HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME CINQUIÈME

 

LIVRE XXXV. — LE DÉCLIN DE L'EMPIRE.

 

 

SOMMAIRE : I. — État général des affaires intérieures : quels symptômes sont particulièrement propres à éveiller l'inquiétude.
II. — Les doctrines antireligieuses : les petits journaux : le congrès de Liège : les enterrements civils : le Siècle et la statue de Voltaire. — Incidents divers : la morale indépendante : la Ligue de l'enseignement : l'École de médecine. — Mandements épiscopaux. — Pétition au Sénat : les cardinaux et M. Sainte-Beuve. — Jules Favre à l'Académie : sa profession de foi spiritualiste, et quelles polémiques son langage soulève.
III. — Les doctrines radicales. — L'ancien parti démocratique, et quelles altérations il subit : les groupes divers des radicaux et des révolutionnaires. Commencement de défaveur pour les hommes de 1848 et pour les députés de l'opposition. — La nouvelle loi sur la presse : Delescluze : Rochefort et la Lanterne.
IV. — Comment l'opposition démocratique s'enhardit jusqu'à discuter les titres originaires du pouvoir. — M. Ténot : son livre sur le 2 décembre ; succès de cette publication ; comment l'attention publique est ramenée vers le coup d'État. — De quelle façon le nom du représentant Baudin est remis en lumière. — Manifestation ébauchée le 2 novembre 1868 au cimetière Montmartre. — Souscription Baudin. — Les poursuites : incidents. — Gambetta. — Le procès Baudin à la 6e chambre (13 novembre 1868). — Plaidoirie de Gambetta pour Delescluze, et quel en fut le prodigieux succès.
V. — L'Association internationale des travailleurs : son origine : ses humbles commencements : ses statuts. — M. Tolain et ses amis : sous l'empire de quelles idées ils poursuivent leur entreprise. — Comment l'Association n'éveille d'abord qu'indifférence et soupçons ; comment, en se pervertissant, elle acquiert la notoriété. — Congrès de Genève (septembre 1866) : grèves de 1867 : Congrès de Lausanne (septembre 1867) : alliance avec la démagogie et comment s'affirme cette alliance. — Premier procès : nouvelle commission : second procès. — Congrès de Bruxelles (septembre 1868). — Comment l'Association internationale se développe, et comment, vers la fin de l'Empire, elle est tout à fait confisquée au profit de la politique.
VI. — Les réunions publiques. — Louables efforts des économistes, des modérés de toute nuance, des catholiques ; comment ces efforts sont inutiles. Tableau des réunions publiques dans la ville et dans les faubourgs. — Comment et pour quels motifs le gouvernement affecte d'abord la tolérance. Excès de langage en matière religieuse et politique : scènes odieuses et bouffonnes. — Le pouvoir se décide à entamer des poursuites. — Comment toutes les espérances du gouvernement sont trompées : de quelques noms qui deviennent alors fameux : comment les coryphées des clubs sont appelés à devenir les chefs de la Commune.
VII. — Comment l'Empire s'affaiblit à mesure que s'accroit la force de ses ennemis. — L'Empereur : ses serviteurs : l'Impératrice : la légende napoléonienne ; comment le prestige de la dynastie s'amoindrit : de quelques publications qui ont pour objet de détruire la légende impériale. — Les déceptions que laisse après elle l'année 1868. — Disgrâce de M. Pinard. Incidents divers : de quelques griefs de l'opposition : disparition de plusieurs des serviteurs de l'Empire, M. Walewski, M. de Moustier : funérailles de M. Troplong (mars 1869).
VIII. — Comment l'Empire, ayant le sentiment de son affaiblissement, songe à se rajeunir par l'adjonction d'hommes nouveaux. — Vues diverses. — En quels groupes le gouvernement peut chercher un nouveau personnel.
IX. — Les élections de 1869 : les partis : l'Union libérale : par quels vœux communs se rapprochent les professions de foi. — Comment les élections de 1869 marquent la première entrée en scène du parti radical. — Le gouvernement : ses principaux moyens d'action. — La lutte électorale à Paris : M. Ollivier et M. Rancel ; Gambetta ; Jules Favre et Rochefort ; M. Cochin.
X. — Les résultats du scrutin : le gouvernement conserve, sans diminution trop sensible, son ancienne majorité : quelles circonstances affaiblissent le sentiment de ce succès : frayeur qu'inspirent certaines élections : tentatives de sédition à Paris. — Grèves ; collision de la Ricamarie. — Actes contradictoires de la politique impériale. — Ouverture de la session extraordinaire (28 juin 1869). — Dispositions des députés : les 116.
XI. — Le message du 12 juillet 1869 : quelles réformes il annonce et comment ces réformes complètent la transformation de l'Empire autoritaire en Empire libéral. — Retraite de M. Rouher.
XII. — Comment l'Empereur perd, en grande partie, par ses retards et ses indécisions, le mérite de sa généreuse initiative. — Le nouveau ministère ; comment il semble prolonger le régime ancien aussi bien qu'inaugurer un régime nouveau : circonstance particulière qui indispose le Corps législatif. — Conseils contradictoires ; incidents divers. — Le projet de sénatus-consulte : rapport de M. Devienne : en quoi il répond aux sentiments du Sénat : discussion publique : discoure du prince Napoléon : vote du sénatus-consulte (6 septembre 1869). — De quelle, façon regrettable l'Empereur prolonge l'époque de transition. — Hardiesses croissantes des partis extrêmes : les journaux ; les Congrès ; les réunions publiques. — Grève d'Aubin. -- La date du 26 octobre : projet de manifestation, et comment ce projet avorte. Élections complémentaires à Paris : candidature et élection de Rochefort.
XIII. — La constitution du nouveau ministère : négociations diverses : réunion au corps législatif : à quels groupes Napoléon peut faire appel : quelles listes sont tour à tour adoptées et modifiées. — Formation du ministère du 2 janvier.

 

I

Je voudrais décrire ici notre situation intérieure, en ces dernières années du second Empire qui ne laissent pas encore prévoir le suprême dénouement, mais où déjà se trahit la décadence. Au moment de rassembler les traits de ce tableau, un véritable embarras me saisit. Je crains que ceux qui me liront ne m'accusent de tracer de ces temps une ébauche trop sombre, d'envelopper dans la même sévérité excessive, et ceux qui furent les amis du souverain et ceux qui furent ses ennemis. Dans l'esprit de nos contemporains, le règne de Napoléon III n'éveille guère qu'une double image : au début, l'aspect est celui d'un régime régulier, rigoureux, mais prospère, ordonné d'après une volonté unique qui, dans l'insuffisant contrôle des institutions, se modère assez sagement elle-même ; à la fin, l'œil n'aperçoit plus qu'un immense abîme où tout s'engloutit, l'Empire, l'armée, la France. Entre ces deux époques, l'une de domination heureuse, l'autre de chute inoubliable, le temps a déjà un peu effacé, au moins pour les événements intérieurs, le souvenir des années intermédiaires. Que si l'on s'y arrête, c'est pour observer l'évolution un peu indécise et capricieuse qui transforme par degrés les lois constitutionnelles. Rarement les pensées vont au-delà. Comme toutes les apparences demeurent brillantes, comme la solidité du crédit, l'abondance de l'argent, l'embellissement des constructions répandent partout un air de richesse, comme le langage public des fonctionnaires ne cesse d'être assuré jusqu'à l'infatuation, on ne peut se persuader que cette société si joyeuse, si opulente, réglée avec un si bel ordre, soit travaillée de germes dissolvants ; et il semble que le seul grand souci réside dans la politique extérieure, décidément périclitante et compromise.

Ce jugement sommaire laisserait dans l'ombre tout un côté de nos misères. Le péril du dehors, nous l'avons dit, et l'occasion sera prochaine d'y revenir. Notre état intérieur est lui-même plein d'obscurité et de confusion. Deux années séparent encore de la chute finale, mais, pour quiconque pénètre au-delà des surfaces, voici bien le déclin. Visiblement le maître s'affaiblit, et son embarras est égal, soit qu'il aspire à se renouveler, soit qu'il se résigne à se recommencer. Les lois anciennes semblent frappées de désuétude, et les lois nouvelles sont pleines de contradictions. Au silence de la compression a succédé le dévergondage des paroles, verbiage présomptueux, violent et vide. En face de l'Empire, une opposition se dresse, insultante de langage et provocante avec ostentation : mais elle n'a ni virilité ni vertu, rien que des amours-propres ou des appétits, et pas même le courage qui pousse jusqu'au bout la rébellion. Des hommes nouveaux surgissent, rééditant les maximes anarchistes, et choisissant parmi celles-ci les plus funestes, celles qui nient avec rage Dieu, la société, la patrie. Des manifestations s'ébauchent, insolentes et lâches, odieuses et enfantines ; et on parodie les crimes révolutionnaires, ne les pouvant encore imiter. Perplexe entre des conseils contraires, le gouvernement tantôt tolère, tantôt comprime : parfois aussi, se croyant habile, il dévoile le mal, il l'exhibe même, à la manière de ces Spartiates antiques qui montraient les esclaves ivres à leurs enfants. C'est ainsi qu'on s'achemine vers le dénouement, dans un grand bruit discordant, fait de sophismes ou d'exhortations naïves, de niaiseries ou d'imprécations. Cependant le régime se soutient par un éclat tout de surface ; et par intervalles résonne la clameur joyeuse de ceux qui, ayant pris l'Empire pour une fête, veulent prolonger la fête jusqu'au bout. Encore une fois, je redoute de paraître excessif à plusieurs. Mais, en ces derniers temps du règne, et là est l'inexprimable tristesse du récit qui va suivre, l'histoire du second Empire se compose de deux histoires qui se développent côte à côte et agissent l'une sur l'autre par répercussion : l'une se compose des menées de l'ennemi qui nous guette ; l'autre est faite des aberrations des partis. De ces deux histoires, la première, l'histoire extérieure, celle qui ne viendra que trop tôt, aura sa conclusion dans la guerre funeste. Que dire de la seconde, de celle que nous devons maintenant aborder ? Les contemporains, trompés par l'éclat des apparences, n'ont discerné que par courtes échappées ce qu'elle contenait de signes troublants ; mieux instruits par les événements postérieurs, nous pouvons la recomposer après coup, et elle apparaît en partie, hélas ! comme la préface de la Commune.

 

II

Les hommes qui, vers la fin du règne, aspiraient à détruire l'Empire ou, pour mieux dire, toute société civile, furent logiques. Voulant abattre l'autorité humaine, ils commencèrent par s'attaquer à Dieu.

L'attaque d'abord avait été obscure. Ceux qui, vers 1865, habitaient sur la rive gauche, se rappellent de petits journaux rédigés au Quartier latin et qui se lisaient avec toute sorte de commentaires, tantôt dans les brasseries, tantôt sous les galeries de l'Odéon. Ces publications n'avaient souvent que quelques numéros. Il y eut les Jeunes, Candide, la Rive gauche. Les rédacteurs étaient Protot, Tridon, Vermorel, Jules Vallès, noms obscurs alors et plus tard fameux. Ces petites feuilles, non politiques et à ce titre affranchies du timbre, eurent le triste honneur de proclamer les premières le radicalisme dans l'impiété.

Le cri de révolte, même poussé jusqu'à l'imprécation, risquait fort de demeurer sans écho. La plus grande chance était que le parquet remarquât les articles et y relevât un outrage à la morale religieuse. Alors un certain bruit naîtrait de la poursuite même. A ces jeunes gens osés, tout manquait, les moyens de publicité, les capitaux, et le plus souvent le talent. Ils ne pouvaient se réclamer de personne, ni des hommes de 1848 qui, loin de nier Dieu, l'avaient invoqué, ni des députés républicains du Corps législatif, renfermés dans une opposition toute politique et feignant d'ignorer de tels excès. Dans leur isolement, ils n'avaient d'autre ressource que de rêver un avenir fait à l'image de leurs pensées et de maudire en secret tout ce qui n'était pas eux. En attendant, pour chercher des ancêtres, il leur fallait fouiller parmi les hommes de la Révolution et choisir, entre tous, les plus atroces ; car Robespierre lui-même avait proclamé l'Être suprême, et c'était bien, à proprement parler, la seule chose que, dans ces groupes, on lui reprochât.

Le public qui s'obstinait à ne point lire ces petites feuilles serait peut-être plus sensible à l'éclat des paroles. Justement la mode des congrès commençait. Pendant l'automne de 1865, un congrès se tint à Liège. De Paris, arrivèrent des étudiants en rupture de cours, et aussi plusieurs autres qui, de leur vie, n'avaient rien étudié. Les principaux s'appelaient Tridon, Protot, Regnard, Jaclard, Germain Casse. Tout ce que peut inventer le matérialisme le plus éhonté, ils le proclamèrent et parlèrent cette fois si haut qu'il fut impossible de ne point entendre[1]. La bourgeoisie se sentit offusquée, et le Siècle lui-même déclara qu'il y avait abus. L'autorité universitaire s'émut à son tour et prononça contre les jeunes factieux quelques exclusions qui n'importaient guère. Eux pourtant se réjouirent, ayant enfin fait parler de leurs doctrines et d'eux-mêmes.

Les voies et les places publiques étaient sévèrement gardées. Mais que par les rues on escortât un cadavre, et, du même coup, le respect dû aux morts obligerait à quelque tolérance. Or, à Bruxelles, en ce temps-là, venaient de s'établir des associations dites de Solidaires. Les associés répudiaient par avance pour eux-mêmes toutes funérailles religieuses, et chacun d'eux assumait le devoir d'assurer les volontés de ses compagnons. Le dessein ayant paru digne d'être imité, une société se forma à Paris, dès 1865, sous le titre de Société internationale des libres penseurs. Les affiliés contractaient trois engagements : point de prêtre à la naissance, point de prêtre au mariage, point de prêtre à la mort[2]. C'est alors qu'on commença à comprendre l'ingénieuse opportunité des enterrements civils. Peu importait le mort, mais l'occasion serait merveilleuse pour se réunir, conférer ensemble, communiquer des mots d'ordre, supputer les ressources du parti, prononcer même des discours, sous l'œil de la police forcément indulgente. En cette année 1865, Paris vit passer dans ses rues deux grands cortèges funèbres qu'aucun ministre du culte n'accompagnait : ce fut celui de Proudhon, puis celui de M. Bixio, personnage d'une réputation intègre, et digne d'une meilleure fin. De Paris l'exemple se propagea. A Amiens, en 1866, la loge maçonnique l'Avenir mit à l'étude les moyens les plus pratiques pour écarter des cérémonies suprêmes le concours de l'Église. Un peu plus tard, un certain Leballeur-Villier entreprit à Marseille un prosélytisme pareil. Les dévots ne sont pas seuls à porter des médailles. Ce Leballeur-Villier avait, parait-il, son scapulaire laïque : c'était un parchemin que, en prévision de mort subite, il portait constamment sur son cœur et par lequel il défendait à tout prêtre de toucher à sa dépouille. Au commencement de 1867, un procès pour société secrète, dit procès du café de la Renaissance, jeta quelque lumière sur toute cette propagande. Les débats de l'audience ne permirent pas de douter que les funérailles civiles n'eussent dès lors leur personnel, personnel fanatique, soigneusement discipliné, commandé pour ces cérémonies comme on le serait pour une revue. Un Polonais, car dans le mal comme dans le bien on trouve partout des Polonais, avoua qu'il suivait tous les enterrements civils. « Ils sont, ajouta-t-il, tout à fait de mon goût ! » A partir de cette époque, on trouve aussi, dans les rapports confidentiels à l'Empereur, la trace des soucis que ces tendances inspirent. Le préfet de police, M. Piétri, signale des manifestations anarchiques, à Bourges pour les obsèques d'une femme du peuple, à Orange pour celles d'un médecin. « L'œuvre des libres penseurs, poursuit-il, se continue au grand jour. Il suffit de vouloir mourir sans prêtre et être inhumé sans aucune cérémonie du culte pour être exalté par certaines feuilles publiques[3]. » Cependant l'instinct populaire et la piété familiale répugnaient à cette glorification du néant. Tandis que les assistants, libérés de leur service, se répandaient dans les cabarets du voisinage, les mères, les épouses, les sœurs s'approchaient à leur tour : elles franchissaient à pas discrets la grille du cimetière, et silencieusement, à la chute du jour, dans la terre fraîchement remuée, elles plantaient une croix.

Une si brutale négation de toutes les choses divines déconcertait fort les vieux tenants de l'incrédulité. Le Siècle, qui jusque-là s'était flatté de tenir école en matière de libre pensée, n'eût jamais imaginé ces audaces. Il pratiquait une sorte d'impiété moyenne qui se défendait d'être antisociale et se contentait de fronder Dieu, n'osant le nier. Tous ses rédacteurs étaient décorés, et son directeur, M. Havin, n'était nullement farouche. En fait d'irréligion, son assortiment se composait d'articles de couleur voyante, mais peu variés. Quand il avait flétri l'Inquisition, glorifié Galilée, dénoncé la casuistique des jésuites ; quand il avait, en outre, confondu dans un même mélange la Terreur blanche, la Congrégation, les billets de confession, il se jugeait au bout de son éloquence comme de son apostolat. Le cycle achevé, il ne lui restait qu'à le recommencer : à quoi il ne manquait point. Tout dernièrement, le cas du petit Mortara lui avait permis de rajeunir un peu son approvisionnement et de plaider, non sans quelque raison d'ailleurs, les droits de l'autorité paternelle. Quiconque savait cela possédait, comme on dit, ses classiques et pouvait, d'après les règles de l'ancien jeu, se proclamer, aussi bien que personne, esprit fort. Quel ne fut pas l'effarement quand on sut que tout ce qu'on croyait le dernier mot de la hardiesse moderne était jugé déclamation timide ou radotage vieillot ! Atteint en son amour-propre, l'ancien organe du parti démocratique n'était pas moins menacé dans sa clientèle. Dans les cafés, dans les cabinets de lecture, chez les marchands de vin, les néo-pontifes du matérialisme rejetaient dédaigneusement le journal, cherchant quelque chose de plus épicé. Le Siècle eût pu résister aux jeunes téméraires. Il préféra rentrer en grâce en fonçant légèrement ses couleurs. Au début de l'année 1867, il imagina d'ouvrir dans ses colonnes une souscription pour ériger une statue à Voltaire sur l'une des places de Paris. Ce fut sa manifestation, et, jaloux de regagner sa popularité, il ne négligea rien pour en rehausser l'éclat. Il arriva donc que les vieilles croyances subirent dans le même temps une double attaque : l'attaque de l'impiété bourgeoise qui s'arrêtait à Micromégas et à Candide, l'attaque de l'impiété radicale qui aspirait à tout niveler.

Souvent les œuvres de démolition, entamées par de grands coupables, sont poursuivies par d'inconscients complices. Le danger s'aggravait par les tendances des écoles philosophiques et scientifiques. De ce côté le mal était égal, quoique plus subtil et moins saisissable. En ces milieux éclectiques et raffinés, point d'insulte, mais un tranquille dédain ; point d'agression, mais un persévérant effort pour réduire à l'état de légende ce qu'un monde trop crédule avait jusque-là adoré ; nul dessein prémédité de détruire la société, tout au plus une aspiration à la renouveler ; on ne niait pas Dieu, mais on s'appliquait à l'ignorer, en sorte qu'il disparût doucement et comme par prétérition. Ici je suis obligé de rassembler des manifestations très diverses, de grouper des faits empruntés à des ordres d'idées assez différents. — Plusieurs, en écartant toute foi dogmatique, s'évertuaient à garder les préceptes de justice que les croyances surnaturelles avaient jadis inspirés. Ils frappaient l'arbre au pied et se flattaient d'en conserver les fruits. Cette doctrine fut celle de la morale indépendante, système philosophique qui eut ses adeptes sincères et suscita, en ce temps-là, beaucoup de controverses. — Un autre signe du temps, ce fut l'effort de la libre pensée pour affranchir la femme et l'arracher, comme on disait, aux influences sacerdotales. Le Siècle, l'Opinion nationale surtout, se firent avec un zèle infatigable les propagateurs de cette émancipation. Sur ces entrefaites, M. Duruy ayant créé[4] des cours publics à l'usage des jeunes filles, l'approbation de la presse antireligieuse éclata vive et bruyante, bruyante au point de compromettre, en la dénaturant, l'œuvre ministérielle. — On assista pareillement vers la même époque à de remarquables tentatives pour développer l'instruction populaire en l'isolant de l'idée divine. Dans cet esprit, un professeur alsacien, M. Jean Macé, avait créé, vers la fin de 1866, une ligue, dite Ligue de l'enseignement. La Ligue, formée, disait-on, en dehors de toute coterie politique ou religieuse, se proposait pour objet de fonder des bibliothèques, de favoriser les cours d'adultes, de poursuivre partout la routine ou l'ignorance. L'œuvre, fort recommandable par ses aspects extérieurs, fut traitée avec bienveillance par l'autorité publique et même considérée avec faveur par beaucoup de chrétiens. Au bout de quelques mois, elle avait fondé plusieurs cercles et recruté près de cinq mille adhérents. L'illusion fut courte. On sut bientôt que la Ligue se rattachait à une institution semblable établie en Belgique et patronnée par les Solidaires. Le programme apparent était d'omettre Dieu, le but réel était de l'exclure. Tout d'abord M. Macé protesta ; plus tard il fut amené à confesser que son œuvre et la franc-maçonnerie étaient deux œuvres sœurs[5]. Ainsi s'insinuait, à mots couverts encore et avec quelques déguisements intermittents, la doctrine que l'âge suivant proclamerait.

Dans le même temps se révélait, en une portion de la jeunesse, une susceptibilité singulière à chaque retour ou prétendu retour des influences cléricales. Entre toutes les grandes écoles, la plus agitée était l'École de médecine. A certains jours, le grand amphithéâtre se remplissait d'une telle foule que pas un intervalle ne demeurait vide. Aux étudiants se mêlaient une multitude d'étrangers, attirés par espoir de tumulte ou curiosité. La leçon se déroulait, interrompue par des acclamations, des sifflets, et mouvementée à l'égal d'une conférence politique. Ainsi en était-il quand quelque maître, connu par ses opinions matérialistes, abordait les questions où la science médicale confine à la philosophie. Par respect pour la neutralité de l'enseignement, le professeur se limitait le plus souvent aux faits et s'abstenait de formuler une doctrine. Mais l'auditoire soulignait les paroles, notait les gestes, interprétait les silences, et, par ses applaudissements, fournissait la conclusion. Le grossissement est le propre de la jeunesse : les plus animés reprenaient les pensées du maître, mais les reprenaient en enfants terribles et, soit ardeur fanatique, soit maladresse de novices, gravaient d'un trait lourd ce que l'enseignement se contentait d'insinuer. De là divers travaux qui firent alors scandale ; de là surtout deux thèses de doctorat, toutes deux demeurées fameuses, l'une par la netteté des affirmations matérialistes, l'autre par la hardiesse des doctrines socialistes Le plus singulier ne fut pas l'audace de ces thèses, mais qu'elles fussent admises par la Faculté. Elles furent en effet déclarées passables, et si bien que les candidats passèrent. « On ne les a pas lues assez attentivement », dit un jour le délégué du ministre, M. Charles Robert, pour expliquer l'indulgence ou l'inadvertance du jury[6]. Et, en effet, on dut même ne pas les lire du tout, car si on y avait jeté les yeux, on eût été inexcusable de les accepter.

Tous ces signes n'avaient pas échappé à ceux qui, par devoir professionnel ou simple curiosité d'esprit, s'appliquaient à suivre l'évolution des âmes. En une brochure publiée sous ce titre : l'Athéisme et le Péril social, Mgr Dupanloup avait, dès la fin de 1866, dénoncé avec véhémence les manifestations de l'esprit nouveau. L'évêque d'Orléans était homme de combat, et, à ce titre, son témoignage pouvait être suspecté. Contre le prélat qui occupait alors le siège archiépiscopal de Paris, Mgr Darboy, nul n'eût osé formuler le même reproche. Il avait soif de conciliation comme d'autres de lutte, croyait à l'alliance de l'Université et de la religion, était très avant dans les bonnes grâces du monde officiel, entretenait même avec M. Duruy de très cordiales relations. On ne lui connaissait guère d'adversaires, si ce n'est toutefois les Jésuites, et peut-être aussi Pie IX qui l'observait avec une attention défiante, craignant que sa tolérance ne devint faiblesse. Ces tendances bien connues ne donnèrent que plus de poids à son intervention quand, en 1861, en une lettre pastorale empreinte d'une anxieuse tristesse, il mit en garde les fidèles et les pouvoirs publics eux-mêmes contre les récents débordements de l'impiété. L'année suivante, l'évêque de Metz, Mgr Dupont des Loges, prélat du plus haut mérite et de la plus austère vertu, ne crut pas outrepasser les devoirs de sa charge en condamnant, par une lettre à ses diocésains, la Ligue de l'enseignement[7]. Tandis que le clergé s'alarmait de la sorte, plusieurs, dans le monde laïque, observaient avec une vigilance soucieuse la démolition des croyances traditionnelles. Dans la société protestante elle-même se manifestaient quelques inquiétudes. L'un des plus sombres était, dit-on, M. Guizot. Dans ses entretiens privés, il ne cessait de prêcher l'union de tous les croyants. Tout récemment, en deux livres, l'un sur l'Essence de la religion, l'autre sur son État actuel, il s'était efforcé de dégager les maximes fondamentales qui régissent le christianisme et d'établir sur un large terrain d'entente la ligue de tous ceux qui, sans acception de confession, professaient une foi commune en Jésus-Christ.

Cependant, au printemps de 1868, un grand débat public s'annonça, qui sans doute offrirait aux anciennes et aux récentes doctrines une occasion solennelle de se rencontrer.

C'est devant le Sénat que serait porté ce procès qui n'était autre que celui de la Science moderne et de la Foi. Le prétexte était une pétition d'un journaliste, M. Girault, qui signalait les tendances matérialistes de l'École de médecine et demandait, par voie de conséquence, la liberté de l'enseignement supérieur. La discussion, attendue avec une curiosité extrême, fut d'abord fixée aux derniers jours du carême, puis remise après les fêtes de Pâques, pour que les cardinaux y pussent prendre part. Les catholiques nourrissaient un double espoir, celui de provoquer par leurs révélations une grande frayeur dans le public, un grand émoi dans le gouvernement. Toutes choses tournant contre eux, il se trouva que leurs adversaires n'essuyèrent qu'un très léger échec là où semblait vraisemblable une défaite. Tantôt le débat s'égara dans des généralités sur le vitalisme, la philosophie allemande, les tendances respectives des écoles de Paris et de Montpellier ; tantôt, se rapetissant à l'excès, il se fixa sur d'irritantes interprétations de paroles et de textes. Les généralisations engendrèrent la fatigue. Quant aux paroles, elles furent niées, désavouées ou rectifiées par ceux qu'on se flattait d'accuser et de confondre. Tous les cardinaux étaient à leur banc. Dans la haute assemblée, le plus profond respect les environnait. A chacune de leurs paroles, on rendait hommage à l'onction de leur langage, on les qualifiait d'illustres, d'éminents et, quand vraiment on ne pouvait dire autre chose, de vénérables. Leur prestige était plus grand que leur influence. Vieillards ramenés vers les croyances religieuses par la perspective de la mort ou l'instinct de la conservation sociale, les sénateurs ressentaient par intervalles de véhémentes colères : dans ces rares moments, ils acclamaient avec de grandes démonstrations leurs collègues ecclésiastiques ; bientôt ils retombaient sur leur banc comme épuisés de l'effort, et on voyait s'éteindre en eux la vive étincelle qui les avait un instant ranimés. On entendit Mgr de Bonnechose, archevêque de Rouen, personnage de grande allure, d'esprit très politique, de haute culture intellectuelle, ayant gardé dans ses manières et dans son langage quelque chose des fonctions judiciaires où s'était écoulée sa jeunesse. Puis ce fut le tour de l'archevêque de Bordeaux, Mgr Donnet, le moins éloquent des cardinaux, mais aussi le plus aimé, mêlant de grandes qualités à de petits ridicules, zélé pour le culte, grand constructeur d'églises dans son diocèse, expansif avec une légère nuance vaniteuse, ardent pour le bien, bon par-dessus tout, bon comme la vigne, disaient de lui les Bordelais. Entre tous les discours épiscopaux, le plus écouté fut celui de Mgr Darboy. En lui se rassemblaient plusieurs des dons qui font les vrais orateurs : l'élévation de la pensée, la science des nuances, le tour exquis, la clarté transparente. En outre, un intérêt particulier s'attachait à ses paroles : n'était-il pas de tous les prélats le plus en faveur aux Tuileries ? Quels que fussent les mérites de ces harangues, elles ne répondirent point tout à fait à la majesté du sujet. Toutes ces apologies, estimables toutes par quelque endroit, provoquaient un immense désir, celui d'une éloquence assez dominatrice pour se dégager des maladresses de la pétition, écarter ou raccourcir les discussions de textes, condenser, en les simplifiant, les points principaux de la querelle, proclamer en face de l'Assemblée, du gouvernement, du pays lui-même, les vérités obscurcies ou méconnues. Mais qui eût été à la hauteur d'un tel débat, sinon ceux qui n'étaient point-là ? Deux seuls, parmi les contemporains, eussent été vraiment dignes de la tâche : Guizot avec la maîtresse puissance de sa généralisation éloquente, Montalembert avec les éclats de sa passion. — La libre pensée eut deux avocats : l'un plaida les circonstances atténuantes, ce fut le commissaire du gouvernement, M. Charles Robert ; l'autre tenta hardiment l'apologie, ce fut M. Sainte-Beuve. Les circonstances atténuantes importent peu. L'apologie mérite qu'on s'y arrête. Déjà succombant sous un mal ancien et incurable, Sainte-Beuve, ce jour-là, prit pour la dernière fois la parole au Luxembourg. Son discours fut à peine entendu, sa voix se réduisant à un maigre filet, et le Sénat qui ne l'aimait point étant volontairement tumultueux. Mais, phrase par phrase, la sténographie gravait ce que le public ne manquerait pas de lire. Audacieuses furent les doctrines et mises en relief avec un calme plus provocant que n'eût été la véhémence. « Le sens commun, dit l'orateur, c'est la tendance à réduire au minimum la croyance au surnaturel. » Faisant allusion aux diocèses que gouvernaient les cardinaux, Sainte-Beuve proclama qu'il y avait « un autre diocèse sans limites fixes, qui s'étendait par toute la France, par tout le monde, qui n'avait ni évêque, ni président de consistoire, qui comptait par millions des déistes, des spiritualistes, des panthéistes, des positivistes, des réalistes, c'était celui de la libre pensée. » — « Le moment est venu, continua-t-il, d'affirmer l'entière liberté philosophique pour les idées. » Puis, profitant d'un moment de silence, il lança d'un ton très simple ces paroles un peu solennelles : « Législateurs, croyez-le bien, il n'est pas trop tôt pour cela ; il n'est plus sept heures ni dix heures du matin, il est midi. » A ces accents inaccoutumés, tous les sénateurs, même les plus vieux, réveillés comme en sursaut, s'agitèrent ; les cardinaux, se levant de leur fauteuil, se répandirent en protestations, et plus que tous les autres l'excellent cardinal Donnet, qui ne se possédait plus. Le discours pourtant se continua avec la même placidité irritante. Les développements qui suivaient furent consacrés à définir le rôle de l'État, qui devait pratiquer vis-à-vis des systèmes philosophiques et théologiques une sorte d'incrédulité supérieure, et bienveillante dans sa protection. Par une dernière malice, Sainte-Beuve plaça ses paroles sous l'autorité de Napoléon ce demi-dieu qui pour beaucoup de sénateurs effaçait fort le vrai Dieu lui-même. Puis ayant porté au comble l'agacement de l'auditoire, il s'assit, malade de l'effort, mais tout joyeux du courroux qu'il avait excité. Le 23 mai 1868, on alla aux voix. Par 80 voix contre 43 le renvoi de la pétition au gouvernement fut rejeté. La minorité était considérable, mais combien n'était-on pas loin de la manifestation qu'on avait ambitionnée !

Le grand châtiment de Sainte-Beuve eût été de visiter jusqu'en ses infimes recoins le vaste diocèse qu'il venait de décrire. En ses courses pastorales, il eût rencontré d'étranges brebis. Les jeunes factieux du Congrès de Liège s'étaient depuis deux années affermis dans leurs audaces. Ils avaient recruté des adhérents, et, sans être encore légion, déjà ils n'étaient plus quantité négligeable. Se répandant à l'étranger, ils y avaient propagé leurs imprécations. En Belgique, en Suisse, en Angleterre, on avait vu leurs délégués. Tandis que se déroulaient au Luxembourg les débats de la pétition Girault, ils tenaient, eux aussi, leurs conciliabules. Pour eux, les doctrines n'étaient qu'un masque ; ils ne se nourrissaient que de leurs passions. Leur incrédulité était une foi, et plus intolérante qu'aucune religion ne le fut jamais. Avec une sorte de superstition, ils s'appliquaient à bannir de leur langage tout ce qui, de près ou de loin, évoquerait le souvenir de l'ancien symbolisme. Ils se refusaient à parler de fraternité, ce mot de 1848 ayant un arrière-goût d'assistance et de charité. Les plus purs d'entre eux tenaient même pour suspecte la franc-maçonnerie, celle-ci ayant conservé des emblèmes qui lui communiquaient un aspect de religion[8]. Jusque-là ils s'étaient désespérés de se sentir contenus, au moins dans leur propre pays, en un sévère huis clos. Mais voici que se discutait au Parlement une loi qui, en autorisant les réunions populaires, leur permettrait peut-être la prédication publique. En cette attente, les plus avisés butinaient à tout hasard dans les recueils révolutionnaires, se façonnaient à discourir, apprenaient par cœur quelques bribes de harangues ; puis, le soir, se rassemblant en petits groupes, ils se répétaient les uns aux autres, avec toutes sortes de grossissements dans le blasphème, ce qu'ils avaient appris.

En ce temps-là même, un incident très suggestif montra bien que l'ennemi n'était plus seulement le christianisme, mais Dieu lui-même.

Un an auparavant, M. Cousin était mort. Il était mort très près des dogmes catholiques que pourtant il ne connut jamais tout à fait. Ses derniers jours avaient été remplis de tristesse, par le libertinage d'esprit dont il saisissait les symptômes ; et plus d'une fois les perspectives de l'avenir lui avaient inspiré un langage plein d'épouvante. Quand l'Académie française dut lui choisir un remplaçant, ses votes se portèrent sur Jules Favre, le plus disert, le plus littéraire des orateurs contemporains, et alors dans tout l'éclat de sa renommée. Au temps de sa jeunesse, l'illustre avocat avait suivi les cours de Cousin et en avait gardé l'empreinte. Dominé par ce souvenir, il se piqua, non de tracer un éloge banal, mais de graver une image qui resterait. Ce fut dans les fastes académiques un grand jour que celui de sa réception. Ceux qui dans Jules Favre avaient le plus admiré l'orateur furent, à titre égal, conquis par l'écrivain. Le seul défaut eût été peut-être l'excès dans ta magnificence. Tant d'harmonieuse ampleur, tant de majesté continue exhalaient presque un parfum d'archaïsme, car cette manière à larges périodes n'était déjà plus celle de notre siècle à son déclin. Quelque considérable que fût l'événement littéraire, à peine loua-t-on le discours. On n'en retint qu'un passage, celui qui en avait marqué la fin. Parlant du chef de l'école spiritualiste, Jules Favre avait osé saluer « le Dieu qui, par la raison, se révélait à la conscience, le Dieu dont l'âme immortelle gardait l'ineffaçable image, le Dieu d'esprit et de vérité ». Puis, élevant de plus en plus sa pensée : « La religion et la philosophie, avait-il ajouté, ont leur source en Dieu ; elles s'unissent en remontant à lui par la même route, celle de la science et de la liberté. Singulier signe des temps ! Ce furent ces deux phrases qui, dans une portion de la presse démocratique, firent scandale. Comme l'Église, la libre pensée a sa congrégation de l'Index. L'index libre penseur excommunia celui qui avait confessé Dieu. Ce qui ne fut pas moins remarquable, ce fut l'empressement des feuilles conservatrices ou libérales à exalter le courage du nouvel académicien. Quelle n'était pas la perversion des idées pour qu'un si naturel hommage aux traditionnelles doctrines méritât tant d'éloges ! Ainsi s'affirmait en ce déclin de l'Empire, et là résidait l'un des plus grands périls, une nouvelle école qui entendait passer sous le même niveau tout ce qui n'était pas elle. Déisme, spiritualisme, christianisme, qu'importaient ces mots vides de sens ? Toutes les nuances s'effaçant, une égale réprobation envelopperait à la fois et ceux qui redisaient avec les siècles passés le Credo intégral de l'Église, et ceux qui se contentaient de répéter, comme Jules Favre, la profession de foi du Vicaire savoyard.

 

III

« Soyez d'abord athées, puis vous serez révolutionnaires », disait en 1868 un des futurs membres de la Commune qu'on appelait Jaclard. En ces mots se résumait un programme. Par la brèche qu'ouvrait le radicalisme antireligieux, le radicalisme politique fit invasion.

Ce serait dans l'histoire du second Empire une page curieuse que le récit des déviations du parti démocratique. Pendant la première moitié du règne et jusqu'en ces derniers temps, l'objectif principal avait été la conquête de la liberté. La revendication, fort timide en 1857, s'était formulée, six ans plus tard, avec une extrême assurance. A ne considérer que Paris et les grandes villes, les élections de 1863 avaient été le triomphe de la démocratie politique, c'est-à-dire de celle qui aspirait à un changement des institutions, souhaitait même un changement de régime, mais se gardait de poursuivre un bouleversement de la société. A cette époque étaient entrés ou avaient été réélus au Corps législatif Jules Favre, Picard, Jules Simon, Garnier-Pagès, Pelletan, Marie, tous d'origine et d'éducation bourgeoise, républicains sans doute, mais républicains patients ; fixés dans les formules du libéralisme classique, et qu'eût effrayés plutôt que réjouis l'immédiat avènement de leur parti. Jules Favre avait trop souci des magnificences du style pour être un grand propagateur d'idées ou grand artisan de nouveautés. Picard, habile debater d'affaires et si spirituel qu'on oubliait de louer son bon sens, n'avait rien du tribun, n'imaginait rien de plus enviable qu'une opposition modérée sous un pouvoir débonnaire ; et le plus malicieux de ses ennemis l'eût seul condamné à vivre au milieu de ses électeurs et surtout à les gouverner. Garnier-Pagès, très honnête homme, de médiocrité remarquable, d'éloquence prolixe et inoffensive, s'agitait beaucoup, mais pour refaire 1848, le meilleur des gouvernements à ses yeux, puisqu'il en avait fait partie. Marie, l'un des avocats les plus honorés de son temps, ne descendait guère des sommets où son esprit généralisateur se complaisait ; que s'il prenait la parole, c'était sur les questions où la science du droit s'alliait à la philosophie : ainsi en fut-il, quand un jour, à propos de la propriété littéraire, il recueillit, à la suite d'un mémorable discours, les unanimes applaudissements du Corps législatif transporté et ravi. Entre tous, le seul farouche était Pelletan, et encore ne l'était-il que d'aspect. Son éloquence, solennelle, imagée à l'excès, qui se développait avec des airs d'inspiration et des phrases au tour sibyllin, laissait l'impression bizarre, moitié d'un prophète, moitié d'un sectaire. Quand il s'était rassis, il redevenait assez maniable et même, à ce qu'on assure, de commerce facile. Tous ces démocrates se ressemblaient par un trait commun, à savoir une certaine timidité routinière dans les idées qui contrastait avec le ton osé du langage. Quant aux questions sociales, ils montraient plus de répugnance que d'empressement à les aborder. C'était modération et, de plus, ennui de les apprendre. Le seul qui les connût était Jules Simon. C'était aussi le plus compromis en des amitiés ou alliances suspectes : mais on le savait en fonds d'habileté et de souplesse pour écarter ou contenir ceux qu'il aurait attirés.

Or, à l'époque où nous sommes parvenus, les représentants officiels de l'idée républicaine commençaient à subir une vigoureuse poussée. De nouveaux éléments, tantôt s'insinuant séparément, tantôt se pressant ensemble, amèneraient la transformation ou, pour mieux dire, la perversion du parti démocratique.

La première opposition, fort dissimulée sous les apparences de l'amitié ou sous les tributs d'hommage, vint de ceux qui trouvaient les vieux républicains trop vivaces. Leur longévité paraissant désespérante, l'idée s'affermit d'anticiper l'ouverture de leur succession. Déjà pareille pensée avait germé en 1863, mais, après quelques timides essais, avait été repoussée comme téméraire et décidément prématurée. Cependant un seul moyen s'offrait de réaliser ce dessein, ce serait de formuler, à côté de l'ancien programme républicain, un autre programme plus alléchant, plus foncé en couleurs, plus attirant par l'ampleur des promesses. On ne combattrait pas encore à ciel ouvert ceux que longtemps on avait proclamés comme maîtres, seulement on se porterait à l'avant-garde du parti. Il arriverait de la sorte qu'au prochain renouvellement de la Chambre, les députés soumis à réélection seraient contraints, ou à suivre un peu honteusement leurs jeunes 'et douteux disciples, ou à demeurer fort en arrière, en gens attardés et vieillots. Jules Favre et ses amis se contentaient d'insinuer la république : on la proclamerait avec ostentation, et on se dirait irréconciliable. Jusque-là on s'était appliqué à laisser dans l'ombre les discussions religieuses ; tout au plus y touchait-on à propos de la question romaine et, de loin en loin, à propos des congrégations : les nouveaux venus, dédaignant ces ménagements, réclameraient à grand bruit la séparation de l'Église et de l'État, la suppression du budget des cultes. Dans le vocabulaire politique s'introduiraient de nouvelles locutions : on parlerait de mandat impératif et des droits supérieurs du peuple. L'ancienne opposition avait ignoré les questions sociales : l'école nouvelle ne prendrait pas la peine de les étudier davantage, mais en parlerait d'autant plus abondamment qu'elle les connaîtrait moins. Le procédé qui paraissait très hardi était, au fond, renouvelé de temps fort anciens. Ainsi font, dans les dynasties royales, les branches cadettes qui veulent remplacer les branches aînées. Entre tous ces jeunes impatients, les plus en vue étaient Jules Ferry, déjà connu pour l'âpreté de ses ambitions et son labeur obstiné ; Clément Laurier, l'homme à l'esprit sardonique ; puis Gambetta, qui dépasserait tous ses compagnons. Radicalisme ou république bourgeoise, la chose en réalité leur importait médiocrement, leur unique passion étant le progrès de leur fortune. Quel que fût leur scepticisme personnel, leurs professions de foi incessamment développées s'insinueraient dans une portion du peuple. Ainsi s'inscriraient toute une série de revendications, à côté desquelles pâliraient les vœux et les doléances d'autrefois.

