SOMMAIRE : I. — État général des
affaires intérieures : quels symptômes sont particulièrement propres à
éveiller l'inquiétude.
II. — Les doctrines
antireligieuses : les petits journaux : le congrès de Liège : les
enterrements civils : le Siècle et la statue de Voltaire. — Incidents divers
: la morale indépendante : la Ligue de l'enseignement : l'École de médecine.
— Mandements épiscopaux. — Pétition au Sénat : les cardinaux et M.
Sainte-Beuve. — Jules Favre à l'Académie : sa profession de foi
spiritualiste, et quelles polémiques son langage soulève.
III. — Les
doctrines radicales.
— L'ancien parti démocratique, et quelles altérations il subit : les groupes
divers des radicaux et des révolutionnaires. Commencement de défaveur pour
les hommes de 1848 et pour les députés de l'opposition. — La nouvelle loi sur
la presse : Delescluze : Rochefort et la Lanterne.
IV. — Comment
l'opposition démocratique s'enhardit jusqu'à discuter les titres originaires
du pouvoir. — M. Ténot : son livre sur le 2 décembre ; succès de cette
publication ; comment l'attention publique est ramenée vers le coup d'État. —
De quelle façon le nom du représentant Baudin est remis en lumière. —
Manifestation ébauchée le 2 novembre 1868 au cimetière Montmartre. —
Souscription Baudin. — Les poursuites : incidents. — Gambetta. — Le procès
Baudin à la 6e chambre (13 novembre 1868). — Plaidoirie de Gambetta pour
Delescluze, et quel en fut le prodigieux succès.
V. — L'Association
internationale des travailleurs : son origine : ses humbles commencements :
ses statuts. — M. Tolain et ses amis : sous l'empire de quelles idées ils
poursuivent leur entreprise. — Comment l'Association n'éveille d'abord
qu'indifférence et soupçons ; comment, en se pervertissant, elle acquiert la
notoriété. — Congrès de Genève (septembre 1866) : grèves de 1867 : Congrès de
Lausanne (septembre 1867) : alliance avec la démagogie et comment s'affirme
cette alliance. — Premier procès : nouvelle commission : second procès. —
Congrès de Bruxelles (septembre 1868). — Comment l'Association internationale
se développe, et comment, vers la fin de l'Empire, elle est tout à fait
confisquée au profit de la politique.
VI. — Les
réunions publiques.
— Louables efforts des économistes, des modérés de toute nuance, des
catholiques ; comment ces efforts sont inutiles. Tableau des réunions
publiques dans la ville et dans les faubourgs. — Comment et pour quels motifs
le gouvernement affecte d'abord la tolérance. Excès de langage en matière
religieuse et politique : scènes odieuses et bouffonnes. — Le pouvoir se
décide à entamer des poursuites. — Comment toutes les espérances du
gouvernement sont trompées : de quelques noms qui deviennent alors fameux :
comment les coryphées des clubs sont appelés à devenir les chefs de la
Commune.
VII. — Comment
l'Empire s'affaiblit à mesure que s'accroit la force de ses ennemis. —
L'Empereur : ses serviteurs : l'Impératrice : la légende napoléonienne ;
comment le prestige de la dynastie s'amoindrit : de quelques publications qui
ont pour objet de détruire la légende impériale. — Les déceptions que laisse
après elle l'année 1868. — Disgrâce de M. Pinard. Incidents divers : de
quelques griefs de l'opposition : disparition de plusieurs des serviteurs de
l'Empire, M. Walewski, M. de Moustier : funérailles de M. Troplong (mars
1869).
VIII. — Comment
l'Empire, ayant le sentiment de son affaiblissement, songe à se rajeunir par
l'adjonction d'hommes nouveaux. — Vues diverses. — En quels groupes le gouvernement
peut chercher un nouveau personnel.
IX. — Les élections de
1869 : les partis : l'Union libérale : par quels vœux communs se rapprochent
les professions de foi. — Comment les élections de 1869 marquent la première
entrée en scène du parti radical. — Le gouvernement : ses principaux moyens d'action.
— La lutte électorale à Paris : M. Ollivier et M. Rancel ; Gambetta ; Jules
Favre et Rochefort ; M. Cochin.
X. — Les résultats du
scrutin : le gouvernement conserve, sans diminution trop sensible, son ancienne
majorité : quelles circonstances affaiblissent le sentiment de ce succès :
frayeur qu'inspirent certaines élections : tentatives de sédition à Paris. —
Grèves ; collision de la Ricamarie. — Actes contradictoires de la politique
impériale. — Ouverture de la session extraordinaire (28 juin 1869). —
Dispositions des députés : les 116.
XI. — Le message du 12
juillet 1869 : quelles réformes il annonce et comment ces réformes complètent
la transformation de l'Empire autoritaire en Empire libéral. — Retraite de M.
Rouher.
XII. — Comment
l'Empereur perd, en grande partie, par ses retards et ses indécisions, le
mérite de sa généreuse initiative. — Le nouveau ministère ; comment il semble
prolonger le régime ancien aussi bien qu'inaugurer un régime nouveau :
circonstance particulière qui indispose le Corps législatif. — Conseils
contradictoires ; incidents divers. — Le projet de sénatus-consulte : rapport
de M. Devienne : en quoi il répond aux sentiments du Sénat : discussion
publique : discoure du prince Napoléon : vote du sénatus-consulte (6
septembre 1869). — De quelle, façon regrettable l'Empereur prolonge l'époque
de transition. — Hardiesses croissantes des partis extrêmes : les journaux ;
les Congrès ; les réunions publiques. — Grève d'Aubin. -- La date du 26
octobre : projet de manifestation, et comment ce projet avorte. Élections
complémentaires à Paris : candidature et élection de Rochefort.
XIII. — La
constitution du nouveau ministère : négociations diverses : réunion au corps
législatif : à quels groupes Napoléon peut faire appel : quelles listes sont
tour à tour adoptées et modifiées. — Formation du ministère du 2 janvier.
I Je
voudrais décrire ici notre situation intérieure, en ces dernières années du
second Empire qui ne laissent pas encore prévoir le suprême dénouement, mais
où déjà se trahit la décadence. Au moment de rassembler les traits de ce
tableau, un véritable embarras me saisit. Je crains que ceux qui me liront ne
m'accusent de tracer de ces temps une ébauche trop sombre, d'envelopper dans la
même sévérité excessive, et ceux qui furent les amis du souverain et ceux qui
furent ses ennemis. Dans l'esprit de nos contemporains, le règne de Napoléon
III n'éveille guère qu'une double image : au début, l'aspect est celui d'un
régime régulier, rigoureux, mais prospère, ordonné d'après une volonté unique
qui, dans l'insuffisant contrôle des institutions, se modère assez sagement
elle-même ; à la fin, l'œil n'aperçoit plus qu'un immense abîme où tout
s'engloutit, l'Empire, l'armée, la France. Entre ces deux époques, l'une de
domination heureuse, l'autre de chute inoubliable, le temps a déjà un peu
effacé, au moins pour les événements intérieurs, le souvenir des années
intermédiaires. Que si l'on s'y arrête, c'est pour observer l'évolution un
peu indécise et capricieuse qui transforme par degrés les lois
constitutionnelles. Rarement les pensées vont au-delà. Comme toutes les
apparences demeurent brillantes, comme la solidité du crédit, l'abondance de
l'argent, l'embellissement des constructions répandent partout un air de
richesse, comme le langage public des fonctionnaires ne cesse d'être assuré
jusqu'à l'infatuation, on ne peut se persuader que cette société si joyeuse,
si opulente, réglée avec un si bel ordre, soit travaillée de germes
dissolvants ; et il semble que le seul grand souci réside dans la politique
extérieure, décidément périclitante et compromise. Ce
jugement sommaire laisserait dans l'ombre tout un côté de nos misères. Le
péril du dehors, nous l'avons dit, et l'occasion sera prochaine d'y revenir.
Notre état intérieur est lui-même plein d'obscurité et de confusion. Deux
années séparent encore de la chute finale, mais, pour quiconque pénètre
au-delà des surfaces, voici bien le déclin. Visiblement le maître
s'affaiblit, et son embarras est égal, soit qu'il aspire à se renouveler,
soit qu'il se résigne à se recommencer. Les lois anciennes semblent frappées
de désuétude, et les lois nouvelles sont pleines de contradictions. Au
silence de la compression a succédé le dévergondage des paroles, verbiage
présomptueux, violent et vide. En face de l'Empire, une opposition se dresse,
insultante de langage et provocante avec ostentation : mais elle n'a ni
virilité ni vertu, rien que des amours-propres ou des appétits, et pas même
le courage qui pousse jusqu'au bout la rébellion. Des hommes nouveaux
surgissent, rééditant les maximes anarchistes, et choisissant parmi celles-ci
les plus funestes, celles qui nient avec rage Dieu, la société, la patrie.
Des manifestations s'ébauchent, insolentes et lâches, odieuses et enfantines
; et on parodie les crimes révolutionnaires, ne les pouvant encore imiter.
Perplexe entre des conseils contraires, le gouvernement tantôt tolère, tantôt
comprime : parfois aussi, se croyant habile, il dévoile le mal, il l'exhibe
même, à la manière de ces Spartiates antiques qui montraient les esclaves
ivres à leurs enfants. C'est ainsi qu'on s'achemine vers le dénouement, dans
un grand bruit discordant, fait de sophismes ou d'exhortations naïves, de
niaiseries ou d'imprécations. Cependant le régime se soutient par un éclat
tout de surface ; et par intervalles résonne la clameur joyeuse de ceux qui,
ayant pris l'Empire pour une fête, veulent prolonger la fête jusqu'au bout.
Encore une fois, je redoute de paraître excessif à plusieurs. Mais, en ces
derniers temps du règne, et là est l'inexprimable tristesse du récit qui va
suivre, l'histoire du second Empire se compose de deux histoires qui se
développent côte à côte et agissent l'une sur l'autre par répercussion :
l'une se compose des menées de l'ennemi qui nous guette ; l'autre est faite
des aberrations des partis. De ces deux histoires, la première, l'histoire
extérieure, celle qui ne viendra que trop tôt, aura sa conclusion dans la
guerre funeste. Que dire de la seconde, de celle que nous devons maintenant
aborder ? Les contemporains, trompés par l'éclat des apparences, n'ont
discerné que par courtes échappées ce qu'elle contenait de signes troublants
; mieux instruits par les événements postérieurs, nous pouvons la recomposer
après coup, et elle apparaît en partie, hélas ! comme la préface de la
Commune. II Les
hommes qui, vers la fin du règne, aspiraient à détruire l'Empire ou, pour
mieux dire, toute société civile, furent logiques. Voulant abattre l'autorité
humaine, ils commencèrent par s'attaquer à Dieu. L'attaque
d'abord avait été obscure. Ceux qui, vers 1865, habitaient sur la rive
gauche, se rappellent de petits journaux rédigés au Quartier latin et qui se
lisaient avec toute sorte de commentaires, tantôt dans les brasseries, tantôt
sous les galeries de l'Odéon. Ces publications n'avaient souvent que quelques
numéros. Il y eut les Jeunes, Candide, la Rive gauche. Les rédacteurs étaient
Protot, Tridon, Vermorel, Jules Vallès, noms obscurs alors et plus tard
fameux. Ces petites feuilles, non politiques et à ce titre affranchies du
timbre, eurent le triste honneur de proclamer les premières le radicalisme
dans l'impiété. Le cri
de révolte, même poussé jusqu'à l'imprécation, risquait fort de demeurer sans
écho. La plus grande chance était que le parquet remarquât les articles et y
relevât un outrage à la morale religieuse. Alors un certain bruit naîtrait de
la poursuite même. A ces jeunes gens osés, tout manquait, les moyens de
publicité, les capitaux, et le plus souvent le talent. Ils ne pouvaient se
réclamer de personne, ni des hommes de 1848 qui, loin de nier Dieu, l'avaient
invoqué, ni des députés républicains du Corps législatif, renfermés dans une
opposition toute politique et feignant d'ignorer de tels excès. Dans leur
isolement, ils n'avaient d'autre ressource que de rêver un avenir fait à
l'image de leurs pensées et de maudire en secret tout ce qui n'était pas eux.
En attendant, pour chercher des ancêtres, il leur fallait fouiller parmi les
hommes de la Révolution et choisir, entre tous, les plus atroces ; car
Robespierre lui-même avait proclamé l'Être suprême, et c'était bien, à
proprement parler, la seule chose que, dans ces groupes, on lui reprochât. Le
public qui s'obstinait à ne point lire ces petites feuilles serait peut-être
plus sensible à l'éclat des paroles. Justement la mode des congrès
commençait. Pendant l'automne de 1865, un congrès se tint à Liège. De Paris,
arrivèrent des étudiants en rupture de cours, et aussi plusieurs autres qui,
de leur vie, n'avaient rien étudié. Les principaux s'appelaient Tridon,
Protot, Regnard, Jaclard, Germain Casse. Tout ce que peut inventer le
matérialisme le plus éhonté, ils le proclamèrent et parlèrent cette fois si
haut qu'il fut impossible de ne point entendre[1]. La bourgeoisie se sentit offusquée,
et le Siècle lui-même déclara qu'il y avait abus. L'autorité
universitaire s'émut à son tour et prononça contre les jeunes factieux
quelques exclusions qui n'importaient guère. Eux pourtant se réjouirent,
ayant enfin fait parler de leurs doctrines et d'eux-mêmes. Les
voies et les places publiques étaient sévèrement gardées. Mais que par les
rues on escortât un cadavre, et, du même coup, le respect dû aux morts
obligerait à quelque tolérance. Or, à Bruxelles, en ce temps-là, venaient de
s'établir des associations dites de Solidaires. Les associés
répudiaient par avance pour eux-mêmes toutes funérailles religieuses, et
chacun d'eux assumait le devoir d'assurer les volontés de ses compagnons. Le
dessein ayant paru digne d'être imité, une société se forma à Paris, dès
1865, sous le titre de Société internationale des libres penseurs. Les
affiliés contractaient trois engagements : point de prêtre à la naissance,
point de prêtre au mariage, point de prêtre à la mort[2]. C'est alors qu'on commença à
comprendre l'ingénieuse opportunité des enterrements civils. Peu importait le
mort, mais l'occasion serait merveilleuse pour se réunir, conférer ensemble,
communiquer des mots d'ordre, supputer les ressources du parti, prononcer
même des discours, sous l'œil de la police forcément indulgente. En cette
année 1865, Paris vit passer dans ses rues deux grands cortèges funèbres
qu'aucun ministre du culte n'accompagnait : ce fut celui de Proudhon, puis
celui de M. Bixio, personnage d'une réputation intègre, et digne d'une
meilleure fin. De Paris l'exemple se propagea. A Amiens, en 1866, la loge
maçonnique l'Avenir mit à l'étude les moyens les plus pratiques pour écarter
des cérémonies suprêmes le concours de l'Église. Un peu plus tard, un certain
Leballeur-Villier entreprit à Marseille un prosélytisme pareil. Les dévots ne
sont pas seuls à porter des médailles. Ce Leballeur-Villier avait, parait-il,
son scapulaire laïque : c'était un parchemin que, en prévision de mort
subite, il portait constamment sur son cœur et par lequel il défendait à tout
prêtre de toucher à sa dépouille. Au commencement de 1867, un procès pour
société secrète, dit procès du café de la Renaissance, jeta quelque lumière
sur toute cette propagande. Les débats de l'audience ne permirent pas de
douter que les funérailles civiles n'eussent dès lors leur personnel,
personnel fanatique, soigneusement discipliné, commandé pour ces cérémonies
comme on le serait pour une revue. Un Polonais, car dans le mal comme dans le
bien on trouve partout des Polonais, avoua qu'il suivait tous les
enterrements civils. « Ils sont, ajouta-t-il, tout à fait de mon goût
! » A partir de cette époque, on trouve aussi, dans les rapports
confidentiels à l'Empereur, la trace des soucis que ces tendances inspirent.
Le préfet de police, M. Piétri, signale des manifestations anarchiques, à
Bourges pour les obsèques d'une femme du peuple, à Orange pour celles d'un
médecin. « L'œuvre des libres penseurs, poursuit-il, se continue au
grand jour. Il suffit de vouloir mourir sans prêtre et être inhumé sans
aucune cérémonie du culte pour être exalté par certaines feuilles publiques[3]. » Cependant l'instinct
populaire et la piété familiale répugnaient à cette glorification du néant.
Tandis que les assistants, libérés de leur service, se répandaient dans les
cabarets du voisinage, les mères, les épouses, les sœurs s'approchaient à
leur tour : elles franchissaient à pas discrets la grille du cimetière, et
silencieusement, à la chute du jour, dans la terre fraîchement remuée, elles
plantaient une croix. Une si
brutale négation de toutes les choses divines déconcertait fort les vieux
tenants de l'incrédulité. Le Siècle, qui jusque-là s'était flatté de tenir
école en matière de libre pensée, n'eût jamais imaginé ces audaces. Il
pratiquait une sorte d'impiété moyenne qui se défendait d'être antisociale et
se contentait de fronder Dieu, n'osant le nier. Tous ses rédacteurs étaient
décorés, et son directeur, M. Havin, n'était nullement farouche. En fait
d'irréligion, son assortiment se composait d'articles de couleur voyante,
mais peu variés. Quand il avait flétri l'Inquisition, glorifié Galilée,
dénoncé la casuistique des jésuites ; quand il avait, en outre, confondu dans
un même mélange la Terreur blanche, la Congrégation, les billets de
confession, il se jugeait au bout de son éloquence comme de son apostolat. Le
cycle achevé, il ne lui restait qu'à le recommencer : à quoi il ne manquait
point. Tout dernièrement, le cas du petit Mortara lui avait permis de
rajeunir un peu son approvisionnement et de plaider, non sans quelque raison
d'ailleurs, les droits de l'autorité paternelle. Quiconque savait cela
possédait, comme on dit, ses classiques et pouvait, d'après les règles de
l'ancien jeu, se proclamer, aussi bien que personne, esprit fort. Quel ne fut
pas l'effarement quand on sut que tout ce qu'on croyait le dernier mot de la
hardiesse moderne était jugé déclamation timide ou radotage vieillot !
Atteint en son amour-propre, l'ancien organe du parti démocratique n'était
pas moins menacé dans sa clientèle. Dans les cafés, dans les cabinets de
lecture, chez les marchands de vin, les néo-pontifes du matérialisme
rejetaient dédaigneusement le journal, cherchant quelque chose de plus épicé.
Le Siècle eût pu résister aux jeunes téméraires. Il préféra rentrer en grâce
en fonçant légèrement ses couleurs. Au début de l'année 1867, il imagina
d'ouvrir dans ses colonnes une souscription pour ériger une statue à Voltaire
sur l'une des places de Paris. Ce fut sa manifestation, et, jaloux de
regagner sa popularité, il ne négligea rien pour en rehausser l'éclat. Il
arriva donc que les vieilles croyances subirent dans le même temps une double
attaque : l'attaque de l'impiété bourgeoise qui s'arrêtait à Micromégas et à
Candide, l'attaque de l'impiété radicale qui aspirait à tout niveler. Souvent
les œuvres de démolition, entamées par de grands coupables, sont poursuivies
par d'inconscients complices. Le danger s'aggravait par les tendances des
écoles philosophiques et scientifiques. De ce côté le mal était égal, quoique
plus subtil et moins saisissable. En ces milieux éclectiques et raffinés,
point d'insulte, mais un tranquille dédain ; point d'agression, mais un
persévérant effort pour réduire à l'état de légende ce qu'un monde trop
crédule avait jusque-là adoré ; nul dessein prémédité de détruire la société,
tout au plus une aspiration à la renouveler ; on ne niait pas Dieu, mais on
s'appliquait à l'ignorer, en sorte qu'il disparût doucement et comme par
prétérition. Ici je suis obligé de rassembler des manifestations très diverses,
de grouper des faits empruntés à des ordres d'idées assez différents. —
Plusieurs, en écartant toute foi dogmatique, s'évertuaient à garder les
préceptes de justice que les croyances surnaturelles avaient jadis inspirés.
Ils frappaient l'arbre au pied et se flattaient d'en conserver les fruits.
Cette doctrine fut celle de la morale indépendante, système
philosophique qui eut ses adeptes sincères et suscita, en ce temps-là,
beaucoup de controverses. — Un autre signe du temps, ce fut l'effort de la
libre pensée pour affranchir la femme et l'arracher, comme on disait, aux
influences sacerdotales. Le Siècle, l'Opinion nationale
surtout, se firent avec un zèle infatigable les propagateurs de cette
émancipation. Sur ces entrefaites, M. Duruy ayant créé[4] des cours publics à l'usage des
jeunes filles, l'approbation de la presse antireligieuse éclata vive et
bruyante, bruyante au point de compromettre, en la dénaturant, l'œuvre
ministérielle. — On assista pareillement vers la même époque à de
remarquables tentatives pour développer l'instruction populaire en l'isolant
de l'idée divine. Dans cet esprit, un professeur alsacien, M. Jean Macé,
avait créé, vers la fin de 1866, une ligue, dite Ligue de l'enseignement. La
Ligue, formée, disait-on, en dehors de toute coterie politique ou religieuse,
se proposait pour objet de fonder des bibliothèques, de favoriser les cours
d'adultes, de poursuivre partout la routine ou l'ignorance. L'œuvre, fort
recommandable par ses aspects extérieurs, fut traitée avec bienveillance par
l'autorité publique et même considérée avec faveur par beaucoup de chrétiens.
Au bout de quelques mois, elle avait fondé plusieurs cercles et recruté près
de cinq mille adhérents. L'illusion fut courte. On sut bientôt que la Ligue
se rattachait à une institution semblable établie en Belgique et patronnée
par les Solidaires. Le programme apparent était d'omettre Dieu, le but réel
était de l'exclure. Tout d'abord M. Macé protesta ; plus tard il fut amené à
confesser que son œuvre et la franc-maçonnerie étaient deux œuvres sœurs[5]. Ainsi s'insinuait, à mots
couverts encore et avec quelques déguisements intermittents, la doctrine que
l'âge suivant proclamerait. Dans le
même temps se révélait, en une portion de la jeunesse, une susceptibilité
singulière à chaque retour ou prétendu retour des influences cléricales.
Entre toutes les grandes écoles, la plus agitée était l'École de médecine. A
certains jours, le grand amphithéâtre se remplissait d'une telle foule que
pas un intervalle ne demeurait vide. Aux étudiants se mêlaient une multitude
d'étrangers, attirés par espoir de tumulte ou curiosité. La leçon se
déroulait, interrompue par des acclamations, des sifflets, et mouvementée à
l'égal d'une conférence politique. Ainsi en était-il quand quelque maître,
connu par ses opinions matérialistes, abordait les questions où la science
médicale confine à la philosophie. Par respect pour la neutralité de
l'enseignement, le professeur se limitait le plus souvent aux faits et
s'abstenait de formuler une doctrine. Mais l'auditoire soulignait les
paroles, notait les gestes, interprétait les silences, et, par ses
applaudissements, fournissait la conclusion. Le grossissement est le propre
de la jeunesse : les plus animés reprenaient les pensées du maître, mais les
reprenaient en enfants terribles et, soit ardeur fanatique, soit maladresse
de novices, gravaient d'un trait lourd ce que l'enseignement se contentait
d'insinuer. De là divers travaux qui firent alors scandale ; de là surtout
deux thèses de doctorat, toutes deux demeurées fameuses, l'une par la netteté
des affirmations matérialistes, l'autre par la hardiesse des doctrines
socialistes Le plus singulier ne fut pas l'audace de ces thèses, mais
qu'elles fussent admises par la Faculté. Elles furent en effet déclarées
passables, et si bien que les candidats passèrent. « On ne les a pas lues
assez attentivement », dit un jour le délégué du ministre, M. Charles Robert,
pour expliquer l'indulgence ou l'inadvertance du jury[6]. Et, en effet, on dut même ne
pas les lire du tout, car si on y avait jeté les yeux, on eût été inexcusable
de les accepter. Tous
ces signes n'avaient pas échappé à ceux qui, par devoir professionnel ou
simple curiosité d'esprit, s'appliquaient à suivre l'évolution des âmes. En
une brochure publiée sous ce titre : l'Athéisme et le Péril social,
Mgr Dupanloup avait, dès la fin de 1866, dénoncé avec véhémence les
manifestations de l'esprit nouveau. L'évêque d'Orléans était homme de combat,
et, à ce titre, son témoignage pouvait être suspecté. Contre le prélat qui
occupait alors le siège archiépiscopal de Paris, Mgr Darboy, nul n'eût osé
formuler le même reproche. Il avait soif de conciliation comme d'autres de
lutte, croyait à l'alliance de l'Université et de la religion, était très
avant dans les bonnes grâces du monde officiel, entretenait même avec M.
Duruy de très cordiales relations. On ne lui connaissait guère d'adversaires,
si ce n'est toutefois les Jésuites, et peut-être aussi Pie IX qui l'observait
avec une attention défiante, craignant que sa tolérance ne devint faiblesse.
Ces tendances bien connues ne donnèrent que plus de poids à son intervention
quand, en 1861, en une lettre pastorale empreinte d'une anxieuse tristesse,
il mit en garde les fidèles et les pouvoirs publics eux-mêmes contre les
récents débordements de l'impiété. L'année suivante, l'évêque de Metz, Mgr
Dupont des Loges, prélat du plus haut mérite et de la plus austère vertu, ne
crut pas outrepasser les devoirs de sa charge en condamnant, par une lettre à
ses diocésains, la Ligue de l'enseignement[7]. Tandis que le clergé
s'alarmait de la sorte, plusieurs, dans le monde laïque, observaient avec une
vigilance soucieuse la démolition des croyances traditionnelles. Dans la
société protestante elle-même se manifestaient quelques inquiétudes. L'un des
plus sombres était, dit-on, M. Guizot. Dans ses entretiens privés, il ne
cessait de prêcher l'union de tous les croyants. Tout récemment, en deux
livres, l'un sur l'Essence de la religion, l'autre sur son État actuel, il
s'était efforcé de dégager les maximes fondamentales qui régissent le
christianisme et d'établir sur un large terrain d'entente la ligue de tous
ceux qui, sans acception de confession, professaient une foi commune en
Jésus-Christ. Cependant,
au printemps de 1868, un grand débat public s'annonça, qui sans doute
offrirait aux anciennes et aux récentes doctrines une occasion solennelle de
se rencontrer. C'est
devant le Sénat que serait porté ce procès qui n'était autre que celui de la
Science moderne et de la Foi. Le prétexte était une pétition d'un journaliste,
M. Girault, qui signalait les tendances matérialistes de l'École de médecine
et demandait, par voie de conséquence, la liberté de l'enseignement
supérieur. La discussion, attendue avec une curiosité extrême, fut d'abord
fixée aux derniers jours du carême, puis remise après les fêtes de Pâques,
pour que les cardinaux y pussent prendre part. Les catholiques nourrissaient
un double espoir, celui de provoquer par leurs révélations une grande frayeur
dans le public, un grand émoi dans le gouvernement. Toutes choses tournant
contre eux, il se trouva que leurs adversaires n'essuyèrent qu'un très léger
échec là où semblait vraisemblable une défaite. Tantôt le débat s'égara dans
des généralités sur le vitalisme, la philosophie allemande, les tendances respectives
des écoles de Paris et de Montpellier ; tantôt, se rapetissant à l'excès, il
se fixa sur d'irritantes interprétations de paroles et de textes. Les
généralisations engendrèrent la fatigue. Quant aux paroles, elles furent
niées, désavouées ou rectifiées par ceux qu'on se flattait d'accuser et de
confondre. Tous les cardinaux étaient à leur banc. Dans la haute assemblée,
le plus profond respect les environnait. A chacune de leurs paroles, on
rendait hommage à l'onction de leur langage, on les qualifiait d'illustres,
d'éminents et, quand vraiment on ne pouvait dire autre chose, de vénérables.
Leur prestige était plus grand que leur influence. Vieillards ramenés vers
les croyances religieuses par la perspective de la mort ou l'instinct de la
conservation sociale, les sénateurs ressentaient par intervalles de
véhémentes colères : dans ces rares moments, ils acclamaient avec de grandes
démonstrations leurs collègues ecclésiastiques ; bientôt ils retombaient sur
leur banc comme épuisés de l'effort, et on voyait s'éteindre en eux la vive
étincelle qui les avait un instant ranimés. On entendit Mgr de Bonnechose,
archevêque de Rouen, personnage de grande allure, d'esprit très politique, de
haute culture intellectuelle, ayant gardé dans ses manières et dans son langage
quelque chose des fonctions judiciaires où s'était écoulée sa jeunesse. Puis
ce fut le tour de l'archevêque de Bordeaux, Mgr Donnet, le moins éloquent des
cardinaux, mais aussi le plus aimé, mêlant de grandes qualités à de petits
ridicules, zélé pour le culte, grand constructeur d'églises dans son diocèse,
expansif avec une légère nuance vaniteuse, ardent pour le bien, bon
par-dessus tout, bon comme la vigne, disaient de lui les Bordelais. Entre
tous les discours épiscopaux, le plus écouté fut celui de Mgr Darboy. En lui
se rassemblaient plusieurs des dons qui font les vrais orateurs : l'élévation
de la pensée, la science des nuances, le tour exquis, la clarté transparente.
En outre, un intérêt particulier s'attachait à ses paroles : n'était-il pas de
tous les prélats le plus en faveur aux Tuileries ? Quels que fussent les
mérites de ces harangues, elles ne répondirent point tout à fait à la majesté
du sujet. Toutes ces apologies, estimables toutes par quelque endroit,
provoquaient un immense désir, celui d'une éloquence assez dominatrice pour
se dégager des maladresses de la pétition, écarter ou raccourcir les
discussions de textes, condenser, en les simplifiant, les points principaux
de la querelle, proclamer en face de l'Assemblée, du gouvernement, du pays
lui-même, les vérités obscurcies ou méconnues. Mais qui eût été à la hauteur
d'un tel débat, sinon ceux qui n'étaient point-là ? Deux seuls, parmi les
contemporains, eussent été vraiment dignes de la tâche : Guizot avec la
maîtresse puissance de sa généralisation éloquente, Montalembert avec les
éclats de sa passion. — La libre pensée eut deux avocats : l'un plaida les
circonstances atténuantes, ce fut le commissaire du gouvernement, M. Charles
Robert ; l'autre tenta hardiment l'apologie, ce fut M. Sainte-Beuve. Les
circonstances atténuantes importent peu. L'apologie mérite qu'on s'y arrête.
Déjà succombant sous un mal ancien et incurable, Sainte-Beuve, ce jour-là,
prit pour la dernière fois la parole au Luxembourg. Son discours fut à peine
entendu, sa voix se réduisant à un maigre filet, et le Sénat qui ne l'aimait
point étant volontairement tumultueux. Mais, phrase par phrase, la
sténographie gravait ce que le public ne manquerait pas de lire. Audacieuses
furent les doctrines et mises en relief avec un calme plus provocant que
n'eût été la véhémence. « Le sens commun, dit l'orateur, c'est la tendance à
réduire au minimum la croyance au surnaturel. » Faisant allusion aux diocèses
que gouvernaient les cardinaux, Sainte-Beuve proclama qu'il y avait « un
autre diocèse sans limites fixes, qui s'étendait par toute la France, par
tout le monde, qui n'avait ni évêque, ni président de consistoire, qui
comptait par millions des déistes, des spiritualistes, des panthéistes, des
positivistes, des réalistes, c'était celui de la libre pensée. » — « Le
moment est venu, continua-t-il, d'affirmer l'entière liberté philosophique
pour les idées. » Puis, profitant d'un moment de silence, il lança d'un ton
très simple ces paroles un peu solennelles : « Législateurs, croyez-le
bien, il n'est pas trop tôt pour cela ; il n'est plus sept heures ni dix
heures du matin, il est midi. » A ces accents inaccoutumés, tous les
sénateurs, même les plus vieux, réveillés comme en sursaut, s'agitèrent ; les
cardinaux, se levant de leur fauteuil, se répandirent en protestations, et
plus que tous les autres l'excellent cardinal Donnet, qui ne se possédait
plus. Le discours pourtant se continua avec la même placidité irritante. Les
développements qui suivaient furent consacrés à définir le rôle de l'État,
qui devait pratiquer vis-à-vis des systèmes philosophiques et théologiques
une sorte d'incrédulité supérieure, et bienveillante dans sa protection. Par
une dernière malice, Sainte-Beuve plaça ses paroles sous l'autorité de
Napoléon ce demi-dieu qui pour beaucoup de sénateurs effaçait fort le vrai
Dieu lui-même. Puis ayant porté au comble l'agacement de l'auditoire, il
s'assit, malade de l'effort, mais tout joyeux du courroux qu'il avait excité.
Le 23 mai 1868, on alla aux voix. Par 80 voix contre 43 le renvoi de la
pétition au gouvernement fut rejeté. La minorité était considérable, mais
combien n'était-on pas loin de la manifestation qu'on avait ambitionnée ! Le
grand châtiment de Sainte-Beuve eût été de visiter jusqu'en ses infimes
recoins le vaste diocèse qu'il venait de décrire. En ses courses pastorales,
il eût rencontré d'étranges brebis. Les jeunes factieux du Congrès de Liège
s'étaient depuis deux années affermis dans leurs audaces. Ils avaient recruté
des adhérents, et, sans être encore légion, déjà ils n'étaient plus quantité
négligeable. Se répandant à l'étranger, ils y avaient propagé leurs
imprécations. En Belgique, en Suisse, en Angleterre, on avait vu leurs
délégués. Tandis que se déroulaient au Luxembourg les débats de la pétition
Girault, ils tenaient, eux aussi, leurs conciliabules. Pour eux, les
doctrines n'étaient qu'un masque ; ils ne se nourrissaient que de leurs
passions. Leur incrédulité était une foi, et plus intolérante qu'aucune
religion ne le fut jamais. Avec une sorte de superstition, ils s'appliquaient
à bannir de leur langage tout ce qui, de près ou de loin, évoquerait le
souvenir de l'ancien symbolisme. Ils se refusaient à parler de fraternité, ce
mot de 1848 ayant un arrière-goût d'assistance et de charité. Les plus purs
d'entre eux tenaient même pour suspecte la franc-maçonnerie, celle-ci ayant
conservé des emblèmes qui lui communiquaient un aspect de religion[8]. Jusque-là ils s'étaient
désespérés de se sentir contenus, au moins dans leur propre pays, en un
sévère huis clos. Mais voici que se discutait au Parlement une loi qui, en
autorisant les réunions populaires, leur permettrait peut-être la prédication
publique. En cette attente, les plus avisés butinaient à tout hasard dans les
recueils révolutionnaires, se façonnaient à discourir, apprenaient par cœur
quelques bribes de harangues ; puis, le soir, se rassemblant en petits
groupes, ils se répétaient les uns aux autres, avec toutes sortes de
grossissements dans le blasphème, ce qu'ils avaient appris. En ce
temps-là même, un incident très suggestif montra bien que l'ennemi n'était
plus seulement le christianisme, mais Dieu lui-même. Un an
auparavant, M. Cousin était mort. Il était mort très près des dogmes
catholiques que pourtant il ne connut jamais tout à fait. Ses derniers jours
avaient été remplis de tristesse, par le libertinage d'esprit dont il
saisissait les symptômes ; et plus d'une fois les perspectives de l'avenir
lui avaient inspiré un langage plein d'épouvante. Quand l'Académie française
dut lui choisir un remplaçant, ses votes se portèrent sur Jules Favre, le
plus disert, le plus littéraire des orateurs contemporains, et alors dans
tout l'éclat de sa renommée. Au temps de sa jeunesse, l'illustre avocat avait
suivi les cours de Cousin et en avait gardé l'empreinte. Dominé par ce
souvenir, il se piqua, non de tracer un éloge banal, mais de graver une image
qui resterait. Ce fut dans les fastes académiques un grand jour que celui de
sa réception. Ceux qui dans Jules Favre avaient le plus admiré l'orateur furent,
à titre égal, conquis par l'écrivain. Le seul défaut eût été peut-être
l'excès dans ta magnificence. Tant d'harmonieuse ampleur, tant de majesté
continue exhalaient presque un parfum d'archaïsme, car cette manière à larges
périodes n'était déjà plus celle de notre siècle à son déclin. Quelque
considérable que fût l'événement littéraire, à peine loua-t-on le discours.
On n'en retint qu'un passage, celui qui en avait marqué la fin. Parlant du
chef de l'école spiritualiste, Jules Favre avait osé saluer « le Dieu
qui, par la raison, se révélait à la conscience, le Dieu dont l'âme
immortelle gardait l'ineffaçable image, le Dieu d'esprit et de vérité ».
