signalées Wolf, W. Müller et B. Tiersch[3], dans le but de réfuter une telle unité d’intention, sont si peu nombreuses et de si peu d’importance, qu’elles auraient été universellement regardées comme de simples exemples de précipitation ou d’inhabileté de la part du poète, si elles n’avaient pas été soutenues par l’artillerie beaucoup plus puissante dirigée contre l’Iliade. Ces critiques, après avoir posé leurs présomptions générales contre l’antiquité de la longue épopée, expliquent leurs principes en exposant la foule de défauts et de lacunes qui se trouvent dans l’Iliade, et puis ils pensent qu’il suffit de pouvoir montrer un petit nombre de défectuosités semblables dans l’Odyssée, comme si l’unité homérique brisée dans la première établissait naturellement une nécessité semblable par rapport à la seconde ; et leur manière de procéder, contraire à la règle posée plus haut, place le problème le plus difficile au premier plan comme moyen de solution pour le plus aisé. Nous ne pouvons guère nous étonner cependant qu’ils aient appliqué dans le principe leurs observations à l’Iliade, puisque, dans l’opinion de tous, c’est des deux poèmes le plus remarquable, le plus frappant, celui qui fait le plus d’impression, et que le caractère d’Homère est plus intimement identifié avec l’Iliade qu’avec l’Odyssée. Ceci peut servir à expliquer la marche suivie ; mais quoi qu’il en soit du mérite poétique comparatif, il n’en est pas moins vrai que, comme agrégat, l’Odyssée est plus simple et plus facilement comprise, et pour cela devrait venir la première dans l’ordre d’analyse.

Or, en considérant l’Odyssée en elle-même, les preuves d’une unité de plan ne semblent nullement équivoques et peuvent se trouver partout. On peut suivre depuis le premier livre jusqu’au vingt-troisième une structure préméditée et une concentration d’intérêt sur un seul héros principal dans des circonstances bien définies. Odysseus est toujours, soit directement, soit indirectement, maintenu devant le lecteur comme un guerrier revenant couvert de l’abondante gloire acquise à Troie, exposé à toutes sortes de maux prolongés pendant son retour vers sa patrie, à laquelle toute son âme aspire si vivement qu’il refuse même l’immortalité offerte par Kalypsô ; en outre, exposé, même après son retour, aux dommages aussi bien qu’aux insultes de la part des prétendants, qui pendant longtemps ont pillé ses biens et déshonoré sa maison ; mais enfin obtenant, `en unissant la valeur à la ruse, une vengeance signalée qui lui rend tout ce qu’il avait perdu. Tous les personnages et tous les événements dans le poème concourent au développement de ce plan principal : et l’action divine, nécessaire pour satisfaire le sentiment de l’homme homérique, est représentée par Poseidôn et Athênê, et procède dans ces deux cas de dispositions se rapportant directement à Odysseus. Pour apprécier l’unité de l’Odyssée, nous n’avons qu’à lire les objections faites contre celle de l’Iliade, surtout à propos du long intervalle de temps qu’Achille est loin non seulement de la scène, mais de la mémoire, ainsi qu’au sujet du rôle saillant et indépendant d’Ajax, de Diomêdês et d’autres héros. Jusqu’à quel point sommes-nous autorisés à induire de là l’absence d’une unité préméditée dans l’Iliade ? C’est ce que nous examinerons tout à l’heure : niais il est certain que la constitution de l’Odyssée sous ce rapport démontre partout la présence d’une telle unité. Quel que puisse être ‘l’intérêt attaché à Penelopê, à Telemachos ou à Eumæos, nous ne les détachons jamais de la personne d’Odysseus à laquelle ils sont liés. Ce n’est pas le moment de recueillir les marques nombreuses d’habile structure dispersées dans tout ce poème ; niais il peut ne pas être sans importance de faire remarquer que la catastrophe finale réalisée dans le vingt-deuxième livre, le meurtre des prétendants dans la maison même qu’ils profanaient, est Signalée distinctement et d’une manière saillante dans le premier et le second livre, promise par Tirésias dans le onzième, par Athênê dans le treizième, et par Hélène, dans le quinzième, et mûrie insensiblement par une série de préliminaires appropriés, dans le cours des huit livres qui précèdent sa venue[4]. En effet, ce qui est surtout évident, et ce qui a souvent été mentionné dans l’Odyssée, c’est le cours égal et du récit et des événements ; c’est l’absence de ces alternatives dans l’intérêt qui grandit et tombe tour à tour, ce qui est assez manifeste dans l’Iliade.

Pour combattre ces preuves d’unité, on devrait au moins produire quelques cas frappants d’incohérence ou de contradiction se présentant parfois. Mais il est remarquable combien petit est le nombre de preuves contraires que l’on peut trouver, bien que les arguments de Wolf, de W. Müller et de B. Thiersch en aient tant besoin. Ils n’ont découvert qu’un seul exemple d’un manque d’accord incontestable dans les parties, à savoir le nombre de jours occupés par l’absence de Telemachos à Pylos et à Sparte. Pour mettre ses actes en harmonie chronologique avec ceux d’Odysseus, et expliquer la première rencontre du père et du fils dans l’étable à porcs d’Eumæos, on devait néanmoins supposer qu’il avait continué à être l’hôte de Menelaos pendant trente jours, bien qu’il eût été représenté comme très pressé de partir et refusant les invitations pressantes qu’on lui faisait de prolonger son séjour. Il y a là sans aucun doute une inexactitude — c’est ainsi que Nitzsch l’appelle[5], et, je crois, justement — de la part du poète, qui n’a pas prévu et n’a pas subi, dans les temps anciens, un examen si rigoureux, inexactitude qui n’a certainement rien de surprenant : ce qu’il y a réellement d’étonnant, c’est qu’elle soit presque seule, et qu’il n’y en ait pas d’autre dans le poème.

Or c’est un des points principaux sur lesquels Mr. Muller et B. Thiersch appuient leur théorie : ils expliquent la confusion chronologique en supposant que le voyage de Telemachos à Pylos et à Sparte formait le sujet d’une épopée distincte dans l’origine (comprenant les quatre premiers livres et une partie du quinzième), et incorporée de seconde main au reste du poème. Et ils considèrent cette idée comme confirmée en outre par la double assemblée des dieux (au commencement du premier livre aussi bien que du cinquième), qu’ils traitent de répétition maladroite, qui n’aurait pu former une partie d’un dessein primitif d’un poète épique quelconque. Mais ici ils n’échappent à une petite difficulté que pour se jeter dans une autre plus grande ; car, il est impossible de comprendre comment les quatre premiers livres et une portion du quinzième ont jamais pu constituer une épopée distincte, puisque les aventurés de Telemachos n’ont de fin satisfaisante qu’au moment où elles se rencontrent avec celles de son père, quand la réunion et la reconnaissance inattendues ont lien sous le toit d’Eumæos, et qu’aucun poème épique n’a jamais pu décrire cette réunion et cette reconnaissance sans expliquer en quelque sorte comment Odysseus vint là. De plus, les deux, premiers livres de l’Odyssée posent distinctement le fondement de la catastrophe finale du poème ; ils y reportent l’attente, en traitant Telemachos comme un personnage subordonné, et son expédition comme simplement faite en vue d’un résultat ultérieur. Je ne peux pas non plus accorder à W. Müller que l’on pourrait bien supposer que l’Odyssée réelle commence par le cinquième livre. Au contraire, la mise en scène des prétendants et de l’agora d’Ithakê, qui nous est présentée au second livre, est absolument essentielle à la complète intelligence des livres postérieurs au treizième. Les prétendants sont des personnages beaucoup trop importants dans le poème pour que nous puissions admettre qu’ils soient introduits pour, la première fois d’une manière aussi simple que nous le lisons dans le seizième livre ; en effet, les allusions que font en passant Athênê (XIII, 310, 375) et Eumæos (XIV, 41, 81) aux prétendants font présupposer qu’ils sont connus du lecteur.

Enfin on peut montrer que la double discussion des dieux, au commencement du premier et du cinquième livre, et la double intervention d’Athênê, loin d’être une répétition inutile, s’accordent parfaitement et avec les véritables conditions épiques et avec l’unité du poème[6]. Car, bien que le dénouement final et l’organisation des mesures à prendre contre les prétendants dussent être accomplis par Odysseus et Telemachos réunis, cependant la marche et les aventures des deux personnages sont essentiellement distinctes, jusqu’au moment de leur rencontre dans la demeure d’Eumæos. Mais, selon les idées religieuses de l’ancienne épopée, la direction suprême d’Athênê était nécessaire au salut et au succès de tous les deux. Sa première intervention réveille et inspire le fils, sa seconde amène la délivrance du père ; elle établit un point de contact et une origine commune entre deux lignes d’aventures auxquelles la déesse prend le plus vif intérêt, mais qui sont nécessairement tenues séparées pour un temps, afin de coïncider au moment convenable.

On verra ainsi que l’agora des dieux, deux fois répétée dans l’Odyssée, en ramenant comme elle le fait à un seul et même agent divin ce double point de départ qui est essentiel au dessein du poème, s’accorde mieux avec la supposition d’une unité préméditée qu’avec celle de parties distinctes et indépendantes. Et assurément la manière dont Telemachos et Odysseus, tous deux par des voies différentes, sont amenés à se rencontrer et à se réunir dans la demeure d’Eumæos, indique non seulement une combinaison, mais encore une combinaison très habile. Il est inutile de faire remarquer le caractère si intéressant d’Eumæos, rendu utile comme point de ralliement, bien que de différentes manières et pour le père et pour le fils, outre la sympathie qu’il inspire lui-même.

Si l’Odyssée n’est pas une dans l’origine, de quelles parties indépendantes pouvons-nous imaginer qu’elle fût composée ? A cette question il est difficile de trouver une réponse satisfaisante ; car la supposition que Telemachos et ses aventures peuvent jadis avoir formé le sujet d’une épopée distincte, séparément d’Odysseus, semble ne pas s’accorder avec tout le caractère de ce jeune homme tel qu’il est dans le poème, ni avec les événements auxquels on lui fait prendre part. Nous pourrions plutôt imaginer une division des aventures d’Odysseus lui-même en deux parties, l’une contenant ses courses errantes et son retour, l’autre renfermant les mauvais traitements qu’il reçoit des prétendants et son triomphe. final. Mais, bien que l’un ou l’autre de ces deux sujets eût pu fournir un poème séparé, il est néanmoins certain que, tels qu’ils sont présentés dans l’Odyssée, le premier ne peut être séparé du second. Le simple retour d’Odysseus, tel qu’il existe maintenant dans le poème, ne satisferait personne comme conclusion finale, tant que les prétendants restent en possession de sa maison et empêchent sa réunion avec son épouse. Tout poème traitant séparément ses courses errantes et son retour aurait dû représenter sa réunion avec Penelopê et son rétablissement dans sa maison comme suivant naturellement son arrivée à Ithakê, en s’occupant peu ou point des prétendants. Mais ce serait mutiler d’une manière capitale le récit épique actuel, qui considère la présence des prétendants au logis comme une partie essentielle de la destinée du héros si malheureux, non moins que ses naufrages et ses épreuves sur mer. Par suite de la malédiction de Polyphêmos exécutée par Poseidôn, son retour (pris séparément) est destiné d’avance à être différé longtemps, à être misérable, solitaire, et à finir par la ruine de sa maison, ruine qui l’attend à son arrivée[7] ; et ainsi est posé, dans le récit même de ses courses errantes, le fondement d’une nouvelle série d’événements qui doivent lui arriver après son arrivée à Ithakê. Il n’y a pas de temps d’arrêt que l’on puisse justifier entre le moment où Odysseus part de Troie et celui où il est rendu finalement à sa maison et à son épouse. On peut, il est vrai, élargir la distance qui sépare ces deux événements en accumulant de nouveaux malheurs et de nouveaux obstacles, mais ou ne peut en considérer aucune partie séparée autrement que comme une fraction du tout. Le commencement et la fin sont ici les points fixes nécessaires à la création du poème épique, bien que les événements intermédiaires puissent être conçus comme variables, plus ou moins nombreux ; de sorte que l’on peut dire avec raison que la conception du tout précède à la fois et régit celle des parties qui le composent.

Le résultat général d’une étude de l’Odyssée peut être arrêté comme il suit : 1° Le poème, dans son état actuel, montre d’une manière non équivoque un ajustement de parties et une continuité de structure, qu’il soit l’œuvre d’un seul poète ou de plusieurs travaillant de concert ; peut-être est-il de formation secondaire, et composé d’une Odyssée préexistante de dimensions moins considérables ; mais, s’il en est ainsi, les parties de l’ensemble plus petit doivent avoir été refondues de manière à devenir des membres proportionnés au plus grand, et nous ne pouvons en aucune sorte les reconnaître. 2° Le sujet du poème non seulement ne vient pas à l’appui de la possibilité de l’hypothèse de Wolf, suais elle va même jusqu’à l’exclure. Les événements qu’il renferme, île peuvent être arrangés de manière à avoir composé plusieurs épopées antérieures et indépendantes, pour être réunis ensuite et former l’agrégat actuel. Ses auteurs ne peuvent avoir été de simples compilateurs de matériaux préexistants, tels que Pisistrate et ses amis ; ils doivent avoir été poètes, et capables de transformer le sujet tel qu’ils le trouvaient en un ouvrage nouveau et agrandi par leur travail personnel. L’époque où ce long poème, de tant de milliers de vers, fut changé en un agrégat continu, ne peut pas non plus être séparée de l’ancien temps créateur et inspiré de l’épopée grecque.

En arrivant à de telles conclusions par les preuves intrinsèques de l’Odyssée[8], nous pouvons, par analogie, les appliquer à l’Iliade. Nous apprenons ainsi quelque chose touchant le caractère et les qualités de cet âge reculé qui n’a pas laissé d’autres souvenirs que ces deus poèmes. De longues épopées continues (font remarquer ceux qui soutiennent les idées de Wolf), présentant une structure, conforme aux règles de l’art, sont incompatibles avec les qualités d’une époque grossière et qui n’écrit pas. De telles épopées (pouvons-nous répondre) ne sont pas incompatibles avec l’époque primitive des Grecs, et l’Odyssée en est une preuve ; cal, dans ce poème, la production de l’ensemble et la composition des parties doivent avoir été simultanées. L’analogie que présente l’Odyssée nous permet de repousser cette idée préconçue, avec laquelle beaucoup d’ingénieux critiques commencent l’étude de l’Iliade, et qui les amène à expliquer toutes les incohérences de la dernière en la brisant eu unités plus petites, comme si de courtes épopées étaient les seules manifestations du pouvoir poétique que l’époque admit. On ne devrait pas balancer à reconnaître un dessein dominant et une unité préméditée de parties, en tant que les parties elles-mêmes indiquent une telle conclusion.

Que l’Iliade ne soit pas aussi essentiellement une que l’Odyssée, c’est ce que tout le monde accorde. Elle renferme un beaucoup plus grand nombre d’événements et, ce qui est plus important encore, un plus grand nombre de personnages saillants ; le titre très indéterminé qu’elle porte, comparé avec le caractère spécial du nom Odyssée, marque tout de suite la différence. Les parties se détachent du tout d’une manière plus apparente et souffrent plus facilement qu’on les sente et qu’on les apprécie en récits détachés. Nous pouvons ajouter aussi qu’elle est d’une exécution plus inégale que l’Odyssée, souvent elle s’élève à un beaucoup plus haut degré de grandeur, mais aussi parfois elle est plus humble ; le récit n’émeut pas toujours sans interruption ; clés incidents surviennent sans motif plausible, et nous ne pouvons pas non plus fermer les yeux à des preuves d’incohérence et de contradiction.

