SOMMAIRE : I. — Quelle préoccupation
s'impose, en dehors de la politique, au gouvernement nouveau. — LE CONCILE : tristesses et grandeurs du
pontificat de Pie IX : comment naît et se développe le dessein d'un concile
œcuménique : bulle d'indiction (29 juin 1868). — La société civile, et
dispositions qui y dominent. — La société religieuse : les catholiques libéraux
et leurs adversaires.
II. — La question de
l'infaillibilité pontificale. Comment cette question d'ordre purement
théologique est livrée aux discussions publiques : de deux motifs qui
polissent les fidèles à fortifier l'autorité papale. — Incidents divers : le
l'ère Hyacinthe ; comment il se sépare de l'Église romaine. — Polémiques
entre catholiques.
III. — Ouverture du
concile (8 décembre 1869). — Premiers efforts en vue de hâter la définition
de l'infaillibilité. — Les évêques de la minorité ; leurs embarras et leurs
alarmes.
IV. — L'Empire et le
concile : de la conduite du gouvernement pendant l'année 1869 : arrivée de M.
le comte Daru aux affaires : ses sentiments ; ses premières déclarations et
ses premières dépêches : comment la publication du Schema de ecclesià
avive ses alarmes : deux courants dans le ministère : l'abstention et
l'ingérence : quel est le caractère respectueux de cette ingérence. — Dépêche
du 20 février. — Mort de M. de Montalembert. — Quels motifs rassurent la Cour
de Rome ; réponse du cardinal Antonelli (19 mars). — Memorandum de M. le comte Daru (6 avril).
— Comment le parti de l'abstention l'emporte sur celui de l'ingérence.
V. — Suite des travaux
conciliaires. — Comment est proclamée l'infaillibilité pontificale :
prorogation du concile.
I Il
n'est guère de ministre qui, en entrant en charge, ne trouve, dans l'héritage
de ses prédécesseurs, quelque grande question engagée et ne recueille
l'obligation plus ou moins urgente d'y pourvoir. En dehors de la politique
générale, une très importante affaire sollicitait l'attention de M. Émile
Ollivier et de ses collègues. A Rome venait de se réunir, sur la convocation
de Pie IX, un concile œcuménique. Vis-à-vis de cette Assemblée, quelle
conduite adopterait le gouvernement, ingérence jalouse, vigilance
respectueuse ou systématique abstention ? On
comprendrait mal les débats passionnés que, dans le monde laïque comme dans
le monde ecclésiastique, le Concile souleva si on ne marquait bien en quel
état des âmes venait de se réunir l'auguste assemblée. Au
cours de son long règne, Pie IX avait connu tous les extrêmes, l'extrême dans
le bonheur, l'extrême dans la disgrâce. Il avait vu ses sujets s'attacher à
lui avec d'amoureux transports, puis assiéger son palais, assassiner son
ministre, et le contraindre à l'exil. L'Italie l'avait salué comme
l'initiateur de ses libertés ; bientôt, par un revirement subit, elle l'avait
réduit à demander aux puissances un appui. Lui-même, sous l'impression des
événements, s'était reproché ses généreuses audaces ; troublé du sens que le
monde attachait à ses paroles, il s'était éloigné de son passé, comme on
s'éloigne d'une erreur et presque d'un péché. Les années suivantes avaient
comblé les malheurs du pontife, et déjà ses ennemis escomptaient le coin de
terre que gardait encore l'épée de la France. — Tour à tour acclamé et menacé
comme prince, Pie IX avait, comme souverain spirituel, connu les mêmes
alternatives d'épreuves et de consolations. Sous son pontificat s'était
complété le travail de sécularisation qui, commencé en France à l'époque
révolutionnaire, avait gagné l'univers entier. Religions d'État, immunités
ecclésiastiques, domaines mainmortables, tout disparaissait, et la violence
achevait de détruire ce qui s'obstinait à vivre encore. Comme si l'ancien et
le nouveau monde se fussent piqués d'émulation, on avait vu dans le même temps
le Mexique chasser ses moines et l'Italie fermer ses couvents. Victime de la
révolution, l'Église l'était aussi du pouvoir absolu, et un long cri angoissé
montait vers le Saint-Siège, celui de la Pologne persécutée pour sa foi.
Cependant, les thèses impunément exposées dans les livres, les principes
journellement proclamés dans la presse, le développement des associations
antireligieuses, étaient pour le père commun des fidèles un constant sujet de
surprise et d'affliction. Il comprenait mal une tolérance qu'il jugeait
pernicieuse pour les âmes, et ce qui était dispute d'opinion, difficile à
prévenir ou à modérer sous un régime libre, lui apparaissait comme un
insupportable libertinage. Par intervalles, il laissait déborder ses
amertumes en des lettres ou allocutions, à la fois véhémentes et désolées ;
mais ses paroles, que les incrédules raillaient, semblaient à beaucoup de
croyants eux-mêmes, maladroites ou excessives, tant la différence des milieux
ambiants avait engendré les malentendus et les perpétuait ! Telle se montrait
la part des épreuves. Combien, à côté des tristesses, n'étaient pas grandes
les espérances ! L'Église, battue en brèche là où elle avait le plus dominé,
réparait ses pertes par ses conquêtes. D'Angleterre arrivait la nouvelle de conversions
éclatantes à la foi orthodoxe : d'autres, ayant abjuré pièce par pièce
l'hérésie, n'hésitaient plus que pour franchir le dernier pas qui
compléterait l'exode. D'un bout à l'autre de l'Amérique anglo-saxonne, les
adeptes se multipliaient, ne comptant que sur eux-mêmes pour construire le
temple ou entretenir l'autel, et s'inclinant tous avec une égale obéissance
devant la Primauté romaine. Les grands services maritimes et les routes
tracées à travers les déserts ayant rapproché les continents, les premières
extensions d'empire avaient été celles de l'Église. Pie IX avait ses beaux
jours : c'étaient ceux où il recevait les vicaires apostoliques. Dans un
langage souvent inculte, mais tout coloré de reflets divins, les saints
prêtres racontaient leurs travaux, leurs combats, leurs épreuves ; puis ils
essayaient de décrire le domaine agrandi de la foi, conquête pacifique où le
seul sang versé était celui des apôtres. Qu'étaient les défections de la
vieille Europe auprès de ces amples moissons d'âmes ? Dans la vieille Europe
elle-même, régnait un état d'âme curieux à décrire Les croyances dogmatiques
subissaient des attaques plus radicales ; de plus, bon nombre de chrétiens
s'étaient pénétrés par degré, et comme à leur insu, de maximes un peu
équivoques : en revanche, ceux qui demeuraient tout à fait fidèles l'étaient
plus ardemment et, pour ainsi dire, plus violemment. Gallicanisme,
jansénisme, tous ces systèmes politiques ou philosophiques, odieux à Rome ou
condamnés par elle, descendaient au rang d'opinions démodées. Sur les débris
de ces écoles, une autre école s'était formée qui, non contente des préceptes
de l'obéissance obligatoire, ne sollicitait qu'une faveur, celle de se
soumettre davantage. Un autre signe marquait cette seconde moitié du siècle.
Tandis que le monde scientifique se fixait dans l'observation des faits
positifs au point de ne rien admettre au-delà certaines âmes languissaient
d'un grand désir, celui d'étendre, loin de le restreindre, le domaine du
surnaturel. La dévotion se faisait plus tendre. La foi s'affirmait par des
manifestations extérieures plus solennelles et plus passionnées. On
commençait à parler de sanctuaires nouveaux où la puissance divine se
révélait par des prodiges. Un zèle ardent relevait d'une longue désuétude
certaines pratiques et poussait les foules vers les lieux des pèlerinages.
Plus qu'à aucune époque, deux courants attiraient la société dans un sens
contraire, les uns niant avec une assurance péremptoire tout ce que leur œil
ne pénétrait point, les autres se laissant de plus en plus emporter vers le
monde invisible, et jusqu'à tomber parfois dans les excès du mysticisme. En ce
grand mélange de crainte et d'espoir, l'âme excellente de Pie 1X tantôt
s'exaltait dans la joie, tantôt se brisait dans la douleur. Cependant, la
nécessité apparaissait de régler cette confusion, de dégager le bien du mal,
et de grouper en une vaste synthèse l'ensemble des vérités éternelles.
Combien cette proclamation des droits de Dieu ne serait-elle pas plus
imposante et plus sacrée si le Pontife suprême appelait autour de lui
l'épiscopat du monde entier ! De ces pensées était né le dessein d'un concile
œcuménique. Dès la
fin de 1864, à la suite d'une séance de la Congrégation des Rites, Pie IX
entretint très secrètement de son désir quelques cardinaux[1]. Quelques mois plus tard, il
confia à une commission préparatoire le soin de délibérer sur ce grand objet,
puis sous la forme la plus confidentielle, il provoqua les avis de plusieurs
évêques latins[2]. En 1866, la guerre entre la
Prusse et l'Autriche laissa le projet en suspens. Cependant, au mois de juin
1867, les fêtes du centenaire de saint Pierre attirèrent à Rome près de cinq
cents évêques. Ce qui avait été jusque-là médité dans l'ombre fut alors
divulgué, et, le 26 juin, une allocution prononcée en consistoire public
notifia à l'Église et au monde la résolution du Saint-Père. A
l'initiative du Pape, les évêques répondirent par une adresse pleine
d'effusion. En dépit de ces témoignages, les doutes ne manquaient point. Le
cardinal Antonelli craignait le mauvais vouloir ou l'intervention des
puissances. Certains diplomates redoutaient que les débats conciliaires ne
fissent éclater l'opposition entre la société civile et la société
religieuse, entraînées depuis près d'un siècle en des voies contraires ; ils
appréhendaient que les évêques du monde entier, si différents de race,
d'éducation politique ou d'habitudes, n'eussent peine à se mettre à l'unisson
les uns des autres ; il arriverait alors qu'on aurait provoqué les
divergences en voulant consolider l'union[3]. Dans l'entourage même du
Saint-Père, on eût pu surprendre quelques objections. Plusieurs prélats,
plusieurs membres du Sacré-Collège, se montraient plus inquiets que réjouis
par la perspective de voir rassemblés dans Rome tant d'évêques étrangers. Les
grandes délibérations qui s'annonçaient s'offraient à leurs yeux avec un
vague aspect de parlementarisme, et cette apparence leur déplaisait fort.
« A quoi bon, disaient-ils, le concile ? Nous avons le Pape, et pour
nous guider vraiment cela nous suffit[4]. » Soutenu
par l'assentiment général de l'épiscopat, Pie IX écarta ces conseils. Il ne
niait ni les embarras, ni même les périls, mais comptait, suivant sa coutume,
sur l'assistance divine : « Je me sens poussé, disait-il, à convoquer ce
grand synode[5]. » Le 29 juin 1868 parut
la bulle d'indiction qui fixait la date de l'ouverture du concile. Il serait
inauguré le 8 décembre 1869. La
bulle était conçue en termes si généraux qu'on n'en pouvait rien inférer pour
l'ordre du jour futur. Elle traçait un programme ample autant que magnifique,
qui embrassait toutes les questions et n'en signalait particulièrement
aucune. Même sous cette forme un peu vague, elle ne pouvait manquer de saisir
fortement les esprits. Elle émut à la fois, — et le monde politique qui se
préoccupait surtout des droits de l'État, — et le monde intellectuel qui
s'intéressait surtout aux idées. Voici
ce qui frappa surtout les politiques. La bulle leur parut remarquable moins
par ce qu'elle contenait que par ce qu'elle omettait. Jusqu'ici, les
promoteurs des conciles avaient convié les chefs d'État à s'y faire
représenter. Les princes y avaient figuré par leurs ambassadeurs ; ceux-ci
groupaient les évêques de leur pays, recevaient communication des documents,
exprimaient les vœux ou les doléances de leurs souverains, remplissaient, en
un mot, une sorte de rôle mixte, moitié surveillants, moitié protecteurs. Tel
était le spectacle qu'avait offert le concile de Trente. Pie IX venait de
rompre avec cette tradition. Dans le document pontifical, aucune invitation
au pouvoir civil, mais un simple vœu pour que l'autorité séculière, loin
d'entraver l'action de l'Église, se complût à la favoriser. L'omission
n'était point fortuite ; bien au contraire, l'innovation n'avait été adoptée
qu'après de grandes perplexités. Tout d'abord, le Sacré-Collège avait opiné
pour le maintien des anciens usages, et le cardinal Antonelli s'était exprimé
en ce sens dans un entretien avec M. de Sartiges. On assure même que le
Saint-Père s'était préoccupé de fixer la place à assigner aux ambassadeurs
dans la sainte assemblée. Après examen, l'avis contraire avait prévalu, et on
avait résolu de s'abstenir, ou du moins d'attendre que les souverains
exprimassent le vœu d'être représentés. Avait-on estimé, en fin de compte,
que le contrôle des princes serait plus gênant que leur protection ne serait
utile ? S'était-on persuadé que, toutes choses étant changées depuis le
seizième siècle, dans la société ecclésiastique comme dans la société civile,
il y aurait quelque puérilité à chercher des exemples dans le passé ? Ce qui
paraît le plus probable, c'est que l'embarras de convoquer certains chefs
d'État détermina la résolution de s'abstenir vis-à-vis de tous. Décemment,
pouvait-on admettre au concile l'ambassadeur de Victor-Emmanuel, ce
spoliateur des États pontificaux, ou le représentant de Juarez, ce meurtrier
de Maximilien ? Les
légistes imbus des théories gallicanes — et il restait encore parmi les
vétérans du Sénat quelques représentants de cette opinion mourante — ne
pouvaient que signaler avec une mauvaise humeur chagrine et irritée cette
prétérition de la puissance séculière. Tout à l'inverse, la jeune école, qui
visait à séparer l'Église de l'État, ne manquerait pas de s'autoriser de
l'acte pontifical pour convier les gouvernements à ignorer désormais ceux qui
semblaient prendre l'initiative de la scission. Dès le 10 juillet 1868, au
Corps législatif, M. Émile Ollivier se fit l'interprète de cette doctrine.
