SOMMAIRE : I. — Quel accueil favorable
rencontre le nouveau ministère : M. Ollivier et ses collègues. — Déclaration
de M. Daru an Sénat (7 janvier 1870) : le ministère des honnêtes gens. —
Premiers actes du nouveau cabinet. — Irritation et dépit des irréconciliables.
— Quel prétexte imprévu d'agitation s'offre tout à coup à eux.
II. — Le prince Pierre
Bonaparte : son origine et son passé. — Dans quelle querelle il prend parti :
double duel en perspective. — Ulrich de Fonvielle et Victor Noir chez le
prince. — Mort tragique de Victor Noir (10 janvier). — Premières mesures
prises par le gouvernement. — Rochefort ; quel article il publie dans la
Marseillaise. — Séance parlementaire du 11 janvier : déclaration de M. Émile
Ollivier : demande d'autorisation de poursuites contre Rochefort. — La soirée
du 11 janvier : les réunions publiques : conciliabules. — Les funérailles (12
janvier) : immense affluence : quel dissentiment s'élève entre les chefs de
la démagogie : comment la journée s'achève sans que la paix publique ait été
troublée.
III. — Comment
s'atténue la très vive impression causée par l'événement d'Auteuil. — Le
ministère du 2 janvier : son caractère ; fusion des partis ; confiance et
espoir presque universels. — Mesures libérales prises par les nouveaux
ministres. — Création de grandes commissions. — Le parti révolutionnaire ;
ses agissements : poursuites votées contre Rochefort : anniversaire du 21
janvier : grève du Creusot et comment elle ne s'apaise que pour renaître
bientôt : arrestation de Rochefort (7 février) ; tentatives d'émeute :
l'ouvrier mécanicien Mégy. — Comment M. Émile Ollivier et ses collègues ne se
laissent pas arrêter dans la voie libérale. — Projets de réformes. — Quels
témoignages reçoit le gouvernement, même de la part de ceux qui ont été
jusque-là ses adversaires.
I Pour la
génération présente, l'année 1871 apparaît tout enveloppée de deuil, et on se
figure mal qu'aucune heureuse lumière en ait pu percer les ténèbres. Cette
impression, générale à l'excès, ne répondrait point à la réalité des choses.
A ces temps tragiques, rien ne manqua, pas même ces joies décevantes qui
rendraient plus cruel le passage subit de la sécurité à l'angoisse. Ce qui
devait s'achever dans le sang et dans les larmes s'inaugura dans un espoir
radieux, et l'Empire un peu vieilli ne sembla jamais si près de refleurir
qu'A l'heure où tout se préparait, dans les desseins de Dieu, pour la suprême catastrophe. On a
raconté la formation du ministère du 2 janvier. Ce qu'on ne saurait trop
souligner, c'est l'assentiment presque unanime qui accueillit l'acte
gouvernemental et parut pour la dynastie consécration nouvelle. Avec un
remarquable retour de confiance, les esprits se tournaient vers l'Empereur.
On louait sa noblesse à se dépouiller ; on admirait sa magnanime hardiesse à
rechercher d'anciens adversaires et à les admettre en ses conseils ; on était
touché de l'initiative généreuse qui aspirait à fondre tous les partis dans
un grand parti national. Ce jugement fut non seulement celui de la France,
mais celui de l'Europe. Jusqu'ici, Napoléon avait surtout garanti l'ordre :
s'il assurait pareillement la liberté, quel bon citoyen lui refuserait son
concours ? Ce qui était désintéressement semblait aussi sagesse. En
restreignant ses propres attributions, l'Empereur allégeait le fardeau que
son fils un jour porterait ; en effaçant les traces des vieilles discordes,
il consolidait le trône, facilitait la transmission héréditaire, et enlevait au
pouvoir impérial son aspect d'établissement puissant mais viager. Parmi
les ministres, plusieurs étaient peu connus du public. Ce qu'on apprit d'eux
dans les jours qui suivirent fortifia le sentiment général de bon vouloir et
d'approbation. Le pays, dans son immense majorité, voulait avant tout la
paix. M. le comte Daru qui venait d'être appelé aux Affaires étrangères, se
recommandait par l'autorité du caractère, la maturité du jugement, la
prudence. Il se rattachait à l'époque impériale par son origine, aux partis
monarchiques par ses relations ; et nul n'eût suspecté son entière
indépendance. De nature réservée, de loyauté irréprochable, il saurait
dérouter les interrogations indiscrètes, déconcerterait la duplicité, et ne
prêterait aucune prise à qui le voudrait enlacer. Son esprit positif, plus
sensé qu'étendu, le détournerait de toute initiative inconsidérée, et on
pouvait être certain qu'il ne livrerait à aucune aventure la fortune un peu
chancelante de la France. — Après la paix, la bonne gestion des deniers
publics était le principal vœu de la nation. M. Buffet, dépositaire du
portefeuille des finances, n'était pas seulement intègre, mais personnifiait
en lui l'intégrité même. Mêlé souvent dans la Chambre aux discussions
budgétaires, on l'avait vu défendre avec une passion obstinée, souvent
éloquente, la cause de l'économie. Les mêmes maximes qu'il avait proclamées
comme député, il les observerait comme ministre : il se montrerait ménager
jusqu'au scrupule des ressources nationales, et cette rectitude sévère, qui
ne tolérerait point l'ombre d'un abus, serait la fidèle image de l'austérité
de sa vie. — Deux ministres étaient restés de l'ancienne administration, le
général Lebœuf et l'amiral Rigault de Genouilly qui présidaient, l'un à la
guerre, l'autre à la marine. Le public, loin de s'étonner de leur maintien,
se félicita qu'ils eussent été conservés. Le général Lebœuf surtout inspirait
la confiance par sa belle carrière militaire, provoquait les sympathies par
sa bienveillante franchise, et cette opinion favorable rencontrait alors peu
de contradicteurs. — Les autres membres du Cabinet étaient tous
recommandables à des titres divers, M. Chevandier de Valdrôme, appelé à
diriger les affaires intérieures, était actif et de caractère résolu. M.
Segris, ministre de l'instruction publique, avait révélé plus d'une fois un
remarquable talent oratoire, un peu gâté, il est vrai, par une timidité
excessive qui souvent laissait passer ou n'utilisait qu'à demi les occasions.
M. Louvet, ministre du commerce, se distinguait par une rare puissance de
travail, une raison froide et sûre, une expérience consommée des affaires. M.
le marquis de Talhouët, ministre des travaux publics, apportait à ses
collègues le prestige de sa naissance, de ses relations mondaines, de sa
fortune ; en outre, le charme et la haute dignité de ses manières lui avaient
valu dans la Chambre d'unanimes sympathies. — Du milieu de tous ces
personnages se détachait M. Émile Ollivier. Il n'était point président du
Conseil, et les députés du centre gauche s'étaient même fort appliqués à
prévenir ou à effacer tout ce qui semblerait signe de supériorité. Ces
précautions ne marquaient vis-à-vis de lui ni antipathie ni jalousie, mais
seulement un peu de défiance. On redoutait ses inexpériences, ses enthousiasmes,
sa mobilité, ses envolées superbes qui étaient plutôt d'un artiste que d'un
homme d'État : de là la pensée de le contenir, de l'encadrer fortement entre
ses égaux, de garder une sorte d'équilibre entre des tempéraments et des
groupes divers qui, mutuellement, se feraient contrepoids. En dépit de ce
soin, l'opinion publique attribuait à l'ancien député de la gauche une place
prépondérante. C'était à lui que l'Empereur avait confié le mandat de former
la nouvelle administration. C'était lui qui avait contresigné comme garde des
sceaux les décrets de nomination. Entre tous les conseillers de la Couronne,
il était le seul dont le nom eût pénétré dans les masses, les uns s'étant
habitués à louer son libéralisme, les autres à flétrir sa défection. Ce qui
le porterait plus que tout le reste en un rang à part, ce serait son
admirable éloquence, toujours prête à l'attaque ou à la réplique, et que nul
incident ne déconcerterait, même les plus imprévus. Aussi, quoique sans titre
officiel, apparaissait-il, aux yeux de la nation, comme le vrai chef du
Cabinet ; et dès le premier jour, le ministère du 2 janvier s'était appelé le
ministère Olivier Diverses
circonstances contribuèrent à accroître la popularité de M. Ollivier et de
ses amis. Pendant toute l'année 1869, les gens de négoce avaient sensiblement
souffert des incertitudes de la politique et des simulacres d'émeutes : ils
saluèrent avec joie un gouvernement rajeuni qui, en satisfaisant toutes les
aspirations légitimes, réduirait les agitateurs à l'état de factieux.
Exaspérés par les menaces socialistes, les bourgeois libéraux embrassèrent
avec ardeur un régime qui serait l'ordre sans être la réaction. S'étant
enquis des opinions des nouveaux ministres, les catholiques s'assurèrent que
la plupart d'entre eux étaient non seulement favorables, mais dévoués aux
intérêts religieux. Les monarchistes constitutionnels voyaient triompher,
sinon leurs princes, du moins leurs doctrines, et le jour était proche où M.
