HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME SIXIÈME

 

LIVRE XXXIX. — LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN.

 

 

SOMMAIRE : I. — Le second Empire et la crise finale : causes générales et taus immédiate du conflit.
II. — La France après 1867 : politiques diverses qui peuvent être suivies : politique de revendication territoriale : politique d'effacement satisfait : politique de recueillement. — Comment le gouvernement impérial flotte entre la politique de paix et la politique de guerre. — De quelques avertissements la France nouvelle de Prévost-Paradol : le colonel Stoffel et ses rapports. — Comment, soit à Paris, soit à Berlin, les assurances pacifiques ne manquent pas ; quels incidents viennent démentir ces assurances : le Parlement douanier ; la légion hanovrienne ; le Slesvig-Holstein ; le discours de Kiel ; les chemins de fer franco-belges.
III. — Comment cette paix fragile suggère une double pensée : celle d'accroître et de transformer l'état militaire, celle de nouer des alliances. — De l'état militaire : le maréchal Niel : énumération des mesures dues à son initiative : résistances qu'il rencontre soit dans l'armée, soit dans le Corps législatif, soit dans l'esprit public. — Mort de Niel et son remplacement par le général Lebœuf. — De quelques modifications dans l'entreprise commencée.
IV. — Des projets : l'Autriche : dispositions favorables de M. de Beust ; efforts du duc de Gramont, ambassadeur à Vienne. — Quel immense embarras se manifeste dès qu'on veut se dégager des formules générales et préciser un accord : cruelles perplexités de l'Autriche et raffinement de sa politique. — Idée d'associer l'Italie à l'alliance franco-autrichienne : inextricable difficulté de cette alliance à trois. — Comment, soit à Vienne, soit à Florence, les pourparlers demeurent en suspens.
V. — La Prusse de 1868 à 1870 : mélange de symptômes pacifiques et de persévérants envahissements : signes contradictoires : l'esprit public : le roi : la famille royale : M. de Bismarck. — En dépit de certains signes rassurants, le gouvernement prussien tient toutes choses prêtes pour la guerre. Préparation diplomatique : action en Russie, en Autriche, eu Italie, en Angleterre. — Préparation en Allemagne : condition des États moyens. — Préparation militaire : travail de M. de Moltke, et comment l'industrie de la guerre est portée au plus haut point de perfection.
VI. — Les débuts de l'année 1870 : le ministère du 2 janvier : comment et de quelle façon il souhaite la paix : M. Daru : son sage et prudent programme. — En quoi cette politique embarrasse M. de Bismarck. — Projet de désarmement : comment les dispositions connues de la Prusse rendent ce projet peu praticable : l'Angleterre : propositions transmises par lord Clarendon, et comment ces propositions échouent. — Nouveaux efforts pour nouer une alliance autrichienne : comment un voyage de l'archiduc Albert à Paris (mars 1870) fournit un prétexte à de nouveaux entretiens : plans militaires : le général Lebrun à Vienne (juin 1870) : réserve du gouvernement autrichien et quelle restriction il met à son concours. — Comment on arrive à l'époque où éclate l'incident Hohenzollern.
VII. — Comment on doit, pour comprendre l'incident Hohenzollern, remonter jusqu'à l'époque de la révolution espagnole (septembre 1868). — Formation à Madrid, après la chute d'Isabelle, d'un gouvernement provisoire. — Élections : réunion des Cortés (11 février 1869). — Recherche d'un roi. —Premiers bruits de la candidature de Léopold de Hohenzollern. — Sigmaringen. — De quelle façon la vigilance de M. Benedetti est mise en éveil : conversation avec M. de Thile (mars 1869), puis avec M. de Bismarck (mai 1869). L'Espagne : candidature portugaise, candidature italienne : refus et échec. — L'été de 1869 : soucis et incidents divers : comment le gouvernement français, quoique mis une première fois en éveil, s'abstint de toute action à Madrid. — État fâcheux de l'Espagne ; agitation carliste et républicaine. — M. Salazar y Mazarredo : son mystérieux voyage à la Weinburg (septembre 1869) : comment ce voyage demeure sans résultat. — Combinaisons diverses. — En quelles conditions s'ouvre pour l'Espagne l'année 1870.
VIII. — M. Salazar à Berlin. — Délibérations entre le roi, le prince Antoine et ses ministres. — Comment Léopold de Hohenzollern se dérobe et comment son frère Frédéric lui est substitué. — Intrigues et allées et venues diverses. — Agents prussiens en Espagne : le major de Versen. — Comment le prince Frédéric décline à son tour la couronne.
IX. — De quelle façon l'intrigue est reprise : activité du major de Versen. Les « fils » se renouent. — Comment s'affaiblissent les répugnances du prince Léopold. — Le prince royal ; Bismarck ; le roi. — État de l'Espagne. Comment Prim ne croit plus à la reprise de la candidature Hohenzollern. Quels avis lui arrivent de Berlin. — Nouvelle mission de Salazar : acceptation de Léopold : de quelle manière le roi la ratifie. — De quelle façon devrait être dévoilée l'intrigue ? — Convenait-il de hâter ou d'ajourner la réalisation ? — Comment le projet fut divulgué.
X. — Comment la grande affaire s'ébruite à Madrid. — Vive émotion de l'ambassadeur de France : son entretien avec le maréchal Prim dans la soirée du 2 juillet.
XI. — Comment le gouvernement de l'Empereur apprend la candidature. M. le duc de Gramont : son passé, son caractère. — En quelle disposition hautaine et irritée il accueille la nouvelle. — Sa dépêche au chargé d'affaires de France ; entretien de M. Le Sourd et de M. de Thile. — Attitude équivoque de la Prusse, et grande hâte du gouvernement espagnol. — Comment l'opinion publique, d'abord assez indifférente, ne tarde pas à s'émouvoir. Dans quel esprit M. de Grainant fait appel aux puissances : son entretien avec M. de Werther qui part pour Ems.
XII. — Interpellation Cochery. — Le conseil des ministres (6 juillet) : dispositions diverses ; comment est arrêté le projet de déclaration. — Le Corps législatif : la séance : manifeste du duc de Gramont : démonstrations violentes et irritées d'une partie de la Chambre : commuent quelques-uns des ministres s'effraient eux-unièmes de leur succès.
XIII. — Impression en France : le publie ; les gens de cour ; premières manifestations d'un patriotisme inconsidéré et tapageur. — Impression en Allemagne : attitude cauteleuse et réservée de la Prusse ; commuent elle se ménage et s'apprête à exploiter nos fautes. — Impression des puissances : l'Angleterre : la Russie : l'Italie : l'Autriche.
XIV. — M. Benedetti à Ems : combien est délicate sa mission, et comment les instructions venues de Paris accroissent, loin de les amoindrir, les difficultés : état d'esprit du ministre et dispositions de l'ambassadeur. — Premier entretien du roi et de M. Benedetti (9 juillet. — La journée du 10 juillet à Paris ; impatience du due de Gramont, et communient il s'affermit dans la pensée de meure en cause la personne du roi : comment son irritation s'accroit dans la journée du 11 juillet. — Nouvelle entrevue du roi et de l'ambassadeur : impression de M. Benedetti : à quelle condition l'incident semble pouvoir se dénouer pacifiquement. — Ce qui favorise une solution pacifique : dispositions de l'Espagne qui, après s'être fort hâtée, ressent un grand trouble de sa témérité : dispositions du prince Antoine de Hohenzollern, non moins effrayé, et quels conseils, venus de divers côtés, semblent l'avoir détourné de l'aventure espagnole. — Le désistement est décidé (12 juillet).
XV. — Comment, avec le désistement, se clôt la première phase diplomatique de l'incident Hohenzollern : de quelle façon la nouvelle est connue à Paris. — Vive muais courte joie. — Commentaires ironiques' et irrités des partisans de la guerre ; interpellation de M. Duvernois. — La funeste idée des garanties pour l'avenir. — Le duc de Gramont : ses dispositions ; son entretien avec M. de Werther ; projet d'une lettre de Guillaume à l'Empereur. — Le duc de Gramont au château de Saint-Cloud : les garanties : télégrammes adressés dans la soirée à M. Benedetti.
XVI. — Journée du :13 juillet. — Ems : le roi et M. Benedetti : comment le roi refuse toute garantie pour l'avenir. — Saint-Cloud : le conseil des ministres : quelles objections soulève chez quelques-uns des ministres la politique des garanties : la majorité du conseil les maintient, mais se persuade encore que la guerre pourra n'en point sortir. — Ems : refus de nouvelle audience : irritation du roi et quelle est la cause de cette irritation. Berlin : M. de Bismark : comment il s'apprête à exploiter les fautes de la France : entretien avec lord Loftus. — Dépêche arrivée d'Ems : comment M. de Bismarck l'adapte aux besoins de la politique belliqueuse ; effet prodigieux de cette imposture.
XVII. — Journée du 14 juillet : anxieuses délibérations des ministres : comment tout dénote les déviations vers la guerre : nouvelles venues de Berlin et d'Ems ; départ en congé de M. de Werther. — Dernières exhortations des diplomates ; dernière insistance des partisans de la paix. — La mobilisation. — Idée d'un congrès ; comment on s'y rattache comme à une dernière espérance. — Comment cet espoir est déjoué et continent le parti de la guerre l'emporte.
XVIII. — Journée du 15 juillet : le conseil des ministres : la séance de la Chambre : lecture du manifeste qui annonce la guerre : Thiers, M. Émile Ollivier, Jules Favre, Buffet. — Demande de communication de pièces. — La commission des crédits : ses investigations incomplètes : rapport de M. de Talhouët ; comment la Chambre est entraînée : discours de Gambetta : vote des projets de loi présentés par le gouvernement.
XIX. — La journée du 15 juillet à Berlin : manœuvres de M. de Bismarck pour éconduire la diplomatie, pour surexciter l'esprit public : succès de ces manœuvres.
XX. — Dernières tentatives d'accommodement : combinaisons anglaises, russes, bavaroises : comment elles se perdent dans le tumulte croissant : comment l'état de guerre est notifié à Berlin (19 juillet).

 

I

Dans l'histoire du second Empire, un seul objet, LA GUERRE, remplit désormais la scène, et devant ce souvenir tous les autres souvenirs pâlissent. Quelle que soit la hâte vers le dénouement, un retour en arrière est indispensable, pour que l'ensemble apparaisse, pour que le nœud des événements se découvre. Cette mémorable phase de notre vie nationale se développe à la manière d'un drame, et jamais l'art n'imagina péripéties plus saisissantes, progressions mieux enchaînées que celles qu'offre la réalité vécue. Dans la catastrophe où s'est abîmée la grandeur française, l'esprit distingue nettement les causes générales et lointaines qui préparent le conflit, l'occasion qui subitement le précipite, enfin le conflit lui-même avec ses horreurs et ses deuils. De là pour la fin de ce livre, un plan tout naturel, imposé par le cours même des choses, et qu'on peut suivre sans déviation. — Longuement se traîne une première période, période pleine de malaise et d'incertitude, où tout s'accumule pour la lutte, même à travers les protestations amicales et les assurances de paix. — Puis, lorsque le temps a comblé la mesure des rancunes, naît, à point nommé, l'incident imprévu (imprévu au moins pour nous) qui fait déborder tout ce qui jusque-là s'est avec peine contenu. Enfin, dans un violent accès d'amour-propre exaspéré, se prononce la suprême parole, celle qu'aucune sagesse ne peut atténuer ni retenir ; et la guerre s'abat sur le pays, comme un fruit s'abat sur le sol quand il atteint sa maturité.

 

II

L'année 1866 avait été pour l'Empire l'année des grandes aberrations et aussi celle des grands mécomptes. En 1867, le Souverain avait ébauché un essai de compensation ; toutes choses tournant contre lui, il avait dû abandonner le Luxembourg à demi saisi, et, au prix de beaucoup d'habileté et de sang-froid, n'avait réussi qu'à dégager son honneur. L'Exposition universelle avait prolongé pour Napoléon l'illusion de la grandeur, pour la France la foi en sa prééminence, pour l'Europe les apparences de la paix. L'automne survenant, les portes du Champ-de-Mars se fermèrent. Alors apparut la réalité : aucune alliance qui garantît la sécurité ; aucune force militaire qui commandât la crainte ; rien que fautes dans le passé, rien que fragilité dans le présent, rien que péril dans l'avenir.

Le patriotisme froissé aspirait aux revanches : tout à l'inverse, la spécieuse théorie des nationalités conseillait la reconnaissance des faits accomplis. De là deux politiques très nettes, très contraires aussi : — la politique de revendication territoriale ; c'était celle qui, en un jour de témérité, avait, un mois après Sadowa, réclamé la rive du Rhin jusqu'à Mayence ; — la politique d'effacement satisfait, c'était celle qui, le 16 septembre 1866, avait inspiré la circulaire La Valette. Entre ces deux politiques, une troisième politique existait, la seule raisonnable, la seule digne de la France : elle s'appelait la politique de recueillement. Elle consistait à fuir tout vain bruit de paroles, à s'abstenir des menaces qui n'engendreraient que des périls, et des apologies qui n'éveilleraient qu'une gratitude narquoise ; à accepter les traités sans les maudire, sans les glorifier non plus ; à observer l'Allemagne en paraissant s'en désintéresser. Elle consistait à armer, à remonter patiemment dans la confiance et dans l'estime de l'Europe, à se replier sur soi-même, dût l'attente se prolonger pendant cinquante années, à ne livrer à la merci d'aucun incident ce qui restait du prestige national. A ce prix, les fautes s'effaceraient peut-être. Quand, comment, par quelles voies se répareraient-elles ? Aucune prévoyance ne le pouvait deviner. En tout cas, le pays serait en fonds de sagesse et de force si jamais il plaisait à Dieu de susciter les occasions propices.

Je ne doute pas que l'Empereur, très durement secoué de ses rêves, n'ait souhaité de s'engager dans cette voie étroite et sensée, la seule exempte d'abîmes. Mais le pire châtiment des longues aberrations, c'est l'embarras du retour dans le droit chemin. Le peuple français, depuis vingt ans, avait vécu de coups de théâtre. Tolérerait-il qu'on le sevrât de ces spectacles, et toutes les trompeuses mises en scène, dont il avait payé les frais, ne lui laisseraient-elles pas un arrière-goût de regret ? Le Souverain lui-même renoncerait-il à éblouir le monde ? Saurait-il mettre à s'effacer autant de soin qu'il avait mis à paraître ? Consentirait-il à troquer son rôle d'idéologue couronné contre le train modeste d'un Prince humble en ses projets comme en sa fortune ? Les nouvelles conjonctures des choses exigeraient la retenue dans le langage, la modestie dans les actes, une habileté qui s'appliquerait surtout à s'abstenir, c'est-à-dire les qualités qui manquaient à Napoléon, qui manquaient plus encore à ses serviteurs. Ces conditions permettaient de craindre que la politique de recueillement fût entrevue plutôt qu'adoptée, embrassée par accès plutôt que pratiquée avec suite. Restaient les deux autres politiques : la politique qui entretenait les arrière-pensées de compensation ou de conquête ; la politique qui acceptait les faits accomplis et les acceptait jusqu'à s'en réjouir. Ces deux politiques étaient pleines de dangers. Il y aurait pourtant quelque chose de plus périlleux que de suivre nettement l'une ou l'autre, ce serait de les mêler toutes deux.

Malheureusement on les mêla. Suivant l'impression ou le caprice, on rêva lutte sans trêve ou magnanime oubli. Tour à tour on se prépara comme en une veillée des armes ; puis, moitié fatigue de craindre, moitié apparence de sécurité, on détruisit tout ce qu'on avait préparé. Les deux années qui précédèrent le grand conflit furent remplies de ces contradictions. La politique guerrière inspira les rigueurs primitives de la loi militaire : la politique pacifique amenda le projet jusqu'à l'énerver. La politique guerrière institua la garde mobile : la politique pacifique interdit qu'on l'organisât. La politique guerrière poussait les officiers vers les études stratégiques, les troupes vers les camps d'instruction : que si l'effort était trop intense, trop apparent surtout, la politique pacifique intervenait pour tout arrêter ; puis, d'autres influences dominant, le travail reprenait jusqu'à ce qu'il s'interrompît de nouveau. La politique guerrière ébauchait les alliances : la politique pacifique suspendait ou ajournait le mot décisif qui les rendrait efficaces. Dans l'entourage du Prince et dans le public, on observait les mêmes signes opposés ; beaucoup de paroles conciliantes, puis, à de rares intervalles, des mots agressifs ou équivoques ; des développements troublants sur les frontières naturelles ; et, pour la France, quelles pouvaient être les frontières naturelles sinon les rives du Rhin ? On sentait des velléités plutôt que des volontés, des impressions plutôt que des desseins, en tout une disposition inquiète qui répugnait également à briser ou à accepter l'arrêt de la destinée. Dans le Corps législatif mêmes oscillations, mêmes incertitudes ; des crédits de défense nationale non virilement acceptés, non résolument repoussés, mais marchandés pièce à pièce ; une perpétuelle cote mal taillée entre le pied de guerre et le pied de paix ; assez de prévoyance pour mettre l'ennemi en éveil, point assez pour conjurer les disgrâces futures. Dans la presse, qui se flattait de façonner l'opinion publique, on remarquait le même désarroi. Il y avait les pacifiques, il y avait les belliqueux, il y avait surtout ceux qui se montraient alternativement l'un ou l'autre. Mais, comme il arrive aux époques d'universel malaise, le patriotisme se colorait de chauvinisme tandis que l'humanitarisme se pénétrait d'utopie.

Par intervalles, des avertissements d'une lucidité prodigieuse vinrent percer cette confusion. Un jour, pendant l'été de 1868, un livre parut sous ce titre : la France nouvelle, et

-lui était l'œuvre de Prévost-Paradol. Les trois derniers chapitres découvraient des aspects terrifiants. La guerre y était considérée comme inévitable, la Prusse étant résolue à absorber toute l'Allemagne, et la France ne pouvant tolérer cet excès d'ambition. « La victoire peut nous être infidèle », ajoutait Prévost-Paradol ; alors « ce serait le tombeau de la grandeur française, et nous serions réduits à vivre de notre gloire passée, à figurer pour mémoire parmi les grandes puissances, à fatiguer l'Europe des souvenirs de Louis XIV et de Napoléon comme l'Espagne jette aux chancelleries indifférentes les noms de Philippe II et de Charles-Quint. » Le tableau s'assombrissait par la peinture de tout ce qui s'était affaibli chez nous, à savoir la religion, le devoir, le point d'honneur. Une auscultation attentive et impitoyablement fidèle comptait « les battements ralentis de ce grand cœur de la France ». C'est en cette déperdition de forces matérielles et morales que notre pays « allait à l'épreuve la plus redoutable qu'il eût jamais traversée ». Les consolations mêmes étaient si fragiles qu'elles gravaient, loin de l'amoindrir, l'idée du péril. « Alors que tout semble perdu, disait Prévost-Paradol, le patriotisme, comme l'affection près du lit de ceux qui nous sont chers, doit se rattacher à l'incertitude accoutumée des choses humaines pour ne pas désespérer encore. » La conclusion était le rappel des vertus qui sauvent les peuples, et surtout l'urgence des suprêmes sacrifices. Tel était le livre, d'une clarté prophétique, écrit d'une main ferme, un peu fiévreuse pourtant, comme si celui qui traçait le tableau eût été troublé par l'intensité de sa propre vision. La lecture de ces pages provoqua un violent frisson ; puis on secoua l'image obsédante comme on secoue l'idée de la mort.

A ces avertissements publics se joignaient les avis secrets. Tout au commencement de 1868, en un long rapport, M. Benedetti, ambassadeur à Berlin, énuméra les ressources et marqua les ambitions de la Prusse agrandie. Ces ambitions, loin de se limiter au Mein, s'étendaient à toutes les contrées de langue germanique. La constatation était d'autant plus digne de remarque qu'elle provenait, non d'un diplomate de l'ancienne école, mais d'un des hommes qui avaient vu sans défaveur les derniers remaniements territoriaux. Dans le même temps et dans les temps qui suivirent arrivèrent à Paris d'autres dépêches de nature bien plus précise, de portée bien plus grave. Elles venaient aussi de Berlin. Celui de qui elles émanaient était un officier de notre armée, attaché militaire à l'ambassade de France. On l'appelait le colonel Stoffel. Tout ce qui pouvait être invoqué pour dissiper les fausses sécurités, pour secouer les prudences endormies, Stoffel le mit en lumière, avec une clairvoyance qui ne laissait rien dans l'ombre, avec une hardiesse qui ne ménageait rien. Durant plusieurs années, ses rapports se succédèrent, vibrants comme des cris d'alarme. Dès le lendemain de Sadowa, il montre la Prusse organisant à son image les pays annexés, puis étendant ses institutions militaires sur toute l'Allemagne du Nord. L'armée prussienne lui apparaît comme un instrument de guerre tout nouveau, et sans crainte d'effrayer ou de déplaire, il examine les causes qui accroîtront, en cas de lutte, ses chances de victoire. Elle a pour elle le nombre, l'instruction, l'excellence d'un matériel d'artillerie admirable ; elle a surtout à son service un état-major qui n'a point son équivalent en Europe. « Méfions-nous de l'état-major prussien », tel est le mot qui termine l'une des dépêches. La guerre touche de trop près à la politique pour qu'il soit aisé de séparer l'une de l'autre, et à certains moments les rapports militaires empiètent sur la correspondance diplomatique : dans Bade, dans le Wurtemberg, dans la Bavière elle-même, on dénonce déjà les prolongements de la Prusse. A mesure que le temps s'écoule, les alarmes redoublent : « On vit en France, écrit, le 22 juillet 1868, notre attaché militaire dans l'ignorance la plus complète de tout ce qui concerne la Prusse. » — « Nous commençons seulement à nous préoccuper, continue Stoffel ; mais déjà cette nation susceptible, énergique, sans scrupules, dont les frontières s'avancent jusqu'à neuf jours de marche de Paris, compte trente millions d'âmes et dispose d'un million de soldats. » Cependant ces rapports parviennent, au moins par extraits, jusqu'à l'Empereur. Le souverain fait expédier un questionnaire au colonel : moitié curiosité, moitié inquiétude, il veut le voir, l'entendre, l'interroger. Mais bientôt les gens de cour et le prince lui-même se lassent de cet homme si prodigue en vérités déplaisantes. L'informateur est jugé trop sombre pour n'être pas excessif, trop véhément pour être tout à fait impartial. On aime mieux suspecter son jugement que de s'accuser soi-même. Un mot se répète dans les bureaux de la guerre : « Stoffel, dit-on, est un prussomane que M. de Bismarck a fasciné. »

Cette sorte de crise latente n'empêchait pas les deux peuples d'échanger les témoignages officiels de leur bon vouloir. A Berlin comme à Paris, il y eut même, en ce temps-là surabondance de discours pacifiques. Le 29 février 1868, en clôturant les Chambres prussiennes, le roi Guillaume se félicita de ses relations avec toutes les puissances et du succès de ses efforts pour la paix de l'Europe. A l'ouverture du Reichstag, le langage fut pareil. Vers la même époque, le prince Napoléon, s'étant rendu à Berlin, y fut accueilli, non seulement avec courtoisie, mais avec tous les dehors de l'amitié. L'année suivante, comme le monarque prussien inaugurait la session du Parlement allemand, il s'exprima en ces termes « Mon peuple peut en toute confiance croire à la durée de la paix. » En France, le soin était égal à calmer les esprits : « Rien ne menace la paix de l'Europe, disait l'Empereur le 8 août 1868, dans un discours au maire.de Troyes. » Au Corps législatif, M. Roulier, encore ministre d'État, modelait ses déclarations sur celles du maître. A l'exemple de Napoléon, les hauts fonctionnaires du règne mettaient à profit toutes les occasions, banquets, comices agricoles, érection de monuments, pour protester contre les bruits belliqueux. Quels que fussent ces efforts, les appréhensions populaires ne subissaient que de passagères détentes. Il arrivait même parfois que l'idée du péril s'affermissait par la persistance des pouvoirs publics à le nier : « J'espère la paix, disait un jour au Parlement italien le général Menabrea ; mais vraiment on l'affirme trop, et l'y croirais davantage si on en parlait moins[1]. »

Comment se fût-on rassuré ? Avec une persévérance tranquille, le roi Guillaume et son ministre poursuivaient leur ouvre d'absorption. A chaque infraction du traité de Prague, la fierté française se révoltait, puis la prudence ajournait l'explosion. Les menus incidents naissaient, s'apaisaient, renaissaient encore. On eût dit de petites flammèches qui, incessamment, volaient en l'air. Quelle serait celle qui allumerait l'incendie ?

Dès le milieu de 1867, M. de Bismarck avait pris l'initiative de conférences pour la réorganisation du Zollverein. Il avait été décidé que les quatre États du Sud nommeraient des députés qui se réuniraient à Berlin et délibéreraient en commun, sur les affaires économiques, avec les représentants du Reichstag. Cette assemblée porterait le nom de Parlement douanier La résolution était grave. Elle apparut plus grave encore, par les suggestions des journalistes qui exhortaient le gouvernement du roi Guillaume à étendre la compétence des députés et à leur soumettre non seulement les questions commerciales, mais la plupart des affaires d'ordre intérieur. Déjà les États du Sud s'étaient, par traité secret, subordonnés à la Prusse au point de vue militaire ; si, en outre, ils solidarisaient leurs intérêts civils avec ceux du Nord, que manquerait-il à l'unité ? M. Benedetti écrivait le 5 janvier 1868 : « L'indépendance du Midi peut devenir une fiction le jour où tel sera le bon vouloir de la Prusse. » A Paris, on s'émut tout d'abord, puis on se résigna. A Vienne, le mécontentement fut plus durable, et cette nouvelle union douanière excita plus d'ombrages que n'avait naguère éveillé d'alarmes la divulgation des conventions militaires. Heureusement les élections, accomplies au début de 1868 en Bavière, en Wurtemberg, à Bade, ne répondirent pas aux espérances du parti unitaire. Du même coup, il devint vraisemblable que les attributions du Parlement douanier se restreindraient à leur objet primitif et qu'on échapperait, au moins pour l'heure, à l'entière absorption.

La condition des princes annexés devint elle-même l'origine d'un léger, très léger froissement. Le plus considérable de ces princes était le roi Georges de Ilanovre. Privé de ses États, il n'avait point dépouillé l'appareil royal, et, retiré à Hietzing, près de Vienne, il y vivait en exilé qui se souvient et qui espère. De son armée, il avait conservé un corps de troupes qui aspirait à subsister en terre étrangère, avec ses cadres et son personnel, comme en prévision de prochains combats. Réfugiée d'abord en Hollande, puis en Suisse, cette légion, au commencement de 1868, arriva en Alsace avec des passeports autrichiens. L'organisation était contraire à toutes les règles internationales. La mauvaise humeur de la Prusse éclata contre le gouvernement autrichien qui donnait asile au roi Georges et surtout avait délivré les passeports. Très indirectement et par contre-coup, elle atteignit la France qui dut, sur une réclamation venue de Berlin, licencier la légion. Les officiers furent internés à Bourges, les soldats dispersés en Champagne. La demande prussienne était légitime et ne pouvait se décliner sans incorrection. Mais en l'état de tension né des derniers événements, la mesure ne s'exécuta point sans quelque déplaisir. Dans la correspondance du général Ducrot qui commandait alors à Strasbourg, on retrouve la trace de cette humeur chagrine. « Il y a eu là écrivait-il, une petite avanie que nous aurions pu éviter en prenant nous-mêmes, dès le premier jour, la résolution qui vient de nous être imposée par la Prusse[2]. »

Un autre différend un peu plus grave naissait de l'état du Sleswig. On se rappelle que, sur la demande de la France, l'article 5 du traité de Prague avait stipulé, au profit des Slesvigois du Nord, le droit de décider, par voie de plébiscite, s'ils entendaient demeurer sujets danois ou se rattacher à l'Allemagne. Depuis deux années, la Prusse éludait l'engagement. En 1867, une démarche tout officieuse du gouvernement français avait été repoussée par une dure fin de non-recevoir : la Prusse déclinait toute ingérence de la France dans l'exécution d'un traité que l'Autriche et elle avaient seules signé. Fixé dans son attitude patiente, justement persuadé que le litige ne valait pas une querelle, le cabinet des Tuileries avait négligé de relever la discourtoisie de la réponse. Cependant, entre Berlin et Copenhague, les pourparlers se traînaient, quoique sans grande illusion. Habiles aux objections dilatoires, les négociateurs prussiens feignaient de ne pouvoir préciser, ni les limites des territoires à rétrocéder, ni les lieux où s'exercerait le droit de suffrage ; puis ils stipulaient pour la minorité germanique des garanties si compliquées qu'autant eût valu faire un traité pour chaque sujet allemand. En une note du 9 mars 1868, le Danemark constata tristement les obstacles à l'entente. En dépit de ces mécomptes, un reste d'espoir résidait dans le crédit de l'empereur Napoléon. Au commencement d'avril, un des ministres de Christian IX vint à Paris. On put mesurer alors l'âpreté d'une politique résolue à ne rien céder. Dès la première nouvelle du voyage, une portion de la presse allemande se répandit en paroles violentes contre le gouvernement impérial. Dans les cercles officieux de Berlin, ce fut à qui répudierait tout conseil, toute immixtion de la France. Ainsi se perpétuait la petite querelle que notre sagesse seule empêchait de dégénérer en conflit.

Cette sagesse ne finirait-elle pas par se lasser ? Une susceptibilité inquiète s'obstinait à voir partout des signes de la lutte prochaine. En cette disposition, le public français prêtait à toutes les paroles prononcées de l'autre côté du Rhin le sens d'une menace ou d'un présage. Un jour, c'était le 16 septembre 1868, au plus fort des transactions de la Bourse, la nouvelle se répandit que le roi Guillaume venait de prononcer à Kiel un discours belliqueux : il avait proclamé qu'à certaines heures la nécessité de la guerre s'imposait aux princes comme aux peuples ; il avait ajouté que les meilleures garanties de sécurité reposaient sur la force des armées et des flottes. A ce simple résumé télégraphique, la crainte s'empara des spéculateurs et bientôt devint panique : ce fut, pendant une heure, une vente continue de toutes les valeurs pareillement entraînées dans la baisse. Bientôt, un avis de l'autorité rétablit le texte de la harangue royale. Elle n'avait rien de comminatoire, était tout au plus un peu ambiguë, et se référait aux guerres passées sans viser les complications futures. Le lendemain, b monarque prussien lui-même, qui passait à Hambourg, tint à expliquer son langage et à le dépouiller de toute signification agressive. Après la courte bourrasque, le calme se rétablit, et les plus prompts à railler les appréhensions furent ceux qui s'étaient le plus alarmés. En cet excès de nervosité, quel ne serait pas l'empire d'un mot mal compris, d'un acte mal interprété ! Le conflit naîtrait à la fois de la frayeur qui ne raisonnerait pas, de l'irritation qui ne se contiendrait plus, et le péril immédiat paraissant moins insupportable que la perpétuelle attente de la crise, un mélange de trouble éperdu et de bravade folle nous précipiterait tête baissée sur l'ennemi.

Pendant l'hiver de 1868 à 1869, un autre incident très instructif montra bien la fragilité de la paix. La Compagnie de l'Est venait d'acquérir, par un arrangement amiable, l'exploitation de divers chemins de fer belges, à savoir ceux du Grand-Luxembourg et ceux du Liégeois-Limbourgeois. On ne peut douter que le projet de fusion n'ait été inspiré par Napoléon et que, dans la pensée du souverain, il ne se rattachât à un plan général qui était celui d'amener par degrés une union commerciale plus ou moins étroite entre la France et la Belgique. Même agrandi de la sorte, le dessein était bien modeste, auprès de tous ceux qui avaient naguère transformé l'Europe. Pourtant, à cette nouvelle, le gouvernement du roi Léopold s'émut, protesta contre l'introduction d'une société étrangère dans un grand service public, refusa d'approuver la convention, fit même voter par les Chambres une loi qui interdisait toute cession, toute aliénation des lignes concédées. A Paris, le refus ne laissa pas que de blesser, et la presse officieuse s'emporta jusqu'à la violence vis-à-vis de la Belgique : à Bruxelles, on se piqua de ne point reculer ; la dignité, la souveraineté nationale étaient, disait-on, à ce prix. Quel était, à propos d'un acte relativement secondaire, le secret de ces attaques si vives, de ces répliques si résolues ? Quelle cause subite venait, suivant l'expression de M. Malou au Sénat belge, « d'élever un nuage entre deux vieux amis » ? L'image de M. de Bismarck, désintéressé en apparence, mais partout présent, planait sur toute la négociation. Par lui, ce qui était simple devenait compliqué ; ce qui était inoffensif devenait dangereux. Outre le souci très respectable de son indépendance, le gouvernement belge eût craint, en nous cédant, de paraître, aux yeux de la Prusse, notre complice. De son côté, la France croyait voir, dans la résistance à ses desseins, le fruit de conseils étrangers : de là des plaintes bruyantes qui ne s'égaraient sur la débonnaire Belgique que pour ricocher jusqu'à Berlin. Après quelques semaines de controverses assez aigres, les conventions des Compagnies furent définitivement écartées, et on chercha, dans l'organisation d'un service international, un moyen de transaction. Quoique fort apaisée, la petite querelle laisserait son enseignement. Désormais, et dans les dispositions réciproques des âmes, il n'était point de débat — si modeste fût-il — d'où la guerre ne pût soudain jaillir.

 

III

En cet état de malaise anxieux et de perpétuel éveil, on vit se produire un double effort, — effort chez les militaires pour accroître les ressources de la défense nationale, — effort chez les diplomates pour nouer des alliances. C'est ici le lieu d'exposer en quoi se marqua ce double dessein, et quelles influences rendirent vaines ou inefficaces ces tentatives elles-mêmes.

La gravité des événements, la nature des périls à craindre, les forces de l'ennemi à combattre, tout assignait aux militaires la première place, et c'est d'eux qu'il faut parler d'abord.

Après les grands mécomptes de 1866, un homme avait incarné dans sa personne les pressentiments, les prévoyances, les alarmes de la patrie : c'était le maréchal Niel. On l'a vu précipitant les armements aux jours de l'alerte du Luxembourg, puis soutenant au Corps législatif la loi sur l'armée. La loi vaudrait surtout par celui qui l'appliquerait. Niel ne semblait pas trop au-dessous d'une si grande charge. Actif par nature, il l'était doublement par prévision des prochains dangers. Entre la France et la Prusse, il estimait qu'il y avait non paix solide, mais simple armistice. Quand se dénoncerait la trêve ? Il l'ignorait, mais avait soif d'être prêt. Une passion intense, faite de patriotisme et d'ambition, le poussait à ne rien ménager, ni les autres, ni lui-même, et à la tâche il userait ses forces au point d'y laisser sa vie.

Le premier soin serait d'accroître le nombre des soldats. Dans cet esprit, le maréchal Niel porta sa sollicitude sur la garde mobile. Il s'appliqua à en créer les cadres, en commençant par les départements de l'est[3]. L'entreprise exigerait une double bonne volonté, celle du Corps législatif qui voterait les crédits, celle du pays qui supporterait les charges. L'un et l'autre concours paraissant fort tièdes, le maréchal fut réduit à amorcer de divers côtés l'œuvre qu'il ne pouvait pousser activement. Cependant le nombre ne serait rien sans l'armement. L'un des principaux soucis fut de compléter la fabrication des fusils Chassepot, cette arme nouvelle adoptée depuis peu pour l'infanterie, et qui n'avait point alors d'égale en Europe[4].

Une prévoyance, même médiocre, commandait d'étudier sur place les ressources de ceux qui peut-être seraient demain nos ennemis. Déjà durant les années précédentes, le général Bourbaki avait visité les camps d'instruction de l'armée prussienne. Pendant l'automne de 1867, le général Lebrun avait parcouru les bords du Rhin ; puis, accompagné du commandant Berge, il s'était rendu en Belgique, au polygone de Brascoet, où se poursuivaient les expériences de tir avec des canons du modèle allemand[5]. En 1868 et en 1869, un certain nombre d'officiers furent chargés d'explorer la Prusse et la Bavière rhénane, de reconnaître le cours du Rhin depuis Strasbourg jusqu'à Düsseldorf, d'étudier le réseau des routes qui conduisaient à Berlin. Quelques-uns étaient accrédités régulièrement par voie diplomatique ; la plupart étaient investis de missions officieuses. De leurs voyages ils rapportèrent des travaux topographiques, des photographies, des projets d'opération et aussi des mémoires sur les ressources des contrées qu'ils avaient traversées. Les rapports, remis au dépôt de la guerre, furent tous placés sous les yeux du ministre ; plusieurs furent communiqués à l'Empereur. Tous, à ce qu'on assure, confirmaient les renseignements que, dans ce temps-là même, Stoffel envoyait de Berlin[6].

C'est aux départements-frontière que la vigilance était le plus nécessaire. Dans la prévoyance d'une invasion allemande, le général Frossard reconnut et signala plusieurs positions défensives : en Alsace, celle de Wœrth ; en Lorraine, celle de Cadenbronn. De son côté, Bazaine qui, à son retour du Mexique, avait été nommé au commandement militaire de Nancy, conseillait de couvrir Frouard par des ouvrages de campagne et de former un vaste camp retranché sur le plateau de Haye. Entre tous les généraux, Ducrot qui commandait à Strasbourg était le plus actif : peut-être même l'était-il à l'excès. Tantôt il accompagnait, habillé en bourgeois, les ingénieurs des ponts et chaussées et de la navigation dans leurs tournées sur le Rhin, tantôt il pénétrait en Allemagne, allait jusqu'à Darmstadt, voyait le grand-duc et M. de Dalgwick ; puis il mêlait dans sa correspondance les informations diplomatiques aux informations militaires et ayant recueilli l'expression de certains griefs ou de certaine mauvaise humeur, concluait un peu hâtivement à l'irréductible hostilité des populations allemandes contre la Prusse. En son poste avancé, il s'épuisait à épier les paroles, les actes, les démarches de ceux que déjà il considérait comme des ennemis. Son âme vaillante et passionnée aspirait à l'action : « Le meilleur moyen de défendre le Rhin, écrivait-il, c'est de le franchir. » Au ministère de la guerre, un langage si osé provoquait quelque embarras, et le général passait pour un auxiliaire presque aussi compromettant qu'utile. Ducrot ne se laissait déconcerter ni par le silence qui accueillait ses communications ni par les blâmes indirects qui parfois l'atteignaient. Il souhaitait la guerre, la guerre à brève échéance, et cette conclusion ne laissait pas que de révéler quelque inconséquence ; car le même homme qui poussait à la lutte dénonçait, avec autant d'obstination que personne, les lacunes de préparation, les insuffisances d'effectif, en un mot, tout ce qui rendait invraisemblable le succès[7].

Ce qu'on savait de la science prussienne éveilla un commencement d'émulation. On put, vers cette époque, noter d'assez nombreuses tentatives pour encourager dans l'armée française le goût du travail personnel. Au ministère de la guerre furent organisées des conférences qui permettraient aux militaires intelligents et instruits de développer devant leurs chefs et leurs camarades les sujets qui leur étaient familiers. La coutume se généralisant, le même usage se propagea dans les régiments[8]. De la foule indifférente et insoucieuse, quelques officiers se dégageaient qui, silencieusement, approfondissaient la stratégie, la topographie, les langues, la géographie. En ce temps-là furent publiés plusieurs livres ou mémoires qui attestaient une orientation toute nouvelle. Ils étaient l'œuvre de militaires jeunes encore, le commandant Fay, le commandant Berge, le colonel Lewal, et ces noms seraient plus tard ceux des chefs de l'armée.

Une institution toute nouvelle, celle des chemins de fer, changerait sans doute la condition des luttes futures. Le 15 mai 1869, une Commission ministérielle fut créée pour régler, en temps de guerre, la question des transports. Elle détermina la composition et la vitesse des trains militaires, étudia les moyens d'assurer, soit dans les gares, soit en pleine voie, l'embarquement et le débarquement des hommes, des chevaux, de l'artillerie. Elle proposa la construction de quais spéciaux à Strasbourg, à Metz, au camp de Châlons. Elle fit établir des tableaux statistiques qui permettraient de connaître les ressources de chaque gare et celles de chaque compagnie. Au mois d'août 1869, elle avait fort avancé ses travaux, et rien ne faisait prévoir que sa tâche dût demeurer inachevée[9].

Les révolutions accomplies dans l'art de la guerre appelaient dans certaines armes d'urgentes réformes. Les nouveaux engins à longue portée et à tir rapide transformaient le rôle de la cavalerie. Impuissante à agir par grandes masses, elle aurait désormais pour attribution principale de renseigner le commandement, d'éclairer de loin les colonnes, de les rallier entre elles, de harceler constamment l'ennemi. Une instruction pour le service de la cavalerie en campagne eut pour but de répondre à ces besoins nouveaux[10]. — En ce qui concernait le corps d'état-major, qui réclamait une complète refonte, quelques réformes furent tentées, mais partielles et timides[11]. — Cependant les informations recueillies sur l'artillerie prussienne autorisaient de grandes craintes pour les luttes à venir : « Je suis consterné de ce que je viens de voir à Brascoet », disait le commandant Berge après avoir assisté aux expériences de l'armée belge qui avait adopté le canon prussien[12]. Par malheur, les généraux qui présidaient aux armes spéciales, les membres du Comité, comme on les appelait, ne se laissaient pas persuader. L'esprit d'innovation, au surplus, se portait ailleurs. Dans les ateliers de Meudon se poursuivait très mystérieusement, sous les auspices de l'Empereur, la construction de canons à balles dits mitrailleuses : par avance on vantait les effets foudroyants de ces engins qui, disait-on, écraseraient l'ennemi sous une véritable pluie de fer et auxquels aucune infanterie ne résisterait.

Telle est, fort en raccourci, l'œuvre tentée par Niel. Elle laisse l'impression un peu triste d'une bonne volonté opiniâtre, impérieuse même, mais enchaînée de tous côtés. On discerne moins des desseins poussés à fond que des commencements de pensées. Plusieurs des innovations n'auraient d'autre durée que celle du ministère, et le discrédit ou la désuétude les atteindrait, même avant la grande guerre. Le secret de cette impuissance se trouve dans la condition même du maréchal. En sa tâche de rénovateur, il rencontrait trois sortes de résistances : celles de l'armée, celles du Corps législatif, et plus encore celles du public lui-même.

Beaucoup, parmi les chefs de l'armée, comprenaient mal qu'on changeât des pratiques que maintes fois la victoire avait consacrées. Ils estimaient que la bravoure suffisait aux soldats, et que, quant aux généraux, l'inspiration tiendrait lieu de tout le reste sur le champ de bataille. Que si un conflit éclatait jamais, on se débrouillerait, comme il était arrivé en Afrique, en Crimée, en Italie. Cette confiance un peu fataliste n'avait que faire des longs et patients labeurs. Quand on vit, au ministère de la guerre, de jeunes capitaines discuter en des conférences les plus hautes questions de la stratégie, les critiques, les railleries éclatèrent, et on négligea de rendre hommage à la méritoire application du plus grand nombre pour ne remarquer que la présomption de quelques-uns. Ces militaires, déguisés en professeurs, parurent les plus singuliers du monde. Les mémoires, les rapports, les voyages d'exploration éveillèrent la même surprise narquoise. Avec un zèle opiniâtre, le maréchal Niel recommandait l'étude ; mais la recommandation s'attiédissait en passant par la bouche des généraux et, aux derniers degrés de l'échelle, se nuançait de réserves, d'incrédulité, de persiflage. Les officiers ne manquaient pas de saisir ces courants contraires, et, la paresse aidant, aimaient mieux se modeler sur le chef direct qui était près que de chercher la faveur incertaine du ministre qui était loin. Un jour, le général Jarras, directeur du dépôt de la guerre, se hasarda, dans un entretien avec ses subordonnés, à vanter le travail comme le meilleur moyen de parvenir. Quel que fût le respect hiérarchique, de bruyantes protestations l'interrompirent, et aussitôt beaucoup de noms se prononcèrent en même temps : c'était la longue énumération de ceux que leur ignorance n'avait pas e m péchés d'arriver.

Plusieurs tendances contrariaient, en outre, les vues du maréchal. Beaucoup de militaires appréhendaient qu'en remaniant trop profondément nos institutions, on ne publiât nos faiblesses et on ne renseignât l'ennemi. Une crainte non moins grande était celle d'effrayer le public ou de faire monter jusqu'au souverain des vérités désagréables. Un jour, comme le général Ducrot, écrivant au général Fleury, s'était répandu en prévisions très sombres, celui-ci lui répondit : « Je n'ai pas osé montrer votre lettre à l'Empereur, de peur de l'affliger. Combien, suivant cet exemple, s'ingéniaient à parler bas ou s'appliquaient à-se taire ! Les uns, par bonté de cœur ou attachement, répugnaient à dissiper les illusions du maître ; les autres avaient à fond étudié les cours et savaient que le grand art est de n'y dire que les choses qui plaisent.

Le principal embarras des réformateurs, c'est qu'ils avaient à lutter contre tous les optimismes. Il y avait l'optimisme des Comités, composés d'hommes très intègres, très capables, mais capables suivant les enseignements de leur jeunesse, enseignements qu'ils avaient négligé de mettre à jour. Doublement confiants, et par souvenir des succès passés, et par ignorance des perfectionnements étrangers, ils jugeaient excellente la cavalerie, excellent l'état-major, excellente l'artillerie. Et tout cela eût été excellent en effet, si, depuis trente années, d'autres n'eussent fait mieux et surtout autrement. — Il y avait l'optimisme des formules qui, de parti pris, proclamaient éminents tous les généraux, magnifiques tous les régiments, intangible toute la législation militaire. — Il y avait l'optimisme des traditions. Depuis cinquante ans, une grande sécurité s'entretenait par la pensée de toutes les défenses qui couvraient notre sol. Pour envahir le pays, l'ennemi devrait franchir le Rhin, puis emporter la formidable Strasbourg, sans parler de Metz plus formidable encore ; en arrière se dressait la chaîne des Vosges avec ses défilés fortement occupés. Tout cet enseigne-rient faisait partie de l'éducation nationale, et il semblait qu'il y eût blasphème à croire que, protégée par tant de barrières, la France fût mal gardée.

Chef de l'armée, le maréchal pouvait négliger ou réduire au silence les objections militaires. Voici le second obstacle. Il n'était guère de réforme qui ne se traduisît par une dépense. A ce point de la tache apparaissait le Corps législatif, maître de voter ou de rejeter les crédits.

Au début du règne, les députés avaient tout accordé. Sur le tard, ils éprouvaient le repentir de leur docilité. Mais les inopportuns accès de parcimonie sont parfois pires que les entraînements de la profusion. On le vit en cette fin d'Empire.

Ce fut alors comme un mot d'ordre au Palais-Bourbon, de poursuivre et de dénoncer partout les superfluités militaires. Par superfluités, on entendait les uniformes coûteux, les fantaisies dispendieuses, tout ce qui était de parade plutôt que de combat. Le même soin s'appliqua à rechercher tous les rouages inutiles, commandants de petites places fortes reconnues indéfendables, portiers-consignes appelés à garder des portes qui ne se fermaient plus, employés préposés au récolement d'un matériel hors de service. Parmi les superfluités, les plus audacieux rangeaient la garde impériale, qui ne fournissait, disait-on, une réserve à l'armée qu'en prélevant sur elle ses meilleurs éléments.

Le zèle de réforme, s'il se fût restreint à ces mesures partielles, eût mérité l'éloge. Par malheur, l'esprit d'économie se porterait sur les objets où l'économie serait le plus funeste. Entre le gouvernement et la commission du budget, c'était une perpétuelle bataille. Le ministre de la guerre ayant placé 15.000 chevaux chez les cultivateurs, des députés, soucieux de diminuer encore les dépenses, proposèrent d'en augmenter le nombre, et ce ne fut qu'à grand'peine que leur projet fut écarté. Niel ayant réclamé 14 millions pour l'organisation de la garde mobile, on ne lui accorda que 5 millions. Les crédits relatifs aux réparations des places fortes, à l'artillerie, à l'armement, furent, eux aussi, soumis à réduction. Un motif qu'on se gardait de publier fortifiait les résistances. Beaucoup de députés, même parmi les plus fidèles, avaient perdu leur confiance dans l'Empereur, et, désespérant de lui communiquer la sagesse, croyaient, en limitant ses ressources, lui ravir les moyens de s'égarer.

Tout se retournant contre nous, les erreurs se fortifièrent par les enseignements mêmes qui eussent dû nous éclairer. Il y a quelque chose de plus dangereux que d'ignorer les institutions des peuples étrangers, c'est de les connaître à demi. Ainsi en fut-il de la Chambre française vis-à-vis des institutions allemandes. Au Palais-Bourbon, on savait, mais en gros, que l'armée prussienne reposait sur une organisation ingénieuse qui, en astreignant les hommes à un service de médiocre durée, permettait de retrouver, pour le jour du combat, toute la nation armée. Ne retenant de ces exemples que ce qui plaisait, les députa se figurèrent, parvinrent à se figurer, que le plus court passage sous les drapeaux suffirait à l'instruction militaire. De là le dessein, non de changer la loi de 1868, mais de l'adoucir par la multiplicité des congés. Le profit serait triple, pour le budget, pour les familles, pour les députés eux-mêmes qui se consolideraient dans la faveur de leurs commettants. L'idée, inspirée par les intentions les meilleures, se propagea comme par contagion. Quoique fort à contre-cœur, Niel dut sacrifier au courant. Le 20 mars 1868, il exposa au Sénat que le nombre des semestriers s'élevait au quart de l'effectif dans la deuxième année de service, au tiers dans la troisième année, aux deux cinquièmes dans la quatrième, à la moitié dans la dernière année. Cette concession même parut insuffisante. Trois mois plus tard, à l'occasion du budget rectificatif de 1868, la commission du Corps législatif proposa une réduction d'un million sur la solde et, par suite, un accroissement des congés. Nonobstant la résistance du ministre, l'amendement fut pris en considération. Dans les temps qui suivirent, les exigences s'accrurent, et, de ce chef seul, les effectifs subirent une réduction de près du tiers. Il arriva donc qu'on eut une armée nombreuse, mais sur le papier seulement, et que n'ayant point la force qui se puise dans le service universel, on énerva cette autre force qui se puise dans le service de longue durée.

On a durement qualifié cette conduite du Corps législatif. Ce jugement, pour être équitable, doit se tempérer d'indulgence. Ces répugnances étaient la fidèle expression des sentiments du pays, et là résidait, pour les desseins de Niel, le dernier, le principal obstacle.

Ce peuple, qu'un destin invincible entraînait vers la guerre, se sentait pénétré de tous côtés par les influences pacifiques. Les chemins de fer, la liberté commerciale, les écrits des économistes, les discours même du prince, tout conviait les nations à se rapprocher. Dans les enquêtes agricoles, dans les débats industriels, dans les programmes électoraux, une même demande se formulait, celle que le service militaire fût allégé. Ainsi l'obligation, qui bientôt deviendrait la plus pressante, apparaissait comme une exigence surannée.

On a souvent remarqué que l'époque qui multiplia le plus les formules sentimentales, qui goûta le mieux la poésie pastorale, fut celle qui précéda la Révolution. Aux approches de 1870, on vit quelque chose de pareil. Jamais les maximes de fraternité internationale ne furent plus célébrées qu'à la veille de la guerre. Dans les conférences publiques, un sûr moyen d'être applaudi était de vanter la solidarité des peuples, et le procédé réussissait presque à l'égal des allusions au 2 décembre. Avec ardeur, on brisait les vieux clichés. Au camp de Châlons, en juin 1868, l'Empereur, à l'occasion de l'anniversaire de Solferino, se hasarda à vanter l'esprit militaire. Le mot détonna comme l'expression d'une idée périmée. Cependant l'humanitarisme n'avait pas détruit le chauvinisme, et la plus grande marque de chauvinisme était de croire qu'il suffisait que la France ne voulût point la guerre pour que la paix fût assurée.

En ce temps-là se forma, sous le nom de Ligue internationale de la paix, une association qui combattrait le fléau de la guerre. Elle enrôla les hommes les plus recommandables, économistes, professeurs, industriels, prêtres catholiques, ministres des cultes dissidents. L.es principaux promoteurs de l'œuvre étaient M. Jean Dollfus, M. Michel Chevalier, M. Frédéric Passy. Deux congrès se tinrent, l'un en 1868, l'autre en 1869. On y protesta contre le système de paix armée sous lequel pliaient les finances de tous les États. Avec un zèle louable, on y rechercha les moyens de réaliser la fusion des peuples. Sur l'estrade, à côté des pasteurs protestants et des rabbins israélites, étaient assis l'abbé Deguerry, le P. Hyacinthe. Au congrès de 1869, sur la fin d'une des séances, celui-ci, prenant la parole, opposa au Dieu farouche qu'on appelait le Dieu des armées, un autre Dieu, le Dieu de lumière et de pardon, le Dieu de l'Évangile, le Dieu qui avait prononcé cette parole, applicable aux nations comme aux individus : Tu ne tueras point.

Pendant l'été de 1869, les fêtes du centenaire de Napoléon Ier permirent de mesurer les transformations du sentiment national. Le public contempla froidement les pompes officielles et compta avec une indifférence narquoise les marques de la munificence impériale. Des tableaux de guerre et de bataille, on négligeait les côtés lumineux pour fouiller les aspects sombres. On dépeignait « ces détachements de conscrits, ni gais ni tristes, mais résignés, qu'on voyait passer en les saluant comme on salue un convoi qui se dirige vers le champ dc3 morts. » Qui parlait de la sorte ? Non un ennemi de l'Empire, mais Jules Janin, dans un feuilleton des Débats. Cependant la philosophie et l'histoire s'appliquaient à recomposer l'image du grand empereur et à mettre en relief, dans le puissant guerrier, le contempteur de la morale et des hommes. Cette sévérité était juste : combien n'était-elle pas inopportune ! Déjà Lanfrey avait développé ces pensées. Littré, dans la Revue positiviste[13], les ressaisit avec une force singulière. Chez d'autres, la thèse se rehaussait par un rapprochement habile qui opposait à l'implacable dureté de Napoléon Ier les sentiments généreux de Napoléon III. Sous la critique perçait la flatterie, et une discrète invitation se formulait à l'adresse du prince pour qu'il démarquât son origine, pour qu'il cessât de sacrifier à son nom, pour qu'ouvertement, sur la fin de son règne, il se montrât le prince humanitaire qu'il était.

