SAINT POTHIN ET SES COMPAGNONS MARTYRS

 

LIVRE PREMIER. — FONDATION DE L'ÉGLISE DE LYON.

CHAPITRE PREMIER. — Pénurie de renseignements sur saint Pothin.

Année de sa naissance ; conséquences historiques de cette date. — Pothin a-t-il pu voir et entendre saint Jean, être témoin du passage de saint Ignace d'Antioche à Smyrne ? — Il a été disciple de saint Polycarpe. — École de Smyrne. — Caractère de l'enseignement chrétien dans les premiers siècles de l'Église. — Pothin passe par les divers degrés de la hiérarchie sacrée. — Il est choisi pour porter l'Évangile à Lugdunum. — Époque et circonstances de son départ pour les Gaules.

 

Saint Pothin nous apparaît pour la première fois dans l'histoire au moment où, découvert par les persécuteurs, il est traîné devant le tribunal du président de la Gaule lugdunaise[1]. Grégoire de Tours[2] et Adon[3] n'ajoutent rien à la page immortelle qui lui est consacrée dans la Lettre des Églises de Vienne et de Lugdunum.

En dehors de ces trois sources d'informations, pas un mot sur le premier évêque de Lyon dans les monuments anciens qui sont parvenus jusqu'à nous. En quel lieu naquit le bienheureux Pothin ? Quelle était la position sociale de ses parents, surtout quelles étaient leurs croyances, à quels autels portaient-ils leur culte et leur encens ? Pothin eut-il le bonheur de naître au sein du christianisme, comme Origène, ou bien vint-il à Jésus-Christ des ténèbres du paganisme, comme saint Théophile d'Antioche ? Avait-il été largement initié aux lettres humaines, son esprit avait-il reçu cette culture philosophique et littéraire que nous admirons dans saint Justin et dans saint Irénée ? Aucune réponse à ces questions et à beaucoup d'autres que pourrait poser une pieuse et légitime curiosité.

Cette pénurie de renseignements détaillés sur saint Pothin n'a rien qui doive étonner. Pour l'expliquer, il ne suffit pas de recourir à la perte des monuments écrits ; le silence de l'histoire sur l'apôtre de Lugdunum a sa raison principale dans cet oubli de soi, dans cet effacement personnel qui caractérisait les évêques des premiers âges chrétiens. A l'exemple des apôtres et de saint Polycarpe, son maître, le bienheureux Pothin, oublieux de lui-même, dégagé de tout intérêt de personnalité, se préoccupait uniquement d'annoncer la bonne nouvelle, de communiquer les fruits du salut aux populations vers lesquelles il avait été envoyé. Supérieur au monde, indifférent à tous ses avantages, que lui importait que la postérité s'occupât de sa personne, répétât son nom, fût mise au courant de sa vie, dans la confidence de ses œuvres ? L'ambition de sa grande âme regardait ailleurs, le but de ses désirs reposait plus haut. Se consumer d'efforts, de travaux et de souffrances pour l'extension de la vérité ; puis, comme récompense unique et suprême, mériter que son nom fût inscrit en lettres d'or au livre de vie, telle était la double aspiration du bienheureux Pothin. Avec un tel esprit, rien d'étonnant qu'il ait enseveli sa personne et ses œuvres dans un oubli volontaire. A cette cause première, si l'on joint la perte des ouvrages qui pouvaient parler de saint Pothin, on se rendra compte aisément de l'absence de détails relatifs au premier évêque de Lyon, de l'incertitude qui règne sur les antécédents de son martyre, sur les circonstances de patrie, de parenté, d'éducation première.

Dans le silence des auteurs anciens, les seuls qui puissent faire autorité, impossible de rien affirmer sur l'enfance et la jeunesse de notre saint. Tout ce qu'il est possible de faire, c'est d'interroger l'histoire du IIe siècle, de demander aux évènements de cet âge des lumières indirectes, dont le reflet puisse éclairer ces ténèbres. La figure du bienheureux Pothin se découvrira pleinement à nos regards, alors seulement que ce pontife paraîtra dans le forum de Trajan, devant les faisceaux du gouverneur romain. A ce moment solennel, nous pourrons le contempler dans la triple majesté des cheveux blancs, de l'épiscopat et du martyre. Cette lumineuse apparition, ce pontife si ferme devant le représentant de César, ce martyr expirant sous les voûtes sombres d'un horrible cachot, ce double spectacle nous révélera la grande âme de Pothin aussi bien que pourraient le faire les plus longs récits, les actes les plus détaillés.

En attendant, il faudra bien se contenter des quelques renseignement que nous irons chercher aux environs de notre sujet. Faute de lumière pleine et directe, nous aurons recours à des clartés indirectes, à des lueurs, si faibles qu'elles soient. L'indigence à laquelle nous sommes réduit sur saint Pothin, nous est une raison de ne rien négliger de ce que nous pourrons obtenir à force de recherches, d'inductions, de conjectures même.

Malgré sa physionomie grecque, le nom tout seul de Pothin ne fournit pas un indice suffisant pour rattacher le premier évêque de Lyon à la race hellénique. En effet, bien avant le ne siècle de l'ère chrétienne, les bouleversements opérés par les conquêtes des Romains, les déplacements amenés par les intérêts de la politique et du commerce, l'usage de dénommer les affranchis par les maîtres qui leur accordaient la liberté, ces différentes causes, pour ne signaler que les principales, avaient mêlé les races et les peuples, écarté bien souvent les noms patronymiques pour leur en substituer d'autres. Un nom grec ou latin ne constitue donc pas un signalement suffisant pour déterminer la race, encore moins la patrie de celui qui l'a porté.

Mais la tradition nous apprend, comme nous le dirons bientôt, que le bienheureux Pothin fut disciple de saint Polycarpe, qu'il partit des rivages de l'Asie Mineure pour aller prêcher l'Évangile à Lugdunum. Ces deux circonstances, jointes à plusieurs autres que nous signalerons dans la suite, ne laissent aucun doute sur la race à laquelle appartenait Pothin.

Le premier évêque de Lyon était Grec par le sang et la naissance ; il était né dans l'Asie Mineure ; il appartenait par conséquent à la race grecque, à cette race ingénieuse et brillante qui, après avoir courbé la tête sous le joug des Romains, avait pris une noble revanche contre ses vainqueurs, en leur imposant ses dieux, sa philosophie, ses arts, sa civilisation, et, jusqu'à un certain point, sa langue elle-même.

De ce que saint Pothin fut disciple de saint Polycarpe ; évêque de Smyrne, on pourrait être tenté de conclure qu'il vit le jour dans cette ville ou dans ses environs ; mais cette raison n'a pas assez de force pour fonder autre chose qu'une simple vraisemblance.

Comme beaucoup d'autres saints, le premier évêque de Lyon portait un nom symbolique. Deux leçons ont été données de ce nom par les auteurs anciens. Appelé Pothin[4] par les uns, il est nommé Photin[5] par les autres. Pothin, c'est l'aimable (amabilis), ou bien encore le désiré (desiderabilis). Dans cette dernière acception, ce nom répondait par une touchante harmonie aux désirs de quelques Grecs fixés par le commerce sur les bords du Rhône et de la Saône, s'il est vrai, comme nous le dirons plus tard, que ces chrétiens, sans pasteur au milieu d'une ville païenne, eussent demandé un pasteur à l'évêque de Smyrne. D'après une autre version, il faudrait écrire et prononcer Photin (lucidus)[6]. Tout en admirant la beauté de ce dernier sens, la justesse de son application à celui qui fit briller la véritable lumière sur la cité de Plancus, nous n'hésitons pas à écarter cette orthographe pour suivre celle qui résulte de la leçon donnée par Eusèbe, saint Jérôme, Photius et Nicéphore, leçon confirmée par la prononciation lyonnaise.