Thiers, avec un accent de fatuité qui eût gagné à se dissimuler davantage,
s'écrierait en montrant les ministres : « Nos opinions sont assises sur
ces bancs. » Jusque sur les lisières du parti républicain, on observa
quelques signes de flottement. Ernest Picard, dans l'Électeur libre, énuméra
les réformes qu'il importait de réaliser : « Si le ministère, ajouta-t-il,
accomplit cette œuvre, il faudra le seconder dans sa tâche. » — Parmi
les hommes d'ordre, les seuls qui demeurassent un peu sombres étaient les
députés de la droite Ils jugeaient hardie à l'excès l'initiative du
souverain, se dépitaient de l'avènement du centre gauche, et surtout
déploraient l'envahissement orléaniste : « Dans le cabinet actuel, disait
l'un d'eux, il ne manque que le duc d'Aumale à la Guerre et le prince de
Joinville à la Marine. » Ces propos eux-mêmes ne s'échangeaient qu'à voix
basse, le respect des volontés impériales enchaînant les critiques. Une autre
crainte dominait, celle qu'une mauvaise humeur trop peu dissimulée ne décidât
l'Empereur à dissoudre le Corps législatif. Sans l'appui de l'administration,
quel serait le sort des anciens candidats officiels ! A cette pensée, les
députés les plus réactionnaires redevenaient fort circonspects, et se
décourageaient d'une résistance qui, en frappant le ministère, les frapperait
eux-mêmes plus sûrement. On
attendait avec curiosité les déclarations du Cabinet. Celui qui le premier
prit la parole fut M. Daru. Ce fut au Sénat, le 7 janvier. Il s'agissait de
prendre date pour trois demandes d'interpellation, formulées par M. Rouland
sur le Concile, par M. de Butenval sur la politique commerciale, par M. de
Maupas sur la politique intérieure. Amené à s'expliquer sur cette question
d'ordre du jour, le ministre des Affaires étrangères se leva de son banc. Son
discours, peut-on même l'appeler discours, dura à peine quelques minutes.
Mais, dans ces mots très brefs, ponctués avec fermeté, l'auditoire sentit
passer le souffle de l'esprit nouveau. Le langage fut celui, non d'un avocat
qui traduit la pensée d'autrui, mais d'un agent responsable qui veut la
lumière, toute la lumière, et est prêt pareillement à publier ses actes et à
en porter le poids : « Le gouvernement, dit M. Daru, est complètement aux
ordres du Sénat pour s'expliquer sur toutes les demandes d'interpellation,
sans exception aucune. (Mouvement.) Son plus vif désir est de s'expliquer complètement
à l'une et à l'autre tribune sur tous les grands intérêts du pays. (Approbation.) Nous sommes en présence de
trois interpellations. Nous les acceptons dans l'ordre où elles se
présentent. (Très bien !) Si vous le voulez, nous discuterons la question du Concile mardi
prochain, la politique commerciale jeudi, et la politique intérieure samedi. (Nouveau
mouvement.)
Nous sommes prêts à répondre. Nous désirons nous expliquer sur tous les
points. » Ces paroles étaient simples, volontairement abrégées,
dédaigneuses de toute forme oratoire, prononcées même avec un accent saccadé
qui les rendait peu agréables. Mais cet empressement à ne rien cacher, à
répudier tout délai, à entrer comme à pieds joints dans le vif des pratiques
parlementaires, avait quelque chose de hardi, de spontané, qui commandait
l'attention, qui communiquait la confiance. Le ministre ne laissa pas
refroidir l'impression : « Nos intentions, poursuivit-il, sont du reste connues. Nous avons dit publiquement ce que nous
voulons, nous avons signé des programmes que nous nous proposons d'exécuter.
Nos actes répondront à nos paroles. Nous sommes d'honnêtes yens. Nous ferons
tout ce que nous avons dit ; nous tiendrons toutes les promesses que nous
avons faites. » Sur ces mots, M. Daru s'assit brusquement, en homme qui,
avant dit tout ce qu'il voulait dire, juge superflu de rien ajouter. On vit
bien alors que les discours valent, non par eux-mêmes, mais par le moment où
ils se prononcent, et par les dispositions de ceux qui les écoutent. Une
longue émotion accueillit ce langage, et cette franchise impressionna plus
que ne l'eût fait aucune éloquence. « Nous sommes d'honnêtes gens, » avait
dit M. Daru. L'expression fit fortune, et on ne parla plus que du ministère
des honnêtes gens ; on en parla même un peu trop, car à la longue le mot prit
un air d'épigramme, d'épigramme désobligeante autant qu'injuste pour tous
ceux qui avaient servi l'Empire jusque-là. Les
premiers actes du ministère marquèrent la volonté de pratiquer résolument la
politique libérale. Parmi les hauts fonctionnaires de l'Empire, il s'en
trouvait un qui se recommandait par des facultés supérieures et résumait en
lui beaucoup de services, mais qui, depuis quinze années, se mouvait dans
l'arbitraire comme en son habituel élément : c'était M. Haussmann. Cet
éminent personnage fut invité à résigner ses fonctions, puis, sur son refus
de se démettre, fut remplacé. La mesure priverait l'Empire d'un de ses
serviteurs les plus considérables. En revanche, elle démontrait, par un
exemple éclatant, que la loi serait désormais la règle pour tous et que nul
ne s'élèverait impunément au-dessus d'elle. — En recevant les membres de la
Cour d'appel et du Tribunal, M. Émile Ollivier s'appliqua à proclamer
l'indépendance de la magistrature : « Je séparerai toujours, ajouta-t-il, la
justice de la politique. » Durant les premiers temps du règne, une tendance fort
commune avait été l'exagération de l'esprit répressif. Dans ses instructions
aux chefs de service et aux employés de ses bureaux, le garde des sceaux prit
à tâche de réagir contre cet excès : « N'oubliez pas, leur dit-il, que dans
l'œuvre de la justice il y a une grande place pour la mansuétude et que le
ministère de la justice doit être aussi le ministère de la bienveillance. »
Dès ce temps-là on commença à s'entretenir de grandes commissions qui
seraient prochainement créées et qui refondraient les institutions nationales
dans le sens de la décentralisation et de la liberté. En notifiant aux
préfets son avènement, le ministre de l'Intérieur, M. Chevandier de Valdrôme,
s'inspira des mêmes pensées généreuses. Après avoir établi que le
gouvernement ne saurait tolérer aucune tentative de désordre, il poursuivait
en ces termes : « Vous ne me trouverez pas moins résolu à réprimer tout acte
arbitraire, tout excès de pouvoir, quel qu'en soit l'auteur. » Il invitait
ses subordonnés à développer autour d'eux l'esprit d'initiative, le goût des
affaires locales : » Pour mieux atteindre ce but, vous vous garderez de subordonner
l'administration à la politique et vous traiterez avec une égale impartialité
les honnêtes gens de tous les partis. » Ces sages recommandations se
terminaient par le plus chaleureux, le plus noble appel au concours de tous
les hommes de bonne volonté. Une
conduite si avisée déconcertait fort les irréconciliables. Que l'existence du
ministère se prolongeât, et un à un tous leurs griefs leur seraient ravis. Le
10 janvier, le Corps législatif reprit ses travaux, interrompus par les fêtes
du nouvel an. Dès cette première séance, on put saisir la tactique de
l'extrême gauche. Elle consisterait à multiplier les questions, à accumuler
les incidents, à enfler jusqu'à la menace le son des paroles. L'espoir,
l'unique espoir, était que le gouvernement, perdant patience, céderait à
quelque maladroite tentation de représailles. De sa voix tonnante, Emmanuel
Arago évoqua le 2 décembre. En des paroles passionnées et débiles, le vieux
Raspail demanda qu'on épurât les comptes de la ville de Paris et qu'une enquête
fût ordonnée sur les « fortunes scandaleuses » des fonctionnaires de
l'Empire. Le plus agressif fut Gambetta. Il interrogea le ministre de la
Guerre sur le cas de deux soldats qui, pour avoir fréquenté les réunions
publiques, avaient été envoyés en Algérie. Puis, généralisant sa pensée, il
prit à partie le Cabinet tout entier, et en termes d'une dureté étudiée, lui
signifia une hostilité sans merci. Justement M. Émile Ollivier venait de
faire appel à tous ses collègues, même à ceux de l'opposition : « Si pour
fonder la liberté, répliqua Gambetta, vous comptez sur notre concours, il
faut vous attendre à ne le rencontrer jamais... Vous avez invoqué le suffrage
universel... A nos yeux, le suffrage universel n'est pas compatible avec la
forme de gouvernement que vous préconisez Entre la forme dominante
aujourd'hui et le suffrage universel, il y a incompatibilité absolue Par le
progrès de l'évidence se formera la majorité qui vous succédera et qui tirera
les conclusions indiquées par la logique : entre la République de 1848 et la
République de l'avenir, vous n'êtes qu'un pont ; et ce pont, nous le
passerons. » Ces
implacables paroles résonnèrent avec un son étrange dans la salle agitée et
murmurante. Mais qui eût cru que ces menaces fussent autre chose que
forfanterie ? C'est sous cette impression que les députés se séparèrent.