Puis, élevant de plus en plus sa pensée : « La religion et la philosophie,
avait-il ajouté, ont leur source en Dieu ; elles s'unissent en remontant à
lui par la même route, celle de la science et de la liberté. Singulier signe
des temps ! Ce furent ces deux phrases qui, dans une portion de la presse
démocratique, firent scandale. Comme l'Église, la libre pensée a sa
congrégation de l'Index. L'index libre penseur excommunia celui qui avait
confessé Dieu. Ce qui ne fut pas moins remarquable, ce fut l'empressement des
feuilles conservatrices ou libérales à exalter le courage du nouvel
académicien. Quelle n'était pas la perversion des idées pour qu'un si naturel
hommage aux traditionnelles doctrines méritât tant d'éloges ! Ainsi
s'affirmait en ce déclin de l'Empire, et là résidait l'un des plus grands
périls, une nouvelle école qui entendait passer sous le même niveau tout ce
qui n'était pas elle. Déisme, spiritualisme, christianisme, qu'importaient
ces mots vides de sens ? Toutes les nuances s'effaçant, une égale réprobation
envelopperait à la fois et ceux qui redisaient avec les siècles passés le
Credo intégral de l'Église, et ceux qui se contentaient de répéter, comme
Jules Favre, la profession de foi du Vicaire savoyard. III « Soyez
d'abord athées, puis vous serez révolutionnaires », disait en 1868 un
des futurs membres de la Commune qu'on appelait Jaclard. En ces mots se
résumait un programme. Par la brèche qu'ouvrait le radicalisme antireligieux,
le radicalisme politique fit invasion. Ce
serait dans l'histoire du second Empire une page curieuse que le récit des
déviations du parti démocratique. Pendant la première moitié du règne et
jusqu'en ces derniers temps, l'objectif principal avait été la conquête de la
liberté. La revendication, fort timide en 1857, s'était formulée, six ans
plus tard, avec une extrême assurance. A ne considérer que Paris et les
grandes villes, les élections de 1863 avaient été le triomphe de la
démocratie politique, c'est-à-dire de celle qui aspirait à un changement des
institutions, souhaitait même un changement de régime, mais se gardait de
poursuivre un bouleversement de la société. A cette époque étaient entrés ou
avaient été réélus au Corps législatif Jules Favre, Picard, Jules Simon,
Garnier-Pagès, Pelletan, Marie, tous d'origine et d'éducation bourgeoise,
républicains sans doute, mais républicains patients ; fixés dans les formules
du libéralisme classique, et qu'eût effrayés plutôt que réjouis l'immédiat
avènement de leur parti. Jules Favre avait trop souci des magnificences du
style pour être un grand propagateur d'idées ou grand artisan de nouveautés.
Picard, habile debater d'affaires et si spirituel qu'on oubliait de louer son
bon sens, n'avait rien du tribun, n'imaginait rien de plus enviable qu'une
opposition modérée sous un pouvoir débonnaire ; et le plus malicieux de ses
ennemis l'eût seul condamné à vivre au milieu de ses électeurs et surtout à
les gouverner. Garnier-Pagès, très honnête homme, de médiocrité remarquable,
d'éloquence prolixe et inoffensive, s'agitait beaucoup, mais pour refaire
1848, le meilleur des gouvernements à ses yeux, puisqu'il en avait fait
partie. Marie, l'un des avocats les plus honorés de son temps, ne descendait
guère des sommets où son esprit généralisateur se complaisait ; que s'il
prenait la parole, c'était sur les questions où la science du droit s'alliait
à la philosophie : ainsi en fut-il, quand un jour, à propos de la propriété
littéraire, il recueillit, à la suite d'un mémorable discours, les unanimes
applaudissements du Corps législatif transporté et ravi. Entre tous, le seul
farouche était Pelletan, et encore ne l'était-il que d'aspect. Son éloquence,
solennelle, imagée à l'excès, qui se développait avec des airs d'inspiration
et des phrases au tour sibyllin, laissait l'impression bizarre, moitié d'un
prophète, moitié d'un sectaire. Quand il s'était rassis, il redevenait assez
maniable et même, à ce qu'on assure, de commerce facile. Tous ces démocrates
se ressemblaient par un trait commun, à savoir une certaine timidité
routinière dans les idées qui contrastait avec le ton osé du langage. Quant
aux questions sociales, ils montraient plus de répugnance que d'empressement
à les aborder. C'était modération et, de plus, ennui de les apprendre. Le
seul qui les connût était Jules Simon. C'était aussi le plus compromis en des
amitiés ou alliances suspectes : mais on le savait en fonds d'habileté et de
souplesse pour écarter ou contenir ceux qu'il aurait attirés. Or, à
l'époque où nous sommes parvenus, les représentants officiels de l'idée
républicaine commençaient à subir une vigoureuse poussée. De nouveaux
éléments, tantôt s'insinuant séparément, tantôt se pressant ensemble,
amèneraient la transformation ou, pour mieux dire, la perversion du parti
démocratique. La
première opposition, fort dissimulée sous les apparences de l'amitié ou sous
les tributs d'hommage, vint de ceux qui trouvaient les vieux républicains
trop vivaces. Leur longévité paraissant désespérante, l'idée s'affermit
d'anticiper l'ouverture de leur succession. Déjà pareille pensée avait germé
en 1863, mais, après quelques timides essais, avait été repoussée comme
téméraire et décidément prématurée. Cependant un seul moyen s'offrait de
réaliser ce dessein, ce serait de formuler, à côté de l'ancien programme
républicain, un autre programme plus alléchant, plus foncé en couleurs, plus
attirant par l'ampleur des promesses. On ne combattrait pas encore à ciel
ouvert ceux que longtemps on avait proclamés comme maîtres, seulement on se
porterait à l'avant-garde du parti. Il arriverait de la sorte qu'au prochain
renouvellement de la Chambre, les députés soumis à réélection seraient
contraints, ou à suivre un peu honteusement leurs jeunes 'et douteux
disciples, ou à demeurer fort en arrière, en gens attardés et vieillots.
Jules Favre et ses amis se contentaient d'insinuer la république : on la
proclamerait avec ostentation, et on se dirait irréconciliable.
Jusque-là on s'était appliqué à laisser dans l'ombre les discussions
religieuses ; tout au plus y touchait-on à propos de la question romaine et,
de loin en loin, à propos des congrégations : les nouveaux venus, dédaignant
ces ménagements, réclameraient à grand bruit la séparation de l'Église et de
l'État, la suppression du budget des cultes. Dans le vocabulaire politique
s'introduiraient de nouvelles locutions : on parlerait de mandat impératif et
des droits supérieurs du peuple. L'ancienne opposition avait ignoré les
questions sociales : l'école nouvelle ne prendrait pas la peine de les
étudier davantage, mais en parlerait d'autant plus abondamment qu'elle les
connaîtrait moins. Le procédé qui paraissait très hardi était, au fond,
renouvelé de temps fort anciens. Ainsi font, dans les dynasties royales, les
branches cadettes qui veulent remplacer les branches aînées. Entre tous ces
jeunes impatients, les plus en vue étaient Jules Ferry, déjà connu pour
l'âpreté de ses ambitions et son labeur obstiné ; Clément Laurier, l'homme à
l'esprit sardonique ; puis Gambetta, qui dépasserait tous ses compagnons.
Radicalisme ou république bourgeoise, la chose en réalité leur importait
médiocrement, leur unique passion étant le progrès de leur fortune. Quel que
fût leur scepticisme personnel, leurs professions de foi incessamment
développées s'insinueraient dans une portion du peuple. Ainsi s'inscriraient
toute une série de revendications, à côté desquelles pâliraient les vœux et
les doléances d'autrefois. La
déviation serait surtout rapide si les classes populaires, qui
recueilleraient ce programme amplifié, disposaient, pour le faire valoir, des
forces que communique l'esprit d'association. Dans la première moitié du
règne et jusque vers 1866, le péril avait paru fort éloigné, chimérique même.
Ce n'était pas que les ouvriers n'eussent formé, dès cette époque, des
associations assez nombreuses. Diverses sociétés s'étaient établies entre
eux, sociétés de crédit, de production, de consommation. Mais les dures
répressions du passé ayant fort découragé les intrigues séditieuses, ces
institutions s'étaient développées sans s'écarter trop sensiblement de leur
but professionnel. Se croyant garanti contre toute hostilité, l'Empereur
avait toléré ces essais ; parfois même il les avait aidés. L'heure était
proche où s'accentuerait dans ces groupes l'évolution vers la politique
Plusieurs années auparavant, l'un des frères Reclus avait dit avec une
clairvoyante hardiesse : « Il faut organiser les classes ouvrières au point
de vue industriel, ce sera pour nous le moyen de les organiser plus tard à un
autre point de vue ; nous aurons ainsi un instrument prêt et une armée
constituée[9]. » Déjà la prédiction
commençait à se réaliser. On aura bientôt l'occasion de dire comment elle
s'accomplit tout à fait. Une
autre déviation du parti démocratique naquit d'un retour de faveur pour les
formules révolutionnaires. En ces dernières années du règne, on put observer
chez un certain nombre de jeunes gens une tendance à calquer les
conventionnels : on s'étudiait à reproduire leurs discours, à rajeunir leurs
déclamations, à copier même en quelque manière leur costume. Quelques
avocats, M. Floquet, M. Brisson, cherchèrent par cette contrefaçon à hâter
l'heure de la renommée, et ils réussirent en effet à se rendre, sinon
célèbres, au moins fort singuliers. Cet étalage théâtral, cette
reconstitution servile, trahissait quelque puérilité. Mêlés aux plus
terribles événements qui furent jamais, les hommes de 93 pouvaient, sans,
verser dans le ridicule, proportionner à la grandeur des conjonctures la
solennité de leur langage. A soixante-quinze ans de distance et dans la paix
du second Empire, leurs imitateurs n'étaient que des tragédiens sans
tragédie. Les conventionnels avaient copié l'antique : eux se contentaient de
copier les conventionnels. Toutes choses s'abaissant, il advint contre toute
apparence qu'on les copia eux-mêmes à leur tour et qu'ils eurent, chose
incroyable ! leurs disciples. Il y aurait égale exagération à trop insister
sur l'importance de ces parodies et à les juger tout à fait inoffensives. En
se propageant, ces pastiches d'éloquence révolutionnaire répandaient dans une
portion de la jeunesse le goût de la rhétorique violente qui bientôt
trouverait son emploi dans les clubs. L'excès dans les paroles accoutumerait
peu à peu à considérer sans effroi l'excès dans les actes. C'est ainsi que
les mœurs démocratiques iraient se pervertissant. Les
hommes dont on vient de parler répétaient avec complaisance les déclamations
d'une époque criminelle : ils eussent répudié le crime. Au-dessous des
ambitieux, âpres par calcul et pour hâter leur fortune, au-dessous des
ouvriers vaguement travaillés par le socialisme, au-dessous des badauds
grisés de métaphores, s'agitaient ceux qui cherchaient dans la Révolution des
scènes vivantes à imiter. On assista en ce temps-là aux résurrections les
plus inattendues. Dès 1865, un futur membre de la Commune, qu'on appelait
Tridon, s'était avisé qu'Hébert attendait encore sa réhabilitation, et, dans
une brochure intitulée : Hébert et l'hébertisme, s'était empressé de
combler la lacune. Fanatiques révolutionnaires, fanatiques d'irréligion se
donnaient la main ; car, en ces bas-fonds, les deux groupes se confondaient.
Le personnel était celui qu'on a déjà décrit : étudiants en rupture d'école,
ouvriers en rupture d'atelier, publicistes méconnus, comédiens sans emploi,
avocats sans espoir de clientèle, avec cela quelques névrosés de tout rang
social et de toute nation. Le chef, autant que ces indisciplinés pouvaient
reconnaître un chef, était Blanqui, ce personnage mystérieux, toujours
présent quoique invisible. La vigilance du gouvernement à assurer l'ordre
matériel ne permettait guère les manifestations extérieures. La seule
ressource était d'essayer, le jour des Morts, quelques démonstrations dans
les cimetières : il y avait aussi les enterrements civils, doublement
exploités par les haines sectaires et les passions politiques. « L'insulte au
tyran mort étant une menace pour le tyran vivant », on imagina de fêter
l'anniversaire du 21 janvier. De l'exil arrivaient des encouragements,
parfois des reproches. « Vos pères n'allaient pas à Liège, ils allaient au
cloître Saint-Merry. » Ainsi s'exprimait, en une Lettre aux étudiants, Félix
Pyat, qui n'avait été, d'ailleurs, ni à Saint-Merry, ni en aucun autre lieu
où l'on se battait. Les jeunes tenants de l'école hébertiste ou jacobine
n'allaient pas non plus à Saint-Merry, les rues et les carrefours étant bien
gardés. En revanche, un voyage qu'ils accomplissaient assez souvent était celui
du Palais de justice. Il y avait même là-bas une chambre, la sixième, qui
avait la spécialité de juger leurs méfaits. L'inculpation était d'ordinaire
celle de société secrète, d'outrage à la morale publique ou d'insulte aux
agents. Invariablement ils essayaient de transformer le tribunal en prêche :
« Je suis républicain, révolutionnaire, socialiste et athée », dit
un jour l'un d'eux en commençant sa défense. Et, tout de même qu'il eût fait
dans un club, il essaya de développer ces quatre points. Dans les premières
années, les présidents changeaient souvent, l'usage étant qu'on les
récompensât vite de ce ministère ingrat, comme on fait d'un soldat après une
pénible campagne. Bientôt il en vint un qui fut un peu plus stable. C'était
un homme habile, plein de ressources, avec une nuance sceptique et cynique
qui n'était point d'un magistrat. On l'appelait M. Delesvaux. Et bientôt ce
personnage devint fameux par les épigrammes de la presse qui ne se lassa pas
plus de l'attaquer que lui-même ne se lassa de condamner. Tels
étaient les éléments divers qui aspiraient à transformer l'ancienne
démocratie. Le premier signe de réaction contre le passé, ce fut
l'empressement à briser les idoles consacrées. Les hommes de 1848, même après
leur chute, avaient gardé la prétention de régir les débris de leur parti. En
dépit de leur disgrâce, il leur restait quelques fidèles. Sans pitié, les
néo-démocrates soufflèrent sur ces restes de popularité. Ils se répandirent
en railleries sur ces gens attardés et naïfs qui jadis avaient planté les
arbres de la liberté, qui avaient encadré la Constitution de 1848, qui
conservaient pieusement les lithographies de Garnier-Pagès. Aux yeux des plus
purs, Ledru-Rollin lui-même ne trouvait pas grâce, et on le jugeait,
disait-on dédaigneusement, un Danton pour gravures de modes. Toutes
les vieilles reliques ayant été jetées au vent, le principal souci fut de
démolir les réputations plus récentes. Les députés de la gauche furent
accusés d'inertie. Le plus maltraité fut Jules Favre. Il passait pour le chef
de son groupe, bien qu'en fait il ne le dirigeât guère. Son abord un peu
distant lui avait créé quelques ennemis. Il avait parfois refusé certaines
causes politiques ou les avait plaidées avec un ennui superbe et plein de
dégoût. Son éloquence elle-même, ample et impeccable, exhalait un parfum
d'aristocratie. Pour répondre aux attaques, il savait trouver des formes
méprisantes qui exaspéraient. Un jour, c'était en novembre 1867, comme des
délégués ouvriers lui imputaient de n'avoir point pris part à une
manifestation : « C'est vous, messieurs les ouvriers, répliqua-t-il, qui
avez fait l'Empire ; à vous maintenant de le renverser seuls[10]. » L'œuvre de dénigrement
n'eût point été complète si le reproche de modérantisme ne se fût étendu aux
deux grands journaux du parti démocratique, l'Opinion nationale et le Siècle
: M. Guéroult, disait-on, n'était qu'un familier du Palais-Royal ; M. Ravin
n'était pour le gouvernement qu'un compère. Cependant, au milieu de ces
accusations, une note aiguë retentissait parfois : c'était la plainte pleine
de menaces de quelques jeunes fanatiques lancés en enfants perdus fort en
avant de leurs compagnons. Ceux-là ne parlaient ni de liberté, ni de
fraternité, ni de république bourgeoise, démocratique ou jacobine, mais uniquement
de ce qu'ils feraient quand ils seraient les maîtres. On en
était là quand fut promulguée la loi du 11 mai 1868 qui supprimait le régime
discrétionnaire en matière de presse. Ce jour-là finit le monopole, déjà un
peu entamé, du Siècle et de l'Opinion nationale. Tout d'abord
surgirent une foule de petites gazettes destinées à mourir sans avoir
beaucoup vécu. Puis furent créés les grands journaux, ceux qui
personnifiaient, ceux qui aspiraient à personnifier les fractions diverses du
parti républicain. Déjà depuis quelque temps existait l'Avenir national,
dirigé par M. Peyrat. La Tribune, dirigée par Pelletan, et l'Électeur
libre, inspiré par Picard, représentèrent deux groupes déjà assez
distincts de l'opposition parlementaire, les uns disposés à incliner vers le
radicalisme, les autres résolus à remonter le courant au point de devenir un
jour presque dynastiques. Plus tard, beaucoup plus tard, serait créée la Réforme
; puis, sous les auspices de Victor Hugo, serait fondé le Rappel[11] qui imiterait le style du
maître et envelopperait d'une métaphore chacune de ses insultes. Dès le temps
où nous sommes, reparut un journaliste qu'on avait vu dans les sociétés
secrètes ou dans les séditions d'autrefois, mais qu'on croyait mort ou qu'on avait
oublié. Celui-là mérite qu'on s'y arrête, car il fut une des personnalités
curieuses de l'Empire à son déclin. Tous les châtiments qu'un pouvoir
rigoureux peut inventer pour assurer sa défense, il les avait subis. Il avait
été emprisonné, exilé, transporté. Tous les lieux de détention, il les avait
connus, depuis Mazas jusqu'à Cayenne, en passant par Brest, la Corse et
Belle-Ile. Déjà il était vieux, mais l'âge, loin de lui apporter
l'apaisement, avait accru ses ardeurs. Le feu qui le brûlait était tout
intérieur, sans flamme, sans éclat. De vrai, toutes ses passions se
résumaient en une idolâtrie, celle de la Révolution ; en une haine, celle de
la société. Irréductible vis-à-vis des gouvernements, il était vis-à-vis de
ses propres amis soupçonneux et toujours en éveil, en homme qui, ayant
longtemps vécu en prison, flaire en chaque compagnon un surveillant et un
espion. Ce revenant du passé se nommait Delescluze. Il fonda un journal, le Réveil,
d'abord hebdomadaire, puis quotidien, et le façonna à sa ressemblance. Son
style, fidèle image de son intelligence courte et acérée, était bref,
dogmatique, sentencieux comme un arrêt, tranchant comme le couteau de la
guillotine. Ses railleries, car il raillait parfois, avaient quelque chose de
sinistre comme le sarcasme d'un accusateur public, et ne laissaient rien
d'intact de ce qu'elles pouvaient déchirer. Ses traits le plus souvent
s'aiguisaient à double fin : quand il avait flétri l'Empire, il se retournait
contre les démocrates qui n'étaient point jugés assez incorruptibles, et, justicier
pénétrant autant qu'impitoyable, dénonçait les mobiles secrets, versait
l'improbation ou le ridicule, prédisait les prochains châtiments. Lorsqu'il
prenait une plume, disait-on, ce n'était pas pour écrire, mais pour
proscrire. Au milieu des journalistes contemporains, légers, sceptiques,
jouisseurs, aux courtes indignations et aux emportements factices, il
apparaissait concentré, fanatique et pauvre, et qui sait ? sincère en ses
passions perverses, car il en eût été le martyr. On sentait qu'il se fût joué
dans la révolution comme dans son élément, prêt à sacrifier la vie des autres
et aussi, quand l'heure serait venue, la sienne. Sa république eût été la
république jacobine en toute sa pureté traditionnelle. En lui revivait
quelque chose du sombre génie de Robespierre. Il en avait le froid dédain, la
passion contenue, l'austérité apparente, et, loin de répudier la
ressemblance, il s'en glorifiait. Ni les
âpres violences, ni les évocations révolutionnaires, ni les brillantes
métaphores ne conquerraient le peuple de Paris. La vogue, la popularité se
porteraient ailleurs. Toutes choses étant renversées, un jeune homme
accomplit, au grand étonnement du public et à sa propre surprise, ce que les
vétérans de la démocratie n'eussent pu faire. Du même coup il se trouva placé
au premier rang du parti qui la veille l'ignorait et que lui-même ne
connaissait guère davantage. Il
s'appelait Henri de Rochefort-Luçay. Ses contemporains le connaîtraient sous
le nom de Rochefort. Son origine était ancienne, sa condition pauvre. Tout
jeune, il avait été pourvu d'un petit emploi à l'Hôtel de ville. Il s'y était
fait remarquer par sa paresse, son inexactitude et son esprit. On le promena
de bureau en bureau, du bureau d'architecture au bureau des archives, du
bureau des archives au bureau des comptes de commune, sans qu'en changeant de
salle il changeât de manières : « Tout cela, a-t-il écrit plus tard, était le
conservatoire de la niaiserie[12]. » Les gens d'esprit ont
partout des immunités. Avec son tour original, avec ses saillies osées, avec
son physique étrange, impossible à oublier, le jeune employé forçait
l'attention, sinon la sympathie. On fut indulgent pour lui, et même jusqu'à
l'excès. Ses collègues firent en bons camarades sa besogne : on feignit de ne
point remarquer ses absences. Entre temps, il s'essayait à la critique
dramatique et recevait en payement des billets de théâtre. Il composait aussi
des vaudevilles et pareillement des pièces de vers. Bientôt il fut attaché à
la rédaction du Charivari. Cependant son inexactitude était
irréductible, et l'on était arrivé à noter avec surprise les jours où il
paraissait. En dépit de ces manquements, la bienveillance de M. Haussmann
répugna à une révocation : bien plus, celui qui n'était qu'expéditionnaire
devint sous-inspecteur des beaux-arts de la ville de Paris. Mais de plus en
plus l'homme de lettres empiétait sur le fonctionnaire. Qui se lassa le
premier, Rochefort de l'Hôtel de ville, ou l'Hôtel de ville de Rochefort ? A
parler franc, la chose importe peu. Dans
l'entrefaite avait été créé le Figaro, qui n'était point encore journal
politique. Son fondateur, M. de Villemessant, qui, l'un des premiers, avait
pressenti l'industrie moderne du journalisme, excellait en l'art de chercher
entre les nouvelles celles qui feraient le plus sensation, entre les
écrivains ceux qui feraient le plus de bruit. Avec sa manière agile,
primesautière, Rochefort lui parut homme à saisir. Ayant su le conquérir, il
ne sut pas le conserver. A quelque temps de là, le nouveau venu passa au Soleil,
autre feuille littéraire qui avait moins de lecteurs, mais lui offrait plus
d'argent. Villemessant comprit sa faute, augmenta les appointements, et de la
sorte ramena le volage. Au Figaro, le chroniqueur commença à avoir son
public ; on s'égaya de son esprit, on répéta ses bons mots, et autour de lui
monta comme un premier bruissement de renommée. Ses confrères s'amusaient
fort de sa verve étourdissante. Qui eût cru que ce jouisseur, cet amateur
d'objets d'art, devînt jamais artisan de séditions ? Un seul, M. Jouvin,
journaliste aujourd'hui oublié, mais de rare mérite, éprouva dès l'abord pour
lui une répugnance instinctive : « C'est un ignorant, disait-il, et un
vulgaire ambitieux. » Et il ajoutait, d'un ton moitié plaisant, moitié
sérieux : « Si la rouge venait, il nous ferait tous guillotiner[13]. » Bientôt les articles se
mêlèrent d'allusions pleines d'un imprévu piquant qui en rehaussait
l'impertinence. Villemessant d'abord se réjouit, puis trembla : il voulait
des écrivains qui fissent du bruit, mais point jusqu'à casser les vitres. Les
hardiesses croissant, l'administration s'émut, et M. de La Valette, qui était
alors ministre de l'intérieur, manda le rédacteur en chef. Aux reproches
officiels, celui-ci répondit avec un à-propos spirituel : « Ah ! vous devriez
me savoir gré de maintenir Rochefort dans un journal littéraire ; quand il
sera livré à lui-même, vous en verrez bien d'autres[14]. » Les remontrances se
renouvelant, les excuses se varièrent : « Que voulez-vous ? disait le
directeur du Figaro. Rochefort est paresseux, il travaille au dernier moment
; alors, pour déguiser le vide de sa pensée, il plaque ses articles de tons
d'un rouge trop foncé. » Si débonnaire que fût alors l'Empire, la longanimité
ne pouvait durer. Celui à qui—s'appliquaient les mercuriales mettait ses
soins à les justifier. Il lui arriva de réunir d'anciens articles en volume
et d'y ajouter une préface qui aggravait tous ses péchés. A quel parti
appartenait-il ? On l'ignorait, et lui-même n'en avait cure. Quelque temps
encore, les chroniques se prolongèrent ; mais les teintes « rouge foncé »
gagnaient de plus en plus. Sous peine de disparaître lui-même, Villemessant
dut se séparer de celui que jadis il avait appelé. En
l'éloignant, il ne l'abandonna point. Voici la combinaison qu'il lui suggéra
: Un
journal, composé d'après le modèle consacré, aurait peu de chances de
conquérir l'attention. Mais si on imaginait quelque chose de nouveau, par
exemple une brochure hebdomadaire ; si cette brochure était annoncée d'avance
avec un art alléchant ; si le format, la couleur, la couverture tranchaient
sur l'aspect uniforme des feuilles quotidiennes au point d'attirer forcément
les yeux ; si, par anticipation, le bruit se propageait de témérités
extraordinaires, de hardiesses inouïes, alors il se pourrait que,
l'indifférence publique étant vaincue, l'entreprise fût couronnée de succès.
Non content de cet opportun conseil, Villemessant fournit une partie des
fonds. A cette assistance il ajouta un avis fort sage, inspiré par son
expérience commerciale. En adoptant la forme de la brochure, on pourrait
élever le prix de vente au double de celui d'un journal, c'est-à-dire à
quarante centimes, bien que le texte imprimé fût beaucoup moins étendu.
Justement la nouvelle loi sur la presse venait de paraître. Sans plus tarder,
Rochefort résolut de tenter l'aventure et, comme il le disait lui-même,
« de danser un cavalier seul dans le cotillon politique ». Et
c'est ainsi que le samedi 30 mai 1868 parut le premier numéro de la Lanterne.
Le format in-32 rappelait ces petites publications de l'exil qui
s'introduisaient clandestinement en France. La couverture rouge brique avait
quelque chose de provocant. Villemessant avait mis au service de l'entreprise
toutes les ressources de la plus ingénieuse réclame. La saison même
favorisait la diffusion : on était en ces beaux jours du printemps où les
boulevards se remplissent de flâneurs, tous avides de nouveautés. Le prix de
la brochure, loin d'être un obstacle, ne fit qu'exciter la badauderie
parisienne, et on jugea qu'un écrit qui coûtait si cher ne pouvait manquer
d'être fort extraordinaire. La vogue devenant engouement, la rapidité du
tirage eut peine à répondre à l'impatience du public. Vers la fin de
l'après-midi, on ne voyait plus, de la Madeleine à la rue Montmartre, que
gens qui tous lisaient la petite brochure rouge et semblaient se pâmer
d'aise. Tout accrut la curiosité, et très spécialement la personnalité de
Rochefort. Que voulait ce gai boulevardier, soudain transformé en
pamphlétaire ? Était-il républicain ? révolutionnaire ? Aspirait-il seulement
à brusquer la renommée ? Plusieurs, se fondant sur son origine et sur le
patronage de Villemessant, affirmaient avec beaucoup d'assurance qu'il
n'était qu'un légitimiste déguisé. J'éprouve
quelque embarras à parler de ce pamphlet périodique qui, pendant près de
trois mois, éclata chaque samedi à la manière d'un pétard. Aujourd'hui ces
petites feuilles apparaissent froides, décolorées, insipides, et il faut
quelque courage pour aller jusqu'au bout. Le temps ayant vieilli les allusions,
rien ne dissimule plus les pauvretés de la pensée. Aucune idée maîtresse
autour de laquelle tout le reste rayonne ; aucun souci des faits ni de leur
exactitude ; aucun désir d'être juste ni même de le paraître ; beaucoup de
maximes cyniques ; une perpétuelle course aux bons mots, sans autre recherche
qu'un lien artificiel qui puisse les rejoindre entre eux. Les contemporains
ne connurent point ces sévérités. La société décadente du second Empire avait
rencontré un publiciste à son image. Elle était trop affinée pour les lourdes
plaisanteries du Siècle, trop humaine pour les tranchantes maximes de
Delescluze et de ses pareils, trop moqueuse pour les solennelles métaphores
que prodigueraient plus tard Victor Hugo et ses disciples. Dès le premier numéro
de la Lanterne, elle comprit que le grand amuseur était trouvé. Souvent
l'esprit confinait au calembour : « La France, écrivait Rochefort, a
trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement. »
Ou bien encore : « Je pris du papier ministre et j'écrivis à celui de
l'intérieur. » Au milieu de ces misérables jeux de mots, dignes d'orner un
almanach, un trait heureux se rencontrait tout à coup, et ce trait, enfoncé
vigoureusement, était le clou qui accroche tout le reste. L'art consistait en
une sorte de grossissement burlesque : ce n'était pas le grossissement
puissant de Rabelais — il ne faut pas citer les grands à propos de Rochefort
— mais une caricature énorme comme l'eût dessinée sur les murs, en un jour de
verve, le plus osé des gamins de Paris. La phrase était courte, et les
alinéas de peu d'étendue étaient séparés par des blancs et des astérisques,
ce qui économisait le texte et permettait par surcroît de multiplier les mots
de la fin, ceux auxquels Rochefort excellait. Un procédé fort habituel
consistait dans le heurt inattendu des sujets les plus divers : du contraste
naissaient toutes sortes de joyeusetés imprévues, et la manière, bien que
tout artificielle, provoquait le rire à outrance. Tout cela se mêlait, se
croisait, s'entrecroisait en un désordre très préparé, avec de grandes
audaces dans l'impertinence et un perpétuel bruit de vitres cassées. Voici en
quoi le pamphlétaire comprit le mieux son public. Après la compression des
années précédentes, la société impériale était en crise d'indiscipline. Elle
avait soif d'être irrévérencieuse. Elle aspirait, non à tout briser. —
d'autres viendraient qui plus tard briseraient, — mais à tout persifler. La
grande originalité, la grande hardiesse de Rochefort fut de ne pas s'arrêter dans
la voie de l'irrévérence et de porter ses coups aussi haut qu'ils pourraient
monter. Volontiers, d'un trait malicieux, il effleurait les serviteurs du
prince, M. Pinard, M. de Persigny, M. Rouher. Le véritable objectif était la
dynastie. Vers le trône il levait un regard railleur et effronté, avec un
rire qui, par instants, se contractait d'une grimace. « Je suis
profondément bonapartiste, disait-il dans le premier numéro de la Lanterne.
On me permettra cependant de choisir mon héros dans la dynastie. Comme
bonapartiste, je préfère Napoléon II. C'est mon droit. J'ajoute même qu'il
représente pour moi l'idéal du souverain. Personne ne niera qu'il ait occupé
le trône, puisque son successeur s'appelle Napoléon III. Quel règne, mes
amis, quel règne ! Pas de contributions, pas de guerre, pas de liste civile.
Oh oui ! Napoléon II, je t'aime et t'admire sans réserve. » A cette effusion
de gaieté folle succédait l'ironie qui atteindrait le souverain au plus
sensible endroit, à savoir dans sa naissance et dans sa race. « Je
saisis l'occasion de signaler une injustice dont l'histoire s'étonnera. Il
est perpétuellement question de la reine Hortense dans les sphères
officielles, et jamais je n'ai trouvé, même dans la bouche des dévouements
les mieux payés, un mot gentil pour le roi de Hollande, son époux. Il y a
dans cette sorte d'abandon du roi Louis, comparé au culte dont la reine
Hortense est l'objet, quelque chose qui échappe à ma pénétration et qui
appelle un communiqué. » Le plus souvent l'impertinence se condensait en une
courte phrase jetée à l'improviste et comme en passant : « On annonce
l'histoire de Charlemagne écrite par Napoléon III ; que j'aimerais à lire
l'histoire de Napoléon III écrite par Charlemagne ! » A l'insolence se
mêlaient les plus étourdissantes bouffonneries : « On prétend que les cendres
de Napoléon vont être renvoyées sous enveloppe à Sainte-Hélène, sous prétexte
qu'elles ont été amenées en France par le prince de Joinville ; c'est
peut-être pousser la susceptibilité un peu loin ; moi, j'admire cette
grandeur d'âme. » Puis venaient toutes sortes de récits, tous luttant de
fantaisies irrévérentes, sur la mort de Néro, le chien favori de l'Empereur.
Parfois l'allusion s'enhardissait jusqu'à un vœu très clair pour le
renversement de la dynastie : « On prétend que les chaleurs prématurées que
nous subissons doivent être attribuées à la présence d'une comète encore
imparfaitement visible. On sait qu'à toutes les époques l'apparition d'une
comète a précédé un grand événement. Je n'attends qu'un seul grand événement
au monde, mais j'ai si peu de chance ! Vous verrez qu'il n'arrivera pas
encore cette année. » Rochefort
a pu écrire plus tard en ce style qui lui est particulier : « Cette
pauvre personne du souverain, je la tordais comme un paquet de vieux linge[15]. » Cette prise à partie de
l'Empereur par un simple journaliste parut au public rangé en galerie le
spectacle le plus piquant du monde. Jamais on ne s'était tant diverti depuis
la Grande-Duchesse de Gerolstein. Sans compter le grand profit des recettes,
le pamphlétaire connut tous les petits bénéfices de la renommée ; on colporta
ses photographies ; on le suivit dans la rue ; on porta au gilet de petites
lanternes en guise de breloques. Il eut aussi ses ennemis : Villemessant
d'abord, qui trouva que le disciple réussissait beaucoup trop ; puis tous les
vieux républicains, secrètement jaloux d'une si subite fortune. A quoi
servirait d'avoir conspiré sous Louis-Philippe, de s'être battu dans les
faubourgs, d'avoir protesté contre le coup d'État, d'avoir subi le
bannissement, la prison, la transportation, si quelques mots heureux d'un
ancien chroniqueur du Figaro effaçaient tous ces titres ? Ce qui
attesta mieux que tout le reste la popularité, ce fut l'abondance des
contrefaçons. Du coup, le pamphlet hebdomadaire devint à la mode. Il en
surgit de toute couleur, de tout format, avec toutes sortes d'emblèmes. Après
la vraie Lanterne on ne compta plus les fausses Lanternes, pas plus
qu'après Robinson Crusoé on ne compta les Robinsons d'imitation. Le
succès, vif et pétillant comme un feu d'artifice, n'était pas de ceux qui
durent. Au bout de trois mois, le gouvernement se décida à sévir. Poursuivi,
condamné à un an d'emprisonnement, Rochefort échappa à la peine en se
réfugiant à Bruxelles. Là, dans la sécurité de l'exil, il poursuivit son
journal, mais avec plus d'injures et moins de talent, soit que sa verve, tout
en surface, s'épuisât, soit que, pour donner toute sa mesure, il eût besoin
de l'aiguillon du péril. Déjà l'attention publique était attirée vers
d'autres objets. Et pourtant, dans l'histoire du règne, cet épisode méritait
de ne pas être omis. Même diminué dans son prestige, l'Empire demeurait trop
fort pour que l'attaque d'un pamphlétaire pût devenir sujet d'inquiétude.
Mais ce qui subit alors une atteinte cruelle, ce fut l'idée du respect qui
décidément achevait de mourir. IV Toutes
choses étant menées à ce point, le moment parut favorable pour s'affranchir
des dernières timidités. Jusqu'ici l'opposition démocratique avait critiqué
les tendances générales ou les lois particulières du règne, dénoncé
l'absolutisme, revendiqué la liberté. La hardiesse croissant, un dessein
s'affermit : celui de fouiller dans les origines de l'Empire et, comme pour
préparer les âmes à quelque rébellion suprême, de marquer d'une flétrissure
publique l'acte même d'où il était né. L'attaque
commença par un livre. — Elle se continua par une manifestation. —Elle se
termina en un procès mémorable où les vrais victorieux furent les condamnés
et surtout leur avocat. Voici
d'abord le livre. Il parut au mois de juillet 1868 Le titre était celui-ci : Paris
en décembre 1851. L'auteur était un rédacteur du Siècle, M. Eugène Ténot,
écrivain inconnu jusque-là et qui devait retomber plus tard dans l'obscurité.