Jusqu’à un certain point l’Iliade donne lieu. à toutes ces remarques, bien que Wolf et Wilhelm Müller, et surtout Lachmann, exagèrent beaucoup le cas. Et de là est née l’hypothèse qui traite les parties dans leur état primitif comme des poèmes entiers, séparés, indépendants’ les uns des antres, sans liens entre eux, et ramenés à l’unité seulement par la pensée ultérieure d’une époque suivante, et qui quelquefois même regarde ces mêmes poèmes non plus comme entiers, mais comme des agrégats formés de fragments encore plus petits, courtes épopées résultant de la réunion de chants plus courts encore. Or ces raisonnements n’ont quelque plausibilité qu’autant que l’on considère les différences comme le cas le plus général. Mais, en réalité, il n’en est pas ainsi ; car il n’est pas moins vrai qu’il y a des parties considérables de l’Iliade qui présentent des preuves positives et incontestables de cohérence comme antécédents et comme conséquents, bien que nous soyons parfois embarrassés par des contradictions de détail. S’occuper de ces dernières est une portion des devoirs d’un critique. Mais il ne doit pas considérer l’Iliade comme si la contradiction régnait partout d’un bout à l’autre de ses parties ; car on peut distinguer dans plus de la moitié du poème de la cohérence entre les parties, un ordre symétrique dans leur succession.

Or la théorie de Wolf explique les lacunes et les contradictions dans tout le cours du récit, mais elle n’explique rien de plus. Si (comme le pense Lachmann) l’Iliade consistait primitivement en seize chants ou petits poèmes épiques indépendants  — les seize chants de Lachmann ne vont que jusqu’au XXIIe livre, ou jusqu’à la mort d’Hectôr, et deux autres chants auraient été admis pour le XXIIIe et le XXIVe livre —, non seulement composés par différents auteurs, mais par chacun d’eux[9] sans aucune intention de les réunir avec le reste, nous n’avons alors aucun droit d’attendre une continuité intrinsèque quelconque entre eux, et toute cette continuité que nous y trouvons aujourd’hui doit être d’origine étrangère. Où devons-nous chercher cette origine ? Lachmann suit Wolf en attribuant tout le travail de construction à Pisistrate et à ses associés, à une époque où l’on admet qu’était éteinte la faculté épique créatrice. Mais, d’après cette supposition, Pisistrate (ou ses associés) a dû faire beaucoup plus que d’omettre, de transposer et d’interpoler çà et là ; il a dû presque aller jusqu’à récrire le poème entier. Un grand ponte aurait pu refondre des chants séparés préexistants pour en faire un seul ensemble compréhensif, mais ale simples arrangeurs ou compilateurs n’auraient pas été capables d’accomplir cette tâche ; et nous restons ainsi sans aucun moyen d’expliquer ce degré de continuité et de cohérence qui se trouve dans une portion si considérable de l’Iliade, bien qu’elle n’existe pas dans le tout. L’idée flue le poème tel que nous le lisons est formé de parcelles qui, dans l’origine, n’étaient pas destinées aux, places qu’elles Occupent actuellement, nous jette dans de nouvelles et inextricables difficultés, quand nous cherchons à éclaircir soit le mode de leur réunion, soit le degré d’unité qui y existe[10].

Welcker, Lange et Nitzsch[11] considèrent les poèmes homériques comme représentant un second pas en avant dans la marche de la poésie populaire. D’abord vient l’âge de chants narratifs de peu d’étendue ; puis, quand ils se sont multipliés, s’élèvent des esprits habiles à construire qui refondent un grand nombre de ces chants et les réunissent en un agrégat plus considérable conçu sur quelque plan qui leur est personnel. L’âge de l’épos est suivi par celui de l’épopée ; ce sont de courtes effusions spontanées préparant la voie au génie architectonique du poète et lui fournissant des matériaux. Les auteurs mentionnés ci-dessus supposent en outre que l’épopée antérieure à Homère renfermait une grande quantité de ces chants plus petits, fait qui n’admet pas de preuve, mais qui semble appuyé par quelques passages d’Homère, et qui, en lui-même, n’a rien d’improbable. Mais en passant de tels chants, tout nombreux qu’on suppose qu’ils’ aient été, à un poème bien combiné et continu, on arrive, dans l’histoire intellectuelle de la nation, à une époque qui implique des qualités d’esprit d’un ordre plus élevé que celles dont dépendent les chants eux-mêmes. On ne doit pas non plus croire que les matériaux passent sans altération de leur état primitif d’isolement à leur second état de combinaison. Ils doivent nécessairement être refondus et subir un travail d’agencement qui est le génie même du poète qui les organise ; nous ne pouvons pas noix plus espérer, en les connaissant seulement tels qu’ils existent dans la seconde phase, deviner jamais ce qu’ils étaient dans la première. Telle est, à mon avis, la juste conception de l’époque homérique, un esprit poétique propre à organiser, conservant encore cette fraîcheur d’observation et cette vivacité de détails qui constituent le charme de la ballade.

On ne gagne rien en étudiant l’Iliade comme un amas de fragments jadis indépendants les uns des autres ; on ne peut démontrer qu’aucune partie du poème ait jamais été ainsi, et la supposition amène des difficultés plus grandes que celles qu’elle écarte. Mais il n’est pas nécessaire d’affirmer que le poème entier, tel que nous le lisons aujourd’hui, appartenait au plan primitif et préconçu[12]. Sous ce rapport, l’Iliade produit sur mon esprit une impression tout autre que l’Odyssée. Dans ce dernier poème, les caractères et les incidents sont moins nombreux, et le plan entier paraît être d’un seul jet, depuis le commencement jusqu’à la mort des prétendants : aucune des parties lie semble avoir été composée séparément et insérée par voie d’addition dans un poème plus petit existant antérieurement. Mais l’Iliade, au contraire, offre l’apparence d’un édifice construit sur un plan comparativement resserré et agrandi postérieurement par des additions successives.

Le premier livre avec le huitième, et les livres à partir du onzième jusqu’au vingt-deuxième inclusivement, semblent former la première organisation du poème, proprement alors une Achillêis ; le vingt-troisième et le vingt-quatrième livre sont peut-être des additions faites au bout de ce poème primitif, et qui n’en font rien de plus qu’une Achillêis agrandie. Mais les livres à partir du second jusqu’au septième inclusivement, avec le dixième, sont d’un caractère plus large et plus compréhensif, et transforment l’Achillêis en une Iliade[13]. Le frontispice primitif, sur lequel sont inscrits la colère d’Achille et ses conséquences directes, reste encore après qu’il a cessé de s’appliquer à tout le poème. Toutefois les parties ajoutées ne sont pas nécessairement inférieures en mérite au poème original : il s’en faut tellement, que dans leur nombre se trouvent quelques-uns des plus nobles efforts de l’épopée grecque. Elles ne sont pas non plus d’une date plus récente que les parties originales ; ü parler rigoureusement, elles devraient être un peu plus récentes, mais elles appartiennent à la même génération et au même état de société que l’Achillêis primitive. Ces conditions sont nécessaires pour séparer différentes questions qui, dans les discussions de critique homérique, ne sont que trop souvent confondues.

Si l’on prend ces portions du poème qui, selon moi, ont constitué l’Achillêis primitive, on trouvera que la suite d’événements qu’elles contiennent est plus rapide, moins brisée et plus intimement liée comme cause et effet que dans les autres livres. Heyne et Lachmann, en effet, avec d’autres critiques opposants, se plaignent que l’action y est trop pressée et hâtée, puisqu’il ne se passe qu’un seul jour depuis le commencement du onzième livre jusqu’au milieu du dix-huitième, sans aucune halte sensible dans la marche pendant une partie si considérable du voyage. De même Lachmann admet que ces chants séparés, qu’on trouverait, selon lui, en découpant l’Iliade entière, ne peuvent être détachés avec la même rigueur, dans les livres qui suivent le, onzième, que dans ceux qui le précèdent[14]. Il n’y a qu’un seul temps d’arrêt réel depuis le onzième livre jusqu’au vingt-deuxième, la mort de Patroklos ; et cette mort ne peut jamais (se concevoir comme la fin d’un poème séparé[15], bien que ce soit dans le développement de l’Achillêis une phase capitale, qui amène l’entière révolution opérée dans le caractère d’Achille, révolution essentielle au but du poète. Ce serait une erreur d’imaginer qu’il a pu jamais exister un poème séparé appelé Patrokleia, bien qu’une partie de l’Iliade fût désignée par ce nom ; car Patroklos n’a pas de position indépendante : il est attaché à Achille en qualité d’ami et de compagnon, mais rien de plus ; il est à son égard dans un état (le dépendance comme Telemachos vis-à-vis d’Odysseus. Et la manière dont Patroklos est traité dans l’Iliade est, à mon avis, la combinaison la plus habile et la plus adroite du poème, celle qui se rapproche le plus du tissu pur de l’Odyssée[16].

Le grand et capital malheur qui abat la force des Grecs et les rend incapables de se défendre sans Achille, c’est l’impuissance de combattre à laquelle sont réduits par des blessures Agamemnôn, Diomêdês et Odysseus : de sorte que la défense du rempart et des vaisseaux n’est plus laissée qu’à des héros de second ordre (Ajax seul excepté), tels qu’Idomeneus, Leonteus, Polypætès, Merionês, Menelaos, etc. Or il est à remarquer que tous ces trois chefs de premier ordre sont dans toute leur force au commencement du onzième livre : tous les trois sont blessés dans la bataille que décrit ce livre et au commencement de laquelle Agamemnôn est rempli d’ardeur et de courage.

Rien ne peut être plus frappant que la manière dont Homère concentre notre attention dans le premier livre sur Achille comme étant le héros, sur sa querelle avec Agamemnôn, et sur les malheurs présentés comme devant en résulter pour les Grecs, grâce à l’intercession de Thetis auprès de Zeus. Mais les incidents traités depuis le commencement du second livre jusqu’au combat entre Hectôr et Ajax au septième, quelque animés et intéressants qu’ils soient, ne font rien pour réaliser cette promesse. Ils offrent un splendide tableau de la guerre de Troie en général, et éminemment approprié à ce titre plus étendu sous lequel ce poème est devenu immortel ; mais les conséquences de la colère d’Achille ne paraissent pas avant le huitième livre. Le dixième livre, ou Doloneia, est aussi une partie de l’Iliade, radis non de l’Achillêis ; tandis que le neuvième livre nie semble une addition postérieure, nullement en harmonie avec ce grand courant de l’Achillêis qui coule depuis le onzième livre jusqu’au vingt-deuxième. On devrait lire le Huitième livre comme étant en connexion immédiate avec le onzième, afin de voir la structure de ce qui semble être l’Achillêis primitive ; car il y a plusieurs passages, dans le onzième livre et les suivants[17], qui prouvent que le poète qui les composa n’avait pu avoir présent à l’esprit l’événement principal du neuvième livre, l’effusion d’un sentiment profond d’humiliation de la part des Grecs, et particulièrement de la part d’Agamemnôn, devant Achille, accompagnée d’offres formelles de rendre Brisêis et de payer la plus ample compensation pour le tort passé. Les paroles d’Achille (non moins que celles de Patroklos et de Nestôr), dans le onzième livre et les suivants, impliquent clairement que l’humiliation des Grecs devant lui, à laquelle il aspire, est encore éventuelle et à venir ; qu’aucune justification complète n’a encore eu lieu, qu’aucune offre de rendre Brisêis n"a été faite ; tandis que Nestôr et Patroklos, avec tout leur désir d’amener le héros è, prendre les armes, ne s’occupent jamais de ‘la réparation ni de la restitution offertes, mais le considèrent comme si les causes de sa querelle étaient les mêmes que dans le principe. De plus, si nous regardons le premier livre, le commencement de l’Achillêis, nous verrons que cette humiliation d’Agamemnôn et des principaux héros grecs devant Achille serait réellement le dénouement de tout le poème ; car Achille ne demande rien de plus è, Thetis, ni Thetis à Zeus, si ce n’est qu’Agamemnôn et les Grecs puissent être amenés à reconnaître le tort qu’ils ont fait à leur principal guerrier, et è, se prosterner dans la poussière en expiation de leur faute. Nous pouvons ajouter que la honteuse terreur que montre Agamemnôn dans le neuvième livre, quand il envoie à Achille un message pour le supplier, non seulement n’est pas expliquée exactement par le degré de malheur que les Grecs ont éprouvé dans le livre précédent (le huitième), mais encore elle ne s’accorde pas arec la noblesse et l’élévation d’âme qui brillent en lui au commencement du onzième[18]. La situation des Grecs ne devient désespérée que quand les trois grands chefs Agamemnôn, Odysseus et Diomêdês sont mis hors de combat par des blessures[19] ; c’est là le malheur irréparable qui excite Patroklos, et par son intermédiaire, Achille. Le neuvième livre tel qu’il est actuellement me semble une addition, faite par une autre main, à l’Achillêis primitive, composée de manière à anticiper sur le dix-neuvième livre, qui est la réconciliation réelle des deux héros ennemis, et à le gâter en même temps. Je me permettrai d’ajouter qu’il pousse l’orgueil et l’égoïsme d’Achille au delà même des exigences de l’honneur outragé, et choque ce sentiment de Nemesis qui était fixé si profondément dans l’esprit grec. Nous pardonnons tout excès de fureur contre les Troyens et Hectôr, après la mort de Patroklos ; mais si le héros reste insensible à une restitution, à de basses supplications, aux présents les plus riches que lui font les Grecs pour réparer leur tort, une telle conduite indique une nature implacable telle que lie la présentent ni le premier livre, ni ceux qui se trouvent entre le onzième et le dix-septième[20].

C’est par l’agora grecque, au commencement du second livre, que l’Iliade (en tant que distinguée de l’Achillêis) commence ; elle continue jusqu’au septième livre par le Catalogue, l’appel des deux armées, le combat singulier entre Menelaos et Pâris, le renouvellement de la mêlée amené par la flèche de Pandaros, l’Epipôlêsis ou ronde personnelle d’Agamemnôn autour de l’armée, l’Aristeia ou brillanta exploits de Diomêdês, la visite d’Hectôr à Troie dans le dessein de faire un sacrifice, son entrevue avec Andromachê et son combat avec Ajax. Tous ces faits sont de la belle poésie ; ils nous présentent la guerre de Troie en général et ses individus saillants sous divers points de vue ; mais ils ne laissent point de place dans l’esprit du lecteur pour la pensée d’Achille. Or la difficulté pour un poète disposé à agrandir le sujet était de passer de l’Achillêis du premier livre à l’Iliade du second, et on trouvera en conséquence qu’il y a dans la structure du poème une maladresse que n’expliquent pas d’une manière satisfaisante les avocats du poète (anciens ou modernes).