Cependant, à cette heure-là même, le hasard ménageait au parti démagogique un
prétexte inattendu pour enflammer les âmes. Comme la séance s'achevait, on
vit accourir au Palais-Bourbon, en une hâte éperdue, deux journalistes de la
Marseillaise, feuille récemment fondée par Rochefort ; l'un s'appelait Arthur
Arnoult, l'autre Minière : ils étaient fort animés et demandaient leur
rédacteur en chef. De suite, disaient-ils, il fallait qu'ils le vissent. Au
milieu des espérances renaissantes de la liberté, le génie malfaisant qui
pesa sur toute cette fatale année 1870 venait d'apparaître pour la première
fois. II Dans
une assez modeste maison de la rue d'Auteuil habitait, vers la fin de
l'Empire, le prince Pierre Bonaparte, troisième fils de Lucien. En lui
bouillonnaient à l'état vierge toutes les sauvages passions corses qui
s'étaient adoucies chez ceux de sa race au contact du continent. Des
aventures de sa vie déjà longue — car il avait cinquante-quatre ans — on eût
composé tout un roman, mais mauvais et sombre, fait de rencontres douteuses
plutôt que de prouesses, de violences sensationnelles plutôt que d'épisodes
tragiques. Il avait grandi en Italie, cette vraie patrie de Bonaparte. Retiré
dans les États du Pape, d n'avait nourri qu'un désir, celui de semer
l'agitation là où il avait reçu l'hospitalité. Artisan de complots, il avait
tué l'un de ceux qui voulaient l'arrêter, et condamné à mort, puis gracié,
avait subi au château Saint-Ange une assez longue détention. Son humeur
vagabonde l'avait porté de tous côtés, en Amérique, en Angleterre, en Orient
; partout il s'était montré sous le même aspect, moitié révolutionnaire,
moitié bretteur, impatient de toutes mœurs policées et surtout incapable de
retenir ou de modérer ses colères. La catastrophe du 24 février lui ouvrit
deux perspectives : il pouvait, fils de Lucien, caresser la République, et,
parent de Louis-Napoléon, ménager de loin les chances d'Empire. C'est vers la
République qu'il se tourna. A la Constituante, il siégea dans le voisinage de
la Montagne ; à la Législative, il fut l'implacable adversaire de la
majorité. Cependant, par intervalles, il se hasardait à certifier le
républicanisme de son cousin. Entre temps, il participa, comme chef de
bataillon au titre étranger, au siège de Zaatcha ; il figura très
correctement dans les premières attaques, puis, impatient de toute
discipline, quitta l'armée, d'un départ subit qui sembla désertion[1]. Un jour, à l'Assemblée, il lui
arriva de souffleter un vieillard son collègue qui l'avait, disait-il,
insulté. L'aventure eut en police correctionnelle le dénouement qu'elle
méritait[2]. Le coup d'État survenant, le
fils de Lucien s'en indigna, puis se résigna à en profiter. A la vérité, il
n'en profita que peu, et du banquet de l'Empire ne recueillit que les
miettes. On le fit altesse, mais altesse de second ordre, étranger à la
famille impériale et cousin qui ne cousinait que par tolérance. Le nouveau
règne se consolidant, on ne parla plus guère de lui. A la Cour, on le
connaissait à peine. Il portait le poids d'une situation irrégulière que plus
d'une fois, semble-t-il, il voulut en vain régulariser[3]. Les libéralités de la cassette
impériale formaient la meilleure source de son revenu ; il possédait pourtant
un domaine en Corse qu'il souhaitait ardemment vendre à l'Empereur et que non
moins obstinément l'Empereur se refusait à acheter[4]. Il vivait très à l'écart,
entouré de quelques familiers qui lui étaient fort dévoués, ce violent ayant
ses heures de grande bonté. Sa principale occupation était la chasse dont les
salutaires fatigues lassaient son exubérante nature. Il s'y adonnait peu dans
les domaines de la Couronne, la vénerie impériale mesurant avec parcimonie
les autorisations[5]. En revanche, il s'y livrait
avec ardeur dans les Ardennes où il avait loué une sorte d'ermitage fort
retiré, mais guère plus solitaire que sa maison d'Auteuil. Ce n'était pas que
cet homme ne souhaitât un rôle plus actif. Plus d'une fois il s'était offert
au souverain, ayant, disait-il, « un bras solide et un cœur dévoué. »
L'Empereur avait jugé que les « bras solides » ne lui manquaient point
et que le c, dévouement du cœur » serait moins utile que ne pourraient être
funestes les lacunes du jugement. D'ailleurs, la constante application du
souverain était de garder à distance la besogneuse et avide lignée des
Bonaparte. Entre les parents à laisser dans l'ombre, le plus compromettant
était le prince Pierre. On se flattait de le tenir toujours dans la coulisse.
Voici quel événement le ramena sur le devant de la scène. Depuis
un mois, une polémique très vive s'était engagée entre deux journaux corses :
l'un était la Revanche, journal radical inspiré de loin par un
publiciste parisien, Paschal Grousset, rédacteur de la Marseillaise ; l'autre
était l'Avenir de la Corse, rédigé par un agent du ministère de
l'Intérieur appelé Della Rocca. Ce fut sur Napoléon Ier que se concentrèrent
les invectives de la Revanche. La querelle se traînait en un échange
d'insultes obscures, quand tout à coup, le prince Bonaparte intervint. Le 30
décembre 1869, en une lettre au rédacteur de l'Avenir, il prit à
partie, avec une incroyable violence, les gens de la Revanche, les
traitant de misérables, de lâches, de judas. L'étrange épître, publiée
à Bastia, revint à Paris. Paschal Grousset, se jugeant visé, résolut de
demander réparation. Ainsi s'annonçait un premier duel. — Dans le même temps,
on en put prévoir un second. La Marseillaise ayant soutenu avec
beaucoup de virulence la cause de la Revanche, Pierre Bonaparte répliqua le 9
janvier à Rochefort, par une provocation où tout était calculé pour aiguiser
l'injure. « Après avoir outragé, disait-il, chacun des miens, vous m'insultez
par la plume d'un de vos manœuvres. Mon tour devait arriver. Seulement j'ai
un avantage sur ceux de mon nom, c'est d'être un particulier, tout en étant
Bonaparte... Je viens donc vous demander si votre encrier est garanti par
votre poitrine... J'habite, non dans un palais, mais 59, rue d'Auteuil. Je
vous promets que si vous vous présentez, on ne vous dira pas que je suis
sorti. » Paschal
Grousset et Rochefort paraissent ne pas s'être concertés. Le 10 janvier, des
bureaux de la Marseillaise, leurs témoins partirent séparément pour
Auteuil. Ceux de Paschal Grousset se mirent en route les premiers : c'étaient
Ulrich de Fonvielle et Yvan Salmon, dit Victor Noir. Ce Victor Noir, que nul
ne connaissait alors, était un jeune homme de vingt et un ans, robuste,
débordant de vie. Il faisait à la Marseillaise l'apprentissage du
journalisme, fournissait des nouvelles à la main, et s'initiait pareillement
au reportage et à l'orthographe. Il était ce jour-là ont raconté plus tard
les témoins oculaires, particulièrement animé et dispos. L'aventure avait
quelque chose d'imprévu qui l'attirait. Il s'était habillé avec plus de soin
qu'à l'ordinaire, s'était fort appliqué à se donner des airs de gentleman, et
avait ajusté avec beaucoup de peine des gants un peu petits pour ses fortes
mains. Il était très fier de se rendre dans une maison princière, très fier
d'être témoin contre un Bonaparte ; il se montrait d'ailleurs plus émoustillé
qu'ému, car malgré son jeune âge, il s'était déjà battu deux fois[6]. J'ai
parlé de duel et même de deux duels. L'expression est impropre. Tout ce que
la civilisation a accrédité d'usages pour humaniser une coutume barbare fut
ici méconnu. La règle eût voulu que les témoins de Grousset se missent en
rapport avec les amis du prince : directement, ils se rendaient chez l'offenseur.
Tontes les convenances étant de plus en plus oubliées, ils s'y rendaient en
armes ; car l'un et l'autre portaient dans la poche un pistolet. Les
incorrections ne se comptant plus, Paschal Grousset prit lui-même place dans
la voiture qui emportait ses amis : chemin faisant, on héla un rédacteur du
Réveil, du nom de Sauton, qui monta aussi dans le fiacre. Quand on fut arrivé
devant le n° 59, les témoins seuls franchirent le porche ; les deux autres,
ayant mis pied à terre, se promenèrent de long en large aux alentours, comme
pour prêter main forte en cas d'événement. Il
était environ deux heures. Le prince, bien qu'il fût légèrement grippé, ne se
fit pas attendre. Il parut au bout de cinq à six minutes, en déshabillé, mais
avec un pistolet en poche, dans un appareil équivoque, moitié d'un
valétudinaire, moitié d'un spadassin. Il ne' se souvenait plus de la lettre à
la Revanche, ne se souciait pas de Paschal Grousset qu'il ne connaissait
point, et ne s'attendait qu'à un seul duel, un duel avec Rochefort que la
veille il avait provoqué. Dans cette persuasion, il ne douta pas que ceux qui
pénétraient chez lui ne fussent envoyés par le rédacteur en chef de la
Marseillaise. Le dialogue, singulièrement compliqué par le quiproquo, fut
étrange comme tout le reste. « Nous sommes chargés d'une communication pour
vous, dit Ulrich de Fonvielle, et il tendit à Pierre Bonaparte une lettre
signée Paschal Grousset. Quoi ! répliqua le prince, vous ne venez pas de la
part de Rochefort ? — Lisez la lettre, reprirent les témoins. — Elle est
toute lue ; je me bats avec Rochefort, je ne me bats pas avec ses manœuvres.
