HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME SIXIÈME

 

LIVRE XXXVI. — LE MINISTÈRE DU 2 JANVIER.

 

 

SOMMAIRE : I. — Quel accueil favorable rencontre le nouveau ministère : M. Ollivier et ses collègues. — Déclaration de M. Daru an Sénat (7 janvier 1870) : le ministère des honnêtes gens. — Premiers actes du nouveau cabinet. — Irritation et dépit des irréconciliables. — Quel prétexte imprévu d'agitation s'offre tout à coup à eux.
II. — Le prince Pierre Bonaparte : son origine et son passé. — Dans quelle querelle il prend parti : double duel en perspective. — Ulrich de Fonvielle et Victor Noir chez le prince. — Mort tragique de Victor Noir (10 janvier). — Premières mesures prises par le gouvernement. — Rochefort ; quel article il publie dans la Marseillaise. — Séance parlementaire du 11 janvier : déclaration de M. Émile Ollivier : demande d'autorisation de poursuites contre Rochefort. — La soirée du 11 janvier : les réunions publiques : conciliabules. — Les funérailles (12 janvier) : immense affluence : quel dissentiment s'élève entre les chefs de la démagogie : comment la journée s'achève sans que la paix publique ait été troublée.
III. — Comment s'atténue la très vive impression causée par l'événement d'Auteuil. — Le ministère du 2 janvier : son caractère ; fusion des partis ; confiance et espoir presque universels. — Mesures libérales prises par les nouveaux ministres. — Création de grandes commissions. — Le parti révolutionnaire ; ses agissements : poursuites votées contre Rochefort : anniversaire du 21 janvier : grève du Creusot et comment elle ne s'apaise que pour renaître bientôt : arrestation de Rochefort (7 février) ; tentatives d'émeute : l'ouvrier mécanicien Mégy. — Comment M. Émile Ollivier et ses collègues ne se laissent pas arrêter dans la voie libérale. — Projets de réformes. — Quels témoignages reçoit le gouvernement, même de la part de ceux qui ont été jusque-là ses adversaires.

 

I

Pour la génération présente, l'année 1871 apparaît tout enveloppée de deuil, et on se figure mal qu'aucune heureuse lumière en ait pu percer les ténèbres. Cette impression, générale à l'excès, ne répondrait point à la réalité des choses. A ces temps tragiques, rien ne manqua, pas même ces joies décevantes qui rendraient plus cruel le passage subit de la sécurité à l'angoisse. Ce qui devait s'achever dans le sang et dans les larmes s'inaugura dans un espoir radieux, et l'Empire un peu vieilli ne sembla jamais si près de refleurir qu'A l'heure où tout se préparait, dans les desseins de Dieu, pour la suprême catastrophe.

On a raconté la formation du ministère du 2 janvier. Ce qu'on ne saurait trop souligner, c'est l'assentiment presque unanime qui accueillit l'acte gouvernemental et parut pour la dynastie consécration nouvelle.

Avec un remarquable retour de confiance, les esprits se tournaient vers l'Empereur. On louait sa noblesse à se dépouiller ; on admirait sa magnanime hardiesse à rechercher d'anciens adversaires et à les admettre en ses conseils ; on était touché de l'initiative généreuse qui aspirait à fondre tous les partis dans un grand parti national. Ce jugement fut non seulement celui de la France, mais celui de l'Europe. Jusqu'ici, Napoléon avait surtout garanti l'ordre : s'il assurait pareillement la liberté, quel bon citoyen lui refuserait son concours ? Ce qui était désintéressement semblait aussi sagesse. En restreignant ses propres attributions, l'Empereur allégeait le fardeau que son fils un jour porterait ; en effaçant les traces des vieilles discordes, il consolidait le trône, facilitait la transmission héréditaire, et enlevait au pouvoir impérial son aspect d'établissement puissant mais viager.

Parmi les ministres, plusieurs étaient peu connus du public. Ce qu'on apprit d'eux dans les jours qui suivirent fortifia le sentiment général de bon vouloir et d'approbation. Le pays, dans son immense majorité, voulait avant tout la paix. M. le comte Daru qui venait d'être appelé aux Affaires étrangères, se recommandait par l'autorité du caractère, la maturité du jugement, la prudence. Il se rattachait à l'époque impériale par son origine, aux partis monarchiques par ses relations ; et nul n'eût suspecté son entière indépendance. De nature réservée, de loyauté irréprochable, il saurait dérouter les interrogations indiscrètes, déconcerterait la duplicité, et ne prêterait aucune prise à qui le voudrait enlacer. Son esprit positif, plus sensé qu'étendu, le détournerait de toute initiative inconsidérée, et on pouvait être certain qu'il ne livrerait à aucune aventure la fortune un peu chancelante de la France. — Après la paix, la bonne gestion des deniers publics était le principal vœu de la nation. M. Buffet, dépositaire du portefeuille des finances, n'était pas seulement intègre, mais personnifiait en lui l'intégrité même. Mêlé souvent dans la Chambre aux discussions budgétaires, on l'avait vu défendre avec une passion obstinée, souvent éloquente, la cause de l'économie. Les mêmes maximes qu'il avait proclamées comme député, il les observerait comme ministre : il se montrerait ménager jusqu'au scrupule des ressources nationales, et cette rectitude sévère, qui ne tolérerait point l'ombre d'un abus, serait la fidèle image de l'austérité de sa vie. — Deux ministres étaient restés de l'ancienne administration, le général Lebœuf et l'amiral Rigault de Genouilly qui présidaient, l'un à la guerre, l'autre à la marine. Le public, loin de s'étonner de leur maintien, se félicita qu'ils eussent été conservés. Le général Lebœuf surtout inspirait la confiance par sa belle carrière militaire, provoquait les sympathies par sa bienveillante franchise, et cette opinion favorable rencontrait alors peu de contradicteurs. — Les autres membres du Cabinet étaient tous recommandables à des titres divers, M. Chevandier de Valdrôme, appelé à diriger les affaires intérieures, était actif et de caractère résolu. M. Segris, ministre de l'instruction publique, avait révélé plus d'une fois un remarquable talent oratoire, un peu gâté, il est vrai, par une timidité excessive qui souvent laissait passer ou n'utilisait qu'à demi les occasions. M. Louvet, ministre du commerce, se distinguait par une rare puissance de travail, une raison froide et sûre, une expérience consommée des affaires. M. le marquis de Talhouët, ministre des travaux publics, apportait à ses collègues le prestige de sa naissance, de ses relations mondaines, de sa fortune ; en outre, le charme et la haute dignité de ses manières lui avaient valu dans la Chambre d'unanimes sympathies. — Du milieu de tous ces personnages se détachait M. Émile Ollivier. Il n'était point président du Conseil, et les députés du centre gauche s'étaient même fort appliqués à prévenir ou à effacer tout ce qui semblerait signe de supériorité. Ces précautions ne marquaient vis-à-vis de lui ni antipathie ni jalousie, mais seulement un peu de défiance. On redoutait ses inexpériences, ses enthousiasmes, sa mobilité, ses envolées superbes qui étaient plutôt d'un artiste que d'un homme d'État : de là la pensée de le contenir, de l'encadrer fortement entre ses égaux, de garder une sorte d'équilibre entre des tempéraments et des groupes divers qui, mutuellement, se feraient contrepoids. En dépit de ce soin, l'opinion publique attribuait à l'ancien député de la gauche une place prépondérante. C'était à lui que l'Empereur avait confié le mandat de former la nouvelle administration. C'était lui qui avait contresigné comme garde des sceaux les décrets de nomination. Entre tous les conseillers de la Couronne, il était le seul dont le nom eût pénétré dans les masses, les uns s'étant habitués à louer son libéralisme, les autres à flétrir sa défection. Ce qui le porterait plus que tout le reste en un rang à part, ce serait son admirable éloquence, toujours prête à l'attaque ou à la réplique, et que nul incident ne déconcerterait, même les plus imprévus. Aussi, quoique sans titre officiel, apparaissait-il, aux yeux de la nation, comme le vrai chef du Cabinet ; et dès le premier jour, le ministère du 2 janvier s'était appelé le ministère Olivier