Amplifiant à l'excès le sens de la bulle récente, il proclama que le Pape
lui-même venait de séparer implicitement la société civile de la société
religieuse, et que « l'événement était un des plus graves depuis
1789 ». En termes excellents, car il était l'un des hommes rares pour
qui la séparation de l'Église et de l'État représentait une formule sincère,
il exhortait les ministres de l'Empereur à laisser librement annoncer le
Concile, à laisser librement partir les évêques, à éviter vis-à-vis des
catholiques tout ce qui paraîtrait malveillance et surtout vexation. Puis il
concluait en ces termes : « On vous a laissés hors du Concile, restez-y ; ne
prenez pas de responsabilité, ne frappez point à une porte qu'on ne vous
ouvre pas. » Le plus
important était de pénétrer les pensées de l'Empereur. Par largeur d'esprit,
habitude de tolérance, désir de paix, nul souverain n'était, plus que
Napoléon III, respectueux de la liberté religieuse. Les événements du règne
avaient un peu Altéré ces dispositions bienveillantes. Les complications
italiennes avaient plus d'une fois mis aux prises l'Empire et le clergé. La
publication du Syllabus avait été pour le monarque un assez vif
déplaisir ; dans les principes condamnés par cour de Rome, il avait vu la
condamnation de ses propres maximes ; en vain, les évêques, et en particulier
le cardinal de Bonnechose qu'il tenait en grande estime, avaient-ils essayé
de l'éclairer, de lui faire comprendre la différence entre théorie et la
pratique, entre la thèse et l'hypothèse ; il avait fort peu
goûté ces distinctions, et comme il était l'esprit le moins théologique du
monde, il s'était persuadé que la société laïque et l'Église se trouvaient
séparées par un infranchissable abîme. Enfin, certains petits désagréments
avaient laissé dans l'esprit du souverain une impression pénible : il avait
demandé avec quelque insistance pour Mgr Darboy le chapeau de cardinal, et
s'étonnait de n'avoir reçu que des réponses dilatoires. — C'est en ces
conjonctures que Napoléon connut la résolution du Saint-Père. Sa conduite se
ressentit à la fois, et de l'esprit d'équité qui était le fond de son
caractère, et de la réserve un peu méfiante qu'avaient fait naître les
incidents de la politique. Sur l'affaire du concile, il s'expliqua deux fois
ai. Corps législatif par l'organe de M. Baroche, alors ministre des Cultes. Ce
fut le 10 juillet 1868 et le 9 avril 1869. On avait demandé si toute facilité
serait accordée aux évêques pour se rendre à Rome, et si le gouvernement ne
jugerait pas à propos de mander les prélats avant leur départ pour leur
rappeler leurs devoirs envers la société civile. Sur l'une et l'autre
question, le ministre fut très net : aucune entrave ne serait apportée au
voyage des Pères du concile ; quant aux instructions officieuses, le
gouvernement se garderait d'en formuler aucune : il ne mettait pas en doute
le patriotisme de l'épiscopat et avait à cœur d'éviter tout ce qui semblerait
ingérence ou pression. Telle était la part de la bienveillante confiance.
Voici où se retrouvait la trace de sentiments un peu moins favorables.
« Sur le fond des choses, disait en substance M Baroche, nous réservons
notre liberté d'action. En ce qui concerne les rapports entre le pouvoir
religieux et le pouvoir civil, nous sommes, poursuivait-il, armés par les
lois. » Et il ajoutait : « Après le concile, une grande question se posera,
celle de savoir si nous devrons admettre en totalité ou en partie les
décisions de cette grande assemblée. » Tandis
que ces pensées occupaient les politiques, on commençait à observer, non
seulement dans la société chrétienne mais en tous ceux qui s'intéressaient
aux problèmes religieux, de remarquables symptômes d'agitation. Quel serait
le programme du concile, et quel esprit l'animerait ? Déjà deux partis très
différents s'efforçaient par avance de l'incliner à leurs vues. On
connaît[6] ces deux partis. Les uns
voulaient associer les idées religieuses aux idées de liberté : tels étaient
M. de Montalembert, M. de Falloux, Mgr Dupanloup, le prince Albert de
Broglie, M. Cochin, et à leur suite les écrivains du Correspondant et
du Français, les orateurs des Congrès de Malines. Les autres, avec
Louis Veuillot, les rédacteurs de l'Univers[7] et la grande majorité du
clergé, repoussaient les doctrines libérales comme on ferait d'une erreur,
presque d'une hérésie. Des deux parts l'attachement à la foi catholique était
égal, et c'est ce qui empêcherait, au moins dans notre pays, qu'aucun désaccord
ne devint déchirement. Mais deux conceptions très diverses des besoins de
l'Église inspireraient deux langages très contraires. Ici régnait l'ardent
désir de ménager les faiblesses de la société contemporaine : là prévalait la
résolution de maintenir la doctrine en sa rigidité, d'en consolider même les
fondements comme on fortifie une place contre les imminentes attaques de
l'ennemi. M. de Montalembert, Mgr Dupanloup et leurs amis, les yeux tournés
vers leurs frères séparés, les protestants, les rationalistes, souhaitaient
que le concile, loin d'appesantir le joug de la foi, déjà trop lourd pour
plusieurs, s'abstînt de tout ce qui paraîtrait défi aux doctrines en vogue ou
extension du domaine surnaturel : leurs adversaires rejetaient ces prudences
tout humaines : « Craignez, disaient-ils, de compromettre l'unité à
force de poursuivre l'union. » Les libéraux rêvaient une assemblée toute de
paix et de charité, qui s'appliquerait surtout à développer les œuvres
d'assistance, à propager les principes de solidarité chrétienne, à accommoder
aux besoins du temps les merveilleuses ressources de l'Église : dans le camp
opposé on ne niait point les avantages de ce programme ; on observait
toutefois qu'un concile œcuménique n'est pas un congrès ; que son objet est
de remettre en lumière les vérités immuables sans cesse obscurcies par les
ténèbres humaines, non de propager de simples conseils ou de formuler des
opinions. « Pie IX a paru dans la chaire de Saint-Pierre entre les deux
moitiés de ce siècle pour absoudre le passé, pour bénir l'avenir. » Ainsi
parlaient les lecteurs du Correspondant et du Français. A quoi les lecteurs
de l'Univers répliquaient qu'absolution et bénédiction supposent
repentir et ferme propos : le siècle se repentait-il ? n'aggravait-il pas au
contraire tous ses vieux péchés ? « Gardez-vous, disaient les uns, d'éteindre
la mèche qui fume encore. — Craignez, répondaient les autres, d'énerver ou
d'enchaîner la parole de Jésus-Christ. » II La
lutte avait commencé, mais non très vive encore ni très acérée, quand, le 6
février 1869, la Civilta cattolica, journal publié à Rome et qui
recevait les inspirations du souverain pontife, entreprit de tracer le cadre
des futures délibérations conciliaires. On prédisait que les débats seraient
très courts et que les votes le plus souvent se formuleraient par
acclamation. L'assemblée affirmerait les principes du Syllabus. Elle
proclamerait comme vérité révélée l'Assomption de la Sainte Vierge. Enfin, et
ce serait l'objet capital de ses travaux, elle définirait et élèverait à
l'état de dogme la doctrine de l'infaillibilité pontificale. De la Civilta
l'information passa dans la presse religieuse et spécialement dans l'Univers[8]. Bientôt, les autres feuilles
la propagèrent. A bien juger les choses, la principale question soulevée par
le journal romain, à savoir celle de l'infaillibilité pontificale, relevait
de la théologie pure. Que le Pape, uni aux représentants de l'Église universelle,
fût infaillible en matière de foi et de morale, nul catholique ne le pouvait
contester sans verser dans l'hérésie. Mais la plupart des docteurs et des
écrivains ecclésiastiques allaient plus loin dans l'interprétation des textes
évangéliques. Se fondant sur les paroles de Jésus à Pierre, ils enseignaient
que le Pape, même isolé de l'épiscopat, jouissait du privilège de l'inerrance
lorsque, parlant solennellement aux fidèles de toute nation, il fixait le
dogme ou la morale. Cette croyance très générale devait-elle être élevée
au-dessus de toutes les controverses et définie comme vérité révélée ? Telle
était la question que la Civilta exhortait le concile à résoudre par
acclamation. La
question, si grave qu'elle fût, paraissait, par ses termes mêmes, échapper à
la compétence de la société laïque. Selon toutes les conjectures, il semblait
donc que la controverse — si controverse il y avait — ne dût point franchir
les limites des écoles ecclésiastiques. Il n'en alla point de la sorte, et le
terrain le moins approprié à la lutte se transformant en arène, on verrait
tout à coup les esprits, délaissant tout le reste, s'échauffer pour la plus
abstraite, la plus ardue des discussions théologiques comme ils l'eussent
fait pour la politique elle-même. Voici
par quel détour la société civile ressaisit un débat qui, par sa nature,
passait au-dessus d'elle. Sur la question doctrinale de l'infaillibilité se
greffait une question subsidiaire : celle de savoir si, cette infaillibilité
étant d'ailleurs conforme à la tradition de l'Église, l'heure était favorable
pour une définition dogmatique. Par ce côté, le problème s'offrait avec des
éléments complexes, et la solution en pouvait être influencée, non seulement
par les arguments théologiques, mais par toutes sortes de considérations
politiques et sociales. Ceux qui se seraient récusés en des matières
dogmatiques se jugèrent aussitôt fort compétents pour apprécier une question
d'opportunité. Vers cette issue, tous se précipitèrent, les catholiques
libéraux, les catholiques autoritaires, et aussi plusieurs autres qui
n'étaient pas catholiques du tout. Il
advint donc que plusieurs mois avant l'ouverture du concile, tout ce qui
serait discuté à Rome dans l'assemblée des évêques se trouva débattu dans les
journaux, dans les livres, dans les entretiens publics ou privés. Théologie,
philosophie, histoire, politique, sociologie, tout se mêla avec plus de bruit
que de clarté, comme il arrive en un trop grand entre-croisement de paroles.