Tandis que dans les classes lettrées circulaient ces courants, la démagogie travaillait, à sa façon, à énerver le sentiment militaire. Elle introduisait dans les casernes les journaux qui prêchaient l'indiscipline ; elle attirait les soldats dans les réunions publiques ; elle tentait de les recruter pour les loges maçonniques ; bientôt elle lancerait des appels aux conscrits pour les provoquer à la désobéissance aux lois. Il arrivait donc que les vieilles institutions subissaient une double attaque : celle des théoriciens qui, voulant la paix et y croyant sincèrement, jugeaient peu sage de maintenir un instrument inutile ; celle des hommes de désordre qui, en détruisant la force publique, aspiraient à s'assurer pleine licence pour détruire ensuite la société elle-même.

Ce n'était pas que, par intervalles, des notes belliqueuses ne résonnassent bruyamment. Il ne manquait pas de journalistes prompts à pousser aux aventures. Le plus ardent était Émile de Girardin. Les contemporains se souviennent des articles enflammés qu'il publiait alors dans la Liberté. Il rappelait ce mot de Napoléon Ier : « La France, sans les départements du Rhin, sans la Belgique, sans Anvers, sans Ostende, ne serait rien. » A l'unité géographique de l'Allemagne, limitée par la rive droite du Rhin, il convenait, à l'entendre, d'opposer l'unité géographique de la France s'étendant jusqu'à l'autre rive du fleuve. Que cette politique conduisît à la guerre, Émile de Girardin ne le contestait point, mais il ne s'en effrayait pas. « S'il faut à l'Europe, disait-il, une douche de sang, que cette douche lui soit donnée. » Un paradoxe si osé, une jactance si folle achevaient de désorienter les esprits. Pour comble de confusion, le journaliste s'empressait, chemin faisant, d'ébrécher sa propre thèse. Le service militaire lui apparaissait comme une « traite des blancs », et, lui aussi, il souhaitait le désarmement. S'il voulait une dernière guerre, c'était afin d'assurer la paix perpétuelle. C'est ainsi qu'il n'échappait à l'utopie de la conquête que pour tomber dans l'utopie de l'universel embrassement[14].

C'est au milieu de ces résistances que Niel travailla pendant deux années. On peut surprendre en ses discours les traces de sentiments contraires. A certains moments, il pliait sous le faix. En ces heures de lassitude, il lui arrivait d'entrevoir des perspectives très sombres. Un jour, comme on demandait au Palais-Bourbon la suppression des servitudes militaires autour de Paris, il s'attribua les paroles de Vauban à Louis XIV et répliqua avec tristesse que « les événements étaient changeants, qu'il fallait prévoir l'adversité et préparer la défense, même dans l'intérieur de la France ». A ces découragements succédaient d'impétueux retours de confiance. Sous cette impression raffermie, le ministre s'abandonnait à un langage assuré jusqu'à l'infatuation. Le 7 juillet 1868, il disait au Corps législatif : « Je vous déclare que si le besoin s'en faisait sentir, il n'y a pas un homme devant paraître dans notre armée qui n'ait rejoint en douze jours. » Le 12 avril 1869, il s'exprimait en termes empreints de la même forfanterie : « Aujourd'hui, disait-il, que nous soyons à la paix ou à la guerre, cela ne fait absolument rien au ministre de la guerre ; il est toujours prêt. » Le maréchal était au plus fort de sa tâche quand, au mois d'août 1869, la mort le saisit. Cette fin prématurée fut-elle cruelle ou clémente pour sa renommée ? Combien de fois n'a-t-on pas dit de la politique impériale : « Les grandes fautes eussent été évitées si Morny eût été là. » Dans l'ordre militaire, un pareil hommage posthume fut souvent rendu à Niel. Dieu seul connaît ces choses, et l'histoire vécue contient assez de secrets pour qu'on n'y ajoute pas les mystères de l'histoire conjecturale.

A qui échoirait le pesant héritage ? Au mois de septembre 1869, le général Lehœuf s'installa rue Saint-Dominique. Il arrivait à la première place, avec les souvenirs de la plus brillante carrière, avec le renom de la plus parfaite intégrité. Cependant, soit dans l'armée, soit au Corps législatif, l'impérieux vouloir de Niel avait, à la longue, à demi usé les objections. Sous son successeur, plus accessible, moins affermi en autorité, il se produisit une sorte de détente et comme un retour offensif de toutes les résistances. De là un ralentissement dans l'œuvre commencée. Diverses commissions cessèrent d'être convoquées, en particulier la commission des chemins de fer[15]. Divers règlements furent rapportés. On abandonna à peu près les médiocres essais pour l'organisation de la garde mobile, et le mot d'ordre fut de répéter que la sagesse conseillait de consacrer à l'armée active les ressources consumées jusque-là en des expériences stériles. Bientôt on se mit à parler, quoique vaguement encore, de quelques réductions dans les effectifs. Les forces matérielles, disait-on, ne seraient pas sensiblement diminuées par cette mesure, et l'effet moral serait considérable en Europe. C'est sous ces auspices que s'ouvrit l'année 1870.

 

IV

La même vigilance qui cherchait des soldats cherchait aussi des alliés. La Russie s'étant éloignée depuis l'insurrection polonaise, l'Angleterre affectant l'indifférence dans les affaires continentales, deux seules alliances demeuraient possibles : celle de l'Autriche et, subsidiairement, celle de l'Italie.

Réussirait-on à Vienne ? Entre François-Joseph et Napoléon III il y avait le sang de Solferino, il y avait les procédés équivoques de 1866, il y avait Maximilien compromis et abandonné. En dépit de ces souvenirs, l'entente ne parut pas, tout d'abord, irréalisable. Dès 1867, l'empereur des Français s'était rendu à Salzbourg et y avait marqué, quoiqu’en un dessin très vague, les premiers linéaments des accords futurs. Deux mois plus tard, l'empereur d'Autriche était venu visiter l'Exposition. Sur sa route, il avait semé des propos bien réconfortants. S'entretenant à Strasbourg avec le général Ducrot, il lui avait dit, à ce qu'on assure : a J'espère, général, qu'un jour nous marcherons ensemble. » Puis, à Paris, dans un discours prononcé à l'Hôtel de Ville, il avait parlé de la France comme on parle d'une nation amie.

Ce qui accroissait les espérances, c'étaient les aspirations de l'homme qui dirigeait la politique autrichienne. M. de Beust, premier ministre de François-Joseph, se distinguait par un trait, la haine de M. de Bismarck, en qui il voyait, avec un peu de complaisance pour lui-même, un rival. C'était un personnage habile, actif, disaient ses amis, agité, disaient ses adversaires, impatient d'un grand rôle, inconsolable que ce grand rôle eût été usurpé par un autre. Avec une imagination inquiète, il rêvait relèvement pour son pays d'adoption, et revanche de 1866. Or, aucun de ces desseins n'était réalisable sans la France.

Tant que cet homme gouvernerait l'Autriche, on pouvait prévoir qu'entre les deux puissances allemandes des incidents se produiraient. Les incidents ne manquèrent pas. Il en surgit à propos de l'hospitalité que la cour de Vienne accordait au roi Georges ; il en surgit à l'occasion des passeports hanovriens. Le langage provocant de la presse prussienne à l'égard du chef du cabinet impérial fournit un autre sujet de querelle. Cependant, les belligérants de 1866 s'appliquaient, chacun pour son pays, à tracer le récit officiel de la campagne ; or, ces publications réveillaient de pénibles souvenirs et suscitaient d'irritants débats. Bientôt vint l'affaire des chemins de fer belges. M. de Beust émit l'avis que le gouvernement du roi Léopold pouvait, sans forfaire à sa dignité et sans péril pour lui-même, céder à Napoléon : de là grand mécontentement à Berlin[16]. Avec une satisfaction dissimulée quoique bien naturelle, la France énumérait les dissentiments. Tout ce qui séparerait l'Autriche de la Prusse rapprocherait la cour de Vienne de la cour des Tuileries.

Le plus ardent à nouer l'entente était notre ambassadeur, M. le duc de Gramont. Comme M. de Beust, il haïssait M. de Bismarck. Sa haute naissance lui avait valu de nombreuses relations dans l'aristocratie viennoise : il y avait recueilli contre la Prusse des propos irrités ou belliqueux et, s'autorisant de ce langage sans faire toujours la part de l'exagération ou de la colère, il s'était fortifié dans ses propres convictions. Sa correspondance était habilement ménagée pour mettre en relief les intérêts communs des deux peuples. Avec une vigilance extrême, il notait les signes de tension entre Berlin et Vienne. Aux Tuileries, l'Autriche apparaissait toujours comme une puissance d'ancien régime et, à ce titre, on hésitait un peu à s'unir à elle. En ses dépêches, M. de Gramont s'ingéniait à dissiper ces préventions : il faisait valoir les tendances libérales qui prévalaient de plus en plus parmi les conseillers de François-Joseph, et s'appuyait sur le témoignage du prince Napoléon, qui, ayant récemment visité Vienne, avait constaté le changement. Il essayait de souffler à Paris les démarches affectueuses, les attentions délicates qui cimenteraient l'union entre les deux Cours. Comme l'impératrice d'Autriche était sur le point de devenir mère, il télégraphiait, le 21 avril 1868 : « M. de Beust m'a insinué que LL. MM. Autrichiennes seraient très sensibles à une lettre de Leurs Majestés au moment de l'accouchement. » A quelque temps de là en une longue dépêche, il s'appliquait à préciser les dispositions du gouvernement viennois. « Autant le baron de Beust et l'empereur d'Autriche, écrivait-il, tiennent au maintien et au développement de leurs bons rapports avec la France, autant ils croient nécessaire de ne pas leur donner le caractère extérieur d'une alliance politique offensive et défensive en vue de l'avenir. » Ayant parlé de la sorte, l'ambassadeur s'empressait d'atténuer l'impression de mécompte que cette information produirait : « L'Autriche, continuait-il, ne laissera pas violer le traité de Prague au profit de la Prusse, elle résistera à l'annexion du Sud ; elle n'a pas renoncé à tenir une place dans la patrie allemande... Pour réaliser ce programme, le cabinet de Vienne appelle à son aide le concours des forces morales sur lesquelles il peut compter pour désagréger l'œuvre prussienne ; il se fortifie à l'intérieur ; il prend en main le drapeau du libéralisme allemand ; enfin il organise les forces matérielles de l'Empire pour le jour où il faudra combattre. Ce jour-là les alliances se formeront et elles seront loyales[17]. » Au commencement de 1869, l'ambassadeur tenait un langage à peu près pareil. Il convenait « que l'Autriche était plus que jamais éloignée de toute idée belliqueuse ». Mais quels n'étaient pas les encouragements contenus dans les lignes suivantes ! « Je puis dire que d'ici six mois on ne peut faire la guerre. Dans six mois, la Prusse ne sera pas plus forte, mais la monarchie austro-hongroise le sera bien davantage. » Ainsi la politique d'action semblait non écartée mais ajournée, et, sous une forme négative, on paraissait presque indiquer la durée de l'ajournement. Comme pour fortifier les espérances, le duc de Gramont rapportait les entretiens des salons : « On me dit : « La Prusse n'attend qu'un prétexte et nous ne sommes pas prêts ; aussi vous seriez seuls ; attendez encore : bientôt nous serons deux, si vous le voulez... » Il n'y a rien d'officiel dans ces paroles, continuait le duc de Gramont ; mais elles traduisent avec fidélité les sentiments dont je recueille sans cesse l'expression[18]. »

Lorsque deux années se furent écoulées en ces mutuelles coquetteries, il fallut se dégager des prolégomènes. Alors commencèrent les embarras. Il est des livres qui sont tout en préface. L'alliance franco - autrichienne fut un de ces livres-là

Quand l'Autriche songeait à la grandeur de ses disgrâces, un immense désir de revanche la saisissait. Mais, en ses plus chaudes ardeurs, une image se dressait à ses yeux, celle de la défaite possible : ce ne serait plus l'amoindrissement comme en 1866, mais le démembrement. A cette perspective, la crainte de tout perdre ajournait le dessein de tout recouvrer. — Quand les hommes d'État viennois calculaient tout ce qui les rapprochait de la cour des Tuileries, ils répétaient volontiers ce mot de Marie-Thérèse : « Il ne faut plus songer aux vieux préjugés qui nous écartent de la France ; nous serons renversés l'un après l'autre si nous ne nous unissons. » Cependant un retour de réflexion leur montrait la main des Bonapartes dans tous leurs malheurs, et ces pensées distendaient les liens prêts à se nouer. — Souverain allemand, l'empereur François-Joseph souffrait impatiemment que l'Allemagne se fût constituée sans lui et contre lui : mais il représentait des intérêts complexes, ayant des sujets de toute nation, Tchèques, Polonais, Ruthènes, Croates, Italiens, Roumains, Hongrois. Tous ces peuples n'avaient point d'injure à venger et s'inquiétaient peu de l'hégémonie germanique ; la Hongrie était même fort hostile à l'idée d'une guerre qui eût, en cas de victoire, accru l'influence de l'élément cisleithan. — L'aristocratie, le parti militaire, souhaitaient une politique d'action : mais l'état des financés, les cuisants souvenirs des dernières luttes, les tendances de la presse, presque entièrement aux mains de M. de Bismarck, tout entretenait dans les masses l'idée de la paix. — A cela s'ajoutaient les suggestions d'une politique très raffinée. Sûrement il fallait entretenir la cour des Tuileries dans l'idée d'une alliance ; autrement la France, découragée du côté de Vienne, pourrait, par une brusque évolution, se porter vers la Prusse. Mais était-il sage d'aller jusqu'aux accords positifs ? La plus grande habileté ne serait-elle pas de s'offrir sans se livrer, de faire halte sur le terrain un peu vague des quasi assurances, et par-dessus tout de surseoir aux engagements écrits ? Une crainte dominait, en outre, dans les conseils de François-Joseph, celle qu'une alliance entre Vienne et Paris fût aussitôt suivie d'une alliance entre Berlin et Saint-Pétersbourg. L'appréhension, loin d'être chimérique, se fondait sur les propres déclarations du prince Gortchakoff. « Nous n'avons pas d'alliance avec la Prusse, disait en 1869 le prince à M. de Beust ; mais nous ne nous sommes pas interdit d'en contracter dans l'avenir... Par exemple, ajoutait-il avec une intention marquée, si une guerre éclatait entre la France et la Prusse, et si celle-ci devait vous compter parmi ses ennemis, nous nous réserverions notre liberté d'action. — Et vice versa, » reprit vivement M. de Beust, empressé à stipuler au profit de son pays la même liberté[19].

Cette complication des sentiments et des intérêts présageait des difficultés peut-être insurmontables. Si l'entente à deux offrait de tels obstacles, quel ne serait pas, pour une entente à trois, le surcroît d'embarras ! L'idée vint pourtant d'associer l'Italie à la combinaison franco-autrichienne. En apparence, c'était nouer contre la Prusse une sorte de coalition. En réalité, c'était transformer une œuvre malaisée en une entreprise à peu près impossible.

Qu'on en juge. Il faudrait fondre ensemble tous ceux qui, dans le passé, s'étaient combattus. L'Autriche, chassée de la Péninsule, "devrait mettre sa main dans la main de ceux qui l'avaient expulsée. Entre la France et l'Italie, il y avait le sang de Mentana, il y avait Rome que Victor-Emmanuel guettait et que Napoléon ne pouvait livrer. Le peuple autrichien, par nécessité de situation, le peuple italien, par tempérament, étaient les peuples les plus attentifs à ménager les risques, les plus absorbés dans leur intérêt propre, et c'étaient ces deux peuples qu'il faudrait associer à la France dans les conjonctures les plus graves qui furent jamais. Quel serait l'ennemi ? AI. de Bismarck. Mais l'Italie, cette ancienne obligée de la France, avait été tout récemment l'alliée de la Prusse.

Le besoin qu'on avait à Paris d'une alliance voilà les inextricables obstacles. A force de chercher des indices favorables, on en découvrit quelques-uns. Le cabinet de Vienne, se désintéressant de plus en plus des affaires de la Péninsule, s'était peu à peu rapproché de l'Italie : à Florence, on savait gré à M. de Beust d'être, en sa qualité de Saxon, fort étranger aux vieilles rancunes autrichiennes, et, en sa qualité de protestant, fort tiède pour le Pape. En outre, diverses circonstances avaient éloigné le gouvernement italien de la cour de Berlin. C'est ainsi que les publications relatives à la guerre de 1866 avaient établi jusqu'à l'évidence chez les hommes d'État et chez les généraux prussiens le dessein de traiter l'Italie moins en alliée qu'en subordonnée. Tel était surtout le sens d'une dépêche écrite à la veille des opérations militaires par M. d'Usedom, ministre de Prusse à Florence : de là pour le patriotisme national, une blessure d'amour-propre cruellement ressentie. Entre la cour des Tuileries et la cour de Florence subsistait sans doute la question romaine. Toutefois, la France, interrogée sur l'époque de l'évacuation, éludait la réponse plutôt qu'elle ne formulait un refus. Il semblait, par intervalles, que le jamais de M. Rouher s'amollissait. Le dénouement attendu — oserai-je dire souhaité par les Italiens — serait peut-être la mort de Pie IX. Selon toute apparence, Napoléon se jugerait moins engagé vis-à-vis de son successeur. Peut-être ce successeur lui-même serait-il moins rebelle à toute transaction.

Des négociations s'entamèrent donc. Elles s'entamèrent à titre officieux et en grand mystère. Amorcées en 1868, elles devinrent en 1869 un peu moins inconsistantes. Elles furent circonscrites entre quelques hommes : M. de Beust, M. de Metternich, M. de Vitzthum pour l'Autriche ; M. Vimercati pour l'Italie, M. Rouher pour la France[20]. Notre ambassadeur, M. de Gramont, ne fut pas mis dans le secret et ne fut instruit que beaucoup plus tard, lorsqu'il quitta Vienne pour prendre le ministère des Affaires étrangères. Que se passa-t-il entre les initiés ? L'insuffisance des documents positifs ne permet pas de suivre les détails des pourparlers ; mais, en rassemblant les confidences éparses, on peut en reconstituer l'ensemble. Tant qu'on se tint dans les généralités, l'harmonie ne fut point troublée. Quand on essaya de passer de l'entente parlée à l'entente écrite, les dissentiments se révélèrent. L'Autriche, pardessus tout soucieuse de diminuer les risques, s'offrait et se refusait tout à la fois. Elle voulait une alliance qui ne la compromit pas trop, une alliance défensive, c'est-à-dire pour le maintien de la paix. Elle aspirait à conserver la faculté de demeurer neutre, même en cas de guerre franco-prussienne, et ne consentait à se lier que pour le cas où la Russie interviendrait en faveur de la Prusse[21]. Puis M. de Beust proposa que les trois puissances s'engageassent à suivre dans toutes les questions diplomatiques une politique commune. C'était à la fois soutenir la France et l'enchaîner. Ce dernier projet ne fut pas accepté à Paris[22] ; et c'est ce qui sans doute permit plus tard au premier ministre autrichien de dire au représentant de l'empereur Napoléon : « Ce n'est pas ma faute s'il n'y a pas eu de traité ; j'y tenais ; c'est vous qui n'en avez pas voulu[23]. » Au mois de septembre 1869, la négociation fut close, au moins provisoirement, par des lettres échangées entre les souverains. Si nous en croyons M. de Beust, ces lettres contenaient un seul engagement, celui de ne pas s'entendre, à l'insu les uns des autres, avec une tierce puissance. Cette stipulation répondait à une des principales sollicitudes de l'Autriche. A Vienne, en effet, régnait une crainte permanente : celle que la France, par un revirement subit, ne s'orientât vers Berlin.

A Florence, le résultat ne fut pas moins décevant. Fidèle au souvenir des anciens services, Victor-Emmanuel inclinait vers l'union. C'eût été mal connaître le gouvernement italien que de croire qu'il engagerait une aussi grosse partie sans la certitude d'un avantage tangible. La condition de l'accord, ce serait le retrait du corps d'occupation, le retour à la Convention du 15 septembre, la reconnaissance du principe de non-intervention. Même à ce prix, l'alliance se fût-elle solidement nouée ? Il est permis d'en douter. M. de Beust, à ce qu'on assure, appuya de toutes ses forces le cabinet de Florence. Napoléon se refusa à l'abandon du Souverain Pontife ; il se jugeait, au moins vis-à-vis de Pie IX, lié d'honneur. Dans le même temps, soit avec le roi Victor-Emmanuel, soit avec François-Joseph, les pourparlers furent ajournés sine die. Entre Florence et Paris, comme entre Paris et Vienne, des lettres s'échangèrent. On y exprimait l'espoir courtois de reprendre plus tard les échanges de vues si les circonstances se modifiaient[24].

Dans l'ordre diplomatique, ce qui est inutile n'est point toujours inoffensif. Les pourparlers ne s'ébruitèrent guère. Ce qui en transpira suffit pour créer une opinion trompeuse qui serait un encouragement à la présomption. Le public ne sut rien de positif ; mais il saisit des mots, des lambeaux de phrases, assigna un sens aux allées et venues des agents officieux, et crut à quelque trame savante qui patiemment se nouait. L'aspect extérieur des choses ne laissait pas que de prêter quelque vraisemblance à ces pensées. Quand on voyait M. de Metternich franchir à toute heure, en vrai favori, les guichets des Tuileries ; quand on entendait M. Nigra, familier du château, se répandre en paroles flatteuses ; quand, à Vienne, on notait, sur le visage de M. de Gramont, une satisfaction superbe, on ne pouvait se persuader que toute cette intimité ne fût que surface, que toutes ces avances ne fussent que manège, que tant de contentement ne fût qu'infatuation. Les courtisans chuchotèrent que l'alliance était quasi faite. Enchérissant sur les courtisans, les nouvellistes répétèrent : l'alliance est conclue ; seulement, on la tient secrète. L'illusion finit par gagner ceux mêmes qui, tenant en main les fils, en eussent dû connaître la fragilité. « L'empereur des Français, a écrit plus tard le prince Napoléon, crut avoir, dans les lettres de l'empereur d'Autriche et du roi d'Italie, l'assurance que ces lettres pourraient, à un moment donné, servir de base à la rédaction d'un traité qu'il n'y aurait plus qu'à signer...[25] » Ainsi s'affermit une confiance funeste. Hélas ! entre Paris, Florence et Vienne, il avait été échangé beaucoup de paroles, mais aucune ayant force obligatoire. Ces paroles, volontairement équivoques, étaient de celles qui, en cas de victoires, s'appelleraient engagements, et, en cas de fortune mauvaise ou douteuse, s'effaceraient pour jamais.

 

V

Tout ce qui était pour la France motif d'anxiété ou faiblesse se transformait pour la Prusse en sujets de confiance. Poursuivait-elle, dès cette époque, la guerre ? Il y aurait témérité à l'affirmer. Voici pourtant ce qui détruisait toutes les assurances pacifiques : à Berlin, on voulait la paix, mais sous la condition tacite de façonner librement tous les pays germaniques. « Il semble, écrivait dès 1867 un de nos agents diplomatiques, qu'on veuille faire de l'Allemagne une sorte d'arche sainte placée en dehors de tout contrôle international, et appliquer au centre de l'Europe la doctrine de Monroë[26]. » De là dérivait une situation singulière : tout en désavouant la lutte, on cheminait sur la route où le choc serait inévitable.

Dans le public allemand on remarquait un curieux mélange d'emportements hautains et de signes rassurants. Un jour, à Stettin, notre attaché militaire fut insulté, et très patriotiquement se garda d'ébruiter l'insulte, de peur de soulever une querelle pleine de péril[27]. Les publications, les entretiens intimes révélaient, par intervalles, la plus provocante outrecuidance. A. Berlin, s'étalaient des cartes où l'Alsace était englobée dans le territoire germanique : « Ce n'était, disait-on à Berlin, qu'une petite Allemagne cousue depuis deux siècles à la France. » Jusque parmi les fonctionnaires, les généraux, les diplomates, une sorte de téméraire jactance annonçait la lutte prochaine et l'anéantissement de la grandeur française. Parfois la prédiction s'insinuait sous une forme moitié plaisante, moitié sérieuse. A la fin de 1868, M. de Schleinitz, ministre de la maison du roi, disait à Mme de Pourtalès : « Soyez-en certaine, chère comtesse, avant dix-huit mois votre Alsace aura fait retour à la patrie allemande, et lorsque nous irons vous présenter nos hommages à la Robertsau, nous aurons la satisfaction d'être chez nous[28]. » — Cependant le gouvernement ne manquait pas de réprimander ceux qui trop ouvertement prêchaient la guerre. Au Reichstag et dans la Chambre prussienne des plaintes fréquentes se formulaient contre les charges militaires, et à entendre certaines doléances, on eût pu se croire au Corps législatif français[29]. Des rives de la Baltique aux bords du Mein, bourgeois et paysans se souvenaient des morts de Sadowa, et frissonnaient à la pensée de nouvelles batailles. Quand, aux jours de l'été, nos compatriotes se rendaient dans les villes d'eaux des bords du Rhin, ils se sentaient enveloppés dans une atmosphère de courtoise sympathie, et il leur semblait que la morgue prussienne se fondit dans la bonhomie allemande : on fraternisait près des Fontaines : dans ce cadre de la Germanie rêveuse, forestière et pastorale, toutes les images de la guerre s'affaiblissaient, et comme de part et d'autre on répudiait toute pensée d'agression, on se persuadait volontiers que la crise n'éclaterait jamais.

Le roi était le vrai maître de la paix ou de la guerre. Mais qui eût osé tirer de son langage un pronostic certain ? En ses discours d'apparat, il ne ménageait pas les bonnes paroles. Il s'exprimait en termes cordiaux, affectueux même, sur le compte de l'Empereur et de l'Impératrice. Il témoignait à M. Benedetti les égards les plus délicats. Vieillard bienveillant et aimable, il portait en public un visage reposé et que ne semblait troubler aucun souci. Il y aurait eu quelque optimisme à se confier à ces apparences. L'un des diplomates qui ont le mieux connu Guillaume disait de lui : « Personne ne peut juger l'atmosphère politique par l'aspect extérieur du roi ; car il sait garder toute sa bonne grâce même dans les moments les plus difficiles[30]. » Sous le monarque toujours correct et courtois se cachait le patriote prussien. Les deux personnages excellaient à se dédoubler. Aux discours conciliants succédaient les harangues mystiques, enflammées, toutes pénétrées de souvenirs belliqueux. Une sollicitude attentive honorait tous les services, mais en particulier ceux des vétérans qui avaient figuré dans la prise d'armes de 1813. Le regard levé vers Dieu et la main sur son épée, le roi menaçait vaguement un ennemi qu'il ne nommait pas, mais qui n'étant ni à Saint-Pétersbourg, ni à Londres, ni même à Vienne, ne pouvait être qu'à Paris.

Autour du monarque, on eût pu observer les mêmes courants contraires. Celui qui incarnait en toute son âpreté le militarisme prussien, c'était le prince Frédéric-Charles. Cependant la paix avait ses avocats : la reine d'abord, dont l'influence, souvent méconnue, n'était proportionnée ni à son intelligence ni à son cœur ; puis le prince royal. Celui-ci personnifiait à la cour l'opinion libérale, l'esprit progressiste. Il s'était laissé pénétrer par les idées, les coutumes anglaises, et les plus exclusifs de ses compatriotes n'étaient pas éloignés de lui reprocher ces tendances comme on eût fait d'une désertion. Il accomplissait son devoir de soldat, correctement comme il convient à un prince prussien, mais sans vocation et surtout sans passion. Faisant un jour allusion à l'activité militaire du roi, il disait au colonel Stoffel : « J'admire mon père, mais je ne sais si j'aurais son courage. » Les combats de 1866, quelque considérable qu'y eût été son rôle, avaient gravé dans son âme une impression ineffaçable, et à de rares intervalles il laissait échapper tout ce que contenait son cœur. En 1868, se trouvant en Italie, il disait au ministre Lanza : « Quand on a vu, comme j'ai dû le voir, des milliers d'hommes morts ou blessés sur le champ de bataille, on ne peut que ressentir l'horreur de la guerre. » Puis il ajoutait avec une émotion croissante : « J'espère que le bon Dieu m'épargnera de contempler une seconde fois cet affreux spectacle[31]. »

Durant les années qui précédèrent la grande lutte, il y eut à Berlin de longues accalmies. M. de Bismarck se retirait à Varzin ; M. de Moltke se reposait dans sa terre de Silésie ; le général de Doon s'occupait fort à faire aménager un domaine qu'il venait d'acheter à Guttergotz et qu'il appelait son « Tusculum brandebourgeois ». — « Je vais là-bas, écrivait-il, dès que les premiers bourgeons paraissent[32]. » On eût dit moins des ambitieux en quête de nouvelles entreprises que des hommes d'État apaisés, uniquement soucieux d'engranger leur moisson de gloire. Bien imprudent qui se' fût fié à ces apparences. Ceux qui semblaient se reposer ne cessaient de veiller. « J'ai toujours considéré qu'une guerre avec la France suivrait fatalement une guerre avec l'Autriche. » En cette phrase, que M. de Bismarck a consignée dans ses Mémoires, résidait la vraie pensée du ministre prussien. Au milieu de toutes les passagères détentes, son souci permanent était d'être prêt. Pour être prêt, il importait d'abord d'enchaîner par l'intérêt, l'amitié ou la crainte, les puissances de l'Europe ; — il fallait, en second lieu, rallier vigoureusement à la Prusse l'Allemagne du Sud ; — enfin, un soin plus urgent que tous les autres serait de porter au plus haut degré de perfection l'outillage militaire. C'est à quoi s'employait sans relâche le gouvernement du roi Guillaume.

Entre toutes les puissances, la plus indispensable à conquérir était la Russie. Avec son assistance effective ou sa neutralité bienveillante, aucune ambition ne semblerait téméraire : que si elle se montrait indécise ou grondeuse, cette seule tiédeur arrêterait tout. De longue main, M. de Bismarck s'était appliqué à rapprocher les deux cours. Comme à point nommé, les affaires polonaises avaient cimenté l'union. Après Sadowa, on avait pu noter quelques signes d'une amitié un peu refroidie. Gortchakoff trouvait Bismarck trop grand ; le tsar jugeait la Prusse trop avide. On vit à Berlin le représentant de la Russie, M. d'Oubril, rechercher M. Benedetti et entrer avec lui en de fréquents échanges de vues. Au plus vite, il fallait effacer cette ébauche d'entente. En toute hâte, le général de Manteuffel partit pour Saint-Pétersbourg. Sûrement il réussit, car, du jour au lendemain, M. d'Oubril s'ingénia à fuir l'ambassadeur de France autant qu'il s'était appliqué à le rencontrer. Dans ses communications avec la Russie, M. de Bismarck affectait un ton de sympathie chaleureuse et exaltée. Durant l'automne de 1866, il écrivait de Varzin à Gortchakoff : « Depuis le commencement de ma carrière, je n'ai jamais douté de l'amitié séculaire qui unit nos deux pays. Ces sentiments se sont accrus depuis que je vous ai connu, et je me réjouis de tout ce qui vous arrive de bien[33]. « Pendant les années suivantes, les liens se resserrèrent. Tout concourait à les consolider. La Russie était une monarchie militaire, et pareillement la Prusse. La Russie redoutait les aspirations polonaises : la Prusse ne les craignait pas moins. La Russie, réservée sur tout le reste, ne portait ses ambitions que vers l'Orient : or, l'Orient était le seul point du monde où la Prusse n'eût aucun fruit à cueillir. A ces affinités se joignaient les attaches de famille, Alexandre étant le neveu de Guillaume. Attentif au progrès de cette intimité, Benedetti allait jusqu'à redouter quelque traité d'alliance. Non, l'alliance, au sens matériel du mot, n'existait pas, et le langage de Gortchakoff était, à cet égard, très net. Mais la communauté des intérêts, le patient travail des hommes d'État avaient si bien écarté tous les obstacles, que l'accord se ferait tout seul le jour où l'exigerait la politique. Cependant, dans les derniers mois de 1869, un nouvel ambassadeur arriva de Paris à Saint-Pétersbourg. C'était le général Fleury. Le général passait pour avisé. Il n'était pas un diplomate de carrière, mais jouissait auprès de Napoléon de toutes les privautés d'un favori, et l'envoi de cette sorte de légat a latere ne pourrait que flatter Alexandre. Homme du monde accompli, Fleury saurait sans doute s'insinuer dans la société russe et y combattre les influences allemandes. Son grade achèverait d'assurer son crédit en une cour qui s'ouvre surtout aux militaires. A Berlin, le choix, tout d'abord, ne laissa pas que de troubler. « Mon oncle est très intrigué de votre mission auprès de moi, dit le tsar lui-même à l'ambassadeur français[34]. » Peu à peu, on se rassura. « Fleury a toujours été et est encore un fanfaron, écrivait le général de Roon à Bismarck[35]. » Entre la cour de Prusse et celle de Russie, les échanges de témoignages amicaux ne cessèrent pas. Au mois de décembre 18G9, le général de Nostitz apporta de Saint-Pétersbourg au roi Guillaume les insignes de la grande croix de Saint-Georges. Il y eut, à cette occasion, des fêtes, des banquets, des discours ; et, avec une irritante persistance, on rappela la coalition, 1814, la vieille confraternité d'armes. Puis, le roi, par un retour de bons procédés, fit remettre au tsar l'ordre du Mérite. Que pouvait Fleury pour relâcher ces liens si anciens et si forts ? Ses instructions lui recommandaient « d'insister sur les progrès de l'idée germanique qui, si elle continuait à grandir, engloberait dans sa sphère d'action tous les pays de langue allemande, c'est-à-dire la Livonie et la Courlande aussi bien que l'Alsace ». Mais en vain développait-il ces pensées. On lui témoignait toutes sortes d'égards : le tsar l'invitait à l'accompagner à la promenade, à le suivre dans les revues, à prendre part à ses chasses. Visiblement, la confiance demeurait fixée ailleurs. A Paris, Napoléon ne se faisait pas illusion : « N'oubliez pas, écrivait-il à son envoyé, que tout ce que vous dites à l'Empereur et au prince Gortchakoff est répété à Berlin[36]. » Un seul argument eût séduit à Saint-Pétersbourg : t'eût été l'offre de réviser, quant à la neutralisation de la mer Noire, le traité de 1856. Mais les instructions du nouvel ambassadeur, loin de lui laisser cette latitude, lui recommandaient de garder le silence sur la question d'Orient.

Vis-à-vis de l'Autriche, le grand travail serait, non de conquérir ses faveurs, — l'espoir n'allait pas jusque-là — mais de la retenir dans la neutralité. Le chef du cabinet de Vienne était un ennemi. La tactique prussienne, fort habile, fut de séparer le ministre du souverain. La même presse qui attaquait M. de Beust, non seulement épargnait la famille impériale, mais ne négligeait aucune occasion de lui rendre hommage. Le roi ne se lassait pas de répéter que, dans les plus cruels moments, il avait gardé pour François-Joseph les sentiments personnels les plus affectueux : il ne souhaitait que l'union, pour l'affermissement de la paix, pour la prospérité de l'Allemagne. Ainsi s'exprimait-il dans ses entretiens avec M. de Wimpffen, ministre d'Autriche à Berlin. Même vis-à-vis de M. de Beust, les journaux de M. de Bismarck, à partir de 1869, s'adoucirent. Les entrevues princières aideraient au rapprochement. Pendant l'automne de 1869, le prince royal ayant exprimé le désir de se rendre en Orient pour l'inauguration du canal de Suez, le roi résista d'abord, craignant, dit-on, la dépense. On observa au monarque que le voyage fournirait l'occasion naturelle d'une halte à Vienne. Aussitôt Guillaume souscrivit au projet[37]. Le prince passa deux jours à la cour de François-Joseph et y reçut l'accueil le plus courtois. Quelques mois plus tard, l'archiduc Charles-Louis, frère de l'Empereur, se rendit à son tour à Berlin. Il y fut accueilli avec les égards les plus flatteurs. Solennellement, Bismarck prit acte de la réconciliation et Beust lui-même, quelque dépit qu'il en eût, ne put que mettre son langage à l'unisson de celui de son rival[38]. Les souvenirs de la récente guerre étaient trop vivaces pour que ces témoignages allassent jusqu'à l'intimité. Mais ces apparences donneraient le change à l'Europe et surtout dérouteraient les menées de la France.

Vis-à-vis de l'Italie, un unique souci dominait à Berlin, celui de creuser les dissentiments entre Paris et Florence. Cette politique créerait une entente tacite entre le gouvernement prussien et le parti d'action italien. M. de Bismarck n'était pas homme à s'attarder aux scrupules. D'instinct, les révolutionnaires eux-mêmes avaient compris où était le véritable allié. Dès le mois d'août 1867, l'un des lieutenants de Garibaldi, le chevalier Frigyesy, était venu à Berlin et s'était insinué auprès du premier ministre. A l'entendre, un accord était imminent entre !e cabinet des Tuileries et celui de Florence ; mais que le gouvernement prussien donnât son appui à Garibaldi, et celui-ci saurait bien tout empêcher. Un peu surpris par la communication, craignant par-dessus tout un piège, Bismarck avait prescrit à l'un de ses agents, l'attaché militaire Théodore de Bernhardi, de s'enquérir de la sincérité du message. La nuit et en un très grand mystère, Bernhardi s'était rencontré, dans la demeure du député Greco, avec Garibaldi, et sans s'avancer jusqu'à se compromettre, l'avait assuré des sympathies de la Prusse[39]. Deux mois plus tard s'était livrée la bataille de Mentana. L'un des bénéficiaires du combat fut Bismarck. Le sang versé là-bas entretiendrait une permanente méfiance entre la France et l'Italie. A quelque temps de là l'empereur Napoléon ayant proposé une conférence pour régler les affaires romaines, le cabinet de Berlin s'était gardé de toute adhésion. La France avait pris à son compte l'inextricable question ; il importait de lui en laisser, à elle seule, les embarras. « Il faut à la Prusse, écrivait le 5 janvier 1868 M. Benedetti, une Italie troublée, en désaccord permanent avec la France[40]. » Rien ne fut négligé pour alimenter le désaccord. « C'est souvent par les gens de mince étoffe que se frappent les grands coups, » disait Frédéric II. Fidèle à cette maxime, M. de Bismarck répandait les subventions parmi les journalistes italiens : ceux-ci développaient cette thèse que la rivale naturelle de l'Italie était la France, voisine jalouse sur tout le littoral de la Méditerranée, que l'alliée était au contraire la Prusse, entraînée par ses intérêts dans une tout autre sphère d'influence. Cependant les Piémontais, les Lombards, et en général les Italiens du Nord persistaient à pousser leur pays vers Napoléon. L'un des plus actifs à soutenir cette politique était le général La Marmora. Le 21 juillet 1868, sous prétexte de défendre les actes de son commandement, il lut au Parlement de Florence la fameuse dépêche Usedom, doublement offensante pour l'Autriche et pour l'Italie[41]. En apparence, le débat était purement militaire. En réalité, la révélation était une manœuvre hardie pour détacher à tout jamais l'Italie de la Prusse. A Berlin, l'incident provoqua beaucoup d'irritation et aussi un peu d'inquiétude. L'inquiétude était hors de propos. La question romaine subsistait ; c'était assez pour tenir en suspens l'alliance franco-italienne.

L'Angleterre se désintéressait de plus en plus des affaires continentales. Ardente à étendre son empire dans toutes les parties du globe, elle inclinait à considérer comme simple question de mitoyenneté les querelles du monde européen. Quelle que fût cette condition des choses, un politique à courte vue eût seul négligé la Grande-Bretagne. Par sa presse, par ses débats parlementaires, par les entretiens de ses hommes d'État, les plus voyageurs de la terre, elle contribuait, plus que toutes les autres puissances, à créer, à répandre une sorte d'opinion internationale ; et, si son appui ne s'accompagnait d'aucune force matérielle, il y aurait imprudence à braver l'isolement moral qui naîtrait de son hostilité. M. de Bismarck s'était pourvu de ce côté, et plus encore le roi, très jaloux d'être approuvé par l'Europe. Les dispositions réciproques semblaient gage d'accord. Lord Loftus, ambassadeur de la reine à Berlin, avait, au lendemain des événements de 1866, porté sur les vainqueurs de Sadowa les pronostics les plus favorables. Il observait que l'Angleterre et la Prusse étaient unies par la communauté de religion, par une amitié traditionnelle, par les mêmes goûts d'activité et de travail, par les mêmes aspirations vers le progrès. Il ajoutait que la nouvelle confédération allemande, puissante par ses forces territoriales, aurait besoin d'une alliance maritime. Quelle serait l'alliée, sinon l'Angleterre[42] ? Dans les années qui suivirent, ce langage ne varia guère. De son côté, M. de Bernstorff, ambassadeur de Prusse à Londres, écrivait au commencement de 1868 : « Nous sommes tout à fait en coquetterie avec M. Disraeli[43]. » Il se plaignait seulement que les hommes d'État britanniques allassent trop en France, pas assez en Allemagne ; ils apprenaient l'histoire telle qu'on l'écrivait à Paris, et il y avait là toute une éducation à changer. C'est à consolider cette bonne volonté que s'employa le gouvernement prussien. L'Angleterre souhaitait le maintien de la paix : comme lord Clarendon passait à Berlin, le roi lui prodigua les assurances les meilleures, et se montra tellement persuasif que le diplomate britannique, très en faveur auprès de Napoléon, s'empressa de rapporter à Paris tout ce qu'il venait d'entendre[44]. L'Angleterre s'intéressait au roi de Hanovre. Guillaume saisit l'occasion d'une visite du prince de Galles pour exprimer tous ses regrets de l'annexion : il y avait été contraint, positivement contraint : il comprenait, il honorait la fidélité des Hanovriens, mais il ne doutait pas qu'après un large tribut payé au passé, ils ne comprissent les avantages de l'union à la grande patrie. Cependant, la Grande-Bretagne, quoique résolue à ne porter que le petit deuil des changements européens, souhaitait des transformations pas trop brusques et, jusque dans l'œuvre de la force, une certaine progression régulière qui lui ôtât son aspect de violence. Nul ne savait, comme le roi Guillaume, se revêtir de modération. Un jour, en décembre 1868, comme il recevait l'ambassadeur d'Angleterre, il s'ouvrit à lui avec un grand air d'abandon. Parlant de l'unité germanique, de la fusion du Nord et du Midi : « Ce résultat, dit-il, est fatal. » Aussitôt, comme pour tempérer cet aveu, il ajouta : « Ce sera l'œuvre du temps : nous ne sommes pas impatients. » Et faisant allusion à l'empressement de Bade à se donner à la Prusse : « Cette hâte, poursuivit le monarque, nous cause plus d'embarras que de joie. » S'étant exprimé de la sorte, le souverain s'interrompit : « Je ne verrai pas la réalisation de tout cela. » Puis, comme s'il eût calculé la durée de l'évolution : « Mon fils, non plus, ne verra pas l'achèvement de ces choses. » De nouveau, le prince parut réfléchir, supputer les années. Enfin, comme pour rejeter dans le lointain les sujets inquiétants, il conclut en ces termes : « Ce sera sans doute l'œuvre de mon petit-fils. » Sur ces mots le roi change de sujet. Et l'ambassadeur put mander à Londres des informations bien apaisantes. Sans doute, la Prusse ne renonçait pas à faire l'Allemagne à son image. Mais l'Europe pouvait se reposer en paix ; n'avait-on pas deux générations pour aviser ?

Attentif à contenir ou à rallier les puissances, M. de Bismarck portait pareillement ses regards vers l'Allemagne du Sud. Coupée en deux par la barrière du Mein, trop faible pour maintenir, au sud du fleuve, son autonomie, la Hesse-Darmstadt s'était résignée, quoique non sans regrets cuisants, à des conventions spéciales qui livraient à la Prusse ses forces militaires. Bade, entraînée vers Berlin par une étroite alliance de famille[45], allait au-devant de la servitude. Seules, la Bavière et le Wurtemberg défendaient avec un peu plus d'efficacité, avec un peu plus d'espoir aussi, les restes de leur indépendance.

Étrange était la condition de la Bavière. Elle était trop grande pour l'entière soumission, point assez pour l'entière liberté : Durant de longues années, elle avait supporté le patronage de l'Autriche. Combien cette suzeraineté n'était-elle pas bénigne comparée au vasselage que lui préparaient les nouveaux maîtres ! A dire vrai, tout l'éloignait de la Prusse. A Berlin, on aimait le travail, le progrès, la science : à Munich, le grand bonheur était de se sentir vivre. Tout ce qui était, aux bords de la Sprée, rudesse, règle austère, âpre ambition, se transformait, aux rives de l'Isar, en bonhomie, en insouciance, en joyeux laisser faire. La Prusse apporterait les lourds impôts, le lourd service militaire. La différence des religions complétait le contraste : ici, le sombre piétisme du culte réformé ; là tout l'éclat des pompes et des rites romains. Entre toutes les divergences, celle-ci était la principale et les doctrines particularistes recrutaient parmi les catholiques leurs meilleurs, leurs plus dévoués adhérents.

Les Wurtembourgeois ne répugnaient pas moins à s'effacer. Ils étaient fiers de leur capitale, fiers de leur développement intellectuel, fiers de leur pays qu'ils jugeaient avec raison l'une des plus belles contrées de l'Europe. Ils eussent souhaité une grande Allemagne, ils repoussaient l'idée d'une grande Prusse. A la cour et dans les sphères officielles, les influences russes étaient demeurées très puissantes ; or, l'empereur Alexandre, bien que favorable au roi Guillaume, se déclarait volontiers le protecteur des États du Sud. C'est dans les classes populaires que s'affirmait le mieux l'esprit de résistance. Le particularisme, personnifié en Bavière par les catholiques, l'était en Wurtemberg par les démocrates. Ceux-ci répudiaient, et les duretés du service militaire, et les sujétions d'un grand État centralisé. S'il plaisait à leurs princes de s'engager dans cette voie, ils les abandonneraient plutôt que de les suivre ; dans cet esprit, ils caressaient toutes sortes de conceptions, et notamment celle d'une république fédéraliste qui ferait de leur belle Souabe une Suisse allemande.

Ces dispositions commandaient à M. de Bismarck la prudence. De 1868 à 1870, on le vit s'avancer par degrés, masquant avec soin ses desseins et ne négligeant aucun auxiliaire. Il avait en Bavière un complice : c'était le roi, âme enthousiaste, romantique, fixée dans la contemplation du moyen âge, et qui, confondant la poésie du passé avec les conceptions très matérielles de la monarchie prussienne, voyait dans le nouvel Empire la réalisation de ses rêves. Le premier ministre rencontrait d'autres alliés. Tels étaient les bourgeois d'opinion progressiste, dédaigneux de leur petite patrie, envieux de la cour où ils ne pénétraient pas, séduits par la régularité savante de l'administration prussienne, très persuadés que l'unité favoriserait les transactions commerciales et aiderait aux grandes affaires. Tels étaient aussi certains politiques qui, redoutant les ingérences françaises et les immixtions autrichiennes, n'étaient pas éloignés d'abriter leur sécurité sous un maître, ce maître fût-il dur et peu attirant. C'est à développer ces concours que s'appliqua M. de Bismarck. Il agit sur les militaires par le prestige des victoires prussiennes, sur les hommes d'État par la perspective d'un rôle dans la grande patrie, sur les classes instruites par l'évocation de la Prusse savante, propice à l'étude et sachant la récompenser. La plus active propagande fut celle que M. de Bismarck exerça par la presse. Il l'avait en grande partie à son entière dévotion. A Stuttgart, elle raillait les prétentions bavaroises ; puis elle s'ingéniait à effrayer le roi, les ministres, les hommes de gouvernement, les conservateurs, en grossissant le langage des démocrates. A Munich, elle englobait le parti autonomiste sous le nom générique d'Ultramontain et tâchait par-là de lui donner un aspect de coterie. Enfin un argument fort habituel était de déplorer la condition précaire des États moyens, isolés de la confédération du Nord. S'appuieraient-ils sur l'Autriche qui, à Nikolsbourg, avait abandonné ses alliés ? ou sur la France qui avait considéré le Palatinat comme objet de compensation ?

Les raisons étaient captieuses. Sur l'heure elles ne produisirent que peu d'effet. Les élections au Parlement douanier avaient été une protestation très nette contre l'absorption. Les Bavarois renonçaient malaisément à l'idée d'une confédération du Sud où ils domineraient. En attendant, ils se refusaient à se modeler sur l'armée prussienne et conservaient leurs règlements, leur administration, leurs uniformes, leur armement À Stuttgart, à Munich, un moyen certain de succès était d'interpréter dans le sens le plus restrictif les traités d'alliance et surtout de réclamer des économies en matière militaire. Vers la fin de 1869, des élections eurent lieu en Bavière et assurèrent une majorité au parti autonomiste. A quelque temps de là c'est-à-dire au commencement de mars 1870, le chef du cabinet, le prince de Hohenlohe, suspect de pousser à l'absorption, fut amené à se démettre de sa charge. Il fut remplacé par le comte de Bray, représentant de la Bavière en Autriche. Celui-ci, dans sa déclaration aux Chambres, s'appliqua à rassurer les particularistes. « Nous voulons, dit-il, être Allemands, mais être aussi Bavarois. Il n'existe ni traités secrets, ni engagements secrets, ni politique secrète... Les traités de 1866 n'ont aucune signification offensive et n'ont qu'un but purement défensif. » Dans l'entrefaite, les Wurtembourgeois eurent aussi leur crise. Elle éclata à propos des questions militaires et des réductions d'effectif. Ils gardèrent le président du Conseil, M. de Varnbühler, personnage de politique très raffinée et consommé dans l'art des ménagements ; mais le ministre de la guerre, jugé trop inféodé à la Prusse, fut, ainsi que le ministre de l'Intérieur, contraint de se retirer.

M. de Bismarck était trop avisé pour négliger ces symptômes, trop résolu pour s'en alarmer. Cet état d'esprit, qui l'invitait à ne rien brusquer, n'enchaînait point ses ambitions. Qu'il réussît à piquer au jeu le patriotisme germanique, qu'il pût se dire provoqué, et, bon gré mal gré, il entraînerait à sa suite les États du Sud, mécontents, angoissés, mais soumis. Seulement les Bavarois, les Wurtembourgeois, cauteleux comme sont les faibles, mesureraient de part et d'autre les chances de victoire, celles de la France, celles de la Prusse, et mettraient le droit du côté où serait à leurs yeux la force.

Être le plus fort, là résidait donc le grand souci. Si on était le plus fort, qu'importait l'Europe ? Qu'importaient les protestations du particularisme ? C'est sur l'armée que se concentraient les suprêmes sollicitudes.

Le travail était ancien. Le service militaire, obligatoire au moins en principe, avait assuré le nombre. Les luttes de 1813 et de 1814 avaient créé une légende, toute pétrie d'héroïsme, de colère, de patriotique passion. Dès le début du règne de Guillaume, une ample réforme avait accru les cadres, avait rétabli dans toute sa rigueur le service personnel et avait, en outre, développé les ressources de l'armée active, en la rendant indépendante de la Landwehr. Trois ans plus tard, le Danemark avait fourni, à point nommé, un champ d'expérience. La campagne de 1866, tout en affermissant la confiance, avait révélé les lacunes : de là un redoublement d'application pour perfectionner un instrument déjà si redoutable. Toute armée vit à la fois d'honneur et de savoir, l'honneur engendrant la bravoure, et le savoir rendant la bravoure elle-même efficace. L'armée prussienne avait tout ensemble un chef mystique qui symbolisait à ses yeux l'honneur, un chef positif qui personnifiait en lui la science.

Le chef mystique, très positif aussi à ses heures, était le roi. Nien tard il avait appris la politique, mais, dès l'enfance le métier des armes. Parlant de sa jeunesse : « Je m'exerçais, disait-il, à conduire une division d'infanterie ; je ne m'inquiétais guère des affaires de l'État[46]. » Si tous les Prussiens étaient ses sujets, ceux qui portaient l'épée lui appartenaient en propre, et en cette servitude mêlée de grandeur, on eût retrouvé quelque chose de l'ancien compagnonnage germanique. Il connaissait personnellement chaque régiment, et personnellement aussi les colonels qui les commandaient. « Je suis très fier de mon corps d'officiers, disait-il à Stoffel ; il est composé de l'élite de la nation, et je trouve dès lors tout naturel qu'il commande aux autres classes[47]. » A l'époque des manœuvres, il lui arrivait de partir à l'improviste, accompagné d'un ou deux officiers, et de surprendre les soldats dans leurs cantonnements. Dès les premiers jours du printemps, il se rendait à Potsdam, à Spandau, à Magdehourg, pour y constater l'instruction des recrues. Au mois d'août 1868, comme il revenait d'Ems, il s'arrêta partout sur son passage, à Francfort, à Erfurt, à Weimar, pour y passer des revues. A son retour à Berlin, on remarqua qu'il était particulièrement dispos et de bonne humeur. « C'est, dit-il, que depuis vingt-deux jours, j'ai inspecté quatre-vingt-sept bataillons. » Ainsi parlait ce monarque de soixante-onze ans. Ses devoirs militaires lui apparaissaient avec une sorte de caractère sacré. De même qu'un pontife religieux est le chef visible de son église, de même il se jugeait le chef visible de l'armée. Elle trouvait en lui son expression suprême, lui-même se sentait vivre en elle. Sa constitution était, à ses yeux, intangible comme un dogme. Il s'associait à ses joies, prenait part à ses deuils. Il se plaisait à assister aux fêtes des régiments, aux remises de décorations, aux cérémonies commémoratives de hauts faits ou de victoires, et s'y montrait avec un visage bienveillant et tranquille, en souverain qui est assez sûr du respect et de l'obéissance pour tempérer de familiarité son commandement. Tout était calculé pour entretenir dans les âmes, depuis le général jusqu'au soldat, un patriotisme toujours en éveil, susceptible, volontiers provocant. Surtout une sollicitude attentive s'appliquait à confondre dans une même conception l'idée du devoir militaire et l'idée du devoir envers Dieu. Pendant le service divin, c'était sur le roi et sur l'armée que le pasteur évangélique appelait d'abord la bénédiction du ciel. Quand, à l'aube, les troupes se mettaient en marche, les accents des musiques militaires montaient graves comme une prière dans l'air sonore du matin. Dans le langage public ou privé, on remarquait un perpétuel appel au Très-Haut. Ce Dieu qu'on invoquait était un Dieu conquérant et guerrier, mis juste au point des ambitions prussiennes. Le Jésus de l'Évangile en eût répudié l'image. Mais cette image, même faussée par le calcul ou altérée par la passion, suffisait à garder dans le devoir et à exalter les âmes de soldats.

