HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME SIXIÈME

 

LIVRE XL. — FRŒSCHWILLER ET FORBACH.

 

 

SOMMAIRE : I. — Avant la guerre : projet de répartition des armées ; plans d'opérations : en quoi ces projets sont demeurés très vagues : velléités plutôt que desseins. — Trois armées, puis une seule divisée en sept corps, non compris la garde : les transports par chemins de fer : comment les corps français bordent la frontière sur une longue ligne amincie. — Comment on croit à une prompte réunion de tous ces corps et à une immédiate offensive. Comment, les jours s'écoulant, cette offensive semble ajournée.
II. — Des causes qui obligent à cet ajournement : l'armée une fois portée à la frontière, on s'aperçoit de tout ce qui lui manque : pénurie des effectifs : brigades et divisions formées à la hâte : lacunes dans les approvisionnements et le matériel. — Le maréchal Lebœuf à Metz (24 juillet) : ses premiers mécomptes : comment il ajourne l'offensive sans en abandonner l'idée, et comment il découvre, mais à demi seulement, la vérité à l'Empereur.
III. — Napoléon : les derniers jours à Saint-Cloud : désillusions dans l'ordre diplomatique et dans l'ordre militaire : les États de l'Allemagne du Sud. Premières nouvelles qui dévoilent à demi la pénurie de l'armée ; commencement d'inquiétude. — M. de Bismarck : révélations du Times sur la Belgique. — Le Danemark. — L'Autriche et l'Italie, et comment l'une et l'autre songent surtout à se ménager jusqu'aux premiers engagements. Départ de l'Empereur (28 juillet).
IV. — L'armée allemande ; effectifs ; mobilisation ; concentration. — Les trois armées et en quel lieu elles se rassemblent. — Craintes d'une offensive française, soit dans le Palatinat, soit au-delà du Rhin, et quelles mesures cette crainte suggère. — Comment chaque jour qui s'écoule diminue les chances d'une agression française.
V. — Napoléon à Metz : délibérations ; proclamation à l'armée ; conseil tenu à Saint-Avold. — Mécomptes de toutes sortes. — Comment on essaie de se donner à soi-même et de donner au pays l'illusion de l'offensive.
VI. — Combat de Sarrebruck : en quelle condition il est livré : en quoi en ne profite même point de l'avantage remporté.
VII. — Les Allemands : leur confiance : leur supériorité numérique : leur plan général. — Comment le combat de Sarrebruck parait chose négligeable. — La IIIe armée doit commencer les opérations : ordre de franchir, le 4 au matin, la Lauter.
VIII. — Mac-Mahon : en quoi il est surtout menacé : disproportion entre ses ressources et ses périls : commuent, après quelques hésitations, l'ordre lui est envoyé de se concentrer vers la Basse-Alsace. — Nouvelles alarmantes : comment est hâtée l'exécution des ordres. — Arrivée de la division Abel Douay devant Wissembourg (3 août).
IX. — WISSEMBOURG (4 août 1870) : comment les Prussiens arrivent jusqu'à la frontière : premiers engagements sur les bords de la Lauter : comment la sécurité du général Abel Douay fait place à l'angoisse : ordre de retraite : le général est blessé mortellement. — Continuation de la lutte : les turcos, leurs combats, leur retraite. — La résistance de la ville : comment elle tombe au pouvoir de l'ennemi. — Le Geisberg : défense du château. — Fin du combat.
X. — Mac-Mahon : comment il s'est rapproché du théâtre du combat, puis, après la défaite, s'est rendu à Reichshoffen. — Les coteaux de Frœschwiller ; avantages et inconvénients de cette position. — Comment Mac-Mahon répartit l'emplacement de ses divisions : quel secours il tire du 7' corps. Les effectifs ; leur insuffisance. — Comment Mac-Mahon cherche à s'assurer l'assistance du 5' corps ; comment et pour quelle cause le général de Failly répond insuffisamment à ses vues. — Fin de la journée du 5 août.
XI. — BATAILLE DE FRŒSCHWILLER (6 août). — Emplacement des troupes allemandes ; comment le prince royal compte ne livrer bataille que le 7. — La nuit du 5 au 6 août. — Avis divers autour du maréchal Mac-Mahon. Quelle initiative des chefs allemands engage le combat : comment entrent en action l'avant-garde du Ve corps, les Bavarois, et enfin tout le Ve corps. De quelle façon s'étend la bataille et comment le prince royal est amené à ratifier les résolutions de ses lieutenants. — Attaque du XI' corps contre la droite française : grand péril du général de Lartigue : comment il est débordé ; charge des cuirassiers à Morsbronn et combats dans le Niederwald : comment la e division française est contrainte à la retraite.
XII. — BATAILLE DE FRŒSCHWILLER (suite). — Attaque du Ve corps contre le centre français : comment les Prussiens prennent position sur le plateau : contre-attaques : succès passagers, suivis d'échecs. — Comment le Ve corps se rallie au XIe corps : prise d'Elsasshausen. — Derniers efforts de Mac-Mahon : les cuirassiers : l'artillerie : héroïsme du 1er tirailleurs. — Derniers efforts autour de Frœschwiller et enlèvement du village. — La retraite ; la division Guyot de Lespart à Niederbronn ; les pertes ; l'armée se rallie à Saverne (7 août).
XIII. — BATAILLE DE FORBACH (6 août). — Les mouvements des armées allemandes : Frossard et le e corps description des positions entre lesquelles le général Frossard répartit ses troupes dans la soirée du 5 août. — La nuit du 5 au 6 août. — Explorations de la cavalerie prussienne, et premières escarmouches dans la matinée du 6 août. — L'avant-garde de la 14e division prussienne : comment s'engage la bataille : double action du côté des hauteurs et du côté de Stiring. — Quelles chances s'offrent aux Français et comment ils laissent échapper ces chances. — Arrivée des renforts prussiens, et comment les Français perdent leur passagère supériorité numérique. — Continuation de l'action : comment l'ennemi progresse sur les hauteurs et du côté de Stiring. — Passager succès de la division Bataille. — Comment toutes choses tournent contre nous : le Gifert-Wald : le Forbacher-Berg : les usines de Stiring. — Comment Forbach est menacé, et cousinent cette nouvelle attaque précipite la retraite. — l'in de la bataille. — Les divisions Metman, Castagny, Montaudon : comment et de quelle façon elles ont été réduites à l'impuissance.

 

I

La guerre avec la Prusse, quoiqu'elle naquît d'une cause imprévue et subite, hantait depuis longtemps l'esprit des militaires. Plusieurs combinaisons avaient été débattues pour établir par avance, soit la répartition des armées, soit le plan des opérations.

Après l'affaire du Luxembourg, l'Empereur, en de longues conférences avec l'un de ses aides de camp, le général Lebrun, s'était appliqué à régler la distribution de nos forces. Le souverain évaluait, non sans un optimisme singulier, à 489.000 hommes l'effectif réel mobilisable. D'après ce calcul, et en cas d'hostilité avec l'Allemagne, trois armées seraient formées : la première, forte de 129.000 hommes, se concentrerait en Lorraine ; la seconde, s'élevant à 120.000 hommes, se rassemblerait en Alsace ; la troisième, destinée à soutenir les deux autres, se réunirait au camp de Châlons. Trois corps de réserve seraient en outre créés. Napoléon mettait en lumière ce principe que la bonne organisation en temps de paix est le gage des succès en temps de guerre. Partant de là il s'ingéniait à noter tout ce qui manquait. Il proclamait la nécessité d'accroître notre artillerie. Il signalait ce qu'offraient d'incomplet l'armement et les moyens de transports. Les questions administratives furent surtout étudiées par deux intendants : l'intendant Pagès et l'intendant Blondeau. L'œuvre fut achevée au commencement de 1868 ; le manuscrit fut tiré à cent exemplaires, et quelques-uns d'entre eux furent déposés au ministère de la guerre ou remis aux hauts dignitaires de l'armée : g Votre travail, écrivait le ministre à l'Empereur, nous servira de règle pour mieux constituer nos forces nationales[1].

Vers la même époque fut élaboré un autre projet qui s'appliquait moins à étudier la répartition des corps qu'à rechercher les moyens de les employer sagement. Il émanait du général Frossard, aide de camp de Napoléon, gouverneur du Prince impérial, et personnage de grand savoir autant que de grand crédit. Le général se plaçait successivement dans une double hypothèse : celle où nous devancerions l'ennemi en territoire allemand, celle où nous serions amenés à nous défendre en notre propre pays. Malheureusement, la seule partie du Mémoire que l'on ait retrouvée, c'est celle qui prévoit la guerre défensive. Frossard, par une évaluation qui se croyait très large, mais qui demeurait en dessous de la vérité, estimait à 470.000 hommes les forces allemandes immédiatement disponibles. Avec les lumières qu'il puisait dans ses études spéciales — car il était officier du génie, — il notait les ponts, les routes, les voies ferrées par où déborderaient les envahisseurs. Puis il recherchait les emplacements les plus favorables pour y concentrer nos forces et briser l'élan de l'adversaire. Entre tous ces emplacements, le général en distinguait surtout deux : c'étaient, en Alsace, les hauteurs de Frœschwiller, sur la rive droite de la Sauer ; c'était, en Lorraine, la ligne des coteaux qui s'étendent sur la rive gauche de la Sarre entre Saint-Avold et Sarreguemines, par Œttingen, Spicheren, Cadenbronn ; ces positions, la seconde surtout, constituaient, suivant le mémoire, de « magnifiques lignes de bataille ». Par une douloureuse coïncidence, ces lieux seraient précisément ceux où Mac-Mahon subirait sa grande défaite, où Frossard lui-même verrait s'éclipser sa renommée. Le rapport ne laissait pas que de produire une impression mélancolique. On y étudiait, à titre d'hypothèse, mais d'hypothèse nullement invraisemblable, toute une série de retraites successives à travers l'Alsace, la Lorraine, la Champagne. De recul en recul, nous devrions nous reporter vers la place de Langres, où se concentrerait, disait-on, « la résistance générale du pays[2]. »

Durant les années 1868 et 1869, de nombreux projets d'opérations et de marches furent élaborés par l'état-major français. Puis, au printemps de 1870, l'archiduc Albert vint à Paris. Dans les 'entretiens que le prince eut aux Tuileries avec l'Empereur et qu'il continua plus tard à Vienne avec le général Lebrun, un plan de campagne fut, ainsi qu'on l'a dit ailleurs, ébauché. Dès le début des hostilités seraient formées, outre le corps de réserve, deux armées françaises. L'une d'elles contiendrait l'ennemi sur les bords de la Sarre ; l'autre, qui serait la plus forte par le nombre, se jetterait hardiment au-delà du Rhin, marcherait sur Stuttgart, de là sur Nuremberg, puis, faisant sa jonction avec une armée autrichienne, peut-être même avec une armée italienne, se retournerait vers le nord et marcherait sur Berlin. Le plan était superbe, mais décevant presque autant que superbe, à moins que nous n'eussions dans l'Autriche une alliée résolue, prompte et fidèle.

C'est sur ces entrefaites qu'éclata le conflit. A force de l'attendre, on avait fini par n'y plus croire. De là une certaine surprise, un certain trouble, chez ceux même qui semblaient, aux yeux de l'Europe, les provocateurs. Les premières dispositions paraissent s'être inspirées à la fois, quant à la composition des armées, de la brochure impériale de 1868, et quant au plan d'opérations, des vues de l'archiduc Albert. On se proposa de créer trois armées : la première en Alsace sous les ordres de Mac-Mahon ; la deuxième en Lorraine, sous la conduite de Bazaine ; la troisième à Chions, c'e.st-à-dire en seconde ligne, sous le commandement de Canrobert. Deux corps de réserve seraient formés : l'un à Lyon, l'autre à Toulouse[3]. L'armée d'Alsace, dès qu'elle serait rassemblée, franchirait le Rhin, soit au-dessous de Strasbourg[4], soit à Maxau ; puis l'armée de Lorraine, pénétrant en territoire alsacien, suivrait les mêmes traces, et toute cette masse réunie, débouchant en Allemagne, séparerait violemment les États du Nord des États du Sud[5].

Les écrits publiés sous les auspices de l'Empereur ne permettent pas de douter que ces hautes pensées n'aient été entretenues durant les premiers jours. Mais se sont-elles jamais dégagées du domaine de la spéculation ? N'ont-elles pas plutôt été précisées après coup dans les longs loisirs de la disgrâce ou de l'exil ? Les plus considérables entre les chefs militaires ne semblent pas avoir été initiés à ces visées grandioses :

Si l'Empereur a eu un plan, je ne l'ai pas connu, » a dit le maréchal Bazaine. Canrobert, interrogé plus tard, a rangé parmi les principales causes de revers l'absence de plan. Le général Jarras, qui était directeur du dépôt de la guerre, a témoigné une incrédulité remarquable à l'endroit des projets impériaux et a ajouté que, si ces projets ont été débattus, ils n'ont reçu aucun commencement sérieux d'exécution. Les déclarations mêmes du maréchal Lebœuf montrent qu'au moment où on méditait de franchir le Rhin, on songeait pareillement à opérer sur la Sarre. Les combinaisons de l'archiduc Albert avaient exercé sur Napoléon une impression profonde, et au début du conflit, ces combinaisons se retrouvèrent ; mais elles se retrouvèrent comme une conception mal étudiée, bien vaste pour nos faibles moyens, destinée à se perdre dans nos mécomptes croissants. Dans l'esprit de l'Empereur et dans les conseils de son entourage, il y eut des velléités plutôt que des volontés, des aperçus plutôt que des vues, des intentions plutôt que des desseins.

Avant même que les hostilités eussent commencé, la répartition des armées subit un entier remaniement. Le 11 juillet, à la suite d'une conférence avec Napoléon, le ministre de la guerre annonça au général Lebrun que tout le travail, déjà fort avancé, était à refaire. Le souverain, détruisant lui-même son propre projet de 1868, avait décidé qu'il y aurait, non plus trois armées, mais une seule ; celle-ci se diviserait en huit corps, y compris la garde. Napoléon, en prescrivant cc changement, s'était-il inspiré des souvenirs de la guerre d'Italie ? S'était-il persuadé que ces corps séparés seraient plus mobiles que de grandes armées et pourraient être portés plus aisément sur les points menacés ? Avait-il cédé aux sollicitations de quelques-uns de ses généraux, jaloux de devenir chefs de corps et de gagner de la sorte la dignité de maréchal ? Tous ces motifs, et d'autres encore, ont été allégués pour expliquer le revirement. Cette armée unique, où se concentreraient toutes les forces de la France, serait placée sous le commandement de l'Empereur qui aurait le maréchal Lebœuf pour major général. Lebœuf choisit pour aides-majors généraux le général Lebrun et le général Jarras. Cependant les plus prévoyants ressentirent déjà quelques craintes. L'Empereur vieilli, fatigué, malade, était-il apte à conduire 300.000 hommes, et le maréchal Lebœuf, officier d'artillerie, étranger jusque-là au service d'état-major et inaccoutumé au maniement des troupes, était-il apte à le conseiller ?

Trois grandes lignes de chemins de fer pénétraient en Lorraine et en Alsace : celle de Paris à Strasbourg, avec embranchement sur Metz ; celle de Paris à Mulhouse qui, remontant ensuite vers le nord, atteignait aussi Strasbourg ; enfin, celle de Paris à Soissons, Reims, Charleville et Thionville. En outre, deux autres lignes : celle de Lille à Mézières et celle de Lyon à Mulhouse, conduiraient à la frontière de l'Est les régiments tirés du Nord et du Midi. Le 15 juillet, un ordre du ministre des travaux publics prescrivit à la compagnie de l'Est de mettre tous ses transports à la disposition du ministre de la guerre. Un avis pareil fut envoyé à la compagnie du Nord et à celle de Lyon. Les compagnies de l'Ouest et d'Orléans devaient, par prêt de matériel, concourir à l'œuvre commune.

Le 16 juillet, dans l'après-midi, les transports commencèrent. A Paris, les troupes partirent, les unes de la gare de l'Est, les autres de celles de Pantin et de La Villette. On put noter déjà quelques signes de désarroi ou de confusion. Une foule immense, pressant les rangs des soldats, envahit les cours des stations et pénétra jusque sur les quais. Souvent il se trouva que les régiments arrivèrent au lieu d'embarquement bien avant l'heure du départ ; de là une attente énervante, des libations poussées chez quelques-uns jusqu'à l'ivresse, une fraternisation bruyante entre les gens des faubourgs et les soldats Cependant l'artillerie, la garde, bon nombre de régiments de ligne, surent échapper à ces contacts et donnèrent l'exemple d'une irréprochable, discipline. Tandis qu'à Paris les convois s'échelonnaient, les villes de province voyaient partir leurs garnisons. Les statistiques ont établi que, du 16 au 26 juillet, la compagnie de l'Est organisa 594 trains et transporta à la frontière 196.000 hommes, 32.000 chevaux, 3.162 camions ou voitures, 995 wagons de munitions[6].

Le 2e corps arriva le premier à sa destination. Il se composait de troupes rassemblées depuis le 1er juin au camp de Châlons. Dès le 18 juillet, ses trois divisions commencèrent à se répartir entre Saint-Avold, Bening et Forbach, c'est-à-dire le long de la ligne ferrée de Metz à Sarrebruck. Jeté comme une avant-garde tout près de la frontière, ce corps surveillerait les mouvements de l'ennemi, en signalerait l'approche et serait, selon l'expression du maréchal Lebœuf, l'œil de l'armée. Son chef était le général Frossard. Le général, par une désignation plus conforme à ses aptitudes, avait d'abord été appelé à la direction supérieure du génie. Puis l'Empereur lui ayant laissé une sorte de choix, il avait marqué quelque préférence pour un commandement actif. En quoi il fut mal inspiré pour son pays, mal inspiré pour lui-même ; car ingénieur habile plutôt que général expérimenté, il ne répondrait pas à la confiance de son souverain et compromettrait la renommée légitime que lui avaient valu son savoir et ses services.

En arrière et un peu à gauche du corps de Frossard vint s'établir le 3e corps. Son point de concentration fut d'abord Metz, puis Boulay. Il était formé de quatre divisions empruntées surtout à la garnison de Paris. Celui qui en devait être le chef était Bazaine. Le maréchal arriva, dès le 17 juillet, à Metz, mais mécontent et sourdement irrité. Dans le plan primitif, le commandement d'une des trois grandes armées lui avait été départi ; et la décision qui, en lui attribuant un seul corps, le rendait le collègue de simples divisionnaires, lui avais paru déchéance. Dans cet esprit, moitié bouderie, moitié finasserie ou égoïsme, il inclinerait à se ménager, à réserver ses conseils, à s'effacer tantôt sous l'aspect de l'indifférence, tantôt sous l'affectation du respect. A Paris, l'opposition ne tarderait pas à pénétrer cet état d'âme, et jugeant le maréchal en disgrâce, se mettrait incontinent à lui prêter du génie.

Dans le même temps, on vit d'autres régiments arriver des places du Nord par la ligne nouvellement ouverte d'Hirson à Mézières et se grouper tout à la gauche de l'armée, autour de Thionville. Ces troupes, réparties en trois divisions, formèrent le 4' corps. Elles avaient pour chef le général Ladmirault, officier vigoureux, brave et sensé, d'une expérience consommée dans la conduite de l'infanterie, peu connu à la cour, honoré de l'armée.

En seconde ligne était la garde. Du 21 au 25 juillet, elle arriva à Nancy, et de là fut dirigée sur Metz par la route d'étapes. Elle se composait de deux magnifiques divisions, l'une de grenadiers, l'autre de voltigeurs, et était abondamment pourvue de cavalerie. Elle était solide, de tenue excellente, et sa discipline eût été parfaite si elle n'eût bruyamment protesté contre le bonnet à poils qu'elle se refusait à porter. Elle avait pour chef Bourbaki, et jamais plus braves gens n'eurent plus digne conducteur. Pourtant Bourbaki, avec son tempérament, tout de fougue et d'impétuosité, semblait fait pour un commandement d'avant-garde plutôt que pour la direction d'une troupe d'élite destinée à agir en réserve ; et ce regret s'exprimait discrètement, dans la bouche de ceux qui connaissaient le mieux le général.

Tels étaient les corps qui commençaient à garnir la frontière de Lorraine Entre la Lorraine et l'Alsace, et comme pour les relier l'une à l'autre, s'étendait, sur une longue ligne amincie, le 5e corps. Il était réparti entre Sarreguemines, Rohrbacher et Bitche. Pour former les trois divisions dont il se composait, on avait puisé dans la garnison de Lyon, et un peu au hasard, dans celle de quelques autres places. Le commandant en chef était le général de Failly, militaire de capacité médiocre quoique ayant de beaux états de service, et qui serait abandonné plus tard par ses amis comme par ses ennemis.

Cependant en Alsace se rassemblaient les zouaves et les turcos, superbes régiments à l'effectif très élevé et aguerris par les courses algériennes. Ils formèrent le noyau du 1er corps que l'on compléta à quatre divisions par des emprunts faits aux garnisons de l'intérieur. Le commandement intérimaire fut exercé par le général Ducrot en attendant Mac-Mahon. Celui-ci, étant encore en Algérie, avait reçu l'avis qu'il était appelé à commander l'une des trois grandes armées. Ramené par les remaniements ultérieurs à un rôle plus modeste, il avait supporté d'une âme égale ce léger amoindrissement, étant de ceux qui n'ont d'autre ambition que de bien servir. Le 23 juillet, il arriva à Strasbourg et y établit son quartier général.

Tandis que les troupes de Mac-Mahon s'établissaient dans la Basse-Alsace, le 7e corps, destiné à former trois divisions et placé sous le commandement du général Félix Douay, se rassemblait autour de Belfort et de Colmar. Il se concentrait péniblement, avec des régiments venus des points les plus éloignés et qui rejoignaient par morceaux. On vit arriver par portions successives le 47e et le 21e de ligne qui venaient de Chambéry et d'Annecy ; le 37e, le 99e, le 5e, le 89e qui venaient de Nice, d'Aix, de Toulon, de Briançon. A la fin de juillet, on attendait encore la division Dumont, en partie à Civitta-Vecchia, et une brigade de cavalerie que des motifs d'ordre intérieur retenaient à Lyon. La division Dumont n'arriverait qu'au commencement d'août : quant à la brigade de cavalerie, elle n'arriverait point du tout.

Ainsi se distribuaient nos forces. Un peu en arrière se rassemblaient trois divisions de cavalerie de réserve qui partageaient leurs cantonnements entre Lunéville et Pont-à-Mousson. Si à ces éléments on ajoute le 6e corps en voie de formation à Châlons et confié au maréchal Canrobert, on aura le tableau de la grande armée que, par un ressouvenir des anciennes guerres, on appela l'armée du Rhin.

On aura déjà remarqué la singularité de cette répartition. Dans sa première formation, l'armée du Rhin offrait l'aspect d'une longue ligne de soixante lieues, depuis Thionville où Ladmirault établissait ses bivouacs jusqu'à Belfort où Félix Douay rassemblait ses éléments incomplets. Une médiocre intelligence des choses militaires eût suffi à montrer le danger de cet excessif développement. Nos troupes postées le long de la frontière avaient l'apparence d'interdire le territoire à l'ennemi, mais elles en avaient l'apparence seulement. Elles étaient trop espacées pour se soutenir mutuellement, et un vigoureux effort d'ensemble percerait cette fragile bordure. La ligne même n'était pas si savamment ordonnée qu'elle ne comportât bien des lacunes. La Haute-Alsace, avec les faibles corps de Douay, était presque à découvert, et le péril eût été bien plus grand si cette partie de la frontière n'eût été la moins menacée. Placé au premier rang et exposé aux premiers coups, Mac-Mahon ne se reliait point du tout au 7e corps et ne se reliait qu'à grande distance au 5.. Les seules forces à peu près agglomérées étaient celles qui s'étendaient en avant de Metz, de Thionville jusqu'à Forbach.

Cependant cet amincissement de notre ligne, ces solutions de continuité n'éveillèrent dès l'abord, même chez les plus prévoyants, qu'une médiocre inquiétude. Un tel éparpillement pourrait devenir source de catastrophe si on attendait passivement l'ennemi. Mais sans doute on préviendrait l'envahissement en se faisant envahisseur soi-même. Rapidement, les corps disséminés se rapprocheraient et, sans perdre un jour, pénétreraient en territoire germanique.

Cette guerre offensive, toutes les vraisemblances l'annonçaient. Les impatiences de la diplomatie présageaient dans l'action militaire une promptitude pareille. Des résolutions subites et énergiques entraîneraient peut-être les alliances indécises. Les traditions des guerres anciennes autant que le tempérament national conseillaient de porter la lutte hors des frontières. Cette conduite aurait surtout ses avantages vis-à-vis du peuple allemand qui, par sa nature même, se déconcerte devant l'audace et devient entreprenant contre les timides. Si inconsistants, si obscurs qu'aient été les plans impériaux, ce qu'on en pénètre laisse deviner un dessein général qui était celui de devancer l'ennemi. Nos adversaires s'attendaient à ce qu'on les attaquât : « L'offensive française est à prévoir à toute minute, » écrivait dès le 19 juillet le roi Guillaume à la reine.

Contrairement à toutes les prévisions, l'un des principaux soucis du commandement fut de surseoir à toute opération agressive. La même hâte, qui avait inspiré les diplomates, avait dirigé les troupes vers la frontière. Voici que, sur la lisière, on les arrêtait. On ne renonçait pas à l'offensive, mais on l'ajournait. Comme Frossard, arrivé à son quartier général, proposait l'occupation de Sarrebruck, le maréchal Lebœuf lui recommanda de ne pas franchir la Sarre : « Vous ne devez, continuait Lebœuf, faire aucun mouvement offensif sans un ordre formel de Sa Majesté[7]. » On se défiait de Ducrot qui commandait à Strasbourg en attendant Mac-Mahon, et dont on savait les ardeurs. L'ordre lui fut spécialement envoyé de ne rien compromettre ; et, dans les jours qui suivirent, toutes ses suggestions furent repoussées. « L'Empereur défend d'une façon absolue l'offensive, » télégraphiait le 21 juillet Bazaine, interprète du major-général. Que signifiait cette subite prudence qui succédait à tant de précipitation ? Il fallait, disait-on, avant toute inauguration de la campagne, attendre que l'armée fût constituée. Constituée ! elle ne l'était donc point, quoique déjà elle atteignît les bords de la Sarre et avoisinât presque les rives du Rhin ! Nous touchons ici à la grande cause de confusion qui pesa sur toute la malheureuse guerre.

 

II

Notre système militaire actuel et celui de la plupart des armées européennes comporte, en temps de paix, l'organisation de corps tout outillés, avec leur infanterie, leur cavalerie, leurs armes spéciales, leurs services administratifs, leurs magasins. Que, si la guerre éclate, le recrutement régional permet un prompt rassemblement des réserves, et, la mobilisation accomplie, chaque corps, pourvu de ses éléments essentiels, peut être dirigé sans délai vers le lieu des opérations.

A l'époque que nous retraçons, rien de pareil n'existait chez nous. Les traditions, les considérations politiques, les influences locales, les convenances du casernement, les ressources en fourrage, telles étaient les raisons qui avaient dicté l'emplacement des corps : point de recrutement régional, mais des recrues dispersées comme au hasard sur tous les points du territoire ; des dépôts placés souvent fort loin des portions actives ; et sans qu'on pût deviner le motif qui avait isolé les uns et les autres ; des subdivisions et des divisions militaires réglées d'après les exigences administratives bien plus qu'utilisables pour le combat ; un matériel assez abondant, mais étiqueté à la manière d'une collection plutôt que tenu prêt pour un service de guerre. Un décret du 6 février 1858 avait constitué jadis six grands commandements, mais le but avait été d'assurer l'ordre intérieur ou de satisfaire de fastueuses ambitions bien plus que de créer, en chaque région, un ensemble de forces homogènes et se suffisant à elles-mêmes. Les seules divisions à peu près organisées étaient celles de l'armée de Paris, de l'armée de Lyon, du camp de Chalons ; encore n'étaient-elles point pourvues de leurs services accessoires. Les hostilités survenant, deux conduites seules étaient possibles : la première consistait à surseoir aux opérations jusqu'à l'achèvement des préparatifs, et cela au risque d'être devancé par l'ennemi ; la seconde était de porter, vaille que vaille, à la frontière tous les éléments existants, et de poursuivre le périlleux mais brillant avantage d'une rapide offensive. A la première heure, ce dernier parti avait prévalu. Quand on eut jeté les régiments à la frontière, on s'aperçut de toutes les lacunes qu'on avait négligé de prévoir ou de supputer On s'avisa alors (un peu tard, hélas !) qu'il convenait d'arrêter ceux dont on avait précipité le départ. Mais on ne parviendrait pas à reconquérir les avantages de la prudence ; en revanche, on perdrait les chances que la fortune accorde parfois aux témérités elles-mêmes.

Tout manquait, et d'abord les hommes. C'est au moment d'aborder l'ennemi qu'on achevait de s'en convaincre. Les régiments d'infanterie, qui arrivèrent à la frontière, comptaient en moyenne, d'après les calculs qui paraissent les plus exacts, 1.400 hommes. Cependant un ordre ministériel du 15 juillet avait appelé à l'activité tous les militaires disponibles dans leurs foyers, c'est-à-dire les soldats de la réserve ou en congé, et les jeunes soldats de la deuxième portion du contingent. Ces forces, qu'on évaluait à 163.000 hommes, se verseraient dans les corps, en doubleraient le chiffre, et, toute défalcation opérée soit pour l'Algérie, soit pour les garnisons de l'intérieur, porteraient à 350.000 hommes environ l'effectif total de l'armée du Rhin. Telle était l'espérance. Ici se montrèrent les vices de la mobilisation, vices qui, dans l'entier remaniement des choses, paraissent aujourd'hui incroyables. Les règlements alors en vigueur, prescrivaient aux hommes rappelés sous les drapeaux de se réunir au chef-lieu de leur département ; de là ils seraient dirigés sur le dépôt de leur corps : mais le recrutement n'étant point régional, le dépôt était souvent fort éloigné, et ce long voyage deviendrait une première cause de retard. Au dépôt, les hommes seraient habillés, 'équipés et armés : mais les magasins étaient parfois mal pourvus, et de ce chef quelques jours se perdraient encore. Cependant les dépôts, en bien des cas, étaient établis à cent ou cent cinquante lieues des bataillons actifs ; ceux-ci, le plus souvent, étaient déjà partis pour la frontière : de là de nouvelles pérégrinations pour rejoindre la portion principale du corps. On a cité des réservistes originaires de Dunkerque qui durent aller rejoindre leur dépôt à Perpignan, puis leur régiment à Strasbourg. Durant toutes ces allées et venues, les généraux, les chefs de corps attendaient avec une impatiente anxiété les compléments qui rempliraient leurs cadres. Les statistiques les plus dignes de foi ont établi que, le 27 juillet, c'est-à-dire douze jours après l'ordre de mobilisation, l'armée du Rhin ne comptait que 200.000 rationnaires.