De part et d'autre, on agrandit, on déplaça même l'objet de la controverse,
au point d'y englober tout ce qu'on avait à cœur de combattre ou d'affirmer. Les
libéraux observaient que l'Église est une monarchie non absolue, mais
tempérée d'aristocratie, et que cette aristocratie est représentée par les
évêques. Ils rappelaient que, si le Pape est le successeur de Pierre, les
évêques sont les successeurs des apôtres. Les plus hardis ajoutaient que
proclamer l'infaillibilité séparée, c'était incliner la papauté vers
l'absolutisme et substituer aux antiques coutumes des coutumes toutes
nouvelles. A ces considérations s'ajoutait un argument formulé à point pour
toucher le cœur de Pie IX : combien de fois le Saint-Père n'avait-il pas
multiplié les tendres appels aux Églises orientales et aux communions protestantes
de l'Occident ! Ne serait-ce pas creuser la séparation que d'ajouter une
cause de divergence à celles qui existaient déjà ? Une appréhension très vive
était exprimée, celle que de nouvelles définitions ne trouvassent quelques
esprits rebelles : on craignait surtout pour l'Allemagne, ce pays de dispute
obstinée, et qui avait vu naître jadis de si formidables hérésies. Une autre
objection se formulait : si la proclamation de l'infaillibilité tenait la
première place dans les travaux de la future assemblée, le Pape ne
paraîtrait-il pas, aux yeux du monde, n'avoir voulu, en convoquant les
évêques, que faire consacrer l'accroissement de sa propre puissance ? A ce
programme restreint, combien ne valait-il pas mieux substituer un programme
plus large ! Le Concile, loin de heurter la société moderne, irait à elle
dans un grand élan de charité et d'amour ; par-là s'opérerait une union
féconde où se fondraient tous les hommes de bonne volonté. — Ainsi parlaient
M. de Montalembert et ses amis ; et, en raisonnant de la sorte, ils
rencontraient des alliés assez inattendus : c'étaient les derniers tenants du
gallicanisme, anciens adversaires transformés en approbateurs. A ces concours
un peu suspects se joignait, sous une forme plus ou moins voilée, l'adhésion
de beaucoup de prélats français. Ceux-ci n'entretenaient, à vrai dire, qu'une
confiance limitée dans la réconciliation de l'Église et du monde moderne ;
mais, pour des motifs divers, ils inclinaient à retenir la cour de Rome. Ils
redoutaient de réveiller les préjugés de la société civile, d'exciter les
ombrages des gouvernements. Déjà disaient-ils, le Syllabus a soulevé
beaucoup d'interprétations malveillantes : que si l'on persiste dans la même
voie, la méfiance deviendra hostilité. D'autres s'alarmaient pour le pouvoir
temporel du Pape. Le 9 juillet 1869, le vieux cardinal Billiet, retenu dans
son diocèse par son grand âge, écrivait à Mgr Dupanloup : « Monseigneur,
je demande à Dieu le don de sagesse pour ceux qui auront le bonheur
d'assister au concile. Quelques zélateurs exagérés conseillent de définir
l'infaillibilité. Qu'arrivera -t-il ? On blessera l'Empereur, il retirera ses
troupes de Rome. Les Italiens y entreront de suite et n'en sortiront pas de
sitôt[9]. » Les
ultramontains de l'Univers ne se laissaient déconcerter ni par les
raisonnements de leurs adversaires, ni par les doutes anxieux d'une portion
de l'épiscopat. Ils s'autorisaient de la croyance très générale, presque
universelle, pour pousser à la définition dogmatique : si l'infaillibilité
pontificale est écrite dans la tradition, dans les œuvres des Pères, dans
l'enseignement constant des écoles ecclésiastiques, quel serait le péril de
proclamer ce qui, de temps immémorial, a été la foi commune ? La lumière
n'offusque que ceux qui ont intérêt à prolonger les ténèbres. Aux arguments
théologiques, s'ajoutaient les considérations tirées de l'histoire. Depuis le
commencement du siècle, on avait vu s'affaiblir en Europe les doctrines
séparatistes, se discréditer en France les maximes gallicanes. Il était temps
de mettre à profit ce retour et de fortifier, au point (le les rendre
indissolubles, les liens qui rattachaient les fidèles au suprême pasteur.
L'état de la société, loin de commander la réserve, semblait un motif pour ne
rien ménager : de demi-vérités, timidement exposées, ne réussiraient qu'à
accroître la confusion morale où le monde se débattait. On parlait de paix,
de conciliation, d'union des âmes : niais il n'y avait de paix solide que
celle qui reposait sur la foi intégrale en Jésus-Christ. Tels
étaient les arguments des deux écoles. Quels que fussent parmi les
catholiques libéraux, les lumières, les talents, les vertus, il fut bientôt
visible que les chances penchaient du côté de leurs adversaires. Ceux-ci
avaient pour eux le nombre et l'appui non dissimulé de Pie IX. En outre, deux
tendances d'ordre très divers favorisaient manifestement leur dessein. La
première avait son origine dans la condition même du Saint-Père. Les
dernières années avaient vu se démembrer le pouvoir temporel. De cette
spoliation, les catholiques avaient ressenti une violente douleur et une
indignation profonde. De là un véhément désir : celui de dédommager le
pontife de ses disgrâces, celui de se rapprocher de lui avec un redoublement
de respectueux transports comme font des enfants pieux autour d'un père
infortuné. En cette occurrence, qu'une occasion se présentât de grandir le
pontife dans la mesure où la Révolution avait découronné le roi, et les
peuples catholiques se donneraient joyeusement, avec une soumission qui ne demanderait
qu'à ne rien retenir. C'est en ces conjonctures que se produisait la question
de l'infaillibilité, et ce qui était pour les théologiens le triomphe
définitif d'une doctrine traditionnelle serait pour les fidèles un hommage de
filiale réparation. Une
autre tendance, celle-là spéciale à l'Église de France, seconderait les
doctrines développées par la Civilta. Un trait particulier marquait
chez nous, depuis le commencement de ce siècle, la hiérarchie ecclésiastique
: c'était l'effacement du clergé rural. En réorganisant le culte catholique,
le Concordat avait semblé ignorer cette infinité de prêtres qui, répandus
jusque dans les plus pauvres villages, exerçaient le ministère paroissial. Il
ne leur avait conféré aucun rang officiel, ne leur avait assuré aucune
garantie pour leur cure ; la dédaigneuse qualification de desservant
avait souligné l'état où l'on entendait les tenir. Maintenus clans leurs
postes ou éloignés de leurs résidences suivant la volonté des évêques,
ignorés du pouvoir civil qui avait jugé au-dessous de lui de descendre si
bas, les pauvres prêtres n'avaient pas laissé que de porter péniblement leur
sort précaire. Sans doute, la sagesse épiscopale avait rendu assez rares les
actes de bon plaisir. L'arbitraire subsistait cependant, quoique corrigé par
la prudence d'une administration paternelle. En leur sujétion silencieuse,
les curés de campagne avaient porté leurs regards vers le pasteur suprême,
celui qui avait tout le prestige de l'éloignement et qui n'éveillait que des
espérances. Ainsi avait grandi l'image d'une autorité douce, tendre,
réparatrice, et qu'on n'entrevoyait que dans un nimbe sacré. Sur ces
entrefaites, s'était propagé l'Univers. On ne dira jamais assez l'influence
qu'exerça sur tout le peuple ecclésiastique ce puissant Veuillot, maitre dans
l'émotion comme dans l'ironie, et qui ne dépouillait de leurs rayons toutes
les autorités intermédiaires que pour reporter ces mêmes rayons sur le
vicaire de Jésus-Christ. Cependant les nouvelles communications rapides
avaient permis à quelques prêtres, même parmi les plus pauvres, de réaliser
un dessein jusque-là chimérique, celui de se rendre à Rome. En 1862 et en
1867, à l'époque des grandes fêtes pontificales, on les avait vus sous la
colonnade de Saint-Pierre, dans un ravissement radieux qui n'était plus
d'ici-bas. La nature avait prodigué à Pie IX, à défaut de génie politique,
toutes les grâces exquises et charmantes où se reflétait son âme. Dans les
presbytères de village, les humbles voyageurs rapportèrent un souvenir qui ne
s'effacerait plus : celui de ce vieillard vêtu de blanc dont ils avaient
entendu la voix, dont ils avaient touché la robe, et qui bénissait la Ville
et le Monde. De là un culte passionné, et qu'il faudrait retenir plutôt
qu'encourager ; car aisément il eût confiné à l'idolâtrie. En cet état des
âmes, la question de l'infaillibilité se trouva résolue dans les cœurs bien
avant que la théologie développât ses arguments. Puis, tout ce clergé était
peuple, et le peuple, simpliste par nature, aime d'instinct ce qui est
concentration. Ainsi s'exercerait une grande poussée qui déconcerterait les
adversaires et entraînerait les indécis. Comme
l'année 1869 s'avançait, les cieux partis achevèrent de se dessiner. Dans le
camp des infaillibilistes, les plus considérables parmi les prélats étaient,
en France, Mgr Pie, Mgr Plantier ; en Belgique, Mgr Dechamps ; en Angleterre,
Mgr Manning. — Dans le camp opposé, on remarquait déjà on remarquerait
surtout plus tard, Mgr Darboy, Mgr Ginouilhac, évêque de Grenoble, enfin Mgr
Dupanloup qui, volontiers, faisait passer ses inspirations dans le journal le
Français. Aucun de ces prélats n'attaquait la doctrine de
l'infaillibilité : ils se contentaient de combattre l'opportunité d'une
définition dogmatique. Dans le même temps, le doyen de la faculté de
théologie de Paris, Mgr Maret, publia sous ce titre : Du concile général
et de la paix religieuse, un très savant ouvrage où il contestait la
croyance elle-même et réclamait en outre la périodicité des conciles. C'était
en Allemagne que les théories développées par la Civilta rencontraient
le plus de résistance. Un grand nombre de catholiques rassemblés à Coblentz
avaient, dans une adresse à l'évêque de Trèves, protesté contre les desseins
attribués à la Cour de Rome, et résumé, comme en une sorte de cahier des
vœux, les aspirations religieuses de leur patrie. Plus récemment,
dix-neuf évêques réunis à Fulda, s'étaient appliqués, dans une lettre
collective à leurs diocésains, à masquer beaucoup de conseils sous beaucoup
d'éloges, et avaient dénoncé les tendances de ceux qu'ils appelaient les
« hommes exaltés » Ces documents, très graves de ton et empreints d'une
grande élévation chrétienne, ne dénotaient aucune passion. En revanche, il ne
manquait au-delà du Rhin ni de journalistes ni de professeurs, ardents à
pousser à l'extrême les arguments et à les revêtir de formes acérées. Avec
tous les raisonnements de la plus subtile théologie, ils combattaient les
doctrines ultramontaines, appelaient à leur aide les ressources de leur
érudition, raillaient surtout la courte science italienne. Dans ces
polémiques qui allaient s'envenimant, on eût pu surprendre quelque chose
d'une antique rivalité : celle de l'esprit germanique contre l'esprit latin,
de l'empire contre le sacerdoce. Le plus renommé de ces hardis disputeurs
était un prêtre, le chanoine Dœllinger, fameux alors pour sa science et ses
lumières : ce serait aussi le seul qui verserait plus tard dans l'hérésie. L'Allemagne
ne verrait qu'après le Concile cette scission. Pendant l'automne de 1869, une
défection douloureuse, quoique tout à fait isolée, affligea l'Église de
France. L'archevêque de Paris avait, depuis plusieurs années, confié les
prédications de l'Avent à Notre-Dame à un religieux de l'ordre des Carmes. On
l'appelait le Père Hyacinthe. En lui se réunissaient la plupart des dons
extérieurs qui subjuguent les foules : une voix sonore et étendue, un geste
ample et magnifique, un port plein de majesté. Sa pensée, figurée à l'excès
et souvent flottante, montait parfois en superbes envolées. Volontiers, il
interprétait les livres saints, s'attachait à l'Ancien Testament plutôt qu'à
l'Évangile, et trouvait, pour traduire les scènes bibliques, des accents qui
ravissaient. Ayant parlé des temps antiques en un langage plein de poésie, il
parlait des temps modernes avec des effusions pleines d'espérance. Le succès,
un grand succès, accueillit le conférencier, et plus d'une fois, l'aspect de
la cathédrale rappela les grands jours de Lacordaire. On négligea même un peu
le très sage et très docte Père Félix qui, chargé des prédications du Carême,
poursuivait, sans autre souci que le bien des âmes, sa sainte et laborieuse
carrière. Le charme n'était point tel que l'approbation ne se mêlât de
craintes. La parole du prédicateur laissait dans l'esprit des images plutôt
que des idées. Point de doctrine solide, puis çà et là des maximes
troublantes qui eussent semblé osées, même dans une assemblée profane. Par
intervalles, une très explicite profession d'attachement à l'Église rassurait
les plus alarmés. Bientôt renaissait l'équivoque. Une thèse assez habituelle
était de suivre en une sorte de parallèle les trois formes religieuses les
plus parfaites, le judaïsme, le catholicisme, le protestantisme : la
comparaison s'achevait souvent sans conclusion bien saisissable, et même aux
yeux des moins dévots, cet excès d'impartialité ne laissait pas que de
surprendre en un prêtre. Plusieurs motifs prolongèrent la tolérance de
l'autorité ecclésiastique. L'ordre des Carmes était fier d'un orateur si
fameux. Comme les dénonciations se formulaient surtout dans l'Univers,
on ne prit point garde à des attaques qui englobaient indistinctement tous
les libéraux. Mgr Darboy, bien qu'un peu troublé, ne laissait pas que d'avoir
confiance en celui qu'il avait choisi. Cependant on s'avisa que chez le Père
Hyacinthe, la prédication n'était point seule sujette à critique. Tout au
début de sa célébrité, il avait, dans une réunion de jeunes gens, parlé de la
révolution de 1789 en termes qui avaient soulevé un vif émoi. Beaucoup plus
récemment, il s'était avisé de publier dans une revue de Gênes une lettre qui
jugeait le passé avec la plus méprisante injustice, le présent avec la plus
téméraire confiance. Par là il avait ravivé les craintes de ceux qui
suspectaient sa sagesse, ne voulant pas accuser sa foi. Des conseils lui
furent donnés. Il les écouta avec déférence et ne les suivit point. Dans
l'entrefaite parurent les articles de la Civilta. Bien qu'il se
contînt encore, l'infaillibilité du Pape en dehors des conciles l'exaspéra
comme une résurrection d'idolâtrie. Le Congrès de la Ligue de la Paix
s'étant tenu au mois de juin 1869, il y prononça des paroles non hétérodoxes,
mais fécondes en ambiguïtés : C'est alors qu'aux avis succédèrent les
avertissements comminatoires. Il était interdit au Père de se mêler aux
controverses religieuses, de prendre part aux réunions publiques, d'assister
aux délibérations des Chambres législatives, de parler en dehors des églises.