Pothin, le désiré, était donc un Grec asiatique. A cette première donnée, confirmée par la tradition, la Lettre adressée par les Églises de Vienne et de Lugdunum aux Églises d'Asie et de Phrygie nous permet d'ajouter un précieux renseignement chronologique. Grâce à ce monument vénérable, nous pouvons préciser exactement l'année où naquit saint Pothin. Le bienheureux Pothin, disent les auteurs de la Lettre, qui gouvernait l'Église de Lugdunum, était traîné au tribunal du président. Vieillard plus que nonagénaire, il était d'une faiblesse de corps, d'une débilité si grande, qu'il respirait à peine[7]. Saint Pothin étant mort, comme il sera dit plus tard, l'an 177 de Jésus-Christ, l'époque de sa naissance doit être reportée à l'année 86, ou au commencement de l'année 87 de l'ère chrétienne.

Cette supputation d'années, si minutieuse qu'elle paraisse, ne laisse pas d'avoir une grande importance pour l'histoire religieuse de Lyon. D'abord, l'année de sa naissance bien connue sert à déterminer approximativement l'époque où Pothin se rendit-dans les Gaules. Ensuite, cette date suffit pour repousser loin le dire des auteurs[8] qui donnent Pothin pour disciple à saint Pierre, lequel fut martyrisé l'an 66 ; aussi bien que l'invention de ceux qui font partir notre saint pour les Gaules avant la fin du t' siècle, époque où il n'avait pas dépassé sa treizième année[9]. D'autre part, saint Pothin étant né en 86, ou au commencement de l'année 87, cette date prête une grande vraisemblance à l'opinion de ceux qui, sans le mettre à l'école de Jean, en la compagnie de Papias, d'Ignace d'Antioche et de Polycarpe, tiennent qu'il a pu voir et entendre le disciple que Jésus aimait. Voici comment :

Le plus jeune des apôtres, Jean leur survécut à tous. Demeuré le dernier pour former une génération d'hommes apostoliques, pour leur confier le dépôt des traditions chrétiennes, il devait clore en mourant l'âge d'or du christianisme, ce premier siècle divinement inauguré par l'incarnation du Verbe. D'après Eusèbe, saint Jean serait mort la centième année de notre ère, Trajan et Fronton étant consuls[10]. La Chronique d'Alexandrie étend sa vie jusqu'à l'an 104 de Jésus-Christ[11]. En conférant ces deux dates, on trouve que Pothin avait, à la mort de saint Jean, atteint sa treizième année, si l'on s'attache à la Chronique d'Eusèbe, et sa dix-septième, si l'on suit de préférence la Chronique d'Alexandrie. Du côté des temps, rien donc ne s'oppose à ce que le jeune Pothin ait pu jouir de la vue et des entretiens du disciple bien-aimé. Il y a mieux, ce que l'histoire nous apprend des dernières années de saint Jean prête un grand air de vraisemblance à la réalité de ces rapports.

En effet, à son retour de Pathmos, saint Jean se rendit à Éphèse, cité que le souvenir de Marie lui rendait chère, où il avait déjà fait un assez long séjour. La Providence y conduisait ses pas. Saint Timothée, qui avait été établi premier évêque de cette ville par l'apôtre saint Paul, venait d'être immolé par la fureur des païens[12]. A la prière des évêques accourus autour du sublime exilé pour saluer son retour, Jean consentit à monter sur le siège d'Éphèse, rouge encore du sang de son premier pontife, et il l'occupa jusqu'aux temps de Trajan[13].

Malgré son grand âge, Jean, qui retrempait ses forces aux sources vives de l'amour, ne bornait pas sa vigilance à la seule ville d'Éphèse ; il l'étendait, avec les efforts de son zélé, à toutes les Églises d'Asie, qui le regardaient comme leur patriarche et leur défenseur. A l'appel des peuples, il partait, l'admirable vieillard ; il parcourait les villes pour ordonner des évêques, établir et former des Églises nouvelles, pour faire entrer, dit Eusèbe, dans le sort ou la part du Seigneur ceux que l'Esprit saint lui désignait[14]. De la sorte il multipliait les foyers de lumière, les centres de propagation chrétienne. En même temps il prémunissait les fidèles contre les pièges de Satan, contre les attaques des hérétiques ; il allait semant partout le feu de la charité, partout répétant d'une voix touchante de faiblesse et d'attendrissement : Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres[15].

Dans ce siècle de primitive ferveur, quel prix les fidèles devaient attacher à l'avantage de contempler la face auguste, d'entendre la voix bénie de ce dernier demeurant du collège apostolique, il n'est pas malaisé de l'imaginer. Jean, c'était le bien-aimé de Jésus, le témoin fidèle de ses paroles, de ses prodiges et de ses souffrances.' Admis aux éblouissements du Thabor comme aux tristesses de Gethsémani, il avait eu le privilège de reposer sa tête, pendant la dernière cène, sur la poitrine du Sauveur. Seul entre les disciples, il avait eu le courage d'accompagner son Maître au Calvaire, et, pour prix de son généreux amour, il avait été chargé par Jésus mourant d'être l'exécuteur testamentaire de ses dernières volontés. Représentant de l'humanité tout entière, il avait été donné pour fils à Marie, et il avait reçu Marie pour mère. Apôtre, évangéliste, prophète, martyr, sublime théologien, tonnerre des hérésies, ornement et colonne de l'Asie, ou plutôt de l'Église entière, aucune gloire, aucun titre, aucune palme ne lui manquaient devant Dieu et devant les hommes. Ce vieillard extraordinaire, le voir et l'entendre pour la première ou la dernière fois, c'était un bonheur que les fidèles ne craignaient pas d'acheter au prix de longs voyages et de grandes fatigues.

La nature humaine étant ce que nous savons, cet ébranlement, propagé par la curiosité naturelle à tous, se sera communiqué sans doute à plus d'une âme étrangère à Jésus-Christ. Rien n'empêche donc de supposer que cet entraînement fut suivi par le jeune Pothin, quelque ville d'Asie qu'il habitât, en quelque situation d'esprit et de croyance qu'il se trouvât alors. Dans une de ses courses apostoliques, Jean peut avoir rencontré le futur apôtre de Lugdunum au bord d'un chemin, sur une Place publique, ou dans le lieu de la prière. De son œil d'aigle Jean aura lu sur le front de Pothin ses futures destinées, il aura entrevu dans l'avenir la famille chrétienne dont ce dernier devait être le père. Dans ce cas, le doux vieillard aura fixé sur cet adolescent un regard d'une douceur pénétrante, il aura versé sur lui les effusions de sa tendresse. De son côté, Pothin aura recueilli précieusement les paroles tombées de cette bouche divine, il les aura conservées au trésor de sa mémoire, et plus tard, écho fidèle, il les aura répétées souvent sur les bords du Rhône et de la Saône.

Cette conjecture reçoit un nouveau degré de vraisemblance des rapports que nous savons avoir existé entre saint Pothin et saint Polycarpe. Disciple de saint Jean, Polycarpe avait été ordonné par son maître évêque de Smyrne, raison puissante pour l'apôtre de visiter souvent, dans ses courses à travers l'Asie, celui qu'il avait élevé sur un des plus grands sièges de l'Orient. D'après cela, que Pothin soit entré avant l'âge de dix-sept ans sous la discipline de l'évêque de Smyrne, et il aura pu passer des journées, des semaines entières avec Jean, recevoir les enseignements de l'apostolique vieillard. Rien donc ne s'oppose à ce que le premier évêque de Lyon soit rangé parmi les auditeurs de l'apôtre bien-aimé.