Etes-vous solidaires de ces gens-là ? Nous sommes, reprit Victor Noir,
solidaires de nos amis. » A ces mots, si nous en croyons Ulric de Fonvielle,
Pierre Bonaparte porta à Noir un soufflet, puis lui tira un coup de pistolet.
Suivant le prince, au contraire, ce fut Victor Noir qui, exaspéré sans doute
par l'épithète de manœuvre, souffleta le premier Pierre Bonaparte ; à quoi
celui-ci répondit en saisissant son revolver et en le déchargeant sur son
agresseur. Cette seconde version, quoique suspecte en plusieurs manières,
parait plus plausible ; et plus tard la justice la consacrerait. Victor Noir,
atteint, porta brusquement la main à sa poitrine, puis, sortant de
l'appartement, descendit en chancelant les degrés. Ulric de Fonvielle, de son
côté, chercha à armer son pistolet, et, se dissimulant derrière les fauteuils
et les meubles, rétrograda à reculons. C'est de la sorte qu'il s'enfuit,
poursuivi par le prince qui, se croyant visé, fit feu sur lui deux fois sans
l'atteindre. Arrivé sur le seuil de l'hôtel, il se jeta dans la rue en criant
à l'assassin. A ce moment même, Victor Noir, qui s'était soutenu
jusque-là s'abattit comme une masse sur le trottoir. Attirés par les cris de
Fonvielle, Paschal Grousset, Sauton, quelques passants, accoururent ; on
s'empressa autour du blessé et on essaya de l'interroger ; il fit signe qu'il
étouffait. La balle avait touché le cœur, et au bout de quelques minutes, le
malheureux expira. En cet
instant débouchaient rue d'Auteuil les témoins de Rochefort, Millière et
Arthur Arnould, chargés d'organiser la seconde rencontre. Eux aussi, ils
étaient armés comme s'ils fussent venus à deux fins, pour se battre de suite
aussi bien que pour préparer un duel. « J'avais sur moi un pistolet, a dit
plus tard Millière, mais tout petit et au canon microscopique, qui m'avait
été donné par ma femme pour le jour de ma fête[7]. » Sauton alla aux nouveaux
arrivants : « N'entrez pas, leur dit-il ; ici on
assassine ; on vient de tuer Victor Noir. Au contraire, il faut entrer, »
répliqua Millière. Et il essaya d'ameuter les passants. Bientôt survinrent
quelques sergents de ville. Mais l'émotion paralysait les premiers actes de
l'enquête ; on parlait d'un meurtre commis par un prince, et le grand nom de
Bonaparte troublait. Cependant
Rochefort était à la Chambre. La perspective du prochain duel le préoccupait.
Il en parla à Gambetta et à Emmanuel Arago. « Prenez bien vos précautions sur
le terrain, lui dit Krago, et surtout, n'allez pas vous-même chez cet homme.
Il a déjà eu de fâcheuses affaires[8]. » La séance venait de
s'achever quand, vers quatre heures du soir, le rédacteur en chef de la
Marseillaise apprit l'événement. Aussitôt, il se rendit à la
chancellerie. N'ayant pas trouvé M. Émile Ollivier, il se retira en annonçant
qu'il reviendrait[9]. Au lieu de reparaître, il
rentra au bureau de son journal et, bien tard dans la soirée, écrivit
l'article qui, se répandant le lendemain matin, appellerait le peuple de
Paris à la vengeance. Cette
justice que Rochefort réclamait, le gouvernement était résolu à ne pas la
marchander. A la première nouvelle du meurtre, l'impression dans les sphères
officielles fut celle d'un immense ennui. Quel contretemps funeste au début
d'un ministère heureux ! Le principal souci fut de hâter l'action publique,
afin que les Parisiens apprissent en même temps, et la violence et la
répression. Sans retard, des ordres furent donnés pour que le prince fût
arrêté Celui-ci avait devancé le vœu du gouvernement, et de lui-même s'était
constitué prisonnier. Le ministère eût souhaité que la justice ordinaire fût
saisie. Toutefois, un sénatus-consulte du 4 juin 1853[10] avait organisé, polir les
membres de la famille Bonaparte, une juridiction criminelle spéciale, haut
jury recruté par le sort parmi les conseillers généraux ; et les textes
impératifs de la loi ne permettaient point le retour au droit commun. Un
décret décida que la Chambre des mises en accusation de la Haute Cour serait
convoquée[11]. La
soirée et la nuit qui suivirent furent calmes, l'événement ne s'étant pas
ébruité. Le 11 janvier au matin, la Marseillaise parut encadrée de
noir. Sur la première page, elle portait en grosses lettres ces mots : ASSASSINAT commis par le prince
Pierre-Napoléon Bonaparte sur Victor Noir. Tentative d'assassinat commise
par le prince Pierre-Napoléon Bonaparte contre Ulrich de Fonvielle. L'article
de Rochefort était ainsi conçu : J'ai eu la faiblesse de croire qu'un
Bonaparte pouvait être autre chose qu'un assassin ! J’ai osé m'imaginer qu'un duel loyal était possible
dans cette faucille ou le meurtre et le guet-apens sont de tradition et
d'usage. Notre collaborateur Paschal Grousset a partagé mon
erreur, et aujourd'hui nous pleurons notre pauvre et cher ami Victor Noir,
assassiné par le bandit Pierre-Napoléon Bonaparte. Voilà dix-huit ans que la France est entre les
mains ensanglantées de ces coupe-jarrets qui, non contents de mitrailler les
républicains dans les rues, les attirent dans des pièges immondes pour les
égorger à domicile. Peuple français, est-ce que décidément tu ne
trouves pas qu'en voilà assez ? Le
journal fut saisi ; niais déjà s'était propagé l'appel à la révolte. Ce fut
dans une attente agitée que s'ouvrit la séance parlementaire. On avait à
peine achevé la lecture du procès-verbal, que Rochefort demanda la parole. Il
qualifia d'assassinat le meurtre de Victor Noir, marqua de flétrissure
l'assassin, réclama des juges, non des juges d'exception, mais le jury ; puis
il parla de l’émotion publique, et il en pouvait témoigner mieux que
personne, l'ayant lui-même provoquée. Enfin, comme s'il eût voulu compléter à
la tribune l'article du matin : « Je me demande, dit-il en manière de
conclusion, si nous sommes en présence des Bonaparte ou des Borgia. — « Vous
interpellez le gouvernement en l'outrageant, répliqua M. Émile Ollivier ; le
gouvernement vous répondra et ne vous outragera point. » La réponse
suivit, digne, calme, attristée : nul ne déplorait plus que les ministres
l'événement de la veille ; mais les convenances ne permettaient point qu'on
devançât l'œuvre de la justice : avec une impartialité prévoyante, toutes les
mesures avaient été prises, et on pouvait être assuré que le rang du prévenu
ne serait ni cause de ménagements, ni source d'impunité. Sur la juridiction
exceptionnelle, le garde des sceaux fut bref et précis : il eût désiré, et
ses collègues avec lui, la comparution devant le jury ; mais un
sénatus-consulte formel avait organisé une compétence spéciale ; dans
l'avenir, on pourrait abroger la loi ; pour le présent, on était tenu de s'y
conformer. « N'exagérons pas la gravité de la situation, dit en
finissant le garde des sceaux. Un homicide a été commis par un personnage
haut placé : nous le poursuivons... Quant à ces excitations par lesquelles on
essaie de soulever le sentiment populaire, nous les contemplons avec
impassibilité et sans crainte ; nous sommes la loi, nous sommes le droit,
nous sommes la modération, nous sommes la liberté, et, si vous nous y
contraignez, nous serons la force. » Ainsi parla M. Émile Ollivier, soutenu
par la chaleureuse approbation de la droite et des centres. L'opposition
demeurait silencieuse. Seuls, à l'extrême gauche, quelques-uns
interrompaient. Le plus animé était Raspail ; à propos de Pierre Bonaparte,
il jugea opportun d'évoquer le nom de Tropmann, ce monstrueux criminel qui,
en ce temps-là même, attendait l'heure de l'échafaud. Comme le ministre
venait de regagner sa place, une lettre arriva qui émanait du procureur
général ; c'était une demande en autorisation de poursuites contre Rochefort
pour l'article paru dans la Marseillaise. La demande fut renvoyée aux
bureaux. Cependant,
dans le parti révolutionnaire, l'effort était grand pour exalter les
passions. La brutalité de l'attentat, le nom du coupable, l'âge de la
victime, tout accroissait les colères. Sans contrôle, on attribuait au prince
la provocation, et l'aventure prenait un aspect de guet-apens. Au malheureux