Dans le premier livre, Zeus a promis à Thetis qu’il punirait les Grecs pour le tort fait à Achille ; au commencement du second livre, il délibère sur les moyens d’accomplir sa promesse, et dans ce dessein il envoie le perfide Oneiros (le Dieu-Songe) visiter Agamemnôn dans son sommeil, pour l’assurer que les dieux ont maintenant consenti d’un commun accord à livrer Troie entre ses mains, et l’exhorter à réunir sur-le-champ son armée pour l’attaque. Les anciens commentateurs étaient embarrassés ici par cette circonstance, que Zeus met un mensonge dans la bouche d’Oneiros. Mais il ne semble pas qu’il y ait plus de difficulté à l’expliquer que dans le récit du livre Ier des Rois (chap. XXII, 20), où il est dit que Jéhovah mit un esprit trompeur dans la bouche des prophètes d’Achab ; la maladresse réelle est qu’Oneiros et son mensonge ne produisent pas d’effet. Car en premier lieu Agamemnôn prend une marche bien différente de celle que le songe lui recommande, et en second lieu, quand les troupes grecques sont enfin armées et s’avancent pour combattre, elles n’essuient pas de défaite — ce qui serait le cas si l’exhortation d’Oneiros se trouvait être réellement mauvaise — ; mais elles continuent à se battre avec succès tout le jour, surtout grâce à l’héroïsme de Diomêdês. Au lieu d’armer les Grecs sur-le-champ, Agamemnôn convoque d’abord un conseil de chefs, puis une agora de l’armée. Et bien que lui-même soit dans une disposition d’esprit hautement exaltée par les assurances fallacieuses d’Oneiros, il prend de propos délibéré le langage du désespoir en s’adressant à ses troupes, simplement pour éprouver leur courage, après avoir auparavant prévenu Nestôr et Odysseus de son projet, et avoir donné à ces deux chefs des instructions formelles pour qu’ils aient à tenir un langage contraire au sien. Or cette intervention de Zeus et d’Oneiros, qui est si peu satisfaisante quand elle est réunie aux incidents qui la suivent et qui fait paraître Zeus, mais seulement paraître, pour réaliser l’engagement qu’il a pris d’honorer Achille aussi bien que de faire du mal aux Grecs, cette intervention, disons-nous, forme exactement le point de jonction entre l’Achillêis et l’Iliade[21].

Le tour que joue Agamemnôn pour connaître les dispositions de son armée, bien que puéril en lui-même, remplit un but suffisant, non seulement parce qu’il fournit un sujet spécial d’intérêt à soumettre aux Grecs, mais encore parce qu’il provoque la splendide description, si remplie de détails animés, du départ soudain de l’assemblée après la harangue d’Agamemnôn et de l’intervention décisive d’Odysseus qui ramène les guerriers et confond Thersitês. Ce tableau des Grecs dans l’agora, présentant les deux chefs occupés à parler et à donner des conseils aux héros, était une partie si importante de la guerre de Troie en général, que le poète s’est permis de l’introduire en supposant une inexplicable folie de la part d’Agamemnôn ; précisément comme il a fait entrer une autre belle scène dans le troisième livre, la Teichoscopie ou conversation entre Priam et Hélène sur les murailles de Troie, en admettant la supposition que le vieux roi dans la dixième année de la guerre ne connaissait pas Agamemnôn ni les autres chefs grecs en personne. Ceci peut servir d’explication à la supercherie pratiquée par Agamemnôn à l’égard de son armée assemblée, sans expliquer en aucune sorte l’intervention sans couleur et sans signification d’Oneiros[22].

Si l’incident du début du second livre, par lequel nous passons de l’Achillêis dans l’Iliade, est maladroit, de même aussi l’incident final du septième livre, immédiatement avant que nous rentrions dans l’Achillêis, est tout aussi peu satisfaisant, je veux dire la construction du mur et du fossé autour du camp grec. Dans l’état actuel du poème, il n’est donné aucune raison plausible à cette entreprise. Nestôr la propose sans aucune nécessité obligatoire ; car les Grecs sont dans une carrière de victoires, et les Troyens font des offres d’accommodement qui impliquent qu’ils ont conscience de leur faiblesse, taudis que Diomêdês croit avec tant de confiance à la ruine prochaine de Troie, qu’il dissuade ses compagnons de recevoir même Hélène si l’on offrait de la rendre. Beaucoup de Grecs ont été tués, il est vrai[23], comme le fait observer Nestôr ; mais un nombre égal ou plus grand de Troyens ont péri, et tous les héros grecs sont encore dans toute leur force ; on ne remarque même pas l’absence d’Achille.

Or ce récit de la construction de la fortification semble être une pensée ultérieure, née de l’agrandissement du poème porté au delà de son plan primitif. L’Achillêis[24] originale, passant tout de suite du premier livre au huitième et de là au onzième, pouvait bien admettre la fortification et en parler comme d’une chose qui existait ; sans donner aucune raison spéciale pour en expliquer la construction. L’auditeur comprenait et acceptait naturellement l’existence d’un fossé et d’un mur autour des vaisseaux comme un fait tout simple, pourvu qu’il n’y eût rien dans le récit précédent qui lui fit croire que les Grecs n’avaient pas eu ces remparts des le principe. Et puisque l’Achillêis, immédiatement après la promesse faite par Zeus à Thetis à la fin du premier livre, continuait à décrire l’accomplissement de cette promesse et les désastres qui en résultaient pour les Grecs, il n’y avait rien d’étonnant à entendre dire que leur camp était fortifié. Mais il n’en était plus ainsi quand le premier et le huitième livre étaient séparés pour faire place à des descriptions de succès et de gloire temporaires du côté de l’armée assiégeante. Les brillantes scènes esquissées dans les livres qui vont du second jusqu’au septième ne mentionnent pas de fortification, et même font entendre qu’il n’en existe pas ; niais puisqu’on la trouve signalée dans la première description ries désastres des Grecs au huitième livre, l’auditeur qui avait les premiers livres présents à la mémoire pouvait être surpris de trouver une fortification mentionnée immédiatement après, à moins que l’on n’eût annoncé spécialement que la construction en avait eu lieu dans l’intervalle. Mais on verra tout de suite qu’il y avait quelque difficulté à trouver une bonne raison pour expliquer pourquoi les Grecs auraient commencé à se fortifier dans cette conjoncture, et que le poète qui découvrait la lacune pouvait ne pas être en état de la combler avec succès. Comme les Grecs avaient pu jusqu’à ce moment se passer de mur, et que nous n’avons entendu que des récits de leurs succès, pourquoi auraient-ils considéré maintenant comme nécessaires è leur sécurité d’autres précautions laborieuses ? Nous ne demanderons pas pourquoi les Troyens les auraient tranquillement regardés et leur auraient permis de construire le mur, puisque la trêve était expressément conclue pour ensevelir les morts[25].

Le dixième livre (ou Doloneia) était considéré par quelques-uns des anciens scholiastes[26], et a été présenté sans hésitation par les critiques modernes de l’école de Wolf comme un poème séparé dans l’origine, inséré dans l’Iliade par Pisistrate. Comment a-t-il pu jamais être un poème séparé, c’est ce que je ne comprends pas. Il est composé tout spécialement pour s’adapter aux circonstances antérieures au milieu desquelles il arrive, et ne conviendrait à aucun autre endroit, bien qu’il puisse être récité séparément, en ce qu’il a un commencement et une fin déterminés, comme l’histoire de Nisus et d’Euryale dans l’Enéide. Mais, tout en présupposant distinctement et en prenant pour base les incidents du huitième livre et le vers 88 du neuvième (probablement la pose des sentinelles du côté — les Grecs aussi bien que de celui (les Troyens formait la fin de la bataille décrite dans le huitième livre —, il n’a pas le plus léger rapport avec les événements du onzième livre ni avec ceux des livres suivants : il sert à compléter le tableau de la guerre de Troie en général, mais il est tout à fait distinct de l’Achillêis. Et ce qui est une marque d’une portion insérée postérieurement, c’est que, bien qu’il soit approprié aux parties qui précèdent, il n’a aucune influence sur celles qui suivent.

Si la conduite des combattants dans la plaine de Troie, entre le premier et le huitième livre, ne se rapporte ni à Achille ni à une Achillêis, nous trouvons Zeus dans l’Olympe mettant encore plus complètement ce héros hors de question au commencement du quatrième livre. Il est dans ce dernier passage le Zeus de l’Iliade, et non celui de l’Achillêis. Oubliant la promesse qu’il a faite dans le premier livre, il ne discute que la question de savoir s’il faut continuer ou terminer la guerre, et ne manifeste d’inquiétude que pour le salut de Troie, en opposition avec les déesses ennemies des Troyens, qui le détournent de donner suite à la victoire de Menelaos sur Pâris et à la restitution stipulée d’Hélène, auquel cas le tort fait à Achille serait naturellement resté sans réparation. Une comparaison attentive montrera d’une manière évidente que le poète composant la discussion qui a lieu entre les dieux au commencement du quatrième livre se s’est pas inquiété de se mettre d’accord avec lui-même, soit pour le Zeus du premier livre, soit pour celui dix huitième.

Aussitôt que nous entrons dans le onzième livre, la marche du poème devient tout à fait différente. Nous sommes alors dans une série d’événements dont chacun fraye la route à celui qui suit, et qui tous conduisent au résultat promis dans le premier livre, la réapparition d’Achille comme seul moyen de sauver les Grecs de la ruine, précédée d’une ample réparation[27] et suivie d’un maximum à la fois de gloire et de vengeance. La carrière intermédiaire de Patroklos introduit de nouveaux éléments, qui, toutefois, sont admirablement anis au plan du poème tel qu’il est présenté dans le premier livre. Je ne nierai pas qu’il y ait des embarras dans le détail des événements décrits dans les batailles livrées sur le rempart des Grecs et devant les vaisseaux, du onzième au seizième livre ; mais ils semblent être seulement des cas de confusion partielle, tels qu’on peut raisonnablement les attribuer à des imperfections de texte ; l’enchaînement principal reste cohérent et intelligible. Nous ne trouvons pas d’événements considérables qui pourraient être supprimés sans briser le fil, ni aucune incompatibilité entre deux événements considérables. Il n’y a rien entre le onzième et le vingt-deuxième livre qui soit en rien comparable à la .contradiction qui existe entre le Zeus du quatrième livre et le Zeus du premier et du huitième. Il peut être vrai que le bouclier d’Achille soit une amplification surajoutée de ce qui était .annoncé dans l’origine en termes généraux, parce que le poète, à partir du onzième livre jusqu’au vingt-deuxième, a donné à ses matériaux une si heureuse économie, qu’il n’est guère vraisemblable qu’il ait introduit une seule description particulière d’une longueur si disproportionnée et se rattachant si peu à la suite des événements. Mais je ne vois pas de raison pour croire que ce soit une addition de beaucoup plus récente que le reste du poème.

Il faut avouer que la supposition avancée ici, par rapport à la structure de l’Iliade, n’est pas tout à fait exempte de difficultés, parce que l’on a plus ou moins altéré ou interpolé les parties qui constituaient l’Achillêis primitive[28], afin d’adapter les additions qu’on y a faites, particulièrement dans le huitième livre. Mais elle présente moins de difficultés que toute autre supposition, et c’est le seul moyen, que je sache, d’expliquer la différence qui existe entre une partie de l’Iliade et une autre, en ce qui concerne aussi bien la continuité dans la structure que la conformité avec la promesse du début, qui sont manifestes quand nous lisons les livres dans l’ordre I, VIII, XI à XXII, en opposition avec l’absence de ces deux qualités dans les livres II à VII, IX et X. Il ne serait pas vraisemblable que l’organisation d’un ensemble, préconçue dès le principe, produisît une telle dissemblance ; et on n’en voit pas non plus une pareille dans l’Odyssée[29] ; on expliquerait encore moins le résultat en supposant des poèmes entiers séparés dans l’origine et réunis sans aucune organisation calculée. Et c’est entre ces trois suppositions que nous avons à faire un choix. On doit admettre incontestablement un plan, et même un large plan, comme base d’une hypothèse suffisante quelconque. Mais alors I’Achillêis aurait été un long poème, ayant en longueur la moitié de l’Iliade actuelle, et probablement d’une structure non moins serrée que l’Odyssée. De plus, comme elle n’était séparée que par une ligne imaginaire de la durée illimitée de la guerre troyenne, il aurait été plus facile de l’agrandir, et ainsi- elle aurait eu plus de charme pour Ies auditeurs que les aventures d’un seul héros ; tandis que le développement aurait eu lieu naturellement par l’addition d’une nouvelle victoire des Grecs, puisque le poème primitif n’arrivait à exalter Achille qu’au moyen d’une pénible série de désastres essuyés par les Grecs. Que ce poème dans ces circonstances eût reçu des additions, ce n’est pas là une hypothèse trop hardie ; en effet, quand nous nous rappelons que l’intégrité et de l’Achillêis et de l’Odyssée n’était protégée ni par l’impression ni par l’écriture, nous aurons peut-être à nous étonner moins de ce que la première ait été agrandie[30] que de ce que la seconde ne l’ait pas été. Abandonner les lois de l’unité épique, c’est payer d’un faible prix cette magnifique poésie, que nous trouvons en telle abondance entre le premier et le huitième livre de notre Iliade.

La question relative à l’unité d’auteur est différente et plus difficile à déterminer que celle qui concerne l’harmonie entre les parties et la suite dans le récit. Un poème conçu sur un plan relativement étroit peut être agrandi ensuite par son premier auteur, avec plus ou moins de cohérence et de succès ; le Faust de Goethe en fournit un exemple dans notre propre génération. D’autre part, un poème systématique peut bien avoir été conçu et exécuté par le concert convenu à l’avance de plusieurs poètes, dont l’un probablement sera l’esprit dominant, bien que les autres puissent contribuer, et peut-être d’une manière égale, à l’exécution des parties. Et l’époque de l’ancienne épopée grecque était favorable à une telle union fraternelle entre poètes, union dont la gens appelée les Homêridæ offrait vraisemblablement de nombreux modèles. Bien des bardes doivent s’être entendus ensemble pour réciter ou chanter un long poème non écrit ; et dans les temps les plus reculés le compositeur et le chanteur ne faisaient qu’une seule et même personne[31]. Or les individus compris dans la gens homérique, quoique différant beaucoup entre eus sans doute sous le rapport de la capacité intellectuelle, étaient cependant homogènes sous celui de l’éducation, des moyens d’observation et d’instruction, de l’expérience sociale, des théories et des sentiments religieux, etc., à un beaucoup plus haut degré que des hommes isolés dans les temps modernes. Quelque incertains que soient nos renseignements sur ce point, où nous n’avons pour nous guider glue des preuves intrinsèques, sans aucun point de comparaison contemporain, ni aucune sorte d’information indirecte relativement à l’âge, à la société, aux poètes, aux auditeurs Ml à la langue, nous devons néanmoins regarder comme des présomptions en faveur de l’unité d’auteur la cohérence dans la structure, en même temps que l’harmonie dans le ton des pensées,’des sentiments, du langage, des coutumes, etc., et le contraire comme des présomptions pour la pluralité, en faisant toutes les concessions possibles quant à cette inégalité de mérite que le même poète peut présenter à divers moments.