Diverses circonstances contribuèrent à accroître la popularité de M. Ollivier et de ses amis. Pendant toute l'année 1869, les gens de négoce avaient sensiblement souffert des incertitudes de la politique et des simulacres d'émeutes : ils saluèrent avec joie un gouvernement rajeuni qui, en satisfaisant toutes les aspirations légitimes, réduirait les agitateurs à l'état de factieux. Exaspérés par les menaces socialistes, les bourgeois libéraux embrassèrent avec ardeur un régime qui serait l'ordre sans être la réaction. S'étant enquis des opinions des nouveaux ministres, les catholiques s'assurèrent que la plupart d'entre eux étaient non seulement favorables, mais dévoués aux intérêts religieux. Les monarchistes constitutionnels voyaient triompher, sinon leurs princes, du moins leurs doctrines, et le jour était proche où M. Thiers, avec un accent de fatuité qui eût gagné à se dissimuler davantage, s'écrierait en montrant les ministres : « Nos opinions sont assises sur ces bancs. » Jusque sur les lisières du parti républicain, on observa quelques signes de flottement. Ernest Picard, dans l'Électeur libre, énuméra les réformes qu'il importait de réaliser : « Si le ministère, ajouta-t-il, accomplit cette œuvre, il faudra le seconder dans sa tâche. » — Parmi les hommes d'ordre, les seuls qui demeurassent un peu sombres étaient les députés de la droite Ils jugeaient hardie à l'excès l'initiative du souverain, se dépitaient de l'avènement du centre gauche, et surtout déploraient l'envahissement orléaniste : « Dans le cabinet actuel, disait l'un d'eux, il ne manque que le duc d'Aumale à la Guerre et le prince de Joinville à la Marine. » Ces propos eux-mêmes ne s'échangeaient qu'à voix basse, le respect des volontés impériales enchaînant les critiques. Une autre crainte dominait, celle qu'une mauvaise humeur trop peu dissimulée ne décidât l'Empereur à dissoudre le Corps législatif. Sans l'appui de l'administration, quel serait le sort des anciens candidats officiels ! A cette pensée, les députés les plus réactionnaires redevenaient fort circonspects, et se décourageaient d'une résistance qui, en frappant le ministère, les frapperait eux-mêmes plus sûrement.

On attendait avec curiosité les déclarations du Cabinet. Celui qui le premier prit la parole fut M. Daru. Ce fut au Sénat, le 7 janvier. Il s'agissait de prendre date pour trois demandes d'interpellation, formulées par M. Rouland sur le Concile, par M. de Butenval sur la politique commerciale, par M. de Maupas sur la politique intérieure. Amené à s'expliquer sur cette question d'ordre du jour, le ministre des Affaires étrangères se leva de son banc. Son discours, peut-on même l'appeler discours, dura à peine quelques minutes. Mais, dans ces mots très brefs, ponctués avec fermeté, l'auditoire sentit passer le souffle de l'esprit nouveau. Le langage fut celui, non d'un avocat qui traduit la pensée d'autrui, mais d'un agent responsable qui veut la lumière, toute la lumière, et est prêt pareillement à publier ses actes et à en porter le poids : « Le gouvernement, dit M. Daru, est complètement aux ordres du Sénat pour s'expliquer sur toutes les demandes d'interpellation, sans exception aucune. (Mouvement.) Son plus vif désir est de s'expliquer complètement à l'une et à l'autre tribune sur tous les grands intérêts du pays. (Approbation.) Nous sommes en présence de trois interpellations. Nous les acceptons dans l'ordre où elles se présentent. (Très bien !) Si vous le voulez, nous discuterons la question du Concile mardi prochain, la politique commerciale jeudi, et la politique intérieure samedi. (Nouveau mouvement.) Nous sommes prêts à répondre. Nous désirons nous expliquer sur tous les points. » Ces paroles étaient simples, volontairement abrégées, dédaigneuses de toute forme oratoire, prononcées même avec un accent saccadé qui les rendait peu agréables. Mais cet empressement à ne rien cacher, à répudier tout délai, à entrer comme à pieds joints dans le vif des pratiques parlementaires, avait quelque chose de hardi, de spontané, qui commandait l'attention, qui communiquait la confiance. Le ministre ne laissa pas refroidir l'impression : « Nos intentions, poursuivit-il, sont du reste connues. Nous avons dit publiquement ce que nous voulons, nous avons signé des programmes que nous nous proposons d'exécuter. Nos actes répondront à nos paroles. Nous sommes d'honnêtes yens. Nous ferons tout ce que nous avons dit ; nous tiendrons toutes les promesses que nous avons faites. » Sur ces mots, M. Daru s'assit brusquement, en homme qui, avant dit tout ce qu'il voulait dire, juge superflu de rien ajouter. On vit bien alors que les discours valent, non par eux-mêmes, mais par le moment où ils se prononcent, et par les dispositions de ceux qui les écoutent. Une longue émotion accueillit ce langage, et cette franchise impressionna plus que ne l'eût fait aucune éloquence. « Nous sommes d'honnêtes gens, » avait dit M. Daru. L'expression fit fortune, et on ne parla plus que du ministère des honnêtes gens ; on en parla même un peu trop, car à la longue le mot prit un air d'épigramme, d'épigramme désobligeante autant qu'injuste pour tous ceux qui avaient servi l'Empire jusque-là.

Les premiers actes du ministère marquèrent la volonté de pratiquer résolument la politique libérale. Parmi les hauts fonctionnaires de l'Empire, il s'en trouvait un qui se recommandait par des facultés supérieures et résumait en lui beaucoup de services, mais qui, depuis quinze années, se mouvait dans l'arbitraire comme en son habituel élément : c'était M. Haussmann. Cet éminent personnage fut invité à résigner ses fonctions, puis, sur son refus de se démettre, fut remplacé. La mesure priverait l'Empire d'un de ses serviteurs les plus considérables. En revanche, elle démontrait, par un exemple éclatant, que la loi serait désormais la règle pour tous et que nul ne s'élèverait impunément au-dessus d'elle. — En recevant les membres de la Cour d'appel et du Tribunal, M. Émile Ollivier s'appliqua à proclamer l'indépendance de la magistrature : « Je séparerai toujours, ajouta-t-il, la justice de la politique. » Durant les premiers temps du règne, une tendance fort commune avait été l'exagération de l'esprit répressif. Dans ses instructions aux chefs de service et aux employés de ses bureaux, le garde des sceaux prit à tâche de réagir contre cet excès : « N'oubliez pas, leur dit-il, que dans l'œuvre de la justice il y a une grande place pour la mansuétude et que le ministère de la justice doit être aussi le ministère de la bienveillance. » Dès ce temps-là on commença à s'entretenir de grandes commissions qui seraient prochainement créées et qui refondraient les institutions nationales dans le sens de la décentralisation et de la liberté. En notifiant aux préfets son avènement, le ministre de l'Intérieur, M. Chevandier de Valdrôme, s'inspira des mêmes pensées généreuses. Après avoir établi que le gouvernement ne saurait tolérer aucune tentative de désordre, il poursuivait en ces termes : « Vous ne me trouverez pas moins résolu à réprimer tout acte arbitraire, tout excès de pouvoir, quel qu'en soit l'auteur. » Il invitait ses subordonnés à développer autour d'eux l'esprit d'initiative, le goût des affaires locales : » Pour mieux atteindre ce but, vous vous garderez de subordonner l'administration à la politique et vous traiterez avec une égale impartialité les honnêtes gens de tous les partis. » Ces sages recommandations se terminaient par le plus chaleureux, le plus noble appel au concours de tous les hommes de bonne volonté.

Une conduite si avisée déconcertait fort les irréconciliables. Que l'existence du ministère se prolongeât, et un à un tous leurs griefs leur seraient ravis. Le 10 janvier, le Corps législatif reprit ses travaux, interrompus par les fêtes du nouvel an. Dès cette première séance, on put saisir la tactique de l'extrême gauche. Elle consisterait à multiplier les questions, à accumuler les incidents, à enfler jusqu'à la menace le son des paroles. L'espoir, l'unique espoir, était que le gouvernement, perdant patience, céderait à quelque maladroite tentation de représailles. De sa voix tonnante, Emmanuel Arago évoqua le 2 décembre. En des paroles passionnées et débiles, le vieux Raspail demanda qu'on épurât les comptes de la ville de Paris et qu'une enquête fût ordonnée sur les « fortunes scandaleuses » des fonctionnaires de l'Empire. Le plus agressif fut Gambetta. Il interrogea le ministre de la Guerre sur le cas de deux soldats qui, pour avoir fréquenté les réunions publiques, avaient été envoyés en Algérie. Puis, généralisant sa pensée, il prit à partie le Cabinet tout entier, et en termes d'une dureté étudiée, lui signifia une hostilité sans merci. Justement M. Émile Ollivier venait de faire appel à tous ses collègues, même à ceux de l'opposition : « Si pour fonder la liberté, répliqua Gambetta, vous comptez sur notre concours, il faut vous attendre à ne le rencontrer jamais... Vous avez invoqué le suffrage universel... A nos yeux, le suffrage universel n'est pas compatible avec la forme de gouvernement que vous préconisez Entre la forme dominante aujourd'hui et le suffrage universel, il y a incompatibilité absolue Par le progrès de l'évidence se formera la majorité qui vous succédera et qui tirera les conclusions indiquées par la logique : entre la République de 1848 et la République de l'avenir, vous n'êtes qu'un pont ; et ce pont, nous le passerons. »

Ces implacables paroles résonnèrent avec un son étrange dans la salle agitée et murmurante. Mais qui eût cru que ces menaces fussent autre chose que forfanterie ? C'est sous cette impression que les députés se séparèrent. Cependant, à cette heure-là même, le hasard ménageait au parti démagogique un prétexte inattendu pour enflammer les âmes. Comme la séance s'achevait, on vit accourir au Palais-Bourbon, en une hâte éperdue, deux journalistes de la Marseillaise, feuille récemment fondée par Rochefort ; l'un s'appelait Arthur Arnoult, l'autre Minière : ils étaient fort animés et demandaient leur rédacteur en chef. De suite, disaient-ils, il fallait qu'ils le vissent. Au milieu des espérances renaissantes de la liberté, le génie malfaisant qui pesa sur toute cette fatale année 1870 venait d'apparaître pour la première fois.