La déviation serait surtout rapide si les classes populaires, qui recueilleraient ce programme amplifié, disposaient, pour le faire valoir, des forces que communique l'esprit d'association. Dans la première moitié du règne et jusque vers 1866, le péril avait paru fort éloigné, chimérique même. Ce n'était pas que les ouvriers n'eussent formé, dès cette époque, des associations assez nombreuses. Diverses sociétés s'étaient établies entre eux, sociétés de crédit, de production, de consommation. Mais les dures répressions du passé ayant fort découragé les intrigues séditieuses, ces institutions s'étaient développées sans s'écarter trop sensiblement de leur but professionnel. Se croyant garanti contre toute hostilité, l'Empereur avait toléré ces essais ; parfois même il les avait aidés. L'heure était proche où s'accentuerait dans ces groupes l'évolution vers la politique Plusieurs années auparavant, l'un des frères Reclus avait dit avec une clairvoyante hardiesse : « Il faut organiser les classes ouvrières au point de vue industriel, ce sera pour nous le moyen de les organiser plus tard à un autre point de vue ; nous aurons ainsi un instrument prêt et une armée constituée[9]. » Déjà la prédiction commençait à se réaliser. On aura bientôt l'occasion de dire comment elle s'accomplit tout à fait.

Une autre déviation du parti démocratique naquit d'un retour de faveur pour les formules révolutionnaires. En ces dernières années du règne, on put observer chez un certain nombre de jeunes gens une tendance à calquer les conventionnels : on s'étudiait à reproduire leurs discours, à rajeunir leurs déclamations, à copier même en quelque manière leur costume. Quelques avocats, M. Floquet, M. Brisson, cherchèrent par cette contrefaçon à hâter l'heure de la renommée, et ils réussirent en effet à se rendre, sinon célèbres, au moins fort singuliers. Cet étalage théâtral, cette reconstitution servile, trahissait quelque puérilité. Mêlés aux plus terribles événements qui furent jamais, les hommes de 93 pouvaient, sans, verser dans le ridicule, proportionner à la grandeur des conjonctures la solennité de leur langage. A soixante-quinze ans de distance et dans la paix du second Empire, leurs imitateurs n'étaient que des tragédiens sans tragédie. Les conventionnels avaient copié l'antique : eux se contentaient de copier les conventionnels. Toutes choses s'abaissant, il advint contre toute apparence qu'on les copia eux-mêmes à leur tour et qu'ils eurent, chose incroyable ! leurs disciples. Il y aurait égale exagération à trop insister sur l'importance de ces parodies et à les juger tout à fait inoffensives. En se propageant, ces pastiches d'éloquence révolutionnaire répandaient dans une portion de la jeunesse le goût de la rhétorique violente qui bientôt trouverait son emploi dans les clubs. L'excès dans les paroles accoutumerait peu à peu à considérer sans effroi l'excès dans les actes. C'est ainsi que les mœurs démocratiques iraient se pervertissant.

Les hommes dont on vient de parler répétaient avec complaisance les déclamations d'une époque criminelle : ils eussent répudié le crime. Au-dessous des ambitieux, âpres par calcul et pour hâter leur fortune, au-dessous des ouvriers vaguement travaillés par le socialisme, au-dessous des badauds grisés de métaphores, s'agitaient ceux qui cherchaient dans la Révolution des scènes vivantes à imiter. On assista en ce temps-là aux résurrections les plus inattendues. Dès 1865, un futur membre de la Commune, qu'on appelait Tridon, s'était avisé qu'Hébert attendait encore sa réhabilitation, et, dans une brochure intitulée : Hébert et l'hébertisme, s'était empressé de combler la lacune. Fanatiques révolutionnaires, fanatiques d'irréligion se donnaient la main ; car, en ces bas-fonds, les deux groupes se confondaient. Le personnel était celui qu'on a déjà décrit : étudiants en rupture d'école, ouvriers en rupture d'atelier, publicistes méconnus, comédiens sans emploi, avocats sans espoir de clientèle, avec cela quelques névrosés de tout rang social et de toute nation. Le chef, autant que ces indisciplinés pouvaient reconnaître un chef, était Blanqui, ce personnage mystérieux, toujours présent quoique invisible. La vigilance du gouvernement à assurer l'ordre matériel ne permettait guère les manifestations extérieures. La seule ressource était d'essayer, le jour des Morts, quelques démonstrations dans les cimetières : il y avait aussi les enterrements civils, doublement exploités par les haines sectaires et les passions politiques. « L'insulte au tyran mort étant une menace pour le tyran vivant », on imagina de fêter l'anniversaire du 21 janvier. De l'exil arrivaient des encouragements, parfois des reproches. « Vos pères n'allaient pas à Liège, ils allaient au cloître Saint-Merry. » Ainsi s'exprimait, en une Lettre aux étudiants, Félix Pyat, qui n'avait été, d'ailleurs, ni à Saint-Merry, ni en aucun autre lieu où l'on se battait. Les jeunes tenants de l'école hébertiste ou jacobine n'allaient pas non plus à Saint-Merry, les rues et les carrefours étant bien gardés. En revanche, un voyage qu'ils accomplissaient assez souvent était celui du Palais de justice. Il y avait même là-bas une chambre, la sixième, qui avait la spécialité de juger leurs méfaits. L'inculpation était d'ordinaire celle de société secrète, d'outrage à la morale publique ou d'insulte aux agents. Invariablement ils essayaient de transformer le tribunal en prêche : « Je suis républicain, révolutionnaire, socialiste et athée », dit un jour l'un d'eux en commençant sa défense. Et, tout de même qu'il eût fait dans un club, il essaya de développer ces quatre points. Dans les premières années, les présidents changeaient souvent, l'usage étant qu'on les récompensât vite de ce ministère ingrat, comme on fait d'un soldat après une pénible campagne. Bientôt il en vint un qui fut un peu plus stable. C'était un homme habile, plein de ressources, avec une nuance sceptique et cynique qui n'était point d'un magistrat. On l'appelait M. Delesvaux. Et bientôt ce personnage devint fameux par les épigrammes de la presse qui ne se lassa pas plus de l'attaquer que lui-même ne se lassa de condamner.

Tels étaient les éléments divers qui aspiraient à transformer l'ancienne démocratie. Le premier signe de réaction contre le passé, ce fut l'empressement à briser les idoles consacrées. Les hommes de 1848, même après leur chute, avaient gardé la prétention de régir les débris de leur parti. En dépit de leur disgrâce, il leur restait quelques fidèles. Sans pitié, les néo-démocrates soufflèrent sur ces restes de popularité. Ils se répandirent en railleries sur ces gens attardés et naïfs qui jadis avaient planté les arbres de la liberté, qui avaient encadré la Constitution de 1848, qui conservaient pieusement les lithographies de Garnier-Pagès. Aux yeux des plus purs, Ledru-Rollin lui-même ne trouvait pas grâce, et on le jugeait, disait-on dédaigneusement, un Danton pour gravures de modes. Toutes les vieilles reliques ayant été jetées au vent, le principal souci fut de démolir les réputations plus récentes. Les députés de la gauche furent accusés d'inertie. Le plus maltraité fut Jules Favre. Il passait pour le chef de son groupe, bien qu'en fait il ne le dirigeât guère. Son abord un peu distant lui avait créé quelques ennemis. Il avait parfois refusé certaines causes politiques ou les avait plaidées avec un ennui superbe et plein de dégoût. Son éloquence elle-même, ample et impeccable, exhalait un parfum d'aristocratie. Pour répondre aux attaques, il savait trouver des formes méprisantes qui exaspéraient. Un jour, c'était en novembre 1867, comme des délégués ouvriers lui imputaient de n'avoir point pris part à une manifestation : « C'est vous, messieurs les ouvriers, répliqua-t-il, qui avez fait l'Empire ; à vous maintenant de le renverser seuls[10]. » L'œuvre de dénigrement n'eût point été complète si le reproche de modérantisme ne se fût étendu aux deux grands journaux du parti démocratique, l'Opinion nationale et le Siècle : M. Guéroult, disait-on, n'était qu'un familier du Palais-Royal ; M. Ravin n'était pour le gouvernement qu'un compère. Cependant, au milieu de ces accusations, une note aiguë retentissait parfois : c'était la plainte pleine de menaces de quelques jeunes fanatiques lancés en enfants perdus fort en avant de leurs compagnons. Ceux-là ne parlaient ni de liberté, ni de fraternité, ni de république bourgeoise, démocratique ou jacobine, mais uniquement de ce qu'ils feraient quand ils seraient les maîtres.

On en était là quand fut promulguée la loi du 11 mai 1868 qui supprimait le régime discrétionnaire en matière de presse. Ce jour-là finit le monopole, déjà un peu entamé, du Siècle et de l'Opinion nationale. Tout d'abord surgirent une foule de petites gazettes destinées à mourir sans avoir beaucoup vécu. Puis furent créés les grands journaux, ceux qui personnifiaient, ceux qui aspiraient à personnifier les fractions diverses du parti républicain. Déjà depuis quelque temps existait l'Avenir national, dirigé par M. Peyrat. La Tribune, dirigée par Pelletan, et l'Électeur libre, inspiré par Picard, représentèrent deux groupes déjà assez distincts de l'opposition parlementaire, les uns disposés à incliner vers le radicalisme, les autres résolus à remonter le courant au point de devenir un jour presque dynastiques. Plus tard, beaucoup plus tard, serait créée la Réforme ; puis, sous les auspices de Victor Hugo, serait fondé le Rappel[11] qui imiterait le style du maître et envelopperait d'une métaphore chacune de ses insultes. Dès le temps où nous sommes, reparut un journaliste qu'on avait vu dans les sociétés secrètes ou dans les séditions d'autrefois, mais qu'on croyait mort ou qu'on avait oublié. Celui-là mérite qu'on s'y arrête, car il fut une des personnalités curieuses de l'Empire à son déclin. Tous les châtiments qu'un pouvoir rigoureux peut inventer pour assurer sa défense, il les avait subis. Il avait été emprisonné, exilé, transporté. Tous les lieux de détention, il les avait connus, depuis Mazas jusqu'à Cayenne, en passant par Brest, la Corse et Belle-Ile. Déjà il était vieux, mais l'âge, loin de lui apporter l'apaisement, avait accru ses ardeurs. Le feu qui le brûlait était tout intérieur, sans flamme, sans éclat. De vrai, toutes ses passions se résumaient en une idolâtrie, celle de la Révolution ; en une haine, celle de la société. Irréductible vis-à-vis des gouvernements, il était vis-à-vis de ses propres amis soupçonneux et toujours en éveil, en homme qui, ayant longtemps vécu en prison, flaire en chaque compagnon un surveillant et un espion. Ce revenant du passé se nommait Delescluze. Il fonda un journal, le Réveil, d'abord hebdomadaire, puis quotidien, et le façonna à sa ressemblance. Son style, fidèle image de son intelligence courte et acérée, était bref, dogmatique, sentencieux comme un arrêt, tranchant comme le couteau de la guillotine. Ses railleries, car il raillait parfois, avaient quelque chose de sinistre comme le sarcasme d'un accusateur public, et ne laissaient rien d'intact de ce qu'elles pouvaient déchirer. Ses traits le plus souvent s'aiguisaient à double fin : quand il avait flétri l'Empire, il se retournait contre les démocrates qui n'étaient point jugés assez incorruptibles, et, justicier pénétrant autant qu'impitoyable, dénonçait les mobiles secrets, versait l'improbation ou le ridicule, prédisait les prochains châtiments. Lorsqu'il prenait une plume, disait-on, ce n'était pas pour écrire, mais pour proscrire. Au milieu des journalistes contemporains, légers, sceptiques, jouisseurs, aux courtes indignations et aux emportements factices, il apparaissait concentré, fanatique et pauvre, et qui sait ? sincère en ses passions perverses, car il en eût été le martyr. On sentait qu'il se fût joué dans la révolution comme dans son élément, prêt à sacrifier la vie des autres et aussi, quand l'heure serait venue, la sienne. Sa république eût été la république jacobine en toute sa pureté traditionnelle. En lui revivait quelque chose du sombre génie de Robespierre. Il en avait le froid dédain, la passion contenue, l'austérité apparente, et, loin de répudier la ressemblance, il s'en glorifiait.

Ni les âpres violences, ni les évocations révolutionnaires, ni les brillantes métaphores ne conquerraient le peuple de Paris. La vogue, la popularité se porteraient ailleurs. Toutes choses étant renversées, un jeune homme accomplit, au grand étonnement du public et à sa propre surprise, ce que les vétérans de la démocratie n'eussent pu faire. Du même coup il se trouva placé au premier rang du parti qui la veille l'ignorait et que lui-même ne connaissait guère davantage.

Il s'appelait Henri de Rochefort-Luçay. Ses contemporains le connaîtraient sous le nom de Rochefort. Son origine était ancienne, sa condition pauvre. Tout jeune, il avait été pourvu d'un petit emploi à l'Hôtel de ville. Il s'y était fait remarquer par sa paresse, son inexactitude et son esprit. On le promena de bureau en bureau, du bureau d'architecture au bureau des archives, du bureau des archives au bureau des comptes de commune, sans qu'en changeant de salle il changeât de manières : « Tout cela, a-t-il écrit plus tard, était le conservatoire de la niaiserie[12]. » Les gens d'esprit ont partout des immunités. Avec son tour original, avec ses saillies osées, avec son physique étrange, impossible à oublier, le jeune employé forçait l'attention, sinon la sympathie. On fut indulgent pour lui, et même jusqu'à l'excès. Ses collègues firent en bons camarades sa besogne : on feignit de ne point remarquer ses absences. Entre temps, il s'essayait à la critique dramatique et recevait en payement des billets de théâtre. Il composait aussi des vaudevilles et pareillement des pièces de vers. Bientôt il fut attaché à la rédaction du Charivari. Cependant son inexactitude était irréductible, et l'on était arrivé à noter avec surprise les jours où il paraissait. En dépit de ces manquements, la bienveillance de M. Haussmann répugna à une révocation : bien plus, celui qui n'était qu'expéditionnaire devint sous-inspecteur des beaux-arts de la ville de Paris. Mais de plus en plus l'homme de lettres empiétait sur le fonctionnaire. Qui se lassa le premier, Rochefort de l'Hôtel de ville, ou l'Hôtel de ville de Rochefort ? A parler franc, la chose importe peu.

Dans l'entrefaite avait été créé le Figaro, qui n'était point encore journal politique. Son fondateur, M. de Villemessant, qui, l'un des premiers, avait pressenti l'industrie moderne du journalisme, excellait en l'art de chercher entre les nouvelles celles qui feraient le plus sensation, entre les écrivains ceux qui feraient le plus de bruit. Avec sa manière agile, primesautière, Rochefort lui parut homme à saisir. Ayant su le conquérir, il ne sut pas le conserver. A quelque temps de là, le nouveau venu passa au Soleil, autre feuille littéraire qui avait moins de lecteurs, mais lui offrait plus d'argent. Villemessant comprit sa faute, augmenta les appointements, et de la sorte ramena le volage. Au Figaro, le chroniqueur commença à avoir son public ; on s'égaya de son esprit, on répéta ses bons mots, et autour de lui monta comme un premier bruissement de renommée. Ses confrères s'amusaient fort de sa verve étourdissante. Qui eût cru que ce jouisseur, cet amateur d'objets d'art, devînt jamais artisan de séditions ? Un seul, M. Jouvin, journaliste aujourd'hui oublié, mais de rare mérite, éprouva dès l'abord pour lui une répugnance instinctive : « C'est un ignorant, disait-il, et un vulgaire ambitieux. » Et il ajoutait, d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux : « Si la rouge venait, il nous ferait tous guillotiner[13]. » Bientôt les articles se mêlèrent d'allusions pleines d'un imprévu piquant qui en rehaussait l'impertinence. Villemessant d'abord se réjouit, puis trembla : il voulait des écrivains qui fissent du bruit, mais point jusqu'à casser les vitres. Les hardiesses croissant, l'administration s'émut, et M. de La Valette, qui était alors ministre de l'intérieur, manda le rédacteur en chef. Aux reproches officiels, celui-ci répondit avec un à-propos spirituel : « Ah ! vous devriez me savoir gré de maintenir Rochefort dans un journal littéraire ; quand il sera livré à lui-même, vous en verrez bien d'autres[14]. » Les remontrances se renouvelant, les excuses se varièrent : « Que voulez-vous ? disait le directeur du Figaro. Rochefort est paresseux, il travaille au dernier moment ; alors, pour déguiser le vide de sa pensée, il plaque ses articles de tons d'un rouge trop foncé. » Si débonnaire que fût alors l'Empire, la longanimité ne pouvait durer. Celui à qui—s'appliquaient les mercuriales mettait ses soins à les justifier. Il lui arriva de réunir d'anciens articles en volume et d'y ajouter une préface qui aggravait tous ses péchés. A quel parti appartenait-il ? On l'ignorait, et lui-même n'en avait cure. Quelque temps encore, les chroniques se prolongèrent ; mais les teintes « rouge foncé » gagnaient de plus en plus. Sous peine de disparaître lui-même, Villemessant dut se séparer de celui que jadis il avait appelé.

En l'éloignant, il ne l'abandonna point. Voici la combinaison qu'il lui suggéra :

Un journal, composé d'après le modèle consacré, aurait peu de chances de conquérir l'attention. Mais si on imaginait quelque chose de nouveau, par exemple une brochure hebdomadaire ; si cette brochure était annoncée d'avance avec un art alléchant ; si le format, la couleur, la couverture tranchaient sur l'aspect uniforme des feuilles quotidiennes au point d'attirer forcément les yeux ; si, par anticipation, le bruit se propageait de témérités extraordinaires, de hardiesses inouïes, alors il se pourrait que, l'indifférence publique étant vaincue, l'entreprise fût couronnée de succès. Non content de cet opportun conseil, Villemessant fournit une partie des fonds. A cette assistance il ajouta un avis fort sage, inspiré par son expérience commerciale. En adoptant la forme de la brochure, on pourrait élever le prix de vente au double de celui d'un journal, c'est-à-dire à quarante centimes, bien que le texte imprimé fût beaucoup moins étendu. Justement la nouvelle loi sur la presse venait de paraître. Sans plus tarder, Rochefort résolut de tenter l'aventure et, comme il le disait lui-même, « de danser un cavalier seul dans le cotillon politique ».

Et c'est ainsi que le samedi 30 mai 1868 parut le premier numéro de la Lanterne. Le format in-32 rappelait ces petites publications de l'exil qui s'introduisaient clandestinement en France. La couverture rouge brique avait quelque chose de provocant. Villemessant avait mis au service de l'entreprise toutes les ressources de la plus ingénieuse réclame. La saison même favorisait la diffusion : on était en ces beaux jours du printemps où les boulevards se remplissent de flâneurs, tous avides de nouveautés. Le prix de la brochure, loin d'être un obstacle, ne fit qu'exciter la badauderie parisienne, et on jugea qu'un écrit qui coûtait si cher ne pouvait manquer d'être fort extraordinaire. La vogue devenant engouement, la rapidité du tirage eut peine à répondre à l'impatience du public. Vers la fin de l'après-midi, on ne voyait plus, de la Madeleine à la rue Montmartre, que gens qui tous lisaient la petite brochure rouge et semblaient se pâmer d'aise. Tout accrut la curiosité, et très spécialement la personnalité de Rochefort. Que voulait ce gai boulevardier, soudain transformé en pamphlétaire ? Était-il républicain ? révolutionnaire ? Aspirait-il seulement à brusquer la renommée ? Plusieurs, se fondant sur son origine et sur le patronage de Villemessant, affirmaient avec beaucoup d'assurance qu'il n'était qu'un légitimiste déguisé.

J'éprouve quelque embarras à parler de ce pamphlet périodique qui, pendant près de trois mois, éclata chaque samedi à la manière d'un pétard. Aujourd'hui ces petites feuilles apparaissent froides, décolorées, insipides, et il faut quelque courage pour aller jusqu'au bout. Le temps ayant vieilli les allusions, rien ne dissimule plus les pauvretés de la pensée. Aucune idée maîtresse autour de laquelle tout le reste rayonne ; aucun souci des faits ni de leur exactitude ; aucun désir d'être juste ni même de le paraître ; beaucoup de maximes cyniques ; une perpétuelle course aux bons mots, sans autre recherche qu'un lien artificiel qui puisse les rejoindre entre eux. Les contemporains ne connurent point ces sévérités. La société décadente du second Empire avait rencontré un publiciste à son image. Elle était trop affinée pour les lourdes plaisanteries du Siècle, trop humaine pour les tranchantes maximes de Delescluze et de ses pareils, trop moqueuse pour les solennelles métaphores que prodigueraient plus tard Victor Hugo et ses disciples. Dès le premier numéro de la Lanterne, elle comprit que le grand amuseur était trouvé. Souvent l'esprit confinait au calembour : « La France, écrivait Rochefort, a trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement. » Ou bien encore : « Je pris du papier ministre et j'écrivis à celui de l'intérieur. » Au milieu de ces misérables jeux de mots, dignes d'orner un almanach, un trait heureux se rencontrait tout à coup, et ce trait, enfoncé vigoureusement, était le clou qui accroche tout le reste. L'art consistait en une sorte de grossissement burlesque : ce n'était pas le grossissement puissant de Rabelais — il ne faut pas citer les grands à propos de Rochefort — mais une caricature énorme comme l'eût dessinée sur les murs, en un jour de verve, le plus osé des gamins de Paris. La phrase était courte, et les alinéas de peu d'étendue étaient séparés par des blancs et des astérisques, ce qui économisait le texte et permettait par surcroît de multiplier les mots de la fin, ceux auxquels Rochefort excellait. Un procédé fort habituel consistait dans le heurt inattendu des sujets les plus divers : du contraste naissaient toutes sortes de joyeusetés imprévues, et la manière, bien que tout artificielle, provoquait le rire à outrance. Tout cela se mêlait, se croisait, s'entrecroisait en un désordre très préparé, avec de grandes audaces dans l'impertinence et un perpétuel bruit de vitres cassées. Voici en quoi le pamphlétaire comprit le mieux son public. Après la compression des années précédentes, la société impériale était en crise d'indiscipline. Elle avait soif d'être irrévérencieuse. Elle aspirait, non à tout briser. — d'autres viendraient qui plus tard briseraient, — mais à tout persifler. La grande originalité, la grande hardiesse de Rochefort fut de ne pas s'arrêter dans la voie de l'irrévérence et de porter ses coups aussi haut qu'ils pourraient monter. Volontiers, d'un trait malicieux, il effleurait les serviteurs du prince, M. Pinard, M. de Persigny, M. Rouher. Le véritable objectif était la dynastie. Vers le trône il levait un regard railleur et effronté, avec un rire qui, par instants, se contractait d'une grimace. « Je suis profondément bonapartiste, disait-il dans le premier numéro de la Lanterne. On me permettra cependant de choisir mon héros dans la dynastie. Comme bonapartiste, je préfère Napoléon II. C'est mon droit. J'ajoute même qu'il représente pour moi l'idéal du souverain. Personne ne niera qu'il ait occupé le trône, puisque son successeur s'appelle Napoléon III. Quel règne, mes amis, quel règne ! Pas de contributions, pas de guerre, pas de liste civile. Oh oui ! Napoléon II, je t'aime et t'admire sans réserve. » A cette effusion de gaieté folle succédait l'ironie qui atteindrait le souverain au plus sensible endroit, à savoir dans sa naissance et dans sa race. « Je saisis l'occasion de signaler une injustice dont l'histoire s'étonnera. Il est perpétuellement question de la reine Hortense dans les sphères officielles, et jamais je n'ai trouvé, même dans la bouche des dévouements les mieux payés, un mot gentil pour le roi de Hollande, son époux. Il y a dans cette sorte d'abandon du roi Louis, comparé au culte dont la reine Hortense est l'objet, quelque chose qui échappe à ma pénétration et qui appelle un communiqué. » Le plus souvent l'impertinence se condensait en une courte phrase jetée à l'improviste et comme en passant : « On annonce l'histoire de Charlemagne écrite par Napoléon III ; que j'aimerais à lire l'histoire de Napoléon III écrite par Charlemagne ! » A l'insolence se mêlaient les plus étourdissantes bouffonneries : « On prétend que les cendres de Napoléon vont être renvoyées sous enveloppe à Sainte-Hélène, sous prétexte qu'elles ont été amenées en France par le prince de Joinville ; c'est peut-être pousser la susceptibilité un peu loin ; moi, j'admire cette grandeur d'âme. » Puis venaient toutes sortes de récits, tous luttant de fantaisies irrévérentes, sur la mort de Néro, le chien favori de l'Empereur. Parfois l'allusion s'enhardissait jusqu'à un vœu très clair pour le renversement de la dynastie : « On prétend que les chaleurs prématurées que nous subissons doivent être attribuées à la présence d'une comète encore imparfaitement visible. On sait qu'à toutes les époques l'apparition d'une comète a précédé un grand événement. Je n'attends qu'un seul grand événement au monde, mais j'ai si peu de chance ! Vous verrez qu'il n'arrivera pas encore cette année. »

Rochefort a pu écrire plus tard en ce style qui lui est particulier : « Cette pauvre personne du souverain, je la tordais comme un paquet de vieux linge[15]. » Cette prise à partie de l'Empereur par un simple journaliste parut au public rangé en galerie le spectacle le plus piquant du monde. Jamais on ne s'était tant diverti depuis la Grande-Duchesse de Gerolstein. Sans compter le grand profit des recettes, le pamphlétaire connut tous les petits bénéfices de la renommée ; on colporta ses photographies ; on le suivit dans la rue ; on porta au gilet de petites lanternes en guise de breloques. Il eut aussi ses ennemis : Villemessant d'abord, qui trouva que le disciple réussissait beaucoup trop ; puis tous les vieux républicains, secrètement jaloux d'une si subite fortune. A quoi servirait d'avoir conspiré sous Louis-Philippe, de s'être battu dans les faubourgs, d'avoir protesté contre le coup d'État, d'avoir subi le bannissement, la prison, la transportation, si quelques mots heureux d'un ancien chroniqueur du Figaro effaçaient tous ces titres ? Ce qui attesta mieux que tout le reste la popularité, ce fut l'abondance des contrefaçons. Du coup, le pamphlet hebdomadaire devint à la mode. Il en surgit de toute couleur, de tout format, avec toutes sortes d'emblèmes. Après la vraie Lanterne on ne compta plus les fausses Lanternes, pas plus qu'après Robinson Crusoé on ne compta les Robinsons d'imitation.

Le succès, vif et pétillant comme un feu d'artifice, n'était pas de ceux qui durent. Au bout de trois mois, le gouvernement se décida à sévir. Poursuivi, condamné à un an d'emprisonnement, Rochefort échappa à la peine en se réfugiant à Bruxelles. Là, dans la sécurité de l'exil, il poursuivit son journal, mais avec plus d'injures et moins de talent, soit que sa verve, tout en surface, s'épuisât, soit que, pour donner toute sa mesure, il eût besoin de l'aiguillon du péril. Déjà l'attention publique était attirée vers d'autres objets. Et pourtant, dans l'histoire du règne, cet épisode méritait de ne pas être omis. Même diminué dans son prestige, l'Empire demeurait trop fort pour que l'attaque d'un pamphlétaire pût devenir sujet d'inquiétude. Mais ce qui subit alors une atteinte cruelle, ce fut l'idée du respect qui décidément achevait de mourir.

 

IV

Toutes choses étant menées à ce point, le moment parut favorable pour s'affranchir des dernières timidités. Jusqu'ici l'opposition démocratique avait critiqué les tendances générales ou les lois particulières du règne, dénoncé l'absolutisme, revendiqué la liberté. La hardiesse croissant, un dessein s'affermit : celui de fouiller dans les origines de l'Empire et, comme pour préparer les âmes à quelque rébellion suprême, de marquer d'une flétrissure publique l'acte même d'où il était né.

L'attaque commença par un livre. — Elle se continua par une manifestation. —Elle se termina en un procès mémorable où les vrais victorieux furent les condamnés et surtout leur avocat.

Voici d'abord le livre. Il parut au mois de juillet 1868 Le titre était celui-ci : Paris en décembre 1851. L'auteur était un rédacteur du Siècle, M. Eugène Ténot, écrivain inconnu jusque-là et qui devait retomber plus tard dans l'obscurité. Bien que composé pour le service d'un parti, l'ouvrage dénotait une remarquable prudence dans la passion. Dans le ton général du récit régnait un grand accent réprobateur, mais sans éclat compromettant. Beaucoup de faits, peu de commentaires : aucun relief dans la pensée et, dans l'expression, aucune éloquence. Un exposé sans enlevée, sans flamme, mais où les événements s'enchaînaient dans un ordre naturel, non sans force ni sans netteté : des erreurs assez nombreuses, des exagérations plus nombreuses encore, mais qui s'insinuaient d'autant mieux que nul excès de langage ne mettait l'esprit en défiance et ne trahissait le parti pris. On eût dit l'œuvre assez sèche d'un chroniqueur qui rapporte ce qu'il a recueilli et qui, s'il raconte des choses déshonnêtes ou criminelles, ne les présente sous cette apparence que parce que tel est leur véritable aspect.

On peut affirmer sans paradoxe que l'écrit dut en partie sa fortune aux qualités qui lui manquaient. Le journal auquel appartenait M. Ténot lui prêta le patronage de sa publicité. Or les bourgeois qui lisaient le Siècle, et le nombre en était grand encore, eussent été fort offusqués par de trop bruyantes invectives. Quant à la vigueur de la pensée et aux grâces du style, ils y seraient demeurés complètement insensibles, la lecture de leur feuille quotidienne les ayant déshabitués de ces superfluités. En revanche, ce récit d'allure modérée, de talent modéré aussi, était tout à fait à leur niveau, et il y avait en l'occurrence tant de bénéfice à être médiocre que volontiers on l'eût été exprès. L'esprit n'était point subjugué dès l'abord, mais se sentait peu à peu conquis par la continuité d'une accusation qui se développait sans apparente colère. Recommandée par les annonces du Siècle, puis par toute la presse démocratique, l'œuvre se propagea rapidement. M. Ténot avait publié trois ans auparavant sous ce titre : la Province en décembre 1851, un autre livre qui n'avait point été jusque-là remarqué. Du même coup, l'écrit déjà vieux reprit faveur, et les deux volumes fraternellement accouplés, l'un tout jeune, l'autre rajeuni, passèrent dans toutes les mains. L'effet fut de raviver dans les mémoires tout ce qui, depuis dix-sept ans, y sommeillait. On avait su jadis, quoique fort en gros, les rigueurs du coup d'État : puis, moitié résignation, moitié prudence, on s'était appliqué à les oublier. Voici que l'occasion s'offrait de les rapprendre, et précisément à cette heure où le discrédit de l'Empire rendait populaire toute opposition. On se mit à parler, comme de choses actuelles, de la mairie du Xe arrondissement, des barricades ébauchées au faubourg Saint-Antoine et des répressions ou, comme on disait, des massacres du boulevard. Le récit des soulèvements provinciaux, qui n'avaient jamais été bien connus, provoquait plus de commentaires encore. Parmi les paysans languedociens ou provençaux, plusieurs, qu'on avait oubliés jusque dans leur village, devinrent tout à coup célèbres. Le plus fameux fut un certain Martin Bidauré qu'on avait fusillé deux fois[16]. Républicains radicaux, démocrates d'opinion moyenne, bourgeois libéraux, tous à l'envi fouillaient dans leurs souvenirs. Choses vraies, choses fausses, toutes étaient évoquées pêle-mêle, toutes paraissaient bonnes à recueillir et à publier, pourvu qu'on les pût tourner contre le gouvernement.

Avec une joie bien naturelle, les républicains observaient ce retour. Cependant le résultat serait incomplet si la nouvelle école historique se bornait à flétrir l'acte de décembre. La perfection serait de faire coup double. En même temps qu'on dresserait contre l'Empire un formidable réquisitoire, on entourerait d'une légende les hommes jusque-là ignorés ou méconnus qui avaient risqué leur liberté ou leur vie pour le droit. De la sorte, la réprobation contre les violateurs de la loi s'accroîtrait par les sympathies pour les victimes. Les politiques du parti pénétrèrent l'opportunité de cette conduite, et, décidément en goût de succès, ils se mirent en quête de martyrs à canoniser.

L'entreprise était ingénieuse. Toutefois elle exigerait une circonspection consommée. Le côté faible de la république, c'était précisément ses défenseurs. Qu'on parcourût les lieux où s'étaient déroulées les luttes civiles, la Nièvre, l'Hérault, la Provence, qu'on interrogeât les survivants des anciennes discordes, et l'on trouverait chez les plus intraitables adversaires de l'Empire des jugements sévères ou dédaigneux sur les combattants d'autrefois. Ces champions de la légalité avaient généralement passé leur vie à violer toutes les lois, et c'est avec les condamnations de leur casier judiciaire que souvent on eût composé les fleurons de leur auréole. Si peu encourageante que fût la constatation, les recherches se poursuivirent, et, à défaut de la province, Paris parut offrir le modèle désiré.

Au matin du 3 décembre 1851, comme des barricades avaient été élevées au quartier Saint-Antoine, un groupe de représentants était survenu, encourageant les ouvriers à défendre leur faubourg. Ceux-ci étaient demeurés mornes. Quelques-uns même, par une allusion brutale à l'indemnité journalière des députés, avaient répliqué avec amertume : « Nous n'avons pas besoin de nous faire tuer pour vos vingt-cinq francs. » L'un de ceux qui étaient ainsi désignés s'appelait Baudin : « Vous allez voir, dit-il, comment on meurt pour vingt-cinq francs. » En disant ces mots, il gravit la barricade, comptant sur l'entraînement de l'exemple. Les troupes remontaient à travers le faubourg. On vit Baudin agiter un drapeau, dernier appel à ses compagnons. Les soldats firent feu, et il tomba foudroyé.

Tel était le trait que, dans le temps, on avait raconté, et que M. Ténot venait de rajeunir. Une investigation minutieuse dans la vie de celui qui s'était sacrifié de la sorte eût amené des découvertes assez déconcertantes. On aurait appris, par exemple, qu'au 15 mai 1848, ce même Baudin avait figuré parmi les envahisseurs de l'Assemblée[17] ; ce qui prouvait des notions intermittentes en matière de légalité. Devant l'héroïsme d'un si beau trépas, qui eût osé rappeler ces inconséquences ? Quelle audace heureuse si on pouvait exhumer en quelque sorte de son cercueil le glorieux mort, et l'opposer comme un revenant vengeur à Bonaparte victorieux !

Justement on touchait à la fin d'octobre, et autour des cimetières déjà se préparaient les étalages de fleurs et de couronnes. L'année précédente, le parti démocratique avait profité de la date du 2 novembre pour ébaucher une manifestation sur la tombe de Manin. C'était une manière de protester contre l'expédition de Rome et aussi de voir ce qu'on pourrait oser. En 1868, la même dépouille ne pouvait plus servir, les restes du grand patriote italien ayant été transférés à Venise et la question romaine ayant perdu son actualité. Il y avait bien quelques autres tombes que le peuple connaissait ; mais elles avaient été trop souvent exploitées pour qu'il n'y eût pas urgence à chercher du nouveau. Le 29 octobre, le Réveil fit allusion à la solennité du 2 novembre et, dans une note très brève, lança à ses amis le nom de Baudin. Aux oreilles de quelques-uns ce nom résonna singulièrement. On trouva un peu étrange cette résurrection d'une mémoire que, pendant dix-sept ans, on avait laissée sans hommage. Mais, après tout, le deuil, même tardif, valait mieux que l'indifférence ; et puis, l'Église ne canonisant ses saints que fort tard, la démocratie, au fond assez routinière, pouvait bien en cela imiter l'Église.

Rien de plus humble à ses débuts que cette manifestation. Peut-on même parler de manifestation ? Delescluze avait indiqué un nom, mais il ne semble pas que ni lui ni aucun autre ait organisé un programme, fixé un rendez-vous, dressé un plan d'action. Quant au gouvernement, il n'avait pas fait à ses adversaires l'honneur de les craindre. Le bruit s'était répandu qu'il ferait, le 2 novembre, fermer les cimetières. Il n'avait rien imaginé de pareil. Vers une heure, on vit pénétrer dans le cimetière Montmartre quelques-uns des hommes que la police connaissait et surveillait. Ils étaient une vingtaine, pas davantage. Parmi eux se trouvait un rédacteur du Réveil, Charles Quentin, un cordonnier nommé Gaillard, et avec lui son fils, Auguste Cortes, dit Gaillard fils. Un peu plus tard survint Abel Peyrouton. On éprouve quelque tristesse à rabaisser l'hommage rendu au dévouement très réel de Baudin, mais ces ardents vengeurs de la Constitution violée, ces zélés thuriféraires de la légalité, Gaillard père, Gaillard fils, Abel Peyrouton, se retrouvèrent tous, deux ans plus tard, dans la Commune.

On avait projeté, vaguement projeté la démonstration, mais sans la préparer. Les guides furent d'abord incertains de la route. Ils connaissaient les tombes classiques, par exemple celle de Godefroy Cavaignac. Ils ne savaient pas bien où reposait celui qu'ils voulaient honorer. Ils hésitèrent et s'engagèrent en diverses allées. Désespérant de trouver tout seuls leur martyr, ils s'adressèrent à l'un des gardiens du cimetière. Celui-ci ne comprit point et indiqua la sépulture de l'amiral Baudin. Enfin Gaillard père découvrit la dalle sous laquelle avait été inhumé l'ancien représentant du peuple. C'était une pierre modeste, à l'inscription déjà un peu effacée et qui ne portait aucune trace de souvenir ou d'affection. Aussitôt on organisa une sorte de service d'ordre pour amener de ce côté les retardataires. La chose n'était pas aisée ; d'instinct les habitués des échauffourées mortuaires se dirigeaient vers le monument de Godefroy Cavaignac comme les pèlerins vers une Madone. Après beaucoup d'efforts, soixante personnes environ furent réunies, et le groupe prit un aspect de rassemblement. Sans plus tarder, on s'exalta, avec de grands transports et comme pour regagner le temps perdu. Il y a toujours dans les cimetières des grilles qui forment appui, des dalles qui forment exhaussement ; tout cela, convenablement utilisé, figure très bien une tribune. Quentin prononça quelques paroles ; puis un jeune homme survint, déclarant qu'il s'appelait peuple et jeunesse, et menaçant de son pistolet quiconque oserait contredire. Les manifestants criaient : « Vive Baudin ! Vive la Liberté ! » et aussi, quoique à voix plus basse : « Vive la République ! » Toutes sortes de propos s'échangeaient. L'Empire, disait-on, ne dépasserait pas 1868 : les plus modérés lui accordaient jusqu'à 1869 Puis on se donnait rendez-vous pour le 3 décembre, jour anniversaire de la mort du représentant. Quand les entretiens devenaient trop bruyants, Gaillard père, qui s'était arrogé une sorte de direction, exhortait au calme. Profitant d'un moment de silence, il poussa en avant Gaillard fils, de son état peintre sur porcelaine et poète à ses heures. Celui-ci fit appel à la Muse et se mit incontinent à réciter des vers. A cette heure et en cette journée du 2 novembre, les allées étaient fort fréquentées ; beaucoup d'indifférents s'approchèrent, jaloux qu'ils étaient de contempler de près ces gens si animés. Ainsi grossit le rassemblement, qui atteignit, dit-on, deux cents personnes. Il y eut encore un discours d'Abel Peyrouton. Déjà le jour commençait à baisser. A ce moment, on entendit un bruit de tambours. Les plus exaltés se persuadèrent que la force publique arrivait et même parlèrent de résister. En quoi ils s'abusaient sur leur importance. Ce roulement n'était que le pacifique signal des gardiens qui, à l'approche du soir, faisaient évacuer le cimetière. Les manifestants se dispersèrent en petits groupes, et les grilles se refermèrent derrière eux.

Le projet de démonstration était demeuré jusqu'au dernier moment trop vague et avait été trop peu annoncé pour que les journaux ou le public s'en occupassent. Cependant, dans les bureaux de l'Avenir national et dans ceux du Réveil, on attendait les nouvelles. L'opinion fut qu'il y avait urgence à ériger à celui que l'on proclamait martyr un monument digne de lui. Jusque-là le dessein était assez banal. Voici en quoi l'idée devint ingénieuse. Le monument serait érigé par une souscription ouverte dans la presse démocratique. De la sorte, on soulignerait la journée du 2 novembre ; souscription et manifestation se feraient valoir l'une l'autre ; et ce qui n'avait été qu'attroupement plus ou moins factieux prendrait, par les commentaires qui suivraient, un air d'imposante commémoration. Ainsi pensèrent M. Peyrat, après lui M. Delescluze et aussi un homme d'esprit, un lettré de marque, M. Challemel-Lacour, qui dirigeait alors la Revue politique.

Donc la souscription s'ouvrit. A l'Avenir national, au Réveil, à la Revue politique se joignit la Tribune. Malgré tous ces concours, les premiers résultats furent misérables. Les organisateurs convenaient mélancoliquement que les listes se couvraient « avec une certaine lenteur ». Que faire ? Abandonner le projet, c'était se courber sous l'échec ; le poursuivre sans succès, s'était s'exposer au ridicule. En ces conjonctures le gouvernement intervint.

Il eût pu feindre l'ignorance, laisser la souscription s'éteindre faute d'argent, comme un feu faute d'aliment, et t'eût été le parti le plus sage. Une conduite tout opposée eût été de confisquer le projet en s'y associant. Cette idée, vraiment originale, traversa l'esprit de plusieurs des contemporains :

Si l'Empereur était bien avisé, écrivait Changarnier, il enverrait 500 francs pour ériger un monument à l'un de ses adversaires dont la mort, après tout, a été héroïque[18]. » Dans le Temps, M. Nefftzer hasardait la même pensée. En ses notes au jour le jour, un député, M. Darimon, après avoir rapporté l'article du Temps, ajoutait avec une nuance d'incrédulité : « Nefftzer n'a pas tout à fait tort, mais ce serait peut- être trop demander à l'Empereur[19]. » Parmi les ministres, M. Rouher déconseilla, à ce qu'on assure, les mesures répressives ; quant à M. Baroche, il estima, comme garde des sceaux, que les poursuites étaient fondées en droit, mais, au point de vue de l'opportunité politique, il se montra fort réservé. Malgré ces résistances ou ces doutes, le parti de la sévérité l'emporta. L'instruction judiciaire fut courte. Elle aboutit au renvoi en police correctionnelle des promoteurs de la souscription, et aussi de Quentin, de Gaillard père et fils, ainsi que d'Abel Peyrouton.

Plusieurs circonstances concoururent à donner au procès tout l'éclat qui avait manqué à la manifestation. Le délit relevé à la charge des prévenus était celui de manœuvres à l'intérieur dans le but de troubler la paix publique. Par là on remettait en vigueur la loi du 27 février 1858, dite loi de sûreté générale, loi que tous les libéraux sans distinction avaient combattue et qui, sans avoir été abolie, semblait le reste d'un régime déjà disparu. Certains journaux officieux grandirent maladroitement les poursuites, comme si la cause à défendre eût été celle de l'Empire même. Les souvenirs se reportant vers le 2 décembre, la mémoire de Baudin apparut en pleine lumière : si ses partisans étaient misérables, lui-même se détachait avec un vif relief du milieu de ses vulgaires admirateurs, et le gouvernement, qui était responsable de son trépas, avait mauvaise grâce à lui marchander un monument. Ainsi parlaient, avec une légère nuance de persiflage ou d'irritation, même les hommes les plus modérés. Les prévenus recueillaient ces symptômes et s'en encourageaient. L'essentiel serait de trouver des avocats qui sauraient tirer du précieux mort tout ce qu'on en pourrait exprimer.