Or ce que l’on avance contre l’unité d’auteur dans l’Odyssée me parait bien faible ; et ceux qui soutiennent cette thèse le font plutôt parce qu’ils ont rejeté à priori l’ancienne unité épique que parce qu’ils sont guidés par quelque preuve positive tirée du poème lui-même. Il en est autrement pour ce qui concerne l’Iliade. Quelles que soient les présomptions que puissent sanctionner une structure mal jointe, plusieurs contradictions apparentes dans les parties, et une excroissance considérable de faits dépassant les promesses du début, on peut raisonnablement s’y laisser aller pour combattre la supposition que ce poème tout entier est d’un seul auteur. Il y a sur ce sujet entre les meilleurs critiques une différence d’opinion qui n’est probablement pas destinée à disparaître, puisque l’appréciation dépend tellement en partie du sentiment critique, en partie des raisonnements généraux, quant à l’ancienne unité épique, avec lesquels ou aborde l’étude du problème. Car les défenseurs de l’unité, tels que M. Payne Knight, sont tout disposés à effacer’ des passages nombreux et souvent considérables comme interpolés, allant ainsi à l’encontre des objections soulevées contre l’unité d’auteur pour cause de contradictions dans les détails. Hermann et Bœckh, bien que n’allant pas aussi loin que Lachmann dans la défense de la théorie primitive de Wolf, s’accordent avec ce dernier pour reconnaître une diversité d’auteurs dans le poème, à un point qui dépasse la limite de ce qu’on peut appeler proprement interpolation. Payne Knight et Nitzsch sont également persuadés du contraire. Il y a donc ici une contradiction prononcée entre les critiques, qui tous ont minutieusement étudié les poèmes depuis que la question a été soulevée par Wolf. Et c’est de tels critiques seuls que l’on peut dire qu’ils font autorité ; car le lecteur ordinaire, qui s’arrête sur les parties assez longtemps seulement pour en goûter la beauté poétique, n’est frappé que de cette uniformité générale de cou-leur qui, selon golf lui-même, domine dans lé poème[32].

Ayant déjà donné à entendre qu’à mon avis il n’y a pas de théorie admissible sur la structure du poème, si elle ne reconnaît une Achillêis primitive et combinée d’avance, fleuve qui commence au premier livre et finit arec la mort d’Hectôr au vingt-deuxième, bien que les parties supérieures en restent aujourd’hui seulement à l’état de deux lacs séparés, le premier livre et le huitième, je raisonne sur le même principe pour ce qui regarde la question d’auteur. Si l’on admet la continuité de structure comme preuve présomptive, on doit regarder l’ensemble de l’Achillêis comme composé par un seul auteur. Wolf déclarait, il est vrai, qu’il n’avait jamais lu le poème continûment d’un bout a l’autre sans éprouver une impression pénible de l’infériorité[33] et du changement de style qu’il remarquait dans les six derniers livres, et Lachmann reporte ce sentiment, encore plus loin, au point de commencer au dix-septième livre. Si je pouvais entrer pleinement dans ce sentiment, je serais alors obligé, non pas de nier l’existence d’un plan préconçu, mais d’imaginer que les livres, à partir du dix huitième jusqu’au vingt deuxième, bien que formant une partie de ce plan, c’est-à-dire de l’Achillêis, avaient cependant été exécutés par un poète différent et inférieur. Mais il est à remarquer d’abord que l’infériorité du mérite poétique dans une certaine mesure est tout à fait conciliable avec l’unité d’auteur, et, en second lieu, que les circonstances mêmes sur lesquelles est fondé le jugement défavorable de Wolf semblent naître de l’accroissement de difficulté dans la tâche du poète, quand il arrive aux chalets qui forment le couronnement d’une Achillêis telle qu’il la dessine. Car ce qui distingue surtout ces livres, c’est l’intervention directe, incessante et matérielle des dieux et des déesses, autorisée formellement par Zeus, et la répétition de vastes et fantastiques conceptions : que fait naître cette action surhumaine, sans omettre le combat d’Achille avec le Skamandros et le Simoïs, et ces neuves incendiés par Hephæstos. Or, en considérant cette veine d’idées avec les yeux d’un lecteur moderne, ou même avec ceux d’un critique grec des époques littéraires, il est certain que l’effet en est désagréable : les dieux, éléments sublimes de poésie quand ils sont maintenus dans des proportions convenables, sont ici en quelque sorte rendus vulgaires. Mais bien que le poète ait échoué ici (et probablement le succès était impossible) dans la tâche qu’il s’était prescrite, cependant le seul fait de l’avoir entreprise, et la différence manifeste qui existe dans l’emploi qu’il fait de l’action divine dans ces derniers chants relativement aux précédents, ne paraissent explicables que par la supposition qu’ils sont les derniers et qu’ils se placent dans l’ordre assigné par le poète comme continuation d’un plan antérieur. Le poète désire entourer la réapparition d’Achille des circonstances les plus glorieuses et les plus effrayantes ; aucun ennemi troyen né peut lui tenir tête un seul instant[34] ; les dieux doivent descendre dans la plaine de Troie et combattre en personne, pendant que Zeus, qui, au commencement du dix-huitième livre, leur avait défendu d’intervenir, les encourage expressément à le faire au commencement du vingtième. Si donc le dix-neuvième livre — qui renferme la réconciliation d’Achille et d’Agamemnôn, sujet naturellement assez pâle — et les trois livres suivants — où nous n’avons sous les yeux que les dieux, Achille et les Troyens sans espoir ni courage — sont inférieurs sous le rapport de l’exécution et de l’intérêt aux sept livres précédents — où est décrite la lutte à mort longtemps disputée et souvent douteuse qui a lieu entre les Grecs et les Troyens en l’absence d’Achille —, ainsi que l’affirment Wolf et d’autres critiques, nous pouvons expliquer cette différence sans supposer qu’un nouveau poète les a composés ; car les conditions du poème étaient devenues infiniment plus difficiles et le sujet plus ingrat. La nécessité de maintenir Achille au-dessus du niveau même de la vaillance historique enlevait au poète le moyeu d’agir sur les sympathies de ses auditeurs[35].

Les deux derniers livres de l’Iliade peuvent avoir fait partie de l’Achillêis primitive. Mais il est plus probable que ce sont des additions ; car la mort d’Hectôr, satisfait aux exigences d’un plan cohérent, et nous n’avons pas le droit d’étendre le poème le plus ancien au delà de la limite que prescrit une telle nécessité. D’un côté Nitzsch et. O. Müller ont soutenu que l’esprit ne pouvait s’arrêter satisfait au moment où Achille rassasie sa vengeance, et pendant que les cadavres de Patroklos et d’Hectôr sont encore là, sans sépulture, et de plus, que l’humeur plus miséricordieuse qu’il montre au vingt-quatrième livre a dû être toujours une suite indispensable, à l’effet de faire naître une sympathie proportionnée à son triomphe. D’autres critiques, au contraire, ont pris des raisons spéciales d’exception contre le dernier livre, et se sont efforcés de le mettre de côté comme différant des autres livres et par le ton et par le langage. Jusqu’à un certain point le caractère particulier du dernier livre me paraît incontestable, bien qu’on y voie clairement une suite projetée et non un poème indépendant. Il faut aussi attacher quelque importance à la remarque faite au sujet du vingt-troisième livre, à savoir qu’Odysseus et Diomêdês, qui ont été blessés pendant la bataille et mis hors de combat, reparaissent maintenant en pleine force et luttent dans les jeux : ici il n’y a pas de cas de guérison miraculeuse, et il est plus probable que la contradiction a été admise par un poète séparé agrandissant le poème que par l’auteur de l’Achillêis.

Les livres magnifiques qui vont du second livre au vers 322 du septième[36] égalent dans la plupart des cas toutes les parties de l’Achillêis, et s’en distinguent formellement par la vue large qu’ils offrent de la guerre de Troie en général, avec tous ses principaux personnages, ses localités et ses causes, sans cependant faire avancer le résultat promis dans le premier livre, ni à vrai dire aucun dessein final quelconque. Bien plus, la terrible blessure faite par Tlepolemos à Sarpedôn est oubliée, quand ce dernier héros est présenté dans l’Achillêis qui suit[37]. Les arguments de Lachmann, qui découpe ces six livres en trois ou quatre chants séparés[38], ne parviennent pas à mie convaincre ; et je ne vois pas pourquoi nous ne les regarderions pas tous comme étant du même auteur, réunis par le dessein commun de donner un grand tableau collectif qui puisse proprement être appelé Iliade. Le dixième livre, ou Doloneia, bien que spécialement adapté au lieu où il se trouve, ne s’accorde avec les livres qui sont entre le premier et le huitième que parce qu’il appartient au tableau général de la guerre, sans servir à la marche et au développement de l’Achillêis, cependant il semble conçu dans un sentiment moins élevé, autant que nous pouvons nous fier è, notre sentiment moral moderne. On voudrait ne pas croire flue l’auteur du cinquième livre (ou Aristeia de Diomêdês) ait voulu condescendre à employer le héros qu’il y glorifie d’eue manière si brillante, le vainqueur d’ Arês lui-même, au meurtre de Thraces nouvellement arrivés, et cela pendant leur sommeil, sans but ni besoin importants[39]. Le neuvième livre, dont j’ai déjà parlé au long, appartient à une veine différente de conception, et nie semble plus probablement composé par un auteur séparé.

Tout en présentant ces idées relatives à la question de l’auteur de l’Iliade comme étant, à mon avis, les plus probables, je dois répéter que, bien que l’étude du poème fasse naître en moi une conviction suffisante quant à sa structure, il est infiniment moins facile de décider la question de l’unité ou de la pluralité des auteurs. Le poème se compose d’une partie primitive et d’autres parties surajoutées ; cependant il n’est certainement pas impossible que l’auteur de la première ait lui-même composé les dernières ; et telle serait mon opinion, si je regardais la pluralité de compositeurs comme une idée inadmissible. Dans cette supposition nous devons conclure que le poète, désireux d’ajouter un sujet nouveau et présentant dans le plus grand nombre des cas un haut intérêt, n’a pas cru qu’il fût à propos de refondre les parties et les événements de manière à mettre dans l’ensemble un fil continu de consensus, et un arrangement tel que nous le voyons dans l’Odyssée.

La plupart des critiques, particulièrement Payne Knight[40] et Nitzsch, semblent être maintenant de l’avis que l’Odyssée est d’une date plus récente et d’un autre auteur que l’Iliade, bien que O. Müller incline vers une conclusion contraire, tout en ajoutant en même temps qu’il regarde les arguments d’une manière ou d’une autre comme très peu décisifs. Il y a des différences considérables dans ce que disent les deux poèmes relativement à quelques-uns des dieux : Iris est la messagère des dieux dans l’Iliade, et Hermês leur messager dans l’Odyssée ; Æolos, le dispensateur des vents dans l’Odyssée, n’est pas mentionné au vingt-troisième livre de l’Iliade ; tout au contraire, Iris invite les vents comme dieux indépendants à venir et à allumer le bûcher de Patroklos ; et à moins que nous ne devions effacer comme apocryphe le songe de Demodokos dans le huitième livre de l’Odyssée, Aphroditê y paraît comme l’épouse d’Hêphœstos, alliance que ne connaît pas l’Iliade. Il y a encore quelques autres points de différence, énumérés par M. Knight et par d’autres critiques, tendant à justifier la présomption que l’auteur de l’Odyssée n’est identique ni à l’auteur de l’Achillêis ni à ceux qui l’ont agrandie, ce que G. Hermann regarde comme un point incontestable[41]. A la vérité, la difficulté de supposer qu’un long poème cohérent a été conçu, composé et retenu, sans le secours de l’écriture, paraît insurmontable à beaucoup de critiques même aujourd’hui, bien que les preuves dans l’autre sens soient à mon avis suffisantes pour l’emporter sur toute présomption négative inspirée par cette idée. Mais il n’est pas probable que la même personne ait une assez grande puissance de combinaison commémorative pour composer ces deux poèmes, et il n’y a pas non plus de preuve qui nous impose une telle supposition.

Si je présume que les deux poèmes ont des auteurs différents, je suis moins convaincu que, comme on le suppose, l’Odyssée soit plus jeune que l’Iliade. Les différences dans les mœurs et le langage sont si peu importantes, dans l’une et dans l’autre, que l’on pourrait bien imaginer deux personnages divers, dans le même temps et dans la même société, présentant les mêmes différences ou de plus grandes encore. Il faut se rappeler que les sujets, des deux poèmes sont hétérogènes, de manière à amener le poète, fût-il le même homme, à suivre des veines totalement différentes d’imagination et de développement. Les tableaux de l’Odyssée semblent dépeindre la même vie héroïque que l’Iliade, bien que considérée d’un point de vue distinct ; et l’état au milieu duquel Odysseus réside à Ithakê est précisément celui que nous supposons qu’il a quitté pour aller attaquer Troie. Si les scènes qu’on nous présente sont pour la plupart pacifiques, comparées aux combats incessants de l’Iliade, il ne faut pas l’attribuer à une sociabilité ni à une civilisation plus grandes chez les auditeurs actuels de l’Odyssée, mais à la condition du héros que le poète entreprend d’orner : nous ne pouvons pas lion plus douter que les poèmes d’Arktinus et de Leschês, d’une date postérieure à l’Odyssée, ne nous eussent offert plus de combats et plus de sang versé que l’Iliade. Je ne suis pas frappé de ces preuves de civilisation avancée que, suivant quelques critiques, l’Odyssée présente : M. Knight[42], qui partage cette opinion, admet néanmoins que la mutilation de Melanthios et le supplice des femmes esclaves pendues par Odysseus indiquent une plus grande barbarie que tous les incidents des combats livrés devant Troie. On a considéré souvent la structure plus habile et plus serrée de l’Odyssée comme une preuve qu’elle était plus jeune que l’Iliade : et en supposant que deux poèmes fussent du même auteur, nous pourrions prétendre d’une manière plausible que l’habitude amènerait un progrès dans la faculté de combiner les éléments poétiques. Mais à l’égard des poèmes que nous avons sous les yeux, nous devons nous rappeler d’abord que, selon toute probabilité, l’Iliade (qui sert de terme de comparaison) n’est pas un poème primitif, mais un poème agrandi, et que l’Achillêis originale aurait bien pu être tout aussi cohérente que l’Odyssée ; en second lieu, qu’entre auteurs différents, la supériorité dans la structure n’est pas une preuve de postériorité de composition, car dans cette hypothèse nous serions obligés d’admettre que le poème plus récent d’Arktinus serait un progrès relativement à l’Odyssée ; en troisième lieu que, même en fût-il ainsi, nous pourrions seulement conclure que l’auteur de l’Odyssée avait entendu l’Achillêis ou l’Iliade ; nous ne pourrions pas conclure qu’il virait une ou deux générations après[43].

En somme, la balance des probabilités semble en faveur d’une différence d’auteur pour les deux poèmes, mais de l’identité d’époque ; et cette époque est bien ancienne, étant antérieure à la première Olympiade. Et ils peuvent ainsi servir comme preuves, et preuves contemporaines, qui clous expliquent les phénomènes de la civilisation grecque primitive, tout en montrant aussi que la faculté de construire de longues épopées préméditées, sans le secours de l’écriture, doit être prise pour un trait caractéristique du plus ancien esprit grec connu. C’était là le point controversé par Wolf, qu’un examen complet du fait (selon moi) décide contre lui ; c’est de plus une précieuse ressource pour l’historien des Grecs, en ce qu’elle lui indique le point de départ qu’il doit prendre pour apprécier leurs progrès ultérieurs[44].