La cohésion manquait presque autant que le nombre. De louables efforts avaient été tentés pour grouper dans les mêmes corps d'armées les unités réparties dans les mêmes garnisons ou rassemblées déjà sous la main des mêmes chefs. Ces soins tardifs n'avaient réparé qu'imparfaitement les vices de notre organisation. Comme les troupes, en temps de paix, n'étaient pas régulièrement endivisionnées, beaucoup de généraux furent appelés à commander des régiments qu'ils ne connaissaient point. Arrivés au quartier général, ils durent parfois chercher, non sans perte de temps et sans embarras, l'emplacement de leur division ou de leur brigade. Puis, à la hâte, ils formèrent leur état-major et, à la hâte aussi, ils passèrent une première inspection. N'ayant jusque-là pris contact ni avec les officiers, ni avec les hommes, ils ignoraient ce qu'ils pouvaient attendre des aptitudes des uns et de la vigueur des autres ; ils ne savaient point davantage de quoi les corps étaient pourvus, de quoi ils étaient démunis ; et tout ce qui s'apprend à loisir dans la paix devrait s'apprendre sous le feu de l'ennemi.

Les plus grandes lacunes étaient celles du matériel. Dès les premiers jours, les dépêches des commandants de corps formulent, presque en termes identiques, les mêmes doléances générales : « Nous avons besoin de tout sous tous les rapports », écrit le 19 juillet le général de Failly. « Nous sommes dans la pénurie de toutes choses, » télégraphie le 21 juillet Bazaine. « Tout est complètement dégarni, » mande un peu plus tard Ladmirault. Les jours suivants, les demandes se précisent : on réclame des moyens de transports, des attelages, des effets, des couvertures, des bâts, des harnais, des cantines d'ambulances, des ouvriers d'administration, des infirmiers, des médecins. Tel régiment arrive sans effets de campement, sans tentes-abris. Tel autre manque de bidons, de gamelles, de marmites. Puis tout arrive par morceaux, les canons sans les munitions, les chevaux sans les harnais, les mitrailleuses sans les hommes qui sont exercés à les manœuvrer[8].

Le 24 juillet, le maréchal Lebœuf quitta Paris, laissant au général Dejean le ministère de la guerre. Si nous en croyons ceux qui ont eu ses plus intimes confidences, il avait déjà perdu un peu de son optimisme ; il parlait de ses préparatifs avec moins d'assurance, des alliances avec moins de sécurité. A peine arrivé à Metz, toutes les réclamations montèrent jusqu'à lui. Il se fit montrer les situations d'effectifs, et constata que les réserves arrivaient « avec une lenteur désespérante ». Sa stupéfaction fut extrême : n'avait-il pas prescrit aux généraux commandant les divisions et subdivisions de diriger sur la portion active des corps tous les réservistes par détachements de cent hommes ? N'avait-il pas recommandé de ne pas perdre une minute et d'employer les voies les plus rapides ? Le maréchal eut un autre sujet de s'étonner quand le lendemain, en compagnie de Lebrun, il visita les magasins de l'armée. Là régnait la plus extraordinaire confusion : beaucoup d'objets, mais souvent dépareillés ; une activité extrême, mais trop fiévreuse pour être vraiment féconde ; déjà des récriminations, des affolements, signe d'une fortune qui se sentait moins sûre d'elle-même. En hâte, Lebœuf télégraphia au général Dejean pour activer les envois. Puis il expédia à Paris le général Lebrun qui préciserait par ses explications verbales ce que les télégrammes ne pouvaient qu'indiquer.

Je ne doute pas qu'au début de beaucoup de campagnes ne se soient rencontrés des embarras presque pareils. L'expédition de Crimée, la guerre d'Italie avaient, en leurs commencements, offert l'exemple de bien des à-coups. Mais ces premières ombres s'étaient absorbées dans les rayons de la victoire. En 1870, le souci s'aggravait par l'importance des masses et du matériel à mouvoir, par le sentiment de l'enjeu qui était la France elle-même ; il s'aggravait surtout par la considération de l'ennemi à combattre : ce n'était plus la Russie, cette puissance encore incomplète, ou l'Autriche lente, vieillie, formaliste ; c'était la Prusse, abondamment outillée pour la guerre et ardente à guetter nos fautes. Sous l'aspect de la rondeur et de la franchise, Lebœuf cachait quelques-unes des souplesses du courtisan. Il lui en coûtait d'attrister l'Empereur, et il s'était lui-même montré trop satisfait pour qu'en manifestant des inquiétudes, il ne parût se déjuger. Dans les premières dépêches adressées à son souverain, il s'appliqua à atténuer les nouvelles peu agréables en les noyant dans l'abondance des informations rassurantes. « Je suis près du général de Failly, télégraphiait-il le 25 juillet. Tout bien au moral. Les troupes vivent bien. » Puis il ajoutait : « L'organisation est encore fort incomplète. » Encore se reprenait-il aussitôt : « Elle est incomplète en ce qui concerne le matériel seulement. » Le 26, il mandait de Thionville : « L'état moral et matériel du 4e corps est très bon. Esprit excellent comme partout... Les services administratifs, continuait-il, sont encore très incomplets. » Dans l'âme confiante de Lebœuf, les illusions ne se dissipaient que pour renaître, et il se trompait lui-même bien plus qu'il ne trompait son souverain. Malgré les premiers mécomptes, le major-général, tout en ajournant l'heure où on aborderait en territoire ennemi, ne renonçait point encore au bénéfice de l'offensive. Dans ses communications, notamment avec Bazaine, il faisait allusion au jour où les troupes « ayant reçu leurs vivres de campagne, franchiraient la frontière. » Il parlait « d'une offensive générale qui ne pourrait tarder[9]. » Cependant on attendait l'Empereur. C'était à lui qu'il appartiendrait de prendre les résolutions définitives.

 

III

Le souverain, sur qui pesaient toutes les responsabilités, n'avait jamais porté si lourdement le pouvoir suprême. Ceux qui ont vécu dans l'intimité de Napoléon affirment que les jours qui suivirent la déclaration des hostilités furent pour lui pleins de soucis, d'arrière-regrets, d'angoisses. Sous la violente poussée de l'entourage, il s'était jeté brusquement dans la guerre. A peine tombé dans les pièges de M. de Bismarck, il se ressaisit lui-même, et la partie étant irrévocablement engagée, il entrevit, à la lueur de ses illusions décroissantes, toutes les chances qu'il avait de la perdre.

Tout était mécompte, mécomptes dans l'ordre diplomatique, mécomptes dans l'ordre militaire.

Au début du conflit, on s'était flatté de retenir les États du Sud dans la neutralité. La question Hohenzollern n'intéressait point directement l'Allemagne et par suite n'autorisait pas la Prusse à invoquer, en vertu des traités de 1866, le concours de ses alliés : telle était l'interprétation que de Vienne M. de 13eust soufflait à Munich. Cette suggestion, si elle avait prévalu, eût rendu en fait la guerre presque impossible. Si, outre la neutralité belge et la neutralité luxembourgeoise, il eût fallu respecter le Palatinat bavarois, Bade, le Wurtemberg, la Prusse et la France, qui ne se touchaient que sur un espace de dix ou douze lieues, eussent débouché malaisément sur le territoire l'une de l'autre ; et peut-être les hostilités fussent-elles demeurées en suspens, faute de champ de bataille. La demande de garanties, en déconcertant les amis de la France, venait de détruire cette chance heureuse. Les Badois, qui s'attendaient à être attaqués et qui étaient gagnés depuis longtemps par les influences prussiennes, commencèrent dès le 16 juillet leur mobilisation. — Quant à la Hesse-Darmstadt, une convention particulière la rattachait au point de vue militaire à l'Allemagne du Nord. — A Stuttgart, M. de Varnbühler ne dissimula point à M. de Saint-Vallier que son pays se sentait entraîné, bien contre son gré, dans l'orbite de la Prusse. Il ajouta cependant que, si la France se décidait à une déclaration solennelle de désintéressement territorial, peut-être une telle assurance permettrait aux États du Sud d'ajourner leur entrée en campagne[10]. La suggestion était bien vague. M. de Gramont d'ailleurs la négligea. Le 17, un décret appela sous les drapeaux les réserves et convoqua les Chambres pour le 19. Le 21, les crédits pour l'armée furent votés. Déjà M. de Varnbühler avait notifié à notre représentant à Stuttgart que le Wurtemberg se voyait forcé « avec une profonde douleur » de joindre ses armes à celles de la Prusse. — A Munich plus encore qu'à Stuttgart l'alliance prussienne éveillait de terribles appréhensions. Les crédits de guerre ayant été soumis le 18 juillet au vote de la Chambre, la commission en proposa le rejet. C'était le manifeste des particularistes qui voyaient dans l'action commune l'asservissement futur. Cependant les classes moyennes inclinaient d'instinct vers la Prusse. Les gens de cour, après avoir beaucoup murmuré contre Berlin, avaient trop à se faire pardonner pour ne pas se montrer prudents. Les hommes d'État, tout en souhaitant la neutralité, ne la jugeaient guère possible. Le roi subissait l'éblouissement de l'unité allemande. Loin de ratifier le vote de la commission, la Chambre, en sa séance du 19, vota les crédits par 101 voix contre 47. Six jours plus tard, le prince royal de Prusse traversa Stuttgart et Munich, s'y fit acclamer, et prit le commandement des contingents du Sud.

Nous aurions contre nous toute l'Allemagne et non plus seulement celle qui se limitait au Mein. Sur l'heure, M. de Gramont ne se troubla point. Il jugea même que la neutralité eût été gênante, en ce qu'elle eût interdit aux armées françaises les opérations dans le Palatinat. Mais voici où s'accentuèrent les déceptions. Simultanément nous apprîmes deux choses : la première, c'est que nous aurions plus d'ennemis à combattre ; la seconde, c'est que nous aurions moins de forces pour nous défendre.

C'est en ces jours-là qu'arrivèrent à Saint-Cloud les premiers télégrammes qui annonçaient les insuffisances d'effectifs, les insuffisances de matériel. Toutes ces dépêches vinrent frapper à coups répétés l'esprit de l'Empereur. Surpris et troublé, il se mit à multiplier les conseils ou les ordres ; mais ces ordres, ces conseils, qui souvent portaient la marque de l'inexpérience ou se croisaient avec des prescriptions contraires, accroissaient la confusion. Cependant les familiers, tout en observant avec inquiétude la physionomie soucieuse du maitre, se sentaient rassurés par un certain aspect extérieur qui respirait une confiance poussée jusqu'à l'infatuation. Chefs de corps, aides de camp, officiers de la garde ou de la maison impériale, tous ceux qui prenaient congé de la cour, ne partaient qu'accompagnés de pronostics de victoire. Au château comme sur les boulevards, on ne parlait que de châtier les Prussiens et de marcher sur Berlin. Aux réceptions l'Impératrice présidait, impérieuse et séduisante à la fois ; et avec une animation enfiévrée, elle prédisait le succès. Dans les yeux brillait l'impatience, et les mains frémissaient sur l'épée. Tout ce qu'il y avait de trouble au fond des âmes se dissimulait sous l'abondance et la forfanterie des paroles. On s'étourdissait de bruit comme pour échapper à l'embarras de réfléchir. Au palais ainsi que dans les rues résonnaient les sons de la Marseillaise, répétés par les musiques militaires. Les plus inquiets se contentaient de se taire ou, ayant formulé quelques doutes, les retiraient comme on eût fait d'un blasphème.

Moins nous serions assurés du côté de la force matérielle, plus serait précieux l'appui moral des puissances. Depuis la fatale demande de garantie, l'Europe s'éloignait. Toute l'habileté de M. de Bismarck s'ingénia à creuser la séparation. Celui qui avait si perfidement exploité la dépêche d'Ems s'avisa qu'il gardait en ses archives d'autres pièces utilisables. On se souvient qu'en 1866, M. Benedetti avait, avec plus de confiance que de sagesse, laissé aux mains du premier ministre l'ébauche d'un projet de réunion de la Belgique à la France. En homme qui ne veut rien perdre, M. de Bismarck avait conservé le compromettant papier. Se jugeant, par le fait de la guerre, affranchi de toute discrétion, il établit une copie du document, et le 25 juillet, la fit paraître dans le Times[11]. La sensation fut très vive, surtout parmi les Anglais, ces patrons du peuple belge. A bien considérer les choses, la révélation était accusatrice, autant pour la Prusse qui avait toléré l'entretien que pour M. Benedetti qui en avait ingénument dressé le procès-verbal. M. de Bismarck ne s'embarrassa pas pour si peu. Dans ses entretiens avec lord Loftus, il convint, avec un mélange de bonhomie et d'impudence, qu'il avait provoqué les confidences du gouvernement impérial, et qu'il avait feint de travailler de compte à demi avec lui ; mais c'était pour le mieux tromper et, ajoutait-il avec une bonne humeur cynique, pour le tenir le bec dans l'eau[12]. L'explication était trop intéressée pour qu'on y ajoutât foi. Mais l'Europe, qui ne crut pas à l'innocence de M. de Bismarck, crut aux convoitises de la France, et la Prusse n'en demandait pas davantage.

Au milieu de tous ces soucis, les projets de l'archiduc Albert ne s'étaient point effacés de l'esprit de l'Empereur. Ces projets supposaient deux choses : une diversion maritime au Nord avec le concours du Danemark ; une double alliance avec l'Autriche et avec l'Italie. Qu'adviendrait-il des opérations maritimes ? Qu'adviendrait-il des alliances ?

Dès le début des hostilités, le dessein d'une expédition dans la Baltique avait été débattu. Le profit pourrait être grand pour la France. Elle immobiliserait au nord une armée prussienne. Elle détruirait la flotte ennemie en pleine voie de création. Elle bouleverserait les établissements naissants de la confédération allemande, et l'atteindrait au point où elle était le plus vulnérable. Mais l'entreprise n'était point de celles qui s'improvisent. Elle exigeait une flotte prête à combattre, un corps d'armée prêt à être embarqué, des bâtiments prêts à recevoir les troupes, un allié, le Danemark, prêt à se compromettre jusqu'à la guerre. Faute de cette préparation longue et réfléchie, cc qui pouvait être source de gloire ne deviendrait que source de mécomptes.

Déjà les mécomptes commençaient. Les exigences budgétaires avaient réduit les armements de la marine. La plupart des transports étaient employés à ramener d'Algérie en France les régiments destinés à l'armée du Rhin. Le 19 juillet, un conseil s'étant tenu sous la présidence de l'Empereur, on débattit la question du commandement. Le prince Napoléon revendiqua la direction suprême : il aurait sous ses ordres le vice-amiral Bouêt-Willaumez pour la flotte, le général Trochu pour les troupes de terre. Contre cette prétention le ministre de la marine s'éleva avec beaucoup d'énergie ; de là une discussion qui ne s'apaisa que par le désistement du prince. Après plusieurs jours perdus, Trochu et Bouët-Willaumez furent désignés, le premier pour le commandement de l'armée de terre, le second pour celui de la flotte. Il fallut fixer la composition du corps expéditionnaire : on calculait qu'avec dix mille hommes on ne ferait que rééditer le coup de main de Bomarsund, qu'avec vingt mille hommes on n'accomplirait rien de bien utile ; au contraire, avec trente mille hommes qui se réuniraient à trente ou quarante mille Danois, on pourrait exercer sur l'issue de la lutte une influence décisive. La faiblesse de nos effectifs apparaissant de plus en plus et l'armée du Rhin sollicitant toutes nos ressources, il n'était pas aisé de trouver trente mille hommes. On songea à utiliser une division demeurée à Toulouse, en vue d'hostilités éventuelles de la part de l'Espagne ; puis, ce corps fut désigné pour compléter l'armée déjà trop faible. On projeta ensuite d'affecter au corps de débarquement, soit les quatrièmes bataillons, soit les troupes rappelées de Rome : le premier projet déplut au ministre de la marine, le second au ministre de la guerre. Restait l'infanterie et l'artillerie de marine, troupes superbes mais insuffisantes en nombre, et que des ordres prochains rappelleraient au cœur même de la patrie.

Le plus pressé était de montrer le drapeau français sur les rives danoises. Au milieu de tous ces à-coups l'escadre se préparait à partir. Le 24 juillet, l'amiral Bouët-Willaumez appareilla à Cherbourg avec quelques bâtiments. Rien ne serait possible sans le concours armé du Danemark. Là-bas régnaient les plus terribles perplexités qui aient jamais torturé l'âme d'un peuple. L'opinion publique témoignait, et avec un empressement bruyant, ses sympathies pour la France. En revanche, à la cour et dans le gouvernement, la terreur était grande devant une lutte où se jouerait tout ce qui restait de la patrie. De Londres, de Saint-Pétersbourg, partaient des exhortations à la prudence. La France était loin, la Prusse était près. Avant même qu'on vit le drapeau tricolore, quatre-vingt mille hommes empruntés, partie aux troupes actives, partie à la landwehr, se répartirent entre Lubeck, Hambourg, Oldenbourg : de là ils surveilleraient le malheureux Danemark et se tiendraient prêts à punir tout acte d'hostilité. Le 2 août, l'amiral Bouët-Willaumez pénétra dans la Baltique ; mais les transports ne suivaient point, et en France le corps expéditionnaire était encore en voie de formation. Cependant un envoyé extraordinaire arriva à la cour de Christian IX, c'était le duc de Cadore. Déjà le cabinet de Copenhague, sous la double pression des remontrances russes ou anglaises et des menaces prussiennes, avait proclamé sa neutralité. Désormais toute parole serait vaine, à moins que la victoire, une victoire éclatante, ne réconfortât le zèle tremblant de nos amis[13].

L'alliance de l'Autriche, surtout si elle se combinait avec celle de l'Italie, compenserait tous les mécomptes. En ces jours anxieux de Saint-Cloud, l'attention de l'Empereur se portait sur Vienne et Florence où négociaient nos diplomates presque autant que sur Metz où s'organisait l'armée.

On a dit comment la déclaration belliqueuse du 6 juillet avait surpris et consterné M. de Beust. Dans le conflit qui s'annonçait, l'abstention, comme l'ingérence, lui paraissait pleine de dangers, et il ne discernait point où résidait le moindre péril. Ses premières communications à M. de Metternich, ses premiers entretiens avec notre chargé d'affaires avaient trahi un embarras profond, un mécontentement irrité. A Paris, cette désapprobation si nette n'avait pas laissé que de déplaire, et on s'était froissé de ne recueillir que remontrances grondeuses, là où on espérait assistance morale, peut-être appui matériel.

Tel avait été le sentiment des premiers jours. La réflexion avait tempéré la mauvaise humeur de M. de Beust ou du moins l'avait conduit à dissimuler ses ennuis. S'il importait de ne pas embrasser inconsidérément le parti de la France, il importait aussi de ne pas la décourager tout à fait. Autrement Napoléon, poussé à bout, pourrait se porter vers la Prusse par un accord in extremis dont l'Autriche payerait les frais. Sous cette impression fort radoucie, le chancelier avait dépêché à Paris l'un de ses confidents intimes, M. de Witzthum, ministre d'Autriche à Bruxelles. Celui-ci vit l'Empereur et dissipa par ses explications toute trace de dissentiment ; puis en hâte il s'achemina vers Vienne où se tint un grand conseil de gouvernement. A la suite de cette délibération, M. de Beust, à la date du 20 juillet, consigna, en une dépêche confidentielle à M. de Metternich, les vues de son maître et les siennes.

En ce document se révélait toute la politique autrichienne, attentive à la fois à réserver son appui et à ne point le refuser tout à fait, animée du secret espoir de traîner les résolutions, côtoyant la duplicité sans y tomber trop visiblement, excusable jusque dans son astuce, tant les conjonctures étaient graves pour la monarchie ! Le début de la dépêche s'appliquait à effacer le déplaisir qu'avaient éveillé les premières communications. Dominé par ce désir, le premier ministre s'aventurait jusqu'à des assurances qui eussent paru en tout pays compromettantes et qui contrastaient fort avec les habitudes circonspectes de la chancellerie autrichienne : « Veuillez, écrivait M. de Beust, répéter à Sa Majesté et à ses ministres que, fidèles à nos engagements tels qu'ils ont été consignés dans les lettres échangées l'année dernière entre les deux souverains, nous considérons la cause de la France comme la nôtre.et que nous contribuerons au succès de ses armes dans les limites du possible. » Quelles seraient ces limites du possible ? Ici le premier ministre ressaisissait avec beaucoup de dextérité la quasi-promesse qui venait de lui échapper. Pour se dérober à tout engagement immédiat, il énumérait les difficultés intérieures de la monarchie : les Hongrois étaient peu disposés à verser leur sang pour reconquérir à l'Autriche son antique position en Allemagne ; les sujets allemands de l'empire voyaient eux-mêmes dans le conflit entre la France et la Prusse, non une guerre politique, mais une lutte de races, et se refusaient à oublier leur origine germanique. Attentif à chercher des délais, le chef du cabinet de Vienne puisait surtout dans les intentions présumées du gouvernement de Saint-Pétersbourg un motif pour colorer ses propres ajournements. Mettant en garde la France contre les prévisions trop optimistes du général Fleury, il estimait que l'entrée en campagne de l'Autriche entraînerait aussitôt celle de la Russie : de là l'opportunité d'attendre, d'éviter tout éclat, d'amuser les Russes jusqu'au moment où la saison avancée ne leur permettrait plus de concentrer leurs troupes. En parlant de la sorte, M. de Beust ne jouait-il pas un double jeu ? Ne songeait-il pas à amuser le cabinet des Tuileries en même temps que celui de Saint-Pétersbourg, et cela jusqu'à ce que la fortune des armes eût prononcé ? Dégradant de plus en plus ses pensées, le chancelier arrivait à écrire le mot de neutralité, mot que, disait-il, il ne traçait qu'à regret, et par la contrainte que lui imposait la condition de son pays. Un tel langage ne cadrait guère avec le ton chaleureux du début. Aussi M. de Beust, s'avançant de nouveau, s'empressait-il d'expliquer que cette neutralité, à proprement parler, n'en était point une : cc Elle n'était, poursuivait-il, qu'un moyen, le moyen de nous rapprocher du but véritable de notre politique, le seul moyen de compléter nos armements sans nous exposer à une attaque soudaine, soit de la Prusse, soit de la Russie, avant d'être en mesure de nous défendre. » Ces délais seraient employés à préparer par les négociations diplomatiques la coopération militaire. Cependant la cour de Vienne formulait un désir, celui de ne pas agir seule. C'était avec l'Italie qu'elle entendait se concerter, soit qu'elle jugeât l'action commune plus efficace et plus sûre, soit qu'en proposant des pourparlers à trois, elle pressentît des objections ou des obstacles qui retarderaient encore les engagements définitifs.

Pour se tourner vers Florence, Napoléon n'avait pas attendu les suggestions de l'Autriche. Dès le 8 juillet, M. de Gramont avait télégraphié à M. de Malaret : « Si l'obstination de la Prusse rend la guerre nécessaire, la France compte sur l'appui de l'Italie. » Deux jours plus tard, en un entretien avec M. Vimercati, l'Empereur avait fait appel à l'ancienne confraternité d'armes entre les deux peuples et à l'amitié de Victor-Emmanuel[14]. Cependant le conflit éveillait à Florence plus encore qu'à Vienne l'embarras et la perplexité. Les dernières économies budgétaires avaient apporté de grandes réductions dans l'armée. Si les Italiens étaient, depuis la dépêche Usedom, mécontents de la Prusse, ils étaient, depuis Mentana, non moins mécontents de la France. Dans les grandes villes, des manifestations s'organisèrent en faveur de la neutralité. Par loyale gratitude pour les services passés, le roi inclinait vers l'intervention, et avec lui la plupart des militaires. Le ministre des affaires étrangères, M. Visconti-Venosta, qui était d'origine lombarde, gardait le souvenir de Milan affranchie, et, lui aussi, eût volontiers porté son pays au secours de la France. En revanche, M. Sella, l'un des personnages les plus importants du cabinet, redoutait la grandeur des risques, opposait aux anciens bienfaits les récents dissentiments et prêchait la temporisation. Même parmi nos amis les meilleurs, la reconnaissance n'allait pas jusqu'à la pensée d'un concours gratuit : Sous une forme plus ou moins atténuée, tous exprimaient le vœu, la volonté que Rome fût le prix de l'assistance. Très chaleureusement M. de Beust patronnait ce désir. Chose étrange, il se montrait plus pressant que les intéressés eux-mêmes, et priait, suppliait qu'on retirât aux Italiens leur épine romaine. Ce n'est pas s'aventurer beaucoup que d'attribuer à un calcul très raffiné cette insistance du premier ministre. Sûrement la France formulerait des objections ; ces objections, en prolongeant l'inaction de l'Italie, prolongeraient l'inaction de l'Autriche, et on gagnerait jour sur jour jusqu'à la première bataille.

Ainsi cette malheureuse question romaine, imprudemment soulevée par la guerre de 1859, fastidieusement débattue durant toutes les années suivantes, allait compliquer les négociations de l'Empire finissant. Les ministres du '2 janvier étaient capables de grandes fautes, non d'une vilenie. Ils se refusèrent, en vue d'un concours, très marchandé d'ailleurs et très incertain, à effacer d'un traité solennel la signature de la France. La Convention du 15 septembre ne serait point dénoncée : telle fut l'opinion exprimée par l'Empereur, par le duc de Gramont, par M. Émile Ollivier. En sauvegardant dans son intégrité le droit international, le cabinet des Tuileries concéda aux événements ce qu'il ne pouvait leur ravir. Il décida le rappel des troupes d'occupation. Outre le besoin de concentrer toutes nos forces, la prudence justifiait la résolution. En cas de défaite, quelle n'eût pas été la condition de ce faible corps, noyé peut-être dans les bandes révolutionnaires et ne représentant plus qu'un peuple vaincu ! Donc les transports, qui avaient sillonné la Méditerranée pour ramener nos contingents algériens, abordèrent à Civitta-Vecchia pour y recueillir les gardiens de l'État pontifical. La fortune du pape serait désormais celle de la France elle-même. La mesure, quoique imposée par la nécessité, n'alla pas sans quelque sensation de notre prestige diminué. Déjà les plis de notre drapeau n'étaient plus assez larges pour rien couvrir en dehors de la patrie.

Même tempéré par le maintien de la convention du 15 septembre, le rappel de nos troupes ouvrait aux hommes d'État italiens trop de perspectives alléchantes pour qu'ils déclinassent d'emblée toute négociation. Sur ces entrefaites, un plan fut conçu à Vienne qui consistait, non à établir une triple alliance, mais à conclure un traité entre l'Autriche et l'Italie. Par ce traité, les deux puissances stipuleraient la neutralité armée. Dès qu'elles seraient prêtes à entrer en campagne, elles réclameraient de la Prusse l'engagement de ne rien entreprendre contre le statu quo établi par le traité de Prague. Sûrement la Prusse refuserait, et sur ce refus, la guerre éclaterait de concert avec la France. Deux agents diplomatiques, l'un autrichien, l'autre italien, M. de Vitzthum et M. Vimercati, s'interposèrent pour transmettre entre Paris, Florence et Vienne, les vues des gouvernements.

Tel était l'état des pourparlers à la fin de juillet. Il y avait bien de l'incertitude en ces desseins, bien de la timidité dans ces sympathies, bien de l'égoïsme en ces quasi-promesses. Le plus sûr était de ne compter que sur soi-même. Tandis que les messagers officieux de l'Autriche et de l'Italie parcouraient l'Europe, à la recherche d'une formule assez complaisante pour contenir l'alliance en cas de succès et autoriser en cas de revers la désertion, tout se préparait au château de Saint-Cloud pour que l'Empereur allât rejoindre l'armée.

Déjà les bruyantes démonstrations des derniers jours avaient fait place à des dispositions plus rassises. Avec un peu de surprise, avec un léger, très léger commencement d'inquiétude, les courtisans attendaient les succès prédits, les concours annoncés. De Vienne, notre attaché militaire, le colonel de Bouillé, venait de mander que l'Autriche ne commençait aucuns préparatifs militaires. L'information s'était propagée, et cette immobilité avait étonné. Seul, M. de Gramont demeurait fixé dans son optimisme. Comme le général Lebrun l'interrogeait en termes un peu soucieux : « Est-ce que Bouillé, lui répliquai-il, sait tout ce qui se passe à Vienne ? » Et il ajouta avec un geste familier : « Allez et soyez confiants[15]. » Cependant l'Empereur, sombre et abattu, semblait porter en lui le sentiment fatidique d'une bonne fortune désormais épuisée. L'avant-veille du départ, le grand aumônier, Mgr Darboy, fut appelé au château pour y célébrer la messe. L'Empereur, l'Impératrice, le Prince impérial communièrent. Quand le divin sacrifice fut achevé, l'archevêque exprima au monarque ses vœux de victoire. A ces souhaits, Napoléon répondit en ternies mélancoliques, et longuement s'étendit sur les chances incertaines de la guerre[16] ; puis le souverain, déjà marqué pour la défaite, congédia le prélat déjà marqué pour le martyre. Les militaires que leur âge ou leurs infirmités empêchaient de prendre part à la guerre, vinrent les uns après les autres présenter leurs hommages au prince. Au vieux maréchal Randon, l'Empereur découvrit son découragement : « Je suis bien âgé, lui dit-il, bien peu valide, bien peu apte à faire campagne[17]. »

L'un des généraux attachés à la maison impériale, le général Lepic, ayant déploré que son service le retint à Paris et ayant sollicité un poste plus actif, l'Empereur lui répondit : « Je vous laisse à un poste d'honneur où peut-être vous aurez à courir des périls aussi graves que ceux du champ de bataille... Qui sait si nous nous reverrons ?[18] » Le 28 était le jour fixé pour le départ. On a raconté qu'à ce moment-là même, Napoléon fut saisi d'une véritable épouvante, tant les nouvelles de l'armée dénonçaient une préparation insuffisante, tant les dépêches venues de l'étranger présageaient l'abandon ! Un instant, à ce qu'on assure, il songea à traiter à tous risques avec le roi Guillaume, et il fallut lui démontrer assez longuement l'inutilité d'un pareil dessein qui ne ferait que compromettre la dynastie et la France[19]. A tout prix, on voulait éviter les fanfaronnades guerrières ; aussi avait-il été résolu que le cortège impérial ne traverserait point Paris. A neuf heures et demie du matin, les ministres se réunirent à Saint-Cloud ; avec une cordialité affectueuse, l'Empereur prit congé d'eux ; puis il ajouta, en essayant de s'affermir lui-même : « Maintenant, je pars sous de bons auspices[20]. » A dix heures, le souverain, en tenue de général de division, parut sur le seuil du palais. A côté de lui se tenait l'Impératrice, soutenant d'une assurance un peu empruntée les espoirs moins affermis. Charmant sous son uniforme de sous-lieutenant de grenadiers, le jeune prince portait sur son visage les traces de larmes récentes, mais visiblement rassemblait toute sa fermeté, et souriait à l'avenir comme s'il eût eu de longs jours à vivre. A l'extrémité du parc réservé avait été établie, pour le service de la famille impériale, une petite gare d'où partait un court tronçon qui se raccordait à la ligne de Versailles. Depuis le matin, des fourgons de bagages y stationnaient, un peu nombreux, semblait-il, pour un voyage de soldat. C'est là que se consommerait la séparation. Hauts dignitaires, familiers, gens de cour, s'empressèrent autour du maître, et avec une déférence mêlée de sincères regrets, tant était bon, simple, bienveillant, celui qui s'éloignait ! Malgré la saison, la lumière était pâle, le ciel chargé de nuages, et déjà quelques feuilles séchées s'éparpillaient sur le sable des allées. « C'était plus que triste, a dit un témoin oculaire, c'était lugubre[21]. » Dans les intervalles de silence résonnaient de brèves et banales paroles qui essayaient de tromper l'anxiété des adieux. L'Impératrice traça, à la manière espagnole, un long signe de croix sur le front de son enfant, puis, plus passionnée encore que tendre, lui recommanda de faire son devoir, tout son devoir. Vaguement, l'Empereur portait de tous côtés des yeux qui ne fixaient rien, et égarait un peu au hasard quelques mots doux, résignés et tristes. Comme le train s'ébranlait, il avisa l'un de ses chambellans : « Du Manoir, lui dit-il, je ne vous ai point dit adieu[22]. » Ce furent les dernières paroles qu'on entendit. Près du passage à niveau de Montretout, quelques-uns des habitants, groupés près de la voie, saluèrent le souverain de leurs acclamations. Une dernière fois, la grande capitale se montra, élevant au-dessus du bois de Boulogne ses tours, ses clochers, l'Arc de triomphe, le dôme des Invalides, tout ce qui rappelait la France glorieuse. Puis aux yeux de l'Empereur disparurent, et Saint-Cloud qui bientôt serait détruit, et Paris que jamais il ne reverrait.