 

II

Dans une assez modeste maison de la rue d'Auteuil habitait, vers la fin de l'Empire, le prince Pierre Bonaparte, troisième fils de Lucien. En lui bouillonnaient à l'état vierge toutes les sauvages passions corses qui s'étaient adoucies chez ceux de sa race au contact du continent. Des aventures de sa vie déjà longue — car il avait cinquante-quatre ans — on eût composé tout un roman, mais mauvais et sombre, fait de rencontres douteuses plutôt que de prouesses, de violences sensationnelles plutôt que d'épisodes tragiques. Il avait grandi en Italie, cette vraie patrie de Bonaparte. Retiré dans les États du Pape, d n'avait nourri qu'un désir, celui de semer l'agitation là où il avait reçu l'hospitalité. Artisan de complots, il avait tué l'un de ceux qui voulaient l'arrêter, et condamné à mort, puis gracié, avait subi au château Saint-Ange une assez longue détention. Son humeur vagabonde l'avait porté de tous côtés, en Amérique, en Angleterre, en Orient ; partout il s'était montré sous le même aspect, moitié révolutionnaire, moitié bretteur, impatient de toutes mœurs policées et surtout incapable de retenir ou de modérer ses colères. La catastrophe du 24 février lui ouvrit deux perspectives : il pouvait, fils de Lucien, caresser la République, et, parent de Louis-Napoléon, ménager de loin les chances d'Empire. C'est vers la République qu'il se tourna. A la Constituante, il siégea dans le voisinage de la Montagne ; à la Législative, il fut l'implacable adversaire de la majorité. Cependant, par intervalles, il se hasardait à certifier le républicanisme de son cousin. Entre temps, il participa, comme chef de bataillon au titre étranger, au siège de Zaatcha ; il figura très correctement dans les premières attaques, puis, impatient de toute discipline, quitta l'armée, d'un départ subit qui sembla désertion[1]. Un jour, à l'Assemblée, il lui arriva de souffleter un vieillard son collègue qui l'avait, disait-il, insulté. L'aventure eut en police correctionnelle le dénouement qu'elle méritait[2]. Le coup d'État survenant, le fils de Lucien s'en indigna, puis se résigna à en profiter. A la vérité, il n'en profita que peu, et du banquet de l'Empire ne recueillit que les miettes. On le fit altesse, mais altesse de second ordre, étranger à la famille impériale et cousin qui ne cousinait que par tolérance. Le nouveau règne se consolidant, on ne parla plus guère de lui. A la Cour, on le connaissait à peine. Il portait le poids d'une situation irrégulière que plus d'une fois, semble-t-il, il voulut en vain régulariser[3]. Les libéralités de la cassette impériale formaient la meilleure source de son revenu ; il possédait pourtant un domaine en Corse qu'il souhaitait ardemment vendre à l'Empereur et que non moins obstinément l'Empereur se refusait à acheter[4]. Il vivait très à l'écart, entouré de quelques familiers qui lui étaient fort dévoués, ce violent ayant ses heures de grande bonté. Sa principale occupation était la chasse dont les salutaires fatigues lassaient son exubérante nature. Il s'y adonnait peu dans les domaines de la Couronne, la vénerie impériale mesurant avec parcimonie les autorisations[5]. En revanche, il s'y livrait avec ardeur dans les Ardennes où il avait loué une sorte d'ermitage fort retiré, mais guère plus solitaire que sa maison d'Auteuil. Ce n'était pas que cet homme ne souhaitât un rôle plus actif. Plus d'une fois il s'était offert au souverain, ayant, disait-il, « un bras solide et un cœur dévoué. » L'Empereur avait jugé que les « bras solides » ne lui manquaient point et que le c, dévouement du cœur » serait moins utile que ne pourraient être funestes les lacunes du jugement. D'ailleurs, la constante application du souverain était de garder à distance la besogneuse et avide lignée des Bonaparte. Entre les parents à laisser dans l'ombre, le plus compromettant était le prince Pierre. On se flattait de le tenir toujours dans la coulisse. Voici quel événement le ramena sur le devant de la scène.

Depuis un mois, une polémique très vive s'était engagée entre deux journaux corses : l'un était la Revanche, journal radical inspiré de loin par un publiciste parisien, Paschal Grousset, rédacteur de la Marseillaise ; l'autre était l'Avenir de la Corse, rédigé par un agent du ministère de l'Intérieur appelé Della Rocca. Ce fut sur Napoléon Ier que se concentrèrent les invectives de la Revanche. La querelle se traînait en un échange d'insultes obscures, quand tout à coup, le prince Bonaparte intervint. Le 30 décembre 1869, en une lettre au rédacteur de l'Avenir, il prit à partie, avec une incroyable violence, les gens de la Revanche, les traitant de misérables, de lâches, de judas. L'étrange épître, publiée à Bastia, revint à Paris. Paschal Grousset, se jugeant visé, résolut de demander réparation. Ainsi s'annonçait un premier duel. — Dans le même temps, on en put prévoir un second. La Marseillaise ayant soutenu avec beaucoup de virulence la cause de la Revanche, Pierre Bonaparte répliqua le 9 janvier à Rochefort, par une provocation où tout était calculé pour aiguiser l'injure. « Après avoir outragé, disait-il, chacun des miens, vous m'insultez par la plume d'un de vos manœuvres. Mon tour devait arriver. Seulement j'ai un avantage sur ceux de mon nom, c'est d'être un particulier, tout en étant Bonaparte... Je viens donc vous demander si votre encrier est garanti par votre poitrine... J'habite, non dans un palais, mais 59, rue d'Auteuil. Je vous promets que si vous vous présentez, on ne vous dira pas que je suis sorti. »

Paschal Grousset et Rochefort paraissent ne pas s'être concertés. Le 10 janvier, des bureaux de la Marseillaise, leurs témoins partirent séparément pour Auteuil. Ceux de Paschal Grousset se mirent en route les premiers : c'étaient Ulrich de Fonvielle et Yvan Salmon, dit Victor Noir. Ce Victor Noir, que nul ne connaissait alors, était un jeune homme de vingt et un ans, robuste, débordant de vie. Il faisait à la Marseillaise l'apprentissage du journalisme, fournissait des nouvelles à la main, et s'initiait pareillement au reportage et à l'orthographe. Il était ce jour-là ont raconté plus tard les témoins oculaires, particulièrement animé et dispos. L'aventure avait quelque chose d'imprévu qui l'attirait. Il s'était habillé avec plus de soin qu'à l'ordinaire, s'était fort appliqué à se donner des airs de gentleman, et avait ajusté avec beaucoup de peine des gants un peu petits pour ses fortes mains. Il était très fier de se rendre dans une maison princière, très fier d'être témoin contre un Bonaparte ; il se montrait d'ailleurs plus émoustillé qu'ému, car malgré son jeune âge, il s'était déjà battu deux fois[6].

J'ai parlé de duel et même de deux duels. L'expression est impropre. Tout ce que la civilisation a accrédité d'usages pour humaniser une coutume barbare fut ici méconnu. La règle eût voulu que les témoins de Grousset se missent en rapport avec les amis du prince : directement, ils se rendaient chez l'offenseur. Tontes les convenances étant de plus en plus oubliées, ils s'y rendaient en armes ; car l'un et l'autre portaient dans la poche un pistolet. Les incorrections ne se comptant plus, Paschal Grousset prit lui-même place dans la voiture qui emportait ses amis : chemin faisant, on héla un rédacteur du Réveil, du nom de Sauton, qui monta aussi dans le fiacre. Quand on fut arrivé devant le n° 59, les témoins seuls franchirent le porche ; les deux autres, ayant mis pied à terre, se promenèrent de long en large aux alentours, comme pour prêter main forte en cas d'événement.