Bien que composé pour le service d'un parti, l'ouvrage dénotait une
remarquable prudence dans la passion. Dans le ton général du récit régnait un
grand accent réprobateur, mais sans éclat compromettant. Beaucoup de faits,
peu de commentaires : aucun relief dans la pensée et, dans l'expression,
aucune éloquence. Un exposé sans enlevée, sans flamme, mais où les événements
s'enchaînaient dans un ordre naturel, non sans force ni sans netteté : des
erreurs assez nombreuses, des exagérations plus nombreuses encore, mais qui
s'insinuaient d'autant mieux que nul excès de langage ne mettait l'esprit en
défiance et ne trahissait le parti pris. On eût dit l'œuvre assez sèche d'un
chroniqueur qui rapporte ce qu'il a recueilli et qui, s'il raconte des choses
déshonnêtes ou criminelles, ne les présente sous cette apparence que parce
que tel est leur véritable aspect. On peut
affirmer sans paradoxe que l'écrit dut en partie sa fortune aux qualités qui
lui manquaient. Le journal auquel appartenait M. Ténot lui prêta le patronage
de sa publicité. Or les bourgeois qui lisaient le Siècle, et le nombre
en était grand encore, eussent été fort offusqués par de trop bruyantes
invectives. Quant à la vigueur de la pensée et aux grâces du style, ils y
seraient demeurés complètement insensibles, la lecture de leur feuille
quotidienne les ayant déshabitués de ces superfluités. En revanche, ce récit
d'allure modérée, de talent modéré aussi, était tout à fait à leur niveau, et
il y avait en l'occurrence tant de bénéfice à être médiocre que volontiers on
l'eût été exprès. L'esprit n'était point subjugué dès l'abord, mais se
sentait peu à peu conquis par la continuité d'une accusation qui se
développait sans apparente colère. Recommandée par les annonces du Siècle,
puis par toute la presse démocratique, l'œuvre se propagea rapidement. M.
Ténot avait publié trois ans auparavant sous ce titre : la Province en
décembre 1851, un autre livre qui n'avait point été jusque-là remarqué.
Du même coup, l'écrit déjà vieux reprit faveur, et les deux volumes
fraternellement accouplés, l'un tout jeune, l'autre rajeuni, passèrent dans
toutes les mains. L'effet fut de raviver dans les mémoires tout ce qui,
depuis dix-sept ans, y sommeillait. On avait su jadis, quoique fort en gros,
les rigueurs du coup d'État : puis, moitié résignation, moitié prudence, on
s'était appliqué à les oublier. Voici que l'occasion s'offrait de les
rapprendre, et précisément à cette heure où le discrédit de l'Empire rendait
populaire toute opposition. On se mit à parler, comme de choses actuelles, de
la mairie du Xe arrondissement, des barricades ébauchées au faubourg
Saint-Antoine et des répressions ou, comme on disait, des massacres du
boulevard. Le récit des soulèvements provinciaux, qui n'avaient jamais été
bien connus, provoquait plus de commentaires encore. Parmi les paysans
languedociens ou provençaux, plusieurs, qu'on avait oubliés jusque dans leur
village, devinrent tout à coup célèbres. Le plus fameux fut un certain Martin
Bidauré qu'on avait fusillé deux fois[16]. Républicains radicaux,
démocrates d'opinion moyenne, bourgeois libéraux, tous à l'envi fouillaient
dans leurs souvenirs. Choses vraies, choses fausses, toutes étaient évoquées
pêle-mêle, toutes paraissaient bonnes à recueillir et à publier, pourvu qu'on
les pût tourner contre le gouvernement. Avec
une joie bien naturelle, les républicains observaient ce retour. Cependant le
résultat serait incomplet si la nouvelle école historique se bornait à
flétrir l'acte de décembre. La perfection serait de faire coup double. En
même temps qu'on dresserait contre l'Empire un formidable réquisitoire, on
entourerait d'une légende les hommes jusque-là ignorés ou méconnus qui
avaient risqué leur liberté ou leur vie pour le droit. De la sorte, la
réprobation contre les violateurs de la loi s'accroîtrait par les sympathies
pour les victimes. Les politiques du parti pénétrèrent l'opportunité de cette
conduite, et, décidément en goût de succès, ils se mirent en quête de martyrs
à canoniser. L'entreprise
était ingénieuse. Toutefois elle exigerait une circonspection consommée. Le
côté faible de la république, c'était précisément ses défenseurs. Qu'on
parcourût les lieux où s'étaient déroulées les luttes civiles, la Nièvre,
l'Hérault, la Provence, qu'on interrogeât les survivants des anciennes
discordes, et l'on trouverait chez les plus intraitables adversaires de
l'Empire des jugements sévères ou dédaigneux sur les combattants d'autrefois.
Ces champions de la légalité avaient généralement passé leur vie à violer
toutes les lois, et c'est avec les condamnations de leur casier judiciaire
que souvent on eût composé les fleurons de leur auréole. Si peu encourageante
que fût la constatation, les recherches se poursuivirent, et, à défaut de la
province, Paris parut offrir le modèle désiré. Au
matin du 3 décembre 1851, comme des barricades avaient été élevées au
quartier Saint-Antoine, un groupe de représentants était survenu,
encourageant les ouvriers à défendre leur faubourg. Ceux-ci étaient demeurés
mornes. Quelques-uns même, par une allusion brutale à l'indemnité journalière
des députés, avaient répliqué avec amertume : « Nous n'avons pas besoin de
nous faire tuer pour vos vingt-cinq francs. » L'un de ceux qui étaient ainsi
désignés s'appelait Baudin : « Vous allez voir, dit-il, comment on meurt pour
vingt-cinq francs. » En disant ces mots, il gravit la barricade, comptant sur
l'entraînement de l'exemple. Les troupes remontaient à travers le faubourg.
On vit Baudin agiter un drapeau, dernier appel à ses compagnons. Les soldats
firent feu, et il tomba foudroyé. Tel
était le trait que, dans le temps, on avait raconté, et que M. Ténot venait
de rajeunir. Une investigation minutieuse dans la vie de celui qui s'était
sacrifié de la sorte eût amené des découvertes assez déconcertantes. On
aurait appris, par exemple, qu'au 15 mai 1848, ce même Baudin avait figuré
parmi les envahisseurs de l'Assemblée[17] ; ce qui prouvait des notions
intermittentes en matière de légalité. Devant l'héroïsme d'un si beau trépas,
qui eût osé rappeler ces inconséquences ? Quelle audace heureuse si on
pouvait exhumer en quelque sorte de son cercueil le glorieux mort, et l'opposer
comme un revenant vengeur à Bonaparte victorieux ! Justement
on touchait à la fin d'octobre, et autour des cimetières déjà se préparaient
les étalages de fleurs et de couronnes. L'année précédente, le parti
démocratique avait profité de la date du 2 novembre pour ébaucher une
manifestation sur la tombe de Manin. C'était une manière de protester contre
l'expédition de Rome et aussi de voir ce qu'on pourrait oser. En 1868, la
même dépouille ne pouvait plus servir, les restes du grand patriote italien
ayant été transférés à Venise et la question romaine ayant perdu son
actualité. Il y avait bien quelques autres tombes que le peuple connaissait ;
mais elles avaient été trop souvent exploitées pour qu'il n'y eût pas urgence
à chercher du nouveau. Le 29 octobre, le Réveil fit allusion à la solennité
du 2 novembre et, dans une note très brève, lança à ses amis le nom de
Baudin. Aux oreilles de quelques-uns ce nom résonna singulièrement. On trouva
un peu étrange cette résurrection d'une mémoire que, pendant dix-sept ans, on
avait laissée sans hommage. Mais, après tout, le deuil, même tardif, valait
mieux que l'indifférence ; et puis, l'Église ne canonisant ses saints que
fort tard, la démocratie, au fond assez routinière, pouvait bien en cela
imiter l'Église. Rien de
plus humble à ses débuts que cette manifestation. Peut-on même parler de
manifestation ? Delescluze avait indiqué un nom, mais il ne semble pas que ni
lui ni aucun autre ait organisé un programme, fixé un rendez-vous, dressé un
plan d'action. Quant au gouvernement, il n'avait pas fait à ses adversaires
l'honneur de les craindre. Le bruit s'était répandu qu'il ferait, le 2
novembre, fermer les cimetières. Il n'avait rien imaginé de pareil. Vers une
heure, on vit pénétrer dans le cimetière Montmartre quelques-uns des hommes
que la police connaissait et surveillait. Ils étaient une vingtaine, pas
davantage. Parmi eux se trouvait un rédacteur du Réveil, Charles
Quentin, un cordonnier nommé Gaillard, et avec lui son fils, Auguste Cortes,
dit Gaillard fils. Un peu plus tard survint Abel Peyrouton. On éprouve
quelque tristesse à rabaisser l'hommage rendu au dévouement très réel de
Baudin, mais ces ardents vengeurs de la Constitution violée, ces zélés
thuriféraires de la légalité, Gaillard père, Gaillard fils, Abel Peyrouton,
se retrouvèrent tous, deux ans plus tard, dans la Commune. On
avait projeté, vaguement projeté la démonstration, mais sans la préparer. Les
guides furent d'abord incertains de la route. Ils connaissaient les tombes
classiques, par exemple celle de Godefroy Cavaignac. Ils ne savaient pas bien
où reposait celui qu'ils voulaient honorer. Ils hésitèrent et s'engagèrent en
diverses allées. Désespérant de trouver tout seuls leur martyr, ils
s'adressèrent à l'un des gardiens du cimetière. Celui-ci ne comprit point et
indiqua la sépulture de l'amiral Baudin. Enfin Gaillard père découvrit la
dalle sous laquelle avait été inhumé l'ancien représentant du peuple. C'était
une pierre modeste, à l'inscription déjà un peu effacée et qui ne portait
aucune trace de souvenir ou d'affection. Aussitôt on organisa une sorte de
service d'ordre pour amener de ce côté les retardataires. La chose n'était
pas aisée ; d'instinct les habitués des échauffourées mortuaires se
dirigeaient vers le monument de Godefroy Cavaignac comme les pèlerins vers
une Madone. Après beaucoup d'efforts, soixante personnes environ furent
réunies, et le groupe prit un aspect de rassemblement. Sans plus tarder, on
s'exalta, avec de grands transports et comme pour regagner le temps perdu. Il
y a toujours dans les cimetières des grilles qui forment appui, des dalles
qui forment exhaussement ; tout cela, convenablement utilisé, figure très
bien une tribune. Quentin prononça quelques paroles ; puis un jeune homme
survint, déclarant qu'il s'appelait peuple et jeunesse, et menaçant de son
pistolet quiconque oserait contredire. Les manifestants criaient :
« Vive Baudin ! Vive la Liberté ! » et aussi, quoique à voix plus basse
: « Vive la République ! » Toutes sortes de propos s'échangeaient. L'Empire,
disait-on, ne dépasserait pas 1868 : les plus modérés lui accordaient jusqu'à
1869 Puis on se donnait rendez-vous pour le 3 décembre, jour anniversaire de
la mort du représentant. Quand les entretiens devenaient trop bruyants,
Gaillard père, qui s'était arrogé une sorte de direction, exhortait au calme.
Profitant d'un moment de silence, il poussa en avant Gaillard fils, de son
état peintre sur porcelaine et poète à ses heures. Celui-ci fit appel à la
Muse et se mit incontinent à réciter des vers. A cette heure et en cette
journée du 2 novembre, les allées étaient fort fréquentées ; beaucoup
d'indifférents s'approchèrent, jaloux qu'ils étaient de contempler de près
ces gens si animés. Ainsi grossit le rassemblement, qui atteignit, dit-on,
deux cents personnes. Il y eut encore un discours d'Abel Peyrouton. Déjà le
jour commençait à baisser. A ce moment, on entendit un bruit de tambours. Les
plus exaltés se persuadèrent que la force publique arrivait et même parlèrent
de résister. En quoi ils s'abusaient sur leur importance. Ce roulement
n'était que le pacifique signal des gardiens qui, à l'approche du soir,
faisaient évacuer le cimetière. Les manifestants se dispersèrent en petits
groupes, et les grilles se refermèrent derrière eux. Le
projet de démonstration était demeuré jusqu'au dernier moment trop vague et
avait été trop peu annoncé pour que les journaux ou le public s'en
occupassent. Cependant, dans les bureaux de l'Avenir national et dans
ceux du Réveil,
on attendait les nouvelles. L'opinion fut qu'il y avait urgence à ériger à
celui que l'on proclamait martyr un monument digne de lui. Jusque-là le
dessein était assez banal. Voici en quoi l'idée devint ingénieuse. Le
monument serait érigé par une souscription ouverte dans la presse
démocratique. De la sorte, on soulignerait la journée du 2 novembre ;
souscription et manifestation se feraient valoir l'une l'autre ; et ce qui
n'avait été qu'attroupement plus ou moins factieux prendrait, par les commentaires
qui suivraient, un air d'imposante commémoration. Ainsi pensèrent M. Peyrat,
après lui M. Delescluze et aussi un homme d'esprit, un lettré de marque, M.
Challemel-Lacour, qui dirigeait alors la Revue politique. Donc la
souscription s'ouvrit. A l'Avenir national, au Réveil, à la Revue
politique se joignit la Tribune. Malgré tous ces concours, les
premiers résultats furent misérables. Les organisateurs convenaient
mélancoliquement que les listes se couvraient « avec une certaine
lenteur ». Que faire ? Abandonner le projet, c'était se courber sous
l'échec ; le poursuivre sans succès, s'était s'exposer au ridicule. En ces
conjonctures le gouvernement intervint. Il eût
pu feindre l'ignorance, laisser la souscription s'éteindre faute d'argent,
comme un feu faute d'aliment, et t'eût été le parti le plus sage. Une
conduite tout opposée eût été de confisquer le projet en s'y associant. Cette
idée, vraiment originale, traversa l'esprit de plusieurs des contemporains : Si
l'Empereur était bien avisé, écrivait Changarnier, il enverrait 500 francs
pour ériger un monument à l'un de ses adversaires dont la mort, après tout, a
été héroïque[18]. » Dans le Temps, M. Nefftzer
hasardait la même pensée. En ses notes au jour le jour, un député, M.
Darimon, après avoir rapporté l'article du Temps, ajoutait avec une
nuance d'incrédulité : « Nefftzer n'a pas tout à fait tort, mais ce
serait peut- être trop demander à l'Empereur[19]. » Parmi les ministres, M.
Rouher déconseilla, à ce qu'on assure, les mesures répressives ; quant à M.
Baroche, il estima, comme garde des sceaux, que les poursuites étaient
fondées en droit, mais, au point de vue de l'opportunité politique, il se
montra fort réservé. Malgré ces résistances ou ces doutes, le parti de la
sévérité l'emporta. L'instruction judiciaire fut courte. Elle aboutit au
renvoi en police correctionnelle des promoteurs de la souscription, et aussi
de Quentin, de Gaillard père et fils, ainsi que d'Abel Peyrouton. Plusieurs
circonstances concoururent à donner au procès tout l'éclat qui avait manqué à
la manifestation. Le délit relevé à la charge des prévenus était celui de manœuvres
à l'intérieur dans le but de troubler la paix publique. Par là on
remettait en vigueur la loi du 27 février 1858, dite loi de sûreté générale,
loi que tous les libéraux sans distinction avaient combattue et qui, sans
avoir été abolie, semblait le reste d'un régime déjà disparu. Certains
journaux officieux grandirent maladroitement les poursuites, comme si la
cause à défendre eût été celle de l'Empire même. Les souvenirs se reportant
vers le 2 décembre, la mémoire de Baudin apparut en pleine lumière : si ses
partisans étaient misérables, lui-même se détachait avec un vif relief du
milieu de ses vulgaires admirateurs, et le gouvernement, qui était
responsable de son trépas, avait mauvaise grâce à lui marchander un monument.
Ainsi parlaient, avec une légère nuance de persiflage ou d'irritation, même
les hommes les plus modérés. Les prévenus recueillaient ces symptômes et s'en
encourageaient. L'essentiel serait de trouver des avocats qui sauraient tirer
du précieux mort tout ce qu'on en pourrait exprimer. Cette
désignation ne laissa pas que d'être laborieuse. On songea d'abord à une
défense unique ; puis cette idée fut abandonnée. Une assez vive répugnance
éloignait des plus illustres, des plus anciens membres du barreau. Ils
dédaigneraient d'aussi chétifs clients, n'accepteraient la tâche qu'avec une
résignation morose et, soit apaisement des années, soit respect des anciennes
bienséances judiciaires, reculeraient devant les suprêmes agressions. Cette
exclusion amena à solliciter l'assistance des jeunes, en recherchant parmi
les jeunes les plus insolents. Ici la difficulté fut grande, non que les
membres du jeune barreau ne fussent en ce temps-là insolents à souhait ; mais
ils l'étaient tous, et c'est en quoi le choix fut vraiment embarrassant. Parmi
les prévenus, le plus redoutable pour l'ordre social était Delescluze. Le
ministère public lui attribuerait plus tard la première pensée de la
manifestation, la première pensée de la souscription. A ce titre, sa défense
serait la plus importante. Mais il vivait en un sombre isolement et inclinait
à suspecte quiconque le voudrait servir. On songea pour lui à Clément
Laurier, dont le sourire gouailleur lui déplut. Le nom de Gambetta lui fut
ensuite suggéré sans qu'il manifestât grande confiance. Ce jeune homme ne lui
paraissait ni assez intègre ni assez pur. Ses manières, sa physionomie, son
langage ne répondaient en rien au type rigide du conventionnel classique
Malgré ces taches, Delescluze se résigna et, quoique à contrecœur, l'accepta
pour avocat. Nous
avons déjà rencontré le nom de Gambetta. Les jours qui allaient s'écouler
seraient les derniers de sa vie obscure. C'est ici le lieu de recueillir ce
que, dès cette époque, ses contemporains savaient et rapportaient de lui. Il
venait d'atteindre sa trentième année. C'est à Cahors, pays de sa mère, qu'il
était né et avait grandi ; mais son père était originaire de Gênes, et
toujours il retiendrait la trace de sa double patrie, associant en lui la
rudesse du Quercy et l'insinuante souplesse de l'Italie. Tout jeune, il était
venu à Paris, se disposant au barreau, et, son droit fini, s'était inscrit au
stage. D'humble condition, car son père était épicier, ambitieux plus encore
que pauvre, il prit aussitôt sa place parmi ces jeunes gens audacieux qui,
dès le milieu du règne, demandaient à l'Empire, non de se réformer, mais de
disparaître. L'attente pouvant se prolonger, il se garda qu'elle fut trop
austère. Nul tumulte scolaire ne le laissait indifférent ; nulle fête, non
plus, au Quartier latin, n'était complète sans lui. Il excellait pareillement
à vider les bocks et à réciter les vers des Châtiments. Il haïssait
l'Empire avec exubérance, mais sans fanatisme. Une répulsion naturelle l'éloignait
des doctrinaires, des dogmatiques. Au contraire, il estimait que, même sous
les tyrans, le plaisir est bon à goûter, et ses invectives se mêlaient de
toutes sortes de gauloiseries et de joyeusetés. Contrairement à ce qu'on a
répété, il ne manquait pas de lectures, mais faites sans méthode et au gré de
sa fantaisie. J'ai ouï dire qu'il se passionna pour les Misérables et
pour la Légende des siècles : ses auteurs favoris, c'étaient
Montaigne, Rabelais surtout, dont il portait souvent dans les poches quelque
tome dépareillé. A la manière des contemporains, il avait aussi puisé dans
Tacite un choix de maximes diverses, excellentes pour corser les discours : à
dire vrai, le livre était trop haut pour lui ; et les sénateurs assez simples
pour s'ouvrir les veines plutôt que de survivre à la liberté lui paraissaient
d'une niaiserie antique. Avide d'initiation à la vie publique, il ne manquait
aucune grande séance au Corps législatif ; les huissiers le connaissaient et,
quelle que fût la foule, le laissaient pénétrer. Ses plus longues stations se
faisaient au café, au café Voltaire et au café Procope : c'est là qu'il se
montrait sans contrainte, débraillé de costume et débraillé de langage,
étrange avec son œil unique qui lançait des flammes, grossier souvent, mais
aisé à ramener, bruyant, provocant, prompt à la parole comme un paladin au
combat, surprenant tour à tour par de terribles accès d'emportement et de
formidables accès de gaieté. Là s'entamaient de mémorables discussions sur
les événements du jour, les incidents du Quartier latin, les lettres, le
théâtre, les femmes. Même lorsqu'ils paraissaient dévier le plus, les
entretiens se ramenaient toujours à la politique. Alors Gambetta, de son
verbe dominateur, couvrait toutes les autres voix. Moitié par exubérance,
moitié par désir de s'exercer lui-même, il transformait peu à peu le débat en
monologue. La prétention sembla d'abord exorbitante, puis elle parut
naturelle. Instinctivement on se rapprochait, et autour de lui se formait un
cercle admiratif, petit auditoire en attendant le grand. C'est
que vraiment cet homme, en dépit de ses apparences désordonnées ou vulgaires,
déjà portait en lui quelques-uns des signes qui marquent les axiles faites
pour dominer. En son langage rien d'égal, de poli ou d'achevé, de grandes
inexpériences, le plus étrange enchevêtrement de phrases et d'idées ; mais de
soudains élans de passion, quelque chose de familier et de véhément, une
force singulière et parfois une finesse singulière aussi ; avec cela une voix
profonde et sonore tout ensemble, un geste large, une manière ample et
impétueuse où disparaissaient toutes les incorrections comme les scories se
perdent dans le bouillonnement d'un torrent. L'étude n'avait guère jusqu'ici
perfectionné la nature : aucun savoir solide, aucune connaissance de la
jurisprudence ou du droit, aucune application, sinon pour l'éloquence. Plus
tard, quand autour de Gambetta grandi le succès aurait suscité des flatteurs,
il ne manquerait pas de gens pour vanter sa compétence dans les questions sociales
ou ouvrières ; la vérité, c'est que, du moins dans la jeunesse, il n'en
approfondit aucune. Il lui arriverait aussi parfois, à lui-même, pour donner
plus d'autorité à ses développements, de faire étalage de faits ou de
citations : en ces occasions, ses amis se mettraient à trembler, craignant
qu'il ne se trahît par quelque monstrueuse ignorance. Ce qu'il n'avait pas
acquis par travail, il le percevrait souvent par une vive et naturelle
intuition. Il parlait trop pour méditer beaucoup ; mais par une certaine
compensation il se nourrissait de ses propres paroles et, en répétant sa
pensée, il la précisait, l'assouplissait, la clarifiait. Bien que jeté dans
l'opposition extrême, il gardait sa raison jusqu'en ses plus grands écarts
et, capable de beaucoup d'excès, le serait aussi de sagesse. A la différence
de ses jeunes et téméraires compagnons, il avait le sens du possible, et même
un discernement très raffiné des nuances. En son âme aucune vertu ni même
aucune notion de ce que ce mot comportait ; mais point d'instincts pervers ;
au contraire, dans les bons moments, beaucoup de belle humeur, assaisonnée de
bienveillance et même de générosité. Sa parole, si violente en public,
s'adoucissait, par intervalles, jusqu'à un charme singulier dans les
entretiens de l'amitié. En lui on sentait une nature inculte, presque
sauvage, mais qui, prodigieusement souple, saurait avec l'âge se contenir et
même s'affiner. Mêlé parfois à ceux qui rêvaient démolition ou crime et
choisissaient Hébert pour patron, il ressentait un grand dégoût de ces
visionnaires maladifs. Quant à lui, il se garderait de détruire la société et
se contenterait d'y pratiquer une brèche à la taille de ses ambitions. Il
avait étudié la révolution de 1848, mais pour ne pas l'imiter. Son idéal
(autant qu'il pouvait en avoir un à ce début de sa carrière) était la
démocratie radicale, mais fortement organisée. Il souhaitait l'avènement de
nouvelles couches sociales, mais doublement prémunies et contre la réaction
et contre elles-mêmes. Ce programme était trop pénétré de vues politiques
pour échapper au reproche de modérantisme. Aussi Gambetta se gardait-il de
confidences ou d'épanchements trop publics qui l'eussent rendu suspect. Le
plus souvent, il se contentait de répéter, en les revêtant de son éloquence,
les lieux communs de son parti. Même il écoutait sans dédain trop visible les
élucubrations les plus extravagantes. Un mot toutefois le trahissait à demi :
« Je me servirai de tout cela, disait-il, mais je rectifierai le
tir. » En
1868, Gambetta avait épuisé ces modestes honneurs qui sont au barreau les
premiers présages de l'avenir. Il avait été, sous le bâtonnat de M. Dufaure,
troisième secrétaire de la conférence des avocats[20]. Deux fois il avait présidé la
conférence Molé. Les années venant, il avait mis un peu d'ordre dans sa vie
comme dans sa toilette, et ses amis répandaient même le bruit qu'il avait un
tailleur. Autour de lui s'agitaient quelques comparses qui recueillaient ses
opinions et répétaient ses discours. A plusieurs reprises, les anciens du Palais
avaient distingué sa verve et lui avaient prédit le succès. Tout cela n'était
que mince réconfort, et rude serait le labeur pour conquérir la renommée et
triompher de la pauvreté. Gambetta était en cette condition pleine d'espoir,
mais précaire, quand survint l'affaire Baudin. Désigné par Delescluze, il ne
cacha point sa joie. Cette fois il parlerait si haut et frapperait si fort
que ceux qui l'ignoraient seraient bien forcés de l'entendre et de le
connaître. Le 13
novembre s'ouvrirent devant la 6e chambre correctionnelle les débats du
procès. Ils s'ouvrirent au milieu d'une grande affluence, les polémiques des
journaux ayant surexcité la curiosité. A la souscription beaucoup de libéraux
s'étaient associés, par haine de l'Empire, par respect pour la légalité.
Parmi les adhésions, il en était une qui provoquait beaucoup de commentaires.
Berryer, alors sur son lit de mort, avait retrouvé dans sa mémoire, déjà
prête à fuir, les souvenirs du coup d'État et, soucieux uniquement de la loi
violée, avait voulu que son hommage se confondît avec celui des républicains.
Les juges prirent place. Par une chance heureuse pour les défenseurs, il se
trouva que le tribunal fut présidé par M. Vivien, magistrat âgé, de mœurs
polies, capable de reprendre doucement les exagérations ou les excès de
fougue, mais non doué de l'accent dominateur qui prévient les orages ou les
contient. Le siège du ministère public était occupé par M. Aulois, orateur
non sans talent, très zélé bonapartiste, et d'un zèle qui ne manquait pas de courage,
la véritable habileté étant déjà de se ménager. Quant aux avocats, on avait
renoncé au dernier moment à écarter les anciens ; il y en avait donc de tout
âge : Arago, à la belle tête blanche et à la voix retentissante ; Crémieux, à
la physionomie mobile et de laideur pétillante ; Laurier, au sourire
sardonique ; Leblond, à la figure austère et émaciée. Suivant la procédure
habituelle, les prévenus furent interrogés, puis on assista au défilé des
témoins, tous gens de police. Quand le ministère public eut développé la
prévention, les défenseurs commencèrent. Les plaidoiries furent, à ce qu'on
assure, fort belles. Pour l'avenir, une seule subsiste : celle de Gambetta. D'un
grand coup d'aile, il s'éleva au-dessus des arguties de procédure et des
discussions de texte. Dédaigneusement il écarta l'accusation de manœuvres à
l'intérieur : « Des hommes comme M. Delescluze ou M. Challemel-Lacour
ont-ils besoin d'entente préalable pour honorer leurs morts ? » Puis il
posa cette interrogation redoutable : « Peut-il exister un moment où la
raison d'État autorise, sous prétexte de salut public, à violer la loi, à
renverser la constitution, à traiter en criminels ceux qui défendent le droit
au péril de leur vie ? » Toutes choses se transformant de la sorte, le
procès apparut dans toute son ampleur, non plus celui du ministère public
contre Delescluze, mais celui de l'Empire et de la République. Avec une
hardiesse croissante, Gambetta reprit, ressaisit, retourna la question comme
pour la graver dans toutes les consciences. Il rappela que Louis-Napoléon
avait « reçu la République en dépôt, sous un serment unique et
solennel ». « Sans doute, ajouta-t-il, il se croyait gratifié de je
ne sais quelle mission providentielle et latente pour abattre la forme du gouvernement
qu'il avait charge de protéger. » Puis, se reprenant aussitôt :
« Je ne sais si je me fais illusion, mais il me semble que le dernier
endroit pour soutenir de semblables thèses, pour glorifier de semblables
attentats, c'est le prétoire du juge, car ici la loi seule doit parler et
être entendue. » Un récit du 2 Décembre suivit, tel que depuis le
commencement du règne on n'avait rien entendu de pareil. « Oui ! le 2
Décembre, autour d'un prétendant se sont groupés des hommes que la France ne
connaissait pas jusque-là ; qui n'avaient ni talent, ni honneur, ni rang, ni
situation ; de ces gens qui, à toutes les époques, sont les complices des
coups de la force ; de ces gens dont on peut répéter ce que Salluste a dit de
la tourbe qui entourait Catilina, ce que César dit lui-même en traçant le
portrait de ses complices, éternels rebuts des sociétés régulières : Ære alieno obruti et vitiis
onusti, Un tas d'hommes perdus de dettes
et de crimes, comme
traduisait Corneille. » L'évocation des proscrits compléta la condamnation
des proscripteurs. Gambetta fit revivre les images des morts, Charras, Michel
de Bourges ; il rappela les généraux exilés, Cavaignac, Lamoricière, Bedeau ;
assemblant dans un même souvenir tous ceux qui avaient souffert, il parla de
la disgrâce commune à tous les tenants de la légalité, légitimistes,
orléanistes, républicains ; il salua ceux qui étaient alors à Vincennes, à
Mazas, Thiers, Rémusat et pardessus tout Berryer, « l'illustre mourant
». Puis revenant aux gens du coup d'État : « Ces hommes prétendent avoir
sauvé la société ; peut-on dire qu'on a sauvé la société, uniquement parce
qu'on a porté la main sur le pays ? » Tout ce
qui se pourrait écrire rendrait mal l'effet de ces paroles. Dans la salle, un
silence fait de stupeur retenait tous les souffles. La défense s'était faite
réquisitoire, et quel réquisitoire ! Tous les rôles étant renversés,
l'attaque montait, directe, virulente, jusqu'au souverain, et il semblait que
lui seul fût l'accusé. Plusieurs fois, le président, troublé et éperdu, avait
tenté de modérer le ton du plaidoyer. On dit qu'à un certain moment, il
souffla au défenseur ces mots d'une indulgence malicieuse : « Vraiment,
maître Gambetta, vous devriez réserver cela pour la fin. » Que pouvaient ces
exhortations inoffensives ? Plus fougueux par nature, plus cruellement
atteint dans ses convictions, l'avocat impérial se désespérait de ne pouvoir
maîtriser le redoutable adversaire. On le voyait tantôt feindre le dédain,
tantôt lancer des interruptions ; mais ses paroles se perdaient dans le grand
tonnerre de la puissante voix. Lui, cependant, poursuivait avec un
redoublement de véhémence. Son accent méridional scandait vigoureusement
chaque phrase. Il s'échappait de sa place, frappait sur la barre, en une
attitude qui déjà n'était plus celle de la défense, mais celle de la
rébellion. Ses cheveux en désordre, sa toge entr'ouverte, son rabat retourné,
sa toque froissée qu'il ôtait ou remettait, tout annonçait l'intensité d'une
colère vengeresse, indifférente à tout ce qui n'était pas elle. On eût dit
que toutes les victimes de l'Empire voulussent en une heure effacer tout un
arriéré de contrainte et de silence : « Au 2 Décembre, continua Gambetta, on
a trompé Paris avec la province, et la province avec Paris ! La vapeur, le
télégraphe sont devenus des instruments de règne. On a lancé, à travers tous
les départements, que Paris était soumis. Soumis ! il était assassiné,
fusillé, mitraillé ! » La fin du discours résonna avec l'éclat d'un défi : «
Écoutez, voilà dix-sept ans que vous êtes les maîtres absolus,
discrétionnaires de la France ; ce qui vous juge le mieux, parce que c'est
l'attestation de vos propres remords, c'est que vous n'avez jamais osé dire :
Nous célébrerons, nous mettrons au rang des solennités de la France le 2
Décembre comme un anniversaire national ! ... Eh bien ! cet
anniversaire du 2 Décembre, nous le revendiquons pour nous ; nous le fêterons
toujours, incessamment ; chaque année, ce sera l'anniversaire de nos morts
jusqu'au jour où le pays, redevenu le maître, vous imposera la grande expiation
nationale au nom de la liberté, de l'égalité, de la fraternité[21]. » Le
soir, après une longue délibération, le tribunal rendit sa sentence. Tous les
prévenus furent condamnés. Mais qui songeait à Delescluze et ses compagnons ?
Comme l'audience finissait, Gambetta fut entouré par ses confrères. Sur les
escaliers et jusqu'au vestiaire, on le complimenta, on l'acclama. A la
sortie, ses amis politiques lui firent cortège et l'accompagnèrent à la
brasserie Dreher, puis au restaurant Magny. Là, les félicitations, les
serrements de mains recommencèrent, et à celui qui venait de conquérir la
renommée, on prédit toutes sortes de fortunes, hormis toutefois celle qui
l'attendait. Gambetta reçut ces témoignages avec une effusion bruyante qui
peut-être valait mieux que la fausse modestie. « J'ai submergé Aulois,
répétait-il, et revenant sur les incidents du jour, il ajoutait familièrement
en se félicitant lui-même : Comme je leur ai dit leurs quatre vérités ! »
Puis, par une habile générosité, il ne tarissait pas en éloges sur la
plaidoirie de Laurier qui avait parlé après lui. Et en effet Laurier, appelé
à défendre M. Challemel-Lacour, avait surpassé Gambetta en souplesse et à
certains moments l'avait presque égalé en vigueur. Mais on subissait encore
l'impression du discours vengeur, et l'esprit se refusait à recueillir autre
chose. Les plaidoyers doivent arriver à leur heure et, comme les livres, ont
leur destin. Ainsi
se dénoua le procès fameux. Il eut deux conséquences. La première fut de
montrer que, dans l'Empire déclinant, rien n'était désormais intangible, même
les titres originaires de la dynastie. La seconde fut d'ajouter à la liste
des ennemis de l'Empire un nom désormais éclatant. Baudin vivant avait été
impuissant et obscur. Voici que Baudin mort venait d'engendrer Gambetta. V A
mesure que déclinait le prestige du pouvoir, l'opposition développait ses
ressources. Elle eut, en ce temps-là même, à son service, — une association
puissante, l'Association internationale des travailleurs ; — un
instrument permanent d'agitation, les réunions publiques. C'est ici le
lieu de raconter l'une et de décrire les autres. En
1862, plusieurs journaux, le Temps, l'Opinion nationale, le Progrès de
Lyon, avaient émis le vœu qu'un certain nombre d'ouvriers, choisis parmi
leurs camarades, pussent visiter l'Exposition de Londres. Le projet fut
patronné par le prince Napoléon, adopté par l'Empereur. Le gouvernement et la
ville de Paris fournirent chacun 20.000 francs pour les frais de la route. A
cette somme s'ajoutèrent 13.000 francs recueillis par souscription. Les
élections dans les ateliers n'étaient pas autorisées par les lois. Mais la
même bienveillance qui avait facilité le voyage toléra le scrutin. C'est
ainsi qu'au mois de juillet un groupe important de Parisiens et de Lyonnais,
délégués par leurs compagnons, débarquèrent à Douvres[22]. Le but
était l'Exposition. On la visita sans doute, mais avec des pensées qui se
portaient ailleurs. Les nouveaux arrivants se conduisirent moins en
touristes, avides de spectacles, qu'en observateurs, soucieux d'améliorer
leur sort. Entre tous les exemples que Londres leur offrait, aucun ne les
frappa plus que la persévérante énergie des ouvriers britanniques pour
suppléer à leur propre faiblesse par l'association. Quand un Français adopte
une idée anglaise, il ne se l'assimile qu'en la généralisant ; c'est sa
manière de la faire sienne et de lui imprimer l'estampille de notre génie
national. Les délégués parisiens ne procédèrent pas autrement. En s'unissant,
les travailleurs anglais avaient surtout pour objet de s'assurer contre toute
diminution de leurs salaires, d'en élever même périodiquement le taux par des
grèves fomentées avec opportunité. D'instinct, nos compatriotes amplifièrent
ce programme, et, s'éprenant de l'association, ne s'en éprirent point à demi.
Par elle, non seulement on accroîtrait les salaires, mais on renouvellerait,
on transformerait toute l'ancienne organisation du travail. En outre, on ne
connaîtrait ni nationalité, ni diversité de langues, ni frontière, en sorte
que les ouvriers de tous pays fussent rattachés les uns aux autres par un
même lien. En un grand meeting tenu le 5 août, Français et Anglais
célébrèrent cette fraternelle alliance et se promirent de préciser plus tard
les vues générales qu'ils se contentaient de proclamer. Telle fut, en sa
première origine, la Société internationale des travailleurs. A force
d'être étendue, la conception était singulièrement vague, si vague qu'elle
risquait fort de s'évaporer tout à fait. Le temps et l'éloignement effaçant
les impressions, peut-être en serait-il de ces beaux desseins comme des
promesses de s'écrire entre amis qui se quittent. On était de part et d'autre
en train de s'oublier, quand survint en 1863 le soulèvement de la Pologne.
