SAINT POTHIN ET SES COMPAGNONS MARTYRS

 

LIVRE DEUXIÈME. — LA PERSÉCUTION.

CHAPITRE V. — Sanctus, Maturus, Attale et Blandine.

Le diacre Sanctus ; sa patrie. — En vertu de quel droit le président de la Gaule lugdunaise pouvait juger les fidèles de Vienne. — Maturus. — Attale ; son caractère et sa patrie. — Deux lettres du pape Pie Ier à Justus, évêque de Vienne. — Authenticité de ces deux lettres. — Blandine. — Détails sur cette esclave chrétienne. — Beauté de son caractère. — Elle était vierge. — Un passage de saint Eucher, indique qu'elle était de Lugdunum. — Tortures infligées à Blandine et à Sanctus. — Leur attitude au milieu des tourments. — Sanctus est miraculeusement guéri de ses blessures. — Bibliade revient de son apostasie ; elle est mise au nombre des martyrs.

 

La cause chrétienne vient de parcourir la phase de l'instruction judiciaire ; elle va entrer dans celle des tourments et des supplices.

La fureur du peuple, dit la Lettre, celle du président et des soldats s'attachèrent surtout à Sanctus, diacre de Vienne ; à Maturus, encore néophyte, mais athlète généreux ; à Attale de Pergame, qui fut toujours la colonne et le soutien de nos affaires ; à Blandine, en qui le Christ voulut montrer que ce qui parait vil, petit, méprisable aux yeux des hommes, est estimé par Dieu lui-même digne d'une grande gloire, en récompense de cet amour qui, s'attachant à lui, se montre par la puissance des œuvres, et non par l'ostentation de vaines apparences.

Dans ce passage de la Lettre, le rédacteur introduit sur la scène du martyre Sanctus, Maturus, Attale et Blandine. En nous présentant ces quatre confesseurs, il appelle sur eux nos regards et notre admiration. Pour les caractériser, il se contente de tracer en passant quelques lignes sobres et rapides ; le récit de leurs souffrances complétera bientôt ces traits inachevés, les fera ressortir avec les teintes empourprées du sang.

Pour ces quatre martyrs, c'était un honneur d'attirer sur eux les principaux efforts des persécuteurs. Cette distinction, en les mettant au premier plan de la scène, les recommande à une étude spéciale.

Sanctus, Maturus, Attale et Blandine n'avaient pas été pris au hasard pour inaugurer les supplices ; le choix du président avait été déterminé par des motifs qu'il n'est pas difficile de démêler. Ce magistrat s'adressait, et pour cause, à ce qu'il y avait de plus distingué ; comme à ce qui paraissait de plus infime, dans les rangs des accusés. En premier lieu, c'était un diacre, un ministre de la religion abhorrée ; ensuite, un citoyen romain, un homme qui faisait l'ornement et l'appui de la société chrétienne. Ces deux personnages se trouvaient en grande évidence par leur position et les services rendus par eux au christianisme ; ils appelaient donc tout naturellement les premiers coups sur leur tête. Toutefois, dans le cas, qu'il était bon de prévoir, où les supplices ne pourraient ébranler le courage de ces deux athlètes, il fallait se ménager une revanche d'un autre côté, une chance plus grande de succès. A cet effet, le gouverneur fit entrer dans la lice Maturus et Blandine ; il espérait avoir facilement raison d'un néophyte d'hier et d'une misérable esclave.

Ce magistrat s'en prenait, à son insu, à l'élite des prisonniers. En outre, par le fait même de son choix, il venait de composer un groupe de martyrs où tout avait sa représentation : l'Église de Vienne aussi bien que celle de Lugdunum, le clergé et les simples fidèles, l'un et l'autre sexe, l'ingénu et l'esclave, le citoyen romain et le sujet provincial, la race grecque comme la race. latine. Ces différentes conditions se trouvaient personnifiées dans Sanctus, Maturus, Attale et Blandine.

Le diacre Sanctus était, par l'ordre dont il était revêtu, supérieur à ses trois compagnons ; aussi est-il nommé le premier. Le rédacteur de la Lettre était trop au courant des usages de l'Église, pour ne pas tenir compte de cette préséance religieuse. Pour tout éloge, il se contente de relever le nom de Sanctus en y accolant son titre de diacre : Sanctus, diacre de Vienne. Sans qu'il y paraisse, d'un mot c'était dire beaucoup. En effet, dans les siècles de primitive ferveur, ce n'était pas trop du plus haut mérite pour être élevé à ce rang de la hiérarchie sacrée ; il fallait se distinguer par sa sagesse entre les sages, par son zèle entre les plus dévoués, par une charité tendre parmi des chrétiens qui n'avaient qu'un cœur et qu'une âme.

Vienne était la patrie de Sanctus, il y était né de famille libre. Avantage autrement considérable à ses yeux, le saint baptême lui avait conféré la liberté spirituelle ; en l'affranchissant du péché, ce sacrement l'avait fait libre dans le Christ. Après avoir donné des gages suffisants à son Église, Sanctus fut appelé par son évêque, probablement Justus, à remplir les importantes fonctions de diacre.