Voici maintenant l'autre chef, celui qui incarne en lui la science. Nous avons vu M. de Moltke à la veille de Sadowa. La victoire n'a ni ralenti sa vigilance, ni enflé son orgueil. Il est demeuré le même, taciturne et solitaire, plus jaloux d'être que de paraître, acharné au travail et imposant le travail autour de lui, patient et passionné tout ensemble, mais d'une passion qui ne se trahit que par d'intenses et courtes flammes. Depuis 1866, il tourne exclusivement vers la France une sollicitude qui jusque-là s'est partagée entre la Bohême et les bords du Rhin. La France, il en a pénétré de longue date les forces et les faiblesses. La campagne de Crimée, la campagne d'Italie surtout, lui ont permis d'observer les lacunes du commandement, les lenteurs de la mobilisation, l'incertitude des informations, et plus encore une tendance presque universelle à se contenter d'à peu près. Souhaite-t-il la guerre ? Froidement, avec une entière abstraction des risques ou des pertes, il se concentre en son art ; l'exerçant bien, il l'exerce volontiers, et juge que les armées sont comme les locomotives qui ont besoin de rouler sous peine de devenir vieux fer. A la veille d'un conflit dont il De doute guère, il classe en sa mémoire le trésor des connaissances emmagasinées dans sa longue vie. Ainsi fait un étudiant à l'approche d'une épreuve qui doit décider de sa fortune. Et qu'est M. de Moltke, sinon un étudiant prodigieux qui n'a pas passé un jour sans apprendre, et qui n'a rien oublié ? Pour soutenir les luttes futures, il faudra beaucoup d'hommes, beaucoup de fusils, beaucoup de chevaux, beaucoup de canons surtout. Boon, le ministre de la guerre, a tout préparé. Il a tout préparé non seulement pour la Prusse, mais pour la confédération du Nord, et il fournit en outre le modèle qu'imitent bon gré mal gré les Allemands du Sud. Moltke est l'intelligence supérieure qui anime toutes ces forces. Il a ses officiers qui explorent nos frontières, et par surcroît de sûreté, il les explore lui-même. Il a ses cartes perpétuellement tenues à jour qui lui découvrent, comme en un livre ouvert, le territoire ennemi. Il a aussi ses espions ; car cet homme, qui connaît si bien son jeu, aime en outre à regarder dans le jeu des autres. Son état-major est façonné à son image : là point de paperasseries, point de ces préoccupations de surface qui engourdissent l'intelligence en lui donnant l'illusion du travail, mais un continuel éveil, un extraordinaire mélange d'initiative et de discipline, une perpétuelle répétition du grand drame de la guerre. Ce que d'autres attendent du hasard ou de l'inspiration, Moltke le cherche dans une préparation patiente, silencieuse et tragique qui calcule les heures, suppute les distances, compte et rassemble les hommes. Il estime « qu'une seule faute dans la concentration des armées n'est guère réparable au cours d'une campagne ». En revanche il juge que « quand les dispositions sont bien prises, elles mènent immanquablement au but proposé. » Durant l'hiver de 1868 à 1869 est rédigé, sous forme de mémoire, le plan de la guerre éventuelle. Tout y est prévu, la force et la composition des corps, le choix des routes, la durée des opérations, les projets probables de l'ennemi. Voilà où se révèle l'extrême prudence qui ne laisse rien au hasard. Mais les vrais méditatifs sont audacieux, et l'exécution est chez eux aussi prompte que longue a été la réflexion. Voici où se découvre tout à coup l'extrême hardiesse. « L'objectif, dit M. de Moltke, sera de rechercher la principale armée ennemie et de l'attaquer là où on la trouvera. »

Il ne faut pourtant pas, en ces combinaisons, exagérer la part des lumières supérieures et des dons divins. Quand on cherche où résidait la supériorité de la Prusse à la veille du conflit, on la découvre, moins dans les facultés exceptionnelles des chefs que dans une appropriation, à la fois ingénieuse et terrible, de toutes les sciences à la guerre. Dans les luttes industrielles, il arrive parfois que des hommes inconnus ou dédaignés montent tout à coup au premier rang. Ce ne sont pas toujours les premiers par les qualités maîtresses de l'esprit ; seulement ils ont eu cet à-propos rare de surprendre à point nommé et d'asservir pour leurs besoins les inventions que leurs rivaux ignorent encore ou laissent sans emploi : de là des bénéfices et des succès qui n'eussent pas été possibles la veille, qui ne le seraient plus le lendemain, mais qui, à leur heure, paraissent le fruit d'une habileté merveilleuse ou d'un merveilleux bonheur. Ce destin fut, en ce siècle, celui de la Prusse. A la manière d'un chef d'usine qui renouvelle à temps son outillage industriel suivant les derniers perfectionnements de la science, elle avait transformé, juste à l'heure utile, son outillage militaire, c'est-à-dire ses armes, son matériel, ses règlements, ses programmes, ses méthodes. Contre cet instrument nouveau tout approprié aux guerres modernes se heurterait l'outillage ancien, outillage vieilli et impuissant, quoique dirigé par des esprits non vulgaires et manié par de vaillantes mains. Cette année 1870 était précisément celle où la Prusse possédait dans sa plénitude tout ce que l'Europe ne possédait point encore, tout ce que la France, absorbée dans la légende de ses gloires antiques, commençait seulement à soupçonner. Là résidait pour M. de Moltke le grand avantage, et cette prodigieuse science d'adaptation, fruit de sa perspicacité et de sa patience, constituerait la meilleure part de son génie.

 

VI

Dans les infirmités qui affligent notre nature humaine, il arrive souvent que les jours les plus tranquilles sont ceux qui précèdent les crises. A l'époque que nous racontons, on vit quelque chose de pareil. L'année 1868 s'était écoulée pleine d'alarmes. L'année 1869 avait marqué un certain retour au calme. Au début de 1870, les menaces de guerre parurent pour un instant si affaiblies, que les moins optimistes osèrent se rassurer.

Peu après la formation du cabinet Ollivier, l'un des attachés de l'ambassade française écrivait de Saint-Pétersbourg : « Nous voici revenus au temps de Louis-Philippe, et nous sommes liés bras et jambes. » Ce qui voulait être épigramme était éloge. Ce ministère du 2 janvier, qui devait finir dans l'extrême témérité, débuta dans l'extrême sagesse, c'est-à-dire dans l'extrême prudence.

Dans les papiers de M. Daru, on trouve le programme qu'il se traça lui-même à son entrée aux affaires. La note débute par ces mots : « Je veux la paix. La France la désire. De grands changements se sont accomplis en Europe depuis vingt ans. Nous ne les avons pas faits. Mais notre politique est de maintenir le statu quo. Pour cela, évitons d'agiter l'Europe ; n'y faisons point naître des questions, et, à leur naissance, étouffons-les quand elles se présentent. » Examinant la condition des diverses puissances, le nouveau ministre ajoutait : « Notre vieille politique est la bonne entente avec l'Angleterre. Cependant, si l'Angleterre se faisait Prussienne, nous aurions à voir jusqu'à quel point il conviendrait à la France de se faire Russe... Beaucoup de ménagements pour l'Autriche qui est, au fond, notre plus sûre alliée... Veillons à ce que la question d'Orient ne soit point soulevée... En Italie, rassurons les Italiens, quant à notre occupation. En Espagne, la bonne solution est le prince des Asturies ; mais laissons faire les Espagnols... Avec tous, de la sagesse. Il faut que personne ne se passe ses fantaisies. Chacun, en Europe, a assez à faire chez soi pour ne pas soulever de débats au dehors. » Puis cette sorte le memento tout intime s'achevait en ces termes : « En Prusse, M. de Bismarck paraît vouloir la paix, ce qui l'honore ; de la réserve de ce côté[48]. »

Cette réserve fut poussée jusqu'à la circonspection. La correspondance du ministre fournit diverses preuves de cette scrupuleuse prudence. La question du Sleswig n'avait jamais été tout à fait abandonnée, et, dans ce temps-là même, le général Fleury, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, essayait d'y intéresser le tsar. M. Daru jugea que le bénéfice à recueillir ne valait pas les dangers d'une nouvelle complication. « Au fond, écrivait-il le 6 janvier au général, le règlement de cette question importe beaucoup plus au cabinet de Berlin qu'à nous-mêmes. Nous n'avons aucun grand intérêt à aider la Prusse à sortir des embarras qu'elle s'est créés en différant l'exécution de l'article 5 du traité de Prague. Nos suggestions dussent-elles réussir, le mérite du succès reviendrait à la Russie bien plus qu'à nous. » Et la conclusion était qu'on classât pour toujours l'affaire sleswigoise[49]. Même dans les occasions les plus minimes se montrait la vigilance du gouvernement français à enlever tout prétexte aux récriminations prussiennes. Le roi Georges continuait à tenir sa cour à Hietzing, et le prince royal de Hanovre vivait à Vienne dans l'intimité des archiducs. Comme le duc de Gramont, notre ambassadeur, se disposait à donner une grande fête, il interrogea le ministre sur l'opportunité de convier les princes exilés et les personnages de leur suite. La réponse, formulée au quai d'Orsay, peint sur le vif les dispositions du cabinet des Tuileries. M. Daru jugeait peu séant que les princes dépossédés fussent exclus, mais il exhortait le duc à limiter les invitations, à les espacer, à les restreindre aux réceptions solennelles qui comprendraient toute la haute société viennoise. Puis il poursuivait, en homme qui connaissait bien la Prusse : « A Berlin, on ne considérera point ce fait comme indifférent. J'ai déjà eu occasion de m'apercevoir combien on y est susceptible pour tout ce qui concerne la famille de Hanovre[50]. » Ainsi s'exprimait M. Daru, conciliant jusqu'aux limites extrêmes où eût commencé la faiblesse. Ses collègues partageaient sa prudence. M. Émile Ollivier alla jusqu'à se prêter à un entretien avec l'un des correspondants de la Gazette de Cologne. « Il n'y a pas de question allemande, répéta-t-il plusieurs fois. » Et le mot se colporta au-delà du Rhin comme un signe des dispositions françaises.

Cette conduite ne laisserait pas que de dérouter M. de Bismarck. En ses embarras intérieurs, la France avait été jusque-là la grande ressource. A chaque marque d'indiscipline, il agitait le fantôme napoléonien. C'était son spectre rouge ; et, devant la menace du péril étranger, tous les dissentiments s'effaçaient. Qu'adviendrait-il si notre diplomatie, systématiquement silencieuse, ne fournissait plus le moindre prétexte de querelle ? Le changement survenait d'autant plus mal propos que cette année 1870 s'ouvrait, pour le premier ministre prussien, avec la perspective de quelques mécomptes. Il se sentait aux prises avec d'assez sérieuses difficultés financières. En Bavière, en Wurtemberg, l'esprit d'autonomie se maintenait vivace. L'accroissement des dépenses de guerre provoquait une réaction très générale. Le budget militaire était assuré jusqu'en 1871 ; il était douteux qu'on en pût obtenir le renouvellement intégral. En ces circonstances, non très graves sans doute, mais un peu moins propices, combien n'eût pas été opportune l'évocation des dangers extérieurs ! La sagesse du gouvernement impérial menaçait de dérober à M. de Bismarck son argument le plus persuasif, et la France cessant d'être un péril, la Prusse cesserait d'apparaître en Allemagne comme l'instrument du salut.

Ces pensées prudentes prévalant de plus en plus dans les conseils de l'Empereur, les ministres du 2 janvier imaginèrent de donner à l'Europe un gage don équivoque de leur modération : de là le dessein d'une proposition qui serait faite à Berlin et qui aurait pour objet le désarmement.

Le projet s'offrait-il avec grandes chances de réussite ? Le difficile serait de convaincre la Prusse. L'armée était, aux yeux de M. de Bismarck, l'outil universel ; aux yeux du roi, l'institution sacrée. Bien des fois, les discours publics des hommes d'État, les entretiens intimes des diplomates, avaient vanté l'opportunité de réduire les forces militaires. En 1863, l'empereur Napoléon avait solennellement convié les puissances à cesser la dangereuse émulation des armements et à s'unir dans la paix. En 1867, après l'heureuse issue de la conférence de Londres, la même idée avait été reprise et jamais, depuis cette époque, elle n'avait été abandonnée. Or, ces suggestions n'avaient éveillé à Berlin qu'incrédulité et ironie. Aux yeux du roi, le désarmement n'était qu'une vaine formule, tout au plus bonne pour faire hausser les valeurs de Bourse. M. de Bismarck, de son côté, n'avait d'autre souci que de ne rien perdre de ses forces. Pendant l'automne de 1868, comme une conférence sur l'emploi des projectiles d'éclatement s'était ouverte à Saint-Pétersbourg, sa correspondance n'avait exprimé qu'une crainte, celle qu'on ne dévoilât les ressources de la Prusse, qu'on ne lui enlevât de la sorte quelques-uns de ses avantages[51], et il ajoutait, pour se rassurer la conscience, que l'intérêt même de la paix interdisait toute concession. Cependant la cause du désarmement comptait en Angleterre des avocats considérables. Le plus autorisé, le plus zélé aussi, était lord Clarendon qui venait de reprendre la direction du Foreign office. Son nom rappelait les plus glorieux souvenirs du Congrès de Paris, et il eût été fier de couronner sa carrière, en introduisant dans le droit public européen les maximes qui, en 1856, avaient été théoriquement proclamées. Il était l'ami de l'Empereur, l'ami de la France et, plus encore, l'ami de la paix. Attentif à son dessein, il avait pressé plus d'une fois l'ambassadeur de la reine à Berlin, lord Loftus, d'aborder le sujet qui lui tenait à cœur. On avait pu, en cette occurrence, pressentir l'obstination des résistances prussiennes. Longtemps Loftus avait hésité avant d'entamer un entretien qu'il savait désagréable et importun. Un jour enfin, à Bahelsberg, pendant l'été de 1869, comme le roi se montrait plus affable encore que de coutume, il s'était hasardé à développer les vues de son gouvernement : « L'horizon politique est sans nuages, avait dit le monarque prussien. — Sire, reprit Loftus, saisissant l'occasion, ne serait-ce pas l'heure d'alléger les charges qui pèsent sur les budgets, compromettent la paix, paralysent l'agriculture et l'industrie ? » A ces paroles, le visage du roi, d'ordinaire si gracieux et cordial, se rembrunit. « Ces considérations sont vraies, répliqua-t-il avec embarras ; mais quelle peut être la solution pratique ? » Loftus proposa divers expédients : les puissances pourraient s'entendre pour abaisser dans la même proportion leurs contingents, ou bien encore des engagements internationaux fixeraient, pour les budgets militaires, un maximum qui ne pourrait être dépassé. Le souverain écoutait d'un air distrait. « Toutes ces combinaisons, observa-t-il, sont incompatibles avec notre système militaire. » Le diplomate anglais, sans se rebuter, fit remarquer qu'il y avait en Prusse beaucoup d'exemptions partielles et qu'il suffirait d'en accroître le nombre. Le prince ne s'attarda pas à réfuter l'objection, mais, visiblement contrarié, il répéta à plusieurs reprises : « Je ne vois point de moyen pratique. » Puis brusquement il détourna l'entretien, et lord Loftus ne put que mander à Londres l'insuccès de ses suggestions[52].

Tous ces symptômes étaient de médiocre augure pour les négociations. Napoléon lui-même ne se prêtait qu'à demi aux pensées de ses ministres. Il observait que l'effectif présent sous les armes était moins considérable que durant les trois années de la République. Partant de là il se montrait disposé à suivre les autres puissances, mais non à les devancer[53]. En dépit de ces objections, le cabinet français jugea opportun de poursuivre les pourparlers. Si le roi Guillaume et son ministre accueillaient le projet, le profit serait grand pour l'humanité, grand pour la paix du monde. Si, comme il était vraisemblable, ils le déclinaient ou l'éludaient, tout le bénéfice serait encore pour le gouvernement impérial qui aurait attesté ses vues pacifiques.

La condition réciproque de la France et de la Prusse rendait malaisée une négociation directe. Il fut convenu que les propositions du cabinet des Tuileries passeraient par Londres et s'y démarqueraient. Lord Clarendon se chargerait de transmettre à Berlin les pensées qui étaient celles de la France et les siennes propres. Le mot de propositions n'était-il pas excessif ? Le seul objet immédiat était de sonder le terrain, et l'on se tiendrait pour fort satisfait si l'on n'était pas trop durement éconduit. Dans une dépêche du 1er février à M. de la Valette, ambassadeur à Londres, notre ministère des affaires étrangères sollicita les bons offices de l'Angleterre. L'essentiel, disait en substance M. Daru, c'est que M. de Bismarck ne décline pas à priori nos ouvertures : s'il se prête aux pourparlers, la partie sera à demi gagnée, car il sera entraîné par l'opinion de l'Allemagne, par l'intérêt même de la Prusse.

Les espérances se faisaient modestes. L'événement prouva qu'elles étaient trop ambitieuses encore. Aux premiers mots de lord Loftus, M. de Bismarck l'arrêta : il hésitait à communiquer la demande au roi, tant il connaissait bien les intentions de son souverain ! Puis le chancelier, tout en rendant hommage au projet, développa les raisons qui le rendaient, à ses yeux, inacceptable. La France, l'Autriche, la Russie, avaient, sur le pied de paix, des effectifs supérieurs à ceux de l'Allemagne du Nord : la France et l'Autriche avaient même, tout récemment, renouvelé leur système militaire ; ce n'était donc pas à la Prusse à prendre l'initiative des réductions. « L'Allemagne, ajoutait le premier ministre, est, à la différence des autres États, entourée de tous côtés par de puissants voisins et se trouve privée de frontières naturelles ; en cette condition dangereuse, elle a le devoir de ne pas diminuer le capital de sécurité qu'elle doit à ses armées. » — Si décourageante que fût la réponse, une nouvelle dépêche de M. Daru vint, à la date du 13 février, solliciter le gouvernement britannique. Les ministres du 2 janvier se montraient jaloux de donner l'exemple et, malgré les objections, malgré les résistances de l'Empereur[54], annonçaient que le contingent à appeler sur la classe de 1870 serait diminué de 10.000 hommes. Derechef, lord Clarendon essaya de reprendre la négociation. Le succès ne fut pas meilleur. Si nous en croyons les dépêches d'origine française, M. de Bismarck invoqua, pour maintenir le statu quo, les ambitions napoléoniennes et, les menées de l'Autriche dans l'Allemagne du Sud[55]. D'après les documents de source allemande, le refus se fonda sur la différence des systèmes militaires qui ne permettaient ni d'exécuter dans des conditions égales ni de contrôler d'une façon efficace le désarmement[56].

L'échec était complet. N'était-il pas prévu ? Le dernier mot de l'incident se trouve dans un l'apport que, le 28 février 1870, le colonel Stoffel envoyait de Berlin. Notre attaché militaire établissait que le désarmement ne serait possible en Allemagne que si le roi consentait à changer de fond en comble les institutions nationales. Rappelant diverses maximes qu'il avait déjà développées dans ses précédentes dépêches, il qualifiait la Prusse en ces termes : « Ce n'est pas un pays qui a une armée, c'est une armée qui a un pays. » Ayant ainsi achevé de dissiper les fragiles espoirs de son gouvernement, l'officier français traçait ces lignes remarquables : « Il n'est qu'un seul cas où une proposition de désarmement faite à la Prusse aurait un sens, ce serait celui où le gouvernement qui la présenterait désirerait une rupture... Une telle question serait un excellent prétexte de querelle... A toutes les objections, à toutes les propositions, le gouvernement prussien opposerait un non possumus militaire tout aussi tenace que le non possumus religieux prononcé sur les bords du Tibre. » Ainsi s'exprimait Stoffel, et la triste conclusion du rapport était que la France, loin d'affaiblir ses forces, armât jusqu'aux dents.

Armement jusqu'aux dents, urgente Préparation de la guerre, tels étaient les mots qu'entendaient résonner autour d'eux les ministres du 2 janvier. Ils étaient arrivés aux affaires avec le généreux programme de paix qui était alors celui de la France libérale, et voilà qu'une force invincible les précipitait hors de leurs voies. Armer jusqu'aux dents, ils ne pouvaient s'y résoudre. La diminution projetée du contingent fut maintenue[57]. On vit même en ce temps-là le maréchal Lebœuf restreindre le nombre des chevaux d'artillerie et surseoir décidément à l'organisation de la garde mobile. Cependant l'Empereur, moins rassuré que ses ministres, persistait à poursuivre ses projets d'alliance diplomatique. C'est à cette époque que remonte une dernière et curieuse tentative pour rattacher par des engagements positifs l'Autriche à la France.

Un voyage de l'archiduc Albert devint l'occasion des nouveaux pourparlers. Au mois de mars 1870, le prince vint en France et séjourna dans Paris. Cet éminent personnage incarnait en lui, et de vieilles gloires, et des gloires récentes. Il était le fils de cet archiduc Charles qui avait un instant balancé la fortune de Napoléon ; lui-même avait, par la victoire de Custozza, accru l'héritage paternel, et de l'avis unanime, il passait pour l'un des meilleurs généraux de son temps. A tous ces titres, l'accueil se nuança de la plus déférente courtoisie ; nulle part il ne fut plus chaleureux que parmi les militaires. Un banquet fut offert par le ministre de la guerre à l'illustre visiteur ; et ce fut l'occasion de lui présenter un certain nombre d'officiers généraux. Le prince voyageant incognito, la réception n'avait point un caractère officiel ; mais elle empruntait aux souvenirs du passé, aux inquiétudes de l'avenir, à la pensée d'une future confraternité d'armes, une sorte d'émouvante solennité. On s'entretint de Custozza, de l'armée française, de la vaillante et fidèle armée autrichienne. Quand on s'était exprimé de la sorte, on s'arrêtait ; et un silence, compris de tous, ponctuait le reste. De la Prusse, de M. de Bismarck, à peine prononçait-on le nom ; il est des sujets dont on ne parle jamais, précisément parce qu'on y pense toujours. Cette fête d'apparat serait-elle suivie de quelque conversation plus précise ? M. Daru et le maréchal Lebœuf demeurèrent étrangers à toute négociation[58]. Mais l'archiduc vit plusieurs fuis le souverain, débattit avec lui les chances de guerre ; et l'un et l'autre affirmèrent une fois de plus l'opportunité de l'union entre les deux pays. Puis on élabora un plan général de campagne. Il fut convenu qu'à son retour dans sa patrie, le prince verrait François-Joseph. A la suite de cette entrevue, un messager, s'il y avait lieu, partirait de Paris pour Vienne.

L'archiduc quitta la France. L'émotion, un instant assez vive parmi les militaires, se calma. Dans les sphères ministérielles, le souci principal était le maintien de la paix. L'échec du projet de désarmement, échec fort attendu, n'avait pas découragé les espérances. Au mois d'avril, M. Daru abandonna sa charge ; M. Émile Ollivier, ayant pris l'intérim des Affaires étrangères, eut à cœur d'accentuer le langage de son prédécesseur. Il ne cessait de répéter qu'il ne fallait fournir à M. de Bismarck aucun prétexte pour raviver les haines germaniques. Cependant, au mois de mai, on sut le nom du nouveau ministre des relations extérieures. C'était le duc de Gramont, ambassadeur à Vienne.

Au milieu de ces incidents, l'Empereur n'oubliait pas ses récents entretiens avec l'archiduc Albert. Il lui tardait de reprendre les négociations à peine amorcées. Le 19 mai, il rassembla en une sorte de conciliabule, le maréchal Lebœuf, le général Frossard, le général Lebrun : le maréchal Lebœuf se fit, en outre, accompagner par le général Jarras, directeur du dépôt de la guerre, qui devait se munir des cartes nécessaires. La conférence, rapportée plus tard par l'un des assistants, offre un exemple curieux des projets grandioses que, même après tant de désillusions, l'Empereur s'obstinait à caresser. Napoléon développa le plan qui lui avait été, disait-il, soumis par l'archiduc. Dans l'éventualité d'une guerre avec la Prusse, une armée française retiendrait l'ennemi sur les bords de la Sarre, tandis qu'une autre armée, pénétrant en Allemagne et la traversant tout entière, ferait sa jonction en Bavière avec les Autrichiens. Dans le même temps, une armée italienne, car l'Italie serait en tiers dans l'action commune de l'Autriche et de la France, déboucherait en Bavière par le Tyrol. Pour compléter l'attaque, une flotte française, car rien n'était oublié, entrerait dans la mer du Nord. On ne mettait d'ailleurs en doute, ni que les États du Sud ne se soulevassent contre la Prusse, ni que le Hanovre ne saisît l'occasion de recouvrer son indépendance, ni que le Danemark, surexcité par l'approche de notre escadre, ne brûlât du désir d'effacer ses précédentes défaites. Ainsi assailli de tous côtés, l'ennemi serait promptement réduit à composition. L'exposé s'acheva sans que le respect permît aucune interruption. Quand l'Empereur se fut tu, un certain embarras prolongea le silence. Que resterait-il du projet quand on en aurait éliminé ce qui était rêve ou illusion ? Bientôt les objections se formulèrent. Le plan, superbe à coup sûr, exigerait, pour réussir, deux choses : une extrême lenteur de la part de la Prusse ; une extrême célérité de la part de l'Autriche et de l'Italie. A consulter l'expérience du temps passé el toutes les informations du temps présent, ne serait-ce pas à Berlin qu'on irait vite, à Vienne qu'on procéderait lentement ? L'empressement, déjà un peu refroidi, se changea en vraie déception quand Napoléon ajouta que l'Autriche demandait, à partir des hostilités, un délai de six semaines pour entrer elle-même en campagne. A cette condition que l'on pressentait, mais que l'on eût voulu révoquer en doute, les critiques redoublèrent. Cette stipulation de délais parut même dissimuler chez notre prétendue alliée l'arrière-pensée de s'attacher à nos victoires, de se dérober à notre mauvaise fortune. L'Empereur, toujours confiant, repoussa ce machiavélisme comme indigne de l'Autriche, comme indigne surtout de l'archiduc Albert. Cependant une question se posait, celle de savoir si on pourrait, sans alliés et à découvert, supporter pendant six semaines le choc de l'ennemi. Deux des membres du conseil, le maréchal Lebœuf et le général Frossard, avaient à cœur de ne point abandonner un plan qui avait été débattu avec l'Autriche et que le souverain patronnait. On se mit à étudier les cartes, le compas à la main, et on rechercha par quelles combinaisons dilatoires on laisserait à nos alliés le temps d'entrer en ligne. Tous les efforts furent vains, et la conclusion, dont on aurait dû se souvenir deux mois plus tard, fut que l'armée française était insuffisante pour lutter à elle seule, pendant six semaines, contre toute la confédération de l'Allemagne du Nord. Sur cette constatation, Jarras replia mélancoliquement ses cartes, et les autres membres du conseil, devenus fort soucieux, se séparèrent en silence.

En dépit de ces signes défavorables, l'Empereur ne désespéra point de l'alliance. Il avait promis d'expédier à la cour d'Autriche un envoyé qui poursuivrait la négociation. Le souverain manda le général Lebrun qui était l'un de ses aides de camp, lui remit une lettre autographe pour l'archiduc Albert et lui prescrivit de partir pour Vienne. L'objet de la mission était double : le messager devait traduire en stipulations positives l'entente militaire qui n'avait été qu'ébauchée à Paris ; en outre, il devait insister pour que l'Autriche entrât en campagne en même temps que nous et renonçât à des délais propres à tout compromettre.

Le 28 mai, l'aide de camp quitta Paris. Il poursuivit sa route lentement et à travers toutes sortes de détours, soit qu'il jugeât le temps peu précieux ou qu'il se piquât d'étudier, chemin faisant, les choses d'Allemagne, soit qu'il voulût donner à son voyage les apparences d'un voyage de délassement. Le 6 juin il atteignit Vienne

L'heure était décisive pour l'alliance. Si, à tant de vagues entretiens, à tant de pourparlers décevants s'ajoutait un nouvel échec, notre intérêt, notre dignité même nous commanderaient de nous confiner dans le recueillement. Le 7 juin, le général Lebrun fut reçu par l'archiduc, au château de Baden. Les premiers mots du prince furent très propres à dissiper les espérances trop tenaces. Il déclara que, s'il traitait la question militaire, c'était au point de vue purement théorique, et, suivant sa propre expression, purement académique. Il ajouta que l'Autriche ne promettrait point ce qu'elle ne pouvait pas tenir. Que promettait-elle ? Ici, l'archiduc évita de s'expliquer, soit qu'il ne connût point à fond les intentions de son gouvernement, soit que, soldat avant tout, il se jugeât incompétent pour aborder la politique. Un mot enfin fut répété qui, à lui seul, eût rendu fragiles tous les engagements : l'Autriche, invoquant l'état de ses institutions militaires et les lenteurs de sa mobilisation, persistait à demander un délai de six semaines pour entrer en campagne.

Le général Lebrun revint trois fois au château de Baden. Dans les entretiens qui suivirent, l'archiduc s'éleva jusqu'aux plus hautes sphères de la stratégie. Son langage fut celui d'un professeur qui donne une leçon et qui, jaloux de sa bonne renommée, prend soin qu'elle soit excellente. Il traça le cadre des guerres futures, avec cette sorte de sérénité scientifique qu'on apporte d'ordinaire à raconter les guerres passées. Il reprit par le détail le plan de campagne dont il avait naguère, à Paris, exposé les grandes lignes. Deux armées françaises seraient formées, l'une pour la défense des frontières, l'autre en vue d'une marche offensive à travers l'Allemagne. L'Autriche entrerait en campagne, mais seulement à l'heure marquée, et, à sa suite, l'Italie. La démonstration s'appuyait d'exemples et de souvenirs historiques, ainsi qu'il convenait à un homme doublement instruit, et par l'étude des guerres napoléoniennes, et par la méditation des exemples paternels. A ces vues générales s'ajoutaient toutes sortes de conseils. Il faudrait déclarer la guerre en avril, parce que cette époque était celle où les soldats prussiens étaient le moins bien exercés ; en outre, à ce moment de l'année, l'intervention de la Russie serait peu à craindre, les routes étant au printemps presque impraticables, et les semestriers, tous, paraît-il, fort orthodoxes, étant affaiblis par les privations du Carême. Le général Lebrun se sentait subjugué par cette abondance de faits, d'aperçus, d'arguments. A l'instant le plus entraînant, une pensée renaissait, celle des délais que réclamait l'Autriche ; et cette pensée éteignait subitement les ardeurs. L'envoyé français calculait que la Prusse, en moins de quinze jours, pourrait porter toutes ses forces sur le Rhin : a Comment voulez-vous, disait-il, que nous restions près de quatre semaines à découvert, tandis que, sous prétexte de préparatifs à achever, vous prolongerez votre état de neutralité ? » Ainsi s'exprimait l'aide de camp impérial. A cette objection qu'il formulait tout haut s'ajoutait un soupçon que son esprit ne parvenait pas à chasser. Le cabinet de Vienne, en ajournant son action, n'entretenait-il pas le secret dessein de ne se décider qu'après la victoire ?

François-Joseph était au château de Laxembourg. Il voulut y recevoir le général. L'entretien eut lieu le 16 juin, dans l'une des allées du parc. L'empereur accueillit l'envoyé de Napoléon avec beaucoup d'égards et de courtoise affabilité. Mais il fut bientôt visible que son principal souci était d'observer une prudence poussée jusqu'à la circonspection. Dès les premiers mots, il tint à réprouver tout ce qui serait coup de tête, explosion de colère ou aventure. « Je veux la paix, dit-il, et je ne ferais la guerre que si j'y étais forcé. » Comme l'avait fait l'archiduc Albert, il répéta qu'en cas de conflit, il lui serait impossible de commencer les hostilités à la même heure que la France. Puis il continua en ces termes : « Si je déclarais la guerre en même temps que Napoléon, la Prusse exploiterait contre nous l'idée allemande, non seulement chez elle, non seulement au sud du Mein, mais jusque dans l'empire austro-hongrois ; de là de sérieux embarras pour mon gouvernement. » L'entretien se poursuivant, le souverain tint à marquer l'hypothèse, l'hypothèse probablement unique, dans laquelle il se croirait obligé de lier son sort à celui de la cour des Tuileries : « Si l'empereur Napoléon, dit-il, se trouvait forcé d'accepter ou de déclarer la guerre et se présentait avec ses armées dans le midi de l'Allemagne, non point en ennemi mais en libérateur, je serais forcé de mon côté de déclarer que je fais cause commune avec lui. Aux yeux de mes peuples, je ne pourrais faire autrement que de joindre mes armées aux armées françaises... Voilà ajouta François-Joseph avec une certaine solennité, ce que je vous prie de dire à l'empereur Napoléon. » Sur ce terrain, le général Lebrun ne se crut pas autorisé à suivre le monarque autrichien. Il n'était qu'un militaire appelé à débattre une question militaire. Et ce n'était pas l'une des moindres anomalies de la négociation, qu'on discutât sur la coopération stratégique des deux armées sans avoir préalablement fixé dans quelles éventualités ces deux armées s'uniraient. N'osant provoquer des explications plus précises, l'officier français se borna à répondre avec à-propos : « Le but de l'Empereur, mon maître, est justement d'établir l'entente par avance afin qu'en cas de guerre, on ne soit point surpris en flagrant délit de non-préparation. » François-Joseph approuva fort cette sagesse, puis rentra dans les généralités, ce qui le dispensait lui-même de s'expliquer davantage. Enfin, ayant laissé traîner l'entretien sur divers sujets, il congédia très gracieusement l'envoyé[59].

Le 22 juin, Lebrun revint à Paris et, quelques jours plus tard, en un long rapport à son souverain, il retraça le récit détaillé de son voyage. Le général se gardait de toute conclusion positive. Pour quiconque avait suivi les pourparlers des années précédentes, la conclusion s'imposait d'elle-même. Décidément, les militaires autrichiens se prêteraient avec une complaisance infinie à discuter la stratégie de la guerre future ; mais ils n'entendraient engager, suivant le mot de l'archiduc Albert, que des débats académiques. Non moins obligeamment les hommes d'État viennois nous prodigueraient toutes les fleurs de la diplomatie ; mais ce ne seraient que des gerbes éparses, jamais le bouquet des fiançailles. Attentive à elle seule, l'Autriche, et qui eût osé la blâmer après ses revers, ferait résider son patriotisme dans son égoïsme, et les deux mots auraient pour elle un sens unique. Se fondant sur ses traditions de formalisme et tournant à son bénéfice ses propres lenteurs, d'avance elle déclarait qu'elle arriverait tard, fort tard, ce qui signifiait qu'en cas de défaite elle s'arrêterait en chemin. En dépit de son médiocre succès, la mission du général Lebrun n'eût point été inutile si l'Empereur, rapprochant ce récent mécompte des mécomptes anciens, eût appris, par cette nouvelle expérience, à ne mesurer ses entreprises que sur ses propres forces. Mais Napoléon eut-il le loisir de lire le rapport de son aide de camp ? Ce rapport est daté du 30 juin 1870. Deux jours plus tard surgirait l'incident où tout le reste s'absorberait. Nous avons dit les causes générales qui présageaient la guerre. Voici l'événement qui soudain la précipita.

 

VII

C'est en Espagne que se noua le drame qui s'achèverait sur notre frontière de l'Est. Il faut, au risque d'un nouveau retour en arrière, saisir jusqu'en ses origines l'intrigue qui serait si fatale à la France.

Au mois de septembre 1868, une insurrection avait éclaté dans la péninsule hispanique. La révolte commença dans le port de Cadix, parmi les équipages de la flotte. Puis elle s'étendit sur la ville et de là se propagea dans l'Andalousie. Il n'y eut qu'un seul engagement, au pont d'Alcolea, sur le chemin de Cordoue. Bientôt la rébellion gagna Madrid et, se développant de tous côtés, devint révolution. La reine Isabelle était en villégiature à Saint-Sébastien. On annonça son retour, puis on le contremanda. Les nouvelles devenant mauvaises, elle jugea inutile d'attendre une sommation plus impérieuse de la destinée. Le 30 septembre, elle franchit la frontière française et, accueillie par Napoléon avec tous les égards dus au malheur, elle reçut asile au château de Pau.

Le soulèvement était l'œuvre commune de trois partis : les unionistes qui représentaient les vœux modérés de la bourgeoisie libérale ; les progressistes qui souhaitaient de plus amples réformes ; les démocrates qui inclinaient pour la plupart vers la république fédéraliste. De la révolution, trois personnages émergèrent : le maréchal Serrano, l'amiral Topete, le maréchal Prim. Les deux premiers appartenaient à l'Union libérale ; le troisième, qui devait jouer le rôle le plus important, était le chef des progressistes. Un gouvernement provisoire s'organisa. Serrano fut président du Conseil ; Prim, ministre de la guerre. Le souci le plus urgent serait de rétablir le calme. Le nouveau pouvoir ne s'y épargna point, et Prim, ayant conduit dans sa vie quatre ou cinq insurrections, se mit incontinent à prêcher la discipline. Il importait que le peuple fût consulté par une voie moins irrégulière que celle d'une révolution. Au mois de janvier 1869, eurent lieu les élections pour les Cortès. Il n'y avait de républicains que parmi les démocrates ; unionistes et progressistes demeuraient fidèles à la conception monarchique. Les choix répondirent à ces tendances, et, dès qu'on connut l'ensemble des élus, il fut manifeste que l'Espagne ne ferait que changer de royauté.

Quel serait le monarque ? Ici commencèrent des recherches longues, laborieuses, compliquées, avec des imbroglios pareils à ceux d'un vaudeville, mais d'un vaudeville destiné à devenir tout à coup tragédie.

A ce début de la crise espagnole, il n'est pas sans intérêt de noter les pensées qui s'échangent en Allemagne. Beaucoup estiment qu'une révolution si lointaine ne peut influer sur les destinées de la monarchie prussienne. « La chose nous est indifférente et nous pouvons, grâce à Dieu, attendre en paix le dénouement. » Ainsi s'exprime dans sa correspondance le conseiller secret de légation Abeken, attaché à la personne du roi[60]. En d'autres milieux, une crainte se manifeste : celle que le cabinet des Tuileries ne s'applique à profiter de l'événement. Dès le 30 octobre 1868, en une lettre au prince royal de Prusse, on fait allusion au sort futur de la péninsule hispanique : ct Surtout, écrit-on, pas de régent sous la coupe de Napoléon. » Cependant un bruit dont il est malaisé de découvrir la source commence déjà à circuler en Allemagne. Vaguement, à mots couverts, on parle, pour le trône d'Isabelle, du prince Léopold, fils aîné du prince Antoine de Hohenzollern-Sigmaringen, et frère de ce prince Charles, qui a été appelé, deux années auparavant, à gouverner la Roumanie. La nouvelle est rapportée par le Journal des Débats sur la foi d'une correspondance de Vienne[61]. A Berlin, le représentant de la reine Victoria, lord Loftus, recueille la rumeur. En une lettre particulière au chef du Foreign-office, il transmet l'information et y ajoute cette phrase où se marque déjà une prévoyance soucieuse : « J'observe que si le prince était élu, le choix serait vu avec jalousie et défaveur à Paris[62]. »

Le 11 février 1869, les Cortès se réunirent. Le maréchal Serrano fut maintenu dans ses fonctions de chef du pouvoir exécutif ; les ministres furent conservés. Une question domina bientôt toutes les autres, celle du choix du souverain. Les unionistes eussent souhaité le duc de Montpensier, fils de Louis-Philippe, et devenu Espagnol par son mariage avec une sœur de la reine Isabelle. Les progressistes inclinaient à chercher un prince en Portugal : leurs préférences les portaient vers le roi Ferdinand de Cobourg, veuf de la reine dona Maria et père du roi régnant. En dehors de ces deux candidats, bien des noms se prononçaient, à tout hasard, dans les cercles politiques. On nommait le duc Amédée d'Aoste, l'archiduc Charles d'Autriche, le prince Alfred d'Angleterre, le prince Philippe de Cobourg. On en était là quand une brochure parut qui fit à Madrid une certaine sensation. Elle était signée d'un député aux Cortès, M. Salazar y Mazarredo. Celui-ci proposait d'abord le roi veuf, Ferdinand de Portugal. Puis, en prévision d'un refus qui paraissait probable, il s'appliquait à mettre en pleine lumière Léopold de Hohenzollern. Le prince était âgé de trente-cinq ans, c'est-à-dire dans la maturité de l'âge. Il était marié et père de famille. Il était catholique de religion, sans être ultramontain. Son jugement était droit, son esprit ferme, sa fortune considérable. Il était officier dans l'armée prussienne et se reliait à la famille régnante de Prusse, quoique par un lien qui se perdait dans la nuit des temps, car il fallait remonter jusqu'au douzième siècle pour trouver l'auteur commun. Léopold comptait en Europe d'autres alliances royales : il avait épousé une princesse de Bragance ; comme pour compenser ses attaches prussiennes, il se rapprochait, en plusieurs manières, de la famille Bonaparte ; car il était le parent des Murat, le parent des Pepoli ; en outre, par sa mère, princesse de la maison de Bade, il se trouvait le petit-fils de Stéphanie de Beauharnais.

Tandis que se nouaient ces menées qui furent surtout remarquées après coup, la France suivait avec une attention morose les événements d'Espagne. La Révolution était arrivée au plus mauvais moment, c'est-à-dire à l'heure où les relations entre l'Empereur et la reine Isabelle étaient le plus cordiales. L'Italie pouvait se féliciter de voir disparaître, par la chute de la reine, l'un des gouvernements les plus dévoués à la Papauté. La Prusse, puissance toujours en éveil, pourrait, en cette nouvelle complication de l'Europe, épier quelque profit. Pour la France, tout serait déplaisir. La République serait un voisinage compromettant. L'élection du duc de Montpensier, fils de Louis-Philippe, paraîtrait procédé disgracieux pour la dynastie napoléonienne. L'élection d'un des membres de la maison de Savoie grandirait à l'excès l'influence de Victor-Emmanuel. Entre tous les choix, aucun n'eût semblé plus dommageable que celui d'un prince prussien ; mais les rumeurs étaient, à cet égard, trop vagues pour qu'on s'arrêtât à cette pensée. La seule solution satisfaisante eût été que les chefs de la Révolution, consentant à se déjuger, rappelassent le fils d'Isabelle, le prince des Asturies ; mais, de tous les dénouements, c'était le moins vraisemblable, et celui que Prim déclarait impossible.

En son poste diplomatique, M. Benedetti s'appliquait à recueillir, avec une certaine vigilance, mais tout à fait exempte d'inquiétudes, les bruits qui circulaient. Vers la fin de l'hiver, une circonstance particulière aiguisa son attention ; ce fut le séjour à Berlin de M. Rances y Villanueva qui avait longtemps représenté la reine Isabelle auprès de la cour de Prusse et qui avait, quelques mois auparavant, été désigné pour Vienne. Pourquoi M. Rancès, nommé à l'ambassade d'Autriche, revenait-il à Berlin ? C'était, disait-on, pour y saluer le roi Guillaume à l'occasion de son anniversaire de naissance. Mais le voyage ne cachait-il point quelque dessein secret ? Plusieurs circonstances accroissaient les soupçons : M. Rancès, à ce qu'on assurait, avait vu deux fois M. de Bismarck ; on remarquait de plus que le prince Léopold avait, pendant l'hiver, résidé à Berlin plus longtemps que de coutume ; le prince lui-même ne réunissait-il pas quelques-Unes des qualités essentielles qui aideraient à sa candidature ? Gagné par ce commencement de soupçon, M. Benedetti jugea opportun (l'avertir son gouvernement. C'était le 27 mars 1869. De Paris la réponse ne tarda pas. L'ambassadeur français était invité, par dépêche télégraphique, à poursuivre son enquête et à préciser sur quel fondement reposaient ses conjectures.

M. de Bismarck était absent. A défaut du ministre, M. Benedetti vit, le 31 mars, le sous-secrétaire d'État, M. de Thile : « Dois-je, lui dit-il, attribuer quelque importance aux bruits qui circulent ? » Puis il ajouta : « J'attache un grand prix à être exactement informé ; car la nouvelle serait grave si elle se confirmait, et intéresserait au plus haut point le gouvernement de l'Empereur. » L'interpellation était nette. La réponse ne le fut pas moins : « Je puis vous assurer, répéta à plusieurs reprises M. de Thile, que le projet n'a jamais été agité. » Comme si son affirmation eût été insuffisante, il alla jusqu'à engager sa parole d'honneur, ce que M. Benedetti ne lui demandait point. Faisant allusion aux entrevues de M. Rancès et de M. de Bismarck, le haut fonctionnaire prussien les expliqua par un désir bien naturel chez son chef, celui de connaître l'état général de l'Espagne : à en croire M. Rancès, toutes les chances d'élection étaient pour le roi Ferdinand : celui-ci, sans doute, déclinerait la couronne ; puis la majorité, après diverses fluctuations, se porterait, selon toutes les apparences, sur le duc de Montpensier. Comme l'entretien touchait à sa fin, M. de Thile renouvela à plusieurs reprises sa déclaration : jamais il ne saurait être question du prince de Hohenzollern pour le trône d'Espagne. Le jour même, M. Benedetti transmit à Paris ces paroles rassurantes. Toutefois sa dépêche se terminait par cette phrase : « Sans révoquer en doute la loyauté du sous-secrétaire d'État, je me permettrai d'ajouter qu'il n'est pas toujours initié aux vues personnelles de M. de Bismark. »

Non, M. de Thile n'était pas toujours informé. L'une des habiletés du président du Conseil était même de ne pas l'informer de tout, afin que, niant de bonne foi les desseins de son chef, il les niât avec un accent plus persuasif. Quel que fût cet artifice assez habituel, rien n'autorise à suspecter la véracité du langage tenu ce jour-là par le sous-secrétaire d'État. Bien plus, il eût été étrange que M. Rancès fût un agent pour la candidature d'un Hohenzollern ; car ce personnage, naguère ambassadeur de la reine Isabelle, devait incliner, selon toute vraisemblance, vers le parti unioniste et, à défaut des Bourbons déchus, ses sympathies le porteraient vers le seul Bourbon qui fût possible encore, c'est-à-dire le duc de Montpensier. Cette opinion se trouve confirmée par l'historien espagnol Pirala : celui-ci déclare très nettement, en se fondant, dit-il, sur un témoignage d'une autorité exceptionnelle[63], que les conversations de M. Rances avec M. de Bismarck n'ont pas eu pour objet la candidature Hohenzollern. Il y a donc lieu de croire, jusqu'à preuve du contraire, qu'à cette date du 31 mars 1869, le terrain était encore libre d'intrigues à Berlin.

Aux Tuileries, le rapport de M. Benedetti avait, quoique rassurant, laissé une arrière-pensée légèrement soucieuse. Peu de jours plus tard, l'ambassadeur fut mandé à Paris. A la fin d'avril, sans qu'on puisse préciser la date, il fut reçu en audience par l'Empereur. Le souverain interrogea longuement l'envoyé. Il jugeait, non avec indifférence, — comme l'ont prétendu plus tard certains publicistes étrangers, — mais avec une extrême vivacité, le prétendu projet dont la rumeur était parvenue jusqu'à lui. Résumant sa pensée, il s'exprima en ces termes : « La candidature du duc de Montpensier est purement antidynastique ; elle n'atteint que moi, et je puis l'accepter ; la candidature du prince de Hohenzollern est essentiellement antinationale ; le pays ne la supportera pas, et il faut la prévenir. » La conclusion fut que M. Benedetti, à son retour à Berlin, verrait, non M. de Tilde, mais M. de Bismarck lui-même, s'expliquerait sur les dangers de la candidature allemande, et s'efforcerait de dissiper toute équivoque pour le présent, toute complication pour l'avenir[64].

Tandis que commençait à s'éveiller la prévoyance française, les Cortés à Madrid discutaient la Constitution, et Prim cherchait un roi. Aux yeux d'un grand nombre, le meilleur des candidats eût été le roi Ferdinand qui avait occupé, à titre de prince consort et conjointement avec Doua Maria, le trône de Portugal. Il se trouva que ce prétendant, bien qu'appartenant à l'ambitieuse maison de Cobourg, ne prétendait plus à rien, sinon à mener une vie facile, à garder sa riche dotation, et à jouir des beaux ombrages de Cintra. A la nouvelle des grandeurs qui le menaçaient, il télégraphia que les délégués qui se préparaient à lui offrir la couronne n'eussent point à se déranger. Puis s'avisant que le procédé était un peu sommaire, il ajouta au télégramme une seconde communication qui confirmait le refus, mais le tempérait par des formules reconnaissantes, tout à fait dans le goût de l'ampleur castillane. Rebuté du côté de Lisbonne, Prim songea à l'Italie et au duc d'Aoste. L'accueil ne fut guère meilleur. On eût pu se rabattre sur le duc de Montpensier ; mais il était Bourbon, impopulaire parmi les progressistes et les démocrates ; on savait, en outre, que son élection déplairait à l'empereur des Français : de là des hésitations, et la pensée de se pourvoir ailleurs. Prim se souvint-il, dès cette époque, de la brochure lancée, deux mois auparavant, par M. Salazar, et essaya-t-il d'entrer en pourparlers avec Léopold de Hohenzollern ? L'historien allemand, M. de Sybel[65], l'affirme, et, en effet, le bruit de la candidature du prince fut, vers ce temps-là remis en circulation par plusieurs journaux. La négociation, s'il y en eut une, fut bien vite abandonnée. Léopold lui-même, le 27 avril, partit pour une longue absence, et se rendit à Bucharest où son frère Charles régnait.

Cependant, M. Benedetti était revenu à Berlin. Le 11 mai 1869, il vit M. de Bismarck. Le président du Conseil, loin de se dérober à l'entretien, affecta de s'y prêter avec une extrême bonne grâce. Il parla même beaucoup, ce qui lui donnait un grand air de franchise et ne laissait pas aux interrogations trop précises le temps de se formuler. Sur la candidature du prince Léopold de Hohenzollern, il s'exprima avec une impartialité dégagée : ce ne serait, dit-il, qu'une souveraineté éphémère, pleine de mécomptes et même de dangers : en cas de vote favorable des Cortés, le roi s'abstiendrait sûrement de conseiller l'acceptation : le père du prince n'était pas moins éloigné de si décevantes grandeurs ; il savait ce qu'il en coûtait à sa fortune personnelle pour soutenir son fils Charles en Roumanie, et ne se souciait pas d'ajouter à ce sacrifice d'autres charges plus onéreuses encore. — « La question a-t-elle été agitée ? » demanda Benedetti. A cette question nette jusqu'à l'indiscrétion, Bismarck ne se déconcerta point. Il répliqua négligemment, et ce langage semblerait confirmer le récit de Sybel, qu'il avait eu occasion de conférer sur ce sujet avec le roi et avec le prince Antoine. « En tous cas, reprit Benedetti en essayant d'arracher au premier ministre une assurance formelle pour l'avenir, le prince Léopold ne pourrait déférer au vœu des Cortès qu'avec l'assentiment du roi. Sa Majesté aurait donc à dicter au prince sa conduite. » Bismarck ne contesta point la justesse de l'observation ; mais au lieu de se porter garant des immuables résolutions de son maître, il se déroba prestement et, rentrant dans les généralités, insista sur les mécomptes que réservait l'Espagne, sur le conflit de compétitions et de vues personnelles qui retarderait à Madrid tout choix définitif. — Une fois encore, Benedetti essaya d'orienter vers une conclusion pratique l'entretien qui déviait. « Quelle que soit, dit-il, notre réserve dans les événements espagnols, nous avons un intérêt de premier ordre à en suivre le développement. » L'une des habiletés de M. de Bismarck, quand il voulait éviter des engagements, était de se répandre en confidences. Comme en veine d'expansion, il révéla à l'ambassadeur que le prince Frédéric-Charles aurait volontiers couru une aventure en Espagne : « Mais, ajouta-t-il, la différence de religion eût été un obstacle insurmontable ; et une conversion au catholicisme n'eût point elle-même effacé les préventions. En outre, poursuivit le ministre, le prince, qui est un officier vaillant et distingué, n'a jamais fait preuve d'aptitudes politiques et, au milieu des complications d'un pays tout nouveau pour lui, il n'eût point réussi à se guider. » Benedetti écoutait plus distraitement, sentant bien qu'il n'obtiendrait pas la déclaration péremptoire qu'il eût souhaitée. En rendant compte de l'entrevue, l'ambassadeur laissait percer quelque perplexité. Deux mois auparavant, M. de Thile n'avait pas hésité à démentir toute candidature allemande, avait même engagé sa parole d'honneur. On eût dit que M. de Bismarck, hanté par quelque arrière-pensée, voulût, tout en se montrant rassurant pour l'heure présente, ne pas aliéner pour l'avenir sa liberté. Dans sa dépêche à son gouvernement, M. Benedetti exprimait sous une forme très nette cette impression : « M. de Bismarck, écrivait-il, a tenu à me persuader que les bruits dont nous nous entretenions n'avaient aucun fondement ; mais il s'est abstenu soigneusement de me donner l'assurance formelle que le roi ne permettrait en aucun cas au prince Léopold d'accepter la couronne qui lui serait offerte. »

L'année 1869 s'écoula au milieu de soucis divers qui reléguaient au second plan les affaires d'Espagne. A deux ou trois reprises, les journaux parlèrent du prince Léopold, mais en termes fort vagues, et en des articles qui ne furent tirés de l'oubli qu'après les événements. Le 14 juillet 1869, un banquier de Berlin écrivit à Serrano pour lui vanter les avantages de la candidature Hohenzollern[66]. Cette lettre était-elle spontanée ? N'avait-elle pas été, au contraire, inspirée par M. de Bismarck, jaloux de tenir en réserve, pour l'heure propice, une entreprise qu'il n'osait encore engager ? Après l'entretien de M. Benedetti avec le premier ministre prussien, il ne paraît pas que de nouvelles explications aient été échangées. Pendant l'automne, M. Drouyn de Lhuys, ancien ministre des Affaires étrangères, transmit à l'Empereur divers documents à titre d'avis[67]. Très sollicité par les partisans de la reine Isabelle, Napoléon avait incliné, le croyant encore possible, vers le prince des Asturies ; dans cet esprit, il s'était d'abord montré assez hostile à la candidature portugaise du roi Ferdinand[68]. Les mois s'écoulant, il sembla se fixer, vis-à-vis du gouvernement espagnol, dans une bienveillante abstention. Comme il recevait l'un des ministres de Serrano, M. Silvela, il se borna à formuler des vœux pour l'heureuse issue de la crise. « L'Espagne, dit-il, est seule arbitre de ses destinées. Je désire seulement qu'elle arrive à la plus grande somme possible de prospérité et de bonheur[69]. »

Cette réserve n'était-elle pas excessive et n'y eut-il pas une erreur initiale dans l'orientation de la politique française ? A Berlin se rencontrait un joueur redoutable, de dispositions équivoques, habile à chercher par quel point sensible il pourrait nous atteindre, attentif à tenir prêtes ses armes, même lorsqu'il les laissait au repos. Tout ce qui était dangereux en Prusse devenait, au contraire, aisé en Espagne. Là point de mauvais souvenirs, mais rien que les liens d'une traditionnelle amitié. A cela se joignaient les relations personnelles de Prim avec Napoléon. Cette condition des choses conseillait, semblait conseiller d'agir secrètement, amicalement à Madrid, et, en laissant toute latitude pour le choix du souverain, dût ce souverain s'appeler Montpensier, d'obtenir, quand il en était temps encore, au nom de l'équilibre européen, au nom de la paix du monde, l'exclusion de toute candidature prussienne. Quelles que fussent ces apparences, la même conduite qui, l'année suivante, fixerait à Berlin le débat suprême au lieu de le porter au-delà des Pyrénées, paraît avoir prévalu en 1869 : aux deux époques, il semble qu'on ait jugé secondaire ou négligeable l'action à Madrid. Serrano eut trois ministres des Affaires étrangères : M. Silvela, M. Martos, M. Sagasta. Or tous les trois ont déclaré plus tard qu'aucune communication ne leur avait été faite au nom du cabinet des Tuileries, relativement à la candidature Hohenzollern. Le seul avis fut, à ce qu'on assure, une dépêche de M. Olozaga, ambassadeur à Paris. Celui-ci manda un jour que, selon toute apparence, Napoléon verrait avec défaveur un prince allemand s'asseoir sur le trône d'Espagne[70]. Peut-être une délicatesse excessive inspirait-elle cette attitude ; on jugeait plus fier, plus généreux de s'adresser à Berlin où résidait la force, que de peser sur l'Espagne qui était faible. Peut-être aussi, après avoir réclamé l'exclusion de Montpensier, éprouvait-on quelque embarras à formuler à Madrid de nouvelles exigences. Un autre motif expliquerait pareillement cette abstention : avec une nation susceptible comme la nation espagnole, toute intervention, si jamais elle s'ébruitait, provoquerait en elle la révolte, et le seul candidat qu'on lui interdirait d'élire, serait aussi le seul qu'incontinent elle se mettrait à idolâtrer.