 

IV

Tandis qu'en France un commencement d'inquiétude remplaçait l'exaltation des premiers jours, nos ennemis poursuivaient méthodiquement leurs préparatifs. Pendant la nuit du 15 au 16 juillet, avait été lancé l'ordre de mobilisation. Les jours suivants, le même ordre, en ce qui concernait les États du Sud, était parti de Carlsruhe, de Munich, de Stuttgart.

La prévoyance constante du gouvernement prussien avait été de s'assurer, en vue de la lutte future, une supériorité numérique décisive. Les forces allemandes, immédiatement disponibles, s'élevaient, en troupes de toutes armes, à 519.000 hommes. L'artillerie était munie de 1,584 pièces de canon. Dans cette énumération n'étaient point comptés les garnisons et les dépôts qui comprenaient plus de 300.000 hommes et combleraient, et au-delà tous les vides créés par la guerre. Ces calculs représentaient, non le chiffre des rationnaires, mais celui des combattants ; aussi peut-on affirmer, sans aucune crainte d'erreur, que les effectifs réels de l'ennemi, à ce début de la campagne, dépassaient les nôtres de plus du double.

Cette armée si formidable se partageait en seize corps : le corps de la garde royale prussienne, douze corps recrutés dans la Confédération de l'Allemagne du Nord, deux corps bavarois, enfin un corps mixte composé d'une division wurtembergeoise et d'une division badoise. Les Hessois, en vertu d'une convention particulière, se trouvaient fondus dans les contingents de l'Allemagne du Nord.

Quiconque eût parcouru les frontières des deux pays dans les jours qui suivirent la déclaration de guerre, eût été frappé d'un contraste singulier. Sur les lisières du territoire français, des campements animés, de perpétuels mouvements de troupes, des préparatifs qui semblaient signe d'imminente offensive : au contraire, de l'autre côté de la ligne de douane, sur l'autre rive de la Sarre ou de la Lauter, aucun déploiement de forces ; rien que quelques garnisons patrouillant autour de Sarrelouis, de Sarrebruck ou de Landau. C'est dans les villes intérieures de l'Allemagne que se concentrait toute l'activité. Là affluaient les hommes de la réserve qui généralement résidaient non loin de leur régiment, et venaient, en vertu de l'ordre de mobilisation, pour s'y habiller, s'y armer, s'y équiper. Ainsi chaque corps se compléterait sur place et de toutes pièces. Une longue prévoyance s'était appliquée à prévenir toute confusion et, s'il y eut quelques à-coups, le succès les fit oublier.

La mobilisation était œuvre de régularité et de bonne organisation. Vers le 26 juillet, elle fut à peu près terminée. Les troupes se trouvant rassemblées à leur point de ralliement et étant munies de toutes choses, il restait à les diriger vers les lieux où elles se concentreraient pour les opérations. La principale tâche de l'administration militaire était achevée. Celle du commandement commençait. Ici apparut M. de Moltke.

De tout temps, ses études s'étaient portées vers la France. Dans ses œuvres, on compte, de 1857 à 1870, douze mémoires dans lesquels il suppute nos forces et nos faiblesses, et recherche tout le long de nos frontières les points les plus vulnérables. A ses yeux, l'issue de la guerre dépendrait en grande partie de la direction plus ou moins précise imprimée aux premiers mouvements des armées. Dominé par ces pensées, il appliquait tout ce que son esprit avait de vigueur à soustraire aux coups du hasard les combinaisons qui prépareraient l'envahissement. Le lieu choisi pour concentrer l'armée fut la portion sud-est des provinces rhénanes et le Palatinat bavarois, c'est-à-dire cette sorte de triangle dont la frontière française formait la base, et dont la Moselle et le Rhin figuraient les deux côtés.

De la bonne organisation des transports dépendrait en partie la réussite. Moltke, un des premiers, avait pénétré toute l'importance militaire des chemins de fer. En 1867, comme on proposait, après le démantèlement du Luxembourg, d'accroître la place de Sarrelouis, il avait répondu aux auteurs du projet : « Je vois plus de garanties dans le prompt achèvement de nos voies ferrées que dans n'importe quels travaux de fortifications[23]. » Dans cet esprit, il s'était ingénié, tantôt à multiplier les embranchements, tantôt à obtenir l'établissement de doubles voies ; en outre, un règlement récent avait posé en principe l'entière subordination de tous les transports commerciaux aux transports militaires. Au moment de la guerre, de nombreuses lignes amèneraient jusqu'au Rhin les contingents des provinces septentrionales et de l'Allemagne du Sud. De là deux voies, franchissant le fleuve, allaient aboutir l'une et l'autre à Neunkirchen et par prolongement à Sarrebruck, c'est-à-dire à notre frontière lorraine ; deux autres voies aboutissaient à Landau et se continuaient jusqu'aux bords de la Lauter, c'est-à-dire jusqu'en territoire alsacien. Enfin, de la ligne de Cologne à Aix-la-Chapelle se détachait un embranchement encore incomplet qui se prolongeait jusqu'à Call, dans la direction de Trèves.

Ces masses immenses d'hommes, de chevaux, de matériel, que les trains de chemin de fer dirigeaient vers le Rhin, se répartirent, d'après le plan de Moltke, en trois grandes armées[24]. La Ire armée, beaucoup plus faible que les deux autres, car elle ne s'élevait qu'à 60.000 hommes, se composa des VIIe et VIIIe corps et fut placée sous les ordres du vieux maréchal Steinmetz ; elle se concentrerait dans la région de Trèves et, protégée en partie par les territoires neutres de la Belgique et du Luxembourg, opérerait à l'extrême droite des positions allemandes. — A l'extrémité opposée, c'est-à-dire à l'aile gauche, la IIIe armée, forte de 130.000 hommes, fut formée des Ve et XIe corps, des deux corps bavarois et des deux divisions wurtembergeoises et badoises. Elle eut pour commandant en chef le Prince royal. Le point principal de concentration serait Landau, cette petite ville du Palatinat bavarois qui confine à l'Alsace. — Entre l'armée de Steinmetz et col du Prince royal se rassemblerait au centre la IIe armée, confiée au prince Frédéric-Charles. C'était la plus forte de toutes, car elle comprenait, outre la garde, les IIIe, IVe, IXe, Xe, XIIe corps, et, quand tous ses éléments seraient réunis, représenterait un effectif total de 194.000 hommes. Elle aurait pour objectif la ligne de Neunkirchen-Hombourg. En dehors de ces forces, trois corps d'armée, les IIe, IVe, demeuraient disponibles et seraient amenés sur le théâtre de la lutte à mesure que le permettraient les moyens de transport.

En un mémoire de 1858, M. de Moltke avait écrit : « La plus sûre manière de défendre le sol natal, c'est de le défendre en dehors de ses limites. » Aux yeux des militaires prussiens, cette maxime avait la valeur d'un axiome. Cependant, au milieu de ses froides et silencieuses ardeurs, une appréhension agitait le vieux stratégiste, et l'obligeait à tempérer ses audaces. De longue date, il avait prévu qu'en cas de conflit, ses adversaires, impétueux au même degré que lui quoique d'une impétuosité bien différente, tenteraient peut-être de brusquer les événements et de se faire envahisseurs. Ils le pourraient de deux manières, soit en franchissant le Rhin aux environs de Strasbourg et en séparant l'Allemagne du Nord de celle du Sud, soit en se portant dans le Palatinat et en essayant de bouleverser la concentration allemande. Les traditions des anciennes guerres, la nature du tempérament national ne laissaient pas que de rendre cette éventualité vraisemblable. Les craintes s'accentuèrent quand on apprit, à l'état-major général prussien, que les Français, sans attendre leurs réserves, sans compléter leurs armements, portaient précipitamment à la frontière leurs effectifs présents sous les drapeaux. Une telle hâte ne trouvait d'explication logique que dans le dessein d'une foudroyante offensive, et sans doute Lebœuf serait bouillant dans la guerre comme Gramont dans la diplomatie.

En pays badois, les alarmes s'étaient manifestées très vives. On avait fait sauter l'une des piles du pont de Kehl. Depuis Huningue jusqu'à Lauterbourg, on s'empressait de détruire les bacs, les ponts roulants, tous les moyens de passage. Les communes organisaient des gardes volontaires. Enfin tout se préparait pour rendre impraticables les chemins de fer ou les routes qui donnaient accès vers l'Allemagne du Sud. Au milieu de cette anxiété, Moltke, attentif et calme, se préparait à deux lins, selon que les Français, se massant en Alsace, franchiraient le Rhin ou, se rassemblant en Lorraine, déborderaient dans le Palatinat.

Contre une attaque française se dessinant au-delà du Rhin et se poursuivant du côté de la Forêt Noire, le plan de défense avait été depuis longtemps débattu. Il avait été discuté, dès 1868, à Berlin, dans des conférences entre le chef d'état-major prussien et les plénipotentiaires militaires du Wurtemberg et de la Bavière. Il consistait, suivant l'expression de M. de Moltke, en une défensive indirecte[25]. Quelques-uns des corps prussiens, déviant de leur itinéraire primitif, s'établiraient sur le Mein et sur le Neckar où ils rallieraient les Bavarois, les Wurtembergeois, les Badois. Ils laisseraient s'avancer l'envahisseur, puis opérant sur ses communications, l'obligeraient à une retraite immédiate. Tel était le projet de M. de Moltke, projet très étudié, non cependant infaillible ; car si les Français faisaient brusquement irruption, ils surprendraient peut-être au milieu de leur marche les contingents des États moyens, les couperaient par morceaux et empêcheraient qu'aucun d'eux ne rejoignît les corps prussiens.

Les prudentes temporisations de l'Autriche ôtaient beau- coup de leurs chances aux opérations dans l'Allemagne méridionale. Après quelques jours d'alarme, les populations badoises se rassurèrent. Restait l'autre offensive, celle qui se porterait au-delà de la Sarre.

Moltke, qui ne croyait guère à une invasion vers le sud, croyait à une attaque du côté du Palatinat. Il jugeait que les Français n'eussent point quitté si brusquement leurs garnisons s'ils n'avaient caressé l'espoir d'une surprise stratégique. « Il est vraisemblable qu'ils franchiront la frontière demain, mandait-il au roi le 19 juillet. » — « Nous aurons affaire, écrivait-il dans le même rapport, à une armée faible d'effectifs, mais très complète en officiers et en sous-officiers, richement dotée d'artillerie et de cavalerie, et s'élevant à 130 ou 150.000 combattants. » Le 22 juillet, en une nouvelle dépêche au roi, il constatait que les Français n'avaient pas encore mis le pied sur le territoire allemand, mais il ajoutait qu'ils pourraient le faire d'un jour à l'autre et qu'il serait impossible de les en empêcher. Cette perspective ne troublait point son sang-froid. Jour par jour, il calculait les marches de l'ennemi : à la condition de déployer beaucoup d'activité, les Français pourraient atteindre, le 28 juillet, la région de Kirchheimbolanden ; le 30, ils pourraient, à toute rigueur, approcher de Mayence et des rives du Rhin. A ce point de sa dépêche, Moltke s'arrêtait, et, avec une assurance fondée sur des calculs presque infaillibles, traçait ces mots nets et brefs : Une fois là ils se heurteraient.

Tout en effet se trouvait combiné pour que leur élan se brisât. Ils rencontreraient le double obstacle d'un grand fleuve et d'une redoutable forteresse. Cependant leur espoir pouvait être de jeter, chemin faisant, le désordre parmi les troupes allemandes en train de se concentrer. Moltke se pourvut contre ce péril. La Ire armée, celle de Steinmetz, couverte en partie par un territoire neutre, n'avait guère à craindre de surprise. Il en était de même de la IIIe armée, celle du Prince royal, qui n'aurait devant elle que les troupes rassemblées en Alsace, troupes peu nombreuses et encore en voie de formation. Tout autre était le sort de la IIe armée, celle du prince Frédéric-Charles, qui, si elle amenait ses corps jusque sur la ligne de Neunkirchen pour y être débarqués, courrait le risque de tomber à l'improviste dans le gros des forces françaises. Pour éviter toute mauvaise chance, toute rencontre défavorable, Moltke décida que cette armée, au lieu de se rassembler près de la frontière française, demeurerait en arrière des deux autres, et opérerait sa réunion là où elle n'aurait rien à redouter, c'est-à-dire dans la région de Mayence. Si les Français prolongeaient leur inaction, le centre rejoindrait les deux ailes. Si au contraire ils tentaient l'invasion, ils se heurteraient à la IIe armée. Celle-ci s'accroissait, pour ainsi dire, d'heure en heure par les trains de chemins de fer qui se succédaient. Dans les derniers jours de juillet, le IIIe, le IVe, le IXe corps étaient cantonnés à l'est de Bingen et de Creuznach et entre Mayence et Worms. La garde, le Xe, le XIIe corps commençaient à arriver. Encore un peu, et cette armée du prince Frédéric-Charles compterait à elle seule 190.000 hommes. Ce jour-là le péril d'une offensive française serait pleinement écarté.

Il semblait qu'il le fût déjà tant étaient rassurantes les informations transmises par les espions ou recueillies par les reconnaissances de cavalerie ! Le 25 juillet, M. de Moltke jugeait possible, assez probable même, l'invasion ennemie. Quatre jours plus tard, rassemblant tous les indices, il traçait avec une nuance d'étonnement ces lignes : « On n'a encore aucune idée d'offensive de la part des Français. » Cependant on ne pouvait se persuader que ceux qui avaient, comme d'un bond, porté toutes leurs forces à la frontière, persistassent à les tenir immobiles. Le lendemain on constata la même inaction, et la surprise s'accrut, mêlée cette fois d'une joyeuse sécurité. Nos ennemis commençaient à pressentir, mais sans pouvoir les mesurer, les inextricables embarras qui nous tenaient attachés à nos campements.

 

V

Le 28 juillet, à six heures du soir, l'Empereur, accompagné du Prince impérial, fit son entrée dans Metz. Toute prise d'armes, toute réception officielle avait été interdite. Les généraux en petite tenue et, avec eux, le préfet, vinrent saluer le souverain. Le long de la rue Serpenoise stationnait un assez grand nombre de curieux, mais en une attitude plus correcte que chaleureuse. Napoléon se rendit à la préfecture, tandis que le grand quartier général s'établissait à l'Hôtel de l'Europe.

Aussitôt arrivé, le prince tint conseil. A la conférence assistaient le maréchal Lebœuf et ses deux aides-majors généraux Lebrun et Jarras, puis le maréchal Bazaine venu dans l'après-midi de Boulay : « J'espérais, a écrit plus tard Jarras, apprendre quelque chose des projets d'opération... mais, ajoute-t-il, on se borna à une causerie sans portée sur la situation militaire. » On produisit les états d'effectifs qui n'étaient guère satisfaisants. Bazaine interrogé se montra très froid, très sobre d'avis, soit qu'il conservât la rancune de son commandement amoindri, soit que la situation, déjà un peu compliquée, exigeât un autre esprit que le sien. Cependant, comme l'ennemi n'avait point encore paru sur les bords de la Sarre, on persista à se croire en avance, et cette constatation parut motif de sécurité[26].

En rentrant dans ses appartements, l'Empereur y rencontra, non le repos, mais les soucis. Il y trouva les dépêches qui venaient de tous les côtés à la fois, et demandaient avec une désespérante monotonie les mêmes choses, à savoir des hommes, des chevaux, du matériel. Déjà les mécomptes des derniers jours éveillaient dans les rangs de l'armée un commencement de défiance qui, s'il se développait, serait fatal au bon esprit et à la discipline. Si nous en croyons le témoignage du maréchal Bazaine, Napoléon, à son arrivée, put voir étalées sur son bureau une trentaine de lettres anonymes qui dénonçaient l'incapacité des généraux et en demandaient le changement.

Le lendemain matin, les troupes connurent par la voie de l'ordre du jour la proclamation par laquelle le souverain inaugurait son commandement. Le style en était pompeux, les pensées en étaient mélancoliques : « Vous allez, disait l'Empereur, combattre une des meilleures armées de l'Europe. » Il ajoutait que la lutte serait longue, qu'elle serait pénible, qu'elle aurait pour théâtre des lieux hérissés d'obstacles et de forteresses. Le rappel des succès d'Afrique, de Crimée, d'Italie, du Mexique, n'éclaircissait qu'à demi ces perspectives sévères. Napoléon attestait les glorieux souvenirs laissés par les aïeux ; il prenait à témoin l'univers qui avait les yeux fixés sur la France ; puis il finissait, suivant la coutume, en invoquant le Dieu des armées.

Tandis que les soldats, médiocrement réconfortés, commentaient le document impérial, l'Empereur, commençant son inspection, se rendait à Saint-Avold. Il y rencontra le général Frossard et aussi le maréchal Bazaine, commandant, l'un le 2e corps, l'autre le 3e. De la conférence résulta la résolution très sage de rapprocher les uns des autres les corps trop éparpillés sur la frontière de Lorraine et de les échelonner le long de la ligne de Metz à Sarrebruck. L'exécution commencerait le 31 au matin : le 4e corps se porterait de Thionville sur Boulay ; le 3' qui était à Boulay s'avancerait sur Saint-Avold ; le 2e qui était à Saint-Avold se répartirait aux alentours de Forbach. Ce commencement de concentration serait-il le prélude d'une vigoureuse offensive ? Ici il semble que les desseins soient demeurés flottants. L'Empereur paraît avoir d'abord songé à un coup de main sur Sarrelouis. Puis il pencha pour un mouvement vers Sarrebruck. Faisant allusion à la conférence de Saint-Avold, Bazaine mandait à Ladmirault : « Rien n'est encore arrêté sur les opérations que doit entreprendre l'armée. » Le matin même, Lebœuf avait télégraphié à Mac-Mahon : « L'Empereur n'a pas l'intention de vous faire mouvoir avant huit jours. »

Napoléon revint à Metz. Inexpérimenté de la guerre, il flottait entre les avis. Les nouvelles qui lui parvenaient, le spectacle qu'il avait sous les yeux auraient d'ailleurs troublé un esprit moins irrésolu que le sien.

Les réservistes rejoignaient, mais lentement. On n'en avait pas encore la moitié. Souvent ils arrivaient fatigués du long voyage qui les avait amenés de leur domicile à leur dépôt, de leur dépôt à leur régiment, et ils avaient besoin de se reposer plus qu'ils n'étaient prêts à combattre. Tantôt pénurie des magasins des corps, tantôt hâte à mettre en route les détachements, on avait souvent fait partir les hommes avant qu'ils fussent complètement équipés : de là des retards, de là des emprunts qui amoindriraient sensiblement les ressources de la place de Metz. De la modification de l'armement naissait un autre embarras : les soldats, congédiés depuis longtemps, ignoraient pour la plupart le maniement du fusil Chassepot, en sorte que, ramenés à leur corps après une longue absence, ils n'étaient plus que des recrues.

Les insuffisances numériques, longtemps voilées ou contestées, commençaient à apparaître avec la clarté de l'évidence. Même lorsqu'elle serait accrue de tous ses réservistes, l'armée du Rhin n'atteindrait jamais 300.000 hommes, y compris 1er, non-combattants. Déjà un projet surgit, celui de grossir les rangs de l'armée active en y incorporant la garde mobile. « C'est contraire à la loi, répondit brièvement l'Empereur au général Jarras qui avait osé conseiller l'expédient. »

Sous les ordres itératifs et irrités, le matériel arrivait, mais trop souvent par fractions distinctes. Caisses et ballots s'entassaient dans les dépendances de la gare de Metz en un indescriptible désordre. Là se débattaient, au milieu d'une surexcitation générale, les militaires, les intendants, les officiers d'administration, les convoyeurs, les agents de la compagnie. Les habitudes de centralisation, la crainte de la responsabilité compliquaient toutes choses. Faute d'instructions précises, les wagons non déchargés allaient s'accumuler dans les voies de garage, et le jour n'était pas éloigné où, moitié incurie, moitié affolement, on négligerait de mettre à profit même les ressources dont on disposait.

Les généraux, les chefs de service, que leurs fonctions appelaient à Metz, ne laissaient pas que de s'étonner de ce désarroi. Partout dans la ville ils observaient une agitation fiévreuse qui n'avait rien de commun avec l'activité. Leur surprise devenait stupéfaction quand, s'engageant dans la rue des Clercs, ils pénétraient dans l'hôtel de l'Europe, où était installé le grand quartier général. Là affluaient les projets et les contre-projets ; de là partaient incessamment les ordres et les contre-ordres. Les officiers d'état-major s'évertuaient en vain à traduire les volontés successives du commandement. Les dépêches télégraphiques se croisaient, et l'ambiguïté de leurs termes s'ajoutant à la confusion des pensées, ce qui était obscur devenait promptement inintelligible. De l'excès du trouble naissaient les récriminations qui achevaient de tout compliquer. Quand les embarras devenaient inextricables, les généraux, les chefs de corps, désespérant de préciser ce qu'ils ne parvenaient point à comprendre, disaient à leurs subordonnés : débrouillez-vous. Le mot se répétait d'échelon en échelon, ce qui était le meilleur moyen que toutes choses s'embrouillassent davantage. Les lieux qu'une austère consigne eût dû garder contre les indiscrets, s'ouvraient à toute heure et à tout venant. Étrangers, touristes, employés, femmes de militaires, s'engageaient librement dans la cour de l'hôtel et en franchissaient les degrés. Au milieu de ces allées et venues s'insinuaient les reporters venus de tous les pays du monde. Un jour, le correspondant du Standard se vanta de connaître tout ce qui se passait au quartier général. On l'arrêta. La précaution était tardive. Le lendemain, le journal publia la composition exacte de l'armée, l'indication des régiments, les noms des généraux, l'emplacement de tous les corps sur la frontière[27]. L'hôtel de l'Europe, et vis-à-vis de lui l'hôtel de Metz, où logeaient beaucoup d'officiers généraux ou supérieurs, renfermaient des hôtes plus dangereux encore. Tantôt sous l'apparence de touristes, tantôt sous la livrée des gens de service, les espions de la Prusse se multipliaient autour de nous. Ces pratiques étaient favorisées par notre laisser-aller, par la facilité de passage d'une frontière à l'autre ; l'accent tudesque, qui partout ailleurs eût attiré l'attention, n'éveillait pas les soupçons en un pays où était commun l'usage de la langue allemande. Ainsi se rapportait, jour par four et fidèlement, à l'ennemi, tout ce que notre confiante inexpérience ne prenait pas la peine de voiler.

Une tardive clairvoyance naissant de l'approche même du péril, on put surprendre, en ces jours-là des intentions fort louables pour remettre en honneur les règlements tombés en désuétude. Du cabinet de l'Empereur partit une véritable note encyclopédique, très féconde en prescriptions judicieuses. Le maréchal Lebœuf, en une sorte de circulaire à tous les commandants de corps, les exhorta à montrer leur cavalerie, à exécuter des reconnaissances, à exiger le rapport de ce qu'on aurait vu : recommandations fort sages, mais si simples qu'elles semblaient aller de soi et n'avoir point besoin qu'on les rappelât. « Exercez vos troupes à se garder, ajoutait Lebœuf. Elles auront bientôt devant elles un ennemi qui, de longue date, s'est appliqué à pratiquer en temps de paix le service de sûreté dans les camps, bivouacs et cantonnements. » Comme si l'on avait eu le temps devant soi, le major général poursuivait : « Que l'on fasse des théories dans tous les corps à ce sujet et, autant que possible, des exercices. » De petites brochures furent distribuées, les unes pour démontrer les avantages du fusil français sur le fusil allemand, les autres pour résumer les principales règles de la tactique. Cette hâte pour rattraper, à la dernière heure, le temps perdu, ressemblait au travail désespéré de certains étudiants à la veille des épreuves scolaires ; mais le même effort intensif, qui amène rarement le succès des examens, amène rarement aussi le gain des batailles.

Cet état de préparation incomplète permettrait malaisément les grandes opérations actives. « Je commence à craindre, écrivait le maréchal Lebœuf au général Dejean, que nous n'ayons pas les avantages et les honneurs de l'offensive. » Cependant, à Paris, le public attendait un bulletin de victoire. L'Europe, naguère surprise de notre précipitation, commençait à s'étonner de notre inertie. Bien que fort imparfaitement pourvue et numériquement faible, l'armée, avec ses cadres solides et ses vieux soldats aguerris, offrait un aspect superbe. L'anxiété avait gagné les officiers instruits qui s'étaient pénétrés des nouvelles méthodes de guerre, et les généraux qui cherchaient en vain une pensée directrice ; la masse, doublement confiante par souvenir du passé et sentiment de son courage, ne doutait point de sa fortune. Hors d'état de prendre une sérieuse offensive, l'Empereur voulut s'en donner l'illusion et la donner à la France. Si on ne s'engageait point à fond en territoire ennemi, on se donnerait la satisfaction d'y toucher. Dès le 29 juillet, dans la conférence de Saint-Avold, l'Empereur avait débattu le projet d'une attaque sur Sarrebruck. L'exécution de ce dessein serait le premier acte de la campagne.

 

VI

Sarrebruck est une petite ville ouverte, assise sur les deux rives de la Sarre qui la divise en deux parties : sur la rive gauche est établie la ville proprement dite ; sur la rive droite s'étendent les bâtiments de la gare et le faubourg Saint-Jean. Au sud et dans la direction de la frontière, distante d'une lieue à peine, se dressaient plusieurs mamelons dont l'un des principaux portait l'Exercier-platz ou champ de manœuvres. De médiocre prix par elle-même, la ville de Sarrebruck devait son importance aux routes qui venaient y aboutir, à sa position sur la Sarre, et surtout à son chemin de fer. Elle était en effet située à l'intersection de deux voies ferrées, d'un côté la ligne de Sarrelouis, de l'autre la grande ligne qui, descendant de Neunkirchen, jetterait à la frontière la plupart des troupes venant du Rhin.

Se saisir de ce point n'était donc pas chose négligeable, mais à condition qu'on achevât l'entreprise, c'est-à-dire qu'on détruisit la voie ferrée, la gare, le télégraphe, qu'on tînt solidement les ponts ou qu'on les fît sauter, qu'on s'étendît dans un rayon assez vaste pour reconnaître les forces ou les desseins de l'adversaire. Le résultat, fort appréciable quoique nullement décisif, serait de jeter quelque trouble dans la marche des armées allemandes et d'intercepter l'un des principaux points de passage qui conduiraient l'ennemi en territoire français.

L'opération, débattue le 29, fut discutée à nouveau le 31 dans un conseil tenu à Forbach. Bazaine la désapprouva, notre organisation étant trop incomplète pour que nous pussions la pousser à fond. Lebœuf en reconnut l'utilité, mais demanda qu'on mit à profit le succès, c'est-à-dire qu'on osât franchir la Sarre et détruire le chemin de fer : hardiesse bien modeste et qui parut audacieuse à l'excès. Entre ces deux opinions opposées, une solution moyenne prévalut. On exécuterait l'entreprise, mais en la limitant à la rive gauche de la Sarre. C'était par avance stériliser la réussite. Quelle que fût l'issue, le seul résultat serait le bulletin qu'on enverrait à Paris.

La petite garnison de Sarrebruck se composait d'un bataillon d'infanterie, de deux ou trois escadrons de cavalerie et d'un peu d'artillerie. En arrière étaient cantonnés trois autres bataillons avec quelques détachements de hussards ou de uhlans. Ces faibles troupes, très hasardées à l'extrême lisière allemande, avaient ordre de se replier si elles étaient assaillies par des forces très supérieures. Cependant nous ne savions que fort imparfaitement ce qui se passait de l'autre côté de la frontière. Sur la foi de certains rapports, on s'était persuadé, ce qui serait vrai trois jours plus tard, mais ne l'était point encore, que de fortes colonnes prussiennes approchaient, les unes par la direction de Trèves, les autres par celle de Neunkirchen. Dans cette incertitude et afin de prévenir toute surprise, un grand déploiement de troupes fut ordonné. Le 2e corps, chargé de la tâche principale, aborderait les hauteurs situées au sud de la ville et en particulier le champ de manœuvres, puis il atteindrait Sarrebruck, mais sans dépasser la rivière. Il serait appuyé sur sa droite par le 5e corps et sur sa gauche par le 3e. Il n'était pas jusqu'au 4e corps qui, placé tout à l'extrême gauche, ne dût, par une marche sur Margarten et Merten, concourir au but commun. L'action fut fixée au 2 août. Le commandement supérieur fut confié à Bazaine. Mais celui-ci laissa pleine liberté à Frossard, soit qu'il se désintéressât volontiers d'une opération qu'il avait désapprouvée, soit qu'il crût par-là se conformer au désir de l'Empereur, jaloux de grandir son aide de camp.