Des comités se formèrent dans les ateliers parisiens pour recueillir des dons
en faveur des insurgés. Comme un effort pareil se tentait en Angleterre, six
délégués français furent envoyés à Londres pour combiner entre les démocrates
des deux pays l'action commune. En se rencontrant, Anglais et Français se
reconnurent : c'étaient les mêmes hommes qui, l'année précédente, avaient
conféré ensemble de leurs intérêts économiques. Derechef on se rapprocha et,
sans rien préciser encore, on confirma le pacte d'union[23]. Un an plus tard, le petit
groupe tenta de s'affirmer par une initiative hardie. Parmi les Français,
l'un des principaux était un ouvrier ciseleur du nom de Tolain, esprit
laborieux, intelligent et chercheur. Comme des élections complémentaires
avaient lieu à Paris, Tolain fut porté par quelques-uns de ses camarades dans
la cinquième circonscription. Cette candidature puisa toute son importance
dans les déclarations qui l'accompagnèrent. Les nouveaux venus refusaient de
s'inféoder à aucun parti, jugeaient que la politique était œuvre de
bourgeois, essayaient d'établir un programme de revendications communes qui
serait celui de tous les ouvriers. Ce qui paraît aujourd'hui digne de mémoire
passa presque inaperçu pour les contemporains. Entre les amis et les
adversaires du pouvoir, Tolain fut écrasé ; il ne recueillit guère plias de
quatre cents suffrages. Quels
que fussent les mécomptes du début, tout doucement l'idée faisait son chemin.
Pendant l'automne de 1864, une nouvelle assemblée se tint à Londres. Des
ouvriers de tous pays y avaient été envoyés. Trois Français se rendirent à
cette occasion en Angleterre : c'étaient le ciseleur Tolain, un ouvrier
passementier nommé Limousin et un monteur en bronze qu'on appelait Perrachon.
Le 28 septembre 1864, en un meeting tenu dans Saint-Martin's Hall, la Société
internationale des travailleurs fut définitivement décrétée. Puis une
commission fut choisie pour en rédiger le règlement. — Les statuts furent
précédés d'une déclaration de principes. Le premier soin était de mettre en
relief le but de l'association, à savoir « l'émancipation des
travailleurs accomplie par les travailleurs eux-mêmes ». L'échec de tous
les précédents efforts devait s'imputer à l'absence de solidarité. Tout autre
serait le résultat, si les ouvriers des diverses professions et des diverses
contrées s'unissaient fraternellement. A côté de quelques formules
imprudentes ou déclamatoires, les sages exhortations ne manquaient pas. On
proclamait que, « s'il n'y avait pas de devoirs sans droits, il n'y
avait pas de droits sans devoirs ». On ajoutait même que les adhérents
s'engageaient à reconnaître « comme base de leur conduite, la vérité, la
justice, la morale ». — A cette préface succédaient les stipulations
positives. La grande difficulté serait de concilier l'autonomie de chaque
groupe national avec les obligations communes de l'association universelle.
Les statuts laissaient à chaque peuple le soin de s'organiser suivant son
tempérament et ses lois. Librement les sociétés locales pourvoiraient à leur
fonctionnement, se fusionneraient ensemble et se fédéreraient. Quant au
gouvernement international, il était constitué à la manière des États
modernes, et, comme eux, comprenait un pouvoir exécutif et un pouvoir
législatif. Le pouvoir exécutif serait exercé par un conseil général dont la
résidence ne fut point fixée, mais qui, en fait, fonctionna toujours à
Londres. Le devoir du conseil général serait de se tenir en rapports
permanents avec les associations locales, de résoudre les questions
proposées, de diriger les enquêtes, d'encourager la propagande. Afin
d'assurer la régularité des correspondances, un secrétaire particulier serait
en outre institué au siège central pour chaque nation affiliée. La
publication d'un bulletin périodique servirait à resserrer l'alliance entre
les divers groupes, et à maintenir entre eux l'unité d'esprit. Ce conseil
général ne serait lui-même que l'émanation du pouvoir législatif. Tous les
ans, les sociétés particulières éliraient chacune un délégué, et ceux-ci
formeraient le congrès. Au congrès serait réservé le soin de nommer, en les
répartissant entre les diverses nations, les membres du conseil général,
d'entendre les rapports sur les travaux de l'année, de formuler tous les
vœux, de prendre toutes les résolutions nécessaires pour le bien de la société.
En se séparant, l'assemblée désignerait le lieu de la réunion suivante. Tels
étaient les statuts. Ils ne furent adoptés d'ailleurs qu'à titre provisoire,
et il fut entendu que la sanction du prochain congrès les rendrait seule
définitifs. L'Internationale
était fondée. Véritables inspirateurs de l'œuvre, les délégués français ne
perdirent pas un jour pour l'acclimater en leur pays. Dans la médiocrité de
leur condition, dans la pénurie de leurs ressources, ils seraient soutenus
par l'ardeur de leur foi. Les premiers propagateurs de l'entreprise furent
tous des ouvriers : ils s'appelaient Tolain, Limousin, Fribourg, Murat,
Héligon, Camélinat. Par leurs soins, une section parisienne fut créée. Ils se
répandirent dans les ateliers pour y recruter des compagnons. Ils louèrent,
rue des Gravilliers, 44, une modeste chambre pour y délibérer[24]. Le plus urgent était de
rassembler quelques fonds. Une cotisation hebdomadaire de dix centimes fut
imposée à chacun des affiliés. Ce serait le premier budget de l'association,
son premier trésor de guerre[25]. Mais vraiment était-il, à
cette heure, question de guerre ? L'Internationale, à son origine,
visait-elle à détruire la société ? Ne visait-elle pas à la transformer
pacifiquement ? Quand on cherche à pénétrer le dessein primitif de M. Tolain
et de ses amis, on voit se dégager de leur programme deux idées dominantes où
se révélaient des esprits chercheurs, non des esprits factieux. La
première était une confiance illimitée dans le principe d'association.
Courbés dès l'adolescence sous le travail manuel, les fondateurs français de
l'Internationale avaient souffert de la vie et supportaient
impatiemment ce qu'ils appelaient l'oppression du capital. S'ils
prolongeaient leur isolement, ils prolongeraient leur impuissance, et les
patrons, maîtres absolus des instruments de travail, demeureraient les
arbitres de leur destinée. Que s'ils s'unissaient, ils briseraient le joug
par la force du nombre ; toutefois la libération serait précaire, s'ils ne
parvenaient à produire eux-mêmes ; car alors, après quelques passagers
avantages, la misère les ramènerait sous cette même servitude qu'ils auraient
un instant répudiée. De là le dessein d'associations conçues, moins encore
pour peser sur les anciens détenteurs du capital et obtenir un allégement
transitoire, que pour créer, avec et par les ouvriers, de nouveaux centres de
production et assurer de la sorte l'affranchissement durable. Pour obtenir
des avances, les travailleurs associés offriraient en gage leur bonne
conduite, la vigueur de leurs bras, leurs aptitudes professionnelles ; et ce
gage, fragile, presque dérisoire de la part d'un homme isolé, inspirerait,
pensait-on, confiance, s'il était offert par une collectivité d'individus
laborieux, robustes, habiles et, en outre, solidaires les uns des autres.
Ainsi apparaissait la véritable émancipation, celle qui résulterait non d'une
révolte aveugle, non d'un coup de force imprévoyant, non même d'une grève
concertée, mais du progrès des lumières et de la raison. Les sociétés
ouvrières seraient facilitées par leur multiplicité même, car elles
pourraient s'aider les unes les autres, soit en se faisant crédit, soit en
échangeant librement leurs productions. Les premiers essais seraient seuls
malaisés ; s'ils réussissaient, tout le reste, croyait-on, irait de soi. —
Peu rompus à l'étude, les théoriciens de l'Internationale arrivèrent
lentement, péniblement, à cette claire vue de leur condition future. A vrai
dire, leurs combinaisons n'étaient point tout à fait nouvelles ; mais ceux
qui ont peu lu se figurent volontiers qu'ils inventent. Une fois maîtres de
leurs pensées, ils s'y attachèrent avec d'autant plus de foi que leur
inexpérience leur masquait les objections. Ils entendaient que leur système
n'eût aucune ressemblance, soit avec le communisme qu'ils réprouvaient, soit
avec le socialisme d'État qui leur répugnait pareillement. Sans doute, le
succès de leurs projets entraînerait comme conséquence l'extinction de
l'ancien patronat. Mais il disparaîtrait peu à peu, sans secousses, sans
violences, ainsi qu'il arrive à ces vieux débris qui, sous Faction du temps,
se lézardent, s'effondrent, et dont les pierres désagrégées servent à
reconstruire les édifices nouveaux. Dans leur chambre de la rue des
Gravilliers, Tolain et ses amis s'essayaient de la sorte à soulever le monde,
sans que nul alors ne devinât leur labeur ou s'enquît de leur nom. Quant à
eux, voulant désigner leur doctrine et se désigner eux-mêmes, ils
s'appelèrent mutuellistes, mot significatif où se peignaient leurs
aspirations à unir, par un lien de solidarité et par de réciproques services,
d'abord les ouvriers de leur pays, puis ceux du monde entier. Dans
les conciliabules de la rue des Gravilliers, une seconde pensée prévalait.
Elle se résumait en un dessein bien arrêté de fuir toute compromission
politique. Jusqu'ici, aux jours de révolution, les travailleurs des usines et
des ateliers étaient montés bravement sur les barricades, pour le plus grand
triomphe de la bourgeoisie libérale et républicaine. D'après les premiers
apôtres de l'Internationale, cet empressement attestait moins
d'héroïsme que de naïveté. L'heure était venue pour le parti ouvrier de ne
songer qu'à lui-même, de ne poursuivre de revendications qu'à son exclusif
profit, de laisser les classes riches ou aisées débattre leurs querelles.
Tous les actes qui suivirent s'inspirèrent de ce programme. Il fut décidé que
l'on n'admettrait dans la société que les vrais travailleurs et qu'on en
bannirait ceux que, dans le jargon révolutionnaire, on appelait les ouvriers
de la pensée. Vis-à-vis du gouvernement, la section parisienne se garda
de toute hostilité. Sa conduite se nuança même d'une déférence qui surprit.
Les statuts de l'association ayant été rédigés, une double expédition en fut
adressée au ministre de l'intérieur et au préfet de police, comme si on eût
voulu, par cette communication, répudier d'avance tous agissements
clandestins ou factieux. Vis-à-vis des radicaux qui commençaient à poindre,
vis-à-vis des républicains ou des démocrates de toute opinion, la même réserve
fut observée. Sur ces entrefaites, un incident survint qui fournit une preuve
éclatante de cette neutralité. Le conseil général de Londres, déjà circonvenu
par les réfugiés établis en Angleterre, avait désigné comme agent à Paris,
pour le service de la presse, un ancien condamné politique qu'on appelait
Lefort. De sa vie, Lefort n'avait manié un outil. Immédiatement Tolain
protesta, et allant trouver le nouveau délégué : « Vous êtes
républicain, nous le sommes aussi ; mais en même temps, nous sommes ouvriers
et voulons étudier les questions ouvrières. Si nous avons pour représentant
un homme condamné pour société secrète, le gouvernement nous surveillera, et
nous ne pourrons plus vivre. Nous vous demandons votre démission. » Lefort
résista. L'entretien prenant alors un tour plus vif : « Si nous avions
voulu, dit Tolain avec hauteur, faire une manifestation républicaine, croyez
bien que nous aurions choisi un nom plus considérable que le vôtre. » La
querelle s'envenima ; le conseil général dut intervenir ; une enquête fut
prescrite, et un instant l'agitation fut extrême en la petite société
naissante. Plutôt que de céder, Tolain partit pour Londres avec Fribourg.
Après de longs débats, il obtint gain de cause, et la nomination fut
rapportée[26]. Cette
modération dans les doctrines sociales, cette réserve dans les affaires
politiques attestaient la sagesse de la section parisienne. A se montrer si
sages, les mutuellistes risquaient fort de passer inaperçus et de n'attirer
personne. Les jacobins, les hébertistes répudièrent ceux qui ne parlaient ni
de prendre ni de détruire. « Le coopératif n'est qu'un trompe-l'œil »,
disait, à quelque temps de là, Tridon, dans les débats du procès de la
Renaissance. Les communistes traitèrent en adversaires ceux qui
n'abolissaient ni la propriété individuelle, ni l'héritage, ni la famille.
Les républicains s'étonnèrent qu'on ne tînt pas à honneur leur concours,
virent ou feignirent de voir dans les premiers propagateurs de
l'Internationale des agents secrets de l'Empire et, sans pénétrer plus avant
dans les doctrines, dénoncèrent, sous le nom de socialisme impérialiste, ce
qu'ils n'avaient ni le désir ni le temps d'approfondir. Quant au
gouvernement, son attitude fut pleine de circonspection. Ayant reçu
communication des statuts, il s'abstint de tout encouragement comme de toute
défense. Plus tard, comme la section parisienne avait fait imprimer un
manifeste à Bruxelles, il interdit l'entrée du document en France, mais il
laissa entendre que la réponse eût été bien différente si les auteurs de la
brochure avaient su trouver un mot, un seul mot pour louer le zèle
philanthropique de Napoléon et la loi des coalitions[27]. Plus clairvoyant que les
républicains, l'Empire se gardait de négliger ou de dédaigner la nouvelle
association, mais il la surveillait, prêt à lui continuer sa tolérance si
elle demeurait inoffensive, à l'absorber si elle venait à lui, à la combattre
si elle déviait vers ses ennemis. Les
deux premières années se ressentirent de cet isolement. En 1865 on ne tint
pas de congrès, de peur de dévoiler l'inanité des résultats. La seule réunion
fut un conciliabule tout intime à Londres. En 1866, la section parisienne
comptait à peine cinq cents adhérents ; en dehors de Paris, quelques efforts
de propagande, mais presque stériles. Les cotisations se recouvraient
irrégulièrement ou point du tout. « Je n'ai jamais eu plus de cinquante
francs en caisse », a écrit Héligon, le premier trésorier de
l'Internationale. Un jour, un bienfaiteur généreux donna deux cents francs :
douze heures plus tard, la somme était dépensée. Si modeste que fût le local,
on n'en constatait que rarement l'insuffisance. En dehors de cette langueur
générale, l'association fléchissait sous un double reproche : pour une
société révolutionnaire, elle se montrait trop pacifique ; pour une société
d'études, elle manquait d'autorité[28]. Il fut
bientôt visible que l'Internationale était condamnée à attendre indéfiniment
son heure, à moins qu'elle ne déviât. Comme l'histoire n'est pas toujours la
vertu récompensée, elle trouva, en se pervertissant, la notoriété. Dès le
premier congrès de la société, qui se tint à Genève en septembre 1866, on vit
éclater les prétentions de ceux qui voulaient détourner l'institution au
profit de la politique. De plus en plus dominé par les réfugiés, le conseil
général de Londres avait convoqué à l'assemblée plusieurs des étudiants qui,
l'année précédente, s'étaient signalés au congrès de Liège. Ceux-ci
accoururent, et très bruyamment essayèrent d'intervenir dans les
délibérations. Comme on contestait la régularité de leur mandat et comme on
refusait de les entendre, des scènes violentes, des rixes même se
produisirent. Les pseudo-délégués finirent par être écartés, et les débats se
poursuivirent au milieu d'un calme relatif. Mais cette première incursion en
laissait prévoir bien d'autres[29]. L'année
1867 fut remplie par les grèves. Il y en eut à Amiens, il y en eut à Roubaix
; il y eut surtout à Paris la grève des ouvriers bronziers. Cette dernière
grève donna à l'Internationale l'occasion de s'affirmer avec éclat. Fribourg,
s'étant rendu en Angleterre, obtint des sociétés ouvrières, à Londres, à
Manchester, à Birmingham, « quelques milliers de francs » pour les frères de
France. Cet exemple provoqua l'émulation ; de tous côtés, les offrandes
arrivèrent, et les patrons se décidèrent à céder[30]. Du même coup, on apprit à
connaître l'Internationale que jusque-là on avait ignorée. On conçut même
d'elle une opinion tout à fait exagérée : car on lui attribua « des
millions ». En soutenant les grèves, l'association ne sortait pas de son
rôle. Mais voici à quels signes se reconnurent, dès cette année 1867, les
déviations. Plus ardents et moins contenus que les membres directeurs de la
section parisienne, les correspondants de province ne manquaient pas, dans
leurs lettres, de mêler aux vœux pour le prolétariat des imprécations contre
l'Empire. Loin d'agir au grand jour, ils rêvaient des organisations
clandestines et se donnaient des airs de conspirateurs. De Roubaix, un
certain Pierre Lécluse annonçait le dessein de cacher l'association sous les
apparences d'une société d'instruction mutuelle. « A tout événement,
ajoutait-il, nous nous sommes pourvus d'une bibliothèque. » De Londres,
cependant, le conseil général prêchait la violence. Il avait, comme
correspondant spécial pour la France, un agent dont les lettres furent plus
tard saisies. Et ces lettres attestent, dès cette époque, une préoccupation
principale, sinon unique, celle de l'Empire à détruire et de l'Europe à
bouleverser[31]. On
pouvait à toute rigueur ne voir en ce langage que l'opinion individuelle de
quelques hommes fanatiques ou pervertis. Au mois de septembre 1867, comme
l'Internationale tenait à Lausanne son deuxième congrès, l'altération de
l'esprit primitif apparut avec la plus claire évidence. Les Anglais, les
Allemands, les Belges étaient arrivés à l'assemblée avec un programme
communiste ; ils entreprirent de le faire triompher. Les délégués français,
soutenus par les Italiens et les Suisses, se constituèrent les défenseurs de
la propriété individuelle, de l'héritage, de la famille, et après de vifs
débats rallièrent à eux la majorité. Combien ce succès si péniblement conquis
n'était-il pas précaire ! Cependant, de l'autre côté du lac, à Genève, se
tenait un autre congrès bien plus éclatant. Il s'appelait le Congrès de la
paix et de la liberté. Il avait inscrit à son ordre du jour le désarmement
général, la revendication de toutes les franchises, l'anéantissement de
toutes les superstitions comme de toutes les tyrannies. Garibaldi venu
d'Italie en était le héros. Nous avons déjà raconté ces scènes[32]. Des députés, franchissant le
Léman, abordèrent à Lausanne et proposèrent aux internationalistes une
alliance. Ceux-ci, qui délibéraient beaucoup plus obscurément, ne résistèrent
pas aux avances de si puissants, de si bruyants voisins. Trois délégués,
parmi lesquels Tolain lui-même, furent chargés de porter la réponse, et la
fusion s'accomplit. Les congressistes de Lausanne s'appropriaient les
résolutions des congressistes de Genève : par là ils versaient de plus en
plus dans la politique, et entre toutes les politiques ils choisissaient la
pire. On
était bien loin de la société d'études fondée jadis rue des Gravilliers. La
déviation serait complète si l'association prêtait son personnel pour quelque
dessein factieux. Or, deux mois plus tard, l'intervention française à Rome
ayant fort irrité le parti démagogique, des manifestations se préparèrent en
guise de protestation. Les affiliés de l'Internationale souffraient
impatiemment qu'on les soupçonnât de complicité avec l'Empire. Quand ils
paraissaient dans les ateliers, un peu mieux vêtus que de coutume, leurs
compagnons leur demandaient ironiquement « si la police n'avait pas payé
leurs paletots[33] », et le fréquent retour
de ces insinuations les mortifiait singulièrement. L'occasion leur parut
favorable pour se laver à jamais du reproche. Ceux qui dirigeaient la société
ne laissèrent pas que de s'effrayer un peu. Mais ils n'osèrent retenir leurs
hommes, et les plus modérés se contentèrent de ne pas les exciter. Ceux-ci,
mêlés à quelques autres groupes, se rendirent, le 2 novembre 1867, en
pèlerinage au tombeau de Manin, puis, le 4 novembre, on les vit se rassembler
sur le boulevard Bonne-Nouvelle. L'une et l'autre manifestation passèrent
presque inaperçues. Toutefois elles portaient en elles une signification bien
nette : l'alliance conclue à Genève venait de se ratifier dans la rue. La
société d'études avait végété ; tout autre fut la société de combat. Les
adhérents se multiplièrent : bientôt, pour la section parisienne, on en
compta trois mille[34]. La propagande s'étendit à
Rouen, à Lyon, à Marseille, avec des agents obscurs, mais persévérants et
passionnés : c'était, à Rouen, Aubry ; à Lyon, Albert Richard ; à Marseille,
un ferblantier du nom de Vasseur. Depuis les manifestations de novembre,
toutes les défiances s'étaient évanouies, et dans l'institution nouvelle la
démocratie radicale ne voyait plus qu'une alliée. La
Société internationale, n'ayant pas été autorisée, tombait sous le coup de la
loi. Le gouvernement résolut d'appliquer les pénalités légales à ceux qu'il
désespérait de contenir ou d'attirer. Les membres du bureau de la section
parisienne furent, au nombre de quinze, traduits devant le tribunal
correctionnel. Le 20 mars 1868, ils comparurent devant la sixième chambre.
Jusque dans les poursuites, le gouvernement se piqua de modération envers
ceux que si longtemps il avait ménagés. Le ministère public avait écarté le
délit de société secrète pour ne retenir que celui d'association non
autorisée. Le président, qui était M. Delesvaux, se garda de toute remarque
irritante et, contre l'habitude, ne rudoya personne, ni prévenus ni témoins.
L'avocat impérial, M. Lepelletier, toujours très mesuré dans ses paroles, se
montra non seulement correct, mais courtois. Il loua dans les prévenus des «
ouvriers intelligents, laborieux, honnêtes », promit de demeurer calme,
presque bienveillant, et tint jusqu'au bout sa promesse. La condamnation se
ressentit de la même mansuétude. Elle fut de cent francs d'amende pour chaque
prévenu. Ni ces
retours de bon vouloir, ni la menace de châtiments plus rigoureux ne
pourraient désormais retenir l'association sur la pente où elle achevait de
glisser. Au premier bruit du procès, plusieurs des affiliés avaient ressenti
quelque crainte. Les versements de cotisations s'étaient ralentis.
« Nous n'avons pas le temps de passer six mois en prison », écrivait un
ouvrier du nom de Mathon. Et il ajoutait : « Quand on a vu 1848 et ses
représailles, puis 1852, on a moins d'illusions[35]. » Mais les meneurs, loin de
s'effrayer, redoublèrent d'audace. Une crise intérieure qui éclata dans
l'association révéla bien cet état des esprits. Sous le coup des poursuites,
M. Tolain et ses compagnons, membres du bureau de Paris, s'étaient démis de
leurs fonctions de commissaires : peut-être estimaient-ils que le soin de
leur défense absorberait tous leurs loisirs ; peut-être aussi quelques-uns se
sentaient-ils déjà débordés. Des élections ayant eu lieu, l'influence passa
décidément des modérés aux factieux : les nouveaux commissaires furent le
relieur Varlin, le teinturier Benoit Malon, Mollin, Humbert, Combault, tous
gens d'intelligence étroite et d'âme fanatique. Vis-à-vis du gouvernement, la
provocation était double et touchait à la bravade. L'Internationale choisissait,
pour affirmer son existence par des élections, l'heure même où un jugement la
déclarait dissoute ; en outre, elle s'appliquait à marquer, par les noms des
élus, que rien ne la réduirait. Mise au défi, la justice poursuivit la
nouvelle commission comme elle avait fait pour l'ancienne. Cette fois,
l'indulgence n'eût pas été de saison, et les prévenus d'ailleurs l'eussent
répudiée. En guise de défense, Varlin lut un long factum, haineux,
déclamatoire, véritable excitation à la guerre civile[36]. Tous les inculpés furent
frappés de trois mois d'emprisonnement. A Sainte-Pélagie, ils retrouvèrent
les blanquistes condamnés dans les récents procès pour sociétés secrètes, et,
y étant entrés mauvais, ils en sortirent pires. Dans
l'entrefaite s'ouvrit, le 6 septembre 1868, le troisième congrès annuel de
l'association. Il se tint à Bruxelles. La propriété individuelle, qui avait
survécu au congrès de Lausanne, subit ici un assaut où elle succomba.
L'assemblée formula le vœu « que les carrières, houillères, mines, chemins
de fer revinssent à la collectivité sociale ». Elle jugea en outre que la
même collectivité devrait recueillir les routes, les canaux et pareillement
les forêts. Pour la terre, le langage fut un peu moins absolu, comme si
l'énormité de l'affirmation eût effrayé les novateurs. Avec beaucoup de
circonlocutions où se trahissait l'embarras, on émit l'avis « que
l'évolution économique ferait de l'entrée du sol arable à la propriété
collective une nécessité ». Sol, sous-sol, voies de communications, tout serait
centralisé par l'État, mais par l'État régénéré. L'exploitation serait
confiée à des compagnies agricoles pour la terre, à des compagnies ouvrières
pour les mines, « seul mode scientifique et rationnel ». En attendant
que les « progrès de la science et de la raison » permissent cette
confiscation totale, l'assemblée avisait à des mesures d'une utilité plus
immédiate. C'est ainsi qu'elle s'ingéniait à multiplier les sociétés de
résistance pour organiser et soutenir les grèves. Elle proclama en outre qu'aucune
nouvelle machine ne pourrait être introduite dans les usines ou fabriques
sans garanties ou compensations pour les ouvriers. Au milieu de ces débats,
les questions politiques avaient été rejetées au second plan. En clôturant
les séances, Dupont, membre du conseil de Londres et président du congrès, se
chargea de les rappeler : « Ce que nous voulons renverser, dit-il, ce n'est
pas seulement le tyran, c'est la tyrannie. Nous ne voulons plus de
gouvernement, car les gouvernements nous écrasent d'impôts ; nous ne voulons
plus d'armée, car les armées nous massacrent ; nous ne voulons plus de
religion, car la religion étouffe les intelligences[37]. » Toute
l'histoire de l'Internationale ne serait désormais que le développement de
ces projets destructeurs et de ces paroles factieuses. Ceux qui dominaient
étaient Eugène Varlin, Benoît Malon, c'est-à-dire les violents. Quant aux
modérés, ils s'effaçaient ou cédaient au courant, ne le pouvant remonter. Les
meneurs parisiens vivant dans la crainte de nouvelles poursuites et étant
parfois empêchés d'agir, le conseil général de Londres les suppléait. Or, ce
conseil se composait surtout de réfugiés, gens qui déjà se demandaient ce
qu'on ferait quand l'Empire serait renversé[38]. Lorsque la surveillance qui
avait suivi les procès se fut un peu relâchée, les affiliations reprirent.
Dans les premiers temps, les groupes s'étaient rassemblés par professions, et
ce recrutement offrait quelque garantie, car les gens de même métier ont des
intérêts communs, et d'instinct les discutent plutôt que la politique : les
nouveaux groupements se firent par quartiers, en sorte que toute trace
d'agrégation corporative disparut et qu'on n'eut plus que des soldats prêts
pour les troubles. Jadis les admissions étaient précédées d'une enquête qui
avait pour but d'écarter les faux ouvriers ou les hommes trop tarés :
désormais toutes ces précautions seraient jugées superflues, et le seul souci
serait de grossir les rangs. L'idée première avait été de n'accepter dans
l'association que les travailleurs manuels : les cadres s'élargissant, on y
laissa pénétrer les étudiants, les avocats, les journalistes, tous ceux qui,
par la parole ou les écrits, souffleraient la sédition. La dernière
transformation se consomma quand le conseil général de Londres autorisa les
agrégations collectives. On admit alors en bloc des sociétés ouvrières, des
sociétés de secours mutuels, des cercles d'études sociales, des affiliations
de toute sorte, et, à la manière des ruisseaux qui descendent vers le même
fleuve, toutes ces eaux troubles se déversèrent dans le grand courant de l'Internationale.
— Dans les provinces, le développement fut à peu près pareil. A la vérité,
certains centres industriels, comme Lille et le bassin houiller de
Valenciennes, demeurèrent réfractaires à la propagande. On remarqua aussi que
les ouvriers normands, après avoir très chaleureusement accueilli les
premières prédications, se fatiguèrent de prélever sur leurs salaires de quoi
payer des grèves, et s'éloignèrent en grand nombre. Mais à Roubaix, à Lyon,
dans le bassin de Saint-Étienne, à Marseille, le succès fut complet[39]. On arriva de la sorte à
l'automne de 1869. Alors se tint, à Bâle, le quatrième congrès. Les
congressistes renouvelèrent contre la propriété individuelle
l'excommunication formulée l'année précédente à Bruxelles. Toutefois, par une
singulière inconséquence, ceux qui abolissaient la propriété hésitèrent à
abolir pareillement l'héritage. Cependant l'association croissait toujours.
On a affirmé que, vers la fin de l'Empire, elle comptait pour Paris
soixante-dix mille adhérents, et pour toute la France deux cent mille[40]. Ces
développements de l'Internationale se rattachent aux derniers mois du règne ;
et c'est à la fin de notre récit que nous retrouverons cette association
fameuse. Mais, dès le commencement de 1869, elle apparaît avec des traits
assez distincts pour qu'on ait pu la peindre et la fixer. Déjà elle se montre
avec ses cadres agrandis, avec son programme amplifié, avec son but nettement
accusé qui est de tout transformer ou plutôt de tout bouleverser. Elle a sa
devise, devise singulière empruntée à l'argot de la Bourse ; et ses adhérents
se répandent partout, parlant de liquidation sociale, comme s'il n'y avait
plus qu'à prononcer la faillite de l'ancien monde et à s'en partager les
dépouilles. En deux procès intentés coup sur coup, le gouvernement a
poursuivi la société comme illicite et l'a déclarée dissoute. Mais courte a
été sa prévoyance, illogique sa sévérité ; car, dans le même temps où il
frappait les apôtres, il donnait licence pour dresser les chaires d'où se
propagerait l'apostolat. VI Les
Parisiens qui, au mois d'octobre 1868, regagnèrent la capitale après les
villégiatures d'été, y furent témoins d'un spectacle que les survivants n'ont
point oublié. Plusieurs fois par semaine, d'un bout à l'autre de la ville,
les salles de bal, de concert, de gymnastique, s'aménageaient comme pour un
Parlement. De tous ces lieux se dégageait une bruyante rumeur de
déclamations, d'interruptions, d'imprécations. La simple initiative de quelques
citoyens avait loué l'emplacement, tracé l'ordre du jour, élevé la tribune,
convoqué l'assemblée. Ceux qui prenaient la parole, étudiants, ouvriers ou
bourgeois, ne tenaient leur mandat que de leur propre hardiesse. Le
lendemain, les journaux publiaient des bribes de harangues, doublement
incohérentes, et par elles-mêmes, et par le tumulte qui n'avait permis qu'une
incomplète reproduction. Les orateurs étaient inconnus, et leur renommée, qui
bientôt se forgerait à coups de violences, ne dépassait pas le café qu'ils
fréquentaient ou l'atelier où ils étaient censés travailler. Ce qu'on
retenait des discours laissait l'impression d'une immense présomption, d'une
inexpérience mêlée de niaiserie, et d'une perversité qui, assez habilement,
se contenait encore. En aucun temps, cette licence n'eût passé inaperçue. Le
souvenir de longues années silencieuses rendit plus saisissant le contraste.
Nous voici revenus aux clubs de 1848, dirent tristement les témoins des
régimes précédents. En quoi ils se trompaient ; car 1848 était fort dépassé. Tout
cet émoi avait pour origine la loi sur les réunions publiques. On en voyait
les premières applications. Il est juste de rappeler que, tout au début, de
louables efforts furent tentés pour opposer aux utopies les saines doctrines,
à la violence la fraternité. M. Laboulaye présida une réunion au faubourg
Saint-Marcel. Divers économistes, recommandables par le savoir et les
lumières, essayèrent de provoquer des débats contradictoires où les opinions
opposées pourraient s'exprimer avec calme : tels furent M. Garnier, M. de
Molinari, M. Frédéric Passy. Un pasteur protestant, M. de Pressensé, conçut,
dans l'ordre religieux, un dessein pareil. Enfin plusieurs catholiques, parmi
lesquels M. Lenormant et M. Étienne Récamier, ne craignirent pas de se rendre
auprès de leurs adversaires : ils leur proposèrent une loyale entente pour
les préparatifs des réunions, pour la formation du bureau : une tolérance
réciproque assurerait à tous la liberté des paroles, et l'auditoire
affirmerait par un ordre du jour ses résolutions. — Hélas ! une courte
expérience dérouta vite ces courageux espoirs. Les considérations des
économistes se perdirent dans le bruit et la risée. Le christianisme de M. de
Pressensé, même offert sous l'aspect le plus réformé, fut jugé superstition.
Quant aux catholiques, ils s'ingénièrent avec plus de bonne volonté que de
bonheur à glisser un peu de religion sous beaucoup de démocratie. On
applaudissait la démocratie, quoiqu’avec un étonnement méfiant : au premier
mot de religion, les huées éclataient, et avec un ensemble tel qu'aucune
poitrine n'eût dominé le tumulte. En une si fâcheuse posture, les orateurs
n'auraient qu'une ressource, celle d'enfler leur libéralisme et de saisir au
vol quelque allusion politique très transparente, par exemple une allusion au
2 décembre. L'opportune diversion ne manquerait jamais son effet, et, sous le
petit regain de faveur, la retraite s'opérerait sans trop d'encombre ni
d'avaries. Dès le
commencement de l'hiver, les démagogues de toute nuance avaient, comme on
dit, fait place nette. Ils auraient encore à supporter quelques
contradictions, mais rares, partielles, faciles à étouffer. Dès lors ils
purent, sans craindre les gêneurs, entreprendre l'éducation du peuple. Les
leçons se répéteraient assez souvent pour pénétrer les cerveaux les plus
rebelles. En outre, les lieux de réunion furent habilement répartis, de façon
à assurer une égale distribution des lumières. Le quartier Saint-Germain eut
le Pré-aux-Clercs ; le quartier Mouffetard, le Vieux-Chêne ; la Chapelle, la
salle Molière ; Montmartre, la salle de la Révolution ; Belleville, la salle
de la rue de Paris. Au cœur même de la ville, les tribunes se dressèrent au
Vaux-Hall et à la Redoute. Le but étant partout le même, on avait jugé la
variété superflue. On voyait plus de paletots au Pré-aux-Clercs, plus de
blouses au boulevard Rochechouart ou au boulevard de la Chapelle ; l'aspect
était plus menaçant à Belleville, plus sordide au faubourg Saint-Marcel. A
cela près, tous ces clubs se copiaient. Vers huit heures, une foule plus ou
moins pressée s'engageait dans les corridors économiquement éclairés. A. la
porte se tenaient, comme à l'entrée d'une église, des quêteurs qui tendaient
leur plateau pour les frais de la réunion. Dès le premier examen, un œil même
médiocrement exercé eût classé les auditeurs. Il y avait les dirigeants qui
organisaient les places, réglaient les discours, préparaient la claque,
démasquaient les intrus. Il y avait les militants, sorte de gardes du corps,
moitié disciples, moitié souteneurs, qui, à la manière d'une troupe
commandée, se mobilisaient à volonté et tantôt descendaient vers la ville,
tantôt remontaient vers les faubourgs : ils ne se massaient pas dans la
salle, mais se divisaient en petits groupes qui se reliaient en un ordre
presque stratégique : c'était le personnel ambulant des réunions publiques,
vrais gendarmes du désordre, toujours en éveil, et pareillement prêts à
applaudir, à vociférer, à combattre. Il y avait enfin les gens du quartier.
Ceux-ci formaient l'immense majorité, et c'était justice, la représentation
se donnant pour leur plus grande instruction. La plupart étaient conduits en
ces lieux par curiosité, par le vague attrait des choses malsaines. Ils ne
raisonnaient pas beaucoup ; mais là-bas il y aurait du tapage ; on
piétinerait sur le gouvernement, sur les patrons, sur les sergents de ville.