jeune homme, on improvisait une biographie : on vantait sa franchise et sa
bonté ; on poétisait ses dernières heures ; il était, disait-on, sur le point
de se marier ; et l'image d'une femme en deuil ajoutait quelque chose de
sentimental à l'horreur du trépas. Le soir, les réunions publiques
reflétèrent ces impressions de sympathie chaleureuse, de courroux crédule,
d'ardeur vengeresse. A Belleville, à la Chapelle, le bureau fut décoré d'un
voile noir. Aux plus exaltés, ces manifestations paraissaient bien fades. Le
corps avait été transporté à Neuilly, au domicile de Louis Noir, frère de la
victime. Le lendemain, 12 janvier, auraient lieu les obsèques. Serait-il
impossible de passer des paroles aux actes, et de faire sortir la guerre
civile de la cérémonie des funérailles ? Sur ce point s'engageaient des
discussions passionnées, les uns aspirant à saisir l'occasion, les autres
craignant de fournir au gouvernement une facile victoire. Les principaux
agents du parti blanquiste ayant été consultés, ceux-ci répondirent que leurs
hommes ne marcheraient pas. Dans les bureaux du Réveil, on répugnait
pareillement à l'insurrection. Les meneurs de l'Internationale étaient
indécis. En revanche, certains ouvriers des faubourgs semblaient résolus à se
battre et voulaient se rendre à la manifestation avec des armes cachées sous
leurs vêtements. Entre tous les agitateurs, le plus animé, le seul vraiment
convaincu, était Flourens : « Demain, disait-il, il faudra vaincre ou
mourir. » Et il ajoutait : « 1848 a commencé par un cadavre, nous
avons celui de Victor Noir[12]. » Le 12
janvier, dès les premières heures du jour, de nombreux groupes remontèrent
les avenues qui conduisent vers l'Arc-de-Triomphe. Les plus résolus
franchirent les fortifications et s'engagèrent dans Neuilly. Le plan de
l'autorité était de ne gêner en rien les hommages à rendre au mort ; aussi
s'était-on gardé de masser les troupes sur le lieu même des obsèques. La
journée s'avançant, ces vastes quartiers parurent trop étroits, tant
affluaient les nouveaux arrivants ! Les calculs les plus modérés ont évalué à
plus de quatre-vingt mille le chiffre des manifestants. Imposante par le
nombre, la démonstration ne portait point en elle cette unité de vues qui
rend redoutables les multitudes. Quelques-uns, mais en infime minorité,
méditaient l'insurrection. La plupart n'aspiraient qu'à flétrir le meurtrier,
et à atteindre, à travers le prince Pierre Bonaparte, l'autre Bonaparte,
celui qui régnait. Puis il y avait la grande armée des curieux qui
cherchaient un spectacle, des blasés qui espéraient quelque émotion
sensationnelle. Ce qui, dans Neuilly, était rassemblement, se transformait en
foule compacte aux abords de la maison mortuaire. Cependant, autour du
cercueil, entre les chefs de groupe, entre les parents du mort, se
prolongeait le débat ardent commencé la veille. Flourens et quelques-uns de
ses amis voulaient que le corbillard, au lieu de s'acheminer vers le cimetière
communal, rentrât dans Paris : on traînerait le cadavre jusqu'au
Père-Lachaise, et, chemin faisant, on ameuterait les flots du peuple.
Rochefort et Delescluze s'appliquaient à combattre une résolution si
téméraire : ils invoquaient le vœu de la famille : rien n'était prêt pour une
insurrection ; au contraire, du côté du pouvoir, abondaient les moyens de
répression : dans les larges avenues qu'on aurait à
traverser pour gagner le centre de la ville, toute foule serait dispersée ou
massacrée. La discussion durait encore quand les pompes funèbres enlevèrent
la dépouille. On se dirigea vers le cimetière de Neuilly, mais non sans une
dernière lutte. Chemin faisant, Flourens et ses compagnons essayèrent de
détourner le corbillard et de le ramener vers Paris. L'un des assistants,
qu'on appelait Benel, saisit les chevaux par la bride. Un autre, nommé
Fontaine, criait de toutes ses forces : « A Paris, à Paris ! » et ajoutait : « Nous
avons des bombes[13]. » Il y eut un moment de
confusion indescriptible. Rochefort s'évanouit, et on put craindre une
bataille pour la conquête du cercueil. Enfin, ceux qui rêvaient de
recommencer les funérailles du général Lamarque furent vaincus, et le pauvre
jeune homme, obscur dans sa vie, célèbre seulement par sa mort, put reposer
en paix dans le lieu de sa sépulture. Dans
les Champs-Élysées, les troupes étaient massées, prêtes à agir si les
manifestants, non apaisés par les honneurs funèbres, se risquaient jusqu'à
l'émeute. Il se trouva que ces précautions furent superflues. Le retour s'accomplit
sans incident notable : tout au plus quelques bousculades, quelques
interventions de la cavalerie pour refouler ou couper des groupes trop
compacts. A la tombée de la nuit, la ville avait repris sa physionomie
habituelle ; nulle part la circulation n'était entravée ; tous les magasins,
tous les cafés étaient ouverts ; et le seul signe d'une préoccupation
inaccoutumée se marquait par l'empressement à lire les journaux que l'on
s'arrachait dans les kiosques. A dire vrai, une double sagesse avait préservé
la paix publique : les démagogues, par crainte des risques, redoutaient de
provoquer la force armée ; les ministres honnêtes et humains du 2 janvier
n'eussent rien tant regretté que de s'en servir. L'Empire touchait à ses
derniers jours. Mais il faudrait, pour l'abattre, d'autres adversaires et
d'autres coups. III Dans le
ciel serein de l'Empire libéral, l'événement d'Auteuil passa comme un signe
funeste, mais qui glisse sans se fixer. Après un instant de crainte
superstitieuse, on se rassura, et toute l'attention se reporta sur l'œuvre
poursuivie par Émile Ollivier et ses amis. Cette
œuvre, bien qu'interrompue dès ses débuts, bien qu'un peu gâtée par quelques
excès d'optimisme et quelques inexpériences, mérite de n'être point oubliée.
Elle fut une des meilleures qui aient été tentées au dix-neuvième siècle. Un
trait la distingue, à savoir un intense et patriotique désir de ne rien
laisser perdre des forces nationales, de rassembler tous ceux qu'avaient
séparés nos discordes civiles. A travers les années, un souvenir demeure
gravé dans la mémoire des contemporains, c'est celui des réceptions
ministérielles qui marquèrent cet hiver. Le spectacle était suggestif autant
que nouveau. Dans les salons remplis par les sénateurs, les députés, les
magistrats, les fonctionnaires, apparaissaient tout à coup des visiteurs dont
l'entrée faisait sensation et dont les noms se chuchotaient de bouche en
bouche. C'étaient ordinairement des vieillards. Ils arrivaient en habit noir,
le plus souvent sans décorations et en un simple appareil qui, loin de les
cacher, les dénonçait. Ces hôtes inaccoutumés s'appelaient Guizot, Odilon
Barrot, Duvergier de Hauranne. Une curiosité attentive et étonnée observait
leurs allées et venues, notait leurs paroles, s'ingéniait à mesurer les
marques de déférence qui les accueillaient. Eux-mêmes semblaient partager la
surprise qu'ils excitaient. On les voyait porter de tous côtés leurs regards,
comme s'ils se fussent appliqués à explorer les lieux, à réveiller leurs
souvenirs, à remettre les noms sur les visages. On assistait parfois à de
singulières reconnaissances entre gens qui, depuis la fondation de l'Empire,
ne s'étaient point parlé. Ce n'était point qu'on se fût perdu de vue ; mais
une crainte, sans doute excessive, de déplaire au prince, avait voulu qu'on
semblât s'ignorer. A la chancellerie, le plus grand sujet d'étonnement était
le garde des sceaux lui-même. Celui que les bonapartistes venaient saluer
était Émile Ollivier, fils de proscrit et grandi dans la haine de l'Empire.
Autour de lui, on eût pu désigner ceux de ses collègues qui avaient souffert
des rigueurs du coup d'État. Les vieux impérialistes coudoyaient les tenants
de l'orléanisme ; quelques autres apparaissaient, gens d'affaires, avocats,
journalistes, que volontiers on eût naguère classés
dans le parti républicain. Cet assemblage de toutes les opinions était comme
l'image de la fusion générale à laquelle les nouveaux ministres aspiraient.