Cette désignation ne laissa pas que d'être laborieuse. On songea d'abord à une défense unique ; puis cette idée fut abandonnée. Une assez vive répugnance éloignait des plus illustres, des plus anciens membres du barreau. Ils dédaigneraient d'aussi chétifs clients, n'accepteraient la tâche qu'avec une résignation morose et, soit apaisement des années, soit respect des anciennes bienséances judiciaires, reculeraient devant les suprêmes agressions. Cette exclusion amena à solliciter l'assistance des jeunes, en recherchant parmi les jeunes les plus insolents. Ici la difficulté fut grande, non que les membres du jeune barreau ne fussent en ce temps-là insolents à souhait ; mais ils l'étaient tous, et c'est en quoi le choix fut vraiment embarrassant.

Parmi les prévenus, le plus redoutable pour l'ordre social était Delescluze. Le ministère public lui attribuerait plus tard la première pensée de la manifestation, la première pensée de la souscription. A ce titre, sa défense serait la plus importante. Mais il vivait en un sombre isolement et inclinait à suspecte quiconque le voudrait servir. On songea pour lui à Clément Laurier, dont le sourire gouailleur lui déplut. Le nom de Gambetta lui fut ensuite suggéré sans qu'il manifestât grande confiance. Ce jeune homme ne lui paraissait ni assez intègre ni assez pur. Ses manières, sa physionomie, son langage ne répondaient en rien au type rigide du conventionnel classique Malgré ces taches, Delescluze se résigna et, quoique à contrecœur, l'accepta pour avocat.

Nous avons déjà rencontré le nom de Gambetta. Les jours qui allaient s'écouler seraient les derniers de sa vie obscure. C'est ici le lieu de recueillir ce que, dès cette époque, ses contemporains savaient et rapportaient de lui.

Il venait d'atteindre sa trentième année. C'est à Cahors, pays de sa mère, qu'il était né et avait grandi ; mais son père était originaire de Gênes, et toujours il retiendrait la trace de sa double patrie, associant en lui la rudesse du Quercy et l'insinuante souplesse de l'Italie. Tout jeune, il était venu à Paris, se disposant au barreau, et, son droit fini, s'était inscrit au stage. D'humble condition, car son père était épicier, ambitieux plus encore que pauvre, il prit aussitôt sa place parmi ces jeunes gens audacieux qui, dès le milieu du règne, demandaient à l'Empire, non de se réformer, mais de disparaître. L'attente pouvant se prolonger, il se garda qu'elle fut trop austère. Nul tumulte scolaire ne le laissait indifférent ; nulle fête, non plus, au Quartier latin, n'était complète sans lui. Il excellait pareillement à vider les bocks et à réciter les vers des Châtiments. Il haïssait l'Empire avec exubérance, mais sans fanatisme. Une répulsion naturelle l'éloignait des doctrinaires, des dogmatiques. Au contraire, il estimait que, même sous les tyrans, le plaisir est bon à goûter, et ses invectives se mêlaient de toutes sortes de gauloiseries et de joyeusetés. Contrairement à ce qu'on a répété, il ne manquait pas de lectures, mais faites sans méthode et au gré de sa fantaisie. J'ai ouï dire qu'il se passionna pour les Misérables et pour la Légende des siècles : ses auteurs favoris, c'étaient Montaigne, Rabelais surtout, dont il portait souvent dans les poches quelque tome dépareillé. A la manière des contemporains, il avait aussi puisé dans Tacite un choix de maximes diverses, excellentes pour corser les discours : à dire vrai, le livre était trop haut pour lui ; et les sénateurs assez simples pour s'ouvrir les veines plutôt que de survivre à la liberté lui paraissaient d'une niaiserie antique. Avide d'initiation à la vie publique, il ne manquait aucune grande séance au Corps législatif ; les huissiers le connaissaient et, quelle que fût la foule, le laissaient pénétrer. Ses plus longues stations se faisaient au café, au café Voltaire et au café Procope : c'est là qu'il se montrait sans contrainte, débraillé de costume et débraillé de langage, étrange avec son œil unique qui lançait des flammes, grossier souvent, mais aisé à ramener, bruyant, provocant, prompt à la parole comme un paladin au combat, surprenant tour à tour par de terribles accès d'emportement et de formidables accès de gaieté. Là s'entamaient de mémorables discussions sur les événements du jour, les incidents du Quartier latin, les lettres, le théâtre, les femmes. Même lorsqu'ils paraissaient dévier le plus, les entretiens se ramenaient toujours à la politique. Alors Gambetta, de son verbe dominateur, couvrait toutes les autres voix. Moitié par exubérance, moitié par désir de s'exercer lui-même, il transformait peu à peu le débat en monologue. La prétention sembla d'abord exorbitante, puis elle parut naturelle. Instinctivement on se rapprochait, et autour de lui se formait un cercle admiratif, petit auditoire en attendant le grand.

C'est que vraiment cet homme, en dépit de ses apparences désordonnées ou vulgaires, déjà portait en lui quelques-uns des signes qui marquent les axiles faites pour dominer. En son langage rien d'égal, de poli ou d'achevé, de grandes inexpériences, le plus étrange enchevêtrement de phrases et d'idées ; mais de soudains élans de passion, quelque chose de familier et de véhément, une force singulière et parfois une finesse singulière aussi ; avec cela une voix profonde et sonore tout ensemble, un geste large, une manière ample et impétueuse où disparaissaient toutes les incorrections comme les scories se perdent dans le bouillonnement d'un torrent. L'étude n'avait guère jusqu'ici perfectionné la nature : aucun savoir solide, aucune connaissance de la jurisprudence ou du droit, aucune application, sinon pour l'éloquence. Plus tard, quand autour de Gambetta grandi le succès aurait suscité des flatteurs, il ne manquerait pas de gens pour vanter sa compétence dans les questions sociales ou ouvrières ; la vérité, c'est que, du moins dans la jeunesse, il n'en approfondit aucune. Il lui arriverait aussi parfois, à lui-même, pour donner plus d'autorité à ses développements, de faire étalage de faits ou de citations : en ces occasions, ses amis se mettraient à trembler, craignant qu'il ne se trahît par quelque monstrueuse ignorance. Ce qu'il n'avait pas acquis par travail, il le percevrait souvent par une vive et naturelle intuition. Il parlait trop pour méditer beaucoup ; mais par une certaine compensation il se nourrissait de ses propres paroles et, en répétant sa pensée, il la précisait, l'assouplissait, la clarifiait. Bien que jeté dans l'opposition extrême, il gardait sa raison jusqu'en ses plus grands écarts et, capable de beaucoup d'excès, le serait aussi de sagesse. A la différence de ses jeunes et téméraires compagnons, il avait le sens du possible, et même un discernement très raffiné des nuances. En son âme aucune vertu ni même aucune notion de ce que ce mot comportait ; mais point d'instincts pervers ; au contraire, dans les bons moments, beaucoup de belle humeur, assaisonnée de bienveillance et même de générosité. Sa parole, si violente en public, s'adoucissait, par intervalles, jusqu'à un charme singulier dans les entretiens de l'amitié. En lui on sentait une nature inculte, presque sauvage, mais qui, prodigieusement souple, saurait avec l'âge se contenir et même s'affiner. Mêlé parfois à ceux qui rêvaient démolition ou crime et choisissaient Hébert pour patron, il ressentait un grand dégoût de ces visionnaires maladifs. Quant à lui, il se garderait de détruire la société et se contenterait d'y pratiquer une brèche à la taille de ses ambitions. Il avait étudié la révolution de 1848, mais pour ne pas l'imiter. Son idéal (autant qu'il pouvait en avoir un à ce début de sa carrière) était la démocratie radicale, mais fortement organisée. Il souhaitait l'avènement de nouvelles couches sociales, mais doublement prémunies et contre la réaction et contre elles-mêmes. Ce programme était trop pénétré de vues politiques pour échapper au reproche de modérantisme. Aussi Gambetta se gardait-il de confidences ou d'épanchements trop publics qui l'eussent rendu suspect. Le plus souvent, il se contentait de répéter, en les revêtant de son éloquence, les lieux communs de son parti. Même il écoutait sans dédain trop visible les élucubrations les plus extravagantes. Un mot toutefois le trahissait à demi : « Je me servirai de tout cela, disait-il, mais je rectifierai le tir. »

En 1868, Gambetta avait épuisé ces modestes honneurs qui sont au barreau les premiers présages de l'avenir. Il avait été, sous le bâtonnat de M. Dufaure, troisième secrétaire de la conférence des avocats[20]. Deux fois il avait présidé la conférence Molé. Les années venant, il avait mis un peu d'ordre dans sa vie comme dans sa toilette, et ses amis répandaient même le bruit qu'il avait un tailleur. Autour de lui s'agitaient quelques comparses qui recueillaient ses opinions et répétaient ses discours. A plusieurs reprises, les anciens du Palais avaient distingué sa verve et lui avaient prédit le succès. Tout cela n'était que mince réconfort, et rude serait le labeur pour conquérir la renommée et triompher de la pauvreté. Gambetta était en cette condition pleine d'espoir, mais précaire, quand survint l'affaire Baudin. Désigné par Delescluze, il ne cacha point sa joie. Cette fois il parlerait si haut et frapperait si fort que ceux qui l'ignoraient seraient bien forcés de l'entendre et de le connaître.

Le 13 novembre s'ouvrirent devant la 6e chambre correctionnelle les débats du procès. Ils s'ouvrirent au milieu d'une grande affluence, les polémiques des journaux ayant surexcité la curiosité. A la souscription beaucoup de libéraux s'étaient associés, par haine de l'Empire, par respect pour la légalité. Parmi les adhésions, il en était une qui provoquait beaucoup de commentaires. Berryer, alors sur son lit de mort, avait retrouvé dans sa mémoire, déjà prête à fuir, les souvenirs du coup d'État et, soucieux uniquement de la loi violée, avait voulu que son hommage se confondît avec celui des républicains. Les juges prirent place. Par une chance heureuse pour les défenseurs, il se trouva que le tribunal fut présidé par M. Vivien, magistrat âgé, de mœurs polies, capable de reprendre doucement les exagérations ou les excès de fougue, mais non doué de l'accent dominateur qui prévient les orages ou les contient. Le siège du ministère public était occupé par M. Aulois, orateur non sans talent, très zélé bonapartiste, et d'un zèle qui ne manquait pas de courage, la véritable habileté étant déjà de se ménager. Quant aux avocats, on avait renoncé au dernier moment à écarter les anciens ; il y en avait donc de tout âge : Arago, à la belle tête blanche et à la voix retentissante ; Crémieux, à la physionomie mobile et de laideur pétillante ; Laurier, au sourire sardonique ; Leblond, à la figure austère et émaciée. Suivant la procédure habituelle, les prévenus furent interrogés, puis on assista au défilé des témoins, tous gens de police. Quand le ministère public eut développé la prévention, les défenseurs commencèrent. Les plaidoiries furent, à ce qu'on assure, fort belles. Pour l'avenir, une seule subsiste : celle de Gambetta.

D'un grand coup d'aile, il s'éleva au-dessus des arguties de procédure et des discussions de texte. Dédaigneusement il écarta l'accusation de manœuvres à l'intérieur : « Des hommes comme M. Delescluze ou M. Challemel-Lacour ont-ils besoin d'entente préalable pour honorer leurs morts ? » Puis il posa cette interrogation redoutable : « Peut-il exister un moment où la raison d'État autorise, sous prétexte de salut public, à violer la loi, à renverser la constitution, à traiter en criminels ceux qui défendent le droit au péril de leur vie ? » Toutes choses se transformant de la sorte, le procès apparut dans toute son ampleur, non plus celui du ministère public contre Delescluze, mais celui de l'Empire et de la République. Avec une hardiesse croissante, Gambetta reprit, ressaisit, retourna la question comme pour la graver dans toutes les consciences. Il rappela que Louis-Napoléon avait « reçu la République en dépôt, sous un serment unique et solennel ». « Sans doute, ajouta-t-il, il se croyait gratifié de je ne sais quelle mission providentielle et latente pour abattre la forme du gouvernement qu'il avait charge de protéger. » Puis, se reprenant aussitôt : « Je ne sais si je me fais illusion, mais il me semble que le dernier endroit pour soutenir de semblables thèses, pour glorifier de semblables attentats, c'est le prétoire du juge, car ici la loi seule doit parler et être entendue. » Un récit du 2 Décembre suivit, tel que depuis le commencement du règne on n'avait rien entendu de pareil. « Oui ! le 2 Décembre, autour d'un prétendant se sont groupés des hommes que la France ne connaissait pas jusque-là ; qui n'avaient ni talent, ni honneur, ni rang, ni situation ; de ces gens qui, à toutes les époques, sont les complices des coups de la force ; de ces gens dont on peut répéter ce que Salluste a dit de la tourbe qui entourait Catilina, ce que César dit lui-même en traçant le portrait de ses complices, éternels rebuts des sociétés régulières :

Ære alieno obruti et vitiis onusti,

Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,

comme traduisait Corneille. » L'évocation des proscrits compléta la condamnation des proscripteurs. Gambetta fit revivre les images des morts, Charras, Michel de Bourges ; il rappela les généraux exilés, Cavaignac, Lamoricière, Bedeau ; assemblant dans un même souvenir tous ceux qui avaient souffert, il parla de la disgrâce commune à tous les tenants de la légalité, légitimistes, orléanistes, républicains ; il salua ceux qui étaient alors à Vincennes, à Mazas, Thiers, Rémusat et pardessus tout Berryer, « l'illustre mourant ». Puis revenant aux gens du coup d'État : « Ces hommes prétendent avoir sauvé la société ; peut-on dire qu'on a sauvé la société, uniquement parce qu'on a porté la main sur le pays ? »

Tout ce qui se pourrait écrire rendrait mal l'effet de ces paroles. Dans la salle, un silence fait de stupeur retenait tous les souffles. La défense s'était faite réquisitoire, et quel réquisitoire ! Tous les rôles étant renversés, l'attaque montait, directe, virulente, jusqu'au souverain, et il semblait que lui seul fût l'accusé. Plusieurs fois, le président, troublé et éperdu, avait tenté de modérer le ton du plaidoyer. On dit qu'à un certain moment, il souffla au défenseur ces mots d'une indulgence malicieuse : « Vraiment, maître Gambetta, vous devriez réserver cela pour la fin. » Que pouvaient ces exhortations inoffensives ? Plus fougueux par nature, plus cruellement atteint dans ses convictions, l'avocat impérial se désespérait de ne pouvoir maîtriser le redoutable adversaire. On le voyait tantôt feindre le dédain, tantôt lancer des interruptions ; mais ses paroles se perdaient dans le grand tonnerre de la puissante voix. Lui, cependant, poursuivait avec un redoublement de véhémence. Son accent méridional scandait vigoureusement chaque phrase. Il s'échappait de sa place, frappait sur la barre, en une attitude qui déjà n'était plus celle de la défense, mais celle de la rébellion. Ses cheveux en désordre, sa toge entr'ouverte, son rabat retourné, sa toque froissée qu'il ôtait ou remettait, tout annonçait l'intensité d'une colère vengeresse, indifférente à tout ce qui n'était pas elle. On eût dit que toutes les victimes de l'Empire voulussent en une heure effacer tout un arriéré de contrainte et de silence : « Au 2 Décembre, continua Gambetta, on a trompé Paris avec la province, et la province avec Paris ! La vapeur, le télégraphe sont devenus des instruments de règne. On a lancé, à travers tous les départements, que Paris était soumis. Soumis ! il était assassiné, fusillé, mitraillé ! » La fin du discours résonna avec l'éclat d'un défi : « Écoutez, voilà dix-sept ans que vous êtes les maîtres absolus, discrétionnaires de la France ; ce qui vous juge le mieux, parce que c'est l'attestation de vos propres remords, c'est que vous n'avez jamais osé dire : Nous célébrerons, nous mettrons au rang des solennités de la France le 2 Décembre comme un anniversaire national ! ... Eh bien ! cet anniversaire du 2 Décembre, nous le revendiquons pour nous ; nous le fêterons toujours, incessamment ; chaque année, ce sera l'anniversaire de nos morts jusqu'au jour où le pays, redevenu le maître, vous imposera la grande expiation nationale au nom de la liberté, de l'égalité, de la fraternité[21]. »

Le soir, après une longue délibération, le tribunal rendit sa sentence. Tous les prévenus furent condamnés. Mais qui songeait à Delescluze et ses compagnons ? Comme l'audience finissait, Gambetta fut entouré par ses confrères. Sur les escaliers et jusqu'au vestiaire, on le complimenta, on l'acclama. A la sortie, ses amis politiques lui firent cortège et l'accompagnèrent à la brasserie Dreher, puis au restaurant Magny. Là, les félicitations, les serrements de mains recommencèrent, et à celui qui venait de conquérir la renommée, on prédit toutes sortes de fortunes, hormis toutefois celle qui l'attendait. Gambetta reçut ces témoignages avec une effusion bruyante qui peut-être valait mieux que la fausse modestie. « J'ai submergé Aulois, répétait-il, et revenant sur les incidents du jour, il ajoutait familièrement en se félicitant lui-même : Comme je leur ai dit leurs quatre vérités ! » Puis, par une habile générosité, il ne tarissait pas en éloges sur la plaidoirie de Laurier qui avait parlé après lui. Et en effet Laurier, appelé à défendre M. Challemel-Lacour, avait surpassé Gambetta en souplesse et à certains moments l'avait presque égalé en vigueur. Mais on subissait encore l'impression du discours vengeur, et l'esprit se refusait à recueillir autre chose. Les plaidoyers doivent arriver à leur heure et, comme les livres, ont leur destin.

Ainsi se dénoua le procès fameux. Il eut deux conséquences. La première fut de montrer que, dans l'Empire déclinant, rien n'était désormais intangible, même les titres originaires de la dynastie. La seconde fut d'ajouter à la liste des ennemis de l'Empire un nom désormais éclatant. Baudin vivant avait été impuissant et obscur. Voici que Baudin mort venait d'engendrer Gambetta.

 

V

A mesure que déclinait le prestige du pouvoir, l'opposition développait ses ressources. Elle eut, en ce temps-là même, à son service, — une association puissante, l'Association internationale des travailleurs ; — un instrument permanent d'agitation, les réunions publiques. C'est ici le lieu de raconter l'une et de décrire les autres.

En 1862, plusieurs journaux, le Temps, l'Opinion nationale, le Progrès de Lyon, avaient émis le vœu qu'un certain nombre d'ouvriers, choisis parmi leurs camarades, pussent visiter l'Exposition de Londres. Le projet fut patronné par le prince Napoléon, adopté par l'Empereur. Le gouvernement et la ville de Paris fournirent chacun 20.000 francs pour les frais de la route. A cette somme s'ajoutèrent 13.000 francs recueillis par souscription. Les élections dans les ateliers n'étaient pas autorisées par les lois. Mais la même bienveillance qui avait facilité le voyage toléra le scrutin. C'est ainsi qu'au mois de juillet un groupe important de Parisiens et de Lyonnais, délégués par leurs compagnons, débarquèrent à Douvres[22].

Le but était l'Exposition. On la visita sans doute, mais avec des pensées qui se portaient ailleurs. Les nouveaux arrivants se conduisirent moins en touristes, avides de spectacles, qu'en observateurs, soucieux d'améliorer leur sort. Entre tous les exemples que Londres leur offrait, aucun ne les frappa plus que la persévérante énergie des ouvriers britanniques pour suppléer à leur propre faiblesse par l'association. Quand un Français adopte une idée anglaise, il ne se l'assimile qu'en la généralisant ; c'est sa manière de la faire sienne et de lui imprimer l'estampille de notre génie national. Les délégués parisiens ne procédèrent pas autrement. En s'unissant, les travailleurs anglais avaient surtout pour objet de s'assurer contre toute diminution de leurs salaires, d'en élever même périodiquement le taux par des grèves fomentées avec opportunité. D'instinct, nos compatriotes amplifièrent ce programme, et, s'éprenant de l'association, ne s'en éprirent point à demi. Par elle, non seulement on accroîtrait les salaires, mais on renouvellerait, on transformerait toute l'ancienne organisation du travail. En outre, on ne connaîtrait ni nationalité, ni diversité de langues, ni frontière, en sorte que les ouvriers de tous pays fussent rattachés les uns aux autres par un même lien. En un grand meeting tenu le 5 août, Français et Anglais célébrèrent cette fraternelle alliance et se promirent de préciser plus tard les vues générales qu'ils se contentaient de proclamer. Telle fut, en sa première origine, la Société internationale des travailleurs.

A force d'être étendue, la conception était singulièrement vague, si vague qu'elle risquait fort de s'évaporer tout à fait. Le temps et l'éloignement effaçant les impressions, peut-être en serait-il de ces beaux desseins comme des promesses de s'écrire entre amis qui se quittent. On était de part et d'autre en train de s'oublier, quand survint en 1863 le soulèvement de la Pologne. Des comités se formèrent dans les ateliers parisiens pour recueillir des dons en faveur des insurgés. Comme un effort pareil se tentait en Angleterre, six délégués français furent envoyés à Londres pour combiner entre les démocrates des deux pays l'action commune. En se rencontrant, Anglais et Français se reconnurent : c'étaient les mêmes hommes qui, l'année précédente, avaient conféré ensemble de leurs intérêts économiques. Derechef on se rapprocha et, sans rien préciser encore, on confirma le pacte d'union[23]. Un an plus tard, le petit groupe tenta de s'affirmer par une initiative hardie. Parmi les Français, l'un des principaux était un ouvrier ciseleur du nom de Tolain, esprit laborieux, intelligent et chercheur. Comme des élections complémentaires avaient lieu à Paris, Tolain fut porté par quelques-uns de ses camarades dans la cinquième circonscription. Cette candidature puisa toute son importance dans les déclarations qui l'accompagnèrent. Les nouveaux venus refusaient de s'inféoder à aucun parti, jugeaient que la politique était œuvre de bourgeois, essayaient d'établir un programme de revendications communes qui serait celui de tous les ouvriers. Ce qui paraît aujourd'hui digne de mémoire passa presque inaperçu pour les contemporains. Entre les amis et les adversaires du pouvoir, Tolain fut écrasé ; il ne recueillit guère plias de quatre cents suffrages.

Quels que fussent les mécomptes du début, tout doucement l'idée faisait son chemin. Pendant l'automne de 1864, une nouvelle assemblée se tint à Londres. Des ouvriers de tous pays y avaient été envoyés. Trois Français se rendirent à cette occasion en Angleterre : c'étaient le ciseleur Tolain, un ouvrier passementier nommé Limousin et un monteur en bronze qu'on appelait Perrachon. Le 28 septembre 1864, en un meeting tenu dans Saint-Martin's Hall, la Société internationale des travailleurs fut définitivement décrétée. Puis une commission fut choisie pour en rédiger le règlement. — Les statuts furent précédés d'une déclaration de principes. Le premier soin était de mettre en relief le but de l'association, à savoir « l'émancipation des travailleurs accomplie par les travailleurs eux-mêmes ». L'échec de tous les précédents efforts devait s'imputer à l'absence de solidarité. Tout autre serait le résultat, si les ouvriers des diverses professions et des diverses contrées s'unissaient fraternellement. A côté de quelques formules imprudentes ou déclamatoires, les sages exhortations ne manquaient pas. On proclamait que, « s'il n'y avait pas de devoirs sans droits, il n'y avait pas de droits sans devoirs ». On ajoutait même que les adhérents s'engageaient à reconnaître « comme base de leur conduite, la vérité, la justice, la morale ». — A cette préface succédaient les stipulations positives. La grande difficulté serait de concilier l'autonomie de chaque groupe national avec les obligations communes de l'association universelle. Les statuts laissaient à chaque peuple le soin de s'organiser suivant son tempérament et ses lois. Librement les sociétés locales pourvoiraient à leur fonctionnement, se fusionneraient ensemble et se fédéreraient. Quant au gouvernement international, il était constitué à la manière des États modernes, et, comme eux, comprenait un pouvoir exécutif et un pouvoir législatif. Le pouvoir exécutif serait exercé par un conseil général dont la résidence ne fut point fixée, mais qui, en fait, fonctionna toujours à Londres. Le devoir du conseil général serait de se tenir en rapports permanents avec les associations locales, de résoudre les questions proposées, de diriger les enquêtes, d'encourager la propagande. Afin d'assurer la régularité des correspondances, un secrétaire particulier serait en outre institué au siège central pour chaque nation affiliée. La publication d'un bulletin périodique servirait à resserrer l'alliance entre les divers groupes, et à maintenir entre eux l'unité d'esprit. Ce conseil général ne serait lui-même que l'émanation du pouvoir législatif. Tous les ans, les sociétés particulières éliraient chacune un délégué, et ceux-ci formeraient le congrès. Au congrès serait réservé le soin de nommer, en les répartissant entre les diverses nations, les membres du conseil général, d'entendre les rapports sur les travaux de l'année, de formuler tous les vœux, de prendre toutes les résolutions nécessaires pour le bien de la société. En se séparant, l'assemblée désignerait le lieu de la réunion suivante. Tels étaient les statuts. Ils ne furent adoptés d'ailleurs qu'à titre provisoire, et il fut entendu que la sanction du prochain congrès les rendrait seule définitifs.

L'Internationale était fondée. Véritables inspirateurs de l'œuvre, les délégués français ne perdirent pas un jour pour l'acclimater en leur pays. Dans la médiocrité de leur condition, dans la pénurie de leurs ressources, ils seraient soutenus par l'ardeur de leur foi. Les premiers propagateurs de l'entreprise furent tous des ouvriers : ils s'appelaient Tolain, Limousin, Fribourg, Murat, Héligon, Camélinat. Par leurs soins, une section parisienne fut créée. Ils se répandirent dans les ateliers pour y recruter des compagnons. Ils louèrent, rue des Gravilliers, 44, une modeste chambre pour y délibérer[24]. Le plus urgent était de rassembler quelques fonds. Une cotisation hebdomadaire de dix centimes fut imposée à chacun des affiliés. Ce serait le premier budget de l'association, son premier trésor de guerre[25]. Mais vraiment était-il, à cette heure, question de guerre ? L'Internationale, à son origine, visait-elle à détruire la société ? Ne visait-elle pas à la transformer pacifiquement ? Quand on cherche à pénétrer le dessein primitif de M. Tolain et de ses amis, on voit se dégager de leur programme deux idées dominantes où se révélaient des esprits chercheurs, non des esprits factieux.

La première était une confiance illimitée dans le principe d'association. Courbés dès l'adolescence sous le travail manuel, les fondateurs français de l'Internationale avaient souffert de la vie et supportaient impatiemment ce qu'ils appelaient l'oppression du capital. S'ils prolongeaient leur isolement, ils prolongeraient leur impuissance, et les patrons, maîtres absolus des instruments de travail, demeureraient les arbitres de leur destinée. Que s'ils s'unissaient, ils briseraient le joug par la force du nombre ; toutefois la libération serait précaire, s'ils ne parvenaient à produire eux-mêmes ; car alors, après quelques passagers avantages, la misère les ramènerait sous cette même servitude qu'ils auraient un instant répudiée. De là le dessein d'associations conçues, moins encore pour peser sur les anciens détenteurs du capital et obtenir un allégement transitoire, que pour créer, avec et par les ouvriers, de nouveaux centres de production et assurer de la sorte l'affranchissement durable. Pour obtenir des avances, les travailleurs associés offriraient en gage leur bonne conduite, la vigueur de leurs bras, leurs aptitudes professionnelles ; et ce gage, fragile, presque dérisoire de la part d'un homme isolé, inspirerait, pensait-on, confiance, s'il était offert par une collectivité d'individus laborieux, robustes, habiles et, en outre, solidaires les uns des autres. Ainsi apparaissait la véritable émancipation, celle qui résulterait non d'une révolte aveugle, non d'un coup de force imprévoyant, non même d'une grève concertée, mais du progrès des lumières et de la raison. Les sociétés ouvrières seraient facilitées par leur multiplicité même, car elles pourraient s'aider les unes les autres, soit en se faisant crédit, soit en échangeant librement leurs productions. Les premiers essais seraient seuls malaisés ; s'ils réussissaient, tout le reste, croyait-on, irait de soi. — Peu rompus à l'étude, les théoriciens de l'Internationale arrivèrent lentement, péniblement, à cette claire vue de leur condition future. A vrai dire, leurs combinaisons n'étaient point tout à fait nouvelles ; mais ceux qui ont peu lu se figurent volontiers qu'ils inventent. Une fois maîtres de leurs pensées, ils s'y attachèrent avec d'autant plus de foi que leur inexpérience leur masquait les objections. Ils entendaient que leur système n'eût aucune ressemblance, soit avec le communisme qu'ils réprouvaient, soit avec le socialisme d'État qui leur répugnait pareillement. Sans doute, le succès de leurs projets entraînerait comme conséquence l'extinction de l'ancien patronat. Mais il disparaîtrait peu à peu, sans secousses, sans violences, ainsi qu'il arrive à ces vieux débris qui, sous Faction du temps, se lézardent, s'effondrent, et dont les pierres désagrégées servent à reconstruire les édifices nouveaux. Dans leur chambre de la rue des Gravilliers, Tolain et ses amis s'essayaient de la sorte à soulever le monde, sans que nul alors ne devinât leur labeur ou s'enquît de leur nom. Quant à eux, voulant désigner leur doctrine et se désigner eux-mêmes, ils s'appelèrent mutuellistes, mot significatif où se peignaient leurs aspirations à unir, par un lien de solidarité et par de réciproques services, d'abord les ouvriers de leur pays, puis ceux du monde entier.

Dans les conciliabules de la rue des Gravilliers, une seconde pensée prévalait. Elle se résumait en un dessein bien arrêté de fuir toute compromission politique. Jusqu'ici, aux jours de révolution, les travailleurs des usines et des ateliers étaient montés bravement sur les barricades, pour le plus grand triomphe de la bourgeoisie libérale et républicaine. D'après les premiers apôtres de l'Internationale, cet empressement attestait moins d'héroïsme que de naïveté. L'heure était venue pour le parti ouvrier de ne songer qu'à lui-même, de ne poursuivre de revendications qu'à son exclusif profit, de laisser les classes riches ou aisées débattre leurs querelles. Tous les actes qui suivirent s'inspirèrent de ce programme. Il fut décidé que l'on n'admettrait dans la société que les vrais travailleurs et qu'on en bannirait ceux que, dans le jargon révolutionnaire, on appelait les ouvriers de la pensée. Vis-à-vis du gouvernement, la section parisienne se garda de toute hostilité. Sa conduite se nuança même d'une déférence qui surprit. Les statuts de l'association ayant été rédigés, une double expédition en fut adressée au ministre de l'intérieur et au préfet de police, comme si on eût voulu, par cette communication, répudier d'avance tous agissements clandestins ou factieux. Vis-à-vis des radicaux qui commençaient à poindre, vis-à-vis des républicains ou des démocrates de toute opinion, la même réserve fut observée. Sur ces entrefaites, un incident survint qui fournit une preuve éclatante de cette neutralité. Le conseil général de Londres, déjà circonvenu par les réfugiés établis en Angleterre, avait désigné comme agent à Paris, pour le service de la presse, un ancien condamné politique qu'on appelait Lefort. De sa vie, Lefort n'avait manié un outil. Immédiatement Tolain protesta, et allant trouver le nouveau délégué : « Vous êtes républicain, nous le sommes aussi ; mais en même temps, nous sommes ouvriers et voulons étudier les questions ouvrières. Si nous avons pour représentant un homme condamné pour société secrète, le gouvernement nous surveillera, et nous ne pourrons plus vivre. Nous vous demandons votre démission. » Lefort résista. L'entretien prenant alors un tour plus vif : « Si nous avions voulu, dit Tolain avec hauteur, faire une manifestation républicaine, croyez bien que nous aurions choisi un nom plus considérable que le vôtre. » La querelle s'envenima ; le conseil général dut intervenir ; une enquête fut prescrite, et un instant l'agitation fut extrême en la petite société naissante. Plutôt que de céder, Tolain partit pour Londres avec Fribourg. Après de longs débats, il obtint gain de cause, et la nomination fut rapportée[26].

Cette modération dans les doctrines sociales, cette réserve dans les affaires politiques attestaient la sagesse de la section parisienne. A se montrer si sages, les mutuellistes risquaient fort de passer inaperçus et de n'attirer personne. Les jacobins, les hébertistes répudièrent ceux qui ne parlaient ni de prendre ni de détruire. « Le coopératif n'est qu'un trompe-l'œil », disait, à quelque temps de là, Tridon, dans les débats du procès de la Renaissance. Les communistes traitèrent en adversaires ceux qui n'abolissaient ni la propriété individuelle, ni l'héritage, ni la famille. Les républicains s'étonnèrent qu'on ne tînt pas à honneur leur concours, virent ou feignirent de voir dans les premiers propagateurs de l'Internationale des agents secrets de l'Empire et, sans pénétrer plus avant dans les doctrines, dénoncèrent, sous le nom de socialisme impérialiste, ce qu'ils n'avaient ni le désir ni le temps d'approfondir. Quant au gouvernement, son attitude fut pleine de circonspection. Ayant reçu communication des statuts, il s'abstint de tout encouragement comme de toute défense. Plus tard, comme la section parisienne avait fait imprimer un manifeste à Bruxelles, il interdit l'entrée du document en France, mais il laissa entendre que la réponse eût été bien différente si les auteurs de la brochure avaient su trouver un mot, un seul mot pour louer le zèle philanthropique de Napoléon et la loi des coalitions[27]. Plus clairvoyant que les républicains, l'Empire se gardait de négliger ou de dédaigner la nouvelle association, mais il la surveillait, prêt à lui continuer sa tolérance si elle demeurait inoffensive, à l'absorber si elle venait à lui, à la combattre si elle déviait vers ses ennemis.

Les deux premières années se ressentirent de cet isolement. En 1865 on ne tint pas de congrès, de peur de dévoiler l'inanité des résultats. La seule réunion fut un conciliabule tout intime à Londres. En 1866, la section parisienne comptait à peine cinq cents adhérents ; en dehors de Paris, quelques efforts de propagande, mais presque stériles. Les cotisations se recouvraient irrégulièrement ou point du tout. « Je n'ai jamais eu plus de cinquante francs en caisse », a écrit Héligon, le premier trésorier de l'Internationale. Un jour, un bienfaiteur généreux donna deux cents francs : douze heures plus tard, la somme était dépensée. Si modeste que fût le local, on n'en constatait que rarement l'insuffisance. En dehors de cette langueur générale, l'association fléchissait sous un double reproche : pour une société révolutionnaire, elle se montrait trop pacifique ; pour une société d'études, elle manquait d'autorité[28].

Il fut bientôt visible que l'Internationale était condamnée à attendre indéfiniment son heure, à moins qu'elle ne déviât. Comme l'histoire n'est pas toujours la vertu récompensée, elle trouva, en se pervertissant, la notoriété.

Dès le premier congrès de la société, qui se tint à Genève en septembre 1866, on vit éclater les prétentions de ceux qui voulaient détourner l'institution au profit de la politique. De plus en plus dominé par les réfugiés, le conseil général de Londres avait convoqué à l'assemblée plusieurs des étudiants qui, l'année précédente, s'étaient signalés au congrès de Liège. Ceux-ci accoururent, et très bruyamment essayèrent d'intervenir dans les délibérations. Comme on contestait la régularité de leur mandat et comme on refusait de les entendre, des scènes violentes, des rixes même se produisirent. Les pseudo-délégués finirent par être écartés, et les débats se poursuivirent au milieu d'un calme relatif. Mais cette première incursion en laissait prévoir bien d'autres[29].

L'année 1867 fut remplie par les grèves. Il y en eut à Amiens, il y en eut à Roubaix ; il y eut surtout à Paris la grève des ouvriers bronziers. Cette dernière grève donna à l'Internationale l'occasion de s'affirmer avec éclat. Fribourg, s'étant rendu en Angleterre, obtint des sociétés ouvrières, à Londres, à Manchester, à Birmingham, « quelques milliers de francs » pour les frères de France. Cet exemple provoqua l'émulation ; de tous côtés, les offrandes arrivèrent, et les patrons se décidèrent à céder[30]. Du même coup, on apprit à connaître l'Internationale que jusque-là on avait ignorée. On conçut même d'elle une opinion tout à fait exagérée : car on lui attribua « des millions ». En soutenant les grèves, l'association ne sortait pas de son rôle. Mais voici à quels signes se reconnurent, dès cette année 1867, les déviations. Plus ardents et moins contenus que les membres directeurs de la section parisienne, les correspondants de province ne manquaient pas, dans leurs lettres, de mêler aux vœux pour le prolétariat des imprécations contre l'Empire. Loin d'agir au grand jour, ils rêvaient des organisations clandestines et se donnaient des airs de conspirateurs. De Roubaix, un certain Pierre Lécluse annonçait le dessein de cacher l'association sous les apparences d'une société d'instruction mutuelle. « A tout événement, ajoutait-il, nous nous sommes pourvus d'une bibliothèque. » De Londres, cependant, le conseil général prêchait la violence. Il avait, comme correspondant spécial pour la France, un agent dont les lettres furent plus tard saisies. Et ces lettres attestent, dès cette époque, une préoccupation principale, sinon unique, celle de l'Empire à détruire et de l'Europe à bouleverser[31].

On pouvait à toute rigueur ne voir en ce langage que l'opinion individuelle de quelques hommes fanatiques ou pervertis. Au mois de septembre 1867, comme l'Internationale tenait à Lausanne son deuxième congrès, l'altération de l'esprit primitif apparut avec la plus claire évidence. Les Anglais, les Allemands, les Belges étaient arrivés à l'assemblée avec un programme communiste ; ils entreprirent de le faire triompher. Les délégués français, soutenus par les Italiens et les Suisses, se constituèrent les défenseurs de la propriété individuelle, de l'héritage, de la famille, et après de vifs débats rallièrent à eux la majorité. Combien ce succès si péniblement conquis n'était-il pas précaire ! Cependant, de l'autre côté du lac, à Genève, se tenait un autre congrès bien plus éclatant. Il s'appelait le Congrès de la paix et de la liberté. Il avait inscrit à son ordre du jour le désarmement général, la revendication de toutes les franchises, l'anéantissement de toutes les superstitions comme de toutes les tyrannies. Garibaldi venu d'Italie en était le héros. Nous avons déjà raconté ces scènes[32]. Des députés, franchissant le Léman, abordèrent à Lausanne et proposèrent aux internationalistes une alliance. Ceux-ci, qui délibéraient beaucoup plus obscurément, ne résistèrent pas aux avances de si puissants, de si bruyants voisins. Trois délégués, parmi lesquels Tolain lui-même, furent chargés de porter la réponse, et la fusion s'accomplit. Les congressistes de Lausanne s'appropriaient les résolutions des congressistes de Genève : par là ils versaient de plus en plus dans la politique, et entre toutes les politiques ils choisissaient la pire.

On était bien loin de la société d'études fondée jadis rue des Gravilliers. La déviation serait complète si l'association prêtait son personnel pour quelque dessein factieux. Or, deux mois plus tard, l'intervention française à Rome ayant fort irrité le parti démagogique, des manifestations se préparèrent en guise de protestation. Les affiliés de l'Internationale souffraient impatiemment qu'on les soupçonnât de complicité avec l'Empire. Quand ils paraissaient dans les ateliers, un peu mieux vêtus que de coutume, leurs compagnons leur demandaient ironiquement « si la police n'avait pas payé leurs paletots[33] », et le fréquent retour de ces insinuations les mortifiait singulièrement. L'occasion leur parut favorable pour se laver à jamais du reproche. Ceux qui dirigeaient la société ne laissèrent pas que de s'effrayer un peu. Mais ils n'osèrent retenir leurs hommes, et les plus modérés se contentèrent de ne pas les exciter. Ceux-ci, mêlés à quelques autres groupes, se rendirent, le 2 novembre 1867, en pèlerinage au tombeau de Manin, puis, le 4 novembre, on les vit se rassembler sur le boulevard Bonne-Nouvelle. L'une et l'autre manifestation passèrent presque inaperçues. Toutefois elles portaient en elles une signification bien nette : l'alliance conclue à Genève venait de se ratifier dans la rue.

La société d'études avait végété ; tout autre fut la société de combat. Les adhérents se multiplièrent : bientôt, pour la section parisienne, on en compta trois mille[34]. La propagande s'étendit à Rouen, à Lyon, à Marseille, avec des agents obscurs, mais persévérants et passionnés : c'était, à Rouen, Aubry ; à Lyon, Albert Richard ; à Marseille, un ferblantier du nom de Vasseur. Depuis les manifestations de novembre, toutes les défiances s'étaient évanouies, et dans l'institution nouvelle la démocratie radicale ne voyait plus qu'une alliée.

La Société internationale, n'ayant pas été autorisée, tombait sous le coup de la loi. Le gouvernement résolut d'appliquer les pénalités légales à ceux qu'il désespérait de contenir ou d'attirer. Les membres du bureau de la section parisienne furent, au nombre de quinze, traduits devant le tribunal correctionnel. Le 20 mars 1868, ils comparurent devant la sixième chambre. Jusque dans les poursuites, le gouvernement se piqua de modération envers ceux que si longtemps il avait ménagés. Le ministère public avait écarté le délit de société secrète pour ne retenir que celui d'association non autorisée. Le président, qui était M. Delesvaux, se garda de toute remarque irritante et, contre l'habitude, ne rudoya personne, ni prévenus ni témoins. L'avocat impérial, M. Lepelletier, toujours très mesuré dans ses paroles, se montra non seulement correct, mais courtois. Il loua dans les prévenus des « ouvriers intelligents, laborieux, honnêtes », promit de demeurer calme, presque bienveillant, et tint jusqu'au bout sa promesse. La condamnation se ressentit de la même mansuétude. Elle fut de cent francs d'amende pour chaque prévenu.