Quelle que puisse être la part de vérité contenue dans les diverses conjectures des critiques relatives à l’auteur et à la structure de ces incomparables poèmes, nous ne devons pas nous imaginer que c’est la perfection de leur symétrie épique qui leur a donné leur empire impérissable sur l’esprit humain, tant chez les modernes que chez les anciens. Il y a une certaine tendance chez les critiques, à partir d’Aristote[45], à intervertir l’ordre des attributs par rapport aux poèmes homériques, de sorte qu’on s’attache surtout à des mérites secrets qui échappent au lecteur dénué de secours, et qui même sont contestables à un haut degré. Mais il n’est donné qu’à un petit nombre d’esprits (comme Goethe l’a fait remarquer[46]) d’apprécier exactement le mécanisme d’un long poème, et beaucoup d’hommes sentent la beauté des parties séparées, qui n’ont pas le sentiment de la perfection totale de l’ensemble.

Les poèmes homériques ne s’adressaient pas non plus dans l’origine à ces esprits d’un ordre plus rare. Ils étaient destinés à ces sentiments que le critique partage avec la masse illettrée, et lion à cette sphère plus étendue de la compréhension intellectuelle ni à cette règle particulière qu’il a acquise pour lui-même. Ce sont de tous les poèmes les plus absolument et les plus complètement populaires ; s’ils avaient été autres, ils n’auraient pu vivre si longtemps dans la bouche des rhapsodes, ni dans l’oreille et la mémoire du peuple ; et ce fut alors qu’ils acquirent pour la première fois leur influence, qui ne devait jamais depuis être ébranlée. Leurs beautés appartiennent aux parties prises séparément, qui se révélaient spontanément à la multitude attentive dans les fêtes, bien plus qu’il tout le poème pris dans son ensemble, que l’on ne pouvait guère apprécier que si l’on s’arrêtait sur les parties pour les laisser pénétrer dans l’esprit. L’auditeur le plus illettré de ces temps anciens pouvait saisir immédiatement, tandis que le lecteur le plus instruit peut encore reconnaître, le mérite caractéristique du récit homérique, sa simplicité franche, inconsciente, naturelle, ses formés concrètes (le langage[47] et l’heureux. emploi alternatif de l’action et du dialogue ; ses tableaux animés d’acteurs vivants, toujours individualisés d’une manière claire et vive, soit dans les proportions supérieures d’Achille et d’Odysseus, soit dans la présence gracieuse d’Hélène et de Penelopê, soit dans le contraste plus humble d’Eumæos et de Melanthios ; tableaux de plus vivifiés par la franchise avec laquelle ses héros expriment toutes leurs émotions passagères, et même toutes leurs faiblesses ; son rapport constant avec ces veines plus grossières de sentiments et de motifs palpables, qui appartiennent à tous les hommes en commun ; son abondance de détails pittoresques, fraîchement tirés du monde que l’on perçoit par la vue et l’ouïe, et qui, bien que souvent familiers, ne sont jamais pâles et n’empiètent jamais sur cette limite de la satiété que l’esprit grec sentait si vivement ; enfin l’union perpétuelle qu’il présente des dieux et des hommes dans le même tableau, et l’appel habituel qu’il fait à une action divine toujours présente, en harmonie avec l’interprétation de la nature, universelle à cette époque.

Il est sans cloute plus facile de sentir que de décrire l’impression que produit et l’influence qu’exerce le récit homérique ; mais l’époque et les circonstances dans lesquelles on sentit cette influence pour la première fois et de la façon la plus puissante, exclut la possibilité de l’expliquer par des comparaisons compréhensives et subtiles, semblables à celles que renferment implicitement les remarques d’Aristote sur la structure des poèmes. Le critique qui cherche l’explication a son véritable endroit ne s’éloignera pas beaucoup du point de vue de ces auditeurs grossiers auxquels s’adressaient les poèmes dans l’origine, ni de la sensibilité et des qualités communes à l’esprit humain dans chaque phase de culture progressive. Et, bien que les raffinements et les délicatesses vies poèmes, aussi bien que leur structure générale, fournissent à la critique un sujet d’un haut intérêt, cependant ce n’est pas là qu’il faut chercher le secret de l’immense et impérissable popularité d’Homère. II est encore moins vrai, comme voudraient nous amener à le croire les observations si connues d’Horace, qu’Homère soit un maître de sagesse morale de la même famille que Crantor et Chrysippe, et supérieur à eux[48]. On ne peut trouver de dessein didactique ni dans l’Iliade ni dans l’Odyssée ; un philosophe peut sans doute tirer des incidents et des caractères fortement marqués qu’elles renferment bien des sujets explicatifs poux son enseignement, mais la doctrine morale qu’il applique doit émaner de sa propre méditation. Le héros homérique manifeste des vertus ou des faiblesses, de la férocité ou de la compassion, avec la même vivacité franche et naïve ; il ignore toute règle idéale en vertu de laquelle sa conduite doit être jugée[49] ; nous ne pouvons pas non plus trouver dans le poète aucune fonction ultérieure au delà du rôle d’organe inspiré de la muse, de héraut anonyme, mais éloquent, d’aventures perdues dérobées à la nuit du passé.

 

FIN DE LA GRÈCE LÉGENDAIRE

 

 

 



[1] Non esse totaux Iliadem aut Odysseam unius poetæ opus, ita extra dubitatiouem positum puto, ut qui secus sentiat, eum non satis lectitasse illa carmina contendam. (Godf. Hermann, Præfat. ad Odyss., Lips., 1825, p. 4.) V. le langage du même éminent critique dans son traité Ueber Homer und Sapplio, Opuscula, vol. V, p. 74. Lachmann, après avoir découpé dans l’Iliade les 2.200 vers qui se trouvent compris entre le commencement du XIe livre et le vers 590 du XVe, en quatre chants différant d’esprit au plus haut degré, nous dit que quiconque regarde cette différence d’esprit comme peu considérable, quiconque ne la sent pas dès qu’elle est signalée, quiconque peut croire que les parties telles qu’elles existent maintenant appartiennent à une épopée construite artistement, fera bien de ne plus s’occuper ni de ma critique ni de poésie épique, parce qu’il est trop faible pour y comprendre quelque chose. Fernere Betrachtungen Ueber die Ilias : Abhandl. Berlin. Académie, 1811, page 18, paragr. 23.

Au contraire, Ulrici, après avoir montré (ou tenté de montrer) que la composition d’Homère satisfait parfaitement, en général, à toutes les exigences d’une épopée faite selon les règles de l’art, ajoute que cela frappera immédiatement tous ceux qui ont quelque sentiment de la symétrie artistique ; mais pour ceux auxquels manque ce sentiment, il n’y a pas de démonstration concluante à leur fournir. Toutefois il avertit ces derniers qu’ils ne doivent pas nier l’existence de ce que leur vue à courte portée ne peut distinguer ; car on ne peut rendre claires pour dos enfants toutes les choses que d’un coup d’œil pénètre l’homme mûr (Ulrici, Geschichte des Griechischen Epos, Part. I, ch. 7, p. 260-261). Lire aussi Payne Knight, Prolog., c. 27, sur la folie de l’école de Wolf, évidente même pour l’homunculus e trivio. — J’ai le malheur de ne partager l’opinion ni de Lachmann ni d’Ulrici ; car il me semble que c’est une erreur de mettre l’Iliade et l’Odyssée sur le même pied, comme le fait Ulrici, et comme d’autres le font trop fréquemment.

[2] Platon, Aristote et leurs contemporains en général lisent les portions les plus suspectes des poèmes homériques comme véritables (Nitzsch, Plan und Gang der Odyssee, dans la préface de son second volume de Commentaires sur l’Odyssée, p. 60-61.) Thucydide admet l’Hymne à Apollon comme une composition de l’auteur de l’Iliade.

[3] Bernhard Thiersch, Ueber das Zeitalter und Vaterland des Homer (Halberstadt 1832), Einleitung, p. 4-18.

[4] Cf. I, 295 ; II, 145 ; XI, 118 ; XIII, 395 ; XV, 178 ; et XIV, 162.

[5] Nitzsch, Plan und Gang der Odyssee, p. 43, mis en tête du second vol. de son Commentaire sur l’Odyssée.

Les chapitres 22-27 des Prolégomènes de M. Knight ont de l’intérêt dans le même but ; ils montrent les homines rudes et agrestes de ce temps comme d’excellents juges de ce qui tombait sous leurs sens et sous leur observation, mais insouciants, crédules, ne s’inquiétant pas de contradictions, dans des sujets qui ne frappaient que les yeux de leur esprit.

[6] W. Müller n’est pas exact en disant que, dans la première assemblée des dieux, Zeus promet quelque chose qu’il n’accomplit pas : Zeus ne promet pas d’envoyer Hermês comme messager à Kalypsô, dans le premier livre, bien qu’Athénée le presse de le faire. Il faut, en effet, insister deux fois auprès de Zeus avant qu’il ordonne à Kalypsô de relâcher Odysseus ; mais il avait déjà fait entendre, dans le premier livre, qu’il éprouvait une grande difficulté à protéger le héros, à cause de la colère manifestée contre lui par Poseidôn.

[7] Odyssée, IX, 531.

[8] Wolf admet, dans les termes les moins équivoques, la structure bien liée et pleine d’art de l’odyssée. A cette évidence intrinsèque positive, il oppose la présomption générale qu’il n’est pas possible qu’un tel art de construire ait appartenu n un poète du temps d’Homère (Prolegomena, p. 118-120 ; cf. 112.)

[9] Lachmann semble admettre un seul cas dans lequel le compositeur d’un seul chant déclare connaître un autre chant, et manifeste une disposition à donner ce qui en formera la suite. Son quinzième chant (Patroldeia) va depuis XV, 592 jusqu’à la fin du 17e livre : le seizième chant (comprenant les quatre livres suivants, à partir du 18 jusqu’au 22 inclusivement), est une continuation du quinzième, mais par un poète différent. (Fernere Betrachtungen über die Ilias, Abbandl. Berlin. Acad., 1841, sect. XXVI, XXVIII, XXIX, p. 24, 34, 42.)

Admettre ainsi un ajustement prémédité dans une certaine mesure rompt l’intégrité de l’hypothèse de Wolf.

[10] Les défenseurs de la théorie de Wolf paraissent sentir les difficultés dont elle est entourée ; car leur langage est indécis quand ils parlent de ces parcelles constitutives qu’ils supposent être les premières. Parfois Lachmann nous dit que les morceaux primitifs étaient une poésie beaucoup plus belle que l’Iliade telle que nous la lisons aujourd’hui ; à un autre moment, il avoue qu’on ne peut maintenant découvrir ce qu’ils étaient dans l’origine : même il admet en outre (comme nous l’avons fait remarquer dans la note précédente) que le poète du seizième chant avait connaissance du quinzième.

Mais si l’on accorde que les chants constitutifs originaux étaient composés, bien que par des poètes différents, de telle sorte que les plus récents étaient adaptés aux plus anciens, avec plus ou moins d’adresse et de bonheur, ceci nous amène à des conditions du problème totalement différentes. C’est un abandon virtuel de l’hypothèse de Wolf, que Lachmann cependant a l’intention de défendre, et qu’il défend avec talent : mais cette défense n’a pas d’autre effet, à mes yeux, que de montrer la faiblesse qui y est inhérente en la ramenant à quelque chose de détaillé et de positif. J’ajouterai, à propos de ses dissertations, si instructives comme examen microscopique du poème : 1. que je me trouve constamment en désaccord avec ce sentiment critique, sous l’empire duquel il retranche des parties comme interpolations, et découvre des traces de la main de poètes distincts ; 2. que ses objections contre la continuité du récit s’appuient souvent sur des vers que les anciens scholiastes et M. Payne Knight avaient déjà déclarés être des interpolations ; 3. que telles de ses objections qui s’appuient sur des vers incontestés, peuvent recevoir, dans un grand nombre de cas, une réponse complète et satisfaisante.

[11] Lange, dans sa lettre à Goethe, Ueber die Einheit der Iliade, p. 33 (1826) ; Nitzsch, Historia Homeri, fascic. 2. Præfat., p. X.

[12] Même Aristote, le grand fondateur de la célébrité d’Homère, sous le rapport de l’agrégation épique, trouva quelques occasions (à ce qu’il semble) dans lesquelles il fut obligé de se contenter d’excuser simplement le poète, sans l’admirer (Poétique, 44)

Et Hermann fait observer avec justesse, dans son ingénieur traité, De Interpolationibus Homeri (Opuscula, tom. V, p. 53) : Nisi admirabilis illa homericorum carminum suavitas lectorum animos quasi incantationibus quibusdam captos teneret, non tam facile delitescerent, quæ accuratius considerata, et molto minus apte quam quis jure postulet composita esse apparere necesse est. — Ce traité contient sur la structure de l’Iliade un grand nombre de critiques dont quelques-unes sont très fondées, bien qu’il y en ait beaucoup que je n’adopte pas.

[13] Pour ce qui concerne les livres à partir du second jusqu’au septième inclusivement, j’admets les remarques de Wilhelm Müller, Homerische Vorschule, ch. 8, p. 116-118.

[14] Lachmann, Fernere Betrachtungen über die Ilias, Abhandlungen Berlin. Acad., 141, p. 4.

Après avoir signalé certaines différences qui, selon lui, prouvent que différentes mains y ont travaillé, il ajoute : Néanmoins nous devons avoir soin de ne pas regarder les chants constitutifs isolés de cette partie du poème comme étant distincts et séparables au même degré que ceux de la première moitié ; car tous d’un accord unanime s’entendent sur une seule circonstance particulière, qui, par rapport au récit de l’Iliade, n’est pas moins importante même que la colère d’Achille, à savoir que les trois héros les plus distingués, Agamemnon, Odysseus et Diomêdês, sont tous mis hors de combat pendant la durée des batailles. — Importante pour le récit de l’Achillêis, dirais-je, non pour celui de l’Iliade. Cette remarque de Lachmann jette un grand jour sur la distinction à établir entre le poème original et le poème agrandi.

[15] J’avoue mon étonnement de voir qu’un homme d’autant de génie et d’une pensée si puissante que M. Benjamin Constant ait imaginé que l’Iliade originale avait eu pour fin la mort de Patroklos, par la raison qu’alors Achille se réconcilie avec Agamemnon. V. l’examen du livre de Benjamin Constant, De la Religion, etc., par O. Müller, dans les Kleine Schriften de ce dernier, vol. II, p. 74.

[16] Il parait comme le médiateur entre Achille insulté et les Grecs, manifestant des sympathies bienveillantes pour ces derniers sans renoncer a sa fidélité il l’égard du premier. Machaon blessé, objet d’intérêt pour tout le camp, étant ramassé du champ de bataille par Nestor, Achille de son vaisseau l’aperçoit de loin et envoie Patroklos s’informer si c’est réellement Machaon ; ce qui permet à Nestôr d’exposer à Patroklos le déplorable état de l’armée grecque, comme un motif pour l’engager ainsi qu’Achille à reprendre les armes. La pitié de Patroklos est puissamment excitée, et il se hâte d’appuyer auprès d’Achille sur la nécessité urgente de secourir les Grecs, quand il rencontre Eurypylos se traînant hors du champ de bataille, affaibli par une cruelle blessure et implorant son aide. Il soutient le guerrier blessé en le ramenant à sa tente, et lui donne les soins que réclament ses souffrances ; mais, avant que cette opération soit terminée complètement, l’armée grecque a été totalement repoussée, et les Troyens sont sur le point de mettre le feu aux vaisseaux ; alors Patroklos court annoncer à Achille le terrible péril qui les menace tous, et réussit à obtenir de lui la permission de combattre à la tête des Myrmidons. La manière dont Patroklos est maintenu en vue de ]’auditeur, comme prélude de sa brillante mais si courte apparition lorsqu’il s’avance en armes, le contraste entre sa douceur caractéristique et la férocité d’Achille, l’enchaînement naturel de circonstances qui font de lui un moyen de réconciliation du côté de son ami offensé, et de salut pour ses compatriotes en péril, tous ces traits présentent une habileté épique dans l’auteur de l’Achillêis primitive, à un degré tel qu’on ne trouve rien de comparable dans les livres de l’Iliade qui ont été ajoutés.