Environ sept années après la mort de saint Jean, Pothin, entré en pleine jeunesse, dut assister à une des scènes les plus émouvantes que nous offrent les annales de l'Église. Saint Ignace, évêque d'Antioche, avait été condamné par Trajan lui-même à être livré aux bêtes dans l'amphithéâtre de Rome[16]. Aussitôt la sentence prononcée, on vit le généreux pontife rendre grâces au Seigneur, prendre les chaînes qui lui étaient destinées, les passer lui-même autour de ses membres, faisant des liens de sa captivité l'ornement de ses mains et de ses pieds. Bientôt après, livré à dix soldats, qu'il appelle des léopards, il dit adieu à l'Église d'Antioche, non sans la recommander à Dieu de ses larmes et de ses prières[17].

La partie du voyage que saint Ignace fit par terre, eut tout l'ai r d'une ovation, d'une marche triomphale. Pareils honneurs attendaient au rivage ce captif de Jésus-Christ, lorsque le navire, sur lequel il avait été embarqué à Séleucie, devait prendre terre quelque part. Dans cette grande manifestation, les Églises d'Asie se signalèrent entre toutes les autres ; elles s'ébranlaient à l'envi pour saluer Ignace au passage, vénérer celui qui avait été jugé digne de donner sa vie pour la sainte cause de la vérité. A la nouvelle de son approche, les fidèles des villes où il devait s'arrêter se portaient à sa rencontre ; ils l'entouraient d'une respectueuse émotion, lui offraient des présents, pourvoyaient à tous ses besoins, et ne le laissaient pas repartir sans lui donner une escorte d'honneur[18]. Diacres, prêtres, évêques, arrivaient en députation auprès de l'évêque d'Antioche pour lui offrir les hommages et les félicitations de leurs Églises. C'est ainsi qu'à Smyrne, où il lui fut permis de s'arrêter quelques jours, saint Ignace fut visité par Onésime, évêque d'Éphèse, dont la charité était au-dessus de tout éloge[19] ; par Damas, évêque de Magnésie, dont la jeunesse était entourée d'un religieux respect[20] ; par Polybe, évêque de Tralles, auquel les Tralliens obéissaient comme à Jésus-Christ[21].

Ce qui se passa dans cette mémorable rencontre entre l'évêque d'Antioche et celui de Smyrne, il nous est donné de l'entrevoir à travers quelques détails enregistrés dans les Actes de saint Ignace[22]. Quel héroïsme ! quelle grandeur d'âme ! quelle élévation de sentiments ! Ignace, l'heureux captif, se glorifie. de ses chaînes, il les montre à Polycarpe avec un saint orgueil. Dévoré de la soif du martyre, d'avance il défie les bêtes féroces, il aspire à être broyé sous leurs dents, à être moulu comme le froment de Jésus-Christ ; il conjure l'évêque de Smyrne d'unir ses vœux aux siens, surtout de n'aller pas mettre obstacle à son immolation par des prières inopportunes. Élève de Jean aussi bien qu'Ignace, Polycarpe était fait pour comprendre ce sublime langage. Au niveau de cette grandeur d'âme, l'évêque de Smyrne jette un regard d'envie sur les chaînes d'Ignace ; dans son humilité, il s'estime indigne d'être marqué comme une victime pour le sacrifice, et cependant il ajourne ses espérances à des jours pour lui meilleurs. Heureux de cette harmonie qui fait battre leur cœur à l'unisson, Ignace et Polycarpe reviennent au souvenir de Jean, autrefois leur commun maître ; ils redisent ensemble ses divins enseignements, savourent à l'aise des paroles dont leur cœur a gardé l'ineffaçable empreinte ; puis, prenant l'essor, ils vont planer dans des hauteurs familières à l'aigle de Pathmos, ainsi qu'aux aiglons présentés par lui au Soleil de justice.

Pothin, qui avait alors dépassé sa vingtième année, put suivre le mouvement qui précipitait les fidèles sur les pas de saint Ignace, se trouver sur son passage lorsque ce courageux pontife volait au martyre[23]. Que si, comme il est permis de le penser, Pothin s'était déjà mis sous la conduite de l'évêque de Smyrne, il aura été on ne peut mieux placé pour jouir de ces grands spectacles, pour être témoin de l'enthousiasme provoqué par l'évêque d'Antioche. Attaché à l'école de Polycarpe, il aura eu toute facilité d'approcher de très-prés saint Ignace, pendant le séjour que ce dernier fit à Smyrne, de contempler ses traits illuminés par le désir du martyre, de coller sur ses chaînes des lèvres tremblantes d'émotion, d'entendre quelques unes de ces paroles par lesquelles l'évêque d'Antioche exhalait les brûlantes aspirations de son âme, son impatiente ardeur de souffrir pour Jésus-Christ.

Eût-il été dans l'impossibilité d'assister à ces grandes scènes, Pothin en aurait reçu plus tard l'impression de la bouche de ceux qui en avaient été les acteurs ou les heureux témoins. Avec cette fidélité de souvenir, cette chaleur de récit que l'on met à raconter des évènements auxquels on a été mêlé, Polycarpe n'aura pas manqué de retracer à son cher disciple des faits si propres à élever son âme, à lui communiquer le véritable esprit du christianisme.

Au reste, saint Ignace avait laissé d'impérissables monuments de son passage en Asie dans les Lettres qu'il avait écrites à plusieurs Églises. Grâce aux soins que prit saint Polycarpe de les recueillir, ces Lettres admirables furent conservées, multipliées par la transcription, en sorte qu'elles ne tardèrent pas à jouir d'une espèce de publicité dans les Églises d'Orient[24]. L'admiration que provoquèrent ces Épîtres se produisit bientôt par une distinction spéciale : on les lisait publiquement dans l'assemblée des fidèles. Les évêques se plaisaient à décerner fréquemment cet honneur à l'Épître de saint Ignace aux Romains, cette Épître embrasée que l'on ne peut lire, dit un auteur[25], sans verser des larmes.

Après la mort de saint Ignace, les Actes de son martyre, dressés par des témoins oculaires, furent envoyés de Rome aux Églises d'Asie[26]. Bientôt après, les copies de ces Actes circulaient parmi les fidèles, et mettaient le comble à la vénération qu'ils avaient vouée au glorieux évêque d'Antioche.

Un jour ou l'autre, les Lettres de saint Ignace, aussi bien que les Actes de son martyre, arrivèrent sous les yeux de Pothin. Cette lecture dut produire sur une âme préparée comme la sienne une impression facile à concevoir.

Les scènes historiques que nous venons de faire passer sous les yeux du lecteur, semblent se développer à côté de Pothin, ou bien se passer au-dessus de sa tête. Jusqu'à quel point il peut y avoir été mêlé, nous n'avons pas à nous en préoccuper 'outre mesure. En effet, ce qui importe à notre but, c'est que Pothin se soit trouvé dans la sphère de ces évènements religieux, qu'il en ait reçu quelque rayon de lumière, quelque étincelle de charité. Ce que nous tenons à dégager, à faire ressortir, c'est le caractère de l'époque où il a vécu, le milieu religieux dans lequel il a grandi ; c'est l'atmosphère, l'air moral qu'il a respiré. Or, quoi qu'il en soit de la réalité de tel ou tel fait, de tel ou tel détail, de l'ensemble il résulte que notre saint dut subir de bonne heure la puissante influence du christianisme, qu'il le vit à l'œuvre dans ses manifestations les plus grandioses et les plus touchantes.

Ce Grec asiatique, qui devait annoncer Jésus-Christ à la cité de Plancus, il est d'un vif intérêt pour les fidèles de Lyon de pouvoir le rattacher à saint Polycarpe, de le voir assis dam l'école de ce pontife vénérable. Les auteurs anciens parvenus jusqu'à nous ne disent rien des rapports de Pothin avec Polycarpe, ni même de l'envoi de Pothin dans les Gaules par l'évêque de Smyrne. Ce que nous savons là-dessus, nous le puisons à une source non moins sûre et non moins autorisée que les monuments écrits. En effet, c'est la tradition constante et immémoriale de l'Église de Lyon, que son premier évêque lui est venu d'Asie, qu'il a été formé par saint Polycarpe, dirigé par lui vers les Gaules. Cette tradition locale a toujours eu pour expression un culte spécial rendu à l'évêque de Smyrne, l'insertion de son nom dans les litanies de l'Église de Lyon, des autels élevés, des églises bâties en son honneur.