Ni ces retours de bon vouloir, ni la menace de châtiments plus rigoureux ne pourraient désormais retenir l'association sur la pente où elle achevait de glisser. Au premier bruit du procès, plusieurs des affiliés avaient ressenti quelque crainte. Les versements de cotisations s'étaient ralentis. « Nous n'avons pas le temps de passer six mois en prison », écrivait un ouvrier du nom de Mathon. Et il ajoutait : « Quand on a vu 1848 et ses représailles, puis 1852, on a moins d'illusions[35]. » Mais les meneurs, loin de s'effrayer, redoublèrent d'audace. Une crise intérieure qui éclata dans l'association révéla bien cet état des esprits. Sous le coup des poursuites, M. Tolain et ses compagnons, membres du bureau de Paris, s'étaient démis de leurs fonctions de commissaires : peut-être estimaient-ils que le soin de leur défense absorberait tous leurs loisirs ; peut-être aussi quelques-uns se sentaient-ils déjà débordés. Des élections ayant eu lieu, l'influence passa décidément des modérés aux factieux : les nouveaux commissaires furent le relieur Varlin, le teinturier Benoit Malon, Mollin, Humbert, Combault, tous gens d'intelligence étroite et d'âme fanatique. Vis-à-vis du gouvernement, la provocation était double et touchait à la bravade. L'Internationale choisissait, pour affirmer son existence par des élections, l'heure même où un jugement la déclarait dissoute ; en outre, elle s'appliquait à marquer, par les noms des élus, que rien ne la réduirait. Mise au défi, la justice poursuivit la nouvelle commission comme elle avait fait pour l'ancienne. Cette fois, l'indulgence n'eût pas été de saison, et les prévenus d'ailleurs l'eussent répudiée. En guise de défense, Varlin lut un long factum, haineux, déclamatoire, véritable excitation à la guerre civile[36]. Tous les inculpés furent frappés de trois mois d'emprisonnement. A Sainte-Pélagie, ils retrouvèrent les blanquistes condamnés dans les récents procès pour sociétés secrètes, et, y étant entrés mauvais, ils en sortirent pires.

Dans l'entrefaite s'ouvrit, le 6 septembre 1868, le troisième congrès annuel de l'association. Il se tint à Bruxelles. La propriété individuelle, qui avait survécu au congrès de Lausanne, subit ici un assaut où elle succomba. L'assemblée formula le vœu « que les carrières, houillères, mines, chemins de fer revinssent à la collectivité sociale ». Elle jugea en outre que la même collectivité devrait recueillir les routes, les canaux et pareillement les forêts. Pour la terre, le langage fut un peu moins absolu, comme si l'énormité de l'affirmation eût effrayé les novateurs. Avec beaucoup de circonlocutions où se trahissait l'embarras, on émit l'avis « que l'évolution économique ferait de l'entrée du sol arable à la propriété collective une nécessité ». Sol, sous-sol, voies de communications, tout serait centralisé par l'État, mais par l'État régénéré. L'exploitation serait confiée à des compagnies agricoles pour la terre, à des compagnies ouvrières pour les mines, « seul mode scientifique et rationnel ». En attendant que les « progrès de la science et de la raison » permissent cette confiscation totale, l'assemblée avisait à des mesures d'une utilité plus immédiate. C'est ainsi qu'elle s'ingéniait à multiplier les sociétés de résistance pour organiser et soutenir les grèves. Elle proclama en outre qu'aucune nouvelle machine ne pourrait être introduite dans les usines ou fabriques sans garanties ou compensations pour les ouvriers. Au milieu de ces débats, les questions politiques avaient été rejetées au second plan. En clôturant les séances, Dupont, membre du conseil de Londres et président du congrès, se chargea de les rappeler : « Ce que nous voulons renverser, dit-il, ce n'est pas seulement le tyran, c'est la tyrannie. Nous ne voulons plus de gouvernement, car les gouvernements nous écrasent d'impôts ; nous ne voulons plus d'armée, car les armées nous massacrent ; nous ne voulons plus de religion, car la religion étouffe les intelligences[37]. »

Toute l'histoire de l'Internationale ne serait désormais que le développement de ces projets destructeurs et de ces paroles factieuses. Ceux qui dominaient étaient Eugène Varlin, Benoît Malon, c'est-à-dire les violents. Quant aux modérés, ils s'effaçaient ou cédaient au courant, ne le pouvant remonter. Les meneurs parisiens vivant dans la crainte de nouvelles poursuites et étant parfois empêchés d'agir, le conseil général de Londres les suppléait. Or, ce conseil se composait surtout de réfugiés, gens qui déjà se demandaient ce qu'on ferait quand l'Empire serait renversé[38]. Lorsque la surveillance qui avait suivi les procès se fut un peu relâchée, les affiliations reprirent. Dans les premiers temps, les groupes s'étaient rassemblés par professions, et ce recrutement offrait quelque garantie, car les gens de même métier ont des intérêts communs, et d'instinct les discutent plutôt que la politique : les nouveaux groupements se firent par quartiers, en sorte que toute trace d'agrégation corporative disparut et qu'on n'eut plus que des soldats prêts pour les troubles. Jadis les admissions étaient précédées d'une enquête qui avait pour but d'écarter les faux ouvriers ou les hommes trop tarés : désormais toutes ces précautions seraient jugées superflues, et le seul souci serait de grossir les rangs. L'idée première avait été de n'accepter dans l'association que les travailleurs manuels : les cadres s'élargissant, on y laissa pénétrer les étudiants, les avocats, les journalistes, tous ceux qui, par la parole ou les écrits, souffleraient la sédition. La dernière transformation se consomma quand le conseil général de Londres autorisa les agrégations collectives. On admit alors en bloc des sociétés ouvrières, des sociétés de secours mutuels, des cercles d'études sociales, des affiliations de toute sorte, et, à la manière des ruisseaux qui descendent vers le même fleuve, toutes ces eaux troubles se déversèrent dans le grand courant de l'Internationale. — Dans les provinces, le développement fut à peu près pareil. A la vérité, certains centres industriels, comme Lille et le bassin houiller de Valenciennes, demeurèrent réfractaires à la propagande. On remarqua aussi que les ouvriers normands, après avoir très chaleureusement accueilli les premières prédications, se fatiguèrent de prélever sur leurs salaires de quoi payer des grèves, et s'éloignèrent en grand nombre. Mais à Roubaix, à Lyon, dans le bassin de Saint-Étienne, à Marseille, le succès fut complet[39]. On arriva de la sorte à l'automne de 1869. Alors se tint, à Bâle, le quatrième congrès. Les congressistes renouvelèrent contre la propriété individuelle l'excommunication formulée l'année précédente à Bruxelles. Toutefois, par une singulière inconséquence, ceux qui abolissaient la propriété hésitèrent à abolir pareillement l'héritage. Cependant l'association croissait toujours. On a affirmé que, vers la fin de l'Empire, elle comptait pour Paris soixante-dix mille adhérents, et pour toute la France deux cent mille[40].

Ces développements de l'Internationale se rattachent aux derniers mois du règne ; et c'est à la fin de notre récit que nous retrouverons cette association fameuse. Mais, dès le commencement de 1869, elle apparaît avec des traits assez distincts pour qu'on ait pu la peindre et la fixer. Déjà elle se montre avec ses cadres agrandis, avec son programme amplifié, avec son but nettement accusé qui est de tout transformer ou plutôt de tout bouleverser. Elle a sa devise, devise singulière empruntée à l'argot de la Bourse ; et ses adhérents se répandent partout, parlant de liquidation sociale, comme s'il n'y avait plus qu'à prononcer la faillite de l'ancien monde et à s'en partager les dépouilles. En deux procès intentés coup sur coup, le gouvernement a poursuivi la société comme illicite et l'a déclarée dissoute. Mais courte a été sa prévoyance, illogique sa sévérité ; car, dans le même temps où il frappait les apôtres, il donnait licence pour dresser les chaires d'où se propagerait l'apostolat.

 

VI

Les Parisiens qui, au mois d'octobre 1868, regagnèrent la capitale après les villégiatures d'été, y furent témoins d'un spectacle que les survivants n'ont point oublié. Plusieurs fois par semaine, d'un bout à l'autre de la ville, les salles de bal, de concert, de gymnastique, s'aménageaient comme pour un Parlement. De tous ces lieux se dégageait une bruyante rumeur de déclamations, d'interruptions, d'imprécations. La simple initiative de quelques citoyens avait loué l'emplacement, tracé l'ordre du jour, élevé la tribune, convoqué l'assemblée. Ceux qui prenaient la parole, étudiants, ouvriers ou bourgeois, ne tenaient leur mandat que de leur propre hardiesse. Le lendemain, les journaux publiaient des bribes de harangues, doublement incohérentes, et par elles-mêmes, et par le tumulte qui n'avait permis qu'une incomplète reproduction. Les orateurs étaient inconnus, et leur renommée, qui bientôt se forgerait à coups de violences, ne dépassait pas le café qu'ils fréquentaient ou l'atelier où ils étaient censés travailler. Ce qu'on retenait des discours laissait l'impression d'une immense présomption, d'une inexpérience mêlée de niaiserie, et d'une perversité qui, assez habilement, se contenait encore. En aucun temps, cette licence n'eût passé inaperçue. Le souvenir de longues années silencieuses rendit plus saisissant le contraste. Nous voici revenus aux clubs de 1848, dirent tristement les témoins des régimes précédents. En quoi ils se trompaient ; car 1848 était fort dépassé.

Tout cet émoi avait pour origine la loi sur les réunions publiques. On en voyait les premières applications. Il est juste de rappeler que, tout au début, de louables efforts furent tentés pour opposer aux utopies les saines doctrines, à la violence la fraternité. M. Laboulaye présida une réunion au faubourg Saint-Marcel. Divers économistes, recommandables par le savoir et les lumières, essayèrent de provoquer des débats contradictoires où les opinions opposées pourraient s'exprimer avec calme : tels furent M. Garnier, M. de Molinari, M. Frédéric Passy. Un pasteur protestant, M. de Pressensé, conçut, dans l'ordre religieux, un dessein pareil. Enfin plusieurs catholiques, parmi lesquels M. Lenormant et M. Étienne Récamier, ne craignirent pas de se rendre auprès de leurs adversaires : ils leur proposèrent une loyale entente pour les préparatifs des réunions, pour la formation du bureau : une tolérance réciproque assurerait à tous la liberté des paroles, et l'auditoire affirmerait par un ordre du jour ses résolutions. — Hélas ! une courte expérience dérouta vite ces courageux espoirs. Les considérations des économistes se perdirent dans le bruit et la risée. Le christianisme de M. de Pressensé, même offert sous l'aspect le plus réformé, fut jugé superstition. Quant aux catholiques, ils s'ingénièrent avec plus de bonne volonté que de bonheur à glisser un peu de religion sous beaucoup de démocratie. On applaudissait la démocratie, quoiqu’avec un étonnement méfiant : au premier mot de religion, les huées éclataient, et avec un ensemble tel qu'aucune poitrine n'eût dominé le tumulte. En une si fâcheuse posture, les orateurs n'auraient qu'une ressource, celle d'enfler leur libéralisme et de saisir au vol quelque allusion politique très transparente, par exemple une allusion au 2 décembre. L'opportune diversion ne manquerait jamais son effet, et, sous le petit regain de faveur, la retraite s'opérerait sans trop d'encombre ni d'avaries.

Dès le commencement de l'hiver, les démagogues de toute nuance avaient, comme on dit, fait place nette. Ils auraient encore à supporter quelques contradictions, mais rares, partielles, faciles à étouffer. Dès lors ils purent, sans craindre les gêneurs, entreprendre l'éducation du peuple.

Les leçons se répéteraient assez souvent pour pénétrer les cerveaux les plus rebelles. En outre, les lieux de réunion furent habilement répartis, de façon à assurer une égale distribution des lumières. Le quartier Saint-Germain eut le Pré-aux-Clercs ; le quartier Mouffetard, le Vieux-Chêne ; la Chapelle, la salle Molière ; Montmartre, la salle de la Révolution ; Belleville, la salle de la rue de Paris. Au cœur même de la ville, les tribunes se dressèrent au Vaux-Hall et à la Redoute. Le but étant partout le même, on avait jugé la variété superflue. On voyait plus de paletots au Pré-aux-Clercs, plus de blouses au boulevard Rochechouart ou au boulevard de la Chapelle ; l'aspect était plus menaçant à Belleville, plus sordide au faubourg Saint-Marcel. A cela près, tous ces clubs se copiaient. Vers huit heures, une foule plus ou moins pressée s'engageait dans les corridors économiquement éclairés. A. la porte se tenaient, comme à l'entrée d'une église, des quêteurs qui tendaient leur plateau pour les frais de la réunion. Dès le premier examen, un œil même médiocrement exercé eût classé les auditeurs. Il y avait les dirigeants qui organisaient les places, réglaient les discours, préparaient la claque, démasquaient les intrus. Il y avait les militants, sorte de gardes du corps, moitié disciples, moitié souteneurs, qui, à la manière d'une troupe commandée, se mobilisaient à volonté et tantôt descendaient vers la ville, tantôt remontaient vers les faubourgs : ils ne se massaient pas dans la salle, mais se divisaient en petits groupes qui se reliaient en un ordre presque stratégique : c'était le personnel ambulant des réunions publiques, vrais gendarmes du désordre, toujours en éveil, et pareillement prêts à applaudir, à vociférer, à combattre. Il y avait enfin les gens du quartier. Ceux-ci formaient l'immense majorité, et c'était justice, la représentation se donnant pour leur plus grande instruction. La plupart étaient conduits en ces lieux par curiosité, par le vague attrait des choses malsaines. Ils ne raisonnaient pas beaucoup ; mais là-bas il y aurait du tapage ; on piétinerait sur le gouvernement, sur les patrons, sur les sergents de ville. Ces perspectives éveillaient en eux tout ce qu'un bon Parisien porte en soi d'instincts rebelles. Et puis le spectacle était gratuit ; il serait même productif, par l'économie du feu et de la chandelle dans les longues soirées d'hiver.

L'exactitude, cette politesse des rois, était rarement celle des orateurs. Pour être vrai, l'attente manquait de dignité. Un divertissement favori était d'imiter les cris des animaux, très spécialement celui du coq. Les clubistes des galeries supérieures s'amusaient fort aussi à lancer des pelures d'oranges ou des écailles de marrons sur les auditeurs du parterre. Ceux-ci répondaient par des injures et quelquefois se contentaient d'ouvrir débonnairement leur parapluie, ce qui excitait une gaieté folle. De petits groupes se hasardaient à chanter à demi-voix la Marseillaise, ce qui paraissait alors le comble du civisme comme de la témérité. De temps en temps, soit soupçon réel, soit joyeuseté, un spectateur plus taciturne, plus attentif que les autres, était dénoncé : « C'est un mouchard », disait-on ; aussitôt le malheureux était cueilli à sa place, et colporté de banc en banc jusqu'au dehors. C'est au milieu de ce tapage que la séance s'ouvrait. Le président ne manquait pas de recommander le calme qui convenait, disait-il, à une assemblée délibérante. Il affirmait que toute la France avait les yeux fixés sur la réunion, et mettait en garde contre les « agents provocateurs ». Cependant, à l'extrémité du bureau, un homme était assis, solitaire comme un écolier aux arrêts ou comme un navire en quarantaine. Avec une injurieuse affectation, les chaises s'éloignaient de la sienne, et de toutes parts on le montrait au doigt. Taquineries niaises, gamineries sinistres, tout vis-à-vis de lui paraissait de bonne guerre, et par intervalles une voix s'élevait, du fond de la salle, déclarant qu'il fallait le pendre. Cet homme, c'était le commissaire de police. Son rôle consistait à surveiller les discours, à dénoncer les écarts, à constater les délits : en cas de danger pour l'ordre public, il aurait le droit de dissolution. Modérateurs de la réunion, ces fonctionnaires en étaient aussi les martyrs : a Je les plains, dit un jour Jules Simon au Corps législatif. — Et moi, je les loue', riposta le ministre de l'intérieur. De vrai, tous deux avaient raison. Ils étaient à la fois à louer et à plaindre ; car, seuls contre tous, ils représentaient la loi, et, dans l'accomplissement de leur devoir, ils couraient plusieurs risques, dont le principal était d'être assommés.

Les peuples aiment les grands sujets comme ils aiment les grands drames. Les sujets étaient vastes à embrasser le monde. Dans les divers quartiers de Paris, on inscrivit successivement à l'ordre du jour l'instruction et l'éducation de l'enfant, le travail des femmes, l'hérédité, le divorce, le chômage, le capital et l'intérêt, le salariat, la lutte de l'homme contre la nature, les privilèges. L'ignorance a des sérénités et des audaces qui sont grâces d'état. Peut-être aussi ces choix cachaient-ils un calcul : plus la matière était étendue, plus il serait malaisé d'en préciser les confins. Tout y pourrait rentrer sans effraction, et très particulièrement les objets que la loi avait entendu réserver, à savoir la politique et la religion.

Le gouvernement tout d'abord feignit d'ignorer les excès. Avant concédé la liberté des réunions, il ne voulait ni se déjuger, ni se donner l'air de reprendre ce qu'il avait donné. Il estimait que ses adversaires, en se dévoilant, provoqueraient la risée et le mépris. La tolérance se fondait sur un autre espoir, celui que des discussions publiques naîtraient parmi les chefs de la démagogie de mortelles discordes. A cet égard, les officieux rapportaient volontiers une certaine légende irlandaise, celle des deux chats de Kilkenny. Ces animaux s'étaient battus avec tant de rage que, sur le lieu du combat, on n'avait rien retrouvé, hormis leurs queues. Ainsi en serait-il des coryphées des réunions publiques. Communistes, socialistes, mutuellistes, hébertistes, tous s'entre-dévoreraient. Quand tous ces faux amis du peuple se seraient détruits, une image unique demeurerait, celle de Napoléon, le seul homme qui aimât vraiment les ouvriers et saurait les rendre heureux.

Donc les programmes purent s'énoncer librement, et on vit se produire au grand jour tout ce qui ne s'était épanché jusque-là que dans les entretiens à huis clos de quelques âmes dépravées.

En ces programmes, on eût vainement cherché une doctrine, il n'y avait que des haines. En revanche, il y en avait beaucoup, et le principal embarras serait de les classer. Que détestait-on le plus ? Dieu ou César ? Il semble que Dieu ait eu le privilège du premier rang. Un souci constant s'appliquait à dépasser l'impiété routinière, et à forcer l'attention par des blasphèmes inédits. Après le maître d'en haut, le maître d'en bas, c'est-à-dire l'Empereur. L'art suprême était de ne le point nommer, mais de le désigner toujours. Il n'était point de sujet qui promptement ne ramenât à lui. Le peu qu'on savait d'histoire, on l'accommodait à sa personne. Il s'appelait Tibère, Caligula : les plus érudits parlaient d'Héliogabale. Les premiers jours, on se contenta de dénoncer le dix-huit brumaire ; puis on s'enhardit et on se haussa jusqu'à la flétrissure du deux décembre. Le deux décembre devint même un lieu commun sauveur pour tous les clubistes à court d'arguments et de paroles. Que la phrase fût lancée avec une certaine sonorité de voix, ou se traînât avec un tremblement convaincu, et aussitôt les applaudissements éclataient. Le succès se complétait si l'orateur désignait d'un geste vaguement menaçant les Tuileries, et d'un autre geste le commissaire de police. Les plus avisés ne s'arrêtaient pas en si beau chemin. A l'Empereur, ils- associaient la souveraine. A cet égard, les inventions ne laissaient pas que d'être assez fécondes. Certains griefs se répétaient quotidiennement. L'un des plus accoutumés consistait à signaler de pauvres ouvrières qu'on se gardait de nommer et qui étaient, affirmait-on, mortes à la peine, en faisant les corsets et les chapeaux de l'Impératrice.

Dans la même haine s'enveloppaient tous les libéraux. « La modération, c'est la mort », disait Peyrouton à la salle de la Redoute[41]. On raillait impitoyablement ces Diafoirus de la pensée, qui voulaient « traiter le corps social avec de l'eau tiède, tandis qu'il y faudrait appliquer le fer et le feu[42] ». Une maxime favorite était de proclamer que ceux qui figuraient le nombre avaient le droit d'être despotes : pour réformer le droit public, il suffirait de retourner les formules d'autrefois et de mettre le mot peuple partout où l'ancien régime avait mis le mot roi. Une réprobation pareille s'attachait aux hommes de 1848, lesquels avaient eu plusieurs torts impardonnables, celui de ne pas proscrire, celui d'échouer, et par-dessus tout celui de croire en Dieu. L'hostilité s'étendait à tous les opposants du Corps législatif : chacun de leurs actes était jugé avec un mélange de persiflage, de jalousie et de colère. Garnier-Pagès était qualifié de vieille marmotte, Picard était appelé le petit gros, et l'épithète se propageait avec de longs grognements de bonne humeur. Quant à M. Marie, l'homme des Ateliers nationaux, on le comparait à M. de Falloux, ce qui constituait le dernier degré de l'injure. Le Siècle était à titre égal conspué, et avec lui M. Havin, qui venait de mourir dans les bras d'un prêtre et avait, de la sorte, achevé de ranger parmi les faibles son journal et lui-même. Cependant, parmi les chefs vivants ou morts de la démocratie, deux surtout avaient le privilège de l'impopularité, c'était Jules Favre et c'était Cavaignac. L'un offusquait par ses hauteurs et se montrait plus éloquent qu'on ne doit l'être en une démocratie égalitaire ; quant à l'autre, il avait commandé les répressions de Juin : aussi le premier était détesté comme un pontife, le second maudit comme un bourreau.

Ces âmes, toutes débordantes de haine, entretenaient pourtant un culte, celui des grands ancêtres de 1793. On en copiait la phraséologie sentimentale et la rhétorique solennelle. On souhaitait que l'histoire de cette époque fût contée aux enfants sous la forme d'un catéchisme civique. Aucun acte n'était répudié, pas même les massacres de Septembre. Au Pré-aux-Clercs, un orateur s'étant aventuré jusqu'à les désapprouver, le président le rappela à l'ordre : « Je ne permettrai pas, dit-il, qu'on insulte une de nos grandes dates révolutionnaires[43]. » Aux apologies se joignaient les puériles imitations. Un jour, les citoyens réunis au Vieux-Chêne apprirent avec un agréable étonnement qu'on n'était pas du tout en janvier 1869, ainsi que l'affirmaient les réactionnaires, mais bien en l'an LXXVII de la République française. Cette information sensationnelle provoqua les bravos, et on se persuada que prochainement les journaux adopteraient l'ère nouvelle. Au milieu de cet accord, une divergence subsistait. Qui méritait la préférence, Robespierre ou Hébert ? Plus d'une fois on discuta sur l'un et sur l'autre comme des dévots sur leur saint favori. Je crois bien qu'Hébert entraîna la majorité. Il était plus homme de main, et puis il n'avait pas proclamé l'Être suprême.

Ce n'était pas que ces insanités ne soulevassent quelques velléités de protestation. Les clubs qui avaient leurs Érostrates avaient aussi leurs Prudhommes. Quand Érostrate bafouait l'Église et les Jésuites, Prudhomme, esprit fort suivant l'ancienne formule, applaudissait à tout rompre ; lorsque l'attaque montait directement jusqu'à Dieu, il se sentait mal à l'aise et demeurait remarquablement silencieux. Quand Érostrate dénonçait les gros capitalistes ou les grandes compagnies, Prudhomme se pâmait d'aise ; que si la spoliation s'étendait jusqu'au sol, il tendait l'oreille, croyait avoir mal compris et, s'il n'était pas entouré de voisins trop farouches, ébauchait un commencement de murmure. Prudhomme certes détestait l'ancien régime, n'aimait pas les sergents de ville et, à huis clos, déclamait aussi bien que personne contre le coup d'État ; mais 1793, le 21 janvier, la guillotine, Marat, Hébert, tout cela lui communiquait un petit frisson. Prudhomme était d'ailleurs timide, craignait beaucoup de choses, d'être expulsé, d'être battu, d'être appelé mouchard, jésuite et girondin ; et même quand il représentait le nombre, il cédait devant Érostrate qui représentait le bruit. Entre toutes les théories, les seules qui le trouvassent tout à fait réfractaire, c'étaient celles qui détruisaient la famille ou abolissaient explicitement l'héritage ; alors il ressentait de grosses tentations d'énergie et se haussait jusqu'à lancer une interruption. C'est qu'il tenait à son foyer, aux reliques de ses morts, à toutes ces choses que le Parisien, même perverti, garde en son cœur. C'est en quoi il différait d'Érostrate, et c'est pourquoi, tout en l'écoutant, tout en l'applaudissant même, il ne le suivrait jamais tout à fait.

Ceux qui se croyaient tragiques n'étaient souvent que bouffons. Avant de verser dans le drame qui ne viendrait que trop tôt, on piétina dans la farce. Un jour, au Pré-aux-Clercs, c'était au mois de novembre 1868, on débattit la question du mariage. M. de Pressensé défendit l'indissolubilité du lien conjugal, mais au milieu des sifflets. Le divorce lui-même parut un remède insuffisant pour l'inconstance des époux : c'était une solution mauvaise comme toutes les solutions moyennes, et, pour employer le langage d'un des orateurs, un expédient orléaniste. Tous les vieux préjugés paraissant dissipés, le cordonnier Gaillard vint à la tribune et célébra « le concubinage comme le vrai mariage de l'homme d'honneur[44]. » Quand on eut, pendant deux séances, mis la morale en miettes et le bon sens en charpie, on imagina d'organiser un vote. Le scrutin fut mémorable. Comme on devait s'y attendre, la majorité flétrit le mariage indissoluble. Elle condamna pareillement le divorce. Il semblait que sur cette double ruine dût triompher le système de l'union libre. Mais quand on le mit aux voix, plusieurs ressentirent un soubresaut de la conscience et reculèrent devant l'énormité. Il arriva donc qu'un troisième vote négatif s'ajouta aux deux autres. Mariage, divorce, concubinage, tout étant à titre égal proscrit, que restait-il sinon l'universel célibat ? La séance s'acheva dans une gaieté exhilarante, et bien avant dans la nuit les lazzis, les clameurs des passants troublèrent les rues silencieuses du faubourg Saint-Germain.

A quelque temps de là, au Vieux-Chêne, on assista à une pareille explosion de perversité burlesque. On y avait mis à l'ordre du jour la Morale et l'enseignement des Jésuites. Le sujet n'était point neuf. Il devint tout à fait original par les choses imprévues qu'on entendit. On apprit que le premier des Jésuites était, à proprement parler, Moïse, lequel, en descendant du Sinaï les tables de la loi, avait le premier ligoté la pensée humaine. Un érudit survint qui parla de la conspiration des Poudres et de la doctrine du régicide : de là grand scandale parmi ceux qui, la veille à Belleville, avaient fêté le 21 Janvier. A l'ordre fameux on reprocha beaucoup d'autres choses, et en particulier d'avoir façonné Voltaire : celui-ci n'avait-il pas affirmé en maints endroits qu'il fallait de la religion pour le peuple ? Cependant plusieurs jeunes gens, anciens élèves des Jésuites, étaient venus jusqu'en ces lieux dans la pensée de défendre leurs anciens maîtres. L'un d'eux qu'on appelait Jacquier parvint à se hisser à la tribune. D'une voix jeune et vibrante, avec des accents d'agression audacieuse et des trésors d'ironie indignée, il railla l'ignorance, dénonça la calomnie. Sous l'excès de la surprise, l'auditoire subjugué fit silence. Ce ne fut qu'une accalmie. Bientôt recommença à couler le torrent des insanités. De tous les discours, on pouvait dire ce que Manzoni dit d'un des personnages des Fiancés : « Ses paroles n'avaient pas de sens et même ne paraissaient pas en avoir. »

Il ne suffit pas d'être ridicule pour être inoffensif. Après trois mois de patience, le gouvernement se décida à sévir. Au mois de janvier 1869, les premières poursuites s'entamèrent. Les contraventions relevées étaient le plus souvent l'outrage aux bonnes mœurs et à la morale religieuse, l'atteinte au principe de la propriété et de la famille, l'excitation à la haine et au mépris des citoyens les uns vis-à-vis des autres. Mais déjà la sollicitude était tardive. En cette expérience de la loi des réunions, tout fut pour le pouvoir mécompte, source d'embarras, désillusion.

Il s'était flatté que la vive image des périls démagogiques rapprocherait de lui les impérialistes tièdes ou les conservateurs indécis. Le seul résultat fut de répandre un doute sur la sagesse d'un gouvernement qui, après avoir proscrit tant de paroles modérées, tolérait tant de paroles factieuses. Pendant ce temps, l'opposition républicaine au Corps législatif s'irritait fort : elle accusait l'Empire de recommencer une manœuvre ancienne et d'agiter de nouveau le spectre rouge. C'est ce que ne cessaient de répéter Jules Favre, Picard, Garnier-Pagès et leurs amis.

Confiant dans le bon sens public, l'Empereur s'était persuadé que les ouvriers sauraient se réunir pour débattre leurs intérêts matériels ou avancer leur instruction. La pensée n'eût pas été chimère si des liens corporatifs solides et anciens eussent rattaché les uns aux autres les travailleurs de même état. Alors ceux-ci, tout naturellement, se seraient groupés par profession et, préoccupés de leurs affaires communes, eussent peut-être échappé au besoin de réformer le monde. Mais cette organisation n'existait guère : le peu qui avait été créé l'avait été par des mains douteuses. Il arriva donc que dans les salles de réunion se rassemblèrent au hasard des gens de tous métiers et surtout sans métier, ne sachant guère ce qu'ils voulaient, mais vaguement désireux de choses âpres et sensationnelles. De quoi se fussent-ils entretenus sinon de la politique, de la propriété, de la religion ?

Dans les régions officielles on avait caressé l'espérance qu'en autorisant les débats publics, on supprimerait les conciliabules clandestins. En l'occurrence, ce fut le contraire qui arriva. Les jours, le lieu, le programme des séances, tout cela avait besoin d'être réglé. De là naquit pour les meneurs la coutume de se rassembler en comités préparatoires. En ces comités restreints, non seulement ils répétaient la prochaine mise en scène, mais ils apprenaient à se connaître, supputaient leurs forces, se haussaient jusqu'à la pensée des actes qui, dans un avenir plus ou moins lointain, suivraient les paroles. Il se trouva donc que le péril nouveau, loin de supprimer le péril ancien, l'aviva. Le libertinage fut double : il y eut celui du matin qui s'enfermait à huis clos et celui du soir qui s'étalait en public.

Entre toutes les conséquences des réunions, voici quelle fut la plus dommageable. Sur l'auditoire des clubs, une trentaine d'hommes, orateurs ou membres du bureau, ne tardèrent pas à s'arroger l'empire. Quiconque eût de sang-froid entendu ces nouveaux tribuns du peuple se fût ébahi de cet engouement. Leur cerveau, chargé de sophismes malfaisants, se déchargeait péniblement. Leurs idées étaient courtes, leur langue pauvre. Leur méthode, s'ils en avaient une, se réduisait en un plagiat de toutes les violences passées. Leur débit tantôt se pressait avec une volubilité qui attestait les inquiétudes de leur mémoire, tantôt se déroulait avec une prétentieuse lenteur et se prolongeait avec de solennels tremblements dans la voix. A l'inverse, quelques-uns affectaient la phrase sentencieuse, la brièveté dictatoriale, et, ayant enfermé beaucoup d'inepties en un style lapidaire, ne doutaient pas qu'ils ne fussent des Montesquieu méconnus. Ce qui manquait du côté du talent se retrouvait du côté de la passion. On nommait déjà quelques noms : Napoléon Gaillard, Abel Peyrouton, Ferré, Duval, Briosne, Ranvier. Au milieu d'eux se distinguait un jeune homme dont on ne savait si on devait le ranger parmi les aliénés dangereux ou parmi les pervertis. On l'appelait Raoul Rigault. Tous forgeaient leur renommée dans les réunions publiques. Autour de ces coryphées des clubs se grouperaient tous les amoureux de paresse et de rhétorique, tous les réfractaires de la famille ou de l'atelier, tous les vaniteux jusqu'à la personnalité aiguë, tous les envieux jusqu'au délire, tous les malsains d'esprit. L'Empire croyait avoir dressé des épouvantails pour les conservateurs ; il n'avait préparé que des chefs pour la sédition.

 

VII

J'ai essayé de décrire la redoutable poussée de radicalisme et d'impiété qui, vers la fin du règne, pressa de toutes parts sur la société impériale. Le plus grand malheur de l'Empire, ce fut que sa force de résistance s'amoindrit dans la mesure où s'accrurent ses dangers.

La principale faiblesse était celle du souverain. La Constitution avait accumulé sur lui toutes les responsabilités, comme s'il ne dût jamais se lasser ou mourir. Longtemps il avait soutenu avec une grande aisance apparente ce rôle accablant. Il avait été l'homme des sophismes éloquents et des fautes triomphales. Il avait dominé la France et parlé à l'Europe avec une sécurité si reposée que les plus perspicaces s'étaient sentis ébranlés et avaient mieux aimé mettre en doute leur propre sagesse que de nier son infaillibilité. Ceux qui, à l'étranger, l'avaient percé à jour, s'étaient bien gardés de le démasquer, voulant prolonger les erreurs dont ils profiteraient. Voici que toutes les fausses maximes, proclamées à la fois, montraient, à la fois aussi, leurs fruits. Le pis était qu'entre l'heure des fautes et celle du châtiment, les années avaient passé. Il arrivait donc que le monarque, ayant employé toute sa vigueur à s'égarer, ne retrouverait plus que des énergies diminuées quand il s'agirait de regagner le vrai chemin. A l'époque où nous sommes, son corps alourdi s'affaissait pesamment sur lui-même. Par habitude plutôt que par goût de domination, il évoquait encore à lui toutes choses, mais sa main laissait retomber ce qu'il avait soulevé. Pour les heures de gouverne-ruent facile, on avait eu un souverain jeune, populaire, en pleine maturité. Quand de tous côtés la tâche se compliquait, celui sur qui reposait tout le fardeau n'était plus qu'un prince usé, presque un vieillard.

Et ce prince ne pouvait compter sur personne. Autour de lui commençait cette grande solitude des règnes qui penchent vers le déclin. Au temps des premières transformations libérales, l'Empire avait eu son orateur, M. Billault, — et il était mort, — son conseiller, M. de Morny, et il était mort pareillement. L'orateur avait été remplacé, mais autour du trône manquait le conseiller prudent et avisé qui, peut-être, eût prévenu ou atténué les fautes. Chaque année avait creusé des vides, un tour Thouvenel, un autre jour Fould. On avait salué des hommes nouveaux : M. Thuillier dont la Chambre transportée avait un jour acclamé l'ardente parole, M. Pinard que la faveur du souverain avait appelé au ministère de l'intérieur.

M. Thuillier n'avait fait que traverser la scène et s'était éteint dans une longue agonie ; M. Pinard allait tomber en disgrâce. Un homme demeurait qui rappelait les jours de l'apogée, c'était M. Walewski. Mais cette année ne s'écoulerait pas sans que lui-même ne disparût.

Que penser de ceux qui restaient ? A la plupart ne manquaient ni le bon vouloir ni les lumières. Voici ce qui les paralysait tous. On disait des premiers chrétiens : « Voyez comme ils s'aiment. » On eût pu dire des serviteurs de l'Empire : « Voyez comme ils se haïssent. » Quelques-uns ont laissé des notes ou papiers posthumes. Un souci dominant s'y découvre, moins celui de se glorifier eux-mêmes que d'atteindre l'adversaire jusque dans sa mémoire. Aigri par une demi-disgrâce, se croyant par l'ancienneté de son dévouement une place privilégiée, M. de Persigny voyait partout des égoïstes, des prévaricateurs, presque des traîtres, et secouait rudement la placide tolérance du maître, aveuglé, disait-il, et se laissant exploiter : naguère il avait avec ardeur poursuivi M. Fould ; avec un zèle pareil, il poursuivait M. Rouher. Entre M. Rouher lui-même et M. Walewski régnait une animosité passionnée. Le général Fleury, qui visait au rôle de favori, ne se défiait pas moins de M. Rouher, qui visait au rôle de premier ministre. M. de la Valette et M. Drouyn de Lhuys n'étaient guère moins hostiles l'un vis-à-vis de l'autre, quoique d'une hostilité plus discrète, et qui ne se trahissait que rarement au dehors. Simple préfet par son titre officiel, mais préfet qui ne voulait point de contrôle, M. Haussmann se querellait plus ou moins avec tous les ministres de l'intérieur : jadis il s'était plaint de M. Delangle, avec qui plus tard il s'était réconcilié ; puis il avait impatiemment supporté M. de Persigny ; M. de Forcade la Roquette, qui viendrait bientôt, ne lui plairait guère davantage. Enfin il accusait volontiers le ministre d'État, qui, au Corps législatif, ne le soutenait qu'avec mollesse et, loin de glorifier ses audaces, paraissait plutôt les excuser. La confusion s'accroissait par le dépit de ceux qui, après avoir touché au premier rôle, s'étaient vus, soit par leur insuffisance, soit par intrigue hostile, relégués au second rang. L'un des plus inconsolés était M. de Maupas. Ayant collaboré au coup d'État comme préfet de police, il ne doutait pas qu'il ne fût l'un des fondateurs du règne. Dans sa retraite au Sénat, il méditait fort le droit constitutionnel et y cherchait assez ingénieusement des thèses pour combattre ceux qui avaient porté leur fortune jusqu'au faite. Il entretenait deux rancunes : parmi les morts M. de Morny, parmi les vivants M. Rouher ; et les Mémoires qu'il composerait dans sa vieillesse ne seraient que l'expression de cette double haine. Ces concurrences féroces se traduisaient par toutes sortes de menées secrètes qui s'ourdissaient dans les ministères, au Luxembourg, au Palais-Bourbon, au palais des Tuileries. Faible, amoureux de calme, souvent malade, le souverain était l'homme le moins apte à dominer les compétitions. Il est d'ailleurs une tentation à laquelle les princes résistent rarement, celle de savoir tous les secrets des uns par les confidences irritées des autres, de garder ainsi barre sur tout le monde et de tenir la balance égale entre les grands amours-propres. Quoique bon par nature et en général bienveillant, Napoléon n'était pas insensible à ce malsain plaisir fait de médisance, de jalousie despotique et de mépris des hommes Parfois il se divertissait à mettre face à face les ambitions rivales. Un jour, comme M. de Persigny lui développait certains projets de réforme : « C'est bien, interrompit le monarque avec une indifférence tranquille, vous vous entendrez là-dessus avec Rouher. » Mais Rouher, c'était l'ennemi !

Au milieu de cette confusion, une influence croissait, celle de l'Impératrice. L'âge, en la marquant de ses premières atteintes, l'avertissait de chercher d'autres succès que ceux de la grâce et de la beauté. Les infirmités croissantes de l'Empereur accoutumaient à l'idée d'une régence, et elle avait à cœur de soulever le fardeau que peut-être un jour elle porterait. Très clairvoyante quoique par intermittences, elle était sujette à de violents accès d'inquiétude et, de plus en plus désabusée sur la sagesse de son époux, aspirait à couvrir maternellement son fils. Tous ces motifs, tous ces sentiments l'attiraient vers la politique. On ne sera pas accusé d'irrévérence pour une auguste infortune en disant que la nature et l'éducation n'avaient qu'imparfaitement préparé la souveraine au rôle de conseillère. Elle n'avait ni l'instruction qui se puise dans l'étude, ni ces connaissances générales qui, dans les cours d'antique origine, s'acquièrent par la pénétration du milieu ambiant. Elle était capable de souffler des résolutions vaillantes, mais point douée de ce sang-froid, de cette possession de soi-même qui permet de cueillir les fruits du courage. Elle aurait des inspirations plutôt que des desseins. Bien que de mœurs irréprochables, elle n'était pas assez dégagée des faiblesses de la femme pour fermer l'oreille à l'adulation. Parmi les Français, parmi les étrangers surtout, plusieurs, quoique ne partageant pas ses pensées, s'étaient, en la flattant, poussés fort avant dans sa faveur, et ses avis garderaient l'empreinte des insinuations qui l'auraient circonvenue. La mesure surtout lui manquait, et en elle d'admirables enlevées de femme généreuse alternaient avec des éclats d'enfant colère. Gâtée par la fortune, elle avait eu jusque-là des engouements successifs, caprices plutôt que passions. On l'avait vue se pénétrer de spiritisme et faire tourner des tables, collectionner les reliques de Marie-Antoinette, s'éprendre des jeunes détenus de la Roquette. En 1868, elle s'intéressait surtout à la réhabilitation de Lesurques, et s'étonnait qu'incontinent on n'en révisât point le procès. Entre temps, elle s'adonnait aux œuvres charitables et s'y montrait avec sa vraie nature, tantôt s'abandonnant à de magnifiques élans de cœur, tantôt se perdant en petites exigences despotiques qui rendaient son patronage aussi importun qu'avantageux. Tout cela était d'une femme à l'esprit actif, mais plus remuante que féconde en ressources, nerveuse, impressionnable à l'excès, absolue et mobile tout ensemble, et qui, mêlée aux affaires, y apporterait autant de trouble par ses ardeurs irréfléchies que de lumière par les intuitions de sa prescience maternelle. Quand la souveraine eut pris l'habitude de paraître au conseil, il arriva plus d'une fois, dit-on, que ses avis se trouvèrent contraires à ceux de son époux, ce qui, pour les ministres appelés à départager le ménage, ne fut pas un mince embarras. M. de Persigny, qui se piquait de toutes les hardiesses, osa, en une lettre à l'Empereur, développer les dangers de cette ingérence féminine[45]. Un hasard malicieux voulut que la lettre fût ouverte par l'Impératrice elle-même, et cette circonstance eût, à elle seule, montré jusqu'où se portaient ses immixtions.

Aux monarques affaiblis par les années et médiocrement servis par leur entourage ou leur famille, il reste souvent une ressource, celle qui se puise dans le prestige du nom. A ce prestige, à ce prestige seul, l'Empereur avait dû son élévation. Mais les légendes ont besoin des perspectives lointaines : elles se dégradent en devenant saisissables. Ainsi en avait-il été de la légende napoléonienne. En prenant un corps, elle avait perdu sa poésie. Après dix-sept ans de restauration impériale, elle apparaissait comme une image décolorée, prudhommesque, importune, bonne tout au plus pour entretenir les superstitions du chauvinisme ignorant ; et, en ce déclin du règne, c'était à qui soufflerait sur elle et achèverait de la dissiper.