Il était environ deux heures. Le prince, bien qu'il fût légèrement grippé, ne se fit pas attendre. Il parut au bout de cinq à six minutes, en déshabillé, mais avec un pistolet en poche, dans un appareil équivoque, moitié d'un valétudinaire, moitié d'un spadassin. Il ne' se souvenait plus de la lettre à la Revanche, ne se souciait pas de Paschal Grousset qu'il ne connaissait point, et ne s'attendait qu'à un seul duel, un duel avec Rochefort que la veille il avait provoqué. Dans cette persuasion, il ne douta pas que ceux qui pénétraient chez lui ne fussent envoyés par le rédacteur en chef de la Marseillaise. Le dialogue, singulièrement compliqué par le quiproquo, fut étrange comme tout le reste. « Nous sommes chargés d'une communication pour vous, dit Ulrich de Fonvielle, et il tendit à Pierre Bonaparte une lettre signée Paschal Grousset. Quoi ! répliqua le prince, vous ne venez pas de la part de Rochefort ? — Lisez la lettre, reprirent les témoins. — Elle est toute lue ; je me bats avec Rochefort, je ne me bats pas avec ses manœuvres. Etes-vous solidaires de ces gens-là ? Nous sommes, reprit Victor Noir, solidaires de nos amis. » A ces mots, si nous en croyons Ulric de Fonvielle, Pierre Bonaparte porta à Noir un soufflet, puis lui tira un coup de pistolet. Suivant le prince, au contraire, ce fut Victor Noir qui, exaspéré sans doute par l'épithète de manœuvre, souffleta le premier Pierre Bonaparte ; à quoi celui-ci répondit en saisissant son revolver et en le déchargeant sur son agresseur. Cette seconde version, quoique suspecte en plusieurs manières, parait plus plausible ; et plus tard la justice la consacrerait. Victor Noir, atteint, porta brusquement la main à sa poitrine, puis, sortant de l'appartement, descendit en chancelant les degrés. Ulric de Fonvielle, de son côté, chercha à armer son pistolet, et, se dissimulant derrière les fauteuils et les meubles, rétrograda à reculons. C'est de la sorte qu'il s'enfuit, poursuivi par le prince qui, se croyant visé, fit feu sur lui deux fois sans l'atteindre. Arrivé sur le seuil de l'hôtel, il se jeta dans la rue en criant à l'assassin. A ce moment même, Victor Noir, qui s'était soutenu jusque-là s'abattit comme une masse sur le trottoir. Attirés par les cris de Fonvielle, Paschal Grousset, Sauton, quelques passants, accoururent ; on s'empressa autour du blessé et on essaya de l'interroger ; il fit signe qu'il étouffait. La balle avait touché le cœur, et au bout de quelques minutes, le malheureux expira.

En cet instant débouchaient rue d'Auteuil les témoins de Rochefort, Millière et Arthur Arnould, chargés d'organiser la seconde rencontre. Eux aussi, ils étaient armés comme s'ils fussent venus à deux fins, pour se battre de suite aussi bien que pour préparer un duel. « J'avais sur moi un pistolet, a dit plus tard Millière, mais tout petit et au canon microscopique, qui m'avait été donné par ma femme pour le jour de ma fête[7]. » Sauton alla aux nouveaux arrivants : « N'entrez pas, leur dit-il ; ici on assassine ; on vient de tuer Victor Noir. Au contraire, il faut entrer, » répliqua Millière. Et il essaya d'ameuter les passants. Bientôt survinrent quelques sergents de ville. Mais l'émotion paralysait les premiers actes de l'enquête ; on parlait d'un meurtre commis par un prince, et le grand nom de Bonaparte troublait.

Cependant Rochefort était à la Chambre. La perspective du prochain duel le préoccupait. Il en parla à Gambetta et à Emmanuel Arago. « Prenez bien vos précautions sur le terrain, lui dit Krago, et surtout, n'allez pas vous-même chez cet homme. Il a déjà eu de fâcheuses affaires[8]. » La séance venait de s'achever quand, vers quatre heures du soir, le rédacteur en chef de la Marseillaise apprit l'événement. Aussitôt, il se rendit à la chancellerie. N'ayant pas trouvé M. Émile Ollivier, il se retira en annonçant qu'il reviendrait[9]. Au lieu de reparaître, il rentra au bureau de son journal et, bien tard dans la soirée, écrivit l'article qui, se répandant le lendemain matin, appellerait le peuple de Paris à la vengeance.

Cette justice que Rochefort réclamait, le gouvernement était résolu à ne pas la marchander. A la première nouvelle du meurtre, l'impression dans les sphères officielles fut celle d'un immense ennui. Quel contretemps funeste au début d'un ministère heureux ! Le principal souci fut de hâter l'action publique, afin que les Parisiens apprissent en même temps, et la violence et la répression. Sans retard, des ordres furent donnés pour que le prince fût arrêté Celui-ci avait devancé le vœu du gouvernement, et de lui-même s'était constitué prisonnier. Le ministère eût souhaité que la justice ordinaire fût saisie. Toutefois, un sénatus-consulte du 4 juin 1853[10] avait organisé, polir les membres de la famille Bonaparte, une juridiction criminelle spéciale, haut jury recruté par le sort parmi les conseillers généraux ; et les textes impératifs de la loi ne permettaient point le retour au droit commun. Un décret décida que la Chambre des mises en accusation de la Haute Cour serait convoquée[11].

La soirée et la nuit qui suivirent furent calmes, l'événement ne s'étant pas ébruité. Le 11 janvier au matin, la Marseillaise parut encadrée de noir. Sur la première page, elle portait en grosses lettres ces mots :

ASSASSINAT commis par le prince Pierre-Napoléon Bonaparte sur Victor Noir.

Tentative d'assassinat commise par le prince Pierre-Napoléon Bonaparte contre Ulrich de Fonvielle.

L'article de Rochefort était ainsi conçu :

J'ai eu la faiblesse de croire qu'un Bonaparte pouvait être autre chose qu'un assassin !

J’ai osé m'imaginer qu'un duel loyal était possible dans cette faucille ou le meurtre et le guet-apens sont de tradition et d'usage.

Notre collaborateur Paschal Grousset a partagé mon erreur, et aujourd'hui nous pleurons notre pauvre et cher ami Victor Noir, assassiné par le bandit Pierre-Napoléon Bonaparte.

Voilà dix-huit ans que la France est entre les mains ensanglantées de ces coupe-jarrets qui, non contents de mitrailler les républicains dans les rues, les attirent dans des pièges immondes pour les égorger à domicile.

Peuple français, est-ce que décidément tu ne trouves pas qu'en voilà assez ?

 

Le journal fut saisi ; niais déjà s'était propagé l'appel à la révolte. Ce fut dans une attente agitée que s'ouvrit la séance parlementaire. On avait à peine achevé la lecture du procès-verbal, que Rochefort demanda la parole. Il qualifia d'assassinat le meurtre de Victor Noir, marqua de flétrissure l'assassin, réclama des juges, non des juges d'exception, mais le jury ; puis il parla de l’émotion publique, et il en pouvait témoigner mieux que personne, l'ayant lui-même provoquée. Enfin, comme s'il eût voulu compléter à la tribune l'article du matin : « Je me demande, dit-il en manière de conclusion, si nous sommes en présence des Bonaparte ou des Borgia. — « Vous interpellez le gouvernement en l'outrageant, répliqua M. Émile Ollivier ; le gouvernement vous répondra et ne vous outragera point. » La réponse suivit, digne, calme, attristée : nul ne déplorait plus que les ministres l'événement de la veille ; mais les convenances ne permettaient point qu'on devançât l'œuvre de la justice : avec une impartialité prévoyante, toutes les mesures avaient été prises, et on pouvait être assuré que le rang du prévenu ne serait ni cause de ménagements, ni source d'impunité. Sur la juridiction exceptionnelle, le garde des sceaux fut bref et précis : il eût désiré, et ses collègues avec lui, la comparution devant le jury ; mais un sénatus-consulte formel avait organisé une compétence spéciale ; dans l'avenir, on pourrait abroger la loi ; pour le présent, on était tenu de s'y conformer. « N'exagérons pas la gravité de la situation, dit en finissant le garde des sceaux. Un homicide a été commis par un personnage haut placé : nous le poursuivons... Quant à ces excitations par lesquelles on essaie de soulever le sentiment populaire, nous les contemplons avec impassibilité et sans crainte ; nous sommes la loi, nous sommes le droit, nous sommes la modération, nous sommes la liberté, et, si vous nous y contraignez, nous serons la force. » Ainsi parla M. Émile Ollivier, soutenu par la chaleureuse approbation de la droite et des centres. L'opposition demeurait silencieuse. Seuls, à l'extrême gauche, quelques-uns interrompaient. Le plus animé était Raspail ; à propos de Pierre Bonaparte, il jugea opportun d'évoquer le nom de Tropmann, ce monstrueux criminel qui, en ce temps-là même, attendait l'heure de l'échafaud. Comme le ministre venait de regagner sa place, une lettre arriva qui émanait du procureur général ; c'était une demande en autorisation de poursuites contre Rochefort pour l'article paru dans la Marseillaise. La demande fut renvoyée aux bureaux.