[17] Remarquez, par exemple, les passages suivants :

1. Achille, debout sur la proue de son vaisseau, voit toute l’armée grecque défaite par les Troyens ; il soit aussi Nestôr ramenant du champ de bataille sur son char un guerrier blessé. Il envoie Patroklos savoir quel est-ce blessé (XI, 607). Heyne, dans son commentaire, demande, assez naturellement : Pœnituerat igitur asperitatis erga priorem legationem, an homo arrogens expectaverat alteram ad se missum iri ? Je réponds : Ni l’un ni l’autre ; les mots donnent à entendre qu’il n’avait lias reçu du tout d’ambassade. C’est encore le même Achille, qui dans le premier livre, marchait seul le long du rivage, l’âme rongée par le sentiment d’un amer affront, et qui priait Thetis de l’aider à se venger ; cette vengeance est maintenant sur le point d’être réalisée, et il salue son approche avec transport. Mais si nous admettons que l’ambassade du neuvième livre ait lieu dans l’intervalle, le passage devient une contradiction manifeste ; car cette démarche qu’Achille pressent comme future, et même encore comme éventuelle, amie eu lieu réellement le soir précédent ; les Grecs avaient supplié à ses pieds, ils avaient déclare leur détresse intolérable, et il les avait repoussés avec dédain. Le Scholiaste, en expliquant ces vers, après avoir donné le sens le plus simple, à savoir qu’Achille montre ce qu’il a longtemps désiré, c’est-à-dire voir les Grecs devant lui en état de suppliants ; semble se rappeler que ceci est en contradiction avec le neuvième livre, et il essaie de faire disparaître cette contradiction en disant qu’il avait été précédemment adouci par une conversation avec Phoenix, supposition que rien n’appuie dans le poète, et qui ne suffit pas pour écarter la difficulté.

2. Le discours que Poseidôn (XIII, 115) adresse aux Grecs découragés pour relever leurs esprits, et dans lequel, après avoir reconnu l’injure faite à Achille par Agamemnôn, il leur recommande de faire un effort pour remédier au mal, et donne à entendre que les esprits des hommes bons comportent ce remède, ce discours, disons-nous, ne s’accorde pas très bien avec la supposition que cette tentative de remédier au mal avait été faite de la meilleure manière possible, et qu’Achille avait manifesté une âme implacable au plus haut degré le soir précédent, tandis que l’esprit d’Agamemnôn était déjà amené à avouer son humiliation, et n’avait plus besoin de remède.

3. Et que dirons-nous du langage d’Achille et de Patroklos au commencement dit seizième livre, précisément au moment où le danger est arrivé au comble, et où Achille est sur le point d’envoyer son ami ? — Ni Nestôr, quand il invoque Patroklos comme intercesseur auprès d’Achille et qu’il lui donne des instructions (XI, 654-790), ni Patroklos lui-même, bien qu’ayant l’extrême désir d’agir sur l’esprit d’Achille, et lui reprochant la dureté de son cœur, ne rappellent à son souvenir l’ample réparation qui lui avait été offerte ; tandis qu’Achille lui même répète la cause première de la querelle, le tort qui lui a été fait par l’enlèvement de Brisêis, continuant le langage qu’il tient au premier livre, puis sans la moindre allusion à la réparation et à la restitution proposées depuis, il se rend à la proposition de son ami précisément comme un homme dont le grief restait sans redressement, mais qui néanmoins était forcé de prendre les armes par nécessité (XVI, 52-63). Je suis d’accord avec le Scholiaste et avec Heyne pour expliquer έφην γε comme équivalent de διενοήθην, non comme ayant trait à quelque déclaration expresse antérieure. De plus, en continuant dans le même discours : Les Troyens (dit Achille) s’approchent maintenant avec hardiesse des vaisseaux, car ils ne voient plus briller mon casque ; mais si Agamemnôn était favorablement disposé le mon égard, ils fuiraient présentement et rempliraient les fossés de leurs cadavres (71). Or, ici encore, si nous prenons le premier livre pour point de départ, et omettant le neuvième, le sentiment est parfaitement juste. Mais admettez le neuvième livre, et il devient faux et déplacé ; car Agamemnôn est alors un homme abattu et repentant, non simplement disposé favorablement à l’égard d’Achille, mais offrant de lui payer n’importe quel prix dans le but de l’apaiser.

4. Encore, quelques vers plus loin, dans le même discours, Achille permet à Patroklos de sortir, en considération du péril extrême que court la flotte, mais il lui recommande simplement de détourner ce péril et de ne rien faire de plus : Obéis à mes paroles, de manière à pouvoir me procurer de l’honneur et de la gloire de la part de toits les Grecs, et pour qu’ils puissent me renvoyer la jeune fille, en nie donnant en outre de riches présents ; quand tu auras repoussé les Troyens loin des vaisseaux, reviens. (84-87). — Comment pourrons-nous concilier ces paroles avec le neuvième livre, où Achille déclare qu’il se soucie peu d’être honoré par les Grecs, IX, 604 ? Dans la bouche de l’Achille insulté du premier livre un pareil langage est assez convenable : il prêtera aide, mais seulement dans la mesure nécessaire à la circonstance, et de manière à assurer le redressement de son propre grief ; et il n’a pas encore de raison pour conclure qu’Agamemnôn soit disposé à lui accorder ce redressement. Mais le neuvième livre lui a réellement offert tout ce qu’il demande ici et même plus (la fille d’Agamemnon en mariage, sans le prix habituellement payé pour une fiancée, etc.) ; Briséis, qu’il est maintenant si désireux de recouvrer, ou a offert alors de la lui rendre, et il a dédaigné l’offre. M. Knight effectivement efface ces vers connue apocryphes ; en partie parce qu’ils contredisent le neuvième livre, où Achille a réellement rejeté ce qu’il désire ici, en partie parce que, selon lui, ils expriment un sentiment indigne d’Achille ; je n’adopte pas la dernière critique.

5. Nous arrivons un peu plus loin aux paroles adressées par Patroklos aux Myrmidons, quand il les conduit au combat : a Combattez bravement, Myrmidons, pour que nous puissions procurer de l’honneur à Achille, et qu’Agamemnôn, dont la puissance s’étend au loin, puisse connaître l’insigne folie qu’il a commise en outrageant le plus brave des Grecs. » Il n’était plus nécessaire d’en convaincre Agamemnôn. Le neuvième livre raconte l’humiliant aveu qu’il en fait, accompagné de réparation et de dédommagement. Lui redire la leçon, c’est briser un roseau meurtri, c’est tuer un mort ; mais supprimez le neuvième livre, et alors Patroklos a une raison toute naturelle à donner, ainsi que les Myrmidons en out une pour obéir ; Achille reste encore un homme outragé, et humilier le rival qui l’a outragé est le premier de tous les objets, aussi bien pour ses amis que pour lui-même.

6. Enfin le moment vient où Achille, dans la profonde douleur que lui cause la mort de Patrokles, jette un regard d’horreur et de repentir sur le passé. Vers quel point notés attendrions-nous que se tournerait naturellement son repentir ? Non pas vers sa première querelle avec Agamemnôn, dans laquelle il a éprouvé un dommage incontestable, mais vers la scène du neuvième livre, où on lui offre et où il rejette avec mépris la plus grande réparation possible pour le tort antérieur. Cependant, si nous nous reportons à XVIII, 108, et à XIX, 55, 68, 270, nous trouvons qu’il revient sur sa querelle primitive du premier livre, précisément comme si elfe avait été le dernier incident dans ses rapports avec Agamemnôn ; de plus Agamemnôn (XIX, 86), dans son discours de réconciliation, traite le passé exactement de la même manière, il déplore la première folie qu’il a commise en outrageant Achille.

7. Si nous considérons les prières d’Achille et de Thetis, adressées à Zeus dans le premier livre, nous trouvons que la fin demandée est honneur pour Achille, redressement du grief qu’il a éprouvé, victoire pour les Troyens jusqu’à ce que Agamemnôn et les Grecs sentent amèrement le tort qu’ils ont fait à leur plus brave guerrier (I, 409-509). Or cette fin est accomplie dans le neuvième livre. Achille ne peut obtenir plus, et il finit par ne pas obtenir plus, soit pour le redressement à son égard, soit pour l’humiliation pleine de remords de la part d’ Agamemnôn, que ce qui est présenté ici. La défaite que les Grecs subissent dans la bataille du huitième livre a amené le résultat demandé. Les défaites postérieures et beaucoup plus destructives qu’ils essuient sont ainsi sans cause : cependant on représente Zeus comme les infligeant contre son gré, et seulement parce qu’elles sont nécessaires pour honorer Achille (XIII, 350 ; XV, 75, 235, 598 ; cf. aussi VIII, 372 et 475).

Si nous réfléchissons à la constitution du poème, nous verrons que la suite fondamentale des événements est une série de malheurs pour les Grecs, amenés par Zeus dans le dessein spécial de procurer mie réparation à Achille et d’humilier Agamemnôn ; l’introduction de Patroklos ajoute de nouveaux motifs du plus haut intérêt, mais elle rentre de la manière la plus harmonieuse dans la suite fondamentale. Or l’intrusion du neuvième livre brise le plan du poème en enlevant à cette suite son unité ; Agamemnôn est à genoux devant Achille, il sollicite son pardon et propose une réparation ; cependant les malheurs des Grecs deviennent de plus en plus effrayants. Le dédommagement du neuvième livre arrive mal et au mauvais moment. — Il y a dans les livres suivants quatre passages (et seulement quatre, autant que je sache) où il est fait allusion à l’ambassade du neuvième livre : un dans le dix-huitième, 444-456, qui a été effacé comme apocryphe par Aristarque (V. les Scholies et le commentaire de Knight, ad loc.) ; et trois autres dans le livre suivant, où les dons offerts antérieurement par Odysseus en qualité d’envoyé d’Agamemnôn sont signalés comme identiques aux présents donnés réellement dans le dix-neuvième livre. Je suis convaincu que ces passages (V. 140-141,192-195, et 243) sont spécialement insérés dans le but d’établir une connexion entre le neuvième livre et le dix-neuvième. Canant aux quatre vers (192-195), il vaudrait décidément mieux qu’ils manquassent ; les deux premiers vers (140-141) ne sont nullement nécessaires ; tandis que le mot χθιζός (qui se rencontre dans les deux passages) n’est rendu admissible que si, en étendant le sens, on lui fait signifier nudius tertius (Heyne, ad loc.). — Je ferai seulement remarquer encore, au sujet du neuvième livre, que le discours d’Agamemnôn (17-28), qui donne lieu à la réprimande de Diomêdês et à l’obscur lieu commun de Nestôr, est pris mot pour mot de son discours du second livre, où la proposition de quitter la place et de fuir est faite, non pas sérieusement, mais comme un stratagème (II, 110, 118, 140). — La longueur de cette note ne peut s’excuser que parce qu’elle se rapporte directement à la structure de l’Iliade. Montrer que les livres à partir du onzième en descendant sont composés par un poète qui n’a pas connaissance du neuvième livre est, à mon avis, une preuve très importante pour nous aider à comprendre ce qu’était l’Achillêis primitive. Les livres à partir du second jusqu’au septième ont été insérés dans l’Achillêis, et sont en dehors de son plan, mais ils ne le contredisent pas violemment, excepté en ce qui touche l’agora des dieux au commencement du quatrième livre, et la blessure presque mortelle de Sarpedôn dans son combat avec Tlepolemos. Mais le neuvième livre détruit le dessein fondamental du poème.

[18] Helbig (Sittliche Zustaende des Heldenalters, p. 30) dit : La conscience qu’Agamemnôn, dans son âme, d’avoir offert réparation à Achille, affermit sa confiance et sa valeur, etc. C’est là l’idée du critique, non pas celle du poète. Elle ne se rencontre pas dans l’Iliade, bien que le critique imagine assez naturellement qu’elle doit s’y rencontrer. Agamemnôn ne dit jamais : J’ai eu tort de provoquer Achille, mais vous voyez que j’ai fait tout ce qu’on pouvait fibre pour obtenir son pardon. Si on admet que le neuvième livre est une partie de la conception primitive, ce sentiment est si naturel, que nous ne pourrions guère manquer de le trouver au commencement du onzième livre, compté parmi les motifs d’Agamemnôn.

[19] Iliade, XI, 659 ; XIV, 128 ; XVI, 25.

[20] Au sujet du neuvième livre de l’Iliade, Friedlænder (Die Homerische Kritik von Wolf bis Grote, p. 37) cite un passage de Kaiser (De Interpretatione Homericîti, p. 11) ainsi qu’il suit : Nonum librum a sextodecimo adeo discrepare in gravissimis rebus quæ pro cardine totius Iliadis habentur, ut unius poetæ Πρεσβεία et Πατροxλεία esse nequeant. Recentior autem, ni magnopere fallor, Πρεσβεία. Il fait aussi allusion à une opinion semblable exprimée par Naegelsbach dans les Münchner Gelebrte Anzeigen, 1842, p. 314.

[21] L’intervention d’Oneiros devrait venir comme préliminaire immédiat du livre VIII plutôt que du livre II. Les quarante-sept premiers vers du livre II s’ajusteraient et se liraient d’une manière logique au commencement du livre VIII, dont les événements forment une suite naturelle à la mission d’Oneiros.

[22] O. Müller (History of Greek Literature, ch. 5, M 8) ne sait si le commencement du second livre a été écrit par l’ancien Homère ou par l’un des derniers Homérides ; il pense que le discours d’Agamemnôn, où ce roi joue le tour à son armée, est une ample parodie (des mêmes mots employés dans le neuvième livre) composée par un Homéride plus récent, et insérée à la place d’un exposé primitivement plus court de l’armement des Grecs. Il regarde la scène dans l’agora grecque comme une comédie entièrement mythique, remplie de fine ironie et offrant une intrigue amusante, dans laquelle Agamemnôn trompeur et trompé est le principal caractère.

Le caractère comique ou ironique qui est attribué ici au second livre me parait imaginaire et inexact ; mais Müller sentait évidemment la maladresse de l’incident du début, bien que sa manière d’en rendre compte ne soit pas heureuse. Le second livre semble être, à mon avis, tout aussi sérieux que toute autre partie du poème. — Je pense aussi que les mots du neuvième livre, auxquels O. Müller fait allusion, sont une copie de ceux du second, au lieu du contraire, comme il le croit, parce qu’il semble probable que le neuvième livre est une addition faite au poème après que les liges qui se trouvent entre le premier et le huitième avaient déjà été insérés ; il est certainement introduit après que la description de la fortification, contenue dans le septième livre, était devenue une partie du poème. Voir IX, 319. L’auteur de l’ambassade à Achille imaginait que ce héros avait été trop longtemps loin de la vue et loin de la pensée, supposition qui ne trouve pas de place dans l’Achillêis primitive, quand le huitième et le onzième livre suivaient le premier dans une succession immédiate, mais qui s’offre naturellement à chacun, à la lecture de notre Iliade actuelle.

[23] Iliade, VII, 327.