D'après H. Valois, Sanctus aurait vu le jour à Vienne, mais il aurait été attaché comme diacre à l'Église de Lugdunum[1]. Cette opinion du savant annotateur d'Eusèbe ne nous parait nullement fondée. Le texte grec, il est vrai, présente une sorte d'ambiguïté à cet égard, il se prête littéralement à une double interprétation. Mais pour dissiper cette ambiguïté, rien de plus simple que de recourir aux traditions locales. Or, d'après la tradition des Églises de Lyon et de Vienne, non seulement Sanctus était de Vienne, mais encore il appartenait comme diacre au clergé de cette ville. Au surplus, David Dalrympile, qui a traduit en anglais la Lettre des Églises de Vienne et de Lugdunum, montre, par des exemples analogues, que le texte grec peut fort bien être entendu en ce sens.

A propos de Sanctus et des autres chrétiens viennois qui furent jugés et mis à mort à Lugdunum, on se demande en vertu de quel droit le président de la Lugdunaise traduisait à son tribunal des accusés qui appartenaient à la Narbonnaise, et partant ressortissaient de l'autorité judiciaire de cette dernière province. La réponse à cette question n'est pas difficile à donner ; elle est fournie par un passage du Digeste. Seulement, pour faire l'application de ce texte, il est besoin de se reporter à la situation administrative de Vienne au Ile siècle, ainsi qu'aux circonstances de la persécution qui sévit à Lugdunum.

Dans le premier partage des provinces de l'Empire, Auguste s'était réservé la Gaule tout entière ; un peu plus tard cependant, il abandonna la Narbonnaise au sénat[2]. Vienne se trouvait dans la circonscription de cette dernière province, qui avait Narbonne pour capitale. Cité importante, mais après tout secondaire, de la Narbonnaise, Vienne pouvait être dite, au IIe siècle, la métropole des Allobroges, mais nullement de la province sénatoriale dans laquelle elle se trouvait comprise[3]. De ces notions historiques il résulte que cette ville dépendait administrativement du proconsul de la Narbonnaise. D'autre part, nous savons quels liens unissaient les deux Églises de Vienne et de Lugdunum, liens qui s'étaient formés bien avant la persécution de l'an 177. Grâce à la proximité des lieux et à la facilité des communications, les deux chrétientés pouvaient se donner la main, se venir mutuellement en aide. La persécution ayant éclaté à Lugdunum, les fidèles de Vienne se portèrent au secours de leurs frères menacés. Cette démarche, dont leur charité avait pris la généreuse initiative, n'était pas chose extraordinaire dans ces beaux siècles. Une communauté chrétienne était-elle persécutée pour la foi, des frères étrangers accouraient des villes voisines, quelquefois même de lieux éloignés, pour secourir et animer les confesseurs. Lucien constate cette coutume dans son récit sur la mort de Pérégrinus[4].

D'après cela, toute difficulté disparaît, quant à la juridiction territoriale du président de la Lugdunaise. Vienne, il est vrai, faisait partie de la province Narbonnaise, et partant dépendait du proconsul siégeant à Narbonne. Les habitants de Vienne n'étaient donc point, comme tels, justiciables du gouverneur de la Lugdunaise. Mais les chrétiens viennois ayant été arrêtés à Lugdunum, tombaient par là sous la juridiction de ce magistrat ; car, son autorité judiciaire s'étendait à tous les crimes commis et à tous les délinquants saisis sur le territoire de sa province. Le président, dit le jurisconsulte Paulus, a juridiction sur les étrangers, s'ils ont commis quelque crime. Les ordres des princes prescrivent au chef de la province de la purger des malfaiteurs, quelle que soit leur origine[5]. Les chrétiens étant rangés par les païens au rang des criminels, ce texte coupe court à toute difficulté sur la compétence du président de la Lugdunaise dans l'affaire des chrétiens viennois. Si l'on prétend, ce que nous ne pensons pas, que Sanctus et les autres fidèles de Vienne furent saisis sur le territoire de cette dernière ville, il faudra dire, avec quelques auteurs, que la raison de connexité aura fait joindre leur cause à l'instruction ouverte à Lugdunum.

Avec le diacre Sanctus comparaissait le chrétien Maturus. Sujet provincial de Lugdunum, Maturus ne démentit pas la signification symbolique de son nom. Néophyte encore, il était parvenu à une précoce maturité ; il était déjà mûr pour les combats de l'arène et l'épreuve du grand témoignage. Sorti récemment du bain sacramentel, ce chrétien d'hier, devenu soudain athlète généreux, allait être admis au baptême du sang. Nous ne savons rien de plus sur les antécédents du néophyte Ma tu rus.

Attale devait, plus que ses trois compagnons, attirer l'attention curieuse de la multitude. Ce chrétien de grande naissance indique, aussi bien que Vettius Epagathus, que la vérité avait fait des conquêtes, sur les bords de la Saône, dans les rangs les plus élevés de la société. Attale était un Grec asiatique ; il avait vu le jour à Pergame, capitale déchue, où le christianisme jetait un grand éclat dès le temps des apôtres. Ce nom d'Attale, porté trois fois par les anciens rois de Pergame[6], donne à penser qu'un des ancêtres du martyr aura été affranchi par un de ces princes, et que, suivant l'usage, il aura porté le nom de son illustre maître, devenu son patron par le bienfait de l'affranchissement. Dans ce que nous savons du confesseur de Lugdunum, nous ne voyons rien qui soit opposé à cette conjecture ; tout semble, au contraire, la favoriser, autoriser à rattacher, dans le sens que nous venons de dire, le martyr Attale à la royale famille de Pergame.