Cependant, dans le parti révolutionnaire, l'effort était grand pour exalter les passions. La brutalité de l'attentat, le nom du coupable, l'âge de la victime, tout accroissait les colères. Sans contrôle, on attribuait au prince la provocation, et l'aventure prenait un aspect de guet-apens. Au malheureux jeune homme, on improvisait une biographie : on vantait sa franchise et sa bonté ; on poétisait ses dernières heures ; il était, disait-on, sur le point de se marier ; et l'image d'une femme en deuil ajoutait quelque chose de sentimental à l'horreur du trépas. Le soir, les réunions publiques reflétèrent ces impressions de sympathie chaleureuse, de courroux crédule, d'ardeur vengeresse. A Belleville, à la Chapelle, le bureau fut décoré d'un voile noir. Aux plus exaltés, ces manifestations paraissaient bien fades. Le corps avait été transporté à Neuilly, au domicile de Louis Noir, frère de la victime. Le lendemain, 12 janvier, auraient lieu les obsèques. Serait-il impossible de passer des paroles aux actes, et de faire sortir la guerre civile de la cérémonie des funérailles ? Sur ce point s'engageaient des discussions passionnées, les uns aspirant à saisir l'occasion, les autres craignant de fournir au gouvernement une facile victoire. Les principaux agents du parti blanquiste ayant été consultés, ceux-ci répondirent que leurs hommes ne marcheraient pas. Dans les bureaux du Réveil, on répugnait pareillement à l'insurrection. Les meneurs de l'Internationale étaient indécis. En revanche, certains ouvriers des faubourgs semblaient résolus à se battre et voulaient se rendre à la manifestation avec des armes cachées sous leurs vêtements. Entre tous les agitateurs, le plus animé, le seul vraiment convaincu, était Flourens : « Demain, disait-il, il faudra vaincre ou mourir. » Et il ajoutait : « 1848 a commencé par un cadavre, nous avons celui de Victor Noir[12]. »

Le 12 janvier, dès les premières heures du jour, de nombreux groupes remontèrent les avenues qui conduisent vers l'Arc-de-Triomphe. Les plus résolus franchirent les fortifications et s'engagèrent dans Neuilly. Le plan de l'autorité était de ne gêner en rien les hommages à rendre au mort ; aussi s'était-on gardé de masser les troupes sur le lieu même des obsèques. La journée s'avançant, ces vastes quartiers parurent trop étroits, tant affluaient les nouveaux arrivants ! Les calculs les plus modérés ont évalué à plus de quatre-vingt mille le chiffre des manifestants. Imposante par le nombre, la démonstration ne portait point en elle cette unité de vues qui rend redoutables les multitudes. Quelques-uns, mais en infime minorité, méditaient l'insurrection. La plupart n'aspiraient qu'à flétrir le meurtrier, et à atteindre, à travers le prince Pierre Bonaparte, l'autre Bonaparte, celui qui régnait. Puis il y avait la grande armée des curieux qui cherchaient un spectacle, des blasés qui espéraient quelque émotion sensationnelle. Ce qui, dans Neuilly, était rassemblement, se transformait en foule compacte aux abords de la maison mortuaire. Cependant, autour du cercueil, entre les chefs de groupe, entre les parents du mort, se prolongeait le débat ardent commencé la veille. Flourens et quelques-uns de ses amis voulaient que le corbillard, au lieu de s'acheminer vers le cimetière communal, rentrât dans Paris : on traînerait le cadavre jusqu'au Père-Lachaise, et, chemin faisant, on ameuterait les flots du peuple. Rochefort et Delescluze s'appliquaient à combattre une résolution si téméraire : ils invoquaient le vœu de la famille : rien n'était prêt pour une insurrection ; au contraire, du côté du pouvoir, abondaient les moyens de répression : dans les larges avenues qu'on aurait à traverser pour gagner le centre de la ville, toute foule serait dispersée ou massacrée. La discussion durait encore quand les pompes funèbres enlevèrent la dépouille. On se dirigea vers le cimetière de Neuilly, mais non sans une dernière lutte. Chemin faisant, Flourens et ses compagnons essayèrent de détourner le corbillard et de le ramener vers Paris. L'un des assistants, qu'on appelait Benel, saisit les chevaux par la bride. Un autre, nommé Fontaine, criait de toutes ses forces : « A Paris, à Paris ! » et ajoutait : « Nous avons des bombes[13]. » Il y eut un moment de confusion indescriptible. Rochefort s'évanouit, et on put craindre une bataille pour la conquête du cercueil. Enfin, ceux qui rêvaient de recommencer les funérailles du général Lamarque furent vaincus, et le pauvre jeune homme, obscur dans sa vie, célèbre seulement par sa mort, put reposer en paix dans le lieu de sa sépulture.

Dans les Champs-Élysées, les troupes étaient massées, prêtes à agir si les manifestants, non apaisés par les honneurs funèbres, se risquaient jusqu'à l'émeute. Il se trouva que ces précautions furent superflues. Le retour s'accomplit sans incident notable : tout au plus quelques bousculades, quelques interventions de la cavalerie pour refouler ou couper des groupes trop compacts. A la tombée de la nuit, la ville avait repris sa physionomie habituelle ; nulle part la circulation n'était entravée ; tous les magasins, tous les cafés étaient ouverts ; et le seul signe d'une préoccupation inaccoutumée se marquait par l'empressement à lire les journaux que l'on s'arrachait dans les kiosques. A dire vrai, une double sagesse avait préservé la paix publique : les démagogues, par crainte des risques, redoutaient de provoquer la force armée ; les ministres honnêtes et humains du 2 janvier n'eussent rien tant regretté que de s'en servir. L'Empire touchait à ses derniers jours. Mais il faudrait, pour l'abattre, d'autres adversaires et d'autres coups.

 

III

Dans le ciel serein de l'Empire libéral, l'événement d'Auteuil passa comme un signe funeste, mais qui glisse sans se fixer. Après un instant de crainte superstitieuse, on se rassura, et toute l'attention se reporta sur l'œuvre poursuivie par Émile Ollivier et ses amis.

Cette œuvre, bien qu'interrompue dès ses débuts, bien qu'un peu gâtée par quelques excès d'optimisme et quelques inexpériences, mérite de n'être point oubliée. Elle fut une des meilleures qui aient été tentées au dix-neuvième siècle.

Un trait la distingue, à savoir un intense et patriotique désir de ne rien laisser perdre des forces nationales, de rassembler tous ceux qu'avaient séparés nos discordes civiles. A travers les années, un souvenir demeure gravé dans la mémoire des contemporains, c'est celui des réceptions ministérielles qui marquèrent cet hiver. Le spectacle était suggestif autant que nouveau. Dans les salons remplis par les sénateurs, les députés, les magistrats, les fonctionnaires, apparaissaient tout à coup des visiteurs dont l'entrée faisait sensation et dont les noms se chuchotaient de bouche en bouche. C'étaient ordinairement des vieillards. Ils arrivaient en habit noir, le plus souvent sans décorations et en un simple appareil qui, loin de les cacher, les dénonçait. Ces hôtes inaccoutumés s'appelaient Guizot, Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne. Une curiosité attentive et étonnée observait leurs allées et venues, notait leurs paroles, s'ingéniait à mesurer les marques de déférence qui les accueillaient. Eux-mêmes semblaient partager la surprise qu'ils excitaient. On les voyait porter de tous côtés leurs regards, comme s'ils se fussent appliqués à explorer les lieux, à réveiller leurs souvenirs, à remettre les noms sur les visages. On assistait parfois à de singulières reconnaissances entre gens qui, depuis la fondation de l'Empire, ne s'étaient point parlé. Ce n'était point qu'on se fût perdu de vue ; mais une crainte, sans doute excessive, de déplaire au prince, avait voulu qu'on semblât s'ignorer. A la chancellerie, le plus grand sujet d'étonnement était le garde des sceaux lui-même. Celui que les bonapartistes venaient saluer était Émile Ollivier, fils de proscrit et grandi dans la haine de l'Empire. Autour de lui, on eût pu désigner ceux de ses collègues qui avaient souffert des rigueurs du coup d'État. Les vieux impérialistes coudoyaient les tenants de l'orléanisme ; quelques autres apparaissaient, gens d'affaires, avocats, journalistes, que volontiers on eût naguère classés dans le parti républicain. Cet assemblage de toutes les opinions était comme l'image de la fusion générale à laquelle les nouveaux ministres aspiraient. Émile Ollivier allait de groupe en groupe, bon, expansif, radieux, souriant aux autres, souriant aussi à sa propre fortune, et plein d'une confiance qui paraissait alors justifiée. Tout, en ces heures fugitives, prospérait au gré de ses vœux, et auprès de lui sa jeune femme complétait l'image de son bonheur. Elle se montrait à ses côtés, modeste plutôt que timide, ni éblouie ni étonnée de son élévation, dédaigneuse de tout ornement au point de paraître austère, soit qu'elle voulût, par son exemple, remettre en honneur les habitudes oubliées de la simplicité, soit qu'elle méprisât toute parure, hormis celle de ses vingt ans.