L'histoire s'y essaya d'abord. Proscrit par le 2 Décembre, M. Thiers s'était gardé de faire refluer ses rancunes jusqu'au 18 Brumaire. C'est qu'il avait vécu dans le nimbe de la légende et était trop vieux pour en détacher ses yeux. Tout autre était la génération nouvelle. Jusqu'ici le neveu s'était appuyé sur l'oncle. Désormais l'oncle servirait à combattre le neveu. L'espoir était que, la légende se détruisant scientifiquement, celui qui ne vivait que par elle serait frappé d'irrémédiable discrédit. Dans les revues, dans les brochures contemporaines, en combien de pages ne retrouverait-on pas ces tendances ! Un homme entreprit, vers cette époque, de réviser, de toutes pièces, le jugement sur le premier Empire. On l'appelait M. Lanfrey. Il s'appliqua à recomposer l'Histoire de Napoléon I". En 1868, déjà deux volumes avaient paru. La prétention visible était d'offrir l'image renversée de l'œuvre que M. Thiers venait de finir. M. Thiers s'était complu aux récits de batailles et, suivant l'expression de Lamartine, avait écrit « avec une plume arrachée au plumet d'un grenadier » : M. Lanfrey parlait de ces choses avec une dédaigneuse brièveté, en civil circonspect qui, dans tout militaire victorieux, pressent un dictateur. L'auteur du Consulat et de l'Empire ne s'était pas lassé de compter les régiments, d'énumérer les munitions, de supputer les dépenses de la guerre et de la paix : celui qui venait après lui négligeait volontairement ces détails, et se piquait de peindre surtout les âmes. L'un avait parlé de la liberté perdue avec une résignation bien proche de l'amnistie l'autre érigeait la liberté politique au niveau d'un dogme qui ne souffre ni amoindrissement, ni altération. Plus soucieux d'unité que de justice absolue, M. Thiers avait ramené toute gloire à Napoléon, et avait compté comme gloire même ce qui était le fruit de la mauvaise foi ou de l'intrigue : dans le récit de M. Lanfrey, Napoléon était aussi le centre autour duquel tout rayonnait ; seulement, autour de lui et en une attitude vengeresse étaient rangées toutes ses victimes ; aucune n'était omise, depuis le duc d'Enghien, le fusillé de Vincennes, jusqu'au nègre Toussaint Louverture, le prisonnier du fort de Joux ; et quiconque avait souffert par lui devenait par là même sacré. Le livre, moitié histoire, moitié pamphlet, puisa sa principale importance dans les appréciations qu'il suscita. La Revue des Deux Mondes loua l'auteur « de ne point avoir sacrifié à une superstition gigantesque ». Sobre, contenu, mais de souffle un peu court et de couleur un peu pâle, l'ouvrage avait peu de chances de diffusion populaire. En revanche, il trouva beaucoup de lecteurs dans la bourgeoisie démocratique, dans l'Université, dans les classes lettrées ; et les journaux de l'opposition le monnayèrent à l'usage de leurs abonnés. Assez rapidement, les volumes se succédèrent. Sur ces entrefaites, l'Empire tomba, et dans sa chute entraîna l'œuvre avec lui. Le pamphlet devenant inutile, le reste ne fut point de force à se soutenir tout seul. Le public oublia le livre qui ne se termina point ; il oublia aussi l'auteur qui mourut obscurément, et la génération présente a perdu à titre égal la mémoire de l'un et de l'autre.

Les œuvres d'imagination poursuivirent, et avec plus de vogue, ce que l'histoire avait commencé. On se souvient de deux amis, devenus plus tard fort ennemis, qui, associant leurs noms aussi bien que leurs pensées, publièrent, en ce temps-là, leurs romans sous la raison sociale d'Erckmann- Chatrian. Sans attribuer aux petites causes de trop grands effets, on peut affirmer que la légende napoléonienne reçut de ces deux hommes une très sensible atteinte. Alsaciens l'un et l'autre, ils avaient choisi, pour encadrer leurs récits, les petites places fortes ou les villages forestiers de leur pays natal. Le temps de la Révolution et de l'Empire était celui qu'ils se consacraient uniquement à dépeindre. L'idée générale était d'opposer aux cruelles émotions des batailles la douce tranquillité du foyer, à la poésie épique l'idylle bourgeoise et rurale. Tour à tour avaient paru l'Histoire d'un conscrit de 1813, le Blocus, l'Histoire d'un paysan. Tout l'art, et il était grand, quoique peu varié, consistait en deux tableaux successifs qui perpétuellement se faisaient contraste : un tableau d'intérieur, fouillé jusque dans ses plus intimes détails ; un tableau militaire, volontairement entouré d'ombre, avec des soldats péniblement courbés sous la marche, des haltes mélancoliques au bivouac, des scènes d'ambulance, et partout de larges taches de boue, de neige et de sang. L'idylle ne brillait pas par le raffinement de l'idéal, mais il s'en dégageait un bonne sensation de chaleur, d'abondance, de bien-être familial. Toute l'Alsace y revivait en une peinture fidèle comme une photographie : de grands poêles de faïence où s'engloutissaient des bûches de sapin ; l'horloge et le buffet de chêne ; la grand'mère à son rouet ; les repas du dimanche avec la choucroute, les cuisses d'oie confites, la bière de mars ; puis les réunions du soir, le colporteur qui racontait les nouvelles de Phalsbourg ou de Saverne, le garde forestier qui arrivait tout couvert de givre et fondait au foyer la neige de ses vêtements ; des fiancés qui ébauchaient, moitié en français, moitié en patois alsacien, leurs premiers mots d'amour ; quelque vieux paysan qui redisait l'ancien régime, puis un ou deux juifs, et même de grande utilité, car on placerait dans leur bouche les maximes cosmopolites à l'excès. Voici le changement à vue. A quelques jours de là, sur la place du bourg, les jeunes gens étaient rassemblés. Beaucoup de silence, des pleurs comprimés, et par intervalles une fausse joie pire que les larmes. Un décret de l'Empereur avait prescrit de nouvelles levées. C'était le tirage au sort, mais sans bons numéros et avec la conviction que ceux qui partaient ne reviendraient pas. Le reste du récit s'appliquait à tracer l'envers d'une épopée : beaucoup de misère, la faim, la maladie, les combats, puis les revers, la retraite, le Rhin repassé, les Vosges revues dans l'appareil de la défaite, les premières vedettes ennemies du côté de Saverne, l'investissement, le blocus, l'occupation. Peu d'élévation clans la pensée, peu de relief dans le style, quelque chose de vulgaire, de bourgeois, de terre à terre ; mais beaucoup de vérité, une narration naturelle, attachante et qui, sans fatigue, se poursuivait jusqu'au bout. Peu de réflexions, à peine quelques brefs commentaires à l'usage des cerveaux trop lents à comprendre : « Quand on parle d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, dit le vieux juif Moïse dans le Blocus, il n'est pas question de Jean-Claude ou de Jean-Nicolas, mais seulement de Napoléon ; eux ne risquaient que de se faire tuer. » La bonhomie alsacienne, qui n'est pas toujours sans piège, se mêlait ici de beaucoup de perfidie. Quel pamphlet eût valu cette description ? Un double fléau était perpétuellement dénoncé, la guerre et avec elle le despotisme. En qui s'incarnaient l'un et l'autre, sinon dans l'homme de la légende ? Par répercussion, les coups allaient frapper celui qui régnait. Ils le frappaient d'autant plus sûrement qu'il eût été mal venu à se plaindre : aurait-il la prétention d'interdire ce qui n'était que fiction ?

Le gouvernement comprenait si bien le danger qu'il conçut le dessein d'opposer au poison l'antidote. Les Papiers des Tuileries nous révèlent qu'un grand roman militaire fut préparé sous les auspices mêmes du souverain, dans le but de neutraliser les feuilletons hostiles. La publication se ferait dans le Petit Journal, et de la sorte on atteindrait les classes populaires. La combinaison était ingénieuse, mais l'effort courait grand risque de demeurer infructueux. Encore un an, et les pouvoirs officiels célébreraient le centenaire de Napoléon Ier. L'approche de cette date, en ramenant l'attention sur la vie et les actes du grand empereur, provoquait non un renouveau d'hommages, mais une explosion de critiques. On répétait le mot de Paul-Louis Courier s'adressant jadis aux soldats russes et prussiens : « Ah ! si nous n'avions jamais eu de grands hommes à notre tête, jamais nous n'eussions entendu le bruit de vos tambours. » La guerre, les gros bataillons, les institutions de l'an VIII, la compression administrative, tout l'héritage était répudié en bloc, et les jeunes gens piétinaient avec joie sur la tradition impériale comme leurs pères s'étaient exaltés en lisant les Victoires et conquêtes.

Napoléon III était trop perspicace pour ne pas sentir tout ce qui se détachait de lui. Cette année 1868, quoique exempte de tout événement tragique, laisserait un souvenir plein de mécomptes. Au printemps, les premiers essais d'organisation de la garde mobile avaient provoqué quelques troubles dans le Sud-Ouest, à Bordeaux, à Toulouse, à Montauban[46]. Cette impopularité était symptôme assez grave, l'institution bien ou mal établie pouvant être cause de salut ou de perte. — Un peu plus tard, le succès de la Lanterne avait surpris, presque inquiété le souverain : « Sire, répétaient les courtisans pour le calmer, ceux qui lisent le pamphlet le méprisent. — Je le sais, répliquait l'Empereur ; mais il y a des femmes que l'on méprise et qu'on ne dédaigne pas de courtiser[47]. » — Sur ces entrefaites, une élection partielle dans le Jura amena au Corps législatif M. Grévy avec l'écrasante majorité de 11.000 voix. L'échec de l'administration était dû à des causes toutes locales, car le suffrage universel, à l'inverse des classes lettrées, demeurait fixé dans l'ancienne obéissance. Pourtant le nom de l'élu, le chiffre des voix hostiles, la joie des journaux démocratiques, les maladroites doléances de la presse officieuse, tout concourut à grandir l'événement. — A la même époque, un incident survint, de très minime importance, mais qu'une malveillance peu généreuse s'appliqua à grossir. Au commencement d'août, la cour étant à Fontainebleau, le prince impérial vint à Paris pour y présider la distribution des prix du concours général. L'un des lauréats était le fils du général Cavaignac. Comme il devait recevoir sa récompense des mains du prince, il refusa de quitter sa place, et aucune instance ne le décida à gravir l'estrade. Quelques murmures approbatifs, partis des bancs où étaient assis les élèves du lycée Bonaparte, vinrent, dit-on, souligner la petite manifestation. Avec un empressement plein de confusion, le ministre, M. Duruy, exprima ses regrets. Le lycée Bonaparte était un nid de jeunes orléanistes et aussi de républicains ; Jules Simon y avait ses fils ; le châtiment ne se ferait pas attendre, et aucune décoration ne serait accordée cette année aux fonctionnaires ou professeurs d'une maison si suspecte[48]. A Fontainebleau, la consolation parut médiocre, et l'affront fut d'autant plus ressenti que la victime était un enfant. En revoyant le jeune prince, l'Impératrice entra, dit-on, dans une crise de larmes : « Mon pauvre petit garçon ! » répéta-t-elle plusieurs fois en sanglotant. Et elle ajouta avec un découragement dépité : « Maintenant on ne nous passe plus rien. »

Ceux qui commencent à plier sous la fortune douteuse imputent volontiers leurs mauvaises chances aux maladresses de leurs serviteurs. Jusqu'ici les préfets de l'Empire avaient parcouru une carrière triomphale, assurés de leur propre force comme de celle du maître et manipulant le suffrage universel avec toute la maestria d'une longue expérience, avec tout l'aplomb d'une longue réussite. Vers ce temps-là, du ministère de l'intérieur ou du cabinet de l'Empereur, quelques avertissements leur arrivèrent, chagrins ou irrités. L'institution de la garde mobile rencontrait-elle des obstacles ? on leur reprochait de n'avoir pas su prévenir les résistances. Une élection ne marchait-elle point à souhait ? on imputait à leur tiédeur ou à leurs intempérances de zèle la médiocrité du succès. Les partis de droite ou de gauche tendaient-ils à faire coalition ? les préfets étaient encore les coupables : ils auraient pu, avec plus de dextérité, retenir les légitimistes dans l'inaction, les orléanistes clans l'isolement, les républicains dans la défiance. En plusieurs points les journaux démocratiques faisaient d'importants progrès : tels étaient, à Grenoble, l'Impartial dauphinois ; à Bordeaux, la Gironde, qui menaçaient de déplacer la majorité électorale. De là de nouveaux griefs, de là de nouveaux rappels à la vigilance. Du fond de son palais, l'Empereur ne dédaignait pas de minuter des notes, d'esquisser des brouillons d'articles à l'usage de ses fonctionnaires ; il regrettait qu'ils ne fussent pas plus laborieux, plus simples, qu'ils compromissent leur influence « en voulant faire les pachas ».

Ces remontrances ne se trahiraient par aucune défaveur positive ; en revanche, une disgrâce assez retentissante allait atteindre le ministre de l'intérieur lui-même. M. Pinard, qui, depuis le mois de novembre 1867, occupait cette grande charge, y était arrivé après une très brillante, très irréprochable carrière judiciaire et après un court stage au conseil d'État. Son élévation avait suscité beaucoup d'espérances ; on avait vanté son intégrité, son éloquence, l'élévation de ses vues. Quelques-uns même, non contents de cet hommage très justifié, s'étaient plu à insinuer qu'un homme d'État venait de surgir, qui éclipserait tous les autres serviteurs de l'Empire. Cette louange était inspirée par l'amitié. Un ennemi n'eût pas trouvé mieux, car un pareil langage aiguisait d'avance l'envie et plaçait en outre le nouveau venu à une telle hauteur qu'il ne pouvait que déchoir. Il déclina en effet au pouvoir plutôt qu'il n'y grandit. Ses discours laissèrent l'impression d'une grave mercuriale ou d'un brillant exposé de motifs plutôt que d'une discussion politique. Dans la gestion même de son ministère, ses embarras furent extrêmes. Il y trouva un directeur général, M. de Saint-Paul, qui, d'abord précieux pour son inexpérience, fut bientôt un contrôleur plutôt qu'un auxiliaire. La vieille rivalité entre l'administration et la magistrature se réveillant, certains préfets se montrèrent peu empressés à accueillir pour chef un ancien procureur général. Ces insubordinations furent-elles encouragées par M. Rouher lui-même ? Le ministre d'État répudia avec beaucoup de véhémence toute intention pareille ; mais on n'aime guère les héritiers présomptifs, et aux yeux de plusieurs M. Pinard en était un. L'héritier disparut avant que la succession s'ouvrit, et il demeure douteux qu'il eût été apte à la porter. L'affaire Baudin n'ayant abouti qu'à des complications, un grand blâme monta vers le ministre de l'intérieur qui n'avait pas su épargner au gouvernement cet ennui. Cependant, le 3 décembre 1868, les amis de Baudin imaginèrent d'organiser, pour l'anniversaire de la mort du représentant, un pèlerinage au cimetière Montmartre. L'affluence fut médiocre et le désordre insignifiant. En cette circonstance, M. Pinard se donna la plus fâcheuse des apparences, celle de manquer de sang-froid. Le soir, une dépêche fut envoyée par lui aux préfets, annonçant que la manifestation avait échoué, que les meneurs avaient été arrêtés. Le télégramme se terminait en cette phrase : « La tranquillité la plus parfaite règne sur tous les points de la capitale. » Eût-on parlé autrement à la suite d'une émeute ; et pouvait-on jeter plus d'alarmes dans le, public qu'en le rassurant de la sorte ? Ainsi pensèrent les amis de M. Rouher, empressés à souligner la maladresse. Déjà fort ébranlé, le ministre succomba, et un décret lui donna pour successeur M. de Forcade la Roquette. L'événement fut marqué par un incident qui mérite de n'être pas oublié. Jusqu'ici tous les conseillers que l'Empereur congédiait allaient s'absorber dans le Sénat. M. Pinard dédaigna l'oisiveté bien rentée de la haute Assemblée. Avec une fière modestie, il se fit inscrire au barreau de Paris, et ses amis annoncèrent son intention de se présenter aux prochaines élections. Était-ce désintéressement ? N'était-ce pas aussi calcul ? Tout ayant changé, la véritable habileté n'était plus de se ranger dans l'entourage du maître, mais de remonter au suffrage populaire comme à la vraie source des dignités. Chose curieuse ! l'exemple était donné non par un libéral, mais par un personnage très attaché au principe d'autorité, et cela seul marquait bien l'évolution à laquelle nul n'échapperait.

En cet état d'incertitude, on remarqua, même dans la magistrature, quelques signes de flottement. Elle avait jusque-là fourni le spectacle d'une fidélité invariable. Ce n'était pas chez elle servilité : mais animée de l'esprit répressif qui inspirait l'Empire lui-même, elle faisait sa cour en affirmant ses propres convictions. La malheureuse affaire Baudin provoqua les premières déviations. Il se trouva trois tribunaux qui se refusèrent à voir dans la souscription le délit de manœuvres à l'intérieur. Entre tous ces tribunaux, le plus émancipé fut celui de Clermont-Ferrand. Non content d'un premier acte d'indocilité, il se montra relaps en acquittant le journal l'Auvergne, inculpé d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement. Le motif, peu fait pour plaire en haut lieu, était que le journal l'Auvergne avait usé de légitime défense et répondu au journal le Pays. Par bonheur, la cour d'appel existait, et régulièrement les juges de Riom se mirent à condamner ce que non moins régulièrement leurs voisins de Clermont trouvaient innocent. Le symptôme de désaffection serait plus grave si le doute gagnait jusqu'au ministère public. Tout au début de l'année 1869, le procureur impérial de Toulouse, M. Séguier, se plaignit de ce que ses réquisitions n'étaient pas libres et de ce que le garde des sceaux le faisait, disait-il, surveiller à l'audience. Bientôt il se démit de ses fonctions. Le rang de ce magistrat qui dirigeait un des plus importants parquets de province, son nom qui rappelait les plus glorieux souvenirs des anciens parlements, ses beaux états de service, sa rapide carrière, tout concourut à souligner la résolution. La lettre de démission fut publiée par la voie de la presse, ce qui, dans ce temps de subordination hiérarchique, parut le comble de l'indiscipline Le Corps législatif ne dédaigna pas d'évoquer à lui l'incident Répondant aux explications de M. Baroche, M. de Talhouët se fit le défenseur du magistrat qui s'éloignait. Cependant une candidature pour les prochaines élections fut offerte à M. Séguier. Il la déclina, et avec raison, ne voulant pas que ce qui était indépendance parût calcul ou ambition.

Les embarras s'aggravaient par une sorte de dénigrement général, réaction contre les docilités passées. L'opposition eut dès lors certaines accusations favorites qui, à force de se répéter, laisseraient leurs traces jusque dans les esprits les moins hostiles. On ne pouvait plus dire que la presse fût asservie quant à la liberté de réunion, il eût été malavisé de la trop vanter, tant l'usage en était déraisonnable ! En ces conjonctures, le principal effort fut de persuader au pays que la liberté individuelle était livrée à la discrétion du pouvoir. Justement, dans le dernier simulacre d'échauffourée, en décembre 1868, la police avait manqué de mesure et opéré quelques arrestations sans beaucoup de discernement. Le prétexte parut fait à souhait pour rechercher partout les excès d'autorité. Quand on en eut surpris quelques-uns, on ne manqua pas d'observer que les abus constatés n'étaient rien auprès d'autres abus bien plus grands qui échappaient à toute preuve et à toute enquête. Un sujet de doléances assez nouveau, assez imprévu, naquit de la loi de 1838 sur les aliénés. Cette loi permettait à l'autorité administrative de prononcer l'internement, sur simples certificats médicaux et sans décision judiciaire. Les garanties étaient insuffisantes, et une révision n'eût pas été hors de propos. Tout l'art fut de donner un aspect de piège à ce qui n'était que lacune. Sur la foi d'un ou deux faits regrettables, toute espèce d'hypothèses se construisirent : la loi était, disait-on, une arme entre les mains de l'administration pour enfermer, sous prétexte de dérangement d'esprit, tous les révélateurs fâcheux, tous les solliciteurs importuns, tous les témoins d'abus compromettants. L'affirmation fit son chemin dans le cerveau de plusieurs bourgeois crédules, et ceux-ci finirent par se persuader qu'il n'était pas de maison d'aliénés qui n'eût son Masque de fer. — Un autre texte de loi fournit aussi à l'opposition une très abondante matière. Aucune poursuite en responsabilité contre un fonctionnaire ne pouvait s'exercer sans l'autorisation du conseil d'État. Ainsi le voulait l'article 75 de la Constitution de l'an VIII. Il arrivait donc que les agents du pouvoir demeuraient inviolables jusqu'à ce que le pouvoir lui-même eût consenti à les livrer. Cette omnipotence fut dénoncée en tout lieu, à toute heure, avec toutes sortes de grossissements : de là un grand mouvement réprobatif, et de la part de gens qui avaient ignoré jusque-là qu'il y eût une Constitution de l'an VIII et surtout que cette Constitution eût un article 75. Le grand danger résidait non dans les griefs, mais dans un énervement assez général de ceux qui jusqu'ici avaient soutenu le pouvoir. Ils ne protestaient qu'en paroles languissantes et qui ne persuadaient plus. Ils ne s'associaient pas aux critiques, mais les souffraient devant eux, et, si elles étaient railleuses plutôt qu'acerbes, s'en divertissaient fort. Le gouvernement se défendait de son mieux. Ressaisissant une vieille arme autrefois fort employée, il envoyait souvent aux journaux de longs communiqués qui s'efforçaient de dissiper les exagérations, de faire appel au bon sens public. Mais comme on était loin des anciennes craintes ! « Le communiqué, disait ironiquement le Journal des Débats, n'est pas seulement rectificatif, il est délibératif ; ce n'est pas un redressement, c'est une collaboration[49]. » C'est ainsi qu'à l'impertinence des attaques s'ajoutait une nouvelle impertinence, celle qui accueillait les rectifications.

Le travail de désagrégation se poursuivait en mille manières. Tandis que radicaux et socialistes de toutes nuances attaquaient furieusement l'édifice impérial, les classes lettrées l'ébranlaient à petits coups savamment mesurés et portés d'une main élégante. A côté des tumultueuses réunions publiques, d'autres réunions se tenaient, polies et paisibles. En ces assemblées, point de discussions contradictoires, mais des conférences où les maîtres les plus distingués de la parole déployaient les formes les plus raffinées du langage académique. En cet hiver de 1868 à 1869, on entendit successivement, soit à la salle de la Redoute, soit au théâtre du Prince-Impérial, Jules Favre, Jules Simon, Frédéric Passy, Pelletan, Laboulaye, Léon Say, Saint-Marc Girardin, le prince Albert de Broglie. Une cotisation perçue à l'entrée, tantôt au profit de la Pologne, tantôt au profit des œuvres d'enseignement, garantissait contre une invasion trop pressée de l'élément populaire. Aussi l'ordre matériel était-il irréprochable. A ne consulter que les annonces des journaux, les sujets étaient très variés : le Progrès, le Devoir, le Public, la Famille, l'Amour de sa profession. A vrai dire, il n'y en avait qu'un seul, c'était la critique du gouvernement. Un effort perpétuel se devinait, non pour demeurer dans le cadre, mais pour en sortir. Jamais l'attaque ne se traduisait sous une forme directe ; elle consistait en une perpétuelle et irritante louange de tout ce que l'Empire ne pratiquait point. Cette petite guerre se conduisait sans scrupule. Au dehors la profusion des sergents de ville, l'ampleur des casernes, tout cela donnait l'idée de la force. Qui eût cru que ce grand corps aux apparences pléthoriques pût jamais souffrir de faiblesse ou d'anémie, qu'il y eût langer à l'amoindrir un peu, à pratiquer sur lui quelques saignées ? Donc on s'en allait répétant que l'Empire aurait toujours assez de puissance, assez d'attributions, assez de soldats surtout, qu'une seule chose était à protéger, cette plante jeune et frêle qui s'appelait la liberté. Napoléon supportait impatiemment cette coalition. Cependant une consolation lui restait, celle de penser que les élections étaient proches, que ces lettrés, si prompts à l'attaquer, ne manqueraient pas de briguer les mandats électoraux, que tous leurs traits raffinés, que tous leurs arguments ingénieux glisseraient sur les masses rurales. En quoi le monarque ne se trompait point ; car le suffrage universel lui demeurerait longtemps fidèle, même lorsque l'opinion publique l'aurait abandonné.

Toutes choses s'assombrissant, de nouveaux vides se marquèrent en ce temps-là même dans le personnel impérial déjà fort éclairci.

Le premier qui succomba fut M. Walewski. Comme il revenait d'un voyage en Allemagne, il fut frappé à Strasbourg d'une attaque d'apoplexie foudroyante. Son nom rappelait l'époque la plus glorieuse du règne, car il avait présidé le Congrès de Paris. Vainement on eût cherché en lui les qualités éminentes qui font le véritable homme d'État. Mais son esprit était droit, son âme loyale. Nourri dans les saines traditions diplomatiques, il avait consacré tous ses soins à les maintenir et ne s'était prêté qu'à contre-cœur aux premières déviations. A mesure que se détruisait l'ancien droit public, ses protestations s'étaient accentuées : bientôt elles étaient devenues si vives que Napoléon avait dû se séparer de lui. En ces dernières années, jugeant que la dynastie ne pouvait s'affermir qu'en se transformant, il s'était fait l'un des patrons de l'Empire libéral. Depuis la fin de 1859, il ne participait plus activement à la politique extérieure, mais suivait avec une anxiété croissante le développement des ambitions qu'il eût voulu contenir. C'est en ces conjonctures qu'il venait de disparaître, laissant après lui une mémoire digne de regrets.

On s'entretenait encore de M. Walewski, quand l'un de ses successeurs au quai d'Orsay, M. le marquis de Moustier, quitta presque mourant le ministère des affaires étrangères. Deux mois plus tard il expira. Il n'appartenait pas à la tradition impériale, et toutes ses alliances l'eussent plutôt rapproché des partis monarchiques. C'était un diplomate que les hasards d'une brillante carrière avaient porté jusque dans les conseils du souverain. A son nom un seul souvenir se rattacherait, mais très notable, celui du conflit luxembourgeois apaisé et de la guerre conjurée. Comme on célébrait ses obsèques, quelques-uns, avides de rapprochements, se plurent à remarquer le sort singulier qui, depuis le début du règne, pesait sur ceux qui avaient présidé aux relations extérieures. Napoléon avait eu quatre ministres des affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys, M. Thouvenel, M. Walewski, M. de Moustier. Sauf M. Drouyn de Lhuys, tous avaient succombé, et en pleine maturité. On eût dit qu'ils s'étaient épuisés dans la tâche décevante de saisir les vagues conceptions du prince, de le contenir en paraissant le suivre, de maintenir leur action au milieu des influences secrètes, de sauver quelque chose de tout ce qui périssait. A ce labeur s'étaient usées pareillement, et la docilité de Thouvenel, qui feignait toujours l'obéissance jusqu'à paraître partager les erreurs, et la fermeté plus rude de Walewski, qui volontiers résistait sans détour. Voilà ce qui se murmurait à voix basse, mais en des prévisions bien incomplètes et avec des commentaires qui paraîtraient aujourd'hui bien pâles. Qui donc eût entrevu ce que l'avenir cachait ?

Un autre deuil suivit de près celui-là. Le 2 mars 1869, on sut que M. Troplong venait de mourir. C'était, entre tous les fonctionnaires de l'Empire, celui qui avait accumulé le Plus de dignités. Il était président du Sénat, premier président de la Cour de cassation, membre du conseil privé, membre de l'Institut. Ses funérailles furent à la proportion de ses honneurs. Le 6 mars, dès les premières heures de la matinée, la rue de Vaugirard, la rue de Tournon, la rue Saint-Sulpice se remplirent de troupes, mais tellement pressées, tellement entassées, qu'un certain désordre naissait de la profusion même des hommages. Puis arriva la foule des fonctionnaires, si nombreux qu'on ne les pouvait plus compter. A midi, sur le seuil du palais du Luxembourg, le cercueil parut, entouré de tout ce que l'État comptait de plus illustre. Lentement on chemina vers Saint-Sulpice, au son des marches funèbres et au bruit lointain du canon des Invalides. Quand l'église eut achevé les divins mystères, le cortège se dirigea vers le cimetière du Père-Lachaise, où le corps recevrait la sépulture provisoire, en attendant l'inhumation définitive au pays natal. Sur le parcours s'échelonnaient les curieux, charmés du spectacle, regrettant seulement l'absence du soleil et le temps maussade, unanimes d'ailleurs à juger que, depuis le duc de Morny, on n'avait pas vu d'obsèques plus grandioses, ni mieux réussies. Pendant ce temps, sénateurs, membres de la Cour de cassation, conseillers d'État se pelotonnaient frileusement au fond de leurs voitures, vaguement ennuyés du long cérémonial, gênés dans leurs robes ou étriqués dans leurs uniformes, partagés entre l'honneur à rendre au mort et le soin de se préserver eux-mêmes contre le froid pénétrant. Au cimetière, trois discours se prononcèrent qu'on ne chercha guère à entendre, tant on devinait d'avance ce qu'ils contiendraient ! Le soir, la seule conversation était le partage des dignités que l'événement laissait vacantes. Le plus oublié fut le défunt, et, bien que son influence ne se proportionnât point à son rang officiel, il le fut à l'excès. En M. Troplong disparaissait quelque chose de l'âge précédent. Jadis, au milieu des hommes d'action qui avaient fondé l'Empire, il avait apparu, comme l'homme de plume qui couvrirait d'un aspect de légalité l'œuvre de la force, fouillerait dans le passé pour y trouver des exemples et persuaderait au pouvoir triomphant que non seulement il incarnait en lui le succès, mais aussi la vraie légitimité. Son esprit était juste à la proportion de la tâche, ni plus haut, ni plus bas. C'était un personnage grave qui, avec une intégrité parfaite, avait passé sa vie à rendre la justice ; et nul ne se fût hasardé à croire qu'une apologie signée de son nom fût œuvre de faiblesse ou d'adulation. Ses amis vantaient son savoir juridique, et il avait en effet composé sur le Code civil beaucoup de traités, d'une lecture aisée, ornés de très savantes préfaces, et pourvus de certains agréments de style qu'on n'a point coutume de rencontrer en ces sortes d'ouvrages. Il avait la solennité qui impose, et ses vastes formules, qui embrassaient beaucoup de thèses sans en serrer aucune, prenaient un air de généralisation profonde. Pour l'Empire en quête d'un juriste, une telle recrue avait été trouvaille. La Constitution de 1852, qui se fût mal accommodée de trop de précision, avait besoin d'un commentaire lâche et flottant où se noieraient les contradictions et les sophismes : M. Troplong excellait à cette manière vague qui se contente d'étendre sur les surfaces un brillant vernis. Il fallait que ce commentaire fût éloquent : M. Troplong ne manquait ni d'éloquence ni d'éclat. Il importait qu'on suppléât par la pompe à la clarté : justement M. Troplong était l'homme des obscurités pompeuses et cultivait naturellement ce qu'on lui demanderait de pratiquer par artifice. Il y aurait avantage à rechercher les rapprochements historiques, les arguments juridiques, mais sans descendre à des profondeurs compromettantes : par excès de bonheur, M. Troplong était historien, jurisconsulte, philosophe, ni plus ni moins que ne le réclamait son emploi, et sa science s'arrêtait à ce point précis où l'intérêt de l'Empire voulait qu'elle eût un terme. A dire vrai, la chance était égale, et pour l'Empereur qui avait trouvé un interprète à sa mesure, et pour l'interprète qui, pour bien servir, n'aurait qu'à demeurer lui-même. Dans le cercle des hauts dignitaires, le président du Sénat avait rempli un rôle à part et non sans originalité, employant, comme moyen de plaire, le droit romain, le droit coutumier, et masquant, sous cette surabondance de droits anciens, la fragilité du droit nouveau. Avec cette habileté opportune avaient été rédigés les rapports sur la Constitution et aussi sur les sénatus-consultes qui avaient suivi. C'était la glose qui faisait corps avec le texte et y semblait si étroitement liée qu'on ne pouvait penser à l'un sans se référer à l'autre. Quand M. Troplong fut mort, il ne sembla plus que la Constitution pût vivre ; et en effet le jour était proche où elle suivrait dans la tombe celui qui seul peut-être l'avait tout à fait comprise, qui seul peut-être y avait cru tout à fait.

 

VIII

Cet affaiblissement progressif de l'Empire n'avait échappé ni à l'attention du souverain ni à la clairvoyance de ses principaux serviteurs. Si nous consultons les mémoires ou les correspondances du temps, il semble que le renouvellement du personnel officiel ait été un souci dominant. « Il n'y a pas d'hommes de rechange, disait le prince Napoléon. » — « Il n'y a point d'hommes, ajoutait Mérimée, mais seulement des orateurs. » M. de Persigny, M. Magne, M. de Parieu, M. de Maupas, tenaient un langage à peu près pareil. Une note trouvée dans les papiers des Tuileries et attribuée au chef du cabinet de l'Empereur, M. Conti, répétait, sous une forme plus insistante, les mêmes doléances. A en croire l'auteur de la note, la « carte intellectuelle du pays était déplorable », la « matière ministérielle et administrative se raréfiait », la diplomatie et le Conseil d'État étaient envahis par le dandysme : il importait de faire au plus vite des boutures politiques.

Où trouver ces boutures ? Où trouver surtout un terrain favorable pour qu'elles pussent prospérer ? Ici les conseils se variaient à l'infini. Quelques-uns qui avaient vécu en Angleterre ou approfondi l'histoire regrettaient les fortes traditions des aristocraties : dominés par ces impressions ou ces souvenirs, ils s'évertuaient avec plus de bonne volonté que de bonheur à ressusciter quelque chose de ce que les âges précédents avaient détruit. D'autres, moins vastes en leurs projets, proposaient tout simplement que chaque ministre fût appelé à dresser parmi ses subordonnés la liste des hommes de trente-cinq à quarante-cinq ans qui paraitraient propres à remplir les grandes charges publiques. On avait aussi remarqué que les élèves de l'École normale, leurs études achevées, jettent volontiers sur toutes les carrières un regard inquiet et ambitieux, et qu'entre toutes les professions, l'enseignement est celle qui les séduit le moins : de là le dessein d'attirer les plus capables, à l'heure où ils seraient encore disponibles. Devrait-on hasarder les avances jusque dans les rangs des anciens adversaires ? Sur ce point, les avis étaient fort partagés, et la même hardiesse, qui paraissait à plusieurs habileté, était taxée par un grand nombre d'imprudence et même de folie.

Ces combinaisons et ces efforts attestaient une vigilance très en éveil. Tout compte fait, les seuls auxiliaires efficaces seraient les jeunes. Trois groupes s'offraient où on pourrait tenter les conquêtes.

Le premier était le moins recommandable. Il se composait des jeunes gens pauvres qui, d'abord égarés dans l'opposition, étaient promptement descendus en eux-mêmes et s'étaient reconnu plus de vocation pour jouir que pour attendre. Toutes les jouissances de l'ambition ou du plaisir, Napoléon pouvait les promettre. Ceux qui méditent une évolution profitable ne manquent jamais de motifs pour se justifier. Impatients de s'asseoir au somptueux banquet de l'Empire, ces jeunes gens s'étaient ingéniés à rassurer ce qu'ils avaient de conscience. Ils s'étaient répété que le but à atteindre était le bonheur du peuple ; que ce bonheur ne s'assurerait ni par les clubs, ni par les manifestations, ni par les complots ; qu'au contraire, on pourrait tout espérer d'un souverain bienfaisant et généreux autant que puissant et résolu. Ce qui apaisait tous les scrupules, c'est que ce souverain se disait démocrate, se proclamait l'instrument de la volonté nationale, ne reconnaissait d'autre titre originaire que le suffrage universel. La conclusion, vraiment imaginée à souhait, avait été qu'en se poussant soi-même, on ferait non seulement acte légitime, mais acte méritoire. Tandis que les nouveaux venus s'avançaient de la sorte, l'Empire quêtait un peu au hasard sur les lisières des partis. Il eût été bien extraordinaire que, dans cette recherche mutuelle, on ne se rencontrât pas. Déjà le gouvernement avait attiré à lui une recrue très notable en qui se personnifiait le groupe tout entier.

Cet homme s'appelait Clément Duvernois. Ce serait l'un des plus remarquables parmi les hommes nouveaux. A peine échappé à l'adolescence, il s'était révélé avec une passion dominante, celle d'arriver vite. Ses désirs hâtifs et inquiets s'étaient répandus de tous côtés. On l'avait vu journaliste en Algérie, et, au Mexique, chercheur de fortune. En France, il avait passé en plusieurs feuilles publiques, sans se fixer d'abord nulle part. Sa jeunesse et sa pauvreté l'avaient fait républicain, mais républicain sans conviction, avec un très vif sentiment de la stérilité démagogique, avec un extrême dégoût de la lutte ingrate et obscure. Il avait faim et soif de tout : argent, honneurs, jouissances. En 1866, à l'âge de trente ans, il était l'un des rédacteurs de la Liberté, l'un des lieutenants d'Émile de Girardin, et déjà assez connu pour qu'il y eût intérêt à se l'attacher. Il représentait le talent ; c'est pourquoi l'Empire l'attira : l'Empire représentait des récompenses à la proportion de ses appétits ; c'est pourquoi lui-même se donna à l'Empire. L'évolution libérale du gouvernement colora sa propre évolution. Il passa à l'Époque, puis un journal officieux fut créé, le Peuple français, dont il fut l'âme. Au commencement de 1869, l'un des contemporains écrivait avec une nuance méprisante : « Clément Duvernois devient une manière de personnage. » Ce dédaigneux éloge, qui se croyait excessif, était parcimonieux à l'excès. Cet homme réunissait en lui plusieurs des dons, les uns heureux, les autres funestes, qui sont le gage du succès. Son esprit était lucide, fécond en ressources, prompt à s'assimiler toutes choses. Les expédients, même les plus équivoques, prenaient sous sa plume des aspects dé solution triomphante. Il excellait à mettre en lumière la vérité, et mieux encore à manier l'erreur : le plus souvent il mêlait l'une et l'autre, et avec un art troublant qui ne portait pas toujours la persuasion, mais défiait la réplique. Pour arriver vite, il avait allégé son bagage, et, parmi les bagages superflus, avait rangé les scrupules. Il était de commerce aisé, d'abord facile, bien qu'il y eût quelque chose d'ironique dans son amabilité, de mobile et d'inquiet dans son sourire. Il avait, et à un haut degré, le courage, non celui qui se puise dans la vertu et le devoir, mais celui qui naît de l'ambition. Son dévouement tout récent était impétueux comme s'il eût eu souci de regagner le temps perdu. Il n'eût tenu qu'à lui de défendre une politique qui lui fût personnelle. Il trouva plus ample profit à traduire les idées d'autrui. Il est vrai que ces idées étaient celles de l'Empereur lui-même, qui souvent lui confia le soin de lancer ses projets ou de commenter ses desseins. Interprète des pensées souveraines, il les fixait avec la fidélité d'une photographie, mais d'une photographie habilement retouchée qui, sans altérer le modèle, l'embellit. Trop personnel pour être servile, il saurait imprimer sa marque, même à ce qui ne serait pas de lui. Sa plus grande habileté fut d'insinuer une doctrine qui s'accommoderait à la fois de l'Empire libéral et de l'Empire autoritaire, en sorte que, quelle que fût la définitive orientation du maître, il pourrait sans embarras ni palinodie se maintenir à ses côtés. Où d'autres inscrivaient le mot de liberté, il gravait volontiers le mot progrès, mot plus vague encore et qui ne se démoderait pas. Moitié conviction, moitié flatterie, il vantait un Empire démocratique, avec de grandes réformes économiques, de grandes transformations dans le sort des masses. Le gouvernement des hommes ne lui apparaissait que comme une immense affaire, et il l'eût conduit comme on fait d'une entreprise industrielle, menée à outrance, à travers toutes sortes de risques, et qui n'a d'autre issue qu'une ruine éclatante ou une éclatante fortune. Il y avait en lui de l'économiste, du politicien, du faiseur, et aussi du joueur, mais du joueur qui ne prise que les gros enjeux. Du régime parlementaire, il parlait dédaigneusement, le jugeant stérile et de train misérable. Il eût voulu un souverain que n'emprisonnerait aucune légalité mesquine, qui fût l'universel initiateur, et surtout ferait en grand toutes choses, soit qu'il ramenât à lui le pouvoir, soit qu'il s'en dessaisît pour le rendre au peuple. L'Empereur ne pouvait manquer d'être séduit par des plans si vastes qui lui suggéraient le moyen de se renouveler, sans descendre, en s'élevant au contraire, et surtout sans imiter personne. Ce qu'on lui renvoyait, c'était ses propres idées, mais agrandies, d'une audace attirante, et revêtues d'un manteau brillant qui charmait. Dès le printemps de 1869, le nom de Clément Duvernois était l'un de ceux qu'on retenait comme un des noms de l'avenir. Il serait, disait-on, grâce au patronage officiel, l'un des élus de la prochaine Chambre : une fois député, son ambition saurait se tracer sa voie. La vérité, c'est que l'Empire libéral, s'il devait s'établir à titre de régime durable, réclamerait des ouvriers d'autre sagesse, d'autre intégrité, d'autre patience. Mais en une époque de transition, de troubles ou d'intrigues, d'élévations rapides et de chutes rapides aussi, ce personnage pourrait trouver un rôle à sa taille. Il était de ceux qui ne se fixent pas sur la scène ; mais peut-être la traverserait-il avec éclat, laissant une réputation à la fois brillante et équivoque, moitié d'homme politique, moitié de favori ou d'aventurier.

Un autre groupe existait où le gouvernement pourrait recruter, sinon des serviteurs très expérimentés, au moins des défenseurs très diserts. Quiconque eût parcouru, pendant les suspensions d'audience, le Palais de Justice, ou suivi le samedi la conférence des avocats, eût saisi, çà et là et à la dérobée, quelques propos assez suggestifs. Combien de jeunes gens instruits, d'esprit ouvert et cultivé, très libéraux d'opinion, républicains même, mais dégagés de tout fanatisme et de tout parti pris, cherchaient comme à tâtons leur voie ! Impatience d'arriver, dégoût des rudes labeurs ou pauvreté, ils se rebutaient des longues attentes du barreau. Leur modération naturelle et leur bon sens les éloignaient des factions extrêmes. Quant au parti démocratique, il avait, comme un parti déjà arrivé, ses cadres tout organisés, sa hiérarchie sévèrement gardée, presque fermée. Chaque emploi avait son titulaire et ses doublures : au-dessous s'agitaient toutes sortes de surnuméraires, attentifs â épier l'ombre même d'une succession. Même en cette grande pénurie de débouchés, une répugnance, moitié simulée, moitié sincère, empêchait de songer ouvertement à l'Empire, considéré jusque-là comme l'ennemi : mais par intervalles perçaient des incertitudes, des tentations, des velléités. Volontiers on laissait dire, on répétait même qu'Ollivier était un transfuge, un traître : toutefois les plus éclairés confessaient, à voix très basse, que, s'il parvenait à fonder la liberté sans révolution, son œuvre ne serait ni médiocre ni vulgaire. Parmi ces jeunes avocats, plusieurs se groupaient autour d'Ernest Picard qui venait de créer l'Électeur libre, journal d'opposition sans doute, mais d'opposition point trop intraitable. Quelques-uns, tout en se défendant de tout changement, s'égaraient sur les limites extrêmes de la république, et sur des limites si étroites qu'ils semblaient s'offrir à qui voudrait les chercher. Eux-mêmes accompliraient peut-être la plus grande partie du chemin ; mais l'Empire s'enhardirait-il jamais jusqu'à des réformes assez amples pour colorer la conversion ?