A quelle époque et pour quel motif Attale abandonna-t-il l'Asie pour venir se fixer sur les bords du Rhône ? Aucun monument ne donne réponse à cette question. Quoi qu'il en soit, il était posé dans sa nouvelle patrie comme un personnage considérable. Son nom, son titre de citoyen romain, lui avaient acquis une certaine notoriété parmi les païens eux-mêmes. D'autre part, l'ardeur de son zèle, les services rendus à la cause chrétienne, lui avaient acquis une grande considération parmi les fidèles. A l'endroit où nous sommes arrivés de la Lettre des deux Églises, Attale nous est représenté comme une colonne et un soutien du christianisme. Plus tard, lorsque, descendu dans l'arène, il se trouvera dans son cadre véritable, les martyrs nous diront de lui : Ce vaillant soldat s'était fort exercé dans la discipline chrétienne ; toujours il s'était montré témoin fidèle de la vérité.

Un fait qui attache un intérêt singulier à la personne d'Attale, c'est la mission dont il paraît avoir été chargé par Justus,  évêque de Vienne, auprès du pape Pie Voici dans quelles circonstances :

Sous Antonin-le-Pieux, le sang chrétien avait coulé à Vienne pour la cause de Jésus-Christ. Verus, évêque de cette ville, et plusieurs de ses ouailles, avaient succombé victimes d'une persécution locale dont les détails sont inconnus. Cet orage durait encore, lorsque Justus fut élu pour succéder au saint martyr Verus. A peine élevé sur le siège de Vienne, un des premiers soins du nouveau pontife fut de dépêcher à Rome un courrier, chargé de porter au pape Pie Ier les Actes de Verus et de ses compagnons. Ce courrier devait aussi compléter de vive voix le récit du combat soutenu par ces martyrs. Justus ne vit personne qui fût plus propre à remplir cette mission qu'Attale de Pergame. Ce dernier, paraît-il, avait suivi de prés les phases de la lutte, il en connaissait tous les détails, il y avait pris assez de part pour mériter l'éloge qui lui fut décerné plus tard, de s'être montré toujours témoin fidèle de la vérité. Heureux de ce choix, Attale se rendit à Rome en toute diligence. Arrivé dans cette ville, il remit les pièces dont il était porteur au pape Pie Ier ; ensuite il combla ce pontife de joie par la peinture qu'il lui fit des souffrances endurées par les martyrs, de la victoire remportée par eux sur le prince de ce monde. Sa mission remplie, il reprit le chemin des Gaules, porteur des missives de Pie Ier. Tous ces faits ressortent d'une lettre remise par Attale à l'évêque de Vienne, lettre qui nous a été conservée. Voici la traduction de cette pièce si importante et si curieuse :

A Justus, évêque de Vienne.

Attale est venu vers nous, porteur des lettres des martyrs ; il nous a comblé de joie en nous faisant le récit de leur triomphe. Il nous a dit que notre bienheureux collègue Verus avait triomphé du prince de ce monde. Pour vous, constitué en sa place par le choix des frères en la ville sénatoriale de Vienne, et revêtu du colobium[7] des évêques, songez à remplir dans le Seigneur le ministère dont vous avez été revêtu. Traitez les corps des saints martyrs comme les membres de Dieu, prenez-en soin comme firent les apôtres pour saint Etienne. Visitez les prisons des saints, afin qu'aucun d'eux ne vienne à s'attiédir dans la foi. Éprouvez dans l'Esprit-Saint la fermeté de leur témoignage ; exhortez-les à demeurer fermes dans la foi. Que les prêtres et les diacres voient en vous moins un supérieur qu'un ministre du Christ. Que votre sainteté soit une protection pour tout le peuple. Plusieurs de nos frères, dont Attale vous dira les noms, reposent dans le Seigneur, délivrés de la cruauté du tyran. Le prêtre Pastor, qui a fondé un titulus, s'est endormi dignement dans le Seigneur. Bienheureux collègue, je ne veux point vous laisser ignorer la révélation qui m'a été faite, que la fin de ma vie est proche. Je n'ai qu'une chose à vous demander, c'est de persévérer dans l'unité de communion et de vous souvenir de moi. Le pauvre sénat du Christ établi à Rome vous salue. Saluez le collège des frères qui sont avec vous dans le Seigneur[8].

L'authenticité de cette lettre a soulevé plus d'une objection. Quelques auteurs ont voulu n'y voir qu'une pièce apocryphe. Mais les critiques les plus autorisés et les plus graves s'accordent à la regarder comme un précieux monument de l'antiquité chrétienne. Avec eux, il convient d'en défendre la sincérité, de ne pas permettre à une critique téméraire de la déchirer comme une page de nulle valeur. Nous y sommes d'autant plus intéressé qu'elle appartient aux annales religieuses de Lyon par le courrier qui l'apporta de Rome et la remit à l'évêque Justus.

Nous avons du pape Pie Ier deux lettres adressées à Justus, évêque de Vienne ; celle dont nous venons de donner la traduction est la dernière en date. Ces deux pièces, que Baronius et Spondanus appellent des lettres d'or (litteras plane aureas), présentent le style et les formes des lettres apostoliques ; elles respirent cet esprit de douce charité qui animait les premiers pasteurs de l'Église. Néanmoins elles n'ont pu trouver grâce devant une critique pointilleuse et des préjugés de secte. Tillemont[9] et Cave[10] ont cru devoir les biffer d'un trait de plume et les rejeter comme apocryphes. Le premier remue des dates, il les combine suivant une chronologie de sa façon, pour conclure à la supposition de ces lettres. Après la chronologie vient la discussion du texte. L'auteur des Mémoires sur l'histoire ecclésiastique épluche les phrases, il pèse les expressions, et prétend prouver que tel ou tel mot n'appartient pas au style de l'époque, trahit la main d'un faussaire.