En leurs rencontres, tous ces revenants de la politique ne laissaient pas que d'évoquer d'étranges souvenirs. Tout étonnés de l'évolution des choses, ils ne pouvaient se défendre de rapprocher le présent du passé. Un jour, aux Tuileries, dans l'un des salons d'attente, Odilon Barrot trouva réunis les nouveaux ministres. L'un d'eux vint à lui : « Ne me reconnaissez-vous pas, lui dit-il, monsieur Barrot ? » Puis il ajouta avec un sourire et en faisant allusion au coup d'État : « Il y a dix-huit ans, je vous ai aidé à faire votre lit à Vincennes ; votre matelas était tout près du mien, et vous vous y preniez vraiment trop mal pour le disposer. — Oui, je vous reconnais, reprit le vieillard ; vous êtes M. le marquis de Talhouët. Et moi aussi, je puis vous rendre souvenir pour souvenir : vous rappelez-vous que, quand vous eûtes quitté votre vêtement, je remarquai sur votre chemise une légère tache de sang et vous en demandai l'origine ? Vous me répondîtes que vous aviez été touché par une baïonnette au moment où vous vouliez forcer l'entrée du Palais-Bourbon ; heureusement, votre manteau avait arrêté le coup[14]. » On pourrait noter en ce temps-là bien des conversations pareilles. Le plus singulier n'était pas ces discours, mais qu'ils se tinssent dans l'antichambre du cabinet impérial et entre ceux qui attendaient le prince pour le servir ou le conseiller.

On eût dit, non un règne déjà vieux qui s'achève, mais un règne nouveau qui s'inaugure. On sentait passer sur le pays ces larges brises d'espérance qui soufflent à l'heure des avènements. Ce qui charmait les vieillards, attirait surtout les jeunes gens. Tout le passé se fondant dans les perspectives de l'avenir, ils se donnaient avec un empressement joyeux. De tous côtés, ils faisaient circuler des adresses d'adhésion : on en rédigea à l'École de droit, dans les conférences de stagiaires ou d'étudiants, au cercle catholique du Luxembourg. « Courage, Saint-Père, courage, » criaient les Romains à Pie IX, aux premiers jours de ses réformes libérales. En ce mois de janvier 1870, le même cri de sympathie montait vers l'Empire renouvelé.

Le ministère avait à cœur de répondre à cette confiance. Par des actes, peu importants en eux-mêmes mais significatifs, il tint à bien souligner l'esprit qui l'animerait. Ayant sauvegardé la paix publique le jour des funérailles de Victor Noir, il se piqua de prouver son libéralisme en usant de générosité, même envers ses pires adversaires : le 12 janvier, l'amnistie fut étendue à Ledru-Rollin à qui le retour en France avait été jusque-là interdit. Une plainte fort générale s'élevait depuis le commencement de l'Empire contre l'ingérence des juges de paix dans les luttes électorales : deux circulaires successives proclamèrent qu'ils ne dépendaient que de leurs chefs hiérarchiques ; en outre, les rapports politiques furent supprimés ; enfin, il fut établi que ces magistrats ne pourraient, dans leur canton, briguer aucun mandat, soit de conseiller général ou (l'arrondissement, soit de conseiller municipal[15]. Une instruction aux procureurs généraux[16] fixa la conduite à adopter vis-à-vis de la presse : la liberté la plus complète devait être laissée, même aux opinions les plus violentes ; en revanche, il conviendrait de poursuivre sans hésiter l'outrage envers l'Empereur, les provocations à la révolte, l'excitation des militaires à la désobéissance. Le désir de placer au-dessus de tout soupçon l'indépendance des corps judiciaires fit abroger le décret du 16 août 1859 qui confiait au premier président et au procureur général dans les cours, au président et au procureur impérial dans les tribunaux, le soin de dresser le tableau de roulement entre les diverses chambres. Désormais, la répartition serait fixée par une commission composée des président et vice-présidents ainsi que du doyen des conseillers et des juges : de la sorte s'évanouirait un reproche assez peu fondé, mais souvent formulé contre le gouvernement : celui de composer au gré de ses intérêts les chambres appelées à statuer sur les délits politiques[17]. Jusqu'ici, les commentaires des séances législatives avaient été interdits. Ainsi le voulaient les sénatus-consultes impériaux ; et, à la fin de 1867, un procès resté fameux avait appliqué ces sévères prescriptions. En attendant un changement de législation, une circulaire du garde des sceaux eut pour but de rassurer les journalistes : à l'avenir le droit d'appréciation, d'analyse ou de discussion pourrait s'exercer sans danger[18]. Dans le même temps, un projet fut présenté qui conférait au jury la connaissance des délits de presse. Cependant, parmi les lois de l'Empire autoritaire, il en était une qui contrastait avec l'état des esprits et dont nul n'eût osé réclamer le maintien : c'était la loi de Sûreté générale. L'abrogation en fut proposée par le gouvernement, et un vote unanime l'abolit.

Ces mesures n'étaient que mesures de détail. M. Émile Ollivier et ses collègues nourrissaient de plus amples desseins. Pour les aider dans la réalisation de leurs vues, trois grandes commissions extra-parlementaires furent créées. La première avait pour objet de rechercher le régime le meilleur pour l'administration et la représentation de la ville de Paris. La deuxième, dont le mandat était bien plus étendu, avait pour mission d'élaborer une série de projets destinés à ranimer la vie municipale, cantonale, provinciale. La troisième, enfin, étudierait les questions relatives à la liberté de l'enseignement supérieur. L'esprit le plus large présida aux choix ministériels. — Dans le comité de la Ville de Paris entrèrent M. Laboulaye, M. Cochin, M. Léon Say, M. Batbie : on leur associa à la vérité M. Émile de Girardin, esprit plus brillant que pondéré, qui tour à tour, louait ou attaquait Émile Ollivier, et que l'ancien député de la gauche redoutait et ménageait à l'excès. — La commission de décentralisation eut pour président Odilon Barrot. On y remarqua d'anciens députés, très respectés, très regrettés de leurs collègues : M. de Flavigny, M. Lambrecht ; des représentants des anciens partis : M. de Barante, M. Benoist d'Azy, M. Prévost-Paradol ; des économistes tels que M. Le Play et M. Léonce de Lavergne. Une sollicitude attentive avait recherché jusque dans les provinces les hommes modestes et instruits qui pourraient fournir des avis éclairés. C'est dans cette pensée que furent adjoints à la commission M. de Metz-Noblat qui avait autrefois rédigé le manifeste de Nancy, et aussi M. Garnier, directeur d'un journal légitimiste de Lyon, qui avait organisé, l'année précédente, un congrès sur la décentralisation. Bien que le but fût de développer l'initiative individuelle en restreignant les attributions du pouvoir, l'esprit de justice qui régnait alors dans les sphères officielles n'eût pas toléré que les doctrines contraires restassent sans interprète : l'un des membres du comité était M. Dupont-White qui professait, au moins d'une manière générale, la théorie de l'État centralisé. — La commission de l'enseignement supérieur fut choisie avec la même équité. Elle eut pour président M. Guizot. Chacune des Facultés y fut représentée par un de ses maîtres les plus éminents : ce furent M. Valette pour l'École de droit, M. Andral pour l'École de médecine, M. Saint-Marc-Girardin pour la Faculté des lettres, le Père Adolphe Perraud pour la Faculté de théologie. Les catholiques, très empressés à la conquête d'une liberté dont ils espéraient profiter, avaient pour organes M. le duc Albert de Broglie, M. Léopold de Gaillard, le Père Captier qui dirigeait l'école dominicaine d'Arcueil, et aussi un publiciste très jeune encore, mais dont on vantait déjà l'esprit pénétrant et vigoureux, M. Thureau-Dangin. Nulle tendance exclusive : côté des catholiques étaient appelés à siéger, outre M. Guizot, plusieurs protestants : c'étaient en particulier M. Bois, professeur à la Faculté de théologie de Montauban, et le très respectable général Chabaud-Latour. La pensée générale était de permettre à l'initiative individuelle l'ouverture d'établissements destinés aux hautes études. Avant de porter cette dernière atteinte à l'antique monopole, le gouvernement avait tenu non seulement à ne pas fuir, mais à rechercher les objections. Animé de ces pensées, il avait largement introduit dans le comité les fonctionnaires ou professeurs de l'Université officielle. Tels étaient M. Boissier, M. Saint-René-Taillandier, M. Ravaisson, M. Bersot. De la sorte, aucun élément d'information ne serait négligé, et la décision se prendrait en pleine loyauté comme en pleine lumière.