Une grande indulgence tempérait ces sévérités. La lettre où étaient
consignées ces remontrances se mêlait de douces exhortations, presque
d'excuses. « Un père peut bien adresser ces paroles à son fils, quoique grand
orateur. » Ainsi s'exprimait le supérieur de l'ordre[10]. Quelle que fût cette
charitable sagesse, le coup était porté. A quelque temps de là le Père
Hyacinthe quitta son couvent. Le 20 septembre 1869, il rendit sa résolution
publique par une lettre qui le retranchait, non seulement de sa congrégation,
mais de l'Église catholique. Les amis du moine furent atterrés. Ailleurs on
essaya de tirer de cette conduite une moralité, et d'y voir le fruit naturel
du libéralisme. De méritoires efforts furent tentés pour retenir celui qui
déjà versait dans l'abîme. « Le Père Hyacinthe doit souffrir beaucoup en
ce moment, dit Mgr Darboy ; il n'est pas bon de piétiner sur ceux qui
souffrent[11]. » Et il s'abstint de
toute remontrance irritée. Mgr Dupanlotip ne sut pas retenir quelques durs
reproches, au milieu de ses instantes prières. A l'homme en qui il avait
espéré, Montalembert jeta l'un des plus nobles appels qu'une âme ait jamais
adressés à une autre âme[12]. Il était trop tard, et ce fut
en habits laïques que le prêtre, désormais séparé de l'Église, reçut les
messagers qui lui furent envoyés. Dans le
grand bruit des querelles, la défection du Père Hyacinthe ne fut qu'un
épisode. Quand l'émoi se fut calmé, les polémiques reprirent. Le 10 octobre
1869, le Correspondant, en une longue étude, entreprit de développer les
vues, les espérances de ses amis. L'article était éloquent, réservé bien
plutôt que téméraire, et respirait l'entier dévouement, l'entière obéissance
au Saint-Siège. Les plus grandes hardiesses n'allaient pas au-delà de
quelques vœux pour la périodicité des Conciles, pour une participation plus
large des évêques dans le gouvernement de l'Église, pour un recrutement moins
exclusif des congrégations romaines. Le souhait était exprimé que les
catholiques, privés de leurs anciens privilèges, retrouvassent leur influence
« en prenant une part plus active dans l'usage des libertés générales ».
Sur la question de l'infaillibilité, les rédacteurs, car l'article était le
fruit d'un travail collectif, observaient une extrême prudence, et la seule
supposition qu'ils écartaient comme indigne de l'Église et par conséquent
impossible était celle d'un vote emporté par surprise ou prématurément
formulé par acclamation. — Telle était l'humeur belliqueuse que les plus
ardents virent, affectèrent de voir en ce programme si modéré, un empiétement
sur le concile futur. C'était au milieu d'un tumulte croissant que les
évêques vaquaient aux préparatifs de leur départ. Au paisible enseignement
des écoles ecclésiastiques ou des séminaires, s'était substituée une
théologie ignorante et batailleuse qui s'arrogeait le droit de juger, de
condamner ou d'absoudre. On disputait dans les salons, dans les cercles, dans
les associations pieuses, dans les sacristies, dans les parloirs des
couvents. La presse indifférente ou irréligieuse ne laissait pas que de
s'intéresser fort à ces querelles ; elle se répandait en toutes sortes de
sophismes ou de joyeusetés impies, et du conflit des deux doctrines concluait
à l'inanité de l'une et de l'autre. L'Univers avait, sous forme de
souscription pour les frais du concile, organisé un vaste pétitionnement en
faveur de l'infaillibilité. Chaque jour, dans ses colonnes, se publiaient les
adhésions, accompagnées tantôt d'effusions pieuses, tantôt d'anathèmes ou
d'injures. Ainsi se poursuivait un plébiscite moitié laïque, moitié
ecclésiastique, le plus étrange de tous et non le moins périlleux. Touché de
ces dangers, Mgr Dupanloup, qui jusque-là s'était contenu, signala avec son
ordinaire ardeur, l'inconvenance des manifestations. Veuillot répliqua. Le
prélat reprit la plume. On atteignit de la sorte la fin de l'automne. Déjà la
plupart des évêques étaient réunis à Rome. III Le jour
du 8 décembre, fut l'un des plus solennels dans l'histoire de l'Église. Ce
jour-là s'ouvrit le vingtième concile œcuménique. Jamais plus imposant
spectacle n'avait ébloui les regards et pénétré jusqu'aux âmes. Le lieu de
l'assemblée était la basilique de Saint-Pierre. Bramante et Michel-Ange
avaient fourni le décor, et tout ce que l'art a de plus magnifique s'unissait
à ce que la religion a de plus sacré. Au dehors, la pluie, poussée en rafales
par la bise d'hiver, venait battre les murailles du temple ; au dedans, tout
était éclat, lumière, harmonie, et ce contraste semblait l'image de l'Église
elle-même, radieuse et confiante dans la tempête. En une longue théorie, on
vit, s'avançant sous le portique et chantant le Veni Creator, les évêques
venus de tous les points du globe, ceux de l'Europe, ceux de l'Orient, ceux
du continent nouveau, enfin les vicaires apostoliques, pasteurs aux diocèses
encore indécis, et qui, en leur appareil plus humble, représentaient l'Église
dans sa royale pauvreté. Puis, tout un cérémonial s'accomplit qui rappelait
les temps anciens, mais des temps si éloignés, si perdus de vue, qu'aucune
nouveauté n'eût eu l'attrait de ces choses antiques. Cependant tous les yeux
se tournaient vers Pie IX, et l'on ne se lassait pas d'admirer le dessein de
la Providence qui avait choisi pour affermir la puissance spirituelle du
pontife, les jours mêmes où toute puissance visible lui échappait. Quand
on se fut bien rassasié de ces pompes, la curiosité publique changea d'objet,
et le principal souci fut de discerner les tendances qui prévaudraient dans
le concile. Les mêmes divisions qui avaient partagé le monde partageraient
aussi l'assemblée des évêques. Au premier plan apparut la question de
l'infaillibilité, question dominante, et au point d'effacer toutes les
autres. Dès le
3 janvier, les partisans de la définition proposèrent é leurs collègues la
signature et le dépôt d'un Postulatum, déclarant que « l'autorité du
pontife romain est souveraine et par suite infaillible lorsque, usant du
pouvoir apostolique, il prononce sur les choses de la foi et des mœurs, et
enseigne ce qui doit être cru et tenu, ce qui doit être rejeté et condamné ».
Il était aisé de prévoir que les adhésions ne manqueraient pas. On n'ignorait
point les sentiments du Saint-Père ; et les familiers du Vatican affirmaient
avec ardeur ce que le Pape lui-même dédaignait de déguiser. La propagande
s'autorisait d'une considération qui levait tous les scrupules ; il ne
s'agissait pas d'affirmer des maximes nouvelles ou contestées, mais de
consacrer une croyance presque universelle. A Saint-André della Valle,
pendant les fêtes de l'Épiphanie, Mgr Pie ne jugea point prématuré de
développer dans la chaire la thèse que le concile n'avait point encore
abordée ; puis, par une allusion très transparente aux catholiques
libéraux, il parla de « ces deux ou trois fausses lueurs qui
avaient, en ce siècle, égaré les hommes et troublé la vue, même des plus
sages[13]. » Dans ce temps-là même, la
doctrine formulée par le Postulatum trouva en France, en la personne de dom
Guéranger, un défenseur que nul n'eût surpassé. En son livre sur la Monarchie
pontificale, le savant bénédictin épuisa, en quelque sorte, la controverse,
tant il poussa à fond les arguments ! Le parti infaillibiliste avait,
d'ailleurs, ses gros bataillons : c'étaient les évêques d'Espagne et d'Italie
; c'étaient aussi les vicaires apostoliques, peu versés dans les débats
théologiques, mais simplistes à la manière des hommes d'action, et se reposant
filialement sur Pie IX comme sur le représentant même du Christ. Bientôt le Postulatum
réunit quatre cent dix-neuf signatures. Cet
empressement dépassait toutes les craintes du parti contraire. Un contre-postulatum
fut rédigé qui recueillit environ cent trente adhésions. En cette grande
inégalité, les évêques hostiles à la définition, très considérables, en
général, par le savoir, le crédit, l'importance de leurs sièges,
s'efforcèrent de suppléer à leur petit nombre par leur étroite union. Les
Français prirent coutume de se rassembler tantôt au palais Salviati,
chez le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, tantôt via Condotti,
chez l'archevêque de Paris. Les principaux étaient Mgr Ginouilbac, renommé
pour sa science théologique, Mgr Dupont des Loges, évêque de Metz, personnage
du caractère le plus austère et de la plus haute vertu, enfin Mgr Dupanloup.
A ces réunions se montrait parfois Mgr de Mérode, très avancé dans l'intimité
de Pie IX, mais dominé par une crainte fort vive : celle qu'en alourdissant
le joug de la foi, on ne poussât vers le schisme les peuples de race
germanique[14]. Les plus résolus dans
l'opposition étaient les Allemands. On désignait parmi les plus notables Mgr
Haynald, archevêque de Colocza ; Mgr Hefelé, évêque de Rottembourg, Mgr Strossmayer,
évêque de Sirmium, Mgr Ketteler, évêque de Mayence, le cardinal de
Schwarzenberg, archevêque de Prague, le cardinal Rausscher, archevêque de
Vienne. Après de longs et pénibles efforts, un comité international fut créé,
qui concentrerait la résistance. En dehors de ce groupe, un autre groupe
s'était formé, qu'on eût pu désigner sous le nom de tiers parti, et qui, sans
toucher à la théologie, visait à gagner délai sur délai, à ajourner les
questions irritantes, à trouver des formules mitigées : ainsi agissait Mgr
Forcade, évêque de Nevers, et surtout le cardinal de Bonnechose. Cependant,
la condition de tous ces prélats ne laissait pas que d'être embarrassante. Ce
qui les troublait le plus, ce n'était pas l'infaillibilité, car ils y
croyaient presque tous, mais c'étaient les tendances générales dont le Postulatum
récent semblait l'indication. Sur l'unique question jusqu'ici agitée, quelles
autres questions ne se grefferaient-elles pas ? Dans cet esprit, on notait
tous les indices qui semblaient révéler dans le gouvernement pontifical
l'arrière-pensée de restreindre les attributions de l'assemblée : le
Saint-Père avait désigné lui-même tous les officiers du concile ; toutes les
commissions avaient été nommées sous son inspiration ; aucun procès-verbal des
séances ; aucun droit de faire imprimer les discours prononcés ; il n'était
pas jusqu'aux dispositions acoustiques de la salle qui ne rendissent la
discussion malaisée. Déjà les plus pessimistes se prenaient à redouter une
centralisation excessive dans les affaires ecclésiastiques et prédisaient la
prépotence de quelques cardinaux ou prélats, tous Italiens, qui exerceraient,
en fait, la plénitude du pouvoir spirituel. Tels seraient, disait-on tout
bas, les fruits du concile. Une appréhension plus vive encore était celle des
conflits qui pourraient surgir entre la société laïque et la société
religieuse. Les doctrines du Syllabus rie seraient- elles pas reprises et
décidément imposées aux fidèles ? Puis on craignait des représailles, et
qu'en fin de compte l'État ne se séparât de l'Église. — De ces prévisions
alarmées naissait une sorte de malaise dont on retrouve l'expression, même
dans la correspondance des prélats les plus modérés. Le 12 janvier, Mgr de
Bonnechose écrivait : « Je suis très préoccupé de la tournure que prend le
concile... je crains un avortement qui serait un abaissement pour l'Église,
un triomphe pour ses ennemis[15]. » Le 31 janvier, il allait
jusqu'à hasarder l'idée d'une suspension de l'assemblée : « Ce
serait, ajoutait-il, un remède extrême et plein d'inconvénients. Le 10
février, il consignait de nouveau ses doléances dans son Livre-Journal :
« On n'avance guère, écrivait-il ; les esprits s'échauffent au lieu de
se calmer. Il me semble que nous sommes embarqués pour une navigation
difficile, sur un navire agité par les flots et où tout le monde a le mal de
mer. » Dans la correspondance du grave évêque de Metz, on trouve les mêmes
appréciations soucieuses. Le 17 janvier, en une lettre au comte de Chambord,
il s'exprimait en ces termes : « Je dois vous confier, monseigneur, que je ne
suis pas sans tristesse. Humainement parlant, le concile ne semble pas devoir
répondre à l'espérance universelle. On attend beaucoup de cette solennelle
assemblée, et jusqu'à présent, je n'aperçois rien qui fasse présager de
grandes choses et de grands résultats[16]. » Un peu inquiets du présent,
inquiets surtout pour l'avenir, les évêques de l'opposition, ceux du tiers
parti, tâtonnaient de tous côtés pour trouver un point d'appui. Le cardinal
Antonelli « comprenait, mais répugnait à agir. » Dans l'entourage du
Saint-Père, « on craignait par-dessus tout de dire au Pape ce que l'on
s'imaginait devoir lui déplaire[17]. » Le Pape, quand on parvenait
jusqu'à lui, se montrait bon, accueillant, prêt à tout écouter. Mais il était
notoirement acquis au parti contraire. En ces conjonctures, une influence
modératrice pourrait s'exercer, à savoir celle des gouvernements, celle de la
France surtout, qui puisait dans sa longue protection le droit d'être
écoutée. Cette pensée même laissait les évêques fort perplexes. A certains
moments ils l'accueillaient, puis ils la repoussaient avec scrupules, presque
avec remords. Tout appel à la puissance séculière paraîtrait tentative
d'intimidation vis-à-vis du Saint-Siège, et ils ne se fussent point pardonné
l'ombre d'une pression malséante sur Pie IX qu'ils aimaient, qu'ils
vénéraient et qu'ils se désespéraient de contredire et d'attrister. IV Pendant
toute l'année 1869, le gouvernement français, et c'était celui dont la
conduite entraînerait les puissances catholiques, avait persisté dans
l'attitude expectante que nous avons décrite. Au mois d'avril, comme le
prince de Hohenlohe, premier ministre de Bavière, avait proposé une
conférence européenne pour conjurer les dangers que le concile pourrait faire
courir aux idées modernes, le projet était demeuré sans suite. Au mois
d'octobre, une instruction diplomatique, préparée par M. de la Tour
d'Auvergne, avait résumé, à l'usage de notre ambassadeur à Rome, les vues du
cabinet impérial. La dépêche désapprouvait par avance toute résolution dont
l'objet serait d'accroitre démesurément les prérogatives du pontife romain :
elle rappelait les orages jadis soulevés par le Syllabus et conseillait qu'on
se gardât de maximes trop absolues : elle exprimait enfin le souhait que
l'élément italien fût moins prépondérant dans le gouvernement de l'Église. Il
n'y avait point lieu de douter que plusieurs de ces suggestions dussent être
peu agréables à Pie IX. Mais les avis étaient formulés avec un si grand
accent de loyauté respectueuse qu'aucun froissement durable n'en pouvait
résulter. A quelque temps de là le 29 novembre, l'Empereur, en ouvrant la
session législative, tint à effacer, par de gracieuses paroles, toute trace
de déplaisir. « De la réunion de tous les évêques de la catholicité, on ne
doit attendre, dit-il, qu'une œuvre de sagesse et de conciliation. » C'est
sur ces entrefaites qu'avait été formé le cabinet du 2 janvier. Le ministère
des relations extérieures avait été, comme on l'a dit, confié au comte Daru.