L'appareil fut celui d'une bataille. La réalité se réduisit à une simple escarmouche. Le 2 août à neuf heures, les troupes quittèrent leur bivouac. A dix heures, le mouvement offensif commença. Dans le 2e corps, le rôle principal était réservé à la division Bataille. L'une des brigades, la brigade Pouget, se dirigea vers l'Exercier-platz. L'autre brigade, la brigade Bastoul, après avoir envoyé un détachement vers le village de Saint-Arnual, porta le gros de ses forces vers les mamelons qui, sous le nom de Winterberg, de Reppertsberg, de Nussberg, se développaient au sud-est de Sarrebruck. Deux autres brigades, empruntées l'une à la division Vergé, l'autre à la division Laveaucoupet, se tenaient en réserve. — Dès que les Prussiens virent se dessiner l'offensive française, ils garnirent d'infanterie et d'artillerie le champ de manœuvres et rapprochèrent du faubourg Saint-Jean les bataillons cantonnés sur la rive droite de la Sarre. De part et d'autre, on tirailla pendant une heure. Pourtant Saint-Arnual était occupé, et la brigade Bastoul, accomplissant sa tâche, commençait déjà à couronner les collines qui s'allongeaient vers l'Exercier-platz. Sentant qu'elles allaient être abordées de deux côtés, les troupes ennemies jugèrent inutile de prolonger une résistance désormais sans espoir. Sous la protection d'une batterie légère, elles opérèrent leur retraite vers le nord par les deux ponts de Sarrebruck. Notre artillerie les poursuivit de ses feux, et nos projectiles vinrent éclater le long du viaduc du chemin de fer ainsi que sur les bâtiments de la gare, ce qui fournit aux Prussiens un prétexte pour nous accuser d'avoir tiré sur la ville et pour justifier ainsi par avance leurs propres bombardements.

L'ordre était de ne point achever le succès. La prescription fut exécutée à la lettre. Les ponts ne furent point coupés, le chemin de fer ne fut point détruit, le télégraphe demeura intact ; aucune poursuite ne troubla le mouvement rétrograde de l'ennemi. Nos soldats, sans occuper la ville, campèrent sur les hauteurs qui la dominent au sud. Les Prussiens avaient eu 83 hommes hors de combat ; nous comptions de notre côté, parmi les régiments du 2e corps, 83 tués ou blessés. C'était beaucoup trop pour la stérilité du résultat. Le 3e corps qui avait appuyé le 2e n'avait perdu personne, et le seul souvenir de la journée était celui d'une longue marche inutilement imposée aux soldats ; quant au 5e corps, il n'était diminué que d'un seul homme, un traînard enlevé par les uhlans.

On avait besoin d'un succès. Sous la plume des historiographes officiels, le petit engagement prit des airs de victoire. Incontinent, l'un des secrétaires de l'Empereur envoya au ministère de l'Intérieur un compte rendu fastueux. A ce bulletin laudatif à l'excès s'ajoutèrent toutes les exagérations des courtisans. On eût dit que l'armée française avait décidément pris pied sur le territoire allemand. On se mit à raconter, avec toutes sortes de vanteries, les effets foudroyants des mitrailleuses. Aux côtés de l'Empereur, le Prince impérial avait assisté à une portion du combat et y avait gardé une contenance digne de son nom. La flatterie s'empara de la scène et l'amplifia au point de jeter sur le généreux et vaillant enfant une sorte de discrédit que moins que personne il méritait. Voici l'envers du tableau triomphant. Comme les dernières détonations retentissaient encore et comme l'Empereur passait devant le front des troupes, on vit le souverain mettre tout à coup pied à terre et s'appuyer lourdement sur le bras du général Lebrun. « Votre Majesté me paraît souffrir, lui dit le général. — Je souffre horriblement. — Ne serait-il pas mieux que la voiture de Sa Majesté vînt la prendre ici ? — Non, j'aime mieux marcher un peu[28]. » Napoléon venait d'être atteint d'une de ces crises néphrétiques qui marquaient les progrès du mal auquel plus tard il succomberait. Silencieusement, avec ce courage résigné et passif qui était l'une de ses vertus, il poursuivit sa route, et tandis que près de lui se rédigeaient les bulletins de victoire, il attendit, en essayant de dominer ses douleurs lancinantes, la fin de l'accès. Cette image mélancolique du souverain malade était le reflet fidèle de notre propre destin. La fortune, qui nous avait encore souri ce jour-là d'un pâle et court sourire, venait de s'éloigner pour ne plus nous visiter jamais.

 

VII

Le 31 juillet, le roi Guillaume quitta Berlin. Au moment de prendre congé de son peuple, il n'échappait point au trouble inséparable des grandes résolutions. « Les derniers jours, disait-il à son secrétaire Abeken, ont été pleins de difficultés et d'inquiétudes[29]. » Bien autrement confiantes étaient les dispositions de ses conseillers. Le général de Roon se félicitait du succès de la mobilisation. « Jamais, écrivait-il, l'Allemagne n'a vu d'armée plus belle ni qui autorise plus d'espérances[30]. » Bismarck jugeait que l'Empereur ressentait déjà le repentir de sa brusque décision et guettait la première occasion de faire la paix. De l'étranger arrivaient des pronostics de victoire. « Dans deux mois, mandait le prince Charles de Roumanie, Napoléon sera vaincu et sa puissance abattue[31]. » Entre tous, le plus rassuré était M. de Moltke.

Chacun de ses calculs, incessamment refaits, confirmait sa sécurité. Le jour approchait où l'offensive française, redoutable au début, se briserait de tous côtés. A l'extrême droite, Steinmetz opposerait des forces doubles aux 27.000 hommes de Ladmirault. Au centre, le prince Frédéric-Charles disposerait de 194.000 hommes pour lutter contre les corps de Bazaine, de Frossard, de Failly, de Bourbaki, lesquels, même en y joignant la réserve organisée sous les ordres de Canrobert, ne devaient pas dépasser 140.000 hommes ; à gauche, le Prince royal pourrait déployer près de 130.000 hommes contre les 44.000 hommes de Mac-Mahon. Ces évaluations ne tenaient point compte de tous les accroissements futurs qui maintiendraient, qui accentueraient même la supériorité numérique de l'Allemagne[32].

C'est en ces sentiments de confiance assurée que s'achevait la concentration. Dès qu'elle serait terminée, et on calculait qu'elle le serait le 3 août, les opérations commenceraient. La Ille armée, sous le commandement du Prince royal, était la Hus rapprochée de la frontière. Elle se répartissait entre Landau, Germersheim et Spire, et, à l'exception des contingents badois et wurtembergeois, tenait toutes ses divisions rassemblées sur la rive gauche du Rhin. D'après les renseignements recueillis, c'était elle qui rencontrerait les forces les moins considérables. Selon le plan général, elle serait appelée à porter les premiers coups. Elle franchirait la Lauter, se répandrait dans la Basse-Alsace, battrait l'armée de Mac-Mahon, la séparerait du reste de l'armée du Rhin. Puis la Ier armée, concentrée dans la vallée de la Moselle, et la IIe armée, demeurée un peu en arrière, aborderaient la Sarre, pénétreraient en Lorraine et refouleraient le gros des forces françaises.

Le 2 août, à sept heures du matin, le roi fit son entrée dans Mayence. C'est en cette ville que fut provisoirement établi le grand quartier général. Ce fut là qu'on apprit le petit engagement de Sarrebruck. Moltke ne s'en émut point, de plus grands desseins le travaillant. Le 3 août, il écrivait au commandant du VIIIe corps : « La position de Sarrebruck n'a, en ce moment, aucune importance pour nous[33]. » Il voyait dans l'opération, si restreinte, si timidement circonscrite, un sujet de se réjouir plutôt que de craindre. Avec un mélange de surprise et de sécurité, il constatait que la gare de Saint-Jean n'avait pas été occupée : « Il semble, poursuivait-il, que l'ennemi ait en vue de garder la défensive sur une forte position derrière la Sarre, avec toutes ses forces disponibles[34]. » Et autant les Français se montraient circonspects, autant il s'appliquerait à titre audacieux.

Il l'était au point d'effrayer le Prince royal. Dès le 30juillet, Moltke lui avait, dans la soirée, télégraphié en ces termes : « Sa Majesté regarde comme avantageux que la IIIe armée, dès qu'elle aura été ralliée par les divisions badoises et wurtembergeoises, s'avance vers le sud par la rive gauche du Rhin pour rechercher l'ennemi et l'attaquer. « Et il ajoutait : « Ce sera la manière la plus efficace de protéger l'Allemagne du Sud. » Cette promptitude avait paru un peu excessive. La IIIe armée ne disposait point encore de tous ses éléments : il lui manquait 12 bataillons, 16 escadrons, 30 batteries d'artillerie, une grande partie du train. Moltke avait insisté : « Quand estime-t-on, télégraphiait-il le 31 juillet, que la IIIe armée sera prête ? » — « Elle sera prête le 3 août, répondit le général de Blumenthal, chef d'état-major du Prince royal. Non content de cette réponse, Moltke dépêcha à Spire l'un de ses officiers, le lieutenant-colonel Verdy du Vernois, pour s'assurer contre tout retard. Le Prince royal eût préféré surseoir jusqu'à l'arrivée des derniers détachements. La volonté tenace qui présidait à toutes choses triompha des doutes et des obstacles. Le 3 août, à quatre heures du soir, le commandant en chef de la IIIe armée publia un ordre conçu en ces termes : « Mon intention est de porter demain matin l'armée jusque sur la Lauter et de franchir cette rivière. A cet effet, on traversera le Bienwald par quatre voies différentes. L'ennemi devra être refoulé partout où on le trouvera. » Les dispositions qui suivaient avaient pour but de régler la direction des colonnes. La soirée se passa à assurer, en tous ses détails, la marche du lendemain. Puis les troupes prirent, pour la dernière fois, leurs campements en terre allemande. L'aurore qui allait luire marquerait le premier jour de la servitude de l'Alsace.

 

VIII

Mac-Mahon, que menaçait ce grand orage, trouverait surtout son appui dans sa vaillance ; car tout lui manquait à la fois, et les forces qui résultent de l'organisation ou du nombre, et celles que puise en lui-même le génie.

Arrivé d'Algérie le 23 juillet, il avait pris la direction du 1er corps ; il exerçait, en outre, une autorité supérieure sur le V, en sorte que toutes les troupes réunies en Alsace relevaient de son commandement. Vers la fin de juillet, le 1er corps était pourvu de ses principaux éléments. Tout autre était la condition du 7e corps. La 3e division, division Dumont, lui manquait et aussi une brigade de cavalerie. Les deux autres divisions, la division Liébert et la division Conseil-Dumesnil, voyaient seulement arriver leurs derniers détachements. En outre, l'organisation matérielle offrait d'innombrables lacunes. « Quelle est celle de vos deux divisions qui sera prête la première à entrer en action, télégraphiait le major général au général Félix Douay ? » La réponse ne tarda pas : « Les deux divisions, répliqua sur l'heure Félix Douay, sont exactement dans le même état d'imperfection[35]. »

Au 1er août, le 1er corps comptait 41.816 hommes, 8.143 chevaux ; le 7e corps 21.882 hommes, 3.876 chevaux. L'inquiétude naissait moins de la faiblesse de ces effectifs que de leur dispersion. Le 23 juillet, Lebœuf, donnant au nom de l'Empereur ses instructions à Mac-Mahon, lui disait : « Vous êtes chargé de défendre la frontière depuis Huningue jusqu'à Lauterbourg et jusqu'aux crètes des Vosges. » Ainsi avait-il été réglé. Félix Douay avait ses deux divisions réparties entre Colmar et Belfort ; Mac-Mahon s'étendait dans le département du Bas-Rhin. Il arriverait donc que l'ennemi, fort déjà de sa supériorité numérique, trouverait, par surcroît d'heureuse chance, ses adversaires éparpillés.

Nul ne doutait qu'une concentration ne fût urgente. L'incertitude sur les projets de l'armée allemande prolongea les hésitations. Bien que les informations les plus dignes de foi et toutes les vraisemblances rendissent probable une invasion de la Basse-Alsace, certains bruits, les uns grossis par des rapports inexacts, les autres répandus à dessein par nos adversaires eux-mêmes, faisaient redouter quelque entreprise vers le cours supérieur du Rhin. Le général Félix Douay ne laissait pas que d'être impressionné par ces rumeurs. o L'ennemi, écrivait-il le 30 juillet, pourrait faire passer le Rhin, en barques, à quelques détachements et tenter un coup de main contre nos voies ferrées et même contre Mulhouse et Altkirch... Nous serions, ajoutait-il, très vulnérables de ce côté. » Le lendemain, il est vrai, il se ravisait et mandait qu'il n'y avait aucune force ennemie sur te territoire badois et jusqu'au Val-d'Enfer. Mais la crainte ne s'apaisait que pour renaître. Sur ces entrefaites, un ancien soldat de la Légion étrangère rapporta, au milieu d'une profusion d'autres nouvelles, qu'il avait vu, aux environs de Lörrach, 25 à 30.000 Prussiens. On fit à cet homme, qui, sans doute, n'était qu'un agent de l'ennemi, l'honneur d'enregistrer ses dires, et l'hésitation s'accrut. La vérité, c'est qu'un petit corps wurtembergeois, sous le commandement du colonel de Seubert, venait de traverser la forêt Noire et s'apprêtait à se montrer sur la rive droite du Rhin, dans le seul but d'égarer notre vigilance. Les jours suivants, ce petit corps, arrivé non loin du fleuve, multiplierait les allées et venues, allumerait de grands feux, ferait bruyamment éclater ses sonneries, et, de la sorte, s'ingénierait à retenir une portion de nos forces dans la Haute-Alsace.

A ces perplexités s'ajoutait, pour Mac-Mahon, l'ignorance du plan impérial. Le maréchal, arrivant d'Algérie, avait, le 22 juillet, vu l'empereur à Saint-Cloud ; et le souverain lui avait exposé des vues grandioses, qui n'étaient autres que celles de l'archiduc Albert. Pour séparer l'Allemagne du Nord de l'Allemagne du Sud, on ferait passer le Rhin à une grande partie de l'armée française, en un point qui n'était pas encore détermin6 et qui serait choisi entre Lauterbourg et Maxau. Les jours avaient passé et détruit les illusions du monarque. Le 30 juillet, Mac-Mahon, s'échappant de son corps d'armée, s'était rendu à Metz. Il avait trouvé Napoléon très abattu, « profondément affecté, » doublement déçu et du côté de ses forces et du côté des alliances. Le prince n'avait plus parlé ni de passer le Rhin, ni de séparer les deux Allemagnes. Mais, ce plan superbe caressé au début, quel plan l'Empereur avait-il substitué ? Les notes de Mac-Mahon, dictées plus tard pendant la captivité, sont muettes sur ce point. Ainsi le maréchal semble être demeuré sans direction précise, à l'époque où l'absence de direction pourrait perdre et l'Empire et la France.

Telle était, au moment critique de l'envahissement, la condition précaire des 1er et 7e corps. Cependant les rapports des plus perspicaces de nos officiers montraient le vrai péril du côté de la Lauter, non du côté d'Huningue. Le 1er août, le capitaine Jung, chargé du service des renseignements, télégraphiait en ces termes : « Wurtembergeois et Badois se rendent par voies rapides, depuis deux jours, vers le nord et l'ouest pour être encadrés, dit-on, entre les corps prussiens dans le Palatinat. » Et il ajoutait : « Personne à Neustadt, personne à Constance. » Le capitaine Kessler, envoyé en exploration à Saint-Louis, à Huningue, à Bâle, rapportait les mêmes informations. L'Empereur, qui s'appliquait à concentrer les corps réunis en Lorraine, ne voulut point tarder davantage à concentrer les forces disséminées en Alsace. En les rapprochant, il les dirigerait vers la frontière septentrionale du département du Bas-Rhin, c'est-à-dire vers les lieux où résidait le danger. Le principal obstacle était la grande pénurie du 7e corps. Le 2 août, Félix Douay reçut ses effets de campement et télégraphia qu'il pouvait mettre en route les deux divisions Conseil-Dumesnil et Liébert. L'ordre lui fut immédiatement envoyé de faire partir pour Strasbourg la division Conseil et de diriger sur Colmar une partie de la division Liébert. Le 1er corps, ainsi relevé, pourrait porter toutes ses forces vers le nord : la 1re division, division Ducrot, qui était à Reichshoffen, s'établirait à Lembach ; la 2e division, division Abel Douay, remonterait de Haguenau vers Wissembourg et se relierait par les hauteurs avec la division Ducrot. La 3e division, division Raoult, et la 4e, division de Lartigue, qui étaient toutes deux à Strasbourg, iraient remplacer l'une à Reichshoffen, l'autre à Haguenau, la 1re et la 2e division.

Le mouvement devait s'exécuter le 4 août. A peine était-il réglé, que d'inquiétantes nouvelles dénoncèrent l'imminence du danger vers le nord. Elles arrivèrent, non par les reconnaissances de cavalerie, mais par les journaux, les voyageurs, le service d'espionnage : de grandes masses se concentraient, disait-on, entre Landau, Maxau, Germersheim : dans les bois au nord de la Lauter avaient été aperçus des détachements ennemis. Entre tous les informateurs, l'un des plus actifs était M. Hepp, sous-préfet de Wissembourg. Plusieurs fois il avait signalé l'approche du danger, et avec une insistance qui n'avait pas laissé que de paraître importune. Le 2 août, il transmit tin télégramme plus grave que tous les autres : les Bavarois, disait-il, avaient franchi la Lauter, avaient occupé la maison des douaniers, avaient recensé les ressources d'Altenstadt, petit village à deux kilomètres de Wissembourg ; puis ils s'étaient retirés en annonçant qu'ils reviendraient dans les vingt-quatre heures.

Les dépêches du sous-préfet étaient volontiers suspectées d'exagération. Mais une information si précise ne pouvait être négligée. Dans la nuit du 2 au 3, l'ordre fut envoyé au général Abel Douay d'avancer son départ d'un jour, et de se mettre en route dès l'aube. Ducrot l'appuierait et, hâtant lui aussi son mouvement, porterait dès le matin vers Lembach une partie de ses troupes. Dans la pensée de Mac-Mahon, les deux divisions se relieraient fortement l'une à l'autre, suivant des dispositions confiées à la prudence de Ducrot qui fut investi d'une autorité supérieure sur son collègue.

A quatre heures du matin, le général Abel Douay leva son camp devant Haguenau. La marche déjà longue par elle-même fut retardée par une balte à Soultz. On y attendit, pendant cinq heures, des vivres qu'on ne put toucher et des pièces d'armes de rechange qui n'arrivèrent pas davantage. Chemin faisant, les indices recueillis parurent plus favorables qu'inquiétants. « Je ne pense pas, mandait dans la matinée Ducrot à son collègue à la suite d'une reconnaissance, que l'ennemi soit en forces dans nos environs, du moins à une distance assez rapprochée pour entreprendre immédiatement quelque chose de sérieux[36]. » On raillait les appréhensions de M. Hepp, et les menaces des Bavarois étaient traitées de « pure fanfaronnade ». Ce ne fut que plus tard qu'un message plus troublant fut envoyé par Ducrot à Abel Douay : « Du col du Pigeonnier où je suis placé, écrivait le général, je vois arriver des trains de chemin de fer qui amènent probablement des troupes. » Il ajoutait que l'ennemi avait beaucoup de monde à Pirmasens, à Germersheim[37].

Le jour déclinait déjà quand la division Douay atteignit les hauteurs qui, sous le nom de Geisberg et de Vogelsberg, s'étendent au nord de Wissembourg. Elle s'y établit tout entière, sauf un bataillon qui descendit dans la ville. Avec une joyeuse insouciance, les soldats dressèrent leurs bivouacs, au milieu de la population qui avait gravi en foule le plateau pour saluer, pour acclamer ses défenseurs. Parmi les corps de la division était un régiment de tirailleurs algériens qui, par leur costume, leur langage, leur teint basané, paraissaient fort extraordinaires ; et avec une confiance non encore altérée, on faisait fête à ces hôtes nouveaux. Cependant le général Douay se rendit à la sous-préfecture afin d'y presser les approvisionnements. Le sous-préfet saisit l'occasion pour dévoiler les prochains dangers : « A vingt-quatre heures de nous, dit-il, de l'autre côté de la frontière, il y a 80.000 hommes. » Le général ayant répondu par un geste d'incrédulité, M. Hepp, entrant dans quelques détails, lui indiqua ce qu'il savait de l'ennemi. Abel Douay se retira, affectant la sécurité[38]. Pourtant ce langage n'avait pas laissé que de le troubler. Il avait remarqué, entre les mains de M. Ilepp, une excellente carte de la vallée de la Lauter. A minuit, une estafette, descendant dans Wissembourg, vint réclamer cette carte ; et tandis que ses soldats reposaient, le chef de la 2' division se mit à étudier, peut-être avec un commencement d'anxiété, les lieux où se livrerait le premier grand combat.

 

IX

A l'aube du 4 août, Abel Douay put, du sommet du Geisberg où bivouaquaient ses troupes, dominer toute la position qu'un croquis, même fort exact, ne lui avait qu'imparfaitement révélée. En face de lui, dans la vallée, courait la Lauter, petit affluent du Rhin, guéable en quelques endroits seulement, et dont le cours se marquait par de longues lignes de saules et de peupliers. Sur la rivière qui la divisait en deux parties avait été construite Wissembourg. C'était, en 1870, une place forte déclassée, mais ayant conservé son enceinte intacte, et ses fossés, baignés par les dérivations de la Lauter. Elle s'ouvrait sur la campagne par trois portes : la porte de Landau, la porte de Bitche, la porte de Haguenau. A l'est et à l'ouest, on distinguait les vestiges de vieilles redoutes, connues dans les guerres anciennes sous le nom de lignes de Wissembourg. La ville se reliait à Strasbourg par un chemin de fer qui se prolongeait au nord-est vers l'Allemagne ; elle était, en outre, le point d'intersection de plusieurs routes dont l'une, s'élevant en lacets à travers les pentes des Vosges, franchissait la montagne au col dit col du Pigeonnier et mettait en communication la Basse-Alsace et la Lorraine. La frontière était distante d'une demi-lieue, et de nombreuses alliances, des rapports journaliers, avaient établi entre Bavarois et Alsaciens une confiante intimité. Sur la rive gauche de la Lauter, s'étendaient au nord-ouest et au nord-est, de grandes forêts, à l'abri desquelles se dissimulerait en partie la marche des armées allemandes. Sur la rive droite, c'est-à-dire sur la rive française, le sol était plus découvert quoique coupé de quelques bouquets d'arbres et de nombreuses houblonnières. Comme beaucoup de places fortes d'autrefois, Wissembourg était encaissée entre deux rangs de hauteurs. Sur le versant allemand de la Lauter se dressait, en avant de Schweigen, une colline que l'ennemi avait déjà reconnue, puis un peu plus à l'est, une autre colline qu'on appelait le Windhof. Sur le versant français, le relief était plus marqué : là venaient mourir les derniers contreforts des Vosges : c'était le Vogelsberg c'était le Geisberg. Tout au sud, les hauteurs se redressaient encore et étaient couronnées à leur sommet par trois peupliers point culminant d'où la vue, masquée au nord-ouest par les forêts, au nord-est par les bois de la basse Lauter, s'étendait au nord sans limites sur les plaines du Palatinat.

Tandis que le général Douay complétait son exploration l'armée allemande, se conformant à l'ordre de la veille, sc hâtait vers la frontière. En tète marchait la division bavaroise du général Bothmer, avant-garde plus forte à elle seule que toute la division Douay. Par des routes diverses s'avançaient les Ve et XIe corps prussiens, partis à quatre heures, l'un de Billigheim, l'autre de Rohrbach. C'était une masse de près de 70.000 hommes qui, convergeant vers la Lauter, pourraient avant la fin de la journée, tomber sur la malheureuse Wissembourg.

A cinq heures, le réveil sonna dans les bivouacs français. Les instructions de Ducrot prescrivaient de diriger sur Climbach le 78e de ligne. Le général Douay ne jugea pas le péril assez imminent pour surseoir à cet ordre, et le régiment s'éloigna. Des corvées de vivres, des isolés descendirent dans Wissembourg Cependant les avertissements de la veille, les informations du sous-préfet, la proximité de la frontière, conseillaient une extrême prudence. Deux escadrons de chasseurs, accompagnés de quelque infanterie, partirent pour explorer la rive gauche de la Lauter. Comme la reconnaissance était en route, une dépêche fort troublante parvint à Douay. Elle émanait de Mac-Mahon et était ainsi conçue : « Avez-vous ce matin quelques renseignements vous faisant croire à un rassemblement nombreux devant vous ? Répondez-moi immédiatement. Tenez-vous sur vos gardes, prêt à vous rallier, si vous étiez attaqué par des forces très supérieures, au général Ducrot, par le Pigeonnier. Faites prévenir le général Ducrot d'être également sur ses gardes. A ce télégramme, Douay devint tout à fait soucieux et donna même des ordres en vue d'une retraite possible. Bientôt ses pensées s'éclaircirent. Le détachement envoyé en exploration venait de rentrer, et avec des rapports bien rassurants : hormis quelques tirailleurs, il n'avait rencontré sur la rive gauche de la Lauter aucune trace de forces ennemies.

La reconnaissance s'était bornée à une pointe sur la route de Spire : de là l'erreur où elle était tombée et où elle induisait l'armée elle-même. Masqués par les bois et les fourrés, les soldats de Bothmer s'approchaient en une marche méthodique et traîtresse. La pluie, qui était tombée avec abondance au commencement de la nuit, avait détrempé les chemins forestiers ; de là quelques obstacles pour les convois et l'artillerie. A huit heures, l'extrême avant-garde atteignit la lisière du territoire français. A huit heures et demie, un obus, suivi de plusieurs autres, tomba dans Wissembourg : c'était une batterie bavaroise qui venait de s'établir sur la croupe en avant de Schweigen.

Terrible était la situation d'Abel Douay. Des deux brigades de sa division, la brigade Montmarie, la brigade Pelle, il fallait défalquer le 78e de ligne parti pour Climbach, et deux bataillons demeurés à Seltz. Les forces présentes se réduisaient à huit bataillons, six escadrons et demi, trois batteries, c'est-à-dire 5,200 fantassins, 900 cavaliers, 18 pièces de canon[39]. C'était au milieu de notre concentration inachevée que l'ennemi nous surprenait : aucune assistance à espérer de la 3e et de la 4e division, distante l'une de trente, l'autre de trente-cinq kilomètres. Seul, Ducrot était à quinze kilomètres ; mais séparé par la montagne, peut-être n'entendrait-il pas le canon, peut-être ne recevrait-il pas à temps les demandes de secours.

Douay ne mesura pas de suite le péril. Les rapports tout récents le rassuraient. « Je ne crois pas à une attaque sérieuse, dit-il à un de ses officiers. » Et, essayant de se convaincre lui-même, il ajoutait : « La reconnaissance n'a rien vu ; puis s'il y avait eu danger imminent d'attaque, Ducrot ne m'aurait point enlevé le 78e[40]. » Ce fut dans ces sentiments de confiance non encore ébranlée que la division prit les armes. Sous les ordres du général Pelle, le 1e' tirailleurs, accompagné d'une batterie d'artillerie, descendit vers la Lauter pour en garder le passage. A Wissembourg, le bataillon du 74., cantonné en ville depuis la veille au soir, et placé sous les ordres du commandant Liaud, s'apprêta à défendre les remparts. Sur le Geisberg se rangea la brigade Montmarie. Les bords de la Lauter, — la Ville, — le Geisberg, — tels seraient en effet les trois points sur lesquels se développerait le combat.

Au pas de course les turcos avaient dévalé les pentes, criant, chantant, agitant leurs fusils, en enfants ignorants et intrépides qui ne doutaient pas que leur fougue et leurs baïonnettes ne conquissent la victoire. Le 2e bataillon déploya deux de ses compagnies le long de la rivière. Aussitôt un feu très vif s'engagea d'une rive à l'autre entre les Français et les Bavarois. Les turcos se cachent derrière les arbres ou les haies, se dissimulent dans les fossés, dans la maison de l'octroi, et par leur tir infligent des pertes sensibles à l'ennemi. A quelque distance, une autre compagnie s'embusque dans une petite redoute, reste des anciennes lignes de Wissembourg. Notre batterie est complètement dominée par l'artillerie allemande. Mais, bravant les projectiles, les turcos engagent le reste du bataillon. Pendant une heure, le combat se prolonge. De leur côté, les fantassins du 74e résistent vaillamment sur les remparts et repoussent les soldats de Bothmer qui essaient de forcer la porte de Bitche. Une autre attaque, dirigée sur la porte de Landau, n'a pas meilleur succès. Aucun Bavarois ne parvient à dépasser la Lauter. En revanche les turcos menacent de franchir la rivière en aval de Wissembourg.

L'arrivée des corps prussiens effacerait la trace de ces fragiles succès. Sur les routes qui, de l'Allemagne, aboutissaient en territoire français, d'épaisses colonnes incessamment défilaient. A neuf heures et quart, le Prince royal s'était établi à l'est de Schweigen : de là il envoya des officiers pour que les régiments hâtassent leur marche. Entre neuf et dix heures, les renforts commencèrent à atteindre la frontière. Ce fut d'abord l'avant-garde du Ve corps qui, sous les ordres du colonel de Rex, franchit la Lauter au pont de Saint-Remy et s'achemina vers la ville en passant par le faubourg d'Altenstadt ; puis ce fut le Ve corps lui-même, dont les premières colonnes se rapprochèrent de Kappsweier. Cependant le XP corps, parti à quatre heures du matin de ses cantonnements, se hâtait à travers les terrains boisés de la basse Lauter. Déjà il avait franchi la rivière, déjà il dépassait Schleithal, et à l'est, du côté de la route de Lauterbourg, on entendait le grondement de son canon.

Du haut du Geisberg, le général Douay observait, avec une surprise angoissée, les chemins qui se remplissaient d'ennemis. Derrière les Bavarois, à l'uniforme bleu et au casque à chenille, se pressaient les sombres masses prussiennes. Bientôt toutes ces forces envelopperaient Wissembourg. De la ville bombardée commençaient à s'élever les gerbes des incendies. Les turcos résistaient, mais en s'épuisant. Sur le Geisberg éclataient les projectiles, et déjà le XIe corps menaçait de tourner les hauteurs. « Nous allons être obligés de nous replier, dit Douay à l'un de ses officiers. » Peu d'instants après, il dicta l'ordre de retraite et le fit porter, par le capitaine de Rainvillers au général Pellé, par le capitaine de Biarre au commandant Liaud[41]. Il allait donner le même ordre à la brigade Montmarie quand il tomba mortellement blessé à l'aine droite. Il fut transporté dans une ferme voisine où il expira quelques minutes après.

Cependant, le colonel de Rex avait dépassé Altenstadt et, menant au combat l'avant-garde du Ve corps, s'était porté vers la gare de Wissembourg. Menacé par ce nouvel ennemi, le général Pelle avait engagé un autre bataillon de turcos. C'est avec ces forces accrues que la lutte se prolonge. On se bat le long des remblais du chemin de fer, dans les prairies, dans les vergers, autour des moulins de la Lauter. Le général de Kirchbach, commandant du Ve corps, accourt lui-même sur le théâtre de l'action ; il parcourt la ligne des tirailleurs bavarois, règle les mouvements des troupes, réconforte les combattants. A l'est de la gare, un enclos, entouré de solides murailles, est disputé, de part et d'autre, avec un acharnement égal. Enfin l'ennemi enlève la position, mais n'y pénètre qu'après avoir perdu, en un seul bataillon, près de deux cents hommes[42]. C'est en ce lieu que s'élève aujourd'hui l'un des monuments commémoratifs du combat : là furent creusées, dit l'inscription, c, les premières tombes prussiennes pour l'unité allemande.