Cependant les irréconciliables ne désarmaient pas. L'ardeur fut égale en ce temps-là dans le parti de l'ordre pour fonder la liberté, dans le parti contraire pour surexciter les passions. Le lendemain des funérailles de Victor Noir, les chefs de l'Internationale se réunirent et, sans se décourager du récent échec, recherchèrent les moyens de mettre à profit les occasions futures. On décida d'organiser entre les divers groupes de la société des rapports permanents, afin d'assurer, au jour favorable, une action simultanée. On résolut de combiner une entente étroite avec Rochefort. Enfin des émissaires travailleraient les grandes villes, Lyon, Rouen, Roubaix : grâce à cette coalition, tout mouvement parisien aurait aussitôt son contrecoup dans les provinces. En attendant le soulèvement décisif, aucun prétexte ne serait négligé pour entretenir l'agitation[19].

Les prétextes ne manquèrent pas. Le 17 janvier, au Corps législatif, vint à l'ordre du jour la discussion sur les poursuites contre Rochefort. Bien avant l'heure de la séance, une foule compacte stationnait aux abords du Palais-Bourbon. Tous les députés étaient à leur banc ; dans les tribunes, pas une place n'était vide. Ceux qui recherchaient les incidents dramatiques furent déçus. Rochefort, décidément réfractaire à l'éloquence, ne prononça que quelques ternes paroles. Tout le succès fut pour Ollivier : « Nous ne craignons pas la révolution, dit-il, parce que le peuple n'en veut pas... Nous ne réprimerions, ajouta-t-il, qu'avec douleur ; car réprimer, c'est répandre le sang... mais la volonté résolue du gouvernement est d'empêcher qu'il y ait des journées. » Par 222 suffrages contre 34, le Corps législatif vota les poursuites. Vaincus dans la Chambre, les amis de Rochefort essayèrent une revanche au dehors. A la chute du jour, quelques centaines de jeunes gens, partant de la place de la Concorde, parcoururent la rue de Rivoli, la rue de Castiglione, la rue Saint-Honoré, en chantant des chants séditieux. Dans la soirée, des rassemblements se formèrent rue d'Aboukir, rue Montmartre, sur les boulevards. Le lendemain soir, on revit les mèmes promenades tumultueuses et elles se prolongèrent longtemps dans la nuit. Chemin faisant, ces groupes en croisèrent d'autres, et se confondirent en partie avec eux : c'étaient des bandes de gens avinés ou de femmes perdues qui se rendaient sur la place de la Roquette dans l'espoir de l'exécution de Tropmann.

Au moment où la dictature impériale abdiquait, on voyait poindre une autre dictature, celle des faubourgs. Pour manifester, tout était bon, et spécialement les anniversaires. Justement on touchait au 21 janvier. La Marseillaise, à cette occasion, tint à bien montrer qu'elle avait pour légitimes ancêtres le Père Duchesne et l'Ami du Peuple. Elle proclama que « régner, tel était le crime de Capet. Les rois, ajouta-t-elle, étant hors nature, sont aussi hors la loi, et c'est leur faire trop d'honneur que de les juger. » Un banquet rassembla à Saint-Mandé les plus exaltés des démagogues. C'est en cette réunion que fut porté un toast resté fameux, le toast à la Balle, « à la petite balle libératrice, à la petite balle humanitaire, à la petite balle de bon secours que le monde attendait. » Celui qui avait composé cette prétentieuse apologie du meurtre, Félix Pyat, fut prudent jusqu'à la faire lire par un de ses subordonnés ; quant à lui, il avait regagné la terre étrangère, ayant coutume de n'être factieux qu'à distance. Un des assistants, nominé Fontaine, souligna l'appel à l'assassinat. Après avoir proclamé la fin de tous les empires, il ajouta : « Ils ont les chassepots, nous avons la science ; grâce à ses progrès, nous serons bientôt débarrassés de ce bandit de Bonaparte[20]. »

La tactique révolutionnaire était de semer dans les départements l'agitation. Quel meilleur moyen que les grèves ! La plus importante fut celle du Creusot. Elle éclata vers le milieu de janvier. La première cause de dissentiment entre les patrons et les travailleurs avait été la gestion de la Société de secours mutuels dont la caisse était confiée à l'administra-leur de l'usine. Cet état de choses ayant soulevé quelques critiques, il fut convenu que les ouvriers seraient appelés à décider par voie de suffrage s'ils entendaient maintenir l'ancienne organisation ou prendre eux-mêmes la gérance de leurs intérêts. Le jour du vote, les abstentions furent nombreuses ; mais la majorité se prononça pour la gérance directe. Cependant, dans les assemblées préparatoires qui avaient précédé le scrutin, un ouvrier ajusteur, arrivé au Creusot depuis quelques mois, avait pris sur ses camarades un extraordinaire ascendant. On l'appelait Assi. Assi, ayant laissé passer trois jours sans se rendre à son travail, fut remplacé à son étau. C'était le 19 janvier. Aussitôt une quarantaine d'ouvriers quittèrent l'atelier. L'exemple se propagea avec une rapidité inouïe : avant la fin de la journée, le nombre des grévistes atteignait trois mille. D'un bout à l'autre du pays, la nouvelle fit sensation. On n'était point encore accoutumé aux grèves. Les usines du Creusot étaient, entre toutes celles de France, les plus importantes. Celui qui les dirigeait était M. Schneider, l'un des premiers parmi les industriels de son temps et l'un des personnages les plus considérables de l'Empire. En cette partie de la Saône-et-Loire était agglomérée une population ouvrière très dense, et nul ne pouvait mesurer quelle serait la gravité d'une collision. Ce qui accroissait l'effervescence, c'étaient les excitations des journaux et surtout de la Marseillaise. Assi apparaissait de plus en plus comme le véritable chef. De parole facile, de nature impérieuse, toujours prêt à proclamer, avec toute sorte d'enflures de langage, les droits du prolétariat, il exerçait sur ses compagnons une véritable fascination. On savait déjà on connut surtout plus tard, qu'il correspondait régulièrement avec Paris et avec Londres. Sa vanité, qui était monstrueuse, consolidait son empire ; le voyant si assuré, on le suivait avec une aveugle foi. Des forces importantes furent envoyées sur les lieux. Cavaliers et fantassins arrivèrent au cœur de l'hiver, furent cantonnés sous des hangars glacés, s'épuisèrent en patrouilles, et devinrent, avec les ouvriers paisibles, les vraies victimes de la grève. Après huit jours d'inquiétudes, les assiriens, ainsi appelait-on les partisans d'Assi, durent s'avouer vaincus. Le travail reprit, au moins provisoirement, car bientôt renaîtrait l'agitation. Les événements du Creusot eurent au Corps législatif leur épilogue. Le 26 janvier, on vit Esquiros se lever au milieu de ses collègues et dénoncer l'emploi de la force publique dans les grèves. Le ministre de l'Intérieur ayant revendiqué avec énergie son droit, Gambetta monta à son tour à la tribune et, avec un embarras qui se déguisait en vain sous la violence des mots, développa, lui aussi, la même thèse insoutenable. On s'étonna de tant d'aberration : « Gambetta, dit-on, ne serait-il qu'un Rochefort éloquent ? » Le secret de cette intervention se trouve dans une lettre que vers ce temps-là l'un des chefs de l'Internationale, Bastelica, adressait de Marseille à Varlin : « Savez-vous, écrivait-il, que, sur la grève du Creusot, nos députés Gambetta et Esquiros n'ont interpellé que sur notre sommation[21] ? »

Si Gambetta avait besoin qu'on le stimulât, Rochefort, malgré sa défaillance aux funérailles de Victor Noir, gardait la faveur des faubourgs. Le 22 janvier, le tribunal se réunit pour le juger. Il ne comparut point et fut condamné par défaut à six mois de prison pour offense envers la personne de l'Empereur et pour provocation à la guerre civile. Le jugement n'ayant point été frappé d'opposition et tous les délais étant expirés, on attendit de jour en jour son arrestation. Le 7 février, dans la soirée, il fut appréhendé rue de Flandre, à la Villette, au moment où il se rendait dans une réunion publique, et il fut emmené à Sainte-Pélagie. Tandis qu'on l'y conduisait, le bruit de l'événement se répandit dans la réunion où on l'attendait. Flourens présidait, ayant à ses côtés Debeaumont et Millière. « Nous ne laisserons pas Rochefort en prison, s'écria Debeaumont, dussions-nous mourir tous. » A ces mots, le commissaire de police qu'on appelait Barlet déclara la réunion dissoute. Flourens ; se levant alors, s'arma d'un revolver et d'une canne à épée, proclama la révolution en permanence, ordonna l'arrestation du commissaire. On sortit aux cris de : Vive la République ! Vive Rochefort ! et au chant de la Marseillaise. Chemin faisant on désarma quelques soldats attardés. Le malheureux Barlet suivait, à la manière d'un otage. Bientôt il fut laissé libre, soit par l'humanité de Flourens, soit par la complicité de celui qui avait la mission de le garder. Les manifestants, d'abord au nombre de près de quinze cents[22], se fondirent peu à peu, la plupart reculant devant le péril d'un combat. Ceux qui restaient étaient décidés à la lutte. Au bas du faubourg du Temple, deux omnibus et quelques voitures renversées figurèrent un commencement de barricade. Rue de Paris, les moellons et les planches d'une maison en construction servirent à édifier des retranchements plus solides. Une boutique d'armurier fut pillée. Cependant la force publique arrivait. Les barricades furent emportées, mais après une assez vive résistance, et un officier de paix fut même grièvement blessé. Flourens, resté presque seul, pénétra au théâtre de Belleville où on lui avait assuré qu'il trouverait des fusils. Il y fut cerné, ne parvint qu'à grand'peine à s'échapper, et se réfugia chez un ami.