L'érudition et la clairvoyance de Tillemont ont été prises en défaut par un habile critique. Dans son Histoire littéraire d'Aquilée, Fontanini s'est donné la tâche de défendre l'authenticité des deux lettres en question contre ceux qui l'ont niée ou révoquée en doute, et il s'est acquitté de cette tâche de façon à satisfaire les esprits les plus difficiles[11]. Avec son immense savoir, Fontanini a réponse à toutes les objections ; son habileté sait même les tourner en preuves. Après avoir solidement établi la provenance légitime de ces deux lettres, il invoque le sentiment des auteurs qui se sont prononcés sur cette matière. Or, il ne lui est pas difficile de montrer que les autorités qui rejettent comme supposées les deux lettres de Pie Ier à Justus, sont à peu prés de nul poids par rapport à celles qui en admettent la sincérité. En effet, nous trouvons d'un côté G. Fabricius, de la Bigne, Baronius, Savaron, Papirius Masson, Labbe, Spondanus, le cardinal Bona, du Cange, Henschénius, et parmi les protestants, Dallée, Blondel et Saumaise, tous auteurs qui maintiennent à Pie Ier, les deux lettres à Justus de Vienne. Devant cette longue chaîne d'érudits, qu'il serait facile d'allonger encore, de quelle valeur peut être le sentiment opposé de Tillemont, Cave et Chastelain ? Aussi le cardinal Bona pu dire en toute vérité : Les orthodoxes reçoivent ces deux lettres, et les sectaires n'osent guère les rejeter.

Que s'il reste quelque incertitude sur les dates proposées par Fontanini, il n'y a pas lieu de s'en étonner, attendu les difficultés chronologiques que présente la série des pontifes romains, et le peu d'accord qui existe à cet égard entre les différents chronographes. Ce critique n'a pas prétendu dissiper toutes les obscurités, faire cesser toutes les divergences d'opinion sur ce point ; mais, prenant pour fil conducteur une chronologie puisée aux meilleures sources, il ramène les faits et les dates à une heureuse concordance : les besoins de son argumentation n'en demandaient pas davantage.

D'après Fontanini, le pape Pie Ier aurait occupé le siège de Rome de l'an 146 à l'an 161. La lettre dont nous avons donné la traduction, ayant été écrite par ce pontife vers la fin de sa carrière, daterait de l'année 160 ou 161. Comme conséquence, Justus, successeur de Verus, aurait gouverné l'Église de Vienne sous Antonin et sous Marc-Aurèle. D'après cette chronologie, les faits indiqués ou supposés par la lettre de Pie Ier prennent facilement place dans le cadre de l'histoire générale. Il n'en faut pas davantage pour renverser l'échafaudage chronologique élevé par Tillemont contre l'authenticité de cette lettre.

Nous inclinons à voir dans le courrier expédié à Rome par l'évêque Justus, ce même Attale que la Lettre des Églises de Vienne et de Lugdunum nous représente traduit devant le président de la Lugdunaise. Cette identité de personne se trouve appuyée, non seulement sur l'identité de nom, mais encore sur l'exacte ressemblance de caractère. Aussi Fontanini n'hésite-t-il pas à reconnaître le martyr Attale dans le courrier envoyé de Vienne au pape Pie Ier. Sans être aussi fortement prononcés, H. Valois et plusieurs autres regardent la chose comme très-probable.

Ce point une fois admis, il ne semble pas difficile de déterminer à quelle Église appartenait le chrétien Attale. Le seul fait du choix qu'en fit Justus pour le députer à Rome parait indiquer qu'il habitait la cité de Vienne. II était tout naturel, en effet, que le pontife viennois confiât une mission de ce genre à un de ses enfants dans le Christ. Toutefois, cette raison, si plausible qu'elle soit, n'autorise pas à affirmer que le martyr Attale résidait à Vienne ; Justus aurait fort bien pu emprunter à l'Église de Lugdunum un exprès pour porter ses lettres à Rome.

Après Sanctus, Maturus et Attale, venait Blandine. En associant cette esclave à un ingénu, à un citoyen romain, à un diacre même, le président la plaçait à son niveau véritable ; il entrait à son insu dans l'esprit de la religion qu'il persécutait. Effectivement, la grâce divine avait corrigé en elle l'inégalité de la condition. Cette humble femme, le Seigneur l'avait prise aux derniers rangs de la société, pour en faire un type de grandeur chrétienne, une touchante réalisation de ces paroles : Les derniers seront les premiers[12]. En même temps il voulait l'opposer comme une protestation vivante aux injustices de l'opinion et des lois à l'égard des esclaves, montrer par elle à tous ces déshérités du monde païen, qu'eux aussi étaient appelés à la liberté de l'âme et à la sublimité du martyre.