Ces perspectives éveillaient en eux tout ce qu'un bon Parisien porte en soi
d'instincts rebelles. Et puis le spectacle était gratuit ; il serait même productif,
par l'économie du feu et de la chandelle dans les longues soirées d'hiver. L'exactitude,
cette politesse des rois, était rarement celle des orateurs. Pour être vrai,
l'attente manquait de dignité. Un divertissement favori était d'imiter les
cris des animaux, très spécialement celui du coq. Les clubistes des galeries
supérieures s'amusaient fort aussi à lancer des pelures d'oranges ou des
écailles de marrons sur les auditeurs du parterre. Ceux-ci répondaient par
des injures et quelquefois se contentaient d'ouvrir débonnairement leur
parapluie, ce qui excitait une gaieté folle. De petits groupes se hasardaient
à chanter à demi-voix la Marseillaise, ce qui paraissait alors le comble du
civisme comme de la témérité. De temps en temps, soit soupçon réel, soit
joyeuseté, un spectateur plus taciturne, plus attentif que les autres, était
dénoncé : « C'est un mouchard », disait-on ; aussitôt le
malheureux était cueilli à sa place, et colporté de banc en banc jusqu'au
dehors. C'est au milieu de ce tapage que la séance s'ouvrait. Le président ne
manquait pas de recommander le calme qui convenait, disait-il, à une assemblée
délibérante. Il affirmait que toute la France avait les yeux fixés sur la
réunion, et mettait en garde contre les « agents provocateurs ».
Cependant, à l'extrémité du bureau, un homme était assis, solitaire comme un
écolier aux arrêts ou comme un navire en quarantaine. Avec une injurieuse
affectation, les chaises s'éloignaient de la sienne, et de toutes parts on le
montrait au doigt. Taquineries niaises, gamineries sinistres, tout vis-à-vis
de lui paraissait de bonne guerre, et par intervalles une voix s'élevait, du
fond de la salle, déclarant qu'il fallait le pendre. Cet homme, c'était le
commissaire de police. Son rôle consistait à surveiller les discours, à
dénoncer les écarts, à constater les délits : en cas de danger pour l'ordre
public, il aurait le droit de dissolution. Modérateurs de la réunion, ces
fonctionnaires en étaient aussi les martyrs : a Je les plains, dit un jour
Jules Simon au Corps législatif. — Et moi, je les loue', riposta le ministre
de l'intérieur. De vrai, tous deux avaient raison. Ils étaient à la fois à
louer et à plaindre ; car, seuls contre tous, ils représentaient la loi, et,
dans l'accomplissement de leur devoir, ils couraient plusieurs risques, dont
le principal était d'être assommés. Les
peuples aiment les grands sujets comme ils aiment les grands drames. Les
sujets étaient vastes à embrasser le monde. Dans les divers quartiers de
Paris, on inscrivit successivement à l'ordre du jour l'instruction et
l'éducation de l'enfant, le travail des femmes, l'hérédité, le divorce, le
chômage, le capital et l'intérêt, le salariat, la lutte de l'homme contre la
nature, les privilèges. L'ignorance a des sérénités et des audaces qui sont
grâces d'état. Peut-être aussi ces choix cachaient-ils un calcul : plus la
matière était étendue, plus il serait malaisé d'en préciser les confins. Tout
y pourrait rentrer sans effraction, et très particulièrement les objets que
la loi avait entendu réserver, à savoir la politique et la religion. Le
gouvernement tout d'abord feignit d'ignorer les excès. Avant concédé la
liberté des réunions, il ne voulait ni se déjuger, ni se donner l'air de
reprendre ce qu'il avait donné. Il estimait que ses adversaires, en se
dévoilant, provoqueraient la risée et le mépris. La tolérance se fondait sur
un autre espoir, celui que des discussions publiques naîtraient parmi les
chefs de la démagogie de mortelles discordes. A cet égard, les officieux
rapportaient volontiers une certaine légende irlandaise, celle des deux chats
de Kilkenny. Ces animaux s'étaient battus avec tant de rage que, sur le lieu
du combat, on n'avait rien retrouvé, hormis leurs queues. Ainsi en serait-il
des coryphées des réunions publiques. Communistes, socialistes, mutuellistes,
hébertistes, tous s'entre-dévoreraient. Quand tous ces faux amis du peuple se
seraient détruits, une image unique demeurerait, celle de Napoléon, le seul
homme qui aimât vraiment les ouvriers et saurait les rendre heureux. Donc
les programmes purent s'énoncer librement, et on vit se produire au grand
jour tout ce qui ne s'était épanché jusque-là que dans les entretiens à huis
clos de quelques âmes dépravées. En ces
programmes, on eût vainement cherché une doctrine, il n'y avait que des
haines. En revanche, il y en avait beaucoup, et le principal embarras serait
de les classer. Que détestait-on le plus ? Dieu ou César ? Il semble que Dieu
ait eu le privilège du premier rang. Un souci constant s'appliquait à
dépasser l'impiété routinière, et à forcer l'attention par des blasphèmes
inédits. Après le maître d'en haut, le maître d'en bas, c'est-à-dire
l'Empereur. L'art suprême était de ne le point nommer, mais de le désigner
toujours. Il n'était point de sujet qui promptement ne ramenât à lui. Le peu
qu'on savait d'histoire, on l'accommodait à sa personne. Il s'appelait
Tibère, Caligula : les plus érudits parlaient d'Héliogabale. Les premiers
jours, on se contenta de dénoncer le dix-huit brumaire ; puis on
s'enhardit et on se haussa jusqu'à la flétrissure du deux décembre. Le
deux décembre devint même un lieu commun sauveur pour tous les
clubistes à court d'arguments et de paroles. Que la phrase fût lancée avec
une certaine sonorité de voix, ou se traînât avec un tremblement convaincu,
et aussitôt les applaudissements éclataient. Le succès se complétait si
l'orateur désignait d'un geste vaguement menaçant les Tuileries, et d'un
autre geste le commissaire de police. Les plus avisés ne s'arrêtaient pas en
si beau chemin. A l'Empereur, ils- associaient la souveraine. A cet égard,
les inventions ne laissaient pas que d'être assez fécondes. Certains griefs
se répétaient quotidiennement. L'un des plus accoutumés consistait à signaler
de pauvres ouvrières qu'on se gardait de nommer et qui étaient, affirmait-on,
mortes à la peine, en faisant les corsets et les chapeaux de l'Impératrice. Dans la
même haine s'enveloppaient tous les libéraux. « La modération, c'est la
mort », disait Peyrouton à la salle de la Redoute[41]. On raillait impitoyablement ces
Diafoirus de la pensée, qui voulaient « traiter le corps social avec
de l'eau tiède, tandis qu'il y faudrait appliquer le fer et le feu[42] ». Une maxime favorite était de
proclamer que ceux qui figuraient le nombre avaient le droit d'être despotes
: pour réformer le droit public, il suffirait de retourner les formules
d'autrefois et de mettre le mot peuple partout où l'ancien régime avait mis
le mot roi. Une réprobation pareille s'attachait aux hommes de 1848, lesquels
avaient eu plusieurs torts impardonnables, celui de ne pas proscrire, celui
d'échouer, et par-dessus tout celui de croire en Dieu. L'hostilité s'étendait
à tous les opposants du Corps législatif : chacun de leurs actes était jugé
avec un mélange de persiflage, de jalousie et de colère. Garnier-Pagès était
qualifié de vieille marmotte, Picard était appelé le petit gros,
et l'épithète se propageait avec de longs grognements de bonne humeur. Quant
à M. Marie, l'homme des Ateliers nationaux, on le comparait à M. de
Falloux, ce qui constituait le dernier degré de l'injure. Le Siècle
était à titre égal conspué, et avec lui M. Havin, qui venait de mourir dans
les bras d'un prêtre et avait, de la sorte, achevé de ranger parmi les
faibles son journal et lui-même. Cependant, parmi les chefs vivants ou morts
de la démocratie, deux surtout avaient le privilège de l'impopularité,
c'était Jules Favre et c'était Cavaignac. L'un offusquait par ses hauteurs et
se montrait plus éloquent qu'on ne doit l'être en une démocratie égalitaire ;
quant à l'autre, il avait commandé les répressions de Juin : aussi le premier
était détesté comme un pontife, le second maudit comme un bourreau. Ces
âmes, toutes débordantes de haine, entretenaient pourtant un culte, celui des
grands ancêtres de 1793. On en copiait la phraséologie sentimentale et la
rhétorique solennelle. On souhaitait que l'histoire de cette époque fût
contée aux enfants sous la forme d'un catéchisme civique. Aucun acte n'était
répudié, pas même les massacres de Septembre. Au Pré-aux-Clercs, un
orateur s'étant aventuré jusqu'à les désapprouver, le président le rappela à
l'ordre : « Je ne permettrai pas, dit-il, qu'on insulte une de nos
grandes dates révolutionnaires[43]. » Aux apologies se
joignaient les puériles imitations. Un jour, les citoyens réunis au Vieux-Chêne
apprirent avec un agréable étonnement qu'on n'était pas du tout en janvier
1869, ainsi que l'affirmaient les réactionnaires, mais bien en l'an LXXVII de
la République française. Cette information sensationnelle provoqua les
bravos, et on se persuada que prochainement les journaux adopteraient l'ère
nouvelle. Au milieu de cet accord, une divergence subsistait. Qui méritait la
préférence, Robespierre ou Hébert ? Plus d'une fois on discuta sur l'un et
sur l'autre comme des dévots sur leur saint favori. Je crois bien qu'Hébert
entraîna la majorité. Il était plus homme de main, et puis il n'avait pas
proclamé l'Être suprême. Ce
n'était pas que ces insanités ne soulevassent quelques velléités de
protestation. Les clubs qui avaient leurs Érostrates avaient aussi leurs
Prudhommes. Quand Érostrate bafouait l'Église et les Jésuites, Prudhomme,
esprit fort suivant l'ancienne formule, applaudissait à tout rompre ; lorsque
l'attaque montait directement jusqu'à Dieu, il se sentait mal à l'aise et
demeurait remarquablement silencieux. Quand Érostrate dénonçait les gros
capitalistes ou les grandes compagnies, Prudhomme se pâmait d'aise ; que si
la spoliation s'étendait jusqu'au sol, il tendait l'oreille, croyait avoir
mal compris et, s'il n'était pas entouré de voisins trop farouches, ébauchait
un commencement de murmure. Prudhomme certes détestait l'ancien régime,
n'aimait pas les sergents de ville et, à huis clos, déclamait aussi bien que
personne contre le coup d'État ; mais 1793, le 21 janvier, la guillotine,
Marat, Hébert, tout cela lui communiquait un petit frisson. Prudhomme était
d'ailleurs timide, craignait beaucoup de choses, d'être expulsé, d'être
battu, d'être appelé mouchard, jésuite et girondin ; et même quand il
représentait le nombre, il cédait devant Érostrate qui représentait le bruit.
Entre toutes les théories, les seules qui le trouvassent tout à fait
réfractaire, c'étaient celles qui détruisaient la famille ou abolissaient
explicitement l'héritage ; alors il ressentait de grosses tentations
d'énergie et se haussait jusqu'à lancer une interruption. C'est qu'il tenait
à son foyer, aux reliques de ses morts, à toutes ces choses que le Parisien,
même perverti, garde en son cœur. C'est en quoi il différait d'Érostrate, et
c'est pourquoi, tout en l'écoutant, tout en l'applaudissant même, il ne le
suivrait jamais tout à fait. Ceux
qui se croyaient tragiques n'étaient souvent que bouffons. Avant de verser
dans le drame qui ne viendrait que trop tôt, on piétina dans la farce. Un
jour, au Pré-aux-Clercs, c'était au mois de novembre 1868, on débattit la
question du mariage. M. de Pressensé défendit l'indissolubilité du lien
conjugal, mais au milieu des sifflets. Le divorce lui-même parut un remède
insuffisant pour l'inconstance des époux : c'était une solution mauvaise
comme toutes les solutions moyennes, et, pour employer le langage d'un des
orateurs, un expédient orléaniste. Tous les vieux préjugés paraissant
dissipés, le cordonnier Gaillard vint à la tribune et célébra « le
concubinage comme le vrai mariage de l'homme d'honneur[44]. » Quand on eut, pendant
deux séances, mis la morale en miettes et le bon sens en charpie, on imagina
d'organiser un vote. Le scrutin fut mémorable. Comme on devait s'y attendre,
la majorité flétrit le mariage indissoluble. Elle condamna pareillement le
divorce. Il semblait que sur cette double ruine dût triompher le système de
l'union libre. Mais quand on le mit aux voix, plusieurs ressentirent un
soubresaut de la conscience et reculèrent devant l'énormité. Il arriva donc
qu'un troisième vote négatif s'ajouta aux deux autres. Mariage, divorce,
concubinage, tout étant à titre égal proscrit, que restait-il sinon
l'universel célibat ? La séance s'acheva dans une gaieté exhilarante, et bien
avant dans la nuit les lazzis, les clameurs des passants troublèrent les rues
silencieuses du faubourg Saint-Germain. A
quelque temps de là, au Vieux-Chêne, on assista à une pareille explosion de
perversité burlesque. On y avait mis à l'ordre du jour la Morale et
l'enseignement des Jésuites. Le sujet n'était point neuf. Il devint tout
à fait original par les choses imprévues qu'on entendit. On apprit que le
premier des Jésuites était, à proprement parler, Moïse, lequel, en descendant
du Sinaï les tables de la loi, avait le premier ligoté la pensée humaine. Un
érudit survint qui parla de la conspiration des Poudres et de la doctrine du
régicide : de là grand scandale parmi ceux qui, la veille à Belleville,
avaient fêté le 21 Janvier. A l'ordre fameux on reprocha beaucoup d'autres
choses, et en particulier d'avoir façonné Voltaire : celui-ci n'avait-il pas
affirmé en maints endroits qu'il fallait de la religion pour le peuple ?
Cependant plusieurs jeunes gens, anciens élèves des Jésuites, étaient venus
jusqu'en ces lieux dans la pensée de défendre leurs anciens maîtres. L'un
d'eux qu'on appelait Jacquier parvint à se hisser à la tribune. D'une voix
jeune et vibrante, avec des accents d'agression audacieuse et des trésors
d'ironie indignée, il railla l'ignorance, dénonça la calomnie. Sous l'excès
de la surprise, l'auditoire subjugué fit silence. Ce ne fut qu'une accalmie.
Bientôt recommença à couler le torrent des insanités. De tous les discours,
on pouvait dire ce que Manzoni dit d'un des personnages des Fiancés :
« Ses paroles n'avaient pas de sens et même ne paraissaient pas en
avoir. » Il ne
suffit pas d'être ridicule pour être inoffensif. Après trois mois de
patience, le gouvernement se décida à sévir. Au mois de janvier 1869, les
premières poursuites s'entamèrent. Les contraventions relevées étaient le
plus souvent l'outrage aux bonnes mœurs et à la morale religieuse, l'atteinte
au principe de la propriété et de la famille, l'excitation à la haine et au
mépris des citoyens les uns vis-à-vis des autres. Mais déjà la sollicitude
était tardive. En cette expérience de la loi des réunions, tout fut pour le
pouvoir mécompte, source d'embarras, désillusion. Il
s'était flatté que la vive image des périls démagogiques rapprocherait de lui
les impérialistes tièdes ou les conservateurs indécis. Le seul résultat fut
de répandre un doute sur la sagesse d'un gouvernement qui, après avoir
proscrit tant de paroles modérées, tolérait tant de paroles factieuses.
Pendant ce temps, l'opposition républicaine au Corps législatif s'irritait
fort : elle accusait l'Empire de recommencer une manœuvre ancienne et
d'agiter de nouveau le spectre rouge. C'est ce que ne cessaient de répéter
Jules Favre, Picard, Garnier-Pagès et leurs amis. Confiant
dans le bon sens public, l'Empereur s'était persuadé que les ouvriers
sauraient se réunir pour débattre leurs intérêts matériels ou avancer leur
instruction. La pensée n'eût pas été chimère si des liens corporatifs solides
et anciens eussent rattaché les uns aux autres les travailleurs de même état.
Alors ceux-ci, tout naturellement, se seraient groupés par profession et,
préoccupés de leurs affaires communes, eussent peut-être échappé au besoin de
réformer le monde. Mais cette organisation n'existait guère : le peu qui
avait été créé l'avait été par des mains douteuses. Il arriva donc que dans
les salles de réunion se rassemblèrent au hasard des gens de tous métiers et
surtout sans métier, ne sachant guère ce qu'ils voulaient, mais vaguement
désireux de choses âpres et sensationnelles. De quoi se fussent-ils
entretenus sinon de la politique, de la propriété, de la religion ? Dans
les régions officielles on avait caressé l'espérance qu'en autorisant les
débats publics, on supprimerait les conciliabules clandestins. En
l'occurrence, ce fut le contraire qui arriva. Les jours, le lieu, le
programme des séances, tout cela avait besoin d'être réglé. De là naquit pour
les meneurs la coutume de se rassembler en comités préparatoires. En ces
comités restreints, non seulement ils répétaient la prochaine mise en scène,
mais ils apprenaient à se connaître, supputaient leurs forces, se haussaient
jusqu'à la pensée des actes qui, dans un avenir plus ou moins lointain,
suivraient les paroles. Il se trouva donc que le péril nouveau, loin de
supprimer le péril ancien, l'aviva. Le libertinage fut double : il y eut
celui du matin qui s'enfermait à huis clos et celui du soir qui s'étalait en
public. Entre
toutes les conséquences des réunions, voici quelle fut la plus dommageable.
Sur l'auditoire des clubs, une trentaine d'hommes, orateurs ou membres du
bureau, ne tardèrent pas à s'arroger l'empire. Quiconque eût de sang-froid
entendu ces nouveaux tribuns du peuple se fût ébahi de cet engouement. Leur
cerveau, chargé de sophismes malfaisants, se déchargeait péniblement. Leurs
idées étaient courtes, leur langue pauvre. Leur méthode, s'ils en avaient
une, se réduisait en un plagiat de toutes les violences passées. Leur débit
tantôt se pressait avec une volubilité qui attestait les inquiétudes de leur
mémoire, tantôt se déroulait avec une prétentieuse lenteur et se prolongeait
avec de solennels tremblements dans la voix. A l'inverse, quelques-uns
affectaient la phrase sentencieuse, la brièveté dictatoriale, et, ayant
enfermé beaucoup d'inepties en un style lapidaire, ne doutaient pas qu'ils ne
fussent des Montesquieu méconnus. Ce qui manquait du côté du talent se
retrouvait du côté de la passion. On nommait déjà quelques noms : Napoléon
Gaillard, Abel Peyrouton, Ferré, Duval, Briosne, Ranvier. Au milieu d'eux se
distinguait un jeune homme dont on ne savait si on devait le ranger parmi les
aliénés dangereux ou parmi les pervertis. On l'appelait Raoul Rigault. Tous
forgeaient leur renommée dans les réunions publiques. Autour de ces coryphées
des clubs se grouperaient tous les amoureux de paresse et de rhétorique, tous
les réfractaires de la famille ou de l'atelier, tous les vaniteux jusqu'à la
personnalité aiguë, tous les envieux jusqu'au délire, tous les malsains
d'esprit. L'Empire croyait avoir dressé des épouvantails pour les
conservateurs ; il n'avait préparé que des chefs pour la sédition. VII J'ai
essayé de décrire la redoutable poussée de radicalisme et d'impiété qui, vers
la fin du règne, pressa de toutes parts sur la société impériale. Le plus
grand malheur de l'Empire, ce fut que sa force de résistance s'amoindrit dans
la mesure où s'accrurent ses dangers. La
principale faiblesse était celle du souverain. La Constitution avait accumulé
sur lui toutes les responsabilités, comme s'il ne dût jamais se lasser ou
mourir. Longtemps il avait soutenu avec une grande aisance apparente ce rôle accablant.
Il avait été l'homme des sophismes éloquents et des fautes triomphales. Il
avait dominé la France et parlé à l'Europe avec une sécurité si reposée que
les plus perspicaces s'étaient sentis ébranlés et avaient mieux aimé mettre
en doute leur propre sagesse que de nier son infaillibilité. Ceux qui, à
l'étranger, l'avaient percé à jour, s'étaient bien gardés de le démasquer,
voulant prolonger les erreurs dont ils profiteraient. Voici que toutes les
fausses maximes, proclamées à la fois, montraient, à la fois aussi, leurs
fruits. Le pis était qu'entre l'heure des fautes et celle du châtiment, les
années avaient passé. Il arrivait donc que le monarque, ayant employé toute
sa vigueur à s'égarer, ne retrouverait plus que des énergies diminuées quand
il s'agirait de regagner le vrai chemin. A l'époque où nous sommes, son corps
alourdi s'affaissait pesamment sur lui-même. Par habitude plutôt que par goût
de domination, il évoquait encore à lui toutes choses, mais sa main laissait
retomber ce qu'il avait soulevé. Pour les heures de gouverne-ruent facile, on
avait eu un souverain jeune, populaire, en pleine maturité. Quand de tous
côtés la tâche se compliquait, celui sur qui reposait tout le fardeau n'était
plus qu'un prince usé, presque un vieillard. Et ce
prince ne pouvait compter sur personne. Autour de lui commençait cette grande
solitude des règnes qui penchent vers le déclin. Au temps des premières
transformations libérales, l'Empire avait eu son orateur, M. Billault, — et
il était mort, — son conseiller, M. de Morny, et il était mort pareillement.
L'orateur avait été remplacé, mais autour du trône manquait le conseiller
prudent et avisé qui, peut-être, eût prévenu ou atténué les fautes. Chaque
année avait creusé des vides, un tour Thouvenel, un autre jour Fould. On
avait salué des hommes nouveaux : M. Thuillier dont la Chambre transportée
avait un jour acclamé l'ardente parole, M. Pinard que la faveur du souverain
avait appelé au ministère de l'intérieur. M.
Thuillier n'avait fait que traverser la scène et s'était éteint dans une
longue agonie ; M. Pinard allait tomber en disgrâce. Un homme demeurait qui
rappelait les jours de l'apogée, c'était M. Walewski. Mais cette année ne
s'écoulerait pas sans que lui-même ne disparût. Que
penser de ceux qui restaient ? A la plupart ne manquaient ni le bon vouloir
ni les lumières. Voici ce qui les paralysait tous. On disait des premiers
chrétiens : « Voyez comme ils s'aiment. » On eût pu dire des serviteurs
de l'Empire : « Voyez comme ils se haïssent. » Quelques-uns ont laissé
des notes ou papiers posthumes. Un souci dominant s'y découvre, moins celui
de se glorifier eux-mêmes que d'atteindre l'adversaire jusque dans sa
mémoire. Aigri par une demi-disgrâce, se croyant par l'ancienneté de son
dévouement une place privilégiée, M. de Persigny voyait partout des égoïstes,
des prévaricateurs, presque des traîtres, et secouait rudement la placide
tolérance du maître, aveuglé, disait-il, et se laissant exploiter : naguère
il avait avec ardeur poursuivi M. Fould ; avec un zèle pareil, il poursuivait
M. Rouher. Entre M. Rouher lui-même et M. Walewski régnait une animosité
passionnée. Le général Fleury, qui visait au rôle de favori, ne se défiait
pas moins de M. Rouher, qui visait au rôle de premier ministre. M. de la
Valette et M. Drouyn de Lhuys n'étaient guère moins hostiles l'un vis-à-vis
de l'autre, quoique d'une hostilité plus discrète, et qui ne se trahissait
que rarement au dehors. Simple préfet par son titre officiel, mais préfet qui
ne voulait point de contrôle, M. Haussmann se querellait plus ou moins avec
tous les ministres de l'intérieur : jadis il s'était plaint de M. Delangle,
avec qui plus tard il s'était réconcilié ; puis il avait impatiemment
supporté M. de Persigny ; M. de Forcade la Roquette, qui viendrait bientôt,
ne lui plairait guère davantage. Enfin il accusait volontiers le ministre
d'État, qui, au Corps législatif, ne le soutenait qu'avec mollesse et, loin
de glorifier ses audaces, paraissait plutôt les excuser. La confusion
s'accroissait par le dépit de ceux qui, après avoir touché au premier rôle,
s'étaient vus, soit par leur insuffisance, soit par intrigue hostile,
relégués au second rang. L'un des plus inconsolés était M. de Maupas. Ayant
collaboré au coup d'État comme préfet de police, il ne doutait pas qu'il ne
fût l'un des fondateurs du règne. Dans sa retraite au Sénat, il méditait fort
le droit constitutionnel et y cherchait assez ingénieusement des thèses pour
combattre ceux qui avaient porté leur fortune jusqu'au faite. Il entretenait
deux rancunes : parmi les morts M. de Morny, parmi les vivants M. Rouher ; et
les Mémoires qu'il composerait dans sa vieillesse ne seraient que
l'expression de cette double haine. Ces concurrences féroces se traduisaient
par toutes sortes de menées secrètes qui s'ourdissaient dans les ministères,
au Luxembourg, au Palais-Bourbon, au palais des Tuileries. Faible, amoureux
de calme, souvent malade, le souverain était l'homme le moins apte à dominer
les compétitions. Il est d'ailleurs une tentation à laquelle les princes résistent
rarement, celle de savoir tous les secrets des uns par les confidences
irritées des autres, de garder ainsi barre sur tout le monde et de tenir la
balance égale entre les grands amours-propres. Quoique bon par nature et en
général bienveillant, Napoléon n'était pas insensible à ce malsain plaisir
fait de médisance, de jalousie despotique et de mépris des hommes Parfois il
se divertissait à mettre face à face les ambitions rivales. Un jour, comme M.
de Persigny lui développait certains projets de réforme : « C'est bien,
interrompit le monarque avec une indifférence tranquille, vous vous entendrez
là-dessus avec Rouher. » Mais Rouher, c'était l'ennemi ! Au
milieu de cette confusion, une influence croissait, celle de l'Impératrice.
L'âge, en la marquant de ses premières atteintes, l'avertissait de chercher
d'autres succès que ceux de la grâce et de la beauté. Les infirmités
croissantes de l'Empereur accoutumaient à l'idée d'une régence, et elle avait
à cœur de soulever le fardeau que peut-être un jour elle porterait. Très
clairvoyante quoique par intermittences, elle était sujette à de violents
accès d'inquiétude et, de plus en plus désabusée sur la sagesse de son époux,
aspirait à couvrir maternellement son fils. Tous ces motifs, tous ces
sentiments l'attiraient vers la politique. On ne sera pas accusé
d'irrévérence pour une auguste infortune en disant que la nature et
l'éducation n'avaient qu'imparfaitement préparé la souveraine au rôle de
conseillère. Elle n'avait ni l'instruction qui se puise dans l'étude, ni ces
connaissances générales qui, dans les cours d'antique origine, s'acquièrent
par la pénétration du milieu ambiant. Elle était capable de souffler des
résolutions vaillantes, mais point douée de ce sang-froid, de cette
possession de soi-même qui permet de cueillir les fruits du courage. Elle
aurait des inspirations plutôt que des desseins. Bien que de mœurs
irréprochables, elle n'était pas assez dégagée des faiblesses de la femme
pour fermer l'oreille à l'adulation. Parmi les Français, parmi les étrangers
surtout, plusieurs, quoique ne partageant pas ses pensées, s'étaient, en la
flattant, poussés fort avant dans sa faveur, et ses avis garderaient
l'empreinte des insinuations qui l'auraient circonvenue. La mesure surtout
lui manquait, et en elle d'admirables enlevées de femme généreuse alternaient
avec des éclats d'enfant colère. Gâtée par la fortune, elle avait eu
jusque-là des engouements successifs, caprices plutôt que passions. On
l'avait vue se pénétrer de spiritisme et faire tourner des tables, collectionner
les reliques de Marie-Antoinette, s'éprendre des jeunes détenus de la
Roquette. En 1868, elle s'intéressait surtout à la réhabilitation de
Lesurques, et s'étonnait qu'incontinent on n'en révisât point le procès.
Entre temps, elle s'adonnait aux œuvres charitables et s'y montrait avec sa
vraie nature, tantôt s'abandonnant à de magnifiques élans de cœur, tantôt se
perdant en petites exigences despotiques qui rendaient son patronage aussi
importun qu'avantageux. Tout cela était d'une femme à l'esprit actif, mais
plus remuante que féconde en ressources, nerveuse, impressionnable à l'excès,
absolue et mobile tout ensemble, et qui, mêlée aux affaires, y apporterait
autant de trouble par ses ardeurs irréfléchies que de lumière par les
intuitions de sa prescience maternelle. Quand la souveraine eut pris
l'habitude de paraître au conseil, il arriva plus d'une fois, dit-on, que ses
avis se trouvèrent contraires à ceux de son époux, ce qui, pour les ministres
appelés à départager le ménage, ne fut pas un mince embarras. M. de Persigny,
qui se piquait de toutes les hardiesses, osa, en une lettre à l'Empereur,
développer les dangers de cette ingérence féminine[45]. Un hasard malicieux voulut que
la lettre fût ouverte par l'Impératrice elle-même, et cette circonstance eût,
à elle seule, montré jusqu'où se portaient ses immixtions. Aux
monarques affaiblis par les années et médiocrement servis par leur entourage
ou leur famille, il reste souvent une ressource, celle qui se puise dans le
prestige du nom. A ce prestige, à ce prestige seul, l'Empereur avait dû son
élévation. Mais les légendes ont besoin des perspectives lointaines : elles
se dégradent en devenant saisissables. Ainsi en avait-il été de la légende
napoléonienne. En prenant un corps, elle avait perdu sa poésie. Après
dix-sept ans de restauration impériale, elle apparaissait comme une image
décolorée, prudhommesque, importune, bonne tout au plus pour entretenir les
superstitions du chauvinisme ignorant ; et, en ce déclin du règne, c'était à
qui soufflerait sur elle et achèverait de la dissiper. L'histoire
s'y essaya d'abord. Proscrit par le 2 Décembre, M. Thiers s'était gardé de
faire refluer ses rancunes jusqu'au 18 Brumaire. C'est qu'il avait vécu dans
le nimbe de la légende et était trop vieux pour en détacher ses yeux. Tout
autre était la génération nouvelle. Jusqu'ici le neveu s'était appuyé sur
l'oncle. Désormais l'oncle servirait à combattre le neveu. L'espoir était
que, la légende se détruisant scientifiquement, celui qui ne vivait que par
elle serait frappé d'irrémédiable discrédit. Dans les revues, dans les
brochures contemporaines, en combien de pages ne retrouverait-on pas ces
tendances ! Un homme entreprit, vers cette époque, de réviser, de toutes
pièces, le jugement sur le premier Empire. On l'appelait M. Lanfrey. Il
s'appliqua à recomposer l'Histoire de Napoléon I". En 1868, déjà deux
volumes avaient paru. La prétention visible était d'offrir l'image renversée
de l'œuvre que M. Thiers venait de finir. M. Thiers s'était complu aux récits
de batailles et, suivant l'expression de Lamartine, avait écrit « avec une
plume arrachée au plumet d'un grenadier » : M. Lanfrey parlait de
ces choses avec une dédaigneuse brièveté, en civil circonspect qui, dans tout
militaire victorieux, pressent un dictateur. L'auteur du Consulat et de
l'Empire ne s'était pas lassé de compter les régiments, d'énumérer les
munitions, de supputer les dépenses de la guerre et de la paix : celui qui
venait après lui négligeait volontairement ces détails, et se piquait de
peindre surtout les âmes. L'un avait parlé de la liberté perdue avec une
résignation bien proche de l'amnistie l'autre érigeait la liberté politique
au niveau d'un dogme qui ne souffre ni amoindrissement, ni altération. Plus
soucieux d'unité que de justice absolue, M. Thiers avait ramené toute gloire
à Napoléon, et avait compté comme gloire même ce qui était le fruit de la
mauvaise foi ou de l'intrigue : dans le récit de M. Lanfrey, Napoléon était
aussi le centre autour duquel tout rayonnait ; seulement, autour de lui et en
une attitude vengeresse étaient rangées toutes ses victimes ; aucune n'était
omise, depuis le duc d'Enghien, le fusillé de Vincennes, jusqu'au nègre
Toussaint Louverture, le prisonnier du fort de Joux ; et quiconque avait
souffert par lui devenait par là même sacré. Le livre, moitié histoire,
moitié pamphlet, puisa sa principale importance dans les appréciations qu'il
suscita. La Revue des Deux Mondes loua l'auteur « de ne point avoir sacrifié
à une superstition gigantesque ». Sobre, contenu, mais de souffle un peu
court et de couleur un peu pâle, l'ouvrage avait peu de chances de diffusion
populaire. En revanche, il trouva beaucoup de lecteurs dans la bourgeoisie
démocratique, dans l'Université, dans les classes lettrées ; et les journaux
de l'opposition le monnayèrent à l'usage de leurs abonnés. Assez rapidement,
les volumes se succédèrent. Sur ces entrefaites, l'Empire tomba, et dans sa
chute entraîna l'œuvre avec lui. Le pamphlet devenant inutile, le reste ne
fut point de force à se soutenir tout seul. Le public oublia le livre qui ne
se termina point ; il oublia aussi l'auteur qui mourut obscurément, et la
génération présente a perdu à titre égal la mémoire de l'un et de l'autre. Les
œuvres d'imagination poursuivirent, et avec plus de vogue, ce que l'histoire
avait commencé. On se souvient de deux amis, devenus plus tard fort ennemis,
qui, associant leurs noms aussi bien que leurs pensées, publièrent, en ce
temps-là, leurs romans sous la raison sociale d'Erckmann- Chatrian. Sans
attribuer aux petites causes de trop grands effets, on peut affirmer que la
légende napoléonienne reçut de ces deux hommes une très sensible atteinte.
Alsaciens l'un et l'autre, ils avaient choisi, pour encadrer leurs récits,
les petites places fortes ou les villages forestiers de leur pays natal. Le
temps de la Révolution et de l'Empire était celui qu'ils se consacraient
uniquement à dépeindre. L'idée générale était d'opposer aux cruelles émotions
des batailles la douce tranquillité du foyer, à la poésie épique l'idylle bourgeoise
et rurale. Tour à tour avaient paru l'Histoire d'un conscrit de 1813,
le Blocus, l'Histoire d'un paysan. Tout l'art, et il était
grand, quoique peu varié, consistait en deux tableaux successifs qui
perpétuellement se faisaient contraste : un tableau d'intérieur, fouillé
jusque dans ses plus intimes détails ; un tableau militaire, volontairement
entouré d'ombre, avec des soldats péniblement courbés sous la marche, des
haltes mélancoliques au bivouac, des scènes d'ambulance, et partout de larges
taches de boue, de neige et de sang. L'idylle ne brillait pas par le
raffinement de l'idéal, mais il s'en dégageait un bonne sensation de chaleur,
d'abondance, de bien-être familial. Toute l'Alsace y revivait en une peinture
fidèle comme une photographie : de grands poêles de faïence où
s'engloutissaient des bûches de sapin ; l'horloge et le buffet de chêne ; la
grand'mère à son rouet ; les repas du dimanche avec la choucroute, les
cuisses d'oie confites, la bière de mars ; puis les réunions du soir, le
colporteur qui racontait les nouvelles de Phalsbourg ou de Saverne, le garde
forestier qui arrivait tout couvert de givre et fondait au foyer la neige de
ses vêtements ; des fiancés qui ébauchaient, moitié en français, moitié en
patois alsacien, leurs premiers mots d'amour ; quelque vieux paysan qui
redisait l'ancien régime, puis un ou deux juifs, et même de grande utilité,
car on placerait dans leur bouche les maximes cosmopolites à l'excès. Voici
le changement à vue. A quelques jours de là, sur la place du bourg, les
jeunes gens étaient rassemblés. Beaucoup de silence, des pleurs comprimés, et
par intervalles une fausse joie pire que les larmes. Un décret de l'Empereur
avait prescrit de nouvelles levées. C'était le tirage au sort, mais sans bons
numéros et avec la conviction que ceux qui partaient ne reviendraient pas. Le
reste du récit s'appliquait à tracer l'envers d'une épopée : beaucoup de
misère, la faim, la maladie, les combats, puis les revers, la retraite, le
Rhin repassé, les Vosges revues dans l'appareil de la défaite, les premières
vedettes ennemies du côté de Saverne, l'investissement, le blocus,
l'occupation. Peu d'élévation clans la pensée, peu de relief dans le style,
quelque chose de vulgaire, de bourgeois, de terre à terre ; mais beaucoup de
vérité, une narration naturelle, attachante et qui, sans fatigue, se
poursuivait jusqu'au bout. Peu de réflexions, à peine quelques brefs
commentaires à l'usage des cerveaux trop lents à comprendre : « Quand on
parle d'Austerlitz, d'Iéna, de Wagram, dit le vieux juif Moïse dans le Blocus,
il n'est pas question de Jean-Claude ou de Jean-Nicolas, mais seulement de
Napoléon ; eux ne risquaient que de se faire tuer. » La bonhomie alsacienne,
qui n'est pas toujours sans piège, se mêlait ici de beaucoup de perfidie.
Quel pamphlet eût valu cette description ? Un double fléau était
perpétuellement dénoncé, la guerre et avec elle le despotisme. En qui
s'incarnaient l'un et l'autre, sinon dans l'homme de la légende ? Par
répercussion, les coups allaient frapper celui qui régnait. Ils le frappaient
d'autant plus sûrement qu'il eût été mal venu à se plaindre : aurait-il la
prétention d'interdire ce qui n'était que fiction ? Le
gouvernement comprenait si bien le danger qu'il conçut le dessein d'opposer
au poison l'antidote. Les Papiers des Tuileries nous révèlent qu'un
grand roman militaire fut préparé sous les auspices mêmes du souverain, dans
le but de neutraliser les feuilletons hostiles. La publication se ferait dans
le Petit Journal, et de la sorte on atteindrait les classes populaires.