[24] Heyne considère le huitième livre comme étant incontestablement un chant ou un poème épique séparé, supposition que le langage de Zeus et l’agora des dieux du commencement suffisent seuls à réfuter, selon moi (Excursus I, ad lib. XI, vol. VI, p. 269). Cet Excursus, en décrivant la suite des événements dans l’Iliade, passe tout de suite et naturellement du livre huitième au livre onzième.

Et M. Payne Knight, quand il défend le livre onzième contre Heyne, dit : Quæ in undecimâ rhapsodiâ Iliadis narrata sunt, haud minus ex ante narratis pendent : neque rationem pugnæ commissa, neque rerum in eâ gestarum nexum atque ordinem, quisquam intelligere posset, nisi iram et secessum Achillis, et victoriam quam Trojani inde consecuti erant, antea cognosset. (Prolegom. c. XXIX.) Cela est parfaitement vrai : pour comprendre le onzième livre, nous devons avoir sous les yeux le premier et le huitième (qui sont ceux qui décrivent la colère et la retraite d’Achille, et la défaite qu’essuient les Grecs à la suite) ; nous pouvons nous passer du reste.

[25] O. Müller (Hist. of Greek Literat., ch. ,6) dit au sujet de ce mur : C’est seulement lorsque les Grecs ont appris, par l’expérience de la bataille du premier jour, que les Troyens peuvent leur résister en bataille rangée, qu’ils construisent le rempart autour de leurs vaisseaux... Ceci paraissait à Thucydide si peu conforme à la probabilité historique, que, sans égard pour l’autorité d’Homère, il plaçait la construction de ces murs, immédiatement après l’arrivée des Grecs.

Il est à regretter, selon moi, que Thucydide ait pris sur lui de déterminer le point comme un fait historique ; mais, une fois cette tâche entreprise, le récit de l’Iliade n’était pas de nature à beaucoup le satisfaire, et la raison donnée par Müller ne rend pas non plus le cas meilleur. Son argument donne à entendre qu’avant la bataille du premier jour, les Grecs ne croyaient pas que les Troyens pussent leur résister en rase campagne : les Troyens (selon lui) n’avaient jamais tenu bon tant qu’Achille était debout et combattait du côté des Grecs, et ceux-ci étaient en conséquence fort étonnés de voir que, pour lu première fois, ils pussent le faire. — Or, rien ne peut être moins en rapport avec le ton du second livre et des suivants que cette supposition. Les Troyens s’avancent sans hésiter et combattent courageusement : ni Agamemnon, ni Nestor, ni Odysseus ne les considèrent comme des ennemis incapables de tenir tête ; et la ronde que fait Agamemnon pour exhorter les Grecs (Epipôlêsis), décrite d’une façon si frappante dans le quatrième livre, prouve qu’il ne compte pas à l’avance sur une victoire très facile. Nestor, en proposant la construction du mur, ne laisse entrevoir en aucune sorte que, si les Troyens peuvent résister en rase campagne, ce fait fût pour les Grecs une découverte inattendue. — La raison donnée par Müller est donc un produit de sa propre imagination, provenant de la même source d’erreur que quelques autres de ses remarques ; parce qu’il essaie de trouver, dans les livres compris entre le premier et le huitième, une allusion dominante à Achille (le point de vue de l’Achillêis), que ces livres refusent distinctement. L’Achillêis était le poème des désastres grecs jusqu’au temps où Achille envoya Patroklos ; et, pendant ces désastres, il pouvait convenir au poète de se reporter par contraste au temps passé où Achille était actif, et de dire qu’alors les Troyens n’osaient pas même se présenter en ordre de bataille dans la plaine, tandis que maintenant ils attaquent les vaisseaux. Mais l’auteur des livres II à VII n’a pas le désir de glorifier Achille ; il nous présente un tableau de la ‘verre de Troie en général et dépeint les Troyens non seulement comme des ennemis braves et égaux en force, mais bien connus comme tels par les Grecs eux-mêmes. — La construction du rempart grec, telle qu’elle est décrite aujourd’hui, est un fait nullement expliqué, que l’habileté de Müller ne rend pas logique.

[26] Schol. ad Iliade, X, 1.

[27] Agamemnôn, après avoir déploré l’influence d’Atê, qui, par un perfide conseil, l’a amené à faire l’injure primitive à Achille, dit (XIX, 88-137) :

Άλλ̕ έπεί άασάμην xαί μέν φρένας έξέλετο Ζεύς

Άψ έθέλων άρέσαι, δόμεναι τ̕ άπερείσι̕ άποινα, etc.

[28] La supposition d’une Iliade primitive plus petite, agrandie par des additions successives qui l’amènent aux dimensions actuelles, et plus ou moins interpolée (nous devons distinguer agrandissement d’interpolation, l’insertion d’une nouvelle rhapsodie de celle d’un nouveau vers), cette supposition, disons-nous, semble être une sorte de compromis intermédiaire vers lequel convergent toutes les idées opposées de Wolf, de J.-H. Voss, de Nitzsch, d’Hermann et de Bœckh. Baumgarten-Crusius appelle ce plus petit poème une Achillêis.

Wolf, préface de l’édition de l’Iliade de Goeschen, p. 12-23 ; Voss, Anti-Symbolik, part. II, p. 234 ; Nitzsch, Histor. Homeri, fascicul. I, p. 112 ; et Préface du second volume de ses Commentaires sur l’Odyssée, p. 26 : Dans l’Iliade (y dit-il) on peut très facilement imaginer beaucoup de portions seules comme des parties d’un autre ensemble, ou comme ayant jadis été chantées séparément. (V. Baumgarten-Crusius, Préface de son édition de la Homerische Vorschule de W. Müller, p. 45-49.) Nitzsch distingue l’Odyssée de l’Iliade, et avec justesse, selon moi, quant à cet agrandissement supposé. Les raisons qui nous autorisent à appliques cette théorie à l’Iliade ne s’appliquent pas à l’Odyssée. S’il a jamais existé une Odyssée primitive (Ur-Odyssee), nous n’avons pas le moyen de déterminer ce qu’elle renfermait.

[29] Les remarques de O. Müller sur l’Iliade (dans son History of Greek Literature) méritent grandement d’être lues : j’en admets un grand nombre, mais il y en a aussi beaucoup qui me semblent dénuées de fondement.

La portée de combinaison et le stratagème narratif recherché qu’il attribue à l’auteur primitif sont, à mon avis, inadmissibles (chap. V, § 5-11) : La connexion intrinsèque de l’Iliade (fait-il observer, § 6) repose sur l’union de certaines parties ; et ni l’intéressante introduction décrivant la défaite des Grecs jusqu’à l’incendie du vaisseau de Protesilaos, ni le tour donné aux affaires par la mort de Patroklos, ni la colère d’Achille finalement apaisée, n’étaient indispensables dans l’Iliade, quand une fois la semence féconde d’un tel poème avait été jetée dans l’âme d’Homère et avait commencé à prendre son développement. Mais le plan de l’Iliade est certainement étendu beaucoup au delà de ce qui était réellement nécessaire ; et en particulier la partie préparatoire, consistant en efforts faits par les autres héros pour compenser l’absence d’Achille, a, il faut l’avouer, atteint une longueur disproportionnée, de sorte que le soupçon d’additions importantes faites postérieurement s’applique avec plus de probabilité aux premiers livres qu’aux derniers... Un dessein se manifesta, à une époque reculée, de compléter ce poème en lui-même, de manière à ce que tous les sujets, toutes les descriptions, toutes les actions, seules capables de jeter de l’intérêt dans un poème sur la guerre entière, pussent trouver une place dans les limites de la composition. Pour ce but, il n’est pas improbable qu’un grand nombre de chants d’anciens bordes, qui avaient chanté des aventures isolées de la guerre de Troie aient été mis à contribution, et que leurs parties les plus belles aient été incorporées dans le nouveau poème. — Ces remarques de O. Müller donnent à entendre ce qui, selon moi, est l’idée véritable, en tant qu’elles reconnaissent une extension du plan du poilue au de]à de ses limites primitives, manifestée par des insertions dans la première moitié ; et il est bon de faire observer que, dans l’énumération qu’il fait de ces parties, dont l’union est nécessaire à la connexion intrinsèque de l’Iliade, il n’y a de mentionné que ce qui est compris dans les livres I, VIII, XI à XXII ou XXIV. Mais ce qu’il dit de la partie préparatoire consistant en efforts faits par les autres héros pour compenser l’absence d’Achille, n’est nullement justifié par le poète lui-même. A partir du second livre jusqu’au septième, il est à peine fait allusion il Achille ; de plus, les Grecs se trouvent parfaitement bien sans lui. Cette portion du poème fait voir non l’insuffisance de tous les autres héros sans Achille, comme Müller l’a fait observer dans la section précédente, mais la parfaite suffisance des Grecs sous Diomêdês, Agamemnôn, etc., pour résister à Troie ; c’est seulement dans le huitième livre que leur insuffisance commence à se manifester, et seulement dans le onzième qu’elle est portée il son comble par les blessures que reçoivent les trois grands héros. Diomêdês est, en effet, sous le rapport de ses luttes avec les dieux, élevé à un degré de gloire qu’Achille lui-même n’atteint jamais dans la suite, et Helenos le Troyen le place au-dessus d’Achille (VI, 99) quant à la valeur terrible. Achille est mentionné dent ou trois fois comme absent, et Agamemnôn, dans son discours à l’agora grecque, regrette la querelle (II, 377), mais nous n’entendons jamais d’exhortation telle que celle-ci : Faisons de notre mieux pour suppléer à l’absence d’Achille, ni même dans l’Epipôlêsis d’Agamemnôn, où elle trouverait le plus naturellement sa place. Il faut donc regarder les tentatives faites pour compenser l’absence d’Achille comme l’idée du critique, et non comme celle du poète. — Bien que O. Müller ait jeté un regard sur la distinction à établir entre les deux parties du poème (une partie primitive, ayant trait particulièrement à Achille et aux Grecs, et une partie surajoutée, se rapportant à la guerre entière), il ne l’a ni conçue clairement ni présentée d’une manière logique. Si nous devons distinguer complètement ces deux points de vue, il nous faut tirer les lignes à la fin du premier livre et ait commencement du huitième, en considérant ainsi les six liges intermédiaires comme appartenant au tableau de la guerre entière (ou de l’Iliade distinguée de l’Achillêis) ; le point de vue de l’Achillêis, négligé à la fin du premier livre, est repris au commencement du huitième. L’accord naturel de ces deux parties est signalé dans le commentaire de Heyne, ad VIII, 1. Le premier et le huitième livre appartiennent à un seul et même point de vue, tandis que tous les livres intermédiaires appartiennent à l’autre. Mais O. Müller cherche à prouver qu’une portion de ces livres intermédiaires appartient, avec le premier et le huitième, à un seul point de vue commun, quoiqu’il admette qu’ils ont été agrandis par des insertions. Ici je crois qu’il se trompe. Effacez tout ce qu’on peut raisonnablement admettre pour l’agrandissement des livres compris entre le premier et le huitième, et la même difficulté subsistera par rapport au reste ; car tous les incidents qui surviennent entre ces deux points sont développés dans un esprit tout à fait indifférent à Achille et à sa colère. Le Zeus du quatrième livre, comparé avec le Zeus du premier ou du huitième, marque la différence ; et cette description de Zeus est absolument indispensable comme rattachant le livre troisième d’un côté au livre quatrième et au cinquième de l’autre. De plus, la tentative que fait Muller pour imposer le point de vue de l’Achillêis à la plus grande partie de ce qui est compris entre le premier et le huitième livre n’est en aucun point heureuse : le poète ne présente pas dans ces livres les efforts insuffisants des autres héros pour compenser l’absence d’Achille, mais un tableau général et très intéressant de la guerre de Troie, avec un rapport marqué à la cause primitive de la querelle. Dans ce tableau, le duel entre Pâris et Menelaos forme naturellement le premier trait ; mais combien est forcé le raisonnement par lequel O. Müller fait rentrer ce récit frappant dans le plan de l’Achillêis ! Les Grecs et les Troyens sont pour la première fois frappés d’une idée qui aurait pu se présenter dans le cours des neuf années précédentes, si les Grecs, quand ils étaient défendus par Achille, n’avaient pas, par confiance dans leur force supérieure, considéré tout compromis comme indigne d’eux, à savoir, de décider la guerre par un combat singulier entre ceux qui en étaient les auteurs. Ici on fait entrer de vive force Achille comme cause, et cette idée n’est appuyée par aucun renseignement réel dans le poème, ni par une présomption raisonnable quelconque ; car ce sont les Troyens qui proposent le combat singulier, et on ne nous dit pas s’ils n’avaient jamais proposé auparavant, bien qui ils eussent eu de plus forte à raisons pour le faire lors de la présence d’Achille que pendant son absence. — O. Müller lui-même fait remarquer (§ 7) que depuis le second livre jusqu’au septième, il semble que Zeus a oublié sa résolution et la promesse faite à Thêtis. En d’autres termes, le poète, pendant cette partie du poème, néglige le point de vue d’Achillêis pour reprendre celui d’une Muse plus compréhensive ; l’Achillêis reparaît au livre huitième, disparaît dans le livre dixième, et est reprise à partir du livre onzième jusqu’à la fin du poème.

[30] Cette tendance qu’ont de nouveaux poètes à insérer de nouveaux sujets homogènes dans des paumes existant déjà est mentionnée par M. Fauriel à propos des romans du moyen âge : C’est un phénomène remarquable dans l’histoire de la poésie épique, que cette disposition, cette tendance constante du goût populaire à amalgamer, à lier en une seule et même composition le plus possible des compositions diverses, - cette disposition persiste chez un peuple, tant que la poésie conserve un reste de vie ; tant qu’elle s’y transmet par la tradition et qu’elle y circule à l’aide du chant ou des récitations publiques. Elle cesse partout où la poésie est une fois fixée dans les livres et n’agit plus que par la lecture, - cette dernière époque est, pour ainsi dire, celle de la propriété poétique, - celle où chaque poète prétend à une existence, à une gloire personnelles, et où la poésie cesse d’être une espèce de trésor commun dont le peuple jouit et dispose à sa manière, sans s’inquiéter des individus qui le lui ont fait. (Fauriel, Sur les romans chevaleresques, leçon 5. Revue des Deux Mondes, vol. VIII, p. 707.)

M. Fauriel pense que le Shah Nameh de Ferdousi était un amalgame de poèmes épiques séparés dans l’origine, et qu’il en était probablement de même pour le Mahabharata (Ibid., p. 708).

[31] Les remarques de Bœckh sur la possibilité d’un tel concours de poètes pour l’exécution d’un seul et même dessein sont parfaitement justes.

[32] Wolf, Prolegom., p. 138.

[33] Wolf, Prolegom., p. 137-138.

[34] Iliade, XX, 25. Zeus s’adresse à l’agora des dieux. — Zeus au commencement du huitième livre ordonne formellement aux Dieux de ne pas intervenir dans la lutte, et au début du vingtième il retire cet ordre ces deux faits sont évidemment des parties d’un plan préconçu.

Il est difficile de déterminer si l’on doit effacer comme apocryphe la bataille des dieux et des déesses du livre vingt et unième (385-520), ou s’il faut seulement le blâmer comme n’ayant qu’un mérite inférieur (improbanda tantum, non resecandahoc enim est illud, quo plerumque summa criseos Homericæ redit, comme Heyne le fait observer ailleurs, Obs. Iliade, XVIII, 444). Les objections faites sur le motif d’un style non homérique n’ont rien de solide (V. P. Knight ad loc.), et la scène appartient à cette veine de conception qui inspire le poète dans l’acte final de son Achillêis.