Cependant les Cortés avaient voté la constitution. C'était une constitution monarchique. En attendant le monarque, on essaya d'étayer le provisoire. Dans ce but, on conféra à Serrano la dignité de régent, à Prim la charge de président du conseil. Celui-ci était l'homme agissant et, comme on disait en Europe, le faiseur de roi. Par malheur, le roi ne se rencontrait pas, bien que la couronne à ceindre fût l'une des plus glorieuses du monde et l'une des plus antiques. A dire vrai, l'état de la Péninsule présageait au souverain futur plus de soucis que de repos. Dans les montagnes s'agitaient les carlistes, et ailleurs les républicains. La même anarchie qui décourageait les prétendants rendrait plus nécessaire un gouvernement stable et fort. Avec une méritoire persévérance, Prim continua ses explorations monarchiques. On se flatta que le roi Ferdinand de Portugal n'avait point prononcé un irrévocable refus. Un haut personnage de la cour de Lisbonne fut chargé de le pressentir ; derechef, l'offre fut déclinée. Prim comptait-il beaucoup sur le Portugal ? On peut en douter ; car ce fut dans le même temps qu'il tourna de nouveau les yeux vers l'Allemagne. Cette fois, les ouvertures furent plus précises, sans se convertir encore en négociations. L'intermédiaire fut M. Salazar. Vers le milieu de septembre 1869, il partit de Vichy et se rendit auprès du prince de Hohenzollern. Très secrètement, il fut reçu au château de la Weinburg, près Rheineck. Il eut pour introducteur un diplomate prussien, M. de Werthern, qui jadis l'avait connu à Madrid. L'accueil fut poli mais réservé. Le prince Antoine ne voulut prendre aucun engagement ; le prince Léopold formula des conditions qui équivalaient à un refus[71]. Toujours en quête d'une solution pour son pays, Prim songea derechef à l'Italie. De là l'idée de la candidature du duc de Gênes, neveu du roi. C'était un adolescent qui achevait son éducation en Angleterre et ne se doutait pas du danger que courait sa jeunesse. La mère du jeune prince se montra hostile à toute acceptation et de même son grand-père, le roi de Saxe. Dès les premiers jours de janvier 1870, la Gazette officielle d'Italie consigna solennellement le refus. Dans le même temps s'amoindrissaient les chances du duc de Montpensier qui échouait en une élection partielle dans les Asturies :

C'est en ces conjonctures que s'ouvrit l'année 1870. Candidats portugais, italiens, bourboniens, tous échappaient ou se dérobaient. Avec une attention narquoise, la presse européenne observait ces perpétuels voyages à la découverte d'un monarque. Les uns s'étonnaient que l'Espagne ne pût trouver le prince charmant qu'elle rêvait. D'autres tiraient du long interrègne un argument en faveur de la République. Le prestige royal, disaient-ils, avait sans doute bien diminué pour qu'un trône, et quel trône, celui de Charles-Quint, demeurât vacant ou dédaigné ; puis ils ajoutaient, en forme de conseil, qu'à force de chercher vainement un roi, les Espagnols apprendraient à s'en passer. En cette grande pénurie, les regards de Prim se tournaient instinctivement vers l'Allemagne. Déjà il avait hasardé là-bas quelques pourparlers. Malgré l'insuccès, n'était-ce pas l'heure de les reprendre ? Ce serait attribuer au maréchal une impardonnable étourderie que de croire que les conséquences de pareilles démarches aient totalement échappé à sa perspicacité. Autant qu'on peut pénétrer rame humaine, il eut la perception du péril, mais confuse, diminuée et voilée par toutes sortes de considérations qui obscurciraient sa clairvoyance. Sûrement l'empereur des Français ressentirait quelque déplaisir. Mais était-il aisé de contenter la France qui repoussait la République, qui repoussait pareillement Montpensier ? Après tout, Napoléon n'avait formulé aucun veto positif, et on ignorait à Madrid le langage qu'en mai 1869, M. Benedetti avait tenu à Berlin. A force de peser les mérites du candidat, l'homme d'État espagnol parvint à se persuader qu'on arriverait à démarquer l'origine de Léopold. Il n'appartenait pas seulement à la Prusse, mais aussi au Portugal par son mariage, à la Belgique par son alliance avec les Cobourg, à la famille Bonaparte par les liens qui l'attachaient aux Murat, aux Pépoli, aux Beauharnais ; se trouvant parent de tout le monde, il lui serait facile de ne se donner à personne. Un argument apaisait les craintes. Jadis Napoléon avait aidé à l'élévation de Charles de Roumanie : avant favorisé l'un des deux frères, serait-il invinciblement hostile à l'autre ? Si les objections étaient trop fortes, Prim comptait sur sa dextérité, sur son crédit auprès de Napoléon, et il se flattait d'autant mieux de le convaincre que, de longue date, il était son ami.

Ainsi s'affermissait peu à peu une idée que, tout d'abord, soit à Berlin, soit à Madrid, on avait à peine osé entretenir. Ce qui n'était apparu que comme une fantaisie de publiciste ou un expédient tout à fait subsidiaire, allait revêtir l'aspect d'une solution. L'année 1869 avait été celle des mauvaises pensées, suivies seulement de quelques timides essais. L'année 1870 serait celle des grandes menées. L'heure était venue où de la conjonction des embarras espagnols et des convoitises prussiennes jaillirait le dessein funeste que notre pays n'oubliera Jamais.

 

VIII

L'agent le plus actif de l'intrigue est Salazar. Il est infatigable. Au début de 1869, il a, dans un mémoire, révélé au peuple espagnol le nom de Léopold de Hohenzollern. Au mois de septembre, il s'est rendu, en messager secret, au château de la Weinburg et, vrai tentateur, a fait miroiter aux veux du père et du fils la couronne d'Espagne. Deux mois plus tard, son activité se manifeste par une nouvelle brochure. Voici qu'il revient à la charge auprès de ceux qui gouvernent son pays. Sa plus grande force réside dans le découragement de Prim. Il obtient son adhésion, et de plus des lettres, une lettre pour Bismarck, une lettre pour le roi. Vers la fin de février 1870, il part, non plus pour un château écarté comme celui de la Weinburg, mais pour Berlin, c'est-à-dire pour le lieu où tout peut se décider. Un profond mystère couvre son voyage. L'ambassadeur d'Espagne à Berlin n'est point mis dans le secret. A plus forte raison, M. Olozaga, qui représente à Paris le gouvernement de Serrano, est tenu à l'écart de toute confidence. Le roi ne reçoit point l'émissaire qui, pour ne pas éveiller les soupçons, ne demeure que peu de temps à Berlin. Mais il ne retourne dans son pays qu'en laissant la négociation amorcée.

Elle l'est si bien qu'entre les grands acteurs de la politique prussienne commencent à se tenir des conciliabules. Le roi se montre perplexe, prompt aux objections, et refuse de peser sur la résolution finale. Le Prince Royal redoute l'état d'anarchie où se débat l'Espagne et engage Léopold à faire ses conditions, c'est-à-dire à s'assurer, non seulement pour le présent, mais pour l'avenir, l'appui de la Prusse. Quant à Bismarck, il n'hésite pas à conseiller l'acceptation ; et il adresse en ce sens un mémoire à son souverain : au point de vue politique, il y aura grand avantage, en cas de guerre, à compter sur l'amitié d'un peuple placé sur la frontière méridionale de la France ; au point de vue économique, le commerce allemand pourra trouver en Espagne de fructueux débouchés. Le 15 mars 1870, se tient à Berlin une conférence, moitié conseil de gouvernement, moitié conseil de famille. Le roi préside ; autour de lui se rangent le Prince Royal, le prince Antoine, son fils Léopold, puis Bismarck, Moltke, Roon, Schleinitz, Thile, Delbrück[72]. Malgré les objections des jours précédents, tous se prononcent pour l'acceptation : « C'est, disent-ils, un devoir patriotique prussien. » Cependant, Léopold hésite, et finalement se dérobe. Du même coup, il semble que s'évanouisse toute l'intrigue. Mais très excité, très ambitieux pour sa famille, le prince Antoine suggère aussitôt une autre combinaison. A défaut de Léopold, il souffle le nom d'un autre de ses fils, le prince Frédéric, Fritz, ainsi qu'on l'appelle. Et voici que l'intrigue renaît. Fritz, quoique beaucoup plus jeune, est, comme Léopold, d'âge viril ; comme Léopold, catholique ; comme Léopold, officier prussien. Uno avulso non deficit alter. Frédéric ou Léopold, qu'importe aux Espagnols, pourvu qu'ils aient un roi.

Le 20 mars 1870, le prince Antoine écrivait à son fils Charles de Roumanie : « Depuis quinze jours, je suis occupé au plus haut point par d'importantes affaires de famille. Il ne s'agit de rien moins que de l'acceptation ou du refus de la couronne d'Espagne. » Cependant ce Fritz, qu'une délibération à huis clos proposait d'élever sur l'un des plus antiques trônes de l'Europe, voyageait loin de l'Allemagne. Il était, disait son père, entre Paris et Nice, à moins qu'il ne fût encore en Italie. Plusieurs fois, le télégraphe joua sans l'atteindre. « Ce sont là de grands projets d'avenir, mandait à Bucharest le prince Antoine ; il faut garder le secret. » Et il ajoutait pieusement : « Qui peut pénétrer les vues de la Providence ? » Chemin faisant le jeune prince connut par un message de Berlin le rôle auquel on songeait pour lui. Il ne fut, dit-on, point trop surpris ; car déjà à ce qu'on assure, l'ambassadeur d'Espagne à Florence avait essayé, en quelques mots, de sonder ses intentions. Il s'achemina vers la Prusse, mais bien lentement, à ce qu'il semble, pour un chercheur de couronne. Le prince Antoine se trouvait à Berlin avec la princesse son épouse, pour être, ainsi qu'il l'écrivait, « plus près du théâtre de la décision ». L'un et l'autre suivaient avec une extrême anxiété, quoiqu’avec les apparences du calme, la grande affaire où se jouaient les destins de leur famille. Entre les initiés, les conjectures s'échangeaient. Bismarck poussait fort à l'acceptation, soit pour l'un, soit pour l'autre des jeunes princes. Antoine accusait secrètement les tièdes ambitions et le médiocre empressement de Fritz. De Bucharest, Charles essayait de supputer les chances de son frère. Il le jugeait intelligent, mais doutait de son expérience et de son habileté à pénétrer les hommes. Il faudrait, disait-il, exiger trois conditions : la refonte de l'armée, celle de la marine, et, en outre, un ensemble de lois répressives, assez énergiques pour affermir le gouvernement. Quelque secrètes que fussent les menées, une vague rumeur commençait à se répandre, et l'agent de la Roumanie en France, M. Stratt, en avait recueilli l'écho. A ces premiers indices de divulgation, le prince Antoine s'émeut : « La candidature, écrit-il, échouerait si seulement elle était connue. » Et il ajoute : « J'ai déclaré d'une manière positive à Stratt que Léopold avait absolument refusé la couronne. Il n'a pas besoin, quant à présent, d'en savoir davantage. » C'est que M. Stratt était accrédité auprès de la cour des Tuileries, et l'indiscrétion, fâcheuse partout, ne serait nulle part plus inopportune qu'à Paris.

Salazar avait garanti l'empressement de ses compatriotes à accueillir une candidature germanique. Pourtant le comte Kanitz, ambassadeur de Prusse à Madrid, se montrait beaucoup plus circonspect. Il importait de pénétrer le véritable état des choses. Parmi les officiers de l'armée prussienne, il en était un qui avait, deux années auparavant, suivi les opérations de la guerre entre le Brésil et le Paraguay et avait, en ce long contact, acquis une parfaite connaissance de la langue et des mœurs espagnoles. C'était le major de Versen. Dès le commencement d'avril, il fut mandé à Berlin et reçut l'ordre de se rendre secrètement en Espagne pour y étudier, au point de vue politique et surtout au point de vue militaire, les chances qu'aurait un Hohenzollern. Versen accepta avec joie étant, suivant l'expression qu'emploierait plus tard son biographe, « de ceux qui aiment les aventures pleines d'honneur[73]. » Sans perdre un jour, il partit. Quelle que fût sa connaissance de la langue indigène, son origine étrangère le trahit partout ; mais comme on n'avait point coutume de voir des Allemands, on le prit pour un Anglais. Pendant près d'un mois, l'officier prussien parcourut la Péninsule ; il poussa jusqu'à Séville et même jusqu'à Cadix. Chemin faisant, il préparait les éléments du mémoire où se résumeraient les résultats de son voyage. Son impression fut que le fils du prince Antoine se présenterait à l'Espagne sous les auspices les plus favorables : le peuple ratifierait sûrement le choix résolu par les Cortès : l'armée était assez bien organisée pour offrir un appui solide au nouveau roi. Le jugement était sincère, car, en des notes plus intimes rédigées pour lui seul, l'émissaire manifestait un optimisme pareil ; il allait même jusqu'à croire qu'un Hohenzollern, catholique et parent de Napoléon, ne soulèverait aucune objection fondamentale de la part de la France, Le 6 mai, Versen rentra à Berlin. Il ne doutait pas qu'il ne fût félicité, appelé à la Cour, mis hors de pair, et déjà son ambition s'en réjouissait. Cependant Bismarck, malade, était parti pour Varzin. Assez mélancoliquement, l'envoyé attendit quelques jours, ne sachant à qui remettre son mémoire et s'étonnant que nul ne s'enquît de lui. Enfin, le 15 mai, une brève communication lui prescrivit de rejoindre sans délai son régiment à Posen.

Que s'était-il passé ? Décidément, le prince Antoine était clairvoyant quand il accusait les molles ambitions de son fils. Frédéric avait fini par rentrer en Allemagne. Il n'y était revenu que pour décliner la candidature. Il n'accepterait, disait-il, que si le roi lui en donnait l'ordre formel. Le roi, le prince royal étaient demeurés hésitants, mais avaient refusé d'influencer la résolution définitive. Derechef on avait songé, mais inutilement, à Léopold. Tout espoir de revirement paraissant invraisemblable, un télégramme avait été adressé à Madrid ; était destiné à Prim et formulait le refus. Ainsi s'expliquait la silencieuse indifférence qui venait d'accueillir à son retour le major de Versen. Il n'était plus que le messager d'une entreprise abandonnée. Dès le 22 avril, dans une lettre à son fils Charles de Roumanie, le prince Antoine avait retracé en ces termes et la négociation et l'échec : et Après le refus de Léopold, la candidature a été offerte très sérieusement à Fritz. Il n'avait plus qu'à se décider, et de Madrid on l'y exhortait beaucoup. Mais ton frère a répondu du ton le plus résolu qu'il ne pouvait entreprendre une œuvre semblable. Il faut donc laisser tomber la chose. Un grand moment historique est passé pour la maison de Hohenzollern, moment comme il n'y en a jamais eu, comme il n'y en aura plus jamais. Si le roi avait ordonné, Fritz aurait obéi ; mais laissé libre, il a opiné pour le refus. Et le prince ajoutait avec une tristesse découragée, comme on fait pour un projet longtemps caressé, mais impossible à renouer : « Maintenant c'est fini, et cet épisode tombera dans l'oubli jusqu'à ce qu'un historien de notre maison le rappelle dans un avenir lointain[74]. »

 

IX

L'Europe échappait au danger avant même qu'elle l'eût soupçonné. Comment le projet dont le prince Antoine déplorait l'avortement reprit-il tout à coup consistance ? Ici nous sommes obligés de marcher un peu à tâtons en une lumière encore incomplète et de rassembler des documents qui ne se relient pas toujours entre eux. On a dit comment le major de Versen était revenu le 6 mai, à Berlin. Très ardent, très actif, il ne se consolait pas de rencontrer l'obscurité, là où son ambitieuse jeunesse espérait un rôle. Les officiers prussiens sont entreprenants dans la guerre ; Versen prouva qu'ils le sont pareillement dans la diplomatie. Si nous en croyons son biographe, il osa se rendre auprès du Prince Royal qui revenait de Carlsbad, parvint à le circonvenir, et obtint de lui une lettre d'introduction pour le prince Antoine qui résidait à Düsseldorf. Animé d'une excitation joyeuse, Versen se mit en route le 20 mai. Il écrivait à cette date dans son journal : « Si le coup réussit à Düsseldorf, après que tous auront jeté leur fusil dans le blé, je pourrai pendant toute ma vie me souvenir de ce succès avec orgueil[75]. » A Düsseldorf, le major ne trouva point celui qu'il cherchait : Antoine était parti pour Nauheim. Sans hésiter Versen l'y rejoignit. A force d'arguments, il parvint à lui persuader que tout n'était pas perdu ; puis il le décida à écrire au Prince Royal une lettre qui, loin de réitérer le refus précédemment formulé, exprimait des incertitudes, des hésitations, et des hésitations qui ne demanderaient qu'à se laisser vaincre. De Frédéric il n'est plus question. Il est rentré dans la coulisse pour n'en plus sortir. Mais voici que revient en scène Léopold. Naguère celui-ci s'est dérobé au dangereux honneur de la couronne. Il semble que la réflexion ait amolli sa résistance. Il se montre perplexe, il se dit partagé entre ses devoirs envers sa maison et les autres devoirs que lui impose l'appel de la nation espagnole. Le 26 mai, écrivant à Charles de Roumanie, Antoine lui confie son espoir renaissant : « La chose, dit-il, n'est point encore complètement enterrée ; elle tient à quelques fils, mais ce ne sont que des toiles d'araignées[76]. »

Les « fils » deviennent bientôt plus solides. Léopold qui avait hésité, refusé, puis recommencé à hésiter, se met à faire ses conditions. Surtout il se sent pris de sollicitude pour la nation espagnole : il juge que l'état des choses a changé et qu'un plus long interrègne pourrait provoquer en Espagne une crise très redoutable : il recule devant la responsabilité d'avoir marchandé son concours à une grande nation soucieuse de se relever. Informé du revirement par Antoine, le Prince Royal en avertit le roi. A cette nouvelle, le souverain témoigna d'abord une certaine mauvaise humeur. Il considérait la négociation comme terminée et s'étonnait, se froissait un peu qu'on l'eût renouée en dehors de lui. Il redoutait l'irritation de la France et le jugement de l'Europe. Jadis, par crainte des puissances, il avait hésité à laisser le prince Charles partir pour la Roumanie. Combien ne serait pas plus téméraire l'élévation de Léopold sur le trône d'Espagne ! Comme on objectait au souverain les rapports favorables du major de Versen et aussi du conseiller Lothar Bucher qui, dans le même temps, s'était rendu en Espagne, il répliquait en souriant que l'un et l'autre avaient vu les choses beaucoup trop en rose. Quelles que fussent les froideurs du monarque, on sentait dans son langage des objections plutôt que d'invincibles résistances. La même évolution, qui inspirait à Guillaume plus de trouble que de joie, comblerait les vœux de Bismarck. Le 30 mai, le Prince Royal l'avisa du changement : « Il me semble maintenant, lui écrivait-il, qu'en fin de compte le père et le fils sont d'accord pour l'acceptation[77]. »

De ces projets ambitieux qui renaissaient en Allemagne, rien n'avait transpiré à Madrid. Là-bas, on vivait sur la foi des dépêches qui avaient, un mois auparavant, notifié le refus de Léopold, le refus de Frédéric. Plus que jamais, on se consumait en recherches infructueuses ; et, pour la troisième fois, le gouvernement du régent venait d'offrir la couronne au roi Ferdinand qui, pour la troisième fois, l'avait refusée. Ces échecs réitérés ne laissaient pas que d'exciter, dans la presse européenne, les railleries. « Nous conseillons aux Espagnols, écrivait John Lemoine dans les Débats[78], de réunir tous leurs candidats autour d'une table d'hôte et de leur partager le gâteau des rois. Celui qui aurait la fève serait immédiatement proclamé. » Quel ne fut pas l'étonnement quand, au milieu, de cette confusion, Prim reçut un message de Bismarck ! Celui-ci, guéri fort à point, était revenu de Varzin ; il mandait au général que la candidature était une chose excellente ; il exhortait à reprendre le grand dessein. Seulement il suggérait un conseil : il jugeait opportun, non de porter les pourparlers à Berlin, comme on ferait pour une affaire de gouvernement, mais de s'adresser directement au prince, comme il convenait pour une affaire de famille. Ainsi s'exprimait le premier ministre, et cet avis même révélait sa cauteleuse prévoyance. En imprimant à la négociation le caractère d'une négociation privée, il fournissait par avance au roi un prétexte pour ajourner les explications, pour alléguer l'ignorance. Cette attitude donnerait le change à l'Europe et déconcerterait la France ; elle permettrait, en outre, une retraite honorable, si l'intrigue dévoilée soulevait trop de réprobation.

Sous les mécomptes répétés, Prim commençait à ployer. Il ne crut guère aux suggestions de M. de Bismarck, et plût à Dieu qu'il n'y eût point cru du tout ! Le 11 juin 1870, aux Cortès, le général fit un long récit de ses déboires monarchiques : il s'était adressé au roi Ferdinand et avait échoué ; il s'était tourné vers le duc d'Aoste et n'avait pas mieux réussi ; il avait songé au duc de Gènes et s'était pareillement heurté à un refus. S'étant exprimé de la sorte, l'orateur fit allusion à un quatrième candidat qu'il lui était interdit de nommer, mais auprès de qui il n'avait pas été jusqu'ici plus heureux. Sur un grand nombre de bancs, on désigna le prince de Hohenzollern. Quel que fût son découragement, Prim ne voulut pas négliger l'invitation que lui adressait M. de Bismarck. Sans beaucoup d'espoir, il manda Salazar et lui prescrivit de se mettre derechef en route. Toutefois, il se rendrait non plus à Berlin, mais à Sigmaringen, où résidait le prince Antoine. Le messager quitta Madrid le 14 juin.

A l'inverse des prévisions de Prim, tout se précipitait en Allemagne. Salazar, toujours infatigable, arriva le 19 juin à Sigmaringen. Il y trouva le prince Antoine, il y trouva aussi le prince Léopold que le major de Versen, non moins infatigable, était allé chercher à Reichenhall. La négociation fut courte. Le candidat avait réfléchi et avait jugé « que la condition de roi d'Espagne était plus brillante que celle d'officier d'état-major prussien ». Dès le 20 juin, Léopold donna sa parole, sous la réserve de l'assentiment royal. Guillaume venait d'arriver à Ems, quand il reçut la demande d'autorisation. Il avait suivi, comme on l'a dit, la reprise des pourparlers. Mais on assure qu'une si grande hâte l'étonna. Avec son ordinaire finesse, il affecta de traiter l'affaire comme secondaire et s'appliqua à ne pas défendre plutôt qu'à conseiller l'acceptation. Par cette conduite, il laissait le champ libre au prince et ne s'engageait pas lui-même irrévocablement. Léopold, en sa supplique, invoquait un grand service à rendre et une sorte de vocation à laquelle il n'osait résister : « S'il a cette vocation, dit brièvement le roi, je n'ai pas le droit de m'y opposer. Ayant, avec une audace pleine de réticences, formulé ce minimum d'approbation, le monarque passa outre. Tel est du moins le récit que nous fournit l'historien allemand Sybel[79].

Une seule question demeurait, mais singulièrement grave, celle de savoir à quel moment et sous quelle forme l'intrigue, jusque-là secrète, se divulguerait. Le plus habile semblait être de brusquer la conclusion, et de profiter de la session des Cortés pour surprendre l'élection par l'Assemblée. De la sorte, tout le monde serait simultanément engagé, et l'Espagne, et la Prusse, et le prince lui-même. Quant à Napoléon, il se trouverait pris au dépourvu en présence d'un fait accompli, et son embarras serait double, ayant devant lui, non seulement la Prusse, mais encore le gouvernement espagnol dont il serait réduit à contester le libre choix. Cependant, le 24 juin 1870, les Cortès furent prorogées jusqu'au 31 octobre, en sorte que ce dénouement échappa. On a expliqué cette décision par une erreur dans le déchiffrement d'une des dépêches de Salazar. Tandis que celui-ci annonçait son retour pour le 28 juin, on aurait lu le 9 juillet ; en ces circonstances, on aurait jugé impossible de retenir aussi longtemps les députés, très fatigués de leurs longs travaux, très incommodés des chaleurs, et fort désireux de quitter Madrid. De là le décret qui les autorisait à regagner leurs provinces. Il paraît plus vraisemblable d'attribuer la prorogation à un calcul de Prim. Le maréchal se flattait de profiter des mois d'été pour aller, suivant sa coutume, à Vichy et pour voir l'Empereur. Il lui exposerait la grande crise où se débattait l'Espagne ; puis, avec ces ménagements insinuants qui réussissaient si bien auprès de Napoléon, il hasarderait le nom de Léopold en masquant sous ses alliances cosmopolites son origine prussienne. Il présenterait l'affaire comme fortement engagée, puis, par degrés, se laisserait doucement confesser et finirait par avouer qu'elle était à peu près conclue. Après un mouvement de mauvaise humeur, Napoléon, lassé de toute complication nouvelle, se résignerait. Il arriverait donc que les Cortés trouveraient le terrain déblayé. L'Espagne serait satisfaite ; la Prusse triompherait modestement ; la France, quoique dépitée, laisserait faire. A défaut de preuves matérielles, toutes les circonstances permettent de croire que tel fut le plan imaginé par Prim[80].

L'habileté ne laissait pas que d'être raffinée. Seulement cette conduite exigerait que, jusqu'au dernier moment, un silence absolu régnât sur toute la négociation. Il n'en fut pas de la sorte. A une intrigue très secrète allait succéder une divulgation très prématurée. Le 28 juin, Salazar revint en son pays. Il était triomphant, mais si triomphant qu'il ne sut pas dissimuler jusqu'au bout son succès. Il laissa entendre que l'Espagne avait enfin trouvé cette chose qui paraissait introuvable, à savoir un roi. Bientôt la nouvelle transpira. Prim, après la séparation des Chambres, était allé prendre quelque repos à la campagne, dans les monts de Tolède. Dans la nuit du 1er au 2 juillet, comme il rentrait à Madrid, deux de ses amis allèrent l'attendre à la gare et, avec beaucoup d'effusion, le félicitèrent sur l'issue de la crise. Stupéfait, le général les interrogea et apprit d'eux que, depuis quelques heures, le nom du candidat commençait à se répéter dans les cercles politiques. A cette malencontreuse révélation, loin de répondre aux compliments, il fronça le sourcil et, froissant violemment l'un de ses gants : « Labeur perdu, s'écria-t-il, candidature perdue et Dieu veuille que ce ne soit que cela ! »

 

X

Notre représentant à Madrid, M. Mercier de Lostende, gardait une attitude expectante et avait pour instructions générales de respecter les vœux des Espagnols. Cette réserve n'était pas si absolue qu'elle allât jusqu'à l'indifférence. L'ambassadeur eût été bien mal informé s'il n'eût recueilli quelque chose des bruits qui circulaient. Le 2 juillet, les rumeurs lui arrivèrent, d'abord vagues, puis plus distinctes. On avait un candidat ! Ce candidat était un Hohenzollern. Un peu plus tard dans la journée, un député lui manda que sans doute les Cortés allaient être convoquées et procéderaient à l'élection du monarque. Vers la fin de l'après-midi, on sut qu'un conseil des ministres venait de se réunir. Instinctivement alarmé, M. Mercier ne voulut point attendre jusqu'au lendemain pour avoir la confirmation ou le démenti de ces nouvelles. Quoique la journée fût déjà fort avancée, il se rendit chez Prim.

Il était depuis quelque temps dans le salon d'attente quand le maréchal parut. Ses manières, d'ordinaire fort amicales, semblaient, ce soir-là, mêlées de quelque gêne. Après les premiers compliments d'usage, il y eut un long silence embarrassé. Enfin, Prim, comme prenant sa décision, &adressa brusquement à l'envoyé : « Venez, lui dit-il, j'ai besoin de causer avec vous. » Et il l'entraîna dans son cabinet.

A peine y était-il qu'il entra en matière. « J'ai à vous parler d'une chose qui, je le crains, ne sera pas agréable à l'Empereur. » Puis il ajouta d'un to n insinuant : « Il faut que vous m'aidiez à ce qu'il ne la prenne pas en trop mauvaise part. » Ce début laissait pressentir la nature de la confidence. Le maréchal reprit par le détail les événements espagnols. « Vous connaissez, dit-il, notre situation ; nous ne pouvons pas prolonger indéfiniment le provisoire. Vous savez tout ce que j'ai fait pour écarter les solutions qui n'auraient pas convenu à l'Empereur. Je n'aurais eu qu'à lâcher un peu la main pour que Montpensier fût élu ; je n'ai cédé à aucune des avances qui m'ont été faites pour m'attirer du côté de la République. Ce que j'aurais surtout désiré, c'est une combinaison portugaise ou, à défaut, italienne. Dernièrement encore, je suis revenu à la charge à Lisbonne et à Florence, mais tout a été inutile. Cependant il nous faut un roi. Or voici qu'au milieu de nos plus grands embarras, on nous en propose un qui réunit toutes les conditions souhaitables. Il est catholique, de race royale, a trente-cinq ans, deux fils, est très bien de sa personne et de plus militaire ; en outre, il est marié avec une princesse portugaise, ce qui préviendra beaucoup les esprits en sa faveur... Vous comprenez que je ne puis laisser échapper cette chance unique. » Ayant parlé de la sorte, Prim s'interrompit. Après une assez longue pause, il reprit sur un ton interrogatif et devenu tout à coup moins assuré : « Comment croyez-vous que l'Empereur prendra la chose ? »

« Il n'y a pas deux manières de la prendre », répondit assez brusquement M. Mercier, qui avait écouté tout ce discours en silence. Puis se ravisant, il ajouta : « Je n'ai aucun droit pour engager à un degré quelconque la pensée de l'Empereur, mais si vous me permettez de vous donner mon sentiment personnel, je n'hésiterai pas à vous dire que vous ne pouvez prendre un parti plus grave et destiné à entraîner de plus grosses conséquences. En France, l'élection d'un prince de Prusse au trône d'Espagne, dans les dispositions où sont aujourd'hui les esprits, ne peut manquer de produire un effet extraordinaire. Le sentiment national y verra, soyez-en persuadé, une véritable provocation. »

Prim s'attendait à des objections, mais non à une riposte si vive. Un peu troublé, il essaya de contester que cette première impression dût être l'impression définitive. « Qu'avez-vous à craindre ? ajouta-t-il. Que signifie aujourd'hui une alliance dynastique ? Que pourra faire chez nous un prince étranger, avec la Constitution la plus libérale de l'Europe et avec un peuple aussi fier et aussi indépendant que le nôtre ? Même au temps de la monarchie pure, vous avez vu que Louis XIV et son petit-fils ont été sur le point de se faire la guerre. — Sans doute, répliqua M. Mercier. Mais il n'est pas moins vrai que, dans le cas d'une guerre européenne, nous n'aurions aucune sécurité pour notre frontière des Pyrénées, si un prince prussien occupait le trône d'Espagne. » Amené à s'expliquer sur les alliances dynastiques, l'ambassadeur convint qu'elles avaient perdu de leur importance, mais point jusqu'à devenir chose indifférente ou négligeable. Prim avait parlé de Louis XIV : l'envoyé français, s'autorisant d'exemples plus récents, rappela les circonstances diverses où l'Europe, pour ne pas grandir outre mesure certaines familles royales, avait prononcé des exclusions ; ainsi en avait-il été dans l'affaire des mariages espagnols, et aussi pour le trône de Belgique et pour le trône de Grèce. Revenant aux susceptibilités du sentiment national : « Cette première impression dont vous semblez faire bon marché, dit M. Mercier, est de celles que notre gouvernement voudra partager toujours, car c'est du cœur du pays qu'elle s'échappera. — Mon Dieu ! répliqua un peu étourdiment Prim, les conséquences à l'égard de la France, je les accepterais encore, mais c'est l'Empereur qu'il me serait extrêmement pénible de contrarier. — Vous imaginez-vous donc que, dans une pareille question, il soit possible de séparer la France de l'Empereur ? — Mais alors, que faire ! Prenez l'Almanach de Gotha, et tâchez d'y trouver un prince dont nous puissions nous accommoder. Pour moi je n'en vois pas d'autre. Il faut pourtant que vous ayez pitié de notre pauvre Espagne. » En un ton moitié d'excuses, moitié de confidences, Prim ajouta : « Ma consolation, c'est que ce n'est pas moi qui ai inventé cette combinaison ; je ne l'ai même pas cherchée, on est venu me la mettre dans la main. Seulement dans l'état où nous sommes, je ne puis pas la repousser. Un moment, j'ai cru qu'elle avait avorté comme les autres. Les choses s'étaient passées exactement comme je les avais racontées aux Cortès ; mais voilà qu'on me la rapporte toute faite. » Puis sans insister davantage sur ce sujet, qu'il eût été fort instructif d'approfondir, le maréchal s'efforça de faire fléchir les résistances françaises par la perspective d'une autre solution non moins désagréable : « Si nous laissons échapper cette occasion, nous sommes forcément rejetés sur Montpensier ou sur la République. — Eh bien, plutôt Montpensier. — Comment ! Vous croyez que l'Empereur aimerait mieux Montpensier qu'un Hohenzollern. — Il ne me l'a pas dit, mais j'en suis sûr ; l'Empereur est Français avant tout. » Prim parut impressionné par une affirmation si énergique. Entre le ministre et le diplomate il y eut un long moment de silence. La soirée était déjà avancée et l'entretien tirait à sa fin. Le maréchal, qui était très ému, ne dissimula point combien la confidence lui avait coûté. « J'ai hésité si j'informerais l'Empereur par votre intermédiaire ou par celui de notre ambassadeur à Paris. Je me suis d'abord adressé à vous. Je connais vos sentiments, je sais que vous éviterez tout ce qui pourrait envenimer les choses... Mais je vais écrire à Olozaga pour qu'il entretienne l'Empereur... Ah ! poursuivit-il, la commission lui sera bien désagréable. » Puis, par un retour sur sa propre situation, il ajouta avec une tristesse moitié sincère, moitié calculée : « Combien ne m'est-il pas cruel à moi-même d'être réduit à vous déplaire après avoir employé tant de soins à écarter entre nos deux pays toute cause de mésintelligence ! »

Ces paroles furent les dernières que prononça le président du Conseil. Tout soucieux de ce qu'il venait d'entendre, M. Mercier regagna l'ambassade. En hâte, il manda l'un de ses attachés, lui confia quelques documents, et lui prescrivit de se tenir prêt à partir pour Paris, afin de prendre et de rapporter ms ordres de l'Empereur. Puis il télégraphia à son gouvernement la grande nouvelle. A Madrid, en cette soirée du 2 juillet, venait de se jouer dans le cabinet de Prim la première scène du drame dont les jours suivants verraient se dérouler les péripéties.

 

XI

Ce fut le 3 juillet que parvint au quai d'Orsay la fameuse dépêche. L'événement demandait qu'on l'envisageât avec une âme maîtresse d'elle-même et dégagée d'illusion, avec une juste connaissance des faiblesses qui nous interdisaient les excessives fiertés. M. le duc de Gramont, qui venait de recueillir le portefeuille des relations extérieures, était-il l'homme capable de démasquer l'intrigue et de maintenir la dignité nationale, sans péril pour la paix du monde ? On pouvait en douter. En une carrière déjà longue, le nouveau ministre des affaires étrangères avait appris la diplomatie, et, en des dépêches parfois remarquables, il s'était montré, par intervalles, très sagace informateur : mais jamais il n'avait pratiqué la politique active, celle qui doit ménager à la fois le souverain, les Chambres, l'opinion ; et toujours il avait ignoré les responsabilités troublantes qu'impose le premier rang. Ayant vécu loin de son pays, il avait gardé fidèlement dans son cœur l'image de la France d'autrefois ; et comme il avait entendu répéter dans son enfance que nulle patrie ne surpassait ni n'égalait 19 nôtre, il s'était pieusement fixé dans cette foi, sans qu'aucune éducation critique, sans qu'aucune habitude de contrôler ses jugements l'éclairât sur les progrès de nos voisins et sur nos propres faiblesses. De là un patriotisme ardent, volontiers téméraire, plus justifiable chez un soldat que chez un homme d'État. Un séjour de sept années en Autriche avait fortement influencé l'esprit du duc. Mais cette influence même avait été pour lui source d'erreur plus encore que de lumière. Très accueilli, à cause de sa naissance, dans la haute aristocratie, il avait vécu dans l'intimité des gens de cour et des militaires, qui rêvaient la revanche de Sadowa. Il arriva donc qu'ayant apporté à Vienne l'illusion de la toute-puissance française, il rapportait à Paris une autre illusion, celle de l'amitié autrichienne. Les deux illusions se cumulant, quel ne serait pas le mécompte ! Attaché aux maximes de la diplomatie traditionnelle, M. de Gramont avait, comme la plupart de ses collègues de carrière, gémi sur l'unité italienne et plus encore sur l'unité allemande. Ces regrets, qui étaient d'un esprit judicieux, pouvaient, en déviant, se transformer en danger. Ils seraient surtout périlleux 's'ils inspiraient le désir de rechercher, hâtivement et coûte que coûte, pour la France un dédommagement, pour la Prusse une humiliation. En arrivant aux affaires, M. de Gramont s'était défendu de toute pensée belliqueuse, et il y avait lieu de compter sur sa loyale parole. En dépit de ces affirmations, ceux qui le connaissaient le mieux ne se sentaient pas tout à fait apaisés. Ils se rassuraient d'autant moins, qu'on discernait en lui une certaine disposition hautaine et avantageuse, prompte et irritable, inexpérimentée et superbe, peu séante à une fortune précaire et à une politique environnée d'embûches. Un jour — c'était au mois de mars 1870 — comme M. Daru avait envoyé à M. de Banneville une dépêche importante sans l'avoir soumise à ses collègues, M. Émile Ollivier s'était hasardé à reprendre, sous une forme affectueuse d'ailleurs, cet excès d'indépendance. Puis, dans la même lettre, il ajoutait : « Supposez qu'il se trouve au quai d'Orsay un homme moins sûr que vous, qui l'empêcherait de nous lancer dans les aventures à notre insu et contre notre volonté[81] ? » Fort de son jugement et de sa sagesse, M. Daru avait pu négliger la remontrance. Avec M. de Gramont, l'homme d'esprit moins sûr n'était-il pas trouvé ?

L'information de M. Mercier autorisait également plusieurs conduites. On pouvait, en une complication si redoutable, se donner le temps de la réflexion et, avant d'agir, compléter l'enquête : le tempérament du duc s'accommoderait mal de ces délais. On pouvait s'adresser à Madrid, où se retrouveraient les souvenirs d'une traditionnelle amitié : M. de Gramont était trop bon gentilhomme pour demander compte au faible de ce qu'il pouvait imputer au fort. Derrière l'Espagne était la puissante Prusse. C'est vers la Prusse qu'incontinent le ministre s'orienta.

Vers elle il se tourna, moins en homme d'État qui cherche à dissiper un malentendu qu'en offensé qui poursuit une réparation. Si, dès le début, on voulait mettre en cause le cabinet de Berlin, la prudence conseillait d'atténuer, par une savante modération de formes, le glaner des explications directes. Un souci contraire semble avoir inspiré le ministre français. Dès la première communication, la brièveté émue du langage révèle les frémissements de l'âme. On sent tout un arriéré de rancunes et de mauvais souvenirs, contenus depuis longtemps et prêts à déborder. Derrière les paroles altières qui échappent se devinent les paroles irréparables qui se retiennent encore. La colère se trahit par les efforts sous lesquels elle se dissimule. On dirait, non une négociation diplomatique, mais les préliminaires d'un duel, quelque chose comme la scène de don Rodrigue et de Gormas au second acte du Cid.

Dans le télégramme adressé à notre représentant à Berlin, M. de Gramont, après avoir signalé la candidature Hohenzollern, poursuivait en ces termes : « Nous ne considérons pas cette candidature comme sérieuse, et croyons que la nation espagnole la repoussera. Mais nous ne pouvons voir sans quelque surprise un prince prussien chercher à s'asseoir sur le trône d'Espagne. » La suite de la dépêche dénotait à la fois l'état d'esprit du ministre et la nature des remontrances qu'il attendait de notre ambassadeur : « Nous aimerions à croire que le cabinet de Berlin est étranger à cette intrigue ; dans le cas contraire, sa conduite nous suggérerait des réflexions d'un ordre trop délicat pour que je vous les indique dans un télégramme. Je n'hésite pas cependant à vous dire que l'impression est mauvaise, et je vous invite à vous expliquer dans ce sens. J'attends les détails que vous serez en mesure de me donner sur ce regrettable incident. » Ainsi s'exprimait M. de Gramont, dès la première heure et comme ab irato. Consulta-t-il ses collègues ? En tout cas, cette dépêche, qui déjà sentait la guerre, fut expédiée en dehors de celui qui présidait aux choses de l'armée. Le lendemain seulement, en arrivant au Palais-Bourbon, le maréchal Lebœuf apprit, par les entretiens des députés, qu'une nouvelle question venait de surgir en Europe et que cette question s'appelait la question Hohenzollern[82].

Ce télégramme enflammé, expédié à Berlin dans la journée du 3 juillet, risquait de ne trouver personne pour y répondre. On était en cette saison de l'année où, selon l'expression de Catherine II, ceux qui sont les « cochers de l'Europe se donnent le luxe de voyager ou d'être malades. » Le roi était à Ems, M. de Bismarck à Varzin. Quant à M. Benedetti, il était parti, deux jours auparavant, pour Wildbad. Ce fut le premier secrétaire de l'ambassade, M. Le Sourd, qui déchiffra la dépêche. S'étant rendu, le lendemain 4 juillet, au ministère des relations extérieures, il n'y rencontra que le sous-secrétaire d'État, M. de Thile. Il arriva donc que l'une des plus grandes affaires du siècle s'entama en une conversation entre deux subalternes. Généralement M. de Thile était l'homme qui ne savait rien, et dans cette ignorance résidait même sa principale utilité ; car, de la sorte, il donnait à son chef l'occasion de se dérober ou le temps de calculer ses réponses. Cette fois, il varia légèrement sa manière : « Venez-vous pour m'interpeller, dit-il à M. Le Sourd ; dans ce cas, je devrai, avant de m'expliquer, prendre directement les ordres du roi. — Je viens simplement, repartit le chargé d'affaires français, vous signaler une nouvelle qui a causé à Paris, je ne vous le cache pas, une impression fâcheuse. Avant tout, nous avons intérêt à savoir si le gouvernement prussien est resté étranger à la négociation. » A ce langage, M. de Thile ne réussit point à cacher un certain embarras et même une légère émotion. Se remettant bien vite, il répliqua que le gouvernement prussien était absolument étranger à la candidature et qu'elle n'existait pas pour lui. En revanche, il s'abstint d'affirmer d'une façon catégorique que le cabinet prussien eût ignoré l'existence des pourparlers et leur résultat. Après avoir parlé de la sorte, M. de Thile se tut, et aucun effort ne parvint à le tirer de sa réserve. Le télégramme qui rendait un compte sommaire de l'entretien arriva dans la journée à Paris.

Une attitude si équivoque, si peu digne d'une grande puissance, eût éveillé, même en un esprit moins prévenu que M. de Gramont, une vive irritation. Une combinaison se préparait qui placerait un prince prussien sur l'un des premiers trônes de l'Europe. Or, en Prusse, le roi faisait sa cure d'eau minérale ; le premier ministre était aux champs. Le seul qu'on pût aborder, M. de Thile, se montrait silencieux comme un factionnaire qui exécute une consigne. A Paris, on ne trouverait pas davantage à qui parler. M. de Werther, envoyé de la Confédération du Nord, se disposait justement à partir pour quelques jours, comme s'il eût voulu se dérober à toute tentation d'être indiscret. Quant à l'ambassadeur d'Espagne, accrédité aux Tuileries, M. Olozaga, il avait été soigneusement tenu à l'écart de l'intrigue ; aussi avait-il, dès l'abord, démenti l'information. — Autant à Berlin on se fixait dans le silence, autant à Madrid on se montrait actif. Prim témoignait des regrets, de très grands regrets de désobliger la France. Ces regrets n'allaient pas jusqu'au repentir, et il poursuivait très résolument sa route, tout en s'excusant fort de ne pas s'arrêter. On sut qu'il venait de notifier aux autorités militaires l'acceptation du prince. Puis on apprit par M. Mercier que les ministres, réunis le 4 au soir, avaient décidé, pour le 20 juillet, la convocation des Cortès : celles-ci procéderaient à l'élection du roi. En cette occurrence, une crainte non chimérique était que, toutes choses se précipitant, on ne se trouvât tout à coup en présence d'un fait accompli. A l'excitation regrettable du duc de Gramont se mêlait une inquiétude très légitime, et une certaine célérité ne serait que sagesse, si cette célérité n'excluait ni la modération ni le sang-froid.

Dès le 2 juillet, une dépêche de l'Agence Havas avait annoncé au public qu'il y aurait ce jour-là à Madrid un conseil de gouvernement et qu'on y prendrait d'importantes résolutions. Le 3, dans l'après-midi, une autre dépêche révéla, sans plus amples détails, la candidature du prince de Hohenzollern C'était un dimanche et la nouvelle ne se propagea guère. Le lendemain, la Bourse offrit l'aspect des jours paisibles. Au Palais-Bourbon, les entretiens des députés laissèrent percer quelque souci ; mais la plupart ne tardèrent pas à se rassurer, soit qu'ils voulussent clouter de l'événement, soit qu'ils jugeassent la réalisation impossible. Le 5 au matin arrivèrent les journaux étrangers ; leurs appréciations assez sombres soulignèrent la gravité de l'information, et l'on commença décidément à s'émouvoir. Les spéculateurs s'inquiétèrent et la rente baissa. Cependant, au Corps législatif, fut déposée une demande d'interpellation « sur la candidature du prince de Hohenzollern ». L'auteur de la motion, M. Cochery, siégeait sur les limites du centre gauche et de la gauche, c'est-à-dire en cette portion de la Chambre la plus hostile à toute idée belliqueuse. Si nous en croyons ses déclarations postérieures[83], il se flattait de « réfréner » la politique guerrière en l'obligeant à se démasquer. Ainsi la grande affaire serait surtout ébruitée par l'initiative de ceux qui tenaient le plus à la paix, et ce ne serait pas une des moindres inconséquences d'une époque qui en offrirait beaucoup

Tandis que se montraient ces premiers signes d'agitation, le duc de Gramont réclamait l'appui moral et les bons offices de l'Europe. Mais il les réclamait avec une âpreté de langage qui gâtait un peu la légitimité de ses griefs. S'adressant, le 5 juillet, à lord Lyons, ambassadeur d'Angleterre : « L'acceptation, lui dit-il, est positive. Elle nous lèse dans nos intérêts ; elle nous offense dans notre honneur. Nous ne pouvons tolérer une combinaison qui, en cas de guerre avec la Prusse, nous obligerait à immobiliser un corps d'armée sur la frontière d'Espagne. Rien ne nous coûtera, poursuivit-il avec animation, pour empêcher un tel dessein. » Puis il reprit avec plus de calme : « Nous comptons sur le concours du gouvernement de Sa Majesté la reine[84]. » — Le même jour, le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche, s'étant présenté à l'hôtel du quai d'Orsay, fut accueilli par un langage pareil : « Je suis heureux de vous voir, lui dit le duc ; j'arrive de Saint-Cloud, où le conseil a été très agité. Vous savez ce qui se passe ? Je me doute que vous voulez me parler de la candidature prussienne. — Ah ! répliqua Gramont, c'est une grande affaire. » Et avec une fermeté mêlée d'émotion, il ajouta : « Cela ne se fera point, nous nous y opposerons par tous les moyens, clôt la guerre avec la Prusse en résulter... Le coup est porté, continua-t-il, et quand bien même on céderait, il ressortirait de l'incident la preuve d'un mauvais vouloir que nous oublierions difficilement. » Le ministre finit pourtant par se radoucir : « M. de Beust, conclut-il, fera bien d'agir à Berlin, pour que, dans l'intérêt de la paix, on conseille au prince Léopold le retrait de la candidature[85]. » — Avec le duc de Gramont, la plume était aussi prompte que la parole. Dans le même temps, il écrivait au général Fleury à Saint-Pétersbourg : « Si la Prusse insiste pour l'avènement du prince de Hohenzollern, c'est la guerre[86]. » Une manière si tranchante ne laissait pas que de déconcerter le monde diplomatique. Avec toute la clarté de l'évidence apparaissait notre bon droit. Le cabinet de Berlin ne pouvait alléguer ni l'étourderie, ni l'ignorance, M. de Bismarck n'étant pas de ces ingénus qui sont désobligeants ou perfides sans le savoir. Le coup semblait prémédité, et, dans l'ombre où il s'était caché, prenait un aspect de surprise traîtresse. S'il y avait encore une Europe, le devoir des puissances était de déjouer l'intrigue, sans éclat superflu, mais avec une péremptoire fermeté. Ayant pensé de la sorte, les diplomates s'arrêtaient avec une impression de trouble et d'embarras. Cette ardeur extraordinaire à dénoncer l'injure ne cachait-elle pas le dessein de profiter de la querelle plutôt que de l'éteindre ? Selon toute apparence la tâche serait double, et après avoir, au prix de grands efforts, amené la Prusse à fléchir, il faudrait recommencer un effort pareil pour apaiser celui qui se disait offensé.

Cependant l'ambassadeur prussien, M. de Werther, se disposait, comme on l'a dit, à se rendre à Ems, sous le prétexte d'y porter ses hommages au roi. M. de Gramont le connaissait de longue date, ayant été son collègue à Vienne. Il saisit l'occasion pour le prier de transmettre à son gouvernement tout ce que, la veille, M. de Thile avait refusé d'entendre. En cet entretien où l'âpreté des pensées s'adoucissait sous les formules de l'amitié, il lui représenta les dangers de la combinaison hispano-prussienne, lui dépeignit le préjudice et l'humiliation qu'en éprouverait la France ; puis, dédaigneux de tout détour, il ne cacha pas que son gouvernement, plutôt que de céder, ne reculerait devant aucune extrémité. M. de Werther était un esprit sage. Avec une gravité attristée, il écouta le ministre et, sans entrer dans un débat que ses instructions ne l'autorisaient point à entamer, promit de tout rapporter au roi, son maitre. Un peu plus tard, à cinq heures du soir, l'ambassadeur partit par l'express d'Allemagne. Comme il se rendait à la gare du Nord, il put, en cet après-midi du 5 juillet, observer sur les boulevards les passants affairés qui se disputaient les journaux dans les kiosques et commentaient avec animation les nouvelles. C'étaient les premiers symptômes du trouble irrité qui déjà passait de l'âme de ceux qui gouvernaient dans l'âme de la nation. Le lendemain à Ems, on sut par M. de Werther ce que la candidature Hohenzollern, si elle n'était retirée, coûterait à la France et à la Prusse. A la sollicitude soucieuse qui accueillit ces rapports, peut-être se mêla-t-il en certaines âmes quelque secret espoir. Ce ministre si excité, ce peuple qui commençait à se régler sur le ministre, tout cela ne présageait-il pas des exagérations ou des imprudences qui obscurciraient la netteté du droit ? Dans le jeu singulièrement emmêlé et équivoque de la Prusse, les téméraires emportements de la France allaient introduire une carte heureuse. Combien cette carte ne serait-elle pas redoutable entre les mains de M. de Bismarck !

 

XII

Le 6 juillet était le jour fixé pour discuter l'interpellation de M. Cochery. Le matin, les feuilles publiques annoncèrent le débat, avec des commentaires où perçait une note déjà belliqueuse. Comme la matinée s'avançait, des groupes se formèrent aux abords du Palais-Bourbon. Bien avant l'heure de la séance, toutes les tribunes se remplirent sans qu'une seule place y demeurât vide. L'attente était surtout grande parmi les diplomates. La veille, il y avait eu réception à la chancellerie. S'entretenant avec l'ambassadeur d'Angleterre, M. Émile Ollivier avait chaleureusement protesté de ses bons sentiments pour l'Allemagne, mais avait proclamé, comme M. de Gramont, que ni le gouvernement ni la nation ne toléreraient l'entreprise prussienne. « Notre déclaration, avait-il ajouté en faisant allusion au débat du lendemain, sera modérée. » Puis, se reprenant : « Elle sera aussi modérée que le permet l'esprit public[87]. » Ce langage autorisait pareillement la crainte et l'espérance. Traversait-on une simple crise ? S'acheminait-on au contraire vers un conflit ?