L'Église de Lyon s'est toujours considérée comme d'origine grecque, elle s'est toujours rattachée à l'école de saint Jean l'évangéliste ; cette Église proclame par sa liturgie, par la solennité de sa reconnaissance, être redevable du bienfait de la foi à saint Polycarpe, par le moyen de saint Pothin son disciple. Cette grande voix de l'Église de Lyon constitue, sur les rapports de saint Polycarpe avec saint Pothin, une preuve qui nous semble irrécusable. Aussi tous les auteurs qui ont écrit en connaissance de cause sur les origines de l'Église de Lyon, n'hésitent pas à voir dans saint Polycarpe le maitre de saint Pothin, celui qui l'envoya à Lugdunum pour y prêcher l'Évangile[27].

Les données traditionnelles que nous venons d'invoquer sont en concordance parfaite avec le vif intérêt que nous verrons saint Polycarpe porter à l'Église de Lugdunum. Le regard et le cœur de l'évêque de Smyrne se tournaient souvent vers les régions occidentales. A cela quoi d'étonnant ? Un de ses disciples qu'il avait dirigé vers les Gaules, Pothin avait formé une communauté chrétienne sur les bords du Rhône et de la Saône. Non content d'avoir contribué puissamment à la fondation de cette Église, Polycarpe voulut encore concourir à son affermissement et à ses progrès. Dans ce but, il envoya à l'évêque Pothin un renfort d'ouvriers apostoliques, parmi lesquels se trouvait Irénée. Peut-être même l'intérêt que Polycarpe portait à l'Église de Lugdunum lui inspira-t-il l'idée d'étendre les largesses de son zèle aux contrées voisines de Lugdunum, d'envoyer dans les Gaules Bénigne, Andoche, Thyrse et Andéol. Rien de plus naturel que ces sentiments et cette conduite, si l'on admet, avec la tradition, que saint Pothin fut disciple de saint Polycarpe, qu'il fut envoyé par lui dans les Gaules.

L'évêque de Smyrne ayant formé le bienheureux Pothin, dut mettre son cachet, son empreinte, sur l'esprit et l'âme de son élève. Pour connaître le disciple, il importe &tic d'étudier le maitre, de tracer le caractère de Polycarpe, de faire ressortir la nature de son enseignement doctrinal.

On sait quel éclat saint Polycarpe jeta sur l'Église et l'école chrétienne de Smyrne[28]. Disciple de saint Jean, il avait puisé dans le cœur de son doux maître des trésors de sagesse et d'amour. A cette grande école, il avait appris ce que le disciple bien-aimé avait vu de ses yeux, entendu de ses oreilles, touché de ses mains, avec les détails de doctrine et les faits particuliers que cet apôtre n'a pas consignés dans son Évangile, qu'il a livrés au courant de la tradition.

On croit que Polycarpe était l'ange de l'Église de Smyrne, cet évêque dont Jésus-Christ fait un si brillant éloge, qu'il dit riche de grâces, qu'il encourage à la souffrance en lui promettant la couronne de vie[29].

Dans son Épître aux Smyrniens, saint Ignace rend à Polycarpe le témoignage qu'il était digne de Dieu[30]. Dans celle qu'il adressa de Troade à Polycarpe lui-même, l'évêque d'Antioche, exalte la piété de l'évêque de Smyrne, sa fermeté inébranlable ; il se félicite d'avoir pu jouir quelque temps de sa face[31]. Sorti de l'école mystique de Jean, saint Polycarpe avait été, comme nous l'avons dit, ordonné par cet apôtre évêque de Smyrne. Élisée d'un autre Elie, il avait recueilli le manteau de son maitre, l'héritage de ses enseignements et de ses vertus ; il lui avait succédé dans l'autorité que Jean avait exercée sur les Églises d'Asie. Polycarpe, en effet, était regardé comme la lumière, le rempart, le père de ces Églises, distinction qu'il devait moins à l'élévation de son siège, inférieur à celui d'Éphèse, qu'à la sûreté de sa doctrine et à l'éclat de ses vertus. Telle était la vénération dont l'entouraient les fidèles, que c'était un avantage vivement recherché par eux d'être admis à lui rendre les plus humbles services, et cela pour avoir le bonheur de contempler de plus près sa face auguste, de toucher son corps, temple vivant du Saint-Esprit[32].

Le jour même où Polycarpe expira dans les flammes, en plein stade, les païens de Smyrne lui rendirent à leur manière un hommage enregistré par les Actes de son martyre. Sans le savoir ni le vouloir, ces forcenés firent le plus bel éloge du courageux athlète de Jésus-Christ. Debout devant l'estrade du proconsul, Polycarpe confessait généreusement la foi. Alors les païens qui entouraient le tribunal de s'écrier avec fureur : C'est le docteur de l'impiété, le père des chrétiens, un ennemi de nos dieux, qui apprend à leur refuser l'adoration et les sacrifices[33].

Quant au caractère de son génie, il nous en reste un bel échantillon dans la Lettre qu'il écrivit aux Philippiens. La beauté de cette Épître, sa richesse doctrinale, lui valurent longtemps les honneurs de la lecture publique dans les Églises d'Asie[34]. Cette Lettre, qu'un auteur qualifie d'admirable[35], que saint Irénée appelle très-parfaite[36], respire le parfum le plus pur de l'antiquité chrétienne. C'est l'accent de Jean, le disciple de l'amour ; c'est l'esprit de Pierre, que Polycarpe cite à plusieurs reprises ; c'est la doctrine de Paul, auquel l'évêque de Smyrne emprunte de nombreuses citations, le tout fondu dans l'unité d'une commune foi, dans les sentiments d'une tendre charité. Malheureusement, cette Épître est tout ce qui nous reste des ouvrages sortis de la plume de saint Polycarpe.

En quelle estime les anciens avaient les écrits de l'évêque de Smyrne, quelques mots d'un juge qui s'y connaissait suffiront à nous le faire concevoir. Au temps de saint Jérôme, le bruit courut qu'il avait traduit du grec en latin tous les ouvrages de saint Polycarpe. Dès qu'il en eut vent, le solitaire de Bethléem se hâta de démentir ce bruit, et pour preuve de sa fausseté, il déclara que lui, Jérôme, était dépourvu du talent nécessaire pour faire passer dans une langue étrangère des choses si relevées, avec les beautés qu'elles ont dans la langue originale[37].

La Providence ne pouvait donner à Pothin un maitre plus habile, le mettre à meilleure école.

Il n'est pas inutile de le faire remarquer ici : ce que l'on est convenu d'appeler École de Smyrne ne ressemble pas plus aux écoles épiscopales ou monastiques du moyen âge, que les premiers siècles chrétiens ne ressemblent à ceux où fleurirent les écolâtres et les grands théologiens de l'Église catholique. A cette époque primitive, toute église où s'assemblaient les fidèles, catacombe, crypte, cénacle, maison privée convertie en oratoire, devenait un centre d'enseignement, un gymnase chrétien. L'évêque, représentant de Jésus-Christ, y tenait école de vérité. Pour toutes ses leçons il prenait texte de la sainte Écriture ; il basait son enseignement sur le Livre par excellence, et, pour l'expliquer aux fidèles, il en demandait la clef à la tradition, le sens à l'interprétation donnée par l'Église. Lecture faite d'un passage de l'Ancien ou du Nouveau Testament, il en faisait découler des instructions proportionnées aux besoins et à la portée de ses auditeurs.