Émile Ollivier allait de groupe en groupe, bon, expansif, radieux, souriant
aux autres, souriant aussi à sa propre fortune, et plein d'une confiance qui
paraissait alors justifiée. Tout, en ces heures fugitives, prospérait au gré
de ses vœux, et auprès de lui sa jeune femme complétait l'image de son
bonheur. Elle se montrait à ses côtés, modeste plutôt que timide, ni éblouie
ni étonnée de son élévation, dédaigneuse de tout ornement au point de
paraître austère, soit qu'elle voulût, par son exemple, remettre en honneur
les habitudes oubliées de la simplicité, soit qu'elle méprisât toute parure,
hormis celle de ses vingt ans. En
leurs rencontres, tous ces revenants de la politique ne laissaient pas que
d'évoquer d'étranges souvenirs. Tout étonnés de l'évolution des choses, ils
ne pouvaient se défendre de rapprocher le présent du passé. Un jour, aux
Tuileries, dans l'un des salons d'attente, Odilon Barrot trouva réunis les
nouveaux ministres. L'un d'eux vint à lui : « Ne me reconnaissez-vous
pas, lui dit-il, monsieur Barrot ? » Puis il ajouta avec un sourire et en
faisant allusion au coup d'État : « Il y a dix-huit ans, je vous ai aidé
à faire votre lit à Vincennes ; votre matelas était tout près du mien, et
vous vous y preniez vraiment trop mal pour le disposer. — Oui, je vous
reconnais, reprit le vieillard ; vous êtes M. le marquis de Talhouët. Et moi
aussi, je puis vous rendre souvenir pour souvenir : vous rappelez-vous que,
quand vous eûtes quitté votre vêtement, je remarquai sur votre chemise une
légère tache de sang et vous en demandai l'origine ? Vous me répondîtes que
vous aviez été touché par une baïonnette au moment où vous vouliez forcer
l'entrée du Palais-Bourbon ; heureusement, votre manteau avait arrêté le coup[14]. » On pourrait noter en ce
temps-là bien des conversations pareilles. Le plus singulier n'était pas ces
discours, mais qu'ils se tinssent dans l'antichambre du cabinet impérial et
entre ceux qui attendaient le prince pour le servir ou le conseiller. On eût
dit, non un règne déjà vieux qui s'achève, mais un règne nouveau qui
s'inaugure. On sentait passer sur le pays ces larges brises d'espérance qui
soufflent à l'heure des avènements. Ce qui charmait les vieillards, attirait
surtout les jeunes gens. Tout le passé se fondant dans les perspectives de
l'avenir, ils se donnaient avec un empressement joyeux. De tous côtés, ils
faisaient circuler des adresses d'adhésion : on en rédigea à l'École de
droit, dans les conférences de stagiaires ou d'étudiants, au cercle
catholique du Luxembourg. « Courage, Saint-Père, courage, »
criaient les Romains à Pie IX, aux premiers jours de ses réformes libérales.
En ce mois de janvier 1870, le même cri de sympathie montait vers l'Empire
renouvelé. Le
ministère avait à cœur de répondre à cette confiance. Par des actes, peu
importants en eux-mêmes mais significatifs, il tint à bien souligner l'esprit
qui l'animerait. Ayant sauvegardé la paix publique le jour des funérailles de
Victor Noir, il se piqua de prouver son libéralisme en usant de générosité,
même envers ses pires adversaires : le 12 janvier, l'amnistie fut étendue à
Ledru-Rollin à qui le retour en France avait été jusque-là interdit. Une
plainte fort générale s'élevait depuis le commencement de l'Empire contre
l'ingérence des juges de paix dans les luttes électorales : deux circulaires
successives proclamèrent qu'ils ne dépendaient que de leurs chefs
hiérarchiques ; en outre, les rapports politiques furent supprimés ; enfin,
il fut établi que ces magistrats ne pourraient, dans leur canton, briguer
aucun mandat, soit de conseiller général ou (l'arrondissement, soit de
conseiller municipal[15]. Une instruction aux procureurs
généraux[16] fixa la conduite à adopter
vis-à-vis de la presse : la liberté la plus complète devait être laissée,
même aux opinions les plus violentes ; en revanche, il conviendrait de
poursuivre sans hésiter l'outrage envers l'Empereur, les provocations à la
révolte, l'excitation des militaires à la désobéissance. Le désir de placer
au-dessus de tout soupçon l'indépendance des corps judiciaires fit abroger le
décret du 16 août 1859 qui confiait au premier président et au procureur général
dans les cours, au président et au procureur impérial dans les tribunaux, le
soin de dresser le tableau de roulement entre les diverses chambres.
Désormais, la répartition serait fixée par une commission composée des
président et vice-présidents ainsi que du doyen des conseillers et des juges
: de la sorte s'évanouirait un reproche assez peu fondé, mais souvent formulé
contre le gouvernement : celui de composer au gré de ses intérêts les
chambres appelées à statuer sur les délits politiques[17]. Jusqu'ici, les commentaires
des séances législatives avaient été interdits. Ainsi le voulaient les
sénatus-consultes impériaux ; et, à la fin de 1867, un procès resté fameux
avait appliqué ces sévères prescriptions. En attendant un changement de
législation, une circulaire du garde des sceaux eut pour but de rassurer les
journalistes : à l'avenir le droit d'appréciation, d'analyse ou de discussion
pourrait s'exercer sans danger[18]. Dans le même temps, un projet
fut présenté qui conférait au jury la connaissance des délits de presse.
Cependant, parmi les lois de l'Empire autoritaire, il en était une qui
contrastait avec l'état des esprits et dont nul n'eût osé réclamer le
maintien : c'était la loi de Sûreté générale. L'abrogation en fut proposée
par le gouvernement, et un vote unanime l'abolit. Ces
mesures n'étaient que mesures de détail. M. Émile Ollivier et ses collègues
nourrissaient de plus amples desseins. Pour les aider dans la réalisation de
leurs vues, trois grandes commissions extra-parlementaires furent créées. La
première avait pour objet de rechercher le régime le meilleur pour l'administration
et la représentation de la ville de Paris. La deuxième, dont le mandat était
bien plus étendu, avait pour mission d'élaborer une série de projets destinés
à ranimer la vie municipale, cantonale, provinciale. La troisième, enfin,
étudierait les questions relatives à la liberté de l'enseignement supérieur.
L'esprit le plus large présida aux choix ministériels. — Dans le comité de la
Ville de Paris entrèrent M. Laboulaye, M. Cochin, M. Léon Say, M. Batbie : on
leur associa à la vérité M. Émile de Girardin, esprit plus brillant que
pondéré, qui tour à tour, louait ou attaquait Émile Ollivier, et que l'ancien
député de la gauche redoutait et ménageait à l'excès. — La commission de
décentralisation eut pour président Odilon Barrot. On y remarqua d'anciens
députés, très respectés, très regrettés de leurs collègues : M. de Flavigny,
M. Lambrecht ; des représentants des anciens partis : M. de Barante, M.
Benoist d'Azy, M. Prévost-Paradol ; des économistes tels que M. Le Play et M.
Léonce de Lavergne. Une sollicitude attentive avait recherché jusque dans les
provinces les hommes modestes et instruits qui pourraient fournir des avis
éclairés. C'est dans cette pensée que furent adjoints à la commission M. de
Metz-Noblat qui avait autrefois rédigé le manifeste de Nancy, et aussi
M. Garnier, directeur d'un journal légitimiste de Lyon, qui avait organisé,
l'année précédente, un congrès sur la décentralisation. Bien que le but fût
de développer l'initiative individuelle en restreignant les attributions du
pouvoir, l'esprit de justice qui régnait alors dans les sphères officielles
n'eût pas toléré que les doctrines contraires restassent sans interprète :
l'un des membres du comité était M. Dupont-White qui professait, au moins
d'une manière générale, la théorie de l'État centralisé. — La commission de
l'enseignement supérieur fut choisie avec la même équité. Elle eut pour
président M. Guizot. Chacune des Facultés y fut représentée par un de ses
maîtres les plus éminents : ce furent M. Valette pour l'École de droit, M.
Andral pour l'École de médecine, M. Saint-Marc-Girardin pour la Faculté des
lettres, le Père Adolphe Perraud pour la Faculté de théologie. Les
catholiques, très empressés à la conquête d'une liberté dont ils espéraient
profiter, avaient pour organes M. le duc Albert de Broglie, M. Léopold de
Gaillard, le Père Captier qui dirigeait l'école dominicaine d'Arcueil, et
aussi un publiciste très jeune encore, mais dont on vantait déjà l'esprit
pénétrant et vigoureux, M. Thureau-Dangin. Nulle tendance exclusive : côté
des catholiques étaient appelés à siéger, outre M. Guizot, plusieurs
protestants : c'étaient en particulier M. Bois, professeur à la Faculté de
théologie de Montauban, et le très respectable général Chabaud-Latour. La
pensée générale était de permettre à l'initiative individuelle l'ouverture
d'établissements destinés aux hautes études. Avant de porter cette dernière
atteinte à l'antique monopole, le gouvernement avait tenu non seulement à ne
pas fuir, mais à rechercher les objections. Animé de ces pensées, il avait
largement introduit dans le comité les fonctionnaires ou professeurs de
l'Université officielle. Tels étaient M. Boissier, M. Saint-René-Taillandier,
M. Ravaisson, M. Bersot. De la sorte, aucun élément d'information ne serait
négligé, et la décision se prendrait en pleine loyauté comme en pleine
lumière. Cependant
les irréconciliables ne désarmaient pas. L'ardeur fut égale en ce
temps-là dans le parti de l'ordre pour fonder la liberté, dans le parti
contraire pour surexciter les passions. Le lendemain des funérailles de
Victor Noir, les chefs de l'Internationale se réunirent et, sans se
décourager du récent échec, recherchèrent les moyens de mettre à profit les
occasions futures. On décida d'organiser entre les divers groupes de la
société des rapports permanents, afin d'assurer, au jour favorable, une
action simultanée. On résolut de combiner une entente étroite avec Rochefort.