Cependant le conseil délibérait à Saint-Cloud, mais en des conditions peu favorables, pour dominer et conduire d'aussi grands événements. Installé depuis un mois seulement au quai d'Orsay et ayant à peine pris contact avec son ministère, M. de Gramont se trouvait jeté à l'improviste dans la plus dangereuse des complications : de là une disposition impressionnable qui essayait de tromper les autres et de se tromper elle-même en se déguisant sous une assurance empruntée. Les ministres secondaires étaient presque tous gens de bien, de savoir solide, de sagesse éprouvée, et, à les prendre individuellement, les plus pacifiques des hommes. Mais ils étaient demeurés jusque-là étrangers à la politique générale et inclinaient, moitié par modestie, moitié par incompétence, à accepter, sans beaucoup les contrôler, des informations fournies un peu sommairement : aussi y avait-il lieu de conjecturer que, par une réserve à jamais regrettable, plusieurs n'oseraient pousser jusqu'au bout les objections que leur suggérerait leur bon sens. Ces dangers eussent été en partie conjurés si le Cabinet avait eu un président avoué, incarnant virilement en lui les responsabilités. Ici apparaissaient, en l'une de leurs singularités les plus grandes, les ministres du 2 janvier. Pour les débats parlementaires, ils se reconnaissaient un chef, M. Émile Ollivier, que nul n'eût égalé ou suppléé. Pour le maniement des affaires, ils se piquaient de n'accepter aucune primauté. De là une solidarité plus apparente que réelle, des bonnes volontés juxtaposées plutôt que fondues, une sorte d'indépendance laissée aux ministres spéciaux pour s'engager ou se compromettre dans la sphère de leurs départements ; de là des délibérations consciencieuses mais faussées, et n'intervenant que sur des questions déjà entamées. A défaut de premier ministre, il appartiendrait à l'Empereur de s'élever au-dessus de ses conseillers et d'imprimer à la politique l'impulsion directrice. Mais, physiquement affaibli, moralement affaissé, le prince ne soulevait le fardeau des affaires que pour le laisser pesamment retomber. De plus en plus il ployait sous les atteintes de la maladie dont il devait mourir. L'indiscrète publication des Papiers des Tuileries a révélé que, trois jours auparavant, le 3 juillet, une consultation médicale avait eu lieu au château et avait conseillé, à bref délai, une grave exploration chirurgicale[88]. Les volontés mêmes que le monarque manifesterait seraient-elles bien les siennes propres ? On put noter, en ces jours-là au palais de Saint-Cloud, les signes, faibles encore, d'une agitation qui bientôt grandirait, d'une pression qui s'exercerait jusque sur le souverain. Militaires, gens de cour, bonapartistes autoritaires, tous commençaient à protester contre les concessions, à déclarer les ambitions prussiennes intolérables et la guerre nécessaire. Ainsi se recruterait, surtout dans l'entourage de l'Impératrice, tout un parti qui s'autoriserait des dispositions de Gramont pour dépasser Gramont lui-même, et (pli, impérieusement, entraînerait le ministre, si jamais il plaisait à celui-ci d'hésiter ou de se repentir.

De la résolution qui serait prise pourrait sortir la guerre. On interrogea le maréchal Lebœuf. Le maréchal promit, pour l'armée régulière, une force réelle disponible de 300.000 hommes dont 250.000 pourraient être entièrement organisés en quinze jours, et les 50.000 autres huit ou dix jours plus tard[89]. Dans une note remise à l'Empereur, Lebœuf produisit des chiffres plus élevés, et s'engagea à mettre sur pied, en deux semaines, 350.000 hommes[90]. A cet effectif s'ajoutait la garde mobile. Le ministre convint que, dans la plus grande partie du territoire, elle n'existait que sur le papier ; mais, par une illusion peu excusable, il parla d'une force de 120.000 hommes disponibles pour une première mobilisation[91]. — S'expliqua-t-on sur les alliances ? Il semble qu'on ait compté sur les sympathies de l'Italie, sur la neutralité des États du Sud, sur l'appui au moins moral de l'Autriche[92]. — A la suite de ces éclaircissements, on s'occupa de fixer les termes du manifeste qui serait la réponse à l'interpellation Cochery. D'après les souvenirs, d'ailleurs un peu confus, du maréchal Lebœuf[93], le projet, apporté par M. de Gramont, aurait d'abord été adouci sur les observations de l'Empereur, puis rétabli dans sa forme primitive quand, en arrivant au Palais-Bourbon, on aurait su les dispositions ardentes du Corps législatif et du public. Avec beaucoup de force, M. de Gramont a protesté plus tard contre ce reproche d'altération, et sa déclaration est confirmée par le témoignage de trois de ses collègues : M. Émile Ollivier, M. Chevandier de Valdrôme, M. Louvet[94]. Il paraît certain que la rédaction originaire, délibérée en conseil, fut acceptée sans modifications importantes. Elle fut adoptée à l'unanimité, bien que plusieurs la trouvassent un peu trop tranchante et péremptoire[95]. Le texte sine fois arrêté, le ministre des Affaires étrangères en fit établir copie et se garda, ce sont ses propres expressions, d'y ajouter une seule virgule[96].

A deux heures, le président du Corps législatif, M. Schneider, ouvrit la séance. M. de Gramont qui, au retour de Saint-Cloud, avait dû passer à l'hôtel du quai d'Orsay, n'était point encore arrivé. La première pensée fut, en l'attendant, de poursuivre l'ordre du jour, c'est-à-dire la discussion du budget. Mais, qui se fût résigné à écouter ? Pendant un quart d'heure, la séance demeura suspendue, en une sorte d'inaction anxieuse et enfiévrée. La curiosité, qui était partout ardente, se transformait sur les bancs de la droite en une extraordinaire surexcitation. Enfin, le ministre des Affaires étrangères parut et, au milieu d'un solennel silence, lut, du haut de la tribune, la déclaration suivante :

Messieurs,

Je viens répondre à l'interpellation déposée hier par l'honorable M. Cochery.

Il est vrai que le maréchal Prim a offert au prince Léopold de Hohenzollern la couronne d'Espagne et que ce dernier l'a acceptée. Mais le peuple espagnol ne s'est point encore prononcé et nous ne connaissons pas encore les détails vrais d'une négociation qui nous a été cachée. Aussi une discussion ne saurait-elle aboutir maintenant à aucun résultat pratique ; nous vous prions, Messieurs, de l'ajourner.

Nous n'avons cessé de témoigner nos sympathies à la nation espagnole et d'éviter tout ce qui aurait pu avoir les apparences d'une immixtion quelconque dans les affaires d'une noble et grande nation, en plein exercice de sa souveraineté ; nous ne sommes pas sortis à l'égard des divers prétendants au trône de la plus stricte neutralité, et nous n'avons jamais témoigné pour aucun d'eux, ni préférence ni éloignement.

Nous persisterons dans cette conduite, mais nous ne croyons pas que le respect des droits d'un peuple voisin nous oblige à souffrir qu'une puissance étrangère, en plaçant un de ses princes sur le trône de Charles-Quint, puisse déranger à notre détriment l'équilibre actuel des forces en Europe, et mettre en péril les intérêts et l'honneur de la France. Cette éventualité, nous en avons le ferme espoir, ne se réalisera pas.

Pour l'empêcher, nous comptons à la fois sur la sagesse du peuple allemand et sur l'amitié du peuple espagnol.

S'il en était autrement, forts de votre appui, Messieurs, et de celui de la nation, nous saurions remplir notre devoir sans hésitation et sans faiblesse.

 

Le manifeste, par l'âpreté de ses formes, semblait premier acte de guerre plutôt qu'invitation à négocier. La témérité se souligna par les applaudissements qui l'accueillirent. A peine le ministre était-il descendu de la tribune que les bonapartistes d'extrême-droite se répandirent en acclamations frénétiques, comme on eût fait après un appel aux armes. La majorité suivit l'impulsion, les uns se sentant pénétrés de la légitimité de nos griefs, les autres croyant plaire au prince ou craignant qu'un médiocre enthousiasme parût tiède patriotisme. Pour des esprits timides et qui ne demandaient qu'à être conduits, cette manière décidée et péremptoire avait quelque chose de subjuguant. Pendant plusieurs minutes, ce ne fut, d'un bout à l'autre de la salle, qu'un bruit confus de murmures approbateurs et de protestations indignées. Cependant, ceux à qui le langage impérieux du ministre avait laissé la liberté du jugement, demeuraient cloués à leur place en un trouble consterné. Parmi les membres du centre gauche et sur quelques bancs du centre droit, dominait cette impression stupéfaite et terrifiée. « C'est donc la guerre », disait l'un des députés, M. Josseau, s'adressant tour à tour à M. de Gramont et au maréchal Lebœuf. Sur ces entrefaites survint M. Thiers, qui n'avait pas assisté au commencement de la séance. Toutes les mains se tendirent vers lui, et brièvement, on lui raconta l'incident. « Mais c'est une folie », s'écria-t-il. Et, se précipitant vers M. Ollivier, il lui représenta avec une extrême chaleur les dangers de tels emportements. Les collègues de M. de Gramont s'étonnaient eux-mêmes de l'émoi que la déclaration soulevait[97]. Ils se disaient entre eux, avec un regret honnête autant que tardif : « N'avons-nous pas été un peu prompts à brûler nos vaisseaux ? e La séance se continuant, le garde des sceaux saisit l'occasion de monter à la tribune et essaya d'atténuer le langage du ministre des Affaires étrangères. Il proclama que si le gouvernement « ne voulait la paix qu'avec honneur, il la voulait avec passion ». Hélas ! le coup était porté et rien ne le pourrait retenir. Déjà la salle se vidait ; et, diplomates, journalistes, spéculateurs de toute condition, tous se précipitaient vers le télégraphe. C'était à qui le premier publierait dans l'Europe la foudroyante déclaration du duc.

 

XIII

L'un des observateurs les plus pénétrants du second Empire, M. Doudan, écrivait en ces jours-là : « Nous avons changé de méthode. Je vois d'ici Désages apprenant que le maréchal Prim proposait le prince Léopold de Hohenzollern pour le trône de Philippe V. Il aurait mis la lettre dans sa poche et y aurait rêvé trois fois vingt-quatre heures en regardant venir les nouvelles, avant d'aller prendre la Chambre pour confidente de ses ennuis. » La vérité, c'est que le manifeste ministériel livrait à toutes les disputes des hommes une affaire redoutable, qui exigeait surtout de la discrétion et de la prudence. Toutes choses étant divulguées, on put suivre les fluctuations du jugement public — en France, — en Allemagne, — en Europe.

A Paris, les journaux du soir et ceux du lendemain matin furent remplis de l'événement. Quelques-uns essayèrent de calmer les esprits. Tels furent les Débats, le Temps, le Français et aussi le Constitutionnel qui recevait assez habituellement les inspirations de M. Émile Ollivier. Cette note apaisante se perdit dans le concert de déclamations emportées qui aggravaient jusqu'à l'insulte le langage gouvernemental. Parmi les feuilles publiques, les plus violentes étaient le Peuple français avec Clément Duvernois, le Pays avec M. Granier de Cassagnac, la Liberté avec Émile de Girardin. Le Figaro, le Soir, le Gaulois ne s'exprimaient guère en termes moins acerbes. C'est alors que commencèrent sur les boulevards les démonstrations bruyantes qui prêteraient à l'agitation belliqueuse un certain aspect révolutionnaire. On s'essayait, fort timidement encore, à reprendre le chant oublié de la Marseillaise. Journalistes ou députés se voyaient acclamés ou conspués, suivant qu'on leur attribuait des tendances guerrières ou des aspirations pacifiques. La longueur des jours, la beauté de la saison, l'espoir d'informations sensationnelles et violentes, attiraient et retenaient sur la voie publique les curieux et les badauds, les spéculateurs et les chauvins. A. ces groupes se joignait l'armée des turbulents qui sentaient que toute guerre, avec ses risques, porte en elle un levain de changement. Le duc de Gramont avait évoqué le fantôme de l'Empire de Charles-Quint. La phrase parut heureuse et il n'y eut point de bourgeois parisien qui ne la répétât. A ces manifestations dangereuses ou équivoques se mêlait un mécontentement très légitime contre les mauvais procédés de la Prusse. On rappelait le traité de Prague inexécuté, la question du Luxembourg envenimée à dessein, les États du Sud subrepticement rattachés à ceux du Nord. Ces souvenirs ne laissaient pas que d'impressionner les hommes les plus sages, les plus modérés ; eux aussi, ils s'abandonnaient parfois à toutes les susceptibilités du point d'honneur et, dans un entraînement qu'ils regretteraient plus tard, accroissaient le nombre des excités ou des violents. Ainsi se multipliaient les rassemblements que la police, avec une indulgence inaccoutumée, laissait se développer et grossir. Pourquoi les eût-elle dispersés ? N'était-ce pas beaucoup qu'elle ne les favorisât point ! Les complices étaient à Saint-Cloud. Là-bas s'agitaient les familiers des souverains. « La déclaration du ministre des Affaires étrangères a provoqué le plus vif enthousiasme au Corps législatif, » télégraphiait à l'Empereur M. Conti[98]. Combien ne serait pas plus grand l'enthousiasme des courtisans ! Les uns, très troublés des progrès de l'opposition, voyaient dans la guerre un dérivatif ; les autres rêvaient un regain de gloire pour l'Empire vieilli ; presque tous se flattaient, dans la transformation des choses, de retrouver leur crédit un peu amoindri. Dans cet esprit, ils poussaient le gouvernement, avec l'arrière-espoir de l'absorber. Tous ces calculs s'accentueraient dans les journées qui suivraient. Cependant les conseillers officiels du souverain, quoique unis en apparence, nourrissaient des pensées très diverses. M. de Gramont s'obstinait. Tout à l'inverse, la plupart des autres ministres s'effrayaient déjà de la crise à laquelle l'avenir mêlerait leurs noms. Dans leur anxiété, ils interrogeaient le maréchal Lebœuf et ne se calmaient qu'en recueillant de sa bouche l'assurance que les préparatifs militaires étaient au niveau de tous les événements. Quant à M. Ollivier, il se félicitait du succès de la déclaration, mais réfléchissant après coup, craignait d'avoir trop réussi. A l'issue de la séance du 6 juillet, il écrivait à l'Empereur : « Le mouvement a, dans le premier moment, dépassé le but. » Et il ajoutait avec une honnêteté inquiète et vaguement étonnée : « On eût dit que c'était une déclaration de guerre[99]. »

Telle apparaissait la France. En Allemagne, le courant de l'esprit public et les tendances des hommes d'État étaient curieux à observer. Ceux qui déploieraient plus tard tant de perfide outrecuidance se montrèrent d'abord très réservés. La presse prussienne, au moins en matière de politique extérieure, attendait du pouvoir ses inspirations ; or le gouvernement se trouvait pris au dépourvu, le dessein ayant été prématurément divulgué. En cette occurrence, le seul mot d'ordre fut d'épier les événements et de ne rien compromettre. — Sur ces entrefaites, on connut la déclaration de M. de Gramont. En excitant beaucoup de colère, elle éveilla pareillement beaucoup d'inquiétude. La témérité a parfois ses avantages, quoique peu sûrs et passagers. Le manifeste du 6 juillet eut, sur l'heure, ce court succès que le destin ne refuse pas toujours aux imprudences. A Berlin, on ne put se persuader que ce gouvernement qui parlait si haut n'eût point proportionné ses forces à l'éclat de ses paroles. Un peu troublé, doutant de lui-même, M. de Moltke refit ses calculs, en homme qui craint de s'être trompé. M. de Bismarck s'était persuadé que sa politique, autant que nos fautes, avait écarté de nous toute alliance. Et pourtant le langage tenu au Corps législatif ne pouvait s'expliquer que par quelques accords secrets. — Un très réel embarras naissait de la nature même du litige. A propos de la candidature Hohenzollern, question purement espagnole, on entraînerait avec peine l'Allemagne du Nord, et point du tout l'Allemagne du Sud. Le patriotisme allemand ne s'éveillerait que si on réussissait à démarquer l'incident et, par une évolution perfide, à mettre en jeu l'amour-propre national. Les informations qui venaient du Midi confirmaient ce jugement. En Bavière, en Wurtemberg, on n'était pas loin de se réjouir du mauvais pas où s'était mis M. de Bismarck et de la petite humiliation que sans doute il subirait. Secrètement, M. de Beust conseillait aux États moyens de circonscrire les termes de l'alliance et de la limiter au cas d'une attaque par la France — Trop clairvoyante pour méconnaitre cet état des choses, la Prusse, en ces premiers jours, visait moins à remporter un succès qu'à prévenir un échec. Le langage commandé fut de répéter que le gouvernement prussien n'avait rien à voir dans la négociation de Sigmaringen : on ajoutait qu'on ne se ferait pas provocateur, mais qu'on repousserait toute agression. Un soin tout particulier fut de reproduire, sans en rien omettre, les articles les plus acerbes des journaux parisiens. De la sorte, on préparerait en silence, et à tout événement, les matériaux pour l'incendie. — Cette réserve de la presse fut pareillement celle des diplomates. A Berlin, M. de Thile persistait à pratiquer avec raffinement l'ignorance. A Paris, M. de Solms-Sonnenwalde, chargé d'affaires en l'absence de l'ambassadeur, déplorait, mais sans éclat compromettant, le langage de M. de Gramont : il observait, non sans raison, que M. de Werther était parti pour Ems et gal eût été correct d'attendre le résultat de ses démarches avant de formuler aucune déclaration publique ; que si on le pressait davantage, il alléguai4, pour se dérober, l'absence d'informations ; puis il niait l'intérêt de son gouvernement à placer un Hohenzollern sur le trône d'Espagne. Seul, le comte de Bernstorff, ambassadeur du roi à Londres, et très hostile à la France, laissait, dès cette heure, percer dans son langage les plus âpres passions prussiennes. Il relevait avec une extrême véhémence les violentes paroles du duc de Gramont ; il laissait entendre que son gouvernement, sans souhaiter la guerre, ne la redoutait point ; enfin, il affirmait que le roi, son maître, ne consentirait jamais à défendre au prince Léopold l'acceptation de la couronne d'Espagne[100].

Tandis que le gouvernement impérial publiait bruyamment ses colères, et qu'à Berlin on se tenait dans une réserve pleine de pièges, l'Europe était travaillée d'un double souci : celui de tempérer les impatiences françaises, celui de percer les équivoques prussiennes. Cet objectif était celui de chacune des puissances, quoiqu'elles ne s'y appliquassent pas toutes avec le même zèle.

L'Angleterre, dès le début de la crise, avait hautement proclamé l'inopportunité de la candidature Hohenzollern. La déclaration du 6 juillet avait refroidi, mais non épuisé sa bonne volonté. Ce qu'elle redoutait, c'était la hâte extrême qui précipitait les événements. « Si on avait un peu de temps, répétaient les hommes d'État britanniques ! » A Paris et à Berlin, les dispositions des gouvernements réclamaient un effort contraire. Ici, l'essentiel serait de retenir l'abondance des paroles. Là toute l'habileté consisterait à vaincre le parti pris du silence. C'est à quoi s'employaient pareillement lord Lyons et lord Loftus. Des deux parts, le succès était médiocre. M. de Gramont invoquait les préparatifs militaires qu'on ne pouvait retarder davantage ; que s'il réclamait le retrait de la candidature, c'était sur un tel ton d'exigence que ce vœu si légitime prenait un air de provocation. Quant à M. de Thile, il avait trouvé sa formule, et la jugeant sans doute bonne, s'y tenait sans varier. Ainsi rebutée, l'Angleterre se tournait vers Madrid. Si le gouvernement du Régent abandonnait la combinaison, le conflit se dénouerait tout seul, et là paraissait résider la meilleure chance d'apaisement[101].

Bien moins favorables à la France étaient les dispositions de la Russie. Quand notre ambassadeur, le général Fleury, entretint le prince Gortchakoff de l'incident espagnol, celui-ci ne résista pas au rancuneux plaisir de citer des exemples récents : « A une époque peu éloignée, dit-il, un autre prince de Hohenzollern avait été appelé à régner sur la Roumanie. La Russie avait protesté, et ses protestations étaient restées sans écho. » Le chancelier observa, sans paraître réprouver cette attitude, que sans doute M. de Bismarck déclinerait, au nom de son pays, toute responsabilité pour une entreprise concertée entre le prince Léopold et le maréchal Prim. Puis, déplaçant tout à coup la question, Gortchakoff parla des rapports de la France avec la Russie. « Il serait nécessaire, dit-il, que le cabinet des Tuileries nous donnât sur le terrain d'Orient des gages de son esprit conciliant. » Arrivant au traité de 1856, le premier ministre se garda d'en demander la révision ; mais il déclara, ce furent ses propres expressions, que la Russie le subissait avec douleur. N'y avait-il pas, dans ces paroles, l'indication discrète du prix que le cabinet de Saint-Pétersbourg mettrait à ses bons offices ? — Après avoir vu le chancelier, le général fut reçu par l'empereur au camp de Krasnoë. Alexandre convint que l'offre du trône au prince de Hohenzollern était chose blessante pour la France. Il ajouta que, d'après toutes ses prévisions, la trame ourdie par Prim n'aboutirait pas. Ces assurances étaient bien banales, cet appui bien incertain. Néanmoins, on sut plus tard que le tsar avait écrit au roi Guillaume pour l'incliner à la modération[102].

Si, de l'Angleterre ou de la Russie, on passait aux puissances amies, telles que l'Italie, telles que l'Autriche, on y démêlait des dispositions très complexes, faites de sympathies pour nous, faites surtout de craintes pour elles-mêmes.

Grandie par la France et lui devant tout, l'Italie, en cas de conflit, se déroberait malaisément au fardeau de la reconnaissance. Dans l'imminente alternative d'encourir le reproche d'ingratitude ou de payer sa dette avec de terribles risques, elle prêchait avec ardeur la paix, de peur d'être englobée malgré elle dans la guerre. De Paris, M. Nigra envoyait télégrammes sur télégrammes à M. Visconti-Venosta, le suppliant d'agir, et surtout d'agir vite : « Autrement, disait-il, on aurait la guerre dans les vingt-quatre heures[103]. » Les efforts les plus efficaces seraient ceux qui se tenteraient à Madrid. De ce côté se multipliaient les démarches du gouvernement de Florence. C'était faute d'autre prétendant au trône que l'Espagne avait tourné ses regards vers les Hohenzollern. Suggérer-au maréchal Prim un candidat, ce serait, entre tous les moyens de dénouer le conflit, l'un des plus simples, l'un des moins périlleux. Le roi Victor-Emmanuel, à ce qu'on assure, songea, dès ce moment, à reprendre la candidature abandonnée du duc d'Aoste[104].

La même politique raffinée prévalait à Vienne. L'Autriche avait évité les engagements écrits, mais avait prononcé bien des paroles compromettantes, difficiles à désavouer. Au premier bruit de la querelle, le principal souci de M. de Beust fut de prendre acte de la condition où se trouvait son pays. Recevant le 9 juillet notre chargé d'affaires, M. le marquis de Cazaux, il se répandit en plaintes habiles sur la précipitation de la France : « Les premiers télégrammes de M. de Metternich, dit-il, permettaient de croire que le cabinet des Tuileries n'attendait de nous qu'une intervention pacifique, qu'une médiation amicale. Aujourd'hui cette ligne de conduite n'est-elle pas en désaccord avec le discours du duc de Gramont ? » Le ministre poursuivit, multipliant les objections et les revêtant à dessein d'une forme presque acerbe : « Si la France voulait une action commune, elle aurait dû, par avance, nous prévenir : nous devons marcher avec elle et non la suivre ; ainsi l'exige notre dignité. Je ne saurais accepter aveuglément la tyrannie des faits accomplis... J'ai là, continua le chancelier en montrant des papiers classés sur son bureau, j'ai là des dépêches de M de Metternich, disant qu'on compte sur nous, sur notre alliance effective. Quel que soit mon penchant pour la France, croit-on que je puisse, d'emblée, à l'improviste, prévenir l'empereur, les ministres autrichiens et hongrois, le pays lui-même, que nous allons entrer en guerre ? S'il y avait traité d'alliance, cette coopération s'imposerait, mais vous savez que ce traité n'existe pas. Notre seule obligation est de ne pas contracter d'accord séparé avec une tierce puissance, et nous demeurerons fidèles à notre promesse. » Ayant ainsi décliné tout secours matériel et s'étant montré grondeur pour être plus facilement égoïste, M. de Beust essaya de compenser le refus d'assistance par la profusion des conseils. Entre toutes ses suggestions, la plus singulière fut celle d'organiser des croisières autour de la péninsule hispanique et d'arrêter la flotte qui porterait le prince Léopold en ses nouveaux États. A première vue, la combinaison paraissait mêler une note de comédie au drame qui commençait. L'homme d'État autrichien se défendit fort de toute intention railleuse et qualifia même son plan de très sage. « Songez-y bien, reprit-il, si la Prusse prenait l'insulte à son compte, elle assumerait la responsabilité de l'agression. » — M. de Cazaux écoutait silencieusement ce long monologue. Quand enfin M. de Beust se fut arrêté, il ne dissimula point quelque déception, et laissa discrètement entendre qu'à Paris, on espérait mieux de l'Autriche : s'il ne s'agissait que de donner de sages avis et d'interposer de bons offices, le cabinet de Londres offrait les uns et les autres avec une libérale profusion. « Écartons toute idée de guerre, poursuivit M. de Cazaux, puisque cette idée vous est désagréable. Ce que la France attend de vous, c'est que dans vos remontrances à Berlin, l'on voie bien que vous êtes partie morale et non simple médiateur. C'est une question de ton et de nuance ; dans la diplomatie, on a l'habitude de lire entre les lignes. Il faut donc que M. de Bismarck lise entre les lignes de vos communications que, si la Prusse persiste, elle pourra bien avoir sur les bras deux ennemis au lieu d'un. » — Autant la France avait intérêt à lier l'Autriche, autant M. de Beust avait résolu de se garder les mains libres. Ni ces insinuations ni ces reproches indirects ne l'émurent. Avec une froideur remarquable, il reprit le rôle de critique, rôle que nos imprudences ne rendaient que trop aisé : « Je le reconnais, dit-il, vous avez de belles cartes dans votre jeu, mais parce qu'on a de belles cartes, faut-il les abattre de suite, sans prendre le temps de regarder un peu dans le jeu de l'adversaire ?... Tenez, continua-t-il avec une sorte de familiarité et en affectant un ton de confidence, votre franchise appelle la mienne. Ni le gouvernement ni l'empereur ne sont disposés à s'engager subitement dans une affaire née en dehors de nous, sur laquelle nous n'avons jamais été consultés et que vient aggraver encore le langage du cabinet des Tuileries. » En terminant l'entretien, M. de Beust s'appliqua à tempérer la netteté décourageante de cette déclaration. La même prudence qui lui conseillait de ne point compromettre son pays, lui suggérait de ne point rejeter l'empereur Napoléon vers la Prusse, de ne point répudier d'avance, en cas de chance heureuse de nos armes, les fruits de la victoire française. Il avait plaidé, les jours précédents, auprès de M. Thile, la cause de la modération. Il eut à cœur de montrer que le discours de M. de Gramont, tout en le troublant fort, ne détruisait pas ses dispositions amicales. Ayant décliné toute solidarité avec la France, il revendiqua, loin d'y renoncer, le rôle d'avocat de la paix. (i Je vous promets, dit-il en manière de conclusion, que nous accentuerons nos démarches à Berlin[105].

 

XIV

L'impatience de M. de Gramont ne tolérerait point le silence de M. de Thile ; elle ne s'accommoderait guère davantage de l'action des puissances, lentes à se concerter, plus lentes à agir, grondeuses d'ailleurs et déjà bien refroidies. Aux yeux de notre ministre des Affaires étrangères, le pire des maux était l'attente. Puisque la question Hohenzollern n'existait pas pour le gouvernement prussien, puisqu'il s'agissait d'une affaire de famille, non d'une affaire d'État, c'était au roi lui-même qu'il convenait de porter le différend. Elevée à ces hauteurs, la négociation du moins ne se traînerait pas dans l'équivoque. Dans la nuit du 7 au 8 juillet, M. Benedetti reçut l'ordre de quitter Wildbad et de se rendre à Ems.

M. Benedetti était prédestiné aux tâches redoutables. Déjà en 1866, au lendemain de Sadowa, on l'avait vu suivre d'étape en étape le quartier général prussien, dans l'espoir, toujours déçu, de modérer le vainqueur. Combien n'était pas plus troublante la mission de 1870 ! Des paroles qui se prononceraient dépendrait le repos de la France, peut-être l'avenir du inonde. La négociation débutait à la suite d'un manifeste qui semblait premier acte de guerre, en sorte qu'elle paraissait compromise avant qu'elle commençât. L'ambassadeur aurait à ménager tout à la fois la dignité du monarque, attentif à ne pas se hâter, et les ardeurs fiévreuses de son gouvernement, pressant jusqu'à compter les heures. Un double danger naîtrait des clameurs bruyantes qui se prolongeaient en France, des profondes colères qui s'amassaient en Allemagne. Le rang du souverain multipliait les écueils. Il faudrait se montrer respectueux et obstiné tout ensemble, percer les faux-fuyants sans paraître les avoir devinés, scruter les intentions en affectant de ne les suspecter jamais. Un mot peu mesuré, une exigence mal délimitée ou mal comprise, suffirait à mettre en jeu l'honneur de la couronne et à provoquer un irréparable éclat. Le lieu même où se trouvait le roi lui faciliterait les moyens de se dérober : il pourrait à son gré prétexter ses heures de cure, alléguer le besoin de repos, invoquer la lenteur des courriers. Justement, le prince Antoine était à Sigmaringen. Quant au prince Léopold, il se trouvait, par la plus opportune des absences, loin de son foyer ; il voyageait à pied, — dans le sud de la Bavière, croyait-on, — en touriste dégagé de soucis et que les messages n'atteignent que tardivement. L'éloignement de la capitale, au lieu d'être un embarras pour Guillaume, lui serait une précieuse ressource. Serré de trop près, il se retrancherait derrière ses ministres, pour se donner le temps de la réflexion, pour donner à ses ministres eux-mêmes le temps d'attendre les fautes de l'adversaire. De loin, M. de Bismarck guetterait les événements, aiguiserait à distance les susceptibilités de son maître, se tiendrait prêt à allumer l'incendie dont il aurait préparé les matériaux. Tout serait péril, même la rassurante bonne grâce, même la courtoisie empressée du roi. Ceux qui le connaissaient le mieux savaient que cette égalité d'humeur, moitié naturelle, moitié jouée, ne se démentait pas, même dans les plus grandes crises. Elle était comme l'enseigne trompeuse qui prolongerait la sécurité et permettrait aux serviteurs du monarque de travailler à couvert jusqu'à l'heure où tout se dévoilerait.

Le 8 juillet, à onze heures du soir, M. Benedetti arriva à Ems et descendit à l'Hôtel de la ville de Bruxelles. Chemin faisant, il avait rencontré à Coblentz un des attachés du ministère, M. de Bourqueney, qui était chargé de lui porter les instructions de M. de Gramont. Ces instructions, qui consistaient en une dépêche officielle et en une lettre particulière, n'étaient guère propres à rendre plus aisée l'une des négociations les plus embarrassantes qui fussent jamais.

Ce n'était pas que la dépêche officielle ne fût très modérée. Si elle débutait en termes un peu âpres, elle s'adoucissait bien vite et se terminait par l'expression de sentiments bienveillants, presque amicaux vis-à-vis de la Prusse. Tout ce qu'on demandait au roi, et en termes fort mesurés, c'était de conseiller au prince de Hohenzollern le retrait de son acceptation. — Mais dans la lettre particulière résidait la vraie pensée du ministre : « Nous savons, écrivait M. de Gramont, par les aveux du prince lui-même, qu'il a combiné toute l'affaire avec le gouvernement prussien, et nous ne pouvons accepter la réponse évasive de M. de Thile. Il faut absolument que vous obteniez une réponse catégorique. Or voici la seule qui puisse nous satisfaire et empêcher la guerre : Le gouvernement du roi n'approuve pas l'acceptation du prince de Hohenzollern et lui donne l'ordre de revenir sur cette détermination prise sans sa permission. Il restera ensuite à me faire savoir si le prince, obéissant à cette injonction, renonce officiellement et publiquement à sa candidature. » Le duc s'appliquait à mettre en garde l'ambassadeur contre toute équivoque. Peut-être le roi affecterait-il l'indifférence et se bornerait-il à dire qu'il abandonnait le candidat à son sort. De toutes ses forces, M. de Gramont repoussait le subterfuge. « Le gouvernement du roi, observait-il, ne peut se désintéresser par de simples paroles d'une situation qu'il a contribué à créer. » La suite de la dépêche reflétait les intempérantes ardeurs qui régnaient à Paris : « Nous sommes très pressés, disait le ministre, parce qu'il faut prendre les devants, dans le cas d'une réponse non satisfaisante, et dès samedi commencer les préparatifs de troupes pour entrer en campagne dans quinze jours. » Après avoir parlé de la sorte, M. de Gramont suggérait à M. Benedetti quelques-uns des arguments qui pourraient toucher le roi. A plusieurs reprises, des raisons politiques avaient amené le rejet de certaines candidatures princières : ainsi avait été écarté le duc de Nemours du trône de Belgique ; ainsi avait été désavouée par l'Empereur toute prétention des Murat sur le trône de Naples ; ainsi avait été exclu du trône de Grèce tout prince de race anglaise, française ou russe. Le document se terminait en manière d'ultimatum.

J'insiste surtout sur la nécessité de ne pas laisser gagner du temps par des réponses évasives ; il faut que nous sachions si nous avons la paix, ou si une fin de non-recevoir nous oblige à faire la guerre.

Si vous obtenez du roi qu'il révoque l'acceptation du prince de Hohenzollern, ce sera un immense succès et un grand service. Le roi aura, de son côté, assuré la paix de l'Europe.

Sinon, c'est la guerre.

Quant au prince, son règne en Espagne ne durera pas un mois ; mais la guerre provoquée par cette intrigue de M. de Bismarck, combien durera-t-elle, et quelles en seront les conséquences ?

Ainsi donc, pas d'ambages et pas de lenteurs. Jamais mission ne fut plus importante. Puissiez-vous réussir ; c'est mon vœu le plus ardent.

 

Quand il se fut pénétré de ces instructions, M. Benedetti ne laissa pas que de demeurer très perplexe. Dans l'affaire Hohenzollern, notre droit était si évident que, pour être habile, il suffirait de ne pas le gâter. La vraie politique consistait à réclamer le désistement avec une fermeté tranquille et à étayer sur l'adhésion des puissances la revendication. Que si on obtenait la renonciation, la prudence commandait de prendre aussitôt acte du résultat, de ne point compliquer une question d'honneur par des questions d'amour-propre, de ne point paraitre remarquer les subterfuges plus ou moins disgracieux sous lesquels la Prusse voilerait son échec. Hanté par le souvenir de Sadowa, avide d'une revanche pour l'influence française, M. de Gramont portait plus haut ses vues. Il ne se contenterait pas de dénouer honorablement l'incident, mais il y chercherait l'occasion d'imposer à la Prusse un recul public et au roi le désagrément de se déjuger. Ainsi pensait-il, compromettant le fond pour rendre la forme plus déplaisante, et savourant par avance une humiliation diplomatique qui serait l'ornement du succès. Le discours du 6 juillet avait été le manifeste de ce patriotisme sincère, mais inopportun. Les instructions expédiées à Ems n'étaient que le prolongement de la même erreur.

Cependant, tandis que M. de Gramont, demeuré à Paris, s'excitait à la lecture des journaux qui lui renvoyaient ses propres passions, tout autre était notre ambassadeur. Il avait quitté Berlin le Pr juillet, laissant la cité tranquille et le monde politique rassuré. Il avait vécu depuis dans la reposante atmosphère de Wildbad, sans qu'aucune influence ambiante n'exaltât ses pensées. En une autre manière, la situation du ministre et celle du diplomate offraient un assez curieux contraste. Nourri dans les plus saines traditions, M. de Gramont avait suivi avec une consternation irritée les progrès de la Prusse ; seulement, comme son jugement était moins sûr que n'avait été sage son éducation, il aspirait à saisir toute occasion, fût-elle équivoque ou pleine de pièges, pour réparer ce qui lui semblait abaissement pour son pays ; il arriverait donc que d'une conception politique très juste, mais peu judicieusement appliquée, naitraient des entraînements très funestes. M. Benedetti, au contraire, appartenait à cette école qui considérait les nouvelles unités, l'unité de l'Italie, l'unité de l'Allemagne, comme la conséquence d'une évolution forcée, et inclinait, en fin de compte, à une résignation presque satisfaite. Ayant éprouvé moins de regrets, il ressentait aussi moins de rancune. Il se trouverait par suite que, moins offusqué par le récent incident, il garderait mieux son sang-froid, et de son erreur même recueillerait un fruit heureux. Une perspicacité médiocre suffisait à montrer que les instructions ministérielles suivies à la lettre amèneraient la guerre, non en quelques jours, mais en quelques heures. Instinctivement, sans aucun parti pris d'indépendance, — car il avait le tempérament d'un subordonné plutôt que les vues d'un homme d'État, — l'ambassadeur se laisserait aller à traduire, d'une traduction un peu libre, les paroles qui lui venaient de son pays. De là entre le ministre et son agent une divergence, d'abord légère, et qui s'accentuerait dans la suite de ces journées fameuses. Gramont, téméraire et magnifique, altérerait, à force d'impétuosité, la bonté de son droit : Benedetti, inaccessible à ces belles mais dangereuses fiertés de gentilhomme, aimerait mieux amoindrir un peu le droit lui-même que de courir le péril d'avoir raison trop fastueusement. Gramont poursuivrait à tout hasard la grande politique, celle qui conduirait aux pires catastrophes si la victoire ne l'amnistiait : Benedetti croirait moins à la gloire, davantage à la puissance prussienne et, au risque de décolorer les pensées de son chef, s'ingénierait surtout à tirer son pays d'un mauvais pas.

Le 9 juillet, à trois heures, le roi reçut l'ambassadeur. Soigneux de n'être pas pris au dépourvu, il avait, dès le matin, envoyé à l'Hôtel de Bruxelles M. de Werther, et, par la conversation que celui-ci avait eue avec M. Benedetti, il connaissait déjà les dispositions du gouvernement impérial. Renseigné de la sorte, il pouvait sans péril aborder l'entretien. L'accueil du prince fut très gracieux ; mais cette bonne grâce était chez lui trop habituelle pour être très significative. Le diplomate dépeignit l'émotion que la candidature Hohenzollern avait provoquée en France. Il ne négligea point de remarquer que l'opinion publique européenne s'était montrée presque unanime pour combattre une combinaison funeste à la tranquillité du monde Avec un accent très persuasif, il ajouta que le gouvernement de l'Empereur n'avait d'autre désir que de clore honorablement l'incident. Puis, faisant appel à la sagesse et au cœur du roi, l'ambassadeur conjura le monarque de prévenir toutes les complications futures en détournant le prince Léopold d'accepter la couronne d'Espagne. « Un tel langage, ajouta-t-il, ramènerait immédiatement le calme et serait accueilli partout avec autant de gratitude que de satisfaction. » — Le roi Guillaume avait écouté ces paroles sans les interrompre. Avec une franchise qui, à cette heure où tout se dévoilait, avait perdu beaucoup de son mérite, il confessa qu'il n'avait pas ignoré les négociations entamées à Madrid. Mais aussitôt il s'appliqua à dégrader le caractère de son intervention. Son action, toute négative, s'était bornée à ne pas entraver la décision du prince : il n'avait rien approuvé ; il s'était contenté de ne rien interdire. Après s'être exprimé de la sorte, le monarque, avec un surcroît de subtilité, s'appliqua à se dédoubler. Il y avait en lui deux personnes fort distinctes : le chef de famille, le roi de Prusse ; et, de ces deux personnes, l'une n'avait aucun compte à rendre à l'autre. Comme chef de famille, il avait laissé au prince Léopold la liberté de l'acceptation ; de cette décision d'ordre tout privé, le gouvernement prussien n'était pas plus responsable qu'aucun autre cabinet de l'Europe. Ainsi parla le souverain avec une logique tranquille. En cet homme aux manières chevaleresques, on rencontrait des roueries de procédurier. Ce langage peu rassurant n'était que la continuation de l'équivoque qui, dans la bouche de M. de Thile, avait paru si déplaisante. M. Benedetti s'étant permis d'observer que cette distinction serait mal comprise du public, le roi qui, depuis le matin, avait préparé ses arguments, passa avec une grande aisance à un autre ordre d'idées. Celui qui, plus d'une fois déjà avait bravé les vœux des peuples, se sentit pris tout à coup d'une sollicitude infinie pour les droits de la nation espagnole. Le gouvernement du régent, observa-t-il, était souverain, ayant été reconnu par toute l'Europe, et les convenances internationales autant que l'équité interdisaient toute pression. Seules les Cortes pouvaient, si elles le jugeaient bon, repousser la candidature. Partant de là le roi n'était point éloigné de se déclarer incompétent, tout à fait incompétent, et de renvoyer la France à se pourvoir au-delà des Pyrénées ; là-bas, sans doute, elle aurait toute chance d'être écoutée. M. Benedetti s'était armé de patience. Il représenta respectueusement au roi que, si la Prusse se faisait scrupule de peser sur les Espagnols, la France serait mal venue à ne point imiter cette réserve. « Au contraire, ajouta-il, nous fournissons une preuve éclatante de la sincérité de nos sentiments en nous adressant directement à Votre Majesté et en lui demandant, avec une entière confiance, d'interposer son autorité toute-puissante, en une question qui nous touche de très près et qui n'intéresse ni l'honneur, ni les intérêts de la Prusse. » — Ce langage, à la fois pressant et respectueux, rendait malaisée la réplique. Le roi, fort prestement, déplaça le débat et se plaignit que cette négociation directe à laquelle on le conviait eût été par avance rendue bien difficile par le discours de M. de Gramont. « Je ne vous cache pas, dit-il, que le ton presque provocant de la déclaration m'a vivement touché. » Ce fut au tour de M. Benedetti de ressentir quelque embarras Il s'efforça d'atténuer les termes du manifeste ; puis il allégua l'intensité de l'émotion publique qui rendait nécessaire un langage assez accentué. L'entretien tirant à sa fin, Guillaume répéta à plusieurs reprises qu'il s'abstiendrait d'agir par voie d'autorité pour amener le retrait de l'acceptation. En même temps, il s'efforça d'adoucir tout ce que cette déclaration aurait de trop péremptoire. « Je laisse, dit-il, la plus entière liberté au prince, et, s'il lui plaît de renoncer à l'entreprise, ce n'est pas moi qui le désapprouverai. » Le monarque ajouta qu'il s'était mis en rapport avec le prince Antoine, en ce moment à Sigmaringen ; qu'il l'avait interpellé sur ses intentions et sur celles de son fils ; qu'il ne leur avait pas laissé ignorer l'émotion de la France. « J'attends la réponse, poursuivit-il, et alors seulement nous pourrons reprendre avec fruit la conversation. Toujours sous le coup de ses instructions, Benedetti se préoccupait surtout d'aller vite ; aussi se hasarda-t-il à demander au souverain à quel moment les nouvelles lui arriveraient : « Je ne possède pas de chiffre à Ems, reprit Guillaume ; aussi je ne puis employer le télégraphe. Mais soyez tranquille, je ne tarderai point à être suffisamment renseigné. » Sur ces mots qui réservaient toutes choses sans en compromettre aucune, le roi leva l'audience. Puis, comme pour écarter tout ce qui semblerait signe de tension ou symptôme de crise, il retint très courtoisement l'ambassadeur à dîner.

Rentré le soir à l'Hôtel de Bruxelles, M. Benedetti, en un rapport officiel et en une lettre particulière adressés au duc de Gramont, s'efforça de fixer le mémorable entretien. Dans l'un et l'autre document, écrits trop à la hâte pour ne pas être entièrement sincères, se mêlent les alarmes, les espérances et aussi, en une façon singulière, les excuses et les conseils. Quelles sont les intentions du roi ? Veut-il, par l'ajournement de sa réponse, laisser au prince Léopold le temps de se désister, en se retranchant lui-même dans une rigoureuse abstention ? Songe-t-il, au contraire, à s'assurer le bénéfice des délais, soit pour compléter ses préparatifs, soit pour attendre que toutes choses se consomment en Espagne ? Entre les deux interprétations, l'ambassadeur demeure indécis. La prudence ordinaire du souverain rendrait très vraisemblable une solution pacifique. D'un autre côté, des événements récents ont montré l'habileté de la Prusse à masquer ses desseins jusqu'à l'heure de l'action. Cependant M. Benedetti est dominé par une crainte, celle qu'on le juge le serviteur un peu trop tiède d'un chef un peu trop bouillant. Il prévient par ses explications un blâme que déjà il soupçonne. Faisant allusion à la demande de délai : « Je me serais exposé, dit-il, à laisser croire que j'étais venu à Ems uniquement pour provoquer une rupture, si je m'étais abstenu de déférer au désir du roi. » Et il ajoute dans sa lettre particulière : « Vous m'approuverez, je l'espère, de n'avoir pas été plus exigeant et de ne rien brusquer. » Sont-ce bien des excuses ? Les excuses elles-mêmes ne sont-elles pas le prétexte sous lequel se cacheront les avis ? Quand Benedetti insiste sur le u calme 11 que sa tâche exige, qui ne verrait dans ce langage une exhortation discrète pour que le même calme règne à Paris ? La même suggestion apparaît plus nettement encore dans l'une des phrases qui suivent : « Vous penserez, sans doute, qu'il faut mettre dans une juste mesure la modération de notre côté. » Le diplomate français revient à plusieurs reprises sur l'irritation qu'a provoquée la déclaration du 6 juillet : « A cet égard, dit-il, je n'ai pas réussi à redresser complètement l'opinion du roi. » Dans cette constatation de l'insuccès se marque clairement le regret de l'incident, se marque surtout le vœu que, pour le bien de la paix, cet éclat ne soit suivi d'aucun autre.

Pendant toute la journée du 9, le duc de Gramont avait attendu les nouvelles de Benedetti. Le 10 au matin, il connut par le télégraphe la première entrevue d'Ems. Le langage de Guillaume accrut son impatience loin de l'apaiser. Une double pensée le dominait : celle d'agir vite, celle de mettre en cause la personne du roi. Or voici que le roi renvoyait à un entretien ultérieur la réponse définitive ; de plus, le souverain mettait autant d'obstination à se dérober que Gramont à le découvrir. Si la crise se terminait d'une façon pacifique, c'est de Sigmaringen que viendrait le dénouement, non d'Ems où le roi avait résolu de s'abstenir, non de Berlin où le gouvernement prussien persistait à tout ignorer. Cette solution, incertaine encore, et qui réduisait le maximum de succès à un avantage remporté sur le prince Antoine et son fils, répondait mal au patriotisme excité du duc. Celui-ci, moins attentif au fond qu'à la forme, jugeait de médiocre prix le succès même, si le roi ne détruisait de ses mains et très ostensiblement sa propre trame. Ainsi se creusait le fatal dissentiment d'amour-propre entre la Prusse qui peut-être céderait, mais à la condition de dérober savamment sa retraite, et la France, avide non seulement d'écarter le péril, mais d'authentiquer sa victoire diplomatique. L'irritation, la hâte fiévreuse du ministre se marquèrent dans la dépêche que le 10 juillet, au commencement de l'après-midi, il expédiait à M. Benedetti : « Il faut, télégraphiait-il, employer tous vos efforts pour obtenir une réponse décisive. Nous ne pouvons pas attendre, sous peine d'être devancés par la Prusse dans nos préparatifs. La journée ne peut s'achever sans que nous commencions. »

Cette journée du 10, si anxieuse pour Gramont, s'était passée pour Benedetti sans incident. Le roi ne l'avait point mandé et ne lui avait transmis aucune communication. On approchait du soir quand parvint à Ems le télégramme qu'on vient de rapporter. A Paris, on s'acheminait vers la rupture, et il se pouvait que la guerre jaillît soudain d'une explosion d'impatience exaspérée. L'ambassadeur sentait que toute insistance nouvelle, que toute démarche inconsidérée serait, dans l'entourage du roi, jugée importunité et deviendrait cause de catastrophe. Sous cette impression, il dévia de plus en plus vers le rôle de modérateur. En deux dépêches expédiées à huit et à onze heures du soir, il osa glisser, à travers ses informations, plusieurs avis très pressants : « La guerre, télégraphiait-il, deviendrait, à mon sens, inévitable si nous commencions ostensiblement des préparatifs militaires. » Il priait qu'on se gardât de donner au Corps législatif lecture de ses rapports. Il exhortait son chef à supporter une attente qui ne dépasserait pas quelques jours, peut-être quelques heures, car le roi, mandait-il, le recevrait le lendemain. Ces suggestions seraient-elles écoutées ? Dans cette même soirée du

10 juillet, M. de Gramont écrivait en une lettre particulière à M. Benedetti : « Nous ne pouvons plus attendre. Pendant que le roi vous remet d'heure en heure, sous prétexte de se concerter avec le prince de Hohenzollern, on rappelle en Prusse les hommes en congé et on gagne sur nous un temps précieux. A aucun prix nous ne pouvons donner aujourd'hui à nos adversaires ces mêmes avantages qui ont été, en 1866, si funestes l'Autriche. Il nous faut commencer ; nous n'attendons plus que votre dépêche pour appeler les 300.000 hommes qui sont à appeler. Je vous en prie instamment, écrivez-nous, télégraphiez-nous quelque chose de bien clair. Si le roi ne veut pas conseiller au prince de Hohenzollern de renoncer, eh bien, c'est la guerre tout de suite, et dans quelques jours nous sommes au Rhin. » Bien tard dans la nuit, à une heure du matin, le ministre, reprenant la plume, confia au télégraphe une nouvelle dépêche : « Vous ne pouvez vous imaginer à quel point l'opinion publique est exaltée. Elle nous déborde de tous côtés et nous comptons les heures. Il faut absolument insister pour obtenir une réponse du roi, négative ou affirmative. Il nous la faut pour demain, après-demain serait trop tard. »

C'est en ces conjonctures que s'ouvrit à Paris la journée du 11 juillet. Les hommes sages se sentaient de plus en plus submergés sous la poussée des ignorants et des passionnés. Ceux-ci, mêlant leurs clameurs, colportaient partout leurs commentaires à la fois furibonds et frivoles, et si l'on ne tenait compte que de ceux qui font du bruit, M. de Gramont avait raison de se dire débordé. Les feuilles publiques semaient les colères, puis, recueillant ces colères mêmes, se grisaient de l'ivresse qu'elles avaient versée. Malgré la liberté de la presse, le gouvernement eût pu, au début, exercer avec succès sur beaucoup de journaux une influence modératrice. Ayant, par fougue ou calcul, souri, dès les premiers jours, aux plus regrettables excès, il avait perdu le droit de prêcher la circonspection, et il ne le pourrait guère si plus tard il s'y efforçait. Dans la matinée, un conseil se tint à Saint-Cloud et on y débattit les préparatifs militaires. Cependant, comme la veille avait été un dimanche, deux jours s'étaient écoulés depuis la dernière séance du Corps législatif. On ne doutait point qu'en ces quarante-huit heures, le cabinet n'eût reçu des communications importantes, et c'était une croyance fort générale que les députés allaient entendre des paroles décisives. Entre midi et une heure, la foule envahit les abords du Palais-Bourbon. A deux heures et demie, M. de Gramont entra dans l'enceinte et, au milieu d'une curiosité anxieuse, gravit la tribune. L'attente fut trompée. Le ministre se borna à déclarer que le gouvernement attendait la réponse d'où dépendaient ses résolutions. Il espérait être promptement en mesure d'éclairer la Chambre, mais priait que pour le moment on se contentât de ces informations incomplètes. Après ces paroles, on reprit au milieu de l'inattention générale l'ordre du jour, c'est-à-dire la discussion du budget. Pendant ce temps, les députés de l'extrême droite, se répandant dans les couloirs, se plaignaient de retards déjà trop longs pour leur impatience. La déclaration du 6 juillet avait semblé le programme d'une politique si assurée que tout atermoiement — fût-ce de quelques jours — prenait, aux yeux des plus excités, un air de recul ou d'inertie.

Tandis que ces scènes se passaient à Paris, M. Benedetti tentait un nouvel effort auprès du roi. Durant une heure, ii employa — ce furent ses propres expressions — tous les arguments imaginables. Il ne cacha au monarque ni la surexcitation du public français, ni l'effervescence du Corps législatif, ni les alarmes des politiques. Il représenta au prince quels titres il acquerrait à la reconnaissance du monde entier, si, par une magnanime résolution, il raffermissait la confiance ébranlée. Avec un grand calme, au moins apparent, Guillaume reprit une à une les raisons déjà développées l'avant-veille. Il répéta qu'il n'était intervenu en toute cette affaire que comme chef de famille et non comme roi. Il qualifia d'exagérées les inquiétudes répandues à Paris et alla jusqu'à affirmer que l'élection ne créerait aucun lien nouveau entre l'Espagne et la Prusse. Il observa qu'il ne pouvait, sans déroger à sa dignité, interdire ce qu'il avait autorisé. Il ajouta que le prince Léopold et son père demeuraient maîtres de leurs résolutions ; qu'il approuverait le désistement, mais qu'il fallait attendre le courrier de Sigmaringen. « J'aurai, dit-il, des nouvelles demain, ce soir peut-être, et nous pourrons encore aviser d'une manière opportune. » Comme M. Benedetti faisait valoir l'urgence d'une immédiate réponse, Guillaume reprit d'un ton un peu plus âpre : « Vraiment, votre insistance donnerait lieu de croire que vous avez le dessein de provoquer un conflit. » Puis il poursuivit sur un ton presque menaçant : « Je n'ignore pas les préparatifs qui se font à Paris et je ne dois pas vous dissimuler que je prends moi-même mes précautions pour n'être pas surpris. » Ce ne fut qu'un éclair, et presque aussitôt le roi s'appliqua à adoucir l'impression fâcheuse. « La paix ne sera pas troublée, dit-il, si l'on veut attendre à Paris que je sois en mesure d'y contribuer utilement, en me laissant le temps qui m'est nécessaire. » Benedetti ayant de nouveau allégué l'impatience publique, le roi répliqua, sans manifester cette fois aucune mauvaise humeur : « Télégraphiez en mon nom, sans perdre un instant, que je compte recevoir ce soir ou demain une communication du prince Léopold qui doit être arrivé auprès de son père à Sigmaringen, et que je m'empresserai de vous donner alors une réponse définitive. »

En sortant de l'audience, M. Benedetti écrivait à M. de Gramont : « Si je ne m'abuse, ce que le roi veut surtout éviter, c'est assumer la responsabilité d'une retraite ou d'une concession qui blesserait le sentiment public en Allemagne ; à moins qu'il n'ait d'autres desseins, son intention bien arrêtée est de rejeter cette responsabilité, et de la laisser peser exclusivement sur le prince Antoine et sur son fils. » En s'exprimant de la sorte, M. Benedetti pénétrait les vraies pensées de l'âme royale. Non, Guillaume ne prendrait l'initiative d'aucune interdiction qui semblerait dictée par les remontrances de la France. Plutôt que de paraître céder à une pression, à une pression française surtout, il préférerait courir les risques de la guerre. Mais son bon sens lui montrait après coup clans l'incident Hohenzollern une question mal engagée et peu propre à éveiller le patriotisme allemand. Dans cet esprit, il aiderait volontiers à un dénouement pacifique, si ce dénouement pouvait se produire en dehors de lui, s'il demeurait à l'arrière-plan, s'il n'avait à accepter qu'un fait accompli. L'affaire qu'il se refusait à débattre, soit à Ems, soit à Berlin, il la laisserait finir pacifiquement à Sigmaringen. Sa seule intervention serait alors celle d'un chef de famille qui, négligemment et comme on fait pour une chose secondaire, couvre de sa ratification l'acte spontané de quelque parent éloigné. A l'heure où nous sommes, tout poussait à cette conclusion. Non seulement les puissances la conseillaient, mais elle répondait à la fois, — et aux désirs de l'Espagne, — et aux perplexités du prince Antoine et de son fils.