La combinaison était ingénieuse, mais l'effort courait grand risque de
demeurer infructueux. Encore un an, et les pouvoirs officiels célébreraient
le centenaire de Napoléon Ier. L'approche de cette date, en ramenant
l'attention sur la vie et les actes du grand empereur, provoquait non un
renouveau d'hommages, mais une explosion de critiques. On répétait le mot de
Paul-Louis Courier s'adressant jadis aux soldats russes et prussiens :
« Ah ! si nous n'avions jamais eu de grands hommes à notre tête, jamais
nous n'eussions entendu le bruit de vos tambours. » La guerre, les gros
bataillons, les institutions de l'an VIII, la compression administrative,
tout l'héritage était répudié en bloc, et les jeunes gens piétinaient avec
joie sur la tradition impériale comme leurs pères s'étaient exaltés en lisant
les Victoires et conquêtes. Napoléon
III était trop perspicace pour ne pas sentir tout ce qui se détachait de lui.
Cette année 1868, quoique exempte de tout événement tragique, laisserait un
souvenir plein de mécomptes. Au printemps, les premiers essais d'organisation
de la garde mobile avaient provoqué quelques troubles dans le Sud-Ouest, à
Bordeaux, à Toulouse, à Montauban[46]. Cette impopularité était
symptôme assez grave, l'institution bien ou mal établie pouvant être cause de
salut ou de perte. — Un peu plus tard, le succès de la Lanterne avait
surpris, presque inquiété le souverain : « Sire, répétaient les
courtisans pour le calmer, ceux qui lisent le pamphlet le méprisent. — Je le
sais, répliquait l'Empereur ; mais il y a des femmes que l'on méprise et
qu'on ne dédaigne pas de courtiser[47]. » — Sur ces entrefaites,
une élection partielle dans le Jura amena au Corps législatif M. Grévy avec
l'écrasante majorité de 11.000 voix. L'échec de l'administration était dû à
des causes toutes locales, car le suffrage universel, à l'inverse des classes
lettrées, demeurait fixé dans l'ancienne obéissance. Pourtant le nom de
l'élu, le chiffre des voix hostiles, la joie des journaux démocratiques, les
maladroites doléances de la presse officieuse, tout concourut à grandir
l'événement. — A la même époque, un incident survint, de très minime
importance, mais qu'une malveillance peu généreuse s'appliqua à grossir. Au
commencement d'août, la cour étant à Fontainebleau, le prince impérial vint à
Paris pour y présider la distribution des prix du concours général. L'un des
lauréats était le fils du général Cavaignac. Comme il devait recevoir sa
récompense des mains du prince, il refusa de quitter sa place, et aucune
instance ne le décida à gravir l'estrade. Quelques murmures approbatifs,
partis des bancs où étaient assis les élèves du lycée Bonaparte, vinrent,
dit-on, souligner la petite manifestation. Avec un empressement plein de
confusion, le ministre, M. Duruy, exprima ses regrets. Le lycée Bonaparte
était un nid de jeunes orléanistes et aussi de républicains ; Jules Simon y
avait ses fils ; le châtiment ne se ferait pas attendre, et aucune décoration
ne serait accordée cette année aux fonctionnaires ou professeurs d'une maison
si suspecte[48]. A Fontainebleau, la
consolation parut médiocre, et l'affront fut d'autant plus ressenti que la
victime était un enfant. En revoyant le jeune prince, l'Impératrice entra,
dit-on, dans une crise de larmes : « Mon pauvre petit garçon ! »
répéta-t-elle plusieurs fois en sanglotant. Et elle ajouta avec un
découragement dépité : « Maintenant on ne nous passe plus rien. » Ceux
qui commencent à plier sous la fortune douteuse imputent volontiers leurs
mauvaises chances aux maladresses de leurs serviteurs. Jusqu'ici les préfets
de l'Empire avaient parcouru une carrière triomphale, assurés de leur propre
force comme de celle du maître et manipulant le suffrage universel avec toute
la maestria d'une longue expérience, avec tout l'aplomb d'une longue réussite.
Vers ce temps-là, du ministère de l'intérieur ou du cabinet de l'Empereur,
quelques avertissements leur arrivèrent, chagrins ou irrités. L'institution
de la garde mobile rencontrait-elle des obstacles ? on leur reprochait de
n'avoir pas su prévenir les résistances. Une élection ne marchait-elle point
à souhait ? on imputait à leur tiédeur ou à leurs intempérances de zèle la
médiocrité du succès. Les partis de droite ou de gauche tendaient-ils à faire
coalition ? les préfets étaient encore les coupables : ils auraient pu, avec
plus de dextérité, retenir les légitimistes dans l'inaction, les orléanistes
clans l'isolement, les républicains dans la défiance. En plusieurs points les
journaux démocratiques faisaient d'importants progrès : tels étaient, à Grenoble,
l'Impartial dauphinois ; à Bordeaux, la Gironde, qui menaçaient de
déplacer la majorité électorale. De là de nouveaux griefs, de là de nouveaux
rappels à la vigilance. Du fond de son palais, l'Empereur ne dédaignait pas
de minuter des notes, d'esquisser des brouillons d'articles à l'usage de ses
fonctionnaires ; il regrettait qu'ils ne fussent pas plus laborieux, plus
simples, qu'ils compromissent leur influence « en voulant faire les
pachas ». Ces
remontrances ne se trahiraient par aucune défaveur positive ; en revanche,
une disgrâce assez retentissante allait atteindre le ministre de l'intérieur
lui-même. M. Pinard, qui, depuis le mois de novembre 1867, occupait cette
grande charge, y était arrivé après une très brillante, très irréprochable
carrière judiciaire et après un court stage au conseil d'État. Son élévation
avait suscité beaucoup d'espérances ; on avait vanté son intégrité, son
éloquence, l'élévation de ses vues. Quelques-uns même, non contents de cet
hommage très justifié, s'étaient plu à insinuer qu'un homme d'État venait de
surgir, qui éclipserait tous les autres serviteurs de l'Empire. Cette louange
était inspirée par l'amitié. Un ennemi n'eût pas trouvé mieux, car un pareil
langage aiguisait d'avance l'envie et plaçait en outre le nouveau venu à une
telle hauteur qu'il ne pouvait que déchoir. Il déclina en effet au pouvoir
plutôt qu'il n'y grandit. Ses discours laissèrent l'impression d'une grave
mercuriale ou d'un brillant exposé de motifs plutôt que d'une discussion
politique. Dans la gestion même de son ministère, ses embarras furent
extrêmes. Il y trouva un directeur général, M. de Saint-Paul, qui, d'abord
précieux pour son inexpérience, fut bientôt un contrôleur plutôt qu'un
auxiliaire. La vieille rivalité entre l'administration et la magistrature se
réveillant, certains préfets se montrèrent peu empressés à accueillir pour
chef un ancien procureur général. Ces insubordinations furent-elles
encouragées par M. Rouher lui-même ? Le ministre d'État répudia avec beaucoup
de véhémence toute intention pareille ; mais on n'aime guère les héritiers
présomptifs, et aux yeux de plusieurs M. Pinard en était un. L'héritier
disparut avant que la succession s'ouvrit, et il demeure douteux qu'il eût
été apte à la porter. L'affaire Baudin n'ayant abouti qu'à des complications,
un grand blâme monta vers le ministre de l'intérieur qui n'avait pas su
épargner au gouvernement cet ennui. Cependant, le 3 décembre 1868, les amis
de Baudin imaginèrent d'organiser, pour l'anniversaire de la mort du
représentant, un pèlerinage au cimetière Montmartre. L'affluence fut médiocre
et le désordre insignifiant. En cette circonstance, M. Pinard se donna la
plus fâcheuse des apparences, celle de manquer de sang-froid. Le soir, une
dépêche fut envoyée par lui aux préfets, annonçant que la manifestation avait
échoué, que les meneurs avaient été arrêtés. Le télégramme se terminait en
cette phrase : « La tranquillité la plus parfaite règne sur tous les
points de la capitale. » Eût-on parlé autrement à la suite d'une émeute
; et pouvait-on jeter plus d'alarmes dans le, public qu'en le rassurant de la
sorte ? Ainsi pensèrent les amis de M. Rouher, empressés à souligner la
maladresse. Déjà fort ébranlé, le ministre succomba, et un décret lui donna
pour successeur M. de Forcade la Roquette. L'événement fut marqué par un
incident qui mérite de n'être pas oublié. Jusqu'ici tous les conseillers que
l'Empereur congédiait allaient s'absorber dans le Sénat. M. Pinard dédaigna
l'oisiveté bien rentée de la haute Assemblée. Avec une fière modestie, il se
fit inscrire au barreau de Paris, et ses amis annoncèrent son intention de se
présenter aux prochaines élections. Était-ce désintéressement ? N'était-ce
pas aussi calcul ? Tout ayant changé, la véritable habileté n'était plus de
se ranger dans l'entourage du maître, mais de remonter au suffrage populaire
comme à la vraie source des dignités. Chose curieuse ! l'exemple était donné
non par un libéral, mais par un personnage très attaché au principe
d'autorité, et cela seul marquait bien l'évolution à laquelle nul
n'échapperait. En cet
état d'incertitude, on remarqua, même dans la magistrature, quelques signes
de flottement. Elle avait jusque-là fourni le spectacle d'une fidélité
invariable. Ce n'était pas chez elle servilité : mais animée de l'esprit
répressif qui inspirait l'Empire lui-même, elle faisait sa cour en affirmant
ses propres convictions. La malheureuse affaire Baudin provoqua les premières
déviations. Il se trouva trois tribunaux qui se refusèrent à voir dans la
souscription le délit de manœuvres à l'intérieur. Entre tous ces tribunaux,
le plus émancipé fut celui de Clermont-Ferrand. Non content d'un premier acte
d'indocilité, il se montra relaps en acquittant le journal l'Auvergne,
inculpé d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement. Le motif, peu
fait pour plaire en haut lieu, était que le journal l'Auvergne avait usé de
légitime défense et répondu au journal le Pays. Par bonheur, la cour d'appel
existait, et régulièrement les juges de Riom se mirent à condamner ce que non
moins régulièrement leurs voisins de Clermont trouvaient innocent. Le
symptôme de désaffection serait plus grave si le doute gagnait jusqu'au
ministère public. Tout au début de l'année 1869, le procureur impérial de
Toulouse, M. Séguier, se plaignit de ce que ses réquisitions n'étaient pas
libres et de ce que le garde des sceaux le faisait, disait-il, surveiller à
l'audience. Bientôt il se démit de ses fonctions. Le rang de ce magistrat qui
dirigeait un des plus importants parquets de province, son nom qui rappelait
les plus glorieux souvenirs des anciens parlements, ses beaux états de
service, sa rapide carrière, tout concourut à souligner la résolution. La
lettre de démission fut publiée par la voie de la presse, ce qui, dans ce
temps de subordination hiérarchique, parut le comble de l'indiscipline Le
Corps législatif ne dédaigna pas d'évoquer à lui l'incident Répondant aux
explications de M. Baroche, M. de Talhouët se fit le défenseur du magistrat
qui s'éloignait. Cependant une candidature pour les prochaines élections fut
offerte à M. Séguier. Il la déclina, et avec raison, ne voulant pas que ce
qui était indépendance parût calcul ou ambition. Les
embarras s'aggravaient par une sorte de dénigrement général, réaction contre
les docilités passées. L'opposition eut dès lors certaines accusations
favorites qui, à force de se répéter, laisseraient leurs traces jusque dans
les esprits les moins hostiles. On ne pouvait plus dire que la presse fût
asservie quant à la liberté de réunion, il eût été malavisé de la trop vanter,
tant l'usage en était déraisonnable ! En ces conjonctures, le principal
effort fut de persuader au pays que la liberté individuelle était livrée à la
discrétion du pouvoir. Justement, dans le dernier simulacre d'échauffourée,
en décembre 1868, la police avait manqué de mesure et opéré quelques
arrestations sans beaucoup de discernement. Le prétexte parut fait à souhait
pour rechercher partout les excès d'autorité. Quand on en eut surpris
quelques-uns, on ne manqua pas d'observer que les abus constatés n'étaient
rien auprès d'autres abus bien plus grands qui échappaient à toute preuve et
à toute enquête. Un sujet de doléances assez nouveau, assez imprévu, naquit
de la loi de 1838 sur les aliénés. Cette loi permettait à l'autorité
administrative de prononcer l'internement, sur simples certificats médicaux
et sans décision judiciaire. Les garanties étaient insuffisantes, et une
révision n'eût pas été hors de propos. Tout l'art fut de donner un aspect de
piège à ce qui n'était que lacune. Sur la foi d'un ou deux faits
regrettables, toute espèce d'hypothèses se construisirent : la loi était,
disait-on, une arme entre les mains de l'administration pour enfermer, sous
prétexte de dérangement d'esprit, tous les révélateurs fâcheux, tous les
solliciteurs importuns, tous les témoins d'abus compromettants. L'affirmation
fit son chemin dans le cerveau de plusieurs bourgeois crédules, et ceux-ci
finirent par se persuader qu'il n'était pas de maison d'aliénés qui n'eût son
Masque de fer. — Un autre texte de loi fournit aussi à l'opposition
une très abondante matière. Aucune poursuite en responsabilité contre un
fonctionnaire ne pouvait s'exercer sans l'autorisation du conseil d'État.
Ainsi le voulait l'article 75 de la Constitution de l'an VIII. Il arrivait
donc que les agents du pouvoir demeuraient inviolables jusqu'à ce que le
pouvoir lui-même eût consenti à les livrer. Cette omnipotence fut dénoncée en
tout lieu, à toute heure, avec toutes sortes de grossissements : de là un
grand mouvement réprobatif, et de la part de gens qui avaient ignoré
jusque-là qu'il y eût une Constitution de l'an VIII et surtout que cette
Constitution eût un article 75. Le grand danger résidait non dans les griefs,
mais dans un énervement assez général de ceux qui jusqu'ici avaient soutenu
le pouvoir. Ils ne protestaient qu'en paroles languissantes et qui ne
persuadaient plus. Ils ne s'associaient pas aux critiques, mais les
souffraient devant eux, et, si elles étaient railleuses plutôt qu'acerbes,
s'en divertissaient fort. Le gouvernement se défendait de son mieux.
Ressaisissant une vieille arme autrefois fort employée, il envoyait souvent
aux journaux de longs communiqués qui s'efforçaient de dissiper les
exagérations, de faire appel au bon sens public. Mais comme on était loin des
anciennes craintes ! « Le communiqué, disait ironiquement le Journal
des Débats, n'est pas seulement rectificatif, il est délibératif ; ce
n'est pas un redressement, c'est une collaboration[49]. » C'est ainsi qu'à
l'impertinence des attaques s'ajoutait une nouvelle impertinence, celle qui
accueillait les rectifications. Le
travail de désagrégation se poursuivait en mille manières. Tandis que
radicaux et socialistes de toutes nuances attaquaient furieusement l'édifice
impérial, les classes lettrées l'ébranlaient à petits coups savamment mesurés
et portés d'une main élégante. A côté des tumultueuses réunions publiques,
d'autres réunions se tenaient, polies et paisibles. En ces assemblées, point
de discussions contradictoires, mais des conférences où les maîtres les plus
distingués de la parole déployaient les formes les plus raffinées du langage
académique. En cet hiver de 1868 à 1869, on entendit successivement, soit à
la salle de la Redoute, soit au théâtre du Prince-Impérial, Jules Favre,
Jules Simon, Frédéric Passy, Pelletan, Laboulaye, Léon Say, Saint-Marc
Girardin, le prince Albert de Broglie. Une cotisation perçue à l'entrée,
tantôt au profit de la Pologne, tantôt au profit des œuvres d'enseignement,
garantissait contre une invasion trop pressée de l'élément populaire. Aussi
l'ordre matériel était-il irréprochable. A ne consulter que les annonces des
journaux, les sujets étaient très variés : le Progrès, le Devoir, le
Public, la Famille, l'Amour de sa profession. A vrai dire, il n'y en
avait qu'un seul, c'était la critique du gouvernement. Un effort perpétuel se
devinait, non pour demeurer dans le cadre, mais pour en sortir. Jamais
l'attaque ne se traduisait sous une forme directe ; elle consistait en une
perpétuelle et irritante louange de tout ce que l'Empire ne pratiquait point.
Cette petite guerre se conduisait sans scrupule. Au dehors la profusion des
sergents de ville, l'ampleur des casernes, tout cela donnait l'idée de la
force. Qui eût cru que ce grand corps aux apparences pléthoriques pût jamais
souffrir de faiblesse ou d'anémie, qu'il y eût langer à l'amoindrir un peu, à
pratiquer sur lui quelques saignées ? Donc on s'en allait répétant que
l'Empire aurait toujours assez de puissance, assez d'attributions, assez de
soldats surtout, qu'une seule chose était à protéger, cette plante jeune et
frêle qui s'appelait la liberté. Napoléon supportait impatiemment cette
coalition. Cependant une consolation lui restait, celle de penser que les
élections étaient proches, que ces lettrés, si prompts à l'attaquer, ne
manqueraient pas de briguer les mandats électoraux, que tous leurs traits
raffinés, que tous leurs arguments ingénieux glisseraient sur les masses
rurales. En quoi le monarque ne se trompait point ; car le suffrage universel
lui demeurerait longtemps fidèle, même lorsque l'opinion publique l'aurait
abandonné. Toutes
choses s'assombrissant, de nouveaux vides se marquèrent en ce temps-là même
dans le personnel impérial déjà fort éclairci. Le
premier qui succomba fut M. Walewski. Comme il revenait d'un voyage en
Allemagne, il fut frappé à Strasbourg d'une attaque d'apoplexie foudroyante.
Son nom rappelait l'époque la plus glorieuse du règne, car il avait présidé
le Congrès de Paris. Vainement on eût cherché en lui les qualités éminentes
qui font le véritable homme d'État. Mais son esprit était droit, son âme
loyale. Nourri dans les saines traditions diplomatiques, il avait consacré
tous ses soins à les maintenir et ne s'était prêté qu'à contre-cœur aux
premières déviations. A mesure que se détruisait l'ancien droit public, ses
protestations s'étaient accentuées : bientôt elles étaient devenues si vives
que Napoléon avait dû se séparer de lui. En ces dernières années, jugeant que
la dynastie ne pouvait s'affermir qu'en se transformant, il s'était fait l'un
des patrons de l'Empire libéral. Depuis la fin de 1859, il ne participait
plus activement à la politique extérieure, mais suivait avec une anxiété
croissante le développement des ambitions qu'il eût voulu contenir. C'est en
ces conjonctures qu'il venait de disparaître, laissant après lui une mémoire
digne de regrets. On
s'entretenait encore de M. Walewski, quand l'un de ses successeurs au quai
d'Orsay, M. le marquis de Moustier, quitta presque mourant le ministère des
affaires étrangères. Deux mois plus tard il expira. Il n'appartenait pas à la
tradition impériale, et toutes ses alliances l'eussent plutôt rapproché des
partis monarchiques. C'était un diplomate que les hasards d'une brillante
carrière avaient porté jusque dans les conseils du souverain. A son nom un
seul souvenir se rattacherait, mais très notable, celui du conflit
luxembourgeois apaisé et de la guerre conjurée. Comme on célébrait ses
obsèques, quelques-uns, avides de rapprochements, se plurent à remarquer le
sort singulier qui, depuis le début du règne, pesait sur ceux qui avaient
présidé aux relations extérieures. Napoléon avait eu quatre ministres des
affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys, M. Thouvenel, M. Walewski, M. de
Moustier. Sauf M. Drouyn de Lhuys, tous avaient succombé, et en pleine
maturité. On eût dit qu'ils s'étaient épuisés dans la tâche décevante de
saisir les vagues conceptions du prince, de le contenir en paraissant le
suivre, de maintenir leur action au milieu des influences secrètes, de sauver
quelque chose de tout ce qui périssait. A ce labeur s'étaient usées
pareillement, et la docilité de Thouvenel, qui feignait toujours l'obéissance
jusqu'à paraître partager les erreurs, et la fermeté plus rude de Walewski,
qui volontiers résistait sans détour. Voilà ce qui se murmurait à voix basse,
mais en des prévisions bien incomplètes et avec des commentaires qui
paraîtraient aujourd'hui bien pâles. Qui donc eût entrevu ce que l'avenir
cachait ? Un
autre deuil suivit de près celui-là. Le 2 mars 1869, on sut que M. Troplong
venait de mourir. C'était, entre tous les fonctionnaires de l'Empire, celui
qui avait accumulé le Plus de dignités. Il était président du Sénat, premier
président de la Cour de cassation, membre du conseil privé, membre de
l'Institut. Ses funérailles furent à la proportion de ses honneurs. Le 6
mars, dès les premières heures de la matinée, la rue de Vaugirard, la rue de
Tournon, la rue Saint-Sulpice se remplirent de troupes, mais tellement
pressées, tellement entassées, qu'un certain désordre naissait de la
profusion même des hommages. Puis arriva la foule des fonctionnaires, si
nombreux qu'on ne les pouvait plus compter. A midi, sur le seuil du palais du
Luxembourg, le cercueil parut, entouré de tout ce que l'État comptait de plus
illustre. Lentement on chemina vers Saint-Sulpice, au son des marches
funèbres et au bruit lointain du canon des Invalides. Quand l'église eut
achevé les divins mystères, le cortège se dirigea vers le cimetière du
Père-Lachaise, où le corps recevrait la sépulture provisoire, en attendant
l'inhumation définitive au pays natal. Sur le parcours s'échelonnaient les
curieux, charmés du spectacle, regrettant seulement l'absence du soleil et le
temps maussade, unanimes d'ailleurs à juger que, depuis le duc de Morny, on
n'avait pas vu d'obsèques plus grandioses, ni mieux réussies. Pendant ce
temps, sénateurs, membres de la Cour de cassation, conseillers d'État se
pelotonnaient frileusement au fond de leurs voitures, vaguement ennuyés du
long cérémonial, gênés dans leurs robes ou étriqués dans leurs uniformes,
partagés entre l'honneur à rendre au mort et le soin de se préserver
eux-mêmes contre le froid pénétrant. Au cimetière, trois discours se
prononcèrent qu'on ne chercha guère à entendre, tant on devinait d'avance ce
qu'ils contiendraient ! Le soir, la seule conversation était le partage des
dignités que l'événement laissait vacantes. Le plus oublié fut le défunt, et,
bien que son influence ne se proportionnât point à son rang officiel, il le
fut à l'excès. En M. Troplong disparaissait quelque chose de l'âge précédent.
Jadis, au milieu des hommes d'action qui avaient fondé l'Empire, il avait
apparu, comme l'homme de plume qui couvrirait d'un aspect de légalité l'œuvre
de la force, fouillerait dans le passé pour y trouver des exemples et
persuaderait au pouvoir triomphant que non seulement il incarnait en lui le
succès, mais aussi la vraie légitimité. Son esprit était juste à la
proportion de la tâche, ni plus haut, ni plus bas. C'était un personnage
grave qui, avec une intégrité parfaite, avait passé sa vie à rendre la justice
; et nul ne se fût hasardé à croire qu'une apologie signée de son nom fût
œuvre de faiblesse ou d'adulation. Ses amis vantaient son savoir juridique,
et il avait en effet composé sur le Code civil beaucoup de traités, d'une
lecture aisée, ornés de très savantes préfaces, et pourvus de certains
agréments de style qu'on n'a point coutume de rencontrer en ces sortes
d'ouvrages. Il avait la solennité qui impose, et ses vastes formules, qui
embrassaient beaucoup de thèses sans en serrer aucune, prenaient un air de
généralisation profonde. Pour l'Empire en quête d'un juriste, une telle
recrue avait été trouvaille. La Constitution de 1852, qui se fût mal
accommodée de trop de précision, avait besoin d'un commentaire lâche et
flottant où se noieraient les contradictions et les sophismes : M. Troplong
excellait à cette manière vague qui se contente d'étendre sur les surfaces un
brillant vernis. Il fallait que ce commentaire fût éloquent : M. Troplong ne
manquait ni d'éloquence ni d'éclat. Il importait qu'on suppléât par la pompe
à la clarté : justement M. Troplong était l'homme des obscurités pompeuses et
cultivait naturellement ce qu'on lui demanderait de pratiquer par artifice.
Il y aurait avantage à rechercher les rapprochements historiques, les
arguments juridiques, mais sans descendre à des profondeurs compromettantes :
par excès de bonheur, M. Troplong était historien, jurisconsulte, philosophe,
ni plus ni moins que ne le réclamait son emploi, et sa science s'arrêtait à
ce point précis où l'intérêt de l'Empire voulait qu'elle eût un terme. A dire
vrai, la chance était égale, et pour l'Empereur qui avait trouvé un
interprète à sa mesure, et pour l'interprète qui, pour bien servir, n'aurait
qu'à demeurer lui-même. Dans le cercle des hauts dignitaires, le président du
Sénat avait rempli un rôle à part et non sans originalité, employant, comme
moyen de plaire, le droit romain, le droit coutumier, et masquant, sous cette
surabondance de droits anciens, la fragilité du droit nouveau. Avec cette
habileté opportune avaient été rédigés les rapports sur la Constitution et
aussi sur les sénatus-consultes qui avaient suivi. C'était la glose qui
faisait corps avec le texte et y semblait si étroitement liée qu'on ne
pouvait penser à l'un sans se référer à l'autre. Quand M. Troplong fut mort,
il ne sembla plus que la Constitution pût vivre ; et en effet le jour était
proche où elle suivrait dans la tombe celui qui seul peut-être l'avait tout à
fait comprise, qui seul peut-être y avait cru tout à fait. VIII Cet
affaiblissement progressif de l'Empire n'avait échappé ni à l'attention du
souverain ni à la clairvoyance de ses principaux serviteurs. Si nous
consultons les mémoires ou les correspondances du temps, il semble que le
renouvellement du personnel officiel ait été un souci dominant. « Il n'y a
pas d'hommes de rechange, disait le prince Napoléon. » — « Il n'y a point
d'hommes, ajoutait Mérimée, mais seulement des orateurs. » M. de Persigny, M.
Magne, M. de Parieu, M. de Maupas, tenaient un langage à peu près pareil. Une
note trouvée dans les papiers des Tuileries et attribuée au chef du cabinet
de l'Empereur, M. Conti, répétait, sous une forme plus insistante, les mêmes
doléances. A en croire l'auteur de la note, la « carte intellectuelle du pays
était déplorable », la « matière ministérielle et administrative se
raréfiait », la diplomatie et le Conseil d'État étaient envahis par le
dandysme : il importait de faire au plus vite des boutures politiques. Où
trouver ces boutures ? Où trouver surtout un terrain favorable pour qu'elles
pussent prospérer ? Ici les conseils se variaient à l'infini. Quelques-uns
qui avaient vécu en Angleterre ou approfondi l'histoire regrettaient les
fortes traditions des aristocraties : dominés par ces impressions ou ces
souvenirs, ils s'évertuaient avec plus de bonne volonté que de bonheur à
ressusciter quelque chose de ce que les âges précédents avaient détruit.
D'autres, moins vastes en leurs projets, proposaient tout simplement que
chaque ministre fût appelé à dresser parmi ses subordonnés la liste des
hommes de trente-cinq à quarante-cinq ans qui paraitraient propres à remplir
les grandes charges publiques. On avait aussi remarqué que les élèves de
l'École normale, leurs études achevées, jettent volontiers sur toutes les
carrières un regard inquiet et ambitieux, et qu'entre toutes les professions,
l'enseignement est celle qui les séduit le moins : de là le dessein d'attirer
les plus capables, à l'heure où ils seraient encore disponibles. Devrait-on
hasarder les avances jusque dans les rangs des anciens adversaires ? Sur ce
point, les avis étaient fort partagés, et la même hardiesse, qui paraissait à
plusieurs habileté, était taxée par un grand nombre d'imprudence et même de
folie. Ces
combinaisons et ces efforts attestaient une vigilance très en éveil. Tout
compte fait, les seuls auxiliaires efficaces seraient les jeunes. Trois
groupes s'offraient où on pourrait tenter les conquêtes. Le
premier était le moins recommandable. Il se composait des jeunes gens pauvres
qui, d'abord égarés dans l'opposition, étaient promptement descendus en
eux-mêmes et s'étaient reconnu plus de vocation pour jouir que pour attendre.
Toutes les jouissances de l'ambition ou du plaisir, Napoléon pouvait les
promettre. Ceux qui méditent une évolution profitable ne manquent jamais de
motifs pour se justifier. Impatients de s'asseoir au somptueux banquet de
l'Empire, ces jeunes gens s'étaient ingéniés à rassurer ce qu'ils avaient de
conscience. Ils s'étaient répété que le but à atteindre était le bonheur du
peuple ; que ce bonheur ne s'assurerait ni par les clubs, ni par les
manifestations, ni par les complots ; qu'au contraire, on pourrait tout
espérer d'un souverain bienfaisant et généreux autant que puissant et résolu.
Ce qui apaisait tous les scrupules, c'est que ce souverain se disait
démocrate, se proclamait l'instrument de la volonté nationale, ne
reconnaissait d'autre titre originaire que le suffrage universel. La
conclusion, vraiment imaginée à souhait, avait été qu'en se poussant
soi-même, on ferait non seulement acte légitime, mais acte méritoire. Tandis
que les nouveaux venus s'avançaient de la sorte, l'Empire quêtait un peu au
hasard sur les lisières des partis. Il eût été bien extraordinaire que, dans
cette recherche mutuelle, on ne se rencontrât pas. Déjà le gouvernement avait
attiré à lui une recrue très notable en qui se personnifiait le groupe tout
entier. Cet
homme s'appelait Clément Duvernois. Ce serait l'un des plus remarquables
parmi les hommes nouveaux. A peine échappé à l'adolescence, il s'était révélé
avec une passion dominante, celle d'arriver vite. Ses désirs hâtifs et
inquiets s'étaient répandus de tous côtés. On l'avait vu journaliste en
Algérie, et, au Mexique, chercheur de fortune. En France, il avait passé en
plusieurs feuilles publiques, sans se fixer d'abord nulle part. Sa jeunesse
et sa pauvreté l'avaient fait républicain, mais républicain sans conviction,
avec un très vif sentiment de la stérilité démagogique, avec un extrême
dégoût de la lutte ingrate et obscure. Il avait faim et soif de tout : argent,
honneurs, jouissances. En 1866, à l'âge de trente ans, il était l'un des
rédacteurs de la Liberté, l'un des lieutenants d'Émile de Girardin, et
déjà assez connu pour qu'il y eût intérêt à se l'attacher. Il représentait le
talent ; c'est pourquoi l'Empire l'attira : l'Empire représentait des
récompenses à la proportion de ses appétits ; c'est pourquoi lui-même se
donna à l'Empire. L'évolution libérale du gouvernement colora sa propre
évolution. Il passa à l'Époque, puis un journal officieux fut créé, le
Peuple français, dont il fut l'âme. Au commencement de 1869, l'un des
contemporains écrivait avec une nuance méprisante : « Clément Duvernois
devient une manière de personnage. » Ce dédaigneux éloge, qui se croyait
excessif, était parcimonieux à l'excès. Cet homme réunissait en lui plusieurs
des dons, les uns heureux, les autres funestes, qui sont le gage du succès.
Son esprit était lucide, fécond en ressources, prompt à s'assimiler toutes
choses. Les expédients, même les plus équivoques, prenaient sous sa plume des
aspects dé solution triomphante. Il excellait à mettre en lumière la vérité,
et mieux encore à manier l'erreur : le plus souvent il mêlait l'une et
l'autre, et avec un art troublant qui ne portait pas toujours la persuasion,
mais défiait la réplique. Pour arriver vite, il avait allégé son bagage, et,
parmi les bagages superflus, avait rangé les scrupules. Il était de commerce
aisé, d'abord facile, bien qu'il y eût quelque chose d'ironique dans son
amabilité, de mobile et d'inquiet dans son sourire. Il avait, et à un haut
degré, le courage, non celui qui se puise dans la vertu et le devoir, mais
celui qui naît de l'ambition. Son dévouement tout récent était impétueux
comme s'il eût eu souci de regagner le temps perdu. Il n'eût tenu qu'à lui de
défendre une politique qui lui fût personnelle. Il trouva plus ample profit à
traduire les idées d'autrui. Il est vrai que ces idées étaient celles de
l'Empereur lui-même, qui souvent lui confia le soin de lancer ses projets ou
de commenter ses desseins. Interprète des pensées souveraines, il les fixait
avec la fidélité d'une photographie, mais d'une photographie habilement
retouchée qui, sans altérer le modèle, l'embellit. Trop personnel pour être
servile, il saurait imprimer sa marque, même à ce qui ne serait pas de lui.