Le contraste de sa condition avec la noblesse de son caractère n'a pas contribué médiocrement à mettre Blandine en relief. Un héroïsme parti de si bas a placé si haut l'humble esclave, lui a dressé un piédestal si élevé, que, parmi les quarante-huit martyrs de Lugdunum, elle occupe une des premières places dans l'admiration des fidèles aussi bien que dans les monuments historiques et liturgiques. Descendue avec sa maîtresse dans l'arène sanglante, elle y a brillé d'un si vif éclat, qu'elle a complètement éclipsé la matrone gallo-romaine dont elle était la propriété. Son nom a été recueilli par la Lettre des deux églises, il nous est arrivé glorieux entre les quarante-sept autres ; et le nom de sa maîtresse, immolée pour Jésus-Christ comme elle, n'est connu que de Dieu seul. Il y a mieux, c'est le privilège de Blandine de marcher l'égale du bienheureux Pothin, dans le culte rendu aux martyrs de Lugdunum. Dans l'éloquente homélie prononcée par saint Eucher à la gloire de ces héros chrétiens, elle est distinguée parmi tous les autres ; elle y est nommée seule avec le bienheureux Pothin. Quelquefois même l'héroïne chrétienne efface complètement tous ses compagnons de souffrances, en sorte qu'il n'est fait mention expresse que, de Blandine. Ainsi, dans plusieurs martyrologes et oraisons anciennes, elle a le singulier honneur de figurer seule, d'être seule invoquée par son nom[13]. Cette mention privilégiée, cette invocation exceptionnelle, traduisent heureusement le titre de mère des martyrs qui lui est donné par la Lettre des deux Églises.

Le, rédacteur de cette Lettre fait vivement ressortir à nos yeux l'héroïque Blandine ; il s'arrête avec une sorte de complaisance devant sa rayonnante figure, et chaque fois qu'il revient à elle, tout en restant dans son rôle de fidèle témoin, il laisse percer une nuance d'admiration attendrie, quelque chose qui ressemble à une sorte de prédilection. Ainsi l'esclave dédaignée des hommes est devenue un type de grandeur morale, la personnification des martyrs de Lugdunum.

Il n'est pas jusqu'au protestantisme qui, par la plume de ses écrivains, ne lui ait fait l'honneur de ses attaques. A la palme du martyre, Blandine unit la blanche couronne des vierges. Dans la Lettre des deux Églises, elle est formellement appelée vierge. Le même titre lui est donné dans les Actes de saint Clair[14] ; l'auteur de ces Actes la qualifie de bienheureuse vierge. Mais la virginité n'est pas du goût des protestants ; la cause de cette répulsion ne saurait être un mystère pour quiconque connaît l'histoire de la Réforme.

Mélanchthon[15] et Cave[16] ont essayé de porter la main sur la couronne virginale de Blandine, de la détacher de son chaste front. Pour lui enlever le titre de vierge, ces deux auteurs ce fondent sur le nom de mère qui lui est donné par la Lettre des deux Églises. Mais, inattention impardonnable pour deux lettrés de cette force, ils n'ont pas pris garde que cette maternité est de pure comparaison. La bienheureuse Blandine, semblable à une noble et généreuse mère, dit la Lettre. Or, il n'est si mince écolier qui ne sache que la comparaison implique entre ses deux termes similitude, ressemblance, rapport, mais nullement identité. En veine d'imagination, Cave ne s'en tient pas là. De l'esclave Blandine, il fait une noble femme (nobilis femina) ; il lui octroie généreusement des titres de noblesse. Restait à lui chercher un époux. Mélanchthon n'est pas embarrassé pour si peu ; il fait de Blandine l'épouse d'Attale de Pergame. Des inventions de cette nature tournent par trop au ridicule ; elles ne peuvent être justiciables que du rire.

Si l'on ne savait quel aveuglement peuvent produire dans les meilleurs esprits les préjugés de secte, on croirait que Mélanchthon et Cave n'ont pas pris la peine de lire la Lettre des Églises de Vienne et de Lugdunum, puisque Blandine y est dite esclave, qu'on y parle de sa maîtresse, et qu'elle est formellement appelée vierge. Ce qui n'est guère moins étonnant, c'est de voir Paradin[17] et le bon Rubys[18], qui pourtant lisaient cette Lettre avec des yeux catholiques, faire de Ponticus le fils de Blandine. Ces deux annalistes n'auront pas pris la peine de lire le texte grec, ni même la version latine de Rufin ; ils auront accepté de confiance quelque traduction française où se trouvait cette bévue.

Blandine est encore appelée, dans la Lettre des deux Églises, sœur de Ponticus. Quoi qu'en disent quelques auteurs, ce nom de sœur donné à Blandine ne prouve pas que Ponticus fût son frère selon la chair. Habitués qu'ils étaient à se considérer comme membres d'une même famille, les premiers chrétiens se saluaient mutuellement des noms de frère et de sœur. D'après cela, entre Blandine et Ponticus il ne paraît pas avoir existé d'autre fraternité que celle qui unissait tous les fidèles dans le Christ.

Sur Blandine nous ne savons autre chose que les détails donnés par la Lettre des deux Églises. Cette courageuse esclave appartenait-elle par la naissance à Vienne ou à -Lugdunum ? Saint Eucher nous semble répondre à cette question, dans son homélie sur sainte Blandine. Opposant les martyrs lugdunais aux saints Innocents, ce grand évêque met en présence Lugdunum et Bethléem. Or, voici les paroles qu'il prête, entre beaucoup d'autres, à sa ville épiscopale : Ô Bethléem, ma Blandine ne pouvait trouver place dans le chœur de tes martyrs ![19] Ce texte parait assez clair, il équivaut à un acte de naissance ; il nous dit assez nettement que Blandine avait vu le jour à Lugdunum. Que les fidèles de Vienne aient rendu dans la suite un culte spécial à la bienheureuse esclave, qu'un monastère de vierges, portant son nom, ait été fondé de benne, heure clans cette ville[20], tout cela prouve qu'on y avait grande dévotion à cette sainte, mais nullement que Blandine fût de Vienne[21].