On était au plus fort de la lutte, quand arriva l'ordre de battre en retraite. Quelle que fût la volonté d'obéir, l'embarras était grand pour rompre une action aussi chaude. L'ordre portait d'ailleurs de rétrograder assez lentement pour donner aux défenseurs de Wissembourg le temps d'évacuer la place. Le général Pellé appela à lui son dernier bataillon de turcos, lui prescrivit de s'établir près de la gare et de recueillir le reste du régiment. Sur ces entrefaites, on apprit la blessure, puis la mort de Douay. Vers midi, la retraite commença. Beaucoup de turcos avaient consommé toutes leurs munitions. Ceux qui en avaient encore formèrent l'arrière-garde. Les valeureux soldats parvinrent à se dégager plus facilement qu'on ne l'eût espéré, soit par la lassitude de l'ennemi, soit par la terreur qu'inspirait leur bravoure. « Les Prussiens, a écrit plus tard l'un des combattants, ne cherchaient pas à nous gagner de vitesse. On eût dit des gens qui craignaient une surprise et que la victoire étonne. De temps en temps, ils s'arrêtaient pour nous envoyer une décharge, puis ils reprenaient leur marche[43]. » C'est en cet appareil que le brave régiment regagna les hauteurs : de là il se replia vers Steinseltz.

Dans la pensée du général Abel Douay, les turcos et les défenseurs de Wissembourg devaient combiner leur retraite et se soutenir mutuellement. Un hasard malheureux voulut que l'ordre expédié au commandant Liaud ne lui parvint pas de suite. Les compagnies du 71e demeurèrent donc échelonnées sur les remparts, se défendant de leur mieux contre les Bavarois, tandis que l'artillerie lançait ses obus sur la ville. Vers midi, le feu se ralentit : puis, des remparts de la place, on vit les turcos qui se repliaient, sans qu'on sût si ce mouvement signifiait manœuvre ou retraite. Ce ne fut qu'une heure plus tard que le commandant Liaud connut l'ordre d'évacuation[44]. La retraite lui serait-elle encore possible ? Il essaya de s'échapper par la porte de Haguenau, puis par la porte de Landau : d'un côté veillaient les Bavarois, de l'autre les Prussiens. Ne pouvant fuir, il résolut de prolonger la résistance, recommandant à ses hommes de ménager leurs cartouches et de ne tirer que quand l'ennemi se montrerait sur le bord du fossé. Les incendies s'étendaient, et les habitants suppliaient qu'on épargnât leur ville ; quelques-uns d'entre eux, qui étaient, dit-on, Allemands d'origine, parvinrent même à abaisser le tablier d'un des ponts. Par le passage, les Bavarois firent irruption, puis ils furent refoulés et le pont-levis fut relevé. Dans l'entrefaite, sur un autre point de l'enceinte, l'ennemi réussit à forcer l'entrée. Dans l'intérieur de la place on se battit encore et le commandant Liaud fut blessé. Cependant, la mairie est assaillie, la place du marché est occupée, les rues sont fouillées. C'est alors que la garnison, ayant poussé jusqu'aux dernières limites la résistance, se décide à mettre bas les armes.

La lutte avait cessé dans la ville comme dans la vallée de la Lauter. Sur les hauteurs, le combat se prolongeait encore.

Dès dix heures du matin, les pièces ennemies avaient commencé à battre le plateau. Vers midi, on avait vu se dessiner deux attaques : à l'est, celle du XIe corps qui s'était emparé de la ferme de Gutleithof ; au nord, celle du Ve corps dont les premières colonnes, venant d'Altenstadt, commençaient à gravir les pentes du Geisberg. Peu de moments après était arrivé le général Pellé, investi du commandement par la mort de Douay. La situation était critique. Notre artillerie ne pouvait tenir contre les batteries prussiennes. La nature du terrain rendait malaisée l'action de la cavalerie. De tous côtés, au pied et sur le flanc des collines, se montraient les bataillons allemands. Le général Pellé, à ce qu'on assure, persista un instant à espérer le secours de la division Ducrot[45]. Bientôt, devant la sombre réalité, il se résigna, et de même qu'il avait confirmé l'ordre de retraite pour le 1er tirailleurs, de même il prescrivit la retraite de la brigade Montmarie.

Dans l'immense débordement des troupes allemandes, l'embarras serait de rétrograder sans être écrasé. La brigade Montmarie se trouvait réduite à quatre bataillons, le 1er et le 3e du 74e, le 1er et le 3e du 50e. Le 3e bataillon du 50e parvient à se dégager et, en une attitude martiale qui intimide l'ennemi, gagne au sud-ouest une grosse ferme entourée d'arbres qu'on appelait la ferme du Shafbusch ; le 3e bataillon du 74e marche dans les traces du 50e, quoique sous un feu d'artillerie très meurtrier. Comme les deux autres bataillons s'apprêtent à suivre la même voie, une plus vigoureuse poussée des forces allemandes amène vers le Geisberg six bataillons du Ve corps et l'une des brigades du XIe corps. Les Français sont attaqués de front, de flanc, presque par derrière. Quelques-uns réussissent encore à briser l'étreinte. Les autres se défendent longtemps à la faveur des houblonnières qui couvrent le versant de la colline, mais ils sont enfin contraints à céder. Derrière eux, sur les pentes supérieures du plateau, se dressait un château qu'on appelait dans le pays le château du Geisberg. C'était un vaste édifice entouré de solides murailles et protégé du côté de l'est par une terrasse à pic qui dominait toute la plaine. C'est en cet abri que les nôtres se retranchent comme en un dernier refuge.

En ce lieu se déroula le dernier épisode, lamentable et glorieux, qui consomma la défaite et acheva d'illustrer cette défaite même.

Dès que les Prussiens s'approchent des murs, un feu terrible les accueille, parti de toutes les fenêtres, depuis le rez-de-chaussée jusqu'aux combles. Nos adversaires s'embusquent dans les plantations, mettent à profit les moindres plis de terrain, mais tous leurs efforts sont inutiles et se paient par le sang de leurs meilleurs officiers, de leurs soldats les plus résolus. Réconfortés par ce léger retour, les défenseurs du château s'avisent que vers le sud-ouest, du côté des Trois-Peupliers, la route, pour un instant encore, est libre. Ils se groupent autour du commandant Cécile et, par une sortie désespérée, tentent de rejoindre le reste de la brigade dans la direction du Shafbusch. Ici s'arrête leur fortune. A peine ont-ils franchi les portes qu'une grêle de balles siffle autour d'eux. Le commandant Cécile s'affaisse, et on le croit atteint mortellement. A côté de lui tombent cinq officiers. Les survivants rentrent sous l'abri des murailles. Dans le même moment, une sonnerie retentit du côté du Shafbusch : c'est un des bataillons français qui a interrompu sa retraite pour venir au secours des camarades demeurés en détresse ; mais, aussitôt il est assailli par des forces dix fois supérieures et ne réussit qu'avec peine à se dégager. Renonçant à une trouée impossible, les soldats, enfermés dans le château, s'y établissent, s'y fortifient, se flattent d'y demeurer invulnérables jusqu'à épuisement de leurs munitions. Ils grimpent sous les toits, en soulèvent les tuiles, et de chaque ouverture ils font une meurtrière. Les grenadiers du roi, les soldats du 87e prussien tentent en vain l'assaut. Quelques-uns d'entre eux parviennent à se glisser jusqu'à l'une des entrées ; une fois là ils ne peuvent ni avancer ni reculer et sont réduits à chercher au pied des murs un abri où ils se tiennent blottis. Le général de Kirchbach, commandant le Ve corps, est blessé et autour de lui tombent un grand nombre de ses officiers. L'artillerie seule pourra vaincre la résistance. Au prix de grands efforts, on amène jusque sur le plateau une batterie d'artillerie, puis une seconde et bientôt deux autres. Les pièces couvrent de leur feu chaque étage du château. C'est alors seulement que les survivants du 74e et du 50e, cernés sans espoir, se décident à capituler. Résistance héroïque, efficace d'ailleurs autant qu'héroïque, car en retenant l'ennemi sur la colline, elle a permis au reste de la division de continuer son mouvement rétrograde. Les tirailleurs algériens, la cavalerie, l'artillerie, quelques détachements isolés se retirent dans la direction de Lembach. Quant au gros de la brigade Montmarie, après un dernier engagement près de la ferme du Shafbusch, il s'écoule du côté de Haguenau.

Les derniers coups de feu s'échangeaient entre les Prussiens et notre arrière-garde, quand le Prince royal arriva sur le plateau. Il y fut accueilli par les acclamations de ses soldats. Du côté de la Lauter, de nouvelles colonnes continuaient à déboucher. C'était la grande invasion qui débordait en Alsace. Cependant aucune poursuite ne suivit la bataille, une partie de la cavalerie étant demeurée fort en arrière et nos adversaires n'étant point encore enhardis par la victoire. Les pertes de l'ennemi s'élevaient, en tués ou blessés, à plus de 1.500 hommes ; les nôtres étaient de 1.170 hommes, sans compter 7 ou 800 prisonniers, faits, soit à Wissembourg, soit au château du Geisberg. — Ce combat, le premier de la campagne, car on ne peut appeler de ce nom l'escarmouche de Sarrebruck, offrait en raccourci l'image fidèle de ce que serait la guerre. Nous venions d'être surpris dans la sécurité de nos bivouacs : ainsi en serait-il dans les rencontres ultérieures. Notre cavalerie n'avait rien exploré, notre artillerie avait été écrasée par l'artillerie ennemie : ces faiblesses seraient celles des prochaines batailles. Notre infériorité numérique venait d'être constatée : combien de fois ne le serait-elle pas dans les temps qui suivraient ! En s'affermissant dans le sentiment de leurs avantages, les Prussiens purent, dès le premier choc, mesurer aussi ce que coûteraient leurs victoires. Ce qui manquait, de notre côté, en prévoyance initiale et en science militaire, se compenserait, pendant tout le cours de la guerre, par l'héroïque intensité des efforts individuels. Jamais ces efforts n'apparaîtront plus sublimes qu'en cette journée du 4 août. Durant sept heures, une seule division venait de lutter, sans découragement et sans peur, contre un ennemi qui, se renforçant d'instants en instants, avait fini par engager plus de 30.000 hommes. Deux ans plus tard, comme Mac-Mahon déposait dans la commission d'enquête et racontait le combat de Wissembourg, on vit tout à coup l'émotion l'étreindre à l'évocation de la glorieuse défaite. « Je ne pense pas, dit-il, qu'à aucune époque, une troupe d'infanterie ait combattu avec plus de vaillance[46]. » Ce témoignage avait été, sur le champ de bataille, celui de l'ennemi. Au milieu des joies du succès, le Prince royal exprima à plusieurs reprises son admiration pour la valeur française. Il voulut se rendre au lieu où reposait la dépouille mortelle de Douay et, s'inclinant pieusement devant le vaillant chef, honora en lui toute la division. A la même heure, dans Wissembourg, se passa une scène plus suggestive encore. Maîtres de la ville, Bavarois et Prussiens se mirent à fouiller les rues, les casernes, les casemates, les maisons, pour y découvrir les soldats français. En dépit de toutes les affirmations contraires, ils ne pouvaient croire, ils ne pouvaient s'imaginer que cette poignée d'hommes qu'ils tenaient sous la main eussent, à eux seuls, pendant de longues heures, brisé leur élan, et cette inquiète recherche d'un ennemi introuvable était le plus bel hommage qui pût grandir les vaincus.

 

X

Vers neuf heures du matin, un télégramme du chef de gare de Wissembourg avait appris à Mac-Mahon l'attaque. Le maréchal avait aussitôt quitté Strasbourg. A Soulte il avait reçu deux autres dépêches : la première mandait que Douay avait affaire à des forces très supérieures et que la voie était coupée ; la seconde, qui n'était pas exacte à l'heure où on la transmettait, annonçait la prise de Wissembourg. Le commandant du 1er corps abandonna le chemin de fer et, montant à cheval, partit en toute hâte pour Lembach où il croyait rencontrer le général Ducrot. Celui-ci, séparé du lieu de l'action par des hauteurs boisées, n'avait point tout d'abord entendu la canonnade. A la nouvelle du combat, il s'était dirigé sur Climbach. Le maréchal l'y rejoignit et tous deux montèrent au col du Pigeonnier. De là ils purent contempler tout le champ de bataille. Mais déjà la défaite était consommée, et l'extraordinaire affluence des troupes ennemies eût rendu vaine toute intervention. Mac-Mahon descendit la montagne ; revenant sur ses pas, il gagna Reichshoffen où il s'établit le soir, au château du comte de Leusse.

Toutes les vraisemblances annonçaient que le combat du 4 août était le prélude d'un engagement général. A l'est de Reichshoffen s'étendait la position de Frœschwiller, fort explorée en 1867 par Frossard, et signalée par lui comme excellente pour y livrer une bataille défensive. C'est là que Mac-Mahon se proposa de rallier ses divisions, et aussi tous les détachements dispersés dans la plaine du Rhin.

Entouré du général Colson et du général Faure, le maréchal passa une portion de la nuit à étudier les cartes. De temps en temps, il interrogeait son hôte que sa connaissance du pays rendait un précieux informateur. Le 5, à quatre heures du matin, il se fit accompagner du général Ducrot ainsi que du comte de Leusse et, en un temps de galop, gagna le village de Frœschwiller.

Ces lieux méritent d'être décrits en détail, car c'est là que se joueraient le lendemain le sort de l'Alsace et celui de la France elle-même.

Parmi les cours d'eau qui naissent dans le prolongement des Basses Vosges et arrosent la plaine d'Alsace se trouve la Sauer. Elle descend de Fischbach à Lembach, coule du nord au sud, passe à Wœrth, puis, inclinant vers l'est, longe la lisière de la forêt de Haguenau et va se déverser dans le Rhin. C'est sur le cours moyen de cette rivière, aux environs de Wœrth, que s'était fixée en 1867 l'attention de Frossard, que se portaient en 1870 les regards de Mac-Mahon. A cet endroit, la Sauer, assez forte après les pluies quoique guéable en beaucoup d'endroits, coule au milieu de prairies découvertes et dans une vallée large de huit à neuf cents mètres. A l'ouest de la rivière, c'est-à-dire sur la rive droite, se développe, sur une longueur de sept à huit kilomètres, l'un des derniers contreforts des Vosges. C'est un plateau qui, par des pentes assez raides, s'élève de 70 à 80 mètres au-dessus de la Sauer. Ces pentes sont couvertes de vignes et de vergers. Le plateau lui-même est fortement ondulé, parsemé d'arbres fruitiers, coupé de haies, creusé de ravins. Sur la ligne des hauteurs ou sur le flanc des collines, plusieurs villages avaient été construits : c'était, tout au nord Nehwiller, tout au midi Morsbronn. Au centre, c'est-à-dire au point culminant, apparaissait Frœschwiller, et à quinze cents mètres au sud, le hameau d'Elsasshausen. Si de Frœschwiller on descendait vers l'est, on rencontrait, tout au bas du plateau et au bord même de la rivière, le bourg de Wœrth. Si au contraire on s'orientait vers l'ouest, on arrivait à une autre bourgade, celle de Reichshoffen. Cette région était sillonnée de plusieurs routes : l'une d'elles, venant de Reichshoffen, descendait sur Wœrth, puis franchissant la Sauer, se prolongeait vers Soultz : une autre, passant pareillement à Wœrth, longeait le pied des hauteurs et après avoir suivi quelque temps la Sauer, se dirigeait vers Haguenau. Le flanc des coteaux, les coteaux eux-mêmes, étaient en partie couronnés de bois. En allant du nord au midi, on traversait la forêt de Langensoulzbach, le bois de Frœschwiller, le petit bois d'Elsasshausen, enfin le Niederwald qui s'étendait à l'ouest jusqu'au ruisseau et jusqu'au village d'Eberbach, et s'étendait à l'est jusque dans le voisinage de la Sauer. En arrière et dans la direction de Reichshoffen se développaient les vastes futaies du Grosser-Wald. Le plateau ne s'abaissait qu'à son extrémité sud, au-delà des houblonnières de Morsbronn. De ce côté, les collines, qui déclinaient en pente douce vers la Sauer, offraient une apparence presque dénudée, et cet aspect contrastait avec les fourrés, les vergers, les bouquets de noyers et d'acacias qui jalonnaient d'abris naturels le reste de la région.

Tel était le long contrefort montagneux jadis étudié par Frossard. La position ne laissait pas que de présenter d'assez grands avantages. Si les Allemands, pénétrant en Alsace, voulaient l'aborder, ils rencontreraient d'abord la Sauer, obstacle nullement infranchissable, mais qui retarderait leur marche et briserait leur élan. Au-delà de la Sauer, se dressaient les hauteurs de la rive droite, plus élevées en général que celles de la rive gauche. Les prairies qui bordaient la rivière n'offriraient à l'assaillant que de rares abris. Que si l'ennemi entreprenait de gravir les escarpements, il trouverait dans les bois, les vignes, les houblonnières, nos tirailleurs embusqués.

Ces avantages, quoique réels, étaient loin de nous assurer une supériorité décisive, et les Prussiens les ont après coup fort exagérés pour grandir leur victoire. La rivière ne serait une sérieuse barrière qu'à la condition que les ponts fussent détruits, que Wœrth fût occupé, que les croupes fussent fortifiées par des ouvrages défensifs. La rive droite commandait, il est vrai, la rive gauche, mais pas sur tous les points. A l'est de la Sauer se groupaient plusieurs villages, Gœrsdorf, Diffenbach, Oberdorf, Gunstett, Durrenbach : or, le mamelon de Gunstett dominait toute la vallée et offrirait d'excellents emplacements pour les pièces à longue portée de l'artillerie prussienne. Enfin un ennemi audacieux pourrait essayer de déborder nos ailes, et l'entreprise n'aurait rien de chimérique si le petit nombre de nos troupes nous contraignait à nous développer sur une ligne plus étendue que profonde.

En dépit de ces dangers possibles, Mac-Mahon, satisfait de son examen, résolut d'échelonner ses divisions du nord au sud, le long du plateau. La 1er division, division Ducrot, qui déboucha de Lembach dès neuf heures du matin, s'établit entre Nehwiller et Frœschwiller et forma l'aile gauche. — Au centre s'installa la 3e division, division Raoult, qui, dès la veille, avait atteint les bords de la Sauer ; elle se rangea en face de Wœrth, s'étendant d'un côté vers les bois de Frœschwiller et de l'autre vers Elsasshausen. — A l'aile droite fut répartie la 4e division, division Lartigue, arrivée de Haguenau dès la première heure du jour. Dans la pensée primitive de Mac-Mahon, cette division devait demeurer sur la rive gauche de la Sauer et, rassemblée sur le mamelon de Gunstett, menacer de flanc tout assaillant. La faiblesse des effectifs, l'incertitude sur le concours du 7' corps avait contraint d'abandonner cette sage combinaison. Aussi le général de Lartigue avait-il été amené à établir ses troupes en une position, bonne par elle-même mais beaucoup trop étendue, qui se prolongeait depuis Elsasshausen jusque dans la direction de Morsbronn. — Dans la journée arriva la 2e division confiée, depuis la mort d'Abel Douay, au général Pellé. Très affaiblie par le combat de la veille, elle fut postée en seconde ligne, au centre du plateau et derrière la division Raoult. — Mac-Mahon osait à peine compter sur l'assistance du 7e corps. Pourtant, dans l'après-midi, commença à débarquer, à la gare de Reichshoffen, l'une des divisions de Félix Douay, la division Conseil-Dumesnil, qui prit position, au moins en partie, à l'ouest d'Elsasshausen. — La cavalerie bivouaqua, moitié à Reichshoffen, moitié à Eberbach. Le quartier général fut transféré à Frœschwiller. — On a évalué ces forces à 46.000 hommes. Mais ce chiffre représente l'effectif total du 1er corps, renforcé de toute la division Conseil, non celui des troupes rassemblées le 5 août à l'ouest de la Sauer. Au 1er corps, deux bataillons manquaient ainsi que plusieurs escadrons de cavalerie et le 87e de ligne, demeuré à Strasbourg. La division Conseil était privée de son artillerie. Ces défalcations opérées, l'armée, groupée sous les ordres de Mac-Mahon, comptait, d'après les calculs les plus dignes de foi, 35.000 fantassins, 6.000 cavaliers et disposait de 130 bouches à feu.

Mac-Mahon et Ducrot qui, du col du Pigeonnier, avaient observé, la veille, le déploiement des armées allemandes, les avaient évaluées à plus de 80.000 hommes. Cette supputation demeurait en dessous de la vérité. Fût-elle exacte, elle suffisait à établir notre infériorité numérique. Aussi, en cette journée du 5, la pensée déjà soucieuse du maréchal s'appliquait-elle à scruter d'où viendrait le secours. Il ne pourrait venir du 7e corps qui, en dehors de la division Conseil, avait l'une de ses divisions à Altkirch, occupée à surveiller le Haut-Rhin, et l'autre encore à Lyon. En revanche, le 5e corps était assez proche pour qu'on pût espérer son assistance.

A dix heures du matin, Mac-Mahon adressa à l'Empereur une dépêche pour l'informer de sa position et de ses projets ; puis il continuait en ces termes : « S'il est possible de disposer d'un des corps d'armée de la Moselle, venant me rejoindre par le chemin de Bitche ou la route de la Petite-Pierre, je serai en état de reprendre l'offensive avec avantage. » Trois heures plus tard, la réponse arriva de Metz sous la forme d'un télégramme adressé par le major général à tous les commandants de corps et qui subordonnait, pour les opérations militaires, les 2e, 3e et 4e corps à Bazaine, les 1er, 5e et 7e corps à Mac-Mahon. On revenait ainsi, mais bien tard, mais bien incomplètement, à cette conception de deux grandes armées, qui avait été celle des premiers jours. Usant aussitôt de ces pouvoirs, Mac-Mahon invita Failly « à le rejoindre aussitôt que possible » A cinq heures et demie du soir, il lui envoya une seconde dépêche : « Faites-moi connaître immédiatement, lui disait-il, quel jour et par où vous me rallierez. Il est indispensable et urgent que nous réglions nos opérations. » Dans la soirée, un autre message s'ajouta aux précédents télégrammes : « Venez à Reichshoffen avec tout votre corps d'armée le plus tôt possible, mandait le maréchal à Failly... J'espère que vous me rallierez demain dans la journée. Accusez-moi réception. »

Celui vers qui montaient ces pressantes dépêches avait sa 3e division, division Guyot de Lespart, rassemblée à Bitche, c'est-à-dire à 27 kilomètres seulement de Reichshoffen. La 1re division, division Goze, bivouaquait autour de la ferme de Freudenberg, à trois kilomètres en arrière de Bitche. Seule, la 2e division, division L'Abadie d'Aydrein, répartie entre Rohrbacher et Sarreguemines, était plus éloignée. Avec un peu de hâte, la division Lespart, profitant des longues journées du mois d'août, pouvait arriver le 6, d'assez bonne heure, à Reichshoffen ; la division Goze pouvait suivre à peu d'intervalle, et les délais eussent surtout été abrégés si on avait, pour l'infanterie, utilisé la voie ferrée. — Un militaire, d'esprit simple et ferme, eût embrassé d'un coup d'œil cette situation, et, considérant tout le reste comme objet secondaire, se fût porté au plus vite là où tout se dénouerait, là où l'appelait d'ailleurs la volonté de Mac-Mahon. Le général de Failly, très brave soldat et ayant de très beaux états de service, était de ces hommes médiocres et compliqués que les grands événements déconcertent et qui, honnêtement désireux de ne rien négliger, compromettent tout en voulant pourvoir à tout. En possession des ordres de Mac-Mahon, il ne sut point se dégager des détails et s'élever jusqu'à la conception exclusive de la grande tâche que le pays attendait du maréchal et de lui-même. Bien au contraire il se troubla de toutes les choses qu'il se jugeait appelé à couvrir, à savoir Bitche, le chemin de fer, la trouée de Rohrbacher. Il craignit de perdre ses communications avec le 2e corps. Puis, sur l'avis que l'ennemi avait été signalé à Pirmasens et aux Deux-Ponts, il se confirma dans la résolution de ne point dégarnir la longue bande de territoire qu'il avait reçu primitivement mission de protéger. Mac-Mahon réclamait l'assistance de tout le 5e corps. Failly répondit qu'il ne pouvait se dessaisir ni de la division L'Abadie, ni même de la division Goze. Il ne disposait, disait-il, que d'une seule division, la division Guyot de Lespart : il allait la réunir et la diriger sur Reichshoffen. Encore ajoutait-il cette restriction un peu inquiétante : « Il est possible qu'elle soit obligée de s'arrêter à Niederbronn. »

Cette situation, déjà à demi pénétrée dans la journée du 5, ne laissait pas que de provoquer l'anxiété dans l'entourage de Mac-Mahon Au quartier général du for corps, des résolutions furent débattues qui attestaient la grandeur des inquiétudes. Ducrot, à qui sa connaissance de l'Alsace et son récent commandement à Strasbourg, donnaient une autorité particulière, multiplia les avis. Il eût voulu qu'en prévision d'une attaque, la position de Frœschwiller fût fortifiée par des ouvrages de campagne : il lui fut répliqué que les troupes étaient lassées de leur longue marelle et qu'il serait peu opportun de leur imposer un surcroit de fatigue. Rebuté de ce côté, le général insista pour que l'infanterie du 5e corps fût amenée par la voie ferrée, ce qui laisserait la route libre pour la cavalerie, l'artillerie, les voitures : Mac-Mahon goûta peu ce conseil et allégua les longueurs des embarquements et des débarquements. Cependant Ducrot redoutait par-dessus tout, pour la prochaine bataille, l'extrême disproportion des forces. Dominé par cette appréhension, il alla jusqu'à proposer une retraite sur Lemberg. Là on tiendrait fortement les crêtes des Vosges, et on demeurerait en contact avec l'armée de Lorraine. Sans rejeter tout à fait le projet, le maréchal l'ajourna. Il se persuadait qu'il aurait pour aviser la journée du lendemain et que la lutte ne s'engagerait que le 7. Il ne cédait à la crainte que pour se rattacher aussitôt à l'espoir. L'heureux, l'héroïque vainqueur de Malakof et de Magenta se souvenait des luttes anciennes, croyait, sur de mémorables exemples, que la valeur individuelle a toujours raison du nombre et, peu initié aux nouvelles méthodes de guerre, gardait une confiance non altérée dans la persistance de son bonheur, dans la valeur de ses soldats.

Cette confiance, faite d'ignorance et de bravoure, était celle de l'armée. Tandis qu'au château de Reichshoffen et au quartier général de Frœschwiller, certains chefs commençaient à entrevoir, par tristes et brèves échappées, les revers futurs, nos soldats vivaient dans l'attente de la revanche. L'échec de Wissembourg n'avait point découragé ; on l'attribuait à la mauvaise chance, à la surprise, au nombre. Le matin, on avait vu déboucher, du côté de l'alter-Mühle, en très bon ordre et en une allure très fière, les débris du 1er tirailleurs. Aux soldats valides s'étaient mêlés beaucoup d'hommes légèrement blessés qui avaient refusé de quitter les rangs et qui, par leur énergie, dominaient la souffrance. Comme ils montaient la côte de Wœrth à Frœschwiller, ils avaient traversé les bivouacs de leurs camarades du 2e régiment ; ceux-ci étaient venus à leur rencontre, s'étaient empressés autour d'eux, et avec de grandes protestations, leur avaient promis de les venger. La beauté des lieux, la perspective de la lutte, tout concourait à relever les âmes. Allégrement on prépara les bivouacs. Aucune alerte sérieuse ne troubla la journée, Vers midi, on avait aperçu quelques détachements prussiens qui semblaient se diriger de Gœrsdorf sur Gunstett. Un peu plus tard, quelques uhlans, ayant osé franchir la Sauer, tombèrent sous le feu d'une grand'garde du 13'e bataillon de chasseurs. Vers le soir, une patrouille de turcos distingua à travers les houblonnières un officier allemand qui, accompagné de huit ou dix cavaliers, reconnaissait la rivière et prenait des croquis. On fit feu sur la petite troupe qui aussitôt se déroba. Dans la rapidité de sa fuite, l'officier avait laissé sur le sol une carte géographique. Les tirailleurs algériens l'ayant ramassée-, la tournèrent curieusement dans leurs mains comme on fait d'un objet tout nouveau, puis ils l'apportèrent à leur colonel. La carte passa de mains en mains et longuement on l'étudia ; on n'en avait jamais vu d'aussi pratique, jamais d'aussi complète, et les souillures dont elle était maculée prouvaient combien on s'en était servi.

 

XI

Ces partis de cavalerie, ces explorations annonçaient l'approche de l'ennemi. Le 4 août, après le combat de Wissembourg, l'armée allemande avait perdu le contact avec la nôtre. Elle venait de le retrouver. Le 5 au soir, les Bavarois du IIe corps s'établirent à Lembach tout près de la Sauer, et les Prussiens du Ve corps à Preuschdorf. En arrière était le XIe corps, cantonné à Soultz où se trouvait le quartier général Le lu corps bavarois, les Wurtembergeois et les Badois étaient répartis entre Ingolsheim et Ahsbach. Entre les derniers campements français et les premiers campements prussiens, la distance n'était que de six kilomètres. Cependant le Prince royal croyait, comme Mac-Mahon, que la journée du lendemain serait jour de repos et ne comptait livrer bataille que le 7.

La nuit du 5 au 6 fut d'abord fort calme. Le silence n'était coupé que par les coups de sifilet des trains qui traversaient la grande forêt de Haguenau. Mais vers onze heures, le ciel, jusque-là très pur, se couvrit de nuées, et peu après un orage éclata avec des torrents de pluie. Bientôt des deux côtés de la Sauer, les avant-postes se mirent à tirailler, et les coups de fusil se prolongèrent jusqu'à l'aube. A la petite pointe du jour, Prussiens et Français coururent aux vignes, en arrachèrent les échalas, puis ils allumèrent de grands feux pour se sécher, et sur les hauteurs de Diffenbach comme sur celles de Frœschwiller, on vit monter les flammes des brasiers improvisés. Malgré la proximité de l'ennemi, il ne semble pas que notre vigilance ait été fort en éveil ; car vers six heures du matin, un assez grand nombre de Français, s'échappant du bivouac, descendirent dans Wœrth et, avec le laisser aller des meurs militaires qui régnaient alors, se répandirent dans les auberges pour y acheter du tabac et s'y réconforter[47].