Sa plus grande habileté fut d'insinuer une doctrine qui s'accommoderait à la
fois de l'Empire libéral et de l'Empire autoritaire, en sorte que, quelle que
fût la définitive orientation du maître, il pourrait sans embarras ni
palinodie se maintenir à ses côtés. Où d'autres inscrivaient le mot de liberté,
il gravait volontiers le mot progrès, mot plus vague encore et qui ne
se démoderait pas. Moitié conviction, moitié flatterie, il vantait un Empire
démocratique, avec de grandes réformes économiques, de grandes
transformations dans le sort des masses. Le gouvernement des hommes ne lui
apparaissait que comme une immense affaire, et il l'eût conduit comme on fait
d'une entreprise industrielle, menée à outrance, à travers toutes sortes de
risques, et qui n'a d'autre issue qu'une ruine éclatante ou une éclatante
fortune. Il y avait en lui de l'économiste, du politicien, du faiseur, et
aussi du joueur, mais du joueur qui ne prise que les gros enjeux. Du régime
parlementaire, il parlait dédaigneusement, le jugeant stérile et de train
misérable. Il eût voulu un souverain que n'emprisonnerait aucune légalité
mesquine, qui fût l'universel initiateur, et surtout ferait en grand toutes
choses, soit qu'il ramenât à lui le pouvoir, soit qu'il s'en dessaisît pour le
rendre au peuple. L'Empereur ne pouvait manquer d'être séduit par des plans
si vastes qui lui suggéraient le moyen de se renouveler, sans descendre, en
s'élevant au contraire, et surtout sans imiter personne. Ce qu'on lui
renvoyait, c'était ses propres idées, mais agrandies, d'une audace attirante,
et revêtues d'un manteau brillant qui charmait. Dès le printemps de 1869, le
nom de Clément Duvernois était l'un de ceux qu'on retenait comme un des noms
de l'avenir. Il serait, disait-on, grâce au patronage officiel, l'un des élus
de la prochaine Chambre : une fois député, son ambition saurait se tracer sa
voie. La vérité, c'est que l'Empire libéral, s'il devait s'établir à titre de
régime durable, réclamerait des ouvriers d'autre sagesse, d'autre intégrité,
d'autre patience. Mais en une époque de transition, de troubles ou
d'intrigues, d'élévations rapides et de chutes rapides aussi, ce personnage
pourrait trouver un rôle à sa taille. Il était de ceux qui ne se fixent pas
sur la scène ; mais peut-être la traverserait-il avec éclat, laissant une
réputation à la fois brillante et équivoque, moitié d'homme politique, moitié
de favori ou d'aventurier. Un
autre groupe existait où le gouvernement pourrait recruter, sinon des
serviteurs très expérimentés, au moins des défenseurs très diserts. Quiconque
eût parcouru, pendant les suspensions d'audience, le Palais de Justice, ou
suivi le samedi la conférence des avocats, eût saisi, çà et là et à la
dérobée, quelques propos assez suggestifs. Combien de jeunes gens instruits,
d'esprit ouvert et cultivé, très libéraux d'opinion, républicains même, mais
dégagés de tout fanatisme et de tout parti pris, cherchaient comme à tâtons
leur voie ! Impatience d'arriver, dégoût des rudes labeurs ou pauvreté, ils
se rebutaient des longues attentes du barreau. Leur modération naturelle et
leur bon sens les éloignaient des factions extrêmes. Quant au parti
démocratique, il avait, comme un parti déjà arrivé, ses cadres tout
organisés, sa hiérarchie sévèrement gardée, presque fermée. Chaque emploi
avait son titulaire et ses doublures : au-dessous s'agitaient toutes sortes
de surnuméraires, attentifs â épier l'ombre même d'une succession. Même en
cette grande pénurie de débouchés, une répugnance, moitié simulée, moitié
sincère, empêchait de songer ouvertement à l'Empire, considéré jusque-là
comme l'ennemi : mais par intervalles perçaient des incertitudes, des
tentations, des velléités. Volontiers on laissait dire, on répétait même
qu'Ollivier était un transfuge, un traître : toutefois les plus éclairés
confessaient, à voix très basse, que, s'il parvenait à fonder la liberté sans
révolution, son œuvre ne serait ni médiocre ni vulgaire. Parmi ces jeunes
avocats, plusieurs se groupaient autour d'Ernest Picard qui venait de créer
l'Électeur libre, journal d'opposition sans doute, mais d'opposition point
trop intraitable. Quelques-uns, tout en se défendant de tout changement,
s'égaraient sur les limites extrêmes de la république, et sur des limites si
étroites qu'ils semblaient s'offrir à qui voudrait les chercher. Eux-mêmes
accompliraient peut-être la plus grande partie du chemin ; mais l'Empire
s'enhardirait-il jamais jusqu'à des réformes assez amples pour colorer la
conversion ? Le
troisième groupe était, à beaucoup d'égards, l'opposé des deux autres. Au
début du règne, le souvenir récent du coup d'État avait éloigné des affaires
les monarchistes libéraux et les parlementaires de toute nuance. Confiants
dans leur succès, les fondateurs de la dynastie impériale n'avaient point
pris souci de ces silencieuses réprobations, et avaient dédaigneusement rangé
les réfractaires sous la même appellation générique, celle d'hommes des
anciens partis. Les années s'écoulant, les vides se creusant autour du
prince, le regret était né de toutes ces forces inemployées, et Napoléon,
dans ses entretiens privés, avait exprimé plus d'une fois une patriotique
tristesse de ce que tant d'énergies fussent perdues. Pour les principaux
acteurs des régimes précédents, la réconciliation eût été malaisée. Ce qui
serait peu séant pour les vieillards ou les hommes mûrs, deviendrait, pour
les hommes plus jeunes, réalisable. Ceux-ci ne connaissaient les
gouvernements anciens que par ouï-dire, et le coup d'État que par des récits
qui déjà les laissaient plus froids. En cette fin d'Empire, une génération
s'était élevée que pourrait aisément rallier autour du trône tout prince,
très conservateur par les principes, très libéral par les lois. Ces jeunes
gens se rapprochaient par un certain nombre de traits communs. Leurs
doctrines étaient celles de la monarchie ; mais ils ne s'immobilisaient, ni
sur un nom, ni sur une dynastie, ni sur un drapeau, et les institutions
qu'ils eussent demandées à la royauté, ils les recevraient de l'Empire avec
une gratitude très sincère, quoique mêlée d'un peu de surprise. Ils aimaient
la liberté, par goût d'abord, puis par cet esprit d'opposition familier à
leur âge ; ils l'aimaient pour leurs adversaires comme pour eux-mêmes, et,
dans leur inexpérience un peu naïve, n'imaginaient pas que de cette source
pure pût sortir quelque chose d'altéré. Volontiers on les eût classés dans
les anciens partis, et en effet, par habitude, par déférence, ils
reconnaissaient les parlementaires comme leurs maîtres. A la pousser trop
loin, l'assimilation eût cessé d'être exacte. Respectueux du passé, ils
n'entendaient ni s'y enchaîner, ni surtout vivre en dehors des affaires
publiques. Les légitimistes avaient mis leur honneur à n'être nulle part :
ils mettraient leur devoir à être partout. Ce sentiment du devoir, ils le
puisaient dans leur conscience religieuse. Tous ou presque tous étaient
d'ardente foi chrétienne ; c'est à cette marque plus encore qu'à toute autre
qu'ils se distinguaient de leurs devanciers, et qu'on les distinguait
eux-mêmes de leurs contemporains. Beaucoup
de ces jeunes hommes s'étaient réunis dès leur vingtième année en diverses
associations formées alors au quartier Latin, et y avaient noué des amitiés
que le temps avait cimentées. Ils formaient le noyau le plus solide du groupe
qu'on appelait en ce temps-là le groupe catholique libéral. On avait
vu leurs délégués, dans les congrès catholiques de Malines, applaudir M. de
Montalembert, M. Cochin, Mgr Dupanloup. Dans l'ordre politique, leurs
préférences se portaient vers le centre gauche de la Chambre, et volontiers
ils se fussent rangés, ainsi qu'ils le firent plus tard, derrière M. Buffet,
l'homme au talent austère et à l'irréductible droiture. Quant à M. -Émile
Ollivier, ils admiraient fort sa belle sincérité éloquente, mais leur
sympathie, quoique très réelle, se tempérait de méfiance ; ils lui eussent
voulu un rôle, mais non tout à fait le premier. Longtemps ils avaient déploré
qu'aucune feuille publique ne fût l'interprète de leurs pensées. Au mois
d'août 1868, ils étaient parvenus à fonder le journal le Français. Le journal
eut pour inspirateurs Mgr Dupanloup et M. Cochin, pour collaborateurs
principaux, M. Thureau-Dangin et M. Étienne Récamier : il eut surtout un
rédacteur en chef qui lui consacra toute sa vie. On
l'appelait François Beslay. J'ai dépeint en Clément Duvernois un journaliste
qui n'eut qu'une passion, celle d'arriver. L'homme que je viens de nommer
n'eut aussi qu'une passion, mais celle de bien servir. Dieu lui avait départi
tout ce qui assure le succès. Son intelligence était surtout remarquable par
le merveilleux assemblage des dons qui d'ordinaire s'excluent. De nature fine
et vibrante, il était maitre dans la raillerie comme dans l'émotion. Son
esprit se montrait attentif à tous les progrès modernes ; son âme s'ouvrait à
toutes les grandeurs du passé. Avec la même disposition heureuse et alerte,
il eût débrouillé la plus ardue des questions de chiffres et exprimé toute la
poésie des antiques légendes. Il avait des élans de piété qui ravissaient, et
avec cela des accès de gaieté folle comme un vrai gamin de Paris. Tout en lui
était limpide, sa pensée, son style, son regard. Tout jeune encore, il
s'était fait remarquer au Palais par la précocité de son savoir juridique.
Dans le même temps, il s'exerçait aux lettres, à la critique, se révélait conférencier
plein de charme et d'humour ; et la seule crainte eût été que la variété de
ses aptitudes n'empêchât qu'aucune ne fût poussée jusqu'à la perfection. Il
avait un peu plus de trente ans quand la direction du Français lui fut
confiée. Fixé dans cette voie, il conçut une ambition, celle de n'imiter
personne. Tous les journaux s'étaient, à des degrés divers, asservis à un
parti : avec une ferme et modeste hardiesse, il résolut de n'être que du
parti de sa propre conscience. Voici en quoi le dessein fut surtout original.
S'étant pénétré des préceptes de l'Évangile, François Beslay se persuada que
ces maximes seraient vaines s'il n'y conformait sa vie professionnelle, et,
malgré toutes les tentations d'attaques ou de représailles, s'imposa la
charité comme une loi. Une autre de ses originalités fut l'entier dédain du
profit matériel : il forma le propos de repousser toute affaire commerciale,
toute spéculation financière, et, ayant pris cet engagement envers lui-même,
le tint jusqu'au bout. Le seul gain qu'il convoitait était celui des âmes. Il
ambitionnait de grouper autour de son journal une génération renouvelée qui
aimerait ce qu'il aimait lui-même, bien, la Patrie, la Liberté, et qui,
virilement mêlée aux affaires publiques, ferait partout honorer en elle le
nom chrétien. Ce dévouement qu'il prêchait autour de lui, il en donna
l'exemple. A l'inverse de la plupart des gens de lettres, les plus personnels
des hommes, il choisissait volontiers les besognes ingrates, masquait sous
l'anonymat ce qui eût forcé l'éloge et, fraternellement mêlé à ses
collaborateurs, grandissait la part des autres pour amoindrir la sienne.
Ayant pris le plus rude labeur, il l'accomplissait avec une belle humeur
allègre, et sans que son âme, toujours égale, laissât deviner le fardeau. Que
s'il y avait une responsabilité à porter, un obstacle à vaincre, il
redevenait le premier : alors cet humble devenait fier, ce doux devenait
ferme, et ceux qui l'entouraient pouvaient entrevoir, en une courte échappée,
ce qu'il serait un jour si Dieu proportionnait à son mérite son destin. Ce
perpétuel oubli de soi-même n'était pas indifférence pour la renommée — car
autant que personne il eût joui du succès — mais sacrifice chrétien
perpétuellement recommencé. A l'époque que nous racontons, cet homme
admirable inaugurait son œuvre, et déjà avec quelques tristesses ; car en
abjurant tout esprit de parti, il provoquerait contre lui la ligue de tous
ceux qui ne vivaient que de passions. Celui qui avait demandé comme une grâce
la privation de toute récompense humaine fut exaucé, et au-delà de ce
qu'eussent souhaité ses amis. Il mourut jeune, laissant après lui beaucoup de
bien, mais obscur ; de fortes et délicieuses pages, mais éparses, et un
souvenir ineffaçable dans le cœur de quelques compagnons dignes de lui. Je ne
doute pas que, parmi ceux qui me liront, plusieurs ne s'étonnent, à
l'évocation de ce nom déjà un peu oublié. Bien que l'histoire générale doive
se méfier de ces tentations, je n'ai pas résisté à recreuser, comme on fait
pour une inscription qui s'efface, les traits de cette vie si courte, si
pleine et si pure. Dans la galerie des journalistes contemporains, François
Beslay garde une place où il ne redoute guère de concurrence : il représente
la sainteté, la sainteté aimable, mortifiée, joyeuse. Sous cet aspect, il
apparaît avec une originalité touchante et qui vaut surtout par le contraste.
Il a, selon l'Évangile, « choisi la meilleure part ». Qui, parmi
ses confrères, n'eût choisi toutes les autres ? IX Ce
personnel, dont on vient de décrire les éléments fort dissemblables, serait
celui de l'Empire nouveau, celui qui, dans les derniers mois du règne,
participerait aux affaires publiques ou, par une évolution plus ou moins
résolue, se rapprocherait du pouvoir. A l'heure où nous sommes, ces préoccupations
de l'avenir, bien que toujours très vives, s'effaçaient un peu devant un
souci plus urgent. L'année 1869 qui venait de s'ouvrir serait celle du
renouvellement de la Chambre. Le 27 avril, un décret parut qui convoquait les
électeurs pour les 23 et 24 mai. Pour la
troisième fois depuis le commencement de l'Empire, le peuple était appelé à
nommer ses représentants. En 1857, il s'était approché des urnes, timidement,
avec une sorte de crainte révérencieuse, et comme étonné qu'on le consultât.
En 1863, il avait manifesté des désirs déjà fort réveillés, mais avec des
visées restreintes, et le programme de l'opposition n'avait guère dépassé ce
que M. Thiers appelait les libertés nécessaires. En 1869, les
revendications se porteraient de tous côtés, avec une ardeur inquiète et
confuse ; et tout ce qui s'était contenu jusque-là ferait irruption avec
violence. Dès le
mois d'avril, on vit se dessiner les premières candidatures. Dans les
départements, au moins dans ceux où dominait la population rurale, les
opposants, qu'ils fussent monarchistes, libéraux ou démocrates, avaient trop
éprouvé en 1863 les défaveurs du suffrage pour ne pas envisager avec une
extrême méfiance le scrutin qui s'annonçait. Sous l'impression de ces
souvenirs, ils s'étaient ingéniés par avance à se garder contre de nouvelles
disgrâces. Rapprochés par une commune défaite, les vaincus des divers partis
étaient allés les uns aux autres sans regarder de trop près à tout ce qui les
séparait. De leurs réflexions, de leurs entretiens une combinaison était
sortie qui substituerait la coalition à l'isolement. Chaque groupe, réduit à
ses propres forces, se briserait contre le puissant outillage de la
candidature officielle : que ces mêmes groupes missent en commun leurs
forces, et le succès, sans être certain, cesserait d'être chimérique. La
grandeur des divergences, l'âpreté des désirs ne permettait guère que
l'accord se réalisât avant une première manifestation de la volonté
populaire. L'opinion générale fut donc que chaque parti devrait tout d'abord
avoir son candidat et courir à ses risques les chances du scrutin. On se
flattait que la multiplicité des candidatures aurait ce premier résultat
d'amener un ballottage. Après le premier tour, on supputerait les voix, et
tous les suffrages se reporteraient sur le candidat le plus favorisé. Déjà,
durant les années précédentes, cette entente avait été pratiquée, sans
beaucoup d'efficacité d'ailleurs, en diverses circonscriptions et
particulièrement dans le Midi. A cette coalition contre l'ennemi commun, le
public et les partis eux-mêmes avaient donné un nom. On l'appelait l'Union
libérale. En 1869, l'opposition se préparait à continuer la même
manœuvre, mais avec plus d'ensemble et en la généralisant. Les plus ardents à
prêcher cette conduite étaient les légitimistes libéraux comme M. de Larcy,
les orléanistes comme Prévost-Paradol, les républicains modérés comme Ernest
Picard. La Gazette de France, le Journal des Débats, l'Électeur
libre, développaient cette thèse avec complaisance. En revanche, elle
avait des adversaires résolus : tels étaient les royalistes intransigeants,
lecteurs habituels de l'Union ; tels étaient surtout les républicains
sectaires ou radicaux. Quant aux journaux officieux, ils s'étonnaient, ils
s'affligeaient plus encore, que des catholiques, que des hommes d'ordre
pussent, en haine de l'Empire, mettre leur main dans la main de leurs pires
ennemis ; et, du haut de la tribune du Corps législatif, l'un des membres les
plus influents de la droite, M. Jérôme David, venait de dénoncer l'alliance
avec indignation. Bientôt
sur les murailles s'étalèrent les professions de foi. Au milieu des
assurances de dévouement, des projets et des promesses, une déclaration se
retrouvait qui mérite d'être retenue. Le thème presque invariable des
manifestes électoraux, c'est la protestation contre le gouvernement
personnel. Ce mot résonne comme le mot décisif dont tout le reste n'est que
le développement. Le plus singulier, c'est que bon nombre de candidats
officiels empruntent eux-mêmes cette formule à leurs adversaires et la
rééditent pour leur propre compte. Au début du règne, tous les regards se
tournaient vers le souverain, pour tout rapporter à lui : en cette fin
d'Empire, les pensées montent encore vers le monarque, mais avec un
souci-dominant, celui de rechercher ce qu'on pourrait lui ravir. En une
autre manière, les circulaires électorales ne sont pas moins suggestives.
Toutes ou presque toutes réclament un allégement des charges militaires. Les
candidats de la gauche démocratique se prononcent pour la suppression des
armées permanentes. Quant aux libéraux, ils demandent une diminution des
levées annuelles, et, sur ce point, la plupart de leurs concurrents les
copient plus ou moins servilement. En 1854, en 1859, à l'époque des guerres
de Crimée et d'Italie, le Corps législatif avait voté sans murmure des
contingents de cent quarante mille hommes. Voici qu'à l'approche des suprêmes
périls, on ne parlait que de désarmement. Ce qui semble aujourd'hui
imprévoyance s'expliquait par les dispositions naturelles des âmes, par le
doute sur la sagesse de l'Empereur, par l'espoir d'une sorte de fraternité
européenne où se fondraient les vieilles idées de rivalité et de conflit. Ces
pensées, qui contenaient beaucoup d'illusions, cachaient aussi un peu de
vanité. On se figurait que, pour assurer la paix, il suffirait que la France
ne la voulût point troubler. C'est ainsi qu'un reste de chauvinisme perçait
jusque dans les doctrines qui en semblaient la négation. Jamais,
depuis l'établissement de l'Empire, les candidats n'avaient été si nombreux.
Il y en eut de toutes les nuances, de toutes les professions et venus de tous
les points. Les orléanistes tentèrent les chances du scrutin avec le duc
Decazes, le prince Albert de Broglie, M. de Rémusat, M. Bocher,
Prévost-Parade M. Hervé, le général de Chabaud-Latour. Les légitimistes
proposèrent M. de Falloux aux électeurs de la Vendée, M. de Larcy à ceux de
l'Hérault et du Gard. Dans l'Orne se présenta un personnage dont quelques-uns
vantaient déjà la singulière éloquence et qui, en 1866, avait failli
Triompher de toutes les forces officielles : c'était le duc
d'Audiffret-Pasquier. Les partisans du libre-échange eurent leurs candidats :
M. Louis Passy et M. Léon Say. Cependant en Normandie les protectionnistes se
groupaient sur le nom de M. Pouyer-Quertier. M. Allou et M. Laboulaye, qui
incarnaient en eux le libéralisme pur, indépendant de toute forme
gouvernementale, se portèrent, le premier dans le Maine-et-Loire, le second
en Seine-et-Oise. La perspective d'un mandat législatif tenta même ceux qui
jusque-là avaient paru se confiner dans les études spéculatives ; ainsi en
fut-il de M. Renan, qui brigua les votes dans la Seine-et-Marne. Le
suffrage universel n'aime pas les gens d'esprit, les raffinés, les
éclectiques ; il ne les accueille que rarement et comme par accident. Les
gens d'esprit qu'on vient de nommer représentaient des nuances trop délicates
pour les regards peu exercés de la foule. Leurs circulaires, pleines de vues
fortes cru ingénieuses, furent souvent le premier et le dernier acte de leur
vie publique. Quelques-uns, comme M. Allou, devancèrent un échec prévu et se
retirèrent avant le scrutin. Pour bien étudier et comprendre la lutte, c'est
en des milieux plus bruyants qu'il faut pénétrer. D'un mot on peut préciser en
quoi les élections de 1869 furent surtout mémorables elles marquèrent, pour
Paris et pour les grandes villes, la première entrée en scène du parti
radical. Tous
ceux qui jusque-là n'ont été que les stagiaires de la politique se poussent
dans un grand pêle-mêle de convoitises et d'ambitions. Gambetta, fameux
depuis le procès Baudin, devient le rival de Carnot. Ferry, mis en relief par
un pamphlet contre M. Haussmann, dispute le siège de Guéroult. M. Brisson et
M. Hérold ébauchent, le premier dans la 6e, le second dans la 7e
circonscription, des candidatures qui ne peuvent se fixer. Paris est trop
petit pour une telle surabondance de compétitions. Floquet émigre dans
l'Hérault, où il va de village en village, collant lui-même ses affiches ;
Laurier se transporte dans le Var, où il proclame la politique a
irréconciliable. A côté des jeunes apparaissent les revenants, gens que
depuis longtemps on croyait morts, et dont les noms réveillent péniblement
dans les mémoires d'anciens souvenirs engourdis : Cantagrel vient revendiquer
son siège de député, vacant, dit-il, depuis le 13 juin 1849 ; Raspail se pose
en rival de Garnier-Pagès. La démagogie, qui a ses badauds et ses fanatiques,
a aussi ses déclassés. Dans les réunions électorales de la 2e circonscription
est exhibé un ancien pair de France, devenu le concurrent radical de M.
Thiers. On l'appelle le comte d'Alton-Shée : une main amie le guide jusque
sur l'estrade, car il est aveugle, et, d'une voix déjà fatiguée par l'âge, il
lance à l'auditoire qu'il ne voit pas des paroles passionnées et impuissantes
qui ne s'entendent point. Cependant à Ollivier il faut opposer un adversaire
digne de lui, et de l'exil surgit Bancel, l'homme à la voix sonore. Dans le
même temps, quelques-uns s'avisent que Baudin a laissé un frère, et, en
mémoire d'Alphonse Baudin, mort martyr, Georges Baudin est proclamé candidat.
Ceux qui, dans les réunions publiques, ont, à coups de violences, forgé leur
renommée ne se résignent pas à l'attente, et la liste des aspirants députés
se grossit des noms de Lefrançais, de Briosne, de Jules Vallès. Ce n'est pas
tout. Un soin raffiné s'applique à chercher, entre tous les choix, les plus
mortifiants pour l'Empereur : on se souvient de Rochefort réfugié à
Bruxelles, et il est désigné pour combattre Jules Favre. Le
gouvernement ne pouvait se flatter qu'il dominerait ce tumulte. Impuissant à
Paris, il tourna vers la province toute a vigilance. On a
déjà dit[50] quelles ressources il puisait
dans le système des candidatures officielles. Tous les vieux agissements
furent repris, avec un peu moins d'efficacité toutefois ; car les amis
étaient plus tièdes et les adversaires moins faciles à intimider. A ces
anciennes pratiques se joignirent d'autres moyens d'influence, inspirés par
la conduite même de l'ennemi. Entre tous les arguments propres à toucher le
suffrage universel, deux surtout parurent suggestifs et opportuns. Le
premier consistait à opposer l'une à l'autre, par un vif contraste, la fausse
démocratie qui était celle des clubs, la démocratie vraie qui était celle de
l'Empereur. Un jour, les feuilles officieuses rapportaient, avec beaucoup de
commentaires, que le souverain avait tenu à présider lui-même la réunion
générale du Conseil d'État qui élaborait alors la loi sur la suppression des
livrets d'ouvriers. Un autre jour, les mêmes feuilles s'appliquaient à
supputer les titres, à rechercher l'origine des candidats ; partant de là,
elles mettaient en relief le soin de Napoléon à découvrir le mérite, même
dans les rangs les plus humbles. Une théorie suivait qui n'était, à
proprement parler, ni celle de l'Empire autoritaire, ni celle de l'Empire
libéral, mais celle de l'Empire progressiste. De tous les journaux, le plus
zélé à développer ces doctrines était le journal le Peuple, et son
rédacteur en chef, M. Clément Duvernois, candidat officiel dans les
Hautes-Alpes, s'offrait lui-même comme un vivant exemple de la sollicitude de
l'Empereur à accueillir les hommes nouveaux. Dans cet esprit, une brochure
fut publiée, qui présentait en un vaste tableau synthétique toutes les
améliorations sociales accomplies sous l'Empire. La brochure, sortie des
presses du Journal officiel, fut répandue en un nombre infini
d'exemplaires. Elle détaillait tout ce que le souverain avait fait pour les
habitations ouvrières, les sociétés coopératives, les crèches, les écoles,
les orphelinats, les caisses de retraite, les hospices, les hôpitaux. La
comparaison s'imposait d'elle-même : d'un côté des déclamateurs stériles,
prodigues seulement de paroles ; de l'autre, un gouvernement actif, éclairé,
qui n'était qu'au début de sa tâche et ne demandait qu'à compléter ses
bienfaits. Ce
langage s'adressait surtout au peuple : le second argument visa surtout les
bourgeois. Par intervalles, les correspondances officieuses, envoyées de
Paris dans les provinces, se répandaient en prévisions très sombres : elles
racontaient les excès des clubs, parlaient de sociétés secrètes, évoquaient
des noms fameux dans l'histoire des troubles civils. Ayant ainsi montré
l'abîme, elles s'arrêtaient tout à coup, observaient que, sans l'Empereur,
nulle calamité ne serait invraisemblable, mais que, grâce à l'Empereur, à
l'Empereur seul, on pouvait reposer en paix. Un jour, des ballots du journal
le Réveil, provenant d'une source inconnue, arrivèrent à Lille ; puis
les numéros, distribués également par des mains mystérieuses, s'égarèrent
comme au hasard dans les demeures des bonapartistes tièdes, des conservateurs
indécis. L'artifice n'était pas nouveau ; mais qu'importait ? L'essentiel
était de se défendre, non par des moyens inédits, mais par des moyens
efficaces. Le dessein s'accusa davantage encore par la publication d'un livre
où se résumaient les séances les plus tumultueuses des clubs. L'auteur était
un journaliste officieux, M. Vitu, ancien directeur de l'Étendard. Une
habile propagande répandit partout l'ouvrage, et les feuilles officieuses en
découpèrent de nombreux extraits. Rien n'était omis, ni les niaiseries des
badauds, ni les excitations des criminels. Républicains et démocrates de
toutes nuances dénoncèrent avec de grands élans de courroux la nouvelle
évocation du spectre rouge, et leurs clameurs, en se prolongeant,
prouvèrent combien le coup avait porté. Quelles
que fussent en province les préoccupations électorales, l'attention ne se
détournait de Paris que pour y revenir bientôt. Dans certains quartiers de la
capitale, des luttes se poursuivaient qui, aujourd'hui encore, sont dignes de
mémoire. Dans la
troisième circonscription, la rivalité d'Ollivier et de Bancel s'élevait aux
proportions d'un événement politique. Jamais candidats ne représentèrent plus
nettement, le premier la démocratie libérale, le second la tradition
révolutionnaire. Ils étaient tous deux dans la pleine maturité de l'âge et du
talent. Par une singulière coïncidence, il se trouvait que l'un et l'autre
avaient une origine semblable, ayant souffert du coup d'État et ayant vécu
dans les récits de l'exil. Seulement Bancel, fixé sur la terre étrangère,
s'était fixé aussi dans la légende de 1792, et s'était borné à en déguiser
les lieux communs sous des formes éloquentes. Ollivier s'était promptement
dégagé de la légende et, en son esprit renouvelé, n'avait gardé qu'un culte,
celui de la liberté. La nature du mandat confié à Bancel imprimait à la lutte
le caractère, non d'une compétition électorale, mais bien plutôt d'un duel.
Les patrons de sa candidature l'avaient désigné avec la tâche précise
d'évincer de son siège celui qui était à la fois traître et indigne. « Vous
n'êtes pas pour moi un concurrent, mais le porte-voix d'une insulte »,
écrivit Ollivier à son rival ; et il le provoqua en une sorte de tournoi
oratoire où se dérouleraient l'accusation et la défense. Bancel déclina le
cartel et, sans relever le tour insolite de la sommation, se retrancha
derrière le peuple, seul juge et seul souverain. Séparément les deux
candidats exposèrent leur programme. Mais peut-on parler de programme à
propos de Bancel ? A l'entendre, l'oreille était si doucement caressée que la
sensation de la mélodie effaçait tout le reste. L'auditoire, tout enveloppé
dans les ondes sonores de cette éloquence, avait peine à s'en dégager, et les
sophismes s'absorbaient dans les flots d'harmonie comme, dans un opéra, les
paroles se perdent dans la musique. Quant à Ollivier, il exposa ses vues, et
avec une remarquable sérénité de pensées, dans une réunion fort tumultueuse
qui se tint au théâtre du Châtelet. Bientôt toutes les prévisions furent pour
le succès de Bancel. Mais on apprit en même temps que les électeurs du Var
s'apprêtaient à nommer celui que Paris répudiait. A la
Chapelle, à Belleville, à la Villette, non moins suggestive était la lutte.
Dans Gambetta opposé à Carnot se personnifiait la jeune démocratie ardente à
remplacer l'ancienne. Le tempérament de chacun des concurrents présageait le
résultat de l'élection. Carnot était vieux, d'éloquence lassée, figé dans
l'archaïsme des formules libérales : Gambetta était jeune, alerte, exubérant,
prêt à accepter toute formule pourvu qu'il réussît. Carnot incarnait en lui
la République de 1848, gouvernement impopulaire, taxé de faiblesse et de
modérantisme : Gambetta représentait cette chose indéterminée, pleine de
vague, de séduction et d'espoir qui s'appelle l'avenir. Carnot n'invoquait
que de vieux services : Gambetta rappelait le récent éclat du procès Baudin.
Sous forme de cahier, un groupe de délégués soumit au jeune candidat un
programme où se retrouvaient les vœux de la démocratie radicale. En ce
programme beaucoup d'aberrations, d'utopies, d'iniquités ou de non-sens.
Enfiévré d'ambition, Gambetta signa tout. Il voulait tout ce que voulaient
ses électeurs, et la modification complète des impôts, et le recrutement de
tous les fonctionnaires par l'élection, et la suppression des armées
permanentes. Les réunions publiques achevèrent d'assurer le succès. Gambetta
s'y montra avec tous les dons qu'il tenait de la nature : une voix tonnante,
une véhémence mêlée de bonne humeur, une dextérité pleine de finesse, avec
cela un optimisme confiant qui rassurait ses partisans et confondait ses
adversaires. Bruyamment il rompit avec les clichés de l'ancien libéralisme et
proclama que la liberté n'était pas un but, mais seulement un moyen.
Vis-à-vis du gouvernement il se posa en irréconciliable, mot qui fit fortune,
et que Laurier dans le Var inventa en même temps que lui. Que pouvait le
vieux Carnot, sinon de succomber ? Toutes les disgrâces fondirent sur lui,
même les plus imprévues, et un jour il lui arriva d'être appelé clérical.
Cependant le soir, quand, après les séances des clubs, Gambetta redescendait
vers le boulevard, ses amis l'entouraient, exprimaient une surprise inquiète
de tout ce qu'il avait promis, s'étonnaient des amitiés suspectes qu'il
contractait. A ce langage il répondait avec un rire de bonne humeur, en homme
qui va au plus pressé et laisse le reste à l'avenir. Que si on insistait, que
si on l'engageait, comme on le faisait déjà, à rompre avec la queue de son
parti : « Couper ma queue, répliquait-il avec un redoublement de gaieté,
jamais de la vie ! Mais je lui mettrai une cravate blanche et je la mènerai
dans le monde. La
démocratie aime à varier ses idoles. Le même parti qui, à Belleville,
exaltait Gambetta, conspuait Jules Favre au faubourg Saint-Marcel. A certains
signes non équivoques, l'illustre avocat avait déjà pu mesurer le déclin de
sa popularité. Peu de temps auparavant, comme il s'était rendu à Lyon, sa
ville natale, des ouvriers délégués, s'étant présentés à lui, avaient osé lui
imposer une déclaration d'athéisme et une adhésion au mandat impératif. Sur
son refus dédaigneux, ils avaient prononcé contre lui l'ostracisme. Pareille
mésaventure l'attendait à Paris. Il n'avait jamais paru dans les réunions
publiques et poussait l'illusion ignorante jusqu'à les croire inoffensives.
« Je ne pensais pas, a-t-il avoué plus tard, qu'elles pussent exercer
une influence sérieuse sur la société ; je me persuadais que l'Empire en
faisait grand bruit, afin de s'assurer par là un moyen de
gouvernement. » Bien vite l'expérience le détrompa. Aux premiers mots
qui tombèrent de ses lèvres et qui invoquaient la justice, la fraternité, la
liberté, une immense protestation s'éleva contre ces formules surannées. A
plusieurs reprises il essaya de dominer l'orage. « Je n'ai pas,
répétait-il, résisté à l'Empire pour me laisser conduire par l'opinion
publique. » Mais on le menaçait, on l'appelait traître : les plus
lettrés, par allusion à son éloquence toujours pleine de recherche, le
qualifiaient d'Isocrate mielleux et enfiellé. Il a lui-même raconté
ses déconvenues électorales : « En sortant des réunions, j'ai été
plusieurs fois accompagné par les invectives et les outrages les plus
extraordinaires. Un soir, j'ai été protégé par la police. On avait formé le
dessein de renverser ma voiture, on m'aurait renversé aussi[51]. » Cependant, tout ce qui
était impopularité pour Jules Favre se transformait en faveur pour le nom de
Rochefort. Au
quartier Saint-Germain, Jules Ferry briguait la succession de M. Guéroult
comme Gambetta à Belleville celle de Carnot. Pressé entre les conservateurs
qui le répudiaient et les républicains qui accusaient ses relations suspectes
avec le Palais-Royal, M. Guéroult sentit bien vite le terrain s'effondrer
sous lui. Ce qui marqua dans ces quartiers la lutte électorale, ce fut
l'intervention d'un candidat catholique. On l'appelait M. Cochin. J'ai déjà
cité cet homme, l'un des plus honnêtes gens de son temps, l'un de ceux dont
la destinée incomplète mérite le plus de regrets. Il était alors dans la
maturité de l'âge, également apte à bien penser et à bien dire, laborieux,
actif, de sens droit, mêlé à tout ce qui s'accomplissait d'utile, de
charitable et de bon. Il se persuada que ses services ajoutés à ceux de ses
pères, car le dévouement était héréditaire dans sa race, lui créaient le
droit de participer aux affaires de son pays. Comme il n'y avait rien en lui
qui se dût cacher, les réunions électorales, avec leur publicité,
l'attirèrent loin de l'effrayer. Il y parut avec une fermeté douce, en
chrétien qui remplit un devoir, en citoyen qui ne craint ni ne recherche les
orages. Ce fut merveille de le voir, de corps frêle mais d'âme intrépide,
prompt à la riposte, infatigable, loyal jusqu'à la candeur, courtois jusqu'à
la plus exquise urbanité, tour à tour ingénieux et ému, élevé et familier,
habile à confondre ses adversaires par l'éloquence, habile aussi à les
désarmer par ses bons mots, car nul n'avait plus d'esprit que lui. Dès le
second soir s'éleva une sorte d'objection, d'abord peu distincte, et murmurée
comme de concert par plusieurs voix. Puis un mot se prononça, celui du Syllabus,
qui fut répété avec l'énervante persistance d'un refrain. « Que pense M.
Cochin du Syllabus ? » demanda un électeur. Vingt autres
répétèrent la question. Le moyen d'obstruction était trouvé. Le soir, le
candidat disait à ses amis : « Je crois bien que le Syllabus sera le
fusil à aiguille contre ma candidature. » Pendant quinze jours, le fusil à
aiguille tira sans cesser, et ses détonations furent si fortes qu'elles
couvrirent tout autre bruit. Ainsi serait écarté de la vie publique le seul
des candidats qui appartînt vraiment à la ville de Paris par le domicile
transmis de père en fils, par le dévouement traditionnel, par les constantes
habitudes de bienfaits. X « On
s'attend ici à des élections incroyables, » écrivait, le 7 mai 1869, Mérimée
à M. Panizzi. Cette crainte était l'expression d'un sentiment fort général.
Les résultats ne répondirent point à cette appréhension. Une fois encore, les
masses rurales noyèrent les suffrages hostiles dans le flot de leurs
suffrages approbatifs. Non
seulement elles sauvèrent l'Empire, mais elles lui permirent de se proclamer
victorieux. On le vit bien quand, la consultation nationale s'étant complétée
par les scrutins de ballottage, il fut permis de supputer, d'après des
chiffres exacts, les échecs ou les gains des partis. Monarchistes,
orléanistes, éclectiques de toutes nuances, tous étaient enveloppés dans une
commune défaite. D'après les calculs les plus dignes de foi, le centre-gauche
et le tiers parti conquéraient une vingtaine de sièges nouveaux : ils se
fortifiaient par de notables recrues : M. Daru, M. Keller, M. de Barante. Ces
succès venaient en compensation d'assez sensibles échecs : les pertes les
plus regrettables étaient celles de M. Pouyer-Quertier et de M. Lambrecht. M.
Émile Ollivier, battu dans le département de la Seine, triomphait dans le
Var. M. Thiers, d'abord soumis au ballottage, venait d'être élu à Paris.
Quant aux hommes des partis extrêmes, ils avaient réussi à faire beaucoup de
bruit ; mais, au dernier moment, les électeurs avaient reculé devant les
suprêmes témérités. Cinq ou six noms seulement personnifiaient, comme
Raspail, l'appel au désordre, ou, comme Bancel, Esquiros, Gambetta, Ferry, le
radicalisme dans les doctrines. La gauche démocratique, bien que forte
désormais de trente membres environ, se composerait, dans son ensemble, de
républicains bourgeois, peu différents de ceux qu'on avait vus dans la
dernière assemblée. Jules Favre, tant combattu, venait d'être nommé au second
tour de scrutin. Il en était de même de Garnier-Pagès. Parmi les autres élus
de Paris, on remarquait pareillement Picard, Simon, Pelletan. C'était, comme
on le voit, l'ancien personnel, quoique fort battu en brèche et à peine remis
d'un rude assaut. Toutes ces défalcations faites, on retrouverait dans le
reste de la Chambre l'ancienne majorité. Elle reviendrait au Palais-Bourbon
sans diminution trop sensible, et comme dans le passé elle pourrait encore
dominer, à la seule condition qu'elle gardât sa confiance en elle-même et
qu'elle trouvât des chefs pour la diriger. Donc, à
ne considérer que la statistique, le gouvernement pouvait à bon droit se
féliciter. Mais voici bien où se trahit le déclin de l'Empire : victorieux,
Napoléon ne put ni se donner l'entière assurance qui naît de la victoire, ni
communiquer cette assurance autour de lui. Dans le
public, un souvenir survécut au scrutin : ce fut celui des paroles factieuses
qu'on avait entendues. Le résultat matériel était rassurant ; mais, pour la
première fois, l'armée du désordre avait déployé ses cadres. Quelle serait
l'issue, quand, mieux organisée, mieux préparée surtout, elle recommencerait
la bataille ! Certains chiffres provoquaient des commentaires soucieux ;
Rochefort avait échoué, mais, avec ses quatorze mille voix, combien
n'avait-il pas approché du succès ! Raspail, élu à Lyon, avait obtenu à Paris
près de quinze mille suffrages. Il n'était pas jusqu'à Cantagrel qui n'eût
rallié sur son nom sept mille électeurs. Bancel et Gambetta n'avaient pas
seulement triomphé dans la capitale, mais avaient été honorés d'une double
élection, le premier à Lyon, le second à Marseille. Dans le Midi, plusieurs
noms avaient reparu qu'on croyait oubliés ; tel était celui d'Alphonse Gent,
qui avait, dans le Vaucluse, recueilli treize mille voix. Radicaux et
socialistes n'avaient pas forcé l'entrée du Palais-Bourbon, mais ils
stationnaient à la porte, et le péril paraissait retardé plutôt que conjuré. D'assez
graves désordres matériels prolongèrent le trouble des esprits. Les élections
de ballottage s'étaient terminées le 7 juin. Ce jour-là, dans la soirée,
l'échec de Rochefort ayant été connu, des rassemblements se formèrent dans le
quartier de la Sorbonne, puis place de l'Hôtel-de-Ville. Bientôt l'agitation
gagna le boulevard Montmartre et s'y concentra. Les manifestations furent
d'abord assez inoffensives. Pourtant, un commissaire de police ayant voulu
faire évacuer un café, ses agents furent assaillis et lui-même fut blessé. —
L'animation, née de la lutte toute récente, pouvait à toute rigueur expliquer
ce tumulte. Le lendemain 8 juin, à la chute du jour, les mêmes scènes
recommencèrent et dans les mêmes lieux : on se jeta sur les kiosques, on
brûla les journaux réactionnaires, on entonna la Marseillaise ; et le calme
ne se rétablit que bien avant dans la nuit. — On espérait en avoir fini avec
ces simulacres d'émeutes. Ce fut le contraire qui arriva. Le 9, comme les
becs de gaz commençaient à s'allumer, des groupes, semblables à ceux de la
veille et de l'avant-veille, se mirent à stationner sur les boulevards. On
était en ces chaudes journées de juin qui chassent les Parisiens de leurs
étroites demeures. Par toutes les rues adjacentes, les promeneurs affluèrent,
et ce qui était rassemblement devint foule compacte. L'effervescence était
surtout grande aux abords des bureaux du Rappel. Des arrestations furent
opérées, mais un peu au hasard, les curieux se mêlant aux meneurs et
fournissant à ceux-ci les moyens d'échapper. Dans le même temps, Belleville
s'agitait : les boutiques s'y fermèrent, les omnibus furent dételés : le feu
fut mis à la barrière d'un chantier et à un kiosque de voitures de place.