C'était un catholique très dévoué à l'Église. Cette sollicitude pour les
intérêts religieux eût dû rendre plus aisés et plus cordiaux les rapports
avec la cour de Rome. Toutes choses étant renversées, ce fut le contraire qui
arriva. Cette
singularité s'explique par les divergences qui séparaient en ce temps-là les
âmes les plus chrétiennes. De part et d'autre on discutait avec ardeur et,
pour tout dire, sans grande chance de s'entendre, les uns se fondant sur la
théologie pure qui n'admet pas les transactions, les autres sur la politique
qui ne vit que de compromis. Les amis de M. Daru étaient M. de Montalembert,
le prince de Broglie, M. Cochin. Le journal qu'il patronnait était le journal
le Français. Fils d'un haut dignitaire du premier Empire, il avait en outre
grandi dans le respect du Concordat ; et plus exclusif en cela que ses amis
politiques et religieux, il n'imaginait rien en dehors des maximes que cet
acte avait consacrées. Pour employer l'expression du temps, il était un
catholique libéral, ce qui, aux yeux de certains esprits échauffés, semblait
alors pire que de n'être point catholique du tout. Appelé aux affaires, le
nouveau ministre jugea que son devoir de bon Français et de chrétien
clairvoyant était de venir en aide aux évêques de la minorité. Ainsi fit-il,
et sans mesurer peut-être tous les embarras dans lesquels il se jetterait. Ce
n'est pas qu'au début il n'ait observé une extrême prudence. Dans une note
trouvée parmi ses papiers et où il trace le programme de sa tâche, nous
lisons ces mots : « Ne pas nous mêler du concile, mais prendre garde que
la popularité du Saint-Père ne soit en souffrance si certaines questions sont
agitées. » La première dépêche adressée le 10 janvier à notre
ambassadeur à Rome, M. de Banneville, se ressentit de cette réserve. On y
trouve un éclatant hommage au concile et à Pie IX lui-même : « Ce que nous
avons à cœur, ajoutait le ministre, c'est le maintien entre l'Église et
l'État de ces bons rapports, de cette confiance mutuelle, nécessaires à la paix
des consciences comme au repos de la société. » Tout au plus
formulait-il quelques avis respectueux sur le danger de susciter
d'inopportunes controverses. — Le lendemain, 11 janvier, au Sénat, M.
Rouland, l'un des derniers tenants du vieux gallicanisme, interpella le
Cabinet : « Les nouveaux ministres sont-ils bien résolus, comme leurs
prédécesseurs, à repousser tous les empiétements du pouvoir religieux sur le
pouvoir civil ? » Autant la question était péremptoire, autant la
réponse fut mesurée. M. Daru lut sa dépêche de la veille. Pour le reste, il
jugea tout débat prématuré : « Car, observait-il avec finesse, on ne
sait jusqu'ici rien du concile, si ce n'est par ceux qui n'y assistent
point. » Puis, il termina par ces mots très propres à rassurer et à réjouir
les catholiques : « La France, qui veut qu'on respecte sa liberté,
entend respecter aussi la liberté de l'Église. » Sur ces
entrefaites, on connut le Postulatum et les adhésions qu'il recueillait.
C'est alors qu'on put saisir chez le ministre des Affaires étrangères les
premiers signes d'inquiétude ou d'irritation : « La question de
l'infaillibilité, écrivait-il le 17 janvier, rentre dans le domaine de la foi
plutôt que dans le domaine propre des intérêts laïques... Cependant,
ajoutait-il, nous croirions manquer à notre devoir d'ami et d'allié fidèle de
l'Église si nous n'avertissions pas le Saint-Siège du trouble qui déjà se
répand dans les esprits. » A la suite de ces considérations se répétaient
tous les arguments tant de fois développés par les catholiques libéraux.
— Ces réclamations n'ayant obtenu que d'évasives réponses, M. Daru renouvela
ses plaintes en une seconde dépêche où il passait insensiblement du ton de la
prière à celui de la remontrance : « J'ai peu de penchant, écrivait-il le 1er
février, pour l'intervention des gouvernements dans les affaires de l'Église,
mais ce sentiment de respect ne va pas jusqu'au point de m'interdire à
moi-même le droit de présenter les observations qui me semblent
utiles. » La question de l'infaillibilité qui apparaissait le 17 janvier
comme une question purement religieuse prenait, dans la dépêche du 1er
février, un nouvel aspect. Par un raisonnement plus subtil que solide, on
arrivait à la considérer comme question mixte. « Proclamer
l'infaillibilité personnelle et séparée du Pape, disait M. Daru, c'est
changer la condition des évêques ; or cette condition est réglée par le
Concordat. » Le ministre (les Affaires étrangères touchait à un péril plus
réel quand il signalait l'effervescence de l'opinion en Autriche et en Allemagne,
quand il évoquait, à titre de perspective plus ou moins lointaine, la
séparation de l'Église et de l'État. Il terminait par des assurances qui,
sous sa plume, n'étaient pas suspectes : « Nous agissons dans l'intérêt
de l'Église, de la France, de la liberté[18]. » Jusqu'ici
ces dépêches laissaient percer des divergences, non de vrais désaccords. Tout
à coup, une indiscrétion de la presse transforma en controverse très vive ce
qui n'était que dissentiment. Le 10
février, la Gazette d'Augsbourg publia les canons d'un schema
ou projet de constitution sur l'Église, schema qui avait été distribué
le 21 janvier aux Pères du concile. Ce document ne touchait point à
l'infaillibilité pontificale et, en la plupart de ses dispositions, se
rapportait aux matières spirituelles. En revanche, quelques-uns des canons,
et très spécialement les derniers, reproduisaient la théorie du pouvoir
indirect du spirituel sur le temporel. Il y était dit que l'Église a le
pouvoir, non seulement de diriger par des conseils et par la persuasion, mais
aussi d'ordonner par des lois et de contraindre par des jugements et des
peines salutaires les pécheurs et les rebelles[19]. On condamnait cette maxime,
que l'Église n'est pas une société parfaite et doit être assujettie à la
domination séculière[20]. On établissait le droit de
l'Église à se prononcer sur la moralité de tous les actes dans la vie
publique et sociale, et on niait qu'aucune autorité civile pût rendre licite
ce que le droit divin ou ecclésiastique aurait prohibé[21]. On proclamait que les lois de
l'Église puisent toute leur force obligatoire en elles-mêmes, en dehors de
tonte sanction, de toute confirmation séculière[22]. On affirmait enfin que tout
pouvoir était une émanation de Dieu, et ne pouvait exiger l'obéissance qu'en
vertu des lois de Dieu[23]. En
formulant ces propositions, le Saint-Siège professait-il une nouveauté ? Il y
aurait eu, à le croire, quelque naïveté ou quelque ignorance. Au fond, cette
doctrine était celle qu'à toutes les époques, l'Église avait enseignée.
Pouvait-elle enseigner autre chose ? Dépositaire de la vérité intégrale,
c'est-à-dire de toutes les vérités qui dominent et ce monde et l'autre,
n'avait-elle pas, par essence, la plénitude des droits comme elle avait la
plénitude des lumières ? Moitié par consentement volontaire, moitié par
nécessité matérielle, elle avait été amenée, au cours des temps, à
s'accommoder aux milieux très divers où Dieu l'appelait à vivre, à
reconnaître un état de fait très différent de la législation idéale. De là
des tolérances très sages, des transactions très salutaires ; de là des
accords qui avaient pratiquement délimité les deux domaines, celui de la
puissance civile, celui de la puissance religieuse. En dépit de ces
tempéraments, l'Église, tout en voilant ses prérogatives, avait souci que la
notion ne s'en perdit pas. A de longs intervalles, et comme pour interrompre
la prescription, elle prenait soin de les proclamer, et de déployer au-dessus
des lois contingentes le code des vérités éternelles. C'est à un dessein de
cette sorte qu'on pouvait attribuer le schema divulgué par la Gazette
d'Augsbourg. Voici pourtant en quoi résidait l'innovation, l'innovation
considérable, grosse peut-être de dangers : si le schema était adopté,
le résultat serait d'imposer sous peine d'hérésie des maximes qui jusque-là
n'avaient été que l'enseignement commun. Quelles
que fussent les doctrines traditionnelles, cette sorte de rappel au droit
idéal résonna désagréablement aux oreilles de la société laïque. Les maximes
en faveur dans le monde moderne et introduites dans les constitutions
politiques étaient si semblables aux principes condamnés par le schema
que le public et les gouvernements eurent peine à ne pas se sentir atteints.
Tout d'abord on essaya de révoquer en doute l'information. Comme aucun
démenti ne venait, soit de la nonciature, soit de la secrétairerie d'État, il
fallut renoncer à l'espoir que le document fût apocryphe. La question de
l'infaillibilité relevait du domaine de la théologie, et, à toute rigueur les
gouvernements pouvaient l'ignorer. Tout autre était le schema sur
l'Église. Par ses propositions, par les dernières surtout, il confinait aux
plus graves problèmes qu'agitent la politique et la morale humaines. Mais que
faire ? Fallait-il garder la réserve dans laquelle on s'était jusque-là fixé
? Au contraire, l'heure était-elle venue d'intervenir ? Dans les conseils de
l'Empereur, l'une et l'autre conduite avait ses avocats. L'abstention
avait son défenseur en M. Émile Ollivier. En 1868, en 1869, il avait, comme
député, exhorté le gouvernement à paraître ignorer les questions
conciliaires. Plusieurs motifs l'affermissaient dans sa conviction. La
séparation de l'Église et de l'État lui apparaissait comme la condition de
l'avenir : quel meilleur moyen d'acclimater ce régime dans la société civile,
et d'y habituer l'Église elle-même, que d'observer dans les affaires
religieuses la plus respectueuse réserve alors que tout semblait convier à
l'intervention ! La politique conseillait la même attitude. Formuler des
avertissements comminatoires vis-à-vis d'un souverain désarmé serait peu
généreux ; chuchoter des avis dépourvus de sanction serait peu digne de la
France. L'état des institutions françaises permettait de pratiquer sans
danger la plus large tolérance sous l'ancien régime, les décrets du concile
eussent été appelés à entrer dans la législation séculière ; de là des
conflits ; le monde moderne n'avait rien laissé subsister de pareil, et la
société civile, si jamais elle était contrainte à se défendre, n'aurait, pour
demeurer maîtresse de ses destinées, qu'à invoquer la force de ses propres
lois. Une dernière considération poussait M. Émile Ollivier à se montrer fort
circonspect. « En cas d'ingérence, disait-il, quels seront nos alliés
dans l'assemblée conciliaire sinon les membres de la minorité ? Mais au
premier signe d'une lutte aiguë, un mot, un seul mot de Pie IX les désarmera.