Tandis que le matin ramenait la vie dans les camps, la délibération, entamée la veille, se prolongeait autour du maréchal. Ducrot estimait que la position de Frœschwiller, excellente pour lutter contre 45.000 hommes, deviendrait dangereuse en présence de forces doubles ; aussi il persistait à demander qu'on se repliât vers les Vosges. Mac-Mahon résistait : il ne croyait pas à une bataille immédiate : il calculait que Failly était sûrement en route. De nombreux coups de feu qu'on entendait aux rives de la Sauer ponctuaient l'entretien ; mais on ne s'émouvait point, cette fusillade ayant duré une portion de la nuit. Le général Raoult et aussi le comte de Leusse joignirent leurs représentations à celles de Ducrot. Dans l'entrefaite, des officiers annoncèrent que les escarmouches prenaient des airs de combat, que des troupes ennemies s'avançaient sur Gunstett. Sur de nouvelles instances, le maréchal se rendit, et décida même que la retraite commencerait aussitôt. On en était là quand tout à coup le canon, se mêlant à la fusillade, rompit brusquement la conférence. La bataille était commencée, bataille imprévue pour Mac-Mahon, et chose plus étrange ! imprévue pour le Prince royal lui-même.

C'était au commandant de l'avant-garde du Ve corps, le Général Walther de Montbarry, qu'était due cette initiative extraordinaire. Posté très près de la Sauer, il avait remarqué, cru remarquer, dans les camps français, des mouvements inusités. Aussitôt il avait prescrit une reconnaissance offensive : de là les coups de canon qui venaient d'inaugurer le combat et de trancher les indécisions de Mac-Mahon.

Le hasard voulut que cette reconnaissance, opération secondaire dans l'esprit du commandant prussien, marquât le début de l'engagement général.

Dans l'après-midi du 5 août, l'ordre avait été donné au corps bavarois, campé à Lembach, de se porter contre l'aile gauche française, si le lendemain matin le canon retentissait du côté de Wœrth. Pour mieux assurer cette prescription, la 4' division, celle du comte Bothmer, s'était, à la pointe du jour, dirigée vers Matstall, puis elle s'était avancée jusqu'à Langensoulzbach. C'est à ce moment, c'est-à-dire vers sept heures, que la canonnade gronda, précisément du côté de Wœrth. Les Bavarois ne doutèrent point que ce ne fût le signal convenu, et ils marchèrent sur Frœschwiller où l'on distinguait les campements français.

Ainsi se développerait vers notre aile gauche le combat inauguré au centre. Les chasseurs bavarois du 6e bataillon, puis les fusiliers du 9e régiment, s'engagent dans la forêt de Langensoulzbach. Ils la traversent, non sans s'y égarer un peu, et en abordent la lisière sud. Mais la division Ducrot à notre gauche et, plus au centre, la division Raoult, ont pris les armes. Au moment de pénétrer dans la clairière qui sépare la forêt du bois de Frœschwiller, les ennemis sont fusillés à courte distance par les zouaves, par les fantassins, par les turcos. Rapidement ils se rejettent sous les fourrés où les poursuit le feu des batteries en position sur les hauteurs. A plusieurs reprises, les Bavarois renouvellent leur tentative ; mais en vain essaient-ils de se rapprocher de Frœschwiller. Toutes les fois qu'ils s'avancent à découvert, ils sont écrasés. Là tombent de notre côté les premières victimes de la journée, le commandant Jodocius du 2e tirailleurs, le commandant Marion du 1er zouaves. Cependant les nôtres, loin de pousser à fond leurs avantages, s'appliquent surtout à garder leurs positions. L'idée dominante est qu'on livre une bataille défensive, et le soin des officiers est moins d'exciter les soldats que de prévenir ou d'abréger les poursuites[48].

Le général Walther de Montbarry, en engageant l'avant-garde du Ve corps, avait été l'instigateur inconscient de l'offensive bavaroise. L'imprévu dominant de plus en plus, l'offensive bavaroise amènerait à son tour celle de tout le Vo corps.

De son quartier général de Preuschdorf, le commandant du Ve corps, le général de Kirchbach, avait entendu, non sans surprise, le bruit de la canonnade qui se prolongeait au bord de la Salien Il était encore souffrant de la blessure reçue l'avant-veille à Wissembourg. En cette occurrence, il avait envoyé aux avant-postes son chef d'état-major, le colonel Von der Esch. Il était alors huit heures et demie. Quand le colonel arriva auprès du général Walther, la reconnaissance offensive sur Wœrth était terminée, et le feu avait à peu près cessé. En revanche, du côté de Langensoulzbach, le combat redoublait d'intensité et semblait gagner vers l'est. De là une crainte très grave, celle que les Bavarois, s'ils demeuraient isolés, pliassent et que l'échec de l'aile droite allemande fût l'origine d'un préjudice irréparable. Le danger ne serait conjuré que si, en engageant le reste de l'armée, on contraignait les Français à diviser leurs efforts. Très pénétré de ces pensées, le colonel Von der Esch prit une résolution où se peint bien cette audace d'initiative qui s'allie chez l'officier prussien à la plus étroite discipline. Il jugea que le temps était trop précieux pour qu'on attendît de Soultz les ordres du Prince royal ou même de Preuschdorf les instructions du général de Kirchbach. Dans cet esprit, il disposa toutes choses pour que le Ve corps entrât en ligne. Le commandant de la 10e division, le général Schmidt, survint et approuva le dessein. Les ordres furent ratifiés, mais un peu plus tard, par le général de Kirchbach.

Le succès seul amnistierait cette hardiesse. La principale condition du succès, ce serait un déploiement de forces assez important pour conjurer les chances mauvaises. Résolus à se montrer osés, les Prussiens eurent la sagesse de l'être jusqu'au bout. Leur grande supériorité était celle de l'artillerie. L'artillerie préparerait les attaques de l'infanterie et en déconcertant la défense, la désorganiserait.

On vit alors pour la première fois ce qu'on reverrait si souvent au cours de la campagne, à savoir le rapide rassemblement d'un grand nombre de pièces s'accumulant sur un même point, agissant par massés et produisant un double effet d'intimidation et de destruction. Toutes les batteries du Ve corps furent amenées sur les hauteurs de la rive gauche de la Sauer et prirent position en face de Wœrth. On en compta bientôt jusqu'à quatorze[49]. Tous les rapports français, tous les souvenirs des témoins de la bataille, marquent l'impression que produisit ce feu formidable. L'avant-veille, à Wissembourg, on avait éprouvé les effets de l'artillerie allemande. La démonstration se complétait. Les pièces prussiennes, non seulement étaient plus nombreuses, mais avaient, en outre, le double avantage d'une plus grande précision et d'une plus grande portée. Les ravages eussent été plus terribles encore si les pluies de la nuit précédente n'avaient détrempé le sol, en sorte que beaucoup de projectiles, s'enfonçant dans la terre grasse et compacte, ne projetaient que peu d'éclats. Nos batteries résistèrent assez longtemps, puis ralentirent leur tir et furent obligées de se replier. Cependant l'artillerie ennemie fouille de ses obus les bois, les vergers, les enclos, tous les plis de terrain où elle soupçonne que les Français ont cherché un abri. Déjà quelques incendies se déclarent dans le hameau d'Elsasshausen.

Il était un peu plus de dix heures et demie. L'infanterie du Ve corps s'était rapprochée de la Sauer. Les choses étant préparées par l'action des batteries, le 50e et le 37e prussiens furent lancés à l'attaque de Wœrth et des hauteurs de la rive droite.

Les Prussiens franchissent la rivière, les uns à gué, les autres à l'aide de passerelles improvisées faites de perches à houblon ; puis ils atteignent le bourg. Quand ils en veulent déboucher, tout ce qui a été jusque-là succès se transforme en échec. Les zouaves du 2e régiment, les fusiliers du 21e de ligue, les chasseurs du 17e bataillon entament contre eux un feu meurtrier. L'ennemi essaie de gravir les pentes, de gagner les coteaux vers Elsasshausen, d'atteindre les limites nord-est du Niederwald. Tout progrès est malaisé, et bientôt suivi d'un recul. Agiles non moins qu'intrépides, pourvus d'ailleurs d'un excellent fusil, nos, fantassins mettent à profit les fourrés, les vignes, utilisent les moindres dépressions du sol, et font expier à l'adversaire les avantages dus à la supériorité de l'artillerie. Après plusieurs tentatives chèrement payées, les assaillants sont ramenés vers la rivière. Les uns se retranchent dans Wœrth où les zouaves menacent de les suivre ; les autres se blottissent dans les fossés qui bordent la route de Haguenau Mais sous ces abris précaires ils se maintiennent avec une inébranlable opiniâtreté ; car tout de même qu'ils ne réussissent pas à gravir les hauteurs, tout de même les Français ne parviennent point à les rejeter sur la rive gauche de la Sauer.

Au quartier général de Soultz, on avait pu percevoir le bruit des engagements du matin ; puis avaient éclaté, du côté de Langensoulzbach la canonnade des Bavarois, du côté de Wœrth celle du Ve corps. Grande avait été la surprise, le dessein n'étant pas de livrer bataille ce jour-là. Le major de Hahnke fut expédié au général de Kirchbach, avec un ordre du prince royal. Cet ordre prescrivait « de ne pas accepter le combat et d'éviter tout ce qui pourrait en amener la reprise[50] ».

Le message arriva à un moment où la condition de nos adversaires était plus défavorable que brillante. A la droite allemande, les Bavarois n'étaient point parvenus à déboucher de la forêt de Langensoulzbach ; au centre, le Ve corps, quelle qu'eût été la vigueur de l'artillerie prussienne, s'efforçait en vain de dépasser Wœrth. Kirchbach, très soucieux de ses périls, venait même de faire appel, sur sa droite, au général Hartmann, commandant le IIe corps bavarois, sur sa gauche au général de Bose, commandant le XIe corps, et les avait priés de l'assister. C'était sur ces entrefaites que survenait l'ordre du commandant en chef. Mais était-il possible de rompre une action si chaudement engagée ? Ici se montra, et pour la troisième fois dans cette journée, l'extraordinaire initiative des chefs prussiens. A six heures et demie, le général Walther avait spontanément ordonné une reconnaissance offensive contre les positions françaises. A huit heures et demie, le colonel Von der Esch avait, avec la même spontanéité, engagé le -Ve corps ; trois heures plus tard, le chef du Ve corps, le général de Kirchbach, arrivé sur les lieux malgré sa récente blessure, engagerait, de sa propre autorité aussi, l'armée tout entière. Il estima, à ce qu'on assure, qu'on ne pourrait ramener sans grandes pertes les troupes conduites au combat. Il jugea que toute retraite aurait un arrière-goût de fuite et donnerait à l'adversaire le droit de se dire vainqueur. La IIIe armée se composait en grande partie de Bavarois, de Badois, de Wurtembergeois et aussi d'Allemands récemment annexés : une victoire décisive cimenterait l'unité ; un recul s'appellerait aisément défaite et raviverait les anciennes séparations. Une disposition régnait d'ailleurs dans l'état-major prussien, c'était l'esprit d'offensive poussé à outrance, et l'impatience d'agir inspirait une hâte fébrile qui ne se règlerait que plus tard. Sous l'empire de ces considérations, sous l'impression de ces sentiments, Kirchbach interpréta, avec une liberté poussée jusqu'à la transgression, les ordres du prince royal. Loin de se dérober à la bataille, il attendit le résultat de la double demande qu'il avait adressée au général Hartmann et au général de Bose.

Le général Hartmann avait déjà reçu de Soulte l'ordre de cesser le combat. Sur le message de Kirchbach, il se contenta d'arrêter la retraite de ses troupes. Tout autre fut le général de Bose. Il avait d'abord allégué ses ordres ; sur une nouvelle invitation il répondit, avec une brièveté toute militaire, « qu'il ne laisserait pas son collègue dans l'embarras. »

Et il ne laisserait en effet dans l'embarras ni son collègue ni l'armée elle-même. C'est au XIe corps qu'il appartiendrait de peser d'un poids décisif sur le sort de la journée.

Jusqu'ici le général de Bose n'avait engagé que son avant-garde, c'est-à-dire les 80e et 87e régiments. Il avait dessiné deux attaques contre la division Lartigue, l'une en passant la Sauer à Spachbach, l'autre en la franchissant à Gunstett. La première avait été repoussée par le 3e zouaves, la seconde avait été refoulée par le 3e tirailleurs, soutenu par le 56e de ligne.

C'était en cette occurrence qu'arrivait l'appel de Kirchbach. La bataille s'étendant loin de s'apaiser, le Ve corps continuerait ses efforts contre le centre français, c'est-à-dire contre la division Raoult, tandis que le XIe renouvellerait, en les accentuant, ses tentatives contre notre droite, c'est-à-dire contre la division Lartigue. Les principes de la science militaire ayant été puisés par tous à la même source, l'artillerie fut appelée à préparer l'attaque du général de Bose, comme elle avait préparé celle de Kirchbach. Douze batteries amenées sur les hauteurs de Gunstett fouillèrent de leurs projectiles le Niederwald et les hauteurs occupées par notre 4e division. Tout étant ainsi ménagé, une portion du XIe corps s'apprêta à aborder de front l'aile droite française. Une autre colonne, composée du 32e et du 94e, sous les ordres du général de Schkopp, inclina au sud vers Durrenbach afin de tourner par Morsbronn les soldats de Lartigue. Les officiers prussiens, à tous les degrés de la hiérarchie, devinent cette tactique qui répond à leur fougue, à leur passion ; ils pressentent que de ce mouvement enveloppant dépend le sort de la journée. Ils le comprennent si bien que leur ardeur étouffe en eux l'esprit de discipline. Un bataillon du 32e de ligne, chargé de garder Surbourg, n'y laisse qu'une compagnie, les autres compagnies suivent le reste du régiment. Il en est de même du 3e bataillon du 95e, il en est de même des hussards chargés d'observer la forêt de Haguenau. Tous jugent que leur place est là où se décidera le sort de la bataille et, interprétant leurs ordres avec une indépendance qui confond nos habitudes, ils se joignent à la grande attaque.

Cette offensive commençait à se prononcer quand, entre midi et une heure, arriva le Prince royal. Il trouva le combat pleinement engagé et ne put que confirmer ce qui avait été résolu sans lui. Ses prescriptions ne firent que régulariser ce qu'avaient préparé ses lieutenants.

Une triple attaque se combinerait contre l'armée de Mac-Mahon : — à la droite allemande, celle des Bavarois qui se relieraient fortement au Ve corps ; — au centre, celle du Ve corps lui-même qui aborderait de front le centre français ; — gauche, celle du Me corps contre la division Lartigue. Des ordres furent expédiés pour que les régiments tenus en réserve se rapprochassent du champ de bataille. En arrière étaient les Bavarois de Von der Thann, puis les Wurtembergeois et les Badois. Les Badois n'arriveraient point, et les Bavarois n'arriveraient qu'incomplètement ; mais déjà les Wurtembergeois s'engageaient dans les traces du XIe corps. Une heure encore, et une force réelle, effective, de plus de 100.000 hommes accablerait les 40.000 hommes de Mac-Mahon.

Sur la droite allemande, l'attaque des Bavarois serait indécise, intermittente, et la médiocre étendue des pertes serait le signe de la mollesse de la lutte. — Au centre, l'action du V. corps se résumerait en une série d'assauts furieux, mais point décisifs, sinon vers la fin du combat. — Le rôle principal serait celui du XIe corps, qui avait déjà commencé sa tâche et qui, en débordant la droite française, déciderait la victoire.

Du sommet des hauteurs, plus découvertes en cet endroit que sur le reste du plateau, le général de Lartigue voyait de loin s'avancer vers lui les masses sombres qui l'engloutiraient. Il commandait des troupes admirables, le 56e de ligne et le 1er bataillon de chasseurs à pied, puis le 3e zouaves, le 3etirailleurs, régiments superbes éprouvés par les guerres du second Empire et dont les aigles décorées attestaient la bravoure. Déjà le matin ces braves gens avaient, au prix de leur sang (et la France n'en eut jamais de plus généreux), rendu témoignage de leur vaillance. En arrière se trouvait une brigade de cuirassiers qui montrerait bientôt tout ce que peut le courage. Mais la division elle-même était incomplète, le 87e de ligne étant demeuré à Strasbourg. Les forces disponibles se réduisaient à 10 bataillons, 9 escadrons, 3 batteries, en tout 7 à 8.000 hommes contre tout un corps d'armée.

En cette situation précaire, Lartigue avait déjà envoyé vers Mac-Mahon son chef d'état-major, le colonel d'Andigné. Le commandant en chef s'était établi à l'est d'Elsasshausen, sur un mamelon couronné par un vieux noyer que dans le pays on appelle encore le noyer de Mac-Mahon. De là il pouvait observer tout le champ de bataille, hormis toutefois sa droite, que lui masquaient en partie les bois. Sans compter l'attaque bavaroise assez peu inquiétante, deux grau les attaques se prononçaient, celle du Ve corps et surtout celle du XIe. Fallait-il céder à la supériorité décidément écrasante du nombre ? Il semble que l'idée d'une retraite ait traversé, en ce moment, l'esprit du maréchal. La journée s'avançait et il n'avait pas de nouvelles de Failly. Il n'avait, en seconde ligne, que la division Conseil, déjà en partie engagée, et la division Pellé, tout épuisée de Wissembourg. La condition des choses permettait de rétrograder avec honneur, toutes les attaques partielles ayant été repoussées. L'épaisse forêt du Niederwald séparait le Ve corps du XIe, et les empêcherait, quelque temps encore, d'unir leur action. Le projet semble avoir effleuré, mais effleuré seulement, la pensée du maréchal. En dépit de l'attente, jusque-là vaine, il ne doutait pas, ne voulait pas douter que, sur la route de Bitche, la division Lespart n'eût entendu le canon de Frœschwiller et ne se hâtât vers le combat. Confiant dans ses troupes, il se flattait de garder ses positions et jugeait que cette défense même aurait un air de succès. C'est sur ces entrefaites qu'était survenu le colonel d'Andigné. Il apportait des nouvelles graves : le combat d'artillerie était devenu impossible : de grandes masses d'infanterie se préparaient à l'attaque : les mouvements qu'on apercevait à grande distance révélaient le dessein de nous envelopper. A la demande de secours, Mac-Mahon avait répondu par la recommandation de tenir ferme, de ménager les munitions ; puis il avait ajouté que la brigade de cuirassiers Michel était à la disposition du général de Lartigue.

Le colonel d'Andigné revint avec cette réponse qui n'améliorait rien. L'ennemi, se rapprochant, menaçait à la fois de front et de flanc la malheureuse division. Sur le front, les zouaves et les turcos disputent pied à pied la lisière du Niederwald et les pentes des collines en face de Gunstett. Mais c'est l'attaque de flanc qui inspire les plus poignantes inquiétudes.

On distingue de plus en plus nettement au-delà de la Sauer les colonnes du général de Schkopp, c'est-à-dire le 32e et le 94e. Comme les troupes prussiennes franchissent entre Gunstett et Durrenbach le pont de la rivière, notre artillerie essaie de les arrêter, mais la distance ôte au tir toute efficacité. Du clocher de Morsbronn aucun mouvement n'échappe, et visiblement apparaît l'intention de l'ennemi qui a entrepris de nous tourner. Un nouveau messager, le commandant Warnet, est envoyé à Mac-Mahon. En cet instant, l'attention du maréchal est attirée vers son centre qui se débat laborieusement contre les attaques du V. corps et qui, loin de pouvoir se priver d'aucun détachement, sollicite à tout prix des secours. A défaut de renfort, Mac-Mahon transmet à Lartigue une précieuse espérance, celle de la prochaine arrivée de la division Lespart. Le commandant Warnet retourne vers la 4e division, propage partout la bonne nouvelle. Mais l'espoir est lointain et chaque minute accroît le péril. Les Prussiens pénètrent dans Morsbronn évacué. Le 56e de ligne, porté tout à notre extrême droite, essaie de contenir l'ennemi, mais, dans cette lutte, perd son colonel, son lieutenant-colonel, l'un de ses chefs de bataillon : les deux premiers sont atteints de plusieurs blessures ; le troisième est frappé mortellement. Tandis que progresse de la sorte l'attaque de flanc, l'attaque de front gagne elle-même du terrain. C'est à ce moment que tombe au pouvoir des assaillants l'Albrechshaüserhof, petit groupe de bâtiments situé au sud du Niederwald.

En cette extrémité, Lartigue cherche partout quelle force retardera l'enveloppement. Il se souvient que le maréchal a mis à sa disposition la brigade de grosse cavalerie Michel. Il envoie le colonel d'Andigné au général de division Duhesme, commandant la cavalerie du 1er corps, et lui demande l'un de ses régiments de cuirassiers. Le général Duhesme était gravement malade et alité. Le dessein l'épouvanta, et, ayant fait signe au colonel d'Andigné d'approcher : « Au nom du ciel, dites au général de Lartigue qu'il va faire une folie et faire détruire pour rien mes cuirassiers. — Mon général, répliqua l'officier, il n'y a plus d'autre moyen de sauver les débris de la division ; et puis, ajouta-t-il en hésitant un peu, la cavalerie peut-elle, sans déshonneur, demeurer témoin impassible d'un pareil désastre ? » A ces mots, le général Duhesme, comprenant toute l'horreur des choses, ne résista plus. D'une voix émue jusqu'aux larmes, il répéta ces seuls mots : « Mes pauvres cuirassiers, mes pauvres cuirassiers ! » Et, silencieusement, il pressa dans sa main fiévreuse la main du colonel d'Andigné.

On n'avait demandé qu'un régiment. Les deux régiments de la brigade se disposèrent au combat. C'étaient le 8e et le 9e cuirassiers. Deux escadrons du 6e lanciers se trouvaient en outre disponibles. L'un des capitaines, s'adressant à ses hommes, leur dit en tirant son sabre : « Nous ne laisserons pas seuls nos camarades les cuirassiers. » Et par ces mots il enleva toute sa troupe. Cette cavalerie comprenait en tout neuf escadrons. Elle se rangea sur deux lignes dans le vallon formé par l'Eberbach : en tête le 8e cuirassiers, puis le 9e et les lanciers. Le général de Lartigue indiqua comme objectif de la charge le corps du général de Schkopp qui commençait à déboucher de Morsbronn. Quoique les événements de la journée rendissent vraisemblable une intervention de la cavalerie, on avait omis de reconnaître le terrain, en sorte que tout manquerait, hormis l'héroïsme. Ce terrain lui-même était très défavorable, car il était planté d'arbres à branches très basses, coupé de fossés, parsemé de souches tranchées à fleur de sol. Le 8e cuirassiers se forme à l'abri du ravin ; dès qu'il a remonté les pentes de l'Eberbach, il est criblé sous le feu des fantassins, cachés les uns dans les vignes ou les vergers, les autres dans les houblonnières. En dépit des balles, la charge continue et, comme un torrent, s'abat sur Morsbronn. Au moment d'y pénétrer, le régiment se divise. Tandis que quelques fractions se jettent à droite et à gauche sur l'infanterie, la plupart s'engouffrent dans la longue et étroite rue du village. Déjà les maisons sont occupées, et des fenêtres ou des toits les assaillants sont fusillés à bout portant. A l'extrémité de la rue, une barricade a été improvisée. Arrêtés dans leur course, les malheureux cavaliers rebroussent chemin ; ils se frayent leur route à travers les chevaux abattus et sur les corps de leurs camarades blessés. A toutes les fenêtres les fusils se rechargent, et les balles, dit un témoin oculaire, résonnent sur les cuirasses comme la grêle sur les vitres en temps d'orage. Ceux qui parviennent à s'échapper se reforment, essaient encore de charger. Mais les cavaliers s'abattent sous les projectiles, les chevaux culbutent dans les fossés ou s'embarrassent dans les treillis qui relient les houblonnières. Tout à coup ils se heurtent à un détachement de hussards prussiens qui font feu de leurs armes, mais, intimidés par ces fiers débris, n'osent aborder la valeureuse troupe même décimée[51]. — Cependant les cuirassiers du 9e régiment ont, avec les lanciers, suivi leurs camarades du 8e. Ce fut le même héroïsme avec un pareil destin : eux aussi, ils s'enfoncent dans la rue de Morsbronn, tourbillonnent dans le village, n'en peuvent sortir et demeurent presque tous aux mains de l'ennemi. Les pertes en tués, blessés, prisonniers, disparus, étaient, pour les neuf escadrons, de près de huit cents hommes[52]. Trente-sept officiers étaient tués ou blessés. Un quart d'heure plus tard, on voyait, à travers la plaine ou sur les pentes des coteaux, quelques groupes de cuirassiers ou de lanciers, égarés, comme à l'aventure, aux limites extrêmes du champ de bataille, et qui cherchaient, fût-ce au prix de longs détours, à regagner nos lignes. C'étaient les restes de ceux qu'une tradition, durable autant que la France elle-même, honorera sous le nom de cuirassiers de Reichshoffen ou sous le nom plus exact de cuirassiers de Morsbronn.

Le sacrifice avait été inutile. Cependant les fantassins de la division Lartigue parviennent à reprendre l'Albrechshaüserhof ; mais c'est la dernière lueur de succès. L'artillerie nous écrase de ses feux. Puis des troupes fraîches débouchent de Gunstett et nous arrachent la fragile conquête. Dans le même temps, le général de Schkopp, s'élevant au nord-ouest de Morsbronn, poursuit le mouvement qui contournera nos positions.

Tout était perdu pour l'aile droite française. Dans le Niederwald se livrèrent encore une série d'engagements partiels. Là-bas luttent pied à pied les zouaves du 3e régiment. Contraints de reculer sous la poussée des colonnes prussiennes, ils mettent à profit les abris, utilisent tous les replis de terrain pour prolonger la résistance. Aucune action d'ensemble, aucun ordre général, mais des groupes de soldats rassemblés autour de leurs officiers et ne se résignant pas à la défaite tant qu'il reste une cartouche à brûler. Le livre d'or du régiment recueillerait plus tard les noms des morts. Il serait plus court de dire ceux qui ont survécu que d'énumérer ceux qui tombèrent. Cependant le colonel Bocher, digne chef de si braves soldats, a hâte d'abréger le sacrifice. Sur ses ordres, un capitaine, accompagné d'un clairon, parcourt toute la lisière ouest du Niederwald et fait sonner la retraite. A cet appel, on voit sortir du bois quelques officiers presque tous blessés, puis des soldats qui arrivent un à un ou par petits groupes. Beaucoup ne rejoignirent point, soit qu'ils n'eussent point entendu les sonneries, soit que déjà l'ennemi les cernât. Longtemps encore ils combattirent dans la forêt ; la plupart furent tués ; les autres tombèrent aux mains des assaillants, et c'est par eux que, durant les jours de la captivité, on connut les derniers détails de la lutte héroïque.

Tandis que s'achevaient ces combats, les débris de la division Lartigue se repliaient au-delà de l'Eberbach. La dépression des âmes se proportionnant aux prodigieux efforts déployés depuis le matin, on put observer, en quelques bataillons, les premiers signes de la démoralisation qui ferait tant de progrès dans les jours suivants. A propos de cette retraite, on lit dans le Journal de la 4e division, ces lignes un peu attristées : « Il n'est plus possible de défendre aucune position. Les hommes n'en peuvent plus et n'en veulent plus. » Le seul souci était de ne point être enveloppé. On rétrograda vers Schirlenhof et de là vers Reichshoffen. Pendant ce temps, les Prussiens débouchaient de la lisière nord du Niederwald. Désormais, le XIe corps, ayant débordé la droite française, pouvait pousser vers Elsasshausen et, se reliant au Ve corps ; forcer le centre de notre position.

 

XII

C'est en effet vers le centre de la ligne de bataille qu'il faut maintenant revenir. A droite et à gauche de la route qui monte de Wœrth à Frœschwiller s'était continuée la lutte commencée le matin entre le Ve corps et la division Raoult, pour la conquête du plateau. Quoique longtemps indécis, le combat n'avait pas été sans profit pour l'ennemi : en retenant toutes les forces françaises, le Ve corps empêchait Mac-Mahon de porter aucun secours à la division Lartigue et, par cela seul, il apporterait sa glorieuse contribution à la victoire. Cependant, des hauteurs de Diffenbach, Kirchbach était attentif aux progrès du XI' corps. Quand il avait su que les soldats du général de Bose occupaient Morsbronn et qu'ils venaient de conquérir l'Albrechshaüserhof, il avait jugé qu'aucune prudence ne le contraignait plus à ménager ses réserves. A la hâte, il avait appelé sur la rive droite de la Sauer tous les détachements intacts. De là un nouvel effort, plus formidable que tous les autres, pour l'enlèvement du plateau. Repoussés sur plusieurs points, les Prussiens remportèrent un double avantage : d'un côté, ils atteignirent une des crêtes en avant de Frœschwiller ; de l'autre, ils s'établirent au sud-ouest de Wœrth, sur un mamelon qu'on appelait le mamelon du Calvaire.

De l'observatoire qu'il avait choisi dès le début de la bataille entre Elsasshausen et Wœrth, Mac-Mahon pouvait mesurer ses dangers croissants. Du corps de Failly il n'avait aucune nouvelle. Il pressentait, sans la connaître encore tout à fait, la ruine de la division Lartigue. Voici que le Ve corps gagnait du terrain. Si, en même temps qu'ils étaient débordés sur leur droite, les Français étaient percés sur leur centre, la défaite serait irréparable. Confiant dans ses vaillantes troupes, le maréchal essaya, par de vigoureuses contre-attaques, de se dégager de l'étreinte du Ve corps.

La division Raoult était engagée depuis le matin. En revanche la division Conseil-Dumesnil avait jusque-là peu souffert. L'un des régiments de cette division, le 3e de ligne, était demeuré en réserve au sud-ouest d'Elsasshausen. Le maréchal l'appelle au combat et donne au colonel Champion, qui commande par intérim la brigade, l'ordre de reprendre le Calvaire. Chemin faisant, on rallie quelques détachements du 21e de ligne et du 2e zouaves. On dépose les sacs, on bat la charge. L'épée à la main, le colonel enlève son régiment. Sous les obus et sous les balles, les braves troupes s'élancent et, par leur impétuosité, font d'abord reculer l'ennemi. Les Prussiens, chassés du Calvaire, se rallient dans les vignes, dans les vergers ; puis ils tentent une nouvelle irruption sur les hauteurs et de nouveau en sont chassés. Mais ce que l'infanterie prussienne n'a pu faire, l'artillerie l'accomplit. Elle fait converger sur le plateau le feu de plusieurs batteries. Nos soldats n'ont point de seconde ligne pour soutenir ceux qui fléchissent. Le colonel Champion s'affaisse, atteint de trois blessures, et le Calvaire, balayé par les obus, est définitivement perdu pour nous.

Obstiné dans son espoir, Mac-Mahon décide une nouvelle contre-attaque, celle-ci contre les hauteurs qui montent directement vers Frœschwiller. C'est au général Maire, commandant la 2e brigade de la division Conseil, qu'est confié le commandement de la colonne. Le général rassemble ses deux régiments, le 47e et le 99e. Avec une énergie superbe, les Français rejettent l'ennemi de position en position et le contraignent à dévaler les pentes. Une fois encore — et c'est la dernière — ils atteignent les maisons du bourg de Wœrth où se sont livrés les premiers engagements de la journée. Les pertes sont terribles : le général Maire est tué ; plusieurs officiers supérieurs sont blessés. En dépit de tant de sacrifices, l'issue est la même qu'au Calvaire. Quand notre infanterie a ramené jusque dans la vallée l'infanterie prussienne, l'artillerie répare le passager échec. De la rive gauche de la Sauer, les batteries tonnent, et sous la pluie des projectiles, les nôtres sont contraints à reculer.