Le troisième groupe était, à beaucoup d'égards, l'opposé des deux autres. Au début du règne, le souvenir récent du coup d'État avait éloigné des affaires les monarchistes libéraux et les parlementaires de toute nuance. Confiants dans leur succès, les fondateurs de la dynastie impériale n'avaient point pris souci de ces silencieuses réprobations, et avaient dédaigneusement rangé les réfractaires sous la même appellation générique, celle d'hommes des anciens partis. Les années s'écoulant, les vides se creusant autour du prince, le regret était né de toutes ces forces inemployées, et Napoléon, dans ses entretiens privés, avait exprimé plus d'une fois une patriotique tristesse de ce que tant d'énergies fussent perdues. Pour les principaux acteurs des régimes précédents, la réconciliation eût été malaisée. Ce qui serait peu séant pour les vieillards ou les hommes mûrs, deviendrait, pour les hommes plus jeunes, réalisable. Ceux-ci ne connaissaient les gouvernements anciens que par ouï-dire, et le coup d'État que par des récits qui déjà les laissaient plus froids. En cette fin d'Empire, une génération s'était élevée que pourrait aisément rallier autour du trône tout prince, très conservateur par les principes, très libéral par les lois. Ces jeunes gens se rapprochaient par un certain nombre de traits communs. Leurs doctrines étaient celles de la monarchie ; mais ils ne s'immobilisaient, ni sur un nom, ni sur une dynastie, ni sur un drapeau, et les institutions qu'ils eussent demandées à la royauté, ils les recevraient de l'Empire avec une gratitude très sincère, quoique mêlée d'un peu de surprise. Ils aimaient la liberté, par goût d'abord, puis par cet esprit d'opposition familier à leur âge ; ils l'aimaient pour leurs adversaires comme pour eux-mêmes, et, dans leur inexpérience un peu naïve, n'imaginaient pas que de cette source pure pût sortir quelque chose d'altéré. Volontiers on les eût classés dans les anciens partis, et en effet, par habitude, par déférence, ils reconnaissaient les parlementaires comme leurs maîtres. A la pousser trop loin, l'assimilation eût cessé d'être exacte. Respectueux du passé, ils n'entendaient ni s'y enchaîner, ni surtout vivre en dehors des affaires publiques. Les légitimistes avaient mis leur honneur à n'être nulle part : ils mettraient leur devoir à être partout. Ce sentiment du devoir, ils le puisaient dans leur conscience religieuse. Tous ou presque tous étaient d'ardente foi chrétienne ; c'est à cette marque plus encore qu'à toute autre qu'ils se distinguaient de leurs devanciers, et qu'on les distinguait eux-mêmes de leurs contemporains.

Beaucoup de ces jeunes hommes s'étaient réunis dès leur vingtième année en diverses associations formées alors au quartier Latin, et y avaient noué des amitiés que le temps avait cimentées. Ils formaient le noyau le plus solide du groupe qu'on appelait en ce temps-là le groupe catholique libéral. On avait vu leurs délégués, dans les congrès catholiques de Malines, applaudir M. de Montalembert, M. Cochin, Mgr Dupanloup. Dans l'ordre politique, leurs préférences se portaient vers le centre gauche de la Chambre, et volontiers ils se fussent rangés, ainsi qu'ils le firent plus tard, derrière M. Buffet, l'homme au talent austère et à l'irréductible droiture. Quant à M. -Émile Ollivier, ils admiraient fort sa belle sincérité éloquente, mais leur sympathie, quoique très réelle, se tempérait de méfiance ; ils lui eussent voulu un rôle, mais non tout à fait le premier. Longtemps ils avaient déploré qu'aucune feuille publique ne fût l'interprète de leurs pensées. Au mois d'août 1868, ils étaient parvenus à fonder le journal le Français. Le journal eut pour inspirateurs Mgr Dupanloup et M. Cochin, pour collaborateurs principaux, M. Thureau-Dangin et M. Étienne Récamier : il eut surtout un rédacteur en chef qui lui consacra toute sa vie.

On l'appelait François Beslay. J'ai dépeint en Clément Duvernois un journaliste qui n'eut qu'une passion, celle d'arriver. L'homme que je viens de nommer n'eut aussi qu'une passion, mais celle de bien servir. Dieu lui avait départi tout ce qui assure le succès. Son intelligence était surtout remarquable par le merveilleux assemblage des dons qui d'ordinaire s'excluent. De nature fine et vibrante, il était maitre dans la raillerie comme dans l'émotion. Son esprit se montrait attentif à tous les progrès modernes ; son âme s'ouvrait à toutes les grandeurs du passé. Avec la même disposition heureuse et alerte, il eût débrouillé la plus ardue des questions de chiffres et exprimé toute la poésie des antiques légendes. Il avait des élans de piété qui ravissaient, et avec cela des accès de gaieté folle comme un vrai gamin de Paris. Tout en lui était limpide, sa pensée, son style, son regard. Tout jeune encore, il s'était fait remarquer au Palais par la précocité de son savoir juridique. Dans le même temps, il s'exerçait aux lettres, à la critique, se révélait conférencier plein de charme et d'humour ; et la seule crainte eût été que la variété de ses aptitudes n'empêchât qu'aucune ne fût poussée jusqu'à la perfection. Il avait un peu plus de trente ans quand la direction du Français lui fut confiée. Fixé dans cette voie, il conçut une ambition, celle de n'imiter personne. Tous les journaux s'étaient, à des degrés divers, asservis à un parti : avec une ferme et modeste hardiesse, il résolut de n'être que du parti de sa propre conscience. Voici en quoi le dessein fut surtout original. S'étant pénétré des préceptes de l'Évangile, François Beslay se persuada que ces maximes seraient vaines s'il n'y conformait sa vie professionnelle, et, malgré toutes les tentations d'attaques ou de représailles, s'imposa la charité comme une loi. Une autre de ses originalités fut l'entier dédain du profit matériel : il forma le propos de repousser toute affaire commerciale, toute spéculation financière, et, ayant pris cet engagement envers lui-même, le tint jusqu'au bout. Le seul gain qu'il convoitait était celui des âmes. Il ambitionnait de grouper autour de son journal une génération renouvelée qui aimerait ce qu'il aimait lui-même, bien, la Patrie, la Liberté, et qui, virilement mêlée aux affaires publiques, ferait partout honorer en elle le nom chrétien. Ce dévouement qu'il prêchait autour de lui, il en donna l'exemple. A l'inverse de la plupart des gens de lettres, les plus personnels des hommes, il choisissait volontiers les besognes ingrates, masquait sous l'anonymat ce qui eût forcé l'éloge et, fraternellement mêlé à ses collaborateurs, grandissait la part des autres pour amoindrir la sienne. Ayant pris le plus rude labeur, il l'accomplissait avec une belle humeur allègre, et sans que son âme, toujours égale, laissât deviner le fardeau. Que s'il y avait une responsabilité à porter, un obstacle à vaincre, il redevenait le premier : alors cet humble devenait fier, ce doux devenait ferme, et ceux qui l'entouraient pouvaient entrevoir, en une courte échappée, ce qu'il serait un jour si Dieu proportionnait à son mérite son destin. Ce perpétuel oubli de soi-même n'était pas indifférence pour la renommée — car autant que personne il eût joui du succès — mais sacrifice chrétien perpétuellement recommencé. A l'époque que nous racontons, cet homme admirable inaugurait son œuvre, et déjà avec quelques tristesses ; car en abjurant tout esprit de parti, il provoquerait contre lui la ligue de tous ceux qui ne vivaient que de passions. Celui qui avait demandé comme une grâce la privation de toute récompense humaine fut exaucé, et au-delà de ce qu'eussent souhaité ses amis. Il mourut jeune, laissant après lui beaucoup de bien, mais obscur ; de fortes et délicieuses pages, mais éparses, et un souvenir ineffaçable dans le cœur de quelques compagnons dignes de lui. Je ne doute pas que, parmi ceux qui me liront, plusieurs ne s'étonnent, à l'évocation de ce nom déjà un peu oublié. Bien que l'histoire générale doive se méfier de ces tentations, je n'ai pas résisté à recreuser, comme on fait pour une inscription qui s'efface, les traits de cette vie si courte, si pleine et si pure. Dans la galerie des journalistes contemporains, François Beslay garde une place où il ne redoute guère de concurrence : il représente la sainteté, la sainteté aimable, mortifiée, joyeuse. Sous cet aspect, il apparaît avec une originalité touchante et qui vaut surtout par le contraste. Il a, selon l'Évangile, « choisi la meilleure part ». Qui, parmi ses confrères, n'eût choisi toutes les autres ?

 

IX

Ce personnel, dont on vient de décrire les éléments fort dissemblables, serait celui de l'Empire nouveau, celui qui, dans les derniers mois du règne, participerait aux affaires publiques ou, par une évolution plus ou moins résolue, se rapprocherait du pouvoir. A l'heure où nous sommes, ces préoccupations de l'avenir, bien que toujours très vives, s'effaçaient un peu devant un souci plus urgent. L'année 1869 qui venait de s'ouvrir serait celle du renouvellement de la Chambre. Le 27 avril, un décret parut qui convoquait les électeurs pour les 23 et 24 mai.

Pour la troisième fois depuis le commencement de l'Empire, le peuple était appelé à nommer ses représentants. En 1857, il s'était approché des urnes, timidement, avec une sorte de crainte révérencieuse, et comme étonné qu'on le consultât. En 1863, il avait manifesté des désirs déjà fort réveillés, mais avec des visées restreintes, et le programme de l'opposition n'avait guère dépassé ce que M. Thiers appelait les libertés nécessaires. En 1869, les revendications se porteraient de tous côtés, avec une ardeur inquiète et confuse ; et tout ce qui s'était contenu jusque-là ferait irruption avec violence.

Dès le mois d'avril, on vit se dessiner les premières candidatures. Dans les départements, au moins dans ceux où dominait la population rurale, les opposants, qu'ils fussent monarchistes, libéraux ou démocrates, avaient trop éprouvé en 1863 les défaveurs du suffrage pour ne pas envisager avec une extrême méfiance le scrutin qui s'annonçait. Sous l'impression de ces souvenirs, ils s'étaient ingéniés par avance à se garder contre de nouvelles disgrâces. Rapprochés par une commune défaite, les vaincus des divers partis étaient allés les uns aux autres sans regarder de trop près à tout ce qui les séparait. De leurs réflexions, de leurs entretiens une combinaison était sortie qui substituerait la coalition à l'isolement. Chaque groupe, réduit à ses propres forces, se briserait contre le puissant outillage de la candidature officielle : que ces mêmes groupes missent en commun leurs forces, et le succès, sans être certain, cesserait d'être chimérique. La grandeur des divergences, l'âpreté des désirs ne permettait guère que l'accord se réalisât avant une première manifestation de la volonté populaire. L'opinion générale fut donc que chaque parti devrait tout d'abord avoir son candidat et courir à ses risques les chances du scrutin. On se flattait que la multiplicité des candidatures aurait ce premier résultat d'amener un ballottage. Après le premier tour, on supputerait les voix, et tous les suffrages se reporteraient sur le candidat le plus favorisé. Déjà, durant les années précédentes, cette entente avait été pratiquée, sans beaucoup d'efficacité d'ailleurs, en diverses circonscriptions et particulièrement dans le Midi. A cette coalition contre l'ennemi commun, le public et les partis eux-mêmes avaient donné un nom. On l'appelait l'Union libérale. En 1869, l'opposition se préparait à continuer la même manœuvre, mais avec plus d'ensemble et en la généralisant. Les plus ardents à prêcher cette conduite étaient les légitimistes libéraux comme M. de Larcy, les orléanistes comme Prévost-Paradol, les républicains modérés comme Ernest Picard. La Gazette de France, le Journal des Débats, l'Électeur libre, développaient cette thèse avec complaisance. En revanche, elle avait des adversaires résolus : tels étaient les royalistes intransigeants, lecteurs habituels de l'Union ; tels étaient surtout les républicains sectaires ou radicaux. Quant aux journaux officieux, ils s'étonnaient, ils s'affligeaient plus encore, que des catholiques, que des hommes d'ordre pussent, en haine de l'Empire, mettre leur main dans la main de leurs pires ennemis ; et, du haut de la tribune du Corps législatif, l'un des membres les plus influents de la droite, M. Jérôme David, venait de dénoncer l'alliance avec indignation.

Bientôt sur les murailles s'étalèrent les professions de foi. Au milieu des assurances de dévouement, des projets et des promesses, une déclaration se retrouvait qui mérite d'être retenue. Le thème presque invariable des manifestes électoraux, c'est la protestation contre le gouvernement personnel. Ce mot résonne comme le mot décisif dont tout le reste n'est que le développement. Le plus singulier, c'est que bon nombre de candidats officiels empruntent eux-mêmes cette formule à leurs adversaires et la rééditent pour leur propre compte. Au début du règne, tous les regards se tournaient vers le souverain, pour tout rapporter à lui : en cette fin d'Empire, les pensées montent encore vers le monarque, mais avec un souci-dominant, celui de rechercher ce qu'on pourrait lui ravir.

En une autre manière, les circulaires électorales ne sont pas moins suggestives. Toutes ou presque toutes réclament un allégement des charges militaires. Les candidats de la gauche démocratique se prononcent pour la suppression des armées permanentes. Quant aux libéraux, ils demandent une diminution des levées annuelles, et, sur ce point, la plupart de leurs concurrents les copient plus ou moins servilement. En 1854, en 1859, à l'époque des guerres de Crimée et d'Italie, le Corps législatif avait voté sans murmure des contingents de cent quarante mille hommes. Voici qu'à l'approche des suprêmes périls, on ne parlait que de désarmement. Ce qui semble aujourd'hui imprévoyance s'expliquait par les dispositions naturelles des âmes, par le doute sur la sagesse de l'Empereur, par l'espoir d'une sorte de fraternité européenne où se fondraient les vieilles idées de rivalité et de conflit. Ces pensées, qui contenaient beaucoup d'illusions, cachaient aussi un peu de vanité. On se figurait que, pour assurer la paix, il suffirait que la France ne la voulût point troubler. C'est ainsi qu'un reste de chauvinisme perçait jusque dans les doctrines qui en semblaient la négation.

Jamais, depuis l'établissement de l'Empire, les candidats n'avaient été si nombreux. Il y en eut de toutes les nuances, de toutes les professions et venus de tous les points. Les orléanistes tentèrent les chances du scrutin avec le duc Decazes, le prince Albert de Broglie, M. de Rémusat, M. Bocher, Prévost-Parade M. Hervé, le général de Chabaud-Latour. Les légitimistes proposèrent M. de Falloux aux électeurs de la Vendée, M. de Larcy à ceux de l'Hérault et du Gard. Dans l'Orne se présenta un personnage dont quelques-uns vantaient déjà la singulière éloquence et qui, en 1866, avait failli Triompher de toutes les forces officielles : c'était le duc d'Audiffret-Pasquier. Les partisans du libre-échange eurent leurs candidats : M. Louis Passy et M. Léon Say. Cependant en Normandie les protectionnistes se groupaient sur le nom de M. Pouyer-Quertier. M. Allou et M. Laboulaye, qui incarnaient en eux le libéralisme pur, indépendant de toute forme gouvernementale, se portèrent, le premier dans le Maine-et-Loire, le second en Seine-et-Oise. La perspective d'un mandat législatif tenta même ceux qui jusque-là avaient paru se confiner dans les études spéculatives ; ainsi en fut-il de M. Renan, qui brigua les votes dans la Seine-et-Marne.

Le suffrage universel n'aime pas les gens d'esprit, les raffinés, les éclectiques ; il ne les accueille que rarement et comme par accident. Les gens d'esprit qu'on vient de nommer représentaient des nuances trop délicates pour les regards peu exercés de la foule. Leurs circulaires, pleines de vues fortes cru ingénieuses, furent souvent le premier et le dernier acte de leur vie publique. Quelques-uns, comme M. Allou, devancèrent un échec prévu et se retirèrent avant le scrutin. Pour bien étudier et comprendre la lutte, c'est en des milieux plus bruyants qu'il faut pénétrer. D'un mot on peut préciser en quoi les élections de 1869 furent surtout mémorables elles marquèrent, pour Paris et pour les grandes villes, la première entrée en scène du parti radical.

Tous ceux qui jusque-là n'ont été que les stagiaires de la politique se poussent dans un grand pêle-mêle de convoitises et d'ambitions. Gambetta, fameux depuis le procès Baudin, devient le rival de Carnot. Ferry, mis en relief par un pamphlet contre M. Haussmann, dispute le siège de Guéroult. M. Brisson et M. Hérold ébauchent, le premier dans la 6e, le second dans la 7e circonscription, des candidatures qui ne peuvent se fixer. Paris est trop petit pour une telle surabondance de compétitions. Floquet émigre dans l'Hérault, où il va de village en village, collant lui-même ses affiches ; Laurier se transporte dans le Var, où il proclame la politique a irréconciliable. A côté des jeunes apparaissent les revenants, gens que depuis longtemps on croyait morts, et dont les noms réveillent péniblement dans les mémoires d'anciens souvenirs engourdis : Cantagrel vient revendiquer son siège de député, vacant, dit-il, depuis le 13 juin 1849 ; Raspail se pose en rival de Garnier-Pagès. La démagogie, qui a ses badauds et ses fanatiques, a aussi ses déclassés. Dans les réunions électorales de la 2e circonscription est exhibé un ancien pair de France, devenu le concurrent radical de M. Thiers. On l'appelle le comte d'Alton-Shée : une main amie le guide jusque sur l'estrade, car il est aveugle, et, d'une voix déjà fatiguée par l'âge, il lance à l'auditoire qu'il ne voit pas des paroles passionnées et impuissantes qui ne s'entendent point. Cependant à Ollivier il faut opposer un adversaire digne de lui, et de l'exil surgit Bancel, l'homme à la voix sonore. Dans le même temps, quelques-uns s'avisent que Baudin a laissé un frère, et, en mémoire d'Alphonse Baudin, mort martyr, Georges Baudin est proclamé candidat. Ceux qui, dans les réunions publiques, ont, à coups de violences, forgé leur renommée ne se résignent pas à l'attente, et la liste des aspirants députés se grossit des noms de Lefrançais, de Briosne, de Jules Vallès. Ce n'est pas tout. Un soin raffiné s'applique à chercher, entre tous les choix, les plus mortifiants pour l'Empereur : on se souvient de Rochefort réfugié à Bruxelles, et il est désigné pour combattre Jules Favre.

Le gouvernement ne pouvait se flatter qu'il dominerait ce tumulte. Impuissant à Paris, il tourna vers la province toute a vigilance.

On a déjà dit[50] quelles ressources il puisait dans le système des candidatures officielles. Tous les vieux agissements furent repris, avec un peu moins d'efficacité toutefois ; car les amis étaient plus tièdes et les adversaires moins faciles à intimider. A ces anciennes pratiques se joignirent d'autres moyens d'influence, inspirés par la conduite même de l'ennemi. Entre tous les arguments propres à toucher le suffrage universel, deux surtout parurent suggestifs et opportuns.

Le premier consistait à opposer l'une à l'autre, par un vif contraste, la fausse démocratie qui était celle des clubs, la démocratie vraie qui était celle de l'Empereur. Un jour, les feuilles officieuses rapportaient, avec beaucoup de commentaires, que le souverain avait tenu à présider lui-même la réunion générale du Conseil d'État qui élaborait alors la loi sur la suppression des livrets d'ouvriers. Un autre jour, les mêmes feuilles s'appliquaient à supputer les titres, à rechercher l'origine des candidats ; partant de là, elles mettaient en relief le soin de Napoléon à découvrir le mérite, même dans les rangs les plus humbles. Une théorie suivait qui n'était, à proprement parler, ni celle de l'Empire autoritaire, ni celle de l'Empire libéral, mais celle de l'Empire progressiste. De tous les journaux, le plus zélé à développer ces doctrines était le journal le Peuple, et son rédacteur en chef, M. Clément Duvernois, candidat officiel dans les Hautes-Alpes, s'offrait lui-même comme un vivant exemple de la sollicitude de l'Empereur à accueillir les hommes nouveaux. Dans cet esprit, une brochure fut publiée, qui présentait en un vaste tableau synthétique toutes les améliorations sociales accomplies sous l'Empire. La brochure, sortie des presses du Journal officiel, fut répandue en un nombre infini d'exemplaires. Elle détaillait tout ce que le souverain avait fait pour les habitations ouvrières, les sociétés coopératives, les crèches, les écoles, les orphelinats, les caisses de retraite, les hospices, les hôpitaux. La comparaison s'imposait d'elle-même : d'un côté des déclamateurs stériles, prodigues seulement de paroles ; de l'autre, un gouvernement actif, éclairé, qui n'était qu'au début de sa tâche et ne demandait qu'à compléter ses bienfaits.

Ce langage s'adressait surtout au peuple : le second argument visa surtout les bourgeois. Par intervalles, les correspondances officieuses, envoyées de Paris dans les provinces, se répandaient en prévisions très sombres : elles racontaient les excès des clubs, parlaient de sociétés secrètes, évoquaient des noms fameux dans l'histoire des troubles civils. Ayant ainsi montré l'abîme, elles s'arrêtaient tout à coup, observaient que, sans l'Empereur, nulle calamité ne serait invraisemblable, mais que, grâce à l'Empereur, à l'Empereur seul, on pouvait reposer en paix. Un jour, des ballots du journal le Réveil, provenant d'une source inconnue, arrivèrent à Lille ; puis les numéros, distribués également par des mains mystérieuses, s'égarèrent comme au hasard dans les demeures des bonapartistes tièdes, des conservateurs indécis. L'artifice n'était pas nouveau ; mais qu'importait ? L'essentiel était de se défendre, non par des moyens inédits, mais par des moyens efficaces. Le dessein s'accusa davantage encore par la publication d'un livre où se résumaient les séances les plus tumultueuses des clubs. L'auteur était un journaliste officieux, M. Vitu, ancien directeur de l'Étendard. Une habile propagande répandit partout l'ouvrage, et les feuilles officieuses en découpèrent de nombreux extraits. Rien n'était omis, ni les niaiseries des badauds, ni les excitations des criminels. Républicains et démocrates de toutes nuances dénoncèrent avec de grands élans de courroux la nouvelle évocation du spectre rouge, et leurs clameurs, en se prolongeant, prouvèrent combien le coup avait porté.

Quelles que fussent en province les préoccupations électorales, l'attention ne se détournait de Paris que pour y revenir bientôt. Dans certains quartiers de la capitale, des luttes se poursuivaient qui, aujourd'hui encore, sont dignes de mémoire.

Dans la troisième circonscription, la rivalité d'Ollivier et de Bancel s'élevait aux proportions d'un événement politique. Jamais candidats ne représentèrent plus nettement, le premier la démocratie libérale, le second la tradition révolutionnaire. Ils étaient tous deux dans la pleine maturité de l'âge et du talent. Par une singulière coïncidence, il se trouvait que l'un et l'autre avaient une origine semblable, ayant souffert du coup d'État et ayant vécu dans les récits de l'exil. Seulement Bancel, fixé sur la terre étrangère, s'était fixé aussi dans la légende de 1792, et s'était borné à en déguiser les lieux communs sous des formes éloquentes. Ollivier s'était promptement dégagé de la légende et, en son esprit renouvelé, n'avait gardé qu'un culte, celui de la liberté. La nature du mandat confié à Bancel imprimait à la lutte le caractère, non d'une compétition électorale, mais bien plutôt d'un duel. Les patrons de sa candidature l'avaient désigné avec la tâche précise d'évincer de son siège celui qui était à la fois traître et indigne. « Vous n'êtes pas pour moi un concurrent, mais le porte-voix d'une insulte », écrivit Ollivier à son rival ; et il le provoqua en une sorte de tournoi oratoire où se dérouleraient l'accusation et la défense. Bancel déclina le cartel et, sans relever le tour insolite de la sommation, se retrancha derrière le peuple, seul juge et seul souverain. Séparément les deux candidats exposèrent leur programme. Mais peut-on parler de programme à propos de Bancel ? A l'entendre, l'oreille était si doucement caressée que la sensation de la mélodie effaçait tout le reste. L'auditoire, tout enveloppé dans les ondes sonores de cette éloquence, avait peine à s'en dégager, et les sophismes s'absorbaient dans les flots d'harmonie comme, dans un opéra, les paroles se perdent dans la musique. Quant à Ollivier, il exposa ses vues, et avec une remarquable sérénité de pensées, dans une réunion fort tumultueuse qui se tint au théâtre du Châtelet. Bientôt toutes les prévisions furent pour le succès de Bancel. Mais on apprit en même temps que les électeurs du Var s'apprêtaient à nommer celui que Paris répudiait.

A la Chapelle, à Belleville, à la Villette, non moins suggestive était la lutte. Dans Gambetta opposé à Carnot se personnifiait la jeune démocratie ardente à remplacer l'ancienne. Le tempérament de chacun des concurrents présageait le résultat de l'élection. Carnot était vieux, d'éloquence lassée, figé dans l'archaïsme des formules libérales : Gambetta était jeune, alerte, exubérant, prêt à accepter toute formule pourvu qu'il réussît. Carnot incarnait en lui la République de 1848, gouvernement impopulaire, taxé de faiblesse et de modérantisme : Gambetta représentait cette chose indéterminée, pleine de vague, de séduction et d'espoir qui s'appelle l'avenir. Carnot n'invoquait que de vieux services : Gambetta rappelait le récent éclat du procès Baudin. Sous forme de cahier, un groupe de délégués soumit au jeune candidat un programme où se retrouvaient les vœux de la démocratie radicale. En ce programme beaucoup d'aberrations, d'utopies, d'iniquités ou de non-sens. Enfiévré d'ambition, Gambetta signa tout. Il voulait tout ce que voulaient ses électeurs, et la modification complète des impôts, et le recrutement de tous les fonctionnaires par l'élection, et la suppression des armées permanentes. Les réunions publiques achevèrent d'assurer le succès. Gambetta s'y montra avec tous les dons qu'il tenait de la nature : une voix tonnante, une véhémence mêlée de bonne humeur, une dextérité pleine de finesse, avec cela un optimisme confiant qui rassurait ses partisans et confondait ses adversaires. Bruyamment il rompit avec les clichés de l'ancien libéralisme et proclama que la liberté n'était pas un but, mais seulement un moyen. Vis-à-vis du gouvernement il se posa en irréconciliable, mot qui fit fortune, et que Laurier dans le Var inventa en même temps que lui. Que pouvait le vieux Carnot, sinon de succomber ? Toutes les disgrâces fondirent sur lui, même les plus imprévues, et un jour il lui arriva d'être appelé clérical. Cependant le soir, quand, après les séances des clubs, Gambetta redescendait vers le boulevard, ses amis l'entouraient, exprimaient une surprise inquiète de tout ce qu'il avait promis, s'étonnaient des amitiés suspectes qu'il contractait. A ce langage il répondait avec un rire de bonne humeur, en homme qui va au plus pressé et laisse le reste à l'avenir. Que si on insistait, que si on l'engageait, comme on le faisait déjà, à rompre avec la queue de son parti : « Couper ma queue, répliquait-il avec un redoublement de gaieté, jamais de la vie ! Mais je lui mettrai une cravate blanche et je la mènerai dans le monde.

La démocratie aime à varier ses idoles. Le même parti qui, à Belleville, exaltait Gambetta, conspuait Jules Favre au faubourg Saint-Marcel. A certains signes non équivoques, l'illustre avocat avait déjà pu mesurer le déclin de sa popularité. Peu de temps auparavant, comme il s'était rendu à Lyon, sa ville natale, des ouvriers délégués, s'étant présentés à lui, avaient osé lui imposer une déclaration d'athéisme et une adhésion au mandat impératif. Sur son refus dédaigneux, ils avaient prononcé contre lui l'ostracisme. Pareille mésaventure l'attendait à Paris. Il n'avait jamais paru dans les réunions publiques et poussait l'illusion ignorante jusqu'à les croire inoffensives. « Je ne pensais pas, a-t-il avoué plus tard, qu'elles pussent exercer une influence sérieuse sur la société ; je me persuadais que l'Empire en faisait grand bruit, afin de s'assurer par là un moyen de gouvernement. » Bien vite l'expérience le détrompa. Aux premiers mots qui tombèrent de ses lèvres et qui invoquaient la justice, la fraternité, la liberté, une immense protestation s'éleva contre ces formules surannées. A plusieurs reprises il essaya de dominer l'orage. « Je n'ai pas, répétait-il, résisté à l'Empire pour me laisser conduire par l'opinion publique. » Mais on le menaçait, on l'appelait traître : les plus lettrés, par allusion à son éloquence toujours pleine de recherche, le qualifiaient d'Isocrate mielleux et enfiellé. Il a lui-même raconté ses déconvenues électorales : « En sortant des réunions, j'ai été plusieurs fois accompagné par les invectives et les outrages les plus extraordinaires. Un soir, j'ai été protégé par la police. On avait formé le dessein de renverser ma voiture, on m'aurait renversé aussi[51]. » Cependant, tout ce qui était impopularité pour Jules Favre se transformait en faveur pour le nom de Rochefort.

Au quartier Saint-Germain, Jules Ferry briguait la succession de M. Guéroult comme Gambetta à Belleville celle de Carnot. Pressé entre les conservateurs qui le répudiaient et les républicains qui accusaient ses relations suspectes avec le Palais-Royal, M. Guéroult sentit bien vite le terrain s'effondrer sous lui. Ce qui marqua dans ces quartiers la lutte électorale, ce fut l'intervention d'un candidat catholique. On l'appelait M. Cochin. J'ai déjà cité cet homme, l'un des plus honnêtes gens de son temps, l'un de ceux dont la destinée incomplète mérite le plus de regrets. Il était alors dans la maturité de l'âge, également apte à bien penser et à bien dire, laborieux, actif, de sens droit, mêlé à tout ce qui s'accomplissait d'utile, de charitable et de bon. Il se persuada que ses services ajoutés à ceux de ses pères, car le dévouement était héréditaire dans sa race, lui créaient le droit de participer aux affaires de son pays. Comme il n'y avait rien en lui qui se dût cacher, les réunions électorales, avec leur publicité, l'attirèrent loin de l'effrayer. Il y parut avec une fermeté douce, en chrétien qui remplit un devoir, en citoyen qui ne craint ni ne recherche les orages. Ce fut merveille de le voir, de corps frêle mais d'âme intrépide, prompt à la riposte, infatigable, loyal jusqu'à la candeur, courtois jusqu'à la plus exquise urbanité, tour à tour ingénieux et ému, élevé et familier, habile à confondre ses adversaires par l'éloquence, habile aussi à les désarmer par ses bons mots, car nul n'avait plus d'esprit que lui. Dès le second soir s'éleva une sorte d'objection, d'abord peu distincte, et murmurée comme de concert par plusieurs voix. Puis un mot se prononça, celui du Syllabus, qui fut répété avec l'énervante persistance d'un refrain. « Que pense M. Cochin du Syllabus ? » demanda un électeur. Vingt autres répétèrent la question. Le moyen d'obstruction était trouvé. Le soir, le candidat disait à ses amis : « Je crois bien que le Syllabus sera le fusil à aiguille contre ma candidature. » Pendant quinze jours, le fusil à aiguille tira sans cesser, et ses détonations furent si fortes qu'elles couvrirent tout autre bruit. Ainsi serait écarté de la vie publique le seul des candidats qui appartînt vraiment à la ville de Paris par le domicile transmis de père en fils, par le dévouement traditionnel, par les constantes habitudes de bienfaits.

 

X

« On s'attend ici à des élections incroyables, » écrivait, le 7 mai 1869, Mérimée à M. Panizzi. Cette crainte était l'expression d'un sentiment fort général. Les résultats ne répondirent point à cette appréhension. Une fois encore, les masses rurales noyèrent les suffrages hostiles dans le flot de leurs suffrages approbatifs.

Non seulement elles sauvèrent l'Empire, mais elles lui permirent de se proclamer victorieux. On le vit bien quand, la consultation nationale s'étant complétée par les scrutins de ballottage, il fut permis de supputer, d'après des chiffres exacts, les échecs ou les gains des partis.

Monarchistes, orléanistes, éclectiques de toutes nuances, tous étaient enveloppés dans une commune défaite. D'après les calculs les plus dignes de foi, le centre-gauche et le tiers parti conquéraient une vingtaine de sièges nouveaux : ils se fortifiaient par de notables recrues : M. Daru, M. Keller, M. de Barante. Ces succès venaient en compensation d'assez sensibles échecs : les pertes les plus regrettables étaient celles de M. Pouyer-Quertier et de M. Lambrecht. M. Émile Ollivier, battu dans le département de la Seine, triomphait dans le Var. M. Thiers, d'abord soumis au ballottage, venait d'être élu à Paris. Quant aux hommes des partis extrêmes, ils avaient réussi à faire beaucoup de bruit ; mais, au dernier moment, les électeurs avaient reculé devant les suprêmes témérités. Cinq ou six noms seulement personnifiaient, comme Raspail, l'appel au désordre, ou, comme Bancel, Esquiros, Gambetta, Ferry, le radicalisme dans les doctrines. La gauche démocratique, bien que forte désormais de trente membres environ, se composerait, dans son ensemble, de républicains bourgeois, peu différents de ceux qu'on avait vus dans la dernière assemblée. Jules Favre, tant combattu, venait d'être nommé au second tour de scrutin. Il en était de même de Garnier-Pagès. Parmi les autres élus de Paris, on remarquait pareillement Picard, Simon, Pelletan. C'était, comme on le voit, l'ancien personnel, quoique fort battu en brèche et à peine remis d'un rude assaut. Toutes ces défalcations faites, on retrouverait dans le reste de la Chambre l'ancienne majorité. Elle reviendrait au Palais-Bourbon sans diminution trop sensible, et comme dans le passé elle pourrait encore dominer, à la seule condition qu'elle gardât sa confiance en elle-même et qu'elle trouvât des chefs pour la diriger.

Donc, à ne considérer que la statistique, le gouvernement pouvait à bon droit se féliciter. Mais voici bien où se trahit le déclin de l'Empire : victorieux, Napoléon ne put ni se donner l'entière assurance qui naît de la victoire, ni communiquer cette assurance autour de lui.

Dans le public, un souvenir survécut au scrutin : ce fut celui des paroles factieuses qu'on avait entendues. Le résultat matériel était rassurant ; mais, pour la première fois, l'armée du désordre avait déployé ses cadres. Quelle serait l'issue, quand, mieux organisée, mieux préparée surtout, elle recommencerait la bataille ! Certains chiffres provoquaient des commentaires soucieux ; Rochefort avait échoué, mais, avec ses quatorze mille voix, combien n'avait-il pas approché du succès ! Raspail, élu à Lyon, avait obtenu à Paris près de quinze mille suffrages. Il n'était pas jusqu'à Cantagrel qui n'eût rallié sur son nom sept mille électeurs. Bancel et Gambetta n'avaient pas seulement triomphé dans la capitale, mais avaient été honorés d'une double élection, le premier à Lyon, le second à Marseille. Dans le Midi, plusieurs noms avaient reparu qu'on croyait oubliés ; tel était celui d'Alphonse Gent, qui avait, dans le Vaucluse, recueilli treize mille voix. Radicaux et socialistes n'avaient pas forcé l'entrée du Palais-Bourbon, mais ils stationnaient à la porte, et le péril paraissait retardé plutôt que conjuré.

D'assez graves désordres matériels prolongèrent le trouble des esprits. Les élections de ballottage s'étaient terminées le 7 juin. Ce jour-là, dans la soirée, l'échec de Rochefort ayant été connu, des rassemblements se formèrent dans le quartier de la Sorbonne, puis place de l'Hôtel-de-Ville. Bientôt l'agitation gagna le boulevard Montmartre et s'y concentra. Les manifestations furent d'abord assez inoffensives. Pourtant, un commissaire de police ayant voulu faire évacuer un café, ses agents furent assaillis et lui-même fut blessé. — L'animation, née de la lutte toute récente, pouvait à toute rigueur expliquer ce tumulte. Le lendemain 8 juin, à la chute du jour, les mêmes scènes recommencèrent et dans les mêmes lieux : on se jeta sur les kiosques, on brûla les journaux réactionnaires, on entonna la Marseillaise ; et le calme ne se rétablit que bien avant dans la nuit. — On espérait en avoir fini avec ces simulacres d'émeutes. Ce fut le contraire qui arriva. Le 9, comme les becs de gaz commençaient à s'allumer, des groupes, semblables à ceux de la veille et de l'avant-veille, se mirent à stationner sur les boulevards. On était en ces chaudes journées de juin qui chassent les Parisiens de leurs étroites demeures. Par toutes les rues adjacentes, les promeneurs affluèrent, et ce qui était rassemblement devint foule compacte. L'effervescence était surtout grande aux abords des bureaux du Rappel. Des arrestations furent opérées, mais un peu au hasard, les curieux se mêlant aux meneurs et fournissant à ceux-ci les moyens d'échapper. Dans le même temps, Belleville s'agitait : les boutiques s'y fermèrent, les omnibus furent dételés : le feu fut mis à la barrière d'un chantier et à un kiosque de voitures de place. Puis une bande, forte, dit-on, de trois à quatre mille hommes[52], se porta vers la Bastille aux cris de : Vive la République ! et ne fut dispersée que par l'intervention de la garde de Paris. — Le 10 au matin, un avis de l'autorité annonça que 'let loi sur les attroupements serait appliquée dans toute sa rigueur. La journée s'écoula, non sans inquiétude. Ce qui était simple mutinerie pouvait, d'un instant à l'autre, se transformer en émeute. L'Empereur manda le préfet de police, voulant être informé de tous les incidents. Le soir, recommença, pour la quatrième fois, le même et irritant spectacle. A Belleville, plusieurs maisons furent pillées. Sur les boulevards, une barricade fut ébauchée en face du théâtre des Variétés ; la barricade fut tournée et la force publique, dépouillant enfin tout ménagement, opéra plus de cinq cents arrestations. — Quand cesseraient les troubles ? On osait à peine en espérer la fin. Le 11, c'était le cinquième jour, mêmes rassemblements, mêmes cris séditieux, mêmes répressions. Cependant les boutiquiers s'irritaient et s'offraient, en certains endroits, à prêter main-forte aux agents : les bourgeois, d'abord fort alléchés par le tapage, se méfiaient d'un sport devenu dangereux par l'exaspération des gens de police. Sur ces entrefaites, plusieurs averses, succédant aux chaleurs des jours précédents, retinrent à propos chez eux les frondeurs et les badauds. Ainsi se rétablit le calme, après une semaine d'échauffourées. L'opposition, sans aucune preuve d'ailleurs, sans aucune ombre de vraisemblance, ne manqua pas d'accuser le gouvernement, qui, disait-elle, avait fomenté la sédition pour l'exploiter. Dans le même temps, du fond de leur province, les conservateurs recueillaient les nouvelles, les grossissaient par l'imagination, observaient que, depuis dix-sept ans, la paix de la rue était pour la première fois troublée, et, comparant le présent au passé, ressentaient un commencement de doute, un commencement de défiance, vis-à-vis d'un pouvoir qui, après avoir déployé tant d'énergie, ne savait plus terrifier ses ennemis.

Il était dit que, pour Napoléon vieilli, aucun jour ne s'écoulerait plus sans ennui. La petite fronde des boulevards était à peine apaisée quand un événement déplorable fournit aux partis extrêmes une bruyante occasion de s'indigner.

Le 11 juin, une grève éclata dans le bassin houiller de Saint-Étienne. Il n'est point douteux qu'elle n'ait été fomentée par des agents venus du dehors ; car elle ne fut précédée d'aucune des demandes habituelles, soit pour un accroissement de salaires, soit pour une diminution des heures de travail. De plus, on avait vu des hommes étrangers à la mine aller de puits en puits comme pour porter un mot d'ordre. Dès le début, on cria : Vive la Rouge ! On chanta la Marseillaise ; puis des affiches furent placardées pour intimider les ouvriers paisibles. Enfin les meneurs s'opposèrent à la descente dans les galeries, ainsi qu'au chargement de la houille, et manifestèrent la prétention d'arrêter le travail des machines d'épuisement. Ces dispositions présageaient des violences. Quelques détachements des 4e et 17e de ligne arrivèrent de Vienne et de Saint-Étienne. Les troupes furent accueillies aux cris de : Vive les militaires ! Au puits les officiers ! Les femmes s'approchaient des soldats : « Tirez, disaient-elles, si vous osez ! » Pendant deux jours, des pluies très abondantes éclaircirent les rassemblements, et par là fut prévenu tout conflit. Dans la nuit du 15 au 16 juin, une compagnie du 4e de ligne gardait le puits de l'Ondaine, quand survint une bande qui s'opposa au chargement du charbon. Comme les groupes grossissaient et devenaient tout à fait tumultueux, le capitaine Gausserand, qui commandait le détachement, fit arrêter une quarantaine des plus mutins. Quand survint la compagnie qui devait le relever, il plaça les prisonniers au milieu de ses hommes, et se dirigea vers Saint-Étienne. Cependant le bruit de l'arrestation s'était propagé dans toutes les maisons houillères. Pour gagner la ville, il fallait s'engager dans un chemin creux, dit le chemin du Brûlé, près de la Ricamarie. Hommes, femmes, enfants, se rassemblant en grand nombre, prirent par les raccourcis et, devançant la troupe, essayèrent de lui barrer la route. D'autres avaient, à travers champs, rejoint le détachement et, du haut des talus, interpellaient les soldats. Aux tentatives d'embauchage, aux menaces, succédèrent les insultes, puis les jets de pierres. De tous côtés accouraient les ouvriers, en sorte que bientôt la colonne serait cernée. Beaucoup de mineurs étaient armés : plusieurs soldats reçurent des grains de plomb ; l'un d'eux eut le bras traversé d'une balle de pistolet. Toutes les tentatives d'apaisement se perdaient dans le tumulte. Le commandant de la compagnie hésitait encore à prescrire les mesures extrêmes. Les soldats devancèrent l'ordre de leur chef. Un coup de feu partit, suivi d'une décharge générale. Heureusement plusieurs tirèrent en l'air ; car, dans cette masse compacte, pas une balle ne se fût perdue. De la foule s'élevèrent des cris terribles suivis d'une fuite affolée. Outre les blessés, dix morts gisaient sur le sol. Telle fut la catastrophe de la Ricamarie[53].

Réveil des partis extrêmes, simulacres d'émeutes, grève sanglante, tout contribuait à agiter les esprits que le résultat des élections eût dû rassurer. En ces conjonctures non pas graves, mais un peu troublées, le public se tournait d'instinct vers le gouvernement, habitué qu'il était, depuis dix-sept ans, à se reposer sur lui. Par malheur, tandis que le pays était incertain de sa route, l'Empereur semblait chercher comme à tâtons la sienne.