Dans le découragement de ses nombreux échecs, Prim s'était laissé entraîner vers la candidature Hohenzollern. En accueillant la suggestion, il s'était persuadé que les résistances de la France demeureraient confinées dans la sphère diplomatique, et, après avoir jeté quelques vives et courtes flammes, s'éteindraient d'elles-mêmes. Pour vaincre les objections, il se fiait à son habileté, à son crédit auprès de l'Empereur ; il comptait surtout sur le temps, car, d'après ses calculs, il aurait près de trois mois pour aviser. La divulgation prématurée du projet l'avait déconcerté. Le grave langage de M. Mercier avait accru ses soucis. L'extraordinaire émotion de la France avait achevé de l'alarmer. Moitié par embarras de s'arrêter, moitié par point d'honneur, il avait poursuivi son dessein. De là la cou-vocation des Cortès qui procéderaient à l'élection. Le 7 juillet, M. Sagasta, ministre des Affaires étrangères, en une circulaire aux agents de l'Espagne, notifia publiquement la candidature. Le document officiel, au moment où il s'expédiait, ne reflétait déjà plus que des dispositions qui ne demandaient qu'à se transformer. Ce jour-là même, Prim, répondant aux représentations de M. Mercier, lui disait : « Que le prince me déclare qu'il rencontre en son pays quelque obstacle, et je lui faciliterai la retraite[106]. » Ce qui était chez Prim hésitation, revêtait chez Serrano les formes du regret, presque du repentir. Il se considérait comme engagé dans un mauvais pas et ne demandait qu'à en sortir. Avec une modestie tout à fait étonnante pour un Espagnol, il avouait qu'il n'avait point mesuré, qu'il n'avait pas compris la portée de la démarche. Dans cet esprit, et ne pouvant retirer l'offre faite et acceptée, il exprimait le vœu que le roi Guillaume refusât son consentement. Partant de là il nous conseillait de nous retourner vers Berlin[107] : expédient médiocre, car dans le temps-là même, en Prusse, on nous engageait, avec des arrières pensées beaucoup moins amicales, à nous retourner vers Madrid. — Dans ces mêmes jours arrivaient de Londres, de Vienne, de Florence, des exhortations pressantes. On priait, on suppliait le gouvernement provisoire d'aviser à l'apaisement de la crise, de ne pas permettre que de l'Espagne partît l'étincelle qui mettrait le feu à l'Europe[108]. Livrée aux appréciations publiques, la candidature ne laissait pas que de soulever des objections, et on commençait à douter qu'elle pût réunir la majorité aux Cortés. Cependant, au dehors, les diplomates espagnols se montraient fort zélés pour la paix. Tel était surtout à Paris M. Olozaga. Celui-ci prit sur lui de télégraphier au maréchal de Saldanha, chef du cabinet de Lisbonne : dans la prévision d'une retraite du prince Léopold, il lui demandait de travailler sans retard à faire revivre la candidature portugaise. — Au milieu de ces complications croissantes, Prim, de plus en plus troublé, protestait de ses intentions : en sa recherche de candidats au trône, il n'avait songé qu'à l'intérêt de son pays : nul n'était plus éloigné que lui de toute pensée offensante pour la France qu'il connaissait, qu'il aimait : s'il avait tenu le projet secret, c'était afin d'éviter, en cas d'échec, les malveillants commentaires de l'Europe : qu'on lui montrât une issue honorable et aussitôt il s'y engagerait. Enfin, le 10 au soir, le cabinet de Madrid prit sa décision. Un messager partit pour Sigmaringen ; c'était le général Dominguez. Sa mission était de représenter au prince les nouvelles conjonctures où se jouait la paix de l'Europe et de lui suggérer l'abandon du projet.

Si les regrets du maréchal Prim rencontraient à Sigmaringen des regrets pareils, cette communauté dans le repentir simplifierait, jusqu'à la rendre en apparence presque aisée, la tâche des amis de la paix. Au bruit qui grandissait autour du nom de son fils, le prince Antoine avait ressenti un trouble extrême et comme le vertige de ses ambitions paternelles. Il avait prévu des résistances, non cette explosion. De la France lui arrivait une rumeur belliqueuse et irritée. D'Espagne, les appels se faisaient de moins en moins pressants ; bientôt ils se mêleraient de réticences qui sembleraient invitation à un désistement. La réserve de la Prusse n'était pas elle-même très rassurante pour les hôtes de Sigmaringen. Avec tout l'égoïsme des grands vis-à-vis des petits, on replongerait, s'il en était besoin, le candidat dans l'obscurité, comme on rejette un instrument de médiocre prix, qui décidément ne peut plus servir. Ainsi s'étaient écoulés les premiers jours. A ces craintes se joignait un très vif sujet d'appréhension. Le trône d'Espagne n'était pas le premier que le prince Antoine eût convoité pour sa race. Quatre années auparavant, un autre de ses fils, le prince Charles, avait été appelé à régner sur la Roumanie. Il avait été conduit jusqu'à Bucharest, par la main de la France et malgré l'opposition de la Russie. En poursuivant la fondation d'une nouvelle dynastie à Madrid, ne compromettrait-on pas l'autre dynastie, celle qui poussait péniblement ses racines aux bords du Danube ? L'agent roumain, M. Stratt, s'étant hasardé à interroger M. de Gramont, et ayant essayé de stipuler par avance pour la sécurité de son souverain, le ministre lui répondu avec une netteté brutale : Puisque le prince Charles conspire contre les intérêts français, il n'est que de bonne guerre que nous nous efforcions de le renverser. En cas de conflit avec la P russe, nous ferons bien de commencer par là Notre tort a été de grandir les Hohenzollern. » Terrifié, Strati télégraphia à son maitre pour qu'il prêchât une prompte renonciation. Deux heures plus tard, il partit lui-même pour Sigmaringen[109]. — Ce que M. de Gramont poursuivait par menaces, Napoléon essayait de l'obtenir par douceur. Quoique pliant à certains moments sous le parti de la cour, il souhaitait du fond du cœur et très vivement la paix. En dehors de ses ministres, il s'adressa, à ce qu'on assure, au roi des Belges et le pria d'agir à Sigmaringen pour que le funeste projet fût abandonné : ce serait, disait-il, le seul moyen de sauver la paix de l'Europe[110]. L'Empereur ne tenta-t-il pas d'autres démarches ? Des affirmations très autorisées, quoique beaucoup trop sommaires, permettent de le croire[111]. — Cependant Guillaume, à cette heure, voulait, lui aussi, sinon la véritable paix, au moins l'apaisement. Il souhaitait clore, à sa manière, l'incident, comme on fait pour une tentative maladroite et décidément mal combinée. Le 10 juillet, il expédia, par le colonel Strantz, un message à Sigmaringen : il y était dit que, selon toutes les apparences, la France désirait la guerre ; le monarque ajoutait que, si le prince Antoine décidait le retrait de la candidature de son fils, il acquiescerait, en sa qualité de chef de famille, au désistement comme il avait acquiescé à l'acceptation[112]. N'y eut-il pas d'autres suggestions plus explicites, d'autres démarches plus positives ? Si nous en croyons la correspondance de M. de Saint-Vallier, notre ministre à Stuttgart, celui-ci fut informé, et, dit-on, par la reine Olga elle-même[113], que Guillaume avait engagé le prince Antoine à détourner son fils de l'aventure espagnole[114]. Cette attitude est d'autant plus vraisemblable que le roi écrivait dans le même temps à la reine Augusta qu'il ne pouvait prendre aucune initiative, mais qu'il accueillerait avec joie le retrait de la candidature[115]. Quand bien même il n'y aurait eu d'autre message que celui qu'on vient de rapporter, une médiocre habitude de lire entre les lignes eût suffi à démêler les intentions du souverain. En indiquant, entre les deux partis à prendre, celui qu'il approuverait, le roi ne proscrivait-il pas implicitement l'autre résolution ?

Tous ces signes permettaient de pressentir ce qui suivrait. Le 11 juillet, à six heures du soir, M. de Gramont, plus impatient que jamais, télégraphiait à M. Benedetti : « Au point où nous en sommes, je ne dois pas vous laisser ignorer que votre langage ne répond plus, comme fermeté, à la position prise par le gouvernement de l'Empereur. Il faut aujourd'hui l'accentuer davantage. Nous ne pouvons pas admettre la distinction entre le roi et son gouvernement, qui vous a été exposée. Nous demandons que le roi défende au prince de Hohenzollern de persister dans sa candidature ; et le duc ajoutait : « Si nous n'avons pas une réponse décisive demain, nous considérerons le silence ou l'ambiguïté comme un refus de faire ce que nous demandons. » La fortune, avant d'abandonner tout à fait, et de quel abandon, le ministre des Affaires étrangères, le favoriserait, et au-delà de ce que méritait sa fougue imprudente. Elle venait, pour ainsi parler, à son appel. Il avait demandé une réponse dans les vingt-quatre heures. Les vingt-quatre heures n'étaient pas écoulées et la solution arrivait à point nommé, non d'Ems, non de Berlin, mais, comme on pouvait le conjecturer, de Sigmaringen Le général Dominguez, déjà parti de Madrid, n'eut pas besoin d'achever son voyage. Dès le matin du juillet, le prince Antoine télégraphia au maréchal Prim que, vu les complications que rencontrait la candidature de son fils, il retirait en son nom l'acceptation[116].

 

XV

Avec la dépêche de Sigmaringen se clôt la première phase de l'incident Hohenzollern. Une intrigue, peu rassurante pour nos intérêts, peu séante pour notre honneur, avait été nouée secrètement, en dehors de nous et contre nous. Pour n'employer que l'expression la plus adoucie, le procédé était celui d'un mauvais voisin et révélait, sinon le parti pris de provoquer la guerre, au moins un médiocre souci de l'éviter. La déclaration du 6 juillet avait souligné, et jusqu'à l'excès, notre ressentiment. En dépit de cette fougue, la justice de notre cause avait couvert nos témérités. La Prusse s'était émue ; l'Espagne, cette nation amie, s'était troublée de nous déplaire ; ceux même à qui le trône était destiné avaient ressenti l'effroi de leurs grandeurs. Avec plus de rouerie que de fierté, Guillaume s'était d'avance pourvu à deux fins, prêt à la fois à poursuivre vivement son jeu ou à prétendre avec un aplomb tranquille qu'il n'avait pas joué. Devant la perspective du blâme universel, il venait de s'arrêter, avec un mélange de modération — car il n'aimait pas les violences — et de regret — car il se savait prêt à la guerre. Ses parents refusaient la couronne. Comme il l'avait dit à M. Benedetti, il approuverait leur décision. Il ne demandait qu'un peu de temps pour bien sauvegarder sa dignité, pour bien séparer les rôles et ne s'attribuer que celui de ratificateur, pour bien établir que si une concession avait été consentie à la France, elle ne venait pas de Berlin.

L'éclaircie fut si courte qu'à peine on put la saisir. Voici maintenant la seconde phase, celle où les intempestives exigences de la France rendent à la Prusse les avantages qu'elle a perdus.

En télégraphiant de Sigmaringen au maréchal Prim, le prince Antoine avait envoyé un double de sa dépêche à M. Olozaga, ambassadeur d'Espagne à la cour des Tuileries. Vers midi, M. Émile Ollivier connut la nouvelle. Son esprit simple et droit l'interpréta suivant son sens naturel, c'est-à-dire comme l'annonce de la paix. Ni son éducation ni son tempérament ne l'avaient préparé aux réserves diplomatiques. Tout heureux du revirement, car nul plus que lui n'avait horreur de la guerre, il ne résista point à publier sa joie. Comme il se rendait au Palais-Bourbon, il rencontra le directeur de la Liberté, M. Détroyat, et lui faisant part du message, le pria, le supplia de tempérer les ardeurs belliqueuses de son collaborateur, M. Émile de Girardin. Quand le garde des sceaux arriva à la Chambre, beaucoup de députés, malgré l'heure peu avancée, se trouvaient déjà rassemblés ; car l'anxiété était si grande qu'elle rendait exact. M. Ollivier, radieux, déploya le précieux papier, le lut, le relut, le communiqua, et le laissa même passer en tant de mains qu'il eut quelque peine à le ressaisir. M. Thiers étant entré dans la salle, il courut à lui : « Nous avons, lui dit-il, ce que nous désirons ; » et il lui résuma l'information. Comme celui-ci le prémunissait contre tout éclat compromettant : « Soyez tranquille, répliqua le ministre, nous tenons la paix, nous ne la laisserons pas échapper[117]. » Cependant de nombreux spéculateurs étaient répandus au Palais-Bourbon. A la première divulgation de la grande nouvelle, ils prirent d'assaut les fiacres, et, faisant émulation de vitesse, se précipitèrent sous la colonnade de la Bourse. Au début de la séance, l'annonce de l'arrivée de l'Empereur, venu de Saint-Cloud aux Tuileries, avait paru signe de guerre et avait provoqué un véritable affolement. L'espérance succédant à l'inquiétude, on se mit à hausser, aussi rapidement qu'on avait baissé, et de 67 francs, le 3 pour 100 remonta jusqu'à 70 francs.

Ces expansives confidences étaient d'un bon citoyen plutôt que d'un politique. La calme sagesse n'est point si prompte à ébruiter, même les joies. La véritable habileté (plus facile, il est vrai, à discerner après coup, qu'à démêler dans l'effervescence de ces jours fiévreux), la véritable habileté consistait à garder le silence, jusqu'à ce que les dépêches attendues de M. Benedetti apportassent l'approbation du roi. Quel que fût le soin du monarque à n'intervenir qu'à son heure, sans hâte, à titre de simple approbation, l'incertitude ne pouvait guère se prolonger au-delà d'un jour. Alors une communication officielle faite aux Chambres eût permis de fondre deux informations, celle du désistement, celle de l'assentiment royal. La seconde des nouvelles eût complété, et, pour ainsi dire, authentique la première. La négociation, heureusement terminée, eût apparu dans son ensemble, et tout naturellement le public en eût souligné la très honorable conclusion. Tout autre était l'effet d'une dépêche isolée. Très sincèrement, très patriotiquement, les pacifiques se réjouiraient. Mais les belliqueux ne se sentiraient point désarmés.

On le vit bien à ce qui suivit. Quand se fut un peu émoussée la sensation de la grande nouvelle, les députés de l'extrême droite, reprenant par le menu la dépêche, s'appliquèrent à rabattre les élans d'allégresse. Ils commencèrent par exprimer la surprise qu'un document aussi grave fût livré à tout venant et que les coulissiers en pussent avoir la primeur aussi bien que les représentants du peuple. Puis ils se mirent à analyser le télégramme lui-même, et sur un ton moitié railleur, moitié irrité, détaillèrent tout ce qu'il aurait dû contenir et tout ce qu'il ne contenait pas. On n'y trouvait ni le nom du roi qui avait conduit l'intrigue, ni celui du prince Léopold au profit de qui s'était nouée la trame : aucune mention de la Prusse ; aucune mention de la France. L'expéditeur était un Allemand, le prince Antoine, et le destinataire un Espagnol, le maréchal Prim. La dépêche ne faisait que traverser la France. Cependant une copie avait été adressée à M. Olozaga, et c'était cette copie, recueillie au passage ou officieusement communiquée, qu'on prétendait offrir au pays comme un sûr gage de paix ! Bientôt les salles et les couloirs du Palais-Bourbon se remplirent du bruit des disputes et des apostrophes. Suppléant à leur petit nombre par leur audace, les bonapartistes autoritaires, les gens de mauvaise droite comme on les appelait, déclamaient avec une véhémence inouïe. Ils qualifiaient d'insignifiante la concession et de taches ceux qui s'en contentaient. Ils n'avaient pas assez de mépris pour la dépêche, la dépêche du Père Antoine, ainsi qu'ils la nommaient avec une insultante dérision. Sur les limites de la droite et du centre, les conservateurs purs s'associaient au tapage, non par goût, mais par entraînement et avec cette violence excitée qui naît souvent de la faiblesse. Aux chauvins et aux passionnés se joignaient ceux qui cherchaient dans les complications récentes un profit pour leur ambition, une satisfaction pour leurs rancunes. Le plus animé était Clément Duvernois qui, ayant d'abord figuré dans le cabinet du 2 janvier, puis en ayant été exclu, portait impatiemment le souvenir de ses espérances ajournées. Il entraîna dans un bureau quelques-uns de ses collègues et y débattit une demande d'interpellation. Dans l'affaire Hohenzollern, il voyait une cause à gagner contre le ministère ; il ne la gagnerait que contre la France.

Au milieu de ce tumulte, un mot se distinguait que les plus ardents répétaient avec complaisance : on parlait de garanties, de garanties que la France devrait réclamer pour l'avenir L'idée, l'idée fatale, n'était pas tout à fait nouvelle ; car elle s'était formulée, les jours précédents, dans le Figaro et dans la Liberté. Elle se précisa, dans la bouche de Clément Duvernois. Son interpellation était ainsi conçue : « Nous demandons à interpeller le Cabinet sur les garanties qu'il a stipulées ou qu'il compte stipuler pour éviter le retour de complications successives avec la Prusse. »

Le gouvernement maîtriserait-il cette opinion violente et factice, ou se laisserait-il entraîner par elle ? Là résidait le grand sujet d'anxiété.

C'est une justice à rendre à M. le duc de Gramont, qu'en cette journée du 12, son premier mouvement fut celui de la sagesse. A 1 h. 40, il télégraphiait à M. Benedetti : « Employez -votre habileté, je dirai même votre adresse, à constater que la renonciation du prince de Hohenzollern vous est annoncée, communiquée ou transmise par le roi de Prusse ou son gouvernement. C'est pour nous de la plus haute importance. La participation du roi doit, à tout prix, être consentie par lui ou résulter des faits d'une manière saisissable[118]. » Cette participation saisissable dériverait, à toute rigueur, de l'approbation que le monarque donnerait au désistement. De cette approbation on ne pouvait douter. Qu'elle se produisît sous une forme plus ou moins empressée, plus ou moins explicite, la chose importait peu, à moins qu'on ne voulût sacrifier le fond à la forme. En dépit des belliqueuses clameurs, l'œuvre d'apaisement ne semblait donc pas encore compromise, à la seule condition que le gouvernement sût contenir les impatients du Corps législatif. Quelques mots très brefs eussent suffi pour restituer son véritable sens à la dépêche de Sigmaringen et faire pressentir en termes mesurés le complément qu'elle recevrait par le prochain courrier d'Ems. Du même coup, l'extrême droite eût été réduite au silence, les timides eussent repris courage, et autant que les conjectures sont permises en des événements si obscurs, le choc suprême eût été ajourné.

Il n'en alla point de la sorte. Dès le commencement de l'après-midi, le ministre des Affaires étrangères apprit les manifestations du Palais-Bourbon ; puis il connut le projet d'interpellation de M. Clément Duvernois. Les bonapartistes autoritaires du Corps législatif lui renvoyaient les passions que lui-même avait soufflées. Ses courtes velléités de modération s'évanouirent, et, de nouveau, la claire vue des choses s'obscurcit à ses yeux. Dans les couloirs de la Chambre, on parlait de garanties pour l'avenir. Pour le malheur de la France, le duc de Gramont allait reprendre la formule et se l'approprier.

Il commençait à céder à ces retours d'irritation, quand, à l'hôtel du quai d'Orsay, se présenta M. de Werther, arrivé d'Ems le matin même. Il était un peu plus de deux heures et demie. L'entretien était à peine entamé lorsque survint l'ambassadeur d'Espagne, porteur, disait-il, d'un message urgent. La communication pouvant influer sur les pourparlers avec la Prusse, M. de Werther se prêta de bonne grâce à une suspension de l'entrevue et passa dans un salon voisin. M. Olozaga venait notifier la nouvelle du désistement. M. de Gramont connaissait déjà le télégramme. Tout ressaisi par les préventions qui ne s'étaient un instant affaiblies que pour renaître plus fortes, il s'obstina à juger la dépêche, non d'après la quasi-assurance de paix qu'elle contenait, mais d'après les lacunes qui la rendaient insuffisante et incomplète. Il n'y releva que ce qui ne s'y trouvait point, à savoir le nom et l'intervention du roi. Comme M. Olozaga le félicitait, il répliqua que l'Espagne avait sans doute le droit de se réjouir, mais que, pour la France, le désistement ainsi annoncé ne créait qu'une complication de plus.

Sur ces paroles peu rassurantes, l'ambassadeur d'Espagne se retira, et M. de Gramont rejoignit M. de Werther. Entre ces deux hommes d'anciennes relations autorisaient, ainsi qu'on l'a dit, une certaine familiarité. Sans aucune âpreté de forme, mais sur le ton d'une plainte très vive, le duc récapitula ses Griefs : le roi avait autorisé la candidature Hohenzollern sans aucune entente préalable avec le gouvernement impérial, et par cet acte avait blessé la France : le procédé avait été d'autant plus ressenti que, dans toutes les questions politiques, la cour des Tuileries avait toujours observé vis-à-vis du cabinet de Berlin les plus grands égards. A ces arguments, le diplomate prussien n'opposa que d'assez médiocres répliques : il allégua, contre toute vraisemblance, que le roi ne pouvait s'opposer au désir du prince Léopold : il ajouta, sans beaucoup plus de fondement, que les relations du candidat avec la famille impériale ne permettaient pas de prévoir l'hostilité de la France. Dominé par le désir d'associer le cabinet de Berlin à la renonciation, M. de Gramont laissa entendre que le désistement était dû sans doute aux suggestions du roi. C'était une façon indirecte de provoquer un aveu qui soulignerait pour la France le succès, pour la Prusse le recul. L'ambassadeur devina l'intention et aussitôt la déjoua : « Non, dit-il avec quelque vivacité, le roi est demeuré étranger à la résolution du prince. » En cette dénégation si formelle se révélait la susceptibilité de la Prusse, résignée à céder sur le fond, mais jalouse jusqu'à l'ombrage pour sauvegarder la forme. Cependant, au cours de l'entretien, M. de Werther avait, à plusieurs reprises, désavoué, au nom de son maître, toute intention de blesser l'Empereur ou de froisser le sentiment public français. L'assurance, répétée plusieurs fois et avec beaucoup de chaleur, paraissait sincère. Toujours à la recherche d'un expédient qui mît en cause la personne du roi, M. de Gramont prit acte de ces paroles et hasarda l'idée d'une lettre que le monarque adresserait à l'Empereur et qui effacerait entre les deux pays toute trace de malentendu. M. de Werther, sans accueillir l'insinuation, ne la repoussa point péremptoirement. Fort de ce demi-acquiescement, ne soupçonnant ni danger ni piège, le ministre développa le projet, et avec un singulier mélange d'ingénuité confiante et d'avantageuse présomption, ébaucha même le canevas de ce que Guillaume pourrait écrire. Cette sorte de brouillon, publié plus tard par le duc lui-même[119], était conçu en ces termes : « En autorisant le prince Léopold de Hohenzollern à accepter la couronne d'Espagne, le roi ne croyait porter atteinte ni aux intérêts ni à la dignité de la nation française. Sa Majesté s'associe à la renonciation du prince de Hohenzollern et exprime son désir que toute cause de mésintelligence disparaisse désormais entre son gouvernement et celui de l'Empereur. » C'était, en ce temps-là l'habitude des diplomates français de livrer à la Prusse les traces écrites de leurs plus confidentielles pensées. Ainsi avait fait Benedetti. Ainsi fit à son tour M. de Gramont. Ayant rédigé la note, il la transcrivit ; puis fort obligeamment il remit la copie à l'ambassadeur comme on ferait d'une sorte de memento qui peut servir de modèle[120]. Sur ces entrefaites survint M. Émile Ollivier qui arrivait du Corps législatif. Dans la dépêche de Sigmaringen, il avait vu d'abord le signe certain de la paix. Déjà les manifestations de la Chambre mêlaient un peu de trouble à son allégresse. Mis au courant de l'entretien et peu défiant par nature, honnêtement avide de tout ce qui bâterait le dénouement, il approuva son collègue. Ni l'un ni l'autre ne semblent avoir pressenti que les rois, surtout les rois enorgueillis par de récentes victoires, n'aiment point à se voir souffler des modèles de lettres, qu'une artificieuse interprétation pourrait, à Berlin ou à Ems, appeler excuses ce qui n'était que formules conciliantes, qu'un prétexte serait de la sorte fourni pour exciter les susceptibilités Germaniques. Le langage de M. de Werther ne laissa deviner aucune objection, et sa taciturne réserve acheva d'engourdir les prudences. A trois heures et demie, l'ambassadeur prit congé, afin de rédiger en hâte son rapport qu'il voulait faire partir par l'express d'Allemagne[121].

Tandis que ces scènes se passaient au quai d'Orsay, deux courants contraires se développaient dans la ville, l'un fait de sécurité joyeuse, l'autre de bruyantes colères. — Les joyeux, c'étaient les hommes à l'esprit vraiment politique que les témérités des jours précédents avaient consternés ; c'étaient les Gens paisibles qui détestaient les aventures ; c'était surtout cette masse immense qui ne manifeste pas, qui ne s'agite pas, qui s'agite même si peu qu'on oublie parfois qu'elle représente le nombre et la sagesse. En ces milieux, la dépêche, qui commençait à se divulguer, s'interprétait suivant son sens naturel, et on n'imaginait point que, l'objet du différend ayant disparu, la querelle subsistât. Dans ces jours-là arrivaient les rapports des préfets que le ministre de l'Intérieur avait interrogés sur le sentiment des populations. La plupart de ces rapports exprimaient, sous une forme plus ou moins voilée, la répugnance du pays pour la guerre. Avec quelle joie profonde quoique silencieuse, ne serait pas accueillie là-bas la bonne nouvelle ! Mais la connaîtrait-on jamais sous sa forme simple et rassurante ? — Rapidement le parti de la guerre grandissait. Au Corps législatif le tumulte continuait. Quand M. Clément Duvernois se présenta à la tribune pour y lire son interpellation, beaucoup de membres des centres se persuadèrent que cet homme, qui avait souvent traduit les pensées de Napoléon, était, cette fois encore, le porte-parole du souverain. Sous l'empire de cette croyance, plus tard reconnue fausse[122], ils crurent faire acte de bons courtisans en se montrant fort belliqueux : de là un redoublement de murmures et de protestations irritées. Les pacifiques formaient la majorité, mais une majorité timide, hésitante, et qui semblait demander grâce pour ses pensées. Les moins timorés entouraient M. Thiers, lui serraient les mains avec beaucoup d'effusion, le pressaient de prendre l'initiative qu'ils n'osaient prendre eux-mêmes, lui promettaient un chaleureux appui. Celui que sollicitaient tant d'instances observait depuis le matin avec stupeur les progrès de la déraison publique. Vers le milieu de la séance, il entraîna dans l'un des bureaux de la Chambre plusieurs des ministres, M. Mège, M. Maurice Richard, M. Chevandier de Valdrôme, M. Segris. Longtemps il parla, leur montrant le péril d'exigences nouvelles qui, en transformant le rôle de la France, en mettant l'agression à son compte, compromettraient le pays autant que la dynastie. M. Mège et M. Maurice Richard, troublés mais non convaincus, écoutèrent en silence. M. Chevandier de Valdrôme et M. Segris, émus, dit-on, jusqu'aux larmes, promirent de soutenir la cause de la paix. Cependant l'agitation, née au Palais-Bourbon, allait se répercutant au dehors. Les journaux de l'après-midi achevaient de se composer ; puis parurent les premiers numéros. Saisies d'une émulation irréfléchie et malsaine, presque toutes les feuilles publiques luttaient d'invectives et d'intempérance guerrière. Bientôt, sur les boulevards comme à la Chambre, la dépêche de Sigmaringen, cette dépêche, acclamée le matin comme le salut, ne s'appela plus que la dépêche du Père Antoine.

C'est au milieu de ces rumeurs que M. le duc de Gramont quitta Paris vers quatre ou cinq heures pour se rendre à Saint-Cloud. Il allait y prendre les ordres de l'Empereur.

Le souverain avait suivi d'un œil morne la crise où se jouaient sa couronne et son pays. De nombreux et sûrs témoignages attestent qu'il répugnait à recourir aux armes. Il souhaitait la paix — par humanité, car il avait horreur du sang, — par goût du repos, car il était malade, — par satiété de grandeurs, car après la consécration du plébiscite, il n'avait plus rien à demander au destin. Le 10 juillet, comme il recevait l'un des agents de Victor-Emmanuel, M. Vimercati, il lui avait dit ces paroles : « J'attends la réponse de la Prusse. Si on renonce à la candidature sous n'importe quelle forme, il n'y aura point de guerre[123]. » Dans cet esprit, le monarque avait interprété, suivant sa signification littérale, la dépêche de Sigmaringen, et y avait vu la quasi-assurance d'un dénouement amiable. Le 12, vers trois heures, étant encore aux Tuileries et avant de regagner Saint-Cloud, il avait mandé M. Nigra : « C'est la paix, lui avait-il dit en faisant allusion au télégramme du prince Antoine. Je vous ai appelé pour que vous télégraphiez la nouvelle à votre gouvernement. Je n'ai pas eu le temps d'écrire au roi. Je sais bien que l'opinion publique est si excitée, qu'elle eût préféré la guerre. Mais la renonciation est une solution satisfaisante et supprime, au moins pour le présent, tout prétexte à hostilités[124]. » Dans l'antichambre était l'un des aides de camp, le général Bourbaki L'Empereur lui tint un langage non moins rassurant : « Vous n'avez pas besoin, lui dit-il, de préparer vos équipages de guerre. Le désistement du prince de Hohenzollern efface toute cause de conflit. » On affirme, qu'apprenant sur ces entrefaites l'interpellation Duvernois, Napoléon la regretta, loin de l'approuver.

C'est en cette occurrence que survint Gramont. Le duc, dans le mémoire qu'il a publié pour sa justification, a passé à peu près sous silence l'entrevue de Saint-Cloud. Cette discrétion prive l'histoire de la principale source à laquelle elle eût pu puiser. Quelle que fût la gravité des conjonctures, il est certain qu'il n'y eut aucune délibération officielle. M. Émile Ollivier n'était point là. Quant aux autres ministres, ils étaient pour la plupart au Palais-Bourbon, où M. Chevandier de Valdrôme et M. Segris prirent ce jour-là la parole[125]. M. de Gramont demeura peu de temps au château, une heure à peine, car nous savons qu'à sept heures il était de retour au quai d'Orsay et y rédigeait ses dépêches[126]. Que se passa-t-il durant cette heure décisive et fatale ? Le duc, en son livre, laisse clairement deviner, bien qu'il ne les développe pas, les arguments par lesquels il pesa sur l'esprit de l'Empereur. Tout en regrettant, comme le souverain, l'interpellation Duvernois, il fit une vive peinture des manifestations parlementaires, puis il insista sur la nécessité de donner satisfaction au sentiment public : on ne garderait quelque chance de le contenir qu'en s'y associant. M. de Gramont ne fut point seul à s'exprimer de la sorte, car il parle « de débats consciencieux qui précédèrent la détermination e. Quels furent, à défaut des ministres, les amis officieux admis à fournir leur avis ? Un silence, jusqu'ici impénétrable, a couvert ce conciliabule, et, si l'on connaît les résolutions qui en sortirent, on demeure inhabile à répartir les responsabilités. Toutes les vraisemblances autorisent à croire qu'une action prépondérante fut celle de l'Impératrice. Quelle autre influence eût été assez puissante pour retourner, comme par un brusque ressaut, les volontés de l'Empereur ? La réserve absolue de M. de Gramont laisse elle-même conjecturer des ménagements envers une personne auguste qu'une honorable fidélité interdit de découvrir et de nommer. La résolution définitive fut qu'il y avait lieu de demander au roi de s'associer à la renonciation et d'assurer que la candidature, abandonnée dans le présent, ne serait point autorisée dans l'avenir. Ainsi se reprenait à Saint-Cloud, en dehors de "M. Ollivier ou de ses collègues et par un brusque autant que funeste retour du pouvoir personnel, cette idée des garanties que certains journaux avaient déjà formulée, que les violents de la Chambre avaient propagée, que M. Clément Duvernois venait de traduire. Le plus singulier, c'est que ceux qui s'appropriaient ces vues se sont défendus de toute intention de guerre : « Le souverain et ses conseillers, a écrit M. de Gramont, ne recherchaient qu'une solution pacifique. » On n'a pas le droit de mettre en doute la sincérité de cette affirmation. Mais que dire de la prévoyance d'une politique qui, en souhaitant la paix, compliquait l'unique transaction qui la rendrait possible ? La seule excuse, c'est la surexcitation extraordinaire où l'incident Hohenzollern avait jeté la Cour, la Chambre, les militaires, les journalistes. Sous ce mauvais procédé qui succédait à tant d'autres, l'irritation débordait, et avec des bouillonnements qui interceptaient toute claire vue des choses. L'un des annalistes les plus pénétrants de ces journées fameuses a dit, en parlant de ceux qui gouvernaient alors : Ce fut surtout l'intelligence qui manqua[127]. Ce jugement me parait sévère à l'excès. Mais volontiers, je dirais en variant la formule : Ce qui manqua totalement, ce fut le sang-froid.

A sept heures, M. de Gramont, rentré à son ministère, transmit à M. Benedetti la dépêche suivante :

Paris, 12 juillet, 7 h. du soir.

Sous avons reçu des mains de l'ambassadeur d'Espagne la renonciation du prince Antoine, au nom de son fils Léopold, à sa candidature au trône d'Espagne. Pour que cette renonciation du prince Antoine produise tout son effet, il paraît nécessaire que le roi de Prusse s'y associe et nous donne l'assurance qu'il n'autoriserait pas de nouveau cette candidature.

Veuillez vous rendre immédiatement auprès du roi pour lui demander cette déclaration qu'il ne saurait refuser, s'il n'est véritablement animé d'aucune arrière-pensée. Malgré la renonciation qui est maintenant connue, l'animation des esprits est telle, que nous ne savons pas si nous parviendrons à la dominer.

Faites de ce télégramme une paraphrase que vous pourrez communiquer au roi.

Répondez le plus promptement possible.

 

En ce télégramme se marqua l'évolution de la politique française. Vers neuf heures, dans un billet adressé à M. de Gramont, l'Empereur souligna les exigences, en recommandant « que Benedetti insistât pour obtenir une réponse catégorique ». Pendant ce temps, l'agitation grandissait sur les boulevards ; on y chantait la Marseillaise ; des bandes avinées, préludant à la guerre comme on prélude à une émeute, criaient de toutes leurs forces : A Berlin ! à Berlin ! Bien tard dans la soirée, M. Émile Ollivier se rendit au ministère des Affaires étrangères. A la nouvelle des instructions transmises à M. Benedetti, il ne dissimula ni sa surprise, ni son déplaisir, ni son inquiétude. Plus calme que son collègue et ne pouvant se résigner à perdre le bienfait de la paix reconquise, il essaya d'adoucir, au moins dans la forme, les demandes de son gouvernement. Sous son influence, une seconde dépêche fut, à onze heures trois quarts, envoyée à Ems. Elle ne modifiait pas les précédentes directions, mais se terminait par une phrase où se révélait clairement le désir d'une entente équitable : a Dites bien au comte de Bismarck et au roi que nous n'avons aucune arrière-pensée, que nous ne cherchons pas un prétexte de guerre, et que nous ne demandons qu'à sortir honorablement d'une difficulté que nous n'avons pas créée nous-mêmes. » Le ménagement était sage et l'intention méritoire ; mais le coup était porté, et Dieu ne permettrait plus que rien désormais vînt le retenir ou l'atténuer.

 

XVI

La journée du 13 juillet fut l'une des plus tragiques de notre histoire. Il faut en suivre les péripéties, — à Ems où se rompent les derniers fils qui retiennent les négociations, — à Paris où le gouvernement impérial s'achemine vers la guerre, tout en se rattachant par intervalles à l'espoir de la paix, — à Berlin où M. de Bismarck, par une mémorable imposture, ferme à ses imprudents adversaires toutes les voies du repentir et du retour.

Le 12, M. Benedetti avait attendu jusqu'au soir un mot qui, sorti de la bouche du roi, serait approbation du désistement. Guillaume s'était contenté de lui faire dire à six heures qu'il aurait le lendemain matin des nouvelles positives. Le calcul du souverain achevait de se dévoiler. A coup sûr il n'ignorait point l'événement qui déjà se publiait dans Paris ; nous savons même aujourd'hui, grâce à des révélations récentes, qu'il venait d'être informé de la résolution par un télégramme du colonel Strantz[128] ; mais l'irrévocable volonté du monarque était de n'intervenir qu'après coup et de laisser au compte du prince Antoine et de son fils l'intrigue interrompue. Quoique cette conduite révélât un formalisme peu amical et un médiocre empressement à calmer les inquiétudes, l'espoir chez M. Benedetti l'emportait sur la crainte. Déjà courait dans Ems le bruit du désistement : d'autre part, le roi avait assuré que, si le prince renonçait spontanément, il approuverait la décision. Donc, à moins de témérité inattendue à Paris, ou de perfides machinations à Berlin, on pouvait attendre un heureux dénouement. L'ambassadeur en était là quand, à une heure avancée de la nuit, il reçut le télégramme expédié à sept heures du quai d'Orsay. L'exigence de garanties pour l'avenir, c'était la guerre. Ce qu'on ne voyait qu'à demi à Saint-Cloud à travers le mirage des illusions, apparaissait à Ems avec la clarté de l'évidence. Mais M. Benedetti, dont le duc de Gramont avait déjà gourmandé la mollesse, ne se souciait guère de braver de nouveaux reproches. Informateur au jour le jour plutôt qu'homme d'État, il n'était d'ailleurs ni de crédit assez assuré ni d'intelligence assez haute, ni de trempe assez ferme pour oser, en vue d'un grand bien public, discuter ses instructions ou en différer l'accomplissement. Nanti d'un ordre formel, il jugea, en subordonné docile, que son devoir, son unique devoir, résidait dans l'entière obéissance.

Le 13 de bonne heure, il descendit sur la Promenade des Fontaines. C'était l'instant où l'animation était la plus grande par le va-et-vient des baigneurs qui faisaient leur cure du matin. Le diplomate français ne doutait point qu'il ne rencontrât quelque personnage de la cour et ne pût, par son intermédiaire, solliciter une audience du souverain. Au bout de l'allée qui borde la Lahn et tout près du pavillon de musique, il vit l'un des aides de camp. Celui-ci l'aborda avec un empressement gracieux : « Le courrier de Sigmaringen, lui dit-il, n'est point encore arrivé ; mais dès à présent nous tenons la bonne nouvelle. » En même temps, il lui tendit un supplément de la Gazette de Cologne qui mentionnait le désistement : « Voilà, ajouta-t-il, une information qui va dissiper vos soucis. » Benedetti écoutait d'un air fort sombre ; bientôt, se dérobant aux félicitations : « Il faut, dit-il, que je parle au roi. »

En ce moment-là même et comme à souhait, Guillaume, qui déjà s'était rendu aux sources minérales, débouchait de l'une des allées. Apercevant l'ambassadeur, il se dirigea vers lui[129], et l'entretien s'engagea sur la promenade. Après avoir annoncé la communication faite la veille par M. de Gramont à M. Olozaga, M. Benedetti poursuivit en ces termes : « La résolution adoptée à Sigmaringen ne peut avoir pour nous de valeur que si elle est approuvée par Votre Majesté. En outre, il est essentiel que nous soyons garantis contre toute reprise ultérieure du projet aujourd'hui abandonné. Que le roi me permette donc d'assurer à Paris que, le cas échéant, il interdirait au prince de poser de nouveau sa candidature. » Quand le diplomate se fut tu, le roi, très visiblement contrarié, exprima une double surprise, et de la démarche du prince Antoine et de celle du gouvernement français. Il affirma, contre toute vraisemblance, qu'il ignorait encore la détermination du prince Léopold ; puis, éludant toute réponse trop positive ou péremptoire, il observa qu'en cet état de choses, il lui était impossible, soit de fournir aucun éclaircissement, soit de formuler la déclaration qu'on sollicitait de lui. M. Benedetti avait pour instructions de se montrer pressant. Il le fut, et au-delà de ce que commandait la circonspection : « La renonciation du prince Léopold, dit-il, n'est pas douteuse. Nous pouvons, au surplus, raisonner par hypothèse. Que, dans l'hypothèse du désistement, le roi nous assure qu'il interposera son autorité pour empêcher dans l'avenir toute reprise du projet. » La netteté de l'interrogation prévenait toute explication évasive. Le roi répliqua assez vivement : « Vous réclamez un engagement sans terme et pour tous les cas ; je ne saurais le prendre. » Puis il confirma d'un ton plus adouci : « Je vous assure que je n'ai aucun dessein caché ; cette affaire m'a causé de trop graves ennuis pour que je sois tenté de la laisser renaître ; mais vraiment il m'est impossible d'aller aussi loin que vous le souhaitez. » M. Benedetti avait promis au duc de Gramont de ne point ménager les observations. Sans souci d'être importun et comme on fait en une cause désespérée, il développa de nouveau ses arguments : le seul but de la France était de conjurer tout dissentiment pour l'avenir et de rendre entière confiance aux intérêts alarmés. Toute cette insistance fut en pure perte : « Vous me demandez, interrompit le roi, une concession nouvelle et inattendue, je n'y puis consentir. » Puis avec moins d'aménité que d'ordinaire, quoique sans aucune discourtoisie, il congédia l'envoyé.

Tandis qu'à Ems, en ce matin du 13 juillet, se décidaient sur la promenade, au milieu des allées et venues des baigneurs, le sort de l'Europe et la paix du monde, les ministres se rassemblaient à Saint-Cloud. A juger sainement les choses, la convocation était bien tardive. C'était dans l'après-midi de la veille, avant l'envoi des décisives dépêches à M. Benedetti, qu'il eût été opportun de recueillir les avis sans en négliger aucun. On n'avait point agi de la sorte. D'un conciliabule entre M. de Gramont, l'Empereur et quelques-uns des familiers du château étaient sorties, en une précipitation fiévreuse, les résolutions notifiées aussitôt à Ems. Voici que les conseillers de la Couronne n'étaient convoqués que le lendemain, pour délibérer sur une affaire déjà entamée et peut-être irrévocablement compromise. Quand le duc eut fait connaître la fatale demande de garanties qui venait se greffer sur la demande primitive, un long silence accueillit la communication. Parmi les ministres, quelques-uns laissaient percer une surprise émue et consternée. Tel était M. de Parieu, personnage clairvoyant et austère, inclinant d'instinct à réprouver une lutte qui s'offrait sous un aspect de coup de tête et d'aventure. Tels étaient M. Louvet et M. Plichon, hommes d'esprit lucide, indépendant et ferme, qui voyaient dans la guerre la défaite possible, dans la défaite la dynastie compromise, et n'étaient point gens à retenir les vérités utiles. A leur côté, M. Segris, d'âme excellente, mais timide et impressionnable à l'excès, ressentait un véritable effroi de la responsabilité dont il porterait sa part. C'est de ce petit groupe que jaillirent les objections. On s'étonna que, contrairement à toutes les règles du régime parlementaire, des instructions d'une nature aussi graves eussent été envoyées à Ems, sans avis préalable du conseil des ministres. On démasqua les périls de cette orientation nouvelle : le roi ne consentirait pas aux garanties : si M. de Bismarck voulait la guerre, on lui fournissait un prétexte pour y pousser : les récentes exigences avaient peu d'utilité et pouvaient tout compromettre. « C'est la guerre probable, presque certaine, dit avec véhémence M. Plichon, et qui peut assurer la victoire ? » — Un peu troublé d'abord par les critiques, M. de Gramont s'efforça d'expliquer son extraordinaire initiative : s'il n'avait pas consulté le cabinet, c'était pour gagner du temps : s'il avait pu soupçonner des divergences, il aurait provoqué une délibération : l'agitation publique, le sentiment des Chambres rendaient nécessaire une politique accentuée : la demande de garanties ne constituait pas une exigence nouvelle, mais n'était que la suite logique de la réclamation primordiale : toute autre conduite permettrait à la Prusse de se dérober. Le débat se prolongea quelque temps. « Je me contente de la renonciation Hohenzollern, de quelque côté qu'elle nous arrive, dit M. Louvet, à la seule condition qu'elle soit certaine. » Pendant tout ce colloque, l'Empereur s'était tu. Quand la discussion fut épuisée, il invita ses conseillers à passer au vote. Y avait-il lieu de se contenter du retrait de la candidature et de l'approbation que le roi donnerait à cette résolution ? Fallait-il, au contraire, maintenir la demande de garanties pour l'avenir ? On recueillit les avis. M. de Parieu, M. Plichon, M. Segris, M. Louvet, se prononcèrent pour que l'on se contentât des satisfactions obtenues. Les autres ratifièrent les instructions envoyées la veille au soir à M. Benedetti[130].

En les ratifiant, ils nourrissaient l'espoir de les restreindre ou de les dégrader. Chose qui parait incroyable et qui pourtant est vraie, ceux-là même qui cédaient au courant ne se persuadaient pas, ne voulaient pas se persuader qu'ils fussent entraînés jusqu'au bout. En déviant vers les résolutions qui conduiraient à la guerre, ils ressentaient un désir anxieux de ressaisir la paix qui fuyait. M. Émile Ollivier, le moins belliqueux des hommes, ne pouvait se résigner à la ruine de ses espérances. A cette heure-là même, le Constitutionnel, qui recevait ses inspirations, publiait, sous la signature de M. Robert Mitchell, les lignes suivantes : « Le prince de Hohenzollern ne régnera pas en Espagne ; nous ne demandons pas davantage, et c'est avec orgueil que nous saluons cette solution pacifique qui ne coûte ni une larme ni une goutte de sang. » M. Chevandier de Valdrôme avait, comme M. Segris, promis la veille à M. Thiers de soutenir la paix ; cet engagement, qui répondait aux sentiments de son cœur, répondait aussi à ses appréhensions : habitant des provinces frontières, en relations constantes avec nos voisins, ayant épousé une Allemande, il connaissait mieux que personne toute la puissance prussienne. M. de Gramont lui-même, soit que le calme de la nuit eût provoqué en lui les réflexions, soit qu'il fût ébranlé par les répugnances de ses collègues, inclinait, bien tardivement, hélas, à tempérer un peu ses instructions de la veille. La suite du Conseil montra bien cette très étrange, mais très réelle disposition des âmes. Il fut stipulé que les instructions ne constituaient pas un ultimatum, que la demande de garanties était susceptible d'accommodements, que toute transaction honorable serait accueillie. Comme une déclaration devait être faite aux Chambres, les termes en furent soigneusement calculés pour éviter toute parole agressive. Le maréchal Lebœuf ayant demandé qu'on l'autorisât à expédier les ordres de mobilisation, la mesure fut ajournée. Sur ces entrefaites parvint une communication bien propre à affermir le parti de la paix. A Londres, le comte Granville avait, dans la soirée du 12, appris, non sans stupeur, l'évolution de la politique française. Au milieu de la nuit, il avait télégraphié à lord Lyons pour que, dès les premières heures du jour, il s'employât par conseils et remontrances, à éloigner des résolutions si fatales. Quand l'ambassadeur s'était présenté à l'hôtel du quai d'Orsay, déjà M. de Gramont était parti. Jaloux de ne point perdre un instant, il avait en hâte rédigé une note et, la confiant à l'un de ses secrétaires, lui avait prescrit de la remettre au Conseil assemblé à Saint-Cloud. Devant les ministres et en présence de l'Empereur, la note fut lue. A la fois amicale et pressante, elle invitait le gouvernement français à se hâter, à prendre acte du désistement, à ne point élargir le terrain du conflit[131]. L'avis, qui ne fut point suivi, fut écouté avec faveur. Ceux mêmes qui s'appropriaient les résolutions prises la veille en leur absence, se flattaient de les transformer, de leur attribuer la forme de vœux plutôt que d'exigences. En parlant de ce Conseil, M. Ollivier a écrit : « Le 13 au matin, le cabinet français, en chargeant son ambassadeur de tenter un dernier effort auprès du roi, décida tout d'une voix que, quel que fût le résultat de cette démarche suprême, il se contenterait de ce qu'il avait obtenu et déclarerait l'incident clos[132]. » Honnête et sage modération, mais presque aussi impuissante qu'honnête ; car la France, en demandant — fût-ce sous une forme atténuée — des garanties nouvelles, se privait du droit de déclarer l'incident clos.

Cette prudence, outre qu'elle était bien illusoire, bien tardive, deviendrait difficile à imposer. Le gouvernement avait excité les passions publiques. Ces mêmes passions menaçaient de l'entraîner.

Comme les ministres revenaient de Saint-Cloud, ils retrouvèrent, ainsi que dans la journée précédente, la ville tout enfiévrée d'agitations, toute frissonnante de rumeurs belliqueuses. La plupart des journaux se répandaient en railleries sur la dépêche du père Antoine ; ils comparaient la modestie du dénouement avec le retentissant éclat du discours du 6 juillet ; ils répudiaient une conclusion qui ne soulignerait ni l'échec de la Prusse ni le succès de la France ; ils invitaient la Chambre à incarner en elle les revendications du patriotisme offensé. La séance du Corps législatif s'étant ouverte, on vit se prolonger les colloques de la veille. Les chefs de l'extrême droite avaient fini par entraîner beaucoup de membres des centres : ceux-ci se montraient eux-mêmes fort bruyants, moitié pour faire leur cour, moitié pour cacher leur peur. A ces groupes se mêlaient quelques hommes d'opinions très diverses qu'attirait la perspective de périlleuses aventures. Tels étaient M. de Kératry, M. Guyot-Montpayroux, quelques autres encore, qui répandaient partout leurs propos inconsidérés et leurs ignorantes vanteries. Tous ces violents étaient, à les bien compter, quatre-vingts ou quatre-vingt-dix à peine ; mais par leur tapageuse audace, ils donnaient l'illusion d'une majorité, et pour les dominer il faudrait déployer le plus rare des courages, celui qui sait braver le reproche de lâcheté.

La gravité des circonstances valait la peine qu'on déployât cette vertu. Impressionné par le vœu de ses collègues, troublé peut-être de tout ce qu'il avait engagé, M. de Gramont semble avoir eu la vague intuition de cette conduite. Dans la déclara-ration qu'il lut au début de la séance parlementaire et qui avait été délibérée en conseil, on devine une confiance un peu moins sûre d'elle-même, des raideurs qui volontiers fléchiraient. Tout ce qui, le 6 juillet, s'étalait en formules absolues et provocantes, se transforme, le 13, en paroles volontairement ternes et abrégées. En quelques mots, le duc annonce le désistement ; il prend soin de souligner la nouvelle : il ne s'agit pas, comme on dit dédaigneusement dans les couloirs, d'une simple dépêche recueillie au passage, mais d'une information positive. Que l'approbation du roi Guillaume — approbation déjà assurée — survienne, et du double fait de la renonciation et de l'assentiment royal résultera la satisfaction légitime qui est à la fois nécessaire et suffisante à la France. Mais ici apparaît la déplorable conséquence de la demande de garanties, si imprudemment imaginée la veille, si précipitamment transmise à M. Benedetti. M. de Gramont ne se décide pas à taire cette suite des pourparlers. De là dans la déclaration, une phrase finale, inquiétante autant qu'équivoque : « Les négociations que nous poursuivons avec la Prusse, dit le ministre, et qui n'ont jamais eu d'autre objet que la question d'Espagne, ne sont pas encore terminées. Il nous est donc impossible d'en parler et de soumettre à la Chambre et au pays un exposé général de l'affaire. » S'étant exprimé de la sorte, le duc s'assied, mais au milieu des commentaires étonnés. Qu'est-il besoin de négocier sur la renonciation si, d'ores et déjà elle est obtenue ? Les pacifiques se troublent, craignant une complication ; les belliqueux s'irritent, jugeant ce langage bien débonnaire. Tandis que ces pensées s'échangent, M. Jérôme David monte à la tribune, rappelle le ministre à la ferme politique inaugurée le 6 juillet, demande à interpeller le gouvernement sur les lenteurs de la diplomatie, sur les « atteintes portées à la dignité nationale ». Le nom de l'interpellateur qui est l'un des chefs de la droite, les termes acerbes de l'interpellation elle-même, tout démontre que l'ennemi n'est pas seulement la Prusse qu'on veut combattre, mais aussi le Cabinet qu'on songe à renverser. Ainsi s'introduit, en une situation déjà si emmêlée, un nouvel élément de confusion. C'est avec peine qu'on obtient un répit de quarante-huit heures et l'ajournement des débats publics jusqu'au vendredi 15 juillet.

Cependant, à Ems, toutes choses se brouillaient. En congédiant le matin M. Benedetti, le roi lui avait renouvelé l'assurance qu'il attendait d'heure en heure des lettres de Sigmaringen et que, dès qu'il les aurait reçues, il le manderait auprès de lui. Fort de ces paroles, l'ambassadeur comptait sur un nouvel entretien. Il le mettrait à profit pour essayer de fléchir les résolutions du monarque ou du moins pour saisir sur ses lèvres quelques paroles conciliantes dont pourrait s'accommoder le Cabinet des Tuileries. Vers une heure, le courrier arriva. Peu de temps après, un aide de camp, le colonel prince de Radziwill, se présenta à l'hôtel de Bruxelles. Il annonça à M. Benedetti qu'on avait enfin des nouvelles, que le prince Léopold renonçait au trône d'Espagne ; puis il ajouta que Sa Majesté considérait l'incident comme complètement terminé. Ayant parlé de la sorte, l'officier se retira. D'entrevue nouvelle, il n'était plus question.