Pour établir les mystères de la religion, l'évêque, ou le prêtre qu'il mettait en sa place, n'avait pas recours aux principes de la métaphysique, aux longs détours du raisonnement ; mais, procédant par voie d'autorité, il appuyait ces vérités sur des textes de l'Écriture et le témoignage de la tradition ; il affirmait, il ne discutait pas. Interprète du Maître par excellence, il citait ses paroles, il en signalait la portée dogmatique et morale, en faisait l'application à la direction de l'esprit et à la correction des mœurs. Rien de moins personnel qu'une prédication dont le but unique était de réunir toutes les intelligences dans la croyance aux mêmes vérités, toutes les volontés dans la soumission aux mêmes pasteurs. Ainsi l'évêque enseignait, non ce qu'il avait imaginé, découvert, mais ce qu'il avait appris lui-terne ; non des systèmes, le résultat de laborieuses déductions, mais la doctrine qu'il avait reçue des anciens. Telle était la méthode de ces premiers âges ; elle revêtait un caractère purement traditionnel.

Adressée aux simples fidèles, la prédication ordinaire constituait comme le premier degré de l'instruction chrétienne. Un enseignement supérieur était réservé, comme de raison, à ceux qui avaient pris le Seigneur pour leur part et leur héritage. Appelés à devenir maîtres à leur tour, à transmettre aux générations suivantes le dépôt de la vérité, les jeunes clercs réclamaient une attention plus suivie, une instruction plus étendue. Enfants de prédilection, ils tenaient une grande place dans les pensées et la sollicitude de leur évêque. Ordinairement ce dernier ne s'en reposait sur aucun autre du soin de cultiver leur esprit et leur cœur ; il se chargeait de les préparer lui-même à prêcher les vérités saintes, à dispenser les mystères de Dieu. Sous sa direction, les jeunes clercs étudiaient les saintes Lettres, ils s'abreuvaient aux sources pures de la tradition ; en même temps ils se formaient à l'exercice des vertus sacerdotales et aux fonctions du saint ministère.

Quant aux lettres humaines, les évêques des premiers siècles ne voyaient pas dans leur caractère profane une raison de les frapper de réprobation. Bien mieux, ils estimaient qu'elles pouvaient contribuer à la défense du christianisme, servir puissamment à confondre les païens, à repousser les attaques des hérétiques. Oui, disait Tertullien, la connaissance de la théologie païenne, enseignée par les poètes et les philosophes, est nécessaire, et contre les païens pour les réfuter, et contre les hérétiques dont les philosophes ont été les patriarches[38]. Aussi, lorsque la Providence leur adressait des esprits curieux, des intelligences élevées, les évêques ne craignaient pas de les introduire à la connaissance des lettres profanes. C'est ainsi que saint Irénée reçut cette haute culture philosophique et littéraire, dont il devait tirer tant d'avantages contre les Gnostiques ; c'est ainsi que ce même Irénée forma Gaius ou Caïus et l'évêque saint Hippolyte.

Avant le triomphe du christianisme sous Constantin, les chrétiens, parait-il, ne fréquentaient pas les écoles publiques ; il y aurait eu péril pour leur foi, danger pour leurs mœurs, de s'asseoir au pied de ces chaires de pestilence. En général, ils devaient se contenter d'écoles privées, où l'enseignement philosophique et littéraire était donné par l'évêque, ou bien par des professeurs, laïcs ou prêtres, agréés par l'évêque.

L'école de Smyrne n'était pas organisée d'une autre manière. Elle avait sur beaucoup d'autres l'avantage d'être présidée par un évêque sorti de l'école de Jean, par un maître que cet apôtre avait initié aux plus intimes mystères de la doctrine et de la vie du Sauveur.

Il nous reste de l'école de Smyrne une peinture prise sur le vif ; du maître qui la présidait, un portrait dessiné d'après nature. Nous en sommes redevables au plus brillant élève qu'ait formé saint Polycarpe, à saint Irénée. Voici ce que le second évêque de Lyon écrivait à Florin, formé lui aussi par l'évêque de Smyrne, mais disciple devenu infidèle à la doctrine du maitre :

J'étais encore bien jeune lorsque je vous ai vu dans l'Asie Mineure auprès de Polycarpe. Alors vivant avec éclat à la cour, vous faisiez tous vos efforts pour conquérir l'estime du saint évêque. Car je me souviens mieux de ce qui se passait alors que de tout ce qui est arrivé récemment. Les choses apprises dans l'enfance croissant et se développant en quelque sorte dans l'esprit avec l'âge, ne s'oublient jamais ; de sorte que je pourrais dire le lieu même où était assis le bienheureux Polycarpe lors qu'il prêchait la parole de Dieu. Je le vois encore. entrer et sortir ; sa démarche, son extérieur, son genre de vie, les discours qu'il adressait à son peuple, tout est gravé dans mon cœur. Il me semble encore l'entendre nous raconter de quelle manière il avait conversé avec Jean et plusieurs autres qui avaient vu le Seigneur, nous rapporter leurs paroles et tout ce qu'il avait appris touchant Jésus-Christ, ses miracles et sa doctrine, de ceux-là même qui avaient pu voir le Verbe de vie. Polycarpe nous répétait littéralement leurs paroles, et ce qu'il disait était de tout point conforme à l'Écriture sainte. Dès lors j'écoutais toutes ces choses, et je les gravais, non sur des tablettes, mais dans le plus profond de mon cœur. Je puis donc protester devant Dieu que si cet homme apostolique avait entendu parler de quelque erreur semblable aux vôtres, il se serait à l'instant même bouché les oreilles, il aurait témoigné son indignation par ce mot qui lui était familier : Mon Dieu ! à quels jours m'avez-vous réservé ![39]

Grâce à cette peinture, nous assistons en quelque sorte aux leçons de Polycarpe, nous sommes témoins de l'application faite par lui de la méthode traditionnelle à l'enseignement chrétien. Cette Lettre admirable se termine par une exclamation digne d'être remarquée ; c'est un trait qui peint à merveille la vigueur épiscopale de Polycarpe. La trempe de son caractère ressort d'une manière encore plus vive dans la réponse foudroyante qu'il fit un jour à Marcion. Cet hérétique ayant rencontré l'évêque de Smyrne dans les rues de Rome, osa bien lui demander s'il le connaissait : Oui, lui répondit Polycarpe, je te connais pour le fils aîné de Satan[40]. Quand il était question des intérêts de la foi, ces grands évêques des premiers siècles ne savaient entendre à aucune composition, à aucun ménagement. Ces pasteurs, ordinairement si doux, se montraient terribles aux ennemis de la vérité ; ils s'armaient contre eux d'une sévérité de langage dont le Sauveur leur avait donné l'exemple dans ses apostrophes aux pharisiens. Un jour, à Éphèse, n'avait-on pas vu saint Jean, le disciple de l'amour, sortir en toute hâte d'une maison de bain où était entré Cérinthe ? et cela, disait-il, parce qu'il craignait que les murailles ne vinssent à l'écraser avec ceux qui se trouvaient sous le même toit que cet hérétique[41].

Ces exemples ne devaient pas être perdus pour le jeune Pothin ; ils devaient avoir une influence décisive pour la formation de son caractère, contribuer puissamment à lui communiquer cet esprit de vigueur qui animait les hommes apostoliques.

A une époque qu'il est impossible de préciser, Pothin sortit des rangs des simples fidèles, dont son mérite le distinguait aux yeux de tous, les siens exceptés, pour être attaché au ministère des autels. Après avoir passé par les degrés inférieurs de la hiérarchie sacrée, il fut jugé digne de prendre place parmi les diacres, de recevoir un ordre dont les fonctions étaient de si grande importance à cette époque. Depuis longtemps Pothin avait fait ses preuves ; il avait reçu de la communauté des frères ce bon témoignage exigé par les apôtres pour les sept premiers diacres[42]. Prêtres et fidèles avaient reconnu l'intégrité de ses mœurs, sa sobriété, son désintéressement, la gravité de son langage, la sagesse de sa conduite. Au jugement des anciens, il était rempli de l'Esprit-Saint, il conservait les mystères de la foi dans une conscience pure. Et ce concert d'éloges n'était troublé par aucune accusation. Sur des suffrages si honorables, Pothin fut ordonné par saint Polycarpe diacre de l'Église de Smyrne. De ce jour, il put remplir le ministère de cet ordre.