Née, selon toute apparence, dans la servitude, Blandine partageait la condition et le sort de ses parents. A en juger par son nom, qui a tout l'air d'un nom de fantaisie, la douce. Blandine avait su plaire à sa maitresse ; elle était devenue une de ces favorites qui avaient l'art de conquérir l'affection, souvent capricieuse, quelquefois sincère, des matrones au service desquelles elles étaient attachées. Le christianisme avait pénétré jusqu'à Blandine et à sa maîtresse ; l'une et l'autre avaient embrassé la religion du Christ. Nous ne savons quelle marche avait suivie la lumière divine, si elle était descendue de la maîtresse à l'esclave, ou bien montée de l'esclave à la maîtresse. Il est vraisemblable que la matrone gallo-romaine fut la première à recevoir le bienfait de la foi, et qu'elle le communiqua bientôt après à son entourage. Ce que l'on peut affirmer hardiment, c'est qu'à partir de cette époque, Blandine et tous les esclaves de la famille bénéficièrent largement de la révolution religieuse qui venait de s'accomplir au dessus de leur tète. L'affection qu'elle avait su d'abord inspirer, ne reposait guère que sur un caprice aussi mobile qu'il était frivole. Depuis que sa maîtresse avait abjuré le culte des dieux, ce sentiment s'était élevé,. transforme ; il avait revêtu le caractère d'une vertu, de la charité chrétienne. Du moment que ces deux néophytes se trouvaient réunies dans la croyance au Dieu véritable, qu'elles pouvaient mêler leurs vœux et, leurs prières devant le même autel, leurs âmes se rencontraient sur le pied d'une égalité sainte. Par le sacrement de la régénération, Blandine était devenue, devant le Christ et son Église, l'égale de la matrone ; rien donc ne s'opposait à ce que l'esclave fût admise à l'amitié de cette dernière. Grâce aux nouveaux rapports établis par la charité entre ces deux chrétiennes, Blandine trouvait une mère tendre, une amie dévouée, dans celle qu'elle ne cessait pourtant de regarder et de respecter comme sa maîtresse. Alors qu'elle était sous la main des bourreaux, elle reçut de cette tendresse une marque des plus touchantes. Nous tremblions tous pour Blandine, disent les martyrs. Sa maîtresse selon la chair, qui combattait dans les rangs des martyrs, appréhendait que, vu la faiblesse de sa complexion, Blandine n'eût pas la force de confesser sa foi. Impossible de lire ce passage sans être attendri. Des sentiments si élevés, si délicats, signalent le caractère de la révolution que le christianisme opérait dans les idées et les mœurs au profit des esclaves.

La dernière par la naissance et la condition, Blandine va ouvrir la scène du martyre ; elle l'occupera jusqu'à la fin comme personnage principal ; enfin elle aura l'honneur de clore ce drame sanglant par une mort glorieuse.

Sur l'indication qu'ils en avaient reçue, les soldats s'attaquèrent d'abord à elle ; ils soumirent la douce vierge aux horreurs d'une cruelle torture. Le président se flattait sans doute d'avoir facilement raison de cette vile esclave, de la réduire à faire chorus aux calomnies articulées contre les chrétiens. Effectivement, à en juger par les seules apparences, cette frêle créature ne semblait pas de force à tenir contre les tourments qui lui étaient préparés : c'était à faire trembler la maîtresse de Blandine pour sa sœur en Jésus-Christ. Mais le gouverneur avait compté sans le secours de Celui en qui l'une et l'autre avaient placé leur confiance. Blandine dépouilla les faiblesses réunies de sa condition, de son tempérament et de son sexe, pour revêtir la force de Jésus-Christ ; elle mit en défaut les ordres du juge et la cruauté de ses ministres. A la fin, les bourreaux furent obligés de laisser tomber de lassitude les instruments du supplice, et de s'avouer vaincus. Ils firent à l'esclave torturée, survivant comme par miracle, l'honneur d'un étonnement qui touchait à l'admiration.

Nous tremblions tous pour Blandine, disent les martyrs. Sa maîtresse selon la chair, qui combattait dans les rangs des martyrs, appréhendait que, vu la faiblesse de sa complexion, elle n'eût pas la force de confesser sa foi. Mais Blandine se montra remplie d'un si grand courage, qu'elle lassa les bourreaux, qui, se relayant les uns les autres, la soumirent depuis le matin jusqu'au soir à toutes sortes de supplices. A bout d'inventions, ils finirent par s'avouer vaincus, s'étonnant que ce corps brisé, déchiré, conservât encore un souffle de vie. Or, la bienheureuse, semblable à un vaillant athlète, retrempait ses forces dans la confession de sa foi. Je suis chrétienne, disait-elle ; il ne se passe rien de criminel parmi nous. Ces paroles lui étaient un rafraîchissement, un repos, un remède qui la rendait insensible à ses souffrances.

Par la générosité de sa confession, Blandine avait calmé les appréhensions de sa charitable maîtresse ; elle avait donné un énergique démenti aux calomnies proférées par les esclaves contre les chrétiens, infligé la honte d'une défaite au président et à ses bourreaux.

Sanctus ménageait au gouverneur autre chose qu'une revanche. Diacre de l'Église de Vienne, il répondit pleinement à l'attente des fidèles ; il se tint, par son courage, à la hauteur du rang qu'il occupait dans la hiérarchie sacrée. A la fermeté de son attitude, à l'énergie d'une affirmation opposée toujours la même aux diverses questions qui lui étaient adressées, le président dut s'apercevoir qu'il n'avait pas affaire à un athlète ordinaire. Alors, comme aujourd'hui, le juge demandait à l'accusé son nom, son pays, sa profession. A toutes ces questions, Sanctus répondait invariablement en latin : Christianus sum, Je suis chrétien. Par ces deux mots, il estimait donner réponse à tout, et il les faisait retentir au pied du tribunal, comme le Romain ayant droit de cité s'écriait devant les proconsuls : Civis romanus sum, Je suis citoyen romain. Ainsi firent plusieurs autres martyrs, entre autres saint Lucien[22], saint Taraque[23] et saint Félix[24].