Il arrivera donc que nous aurons contre nous, et les évêques qui se disent
libéraux, et par surcroît tous ceux qui se glorifient de ne pas l'être. » Tout
autre était le ministre des Affaires étrangères. Indépendant de toute foi
dogmatique, M. Émile Ollivier puisait dans son indifférence une sérénité
facile. Catholique zélé, M. Daru sentait ses agitations s'accroître. Les
tendances générales du concile l'avaient mis en éveil : le Postulatum
sur l'infaillibilité l'avait inquiété : le schema sur l'Église
achevait de le troubler. De Rome lui arrivaient des fragments de mémoires,
des bribes de lettres, des faits divers, sans qu'il pût discerner quelle
était la part de l'exagération et celle de la vérité. De science théologique
un peu courte, il s'avançait à tâtons à travers de demi-ténèbres, quoiqu’avec
l'entière droiture du chrétien qui s'émeut surtout pour sa foi. Les écrits
mêmes de ses amis étaient trop empreints de passion pour qu'il y puisât
beaucoup de lumières. L'un des derniers qui avaient attaqué la majorité
conciliaire était le bon et respectable P. Gratry, éloquent comme toujours et
prompt aux grandes envolées, mais d'érudition un peu hasardée, et plus excité
qu'il ne convient à un saint. D'Allemagne arrivait la voix du chanoine
Dœllinger, voix irritée et disputeuse, avec des accents qui présageaient la
révolte. Cependant, au faubourg Saint-Germain et dans le milieu habituel où
vivait M. Daru, une influence dominait, celle de Montalembert. De plus en
plus courbé sous les infirmités, cet homme illustre rassemblait les restes de
ses forces pour dénoncer les dangers qui, disait-il, menaçaient l'Église. Une
certaine excitation maladive prêtait, par intervalles, à ses entretiens ou à
ses lettres des formes exaspérées. Un souci surtout l'absorbait. Dans
l'évolution où se laissaient emporter les catholiques, il s'appliquait avec
véhémence à dégager sa responsabilité : oui, jadis il avait voulu, servi,
propagé, l'ultramontanisme, mais jamais celui qui aspirait à triompher. M.
Émile Ollivier n'avait ni le titre ni les fonctions de président du Conseil,
en sorte que le comte Daru ne relevait que de l'Empereur. Le 20 février, le
ministre des Affaires étrangères communiqua à ses collègues, après l'avoir
fait approuver par le souverain, une dépêche destinée à M. de Banneville. Sur
le fond des choses, l'approbation fut unanime. Le garde des sceaux lui-même,
bien que très pénétré du danger de telles ingérences, ne formula point d'objections
fondamentales : il se borna à proposer divers remaniements qui furent opérés
dès le lendemain[24]. La dépêche commençait par
rappeler le document publié par la Gazette d'Augsbourg : « De pareilles
dispositions, poursuivait M. Daru, ne sont pas autre chose que la
consécration de l'autorité suprême de l'Église sur la société civile, que la
subordination absolue de tous les pouvoirs politiques à la papauté proclamée
infaillible. » Le ministre continuait en ces termes : « Nous ne pouvons
attendre le moment où ces projets seront devenus des décisions. Alors en
effet, il serait trop tard, puisque tous les évêques, tous les prêtres de la
catholicité seraient tenus en conscience d'enseigner ces doctrines du haut de
la chaire. » M. Daru n'allait pas jusqu'à réclamer explicitement l'admission
d'un ambassadeur spécial dans l'assemblée conciliaire. Mais il concluait en
exprimant le vœu formel que le gouvernement français reçût communication des
projets qui touchaient aux matières mixtes : aucun vote définitif ne devrait
intervenir avant que le cabinet impérial, soit par lui-même, soit par ses
représentants, n'eût eu le temps de formuler ses observations. En
précisant ces demandes, M. Daru se défendait de toute pression sur le
concile. En une sorte de mémoire manuscrit qu'il écrivit plus tard pour la
justification de son ministère, il a résumé en ces termes l'instruction du 20
février : « Ma dépêche pouvait se traduire ainsi : délibérez en toute
liberté, seulement écoutez-nous. » La cour de Rome écouterait-elle ? Il
semble que le dessein ait été de poursuivre les travaux du concile sans grand
souci de l'autorité séculière. Dès le commencement de mars, un chapitre
nouveau, relatif à l'infaillibilité pontificale, fut intercalé dans le schema
de Ecclesia. « La rédaction proposée au concile, mandait le marquis de
Banneville, contient, au dire des juges les plus compétents, l'affirmation de
la doctrine infaillibiliste dans le sens le plus absolu[25]. » Fallait-il voir dans
cette motion une sorte de défi à la France ? Interrogé par M. de Banneville,
le cardinal Antonelli répudia avec beaucoup d'énergie toute intention
pareille : il n'y avait là, disait le secrétaire d'État, qu'une simple coïncidence,
et le concile avait suivi l'ordre normal de ses travaux. — Cependant, comme
la communication du 20 février demeurait sans réponse, M. Daru jugea utile un
nouvel exposé de ses vœux. Le 10 mars, il rédigea une seconde dépêche. Le
premier soin était de démentir une rumeur propagée par les journaux.
Certaines feuilles publiques prêtaient au gouvernement le projet de peser sur
le Saint-Siège par la menace de retirer le corps d'occupation. Très
noblement, M. Daru protestait contre un pareil dessein : « Il n'y a,
disait-il, et il n'y aura jamais dans nos paroles ou dans nos actes ni menaces
ni atteinte à la dignité du concile. » Ayant parlé de la sorte, le
ministre reprenait les arguments développés trois semaines auparavant. Il
rappelait que l'article 16 du Concordat conférait au chef de l'État français
tous les droits qui avaient appartenu jadis aux rois de France ; or, le droit
de se faire représenter aux conciles avait toujours été reconnu au profit des
princes, sous l'ancienne monarchie. Par ce raisonnement M. Daru semblait
préparer la Cour de Rome à recevoir un ambassadeur spécial ; mais cette fois
encore, il laissait percer ses désirs plutôt qu'il ne les formulait
expressément. II poursuivait en désavouant toute immixtion jalouse. Il se
bornait à demander que le gouvernement français fût appelé comme témoin dans
le concile et pût, à ce titre, édifier les membres de l'assemblée sur les
sentiments de la société laïque. Tout ce que nous désirons, disait-il, c'est
être « entendus sur des sujets qui touchent à l'ordre politique et civil
et qui peuvent fournir demain la matière d'un enseignement professé et
répandu partout[26] ». Comme
cette dépêche arrivait à Rome, un grand deuil frappa l'Église et la France.
Le 13 mars, on apprit que Montalembert venait de mourir. Il luttait depuis
plusieurs années contre un mal incurable. Mais son âme maîtrisait la
souffrance, et attentif à utiliser les moindres intervalles de ses crises, il
ne cédait à la douleur physique rien de ce qu'il pouvait lui ravir. Sous la
menace permanente de la mort, il lisait, causait, méditait avec une entière
liberté d'esprit, et par un miracle d'énergie, de sérénité sur son propre
sort, d'amour pour son pays et son Église, suivait avec le même intérêt
passionné tout ce qu'il avait la certitude de quitter bientôt. La veille du
jour suprême, il reçut suivant l'usage, à demi couché sur sa chaise longue,
ceux qui vinrent le visiter en son appartement de la rue du Bac. Avec son
habituelle éloquence, il parla du concile, de la religion, de la France. Il
ne paraissait pas plus atteint qu'à l'ordinaire ; et, le danger étant de
toutes les heures, l'inquiétude s'était amortie par sa durée même Pourtant
l'un des amis qui le quittèrent vers le soir, eut, en recevant son étreinte,
la sensation que sa main était plus froide que de coutume et comme déjà
glacée. Il écrivit encore deux lettres, puis lut longtemps, la lecture ayant
toujours été la passion de cet esprit chercheur et curieux. La nuit se passa
avec la monotonie de toutes les nuits, en des alternatives de douleurs et de
sommeil agité. Au réveil, il sembla que les forces fussent un peu revenues.
C'était un dimanche. Le malade prit son livre d'heures. La prière qu'il
commença ne devait point s'achever ici-bas. Tout à coup il porta les mains à
la poitrine : « Mon Dieu, mon Dieu ! » murmura-t-il. Puis il perdit
connaissance. Une demi-heure après, tout était fini. De la
rue du Bac, la nouvelle se répandit dans le faubourg Saint-Germain, puis dans
Paris. L'émotion fut extrême, non dans les masses, car jamais celui qui
venait d'expirer n'avait été populaire, mais en tous ceux qui s'intéressaient
aux idées. L'impression s'accrut par l'heure où ce grand homme disparaissait.
On était au moment le plus aigu des discussions conciliaires, et comme, tout
mourant qu'il était, Montalembert dépassait en ardeur les plus jeunes, il
sembla qu'il tombait en plein combat. Le 16 mars fut le jour des funérailles.
Tous les clients de Montalembert étaient là et les religieux pour qui il
avait réclamé le droit commun dans la patrie, et les membres des anciennes
Assemblées avec qui il avait revendiqué la liberté, et les pauvres en qui il
avait honoré l'image du Christ. Entre tontes les causes, Montalembert avait
surtout aimé les causes vaincues : autour du prince Czartorisky, on
remarquait, reconnaissables à leur schapzka, les délégués des écoles
polonaises. A celui qui avait écrit la Nation en deuil, les proscrits
payaient le dernier hommage. Le cortège se dirigea vers le cimetière de
Picpus, sans que les rafales d'une pluie battante en éclaircissent trop
sensiblement les rangs. Devant le caveau funèbre, aucun discours, le défunt
ayant demandé que it les prières de l'Église fussent les seules et les
dernières prononcées sur son tombeau. Ce qu'aucune parole publique n'exprima,
se gravait dans toutes les mémoires. On ne songeait point à l'illustre mort
sans rappeler la fière bonne grâce de son accueil, la vibrante ardeur de sa
pensée, la vivante chaleur de sa parole. Dans ses écrits ou dans ses
discours, la critique eût aisément relevé des invectives contradictoires, des
excès dans l'éloge ou dans les condamnations ; cette âme, impétueuse, tout en
dehors, la moins calculatrice du monde, n'avait point toujours échappé aux
imprudences de l'extrême sincérité. Les taches, les variations mêmes
s'absorbaient dans une forte et harmonieuse unité qui était comme la marque
supérieure de cette admirable vie. Comme Montalembert entrait dans sa
vingtième année, il avait vu l'Église de France timide encore par souvenir
des anciennes persécutions, n'imaginant d'autre refuge que derrière le trône,
et moins attentive à étendre la foi qu'à se faire pardonner les restes de son
empire. Sa passion, son unique passion avait été de la relever de sa
servitude. En gentilhomme, il s'en était fait le chevalier servant, et le
premier en France avait répété le mot de saint Paul : Civis romanos sum
ego. Là résidait l'impérissable originalité de la grande existence que
Dieu venait de clore. A la vérité, dans les dernières années, une anxiété
poignante avait envahi l'âme de Montalembert. Il avait discerné, cru
discerner, dans une portion du clergé, dans la papauté elle-même, des
tendances vers la théocratie, vers la centralisation absolutiste ; et, comme
le scandale même lui paraissait moins haïssable que la dissimulation, il
n'avait rien retenu de ses alarmes. La veille même de sa mort, une lettre de
lui se colportait, fiévreusement frémissante, qui bafouait les adulations,
les servilités du nouvel ultramontanisme, et qui proclamait qu'aucune
vénération, même celle envers le chef de l'Église, n'autorisait les formules
ou les pratiques de l'idolâtrie. Tous ces souvenirs anciens ou récents
s'agitaient dans les cœurs, pendant que la pierre du sépulcre retombait sur
la dépouille de ce « fils des Croisés », le premier qui, depuis la
Révolution, eût bravé les « fils de Voltaire ». Il ne paraissait pas que
les fils de Voltaire lui eussent tenu rigueur ; plusieurs d'entre eux, et non
des moins qualifiés, entouraient la tombe. Ceux qu'on appelait alors les catholiques
libéraux, pleurèrent Montalembert comme un chef, comme un ami. Quand Mgr
Dupanloup reçut à la villa Grazioli le télégramme fatal, la dépêche
trembla longtemps dans sa main ; puis silencieux, il se rendit à la chapelle
des Sacramentines, afin d'apaiser par une longue oraison le trouble de
son cœur. Comme on priait pour le mort à la maison des Jésuites de la rue de
Sèvres, le De profundis commencé s'interrompit dans les sanglots. Du
haut de la chaire de Notre-Daine, le Père Félix se fit l'interprète de la
reconnaissance de l'Église. Veuillot lui-même, cet adversaire passionné, se
rappela, en face du trépas, les jours de l'ancienne union. Il encadra de noir
le journal l'Univers, et à ces marques extérieures, ajouta son propre
témoignage, mêlé de trouble et d'espoir, de reproche et d'attendrissement.