Assister l'évêque dans la célébration des mystères, dans la distribution de l'Eucharistie, surtout du calice ; lire publiquement l'Évangile ; maintenir l'ordre et la décence dans l'assemblée des fidèles ; porter aux malades le pain eucharistique ; conférer le saint baptême ; préparer les catéchumènes à la réception de ce sacrement ; avec la permission de l'évêque, prêcher la parole sainte ; telles étaient les principales fonctions dont le nouveau diacre venait d'être revêtu, celles qui touchaient de plus près aux choses sacrées[43].

A ces attributions saintes venaient s'en joindre d'autres, qui regardaient la dispensation des aumônes et le gouvernement extérieur de la communauté chrétienne. En vertu de son institution, le diaconat avait élevé le soin des pauvres à la hauteur d'un service religieux. Pénétré de cet esprit, Pothin recueillait les aumônes des fidèles de Smyrne pour en faire, sous la direction de Polycarpe, une répartition aussi intelligente que charitable. De concert avec les autres diacres, il prélevait sur ces offrandes volontaires les sommes nécessaires aux besoins du culte et à l'entretien des ministres ; ensuite il appliquait le surplus aux pauvres, aux veuves, aux orphelins, aux nécessiteux de tout genre, à tous ces membres si chers à l'Église. Ce n'est pas tout encore, le nouveau diacre devenait au besoin le courrier de Polycarpe ; il portait au loin ses lettres et lui rapportait les réponses. A Smyrne, il lui servait d'intermédiaire auprès de la communauté chrétienne et de chacun de ses membres. Écho de sa parole, il la faisait circuler de toute part ; ministre de ses volontés et de ses désirs, il les transmettait à leur adresse, veillait à leur exacte observation, faisant de toute chose un rapport fidèle à son évêque. Ainsi Pothin pouvait être dit, comme s'expriment les Constitutions apostoliques, l'oreille, la bouche, le cœur et l'âme de l'évêque[44], dans tous les détails administratifs auxquels Polycarpe ne pouvait descendre.

Dans un ministère si compliqué, si délicat, le diacre Pothin sut déployer une prudence, un zèle, une chaleur de cœur qui lui conquirent l'affection des pauvres et l'admiration des fidèles. La reconnaissance publique ne tarda pas à se traduire par une expression qui empruntait à l'esprit du temps la plus haute signification : la voix du peuple, appuyée par celle des prêtres, déclara le diacre Pothin digne du sacerdoce. Toutefois, si précieux qu'ils fussent à Pothin, ces suffrages s'effaçaient à ses yeux devant celui de Polycarpe ; son âme était surtout sensible à l'appel de son évêque, de son vénéré maître.

Or, un jour resté cher à sa mémoire, le diacre Pothin était promu au sacerdoce par l'évêque de Smyrne, il était sacré prêtre pour l'éternité. Comme un autre Jésus-Christ, il devenait médiateur entre Dieu et les hommes ; il recevait le pouvoir d'appliquer les mérites du sang versé sur le Calvaire, il y avait un siècle à peine ; le pouvoir de monter à l'autel pour offrir le sacrifice eucharistique ; celui de délier les consciences, de briser les liens de l'âme.

D'après la discipline de cette époque, Pothin, élevé au sacerdoce, prenait place dans le presbyterium de Smyrne, dans le conseil de Polycarpe. Avec les autres membres de ce sénat ecclésiastique, il était appelé à donner son avis, à proposer d'utiles mesures, à discuter celles qui étaient soumises à l'assemblée[45]. Sans admettre que Pothin entrât, par le seul fait de sa dignité nouvelle, dans la famille de l'évêque, le sacerdoce dut multiplier ses rapports avec Polycarpe, mêler sa vie avec celle de son évêque d'une manière encore plus intime. Dans cette situation, Pothin se trouvait donc admirablement placé pour s'imprégner de l'esprit de Polycarpe, pour ne rien perdre de son enseignement oral, rien des leçons qui ressortaient de sa conduite.

L'Église de Smyrne, qui avait initié Pothin à la vie sacerdotale, reçut en retour les prémices de son zèle, les premiers fruits de son ministère. La ville de Smyrne, où il débuta dans la carrière évangélique, ne le cédait à aucune autre cité de l'Asie Mineure pour l'opulence, le mouvement commercial, le goût artistique et littéraire. Dans un de ses discours, Aristide célèbre l'importance de Smyrne, le nombre et la magnificence de ses édifices ; ce rhéteur ne fait pas difficulté de l'appeler l'ornement de l'Empire[46]. A cette époque, la Grèce, déchue de son ancienne splendeur, semblait revivre dans cette Ionie qui avait été le berceau de ses poètes, le théâtre de ses héros épiques. Entre toutes les autres cités ioniques, Smyrne se distinguait par la culture de la philosophie, des arts et des lettres, ces biens que Cicéron appelle les consolations de la servitude. Dans un poétique langage, le rhéteur Aristide nous représente les Muses se promenant perpétuellement dans les rues et sur les places publiques de cette ville[47]. Philosophes et orateurs y trouvaient une scène très-favorable pour produire leurs idées, pour faire applaudir l'éclat et la souplesse de leur parole. Les nombreux sophistes et rhéteurs qui se formèrent aux écoles de Smyrne, ou vinrent chercher la renommée dans cette ville, montrent en quel honneur y étaient la philosophie et l'éloquence, celle-ci sous la forme de déclamations. En parlant d'Héraclide, Philostrate dit que ce philosophe se rendit à Smyrne, ville qui effaçait toutes les autres par le talent de ses sophistes[48].

Mais, comme toutes les cités importantes de l'Empire, Smyrne était un foyer d'idolâtrie ; le culte des fausses divinités n'y prospérait pas moins que celui des belles connaissances. Établi de bonne heure dans cette ville, le christianisme ne pouvait y demeurer inactif ; il se devait à lui-même de déployer une activité rivale, d'opposer aux mille voix de l'erreur et du vice l'enseignement de la vérité méconnue, les maximes de la morale outragée. L'école de Polycarpe répondait à ce besoin ; elle formait pour la religion du Christ une légion de défenseurs ; elle armait ces valeureux champions de doctrine, de savoir humain ; elle les mettait en mesure de pouvoir lutter avantageusement contre les forces conjurées du paganisme.

L'école de Polycarpe, sur laquelle planait l'esprit de Jean, jouissait d'une grande célébrité. Pépinière de pontifes et de docteurs, sa réputation attirait auprès de son chef de nobles intelligences, des âmes ouvertes aux inspirations du christianisme, éprises de sa beauté doctrinale. Parmi ces disciples suspendus aux lèvres de Polycarpe, Pothin put voir Irénée, celui-là même qui devait lui succéder au siège de Lugdunum. Sur les bancs de cette école, il put se rencontrer aussi avec Bénigne, Andoche, Thyrse et Andéol, et beaucoup d'autres, pléiade d'esprits généreux, qui tous à l'envi illuminaient leur esprit de ces clartés immortelles, embrasaient leur âme de ce beau feu qu'ils devaient propager au loin. Supérieur au plus grand nombre par l'âge et la maturité d'une vertu plus longtemps éprouvée, le bienheureux Pothin les stimulait tous par ses exemples, il les provoquait à courir dans les voies ouvertes devant eux par l'évêque de Smyrne.