Dans l'éloge qu'il a prononcé en l'honneur de saint Lucien, saint Jean Chrysostome rend admirablement raison de cette formule, dans laquelle se renfermèrent plusieurs martyrs.

Le juge, dit l'éloquent docteur, pressait Lucien de questions, et Lucien répondait toujours : Je suis chrétien. — Ta patrie ?Je suis chrétien. — Ta condition ?Je suis chrétien. — Tes parents ?Je suis chrétien. Et toujours : Je suis chrétien... A juger des choses légèrement, cette réponse pourra sembler déplacée ; mais avec un peu d'attention, on saisit bien vite la sagesse du martyr. En effet, dire : Je suis chrétien, c'est déclarer à la fois et sa patrie, et sa famille, et sa profession. Comment cela ? Le voici. Le chrétien n'a point ici-bas de patrie ; sa patrie véritable est la Jérusalem céleste, cette Jérusalem d'en haut qui est notre mère[25]. Sur la terre, le chrétien n'est pas dans son état véritable ; sa vie appartient à une conversation céleste : notre conversation est dans le ciel[26]. Le chrétien a pour parents, pour concitoyens tous les habitants du ciel : nous sommes les concitoyens des saints et les serviteurs de Dieu[27]. Ainsi, son nom, sa patrie, sa condition, ses parents, d'un mot Lucien répondait : sur tous ces points avec une parfaite exactitude[28].

Nous ne pouvions nous adresser mieux qu'à saint Jean Chrysostome, pour interpréter le passage suivant de la Lettre des deux Églises :

De son côté, le diacre Sanctus supportait avec un courage surhumain tous les tourments inventés par les persécuteurs, dans l'espérance que la continuité et l'horreur des supplices lui arracheraient quelque aveu compromettant pour notre religion. A tout il opposa une si grande fermeté, qu'il refusa de décliner son nom, d'indiquer sa ville natale, de dire s'il était de condition noble ou servile. A toutes les questions qui lui étaient posées, il se contentait de répondre en latin : Je suis chrétien. Son nom, sa ville natale, sa condition, il comprenait tout ce qui le concernait dans sa qualité de chrétien. Les païens ne purent en tirer une autre parole, ce qui portait au comble le dépit du président et des bourreaux.

Sanctus se retranchait donc dans une formule unique, vive expression de sa foi aussi bien que de son courage. C'était de quoi réjouir les fidèles, qui comprenaient le sens multiple de ces paroles ; mais aussi c'était mettre au dépit un juge qui, n'ayant pas la clef de cette réponse, en prenait la répétition obstinée pour une insulte et un défi. Le président fit donc appel à ses satellites pour venger cet outrage, vaincre cette persistance insultante.

Les bourreaux firent de leur mieux avec le fer, le feu et tout l'attirail des supplices. Le corps du saint martyr fut brûlé, déchiré, disloqué, mis dans un état horrible à voir. Efforts inutiles t rafraîchi par les eaux salutaire qui jaillissent des sources éternelles, Sanctus demeura immobile dans la constance et la sérénité de son courage. N'ayant rien obtenu ce jour-là, les bourreaux revinrent, quelques jours après, à la charge contre un corps déjà si maltraité, encore tout endolori. Par un raffinement de barbare cruauté, ils appliquèrent le fer et le feu sur des blessures récentes, afin d'en raviver les impressions, d'en décupler les poignantes douleurs. Tout s'émoussa contre la patience de l'invincible martyr. Alors l'action de la grâce, qui suivait le progrès des supplices, se manifesta par un prodige éclatant. Cette seconde torture devint pour le bienheureux diacre un remède souverain ; des tourments qui semblaient devoir l'achever, relevèrent son corps abattu, lui rendirent l'usage de ses membres rompus et disloqués. Ces circonstances sont admirablement rendues dans le passage suivant de la Lettre :

Ne sachant plus quel tourment employer, le président et les bourreaux s'avisèrent de faire rougir au feu des lames d'airain, et de les lui appliquer sur les parties les plus sensibles du corps. Les membres du martyr (Sanctus) étaient brûlés ; mais lui demeurait ferme, immobile, inébranlable dans sa confession, rafraîchi, fortifié qu'il était par les eaux vives qui jaillissent des sources célestes, du sein du Christ. Son corps montrait assez tout ce qu'il venait d'endurer : meurtri, contracté, couvert de plaies, ce corps ne conservait plus forme humaine. Mais le Christ, qui souffrait dans son martyr, faisait éclater par lui sa gloire ; il confondait l'ennemi, et, par un si bel exemple, il montrait aux autres qu'il n'y a rien à craindre où règne l'amour du Père, rien à souffrir quand il s'agit de la gloire du Christ. En effet, quelques jours après, les impies soumirent le martyr à de nouveaux tourments. Ils espéraient qu'en appliquant le fer et le feu sur des plaies encore ouvertes et enflammées, ils viendraient à bout de Sanctus, puisque le plus léger attouchement lui était insupportable, ou du moins qu'expirant dans les supplices, il épouvanterait les autres par sa mort. Tout au contraire, par un prodige extraordinaire, au milieu de ces nouvelles épreuves, le corps du martyr se releva, se redressa ; il reprit sa forme naturelle et l'usage de ses membres, si bien que, par la grâce du Christ, cette seconde torture lui devint un remède et non un tourment.