Cependant la dernière lettre de Montalembert circulait dans Rome, et avait
paru à Pie IX le fruit d'un orgueil voisin de la révolte. A la nouvelle du
grand deuil, ses premières paroles furent rigoureuses jusqu'à la dureté.
Comme les amis du défunt voulaient célébrer à Sainte-Marie in Aracceli
un service pour lui, il interdit la cérémonie, soit qu'il craignit une
manifestation peu séante, soit que, par une faiblesse dont les saints
eux-mêmes ne sont pas exempts, il gardât sur le cœur quelques traces
d'irritation. Les jours suivants, le noble pontife se retrouva tout entier. A
Sainte-Marie Transpontine, il commanda lui-même une messe a en
souvenir des anciens services rendus au Saint-Siège par le comte de
Montalembert[27] ; il y assista dans une loge
grillée, et longuement pria pour celui qui fut au dix-neuvième siècle l'un
des plus magnanimes serviteurs de son Église et de son pays. Tandis
qu'on s'entretenait de Montalembert, les conseillers du Saint-Père achevaient
d'élaborer la réponse à M. Daru. Ils l'élaboraient à loisir, en une
disposition plus sereine que troublée, et avec la conviction qu'on aurait à
traverser (les embarras plutôt qu'à braver des périls. D'abord,
les adversaires, pouvait-on même employer ce mot, étaient des catholiques,
c'est-à-dire des adversaires d'occasion, sur qui toujours on conserverait
barre et qui, d'eux-mêmes, émousseraient leurs armes. Les ministres de
Napoléon n'étaient point unis dans leurs vues. De plus en plus, M. Émile
Ollivier s'affermissait dans l'abstention, et comme il était le moins
dissimulé des hommes, il découvrait volontiers ses pensées. Un jour, il lui
arriva de les développer devant ses collègues de la Chambre, M. Kolb-Bernard
et M. Keller. Par cette voie, l'information parvint à Rome et y fut
accueillie avec un grand allégement. Restait, il est vrai, l'Empereur, maître
de retenir ou d'accentuer les remontrances. Ce qu'on pénétrait de ses
dispositions, semblait rassurant. Sans doute il réprouvait les doctrines
ultramontaines, et au seul nom du Syllabus s'effrayait. En dépit de ces
préventions, le monarque avait trop ressenti les ennuis des affaires romaines
pour y engrener de nouveau sa main. Quand on lui vantait les avantages de
l'abstention, il ne laissait pas que de juger bien sage, bien opportune, une
conduite qui lui épargnerait de nouveaux embarras. M. Émile Ollivier, le principal
conseiller de cette politique, excellait d'ailleurs à se faire écouter, et
par son éloquence persuasive qui ne flattait pas, qui ne heurtait pas non
plus, avait su gagner l'esprit et le cœur du maitre. D'autres avis, bien
propres à impressionner, se joignaient à ceux du garde des sceaux. Vers ce
temps-là comme Napoléon recevait M. Guizot, l'entretien s'engagea sur les
affaires du concile : « Sire, lui dit avec autorité le vieil homme
d'État, il y a des difficultés qui n'existent que parce qu'on les accepte ;
n'acceptez pas celle-là. — Vous avez raison, » répliqua l'Empereur. La cour
de Rome était en fonds d'habileté pour exploiter tette condition favorable.
La réponse se formula le 19 mars, en une dépêche du cardinal Antonelli au
nonce. Dans ce document, on retrouvait la manière habituelle du secrétaire
d'État de Pie IX : une courtoisie pleine de bonne grâce, une dignité aisée,
une légère, très légère hauteur, une dextérité merveilleuse à diminuer les
difficultés en affectant de les ignorer, un art consommé à ne rien concéder
tout en paraissant ne rien refuser. La dépêche débutait par une véritable
effusion de reconnaissance. M. Daru avait proclamé, au nom de son
gouvernement, la volonté de respecter, de faire respecter la liberté du
concile. Le cardinal prenait acte de la promesse : on n'avait jamais douté de
la bonne volonté de la France ; mais quelle ne devait pas être la gratitude
du Saint-Siège pour cette protection infatigable qui durait depuis plus de
vingt années ! Ayant parlé de la sorte, Antonelli arrivait à l'objet de la
demande. Ici, son langage se nuançait d'une surprise infinie. Il ne
comprenait pas, il ne lui était pas donné de comprendre l'impression
ressentie par le ministre de l'Empereur. Un exposé suivait, plein de gravité,
plein de force aussi, et où se résumaient les maximes de l'Église. L'Église
avait reçu de Dieu la sublime mission de conduire les hommes, soit
individuellement, soit réunis en société, à une fin surnaturelle. De là
dérivaient pour elle le droit et le devoir de connaître de la moralité et de
la justice de tous les actes, soit intérieurs, soit extérieurs, dans leurs
rapports avec les lois divines. Ainsi advenait-il que le jugement de
l'Église, en portant directement sur la moralité de tous les actes,
s'étendait indirectement à ces actes eux-mêmes. En ce sens, on pouvait dire
que l'autorité de l'Empire dépendait de celle du sacerdoce, comme les choses
humaines dépendent des choses divines, les choses spirituelles des choses
temporelles. Telle avait été, continuait le cardinal, la tradition constante.
Après avoir proclamé ces principes, la dépêche s'empressait d'en limiter
l'application, et très nettement désavouait toute immixtion directe du
pouvoir religieux dans les affaires politiques. « Celles-ci, écrivait le
secrétaire d'État, d'après l'ordre établi par Dieu et d'après l'enseignement
de l'Église elle-même, sont du ressort de l'autorité temporelle, sans
dépendance d'aucune autre autorité. » Le sens du schema étant ainsi
précisé, Antonelli arrivait à la doctrine de l'infaillibilité. Il niait que
cette doctrine, dût-elle être érigée en dogme, pût devenir une cause
d'affaiblissement pour l'autorité épiscopale. Bien au contraire, en
affermissant l'autorité en haut, on la consoliderait à tous les degrés. Ainsi
s'exprimait le ministre du Saint-Père. Après avoir exposé de la sorte les
vues de l'Église, Antonelli, et là se retrouvait une de ses habiletés, se
gardait de conclure. La courtoisie interdisait de fermer la porte au
représentant de la France ; la prudence empêchait de la lui ouvrir. Attentif
à éviter l'un et l'autre danger, le cardinal n'opposait aux demandes de M.
Daru aucun refus positif. Seulement, il ne doutait pas, il ne voulait pas
douter, que le gouvernement français, désormais éclairé, se garderait de
toute insistance ultérieure ; et c'est sur ce ton tranquillement assuré que
se terminait la dépêche. La
réponse venue de Rome trouva à Paris le ministère plus que jamais divisé. M.
Émile Ollivier persistait à déconseiller toute intervention, et cette
opinion, désormais presque publique, ne laissait pas que de lui valoir de
nombreuses sympathies dans le clergé et parmi les fidèles : « Il a un fonds
très religieux, disait de lui Pie IX, » et l'excellent Pape ne lui reprochait
qu'une chose, c'étaient ses théories sur la séparation de l'Église et de
l'État ; encore avait-il soin d'ajouter avec indulgence : « Ce sont des
illusions de philosophe et de poète, et la pratique des affaires les
dissipera bien vite[28]. » Cependant M. Daru se
dépitait de n'être pas soutenu, d'être même contrecarré par son collègue, et
entre la place Vendôme et le quai d'Orsay s'échangeaient de petits billets
qui, sous une forme courtoise, presque affectueuse, laissaient percer quelque
irritation[29]. Quelle que fût la différence
entre la thèse et l'hypothèse, le ministre des Affaires étrangères ne pouvait
se persuader que le concile proclamât des principes, sans le dessein d'en
poursuivre tôt ou tard l'application. Il entrevoyait, dans un avenir plus ou
moins éloigné, une lutte entre la société religieuse et la société laïque.
Dominé par cette crainte, il s'usait à chercher un moyen, à la fois
respectueux et efficace, (l'avertir, d'arrêter s'il se pouvait, la cour de
Rome. Et il fallait, pour qu'il ne se décourageât pas, que sa conviction fût
bien forte ; car, en ses persévérants efforts, il courait risque de réunir
contre lui, et les libres-penseurs qui railleraient son intervention, et les
catholiques ultramontains qui ne seraient pas loin de s'en indigner. Le
conseil des ministres délibéra de nouveau. On résolut de n'insister ni sur
l'envoi d'un délégué extraordinaire, ni sur la communication des documents.
Mais, sur les représentations du comte Daru, il fut décidé que les vues du
gouvernement français seraient fixées dans un Memorandum qui serait
une réponse au dernier message pontifical et serait remis au Saint-Père, en
sa qualité de président du concile. Ce Memorandum, rédigé dans les
premiers jours d'avril, répétait, avec quelques variantes de forme, les
arguments déjà développés dans la dépêché du 20 février. « Nous demandons
instamment à la sagesse du souverain pontife et des Pères du concile,
écrivait M. Daru, d'écarter du schema de Ecclesià tout ce qui, dans le
texte publié et non désavoué, aurait, nous le croyons, les plus graves
conséquences sur l'ordre légal et sur l'ordre social de tous les États de
l'Europe... A moins de refuser aux mots leur sens naturel et vrai, on ne peut
se soustraire à cette conviction que ce schema aurait pour but et pour
objet de subordonner dans le monde entier la société civile à l'empire du
clergé. » Le ministre des Affaires étrangères ne niait pas qu'à de certaines
époques, de pareilles doctrines n'eussent été proclamées par l'Église ; mais
« aucun peuple, aucun prince ne les avait acceptées, même dans les temps où
la foi catholique régnait sans partage ». Les différences entre la rigueur
des vérités abstraites et les tolérances de la conduite pratique ne
suffisaient pas à rassurer le ministre de l'Empereur. « Peut-on admettre que
demain, dans toutes les paroisses de France, on enseignera aux hommes qu'ils
sont libres de faire ce qu'ils ne sont pas libres de croire, qu'on doit
penser d'une manière, que l'on peut agir de l'autre ? Cette distinction
infligerait aux consciences délicates les plus douloureuses tortures... »
On remarquera que le Memorandum ne touchait pas à la doctrine de
l'infaillibilité. Dans ce silence, on pouvait voir une concession à M. Émile
Ollivier qui, non sans raison, considérait ce débat comme relevant de la
théologie pure. Amené à tenir un langage qui ne manquerait pas de déplaire,
M. Daru ne négligeait rien pour tempérer l'effet de ses paroles. Surtout,
avec la plus délicate loyauté, il repoussait la pensée que la résistance de
la Cour de Rome pût hâter le retrait du corps d'occupation : « Nous présentons
des observations, répétait en ce temps-là même le ministre à ses familiers,
nous ne formulons point d'injonctions. » Le Memorandum
fut transmis aux puissances afin qu'elles l'appuyassent. L'Autriche, la
Prusse, la Bavière y adhérèrent par écrit, l'Espagne et le Portugal par des
déclaration verbales. Le 14 avril, le marquis de Banneville communiqua le
document au cardinal Antonelli. Quelques jours plus tard, il fut lui-même
reçu par le Saint-Père. La forme de la note était tellement réservée, la
sincérité du gouvernement français était si évidente qu'un déplaisir trop
visible eût été peu séant. Pie IX accueillit le message sans irritation, et
le messager lui-même avec beaucoup de bonne grâce. Il se répandit même en
assurances bienveillantes. « Je tiendrai toujours grand compte, dit-il,
des observations de l'Empereur. » Sur le fond, il fut doucement
inflexible : il ne pouvait communiquer le document au concile et ne le lui
communiquerait pas. L'inflexibilité
du Saint-Père était sans danger, au moins vis-à-vis du gouvernement impérial.
Peu auparavant, un télégramme était arrivé de Paris à Rome, qui était ainsi
conçu : « Daru se retire ; Ollivier le remplace ; concile libre. » La
nouvelle était vraie. On dira plus loin les causes de cette retraite. M.