Il est deux heures et demie. Quoique lentement et au prix de bien des efforts, les Prussiens se consolident sur les hauteurs. C'est en vain qu'une troisième contre-attaque est tentée avec le 36e de ligne. Les nouvelles qui se succèdent ne laissent plus aucun doute sur l'entier désastre de la division Lartigue. Mac-Mahon est contraint de quitter le petit mamelon où il s'est tenu depuis le matin et de se reporter dans Elsasshausen. La réalité, un peu voilée jusque-là apparaît dans toute son horreur. Sur le plateau de plus en plus rétréci où elle se défend encore, l'armée française est entourée de trois côtés : au nord, ce sont les Bavarois, heureusement peu pressants, qui s'étendent dans le bois de Frœschwiller ; à l'est, c'est le V. corps qui tient le rebord des collines, à droite et à gauche de la route de Frœschwiller à Wœrth ; au sud, c'est le XIe corps qui, débarrassé de la division Lartigue, se relie au Ve corps, déborde du Niederwald et se rapproche du petit bois voisin d'Elsasshausen. Une seule voie est encore libre, celle de l'ouest, par où s'écoulent les débris de notre 4e division. Combien de temps le sera-t-elle ? Quelques fractions du XIe corps, et à leur suite les Wurtembergeois, remontent vers Reichshoffen comme pour fermer la dernière issue.

Même en cette extrémité, Mac-Mahon se flatte de rompre le cercle fatal. Le plus urgent est de dégager les abords d'Elsasshausen, menacé au sud par le XIe corps. Le maréchal ne peut compter ni sur la division Lartigue qui est en fuite, ni sur la division Raoult qui est épuisée, ni sur la division Conseil qui vient de fournir deux contre-attaques terribles. Ducrot seul, qui n'a lutté que contre les Bavarois, a porté un peu moins lourdement le poids de la bataille. Mac-Mahon lui dépêche un de ses officiers et lui demande toutes ses troupes disponibles.

De Frœschwiller débouche le 96e de ligne, conduit par le colonel de Franchessin, puis le 18e commandé par le général Wolff. Le 96e s'abrite d'abord dans le vallon qui de Frœschwiller descend sur Eberbach. Dès qu'il se montre en terrain découvert, il est écrasé sous la mitraille. Cependant le régiment s'élance contre le petit bois au sud d'Elsasshausen, atteint même la lisière du Niederwald. Toutes ces contre-attaques, qui se ressemblent par le courage, se ressemblent aussi par le dénouement. Le colonel de Franchessin est tué. Des troupes fraîches arrivent et, de proche en proche, ramènent les Français. Le 18e de ligne qui vient de déboucher de Frœschwiller n'a pas un sort plus heureux.

A l'est et au sud, Elsasshausen est entouré par les masses ennemies, et déjà les Prussiens tiennent presque la victoire. Jaloux de la saisir, le général de Bose amène toutes ses batteries. De tous côtés les flammes jaillissent. C'est à ce moment qu'est frappé à mort, aux côtés de Mac-Mahon, le général Colson, chef d'état-major du maréchal, puis son aide de camp, le capitaine de Vogué. Cependant l'infanterie du XIe corps débouche du Niederwald et du Petit-Bois. Chemin faisant, elle se grossit d'une portion du Ve corps. C'est alors que se livre l'attaque contre le hameau. Malgré les incendies, une poignée d'hommes l'occupe encore. Ils ont barricadé les maisons et s'y défendent jusqu'à menace de complet enveloppement. Les Prussiens font irruption dans Elsasshausen en feu. Près de là ils s'emparent de cinq pièces de canon, premiers trophées recueillis sur ce champ de bataille où jusque-là les Français ont laissé surtout leurs morts.

Tout s'effondrait. Sur le plateau un seul point nous restait, Frœschwiller, déjà cerné, bientôt ravi. Le seul souci était désormais d'échapper au complet enveloppement. Pour assurer cette dernière et triste chance, Mac-Mahon n'hésita point à demander à son armée de nouveaux sacrifices. Il appela à lui la grosse cavalerie du général Bonnemains et lui prescrivit d'arrêter par ses charges les progrès de l'ennemi. Les cuirassiers chargèrent, mais avec plus de courage que d'efficacité. Après la cavalerie, l'artillerie de la réserve fut engagée. Mais les batteries, installées un peu précipitamment, furent placées trop près de l'infanterie ; aussi les hommes et les chevaux tombèrent-ils presque aussitôt sous les balles. Cependant un régiment restait qui avait perdu l'avant-veille à Wissembourg une portion de son effectif et que pour cette raison on avait tenu en réserve : c'était le 1er tirailleurs, rangé au nord-ouest d'Elsasshausen. En ce péril extrême, il reçut l'ordre de se porter en avant et de contenir l'ennemi. On vit alors combien, à défaut de science militaire, il y avait de ressort vivace et de ressources en ces armées du second Empire. On croyait tout abattu, soudain tout se ranima. Ce ne fut qu'une courte 'flamme, mais si vive qu'elle illumina toute la défaite. Les tirailleurs se rassemblent derrière les crêtes. A la baïonnette ! s'écrie le colonel en levant son épée. A ce commandement, les turcos s'élancent en poussant de grandes clameurs ; ils bondissent plutôt qu'ils ne marchent et, sans souci des obstacles, fondent sur l'ennemi. Sous cette furie guerrière, les Prussiens s'intimident et subissent, quoique victorieux, une de ces paniques qui ne gagnent d'ordinaire que les vaincus. Ils cèdent le terrain et n'écoutant plus la voix de leurs officiers, s'enfuient à toutes jambes. Leurs adversaires, se précipitant fi leur suite, rentrent dans Elsasshausen, occupent le petit bois, reprennent chemin faisant quelques pièces d'artillerie, reconquièrent même en partie le Niederwald. Tout cela dura jusqu'à ce que les Prussiens se fussent remis de leur épouvante. Alors une fusillade terrible, partie de tous les côtés à la fois, accable les assaillants ; et les positions regagnées sont reprises presque aussi vite qu'elles ont été enlevées. Les turcos se réfugient dans le Grosser-Wald, diminués de six cents hommes suivant certaines relations, de huit cents suivant d'autres ; mais ils avaient du moins retardé un peu la défaite et avaient assuré le répit nécessaire pour qu'on sauvât ce qui était encore sauvable.

Pendant ce temps se préparait le dernier acte de la bataille, à savoir, la prise de Frœschwiller. Vers le village convergent tous les corps ennemis, au nord les Bavarois, à l'est le Ve corps, au sud le XIe corps et une portion des Wurtembergeois. A la lisière du bois et aux environs du bourg se livrent les suprêmes combats. Plus de direction ; rien que des engagements partiels livrés un peu au hasard, suivant ce que dicte l'initiative individuelle ou ce qu'inspire la colère. A ceux qui lui demandent du secours, le général Raoult répond : « Voyez, je suis seul, je n'ai plus d'état-major, plus d'aide de camp, plus de cheval : faites ce que vous pourrez[53]. » Il n'y a plus d'unité régulière, il n'y a plus que des débris : débris du 36e, du 48e de ligne, du 2e tirailleurs. Aux fantassins, aux chasseurs, aux zouaves, se mêlent quelques cavaliers démontés qui se sont armés d'un fusil et, traînant avec eux leur sabre, font le coup de feu au milieu de leurs camarades. On voit des hommes qui, déjà blessés, se tiennent adossés contre un arbre et essayent de tirailler encore. Ailleurs des officiers, tout couverts de sang, s'appuient sur les bras de leurs soldats et tentent d'organiser ou de prolonger la résistance. On fouille les gibernes des morts, et on en retire les cartouches qu'on use jusqu'à la dernière. Serrés de près par les Bavarois, quelques hommes du 36e de ligne se laissent exterminer plutôt que de livrer leur drapeau ; quatre ou cinq survivent, et, se précipitant dans une grange, cachent sous un amas de fagots la soie de l'emblème sacré. Qui pourrait se rappeler, fussent les acteurs eux-mêmes, les incidents de la dernière et confuse mêlée ? Toutes les notions d'heures et de durée se confondent : « Il n'est pas possible, dit la Relation officielle prussienne, de retracer avec exactitude la marche propre des divers combats où se confondent amis et ennemis[54]. » Cependant, aux engagements furieux succèdent d'étranges accalmies. Les mêmes hommes, héroïques jusque-là s'affaissent tout à coup comme exsangues et anéantis. Ce sont les premiers signes de la dépression qui suit tout effort surhumain ; c'est aussi le résultat de l'immense fatigue, et cette fatigue n'est pas seulement la nôtre, elle est aussi celle de l'ennemi.

Quatre-vingt-quatre pièces tonnent contre Frœschwiller. Les incendies s'allument ; la mort redouble ses coups. On vient d'apprendre le trépas du colonel Suzzoni, commandant du 2e tirailleurs, tué glorieusement dans les combats en avant du bourg. Voici que tombe, mortellement blessé, le général Raoult, l'un des plus vaillants soldats de l'armée. Sous les ordres du commandant Lanty, une compagnie du génie, aidée de quelques isolés, essaye de défendre le village. Parmi les sapeurs, les uns s'efforcent de contenir le progrès des flammes, les autres d'étayer les barricades. Mais l'artillerie ayant préparé l'attaque, les Allemands arrivent jusqu'aux premières maisons du bourg, et en rangs si pressés qu'une certaine confusion naît de leur nombre même. Encore une dernière lutte, courte, désespérée. Puis les Wurtembergeois, les Prussiens, les Bavarois font irruption. En une confusion inexprimable les nôtres essayent de se frayer une issue. Mais la plupart demeurent prisonniers.

Déjà le gros de l'armée s'écoulait vers l'ouest, loin du champ de bataille. La retraite était protégée par la brigade Montmarie et par le 45e de ligne ; elle l'était surtout par le 1er zouaves. « Ceux-ci, a écrit un témoin oculaire, avaient gardé un ordre admirable ; ils chargeaient leurs armes en courant, s'arrêtaient pour faire face, chargeaient de nouveau à la course, tiraient encore après avoir fait demi-tour, et, superbes de vaillance, continuaient ainsi, enveloppés d'un épais nuage de poussière et de fumée[55]. » Grâce à ce valeureux sang-froid, l'ennemi fut retenu quelque temps à la lisière orientale du Grosser-Wald, et les vaincus purent, sans trop de pertes, gagner Reichshoffen, puis Niederbronn.

Les premiers fuyards atteignaient cette dernière bourgade quand on y vit arriver les colonnes de la division Lespart. Son histoire, en cette journée, avait été lamentable. Toujours préoccupé d'une attaque possible du côté de Rohrbach ou par les routes des Deux-Ponts et de Pirmasens, le général de Failly avait retardé le départ de Bitche jusqu'à sept heures et demie[56]. Le trajet, qui n'était que de vingt-quatre kilomètres jusqu'à Niederbronn et de vingt-sept jusqu'à Reichshoffen, s'était accompli avec la plus grande lenteur[57]. La même crainte qui obsédait le commandant du 5e corps agitait ses lieutenants, et à chaque croisement de chemin on s'attardait à rechercher si quelque ennemi n'arrivait point du nord. La chaleur, très grande dans les défilés, avait encore allongé la route. Cependant, du côté de Reichshoffen, le canon retentissait. On mit plus de huit heures à faire six lieues. Même arrivés tardivement, les régiments de la division Guyot de Lespart ne furent point inutiles. Rangés sur les hauteurs, ils facilitèrent la retraite en intimidant l'ennemi, et ce fut, à défaut d'une intervention plus mémorable, le modeste et très appréciable service qu'ils rendirent à l'armée d'Alsace.

Mac-Mahon, d'abord à Elsasshausen, puis à Frœschwiller, avait subi toutes les angoisses de la grande défaite. Forcé de quitter le champ de bataille, il s'était arrêté quelques instants à la lisière du Grosser-Wald, au milieu des valeureuses troupes qui couvraient la retraite. Puis il se rendit en hâte à Reichshoffen, dans l'espoir d'y régler le défilé désordonné des hommes, des chevaux, des voitures qui s'écrasaient sur les ponts. A Niederbronn, il entra lui-même au bureau du télégraphe et annonça à l'Empereur le terrible revers. La dépêche ne déguisait ni n'atténuait rien : « J'ai été attaqué ce matin, mandait le maréchal, par des forces très considérables... J'ai perdu la bataille. » Deux routes s'offraient aux vaincus, celle de Bitche qui ramènerait l'armée d'Alsace vers l'armée de Lorraine, et celle de Saverne. Mac-Mahon choisit la seconde. Par une illusion qui devait s'évanouir bientôt, il se flattait qu'en prenant cette direction, il pourrait encore disputer à l'ennemi le passage des Vosges[58].

Telle fut cette bataille funeste que les Allemands, en mémoire du lieu où commença le combat, ont appelée bataille de Wœrth et qu'on peut appeler plus justement bataille de Frœschwiller, du nom du village qui domine tout le plateau, si chaudement attaqué, si chaudement défendu. Une autre désignation, celle de bataille de Reichshoffen, a parfois prévalu, mais sans aucune raison plausible, aucun engagement n'ayant été livré en ce lieu. — Autant l'action avait été vive, autant la poursuite fut molle. Les Allemands étaient épuisés : ils redoutaient de s'engager à travers les ténèbres dans la région montagneuse des Vosges : en outre, le principal corps de cavalerie était resté en arrière. Le 7 août, après une longue marelle de nuit, accomplie dans la stupeur et l'angoisse, l'armée se rallia à Saverne, mais non tout entière ; car, quelques détachements s'étaient écoulés par Haguenau et se rassemblèrent ensuite à Strasbourg ; d'autres avaient pris la route de Bitche ; en outre, 1.200 ou 1.500 hommes, appartenant à la division Ducrot, s'étaient dirigés sur la Petite-Pierre. — Vingt-huit canons, cinq mitrailleuses, un assez grand nombre de voilures, d'armes et de chevaux étaient tombés aux mains de l'ennemi. Quand on fit l'appel, il se trouva que les effectifs étaient diminués de 20.000 hommes, tués, blessés, prisonniers ou disparus[59]. Les régiments de ligne n'étaient plus que des débris ; quant aux magnifiques régiments de zouaves et de tirailleurs algériens, on pouvait dire qu'ils n'existaient plus. On comptait 103 officiers tués ou blessés dans les trois régiments de turcos, 99 dans les trois régiments de zouaves[60]. « J'ai le cœur brisé et surtout le cœur navré, écrivait le 7 août à son frère le colonel du 3e zouaves. Mes pauvres officiers, mes pauvres soldats. C'étaient des lions, c'étaient des héros ! Sur 65 officiers, 47 sont blessés, morts ou disparus... Le lieutenant-colonel Deshorties a été blessé d'une balle dans le ventre... Il faut croire qu'il sera mort aux mains des Prussiens. Les deux commandants Charmes et Pariset ont été tués. Morland, le troisième chef de bataillon, est mort s'il n'est pas prisonnier. Saint-Sauveur a été blessé si grièvement que j'ai bien peu d'espoir. Pierron a été tué raide. Hélas ! hélas ! il vaut mieux te dire les survivants, ceux qui sont ici avec moi : Hervé, Saint-Marc, Puymorin, Revin, d'Aiguillon. Tous les autres sont entre les mains de Dieu. — Frœschwiller fut vraiment le tombeau de cette armée du second Empire, vaillante et débrouillarde, présomptueuse et brillante, dédaigneuse de l'étude autant qu'amoureuse du péril, qui avait commencé son éducation militaire en Afrique, qui l'avait continuée dans les rudes assauts de Sébastopol, dans les batailles de la Lombardie, dans les longues marches du Mexique, et qui, n'ayant guère connu que la bonne fortune, n'imaginait pas que la victoire pût être infidèle. Une Providence, bienfaisante plus encore que sévère, fermait à temps les yeux de ces hommes vaillants, et ils n'entreverraient la défaite qu'à travers les vagues et fuyantes perspectives de leur agonie. Tout ce que peut le courage, l'armée de Mac-Mahon l'avait fait. Même illuminé de glorieux rayons, le revers n'était pas moins cruel. L'Alsace était envahie, et les Prussiens, qui déjà touchaient la crête des Vosges, demain les franchiraient

 

XIII

La journée du 6 août fut doublement fatale à la France. Elle ne fut pas seulement marquée par la destruction de l'armée d'Alsace, mais aussi par un mémorable échec de l'armée de Lorraine.

On a retracé le combat de Sarrebruck. Il n'avait rien appris ni rien rapporté. Le lendemain et le surlendemain se consumèrent en conjectures sur les projets de l'adversaire. Les volontés oscillantes du commandement se traduisirent par des ordres et des contre-ordres dont le seul résultat fut d'imposer aux hommes des marches inutiles. Le 4 août au soir arriva, comme un sanglant avertissement, la nouvelle du combat de Wissembourg. Décidément nous étions gagnés de vitesse, et loin d'imposer nos desseins nous étions réduits par degrés à subir ceux de l'ennemi. L'armée du Prince royal venait de franchir la Lauter : quand l'armée de Steinmetz, quand celle du prince Frédéric-Charles franchiraient-elles la Sarre ?

L'une et l'autre se rapprochaient. Le 4 août, la Ire armée se répartit entre Tholey et Lebach. Ardent à l'action malgré sa vieillesse et jaloux de porter les premiers coups, Steinmetz se proposait de pousser le 6 août le VIIe corps jusqu'à Guichenbach, le VIIIe jusqu'à Fischbach. Quant à la IIe armée, elle était demeurée jusque-là un peu en arrière de la 1er, mais on calculait qu'elle serait prête pour le 4 août : le 6, le corps atteindrait Neunkirchen et dirigerait une avant-garde vers Sarrebruck ; le IVe s'établirait aux Deux-Ponts avec une avant-garde à Neu-Hornbach ; la garde, le Xe, le IXe, le XIIe corps, retenus un peu plus loin de la frontière, seraient cantonnés à Hombourg, à Waldmohr, à Landstuhl, à Kaiserslautern. Deux divisions de cavalerie, la 5e et la 6e, pousseraient des pointes en avant de l'armée et l'éclaireraient à grande distance.

 En présence de cette invasion imminente, le plus exposé était Frossard. Avec une portion de ses troupes, il occupait au sud de Sarrebruck les monticules évacués le 2 août par les Prussiens, à savoir : l'Exercier-Platz ou champ de manœuvres, le Reppertsberg, le Nussberg, le Galgenberg, le Winterberg. De là il ne pouvait manquer de recueillir quelques informations. Il connaissait assez le réseau des chemins de fer allemands pour savoir que le principal débouché des lignes venant du Rhin était, du côté de la Lorraine, Neunkirchen, puis, tout en avant, Sarrebruck. « Je m'attendais parfaitement à être attaqué, » a-t-il déclaré plus tard[61]. Le 5 dès le matin, ses appréhensions se traduisirent dans la dépêche suivante adressée au major-général : « Je ne fais rien sur ma position avancée, j'y suis un peu en flèche. Le 2e corps serait beaucoup mieux sur le plateau de Forbach à Sarreguemines en gardant Forbach. L'Empereur juge-t-il que je doive me replier là ? » Deux heures-plus tard, la réponse arriva de Metz. Napoléon approuvait le projet, en fixait l'exécution au lendemain et laissait à Frossard toute latitude pour concentrer autour de lui ses troupes[62]. La journée s'avançant, le général apprit que l'une des divisions de cavalerie allemande était à proximité de Sarrebruck, et de certains indices il conclut à un mouvement convergent qui s'opérait vers cette ville. Estimant qu'en cas d'attaque il pourrait être tourné, il résolut de quitter aussitôt ses positions. Le soir même, il rétrograda et, ainsi qu'il l'avait télégraphié à l'Empereur, ramena ses divisions vers le plateau de Forbach. Les bivouacs ne furent installés que bien avant dans la nuit.

Tous ces lieux étaient familiers à Frossard. Il les avait explorés en 1867. A quatre ou cinq kilomètres au sud de Sarrebruck, en arrière des petits mamelons où s'était livré le combat du 2 août, s'étendait une chaîne de collines qui prenaient naissance près de Forbach et s'abaissaient vers la Sarre près de Saint-Arnual. Ces collines sur lesquelles s'était élevé le village de Spicheren étaient couvertes, sur leurs flancs, de bois touffus : c'était à l'ouest le Spicheren-Wald ; c'était à l'est le Gifert-Wald, le Pfaffen-Wald, enfin le Spifts-Wald qui descendait vers la Sarre. L'aspect était celui, non d'une surface unie, mais de hauteurs fortement découpées : tels apparaissaient le Forbacher-Berg et le Pfaffen-Berg. La plus escarpée de ces hauteurs, faisant saillie au nord et surplombant la plaine, se reconnaissait de loin à ses blocs de roches rougeâtres ; de là le nom de Rother-Berg ou de Montagne-Rouge qui lui avait été donné. Cette région accidentée se continuait au sud-ouest vers Œttingen et se redressait au sud vers Cadenbronn, point principal de la position défensive que Frossard avait jadis signalée. De l'extrémité occidentale de la chaîne on pouvait, à l'ouest, du côté du chemin de Sarrelouis, apercevoir d'autres coteaux couverts de bois. Mais dans l'intervalle le sol se déprimait et donnait naissance à une sorte de ravin où couraient presque côte à côte le chemin de fer et la route de Metz à Sarrebruck. A l'endroit le plus rétréci du ravin avait été construite la ville de Forbach. A mesure qu'on s'avançait vers le nord, le vallon s'ouvrait dans un horizon plus élargi. Entre la voie ferrée et la grande route se développait, avec ses grandes forges, le village de Stiring. Plus loin, à gauche, se montrait le Vieux-Stiring et, à travers les bois, se distinguaient des usines, les unes en activité, les autres abandonnées. La route, s'éloignant du chemin de fer, était bordée à cet endroit de plusieurs maisons, la Baraque-Mouton, la Brême-d'Or, la Maison de Douane ; puis elle suivait le pied du Forba her-Berg et du Rother-Berg et traversant le Folster-Höhe, se prolongeait vers Sarrebruck.

Telles étaient les positions entre lesquelles Frossard venait de répartir ses trois divisions. La division Vergé, cantonnée autour de Stiring, c'est-à-dire dans la vallée, gardait la route, le chemin de fer, et surtout la ville de Forbach où, non sans quelque imprudence, d'immenses approvisionnements avaient été rassemblés. La division Laveaucoupet, campée sur les hauteurs au nord et au sud de Spicheren, surveillait toute la région jusqu'au-delà de la Sarre. La division Bataille, postée à Œttingen où elle n'avait pu dresser ses tentes qu'à la fin de la nuit, se tenait prête à accourir partout où un renfort serait nécessaire. Le quartier général avait été installé à Forbach où étaient rassemblées aussi la cavalerie et la réserve d'artillerie. — La possession des hauteurs assurerait au commandant du 2e corps d'incontestables avantages vis-à-vis de tout adversaire qui déboucherait de la Sarre. Toutefois, l'ensemble de la position offrait une forme généralement convexe et présentait un saillant très prononcé exposé aux feux convergents de l'ennemi. En outre, les troupes du général Laveaucoupet et celles du général Vergé, tenant celles-ci la vallée et celles-là la montagne, étaient mal reliées ensemble, car elles étaient séparées par la forêt de Spicheren. A ces dangers s'ajoutait celui de la faiblesse numérique, le 2e corps ne comptant en tout que 28.000 hommes. Mais on ne doutait point, on ne pouvait douter qu'en cas de grande attaque, les secours ne fussent réclamés en toute Lite et ne fussent, avec une hâte égale, amenés sur le lieu du combat. L'assistance ne viendrait ni du 4e corps qui avait son quartier général à Boulay, ni de la garde qui était à Courcelles-Chaussy. En revanche, les quatre divisions du 3e corps formaient comme une seconde ligne derrière le '2e corps, et sûrement Bazaine, investi depuis la veille du commandement supérieur de l'armée de Lorraine, ne laisserait pas succomber son lieutenant.

De nombreux corps de cavalerie devançaient les armées allemandes. Le 6, dès le matin, les reconnaissances se portèrent de tous côtés sur les rives de la Sarre. Des détachements du 170 hussards prussien occupèrent le faubourg de Saint-Jean ; puis, s'avançant au-delà de la rivière, ils poussèrent jusqu'au Champ-de-Manœuvres, jusqu'au Galgenberg, c'est-à-dire jusqu'aux emplacements abandonnés 'la veille par les Français. De là ils se mirent à observer tout à la fois la vallée de Forbach et les hauteurs de Spicheren. Ils remarquèrent, crurent remarquer que plusieurs bataillons d'infanterie se rassemblaient entre la Brême-d'Or et Stiring ; en outre, ils crurent saisir un mouvement inusité de locomotives près de la gare de Forbach. Rassemblant ces divers indices, ils se persuadèrent que leurs adversaires se disposaient à se replier, et ce fut en ce sens qu'ils rédigèrent leurs rapports.

Cependant Steinmetz avait prescrit pour le 6 une marche qui porterait ses troupes jusque dans le voisinage de la frontière. Vers huit heures, l'avant-garde de la 14' division, commandée par le général de François, atteignit Guichenbach. Dans l'entrefaite on connut les informations recueillies par la cavalerie et qui annonçaient 'la retraite des Français. Le général de Kameke, commandant la division, marchait avec l'avant-garde. Il fit demander à son supérieur hiérarchique, le général de Zastrow, chef du VIIe corps, l'autorisation de franchir la Sarre et d'occuper les hauteurs au sud de Sarrebruck. La réponse, arrivée sans retard, laissa à Kameke toute latitude pour agir suivant ses inspirations. Le temps était beau, la journée peu avancée, les troupes point fatiguées. L'éducation des officiers prussiens leur avait enseigné l'Offensive à outrance. L'idée s'affermit de se jeter dans les traces de la retraite française. Vers onze heures, le général de Kameke passa la rivière, mettant à profit ces mêmes ponts qu'après l'engagement du 2 août, on avait eu l'incurie de ne pas détruire. Sur le Champ-de-Manœuvres, une courte délibération s'engagea entre lui et le général de François. Le résultat fut que, sans plus tarder, on aborderait l'ennemi. C'est ainsi que, le même jour, aux rives de la Sauer et en avant de Spicheren, l'initiative des chefs secondaires engagerait la bataille.

Dans les bivouacs français, installés fort tard, le réveil avait sonné après un court repos. Au quartier général impérial, on s'attendait à un engagement ; on s'y attendait si bien qu'à quatre heures du matin Lebœuf avait télégraphié à Frossard afin de contremander une conférence militaire fixée pour ce jour-là : « Tenez-vous prêt à une attaque sérieuse, mandait le major général, elle pourrait avoir lieu aujourd'hui même. » L'information ne tarda pas à se confirmer. En hâte, le général de Laveaucoupet fit exécuter quelques travaux défensifs ; puis sur la position avancée du Rotherberg, il rangea le 10e bataillon de chasseurs à pied. Ces apprêts n'étaient point encore achevés quand on vit déboucher de. Sarrebruck les cavaliers ennemis. Ceux-ci avaient avec eux de l'artillerie. Une batterie prussienne s'installa sur le Champ-de-Manœuvres tandis que l'une des nôtres, prenait position, sur le Rotherberg, et, vers neuf heures, la lutte s''engagea des deux parts à coups de canon. Au premier bruit des détonations, Frossard avisa Bazaine qui, depuis la veille, était son chef : « J'entends le canon à mes avant-postes, télégraphia-t-il ; je vais m'y porter. » Puis il ajouta, mais sous la forme d'une suggestion plutôt que d'une demande formelle : « Ne serait-il pas bien que la, division Montaudon envoyât de Sarreguemines une brigade vers Grosbliederstroff, et que la division Decaen se portât en avant vers Merlebach et Rosbruck ? » — Comme cette dépêche allait trouver Bazaine, l'avant-garde de la 14e division prussienne s'acheminait vers les ponts de Sarrebruck. Bientôt les colonnes d'infanterie, conduites par le général de François, se montrèrent en avant de la ville et se portèrent contre nos campements. C'était, après les escarmouches du matin, la vraie bataille qui commençait.

Elle commença par une double attaque tentée contre les flancs de la position française. Deux bataillons, inclinant vers l'est, se dirigèrent vers le Stifts-Wald, dans l'espoir de déborder notre droite. Deux autres bataillons, obliquant un peu à l'ouest, essayèrent de refouler notre gauche et de se rapprocher de Stiring. — Sur notre droite, l'ennemi gagna la lisière des bois, les traversa en partie, atteignit la bordure sud-est du Gifert-Wald, s'étendit même jusqu'à la clairière qui sépare le Gifert-Wald du Pfaffen-Wald. Mais là s'arrêtèrent ses progrès, et tous ses efforts pour pousser plus avant n'aboutirent qu'à de grandes pertes. — Sur notre gauche, les Prussiens pénétrèrent très avant dans le bois de Stiring, mais ne s'y maintinrent qu'avec peine et au prix de beaucoup de sang.

La lutte se prolongea longtemps, nos adversaires déployant une obstination pareille aux deux extrémités de la ligne de combat. Entre deux et trois heures, on vit déboucher la brigade de Woyna, seconde brigade de la 14e division. — Du côté de Stiring, le seul avantage des Allemands fut la conquête d'une hauteur qu'on appelait les Vieilles-Houillères. Du côté du plateau, l'ennemi, impuissant à s'avancer sous-bois, imagina d'aborder de front le Rother-Berg. L'audacieuse entreprise échoua, et, pour échapper à une destruction totale, les assaillants furent réduits à se blottir contre le rocher, dont les parois leur offraient un précaire abri. Un peu plus tard, une seconde attaque fut tentée par le général de François. Le général fut tué dans l'action, mais ses troupes réussirent à prendre pied sur les premiers escarpements. Cet avantage fut presque aussitôt compensé par un échec ; car les Prussiens furent chassés de tout le Gifert-Wald et obligés de se replier vers le Winterberg.

En engageant spontanément le combat, Kameke et ses officiers avaient écouté leur fougue plutôt que la prudence. Sur le lieu de l'action, ils n'avaient amené d'abord qu'une des brigades de la 14e division ; l'autre brigade venait seulement d'entrer en ligne. Ces forces si insuffisantes étaient éparpillées sur une longue bande amincie qui s'étendait depuis les Vieilles-Houillères jusqu'au Pfaffen-Wald en contournant le Rotherberg, et qui ne mesurait guère moins de 6 kilomètres. Tout recul eût pu devenir désastre, car les Prussiens combattaient avec la Sarre à dos. En arrière, d'importants renforts convergeaient à la vérité vers Sarrebruck, mais ils n'arriveraient que tard ; on pouvait même affirmer qu'ils arriveraient trop tard si les Français, concentrant rapidement leurs divisions, mettaient à profit le court moment, le moment unique, où ils avaient la supériorité du nombre.