On se flattait que les agitateurs se décourageraient. L'espoir fut trompé. Les troubles recommencèrent dans la soirée du 8. Ils se prolongèrent le 9, quoiqu’avec moins de gravité, les habitants s'employant eux-mêmes à empêcher les barricades. Dans le même temps, on apprit que quelques désordres, d'ailleurs assez vite réprimés, avaient éclaté à Marseille[23]. Le 10, le calme se rétablit. Le gouvernement se croyait sur les traces d'un complot. A Mazas avaient été écroués la plupart des rédacteurs de la Marseillaise, Millière, Germain Casse, Arnoult, Ulrich de Fonvielle, Paschal Grousset. Puis, les rigueurs se multipliant, le nombre des individus placés sous la main de la justice s'éleva à 450 environ. Cependant on eût dit qu'un destin malfaisant s'appliquait à multiplier les incidents sensationnels. Le 11 février, à six heures du matin, la police s'était rendue aux Batignolles chez un ouvrier mécanicien, qu'on appelait Mégy, afin de s'emparer de sa personne. Celui-ci, dès que la porte eut cédé, fit feu d'un pistolet et blessa mortellement un des agents. « J'ai tiré dans le tas, dit-il quand on l'interrogea[24]. » Ce qui était crime parut à quelques-uns acte de légitime défense : la police, disait-on, avait procédé avant le lever du jour et contrairement aux lois. On excusa le meurtrier, bientôt on le glorifia. Mégy, Assi, Flourens, telles seraient les nouvelles idoles. Le jour était proche où Rochefort lui-même serait trouvé tiède. Le 11 février, Bastelica écrivait de lui à Varlin : « Cet homme a eu, comme tous ceux qui servent la révolution, son jour, son heure, sa latitude. Aujourd'hui, le niveau populaire l'a surpris. Qu'il regagne la rive s'il ne veut être noyé... A un autre maintenant[25]. »

En ces conjonctures, ce fut le grand honneur du gouvernement de chercher dans la liberté elle-même le remède qui userait la révolution. Pour le ministère Ollivier, le mois de février, les premiers jours du mois de mars furent les temps de la plus grande activité. Toutes espèces de réformes étaient élaborées, sur les élections, sur la législation industrielle, sur le cumul des gros traitements, sur l'Algérie, sur le régime de la presse. La Commission de décentralisation commençait ses études ; la Commission d'enseignement se constituait. Les députés luttaient de zèle avec les ministres, et on ne comptait plus les projets dus à l'initiative parlementaire. Jamais, depuis 1789, on n'avait vu pareille ardeur. Le principal danger était que la confusion naquît de la surabondance des desseins. Voulant définir l'œuvre qui se tentait alors, Prévost-Paradol la caractérisait en ces termes : « C'est la refonte dans le sens de la liberté de toutes les institutions françaises, telles que la Révolution, le Consulat et l'Empire les ont faites. »

Ce n'est pas sans tristesse qu'on retrouve aujourd'hui dans les recueils officiels les restes de tous ces travaux entrepris dans l'espérance. Il y a justice à les indiquer. A quoi bon y insister ? Tous ou presque tous demeureraient à l'état d'ébauche, et déjà l'Empire était condamné à n'avoir plus que des commencements de pensées. En revanche, ce qu'on ne saurait trop redire, même au risque de se répéter, c'est le touchant accord qui porta en ce temps-là vers le service du pays l'unanimité des gens de bien. A la Chambre, on put noter un moment — moment bien fugitif — où la droite oublia ses regrets, où les plus modérés de la gauche parurent se laisser gagner. Un jour, — c'était le 22 février, — dans un vote de confiance provoqué par une interpellation de Jules Favre, l'opposition se trouva réduite à dix-huit voix. Jusque dans le langage des ennemis les plus résolus de l'Empire, on peut saisir, à celle époque, de curieux aveux et comme une tendance à désarmer. Souvent, au cours de ce livre, on a eu occasion de citer M. Doudan, l'homme qui peut-être a le mieux analysé, au jour le jour, les actes du règne, et en a été le plus clairvoyant, le plus implacable censeur. En ce mois de février 1870, sa correspondance s'adoucit, et il se hasarde, chose inouïe ! jusqu'à se laisser arracher un éloge. « Le ministère, écrit-il, a vraiment les meilleures intentions, une honnêteté irréprochable, une prudence qui n'est pas sans hardiesse. » Sur le souverain, les jugements eux-mêmes s'amollissent, quoique toujours mêlés d'épigrammes. « Je crois l'Empereur décidé à ce rôle soudain d'un Auguste constitutionnel. Il est, sans doute, fatigué de l'exercice d'une volonté sans contrôle qui n'a pas fait de miracles, à beaucoup près. Son affection pour son fils le ramène à modérer l'action de son gouvernement pour en assurer la durée... Il a peut-être été plus romanesque encore que pervers ; avec rage, il peut se dégoûter des romans politiques et rentrer dans les droits chemins du sens commun. » A la vérité, ce profond observateur des choses se ravise presque aussitôt. Avec cette seconde vue des méditatifs et des solitaires, il entrevoit ce que nul ne discerne encore ; il s'effraie, comme il le dit lui-même, de tant de courants qui poussent sur les récifs ; et, dans la même page, il trace ces mots d'une gravité prophétique : « Généralement la Providence ne laisse pas dénouer des embarras si compliqués, et il est dans ses habitudes de couper les nœuds par des coups imprévus. »

 

 

 



[1] Voir Moniteur, 30 novembre 1849.

[2] Voir Gazette des Tribunaux, 18 août 1849.

[3] Voir Papiers des Tuileries, t. Ier, p. 67.

[4] Papiers des Tuileries, t. Ier, p. 67, 75.

[5] Papiers des Tuileries, t. Ier, p. 244-246.

[6] Haute Cour de Tours, déposition Georges Cavalier. (Gazette des Tribunaux, 21 mars 1870.)

[7] Haute Cour de justice. (Gazette des Tribunaux, 23 mars 1870.)

[8] ROCHEFORT, Aventures de ma vie, t. II, p. 133.

[9] Discours de M. Émile Olivier au Corps législatif, 17 janvier 1870.

[10] Voir Bulletin des Lois, 1858, n° 610.

[11] Journal officiel, 11 janvier 1870.

[12] Voir Rapport de M. le procureur général Grandperret, 4 mai 1870. (Journal officiel, 5 mai 1870.) — Voir aussi procès de Blois, acte d'accusation. (Gazette des Tribunaux, 18 et 19 juillet 1870.)

[13] Procès de Blois, acte d'accusation. (Gazette des Tribunaux, 20 juillet 1870.)

[14] Odilon BARROT, Mémoires, t. IV, p. 388-389.

[15] Journal officiel, 27 janvier et 20 février 1870.

[16] Journal officiel, 29 janvier 1870.

[17] Décret du 21 février 1870. (Bulletin des Lois, 1870, p. 353.)

[18] Voir Journal officiel, 4 février 1870.

[19] Voir lettre de Varlin à Bastelica. (Rapport de M. le procureur général Grandperret, Journal officiel, 5 mai 1870.)

[20] Voir Rapport de M. le procureur général Grandperret.

[21] Voir troisième procès de l'Internationale. Rapport de M. l'avocat impérial Aulois. (Gazette des Tribunaux, 24 juin 1870.)

[22] Journal officiel, 9 février 1870.

[23] Voir Gazette des Tribunaux, 13 février 1870.

[24] Rapport de M. le procureur général Grandperret. (Journal officiel, 5 mai 1870.)

[25] Troisième procès de l'Internationale. Rapport de M. Aulois. (Gazette des Tribunaux, 24 juin 1870.)