[35] Tout en admettant que ces derniers livres de l’Iliade n’égalent pas en intérêt ceux qui sont placés entre le onzième et le dix-huitième, nous pouvons ajouter qu’ils présentent une foule de beautés frappantes, et de plan et d’exécution, et une en particulier peut être signalée comme un exemple d’heureux ajustement épique. Les Troyens sont sur le point d’enlever aux Grecs le cadavre de Patroklos, quand Achille (cédant à l’inspiration (le Hêrê et d’Iris) se montre sans aimes sur le rempart grec, et par sa seille figure e sa seule voix inspire une telle terreur aux Troyens qu’ils abandonnent le cadavre. Aussitôt que la nuit arrive, Polydamos ouvre dans l’agora troyenne la proposition que les Troyens se retirent, sans plus tarder, des vaisseaux dans la ville, et s’abritent derrière les murs, sans attendre qu’Achille aimé les attaque le lendemain matin. Hectôr repousse ce conseil de Polydamos avec des expressions non seulement de confiance présomptueuse dans sa propre force, même contre Achille, mais encore de mépris et de dureté extrêmes à Pénard de celui qui le donne ; et cependant la sagesse de celui-ci est prouvée par la déroute complète subie par les Troyens le jour suivant. Or ce transport de colère et cette erreur de la part d’Hectôr produisent un effet frappant au vingt-deuxième livre, précisément avant sa mort.

Il lui reste cependant un moment pour se retirer dans l’intérieur des murs et pour trouver ainsi abri contre l’approche imminente de son irrésistible ennemi ; mais il est frappé par le souvenir de ce moment fatal oh il a repoussé le conseil qui aurait sauvé ses concitoyens. Si j’entre dans la ville, Polydamos sera le premier à me reprocher d’avoir causé la destruction de Troie dans cette nuit fatale où Achille apparut et où je résistai à son sage conseil. (Cf. XVIII, 250-315 ; XXII, 100-110 ; et Aristote, Éthic., III, 3.) — Dans une discussion relative à la structure de l’Iliade, et à l’égard des arguments qui nient tous un enchaînement projeté de parties, il n’est pas déplacé de signaler ce trait touchant de poésie, appartenant à ces livres auxquels on reproche d’être les plus faibles.

[36] La dernière partie du septième livre est gâtée par l’addition si peu satisfaisante introduite pour expliquer la construction du rempart et du fossé : tous les antres incidents (l’agora et l’ambassade des Troyens, la trêve conclue pour ensevelir les morts, l’arrivée des vaisseaux de Lemnos chargés devin, etc.) s’accordent parfaitement avec le plan de l’auteur de ces livres, qui est de décrire la guerre de Troie en général.

[37] A moins, il est vrai, que nous ne devions considérer comme des chants séparés le combat qui a lieu entre Tlepolêmos et Sarpedôn, et celui que se livrent Glaukos et Diomêdês ; et ils sont du très petit nombre des passages de l’Iliade qui peuvent être séparés complètement, et qui n’impliquent rien de spécial qui les précède.

[38] Cf. aussi Heyne, Excursus II, sect. 2, ad Iliade, XXIV, vol. VIII, p. 783.

[39] Des poètes postérieurs, vraisemblablement dans la pensée que le récit nu (de Diomêdês égorgeant Rhêsos et ses compagnons pendant leur sommeil), tel qu’il est dans l’Iliade, était trop choquant, adoptèrent divers moyens pour l’orner. Ainsi, selon Pindare (ap. Schol. Iliade, X, 435), Rhêsos combattit un seul jour comme allié de Troie, et causa un si terrible dommage, que les Grecs n’eurent pas d’autre moyen de détourner la destruction totale dont son bras les menaçait pour le lendemain, que de le tuer pendant la nuit. Et le drame d’Euripide appelé Rhésus, bien que représentant ce dernier comme titi nouveau venu, met toutefois dans la bouche d’Athênê les mêmes prédictions accablantes de ce qu’il ferait le jour suivant si on le laissait vivre ; de sorte que le tuer pendant la nuit est la seule voie de salut pour les Grecs (Euripide, Rhêsus, 602) ; de plus, Rhêsos lui-même y est présenté comme parlant avec une insolence si présomptueuse, que les sympathies des hommes et la haine des dieux se tournent coutre lui (ibid., 458).

On connaît le mieux ce récit sous la forme et avec l’addition (également inconnue à l’Iliade) que Virgile a adoptées. Le destin avait décrété que, si on permettait une fois aux magnifiques chevaux de Rhêsos ou de toucher au fourrage troyen ou de boire au fleuve Xanthos, rien ne pourrait préserver les Grecs de la ruine (Énéide, I, 468, et Servius ad loc.) — Toutes ces versions sont certainement des perfectionnements de l’histoire telle qu’elle est dans l’Iliade.

[40] M. Knight place l’Iliade environ deux siècles, et l’Odyssée, un siècle avant Hésiode ; un siècle entre les deux poèmes (Prolegg., c. LXI).

[41] Hermann, Præfat. ad Odyssée, p. 7.

[42] Knight, Prolegg., l. c. Odyssée, XXII, 475-478.

[43] Les arguments, sur la foi desquels Payne Knight et d’autres critiques ont soutenu que l’Odyssée était plus jeune que l’Iliade, sont présentés et examinés avec soin par Bernard Thierseli : Quæstio de diversâ Iliadis et Odyssæ ætate - dans le supplément (p. 306) de son ouvrage Ueber das Zeitalter und Vaterland des Homer.

Il montre que tous ces arguments ne sont nullement concluants, bien que les raisons à l’aide desquelles il défend lui-même l’identité d’âge entre les deux poèmes ne me paraissent en aucune sorte plus satisfaisantes (p. 327) ; nous ne pouvons rien conclure pour le point débattu de la mention de Telemachos dans l’Iliade. — Welcker pense qu’il y a une grande différence d’âne, et une différence évidente d’auteur, entre les deux poèmes. (Der Episch. Kyklos, p. 295.) — O. Müller admet la date plus récente de l’Odyssée ; mais il considère comme difficile et hasardeux d’élever sur cette base des conclusions arrêtées quant à la personne et à l’époque du poète. (History of the Literature of ancient Greece, ch. 5, p. 13.)

[44] Le Dr Thirlwall a ajouté à la seconde édition de son Histoire de la Grèce un excellent appendice sur l’ancienne histoire des poèmes homériques (vol. I, p. 500-516), qui contient d’amples renseignements relatifs aux opinions différentes des critiques allemands, avec un court examen comparatif de leurs raisons. J’aurais désiré qu’un juge si compétent eût ajouté, à l’énumération qu’il fait des idées des autres, une exposition plus étendue de ses vues personnelles. Le Dr Thirlwall semble avoir une conviction décidée sur ce qui me parait être le point le plus important dans la controverse homérique : c’est que, avant l’apparition des plus anciens poèmes du Cycle épique, l’Iliade et l’Odyssée, même si elles n’existaient pas précisément sous leur forme actuelle, avaient du moins atteint leur étendue actuelle, et que chacune d’elles était regardée comme un tout parfait et bien défini, non comme un agrégat flottant de morceaux fugitifs (p. 509).

Ces mots signalent les poèmes homériques comme anciens et quant aux détails et quant à l’ensemble, et renferment une négation de la théorie de Wolf et de Lachmann, qui prétendent que comme un ensemble ils ne datent que de l’époque de Pisistrate. On peut donc sans danger considérer les poèmes comme des preuves incontestables d’antiquité grecque (en entendant par là 776 ans av. J.-C.), ce que nous ne pourrions pas faire, si nous regardions toute harmonie des parties dans les poèmes comme résultant des changements opérés par Pisistrate et ses amis. — Il y a aussi un avertissement très juste du Dr Thirlwall (p. 516), relatif à la difficulté de mesurer quand et à quel degré la contradiction ou l’inexactitude pouvait ou non avoir échappé à l’attention du poète, dans un temps que nous connaissons si imparfaitement.

[45] L’Excursus II de Heyne (sect. 2 et 4, ad Iliade, XXIV, vol. VIII, p. 771-800) renferme de justes remarques sur ce point.

[46] Peu d’Allemands, et peut-être seulement peu d’hommes dans toutes les nations modernes, ont le sentiment d’un ensemble esthétique ; ils ne louent et ne blâment que des passages, ils ne s’extasient que sur des passages. (Goethe, Wilhelm Meister. Je transcris ces mots de Welcker : Æschyl. Trilogie, p. 306.)

Je ne puis concevoir pour quelle raison on restreint cette proposition aux nations modernes en tant que comparées aux anciennes.

[47] Les xινούμενα όνόματα d’Homère étaient vantés par Aristote. V. Schol. ad Iliade, I, 481 ; cf. Denys d’Halicarnasse, De Compos. Verbor, c. 20. Relativement aux explosions non déguisées de sentiment de la part des héros, le scholiaste ad Iliade, I, 349, nous dit : Έτοιμον τό ήροίxον πός δάxρυα. Cf. Euripide, Helen., 959, et les sévères censures de Platon, République, II, p. 388.

Les poèmes homériques étaient de toutes les compositions grecques celles qui étaient le mieux comprises et qui jouissaient de la popularité la plus étendue, même parmi les personnes les moins instruites, telles, par exemple, que les peuples demi-barbares qui avaient acquis la langue grecque ajoutée à leur propre langue maternelle. (Dion Chrysostome, Or. XVIII, vol. I, p. 478 ; Or. LIII, vol. II, p. 277, Reisk.) Relativement à la simplicité et à la clarté du style narratif, qui expliquent cette popularité, étendue, Porphyre faisait une remarque singulière : il disait que les pensées d’Homère présentaient réellement beaucoup de difficulté et d’obscurité, nais que des lecteurs ordinaires s’imaginaient le comprendre, à cause de la clarté générale qui paraissait répandue dans tout le cours des poèmes (V. les Prolegomena de l’édition de l’Iliade de Villoison, p. XII). Cette remarque donne la clef d’un grand nombre de critiques homériques. Il y avait sans doute des obscurités réelles dans les poèmes, naissant des changements survenus dans les associations, les coutumes, la religion, la langue, etc. ; aussi bien que de la corruption du texte ; mais pendant que les critiques rendaient un utile service en élucidant ces difficultés, ils en introduisaient aussi artificiellement beaucoup d’autres, entièrement de leur propre création. Ne voulant pas se contenter du sens simple et apparent, ils cherchaient dans Homère des desseins cachés, des insinuations subtiles ; des motifs secrets, même en ce qui concerne les détails insignifiants, de profonds artifices de rhétorique (V. un spécimen dans Denys d’Halicarnasse, Ars Rhetor, ch. 15, p. 316, Reiske ; Aristote même n’est pas non plus exempt de semblables tendances, Schol. ad Iliade, III, 441, S, 198), ou un substratum de philosophie allégorisée. Il n’est pas étonnant que ces passages, tout à fait clairs pour le lecteur vulgaire, leur parussent difficiles. — Il ne pouvait pas y avoir une voie plus sûre pour manquer le véritable Homère que de le chercher dans ces retraites écartées. Il est essentiellement le poète de la voie publique et de la place du marché, qui éveille les sympathies communes et satisfait les désirs intellectuels de ses compatriotes d’une manière incomparable, mais est exempt de vues ultérieures, soit personnelles, soit didactiques, et plongé dans le même milieu de vie pratique et d’expérience religieusement expliquée que ses auditeurs. Aucune nation n’a jamais eu une exposition si parfaite ni si pathétique de son ancien esprit social que celle que présentent l’Iliade et l’Odyssée. — Dans la critique des expressions d’Homère, les savants alexandrins semblent avoir fait un très grand pas, si on les compare aux glossateurs qui les précédaient (V. Lehrs, De Studiis Aristarchi, Dissert. II, p. 42).

[48] Horace, Ep. I, 2, v. 1-26 :

Sirenum voces, et Circes pocula nosti :

Quæ si cum sociis stultus capidusque bibisset,

Vixisset caris immundus, vel amica luto sus.

Horace met en opposition la folie et l’avidité que montrent les compagnons d’Odysseus en acceptant les breuvages qui leur sont offerts par Circé, avec l’empire que le héros exerce sur lui-même en les refusant. Mais dans l’incident tel qu’il est décrit dans le poème original, ni l’éloge, ni le blâme qu’on donne ici à entendre ne sont appuyés par rien. Les compagnons d’Odysseus suivent l’usage universel en acceptant l’hospitalité offerte aux étrangers, hospitalité dont, quanta ce qui les concernait particulièrement, ils ne pouvaient avoir aucune raison pour suspecter les conséquences fatales ; tandis qu’Odysseus est préservé d’un sort semblable, non parce qu’il se domine lui-même, mais parce qu’il a reçu auparavant un avertissement divin et un antidote spécial, qui n’avaient pas été accordés aux autres (v. Odyssée, X, 285). Et l’incident des Sirènes, s’il faut le regarder comme prouvant quelque chose, indique plutôt l’absence que la présence de cet empire qu’Odysseus, aurait exercé sur lui-même. — On trouve, dans les Venet. Schol. ad Iliade, IX, 453, un exemple remarquable de ces violentes altérations de texte au moyen desquelles les grammatici ou critiques tentaient d’effacer dans Homère de mauvaises tendances morales (nous devons nous rappeler qu’un grand nombre d’entre eux étaient des maîtres de la jeunesse) ; cf. Plutarque, De audiendis Poetis, p. 95. Phoenix décrit la malheureuse tragédie de famille dans laquelle il avait été lui-même en partie acteur, en partie victime. Or l’aveu fait par un héros homérique d’actes coupables et de projets encore plus coupables, sans aucune expression de honte ou de repentir, choquait les sentiments des critiques. L’un d’eux, Aristodème, glissa deux particules négatives dans un de ces cers ; mais bien que par Et il détruisit non seulement le sens, mais encore la mesure, sa correction lui valut des applaudissements unanimes, parce qu’il avait maintenu l’innocence du héros. Et Aristarque regardait le cas comme si inquiétant, qu’il effaçait du texte quatre vers qui ne nous ont été conservés que par Plutarque. V. le Fragment de Dioscoride dans les Fragmenta Historicor. Græcor, éd. Didot, vol. II, p. 193.

[49] C’est un tableau idéal, à coup sûr, que celui de la société grecque dans les chants qui portent le nom d’Homère ; et pourtant cette société y est tout entière reproduite, avec la rusticité, la férocité de ses moeurs, ses bonnes et ses mauvaises passions, sans dessein de faire particulièrement ressortir, de célébrer tel ou tel de ses mérites, de ses avantages ou de laisser dans l’ombre ses vices et ses maux. Ce mélange du bien et du mal, du fort et du faible, cette simultanéité d’idées et de sentiments en apparence contraires, cette variété, cette incohérence, ce développement inégal de la nature et de la destinée humaine, c’est précisément ce qu’il y a la de plus poétique, car c’est le fond même des choses, c’est la vérité sur l’homme et le monde , et dans les peintures idéales qu’en veulent faire la poésie, le roman et même l’histoire, cet ensemble si divers et pourtant si harmonieux, doit se retrouver ; sans quoi l’idéal véritable y manque aussi bien que la réalité. (Guizot, Cours d’histoire moderne, leçon 7e, vol. I, p. 285.)