Quel spectacle ! et aussi quelle admirable peinture ! Les fidèles, témoins de cette scène, durent, le soir, dans le secret de leur demeure, en redire tous les détails à ceux que la prudence avait tenus éloignés du forum. Ce récit, mis en circulation parmi les chrétiens de Lugdunum, donnait courage aux faibles, exaltait l'ardeur des forts, et tous s'unissaient dans un commun enthousiasme pour applaudir au triomphe de Sanctus.

Dans la pensée du gouverneur, les raffinements de cruauté employés contre Sanctus avaient été calculés pour réduire la constance de ce martyr, et ensuite pour agir par la crainte sur les autres confesseurs. Le résultat ne fut pas plus heureux d'un côté que de l'autre.

Parmi ceux qui avaient renié leur foi, se trouvait une femme nommée Bibliade[29]. Comme tous les autres tombés, cette femme était demeurée sous la main de l'autorité, non plus à titre de chrétienne, mais comme prévenue des crimes imputés aux fidèles par les esclaves. Or, le démon résolut de compléter la ruine de Bibliade, en lui faisant ajouter faiblesse à faiblesse. Mais le Seigneur, qui jamais ne délaisse ceux qui ne s'abandonnent pas eux-mêmes, vint au secours de cette malheureuse. Il se servit de l'appareil des supplices, surtout des charbons ardents, allumés devant elle, pour lui donner une image de l'enfer, pour la ramener, par une crainte salutaire, dans les rangs des confesseurs.

Or, Bibliade, dit la Lettre des Églises, était du nombre de ceux qui avaient renié leur foi. Le démon, qui la regardait déjà comme sa proie, voulut consommer sa perte par le blasphème. Il l'amena donc au supplice, afin de réduire cette femme, qui avait fait preuve de faiblesse et de lâcheté, à nous accuser d'athéisme. Mais Bibliade revint à elle au milieu des tourments ; elle s'éveilla comme d'un profond sommeil. La vue des supplices retraçant à son esprit les tourments éternels, elle répondit aux blasphémateurs : Comment les chrétiens pourraient-ils manger des enfants, eux qui ne peuvent pas même goûter du sang des animaux ?[30] Ensuite elle confessa qu'elle était chrétienne, ce qui la fit replacer dans les rangs des martyrs.

Ce retour ne devait pas être isolé ; il devait être suivi, comme nous le verrons plus tard, de plusieurs autres, déterminés par l'exemple de Bibliade et les prières des fidèles.

 

 

 



[1] Annotat. in. V.

[2] Dion, l. LIII.

[3] Vienne ne fut capitale d'une province romaine (la Viennoise) qu'à la fin de IIIe siècle, après la division des Gaules faite par Dioclétien.

[4] Lucien, Peregrinus.

[5] Digest., De officio præsidis, tit. XVIII, 5.

[6] Trois rois de Pergame ont porté le nom d'Attale : Anale Ier, successeur d'Eumène ; Attale II Philadelphe ; Attale III, surnommé Philométor, qui fut le dernier roi de Pergame. Attale III mourut l'an 133 avant Jésus-Christ, sans laisser d'enfant. Il avait par son testament institué le peuple romain héritier de ses domaines ; la république prit donc possession de son royaume.

[7] Le colobium épiscopal était une espèce de tunique à l'usage des évêques.

[8] Cette lettre avait été écrite en grec. Nous n'en avons plus que la traduction latine.

[9] Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique, t. II, note 4.

[10] Hist. litt., ad annum 158.

[11] Historiæ litterariæ aquileiensis, lib. V, c. IV, Romæ, 1742.

[12] Matthieu, XIX, 30.

[13] Festum sanctæ Blandinæ et quadraginta octo martyrum, disent Adon et Bède. Dans le bréviaire de Vienne, l'oraison pour la fête du 2 juin commence ainsi : Deus qui nos annua beatæ Blandinæ et sociorum ejus lætificas.....

[14] Acta Sti Clari, 1er januar., apud Boll.

[15] In locis communibus, De scandalo.

[16] Hist. litt.

[17] Mémoires de l'histoire de Lyon, édit. Gryphius, p. 40.

[18] Histoire véritable de la ville de Lyon, Lyon, 1604, p. 86.

[19] Chorus tuus Blandinam meam hahere non potuit. (Homilia in sanctam Blandinam.)

[20] Acta Sti Clari, die 1er januar., apud Boll.

[21] C'est tout ce qu'on peut alléguer pour prétendre que Blandine était de Vienne. Chorier affirme qu'elle fut arrêtée et martyrisée à Vienne. C'est une invention formellement démentie par la Lettre des deux Églises. (Histoire du Dauphiné, p. 379.)

[22] S. Chrys., Oratio in S. Lucium.

[23] Acta S. Taraci, apud Ruinart.

[24] Lactantius, De morte peccatorum.

[25] S. Paul, Ad Galat., IV, 26.

[26] Ad Philipp., III, 20.

[27] Ad Ephes., II, 19.

[28] S. Chrys., Oratio in S. Lucium.

[29] Elle est appelée Biblis par Grégoire de Tours.

[30] Les chrétiens se conformaient encore à la défense faite au concile de Jérusalem de goûter du sang des animaux ou de manger des viandes étouffées.