Enfin des émissaires travailleraient les grandes villes, Lyon, Rouen, Roubaix
: grâce à cette coalition, tout mouvement parisien aurait aussitôt son
contrecoup dans les provinces. En attendant le soulèvement décisif, aucun
prétexte ne serait négligé pour entretenir l'agitation[19]. Les
prétextes ne manquèrent pas. Le 17 janvier, au Corps législatif, vint à
l'ordre du jour la discussion sur les poursuites contre Rochefort. Bien avant
l'heure de la séance, une foule compacte stationnait aux abords du
Palais-Bourbon. Tous les députés étaient à leur banc ; dans les tribunes, pas
une place n'était vide. Ceux qui recherchaient les incidents dramatiques
furent déçus. Rochefort, décidément réfractaire à l'éloquence, ne prononça
que quelques ternes paroles. Tout le succès fut pour Ollivier : « Nous
ne craignons pas la révolution, dit-il, parce que le peuple n'en veut pas...
Nous ne réprimerions, ajouta-t-il, qu'avec douleur ; car réprimer, c'est
répandre le sang... mais la volonté résolue du gouvernement est d'empêcher
qu'il y ait des journées. » Par 222 suffrages contre 34, le Corps
législatif vota les poursuites. Vaincus dans la Chambre, les amis de
Rochefort essayèrent une revanche au dehors. A la chute du jour, quelques
centaines de jeunes gens, partant de la place de la Concorde, parcoururent la
rue de Rivoli, la rue de Castiglione, la rue Saint-Honoré, en chantant des
chants séditieux. Dans la soirée, des rassemblements se formèrent rue
d'Aboukir, rue Montmartre, sur les boulevards. Le lendemain soir, on revit
les mèmes promenades tumultueuses et elles se prolongèrent longtemps dans la
nuit. Chemin faisant, ces groupes en croisèrent d'autres, et se confondirent
en partie avec eux : c'étaient des bandes de gens avinés ou de femmes perdues
qui se rendaient sur la place de la Roquette dans l'espoir de l'exécution de
Tropmann. Au
moment où la dictature impériale abdiquait, on voyait poindre une autre
dictature, celle des faubourgs. Pour manifester, tout était bon, et
spécialement les anniversaires. Justement on touchait au 21 janvier. La
Marseillaise, à cette occasion, tint à bien montrer qu'elle avait pour
légitimes ancêtres le Père Duchesne et l'Ami du Peuple. Elle proclama que « régner,
tel était le crime de Capet. Les rois, ajouta-t-elle, étant hors nature, sont
aussi hors la loi, et c'est leur faire trop d'honneur que de les juger. » Un
banquet rassembla à Saint-Mandé les plus exaltés des démagogues. C'est en
cette réunion que fut porté un toast resté fameux, le toast à la Balle, « à
la petite balle libératrice, à la petite balle humanitaire, à la petite balle
de bon secours que le monde attendait. » Celui qui avait composé cette
prétentieuse apologie du meurtre, Félix Pyat, fut prudent jusqu'à la faire
lire par un de ses subordonnés ; quant à lui, il avait regagné la terre
étrangère, ayant coutume de n'être factieux qu'à distance. Un des assistants,
nominé Fontaine, souligna l'appel à l'assassinat. Après avoir proclamé la fin
de tous les empires, il ajouta : « Ils ont les chassepots, nous avons la
science ; grâce à ses progrès, nous serons bientôt débarrassés de ce bandit
de Bonaparte[20]. » La
tactique révolutionnaire était de semer dans les départements l'agitation.
Quel meilleur moyen que les grèves ! La plus importante fut celle du Creusot.
Elle éclata vers le milieu de janvier. La première cause de dissentiment
entre les patrons et les travailleurs avait été la gestion de la Société
de secours mutuels dont la caisse était confiée à l'administra-leur de
l'usine. Cet état de choses ayant soulevé quelques critiques, il fut convenu
que les ouvriers seraient appelés à décider par voie de suffrage s'ils
entendaient maintenir l'ancienne organisation ou prendre eux-mêmes la gérance
de leurs intérêts. Le jour du vote, les abstentions furent nombreuses ; mais
la majorité se prononça pour la gérance directe. Cependant, dans les
assemblées préparatoires qui avaient précédé le scrutin, un ouvrier ajusteur,
arrivé au Creusot depuis quelques mois, avait pris sur ses camarades un
extraordinaire ascendant. On l'appelait Assi. Assi, ayant laissé passer trois
jours sans se rendre à son travail, fut remplacé à son étau. C'était le 19
janvier. Aussitôt une quarantaine d'ouvriers quittèrent l'atelier. L'exemple
se propagea avec une rapidité inouïe : avant la fin de la journée, le nombre
des grévistes atteignait trois mille. D'un bout à l'autre du pays, la
nouvelle fit sensation. On n'était point encore accoutumé aux grèves. Les
usines du Creusot étaient, entre toutes celles de France, les plus
importantes. Celui qui les dirigeait était M. Schneider, l'un des premiers
parmi les industriels de son temps et l'un des personnages les plus
considérables de l'Empire. En cette partie de la Saône-et-Loire était
agglomérée une population ouvrière très dense, et nul ne pouvait mesurer
quelle serait la gravité d'une collision. Ce qui accroissait l'effervescence,
c'étaient les excitations des journaux et surtout de la Marseillaise. Assi
apparaissait de plus en plus comme le véritable chef. De parole facile, de
nature impérieuse, toujours prêt à proclamer, avec toute sorte d'enflures de
langage, les droits du prolétariat, il exerçait sur ses compagnons une
véritable fascination. On savait déjà on connut surtout plus tard, qu'il
correspondait régulièrement avec Paris et avec Londres. Sa vanité, qui était
monstrueuse, consolidait son empire ; le voyant si assuré, on le suivait avec
une aveugle foi. Des forces importantes furent envoyées sur les lieux.
Cavaliers et fantassins arrivèrent au cœur de l'hiver, furent cantonnés sous
des hangars glacés, s'épuisèrent en patrouilles, et devinrent, avec les
ouvriers paisibles, les vraies victimes de la grève. Après huit jours
d'inquiétudes, les assiriens, ainsi
appelait-on les partisans d'Assi, durent s'avouer vaincus. Le travail reprit,
au moins provisoirement, car bientôt renaîtrait l'agitation. Les événements
du Creusot eurent au Corps législatif leur épilogue. Le 26 janvier, on vit
Esquiros se lever au milieu de ses collègues et dénoncer l'emploi de la force
publique dans les grèves. Le ministre de l'Intérieur ayant revendiqué avec
énergie son droit, Gambetta monta à son tour à la tribune et, avec un
embarras qui se déguisait en vain sous la violence des mots, développa, lui
aussi, la même thèse insoutenable. On s'étonna de tant d'aberration : « Gambetta,
dit-on, ne serait-il qu'un Rochefort éloquent ? » Le secret de cette
intervention se trouve dans une lettre que vers ce temps-là l'un des chefs de
l'Internationale, Bastelica, adressait de Marseille à Varlin : « Savez-vous,
écrivait-il, que, sur la grève du Creusot, nos députés Gambetta et Esquiros
n'ont interpellé que sur notre sommation[21] ? » Si
Gambetta avait besoin qu'on le stimulât, Rochefort, malgré sa défaillance aux
funérailles de Victor Noir, gardait la faveur des faubourgs. Le 22 janvier,
le tribunal se réunit pour le juger. Il ne comparut point et fut condamné par
défaut à six mois de prison pour offense envers la personne de l'Empereur et
pour provocation à la guerre civile. Le jugement n'ayant point été frappé
d'opposition et tous les délais étant expirés, on attendit de jour en jour
son arrestation. Le 7 février, dans la soirée, il fut appréhendé rue de
Flandre, à la Villette, au moment où il se rendait dans une réunion publique,
et il fut emmené à Sainte-Pélagie. Tandis qu'on l'y conduisait, le bruit de
l'événement se répandit dans la réunion où on l'attendait. Flourens
présidait, ayant à ses côtés Debeaumont et Millière. « Nous ne
laisserons pas Rochefort en prison, s'écria Debeaumont, dussions-nous mourir
tous. » A ces mots, le commissaire de police qu'on appelait Barlet déclara la
réunion dissoute. Flourens ; se levant alors, s'arma d'un revolver et d'une
canne à épée, proclama la révolution en permanence, ordonna l'arrestation du
commissaire. On sortit aux cris de : Vive la République ! Vive Rochefort !
et au chant de la Marseillaise. Chemin faisant on désarma quelques
soldats attardés. Le malheureux Barlet suivait, à la manière d'un otage.