Grande fut la mortification du diplomate français. L'occasion sur laquelle il comptait, la dernière peut-être, lui échappait. Sa surprise égala sa déconvenue, et il ne réussit point à s'expliquer comment le roi, si correct d'ordinaire, se dérobait à l'audience promise. Ce qui ne se connut point alors, se divulgua plus tard. Voici, selon toute apparence, quel incident vint, en cette journée du 13 juillet, jeter l'irritation dans l'âme du monarque et fortifier le parti de la guerre.

Les seules dépêches parvenues à Ems n'avaient pas été celles de Sigmaringen. Peu auparavant, c'est-à-dire vers midi, un autre courrier était arrivé, celui de France. Il contenait le rapport dans lequel M. de Werther rendait compte de sa conversation avec M. de Gramont. On se souvient que, dans cet entretien, notre ministre des Affaires étrangères avait hasardé l'idée d'une lettre d'explication que le roi écrirait à l'Empereur. La suggestion avait été inspirée par une pensée conciliante, et c'était dans cet esprit que M. de Werther l'avait accueillie. A Ems, la proposition parut peu digne de la majesté royale, et on y trouva, dès l'abord, un arrière-goût d'excuses que l'orgueil prussien ne pouvait supporter. Celui qui ouvrit la dépêche fut le conseiller secret Abeken. Aussitôt qu'il l'eut parcourue : « Vraiment, s'écria-t-il, je n'aurais pas cru que le pauvre Werther pût avoir une pareille fin. Jamais je n'oserai porter ce rapport au roi. » En son embarras, il alla trouver l'un des ministres, le comte d'Eulembourg, qui justement venait d'arriver de Berlin. L'un et l'autre se rendirent auprès de Guillaume : « J'ai reçu, dit Abeken, une dépêche de Werther ; mais elle n'est pas digne d'être communiquée au roi de Prusse. — Eh bien, répliqua le souverain, montrez-la-moi à titre privé[133]. » On relut, on pesa le document, et le sentiment de réprobation, loin de se dissiper, s'affermit. La nouvelle s'étant ébruitée, ce fut dans l'entourage un concert universel, quoique fort injuste, contre l'impudence française et, par contre-coup, contre la faiblesse de Werther. « Je suis indigné, écrivait ce jour-là même Guillaume, de la demande des ministres français, et il faut qu'on sache que je me réserve d'y donner suite comme je l'entends[134]. » La première suite, ce fut la résolution de ne point reprendre avec Benedetti l'entretien du matin.

Ignorant de cet incident, voulant encore se persuader qu'il avait méprise ou ordre mal interprété, l'ambassadeur osa rappeler la promesse faite sur la promenade des Fontaines : son but, disait-il, était d'obtenir de Sa Majesté, pour le présent, l'approbation du désistement ; pour l'avenir, l'assurance que la candidature ne serait plus reprise. Telle fut la requête qu'il pria le prince Radziwill de soumettre à Sa Majesté. Conservait-il beaucoup d'espoir ? Le refus formulé quelques heures auparavant, le laconisme du dernier message, attestaient le parti pris d'éviter toute communication ultérieure. En une dépêche qu'il adressa à Paris, M. Benedetti laissait pressentir l'insuccès final. Faisant allusion à la demande de garanties : « J'ai de fortes raisons de supposer, mandait-il, que je n'obtiendrai aucune concession à cet égard. »

Vers quatre heures et demie, revint le colonel Radziwill. En homme qui pèse ses paroles, il déclara à l'ambassadeur que le roi approuvait le désistement, tout de même qu'il avait approuvé l'acceptation. Quant aux assurances pour l'avenir, Sa Majesté ne pouvait que se référer à ses précédentes déclarations. Jaloux d'épuiser l'objet de sa mission, M. Benedetti crut possible un dernier effort. Prenant acte de l'approbation royale, il en exprima toute sa gratitude au nom de son gouvernement ; puis venant au second point, c'est-à-dire à la garantie, il invoqua de récentes dépêches venues de Paris, de nouveaux arguments à produire, et sollicita derechef une audience. A cinq heures et demie du soir arriva la réponse. C'était un refus, nullement discourtois mais formel : le roi avait dit le matin son dernier mot et regrettait de ne pouvoir y rien ajouter.

La demande de garanties produisait ses fatales conséquences. Le roi s'était résigné à laisser se perdre obscurément l'intrigue : il aimerait mieux risquer la guerre que de l'effacer de ses propres mains. Pourtant ce n'était ni à Ems ni à Paris, mais à Berlin que se produirait l'éclat suprême. Le moment est venu où le grand acteur, Bismarck, jugeant toutes choses à point, entre en scène et, brusquement, ferme toutes les issues par où la paix pourrait s'insinuer encore.

Cet homme avait, depuis dix jours, passé par de singulières émotions. L'entreprise, suivant le succès ou l'avortement, couronnerait ou compromettrait sa grandeur. La divulgation prématurée de l'intrigue espagnole l'avait fort déconcerté. Il aimait les coups de théâtre, à la condition qu'il tint les fils. Cette fois, le rideau se levait trop tôt, avant qu'il eût pu préparer les rôles, aménager les décors, graduer les péripéties. En cette fâcheuse occurrence, la sagesse lui conseillait de voir venir l'adversaire. Prudemment il se terra, laissant agir les subordonnés qui affectaient l'ingénuité, et les journalistes qui jouaient l'ignorance. Le manifeste du 6 juillet l'effraya tout d'abord. Quand il vit que rien ne suivait ce grand éclat de paroles, il cessa de craindre, et tout au contraire, il se réjouit de ce que la France, par sa fougue, altérait son bon droit. Les jours suivants, avec un perfide espoir, il observa l'agitation parisienne. De Varzin il vint à Berlin. Entre temps, il envenimait doucement toutes choses, s'impatientait que le roi condescendit à traiter directement avec Benedetti, laissait entendre que le monarque était bien vieux et sous l'influence de la reine. Le 12 juillet, à la nouvelle de la renonciation, il crut d'abord que tout était fini et, comme il le déclara clans la suite, manda à sa femme qu'il allait regagner Varzin. Dans l'entrefaite, le télégraphe lui apporta les premières protestations du Corps législatif et des journaux français. Au lieu de partir, il resta. L'affaire Hohenzollern, fort indifférente au patriotisme germanique, pourrait devenir excellente machine de guerre, à la condition qu'elle se compliquât. Tout l'art serait d'y souder une question d'amour-propre qui mettrait aux prises les deux fiertés nationales. En introduisant, à la manière d'une demande reconventionnelle, la demande de garanties, la France serait l'auxiliaire de M. de Bismarck. Moitié par intuition, moitié par indices parvenus jusqu'à lui, le chef du cabinet prussien pressentit, sans les découvrir encore, ces conjonctures toutes nouvelles ; et avec cette promptitude à la fois traîtresse et violente qui était le plus terrible, le plus remarquable de ses dons, il se tint prêt à saisir l'instant propice.

En attendant l'heure décisive, il s'appliqua à démentir artificieusement tout bruit de réconciliation. Dès le matin du 13 juillet, comme il recevait le prince Gortchakoff qui passait par Berlin, il se répandit en plaintes sur l'excessive longanimité de son souverain ; puis attentif à pousser à bout la France, il exprima le vœu que les grandes puissances témoignassent solennellement au roi Guillaume leur gratitude pour son zèle à sauver la paix de l'Europe. En même temps on remarqua dans la presse prussienne un revirement subit, et à la réserve cauteleuse succéda sans transition la violence. — Entre tous les entretiens du chancelier, le plus suggestif fut celui que, dans cette journée du 13, il eut avec le représentant de la Grande-Bretagne, lord Loftus. L'ambassadeur l'ayant complimenté sur l'apparente solution de la crise, il revêtit une physionomie soucieuse et exprima le doute que la renonciation du prince Léopold apaisât le conflit. Le ton menaçant de la France avait, dit-il, lassé la patience prussienne ; et de nombreux télégrammes arrivés de Kœnigsberg, de Brême, de bien d'autres villes encore, exprimaient l'irritation du pays qui jugeait le roi faible et l'honneur sacrifié. Le chancelier laissa pressentir que des avis venus de Paris annonçaient de nouvelles réclamations. Puis s'animant, il ajouta : « Le véritable but du cabinet des Tuileries est de poursuivre la revanche de Sadowa. Mais si la France a foi en ses armées, nous avons dans la victoire une confiance égale à la sienne. » Ainsi qu'il l'avait fait en 1866 vis-à-vis de l'Autriche, le premier ministre dénonça les armements de l'adversaire. M. de Gramont avait parlé de garanties pour l'avenir ; M. de Bismarck en parla pareillement, comme si des deux côtés du Rhin, les deux arrogances se fussent copiées. «La Prusse, dit le chancelier, a besoin d'être assurée que la France ne nourrit pas d'arrière-pensées belliqueuses ; or, la seule satisfaction suffisante serait le désaveu du discours du 6 juillet ; autrement je ne pourrais entretenir de relations avec l'ambassadeur de France, après le langage que le ministre des Affaires étrangères a tenu en face de l'Europe[135]. »

Telles étaient, en cette journée du 13, les dispositions de M. de Bismarck. Les imprudences françaises lui rendant ses avantages, il se redressait, et avec un unique désir, celui d'éviter la paix. Cependant, on attendait avec anxiété les nouvelles du roi. Sur ces entrefaites arriva d'Ems une dépêche, signée du conseiller secret Abeken et libellée comme il suit :

Ems, 13 juillet 1870, 3 h. 50 m. après midi.

S. M. le roi m'écrit :

« Le comte Benedetti vint me trouver aujourd'hui sur la Promenade ; il me demanda d'une façon fort pressante que je m'engage pour l'avenir à ne jamais autoriser une nouvelle candidature des Hohenzollern. Je lui prouvai de la façon la plus péremptoire qu'on ne peut prendre ainsi des engagements à tout jamais. Naturellement j'ajoutai que je n'avais encore rien reçu et que, puisqu'il était ainsi averti plus tôt par Paris et par Madrid, c'était bien la preuve que mon gouvernement était hors de question. »

Sa Majesté a depuis reçu une lettre du prince. Comme Sa Majesté avait dit au comte Benedetti qu'elle attendait des nouvelles du prince, Elle a résolu, sur la proposition du comte Eulembourg et la mienne, de ne plus recevoir le comte Benedetti à cause de sa prétention, et de lui faire dire simplement par un aide de camp que Sa Majesté avait reçu du prince confirmation de la nouvelle déjà mandée de Paris, et qu'Elle, n'avait plus rien à dire à l'ambassadeur. Sa Majesté laisse à Votre Excellence le soin de décider si la nouvelle exigence de Benedetti et le refus qui lui a été opposé doivent être communiqués aux ambassadeurs et aux journaux.

 

Quand le télégramme arriva, il était cinq heures du soir. Bismarck était en compagnie de M. de Moltke et du général de Roon qui étaient venus chercher des nouvelles auprès de lui et qu'il avait retenus à dîner. Tandis que le repas se continuait, on déchiffra le message. La dépêche révélait des relations de plus en plus tendues. Pourtant dans sa froide teneur, dans sa rédaction terne, incorrecte, alourdie, elle avait l'aspect d'un document grave plutôt qu'elle ne marquait une rupture définitive. L'humeur bienveillante du roi, la réserve de M. Benedetti, l'action modératrice des puissances, les vues pacifiques de la plupart des ministres Français, tout cela laissait une légère chance à la paix. Cette perspective, même bien incertaine, suffit pour désoler le premier ministre et les généraux. « Mes hôtes, a écrit plus tard M. de Bismarck, furent si atterrés qu'ils en oublièrent le boire et le manger. » La dépêche fut lue, relue, commentée, sans qu'on y pût trouver l'éclat décisif qui rendrait tout retour impossible. A force de réflexion, l'esprit pénétrant du chancelier s'arrêta sur la dernière phrase du télégramme : le roi laissait toute liberté au ministre pour communiquer la nouvelle aux ambassadeurs et aux journaux. Cette publication habilement préparée, plus habilement propagée, ne pourrait-elle pas souligner la dépêche, et précipiter les résolutions irréparables ? Fortement saisi par cette pensée, mais trop circonspect pour la dévoiler encore, Bismarck interrogea M. de Moltke : « Si la guerre, lui dit-il, devenait subitement imminente, quel temps exigeriez-vous pour compléter vos préparatifs ? — Si nous devons faire la guerre, répliqua le vieux général, nous n'avons aucun intérêt à un ajournement. Quand mème tout d'abord nous ne serions pas en forces pour protéger les provinces de la rive gauche du Rhin, notre promptitude serait bien vite supérieure à celle de la France. Somme toute, il vaut mieux ouvrir promptement les hostilités que de traîner en longueur. » Le chancelier, ayant recueilli ces paroles comme on fait d'une information décisive, revit, en une courte et intense vision, l'état de son pays. La puissance de la Prusse dérivait, non de la sympathie qu'elle inspirait, mais de la confiance en sa force. La condition de son prestige, c'était sa fierté, et c'en serait fait de sa suprématie si on pouvait dire d'elle qu'elle avait reculé. Une guerre vraiment nationale contre l'ennemi héréditaire, pourrait seule combler l'abîme que l'histoire avait creusé entre le Nord et le Sud de la patrie Allemande. Ayant ainsi, précisé son « point de vue psychologique », Bismarck, c'est à ses propres confessions que nous empruntons ce récit, Bismarck se fixa dans la grande résolution qui pèsera éternellement sur sa mémoire. La dépêche d'Abeken était devant lui. Il n'y introduisit point d'éléments nouveaux, et matériellement ne la faussa pas ; mais par une adaptation scélérate, il revêtit de l'aspect d'un appel aux armes ce qui n'était qu'information diplomatique : « Je n'ajoutai ni ne retranchai rien, a-t-il écrit plus tard avec une désinvolture cynique, mais je fis quelques suppressions. » La dépêche remaniée était ainsi conçue :

La nouvelle du renoncement du prince héritier de Hohenzollern a été officiellement communiquée au gouvernement impérial français par le gouvernement royal espagnol. Depuis, l'ambassadeur français a adressé à Ems à Sa Majesté le roi la demande de l'autoriser à télégraphier à Paris, que Sa Majesté le roi s'engageait à tout jamais à ne point permettre la reprise de la candidature. Là-dessus, Sa Majesté le roi a refusé de recevoir encore l'ambassadeur et lui a fait dire par l'aide de camp de service qu'Elle n'avait plus rien à lui communiquer.

 

S'étant ainsi substitué à son souverain, M. de Bismarck lut à ses hôtes la rédaction nouvelle. En homme qui se pique de scrupules jusque dans l'imposture, il prit soin qu'on constatât qu'il n'altérait rien. Seulement il présentait comme décidément rompue une négociation qui, d'après le télégramme, semblait encore en suspens. La justification était superflue ; car les deux complices, on ne peut les appeler autrement, accueillirent le stratagème avec une admiration ravie. « Voilà s'écria Moltke, voilà qui sonne tout autrement ; tout à l'heure on eût cru entendre battre la chamade ; à présent, c'est comme une fanfare en réponse à une provocation. « Bismarck aimait à ne rien perdre du fruit de ses fourberies. Avec sa dextérité habituelle, il compléta aussitôt sou plan : « Il est essentiel, dit-il, que nous soyons les attaqués. La présomption et la susceptibilité françaises nous donneront aisément ce rôle. Si, comme Sa Majesté m'y autorise, je communique aussitôt aux journaux le texte que je viens de vous lire, et si en outre je le télégraphie à toutes nos ambassades, il sera bientôt connu è Paris. Non seulement par ce qu'il dit, mais par la façon dont il aura été répandu, il produira là-bas sur le taureau gaulois l'effet du drapeau rouge. » Cette perspective acheva d'exalter les den., soldats. Les trois hommes se remirent à table. Ils avaient tout à coup recouvré l'envie de boire et de manger et causaient d'un ton joyeux. Le grossier tableau était digne de Jordaens, à la condition toutefois que Rembrandt y projetât un de ses rayons. Naturellement la « Providence ne fut pas oubliée, et Roon invoqua le juste Dieu des armées qui ne laisserait pas succomber la Prusse. Quant à Moltke, l'approche de la lutte le mit, nous apprend Bismarck, en un état d'excitation agréable. Lui, si froid d'ordinaire, il sortit de son apparente passivité et devint expansif et loquace. « S'il m'est donné, dit-il, de vivre assez pour conduire nos armées dans une pareille guerre, que le diable emporte aussitôt après ma vieille carcasse. »

Ce qui suivit cette scène intime demeure gravé en traits ineffaçables dans la mémoire des gens de Berlin. La nuit était déjà tombée sur la ville, quand des crieurs en grand nombre se répandirent tout à coup dans les rues et sur les places publiques, colportant un supplément de la Gazette de l'Allemagne du Nord. Sous leurs bruyants appels, les passants s'attroupèrent, et les boutiques déjà fermées s'entr'ouvrirent. Pour que la diffusion fût plus abondante, la distribution se faisait gratis. Le journal contenait la dépêche d'Ems, mais arrangée et mise au point par la perfidie de Bismarck. L'information, accompagnée des brefs commentaires qu'y ajouta la passion ou la haine, produisit une impression soudaine et terrible. A Berlin nul ne douta que l'ambassadeur de France n'eût insulté le roi, de même qu'à Paris, nul ne douterait le lendemain que le roi n'eût insulté l'ambassadeur de France. D'une imposture à double effet jaillirait la double colère qui pousserait l'un contre l'autre deux peuples également trompés. Avec la rapidité de l'éclair, la nouvelle se propagea. Entre dix et onze heures du soir, la place devant le palais royal se remplit d'une multitude enfiévrée. De la foule s'élevaient des hourras en l'honneur du roi. Puis on criait : A Paris ! à Paris ! comme à Paris, on criait : A Berlin ! à Berlin !

Pour assurer la guerre, il importait qu'au tumulte populaire s'ajoutât l'émotion des chancelleries. M. de 13ismarck s'était pourvu de ce côté. Dans cette même nuit, des télégrammes furent expédiés qui transmirent aux agents de la Prusse près des cours étrangères l'entrefilet de la Gazette de l'Allemagne du Nord. Les dépêches partirent à onze heures et demie du soir pour Dresde, pour Hambourg, pour Munich, pour Stuttgart, à deux heures et demie du matin pour Saint-Pétersbourg, pour Florence, pour Bruxelles, pour Berne[136]. Par une distinction habile, la communication fut faite, non à titre officiel, mais à titre d'information : de la sorte, si la France protestait, on pourrait jouer vis-à-vis d'elle la surprise, s'étonner qu'elle s'indignât d'une simple communication officieuse, et, en fin de compte, la dénoncer comme provocatrice. Au matin du 14 juillet, la perverse manœuvre était consommée, et pour employer l'expression de M. de Bismarck, il ne restait plus qu'à attendre l'effet du drapeau rouge sur le taureau gaulois.

 

XVII

L'histoire de ces jours poignants déconcerte l'esprit autant qu'elle déchire le cœur. Le récit, s'il était vraisemblable, cesserait d'être vrai. En notre gouvernement, aucune logique dans la conduite, mais une vue doublement obscurcie chez les uns par l'exaspération, chez les autres par la troublante grandeur des choses ; au milieu de tout cela, le plus singulier mélange d'une infatuation qui étonne et d'une ingénuité qui confond. Entre toutes les incohérences, voici la principale. Ceux qui gouvernent la France ont stupéfié le monde par deux grandes témérités : celle qui a dicté la déclaration du 6 juillet ; celle qui, six jours plus tard, a prolongé par la demande de garanties un conflit virtuellement terminé. A l'heure où nous sommes, visiblement les pensées s'atténuent. Contre la précipitation de Gramont qui a tout engagé, contre l'optimisme de Lebœuf qui n'a rien découragé, les autres ministres sentent monter en eux des velléités de résistance. Sous le sentiment angoissé de leur responsabilité, ils hasardent des objections ; ils interviennent — timidement, car ils se défient de leurs lumières — tardivement, car ils n'ont su que peu de chose et après coup. Gramont lui-même, par intervalles, semble mollir. Ce repentir est navrant, ne pouvant plus rien sauver. Jusqu'ici, c'est Paris qui a été agité ; c'est Berlin qui a été calme. Subitement, le courant change, comme par une brusque renverse de vent. Tandis que le gouvernement français incline à dégrader ou à adoucir ses pensées, Bismarck, devenu audacieux à son tour, l'emprisonne dans le cercle où l'ont enfermé ses imprudences et ne lui laisse d'autre condition que d'aggraver ses témérités.

Toute la journée du 14 se résume en ce contraste tragique, d'un côté, la France hésitante devant les mesures suprêmes ; de l'autre, la Prusse pressant impérieusement sur l'adversaire et le contraignant à consommer l'agression.

Le 14, dès le matin, les ministres se rassemblèrent. Le duc de Gramont donna lecture à ses collègues des dépêches que, la veille dans la soirée, il avait reçues d'Ems. Elles annonçaient l'échec de la demande de garanties et aussi le refus d'audience. Ces nouvelles étaient fâcheux présage. Cependant, rien dans les télégrammes ne laissait deviner que le monarque eût manqué à la courtoisie ou le diplomate aux convenances. En outre, on tenait, et très fermement, deux choses : d'une part, la renonciation qui était positive ; d'autre part, l'approbation royale qui était officielle. De là l'arrière-espoir d'une formule transactionnelle qui serait adoptée in extremis. Sur ces entrefaites, on connut par le télégraphe l'article publié, dans la soirée de la veille, par l'officieuse Gazette de l'Allemagne du Nord. C'était le premier des savants coups d'aiguillon destinés à exaspérer le taureau gaulois.

On continua à délibérer. L'information d'un journal, même officieux, pouvait à toute rigueur être négligée. A dix heures arrivait à la gare du Nord l'express d'Allemagne. Il apporta le rapport rédigé par M. Benedetti et qui résumait la journée du 13. Les termes mêmes du document reflétaient la grandeur des inquiétudes. Faisant allusion à la demande d'assurances pour l'avenir, l'ambassadeur s'exprimait en ces termes : « Tout me porte à croire que le roi est fermement décidé à nous refuser cette satisfaction. Malgré l'accueil apparemment gracieux qu'il n'a cessé de faire à mes instances, j'ai pu constater qu'il se résignait, avec autant de regrets que de répugnance, à dénouer les difficultés qu'il a contribué à faire naître. » M. Benedetti ajoutait un peu plus loin : « Je prévois qu'à dater de ce moment, il me sera moins facile d'aborder Sa Majesté, et je ne doute pas qu'elle n'ait voulu éviter de m'en donner l'occasion, en confiant à un de ses officiers le soin de m'apprendre la résolution du prince de Hohenzollern. » Ainsi, toutes choses achevaient de s'assombrir, non seulement à Berlin, mais à Ems, où visiblement dominaient les influences venues de Berlin.

A midi, la délibération fut suspendue[137]. Ceux qui avaient déchaîné le vent s'étonnaient que la tempête éclatât. Le duc de Gramont, autant qu'on en peut juger par son mémoire justificatif, semble s'être flatté, même en cette heure suprême, qu'une bienfaisante providence le soustrairait aux suites de ses témérités. Cette providence se manifesterait-elle sous la forme d'une intervention des puissances ? Elles agissaient, mais mollement, sans chaleur comme sans confiance. En cette matinée du 14 juillet, notre ministre des Affaires étrangères apprit que le comte Granville venait de suggérer à la Prusse l'idée d'une transaction : la France renoncerait à la demande d'assurances pour l'avenir ; en revanche, le roi Guillaume communiquerait officiellement au cabinet des Tuileries son adhésion au désistement. L'arrangement était équitable. Mais lord Granville qui le proposait était, depuis la demande de garanties, de bonne volonté bien froide ; le comte de Bernstorff, qui en recevrait communication, était un ennemi déclaré de la France ; M. de Bismarck, qui tiendrait en ses mains la décision, n'aspirait plus qu'à la guerre. — Cependant, M. de Gramont avait profité de l'interruption du Conseil pour rentrer à l'hôtel du quai d'Orsay. Il venait d'y arriver, quand on annonça M. de Werther. Celui-ci portait sur son visage une impression pleine de tristesse. Ses vieilles relations avec le duc lui permettaient un certain laisser-aller de langage : a Je dois vous confier, lui dit-il sans préambule, que je suis dans une position très pénible : je suis désavoué. » Puis, faisant allusion au projet de lettre imaginé deux jours auparavant par Gramont, — à la lettre d'excuses, comme on disait déjà dans l'entourage du roi, — il ajouta avec embarras : « On me reproche beaucoup d'avoir accepté votre suggestion et de l'avoir recommandée... Pourtant, poursuivit-il comme en se parlant à lui-même, je ne l'ai appuyée que sous une forme bien respectueuse. » Il termina par ces mots : « J'ai l'ordre de prendre un congé et de partir immédiatement. M. le comte de Solms me remplacera comme chargé d'affaires. » Ce départ, qui déguisait à peine un rappel définitif, était nouveau signe de rupture. Tristement, les deux hommes se serrèrent la main pendant qu'ils le pouvaient encore ; puis, ils se séparèrent pour ne plus se revoir.

Dans la ville, des bruits belliqueux couraient. Certains journaux du matin, en leurs articles de fond composés depuis la veille, reflétaient encore une note pacifique. Mais, à la même page, s'étalaient les récents télégrammes qui marquaient le retour des complications. La Bourse s'étant ouverte, les ventes se succédèrent sans relâche, comme en un écroulement de la fortune publique. Vers le gouvernement montait la rumeur houleuse d'une foule ardente et crédule qui, dans l'excès de son énervement, jugeait que l'attente était le pire des maux. Que serait-ce, quand on connaîtrait, par les feuilles publiques de l'après-midi, l'information sensationnelle publiée dans la soirée du 13 à Berlin ? C'est au milieu de cette agitation que le Conseil se rassembla de nouveau, et cette fois en une délibération officielle aux Tuileries, sous la présidence de l'Empereur. Les membres de la minorité se remirent à plaider pour la paix. Ils convenaient que la situation s'était fort aggravée depuis vingt-quatre heures. Mais la renonciation une fois obtenue et approuvée, combien n'était pas secondaire la question de garanties ! A ceux qu'impressionnait le refus d'audience, ils répondaient en demandant qu'on ne se hâtât point, qu'on attendit de nouveaux éclaircissements. Puis, ils invoquaient les chances des batailles, l'incertitude des alliances. Le plus résolu était M. Plichon, homme de formes un peu rudes et brusques, mais sincère et clairvoyant, sensé et courageux. Mettant à profit l'un des moments où les membres du Conseil s'étaient un peu écartés, il s'approcha de l'Empereur et à voix basse l'adjura de ne pas compromettre dans la guerre, et son pays et son trône : « Sire, lui dit-il, entre le roi Guillaume et vous, la partie n'est pas égale. Le roi peut perdre plusieurs batailles. Pour Votre Majesté, la défaite, c'est la Révolution. » Le souverain ne parut ni surpris, ni offensé de cette hardiesse. « Ah ! monsieur Plichon, répondit-il, vous me dites des choses bien tristes, mais je vous remercie de votre franchise. » Puis il se déroba à l'entretien. A l'inverse de l'opinion factice et bruyante dont l'écho montait jusqu'à la salle du Conseil, se révélait, dans les rapports des préfets, le véritable sentiment de la France. Entre tous ces rapports, quinze seulement se prononçaient avec netteté pour la guerre ; les autres évitaient de conclure ou mettaient en relief la perturbation profonde qui résulterait d'un conflit. Cependant le plus grand souci était celui des forces militaires. Pour la centième fois, on interrogea le maréchal Lebœuf. Avec un accent avantageux, impatient aussi — car il se blessait qu'on doutât de sa parole, — le ministre répéta qu'on était prêt, tout à fait prêt ; qu'on avait une avance de quinze jours au moins sur la Prusse : que si on ne faisait pas la guerre de suite, on perdrait une occasion qu'on ne retrouverait plus[138].

Tandis que le Conseil délibérait, de nouveaux télégrammes arrivaient d'Ems. Ils étaient longs, et on mit quelque temps à les déchiffrer. Ils attestaient le progrès des influences guerrières qui, là-bas, entraînaient la cour et débordaient le monarque. Le matin, M. Benedetti, ne pouvant plus aborder le roi, s'était adressé au ministre de l'Intérieur, le comte d'Eulembourg ; celui-ci lui avait tout d'abord promis de servir d'intermédiaire auprès du souverain, puis il lui avait « brièvement fait connaître qu'il n'avait rien à lui apprendre. A propos de la dépêche publiée la veille au soir à Berlin, l'ambassadeur.de France observait qu'il n'avait fait de confidences à personne : « Je suis donc, disait-il, autorisé à croire que ce télégramme est parti du cabinet du roi. » La suite des informations n'était pas moins sombre : « Il me revient, mandait M. Benedetti, que depuis hier soir, on tient dans l'entourage du souverain un langage regrettable. » — « Le roi, ajoutait le diplomate, part aujourd'hui à trois heures, pour aller, dit-on, à Coblcntz afin d'y faire une visite à la reine. Reviendra-t-il dans la soirée, comme on l'assure, ou bien quitte-t-il définitivement Ems pour rentrer à Berlin ? Je ne saurais vous le dire. »

Une à une les chances de paix s'éteignaient, comme s'éteignent au lit d'un mourant les dernières lueurs de l'espérance. En une condition si critique, le danger de pousser les choses à l'extrême était moindre que celui d'être pris au dépourvu. Depuis plusieurs jours, Lebœuf réclamait la mobilisation, menaçait même de sa retraite si on ne la décidait. La grave question fut reprise et longuement débattue. Le maréchal s'appuya sur diverses informations : on lui avait certifié que les Landwehriens prussiens résidant hors de leur pays avaient été rappelés dans leur circonscription militaire ; on l'avait avisé que la Prusse concluait à l'étranger d'importants achats de chevaux ; il s'appliqua, en outre, à montrer que les institutions militaires de l'Allemagne du Nord permettaient de passer très rapidement du pied de paix au pied de guerre : de là l'importance de ne, point être devancé. En dépit de ces graves raisons, la crainte de détruire tout accommodement prolongea quelque temps l'incertitude. Devant les critiques, Lebœuf, si nous en croyons le témoignage d'un des assistants, s'emporta jusqu'à la violence. Enfin, le parti de la mobilisation l'emporta. Pour qu'il n'y eût pas de surprise, l'avis de chacun des ministres fut recueilli séparément, et la résolution fut adoptée presque à l'unanimité. Il était quatre heures. Aussitôt, le maréchal quitta les Tuileries pour se rendre rue Saint-Dominique et y assurer l'exécution de ses ordres[139].

Les actes s'orientaient décidément vers la guerre, et pourtant les pensées ne voulaient pas s'y résigner encore. M. Émile Ollivier s'épuisait à poursuivre une solution qui ne fût pas l'entier abandon des garanties, qui ne fût pas la guerre non plus, et en cette honnête quoiqu’un peu vaine recherche, il s'éleva, a écrit l'un des membres du Conseil, jusqu'à des aperçus admirables. Dans l'entrefaite, le Corps législatif s'était rassemblé et, au milieu du bruit des conversations, discutait le budget des travaux publics. Le banc ministériel était vide. Quelques donneurs d'avis pénétrèrent jusqu'aux Tuileries et presque impérieusement réclamèrent qu'une communication publique fût faite aux Chambres. Les conseillers de l'Empereur se gardèrent de cet éclat. M. Plichon se montra un instant au Palais-Bourbon et s'y entretint avec M. Thiers. M. Louvet traversa l'hémicycle : « La situation est tendue », dit-il. Et ayant laissé tomber ces mots, il se déroba. La discussion budgétaire continuant, on aborda les beaux-arts, et M. Maurice Richard vint défendre à la tribune, mais en quelques mots seulement, le budget de son ministère. Dans la ville, les journaux de l'opposition commençaient à se répandre et provoquaient chez les pacifiques un redoublement de consternation, chez les belliqueux un renouveau de colère. Les diplomates préparaient les dépêches qu'emporteraient les courriers du soir. L'un des plus attentifs aux événements était lord Lyons. Plusieurs fois dans la journée, il avait essayé de voir le duc de Gramont : ne pouvant y parvenir, il l'avait, par un court message, prié, supplié d'attendre encore. Il écrivait tristement à lord Granville : « Je ne puis prendre sur moi de donner à Votre Excellence aucun espoir que la guerre puisse être évitée. » Cependant il se félicitait — autant qu'on pouvait se féliciter en d'aussi extrêmes conjonctures — que le gouvernement laissât passer la séance parlementaire sans prononcer aucune parole irréparable[140].

Aux Tuileries se prolongeait une délibération à la fois languissante et angoissée. « Pendant six heures, a rapporté le duc de Gramont, toutes les solutions possibles furent tour à tour discutées et analysées. » De ces anxieux et tardifs efforts, une combinaison naquit qui parut suprême ressource. C'était, dit-on, un principe tacitement adopté qu'aucun prince, appartenant à l'une des grandes puissances, ne devait être appelé à un trône étranger sans l'assentiment de l'Europe. Se fondant sur cette règle, le cabinet des Tuileries demanderait aux grands États réunis en congrès de confirmer cette jurisprudence internationale. Qui suggéra l'expédient ? M. Louvet, dans le mémoire où il a retracé ces journées fameuses, a attribué la proposition à M. de Gramont lui-même. Ainsi, les contradictions ne se comptant plus, ceux qui avaient attisé l'incendie s'ingéniaient à l'éteindre. A ce mot de congrès qui avait si souvent résonné dans ses déclarations publiques, l'Empereur se ranima : « C'est cela ! c'est cela ! » s'écria-t-il avec un accent d'approbation très vive. Et on assure que, soit excès d'énervement, soit brusque retour de joie, son émotion se traduisit par des larmes. Depuis plus d'une heure déjà le maréchal Lebœuf était rue Saint-Dominique, expédiant les ordres de mobilisation. En hâte, Napoléon lui écrivit un billet qui, sans révoquer formellement la mesure, en exprimait un arrière-regret et laissait entrevoir une solution meilleure. « La décision, nous dit Gramont, fut adoptée, non sans hésitation, non sans sacrifice, mais par amour de la paix. » Il fut convenu que M. Émile Ollivier rédigerait une déclaration conciliante, conforme au vœu de l'Empereur et de la majorité des ministres. Séance tenante, il en commença même la rédaction. Le souverain, bien inspiré, eût voulu qu'on se halât, qu'on traînât en longueur la séance de la Chambre, que le soir même on portât le message au Palais-Bourbon. Mais il était six heures. La fatigue et l'énervement de tous étaient extrêmes. La première rédaction parut offrir quelques lacunes. En ces conjonctures, on se persuada qu'on pourrait sans imprudence attendre jusqu'au lendemain. Le manifeste serait lu le 15 à l'ouverture de la séance. Ce fut sous cette impression de demi-apaisement qu'entre six et sept heures du soir le Conseil se sépara[141].

La proposition de congrès, si elle parvenait à se frayer son chemin dans la complication croissante des choses, déconcerterait fort la Prusse. Ni l'Angleterre ni la Russie ne pourraient la décliner. L'Autriche et l'Italie l'embrasseraient avec ardeur. Bismarck, s'il acceptait l'arbitrage de l'Europe, serait rejeté vers la paix et, s'il le repoussait, deviendrait le provocateur. L'un des historiens de cette époque a écrit sous une forme à la fois précise et cruelle : « Un instant on put croire que le ministère allait être habile[142]. » Mais l'heure des expédients, même habiles, n'était-elle pas passée ? On n'eut d'ailleurs ni à constater l'échec, ni à se réjouir du succès. La dernière, la chétive lueur ne se montra que pour s'éteindre.

A Saint-Cloud, on attendait avec anxiété le résultat des délibérations des Tuileries. Là-bas dominaient les plus funestes passions, celles qui naissent de la présomption, de la colère et de l'ignorance. A la chute du jour, l'Empereur revint, rapportant avec lui le faible espoir d'un congrès. A la nouvelle qu'on songeait à négocier encore, ce ne fut qu'un cri contre l'insolence prussienne que, sur l'heure, il fallait châtier. Ainsi parlaient les impatients et les ambitieux, les frivoles et les violents. On ne peut douter que l'Impératrice n'ait encouragé, sinon inspiré, cette réprobation. Une très honorable réserve, faite de pitié pour le malheur, faite aussi de fidélité pour une auguste souveraine, a voilé ou adouci après coup la plupart des témoignages publics qui la pourraient accuser. Mais de toutes les correspondances manuscrites, de tous les papiers privés, une impression très nette se dégage : c'est qu'elle fut, du côté de la France, le principal artisan de la guerre.

Tout concourut à grossir le courant belliqueux un instant endigué. Les protestations duraient encore quand survint le maréchal Lebœuf. C'est au moment où il venait d'expédier les ordres de mobilisation que lui avait été remis le billet de l'Empereur. Après tant d'incertitudes et de flottements, cette nouvelle hésitation l'avait confondu. Irrité autant que troublé, il avait résolu de se rendre à Saint-Cloud, de solliciter de l'Empereur la réunion d'un nouveau Conseil. Son intervention, ses remontrances ne pourraient qu'accroître l'excitation des militaires et des courtisans. Mais c'est dans les nouvelles venues de l'étranger que le parti de la guerre puiserait, à cette heure suprême, ses arguments les plus décisifs.

Savamment, M. de Bismarck avait aménagé les traits qui, se succédant avec une gradation perfide, raviveraient les colères françaises, toutes les fois qu'elles paraîtraient s'apaiser Quel n'eût pas été le mécompte de l'homme d'État prussien si les coups se fussent perdus en chemin ! Un destin fatal à la paix voulut que rien ne s'égarât. La veille, en un entretien avec lord Loftus, Bismarck avait publié ses plus impérieuses pensées ; presque de suite, M. de Gramont semble avoir eu avis de l'entretien ; puis dans la soirée du 14, un rapport confidentiel, arrivé par voie détournée, lui transmit presque mot pour mot la conversation[143]. Le duc sut par-là que la Prusse se redressait, plus agressive que ne l'avait jamais été la France ; il sut qu'aux bords de la Sprée, plus encore qu'aux bords de la Seine, on se préparait à réclamer des garanties ; qu'on songeait à exiger des explications, presque des excuses, pour le langage du 6 juillet. — Dans le même temps, Gramont reçut un nouveau télégramme de M. Benedetti : le roi, au moment de quitter Ems, avait annoncé à l'ambassadeur qu'il n'avait plus rien lui communiquer ; comme en une conjoncture exceptionnellement urgente, il interrompait sa cure et se disposait à regagner sa capitale[144]. — Ce ne fut pas tout. A Berlin, le chancelier avait liché les rênes à la pressé ; aussi l'information, publiée la veille, avait-elle été aggravée dès le lendemain par les commentaires des journaux prussiens. En cette soirée du 14, des télégrammes, parvenus au quai d'Orsay, rapportèrent ces injurieux excès de langage. Sûrement les feuilles publiques ne parlaient de la sorte que par ordre : ainsi s'affermit chez M. de Gramont la conviction qu'il ne suffirait plus de vouloir la paix pour échapper à la guerre. Entre toutes les manœuvres de M. de Bismarck, on se rappelle quelle avait été la plus hardie, la plus perfide aussi : il avait communiqué à ses représentants à l'étranger l'entrefilet de la Gazette de l'Allemagne du Nord. L'espoir était que la dépêche, bien que transmise à titre non officiel, arriverait à la connaissance des agents français, parviendrait par eux jusqu'à Paris, et serait considérée par le Cabinet des Tuileries comme la divulgation publique d'une offense envers la France. Le résultat répondit à ce détestable calcul. A Berne, le représentant de la Prusse avant notifié la nouvelle au Président de la Confédération helvétique, le ministre de l'Empereur, M. de Comminges-Guitaut, connut le télégramme et annonça à Paris ce qu'à l'étranger la Prusse osait publier. Plus tard, dans la soirée, une information à peu près pareille fut transmise au quai d'Orsay par notre représentant à Munich.

A la suite du Conseil des Tuileries, M. de Gramont était rentré au ministère. C'est là que vinrent l'assaillir coup sur coup les dépêches qu'on vient de rapporter. « Ce fut, a-t-il écrit plus tard, une succession non interrompue d'informations plus graves les unes que les autres ; le gouvernement dut enfin reconnaître qu'il se trouvait en présence d'un adversaire décidé à l'amener et, au besoin, à le traîner sur le terrain du combat[145]. »

Cependant M. Émile Ollivier, revenu à la Chancellerie, gardait l'impression des résolutions apaisantes arrêtées naguère en Conseil. Il était occupé à rédiger le manifeste qui serait, le lendemain, lu aux Chambres, lorsqu'il vit entrer le duc de Gramont. Celui-ci était profondément ému. Il tenait à la main les plus récentes dépêches, et faisant allusion aux télégrammes envoyés par M. de Bismarck à ses agents diplomatiques : « C'est, dit-il, un soufflet que la Prusse applique sur la joue de la France ; je déposerai mon portefeuille plutôt que de supporter un pareil outrage[146]. » Une pensée tout à fait maîtresse d'elle-même eût contrôlé la nature de l'information, eût recherché qui avait intérêt à publier la prétendue offense, et, puisqu'on commençait à parler et d'insulteur et d'insulté, eût, avant toute décision, interrogé celui qui d'un mot pouvait tout éclaircir, à savoir M. Benedetti. Justement l'ambassadeur venait de partir d'Ems. Le lendemain, à dix heures du matin, il serait à Paris. Même en attendant son arrivée, sa dernière dépêche, partie à quatre heures du soir, était bien propre à donner l'éveil : tout en transmettant des informations très graves (car il annonçait que le roi n'avait plus rien à lui communiquer), l'ambassadeur mandait qu'il avait, à la gare d'Ems, deux heures auparavant, pris congé du monarque. Si M. Benedetti avait, le 13, manqué de déférence enver3 le roi, si le roi avait, le même jour, manqué d'égards envers M. Benedetti, comment le diplomate français fût-il venu, très correctement, le 14, présenter ses hommages au souverain, et comment le souverain eût-il, très correctement aussi, fait au diplomate français ses adieux ? Peut-être une courte enquête, conduite avec calme, eût-elle dévoilé le piège et publiquement démasqué l'agent provocateur. On ne saurait trop le répéter, ce qui manqua le plus en cette crise, ce fut le sang-froid. De nouveau poussé à bout après un retour de sagesse, se croyant joué et outragé, le duc de Gramont subissait une de ces colères exaspérées qui ne s'accommodent ni des réflexions ni des délais Quoique consterné — car la guerre était la ruine presque certaine de son œuvre libérale — M. Émile Ollivier ne contredit point son collègue, qui jugeait l'honneur national en jeu. Celui que l'opinion publique considérait comme le vrai chef de cabinet avait jusque-là tenté de contenir le courant belliqueux. Dès cette heure, croyant à une irréparable insulte, il dévia, lui aussi, vers la guerre.

Lebœuf réclamait un nouveau conseil qui confirmât les mesures militaires décidées dans l'après-midi. Aux instances du maréchal correspondaient les désirs du duc de Gramont, désormais impatient que tout se consommât. En hâte, les ministres furent appelés à Saint-Cloud. La convocation fut si précipitée que tous les membres du cabinet ne purent se rendre à l'appel du souverain. M. Segris ne reçut point l'avis en temps utile ; M. Louvet semble avoir été oublié ; M. Nichon, qui était absent de chez lui, quitta Paris tardivement. Les conseillers de l'Empereur arrivèrent un à un, tous éperdus de l'effrayante responsabilité. Il était dix heures du soir quand la délibération s'ouvrit, délibération anxieuse, écourtée et qui mérite à peine ce nom. La majorité répugna tout d'abord à se déjuger. Fidèle aux résolutions prises dans l'après-midi, elle inclinait à tenter de nouveaux efforts diplomatiques ; elle estimait en outre que la prudence commandait de suspendre la mobilisation déjà ordonnée. On en était là quand M. de Gramont prit la parole et produisit les télégrammes qui s'étaient succédé dans la soirée. L'une des dépêches surtout — on n'a jamais précisé laquelle — provoqua une impression profonde. Très surexcitée, l'Impératrice intervint. Elle déclara en termes véhéments que la lutte était inévitable si on avait souci de l'honneur de la France[147]. Le maréchal Lebœuf appuya fort le langage de la souveraine. Sous cette pression, les ministres cédèrent, non pas tous cependant, car il semble qu'un d'entre eux se soit montré jusqu'au bout hostile aux résolutions extrêmes[148]. Il fut convenu que les ordres de mobilisation seraient maintenus. Quant au message à soumettre aux Chambres, on en renversa les termes. A six heures du soir on avait décidé qu'il annoncerait le Congrès ; à onze heures du soir, toutes choses étant changées, on décida qu'il annoncerait la guerre.

 

XVIII

Bien tard dans la nuit les ministres revinrent de Saint-Cloud. Le 15, dès les premières heures du jour, un bruit se propagea : on parlait d'audience refusée, d'ambassadeur congédié, d'offense qui rendait la guerre inévitable. On se jeta sur les feuilles publiques. Elles reproduisaient les rumeurs, mais sans les préciser. Presque toutes accentuaient la note belliqueuse. (‘ Au moment où nous mettons sous presse, disait le Constitutionnel, nous apprenons que les dernières nouvelles paraissent diminuer les chances de paix ». Ce langage surtout frappa, car il venait d'un journal qui avait jusque-là combattu la politique guerrière et qui recevait assez habituellement les inspirations de M. Émile Ollivier.

C'est au Corps législatif que s'éclairciraient les incertitudes. Les interpellations, formulées le 12 par M. Clément Duvernois, le 13 par le baron Jérôme David, avaient été jointes. Justement elles étaient à l'ordre du jour de la séance. Dès onze heures, des groupes se formèrent aux abords du Palais-Bourbon. Bientôt les tribunes se remplirent jusqu'à la moindre place, tandis que les députés, répandus dans les couloirs, débattaient fiévreusement les chances grandissantes de la guerre.

Les ministres avaient été de nouveau convoqués à Saint-Cloud. Le duc de Gramont lut le projet de message dont il avait arrêté les termes avec M. Émile Ollivier. Les membres de la minorité, si féconds la veille et l'avant-veille en arguments, gardèrent le silence : ils se sentaient débordés : ayant multiplié les sages avis, ils cédaient aux événements, par lassitude, impuissance, défiance de leurs propres lumières : puis ils n'étaient pas éloignés de juger insultants les procédés de la Prusse et craignaient qu'on ne suspectât leur patriotisme. Quant aux autres ministres, leurs hésitations avaient fait place à une énergie qui cherchait à se surexciter elle-même. Avant qu'on recueillit les avis, M. Chevandier de Valdrôme prit la parole et dit avec une certaine solennité : « Jusqu'ici j'ai résolument soutenu la paix ; mais je tiens à déclarer qu'en présence de l'outrage qui nous est infligé, nous sommes contraints à la guerre. » Le manifeste, à peine amendé sur quelques points, fut adopté à l'unanimité.

Les diplomates n'avaient point interrompu leurs démarches, mais les poursuivaient sans espoir. Pendant la nuit, lord Lyons avait fait passer au ministère des Affaires étrangères trois memorandum. A l'issue de la délibération, il essaya de voir le duc de Gramont. Il n'y put réussir, et à peine le regretta-t-il : « Je n'aurais pu, écrivait-il au chef du Foreign Office, ébranler une résolution déjà arrêtée par l'Empereur et par ses ministres. » M. de Metternich exprimait les mômes impressions découragées : « J'ai cherché, mandait-il à M. de Beust, à m'acquitter le plus possible de mon rôle de conciliateur, mais les événements ont été trop vite pour que les conseils de prudence aient pu arriver à temps. »

A une heure, le duc de Gramont et M. Émile Ollivier se rendirent, le premier au Luxembourg, le second au Palais-Bourbon, afin d'y lire la déclaration gouvernementale. Les sénateurs couvrirent de leurs acclamations enthousiastes les paroles officielles. Ces témoignages, fruit de l'adulation ou d'un patriotisme mal éclairé, importent peu à l'histoire, et ces vieillards fougueux et débiles disparaîtraient bientôt, en une fin aussi inaperçue que l'avait été leur vie. Ce qui se passa au Corps législatif mérite mieux d'être retenu.

M. Émile Ollivier, après avoir rappelé le manifeste du 6 juillet, exposa que le gouvernement n'avait voulu, ni rien demander à l'Espagne dont on craignait d'éveiller les susceptibilités, ni agir auprès du prince de Hohenzollern que l'on considérait comme couvert par le roi. On s'était adressé uniquement à la Prusse. La déclaration se poursuivait en ces termes :

Le ministère des Affaires étrangères prussien nous a opposé une fin de non-recevoir, en prétendant qu'il ignorait l'affaire et que le cabinet de Berlin y était resté étranger. Nous avons dû alors nous adresser au roi lui-même, et nous avons donné à notre ambassadeur l'ordre de se rendre à Ems auprès de Sa Majesté.

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Pendant que nous discutions avec la Prusse, le désistement du prince Léopold nous vint du côté d'où nous ne l'attendions pas, et nous fut remis le 12 juillet par l'ambassadeur d'Espagne.

Le roi ayant voulu y rester étranger, nous lui demandâmes de s'y associer et de déclarer que si, par un de ces revirements toujours possibles dans un pays sortant d'une révolution, la couronne était de nouveau offerte par l'Espagne au prince Léopold, il ne l'autoriserait plus à l'accepter.

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Le roi consentit à approuver la renonciation du prince Léopold, mais il refusa de déclarer qu'il n'autoriserait plus à l'avenir le renouvellement de cette candidature... Quoique ce refus nous parût injustifiable, notre désir de conserver à l'Europe les bienfaits de la paix était tel que nous ne rompions pas nos négociations, et que, malgré notre impatience légitime, nous vous avons demandé d'ajourner nos explications.

 

Ayant parlé de la sorte, M. Ollivier arrivait à la dépêche, publiée par l'officieuse Gazette de l'Allemagne du Nord, répandue dans toute l'Europe, communiquée aux chancelleries. Élevant cette dépêche, qui n'avait pu partir que du cabinet du roi ou du ministre, à la hauteur d'un document officiel, il tombait juste dans le piège qu'avait tendu Bismarck et y entraînait la Chambre à sa suite. « Notre surprise, disait-il, a été profonde lorsque hier nous avons appris que le roi de Prusse avait notifié par un aide de camp à notre ambassadeur qu'il ne le recevrait plus, et que, pour donner à ce refus un caractère non équivoque, son gouvernement l'avait communiqué officiellement aux cabinets de l'Europe. » A ces mots on cria à l'insulte. « C'est intolérable, » disait-on de tous côtés. Les prévisions de M. de Bismarck s'accomplissaient. Après avoir rappelé l'ordre de congé adressé à M. de Werther, le ministre finit par ces mots :

Dans ces circonstances, tenter davantage pour la conciliation Mi été un oubli de dignité et une imprudence ; nous n'avons rien négligé pour éviter une guerre ; nous allons nous préparer à soutenir celle qu'on nous offre en laissant à chacun la part de responsabilité qui lui revient.

Dès hier, nous avons rappelé nos réserves, et, avec votre concours, nous allons prendre immédiatement les mesures nécessaires pour sauvegarder les intérêts, la sécurité et l'honneur de la France.

 

Ce message, ou plutôt cette déclaration de guerre, — car on ne pouvait l'appeler d'un autre nom, — souleva des applaudissements répétés mêlés de cris : Vive l'Empereur ! Cependant à gauche régnait l'agitation ; au centre gauche et sur les lisières extrêmes du centre droit dominait la stupeur. Avant de descendre de la tribune, M. Ollivier avait déposé, en réclamant l'urgence, un projet de loi portant ouverture d'un crédit de 50 millions. L'urgence ayant été déclarée, M. Thiers demanda la parole.

A peine s'était-il levé que de la droite jaillit une immense explosion de murmures. C'était la protestation de tous ceux qui, loin de retenir les ministres, les jugeaient trop circonspects. Dans cette ligue s'unissaient les sentiments les plus divers, l'ignorance crédule des chauvins arriérés, la bonne foi trompée des patriotes sincères, la violence ambitieuse des autoritaires en quête de changement. Le reste suivait par faiblesse, par cette exaltation troublée qui naît parfois de la peur, et aussi par conviction que le meilleur moyen de faire sa cour était de manquer de sang-froid. « Je veux expliquer, dit M. Thiers, pourquoi je ne nie suis pas levé avec la majorité de la Chambre... S'il y a eu un jour, une heure, où l'on puisse dire, sans exagération, que l'histoire nous regarde, c'est cette heure et cette journée, et il me semble que tout le monde devrait y penser sérieusement... De quoi s'agit-il ? D'une déclaration de guerre, faite à cette tribune par le Ministère, et je m'exprime constitutionnellement, on le reconnaîtra. Eh bien, est-ce au Ministère, à lui seul, de déclarer la guerre ? Ne devons-nous pas, nous aussi, avoir la parole ? Et avant de la prendre ne nous faut-il pas un instant de réflexion ?... Une interruption formidable, éclatant aussitôt, montra que tout appel à la réflexion semblait chose factieuse. » De la décision que vous allez émettre, continua l'orateur, peut résulter la mort de milliers d'hommes.,) Comme le bruit couvrait sa voix, M. Thiers rappela ces jours de 1866 où la Chambre, après l'avoir écouté une fois, avait, à l'heure la plus critique, refusé de l'entendre de nouveau. « Aujourd'hui, ajouta-t-il, je suis décidé à écouter vos murmures et, s'il le faut, à les braver. » Le tapage redoublait, et dans l'enceinte résonnaient les voix d'interrupteurs incohérents ou furibonds qu'aucun avertissement ne pouvait réduire. Tels étaient le marquis de Piré, M. Dugué de la Fauconnerie, d'autres encore plus obscurs, mais jaloux de passer à l'histoire en inscrivant leur nom dans la sténographie de cette séance impérissable. La gauche elle-même, par ses approbations, accroissait le tumulte : ceux qui eussent hésité à interrompre M. Thiers conspuaient Jules Favre et ses amis. Enfin, au prix d'une longue lutte contre la passion, l'orateur put aborder l'objet du débat. « Est-il vrai, oui ou non, que, votre réclamation ayant été écoutée sur le fond, c'est-à-dire sur la candidature Hohenzollern, vous rompez sur une question de susceptibilité ? Voulez-vous qu'on dise, voulez-vous que l'Europe tout entière dise que le fond était accordé et que pour une question de forme vous vous êtes décidés à verser des torrents de sang ?... Je demande, à la face du pays, qu'on nous donne connaissance des dépêches d'après lesquelles on a pris la résolution qui vient de nous être annoncée ; car, il ne faut pas nous le dissimuler, c'est une déclaration de guerre. » A ces mots, répétés avec une énergie extraordinaire, le centre droit, quoique déviant visiblement vers la droite, tressaillit, et plusieurs eurent la vision de ce qui allait se consommer. Cette clairvoyance fut courte, et bientôt les interrupteurs, comme reposés par l'accalmie, reprirent avec un renouveau d'ardeur. C'est en paroles hachées par les murmures que M. Thiers continua son discours :

Cette urgence de laquelle vous êtes si pressés d'user, elle est à vous, elle est votée, vous allez en jouir, vous allez avoir la faculté de vous livrer à toute l'ardeur de vos sentiments : laissez-moi vous exprimer les miens, tout douloureux qu'ils soient, et si vous ne comprenez pas que, dans ce moment, je remplis un devoir, et le plus pénible de ma vie, je vous plains. — Très bien ! Très bien ! à gauche. Réclamations au centre et à droite. — Oui ! quant à moi, je suis tranquille pour ma mémoire, je suis sûr de ce qui lui est réservé pour l'acte auquel je me livre en ce moment ; mais pour vous, je suis certain qu'il y aura des jours où vous regretterez votre précipitation !