Voulait-il maintenir le statu quo ou compléter l'évolution libérale ? Des paroles ou des actes contradictoires autorisaient pareillement l'un et l'autre pronostic. Le 16 juin, une lettre du Prince fut publiée dans le journal le Peuple. Elle était adressée à un nouveau député de l'Orne, M. de Mackau. En cette lettre, l'Empereur proclamait que a des concessions de principes ou des sacrifices de personnes sont toujours inefficaces en présence des mouvements populaires, et qu'un gouvernement qui se respecte ne doit céder ni à la pression, ni à l'entraînement, ni à l'émeute. On remarqua dans le même temps qu'un assez grand nombre de journaux, sept à Paris, vingt-deux en province, se trouvaient sous le coup de poursuites. Puis une nomination parut qui souleva beaucoup de commentaires : ce fut celle de M. Jérôme David, l'un des membres les plus considérables de la droite, tout à la fois désigné comme vice-président de la Chambre et créé grand officier de la Légion d'honneur. De tous ces signes le public conclut, non sans vraisemblance, à un retour vers les anciennes traditions. Qui croire cependant ? M. Schneider, qui patronnait l'évolution libérale, s'émut vivement des faveurs accumulées sur M. Jérôme David, parla même de renoncer à la présidence du Corps législatif. Aussitôt l'Empereur, en veine de confidences épistolaires, tint à lui témoigner solennellement sa confiance. En une lettre rendue publique comme celle à M. de Mackau, il l'assura « qu'après comme avant les élections, il continuerait l'œuvre qu'il avait entreprise, à savoir la conciliation d'un pouvoir fort avec des institutions sincèrement libérales ». « Je compte sur votre dévouement, ajoutait-il, pour m'aider dans l'accomplissement de cette tâche. »

Le 28 juin, le Corps législatif se réunit en session extraordinaire pour la validation des pouvoirs. Au milieu des rumeurs contraires, on attendait avec impatience les paroles de l'Empereur. La séance s'étant ouverte, M. Rouher monta à la tribune et, d'une voix un peu fatiguée, lut la déclaration du gouvernement. Le message était court, sans relief, sans éclat ; pourtant il se terminait par la promesse d'une réforme dans les institutions. « A la session ordinaire, le gouvernement soumettra à la haute appréciation des pouvoirs publics les résolutions et les projets qui lui auront paru le plus propres à réaliser les vœux du pays. » Cette phrase excita la curiosité plus qu'elle ne la satisfit. L'engagement était bien vague ; de plus, c'était un engagement à terme. Une singularité dominait tout le reste. Par qui étaient formulées les promesses de l'Empire libéral ? Par M. Rouher, ce serviteur de l'Empire autoritaire.

En ces conjonctures, un groupe important du Corps législatif entreprit de hâter, par sa propre initiative, les résolutions impériales. En 1866, 42 députés avaient, par un amendement au projet d'adresse, convié le souverain à s'engager dans la voie libérale. Dans la Chambre nouvelle, la même pensée fut reprise. Mais combien les conditions n'étaient-elles pas changées ! Jadis les 42 avaient été traités en suspects, presque en ennemis, et, en termes très solennels, M. Rouher avait adjuré la majorité de s'éloigner d'eux : trois ans plus tard, la liberté semblait la doctrine de l'avenir, et si bien que les habiles, les ambitieux mettaient tout leur art à la célébrer. En 1866, l'habitude régnait encore de tout ramener à l'Empereur : en 1869, on ne parlait que de répudier le gouvernement personnel. Une crainte dominait les députés, même les plus fidèles, celle que le gouvernement ne s'attribuât tout le mérite de l'évolution libérale et ne parût traîner comme à sa remorque le Corps législatif. Une interpellation ayant été projetée dans le but de préciser les réformes et d'en hâter l'avènement, les adhésions affluèrent, et avec un zèle empressé qui dépassa tous les calculs. Surpris d'abord et charmés, les anciens membres du centre gauche ne tardèrent pas à se troubler de leur propre succès ; déjà ils se sentaient comme noyés dans un nouveau parti constitutionnel, au cadre très vaste et très flottant, où eux-mêmes ne seraient plus que minorité. Les journaux annoncèrent 70 signataires, puis 90, enfin plus de 100. Certaines adhésions furent commentées comme un signe des dispositions du souverain : telles furent celles de M. de Mackau, ce récent correspondant de l'Empereur et du duc de Mouchy, devenu l'allié de Napoléon par son récent mariage avec la princesse Murat. L'exemple devenant contagieux, le nombre des signatures s'éleva jusqu'à 116. Dès lors, on ne parla plus que de l'interpellation, de l'interpellation des Cent Seize comme on l'appelait, et l'unique souci fut de conjecturer quelle serait la réponse du Prince à l'invitation du Palais-Bourbon.

 

XI

L'attente ne fut pas longue. Devant le vœu de ses amis les plus fidèles, l'Empereur répudia tout nouvel ajournement. Le 12 juillet, à l'ouverture de la séance parlementaire, M. Rouher monta à la tribune et lut un message qui consacrait, en ses parties principales, le programme des 116.

Les réformes annoncées se référaient toutes au même objet, à savoir le développement des attributions législatives. A la Chambre élective était restitué le privilège de faire son règlement intérieur et de nommer son bureau. Le droit d'amendement, jusqu'ici restreint en de très étroites limites, serait élargi et rendu plus aisé. Entre toutes les lois, la plus importante était la loi annuelle des finances : le budget serait désormais voté, non plus par grandes divisions, mais par chapitres. En outre, toutes les modifications de tarifs, stipulées dans les traités internationaux, ne seraient valables que moyennant l'assentiment du Corps législatif. Le droit d'interpellation serait étendu. Enfin le mandat de député cesserait d'être incompatible avec les fonctions de ministre. Le message laissait entendre que les attributions de la haute Chambre seraient pareillement accrues. En se dessaisissant d'une portion de ses pouvoirs, l'Empereur s'appliquait à bien marquer où s'arrêteraient ses concessions. En termes très nets, il réservait à son profit a les prérogatives que le peuple lui-même lui avait expressément confiées et qui étaient essentielles pour la sauvegarde de l'ordre et de la société. La déclaration impériale n'était d'ailleurs qu'un projet. Un sénatus-consulte aurait seul la vertu de transformer en loi de l'État ce que Napoléon avait conçu le dessein d'établir. A cet effet, la haute Chambre était convoquée pour le 2 août.

Ce que le décret du 24 novembre 1860 avait commencé, ce que la lettre du 19 janvier 1867 avait continué, le message du 12 juillet 1869 le complétait. Ces trois actes, inséparables les uns des autres, marquaient les trois étapes de l'évolution libérale. Ce qui soulignerait les concessions impériales, ce serait le choix des hommes chargés d'inaugurer le régime nouveau. Verrait-on se perpétuer le même personnel ? Au contraire, l'Empereur, décidé à tout renouveler, chercherait-il ailleurs ses instruments ? Le 13 juillet, on apprit que la session extraordinaire du Corps législatif était prorogée et que les ministres avaient remis leur démission entre les mains du souverain. Comme les députés venaient :de s'éloigner, le Journal officiel leur apporta dans leurs provinces les noms des conseillers sur qui s'étaient fixées les préférences du souverain. La nouvelle combinaison parut à la fois très banale par ceux qui y figuraient, très remarquable par un personnage qu'on y cherchait en vain. Le ministère d'État était supprimé. Par là même disparaissait de la scène celui qui en avait été le tout-puissant titulaire. Le long règne de M. Rouher était fini.

 

XII

Napoléon, par l'acte du 12 juillet, venait d'abdiquer très noblement les restes de son pouvoir absolu. De plus, il avait éloigné son principal ministre. Ayant accompli son sacrifice, le Prince s'arrêta tout à coup, comme effrayé de sa propre audace. Au moment de briser pour jamais avec les anciens procédés, avec les anciens serviteurs du règne, ses perplexités le ressaisirent, et il se flatta de garder un lien entre l'avenir et le passé : surtout il se persuada qu'en prolongeant l'état de transition, il rendrait cette transition plus aisée. Nulle témérité n'eût été plus malencontreuse que cette inopportune circonspection. Au lieu d'offrir au pays un dénouement, l'Empereur ne réussit qu'à ouvrir un véritable interrègne.

La composition du nouveau ministère fut le premier signe de cette regrettable temporisation. M. Rouher en était exclu. Il n'y avait que cela de net. Les divers portefeuilles étaient répartis entre des personnages, tous fort honorables, tous d'esprit fort distingué, mais juxtaposés les uns aux autres, sans qu'on pût deviner le motif qui les avait groupés dans la même combinaison. Les membres nouveaux du cabinet étaient M. Duvergier, qui remplaçait à la justice M. Baroche ; le prince de la Tour d'Auvergne, qui succédait aux affaires étrangères à M. de la Valette ; M. Bourbeau, qui était appelé à l'instruction publique en remplacement de M. Duruy ; M. Alfred le Roux et enfin M. de Chasseloup-Laubat, qui recueillaient, l'un le ministère de l'agriculture, l'autre la présidence du Conseil d'État, laissée vacante par le départ de M. Vuitry. A aucun de ces noms ne s'attachait une signification politique. Parmi les nouveaux venus, M. Bourbeau et M. Alfred le Roux appartenaient seuls à la Chambre, comme si on eût voulu, à titre d'essai, entre-bâiller pour les députés la porte des ministères, mais sans l'ouvrir encore tout à fait. La retraite de M. de la Valette et surtout celle de M. Duruy pouvaient être interprétées comme acte de concession pour les catholiques, toujours un peu inquiets des affaires romaines, toujours soucieux des questions d'enseignement. Les autres ministres étaient conservés dans leurs charges. Ce que l'on remarqua le plus, ce fut le maintien de M. de Forcade la Roquette qui gardait le portefeuille de l'intérieur. Naguère il avait, dans les élections générales, pratiqué tous les anciens procédés de la candidature officielle. Que si le souverain avait voulu renouveler son gouvernement, son premier soin n'eût-il pas été, non de le maintenir, mais de l'écarter ? A tout prendre, le ministère n'apparaissait que comme une solution provisoire, assez contestable, assez maladroite, en attendant la solution définitive. Sans doute il liquiderait le passé, puis s'effacerait devant d'autres qui personnifieraient en eux l'avenir. Ainsi parlaient le public et les journalistes, moins attentifs à délivrer aux nouveaux conseillers du Prince leur acte de naissance qu'à préparer déjà leur acte de décès.

Une circonstance fâcheuse fit perdre en partie à Napoléon le bénéfice de ses généreuses pensées. Il lui arriva d'indisposer le Corps législatif, et cela dans le temps même où il le comblait de ses dons. Le 12 juillet avait été lu le message. Le lendemain avait paru le décret qui prorogeait la Chambre jusqu'à une date indéterminée. Or, la vérification des pouvoirs n'était point achevée. Les députés non validés (et ils étaient plus de cinquante) ressentirent un extrême déplaisir à la pensée de reparaître devant leurs électeurs sans que leur mandat eût été con-fumé. Très mortifiés de cette condition équivoque, ils s'adressèrent à l'Empereur qui leur prodigua les bonnes paroles, mais maintint sa décision. Ainsi éconduits, ils regagnèrent leurs provinces, non avec le souvenir reconnaissant de leurs attributions élargies, mais sous l'impression déplaisante d'un brusque congé. La vérité, c'est que le contraste était étrange entre le message qui conférait au Corps législatif des droits presque souverains, et le décret qui, le lendemain, imposait à ce même Corps législatif une soudaine interruption de ses plus urgents travaux. C'est ainsi que les traces du pouvoir personnel se retrouvaient à travers les actes mêmes qui en semblaient le désaveu.

Cette conduite un peu indécise enhardissait les donneurs de conseils. Les amis de l'Empire s'émiettaient en groupe, et chaque groupe proposait sa solution. Le Peuple français, suivant sa formule habituelle, conviait l'Empereur à faire grand, à se montrer démocrate et progressif. Le Constitutionnel, devenu très hardi, repoussait des demi-mesures qui compromettraient tout, jugeait au contraire que de larges réformes ramèneraient la sécurité et la confiance. Tout à l'opposé, le Pays raillait fort les 116 et prétendait avec beaucoup d'impertinence que la plupart d'entre eux n'avaient pas su du tout ce qu'ils signaient. Cependant les journalistes de l'opposition s'étonnaient de ce ministère composite où d'anciens tenants de la réaction seraient appelés à pratiquer la liberté. S'autorisant d'un proverbe ancien, ils rappelaient qu'il n'est pas bon « de mettre du vin nouveau dans de vieux vaisseaux ». Puis ils demandaient avec un peu d'ironie qui serait le Benjamin Constant chargé de rédiger l'acte additionnel du second Empire.

Comme le mois de juillet finissait, on vit les sénateurs s'acheminer vers le Luxembourg. Ils arrivèrent assez mélancoliques. Ils avaient cessé de croire à la Constitution ancienne, ne croyaient guère à la vertu d'une Constitution rajeunie, s'effrayaient des progrès des démagogues — des rouges, ainsi qu'ils les appelaient — et surtout éprouvaient une extrême mauvaise humeur qu'on les eût arrachés à leurs villégiatures d'été. Très perplexe sur les questions de personnes, Napoléon s'était au contraire montré très large quant au remaniement des institutions. Loin de restreindre les promesses du Message, il avait tenu à honneur de les amplifier. Le projet soumis le 2 août 1869 à la haute assemblée touchait à trois points principaux : aux droits du Corps législatif, aux attributions du Sénat, à la condition des ministres. — La Chambre élective recouvrait d'une façon presque absolue tous les privilèges du régime parlementaire. Tout d'abord elle échappait à la tutelle du Conseil d'État, qui, soit pour l'élaboration des lois, soit pour les amendements ne gardait plus qu'un rôle purement consultatif. Délivrée ainsi de toute influence extérieure, elle élirait son bureau, ferait son règlement, voterait le budget dans tous ses détails. Aucune modification des, tarifs internationaux ne serait définitive sans son assentiment. De plus, le droit d'initiative lui était reconnu. Enfin, et sauf une très légère réserve, le droit d'interpellation était affranchi de toute entrave. — Pour le Sénat, les réformes pouvaient se résumer en une assimilation de plus en plus complète avec l'ancienne Chambre des pairs. Comme les pairs d'autrefois, les sénateurs seraient désormais maîtres de leur règlement, délibéreraient non plus à huis clos, mais en public, exerceraient au même titre que les députés le droit d'interpellation. En outre, la haute assemblée était autorisée à signaler les modifications dont les lois seraient susceptibles et à les renvoyer au Corps législatif pour une nouvelle délibération. « Dans tous les cas, ajoutait l'article 5 du projet, le Sénat peut, par une résolution motivée, s'opposer à la promulgation de la loi. » — Le dernier objet du sénatus-consulte serait de déterminer la condition des ministres. Ils pourraient être membres de l'une ou de l'autre assemblée. Ils délibéreraient en conseil sous la présidence du souverain. Quelle serait leur responsabilité ? Ici, ici seulement, se devinait chez le prince l'arrière-pensée de réserver quelque chose de ce qu'il accordait. L'article 2 du projet semblait consacrer la responsabilité des ministres devant les Chambres comme au temps de la monarchie, et ajoutait qu'ils pourraient être mis en accusation devant le Sénat. Pourtant le même article, en sa disposition initiale, proclamait que ces mêmes ministres ne dépendaient que de l'Empereur. Cette contradiction n'était que le résultat d'une pensée dominante chez Napoléon, pensée déjà indiquée dans le Message du 12 juillet. Tout en ramenant le pays vers les institutions de la monarchie libre, l'Empereur se fût indigné qu'on le crût copiste ou plagiaire ; il se fût irrité surtout qu'on ressuscitât, sous prétexte de le protéger, les fictions des époques parlementaires. Il entendait retenir à son profit l'essence des pouvoirs mêmes qu'il déléguait, demeurer le premier par les droits comme par les devoirs, gouverner et régner tout ensemble, couvrir tout le monde et n'être couvert par personne. Ainsi le voulait l'esprit des institutions impériales. Par cela, par cela seul, dût tout le reste être aboli, la Constitution primitive de 1852 garderait son empire. Ministres et agents de tout ordre, tous, au-dessus des comptes à rendre aux Chambres, seraient comptables envers le monarque, et le monarque pourrait à bon droit revendiquer cette direction suprême ; car lui-même serait responsable devant le peuple.

A proprement parler, c'était une Constitution nouvelle que le gouvernement demandait à la haute assemblée de consacrer. Les sénateurs recrutèrent les commissaires parmi ceux de leurs collègues les plus versés dans la jurisprudence et le droit politique. On compta parmi les élus le procureur général Delangle, le premier président Devienne, M. de Casabianca, M. Suin, M. de Maupas ; quand il s'agit de nommer un rapporteur, un certain embarras se manifesta. Depuis le commencement du règne, M. Troplong avait été le commentateur attitré des sénatus-consultes impériaux. D'instinct, les regards le cherchaient, et on ne pouvait se persuader qu'il eût disparu. Pour le remplacer, les voix se portèrent sur M. Devienne, magistrat comme lui, solennel comme lui, d'esprit très sagace sinon de savoir très profond, et qui, sans trop de désavantage, saurait sans doute le continuer.

Les discussions des bureaux, les débats de la commission ne se poursuivaient pas sans que l'attention fût distraite par les événements du dehors. Il semblait qu'un destin contraire pesât sur l'Empire et que décidément la période heureuse fût finie. Le 15 août 1869 ramenait pour la dynastie une date solennelle : un siècle auparavant était né le grand Empereur. Pour célébrer le centenaire, Napoléon décréta une amnistie. Si large, si généreux que fut l'édit impérial, une reconnaissance parcimonieuse et maussade accueillit la mansuétude souveraine. Les condamnés politiques acceptèrent avec dédain la clémence. Le public demeura indifférent. Quant aux partisans de l'Empire autoritaire, ils s'appliquèrent moins à louer la bonté du prince qu'à blâmer ses concessions. « C'est singulièrement fêter le centenaire d'un homme d'énergie que de commettre un acte de faiblesse. » Ainsi s'exprimait le journal le Pays. — Les illuminations de la fête nationale venaient à peine de s'éteindre, quand un cortège funèbre, rehaussé de toutes les pompes militaires, conduisit du ministère de la guerre à l'église des Invalides, et de là à la gare d'Orléans, le cercueil du maréchal Niel. Dans les masses, l'impression fut peu profonde, les incidents intérieurs absorbant toutes les pensées. En revanche, plusieurs tressaillirent d'effroi comme si, sur le sol de la France, quelque chose venait de se briser. Voici qu'en plein travail de réorganisation disparaissait soudain l'homme le plus capable de renouveler les forces nationales et de les élever au niveau des éventualités futures. — Cependant l'Empereur était à Saint-Cloud, attentif à la politique, et recevant par séries les membres du Sénat. Un jour, les réceptions furent suspendues. Le souverain devait se rendre au camp de Châlons. Le départ, remis d'abord, fut ensuite contremandé. Aussitôt le bruit courut que le prince était malade. Les journaux officieux parlèrent de rhumatismes, mot vague et qui n'effrayait pas. Puis les familiers du château se laissèrent arracher de troublants aveux : chez le maitre s'était réveillée une maladie de vessie déjà ancienne, et l'affection s'était traduite par d'assez graves accidents. Le mal avait une lointaine ressemblance avec celui dont Niel venait de mourir, et, les âmes s'impressionnant à l'excès, le rapprochement provoqua un frisson d'anxiété. De l'entourage du prince, l'alarme se répandit dans le public, et même parmi les indifférents beaucoup devinrent soucieux. Quoique d'une main fort affaiblie, l'Empereur portait encore toutes choses ; et qui recueillerait après lui le fardeau ?

Ce fut au milieu de ces préoccupations que M. Devienne acheva son travail. Le 25 août, il le lut au Sénat. Les dispositions de l'auditoire étaient un peu sombres. Le rapport sembla plus propre à accroître qu'à dissiper les perplexités. Le début fut plein de réflexions moroses. On y faisait observer que l'appel à l'action constituante de la haute assemblée se renouvelait bien souvent. On ajoutait que les peuples les plus grands et les plus prospères sont ceux qui respectent les lois et non ceux qui les changent. « Ces modifications si fréquentes donnaient à nos institutions un air d'incertitude, et à notre nation une apparence d'instabilité qui n'était pas sans dommage. » Arrivé à CE point, M. Devienne, fidèle imitateur de M. Troplong, ne manquait pas de s'autoriser de quelque texte latin, et rappelait le langage de César sur la mobilité des anciens Gaulois. Un ample hommage était rendu à la Constitution de 1852 : mais on confessait qu'elle avait eu pour origine des nécessités passagères et que l'immobilité était impraticable. La tentative libérale réussirait-elle ? La réponse trahissait un doute désabusé : « Nous ne pouvons dire, observait le rapporteur, quelle sera l'issue de cette entreprise. » M. Devienne avait hâte de se faire pardonner ce scepticisme. En un langage presque chaleureux et qui contrastait avec son habituelle froideur, il rapportait à l'Empereur tout le mérite de l'initiative. « Jusqu'ici, dit-il, les changements politiques ont été plus ou moins arrachés par force à l'autorité existante. Aujourd'hui, c'est le souverain lui-même qui donne le signal de l'évolution... Si l'histoire conserve quelque vérité, elle dira que Napoléon III inaugura seul le mouvement libéral, non seulement sans contrainte, mais au milieu de résistances considérables, et à charge de cette ingratitude qui accueille chez nous, dès le premier jour, les actes les plus courageux. » Ces paroles étaient-elles uniquement éloge ? Ne cachaient-elles pas plutôt l'intention de dégager la responsabilité des amis de l'Empereur dans une expérience que l'Empereur seul avait voulue ? — La seconde partie du rapport était consacrée aux articles du sénatus-consulte et à l'examen des amendements. Entre tous les amendements, le plus considérable avait été formulé par M. Bonjean. Il proposait à la fois d'assimiler le Sénat à l'ancienne Chambre des pairs et de faire élire par les conseils généraux la moitié de la haute Chambre. Sauf quelques modifications secondaires, le rapport s'appropriait en bloc le projet du gouvernement, sans critiques, sans grande faveur non plus, avec une obéissance correcte qui laissait percer la défiance, mais se gardait de l'exprimer. M. Devienne, avant de finir, reportait de nouveau ses regards vers les débuts du règne, et énumérait, sans en rien oublier, tout ce qui s'était accompli de grand sous le régime de 1852. Puis, avec l'accent du désir plutôt que de l'espoir, il exprimait le souhait que les institutions futures fussent plus efficaces encore pour le bien du pays. — Ayant parlé de la sorte, le rapporteur s'assit. Aussitôt les sénateurs s'empressèrent autour de lui avec de grandes marques d'approbation. Et ce fut justice : car il avait su traduire, avec beaucoup de sagacité et de finesse, toutes les nuances délicates où se liraient à la fois le regret du passé, la répugnance pour les innovations, et l'absolu respect des volontés souveraines.

Le 1er septembre la discussion s'ouvrit. Elle fut remarquable par la grandeur du sujet qui embrassait tout le droit constitutionnel et eût autorisé une revue du règne tout entier. Elle le fut par les dispositions des sénateurs, prêts à voter la réforme, mais complaisamment attentifs aux critiques, craintifs, un peu maussades, rebelles à l'espérance, étonnés surtout de leur rôle ; car cette Constitution de 1852, qu'on les conviait à trans former jusqu'à la détruire, était celle dont on les avait cent fois proclamés gardiens. L'intérêt des débats s'accrut par le personnage qui était appelé à les diriger. Après la suppression du ministère d'État, on s'était un instant persuadé que M. Rouher chercherait un siège législatif et, prenant place sur les bancs de la droite, s'efforcerait de grouper autour de lui la majorité. Soit fatigue de la lutte, soit goût des lucratifs honneurs, il avait préféré à un poste de combat quelque haute et tranquille dignité. La présidence du Sénat, vacante par la mort de M. Troplong, lui avait été conférée, et c'est ainsi qu'après quelques jours d'apparente disgrâce il avait repris place parmi les grands fonctionnaires de l'Empire. Quand il monta au fauteuil, une grande curiosité s'appliqua à observer son attitude. D'un air ennuyé il jeta les yeux sur l'assemblée, et tout d'abord suivit les débats avec une attention lassée. Cette arène paisible, sans public, sans tribune, déconcertait toutes les habitudes de sa vie, et on eût dit que, fatigué de son rôle passif, il s'assoupissait sous les ternes discours qui n'étaient ni les siens ni ceux de ses habituels rivaux. Cependant, dès la fin de la première séance, tout à coup les débats s'animèrent, la froide salle s'échauffa, et le président, réveillé comme en sursaut, put se croire ramené dans l'enceinte orageuse qu'il avait quittée.

C'est que le prince Napoléon venait de se lever parmi ses collègues. Entre tous les discours, celui-là surtout mérite d'être retenu. Le prince excellait aux paroles avisées comme aux paroles inopportunes. Il se montra, ce jour-là plus que jamais, sous l'un et l'autre aspect, et, par les alternatives de son bon sens et de ses maladresses, surprit à la fois ses amis et ses ennemis.

Voici par où cet homme, à l'esprit fougueux et aux passions non maîtrisées, se montra à certains égards plus sage que ceux qui se piquaient de prudence. Aux Tuileries et dans l'entourage impérial, la tendance la plus ordinaire était de retenir l'Empereur dans la voie des réformes, et de reprendre du côté des hommes tout ce qui se concédait du côté des lois. Cette politique qui se croyait sagesse n'était que piétinement. A la pratiquer, on risquait de mécontenter tout le monde, et les autoritaires, qui, bien qu'éloignés lentement, se sentiraient évincés ; et les libéraux, qui, loin d'incliner à la reconnaissance, s'irriteraient d'un octroi maussade. Le principal mérite du prince Napoléon fut de signaler le danger des demi-mesures, des incertitudes, des atermoiements. En un langage ferme, véhément et familier, il proclama que la vraie prudence était la hardiesse ; puis il ajouta : « Je voudrais que l'Empire autoritaire brûlât ses vaisseaux sans esprit de retour. » — « L'art de gouverner, continua-t-il, c'est l'art de céder à propos et non de résister. » Il exhortait le gouvernement à ne pas trop s'effrayer des oppositions. « Elles sont le sel de la politique. » Et il poursuivait, sous cette forme paradoxale qu'il affectionnait : « Je crois vraiment que les esprits fous ont leur utilité dans un pays. » Revenant au pouvoir personnel : « Le grand mérite-de la Constitution, dit-il, était d'être modifiable ; il n'en reste pas grand'chose ; c'est pour cela qu'elle me convient. » Le prince qualifiait d'un mot le sénatus-consulte : « Tout ce qui s'y trouve est bon, mais tout ce qui est bon ne s'y trouve pas. » Partant de là, il dressait l'énumération de ses vœux. Il regrettait que la responsabilité ministérielle ne fût établie qu'en termes équivoques. Il souhaitait que le Sénat, à l'exemple de l'ancienne Chambre des pairs, partageât avec la Chambre-des députés le pouvoir législatif. Il jugeait opportun que la Constitution pût être librement discutée. Au point de vue électoral, il exprimait le désir que les circonscriptions, au lieu d'être arbitrairement découpées, eussent l'arrondissement pour base. Enfin il se prononçait pour une large réforme municipale.

Quoique contestable en divers points, ce programme avait un air de résolution qui contrastait avec le langage un peu ambigu de la politique officielle. Malheureusement le prince portait en lui un don funeste, celui de gâter sa propre sagesse. Frondeur par nature, passionné de controverse, 'il trouvait plaisir à provoquer ou à déplaire-comme d'autres à attirer ou à séduire. La parole publique était pour lui moins un moyen de convaincre qu'un passe-temps d'homme blasé qui cherche à se distraire et poursuit avant tout l'effet, fût-ce un effet de réprobation et de scandale. Il ambitionnait le bruit plus encore que le succès. Au Sénat, quel meilleur moyen de faire du bruit que de jouer au démocrate ! Qu'il aimât la liberté, on ne peut le nier, bien qu'il s'y portât par coquetterie plutôt que par passion : au Luxembourg, il l'aimait doublement, et pour elle-même et par esprit de contradiction. Tout en prononçant un discours très politique, il s'était ingénié, chemin faisant, à détruire l'effet de ses arguments, et mieux que ne l'eût fait le plus habile de ses adversaires. Sa thèse eût eu besoin de s'insinuer doucement en l'âme de vieillards désabusés, douteurs, défiants des nouveautés. Une telle tâche eût exigé un tact exquis, du sang-froid, et surtout ces formes déférentes qui, venant d'hommes plus jeunes, charment les hommes âgés. La nature avait refusé au prince le jugement autant qu'elle lui avait départi l'intelligence : il n'avait point cette possession de soi-même qui naît de l'étude et des convictions sereines et fortes ; quant aux formes déférentes, il en ignorait jusqu'à la notion, étant de ceux qui passent leur vie à détruire tous les respects. Ayant employé beaucoup d'esprit à édifier une argumentation vigoureuse, il s'avisa qu'il lui restait du superflu. Ce superflu, il l'employa incontinent à blesser ceux qu'il eût fallu ramener. Le rapport reflétait l'opinion moyenne du Sénat, et, à ce titre, devait être ménagé. L'orateur ne manqua pas de prendre à partie la commission « qui avait l'air d'approuver du bout des lèvres et faisait des réserves ». Le cadre des débats était assez vaste pour qu'on n'en sortît point. Le prince, tout en fantaisies impétueuses, ne connaissait point ces marches régulières. Il se jeta en toutes sortes de chemins de traverse et choisit les plus inopportuns à suivre. Devant les sénateurs qui avaient connu et servi l'ancienne monarchie, il parla des mesquineries du régime de Juillet, et surtout de la Restauration, du drapeau blanc, des fourgons de l'étranger. On eût dit un article du Siècle, mais plaqué de vives couleurs qui déguisaient un peu la vulgarité des pensées. Ainsi poursuivait-il en un flot de paroles pressées, qui ne permettait de compter ni les traits vigoureux ni les maladresses. Sur sa route, il rencontra le rapporteur, M. Devienne, et, comme il ne savait rien retenir, se montra, vis-à-vis de lui, dur jusqu'à l'outrage. « Dans mes voyages, dit-il, à Venise, j'ai lu ceci : Dieu me garde de mes amis ; je me charge de mes ennemis. » Le même dédain s'étendit à tout le Sénat. Après avoir établi l'hostilité secrète de la haute assemblée pour les réformes, le prince ajoutait avec un sans-gêne méprisant : « Il n'y aura pas grande opposition dans cette enceinte ; ce sera la vision de saint Paul sur le chemin de Damas.» Quand l'orateur s'assit, il se trouva qu'il avait, pour ainsi dire, mêlé ensemble deux harangues, l'une pleine d'observations sagaces, l'autre tout en coups de boutoir ; et celle-ci avait détruit toute l'autorité de celle-là. A qui s'était si bien discrédité lui-même, il était inutile de répondre. Le ministre de l'intérieur, M. de Forcade la Roquette, s'essaya à la tâche et osa respectueusement relever quelques-unes des témérités princières. Le Sénat, qui avait, par déférence, contenu ses murmures, applaudit chaleureusement la réplique, et ce fut la petite manifestation qui le dédommagea de sa longue patience.

Le 6 septembre, le sénatus-consulte fut voté. Au scrutin, les défiances ne se traduisirent que par trois suffrages hostiles : ceux de M. Boulay de la Meurthe, du baron de Vincent, de M. Ernest de Girardin. A ne consulter que la législation, l'Empire libéral était fondé. Et pourtant le souverain, qui venait de se dépouiller si noblement, ne sentit point monter jusqu'à lui le grand élan de gratitude qu'eût mérité sa généreuse initiative.

Prévost-Paradol écrivait le 16 septembre 1869 dans les Débats : « L'Empereur va mieux, cela paraît certain ; mais l'Empire est lui-même dans une situation délicate qui exige un traitement intelligent et résolu. » Ce langage reflétait les pensées des libéraux les plus sincères. Le sénatus-consulte réalisait leurs meilleurs vœux. S'ils jetaient les regards sur le personnel impérial, le soupçon les ressaisissait. Qui était ministre de l'intérieur ? Un homme du plus réel mérite à coup sûr ; mais c'était le même homme qui, trois mois auparavant, avait pratiqué, comme en 1863, comme en 1857, la candidature officielle. Certaines mesures de détail marquaient dans la politique impériale des tendances contradictoires. Un jour, M. Latour-Dumoulin, un des membres les plus remuants du centre gauche, fut nommé commandeur de la Légion d'honneur. Qui contresigna le décret ? M. de Forcade la Roquette, qui, aux dernières élections, avait combattu dans le Doubs le même M. Latour-Dumoulin comme un ennemi de l'Empire. Les préfets qui, pendant dix-sept ans, avaient vanté la Constitution de 1852 seraient-ils les représentants autorisés d'un régime transformé ? Dans les circulaires, dans les décisions ministérielles, aucun acte ne marquait bien nettement la coupure entre le présent et le passé. Les libéraux se sentaient attirés et rebutés tour à tour, et ils hésitaient à se donner au prince autant que le prince à s'orienter vers eux.

Les mêmes signes d'incertitude qui inclinaient à la réserve les nouveaux amis de l'Empire entretenaient chez les partisans du régime ancien un reste d'espérance. Ils éprouvaient la sensation d'un éloignement momentané, non d'une définitive disgrâce. Ils savaient combien le souverain était bon, combien il était faible, combien il répugnait à de nouveaux visages. S'ils n'avaient pu prévenir le vote des lois libérales, ne parviendraient-ils pas à empêcher la constitution d'un parti homogène chargé d'appliquer ces lois ? Dans cet esprit, ils s'appropriaient assez ingénieusement les plus pures maximes du droit constitutionnel : la véritable règle du régime parlementaire était, disaient-ils, de gouverner avec la majorité. Mais la vraie majorité se rencontrait-elle parmi les 116, groupe flottant, facile à désagréger ? Numériquement et moralement, n'était-elle pas plutôt à droite, dans les rangs compacts des vrais amis de l'Empire ? Une comparaison suivait, tout à l'honneur des anciens serviteurs du règne. A qui l'Empereur se confierait-il ? A Émile Ollivier, cet orateur éminent, mais de jugement peu sûr, et discrédité comme tous les transfuges ? Aux membres du centre gauche, ces orléanistes déguisés ? Franchement M. Rouher valait mieux. Ce langage, répété sous toutes les formes, ne laissait pas Napoléon insensible. Il suspendait les mesures décisives et se reprenait à la pensée de fondre ensemble le présent et le passé. En quoi il s'imaginait faire acte de prudence : mais où le génie fait de la conciliation, la médiocrité ne fait que de la confusion. Cependant les vieux impérialistes fondaient leur principale attente sur la réaction que ne manqueraient pas d'amener les excès des révolutionnaires. Les folies des rouges, disaient-ils, effrayeront les bourgeois, et les bourgeois à leur tour supplieront l'Empereur de reprendre tout ce qu'il aura donné.

Les partisans du gouvernement personnel n'avaient pas tout à fait tort quand ils parlaient des excès des rouges. Sous un Empire nettement libéral, les radicaux et les jacobins eussent été réduits à l'état de factieux. Sous un Empire autoritaire, ils eussent été contenus et terrifiés. Ils étaient les vrais bénéficiaires de cet état de transition énervante où s'usaient à la fois l'autorité et la liberté. Toute cette fin de l'année 1869 fut remplie par leurs provocations.

Deux journaux, le Rappel et le Réveil, menaient le chœur des violences. Ouvertement ils prêchaient la révolte et faisaient monter l'outrage jusqu'au souverain. La saison d'automne ayant ramené le moment propice aux congrès, on vit les délégués de l'Internationale s'assembler, le 6 septembre, à Bâle. Ils proclamèrent l'abolition de la propriété individuelle et, avant de se séparer, se donnèrent rendez-vous pour l'année suivante dans « Paris libre ». Huit jours plus tard, le 14 septembre, à Lausanne, s'ouvrit un autre congrès, celui de la Paix et de la Liberté. Les paroles sensées n'y manquèrent point, mais furent promptement étouffées sous les paroles acerbes ou chimériques. On affirma la paix perpétuelle, mais sous la réserve d'une dernière guerre, qui aurait pour objet l'abolition de toutes les tyrannies. Au bout de cinq jours, les séances se clôturèrent par un' discours de Victor Hugo, qui célébra, aux applaudissements de la majorité, « l'embrassement de la République et du socialisme[54]. » La loi sur les réunions publiques enlevait à ces manifestations en terre étrangère leur plus grande opportunité, et il n'était guère d'extravagances pour lesquelles il fût nécessaire d'émigrer. Au mois d'octobre se rouvrirent les clubs, un peu désertés pendant l'été. On y remarqua moins de curieux que l'année précédente, le public étant fort blasé sur ces spectacles ; mais les discours dénotèrent un redoublement d'âpreté. Pour bien marquer l'hostilité contre l'Empire, on imagina de choisir, parmi les proscrits les plus fameux, des présidents d'honneur : ce furent, suivant les lieux, Rochefort, Barbès, Victor Hugo ; on s'enhardit même jusqu'à proclamer Tibaldi, ce conspirateur condamné pour complot contre la vie du souverain. Un jour, aux Folies-Belleville, c'était le 10 octobre, le commissaire de police ayant dû dissoudre la réunion, il y eut grande bagarre et surtout grand tumulte. Le lendemain, le Réveil et le Rappel parlèrent de « scènes épouvantables », d'une « véritable bataille entre des citoyens sans armes et les agents armés de leur épée[55]. » Le récit était tragique à l'excès. L'enquête constata que, parmi les clubistes, cinq seulement portaient quelques traces, non de coups d'épée, mais de simples meurtrissures. En revanche, si nous en croyons les rapports judiciaires, un jeune homme, qui s'était blessé en tombant et perdait beaucoup de sang, fut placé sur une civière, puis promené comme on eût fait d'un cadavre afin d'exciter la colère du peuple[56]. Ainsi s'ébauchait, mais dans un cadre misérable et avec tout le ridicule de l'impuissance, la répétition des scènes par où les révolutions commencent.

Ce qui, dans les faubourgs de la capitale, n'était que parodie, se transformait ailleurs en collision sanglante. Cette année 1869 fut par excellence celle des grèves. Il y en avait eu, pendant l'été, à Paris, à Lyon, à Carmaux. On a dit celle de la Ricamarie. Le 7 octobre, le travail cessa aux mines d'Aubin. Les ouvriers, autant qu'on peut préciser -leurs demandes, réclamaient le renvoi d'un des agents, et l'établissement de livrets permettant de constater le travail à la tâche. La surexcitation des esprits rendit bientôt tous pourparlers stériles. Des bandes, se portant sur le bureau de la direction, maltraitèrent l'un des ingénieurs, et aussi un magistrat, M. de Blois, qui, avec le plus méritoire courage, s'employait à rétablir le calme. Quelques troupes, arrivées le soir de Rhodez et de Villefranche, prévinrent de plus grands excès. Dès le matin du 8 octobre, les groupes se reformèrent et tentèrent d'assaillir les forges. Elles étaient défendues par un détachement d'une trentaine d'hommes. Ceux-ci furent bientôt acculés contre les murailles, insultés, frappés à coups de pierre. Ils essayèrent, mais en vain, de refouler les manifestants. Les plus hardis allaient jusqu'à eux et s'efforçaient de leur arracher leurs fusils. L'officier qui commandait la section craignit que ses soldats ne fussent débordés ou désarmés. On l'entendit, à ce qu'on assure, s'écrier : « Que chacun sauve sa peau ![57] » Sept ou huit coups de feu partirent, suivis de coups séparés. Exaspération ou panique, la plupart tirèrent plusieurs fois. Il y eut quatorze morts, une vingtaine de blessés, et dans les annales du second Empire, la catastrophe d'Aubin devint fameuse à l'égal de celle de la Ricamarie[58].

Dédaigneux de la Constitution, les ennemis de l'Empire étaient très attentifs à l'étudier. Leur labeur ne fut pas stérile, car ils y découvrirent un texte qui leur parut fait à souhait pour légitimer l'agitation. La loi fondamentale de 1852, en son article 46, obligeait le gouvernement, en cas de dissolution du Corps législatif, à convoquer la nouvelle assemblée dans le délai de six mois. Le décret de dissolution remontant au 27 avril, le dernier terme pour la réunion des députés était le 26 octobre. Or, on approchait de cette date extrême. Que si le pouvoir exécutif la dépassait, les représentants du peuple auraient le devoir de s'assembler de leur propre initiative et d'inaugurer d'eux-mêmes l'exercice de leur mandat.

La théorie fut développée pour la première fois par un député du Finistère, M. de Kératry, dans une lettre au journal le Temps. Tout d'abord la thèse parut peu soutenable. Ceux qui dénonçaient par avance la violation de la loi oubliaient que le Corps législatif avait été convoqué dès le 28 juin. Sans doute la session n'avait été qu'une session extraordinaire, et avait été interrompue d'une façon brusque autant que regrettable ; mais il était impossible de la tenir pour non avenue, puisqu'elle avait eu pour résultat de constituer les pouvoirs des élus. L'appel de M. de Kératry rencontra peu d'écho. Les seules adhésions furent celles du vieux Raspail, puis de M. Girault (du Cher) et de M. Marion (de l'Isère) : « A quatre, disait sur un ton de persiflage le Journal des Débats, on peut faire une partie de whist, on ne fait pas une révolution[59]. »

Ces voix affaiblies ou inconnues s'absorbèrent bientôt dans une voix plus puissante. Gambetta était alors en Suisse. De Montreux, il écrivit le 1er octobre à l'Avenir national pour s'associer à la protestation. Tribun dans ses lettres comme dans ses discours, il saluait le suffrage universel, « ce maître des maîtres, tenu depuis trop longtemps en échec par le pouvoir exécutif qui n'était que sa périssable créature. » — « Il faut en finir, ajoutait-il, avec d'inqualifiables résistances. » Il concluait par la promesse de se rendre le 26 octobre au lieu ordinaire des séances. Sur ces entrefaites fut publié le décret de convocation. La date fixée par le gouvernement était le 29 novembre. Cet excessif retard parut bravade. « Que les députés de la gauche fassent leur devoir, disait le journal le Rappel. Ils partiront quarante de la place de la Bastille ; ils seront cent mille sur la place de la Concorde[60]. » Pendant plusieurs jours, l'animation des paroles sembla à quelques-uns présage d'émeute. Que se passera-t-il le 26 octobre ? Telle était la question qui se posait avec une nuance d'inquiétude. « Nous avons actuellement, écrivait Prévost-Paradol, deux gouvernements qui s'observent en attendant la lutte : le gouvernement impérial qui est à Saint-Cloud ou à Compiègne, le gouvernement républicain qui siège partout et nulle part. Cependant les partisans de l'Empire autoritaire, loin de craindre une journée, l'appelaient de leurs vœux. Dans cet esprit, ils s'appliquaient à piquer au jeu les révolutionnaires, les taxaient de lâcheté, les mettaient au défi. Pouvaient-ils douter qu'au lendemain d'une sédition vaincue, ils ne vissent revenir vers eux le souverain désabusé ?

Les bourgeois avaient tort de craindre, et les autoritaires d'espérer. Cette époque fut celle des violences débiles. On se traînait dans les parodies de la révolution : la révolution elle-même était au-dessus des courages. Très sagement, toute la gauche parlementaire répudia tout projet de descendre dans la rue. « En provoquant, disait-elle, un nouveau 13 juin, on provoquera un nouveau 2 décembre. » Les irréconciliables, qui n'ignoraient pas que Paris était plein de troupes, ne demandaient qu'à s'autoriser de cet abandon. En termes volontairement vagues, ils se mirent à parler de résolutions collectives. Le Rappel prépara la retraite en proclamant sentencieusement que « l'énergie devait se mêler de prudence ». Victor Hugo écrivit pour déconseiller l'action. A la vérité, le recul se noya sous un flot de paroles furibondes. La gauche, en un solennel manifeste, accusa le gouvernement « d'avoir foulé aux pieds les règles constitutionnelles ». De leur côté, les démagogues, les socialistes tombèrent sur les députés de la gauche, et sur tous sans exception, même sur Bancel, qui décidément n'était qu'une lyre ; même sur Gambetta, qui, par intervalles, était soupçonné de sagesse.