Ollivier, qui venait de prendre l'interim des affaires étrangères, ne Goûtait
pas plus que M. Daru les maximes contenues dans le schema de Ecclesià
: seulement il jugeait, ainsi qu'on l'a dit, l'ingérence plus périlleuse que
l'abstention. Sa politique se formula dans une dépêche adressée le 12 mai à
M. le marquis de Banneville. « Nous sommes, écrivait-il, sortis un instant de
notre réserve pour donner des conseils, pour présenter des observations. Le
Saint-Père n'a pas cru devoir écouter les conseils ni accueillir les
observations. Vous ne provoquerez et n'accepterez désormais aucune
conversation, soit avec le Saint-Père, soit avec le cardinal Antonelli, sur
les affaires du concile. Vous vous bornerez à nous renseigner, à nous tenir
au courant des faits. » — Très fidèlement, M. de Banneville se conforma à ces
directions. Il écrivait le 18 mai : « Depuis la remise du Memorandum
du 5 avril, j'ai eu soin de m'abstenir de toute démarche qui pût engager le
gouvernement de l'Empereur et ma propre responsabilité. Je n'ai point revu le
Saint-Père et n'ai eu avec le cardinal Antonelli que des conversations
académiques sur la marche du concile. » Aucun avis ne put faire dévier le
gouvernement de cette conduite, pas même les suggestions de Mgr Darboy qui
conseillait, à titre de témoignage de mécontentement, le rappel momentané de
notre ambassadeur, et qui appelait cela une retraite à la Moreau[30]. V Toute
ingérence civile étant écartée, l'histoire du concile relèverait désormais
uniquement de l'histoire ecclésiastique. Cette histoire elle-même tiendrait
tout entière dans la grande affaire de l'infaillibilité. On assista aux
efforts désespérés des chefs de la minorité. La tactique favorite était
d'accumuler des délais : de la sorte, on gagnerait les chaleurs ; l'assemblée
se prorogerait ; quand elle se rassemblerait de nouveau, peut-être les
événements politiques ou religieux auraient-ils tourné vers d'autres objets
l'attention du monde. Ayant pénétré ces procédés dilatoires, la majorité
résolut de les déjouer. Elle jugeait, et le Pape avec elle, qu'après tant de
polémiques ardentes, le silence du concile laisserait l'impression d'un reste
de doute. « En contestant l'opportunité de la définition, on l'a rendue
nécessaire, » disait l'évêque d'Angoulême, Mgr Cousseau[31]. En un grand nombre de
diocèses, même dans ceux qui étaient gouvernés par des évêques de la
minorité, les prêtres, par des adresses au Saint-Père, suppliaient qu'on ne
tardât point[32]. Le 9 mai, un nouveau schema
sur l'Église fut distribué. On en avait écarté toutes les propositions
relatives aux rapports de l'Église et de l'État. Peut-être fallait-il voir
dans cette très importante, très opportune retouche, une concession à la
dépêche française du 20 février et au Memorandum qui avait suivi. En
revanche, l'infaillibilité du Pape se trouvait définie en termes non
équivoques. Le souverain Pontife était déclaré infaillible lorsque, exerçant
sa mission de docteur suprême de tous les chrétiens, il définissait par son
autorité apostolique ce qui devait être tenu pour article de foi par l'Église
universelle dans les choses de foi ou de mœurs. Les
gouvernements s'étaient confinés dans l'abstention. Cette réserve ne pouvait
être du goût des polémistes. Au moment où allait s'ouvrir le grand débat, les
adversaires de l'infaillibilité s'ingénièrent, soit à titre de protestation,
soit par un arrière-espoir de succès, à ressaisir tous les arguments
développés depuis une année. En Angleterre, l'illustre Newman s'inquiétait
d'avoir à défendre des décisions devant lesquelles son esprit s'inclinait
d'avance, mais qui seraient peut-être malaisées à faire accepter partout[33]. En France, le Père Gratry
achevait la série de ses lettres que dom Guéranger s'appliquait à réfuter une
à une. En ce temps-là même une brochure parut qui, sous ce titre : Ce qui
se passe au concile, s'égarait jusqu'à des interprétations diffamatoires
vis-à-vis de la majorité et du Pape lui-même. Cependant, en Allemagne et
particulièrement en Bavière, une association de prêtres et de laïques s'était
formée pour combattre la politique ultramontaine. Le plus absolu dans ses
pensées était l'abbé Dœllinger. Comme il rencontrait à cette époque notre
chargé d'affaires, M. Tiby, il lui exprima le regret que les gouvernements
n'eussent pas pris, vis-à-vis de la Cour de Rome, une attitude plus
énergique. « Mais, si l'on définit l'infaillibilité, quelle sera,
interrogea le diplomate, la conduite des évêques allemands ? — Ah ! répliqua
l'abbé, on reculera, selon toute vraisemblance, devant les décisions
extrêmes. Il n'en restera pas moins chez beaucoup de prélats et
d'ecclésiastiques un schisme à l'état latent, une protestation intérieure et
permanente contre les doctrines imposées ; ce sera une maladie de l'Église[34]. » Et le prêtre parlait en
homme que déjà la maladie avait gagné. C'est
au milieu de tous ces bruits extérieurs que commencèrent les débats. Ils
s'ouvrirent le 13 mai. La discussion générale, close le 3 juin, reprit à
propos des chapitres. La minorité, quoiqu’entièrement privée du concours du
tiers parti, continua à se défendre, mais en reculant. Les désirs se faisant
très humbles, beaucoup d'évêques en vinrent à former un seul souhait, celui
qu'au moins les termes de la définition fussent mitigés ; et un grand travail
fut de chercher une rédaction qui rallierait tous les suffrages. A se
dégrader ainsi, la discussion perdait de son ampleur, et la majorité enhardie
poussait de plus en plus ses adversaires sur le terrain flottant et rétréci
où ils essayaient de tenir encore. Ce qui était désavantage pour les débats
était, par compensation, grande sécurité pour l'avenir. Combien cette
attitude ne faciliterait-elle pas la soumission ! Le 13
juillet, on procéda au vote sur l'ensemble du schema. Il y eut 451
suffrages affirmatifs, 88 suffrages négatifs, 62 suffrages conditionnels. Les
suffrages conditionnels ayant exigé un nouvel examen, la minorité tenta un
suprême effort auprès du Saint-Père pour obtenir que la formule de la
définition fût adoucie, et que le Pape ne fût déclaré infaillible qu'appuyé
sur le consentement des Églises, innixus testimoniis Ecclesiarum. Pie
IX renvoya la requête au concile, ce qui était une façon de la décliner. Il
est d'ailleurs superflu d'observer qu'un pareil changement de rédaction eût
rouvert la controverse. Le 17, Mgr Dupanloup et Mgr Strossmayer s'adressèrent
encore par lettre au souverain Pontife : ils le suppliaient de retarder
jusqu'au mois de novembre la promulgation du décret. La communication ne
reçut aucune réponse. Le lendemain devait avoir lieu la séance publique
présidée par le souverain Pontife et où la définition serait solennellement
confirmée. Les évêques de la minorité jugèrent peu séant de renouveler leur
vote hostile en face du Père commun des fidèles. Ils se contentèrent de
rédiger une protestation, et incontinent quittèrent Rome. Le 18 juillet, dans
Saint-Pierre, en présence de Pie IX, la définition fut acclamée : 2 évêques
seulement sur 535 votants persistèrent jusqu'au bout dans leur opposition. Le concile fut ajourné, et il sembla même à un grand nombre que sa tâche était finie. A toutes les ardeurs de la discussion, un grand calme succéda, sans qu'on vît, comme dans les affaires humaines, les disputes se prolonger par un reste d'agitation. Plusieurs causes concoururent à l'apaisement. La première résidait dans l'esprit qui animait l'épiscopat. « Quoi que fasse ou proclame le concile, écrivait Mgr Darboy, la foi nous enseigne que ce sera bien fait et décidé. » En l'occurrence, la soumission était d'autant plus aisée que l'assemblée du Vatican n'avait fait que fixer l'enseignement traditionnel : l'opposition s'étant fondée moins sur des motifs théologiques que sur des considérations d'ordre moral ou social, l'adhésion serait un sacrifice d'opinions, non de croyances. La profonde vénération pour Pie IX rendrait pour un grand nombre l'obéissance empressée, presque joyeuse. « Dans la contention d'amour pour le Saint-Père, disait Mgr Dupanloup en s'appropriant les paroles de saint François de Sales, je ne me suis laissé vaincre par personne[35]. » Un autre motif contribuerait à apaiser les consciences. Si le projet de définition avait éveillé les craintes, c'était moins pour lui-même qu'à titre de symptôme : on redoutait les excès de zèle auxquels pourrait se porter une majorité trop sûre d'elle-même. A cet égard, les propositions publiées par la Gazette d’Augsbourg avaient avivé les craintes. Ces maximes, quoique vraies théoriquement, exigeaient des commentaires trop subtils pour le commun des hommes ; aussi il y avait lieu d'appréhender que, solennellement imposées aux fidèles, elles ne provoquassent dans les esprits de grands troubles, peut-être de grandes révoltes. De là les remontrances de M. Daru. Très sagement, les propositions avaient été ajournées. Que restait-il dès lors, sinon une décision d'ordre purement théologique et conforme à la croyance presque universelle ? Parmi les rebelles, le seul fameux fut Dœllinger. Je n'ai pas dit le grand événement qui, à lui seul, eût suffi à suspendre les querelles. Dans la correspondance du vénérable évêque de Metz, Mgr Dupont des Loges, on trouve une lettre tracée en hâte au moment de quitter Rome, et saisissante comme un cri d'anxiété : « La guerre ! la guerre ! écrit le saint prélat. Quelles calamités nous sont peut-être réservées ! Il me tarde d'être au milieu de mon troupeau. » Comme les Pères du concile rentraient dans leurs diocèses, on apprit les premiers désastres. Dans l'effroyable angoisse de la lutte pour la vie, qui eût pu, en France, entretenir d'autres pensées que celle de la patrie ? L'Europe elle-même n'était-elle pas trop remplie du spectacle pour porter ses regards ailleurs ? Quand le tumulte se fut apaisé, le concile du Vatican, bien que non clôturé, parut chose déjà vieillie. Et le monde, sollicité par d'autres objets, alla à ses destins, les uns rejetant en bloc toute révélation surnaturelle, les autres acceptant — en bloc aussi, — suivant la formule enseignée par le catéchisme aux enfants, « tout ce que croit et enseigne l'Église catholique. » |
[1]
CECCONI, Storia
del Concilio ecumenico vaticane, t. Ier, p. 34.
[2]
CECCONI, Storia
del Concilio ecumenico vaticane, t. Ier, p. 38 et suiv.
[3]
MANNING, Histoire
du Concile, p. 31-32. — LAGRANGE, Vie de Mgr Dupanloup, t. III, p. 55.
[4]
LAGRANGE, Vie
de Mgr Dupanloup, t. III, p. 55.
[5]
BAUNARD, Vie
du cardinal Pie, t. II, p. 382.
[6]
Voir t. II, liv. XI.
[7]
L'Univers, supprimé en 1860, avait reparu en 1867.
[8]
Voir l'Univers, 13 février 1870.
[9]
Voir LAGRANGE, Vie
de Mgr Dupanloup, t, III, p. 129.
[10]
Lettre du juillet 1869. — Voir aussi Revue chrétienne, janvier 1870, p.
65-97.
[11]
Cardinal FOULON,
Vie de Mgr Darboy, p. 311.
[12]
Voir Vie de M. de Montalembert, par le P. LECANUET, t. II, p. 450-452.
[13]
Œuvres du cardinal Pie, t, VI, p. 575.
[14]
BESSON, Vie
de Mgr de Mérode, p. 280.
[15]
Livre-Journal. (Vie du cardinal de Bonnechose, t. II, p. 108.)
[16]
Voir Vie de Mgr Dupont des Loges, par M. l'abbé KLEIN, p. 239-241.
[17]
Livre-Journal du cardinal de Bonnechose.
[18]
Papiers de M. le comte Daru.
[19]
Canon XII.
[20]
Canon X.
[21]
Canon XX.
[22]
Canon XXI.
[23]
Canon XVIII.
[24]
Négociations avec la Cour de Bonze à propos du concile, par M. le comte
DARU. (Papiers
de M. le comte Daru.)
[25]
Dépêche du marquis de Banneville au comte Daru, 9 mars 1870.
[26]
Correspondance inédite de M. le comte Daru.
[27]
Journal de Rome, 18 mars.
[28]
Voir Émile OLLIVIER,
l'Église et l'État au Concile du Vatican, t. II, p. 202.
[29]
Papiers de M. Daru
[30]
Voir Émile OLLIVIER,
l'Église et l'État au Concile du Vatican, p. 231-236.
[31]
BAUNARD, Vie
du cardinal Pie, t. II, p. 395. — Correspondance du cardinal Pie et de
Mgr Cousseau, p. 400.
[32]
Voir Louis VEUILLOT,
Rome pendant le concile, passim. — Voir aussi Vie de Mgr Dupont des
Loges, par M. l'abbé KLEIN,
p. 241-244.
[33]
Lettre à l'archevêque de Birmingham. (Voir le Français, 10 avril 1870.)
[34]
Émile OLLIVIER, l'Église
et l'État au concile du Vatican, t. II, p. 267-268.
[35]
Lettre au clergé de son diocèse, p. 56.