Bientôt il fut laissé libre, soit par l'humanité de Flourens, soit par la
complicité de celui qui avait la mission de le garder. Les manifestants,
d'abord au nombre de près de quinze cents[22], se fondirent peu à peu, la
plupart reculant devant le péril d'un combat. Ceux qui restaient étaient
décidés à la lutte. Au bas du faubourg du Temple, deux omnibus et quelques voitures
renversées figurèrent un commencement de barricade. Rue de Paris, les moellons
et les planches d'une maison en construction servirent à édifier des
retranchements plus solides. Une boutique d'armurier fut pillée. Cependant la
force publique arrivait. Les barricades furent emportées, mais après une
assez vive résistance, et un officier de paix fut même grièvement blessé.
Flourens, resté presque seul, pénétra au théâtre de Belleville où on lui
avait assuré qu'il trouverait des fusils. Il y fut cerné, ne parvint qu'à
grand'peine à s'échapper, et se réfugia chez un ami. On se
flattait que les agitateurs se décourageraient. L'espoir fut trompé. Les
troubles recommencèrent dans la soirée du 8. Ils se prolongèrent le 9, quoiqu’avec
moins de gravité, les habitants s'employant eux-mêmes à empêcher les
barricades. Dans le même temps, on apprit que quelques désordres, d'ailleurs
assez vite réprimés, avaient éclaté à Marseille[23]. Le 10, le calme se rétablit.
Le gouvernement se croyait sur les traces d'un complot. A Mazas avaient été
écroués la plupart des rédacteurs de la Marseillaise, Millière,
Germain Casse, Arnoult, Ulrich de Fonvielle, Paschal Grousset. Puis, les
rigueurs se multipliant, le nombre des individus placés sous la main de la
justice s'éleva à 450 environ. Cependant on eût dit qu'un destin malfaisant
s'appliquait à multiplier les incidents sensationnels. Le 11 février, à six
heures du matin, la police s'était rendue aux Batignolles chez un ouvrier
mécanicien, qu'on appelait Mégy, afin de s'emparer de sa personne. Celui-ci,
dès que la porte eut cédé, fit feu d'un pistolet et blessa mortellement un
des agents. « J'ai tiré dans le tas, dit-il quand on l'interrogea[24]. » Ce qui était crime
parut à quelques-uns acte de légitime défense : la police, disait-on, avait
procédé avant le lever du jour et contrairement aux lois. On excusa le
meurtrier, bientôt on le glorifia. Mégy, Assi, Flourens, telles seraient les
nouvelles idoles. Le jour était proche où Rochefort lui-même serait trouvé
tiède. Le 11 février, Bastelica écrivait de lui à Varlin : « Cet homme a
eu, comme tous ceux qui servent la révolution, son jour, son heure, sa
latitude. Aujourd'hui, le niveau populaire l'a surpris. Qu'il regagne la rive
s'il ne veut être noyé... A un autre maintenant[25]. » En ces
conjonctures, ce fut le grand honneur du gouvernement de chercher dans la
liberté elle-même le remède qui userait la révolution. Pour le ministère
Ollivier, le mois de février, les premiers jours du mois de mars furent les
temps de la plus grande activité. Toutes espèces de réformes étaient
élaborées, sur les élections, sur la législation industrielle, sur le cumul
des gros traitements, sur l'Algérie, sur le régime de la presse. La
Commission de décentralisation commençait ses études ; la Commission
d'enseignement se constituait. Les députés luttaient de zèle avec les
ministres, et on ne comptait plus les projets dus à l'initiative
parlementaire. Jamais, depuis 1789, on n'avait vu pareille ardeur. Le
principal danger était que la confusion naquît de la surabondance des
desseins. Voulant définir l'œuvre qui se tentait alors, Prévost-Paradol la
caractérisait en ces termes : « C'est la refonte dans le sens de la
liberté de toutes les institutions françaises, telles que la Révolution, le
Consulat et l'Empire les ont faites. » Ce n'est pas sans tristesse qu'on retrouve aujourd'hui dans les recueils officiels les restes de tous ces travaux entrepris dans l'espérance. Il y a justice à les indiquer. A quoi bon y insister ? Tous ou presque tous demeureraient à l'état d'ébauche, et déjà l'Empire était condamné à n'avoir plus que des commencements de pensées. En revanche, ce qu'on ne saurait trop redire, même au risque de se répéter, c'est le touchant accord qui porta en ce temps-là vers le service du pays l'unanimité des gens de bien. A la Chambre, on put noter un moment — moment bien fugitif — où la droite oublia ses regrets, où les plus modérés de la gauche parurent se laisser gagner. Un jour, — c'était le 22 février, — dans un vote de confiance provoqué par une interpellation de Jules Favre, l'opposition se trouva réduite à dix-huit voix. Jusque dans le langage des ennemis les plus résolus de l'Empire, on peut saisir, à celle époque, de curieux aveux et comme une tendance à désarmer. Souvent, au cours de ce livre, on a eu occasion de citer M. Doudan, l'homme qui peut-être a le mieux analysé, au jour le jour, les actes du règne, et en a été le plus clairvoyant, le plus implacable censeur. En ce mois de février 1870, sa correspondance s'adoucit, et il se hasarde, chose inouïe ! jusqu'à se laisser arracher un éloge. « Le ministère, écrit-il, a vraiment les meilleures intentions, une honnêteté irréprochable, une prudence qui n'est pas sans hardiesse. » Sur le souverain, les jugements eux-mêmes s'amollissent, quoique toujours mêlés d'épigrammes. « Je crois l'Empereur décidé à ce rôle soudain d'un Auguste constitutionnel. Il est, sans doute, fatigué de l'exercice d'une volonté sans contrôle qui n'a pas fait de miracles, à beaucoup près. Son affection pour son fils le ramène à modérer l'action de son gouvernement pour en assurer la durée... Il a peut-être été plus romanesque encore que pervers ; avec rage, il peut se dégoûter des romans politiques et rentrer dans les droits chemins du sens commun. » A la vérité, ce profond observateur des choses se ravise presque aussitôt. Avec cette seconde vue des méditatifs et des solitaires, il entrevoit ce que nul ne discerne encore ; il s'effraie, comme il le dit lui-même, de tant de courants qui poussent sur les récifs ; et, dans la même page, il trace ces mots d'une gravité prophétique : « Généralement la Providence ne laisse pas dénouer des embarras si compliqués, et il est dans ses habitudes de couper les nœuds par des coups imprévus. » |
[1]
Voir Moniteur, 30 novembre 1849.
[2]
Voir Gazette des Tribunaux, 18 août 1849.
[3]
Voir Papiers des Tuileries, t. Ier, p. 67.
[4]
Papiers des Tuileries, t. Ier, p. 67, 75.
[5]
Papiers des Tuileries, t. Ier, p. 244-246.
[6]
Haute Cour de Tours, déposition Georges Cavalier. (Gazette des Tribunaux,
21 mars 1870.)
[7]
Haute Cour de justice. (Gazette des Tribunaux, 23 mars 1870.)
[8]
ROCHEFORT, Aventures
de ma vie, t. II, p. 133.
[9]
Discours de M. Émile Olivier au Corps législatif, 17 janvier 1870.
[10]
Voir Bulletin des Lois, 1858, n° 610.
[11]
Journal officiel, 11 janvier 1870.
[12]
Voir Rapport de M. le procureur général Grandperret, 4 mai 1870. (Journal
officiel, 5 mai 1870.) — Voir aussi procès de Blois, acte d'accusation. (Gazette
des Tribunaux, 18 et 19 juillet 1870.)
[13]
Procès de Blois, acte d'accusation. (Gazette des Tribunaux, 20 juillet
1870.)
[14]
Odilon BARROT, Mémoires,
t. IV, p. 388-389.
[15]
Journal officiel, 27 janvier et 20 février 1870.
[16]
Journal officiel, 29 janvier 1870.
[17]
Décret du 21 février 1870. (Bulletin des Lois, 1870, p. 353.)
[18]
Voir Journal officiel, 4 février 1870.
[19]
Voir lettre de Varlin à Bastelica. (Rapport de M. le procureur général
Grandperret, Journal officiel, 5 mai 1870.)
[20]
Voir Rapport de M. le procureur général Grandperret.
[21]
Voir troisième procès de l'Internationale. Rapport de M. l'avocat
impérial Aulois. (Gazette des Tribunaux, 24 juin 1870.)
[22]
Journal officiel, 9 février 1870.
[23]
Voir Gazette des Tribunaux, 13 février 1870.
[24]
Rapport de M. le procureur général Grandperret. (Journal officiel,
5 mai 1870.)
[25]
Troisième procès de l'Internationale. Rapport de M. Aulois. (Gazette
des Tribunaux, 24 juin 1870.)