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Je suis prêt à voter au Gouvernement tous les moyens nécessaires quand la guerre sera définitivement déclarée ; mais je désire connaître les dépêches sur lesquelles on fonde cette déclaration de guerre. La Chambre fera ce qu'elle voudra ; je m'attends à ce qu'elle va faire, mais je décline, quant à moi, la responsabilité d'une guerre aussi peu justifiée.

 

Grande était l'impatience d'en finir. Pourtant de telles paroles exigeaient une réplique. Entre tous les membres du cabinet, M. Ollivier seul serait un digne contradicteur. Il monta à la tribune. Si la grandeur des choses eût laissé place à l'étonnement, t'eût été un sujet digne de surprise que de voir en quel rang la destinée plaçait les deux adversaires. M. Thiers avait constamment déploré Sadowa, n'avait cessé de dénoncer la Prusse, et c'était lui qui s'épuisait en efforts pour apaiser le conflit : M. Ollivier avait pris à son compte la cause des nationalités, avait prêché l'union sinon avec la Prusse au moins avec l'Allemagne, et voici qu'il se faisait le héraut de la guerre. Son discours, éloquent comme toujours, se ressentit de la singularité de sa condition. Il commença par exprimer son amour pour la paix, et, en parlant de la sorte, il traduisait les plus anciennes, les plus sincères pensées de son âme. Avec une émotion communicative, il raconta ses longues hésitations, celles de ses collègues, cette délibération de la veille prolongée pendant huit heures. Il rappela — et rien n'était plus exact — les persévérants efforts qu'il avait tentés comme député pour dissiper les malentendus entre deux grandes nations civilisées. Ce qu'il avait essayé corme simple représentant, il l'avait poursuivi comme ministre, et s'était ingénié à ne réveiller aucune question litigieuse, à établir, au contraire, entre Paris et Berlin des rapports corrects et confiants. A ce point de ses développements, M. Émile Ollivier tourna court, et en lui se montra un homme tout nouveau, quoique non moins sincère, qui s'appropria, en les revêtant de son éloquence, les arguments de M. de Gramont. Comme l'eût fait son collègue, il expliqua la déclaration du 6 juillet par la crainte que le moindre retard ne mît la France en face d'un fait accompli. Empruntant le langage des plus belliqueux, il s'appliqua à justifier la demande « d'assurances pour l'avenir ». Lui aussi, il jugea la France insultée et ajouta que la publicité donnée à l'offense en marquait le caractère intentionnel. Chose étrange ! pendant toute la durée des négociations, on n'avait point senti d'influence directrice ; il n'y avait point eu de président du Conseil ramenant à lui tous les fils et les tenant fortement en ses mains. Quand tout était consommé, voici que le garde des sceaux apparaissait comme le vrai chef du cabinet et couvrait de sa responsabilité une crise qu'il n'avait point conduite, des agissements qui lui avaient été en partie dérobés. Était-ce courage ou générosité ? mobilité d'un esprit impressionnable autant que brillant ? désespoir de contenir l'opinion publique ? conviction de la guerre inévitable ? zèle à ne point compliquer par une crise ministérielle des conjonctures si terribles ? Quelques-uns, songeant au passé de celui qui parlait, se sentaient confondus que d'une telle bouche sortît l'appel qui entraînerait la France aux armes. Il semble que, sur la fin de son discours, M. Ollivier lui-même se soit troublé d'un rôle si imprévu. Lui, si maître de sa parole, il laissa échapper de ses lèvres une expression malheureuse : « Nous acceptons, dit-il, notre responsabilité d'un cœur léger. » A ces mots les protestations éclatèrent : « Je veux dire, reprit l'orateur, d'un cœur confiant et que n'alourdit pas le remords. » Le mot resta, et isolé du commentaire qui l'expliquait, se répéta plus tard avec plus de puérilité que de justice. Une dernière singularité marqua le discours. Quand le ministre se fut assis, ses vieux amis qui siégeaient au centre gauche demeurèrent remarquablement silencieux. En revanche, les plus ardents à l'applaudir Furent les gens de la droite, ceux qui, depuis son avènement, le tenaient en suspicion et qui, la veille encore, méditaient de le renverser.

Cependant les hommes rares qui, dans ce tumulte, gardaient leur sang-froid, ressentaient l'impression anxieuse et profonde, soit d'un malentendu terrible entre les deux peuples, soit de quelque piège où le gouvernement tombait. Une circonstance aiguisait les soupçons. Les fragments de dépêches de M. Benedetti — autant qu'on avait pu les saisir dans le discours du garde des sceaux — marquaient une négociation compromise plutôt que violemment rompue, une demande repoussée mais sans éclat. Aucune des expressions des télégrammes ne respirait la colère, l'insulte ou l'outrage. Un intense désir de percer ces obscurités prolongea le débat. M. Thiers remonta à la tribune. Après lui, Jules Favre, prévoyant et précis ce jour-là mais trop suspect de haine pour ne pas soulever les méfiances, pressa le gouvernement de ses interrogations. « Où est la dépêche officielle ? dit-il. Où est le compte rendu de la conférence dans laquelle notre ambassadeur a vu méconnaitre la dignité nationale ? Nous demandons à prendre connaissance des dépêches et notamment de celles par lesquelles le gouvernement prussien a notifié sa volonté aux gouvernements étrangers. » Entre tous les membres du Corps législatif, l'un des plus écoutés était M. Buffet. On le savait de probité impeccable, de patriotisme ardent mais calme, d'une fière indépendance qui jamais n'était hostilité. Il essaya à son tour de ramener ses collègues et de faire parler les ministres. Puis, en une conclusion bien nette, il s'appropria la motion de Jules Favre et réclama, lui aussi, la communication des pièces.

L'exigence n'était que sagesse, mais l'Assemblée, de plus en plus houleuse, perdait de plus en plus la possession d'elle-même. Ce Corps législatif qui avait longtemps marqué sa docilité par son silence la marqua, en ce jour-là par une turbulente sans nom. Ce n'était que cris, exclamations, protestations. Entre tous les interrupteurs, M. Jérôme David, M. de Cassagnac, M. Dugué de la Fauconnerie, se signalaient parmi les plus violents. Cependant M. de Gramont était arrivé à la Chambre. Il monta à la tribune. Il n'y prononça que quelques mots, mais qui résonnèrent comme une fanfare guerrière : « Le gouvernement prussien, dit-il, a informé tous les cabinets de l'Europe qu'il avait refusé de recevoir notre ambassadeur et de continuer à discuter avec lui. Cela est un affront pour l'Empereur, un affront pour la France. Et si, par impossible, il se trouvait dans notre pays une Chambre pour le supporter ou pour le souffrir, je ne resterais pas cinq minutes ministre des Affaires étrangères. Sur le moment, cette harangue toute militaire parut admirable ; peut-être, pour ne rien cacher, eût-elle, en cas de succès, paru telle dans l'avenir, la majorité des hommes regardant moins à la sagesse qu'à la fortune.

C'est au milieu de cette effervescence qu'on alla aux voix sur la motion formulée par la gauche et précisée par M. Buffet. La communication des pièces fut repoussée par 159 voix contre 84. Il semblait que la Chambre, par ce vote, voulût apporter au gouvernement le témoignage d'une de ces confiances aveugles, mais souvent touchantes, qui refusent de s'éclairer par des preuves. L'esprit d'incohérence dominant de plus en plus, cette confiance ne se donna que pour se retirer à demi. Les mêmes hommes qui n'osaient se résoudre à réclamer virilement les pièces ne se résignèrent point non plus à les ignorer tout à fait.

Au cours de la séance, quatre projets de loi avaient été proposés et déclarés urgents : deux d'entre eux étaient relatifs à des ouvertures de crédits pour le ministère de la Guerre et le ministère de la Marine ; les deux autres avaient pour objet d'autoriser l'appel à l'activité de la garde mobile et les engagements volontaires pour la durée de la guerre. A six heures du soir, les députés se réunirent dans les bureaux pour nommer la Commission. En une atmosphère moins surchauffée, les pensées se rassirent. Ceux qui venaient de déployer en public leur docilité bruyante se sentirent gagnés à huis clos par un frisson d'inquiétude. N'ayant pas eu le courage de publier leur indépendance, ils n'eurent pas cet excès d'abnégation qui abdique jusqu'au bout. Ces documents qu'on s'était refusé à regarder excitaient une curiosité anxieuse. De là un désir très général, très ardent même : celui de connaître, sinon toutes choses, au moins quelque chose. Bref, la Commission ne fut nommée qu'avec le mandat de provoquer et d'obtenir des éclaircissements.

Ce qui suivit fut l'un des épisodes les plus suggestifs de ces tristes journées. Trois ministres furent appelés dans la Commission : le ministre de la Guerre, le garde des sceaux, le ministre des Affaires étrangères. Le ministre de la Guerre arriva le premier. Il fut interrogé sur divers points, notamment sur le matériel de l'artillerie, sur l'état de la cavalerie, sur les aptitudes des hommes renvoyés depuis longtemps dans leurs foyers. « Nous sommes prêts ! Nous sommes prêts ! » répliqua le maréchal. Et il ajouta qu'on avait une forte avance sur l'ennemi[149]. M. Émile Ollivier vint aussi, mais resta peu de temps, « des soucis urgents l'appelant ailleurs. Le ministre des Affaires étrangères se fit attendre, et on dut envoyer l'un des employés de la Chambre à sa recherche. Quand il parut, plusieurs questions lui furent posées. — Les membres de la Commission, se fondant sur les récits qui couraient, soupçonnaient des exigences nouvelles qui, se formulant après le désistement du prince Léopold, avaient compliqué les négociations : « Les prétentions ont-elles toujours été les mêmes ? demandèrent-ils à M. de Gramont. Celui-ci avait en mains son portefeuille et en tira des dépêches. Il se mit à les lire, non intégralement à ce qu'il semble, mais par extraits. Il n'en précisait point les dates, mais les indiquait par leur numéro, n° 1, n° 2, etc. Les commissaires, peu exigeants, recueillaient de mémoire ce qu'ils pouvaient. Quand la lecture fut finie, le président de la Commission, qui était le duc d'Albuféra, s'adressa au ministre : « Il me semble qu'il résulte de ces dépêches que vous avez toujours demandé la même chose ? » Il était plus facile de se taire que de s'expliquer. M. de Gramont ne contredit point. Ce n'était point que cette attitude fût chez lui preuve de mauvaise foi. Son esprit prévenu jugeait la renonciation comme un fait négligeable, si la sanction formelle du roi, sanction pour le présent, sanction pour l'avenir, ne s'y joignait. Désistement du prétendant, garantie royale, les deux choses se soudaient à ses yeux ; et la demande formée le 12 juillet n'était, suivant lui, que le développement naturel, nécessaire même, de la réclamation présentée dès le début. Ainsi s'explique, par le seul excès du parti pris, le silence du duc. Même sans aucune intention de tromperie, ce silence trompa la Commission qui crut à des pourparlers poursuivis jusqu'au bout sans variante et, s'appropriant cette version, trompa à son tour la Chambre et le pays. — Ce premier point épuisé, on posa la question d'insulte : « Que s'est-il passé ? » demandèrent les commissaires. « Ma pensée, a dit plus tard l'un d'eux, M. Dréolle, était qu'il n'y avait pas tout à fait insulte. » Sur cette interpellation, le ministre déclara que M de Bismarck avait envoyé une dépêche à ses agents à l'étranger pour leur annoncer le refus fait par le roi de recevoir l'ambassadeur français. Il n'avait pas, disait-il, le texte de cette dépêche, mais savait qu'elle avait été expédiée. Le renseignement était venu de notre représentant à Berne, grâce à une communication officieuse et tout à fait confidentielle du président de la Confédération helvétique. En s'exprimant de la sorte, M. de Gramont recommanda le plus grand secret ; car il ne fallait 'compromettre ni la Suisse, ni nos diplomates eux-mêmes. Puis s'avançant davantage, il parla de quatre ou cinq de nos agents qui avaient recueilli en termes presque identiques les mêmes informations. La plus élémentaire sagesse exigeait que la nouvelle fût contrôlée. Bien que la rumeur arrivât de divers côtés, aucun de ceux qui la rapportaient n'avait vu la dépêche venue de Berlin. L'inscrupuleuse habileté de M. de Bismarck ne rendait pas invraisemblable un piège. Personne n'eut cette pensée ou du moins ne l'exprima. Cependant un homme existait qui d'un mot pouvait tout éclaircir : c'était M. Benedetti. A dix heures du matin, il était arrivé d'Ems. Si je suis bien informé, il vint même au Palais-Bourbon. Parmi les commissaires, nul ne paraît s'être enquis s'il était de retour ; nul ne songea à substituer son témoignage aux informations de seconde ou de troisième main qui précipiteraient la France dans la guerre. « Si nous avions insisté, a dit dans la suite avec quelque ingénuité M. Dréolle, on nous aurait répondu : « Nous savons mieux que vous de quoi il s'agit : nous connaissons cette affaire depuis longtemps ; l'injure n'est peut-être pas matérielle, mais elle est intentionnelle. » En s'abstenant de toute objection, les commissaires épargnèrent au gouvernement l'ennui de formuler cette désobligeante réponse. — Sans plus tarder, on passa à la troisième question. « Avez-vous des alliances ? » demanda l'un des députés. La question fut posée à voix bien basse, et le débat, s'il y en eut un, fut fort court ; car parmi les témoins de la scène, il y en eut qui plus tard déclarèrent ne se rappeler rien. Un mot seul est resté gravé dans la mémoire des assistants. Comme on interrogeait le duc, il répondit : « Si je vous ai fait tout à l'heure attendre, c'est que j'étais en conversation avec l'ambassadeur d'Autriche et le ministre d'Italie ; j'espère que vous ne m'en demanderez pas davantage. » La Commission avait renoncé à se montrer curieuse. Elle n'en demanda pas davantage en effet, et sur ce propos, qui paraissait cacher beaucoup de combinaisons profondes, le ministre quitta le Palais-Bourbon[150].

Il restait à résumer, à l'usage de la Chambre et du pays, ce qu'on venait d'entendre. Le temps pressait. Sur la table, des pièces étaient restées. Lesquelles et en quel nombre ? On ne l'a jamais bien su. Quand il s'agit de nommer un rapporteur, le choix se porta sur M. de Talhouët. C'était l'un des hommes les plus honnêtes d'une Chambre où presque tous l'étaient. Il s'effraya de la mission et réclama que la tâche fût accomplie en commun. On le lit assister par M. de Kératry qui était fougueux partisan de la guerre et par M. Dréolle qui, suivant ses propres expressions, ne cédait qu'à regret au courant. Puis tout le monde se mit à l'œuvre, ce qui est rarement le meilleur moyen de faire vrai et de faire bien. Le rapport fut rédigé séance tenante, sur la table de la Commission, à la manière d'un véritable procès-verbal. On y lisait plusieurs choses qui, à distance, étonnent fort et que l'intègre marquis de Talhouët, une fois soustrait à l'atmosphère enfiévrée de ces tristes jours, ne relut point lui-même sans confusion. On déclarait « très catégoriques » les explications du ministre de la Guerre, « très complètes et très nettes » celles du ministre des Affaires étrangères. On proclamait, en se fondant sur les paroles du duc de Gramont et plus encore sur son silence, « que le gouvernement avait, depuis la première phase des négociations jusqu'à la dernière, poursuivi loyalement le même but. » A l'appui de cette affirmation, un passage des dépêches d'Ems était reproduit, mais infidèlement ; car la dépêche citée, outre qu'elle contenait certaines altérations, était présentée comme la première des pourparlers, tandis qu'elle était du 12 juillet. L'erreur venait-elle du rapporteur qui, ayant recueilli au vol les dépêches lues, les avait inexactement notées ? Au contraire — et comme il est plus probable — M. de Gramont avait-il, dans son exposé, négligé de suivre l'ordre des dates, et s'était-il borné à résumer et à rapprocher les uns des autres, suivant ses vues systématiques, des documents qu'il eût été correct de ne point mêler ? Sur ce point, longtemps débattu entre les contemporains, règne une incertitude qui sans doute ne s'éclaircira jamais. On peut seulement affirmer que le tort fut double, et de la part du ministre qui ne livra point toutes les pièces, et de la part de la Commission qui ne les exigea pas. Le rapport se terminait par le plus solennel témoignage d'adhésion envers le cabinet. Et vraiment, ce n'était pas pour le ministère une médiocre bonne fortune que de trouver à point nommé le plus digne, le plus respectable des hommes, pour contresigner ses suprêmes résolutions.

Tandis que la Commission recherchait la vérité, mais timidement, fiévreusement, incomplètement, juste avec assez de hâte pour s'égarer, les députés, qui s'étaient dispersés après la réunion des bureaux, rentraient au Palais-Bourbon. Ils y revenaient, vaguement troublés par leur responsabilité, violemment secoués par la colère ou la crainte, et tous en un état d'énervement qui leur déroberait les vraies proportions des choses. La reprise de la séance était annoncée pour huit heures et demie. Dès cette heure, l'hémicycle commença à se remplir. Cependant la Commission ne parut pas. Trop agités pour tenir en place, trop anxieux du dénouement pour s'éloigner, les députés se rassemblèrent en groupes aux abords de la salle : quelques-uns seulement restèrent à leur banc, lisant les journaux du soir, à la clarté des lustres qui venaient de s'allumer. De temps en temps, quelque nouvel arrivant répandait les rumeurs de la ville. Elles semblaient faites à souhait pour les belliqueux. Sur les boulevards et aux abords de la Bastille, on entendait le chant de la Marseillaise, non plus entonné à mi-voix comme aux premiers jours, mais résonnant avec un accent provocateur. Des bandes compactes parcouraient les rues, criant : à Berlin ! à bas la Prusse ! Les clartés des illuminations commençaient à briller dans la nuit qui tombait. Voilà ce que rapportaient les nouvellistes. Sous ces impressions les indécis pliaient ; ils laissaient dire, répétaient même que décidément on était débordé. Neuf heures sonnèrent. Le président ouvrit la séance. Presque aussitôt, il la suspendit ; il venait de recevoir l'avis que le rapporteur n'était pas prêt. L'attente se prolongea, non sans quelques murmures : les contemporains portant un jugement tout contraire à celui que porterait l'avenir, on reprocha à la Commission ses lenteurs comme on accuse aujourd'hui ses hâtes. Enfin à neuf heures et demie, on vit les députés regagner rapidement leur banc. Le rapporteur et ses collègues venaient d'entrer en séance.

Au milieu d'un silence profond, M. de Talhouët gravit la tribune. Cet homme bon, bienveillant et courtois, portait sur son visage une expression plus grave, plus soucieuse qu'a l'ordinaire. On remarqua même, à ce qu'on assure, que les feuillets tremblaient légèrement dans sa main. A mesure que se prolongeait la lecture, les marques d'approbation se multiplièrent à droite, tandis qu'ailleurs se montraient la surprise et l'embarras. M. Thiers avait affirmé que l'incident apaisé par la renonciation du prince de Hohenzollern, avait été rouvert par les nouvelles et imprudentes exigences du gouvernement français : or, voici que M. de Talhouët affirmait que le gouvernement français « avait toujours poursuivi le même but ». Au centre gauche et à gauche on avait mis en doute l'insulte : or la commission attestait l'existence de plusieurs dépêches qui annonçaient le dédaigneux refus d'audience, refus publié dans toute l'Europe. Beaucoup appréhendaient l'insuffisance des préparatifs militaires : or, la commission se montrait pleinement satisfaite des déclarations du maréchal Lebœuf. L'effet fut décisif. On eût pu soupçonner les ministres, non d'imposture, — car tous en étaient incapables — mais de partialité et de passion. Nul, ami ou adversaire, n'eût suspecté M. de Talhouët, ce personnage d'esprit droit, d'âme intègre, trop libre de toute attache officielle pour n'être pas impartial. En cette même journée, il avait fourni le témoignage de son indépendance, car il était l'un des quatre-vingt-quatre qui avaient demandé la communication des pièces. L'opposition demeura confondue. Le gouvernement recouvra tous ses avantages. Et c'est ainsi qu'une enquête incomplète n'évoqua que des clartés trompeuses mille fois pires que l'entière obscurité.

Il se livra pourtant une dernière bataille. Celui qui engagea ce combat désespéré fut Gambetta. A la différence de ses collègues républicains, il goûtait peu les théories cosmopolites, et les penchants de sa nature l'eussent volontiers incliné vers les belliqueux. Sa principale force, sa principale finesse aussi, fut de se déclarer patriote et de répudier moins la guerre elle-même que l'incident d'où elle allait naître. Se cantonnant sur ce terrain bien délimité, il marqua quelle cause générale avait vicié toute la délibération : « Aujourd'hui, dit-il avec une modération grave, nous nous sommes départis les uns et les autres du sang-froid et de la mesure qui conviennent à des résolutions d'une aussi grande portée. » Puis, entrant dans le cœur du débat, il poursuivit en ces termes : « Vous ne pourrez compter sur les sympathies de l'Europe, sur l'assentiment de la France, que s'il résulte de vos explications que vous avez été réellement et profondément outragés. » Ici se produisirent toutes les objections qu'aucun politique de moyenne expérience n'eût manqué de formuler, à la seule condition qu'il gardât son calme. On parle d'insulte, observait Gambetta, et là réside le véritable motif de la rupture. « Mais votre ambassadeur ne vous a envoyé aucun acte de protestation, aucune dépêche indignée ; il ne lui a pas paru que la situation comportât de réclamer ses passeports. Il ne s'est porté à aucun de ces actes graves, à aucun de ces éclats diplomatiques qui sont le signe avant-coureur d'une rupture. » Que reste-t-il donc ? La dépêche de M. de Bismarck. Mais est-elle conçue en des termes qui rendent la guerre nécessaire ? Cette dépêche, il faut que nous la voyions, il faut que nous la discutions avec vous. Ainsi parla Gambetta, tour à tour contenant avec habileté les murmures, ou les dominant de sa voix retentissante. Et, en vérité, tout dans ce débat est matière à étonnement. Depuis de longues heures, ceux qu'on citait comme les plus honnêtes, les plus autorisés, les plus perspicaces, se traînaient dans l'équivoque, sans que leur esprit troublé parvînt à s'en dégager Et voici que la sagesse, bannie de toutes les bouches, allait se poser comme au hasard sur les lèvres d'un nouveau venu, tribun naguère obscur d'un parti factieux.

Tout effort serait impuissant pour prévenir ou atténuer les résolutions dernières. Le rapport de M. de Talhouët avait entrainé les timides, les flottants, tous ceux qui ne cherchaient qu'un prétexte pour déclarer leur responsabilité couverte et leur conscience apaisée. Ceux qui doutaient encore se repliaient tristement en leurs pensées. Après onze heures de séance, et quelle séance, un désir remplissait toutes les Cimes, celui d'en finir. Plusieurs, vaincus par la fatigue, s'inclinaient sui leur banc, et parmi les députés de la droite, on observait de longues accalmies où se marquait, non un retour de modération, mais une lassitude plus forte que la colère. Il était près de minuit quand on alla aux voix. A ce moment décisif, les plus rebelles, les plus prévenus n'osèrent refuser au gouvernement leur suffrage. Ce fut scrupule de patriotisme, ce fut aussi conviction très assurée que le sort des armes favoriserait la France. Plus tard, devant la commission d'enquête, le duc de Gramont devait dire, en manière d'excuse et sous une forme qui n'était pas sans noblesse : « Je me décidai à la guerre avec une confiance absolue dans la victoire. Je croyais à la grandeur de mon pays, à sa force, à ses vertus guerrières, comme je crois à ma sainte religion. » Ce sentiment, gravé dès l'enfance, fut celui d'un grand nombre. Il n'y eut contre les crédits que dix voix opposantes, et une seule contre les autres projets.

 

XIX

C'en était fait ! D'une tromperie perverse qu'aucune clairvoyance n'avait démasquée avait découlé toute une série de tromperies inconscientes, Gramont et les gens de cour trompant le ministère, le ministère trompant la commission des crédits, la commission des crédits trompant la Chambre, la Chambre trompant à son tour la nation. Les témérités du gouvernement français avaient permis l'imposture de M. de Bismarck ; l'imposture elle-même avait trouvé un chemin facile en des esprits avantageux, courroucés et crédules, juste à point pour s'égarer. Pour que l'œuvre du grand perturbateur fût complète, il importait que l'excitation grandît au-delà du Rhin dans la proportion même où elle grandissait en France. En cette journée du 15 juillet si propice à sa puissance, si mortelle à son honneur, on vit M. de Bismarck détruire, en son pays non moins sûrement qu'en France, les chances d'apaisement.

L'un des soucis les plus urgents serait d'échapper à la diplomatie. On se souvient que le comte Granville avait, le 14 juillet, soumis à M. de Bernstorff un projet d'arrangement : la France retirerait sa demande de garanties ; par compensation, le roi notifierait au gouvernement impérial son consentement à la renonciation. Dès le matin du 15, le premier ministre prussien repoussa la suggestion : en présence des menaces de la France, la Prusse avait suffisamment montré sa modération ; tout nouveau sacrifice serait faiblesse : la candidature avait été retirée : le gouvernement de Sa Majesté n'avait rien de plus à dire. Telle fut la réponse que le comte de Bernstorff eut mission de communiquer au chef du Foreign Office[151].

Ayant éconduit les diplomates, Bismarck acheva d'exaspérer son propre peuple. L'information publiée le 13 au soir avait envenimé le télégramme venu d'Ems. La nouvelle répandue par la Gazette de l'Allemagne du Nord fut à son tour envenimée par les commentaires qui suivirent. Ce ne fut qu'un cri dans Berlin contre l'insolence de M. Benedetti : l'outrecuidance, disait-on, avait été châtiée comme elle le méritait, et le roi avait mis à la porte l'ambassadeur. A la légende de l'insulte s'ajouta une autre légende, celle de la lettre d'excuses que M. de Gramont aurait dictée à M. de Werther de là de grandes indignations contre la France, contre son impudent ministre, contre M. de Werther lui-même. Les récentes offenses ravivant les anciennes haines, on se mit à rappeler 1813, Leipzig, la grande lutte contre l'ennemi héréditaire, en un mot, tout ce que renseignement public avait, depuis cinquante ans, consacré, tout ce que les pères avaient raconté aux enfants. — Bismarck veillait à ce que l'émotion se propageât jusqu'aux lieux où sa domination ne s'étendait qu'à demi. En Bavière, en Wurtemberg, les gouvernements et le public avaient suivi d'abord, avec une attention ironique, l'affaire Hohenzollern. Suivant l'opinion générale, la Prusse serait contrainte de céder et, pour les vaincus de 1866, ce petit affront avait un arrière-goût de revanche qui ne déplaisait pas. Voici que, depuis deux jours, l'incident espagnol, perfidement exploité par les agents prussiens, s'absorbait dans une querelle nationale. Devant ces perspectives toutes nouvelles, l'idée, d'abord repoussée, d'une action commune avec la Prusse, commençait à s'accréditer. Ainsi pensait-on à Munich où se heurtaient, avec une force presque égale, le courant pacifique et le courant belliqueux. Ainsi pensait-on à Stuttgart où M. de Varnbühler reprochait en termes très durs à la France d'avoir inconsidérément échangé la meilleure des positions contre la pire[152]. — Si telle était l'évolution, même parmi les victimes de la Prusse, quel ne devait pas être l'esprit public au nord de l'Allemagne et surtout à Berlin ! Là-bas régnait une émotion intense, une résolution sombre. La rigueur des lois assujétissant tout homme valide au service militaire, la guerre signifiait déchirement de la vie familiale, universel exode vers les camps. Le sacrifice, qui ne se consommerait pas sans brisement, s'accomplirait aussi en une sourde colère ; et comme on croyait de bonne foi le roi insulté, la patrie menacée, toute cette colère se retournerait contre la France.

Ce jour du 15 juillet serait celui où le roi regagnerait sa capitale. Le matin, il avait quitté Coblentz, remontant à travers ses États. Chemin faisant, il reçut de nombreuses adresses, marque de dévouement et d'adhésion. En ces conjonctures si décisives, il ne manifestait aucun trouble, mais au contraire, si nous en croyons le conseiller secret Abeken qui l'accompagnait, descendait jusque dans les moindres détails avec un esprit libre de tous soucis[153]. Le Prince royal, Bismarck, Moltke, Roon allèrent au-devant du souverain jusqu'à Brandebourg. Ils lui firent connaître les nouvelles arrivées de Paris, mais point le manifeste lu au Corps législatif ; car ils l'ignoraient encore. Cependant à Berlin, les ministres, les hauts fonctionnaires, ayant à leur tête le vieux maréchal Wrangel, s'étaient rassemblés en une des salles de la gare, alors provisoire, de Potsdam, en attendant le monarque. Il était dix heures quand le train parut. Au dehors une foule frémissante stationnait. A ce moment survint le secrétaire d'État, M. de Thile, portant un télégramme qu'on venait de recevoir et qui résumait les débats du Corps législatif français. Ne pouvant arriver jusqu'au roi, il confia le papier au général de Roon qui le remit au souverain. Ce n'était point encore la déclaration d'hostilités, mais c'en était l'équivalent. Dans la salle d'attente on improvisa une délibération. Auprès de Guillaume se tenait le Kronprinz, puis Moltke. Roon, Bismarck, et enfin un peu plus loin, M. de Thile, le porteur de la dépêche. Les gens de l'entourage s'étaient retirés à quelque distance, et la plupart des phrases ne parvenaient pas jusqu'à eux. Mais plusieurs fois on entendit la forte voix de Roon dire ces mots : « Oui certes, Majesté, tout est prêt. » Au bout de quelques instants, le prince royal s'avança vers les groupes et leur jeta ces paroles : « La mobilisation est ordonnée. » A travers une multitude qu'on a évaluée à plus de cent mille personnes, Guillaume gagna le Palais-Royal et y signa le décret qui convoquait le Parlement de la Confédération du Nord[154]. Comme nos boulevards, la promenade des Tilleuls était illuminée. Là-bas retentissaient les hymnes nationaux comme chez nous la Marseillaise ; et, pour tout dire, le même appareil était, dans les deux pays, le résultat de la même imposture. A l'heure où les députés français quittaient le Palais-Bourbon, le roi Guillaume atteignait le Château. Dans la nuit, les ordres de mobilisation partirent de Berlin, tout de même qu'ils partaient de Paris. M. de Bismarck tenait la guerre, et avait contraint l'adversaire à le provoquer.

 

XX

Un jour — c'était au moment de la guerre de Crimée — l'un des ministres britanniques disait à la Chambre des lords, en parlant des chances de paix : « Il reste encore l'ombre d'une ombre d'espoir. » A l'heure où nous sommes arrivés, cette « ombre d'une ombre » n'avait-elle pas elle-même disparu ?

Un destin funeste venait de ravir au monde le seul homme qui peut-être eût contenu les imprudences, dérouté la fourberie, éclairci l'effroyable équivoque. Doublement fort de son crédit en Europe et de son influence sur Napoléon, conciliant par habitude des hommes et long maniement du pouvoir, ami de la paix et en avant souvent proclamé les maximes, lord Clarendon n'était ni lié à la Prusse comme Gortchakoff, ni embarrassé comme Beust dans les affaires compliquées de son propre pays. Son impartialité, son expérience, sa sagesse l'eussent désigné, en ces extrémités, pour sauver ce qui était encore sauvable. Mais celui qui si longtemps avait dirigé le Foreign Office reposait depuis le 2 juillet dans le cimetière de Watford.

Il y eut pourtant quelques efforts suprêmes. Les uns se brisèrent devant l'excitation des deux adversaires ; les autres se perdirent dans le premier bruit des armes.

Les plénipotentiaires rassemblés à Paris en 1856 avaient, dans leur 23e protocole, exprimé « le vœu que les États entre lesquels s'élèverait un dissentiment sérieux eussent recours, avant d'en appeler aux armes, aux bons offices d'une puissance amie ». En un double message à lord Lyons et à lord Loftus, le comte Granville rappela cette résolution et conclut en offrant ses services. Lord Lyons accueillit le projet avec une tristesse découragée : « Je dois vous avouer, écrivait-il à son chef, que j'ai perdu tout espoir. » Cependant, en une note pressante adressée au duc de Gramont, il recommanda la suggestion. La réponse, qui fut formulée le 17 juillet, se résumait en un refus accompagné de grands remerciements : le gouvernement de l'Empereur, à la veille d'une rupture, n'avait plus le choix de ses décisions. A Berlin, le succès ne fut pas meilleur. Comme M. de Gramont, M. de Bismarck se répandit en témoignages de gratitude, et on eût dit que, sur ce point, les deux dépêches se fussent copiées. Après avoir parlé de la sorte, il observa avec une froide brièveté que la France avait donné le signal de la guerre, et que c'était à elle à prendre, si elle le jugeait bon, l'initiative des négociations.

Une autre combinaison avait été imaginée par la Russie. Elle consistait à réunir les délégués des grandes puissances, à constater dans un protocole le désistement du prince Léopold et à annexer au protocole l'acte de renonciation. L'arrangement, ingénieux autant que sage, satisfaisait les susceptibilités de la France sans coûter à la Prusse aucun sacrifice d'amour-propre. Par malheur, le projet, formulé dès le 13 juillet, par le baron Brunnow, ambassadeur du tsar à Londres, dans un entretien avec le comte Granville, ne fut libellé que le 16 juillet. Les auteurs mêmes de la proposition la jugèrent tardive et, l'ayant fait sortir de leur portefeuille, se hâtèrent de l'y faire rentrer. Sur l'heure, le duc de Gramont l'ignora et ne la connut que beaucoup plus tard par la publication des papiers parlementaires anglais.

Cependant, les gouvernements de l'Allemagne du Sud ressentaient une grande terreur aux approches de la lutte. La neutralité leur serait impossible. Quant à la guerre, elle ne pourrait que leur être fatale, soit par la victoire française qui menacerait leur indépendance, soit par la victoire prussienne qui achèverait leur absorption. En ce grand désir de conserver la paix, le chef du cabinet de Munich, M. le comte de Bray, conçut, lui aussi, un projet d'entente. Le roi de Prusse donnerait l'assurance générale que, pour la couronne d'Espagne, il observerait la règle adoptée par la France pour la couronne de Belgique lors de l'élection du duc de Nemours, adoptée par l'Angleterre pour la couronne de Grèce lors de l'élection du prince Alfred. La proposition, trop tardive pour aboutir, fut péremptoirement repoussée à Berlin. Elle ne faisait d'ailleurs que reproduire, sous une forme un peu déguisée, les demandes formulées à Paris. Elle les reproduisait si bien qu'elle laissait percer un habile calcul : celui d'assurer à la Bavière, en cas de succès de la France, les bienveillants ménagements du cabinet des Tuileries.

J'ai tristement noté ces tentatives, moins pour l'utilité réelle du récit que par devoir de ne rien omettre. Des deux côtés du Rhin, une seule pensée dominait, celle de la lutte. La France rassemblait ses régiments : la Prusse commençait en silence sa mobilisation. Ceux de nos compatriotes qui, à cette époque de l'année, résidaient en grand nombre dans les villes d'eaux de l'Allemagne, regagnaient précipitamment leur pays. Le 18 juillet, le Corps législatif vota un crédit extraordinaire de 500 millions pour les dépenses de la guerre, et éleva à 110.000 hommes le contingent de la classe de 1870. A. Paris, le grave langage de l'Empereur contrastait avec le frivole emportement des gens de cour et des journalistes. Comme il recevait une délégation du Sénat, le souverain répondit aux adulations de M. Rouher par des paroles émues, presque tristes : « Nous commençons, dit-il, une lutte sérieuse, et la France a besoin du concours de tous ses enfants. » A Berlin, Guillaume s'exprimait en termes pareils : « Je sais à quels sacrifices la patrie allemande doit s'attendre. » Ainsi parlait-il en réponse à une adresse de la Chambre de commerce de Hambourg. Le roi se rassurait par la persuasion de son droit, et, ayant attesté qu'il n'avait pas recherché le conflit, mettait sa cause sous la garde du Ciel. Le 19 était le jour de la convocation du Reichstag. Devant les députés et en présence de toute la cour, un pasteur évangélique développa ce verset du Psalmiste : « Avec Dieu nous voulons accomplir des exploits. » A l'issue du service religieux, l'Assemblée se réunit dans la salle Blanche, au milieu des acclamations et des hourrahs. A ce moment arrivait à Berlin le courrier chargé du message qui consommerait officiellement la rupture. De ses mains, M. de Bismarck recueillit l'acte fatal qui notifiait l'état de guerre entre la France et la Prusse.

 

 

 



[1] Chambre des députés, 7 août 1868. (Parlamento italiano, 1868, p. 4659.)

[2] Général DUCROT, Sa Vie et sa correspondance, t. II, p. 217.

[3] Voir Souvenirs militaires du général MONTAUDON, p. 33-35.

[4] Voir Discours du maréchal Niel au Corps législatif, 4 mars 1868.

[5] Général LEBRUN, Souvenirs, p. 35 et suiv.

[6] Général JARRAS, Souvenirs, p. 9-12. — Voir Revue militaire, année 1900, p. 513.

[7] Voir Vie et correspondance du général DUCROT, t. II, passim. — Voir aussi TROCHU, Œuvres posthumes, t. Ier, p. 252-253.

[8] Voir circulaires du 25 novembre 1868 et du 19 novembre 1869. (Journal militaire officiel.)

[9] Voir JACQMIN, directeur de la Compagnie des chemins de fer de l'Est, les Chemins de fer pendant la guerre, p. 33-48. — Voir aussi JARRAS, Souvenirs, p. 16-19.

[10] Voir circulaire du 24 septembre 1868. (Journal officiel militaire, 1868, 2e semestre, p. 143.)

[11] Voir D'ANDLAU, Metz, campagne et négociations, p. 474. — Voir aussi Journal militaire officiel, 1869, 2e semestre, p. 5-13.

[12] Général LEBRUN, Souvenirs militaires, p. 40.

[13] Septembre-octobre 1869

[14] Voir la Guerre fatale, recueil des articles de M. DE GIRARDIN, p. 22, 55, 79. — Sur cet état des esprits à la fin de l'Empire, on consultera avec beaucoup de fruit le très remarquable ouvrage de M. Georges GOYAU, l'Humanitarisme et l'idée de patrie.

[15] Voir général JARRAS, Souvenirs, p. 19.

[16] Voir Mémoires de M. DE BEUST, t. II, p. 21.

[17] Dépêche du 8 août 1868. (Correspondance inédite.)

[18] Dépêche du 24 février 1869. (Correspondance inédite.)

[19] Correspondance de M. le duc DE GRAMONT.

[20] Voir Mémoires de M. DE BEUST, t. II, p. 323.

[21] Dépêche de M. de Beust à M. de Metternich, 11 juillet 1870, et Lettre de M. de Beust à M. de Gramont, 4 janvier 1873.

[22] Voir Mémoires de M. DE BEUST, t. II, p. 330.

[23] Entretien de M. de Beust avec M. le marquis de Cazaux, le 9 juillet 1870. (Correspondance de M. le marquis DE CAZAUX, p. 145.)

[24] Voir le prince NAPOLÉON, les Alliances de l'Empire. (Revue des Deux Mondes, 1er avril 1878, p. 493-494) — Voir aussi MASSARI, la Vita ed il regno di Vittorio-Emmanuele II, p. 502-503.

[25] Les Alliances de l'Empire. (Revue des Deux Mondes, 1er avril 1878, p. 494.)

[26] Voir ROTHAN, l'Affaire du Luxembourg, p. 484.

[27] Colonel STOFFEL, Rapports militaires, p. 338.

[28] Général DUCROT, Vie militaire et correspondance, t. II, p. 272.

[29] Voir SYBEL, Die Begründung des Deutschen Reiches durch Wilhelm Ier, t. VII, passim.

[30] Lord LOFTUS, Diplomatie reminiscences, 2e série, t. Ier, p. 49.

[31] La Vita e i tempi di Giovanni Lanza, t. Ier, p. 401.

[32] Lettre du général de Roon à M. de Bismark, 22 novembre 1868. (Bismarck-Jarhbuch, t. IV, p. 86.)

[33] Bismarck-Jahrbuch, t. III, p. 223.

[34] La France et la Russie en 1870, d'après les papiers du général FLEURY, p. 16.

[35] Bismarck-Jahrbuch, t. IV, p. 92.

[36] Lettre du 5 janvier 1870. (La France et la Russie, d'après les Papiers du Général FLEURY, p. 41.)

[37] Voir lord LOFTUS, Diplomatie reminiscences, t. Ier, seconde série, p. 254.

[38] Dépêche de M. de Bismarck au général de Schweinitz, 31 janvier 1870, dépêche de M. de Beust à M. de Wimpffen, 4 février 1870.

[39] Aus den Tagebüchern Theodor Bernhardi's. (Deutsche Rundschou, 1er décembre 1900, p. 440 et suiv.)

[40] BENEDETTI, Ma Mission en Prusse, p. 261.

[41] Séance du 21 juillet 1868. (Parlamento Italiano, 1868, p. 4384.)

[42] Lord LOFTUS, Diplomatie reminiscences, 2e série, t. Ier, p. 99-100.

[43] Lettre de M. de Bernstorff à M. de Bismarck, 6 mars 1868. (Bismarck-Jahrbuch, t. VI, p. 189.)

[44] Papiers sauvés des Tuileries, p. 14.

[45] Le grand-duc avait épousé en 1856 la princesse Louise, fille du roi Guillaume.

[46] SYBEL, Die Begrundung des Deutscher Reicher, t. II, p. 283.

[47] Colonel STOFFEL, Rapports militaires, p. 267.

[48] Papiers inédits de M. le comte DARU.

[49] Correspondance inédite de M. le comte DARU.

[50] Correspondance inédite de M. le comte DARU.

[51] Bismarck-Jahrbuch, t. III, p. 277.

[52] Lord LOFTUS, Diplomatie reminiscences, 2e série, t. Ier, p. 251.

[53] Papiers de M. le comte DARU.

[54] Lettre de l'Empereur à M. le comte Daru, 2 février 1870. (Papiers de M. le comte DARU.)

[55] Dépêche circulaire de M. le duc de Gramont, août 1870.

[56] Dépêche de M. de Thile, 12 août 1870.

[57] Loi du 8 avril 1870.

[58] Enquête parlementaire sur les actes du gouvernement de la Défense nationale, déposition des témoins, t. Ier, p. 42.

[59] Rapport du général Lebrun à l'Empereur, 30 juin 1870.

[60] Heinrich ABEKEN, Ein schlichtes Leben in bewegter Zeit, p. 363.

[61] Journal des Débats, 13 novembre 1868.

[62] Lord LOFTUS, Diplomatie reminiscences, 2e série, t. Ier, p. 236.

[63] Antonio PIRALA, Historia contemporanea, t. III, p. 730. — Malheureusement, M. Pirala ne nomme pas ce témoin.

[64] BENEDETTI, Ma mission en Prusse, p. 307.

[65] Die Begründang der Deutschen Reisches, t. VII, p. 242-243.

[66] Antonio PIRALA, Historia contemporanea, t. III, P. 392.

[67] PRADIER-FODÉRÉ, Documents diplomatiques, p. 48.

[68] Antonio PIRALA, Historia contemporanea, t. III, p. 385 et suiv.

[69] Séance des Cortès, 3 octobre 1869.

[70] Voir Further correspondence respecting the war between France and Prussia, p. 42.

[71] Ans dem Leben König Karls von Rumanien, t. II, p. 5-7.

[72] Ans dem Leben König Karls von Rumanien, t. II, p. 72.

[73] Général VON VERSEN, ... aus hinterlassenen Briefen und Aufzeichnungen surammengestellt, von Frhr von Werthern, p. 79.

[74] Ans dem Leben König Karls von Rumanien, t. II, p. 80.

[75] Général VON VERSEN, Von Frhr von Werther, p. 82.

[76] Ans dem Leben König Karls von Rumanien, t. II, p. 90.

[77] Bismarck-Jahrbuch, t. IV, p. 96.

[78] Journal des Débats, 6 juin 1870.

[79] SYBEL, Die Begründung der Deutschen Reiches, t VII, p. 260.

[80] Voir LEONARDON, Prim et la question Hohenzollern (Revue historique, novembre-décembre 1900, p. 300-301).

[81] Papiers de M. le comte Daru.

[82] Voir Déposition du maréchal Lebœuf. (Enquête sur le 4 Septembre, dépositions des témoins, t. Ier, p. 41.)

[83] Voir séance de la Chambre des députés, 9 mai 1870.

[84] Dépêche de lord Lyons à lord Granville, 5 juillet 1870. (Correspondence respecting the negociations preliminary to the war between France and Prussia, p. 1.

[85] Dépêche du prince de Metternich au comte de Beust, 8 juillet 1870.

[86] Dépêche du duc de Gramont au général Fleury, 6 juillet 1870. (La France et la Russie en 1870, d'après les Papiers du général Fleury, p. 117.)

[87] Dépêche de lord Lyons au comte Granville, 7 juillet 1870.

[88] Papiers des Tuileries, t. II, p. 59-61.

[89] Déposition Lebœuf, p. 41. (Enquête parlementaire sur le 4 Septembre.)

[90] Les Forces militaires de la France, par M. DE LA CHAPELLE, p. 79 (brochure inspirée par l'Empereur).

[91] Déposition Lebœuf, p. 41.

[92] Papiers de M. Plichon.

[93] Enquête sur le 4 Septembre, déposition du maréchal Lebœuf, p. 46.

[94] Papiers et correspondance de M. Chevandier de Valdrôme. — Papiers de M. Louvet.

[95] Papiers de M. Louvet.

[96] Enquête sur le 4 Septembre, déposition du duc de Gramont, t. Ier, p. 91 et p. 111.

Relativement à ce conseil du 6 juillet, je ne crois pas devoir m'arrêter à un récit très circonstancié, très détaillé, publié dans l'Indépendance belge du 6 mai 1864. D'après ce récit, le texte de la déclaration élaboré au ministère des Affaires étrangères, aurait été très modéré, presque pacifique, usais aurait été remanié complètement dans le sens belliqueux sur l'initiative de l'Empereur, sur qui retomberaient, de la sorte, les plus lourdes responsabilités. Cette relation, très remarquée à l'époque où elle a paru, me semble, jusqu'à preuve du contraire, indigne de créance. D'abord elle repose sur des documents dont on omet de dire la source. En second lieu, elle cadre mal avec le caractère de l'Empereur qui, bien que fort mécontent des procédés prussiens et influencé par la Cour, souhaitait l'apaisement plus que les complications. En outre, elle est en contradiction formelle avec les souvenirs très nets d'un des assistants. M. Louvet, dont le témoignage mérite toute confiance, car il était la droiture et l'intégrité même, a écrit à ce sujet : « L'Indépendance belge n'a pas craint d'affirmer que l'Empereur avait contribué à faire accentuer la déclaration dans le sens belliqueux. Cette allégation est absolument contraire à la vérité. »

[97] Enquête sur le 4 Septembre, dépositions des témoins, t. Ier, p. 6, et t. IV. p. 335.

[98] Papiers des Tuileries, t. Ier, p. 417.

[99] Voir GIRAUDEAU, la Vérité sur la campagne de 1870, p. 27.

[100] Voir Correspondence respecting the negociations preliminary to the war between France and Pruçsia, p. 8 et 9.

[101] Dépêche du comte Granville à M. Layard, 8 juillet. Dépêches de M. Layard au comte Granville, 7 et 10 juillet.

[102] Dépêches du général Fleury à M. le duc de Gramont, 7, 9 et 11 juillet 1870. — Dépêches de sir A. Buchanam au comte Granville, 9 juillet 1870.

[103] NIGRA, Ricordi diplomatici, p. 7.

[104] MASSARI, la Vita ed il regno di Vittorio-Emmanuele II, p. 513.

[105] Correspondance, de M. le marquis de Cazaux, chargé d'affaires de France à Vienne.

[106] Dépêche de M. Mercier de Lostende au duc de Gramont, 7 juillet 1870.

[107] Dépêches de M. Mercier de Lostende au duc de Gramont, 9 juillet au matin, 9 juillet au soir.

[108] Dépêche de M. de Beust au comte Dubsky à Madrid, 7 juillet 1870. — Dépêche de sir A. Paget au comte Granville, 9 juillet. — Dépêche de M. Layard au comte Granville, 11 juillet. — NIGRA, Ricordi diplomatici, p. 7 et S.

[109] Voir Ans dem Leben Kœnig Karls von Rumœnien, t. II, p. 100-101.

[110] SYBEL, Die Begründung des deutschen Reisches, t. VII, p. 292.

[111] Voir Émile OLLIVIER, Thiers devant l'histoire, p. 104.

[112] Aus dem Leben Kœnig Karls von Rumœnien, t. II, p. 101.

[113] ROTHAN, l'Allemagne et l'Italie, t. Ier, p. 15.

[114] M. DE SAINT-VALLIER, la Rupture avec le Wurtemberg, p. 16.

[115] ONCKEN, Unser Helden Kaiser, p. 186.

[116] Voir Aus dem Leben Kœnig Karls von Rumœnien, t. II, p. 101-102.

[117] Enquête parlementaire sur le 4 Septembre ; déposition Thiers, t. Ier, p. 8.

[118] Duc DE GRAMONT, la France et la Prusse, p. 103.

[119] La France et la Prusse, p. 122.

[120] La France et la Prusse, p. 121.

[121] Duc DE GRAMONT, la France et la Prusse, p. 107 et suiv. — Rapport de M. de Werther au roi Guillaume, 12 juillet 1870.

[122] Voir le journal l'Ordre, 15 octobre 1871.

[123] Télégramme de M. Vimercati au roi Victor-Emmanuel, 10 juillet 1870.

[124] NIGRA, Ricordi diplomatici. (Nuova Antologia, mars 1895, p. 10.)

[125] « Le 12 juillet, le cabinet ne fut point consulté. » (Lettre inédite de M. Segris à M. Plichon, 5 mars 1871). — Les correspondances manuscrites et les récits de M. Louvet et de M. Plichon concordent exactement avec la déclaration de M. Segris.

[126] Duc DE GRAMONT, la France et la Prusse, p. 131.

[127] SOREL, Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande, t. Ier.

[128] ONCKEN, Unser Helden Kaiser, p. 190.

[129] BENEDETTI, Essais diplomatiques, p. 386.

[130] Papiers inédits de M. Plichon ; Papiers inédits de M. Louvet.

[131] Correspondence respecting the negociations preliminary to the War, p. 25.

[132] Émile OLLIVIER, Thiers devant l'histoire, p. 107. — Papiers médits de M. Chevandier de Valdrôme.

[133] Heinrich ABEKEN, Ein schlichtes Leben in bewegter Zeit, p. 374.

[134] Lettre à Abeken. (Discours du chancelier de Caprivi au Reichstag, 23 novembre 1892.)

[135] Dépêche de lord Loftus au comte Granville, 13 juillet 1870. (Correspondence respecting the negociations preliminary to the War, p. 32. — Voir aussi lord LOFTUS, Diplomatie reminiscences, 2e série, t. Ier, p. 278.

[136] Discours du chancelier de Caprivi au Reichstag, 23 novembre 1892.

[137] Duc DE GRAMONT, la France et la Prusse, p. 207.

[138] Papiers inédits de M. Louvet.

[139] Enquête sur le gouvernement de la Défense nationale, déposition Lebœuf, p. 47.

[140] Dépêche de lord Lyons au comte Granville, 14 juillet 1870. (Correspondence, etc., p. 35-36.)

[141] Duc DE GRAMONT, la France et la Prusse, p. 212.— Enquête sur le gouvernement de la Défense nationale, déposition Gramont, p. 103 ; déposition Lebœuf, p. 47. — Papiers et correspondance de M. Louvet. — Récit de M. Segris.

[142] Albert SOREL, Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande, t. Ier, p. 171.

[143] Enquête sur le gouvernement de la Défense nationale, déposition Gramont, p. 102 et 107. — Duc DE GRAMONT, la France et la Prusse, p. 223, et note.

[144] BENEDETTI, Ma mission en Prusse, p. 387.

[145] Duc DE GRAMONT, la France et la Prusse, p. 220-221.

[146] Récit fait par M. Émile Ollivier à M. Rothan le 5 mai 1871. (ROTHAN, l'Allemagne et l'Italie, t. Ier, p. 18-19.)

[147] Récit fait par le duc de Gramont à lord Malmesbury. (MALMESBURY, Memoirs of an ex-minister, t. II, p. 415.)

[148] Considérations sur l'histoire du second Empire, par M. DE PARIEU, p.23.

[149] Enquête sur le gouvernement de la Défense nationale, dépositions Dréolle, Talhouët, Kératry.

[150] Enquête sur le gouvernement de la Défense nationale, dépositions Talhouët, Dréolle.

[151] Voir Correspondence respecting the negociations preliminary to the War, p. 30.

[152] Correspondance de M. de Saint-Vallier. (La Rupture avec le Wurtemberg, p. 18 et suiv.)

[153] Heinrich ABEKEN, Ein schlichtes Leben in bewegter Zeit, p. 377-378.

[154] Voir Denkwardigkelten ans dem Leben des général Grafen von Roon, t. III, p. 166. — Voir aussi rapport de lord Loftus au comte Granville, 16 juillet 1870. (Correspondence, p. 51.)