Un véritable homme de guerre, prompt et résolu, eût saisi la chance que lui offrait la témérité de l'adversaire. Ingénieur très savant plutôt que manieur de troupes, Frossard n'avait ni le rapide et sûr coup d'œil qui est le fruit de l'expérience, ni k génie qui supplée l'expérience elle-même. Ses premières dépêches avaient trahi l'incertitude : il avait demandé à être appuyé plutôt qu'à être secouru : il était demeuré perplexe sur les projets de l'adversaire qui, disait-il, « ne prononçait point encore son mouvement d'attaque. » Pendant la première partie de l'engagement, il se tint à Forbach, à proximité du télégraphe, du chemin de fer, en une excellente position pour recevoir et transmettre les ordres ; mais la vue du champ de bataille lui échappait. Pour embrasser tout l'horizon, il eût fallu gravir les hauteurs, par exemple le Forbacher-Berg : de là il eût été possible d'évaluer la passagère faiblesse de l'ennemi et de hâter, fût-ce avec les seules forces du 2e corps, la vigoureuse offensive qui rejetterait l'adversaire vers la Sarre. Fixé à son quartier général, Frossard attendait passivement que les Prussiens dévoilassent leurs desseins, que l'assistance arrivât du 3e corps, et de la sorte laissait passer l'heure précieuse. L'activité de Bazaine eût pu réparer cette inertie. Il était investi du commandement en chef de l'armée de Lorraine, et toute responsabilité des échecs comme tout honneur des succès remonterait vers lui. Ce fut alors qu'il montra pour la première fois cette insuffisance qui aurait sur l'avenir de la guerre des suites si funestes. Depuis le matin, il prévoyait une attaque. Mais irrésolu et compliqué à la manière des esprits médiocres, il accueillait toutes les rumeurs sans parvenir à fixer l'importance de chacune d'elles et laissait flotter sa pensée sur Sarreguemines, sur Saint-Avold, sur l3oucheporn, sur Carling, sans qu'aucune conception maîtresse s'arrêtât en son esprit. Il était dix heures quand il reçut les premières dépêches de. Forbach. Mollement, Frossard demandait le secours ; plus mollement, Bazaine l'accorda. Sur les quatre divisions dont il disposait, il donna l'ordre à la division Metman de se diriger sur Macheren et Benin, à la division Castagny de marcher sur Farschwiller et Théding. Par là il les rapprochait du lieu de l'action ; mais aucune prescription précise n'éclaira les deux divisionnaires sur le plan général auquel ils concourraient. A. une heure vingt-cinq minutes, une nouvelle dépêche de Frossard, plus pressante, arriva à Saint-Avold. Le commandant du 2e corps mandait à Bazaine : « Je suis fortement engagé, tant sur la route et dans les bois que sur les hauteurs de Spicheren. C'est une bataille. » Et il ajoutait : « Prière de faire marcher rapidement la division Montaudon sur Grosbliederstroff et la brigade de dragons sur Forbach. » Sur cet appel, les dragons partirent. Quant à la division Montaudon, l'ordre de se mettre en route ne lui fut transmis que cinq quarts d'heure plus tard. Cependant, Saint-Avold était à quatre lieues de Forbach, et en vingt minutes, le chemin de fer y conduisait. Bazaine demeura à son quartier général, en une immobilité indifférente, comme s'il eût oublié qu'il commandait en chef, qu'une bataille se livrait tout près de lui, que le péril de Frossard était le sien. Ainsi tout concourait pour stériliser même nos chances propices. Frossard perdrait l'occasion ; Bazaine se bornerait à donner de loin des ordres équivoques, incomplets ; et, ainsi qu'on le dira plus loin, aucun des divisionnaires du 3e corps ne saurait, par la surabondance de son activité et de son initiative, réparer les erreurs de l'un et de l'autre.

Tandis que se transmettaient ces messages et ces dépêches, les soldats de Laveaucoupet et de Vergé continuaient à défendre avec énergie, mais avec une énergie toute passive, les- premiers le plateau, les seconds la vallée. Parmi les chefs prussiens, l'anxiété était extrême. Du haut du Galgenberg, ils suivaient les mouvements de leurs troupes qui se débattaient laborieusement dans le Gifert-Wald et dans les bois de Stiring. Ils ne doutaient guère que les Français, mettant l'heure à profit, ne rassemblassent leurs forces et ne punissent leur témérité. Comme le temps s'écoulait sans qu'aucune offensive ne se dessinât, leur crainte se mêla d'espoir ; bientôt, l'espoir se colora de joie. Les renforts arrivaient, non du côté de Forbach, mais du côté de Sarrebruck.

A partir de trois heures, on commença à voir les colonnes allemandes s'engager sur ces ponts de la Sarre que notre négligence avait laissés intacts. Tout d'abord arriva l'avant-garde de la 16e division. Puis la IIe armée entrant en action, les têtes de colonne du IIIe corps vinrent prendre position sur le Reppertsberg et le Winterberg. Les autres régiments du corps d'armée suivaient, une partie débouchant déjà de Sarrebruck, une autre partie s'en approchant. Les généraux, arrivant successivement, se concertent : c'est le général de Graben, chef du VIII' corps, qui prend le commandement des mains du général de Kameke ; c'est le général de Zastrow, chef du Vile corps, qui, par droit d'ancienneté, succède au général de Graben ; c'est le général d'Alvensleben, chef du IIIe corps, à qui sera confiée spécialement la conduite des attaques contre le plateau. Même à travers ces directions multiples, l'unité subsiste ; tous, ayant puisé à la même source les mêmes principes, sont animés des mêmes vues. Tout afflue, la cavalerie, l'infanterie et surtout l'artillerie. En arrière, d'autres corps de troupes s'échelonnent, et avant la fin de la journée, plus de 50.000 hommes pourront être engagés sur le champ, de bataille.

C'est avec ces forces incessamment renouvelées que se poursuit le combat. Six batteries s'établissent sur le Folsterhöhe, sur le Galgenberg. Puis la lutte s'étend sur les deux points où elle s'est développée le matin, c'est-à-dire dans la plaine et sur Les hauteurs.

Dans la plaine, les Prussiens s'usent longtemps en vains efforts pour déboucher du bois de Stiring ; plusieurs fois ils sont rejetés dans l'intérieur des fourrés. Mais leur opiniâtreté, leur nombre toujours croissant, leur permet enfin de progresser ; ils atteignent la route de Forbach, s'emparent d'un petit groupe de constructions connues sous le nom de la Baraque-Mouton, de la Brême-d'Or, de la maison de douane ; puis ils se rapprochent des usines de Stiring.

Du côté du plateau, les premières fractions du IIIe corps, se rassemblant en avant de Sarrebruck, viennent relever les soldats du général de Kameke. Vers trois heures et demie, deux bataillons du 48e prussien, descendant du Winterberg, gagnent au pas de course le pied des hauteurs boisées. Pendant une heure se succèdent dans le Gifert-Wald une série d'engagements confus et indécis, assez semblables aux combats qu'en ce jour-là même les Français de l'armée d'Alsace livraient dans le Niederwald. L'ennemi, grossi par des renforts, arrive jusqu'à la lisière sud de la forêt. Avec le 2e de ligne, le général Doens, l'un des brigadiers de Laveaucoupet, accourt de Spicheren afin d'arrêter la marche débordante de l'envahisseur. Une mêlée furieuse s'engage. Les Français, tout d'abord, regagnent du terrain. Mais, par les ponts de Sarrebruck, des troupes fraîches défilent sans cesse et sont en toute hâte acheminées vers les hauteurs. Le général Doens est mortellement frappé ; le colonel de Saint-Hillier est tué ; le lieutenant-colonel de Boucheman est blessé. Derechef, les Prussiens atteignent la bordure du bois et tout notre effort se réduit à les contenir. Pendant ce temps, sur le Rotherberg, l'attaque progresse pareillement, et le général de Laveaucoupet est obligé de mettre l'épée à la main pour encourager et soutenir ses hommes épuisés.

Stationnaire jusqu'à trois heures de l'après-midi, le combat tournait contre nous. Frossard, décidément inquiet, attendait vainement le concours du 3e corps. Aucun des divisionnaires de Bazaine ne paraissait, ni Metman, ni Castagny, ni Montaudon. Seule, une brigade de dragons arriva ; le secours était peu efficace, l'infanterie seule pouvant évoluer à l'aise sur le terrain tourmenté où l'on se battait. Le général Frossard télégraphia directement à Montaudon : « Avez-vous reçu l'ordre de diriger des troupes sur ma droite vers Grosbliederstroff ? Si oui, activez leur marche. » En cette grande pénurie, la seule ressource était la division Bataille. Par degrés, elle avait été amenée presque tout entière de ses campements d'Œttingen. Par malheur, elle n'offrait que des effectifs insuffisants : de plus, elle était réduite à se partager entre Spicheren et Stiring et portait ses forces de l'un et de l'autre côté du champ de bataille, suivant les alternatives de la lutte.

En dépit de ces désavantages, il lui fut donné de rétablir pour un moment le combat qui fléchissait. — Sur le plateau, elle réussit à contenir l'ennemi, et même à le ramener un peu en arrière. — Du côté de Stiring, les sombres perspectives de la journée s'éclairèrent tout à coup d'une lueur de victoire. Vers cinq heures, sans qu'on puisse bien fixer les heures, demeurées pour cette journée fort incertaines, par la route en lacets qui conduisait de Spicheren dans la plaine, on vit descendre l'un des régiments de la division, le 67e de ligne, soutenu en arrière par un bataillon du 8e. Le régiment dégage les forges ; puis, malgré un feu terrible, il s'avance en terrain découvert, aborde le bois de Stiring et l'enlève d'un élan superbe. Plusieurs compagnies prussiennes sont dispersées, coupées en tronçons, rejetées vers la lisière opposée. Cinq pièces de canon, qui avaient été abandonnées, sont reprises. Le mouvement de retraite s'étendant, l'ennemi rétrograde jusqu'à Schœneck, jusqu'à Drahtzug : contre-attaque admirable, quoique partielle, quoique tardive, et qui montre ce qu'eût été une offensive générale tentée à l'heure propice, c'est-à-dire en ces heures du milieu du jour où notre passagère supériorité semblait gage de succès.

Rassemblés sur le Galgenberg, les commandants prussiens Graben, Zastrow, d'Alvensleben, déjà s'apprêtaient à triompher. Ils se reposaient en ce confiant espoir quand ils connurent le fragile mais brillant avantage des Français. Quelques obus éclatant non loin d'eux montrèrent, mieux que tout le reste, qu'on ne tenait point encore le dénouement. Il fallait achever le double effort commencé depuis le matin, effort vers les hauteurs, effort vers Stiring.

La lutte continua donc, sous le soleil déjà décroissant. L'ennemi occupait les rebords du Rotherberg, mais non toutes les assises de la montagne. Il essaya, soit hâte d'en finir, soit bravade, d'amener sa cavalerie jusque sur les escarpements Deux fois, les hussards, hasardèrent l'entreprise ; la téméraire opération rencontra l'insuccès qu'elle méritait. L'artillerie fut, plus heureuse et parvint, au prix de grands efforts, à hisser huit pièces jusqu'au sommet de la colline. Le général Laveaucoupet tente encore d'énergiques retours ; mais tout le Rotherberg lui échappe et pareillement le Gifert-Wald. Il est réduit à se replier en arrière, à la lisière sud-ouest des bois. Cependant, l'attention des généraux prussiens et surtout d'Alvensleben s'était portée sur le Forbacher-Berg qui dominait la route, le chemin de fer, toute la vallée. La conquête de cette position, en séparant les défenseurs de Stiring et les défenseurs de Spicheren, contraindrait le 2e corps à la retraite. Les batteries installées sur le Folster-Höhe préparent l'attaque. Toutes les troupes fraîches sont portées à l'assaut de la colline Sur les hauteurs se déployaient quatre ou cinq de nos bataillons. Un combat s'engage, sanglant et acharné. Enfin, la position est emportée.

Du côté de Stiring, nos affaires ne prospéraient pas davantage. Déjà s'était effacée la trace des courts succès dus à la division Bataille. Dans les bois où ils s'étaient avancés à la poursuite de leurs adversaires, nos- soldats avaient été écrasés par les batteries prussiennes. Dans le même temps, l'ennemi, qui s'est replié vers Drahtzug, s'y reforme et, grossi par des renforts, reprend l'offensive. Il reconquiert le bois, en débouche, se porte à l'attaque des forges. La résistance se prolonge derrière les murailles des usines et à l'abri des monceaux de scories. Mais l'assaillant, gagnant toujours, atteint les premières maisons du village.

Frossard n'était arrivé que tard sur le champ de bataille. Il semble qu'il ait été lent à dépouiller toute espérance. Dans un télégramme adressé à Bazaine à cinq heures quinze du soir, nous lisons ces mots : « J'espère rester maître du terrain, mais cela pourra recommencer demain matin ou peut-être à la nuit. » Et, ne voyant rien venir, il priait que du moins on lui envoyât par le chemin de fer un régiment d'infanterie. Un quart d'heure plus tard, une nouvelle dépêche, dépouillée de toute illusion, trahit l'imminence de la défaite. Le commandant du 2e corps mandait au maréchal : « Ma droite sur les hauteurs a été obligée de se replier. Je me 'trouve compromis gravement. Envoyez-moi des troupes très vite et par tous les moyens. » L'heure était proche où les renforts eux-mêmes ne sauveraient plus rien. En cette condition presque désespérée, voici quelle circonstance précipita l'ordre de retraite.

Tandis que la lutte se poursuivait du côté de Spicheren et du côté de Stiring, l'avis avait été transmis à Frossard qu'une troupe d'infanterie, accompagnée d'artillerie, s'avançait par la route de Sarrelouis à Forbach. Ces colonnes dont on signalait l'approche étaient celles de la 13e division prussienne. Elles avaient, vers midi, passé la Sarre à Wehrden. Après une longue halte, elles venaient de se remettre en marche au bruit croissant de la canonnade et remontaient les rives de la Bosselle. Nulle information n'eut pu jeter plus de trouble dans l'esprit du général en chef. Si au double effort tenté sur nos ailes s'ajoutait une attaque du côté de la route de Sarrelouis, nous courions le risque d'être pris à revers, et la retraite deviendrait impossible, sinon pour la division Laveaucoupet, toujours libre de rétrograder par les hauteurs, au moins pour la division Vergé engagée autour de Stiring, l'anxiété s'accroissait par la pénurie des effectifs. Tous nos régiments avaient été, les uns après les autres, amenés sur le lieu de l'action principale. Aux abords de la route de Sarrelouis, nous n'avions conservé qu'une compagnie du génie et une portion du 12e dragons sous les ordres du lieutenant-colonel Dulac ; à ces détachements se joignirent deux cents réservistes tout récemment débarqués par le chemin de fer. C'est contre cette poignée d'hommes que se heurta, entre six et sept heures du soir, l'avant-garde de la 13e division. Heureusement la bravoure eut raison du nombre. Établie sur un monticule, au sud de la route de Sarrelouis, la petite troupe contint longtemps l'ennemi et, par sa fière contenance, sauva, pour ce jour-là du moins, Forbach. Cependant ce danger, qui s'ajoutait à tous les autres, avait triomphé des dernières 'hésitations de Frossard. A sept heures vingt, il télégraphia à Bazaine : « Nous sommes tournés par Wehrden, je porte tout mon monde sur les hauteurs. »

C'était la retraite. Plusieurs détachements continuèrent la lutte, les uns par impossibilité de rompre l'action, les autres par ignorance d'un ordre qui, dans la confusion de la mêlée et dans l'obscurité croissante, ne leur parvint pas. A la nuit, on se battait encore autour de Stiring. Enfin la division Vergé s'écoula par Forbach. La division Laveaucoupet s'était retirée au sud-ouest de Spicheren, refoulée plutôt que vaincue ; à onze heures du soir, les vaillants soldats, qui avaient opiniâtrement défendu le plateau, commencèrent à se replier dans la direction de Behren. La division Bataille, un peu moins maltraitée que les autres et chargée de couvrir la retraite, rétrograda la dernière et ne quitta qu'à la petite pointe du jour sa position d'Œttingen. L'ennemi ne nous poursuivit point, soit que la fatigue fût extrême ou l'obscurité trop profonde, soit que les vallonnements du terrain rendissent presque impossible l'intervention de la cavalerie. Il n'entra même pas dans Forbach qu'il n'occupa que le lendemain, et la petite ville, évacuée par les nôtres, attendit toute la nuit un ennemi qui n'arrivait point. Frossard avait prescrit que l'armée se dirigeât sur Sarreguemines ; puis il ordonna qu'elle se rabattît sur Puttelange. C'est en cette dernière bourgade que se rassembleraient le lendemain matin les divisions vaincues. Elles étaient diminuées de 2.000 tués ou blessés, de 2.000 prisonniers et avaient infligé une perte de plus de 4.000 hommes à l'ennemi. Elles avaient sauvé leurs pièces d'artillerie et leurs drapeaux ; en revanche, beaucoup de voitures, un équipage de ponts, de grands approvisionnements avaient été abandonnés.

Les routes qui sillonnent les coteaux entre Sarreguemines et Forbach ne virent pas seulement passer, pendant cette nuit du 6 au 7 août, les régiments du 2e corps. Plusieurs fois, pendant cette marche inquiète et lassée, les fuyards purent percevoir dans le lointain le bruit d'autres colonnes, qui, se guidant mal à travers les ténèbres, tantôt s'arrêtaient pour reconnaître le chemin, tantôt se hâtaient pour regagner le temps perdu. On entendait, dans le grand silence, le pas rythmé des hommes, le choc des bidons, le lourd roulement des caissons. Ces troupes, harassées par la marche autant que les soldats de Frossard par la bataille, étaient celles du 3e corps. C'est ici le lieu de rapporter quel ensemble de mauvaises chances, de timidités, de malentendus, avait paralysé jusqu'au soir le Général hetman, le général de Castagny, le général de Montaudon, c'est-à-dire les divisionnaires de Bazaine.

Il était midi quand le général Metman, campé à Marienthal, avait reçu de Bazaine l'ordre de se porter avec une portion de ses troupes sur Béning et de surveiller les abords de Merlebach. L'ordre avait le mérite d'être bref, mais il l'était trop ; il manquait du commentaire qui l'eût éclairé : ni avis de se mettre à la disposition du général Frossard, ni même aucune allusion au combat déjà commencé. A trois heures, Metman avait atteint Béning. Il n'était qu'à neuf ou dix kilomètres du champ de bataille, et distinctement on percevait la canonnade grandissante. On fit halte en ce lieu, et, sans provoquer de nouvelles instructions, passivement on attendit. A quatre heures, un ordre arriva de Bazaine, mais qui semblait imposer l'inaction. Le maréchal ne parlait ni du 2e corps ni du combat, et se bornait à prescrire que la division s'établît le soir entre Béning et Betting. Dans le même temps, un pressant message de Frossard appelait Metman à Forbach ; les malheurs s'ajoutant aux fautes, il se trouva que cette dépêche s'égara. Pendant plusieurs heures l'immobilité se prolongea, non sans éveiller parmi les plus ardents quelques murmures. Le canon continuait à tonner, et nos chances s'évanouissaient une à une, faute de renforts. Il était plus de sept heures quand un télégramme de Frossard arriva à la gare de Béning : « Metman est-il là ? Qu'il vienne. » Metman se hâta vers Forbach. Vers neuf heures et demie du soir il atteignit les faubourgs. Tout était fini.

Le sort de la division Castagny fut à peu près pareil. Le 6, le général de Castagny était à son bivouac à Puttelange quand, dans la matinée, il entendit le canon. Il fit prendre les armes à sa division. Entre toutes les routes, il choisit, non la meilleure, mais la plus courte et, par une inspiration heureuse, se dirigea vers Forbach. Chemin faisant, il reçut le message de Bazaine qui lui prescrivait de se porter sur Farchswiller et Theding ; sans grand souci de cet ordre, il répliqua qu'il marchait dans la direction du canon. Au bout de six kilomètres, ayant rencontré une « belle position », il s'arrêta, désireux d'être fixé sur l'importance de l'engagement et ne voulant pas, suivant ses propres expressions, « éreinter ses hommes pour rien[63]. » A ce moment les détonations ne s'entendaient plus guère ; en outre, un officier envoyé en reconnaissance rapporta des renseignements rassurants. Sans plus ample information, Castagny revint vers Puttelange. A peine y était-il que la canonnade reprit, et cette fois « avec un vacarme abominable ». Il était cinq heures. Derechef le général mit en marche ses régiments. Deux heures plus tard, il rencontra près de Théding des 'fuyards, puis un officier qui l'aborda avec ces mots : « Tout est perdu[64]. » Le général continua sa route jusqu'à Tenteling, puis il rebroussa chemin et, à 'travers la nuit, ramone vers Puttelange ses troupes -harassées.

Le même destin pesa sur la division Montaudon. Elle était à Sarreguemines, c'est-à-dire à l'extrême droite, reliant le 3e corps au 5e. Vers dix heures du matin, elle avait entendu, du côté de Sarrebruck, le roulement du canon. 'Le général Moritaudon n'avait point quitté ses positions : il attendait les ordres de Bazaine, et craignait d'ailleurs pour lui-même, l'ennemi ayant été signalé dans les environs. Vers trois heures, il reçut de Saint-Avold la dépêche qui lui prescrivait de se porter vers Grosbliedergtroff et de se mettre à la disposition du général Frossard. L'ordre était tardif : par surcroît de malheur, l'exécution fût lente. Près de deux -heures s'écoulèrent avant que la division pût quitter Sarreguemines. A Rouhling, un nouveau retard s'ajouta à tous ceux de la journée[65]. On était près de Lixing quand on rencontra un officier d'état-major du 2e corps, le capitaine Allaire, qui pria, supplia Montaudon d'accourir au plus vite. Le général hâta sa marche à travers champs. Cependant le bruit du canon avait cessé et la nuit était tombée. Arrivé à trois kilomètres de Forbach, Montaudon envoya à Frossard un officier pour lui annoncer qu'il était à sa disposition. Mais Frossard était parti, la ville déserte et le combat fini.

Le 7 août, toute cette masse confuse d'hommes, de chevaux, de voitures, reflua sur Puttelange. Tout ce qui était demeuré éparpillé à l'heure de la bataille se trouverait, par une singulière ironie des choses, concentré au lendemain de la défaite. Presque sans sommeil depuis deux nuits, privés de distribution régulière, les hommes, exténués de marches ou de combats, s'affaissèrent en arrivant à l'étape, en gens que rien n'intéresse plus, hormis les vivres et le repos. Les plaintes les plus bruyantes étaient celles des malheureux soldats de Frossard ; un grand nombre d'entre eux avaient perdu leurs effets de campement, leurs ustensiles, et ne savaient comment préparer la soupe ou se dresser un abri. Cependant ceux dont la lassitude n'avait pas engourdi les pensées ne songeaient pas sans un abattement morne à tout ce que la journée de la veille contenait de révélations. Frœschwiller offrait l'image de la vaillance trahie par la fortune, et les regrets, si grands qu'ils fussent, ne se mêlaient point de remords : Forbach laissait l'impression d'une victoire à demi saisie et peu à peu échappée de nos mains. Frossard, en face de forces inférieures, avait manqué de décision et de coup d'œil. Bazaine, bien autrement coupable, n'avait formulé que des ordres tardifs, des prescriptions vagues, et moitié médiocrité de génie, moitié égoïsme, n'avait suivi que de loin une bataille qu'il ne jugeait point la sienne. Malgré l'avertissement redoublé du canon, aucun des divisionnaires de Bazaine n'avait osé prendre une de ces promptes initiatives qui sauvent les peuples et fondent les renommées. Quand la gravité des conjonctures eût exigé une entière solidarité, chacun n'avait regardé que son propre horizon, et plus ou moins inconsciemment, s'était préparé d'avance à ne porter que le petit deuil de ce qui serait l'échec d'un autre. De là la disgrâce de tous. Dans la lassitude du jour, dans le désarroi de la défaite, ces perspectives n'apparurent qu'à un bien petit nombre, confusément et par échappées. Mais voici ce qui sur l'heure grava dans les âmes le sentiment de la défaite : De même que l'armée de Mac-Mahon se retirait à travers les Vosges, de même l'armée de Bazaine commença, dès le 7 au soir, à rétrograder vers Metz. On refit en sens inverse la route qu'on venait d'accomplir, et ces belles campagnes lorraines qu'on laissait derrière soi, aucun soldat français ne les foulerait plus jamais

 

FIN DU TOME SIXIÈME

 

 

 



[1] Voir le général LEBRUN, Souvenirs, p. 47 et suiv. — Voir aussi les Forces militaires de la France en 1870, par le comte DE LA CHAPELLE, p. 28-36.

[2] Mémoire militaire du général Frossard (Revue militaire rédigée à l'état-major de l'armée, 1900, p. 729 et suiv.)

[3] Voir Enquête sur le 4 septembre, déposition Lebœuf, p. 51. — Voir aussi général LEBRUN, Souvenirs, p. 179.

[4] Souvenirs inédits du maréchal MAC-MAHON, reproduits par la Revue militaire, année 1900, p. 550.

[5] Des causes qui ont amené la capitulation de Sedan, par un officier attaché à l'état-major général, p. 4-5.

[6] JACQMIN, directeur de la compagnie de l'Est, les Chemins de fer pendant la guerre de 1870, p. 113, 115, 120.

[7] Télégramme de Lebœuf à Frossard, 21 juillet. (Revue militaire, 1900, p. 636.)

[8] Voir BAZAINE, l'Armée du Rhin, p. 243, 246, 247, 248 et passim. — Voir aussi Papiers des Tuileries, t. Ier, p. 438 et suiv.

[9] Revue militaire, année 1900, p. 631-633.

[10] Dépêche de M. de Saint-Vallier à M. de Gramont, 16 juillet. (La Rupture avec le Wurtemberg, p. 23.)

[11] Times, 25 juillet 1870, p. 9.

[12] Lord LOFTUS, Diplomatie reminiscence, p. II, t. Ier, p. 132.

[13] Voir Enquête parlementaire sur le 4 Septembre ; déposition de l'amiral Rigault de Genouilly, t. Ier, p. 126, — TROCHU, Œuvres posthumes, t. Ier, p. 88 et suiv. — L'Amiral Bouët-Willaumez, par Félix JULIEN, passim, etc.

[14] NIGRA, Ricordi diplomatici, p. 13, 14.

[15] Général LEBRUN, Souvenirs, p. 193.

[16] Cardinal FOULON, Vie de Mgr Darboy, p. 473.

[17] Maréchal RANDON, Mémoires, t. II, p. 303.

[18] Le Figaro, 13 juin 1895.

[19] Entretien du maréchal Lebœuf avec Mgr Dupont des Loges. (Voir Vie de Mgr Dupont des Loges, par l'abbé KLEIN, p. 278-279.)

[20] Relation inédite de M. Louvet, ministre du commerce.

[21] Récit inédit de M. Louvet.

[22] Commandant SCHNEIDER, le Second Empire à Saint-Cloud, p. 18.

[23] Correspondance militaire du maréchal de Moltke, t. Ier, p. 95.

[24] Pour la clarté du récit, on désignera en chiffres romains les corps allemands, et les régiments ennemis seront indiqués en italiques. On se servira des chiffres ordinaires pour les corps et les régiments français.

[25] Correspondance militaire du maréchal de Moltke, t. Ier, p. 126.

[26] JARRAS, Souvenirs, p. 58.

[27] Voir colonel FAY, Journal d'un officier de l'armée du Rhin, p. 41.

[28] Général LEBRUN, Souvenirs militaires, p. 223.

[29] Heinrich ABEKEN, Ein schlichtes Leben in bewegter Zeit, p. 379.

[30] Denkwürdigkeiten des Kriegsministers Grafen von Room, t. III, p. 170.

[31] Ans dem Leben Kœnig Karts von Rumanien, t. II, p. 103.

[32] Voir Correspondance militaire du maréchal de Moltke, t. Ier, p. 220-221.

[33] Voir Correspondance militaire du maréchal de Moltke, t. Ier, p. 239.

[34] Correspondance militaire du maréchal de Moltke, t. Ier, p. 244.

[35] Télégramme du 1er août. (Voir La Guerre de 1870, rédigée à la section historique de l'état-major de l'armée, t. IV, p. 113.)

[36] La Guerre de 1870, rédigée à la section historique de l'état-major de l'armée, t. V, p. 52.

[37] Voir Vie militaire du général Ducrot, t. II, p. 352.

[38] Wissembourg, récit d'un sous-préfet, par M. HEPP, p. 42-45.

[39] La Guerre de 1870, rédigée à la section historique de l'état-major de l'armée, t. V, p. 106.

[40] Notes du général Pédoya sur le combat de Wissembourg. (La Guerre de 1870, t. V, p. 203.)

[41] Rapport du général Pellé sur le combat de Wissembourg. (Voir Wissembourg, Frœschwiller, par le commandant DE CHALUS, p. 240.)

[42] Historique rédigé var le grand état-major prussien, t. Ier, p. 187.

[43] Historique du 1er tirailleurs, p. 170.

[44] Notes de M. le commandant Liaud adressées à M. le colonel Robert, ancien chef d'état-major de la 2e division.

[45] Notes du général Pédoya.

[46] Enquête sur le 4 Septembre ; dépositions des témoins, t. Ier, p. 35.

[47] Voir le général BONNAL, Frœschwiller, p. 209.

[48] Voir Historique du 2e tirailleurs algériens, p. 394.

[49] La Guerre franco-allemande, rédigée par la section historique du grand État-major prussien, p. 226.

[50] La Guerre franco-allemande, rédigée par la section historique du grand état-major prussien, t. Ier, p. 235.

[51] Revue de Cavalerie, 1887, t. V, p. 478.

[52] Rapport sur la division de cavalerie du 1er corps dans la journée du 6 août.

[53] Historique du 2e tirailleurs algériens, p. 399.

[54] Tome Ier, p. 274.

[55] Général BONNAL, Frœschwiller, p. 420.

[56] Journal du capitaine de La Nouvelle, de l'état-major du 5e corps.

[57] Journal de marche du 5e corps.

[58] Souvenirs du maréchal de Mac-Mahon. (Voir la Guerre de 1870-1871, t. VII, annexes, p. 13.)

[59] La Guerre de 1870, rédigée par la section historique de l'état-major de l'armée, t. VII, p. 186.

[60] MARTINIEN, État nominatif des officiers tués ou blessés pendant la première partie de la campagne. — Les pertes des Allemands étaient de 10.642 officiers et soldats. (Voir la Guerre franco-allemande rédigée par la section historique du grand état-major prussien, t. Ier, p. 284.)

[61] Proposition du général Frossard. (Voir Procès Bazaine.)

[62] Général FROSSARD, Opérations du 2e corps, p. 30.

[63] Déposition du général de Castagny. (Voir Procès Bazaine.)

[64] Déposition du capitaine Becat. (Voir Procès Bazaine.)

[65] Voir la Guerre de 1870-1871, rédigée à la Section historique du ministère de la guerre, t. VIII, p. 202-204.