Un jour vint où Polycarpe comprit que son œuvre à l'égard de Pothin était terminée, qu'elle réclamait son couronnement. Formé à son école, dépositaire de son esprit et de sa doctrine, son disciple paraissait mûr pour les desseins du ciel ; Pothin pouvait devenir maitre à son tour, être élevé à la perfection du sacerdoce, à l'épiscopat, fonder une Église dont il serait à la fois le pasteur et le père.

Pothin fut donc choisi pour porter l'Évangile dans les Gaules à la grande ville de Lugdunum. Ce choix suffit à lui seul pour nous donner la plus haute idée de son mérite, surtout lorsqu'on sait avec quelle prudence, avec quelle maturité procédaient en toutes choses les hommes apostoliques de cette époque. Pour n'en citer qu'un exemple, saint Ignace ayant appris que la paix venait d'être rendue soudain à son Église, prie saint Polycarpe de députer à Antioche un courrier chargé de féliciter les fidèles sur cet heureux évènement. Or, pour procéder au choix de ce courrier, il convient, dit saint Ignace, de réunir le vénérable conseil[49]. Si l'on estimait convenable de réunir le conseil épiscopal, à l'effet de choisir un simple courrier, que ne devait-on pas faire lorsqu'il était question d'élire un missionnaire, un ambassadeur, à qui devait être confiée la mission de porter l'Évangile à des peuples lointains ?

Pour un missionnaire, enfant de la Grèce asiatique, quitter les beaux rivages de l'Ionie, dire adieu à ses parents, à ses amis, à ses maîtres dans le Christ, abandonner ce que la vie peut offrir de plus précieux et de plus cher, tout cela n'était que la moindre partie du sacrifice qu'il devait accomplir. Dans la situation faite au christianisme par la législation romaine et l'hostilité des populations païennes, envoyer Pothin à la ville de Lugdunum pour y prêcher l'Évangile, c'était lui confier une périlleuse mission ; c'était le prédestiner à la palme du martyre, ou tout au moins à la couronne plus lentement conquise, et peut-être non moins méritoire, d'une vie usée dans les fatigues d'un long et pénible apostolat.

Mieux que personne, Polycarpe avait pu lire dans le cœur de Pothin ; il savait, pour l'avoir expérimenté en maintes occasions, de quoi la générosité de ce dernier le rendait capable. En prévision de l'avenir, l'évêque de Smyrne avait développé dans l'âme de son disciple assez de fermeté pour tenir tête aux plus grands obstacles, assez de dévouement pour accomplir le sacrifice suprême de la vie. Aussi, entre plusieurs qui composaient le collège de ses prêtres, choisit-il Pothin pour en faire l'apôtre de Lugdunum. A l'honneur de ce choix, l'élu de Polycarpe répondit par la joie d'une âme généreuse, en attendant qu'il y répondit d'une manière autrement significative devant le président de la Gaule lugdunaise.

Le départ du bienheureux Pothin pour les Gaules pose à son historien un problème qu'il est impossible de résoudre autrement que par des probabilités. En quelle année notre saint abandonna-t-il les rivages de l'Asie, ou bien, si l'on veut, à quelle époque arriva-t-il à Lugdunum ? Là-dessus silence absolu des auteurs anciens. D'autre part, la tradition ne s'explique pas sur ce point, et, pour suppléer à ce double défaut, nous n'avons que des opinions venues trop tard pour peser d'un grand poids dans la balancé.

Il est manifeste, dit le pape Innocent Ier, dans une lettre à Décentius, qu'aucune Église des Gaules.... n'a été fondée que par des ouvriers envoyés par saint Pierre ou ses successeurs[50]. Pour concilier les paroles de ce pontife avec la mission du premier évêque de Lyon, quelques auteurs n'ont rien vu de mieux que d'adjoindre saint Pothin à saint Polycarpe, dans le voyage que l'évêque de Smyrne fit à Rome, vers l'an 158.

On sait que saint Polycarpe se rendit à Rome pour y conférer avec le pape Anicet sur le jour où devait être célébrée la Pâque, et plusieurs autres questions. Il n'entre pas dans notre sujet d'en dire davantage sur ces conférences, dont saint Irénée[51], Eusèbe[52] et saint Jérôme[53] nous font connaître le résultat pacifique. Il nous suffit d'avoir mentionné ce fait en passant, parce qu'il touche à la question chronologique qui nous occupe.

En supposant donc que Pothin ait fait le voyage de Rome en la compagnie de Polycarpe, voici comment les choses se seraient passées. Des chrétiens d'Asie s'étaient fixés à Lugdunum, attirés dans cette ville par des intérêts commerciaux. Dénués de secours religieux dans.une cité toute païenne, ces chrétiens, paraît-il, s'adressèrent à Polycarpe pour lui demander un évêque. Information donnée à Rome de cette demande et de la situation qu'elle supposait, l'évêque de Smyrne autorisé, prié même par le pontife romain, aurait tiré de son clergé un groupe d'ouvriers évangéliques destinés à Lugdunum. Polycarpe aurait désigné le prêtre Pothin pour être le chef de cette mission ; il lui aurait donné comme auxiliaires des prêtres, des diacres, peut-être même des laïcs. Cela fait, l'évêque de Smyrne aurait pris la mer avec cette phalange apostolique, et il aurait fait voile pour Rome, où l'appelait le motif indiqué plus haut.

Arrivé dans cette ville, Polycarpe, après s'être prosterné aux pieds d'Anicet, aurait présenté à ce pontife les missionnaires destinés à Lugdunum. L'évêque de Rome, confirmant le choix de Polycarpe, aurait élevé Pothin à la dignité épiscopale, il lui aurait confié, à lui et à ses auxiliaires, la mission de porter l'Évangile à la ville de Lugdunum, et, après leur avoir donné ses instructions, il les aurait envoyés munis de ces pouvoirs dont Rome est le centre, riches de ces faveurs et de ces bénédictions dont cette ville est la source principale[54].

L'Église de Lyon, dont la reconnaissance est ici intéressée, ne demanderait pas mieux que de pouvoir se ranger à cette idée. En acceptant cette donnée, elle ne flotterait pas incertaine relativement au pape qui revêtit de sa sanction suprême la mission de Pothin et de ses auxiliaires ; elle saurait par quel pontife passer pour rendre grâces au ciel du bienfait de la foi. Mais, outre que cette explication ne s'appuie sur aucun témoignage sérieux, elle ne se concilie pas aisément avec l'âge qu'avait le bienheureux Pothin, lors du voyage de saint Polycarpe à Rome.

En effet, à la date de 158, époque de ce voyage, Pothin était déjà plus que septuagénaire. En le supposant aussi vert que l'on voudra, un vieillard de cet âge conservait-il assez de force pour être mis à la tête d'une mission pleine de dangers, de privations et de fatigues ? La prudence ne demandait-elle pas que, dans le chef de cette entreprise, la disproportion ne fût pas si grande entre le zèle de l'apôtre et les forces physiques destinées à servir ce zèle ? D'autre part, l'espace de dix-neuf ans, en comptant depuis le voyage de Polycarpe à Rome jusqu'à la mort de Pothin, ce court espace de temps suffit-il pour expliquer les progrès réalisés par le christianisme à Lugdunum, lorsque vint à éclater la persécution de 177 ? Ces considérations donnent à penser que le bienheureux Pothin se trouvait depuis plusieurs années à l'œuvre sur les bords du Rhône et de la Saône, lors du voyage de saint Polycarpe à Rome. Avec plusieurs auteurs, nous plaçons la date de son arrivée dans les Gaules vers le milieu du IIe siècle[55]. Cette date, nous la remontons même à l'année 142 ou 143 ; nous fournirons plus tard les raisons historiques de cette opinion.