On atteignit de la sorte la date du 26 octobre. Cette journée est restée fameuse par toutes les choses qu'on y devait voir et qu'on n'y vit pas. La préfecture de police fit afficher la loi sur les attroupements ; précaution inutile, malencontreuse même, car on rappelait par là ce que beaucoup avaient déjà oublié. Tout aida à la tranquillité publique, tout, jusqu'à une forte pluie qui dura toute la matinée. Vers une heure, le ciel s'étant éclairci, les badauds s'aventurèrent sur la boue liquide de la place de la Concorde. Un excentrique qu'on appelait Gagne se mit à lire des vers, au milieu d'un petit rassemblement que la police bienveillante dédaigna de disperser. Vers trois heures, l'Empereur se montra et fut acclamé. Bientôt la nuit tomba sur la ville paisible, et tout le monde se félicita : les démagogues, de ce qu'ils avaient été si raisonnables ; les impérialistes, de ce que leurs ennemis n'avaient pas osé engager la bataille.

Les chassepots étaient prêts quoique bien cachés, » écrivait Mérimée en parlant de la journée du 26 octobre. Ceux qu'effrayaient les chassepots eurent bientôt l'occasion de se montrer factieux sans péril. Par suite d'option, quatre sièges législatifs étaient vacants à Paris. Un décret convoqua les électeurs pour les 21 et 22 novembre.

Aussitôt pour ces quatre sièges surgirent une trentaine de candidatures. Ce fut une prodigieuse émulation d'âpres convoitises, de rhétorique creuse, de niaiseries violentes. Tout ce qui ne pouvait tenir dans les proclamations s'étala dans les réunions. On vit reparaître Cantagrel, Alphonse Gent, ces vaincus des élections générales. De Sainte-Pélagie, Charles Lullier se présenta dans la troisième circonscription, invoquant « l'ombre et les souvenirs de Danton » A côté de ceux qui escomptaient la réussite, il y eut ceux qui d'avance prédisaient leur propre insuccès. Tel fut le socialiste Tony Moilin. « Ignorants et crédules comme vous l'êtes, disait-il à ses électeurs, vous allez vous laisser duper par de prétendus irréconciliables qui ne demandent qu'à se réconcilier avec l'Empire libéral et à devenir ministres de Napoléon III ou de Napoléon IV. » Delescluze proposait les candidatures insermentées des anciens chefs de la république radicale, Ledru-Rollin qui était à Londres, Barbès qui était à la Haye. Cependant, dans la première circonscription, on s'était appliqué à rechercher qui représenterait mieux que Bancel, mieux que Ferry, mieux que Gambetta, l'hostilité à l'Empire, et on avait songé à Rock fort. Aux élections générales, il avait serré de près Jules Favre ; aux élections du 22 novembre, il serait, espérait-on, l'adversaire heureux de Carnot.

Il était en exil à Bruxelles. Un rédacteur du Rappel, qu'on appelait Albiot, reçut le mandat de lui porter le vœu populaire et de le ramener. L'auteur de la Lanterne était sous le coup d'une condamnation pour coups volontaires[61], condamnation que l'amnistie n'avait point effacée. Quand, le 5 novembre, il arriva avec son compagnon à la douane française de Feignies, le commissaire de surveillance le maintint en arrestation provisoire et provoqua les ordres du préfet du Nord. Celui-ci consulta le ministre, qui lui-même en référa à l'Empereur. La décision du souverain fut qu'on laissât passer le pamphlétaire. Le soir, se tenait une réunion publique à la salle dite du Grand Salon, à la Chapelle. Là siégeaient au bureau : Milière, Vermorel, Lissagaray, noms obscurs alors, bientôt fameux. Au cours de la séance survint, non celui qu'on espérait, mais seulement Albiot, qui avait pu continuer sa route et qui raconta l'arrestation. A cette nouvelle, on s'exalta, et l'opinion fut que toutes les candidatures devaient s'effacer devant celle de l'homme qui n'était qu'un persécuté. Sur cette sorte de mise en demeure, Jules Vallès, Cantagrel et, quoiqu’avec regret, Laurier lui-même, consommèrent leur sacrifice. Dès lors, dans la mêlée des élections parisiennes, un seul nom, celui de Rochefort, domina tous les autres au point de les faire oublier. Son arrestation n'avait pas été longue. Le lendemain soir, on l'attendait dans une réunion publique qui se tenait rue Doudeauville. Quand il parut, des témoignages si ardents l'accueillirent qu'on eût dit idolâtrie. On l'acclama, on l'entoura, on l'embrassa, on coupa d'applaudissements chacun des mots qui sortaient de ses lèvres ; puis, de la rue Doudeauville, on se rendit triomphalement rue de Crimée, car il fallait montrer partout celui qu'on avait retrouvé.

Les idoles n'ont aucun besoin d'être éloquentes, mais à la condition de ne pas trop se prodiguer. Rochefort, si alerte la plume à la main, éprouvait, comme il l'a confessé lui-même, le vertige des foules. Le premier jour, ses paroles hachées, martelées, sans suite, se perdirent dans le parti pris des ovations. Le second jour, ses incohérences s'attribuèrent à la fatigue, à l'émotion. Le troisième jour, comme il répétait de la même voix enrouée les mêmes protestations, les sceptiques demandèrent que l'unique discours se variât. Le nouveau favori des faubourgs jouait d'ailleurs un rôle singulier. Il se résignait au serment, mais s'assimilait, se laissait assimiler aux insermentés. Delescluze, toujours soupçonneux, ne manqua pas de percer à jour cette casuistique. Il écrivait dans le Réveil : il Si tu prêtes si joyeusement un faux serment au pouvoir, comment croirions-nous à la sincérité des promesses que tu fais au peuple ? » Un éloignement avisé prévint le déclin de cette bruyante faveur. Le 10 novembre, au boulevard de la Chapelle, on attendit en vain Rochefort. On sut qu'il était parti pour l'Angleterre et pour la Hollande : il était, disait-on, chargé d'une mission auprès de Ledru-Rollin et de Barbès. De la sorte, l'auteur de la Lanterne fut dispensé de nouvelles paroles factieuses. Factieux ! il ne l'était d'ailleurs qu'avec une restriction étrange ; car la justice le tenait par un mandat d'arrêt dont l'indulgence impériale suspendait seule l'exécution. Époque bizarre où tout était parodie. On avait médité une émeute et on aboutissait au 26 octobre ! On forgeait dans les clubs des appels à l'insurrection, mais sous l'œil de la police. Voici que Rochefort jouait au révolutionnaire, mais avec la permission des autorités.

Qu'ajouterais-je ? Les résultats du scrutin furent moins déraisonnables que ne le faisait supposer le dévergondage des paroles. Une fois encore, le suffrage universel éleva des républicains bourgeois : Emmanuel Arago, Crémieux, Glais-Bizoin, tels furent les nouveaux députés. Cependant du milieu d'eux se détachait Rochefort, élu par 17.900 voix. Dans l'esprit de la population parisienne, ce nom signifiait l'outrage personnel à l'Empereur, et le public oublia tous les autres choix pour ne retenir que celui-là.

 

XIII

Au milieu de ces scènes affligeantes, un désir dominait dans le pays, celui d'échapper au régime de transition et de trouver dans un gouvernement homogène une orientation bien nette et résolue. Ce gouvernement, Napoléon travaillait à le créer, mais il y travaillait avec des hésitations et des retours, propres à retarder ou à compliquer la solution.

De tous les hommes politiques, le plus en vue était M. Émile Ollivier. L'Empereur tenait les yeux fixés sur lui, avec un curieux mélange de crainte et de sympathie. Il était fort attiré vers ce personnage, et se persuadait que tôt ou tard il faudrait l'accueillir ; toutefois il redoutait de l'élever en une place trop proéminente, appréhendait l'éclat d'une telle nouveauté, et, tout en l'employant, eût souhaité ne pas se livrer tout à fait. Cependant le souverain avait accrédité, à titre de publiciste officieux, Clément Duvernois, qui fréquemment venait prendre auprès de lui ses inspirations, et avait su conquérir sa faveur, sinon son entière estime. Or le rédacteur en chef du Peuple français avait connu l'ancien député de la gauche et gardait avec lui des relations cordiales, quoique non fort étroites. Clément Duvernois serait l'intermédiaire utile par qui l'Empereur sonderait les desseins d'Olivier et prendrait la mesure de ses ambitions. Émile Ollivier, de son côté, saisirait sans doute avec empressement l'occasion d'une correspondance qui monterait jusqu'au monarque. Le plus charmé serait le journaliste, ravi de son rôle de confident, et rêvant de pousser sa fortune à travers celle de l'homme qu'il représentait à l'Empereur comme son intime ami. Dès le commencement d'octobre, entre Clément Duvernois et M. Émile Ollivier, alors en Provence, des communications s'échangèrent qui devaient aboutir au cabinet impérial. En une lettre datée de Saint-Tropez, le député du Var exposa tout son programme. Au point de vue extérieur, il se prononçait très nettement pour la paix, et observait avec beaucoup de sagesse que « le moment d'arrêter la Prusse était passé, irrévocablement passé ». Au point de vue intérieur, il réclamait l'abrogation de la loi de sûreté générale et de l'article 75 de la Constitution de l'an VIII ; il estimait impossible, au moins en principe, le maintien des candidatures officielles ; en outre, et sans accorder aux conseils municipaux le choix des maires, il se prononçait pour une large extension des libertés communales. Quant aux personnes, il ne formulait pas un jugement moins précis : « Je ne crois pas, disait-il, que je puisse être utile à l'Empereur en m'unissant à M. Rouher dans un ministère ; plus tard ce sera peut-être désirable ; aujourd'hui ce serait un désastre pour tous deux. » L'idée d'accepter un portefeuille dans le cabinet de transition et d'y entrer pour le rajeunir était pareillement répudiée. Dans les lignes qui suivaient se révélait très clairement la résolution de n'accepter aucun rôle, hormis un rôle dirigeant. « Si l'Empereur croit devoir m'employer, qu'il le fasse en tirant de moi le plus de profit possible ; qu'il me charge par une note au Moniteur de former un ministère. » Ayant ainsi marqué sa place, Émile Ollivier s'ingéniait à atténuer l'impression que produirait un tel langage : dans le ministère qu'il formerait, il garderait quelques-uns des ministres actuels : Magne, Chasseloup, Forcade lui-même, à la condition qu'il ne conservât point l'Intérieur ; quant aux autres portefeuilles, il les répartirait entre les 116 ; mais il n'avait d'engagements envers personne ; il se réglerait de manière à ne point blesser les sentiments de l'Empereur. En terminant, il stipulait qu'on l'autorisât à dissoudre le Corps législatif, mais seulement en cas de besoin extrême. Puis il ajoutait avec une confiance toute juvénile, avec un entrain tout méridional : « Dans ces conditions, je suis prêt à prendre la responsabilité de la lutte et à prendre la révolution corps à corps comme ministre[62]. »

Communiquée au prince, cette lettre ne manquerait pas de soulever de graves objections. Celui qui l'avait écrite était grand orateur, pourvu des qualités les plus brillantes, et, ce qui valait mieux encore, parfaitement intègre. Mais il n'avait fait en aucune grande charge l'apprentissage pratique des affaires, et les usages parlementaires eux-mêmes n'autorisaient guère qu'un homme nouveau fût d'emblée porté au premier rang. L'Empereur sentait quelles seraient les répugnances de son entourage, les jalousies de ses serviteurs, les critiques de ses meilleurs amis. Et pourtant ce programme si décidé frappait fortement son esprit. Ce langage tranchait d'une façon singulière sur le ton habituel des fonctionnaires et des courtisans. En cette fière hardiesse qui, loin de s'insinuer, posait résolument ses conditions, on pouvait voir le signe d'une grande présomption ; on y pouvait voir aussi la marque d'une grande et généreuse force qui ne demandait qu'à se dépenser au service du pays. La correspondance se poursuivit. On discuta quelques noms. On rechercha l'heure la plus favorable pour la constitution d'un ministère : Clément Duvernois eût voulu qu'on se hâtât : Ollivier jugeait, à ce moment, plus sage qu'on attendit le retour des Chambres. Enfin le député du Var, arrivé de Saint-Tropez, fut reçu par l'Empereur, qui était alors à Compiègne.

L'entrevue eut lieu le 31 octobre dans la soirée. Afin d'éviter les indiscrétions de la presse et les commentaires des courtisans, elle fut entourée d'un grand secret. Ollivier partit de Paris à la chute du jour et sous une sorte de déguisement, car il avait enlevé ses lunettes et s'était enveloppé la tête d'un cache-nez, ce qui le rendait méconnaissable. A la gare de Compiègne, M. Pietri vint le prendre, l'accompagna jusqu'au château et, par une entrée réservée, l'introduisit dans le cabinet du souverain. Entre l'Empereur et le député l'entretien fut long, familier, presque amical. Ollivier ne fut point insensible aux attentions du prince, qui savait si bien séduire par sa bonté simple, sa bienveillance, et aussi par la justesse de son esprit ; car, chose étrange ! son langage demeurait souvent fort judicieux même lorsque ses résolutions ne l'étaient pas. L'Empereur, de son côté, goûta de plus en plus cet ancien adversaire qui venait loyalement à lui et lui parlait sans flatterie, quoique toujours avec convenance et respect. Quel que fut le rapprochement des idées générales, il n'alla point jusqu'à l'accord. L'Empereur inclinait à garder les principaux éléments du ministère Forcade et se persuadait que, pour lui redonner la vie, il suffirait de le renouveler en y introduisant Émile Ollivier et quelques-uns de ses amis. Émile Ollivier repoussait cet arrangement comme un rapiéçage : il ne voulait pas s'adjoindre au ministère existant, mais faire du neuf, sauf à recueillir dans sa combinaison quelques-uns des membres du cabinet. Quelques jours après l'audience impériale, le 5 novembre, il écrivait à son confident ordinaire, M. Duvernois : « Non possumus. Plus je réfléchis, moins j'hésite. Prendre des anciens dans un ministère que je formerais serait une preuve de conciliation et de largeur d'esprit ; m'annexer à eux serait une preuve de faiblesse ou de lâche ambition. » Et il ajoutait : « Je repars pour Saint-Tropez. »

Clément Duvernois était trop ardent à se pousser lui-même pour ne pas ressaisir bien vite le fil des négociations. Avec une dextérité avisée, il s'applique à écarter les obstacles, à dissiper les malentendus. Il se porte garant pour son ami. « Ollivier, écrit-il le 8 novembre à l'Empereur, est de l'école de M. Guizot. Il n'admet pas du tout que l'Empereur doive avoir un rôle effacé ni que le trône soit un fauteuil vide. » Puis il ajoute avec un redoublement d'insinuante habileté : « Son dévouement, un peu tendre, pour Votre Majesté le fortifie encore dans sa conviction. » Il s'ingénie à présenter sous une forme adoucie les demandes formulées dans l'entrevue de Compiègne : « Ce qu'Ollivier, dit-il, veut faire constater, c'est qu'il ne se faufile pas dans l'ancien cabinet, mais qu'il fait partie d'un cabinet nouveau dans lequel d'anciens éléments sont admis. » Il ne doute pas que M. de Forcade soit accepté, surtout si M. de Forcade consent à' le prendre, lui Duvernois, comme sous-secrétaire d'État. S'étant proposé de la sorte, il craint de s'être trop avancé et redevient modeste jusqu'à l'humilité : « Je ne suis, dit-il en finissant sa lettre, qu'un rameau obscur du grand arbre : que l'arbre prospère, je n'ai besoin de rien autre chose. »

Les pourparlers reprirent en effet, et si vite qu'ils paraissent avoir été à peine interrompus. e Je pars pour Saint-Tropez, » avait dit Émile Ollivier. Il partit, mais après quelques jours, et revint presque aussitôt. Une lettre de l'Empereur, dont il serait intéressant de connaître le texte, semble avoir produit grande impression sur lui. Il mandait le 11 novembre à Clément Duvernois : « La lettre de l'Empereur est si confiante, si noble, qu'elle triomphe de mes scrupules. Je suis décidé et je marche en avant. Que Dieu bénisse nos armes. » Bien que très subjugué par l'élévation des vues et la bonne grâce du prince, l'ancien député de la gauche revenait toujours à son programme, dont il entendait maintenir les parties principales. En homme qui voulait, non s'insinuer au pouvoir, mais y entrer par la grande porte, il écrivait le 12 novembre à Napoléon : « Votre sénatus-consulte a été une transformation dans les choses ; il faut que mon avènement soit une transformation dans les personnes. » Soit spontanément, soit par ordre, Clément Duvernois avait, les jours précédents, résolument orienté le journal le Peuple français dans le sens de la politique de résistance. Il avait désapprouvé tout projet de changement dans le personnel administratif, s'était élevé contre les excès de la presse et avait ajouté : « Ce n'est pas à l'histoire de M. de Martignac, mais à celle de Casimir Périer que le pouvoir doit aujourd'hui demander ses inspirations[63]. » Soucieux de son passé libéral, M. Émile Ollivier n'hésite pas à combattre ce langage comme excessif. Il juge que Forcade peut être gardé dans le nouveau ministère, mais à la condition qu'il soit tenu loin de la lutte ; il le voudrait à la présidence du Conseil d'État. Il insiste sur le rajeunisse ; ment des cadres : il signale même quelques jeunes gens, notamment un avocat, M. Philis, qu'il propose d'avance comme secrétaire général au ministère de la justice. Les jours suivants, plusieurs noms sont de nouveau débattus : M. Buffet, M. Daru, M. Segris, M. de Talhouet, M. Mège et, en dehors du Parlement, M. Pietri, M. de Chasseloup-Laubat. Il ne parait pas que tout d'abord ces projets aient soulevé trop de résistances : car le 15 novembre, M. Conti, qui reflétait sans doute les pensées de Napoléon, écrivait à M. Duvernois : « La conduite d'Émile Ollivier est d'un homme de cœur et d'un homme d'État. » Mais l'Empereur mûrissait lentement ses desseins. Tout en convenant que l'incertitude ne se pouvait prolonger, il hésitait à dire le mot décisif, à franchir le grand pas. Le 13 ou le 14 novembre, M. Ollivier écrivait de Saint-Tropez à M. Duvernois : « Je vous attends mercredi à dix heures. Avez les dernières impressions de l'Empereur pour que je me mette à l'œuvre résolument et que tout soit terminé en quarante-huit heures. » Au dernier moment sans doute, les objections reparurent ; la combinaison définitive fut laissée en suspens, et le Journal officiel publia même une note pour désavouer tous les bruits de changements ministériels[64].

Cependant les députés étaient revenus presque tous à Paris. Le 29 novembre, Napoléon III inaugura la reprise de la session extraordinaire interrompue au mois de juillet. De son discours une phrase se détacha qui résumait, sous une forme à la fois virile et généreuse, la politique impériale. « La France, disait l'Empereur, veut la liberté, mais avec l'ordre. L'ordre, j'en réponds. Aidez-moi, messieurs, à fonder la liberté. » C'est sous l'impression, encore toute vive, de ces paroles que les séances s'ouvrirent. Mais qu'importait l'ordre du jour ? L'unique souci était d'interpréter les déclarations officielles ou les discours des députés ministrables. Toute l'animation se concentrait dans les couloirs où se colportaient les listes, où se propageaient les bruits du Château. En ces entretiens se reflétaient les dispositions des trois groupes qui se partageaient la Chambre — la droite — le centre gauche — le centre droit.

A droite, un sentiment général dominait à travers tous les doutes et tous les déplaisirs, celui de la soumission. Quelques-uns seuls oseraient se montrer jusqu'au bout réfractaires aux directions impériales. Les autres, par respect de l'autorité bien plus que par humeur servile, aimeraient mieux, devant la volonté manifeste du souverain, sacrifier leur opinion que d'offrir l'exemple de l'indiscipline. Quelle que fût la résolution de finir par l'obéissance, les députés de ce groupe ne poussaient pas le renoncement jusqu'à l'entière abdication de leurs pensées. Dès le début de la session, ils tinrent à souligner où se portaient leurs préférences. Le scrutin s'étant ouvert pour l'élection du président, la majorité fut acquise à M. Schneider, très favorable à la politique libérale ; mais on trouva dans l'urne 25 bulletins blancs et 53 bulletins dissidents : c'était la discrète protestation de la droite. On remarqua aussi que l'un des vice-présidents fut M. Jérôme David, l'un des membres les plus importants du parti ultra-conservateur. Huit jours plus tard, le système de la candidature officielle ayant été attaqué avec violence par Jules Ferry, on vit M. de Forcade la Roquette monter à la tribune pour y défendre son administration, les fonctionnaires de l'Empire, et aussi la cause de l'ordre, que fort habilement il ne sépara point de la cause de la liberté. A ce langage, les applaudissements éclatèrent avec un entrain fort significatif, et quand le ministre eut regagné sa place, les membres les plus fidèles de l'ancienne majorité descendirent de leur banc pour lui serrer les mains. Celui qui parlait de la sorte n'avait-il eu d'autre souci que de rédiger avec honneur son testament ? Ne préparait-il pas au contraire sa rentrée en scène ? Sur ces entrefaites, le bruit courut d'un ministère de droite avec M. de Forcade, M. Jérôme David, M. de la Valette. Chose singulière ! ce ministère, à ce qu'on affirmait, formulerait un programme très libéral. Ce serait, disait le journal le Français, un ministère d'autoritaires repentis. Il est douteux que le projet ait été bien sérieusement agité. Mais la droite, qui ne portait pas si haut ses vues, nourrissait pourtant un espoir : elle se flattait, en se montrant obéissante, de recueillir le bénéfice de sa subordination ; en suivant le prince, elle lei retiendrait. Tout d'abord, elle s'était fort effrayée d'Émile Ollivier ; elle commençait à s'habituer à lui. Si l'Empereur voulait absolument l'appeler dans ses conseils, elle l'accueillerait sans défaveur, l'applaudirait même, mais avec l'arrière-pensée assez raffinée de le subir au meilleur compte possible, de le ramener à la longue dans les cadres des anciens amis de l'Empire, et de l'absorber en l'attirant.

Tout à l'inverse de la droite, qui comptait 80 députés, le centre gauche ne se composait que de 37 ou 38 membres. Les plus en vue étaient, comme on l'a déjà dit, M. Buffet, le comte Daru, le marquis d'Andelarre, M. Plichon. Ce qui manquait du côté du nombre se rachetait d'autre manière. Entre toutes les fractions de la Chambre, aucune n'était aussi compacte, aussi unie ; aucune ne renfermait, toutes proportions gardées, autant d'hommes distingués ; aucune n'avait un programme aussi net. Ce programme était, à peu de chose près, celui de l'ancien régime parlementaire. On eût dit des monarchistes, mais qui, confiants dans les lumières et le loyal libéralisme de l'Empereur, lui demandaient de bonne foi la somme de garanties et de franchises qu'ils eussent demandées de préférence à la royauté. Au milieu de la crise ministérielle que l'on traversait, les députés de ce groupe se rapprochaient tour à tour et s'éloignaient d'Ollivier. Ils avaient souvent associé leurs efforts aux siens, admiraient son éloquence, ne doutaient pas de son patriotisme. Mais entre eux et lui, que de divergences ! Ils étaient catholiques : Émile Ollivier, bien que très accessible aux maximes chrétiennes, était étranger à toute croyance confessionnelle. Ils étaient protectionnistes : Émile Ollivier était libre-échangiste. Ils avaient déploré la conduite de l'Empereur dans les affaires italiennes et allemandes : Émile Ollivier eût volontiers fondé sa politique sur le principe des nationalités. Outre ces désaccords généraux, M. Buffet et ses amis tenaient légèrement en suspicion leur brillant collègue ; ils craignaient que, séduit par le prince, il ne se donnât trop complètement à lui ; ils redoutaient son impétuosité, ses enthousiasmes. Ce double sentiment de sympathie et de méfiance dicterait aux chefs du groupe leur conduite. De même qu'Émile Ollivier refusait de s'annexer à l'ancien personnel impérial, de même ils refuseraient de s'annexer à Émile Ollivier. Volontiers ils s'uniraient à l'ancien député de la gauche dans une combinaison ministérielle, mais en prenant soin de ne pas se solidariser avec lui ; ils s'appliqueraient à bien marquer qu'ils tenaient, comme lui, leur mandat de l'Empereur ; ils reconnaîtraient en lui non un premier ministre, mais plutôt un porte-parole. C'est ainsi qu'Ollivier et les membres du centre gauche, s'ils figuraient jamais ensemble dans les conseils du souverain, y représenteraient deux forces parallèles, mises avec un égal patriotisme au service du prince, mais qui ne redouteraient rien tant que de s'absorber l'une dans l'autre.

Entre tous les groupes de la Chambre, le centre droit était le plus nombreux, car il comptait plus de cent membres : ses représentants les plus marquants étaient MM. Segris, Louvet, Mège, et aussi M. de Talhouët, qu'on aurait pu, à titre égal, classer parmi les amis de M. Buffet ; car il avait jadis signé l'amendement des 42. Le programme apparent ne se distinguait guère de celui du centre gauche. Mais voici où s'arrêtaient les ressemblances. Autant le centre gauche était homogène, autant le centre droit se décomposait en nuances diverses. Il avait lui-même son aile gauche et son aile droite. Les uns se prolongeaient, sans solution de continuité trop visible, jusqu'aux bancs où siégeaient MM. Daru, Martel, d'Andelarre, Plichon. Les autres avaient signé, un peu par entraînement, l'interpellation des 116 : ils s'étaient laissé prendre, disait-on ironiquement à droite, et ne demandaient qu'à rétrograder insensiblement jusqu'à resserrer les liens distendus de l'ancienne majorité. C'est sur le centre droit que devraient reposer toutes les combinaisons d'Émile Ollivier. Mais ayant, comme il était naturel, placé en cette portion de la Chambre son principal appui, où chercherait-il l'appoint qui le mettrait à l'abri des surprises et assurerait son gouvernement ? Le demanderait-il au centre gauche ? Se porterait-il au contraire jusqu'à ces limites indécises où finissait le centre droit, où commençait la droite ? Entre ces deux orientations, il inclinait par calcul vers la seconde. Ce n'était pas qu'il ne comptât sur les membres du centre gauche. Mais il redoutait de trouver en eux des collègues peu malléables. Puis en ce groupe si distingué, le nombre des ministrables dépasserait de beaucoup le nombre des portefeuilles à répartir : d'où le risque de faire plus de mécontents que de satisfaits. Enfin Napoléon, qui avait eu en 1849 M. Buffet comme ministre, en avait gardé un souvenir fait d'estime plus que de sympathie : la sévère probité de ce personnage le rebutait un peu ; il redoutait sa raideur, son austérité méticuleuse, et, bien qu'il n'aimât pas à être flatté, craignait vraiment de l'être trop peu. Les pensées du souverain avaient pour interprète M. Clément Duvernois, qui, dans ses articles du Peuple français, s'élevait fort contre toute combinaison qui dévierait au-delà du centre droit. Parmi les anciens signataires de l'amendement des 42, on avait saisi ces tendances. Aussi observait-on avec quelque réserve l'attitude d'Émile Ollivier. Que devait-on voir en lui, l'allié de M. Buffet ou simplement l'ami de Clément Duvernois ?

Cependant l'Empereur s'accoutumait peu à peu à l'idée d'élever à une place prépondérante celui que tout d'abord il eût voulu expérimenter en un rang secondaire. Pendant ce mois, de décembre, iI alla jusqu'à communiquer à M. Émile Ollivier divers documents confidentiels, divers rapports de police, comme si déjà, dans son esprit, il en eût fait son principal conseiller. Bientôt, M. de Forcade la Roquette et ses collègues s'étant démis de leur charge, il lui délégua le soin de préparer la nouvelle combinaison ministérielle. Puis la mission fut rendue publique par une lettre insérée au Journal officiel et qui était ainsi conçue :

Palais des Tuileries, le 27 décembre 1869.

Monsieur le Député,

Les ministres m'ayant donné leur démission, je m'adresse avec confiance à votre patriotisme pour vous prier de me désigner les personnes qui peuvent former avec vous un cabinet homogène, représentant fidèlement la majorité du Corps législatif, et résolues à appliquer, dans sa lettre comme dans son esprit, le sénatus-consulte du 8 septembre.

Je compte sur le dévouement du Corps législatif aux grands intérêts du pays, comme sur le vôtre, pour m'aider dans la tâche que j'ai entreprise de faire fonctionner régulièrement le régime constitutionnel.

Croyez, monsieur, à mes sentiments.

NAPOLÉON.

 

Le brevet de confiance était sans réserve, et jamais M. Rouher lui-même n'avait été honoré d'une si haute faveur. Bien avant que cette lettre fût publiée, M. Ollivier s'était mis en campagne pour chercher des collègues. Le centre droit devait être le pivot de ses combinaisons. Dès le début, on pressentit l'obstacle : les chefs du centre droit se considéreraient comme liés aux chefs du centre gauche et n'entreraient aux affaires qu'avec eux. M. Ollivier ne se rebuta pas. Le 26 décembre, il écrivait à M. de Talhouet : « Je vais être appelé par l'Empereur. Il acceptera qui je lui proposerai, à l'exception des membres dits du centre gauche. » Un projet de liste ministérielle suivait, qui comprenait quatre des membres de l'ancien cabinet et les principaux députés du centre droit. M. de Talhouët était destiné au ministère des Affaires étrangères. M. Émile Ollivier se réservait soit pour la Justice, soit pour l'Intérieur. La lettre continuait en ces termes : « Je n'offrirai aucun poste à personne avant d'avoir reçu votre réponse. Si vous refusez, Segris, Louvet, Mège, refuseront. La composition du ministère dépend de vous. Si le ministère n'est pas composé, l'Empereur n'a d'autre ressource que de prendre un ministère de droite, peut-être Rouher. Voyez si vous voulez accepter une telle responsabilité devant l'Empereur et devant le pays. » Ollivier ajoutait : « Si Daru ou Buffet eussent été possibles, j'en aurais été heureux. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour les obtenir... Mais en ce moment une insistance plus prolongée de ma part aurait d'aussi déplorables conséquences que votre refus. Mais ce qui ne se peut en ce moment sera possible peut-être plus tard... Réfléchissez bien, cher ami, et Dieu veuille que votre réponse soit telle que je la désire[65]. »

Le ton insistant de cette lettre laissait percer la vive crainte, d'un refus. Les résistances se produisirent énergiques, invincibles. M. de Talhouët et avec lui M. Segris repoussèrent toute combinaison d'où MM. Buffet et Daru seraient exclus. Ils ne se laissèrent ébranler ni par les arguments de M. Ollivier ni par ceux de M. Buffet lui-même, qui intervint généreusement et s'employa à dégager de tout scrupule ses amis du centre droit. Dans l'espoir de faciliter le dénouement, un portefeuille fut offert à M. Buffet : mais celui-ci à son tour stipula que pareille offre serait faite à M. Daru. Ainsi l'homme chargé par l'Empereur de former le cabinet se heurtait à une véritable coalition. Les chefs du centre droit se déclaraient solidaires des chefs du centre gauche. Ce n'était pas tout. Les chefs du centre gauche, MM. Daru et Buffet, se déclaraient à leur tour solidaires l'un de l'autre.

En cette occurrence, Émile Ollivier conçut une pensée hardie, celle de dérouter les exigences de ses alliés et de se passer de ceux qui mettaient à si haut prix leur concours. L'un des plus considérables parmi les membres de l'ancien cabinet était M. Magne. C'était aussi l'un des premiers personnages de l'Empire, et l'un des hommes qui, ne s'étant jamais engagés à fond dans aucune politique, demeuraient possibles en toutes conjonctures. Ollivier avec son admirable éloquence, Magne avec son esprit lucide et son expérience consommée, communiqueraient au cabinet dans lequel ils entreraient l'un et l'autre assez de prestige pour que les autres portefeuilles pussent être attribués à des personnalités moins notables, choisies soit dans l'ancien ministère, soit dans le centre droit. L'ancien député de la gauche alla à M. Magne, que déjà il avait fait figurer sur plusieurs de ses listes, et se concerta avec lui. Par avance, il s'était assuré le concours d'un des membres du Corps législatif, M. Chevandier de Valdrôme, qui était son fidèle ami et le suivait invariablement. Les deux portefeuilles de la guerre et de la marine seraient laissés à ceux qui en étaient les titulaires. Pour les postes qui restaient, il ne serait point, pensait-on, trop malaisé d'y pourvoir. De la sorte, on aurait prouvé aux Importants des deux centres qu'ils n'étaient point indispensables. Cependant Clément Duvernois souhaitait avec ardeur d'entrer officiellement dans les conseils du souverain. Émile Ollivier crut l'occasion favorable pour pousser son ami. Cette proposition souleva le premier dissentiment. Au nom de ce jeune homme, M. Magne se récria. Il le jugeait de talent incontestable, mais de réputation bien équivoque et de dévouement bien nouveau. La question ayant été soumise à l'Empereur, le souverain ne put retenir une exclamation où se trahissait quelque dédain pour celui qu'on croyait son favori. Puis il ajouta avec à-propos : « Tout le monde sait que Clément Duvernois reçoit et traduit mes inspirations ; en le choisissant pour collègue, vous affaibliriez l'opinion que le public doit avoir de votre indépendance. » A ce premier désaccord s'ajoutèrent d'autres causes de défiance. M. Ollivier crut tenir la preuve que M. Magne négociait en dehors de lui. M. Magne sut, de son côté, que des pourparlers se reprenaient avec les chefs des groupes parlementaires. Quant à M. Clément Duvernois, ayant appris les objections que son nom soulevait, il déclara qu'il n'entrerait point dans un ministère où siégerait M. Magne. Qu'ajouterais-je ? Tout ce qui, le 31 décembre, paraissait conclu, se trouva défait le lendemain.

Il ne restait à M. Émile Ollivier qu'à revenir vers ses collègues du Corps législatif et à accepter l'entente des chefs du centre droit et des chefs du centre gauche. Ainsi fit-il de bonne grâce, et avec le plein assentiment de l'Empereur, qui, en toute cette crise, se montra aussi correct, aussi conciliant qu'aucun monarque constitutionnel le fut jamais. Le 2 janvier 1870, les décrets furent signés : Le lendemain, le Journal officiel publia les noms des nouveaux ministres. M. Ollivier devenait garde des sceaux. Les deux chefs du centre gauche, MM. Daru et Buffet, étaient préposés, le premier aux affaires étrangères, le second aux finances. Les ministères de l'intérieur, de l'instruction publique, des travaux publics, du commerce, des beaux-arts étaient confiés à MM. Chevandier de Valdrôme, Segris, de Talhouët, Louvet, Maurice Richard. M. de Parieu était appelé à la présidence du Conseil d'État. Quant aux deux portefeuilles de la guerre et de la marine, ils demeuraient aux mains de leurs anciens titulaires, le général Lebœuf — qui avait succédé lui-même au maréchal Niel — et l'amiral Rigault de Genouilly.

Bien qu'un peu absorbé par les fêtes, les soucis et tout l'affairement du jour de l'An, le public avait suivi avec une attention pleine de curiosité les péripéties de la crise ministérielle. Les nouveaux ministres, autant qu'on les pouvait connaître, étaient réputés honnêtes gens, d'intégrité parfaite, d'esprit éclairé, et il n'y avait pas lieu de douter qu'ils ne fussent de loyaux serviteurs pour le prince comme pour leur pays. En outre, dans le gouvernement de l'Empereur, ils représentaient un élément nouveau, et toute nouveauté éveille l'idée de l'espérance. Aussi l'acte impérial fut-il accueilli avec une remarquable faveur. Et c'est ainsi que s'ouvrit, sous les reposants auspices de la paix et de la liberté, cette année 1870 qui devait être la dernière de l'Empire et, entre toutes celles de notre histoire nationale, la plus tragique.

 

FIN DU CINQUIÈME VOLUME

 

 

 



[1] Voir les débats du procès du café de la Renaissance. Réquisitoire de M. l'avocat impérial Lepelletier. (Gazette des Tribunaux, 7 et 8 janvier 1867.)

[2] Voir Rapport de M. Delpit dans l'enquête parlementaire sur l'insurrection du 18 mars, p. 197, et Déposition de M. Massé, ancien chef de la police municipale, déposition des témoins, p. 224. — Voir aussi le réquisitoire de M. Lepelletier dans le procès du café de la Renaissance. (Gazette des Tribunaux, 7-8 janvier 1867.)

[3] Rapport de M. Piétri, préfet de police, 24 novembre 1867. (Papiers des Tuileries, t. II, p. 278.)

[4] Circulaire au 26 octobre 1867.

[5] Voir Bulletin de la Ligue française de l'enseignement, année 1881, p. 427.

[6] Voir Moniteur, 22-23 mai 1868.

[7] Voir Vie de Mgr Dupont des Loges, par M. l'abbé KLEIN, p. 204.

[8] Voir RANC, Sous l'Empire, p. 116.

[9] Enquête sur l'insurrection du 18 mars, déposition des témoins, p. 192.

[10] Déposition Fribourg. (Enquête sur l'insurrection du 18 mars, p. 568.)

[11] Le premier numéro ne parut que le 2 mai 1869.

[12] ROCHEFORT, Aventures de ma vie, t. I, p. 173.

[13] VILLEMESSANT, Mémoires d'un journaliste, 4e série, p. 304.

[14] VILLEMESSANT, Mémoires d'un journaliste, 3e série, p. 333.

[15] ROCHEFORT, Aventures de ma vie, t. I, p. 336.

[16] Voir TÉNOT, la Province en décembre 1851. — Voir aussi le Figaro, 19 juillet 1868, et la Gazette des Tribunaux, 12 et 26 août 1868.

[17] Voir Moniteur, 1848, p. 1061, 1re colonne.

[18] Lettre à Mme de la Tour du Pin. (Vie du général Changarnier, par le comte D'ANTIOCHE, p. 424.)

[19] DARIMON, Histoire d'un parti, 1867-1869, p. 334.

[20] Le premier secrétaire avait été M. Decrais, depuis ministre ; le second, M. Albert Martin, avocat à la Cour d'appel de Paris.

[21] J'ai suivi pour cette plaidoirie le texte publié par M. Joseph Reinach, dans son édition des discours de Gambetta, t. I, p. 5-17. Ce texte ne diffère pas très sensiblement du compte rendu du journal le Droit, 15 novembre 1868.

[22] Voir Enquête sur les causes de l'insurrection du 18 mars, déposition Tolain, p. 553 et 554. — On consultera aussi avec beaucoup de fruit, sur la création et le fonctionnement de l'Internationale, les très remarquables études de M Étienne LAMY sur le Second Empire et les Ouvriers.

[23] Voir déposition Tolain, p. 553. (Enquête sur le 18 mars.)

[24] Voir FRIBOURG, l'Association internationale des travailleurs, p. 23.

[25] Voir déclaration Tolain dans le premier procès de l'Internationale. (Gazette des Tribunaux, 21 mars 1868.)

[26] Déposition Tolain, p. 555. (Enquête sur l'insurrection du 18 mars.) Voir aussi FRIBOURG, l'Association internationale des travailleurs, p. 27-28.

[27] Voir FRIBOURG, l'Association internationale des travailleurs, p. 163.

[28] Voir déposition Héligon, p. 540, et déposition Tolain, p. 554. (Enquête sur l'insurrection du 18 mars.)

[29] Voir déposition Tolain, p. 554. (Enquête sur le 18 mars.) — Voir aussi procès du café de la Renaissance, réquisitoire de M. l'avocat général Lepelletier. (Gazette des Tribunaux, 7-8 janvier 1867.)

[30] Voir déposition Fribourg, p. 575. (Enquête sur l'insurrection du 18 mars.)

[31] Voir réquisitoire de M. l'avocat impérial Lepelletier, premier procès de l'Internationale. (Gazette des Tribunaux, 21 mars 1868.)

[32] Voir supra, livre XXXIII, chapitre IV.

[33] Déposition Héligon, p. 539. (Enquête sur l'insurrection du 18 mars.)

[34] Déposition Héligon, p. 540. (Enquête sur l'insurrection du 18 mars.)

[35] Voir les débats du deuxième procès de l'Internationale. (Gazette des Tribunaux, 22-23 mai 1868.)

[36] Voir Gazette des Tribunaux, 22-23 mai 1868.

[37] Voir réquisitoire de M. l'avocat impérial Aulois, troisième procès de l'Internationale. (Gazette des Tribunaux, 23 juin 1870.)

[38] Voir troisième procès de l'Internationale. (Gazette des Tribunaux, 23 juin 1870.)

[39] Voir rapport du préfet du Nord, 15 juillet 1871, et du préfet de la Seine-Inférieure, 26 juillet 1871. (Enquête sur l'insurrection du 18 mars.) — Voir aussi rapport de M. de Sugny, p. 4. (Enquête sur le 4 septembre.)

[40] Déposition Mouton, p. 230 ; déposition Fribourg, p. 573. (Enquête sur le 18 mars.)

[41] Voir procès Peyrouton, 22 janvier 1869. (Gazette des Tribunaux, 23 janvier 1869.)

[42] Procès Brisson, 5 février 1869. (Gazette des Tribunaux, 6 février 1869.)

[43] E. DE PRESSENSÉ, les Leçons du 18 mars, p. 193.

[44] Procès Gaillard, 22 janvier 1869. (Gazette des Tribunaux, 23 janvier 1869.)

[45] Voir PERSIGNY, Mémoires, p. 389.

[46] Voir Rapport de M. Pinard à l'Empereur. (Moniteur, 12 avril 1868.)

[47] Mme Octave FEUILLET, Quelques années de ma vie, t. I, p. 324.

[48] Papiers des Tuileries, t. I, p. 123.

[49] Journal des Débats, 21 janvier 1869.

[50] Voir supra, tome IV, livre XXIV, chap. VIII.

[51] Enquête sur l'Insurrection du 18 mars, déposition Jules Favre, p. 40.

[52] Journal officiel, 14 juin 1869.

[53] Affaire de la grève des mineurs de la Loire. (Tribunal correctionnel de Saint-Étienne, audiences des 2-7 août 1869.) — Voir aussi Journal officiel, 19 juin 1869.

[54] Voir le Rappel, 21 septembre 1869.

[55] Voir le Rappel, 12 octobre 1869.

[56] Voir affaire de la réunion de Belleville ; réquisitoire de M. l'avocat impérial Aulois. (Gazette des Tribunaux, 30 octobre 1869.)

[57] Déposition du soldat Teulié (affaire des mines d'Aubin).

[58] Affaire des mines d'Aubin. (Tribunal de Villefranche, audiences des 8 et 9 novembre 1869.) — Voir aussi Journal officiel, 17 octobre 1869.

[59] Journal des Débats, 2 octobre 1869.

[60] Rappel, 6 octobre 1869.

[61] Voir Gazette des Tribunaux, 23 août 1868.

[62] Voir Papiers des Tuileries, t. Ier, p. 257-261.

[63] Voir le Peuple français, 5 et 7 novembre 1869.

[64] Journal officiel, 20 novembre 1869.

[65] Lettre communiquée par la famille de M. le marquis de Talhouët.