Cette chronologie acceptée, les faits se déroulent sans difficulté aucune. Les préliminaires de la mission lugdunaise ont dû se traiter par lettres ou de vive voix, entre les chrétiens asiatiques fixés à Lugdunum et Polycarpe d'une part, et de l'autre, entre l'évêque de Smyrne et le pape Pie Ier, qui occupait alors le siège de Rome. Tout étant convenu et arrêté, rien n'était plus simple pour Pothin et ses auxiliaires que de tracer leur itinéraire par Rome, de toucher au port d'Ostie, et de remonter le Tibre pour aller demander pouvoirs et bénédictions au successeur de Pierre.

Quoi qu'il en soit, Polycarpe organisa le personnel de la mission lugdunaise avec des sujets d'élite, disciples instruits à son école, tirés des rangs de son clergé. Il les attacha à la personne de Pothin, chef de cette colonie chrétienne, leur recommandant de lui être soumis comme à Dieu et à son Christ, leur rappelant sinon les termes, au moins l'esprit de ce beau passage de saint Ignace : Obéissez tous à l'évêque comme Jésus-Christ a obéi à son Père, aux prêtres comme aux apôtres... En dehors de l'évêque, que personne ne fasse rien de ce qui regarde l'Église[56].

Le moment du départ venu, Polycarpe adressa, comme parole d'adieu, une chaleureuse exhortation aux missionnaires de Lugdunum. Un peu plus tard, lorsque sa générosité prenait encore parmi ses clercs Bénigne, Andoche et Thyrse pour les diriger vers les Gaules, il leur disait en prenant congé d'eux : Allez, courageuse milice, combattez vaillamment avec l'aide du Seigneur ; que sa parole amène de nombreux compagnons dans vos rangs, afin de triompher avec eux, et de vous acquérir un nom, une gloire immortelle. Puissent vos travaux être comblés des plus riches bénédictions I Puisse l'assemblée des saints se réjouir de la conquête des âmes que vous aurez gagnées à Jésus-Christ ![57] Polycarpe dut tenir pareil langage à Pothin et à ses auxiliaires, avant de les envoyer à la ville de Lugdunum.

Et après un dernier embrassement, une parole dernière, il fallut se séparer pour ne se revoir qu'en Dieu. Alors se détacha du rivage d'Ionie la barque qui portait la fortune religieuse de Lugdunum, le trésor que l'Église de Smyrne envoyait à la cité de Plancus, Pothin, disciple de Polycarpe, qui le fut de Jean ; Pothin, anneau brillant, qui, par l'évêque de Smyrne et le disciple bien-aimé, relie l'Église de Lyon à Jésus-Christ, l'auteur et le consommateur de notre foi.

Dans l'obscurité qui couvre la vie du bienheureux Pothin, les quelques rayons que nous venons de recueillir et de concentrer sur sa face sont impuissants, il est vrai, à dessiner nettement tous ses traits ; toutefois ils peuvent suffire à nous faire entrevoir l'ensemble de sa physionomie. A travers cette demi-lumière, son caractère nous apparaît fortement accentué par l'esprit de la primitive Église. Tout en conservant sa nuance personnelle, la figure de Pothin a quelque chose du grand air de Polycarpe ; elle respire une majesté, mélange de fermeté calme et de charitable douceur.

 

 

 



[1] Epist. Eccl. Vienn. et Lugd.

[2] Hist. Franc., t. I, c. XXVII.

[3] Chron., ætas sexta. — Martyrol., 2e junii.

[4] Ποθεινός. C'est la leçon donnée par Eusèbe, saint Jérôme, Photius et Nicéphore.

[5] Φωτεινός.

[6] Grégoire de Tours, Adon, plusieurs martyrologes, les anciennes litanies de l'Église de Lyon écrivent Photinus. C'est par erreur que saint Antonin de Florence orthographie Potinus.

[7] Epist. Eccl. Vienn. et Lugdun.

[8] L'ancien homiliaire de saint Saint-Just fait saint Pothin disciple de saint Pierre. — Severt cite un vieux manuscrit de l'Ile-Barbe où il a lu ces paroles : (Pothinus) unus e septuaginta Christi discipulis missus a hbato Petro. Chronolog. histor., Pothinus, s. 5.

[9] D'après Rubys, saint Pothin aurait été envoyé par saint Clément dans les Gaules en 98. Histoire véritable de la ville de Lyon. — Dans un ouvrage intitulé : Mappa mundi spiritualis, Jean Germain, évêque de Chalon sous Philippe-le-Bon, prétend que saint Pothin reçut sa mission de l'apôtre saint Jean.

[10] Chron.

[11] Chron. Alex.

[12] Acta S. Timothei, 24e januarii, apud Boll.

[13] Iren., l. III, c. III. — Epiph., Adversus Ebionœos, c. XXIV.

[14] Hist. eccl., l. III, c. XXIII.

[15] S. Hieron., in Epist. ad Galatas.

[16] Acta S. Ignatii, apud Ruinart.

[17] Acta S. Ignatii, apud Ruinart.

[18] S. Ignat., Epist ad Trall.

[19] Ad Ephes.

[20] Ad Magn.

[21] Ad Trall. Eusèbe, Hist. eccl., l. III, c. XXVII.

[22] Acta S. Ignat.

[23] Saint Ignace souffrit le martyre l'année 107 de Jésus-Christ, la onzième de Trajan.

[24] S. Polycar., Epist. ad Philipp.

[25] Faber Stapulensis.

[26] Acta S. Ignat., versus finem.

[27] Voir surtout le savant de Marca, Dissertatio de primatu, p. 226, édit. de Baluze ; le P. Théophile Raynaud, Indiculus SS. Lugdunensium ; le P. Menestrier, Histoire de l'Église de Lyon ; manuscrit de la bibliothèque de Lyon. Baillet, si sévère à l'endroit des traditions des Églises, dit : On croit qu'il (saint Pothin) avait été envoyé dans les Gaules par saint Polycarpe, évêque de Smyrne, dont il avait été disciple. (Les Vies des Saints, 2 juin.)

[28] Eusèbe, Hist. eccl., l. III, c. XXVI. — Iren., l. III, c. IV.

[29] Apocal., II, 9.

[30] Ad Smyrn.

[31] Ad Polycarp.

[32] Acta S. Polycarpi.

[33] Acta S. Polycarpi.

[34] S. Hieron., De vir. ill.

[35] Suidas.

[36] L. III, c. IV.

[37] Epist. 71 ad Licinium.

[38] Testimonium animæ.

[39] Eusèbe, Hist. eccl., t. V, c. XX.

[40] Eusèbe, Hist. eccl., l. IV, c. XXIV.

[41] Iren., l. III, c. III.

[42] Act. Apost., c. VI, v. 3 et sqq.

[43] Morin, De sacr. ordin.

[44] L. II, c. XLIV.

[45] Cabassut, Notit. eccl.

[46] Oratio in Smyrnam restauratam.

[47] Oratio de concordia.

[48] Sophistæ, l. II, Heraclides.

[49] Epist. ad Polycarpum.

[50] ... Cum sit manifestum in omnem Italiam, Gallias, Hispanias, Africam atque Siciliam et insulas interjacentes, nullum instituisse Ecclesias, nisi eos quos venerabilis apostolus Petrus aut ejus successores constituerint sacerdotes. (Ad Decentium. Patr. lat., t. XX, C. DLII, éd. Migne).

[51] Lib. III, c. III.

[52] Hist. eccl., l. V, c. XXIV.

[53] De vir. ill., c. XVII.

[54] Du Saussay suppose, sans aucun fondement, que saint Polycarpe accompagna saint Pothin jusqu'à Marseille. (Martyrol. gallic., 26 januar.)

[55] Longueval, Hist. de l'Église gall. — P. Ménestrier, Hist. de l'Église de Lyon, mss. — P. Prat, Hist. de saint Irénée.

[56] Ad Smyrnenses.

[57] Warnahaire, Acta SS. Tergeminorum, apud Boll., 17 jan.