Puis une bande, forte, dit-on, de trois à quatre mille hommes[52], se porta vers la Bastille aux
cris de : Vive la République ! et ne fut dispersée que par
l'intervention de la garde de Paris. — Le 10 au matin, un avis de l'autorité
annonça que 'let loi sur les attroupements serait appliquée dans toute sa
rigueur. La journée s'écoula, non sans inquiétude. Ce qui était simple mutinerie
pouvait, d'un instant à l'autre, se transformer en émeute. L'Empereur manda
le préfet de police, voulant être informé de tous les incidents. Le soir,
recommença, pour la quatrième fois, le même et irritant spectacle. A
Belleville, plusieurs maisons furent pillées. Sur les boulevards, une
barricade fut ébauchée en face du théâtre des Variétés ; la barricade fut
tournée et la force publique, dépouillant enfin tout ménagement, opéra plus
de cinq cents arrestations. — Quand cesseraient les troubles ? On osait à
peine en espérer la fin. Le 11, c'était le cinquième jour, mêmes
rassemblements, mêmes cris séditieux, mêmes répressions. Cependant les
boutiquiers s'irritaient et s'offraient, en certains endroits, à prêter
main-forte aux agents : les bourgeois, d'abord fort alléchés par le tapage,
se méfiaient d'un sport devenu dangereux par l'exaspération des gens
de police. Sur ces entrefaites, plusieurs averses, succédant aux chaleurs des
jours précédents, retinrent à propos chez eux les frondeurs et les badauds.
Ainsi se rétablit le calme, après une semaine d'échauffourées. L'opposition,
sans aucune preuve d'ailleurs, sans aucune ombre de vraisemblance, ne manqua
pas d'accuser le gouvernement, qui, disait-elle, avait fomenté la sédition
pour l'exploiter. Dans le même temps, du fond de leur province, les
conservateurs recueillaient les nouvelles, les grossissaient par
l'imagination, observaient que, depuis dix-sept ans, la paix de la rue était
pour la première fois troublée, et, comparant le présent au passé,
ressentaient un commencement de doute, un commencement de défiance, vis-à-vis
d'un pouvoir qui, après avoir déployé tant d'énergie, ne savait plus
terrifier ses ennemis. Il
était dit que, pour Napoléon vieilli, aucun jour ne s'écoulerait plus sans
ennui. La petite fronde des boulevards était à peine apaisée quand un
événement déplorable fournit aux partis extrêmes une bruyante occasion de
s'indigner. Le 11
juin, une grève éclata dans le bassin houiller de Saint-Étienne. Il n'est
point douteux qu'elle n'ait été fomentée par des agents venus du dehors ; car
elle ne fut précédée d'aucune des demandes habituelles, soit pour un
accroissement de salaires, soit pour une diminution des heures de travail. De
plus, on avait vu des hommes étrangers à la mine aller de puits en puits
comme pour porter un mot d'ordre. Dès le début, on cria : Vive la Rouge !
On chanta la Marseillaise ; puis des affiches furent placardées pour
intimider les ouvriers paisibles. Enfin les meneurs s'opposèrent à la
descente dans les galeries, ainsi qu'au chargement de la houille, et
manifestèrent la prétention d'arrêter le travail des machines d'épuisement.
Ces dispositions présageaient des violences. Quelques détachements des 4e et
17e de ligne arrivèrent de Vienne et de Saint-Étienne. Les troupes furent
accueillies aux cris de : Vive les militaires ! Au puits les officiers !
Les femmes s'approchaient des soldats : « Tirez, disaient-elles, si vous osez
! » Pendant deux jours, des pluies très abondantes éclaircirent les
rassemblements, et par là fut prévenu tout conflit. Dans la nuit du 15 au 16
juin, une compagnie du 4e de ligne gardait le puits de l'Ondaine, quand
survint une bande qui s'opposa au chargement du charbon. Comme les groupes
grossissaient et devenaient tout à fait tumultueux, le capitaine Gausserand,
qui commandait le détachement, fit arrêter une quarantaine des plus mutins.
Quand survint la compagnie qui devait le relever, il plaça les prisonniers au
milieu de ses hommes, et se dirigea vers Saint-Étienne. Cependant le bruit de
l'arrestation s'était propagé dans toutes les maisons houillères. Pour gagner
la ville, il fallait s'engager dans un chemin creux, dit le chemin du Brûlé,
près de la Ricamarie. Hommes, femmes, enfants, se rassemblant en grand
nombre, prirent par les raccourcis et, devançant la troupe, essayèrent de lui
barrer la route. D'autres avaient, à travers champs, rejoint le détachement
et, du haut des talus, interpellaient les soldats. Aux tentatives
d'embauchage, aux menaces, succédèrent les insultes, puis les jets de
pierres. De tous côtés accouraient les ouvriers, en sorte que bientôt la
colonne serait cernée. Beaucoup de mineurs étaient armés : plusieurs soldats
reçurent des grains de plomb ; l'un d'eux eut le bras traversé d'une balle de
pistolet. Toutes les tentatives d'apaisement se perdaient dans le tumulte. Le
commandant de la compagnie hésitait encore à prescrire les mesures extrêmes.
Les soldats devancèrent l'ordre de leur chef. Un coup de feu partit, suivi
d'une décharge générale. Heureusement plusieurs tirèrent en l'air ; car, dans
cette masse compacte, pas une balle ne se fût perdue. De la foule s'élevèrent
des cris terribles suivis d'une fuite affolée. Outre les blessés, dix morts
gisaient sur le sol. Telle fut la catastrophe de la Ricamarie[53]. Réveil
des partis extrêmes, simulacres d'émeutes, grève sanglante, tout contribuait
à agiter les esprits que le résultat des élections eût dû rassurer. En ces
conjonctures non pas graves, mais un peu troublées, le public se tournait
d'instinct vers le gouvernement, habitué qu'il était, depuis dix-sept ans, à
se reposer sur lui. Par malheur, tandis que le pays était incertain de sa
route, l'Empereur semblait chercher comme à tâtons la sienne. Voulait-il
maintenir le statu quo ou compléter l'évolution libérale ? Des paroles ou des
actes contradictoires autorisaient pareillement l'un et l'autre pronostic. Le
16 juin, une lettre du Prince fut publiée dans le journal le Peuple. Elle
était adressée à un nouveau député de l'Orne, M. de Mackau. En cette lettre,
l'Empereur proclamait que a des concessions de principes ou des sacrifices de
personnes sont toujours inefficaces en présence des mouvements populaires, et
qu'un gouvernement qui se respecte ne doit céder ni à la pression, ni à
l'entraînement, ni à l'émeute. On remarqua dans le même temps qu'un assez
grand nombre de journaux, sept à Paris, vingt-deux en province, se trouvaient
sous le coup de poursuites. Puis une nomination parut qui souleva beaucoup de
commentaires : ce fut celle de M. Jérôme David, l'un des membres les plus
considérables de la droite, tout à la fois désigné comme vice-président de la
Chambre et créé grand officier de la Légion d'honneur. De tous ces signes le
public conclut, non sans vraisemblance, à un retour vers les anciennes
traditions. Qui croire cependant ? M. Schneider, qui patronnait l'évolution
libérale, s'émut vivement des faveurs accumulées sur M. Jérôme David, parla
même de renoncer à la présidence du Corps législatif. Aussitôt l'Empereur, en
veine de confidences épistolaires, tint à lui témoigner solennellement sa
confiance. En une lettre rendue publique comme celle à M. de Mackau, il
l'assura « qu'après comme avant les élections, il continuerait l'œuvre qu'il
avait entreprise, à savoir la conciliation d'un pouvoir fort avec des
institutions sincèrement libérales ». « Je compte sur votre
dévouement, ajoutait-il, pour m'aider dans l'accomplissement de cette
tâche. » Le 28
juin, le Corps législatif se réunit en session extraordinaire pour la
validation des pouvoirs. Au milieu des rumeurs contraires, on attendait avec
impatience les paroles de l'Empereur. La séance s'étant ouverte, M. Rouher
monta à la tribune et, d'une voix un peu fatiguée, lut la déclaration du
gouvernement. Le message était court, sans relief, sans éclat ; pourtant il
se terminait par la promesse d'une réforme dans les institutions. « A la
session ordinaire, le gouvernement soumettra à la haute appréciation des
pouvoirs publics les résolutions et les projets qui lui auront paru le plus
propres à réaliser les vœux du pays. » Cette phrase excita la curiosité plus
qu'elle ne la satisfit. L'engagement était bien vague ; de plus, c'était un
engagement à terme. Une singularité dominait tout le reste. Par qui étaient
formulées les promesses de l'Empire libéral ? Par M. Rouher, ce serviteur de
l'Empire autoritaire. En ces
conjonctures, un groupe important du Corps législatif entreprit de hâter, par
sa propre initiative, les résolutions impériales. En 1866, 42 députés
avaient, par un amendement au projet d'adresse, convié le souverain à
s'engager dans la voie libérale. Dans la Chambre nouvelle, la même pensée fut
reprise. Mais combien les conditions n'étaient-elles pas changées !
Jadis les 42 avaient été traités en suspects, presque en ennemis, et, en
termes très solennels, M. Rouher avait adjuré la majorité de s'éloigner d'eux
: trois ans plus tard, la liberté semblait la doctrine de l'avenir, et si
bien que les habiles, les ambitieux mettaient tout leur art à la célébrer. En
1866, l'habitude régnait encore de tout ramener à l'Empereur : en 1869, on ne
parlait que de répudier le gouvernement personnel. Une crainte
dominait les députés, même les plus fidèles, celle que le gouvernement ne
s'attribuât tout le mérite de l'évolution libérale et ne parût traîner comme
à sa remorque le Corps législatif. Une interpellation ayant été projetée dans
le but de préciser les réformes et d'en hâter l'avènement, les adhésions
affluèrent, et avec un zèle empressé qui dépassa tous les calculs. Surpris
d'abord et charmés, les anciens membres du centre gauche ne tardèrent pas à
se troubler de leur propre succès ; déjà ils se sentaient comme noyés dans un
nouveau parti constitutionnel, au cadre très vaste et très flottant, où
eux-mêmes ne seraient plus que minorité. Les journaux annoncèrent 70
signataires, puis 90, enfin plus de 100. Certaines adhésions furent
commentées comme un signe des dispositions du souverain : telles furent
celles de M. de Mackau, ce récent correspondant de l'Empereur et du duc de
Mouchy, devenu l'allié de Napoléon par son récent mariage avec la princesse
Murat. L'exemple devenant contagieux, le nombre des signatures s'éleva
jusqu'à 116. Dès lors, on ne parla plus que de l'interpellation, de
l'interpellation des Cent Seize comme on l'appelait, et l'unique souci fut de
conjecturer quelle serait la réponse du Prince à l'invitation du
Palais-Bourbon. XI L'attente
ne fut pas longue. Devant le vœu de ses amis les plus fidèles, l'Empereur
répudia tout nouvel ajournement. Le 12 juillet, à l'ouverture de la séance
parlementaire, M. Rouher monta à la tribune et lut un message qui consacrait,
en ses parties principales, le programme des 116. Les
réformes annoncées se référaient toutes au même objet, à savoir le
développement des attributions législatives. A la Chambre élective était
restitué le privilège de faire son règlement intérieur et de nommer son
bureau. Le droit d'amendement, jusqu'ici restreint en de très étroites
limites, serait élargi et rendu plus aisé. Entre toutes les lois, la plus
importante était la loi annuelle des finances : le budget serait désormais
voté, non plus par grandes divisions, mais par chapitres. En outre, toutes
les modifications de tarifs, stipulées dans les traités internationaux, ne
seraient valables que moyennant l'assentiment du Corps législatif. Le droit
d'interpellation serait étendu. Enfin le mandat de député cesserait d'être
incompatible avec les fonctions de ministre. Le message laissait entendre que
les attributions de la haute Chambre seraient pareillement accrues. En se
dessaisissant d'une portion de ses pouvoirs, l'Empereur s'appliquait à bien
marquer où s'arrêteraient ses concessions. En termes très nets, il réservait
à son profit a les prérogatives que le peuple lui-même lui avait expressément
confiées et qui étaient essentielles pour la sauvegarde de l'ordre et de la
société. La déclaration impériale n'était d'ailleurs qu'un projet. Un
sénatus-consulte aurait seul la vertu de transformer en loi de l'État ce que
Napoléon avait conçu le dessein d'établir. A cet effet, la haute Chambre
était convoquée pour le 2 août. Ce que
le décret du 24 novembre 1860 avait commencé, ce que la lettre du 19 janvier
1867 avait continué, le message du 12 juillet 1869 le complétait. Ces trois
actes, inséparables les uns des autres, marquaient les trois étapes de
l'évolution libérale. Ce qui soulignerait les concessions impériales, ce
serait le choix des hommes chargés d'inaugurer le régime nouveau. Verrait-on
se perpétuer le même personnel ? Au contraire, l'Empereur, décidé à tout
renouveler, chercherait-il ailleurs ses instruments ? Le 13 juillet, on
apprit que la session extraordinaire du Corps législatif était prorogée et
que les ministres avaient remis leur démission entre les mains du souverain.
Comme les députés venaient :de s'éloigner, le Journal officiel leur apporta
dans leurs provinces les noms des conseillers sur qui s'étaient fixées les
préférences du souverain. La nouvelle combinaison parut à la fois très banale
par ceux qui y figuraient, très remarquable par un personnage qu'on y
cherchait en vain. Le ministère d'État était supprimé. Par là même
disparaissait de la scène celui qui en avait été le tout-puissant titulaire.
Le long règne de M. Rouher était fini. XII Napoléon,
par l'acte du 12 juillet, venait d'abdiquer très noblement les restes de son
pouvoir absolu. De plus, il avait éloigné son principal ministre. Ayant
accompli son sacrifice, le Prince s'arrêta tout à coup, comme effrayé de sa
propre audace. Au moment de briser pour jamais avec les anciens procédés,
avec les anciens serviteurs du règne, ses perplexités le ressaisirent, et il
se flatta de garder un lien entre l'avenir et le passé : surtout il se
persuada qu'en prolongeant l'état de transition, il rendrait cette transition
plus aisée. Nulle témérité n'eût été plus malencontreuse que cette
inopportune circonspection. Au lieu d'offrir au pays un dénouement,
l'Empereur ne réussit qu'à ouvrir un véritable interrègne. La
composition du nouveau ministère fut le premier signe de cette regrettable
temporisation. M. Rouher en était exclu. Il n'y avait que cela de net. Les
divers portefeuilles étaient répartis entre des personnages, tous fort
honorables, tous d'esprit fort distingué, mais juxtaposés les uns aux autres,
sans qu'on pût deviner le motif qui les avait groupés dans la même
combinaison. Les membres nouveaux du cabinet étaient M. Duvergier, qui
remplaçait à la justice M. Baroche ; le prince de la Tour d'Auvergne, qui succédait
aux affaires étrangères à M. de la Valette ; M. Bourbeau, qui était appelé à
l'instruction publique en remplacement de M. Duruy ; M. Alfred le Roux et
enfin M. de Chasseloup-Laubat, qui recueillaient, l'un le ministère de
l'agriculture, l'autre la présidence du Conseil d'État, laissée vacante par
le départ de M. Vuitry. A aucun de ces noms ne s'attachait une signification
politique. Parmi les nouveaux venus, M. Bourbeau et M. Alfred le Roux
appartenaient seuls à la Chambre, comme si on eût voulu, à titre d'essai,
entre-bâiller pour les députés la porte des ministères, mais sans l'ouvrir
encore tout à fait. La retraite de M. de la Valette et surtout celle de M.
Duruy pouvaient être interprétées comme acte de concession pour les
catholiques, toujours un peu inquiets des affaires romaines, toujours
soucieux des questions d'enseignement. Les autres ministres étaient conservés
dans leurs charges. Ce que l'on remarqua le plus, ce fut le maintien de M. de
Forcade la Roquette qui gardait le portefeuille de l'intérieur. Naguère il
avait, dans les élections générales, pratiqué tous les anciens procédés de la
candidature officielle. Que si le souverain avait voulu renouveler son
gouvernement, son premier soin n'eût-il pas été, non de le maintenir, mais de
l'écarter ? A tout prendre, le ministère n'apparaissait que comme une
solution provisoire, assez contestable, assez maladroite, en attendant la
solution définitive. Sans doute il liquiderait le passé, puis s'effacerait
devant d'autres qui personnifieraient en eux l'avenir. Ainsi parlaient le
public et les journalistes, moins attentifs à délivrer aux nouveaux
conseillers du Prince leur acte de naissance qu'à préparer déjà leur acte de
décès. Une
circonstance fâcheuse fit perdre en partie à Napoléon le bénéfice de ses généreuses
pensées. Il lui arriva d'indisposer le Corps législatif, et cela dans le
temps même où il le comblait de ses dons. Le 12 juillet avait été lu le
message. Le lendemain avait paru le décret qui prorogeait la Chambre jusqu'à
une date indéterminée. Or, la vérification des pouvoirs n'était point
achevée. Les députés non validés (et ils étaient plus de cinquante)
ressentirent un extrême déplaisir à la pensée de reparaître devant leurs
électeurs sans que leur mandat eût été con-fumé. Très mortifiés de cette
condition équivoque, ils s'adressèrent à l'Empereur qui leur prodigua les
bonnes paroles, mais maintint sa décision. Ainsi éconduits, ils regagnèrent
leurs provinces, non avec le souvenir reconnaissant de leurs attributions
élargies, mais sous l'impression déplaisante d'un brusque congé. La vérité,
c'est que le contraste était étrange entre le message qui conférait au Corps
législatif des droits presque souverains, et le décret qui, le lendemain,
imposait à ce même Corps législatif une soudaine interruption de ses plus
urgents travaux. C'est ainsi que les traces du pouvoir personnel se
retrouvaient à travers les actes mêmes qui en semblaient le désaveu. Cette
conduite un peu indécise enhardissait les donneurs de conseils. Les amis de
l'Empire s'émiettaient en groupe, et chaque groupe proposait sa solution. Le Peuple
français, suivant sa formule habituelle, conviait l'Empereur à faire
grand, à se montrer démocrate et progressif. Le Constitutionnel, devenu très
hardi, repoussait des demi-mesures qui compromettraient tout, jugeait au
contraire que de larges réformes ramèneraient la sécurité et la confiance.
Tout à l'opposé, le Pays raillait fort les 116 et prétendait avec beaucoup
d'impertinence que la plupart d'entre eux n'avaient pas su du tout ce qu'ils
signaient. Cependant les journalistes de l'opposition s'étonnaient de ce
ministère composite où d'anciens tenants de la réaction seraient appelés à
pratiquer la liberté. S'autorisant d'un proverbe ancien, ils rappelaient
qu'il n'est pas bon « de mettre du vin nouveau dans de vieux
vaisseaux ». Puis ils demandaient avec un peu d'ironie qui serait le
Benjamin Constant chargé de rédiger l'acte additionnel du second Empire. Comme
le mois de juillet finissait, on vit les sénateurs s'acheminer vers le
Luxembourg. Ils arrivèrent assez mélancoliques. Ils avaient cessé de croire à
la Constitution ancienne, ne croyaient guère à la vertu d'une Constitution
rajeunie, s'effrayaient des progrès des démagogues — des rouges, ainsi
qu'ils les appelaient — et surtout éprouvaient une extrême mauvaise humeur
qu'on les eût arrachés à leurs villégiatures d'été. Très perplexe sur les
questions de personnes, Napoléon s'était au contraire montré très large quant
au remaniement des institutions. Loin de restreindre les promesses du Message,
il avait tenu à honneur de les amplifier. Le projet soumis le 2 août 1869 à
la haute assemblée touchait à trois points principaux : aux droits du Corps
législatif, aux attributions du Sénat, à la condition des ministres. — La
Chambre élective recouvrait d'une façon presque absolue tous les privilèges
du régime parlementaire. Tout d'abord elle échappait à la tutelle du Conseil
d'État, qui, soit pour l'élaboration des lois, soit pour les amendements ne
gardait plus qu'un rôle purement consultatif. Délivrée ainsi de toute
influence extérieure, elle élirait son bureau, ferait son règlement, voterait
le budget dans tous ses détails. Aucune modification des, tarifs
internationaux ne serait définitive sans son assentiment. De plus, le droit
d'initiative lui était reconnu. Enfin, et sauf une très légère réserve, le
droit d'interpellation était affranchi de toute entrave. — Pour le Sénat, les
réformes pouvaient se résumer en une assimilation de plus en plus complète
avec l'ancienne Chambre des pairs. Comme les pairs d'autrefois, les sénateurs
seraient désormais maîtres de leur règlement, délibéreraient non plus à huis
clos, mais en public, exerceraient au même titre que les députés le droit
d'interpellation. En outre, la haute assemblée était autorisée à signaler les
modifications dont les lois seraient susceptibles et à les renvoyer au Corps
législatif pour une nouvelle délibération. « Dans tous les cas, ajoutait
l'article 5 du projet, le Sénat peut, par une résolution motivée, s'opposer à
la promulgation de la loi. » — Le dernier objet du sénatus-consulte
serait de déterminer la condition des ministres. Ils pourraient être membres
de l'une ou de l'autre assemblée. Ils délibéreraient en conseil sous la
présidence du souverain. Quelle serait leur responsabilité ? Ici, ici
seulement, se devinait chez le prince l'arrière-pensée de réserver quelque
chose de ce qu'il accordait. L'article 2 du projet semblait consacrer la
responsabilité des ministres devant les Chambres comme au temps de la
monarchie, et ajoutait qu'ils pourraient être mis en accusation devant le
Sénat. Pourtant le même article, en sa disposition initiale, proclamait que
ces mêmes ministres ne dépendaient que de l'Empereur. Cette
contradiction n'était que le résultat d'une pensée dominante chez Napoléon, pensée
déjà indiquée dans le Message du 12 juillet. Tout en ramenant le pays vers
les institutions de la monarchie libre, l'Empereur se fût indigné qu'on le
crût copiste ou plagiaire ; il se fût irrité surtout qu'on ressuscitât, sous
prétexte de le protéger, les fictions des époques parlementaires. Il
entendait retenir à son profit l'essence des pouvoirs mêmes qu'il déléguait,
demeurer le premier par les droits comme par les devoirs, gouverner et régner
tout ensemble, couvrir tout le monde et n'être couvert par personne. Ainsi le
voulait l'esprit des institutions impériales. Par cela, par cela seul, dût
tout le reste être aboli, la Constitution primitive de 1852 garderait son
empire. Ministres et agents de tout ordre, tous, au-dessus des comptes à
rendre aux Chambres, seraient comptables envers le monarque, et le monarque
pourrait à bon droit revendiquer cette direction suprême ; car lui-même
serait responsable devant le peuple. A
proprement parler, c'était une Constitution nouvelle que le gouvernement
demandait à la haute assemblée de consacrer. Les sénateurs recrutèrent les
commissaires parmi ceux de leurs collègues les plus versés dans la
jurisprudence et le droit politique. On compta parmi les élus le procureur
général Delangle, le premier président Devienne, M. de Casabianca, M. Suin,
M. de Maupas ; quand il s'agit de nommer un rapporteur, un certain embarras
se manifesta. Depuis le commencement du règne, M. Troplong avait été le
commentateur attitré des sénatus-consultes impériaux. D'instinct, les regards
le cherchaient, et on ne pouvait se persuader qu'il eût disparu. Pour le
remplacer, les voix se portèrent sur M. Devienne, magistrat comme lui,
solennel comme lui, d'esprit très sagace sinon de savoir très profond, et
qui, sans trop de désavantage, saurait sans doute le continuer. Les
discussions des bureaux, les débats de la commission ne se poursuivaient pas
sans que l'attention fût distraite par les événements du dehors. Il semblait
qu'un destin contraire pesât sur l'Empire et que décidément la période heureuse
fût finie. Le 15 août 1869 ramenait pour la dynastie une date solennelle : un
siècle auparavant était né le grand Empereur. Pour célébrer le centenaire,
Napoléon décréta une amnistie. Si large, si généreux que fut l'édit impérial,
une reconnaissance parcimonieuse et maussade accueillit la mansuétude
souveraine. Les condamnés politiques acceptèrent avec dédain la clémence. Le
public demeura indifférent. Quant aux partisans de l'Empire autoritaire, ils
s'appliquèrent moins à louer la bonté du prince qu'à blâmer ses concessions.
« C'est singulièrement fêter le centenaire d'un homme d'énergie que de
commettre un acte de faiblesse. » Ainsi s'exprimait le journal le
Pays. — Les illuminations de la fête nationale venaient à peine de
s'éteindre, quand un cortège funèbre, rehaussé de toutes les pompes
militaires, conduisit du ministère de la guerre à l'église des Invalides, et
de là à la gare d'Orléans, le cercueil du maréchal Niel. Dans les masses,
l'impression fut peu profonde, les incidents intérieurs absorbant toutes les
pensées. En revanche, plusieurs tressaillirent d'effroi comme si, sur le sol
de la France, quelque chose venait de se briser. Voici qu'en plein travail de
réorganisation disparaissait soudain l'homme le plus capable de renouveler
les forces nationales et de les élever au niveau des éventualités futures. —
Cependant l'Empereur était à Saint-Cloud, attentif à la politique, et
recevant par séries les membres du Sénat. Un jour, les réceptions furent
suspendues. Le souverain devait se rendre au camp de Châlons. Le départ,
remis d'abord, fut ensuite contremandé. Aussitôt le bruit courut que le
prince était malade. Les journaux officieux parlèrent de rhumatismes, mot
vague et qui n'effrayait pas. Puis les familiers du château se laissèrent
arracher de troublants aveux : chez le maitre s'était réveillée une maladie
de vessie déjà ancienne, et l'affection s'était traduite par d'assez graves
accidents. Le mal avait une lointaine ressemblance avec celui dont Niel
venait de mourir, et, les âmes s'impressionnant à l'excès, le rapprochement
provoqua un frisson d'anxiété. De l'entourage du prince, l'alarme se répandit
dans le public, et même parmi les indifférents beaucoup devinrent soucieux.
Quoique d'une main fort affaiblie, l'Empereur portait encore toutes choses ;
et qui recueillerait après lui le fardeau ? Ce fut
au milieu de ces préoccupations que M. Devienne acheva son travail. Le 25
août, il le lut au Sénat. Les dispositions de l'auditoire étaient un peu
sombres. Le rapport sembla plus propre à accroître qu'à dissiper les
perplexités. Le début fut plein de réflexions moroses. On y faisait observer
que l'appel à l'action constituante de la haute assemblée se renouvelait bien
souvent. On ajoutait que les peuples les plus grands et les plus prospères sont
ceux qui respectent les lois et non ceux qui les changent. « Ces
modifications si fréquentes donnaient à nos institutions un air
d'incertitude, et à notre nation une apparence d'instabilité qui n'était pas
sans dommage. » Arrivé à CE point, M. Devienne, fidèle imitateur de M.
Troplong, ne manquait pas de s'autoriser de quelque texte latin, et rappelait
le langage de César sur la mobilité des anciens Gaulois. Un ample hommage
était rendu à la Constitution de 1852 : mais on confessait qu'elle avait eu
pour origine des nécessités passagères et que l'immobilité était
impraticable. La tentative libérale réussirait-elle ? La réponse trahissait
un doute désabusé : « Nous ne pouvons dire, observait le rapporteur, quelle
sera l'issue de cette entreprise. » M. Devienne avait hâte de se faire
pardonner ce scepticisme. En un langage presque chaleureux et qui contrastait
avec son habituelle froideur, il rapportait à l'Empereur tout le mérite de
l'initiative. « Jusqu'ici, dit-il, les changements politiques ont été plus
ou moins arrachés par force à l'autorité existante. Aujourd'hui, c'est le
souverain lui-même qui donne le signal de l'évolution... Si l'histoire
conserve quelque vérité, elle dira que Napoléon III inaugura seul le
mouvement libéral, non seulement sans contrainte, mais au milieu de
résistances considérables, et à charge de cette ingratitude qui accueille
chez nous, dès le premier jour, les actes les plus courageux. » Ces
paroles étaient-elles uniquement éloge ? Ne cachaient-elles pas plutôt
l'intention de dégager la responsabilité des amis de l'Empereur dans une
expérience que l'Empereur seul avait voulue ? — La seconde partie du rapport
était consacrée aux articles du sénatus-consulte et à l'examen des
amendements. Entre tous les amendements, le plus considérable avait été
formulé par M. Bonjean. Il proposait à la fois d'assimiler le Sénat à
l'ancienne Chambre des pairs et de faire élire par les conseils généraux la
moitié de la haute Chambre. Sauf quelques modifications secondaires, le
rapport s'appropriait en bloc le projet du gouvernement, sans critiques, sans
grande faveur non plus, avec une obéissance correcte qui laissait percer la
défiance, mais se gardait de l'exprimer. M. Devienne, avant de finir,
reportait de nouveau ses regards vers les débuts du règne, et énumérait, sans
en rien oublier, tout ce qui s'était accompli de grand sous le régime de
1852. Puis, avec l'accent du désir plutôt que de l'espoir, il exprimait le
souhait que les institutions futures fussent plus efficaces encore pour le
bien du pays. — Ayant parlé de la sorte, le rapporteur s'assit. Aussitôt les
sénateurs s'empressèrent autour de lui avec de grandes marques d'approbation.
Et ce fut justice : car il avait su traduire, avec beaucoup de sagacité et de
finesse, toutes les nuances délicates où se liraient à la fois le regret du
passé, la répugnance pour les innovations, et l'absolu respect des volontés
souveraines. Le 1er
septembre la discussion s'ouvrit. Elle fut remarquable par la grandeur du
sujet qui embrassait tout le droit constitutionnel et eût autorisé une revue
du règne tout entier. Elle le fut par les dispositions des sénateurs, prêts à
voter la réforme, mais complaisamment attentifs aux critiques, craintifs, un
peu maussades, rebelles à l'espérance, étonnés surtout de leur rôle ; car
cette Constitution de 1852, qu'on les conviait à trans former jusqu'à la
détruire, était celle dont on les avait cent fois proclamés gardiens.
L'intérêt des débats s'accrut par le personnage qui était appelé à les
diriger. Après la suppression du ministère d'État, on s'était un instant
persuadé que M. Rouher chercherait un siège législatif et, prenant place sur
les bancs de la droite, s'efforcerait de grouper autour de lui la majorité.
Soit fatigue de la lutte, soit goût des lucratifs honneurs, il avait préféré
à un poste de combat quelque haute et tranquille dignité. La présidence du
Sénat, vacante par la mort de M. Troplong, lui avait été conférée, et c'est
ainsi qu'après quelques jours d'apparente disgrâce il avait repris place
parmi les grands fonctionnaires de l'Empire. Quand il monta au fauteuil, une
grande curiosité s'appliqua à observer son attitude. D'un air ennuyé il jeta
les yeux sur l'assemblée, et tout d'abord suivit les débats avec une
attention lassée. Cette arène paisible, sans public, sans tribune,
déconcertait toutes les habitudes de sa vie, et on eût dit que, fatigué de
son rôle passif, il s'assoupissait sous les ternes discours qui n'étaient ni
les siens ni ceux de ses habituels rivaux. Cependant, dès la fin de la
première séance, tout à coup les débats s'animèrent, la froide salle
s'échauffa, et le président, réveillé comme en sursaut, put se croire ramené
dans l'enceinte orageuse qu'il avait quittée. C'est
que le prince Napoléon venait de se lever parmi ses collègues. Entre tous les
discours, celui-là surtout mérite d'être retenu. Le prince excellait aux
paroles avisées comme aux paroles inopportunes. Il se montra, ce jour-là plus
que jamais, sous l'un et l'autre aspect, et, par les alternatives de son bon
sens et de ses maladresses, surprit à la fois ses amis et ses ennemis. Voici
par où cet homme, à l'esprit fougueux et aux passions non maîtrisées, se
montra à certains égards plus sage que ceux qui se piquaient de prudence. Aux
Tuileries et dans l'entourage impérial, la tendance la plus ordinaire était
de retenir l'Empereur dans la voie des réformes, et de reprendre du côté des
hommes tout ce qui se concédait du côté des lois. Cette politique qui se
croyait sagesse n'était que piétinement. A la pratiquer, on risquait de
mécontenter tout le monde, et les autoritaires, qui, bien qu'éloignés
lentement, se sentiraient évincés ; et les libéraux, qui, loin d'incliner à
la reconnaissance, s'irriteraient d'un octroi maussade. Le principal mérite
du prince Napoléon fut de signaler le danger des demi-mesures, des
incertitudes, des atermoiements. En un langage ferme, véhément et familier,
il proclama que la vraie prudence était la hardiesse ; puis il ajouta : « Je
voudrais que l'Empire autoritaire brûlât ses vaisseaux sans esprit de retour.
» — « L'art de gouverner, continua-t-il, c'est l'art de céder à propos et non
de résister. » Il exhortait le gouvernement à ne pas trop s'effrayer des
oppositions. « Elles sont le sel de la politique. » Et il poursuivait,
sous cette forme paradoxale qu'il affectionnait : « Je crois vraiment que les
esprits fous ont leur utilité dans un pays. » Revenant au pouvoir personnel :
« Le grand mérite-de la Constitution, dit-il, était d'être modifiable ; il
n'en reste pas grand'chose ; c'est pour cela qu'elle me convient. » Le prince
qualifiait d'un mot le sénatus-consulte : « Tout ce qui s'y trouve est bon,
mais tout ce qui est bon ne s'y trouve pas. » Partant de là, il
dressait l'énumération de ses vœux. Il regrettait que la responsabilité
ministérielle ne fût établie qu'en termes équivoques. Il souhaitait que le
Sénat, à l'exemple de l'ancienne Chambre des pairs, partageât avec la
Chambre-des députés le pouvoir législatif. Il jugeait opportun que la
Constitution pût être librement discutée. Au point de vue électoral, il
exprimait le désir que les circonscriptions, au lieu d'être arbitrairement
découpées, eussent l'arrondissement pour base. Enfin il se prononçait pour
une large réforme municipale. Quoique
contestable en divers points, ce programme avait un air de résolution qui
contrastait avec le langage un peu ambigu de la politique officielle.
Malheureusement le prince portait en lui un don funeste, celui de gâter sa
propre sagesse. Frondeur par nature, passionné de controverse, 'il trouvait
plaisir à provoquer ou à déplaire-comme d'autres à attirer ou à séduire. La
parole publique était pour lui moins un moyen de convaincre qu'un passe-temps
d'homme blasé qui cherche à se distraire et poursuit avant tout l'effet,
fût-ce un effet de réprobation et de scandale. Il ambitionnait le bruit plus
encore que le succès. Au Sénat, quel meilleur moyen de faire du bruit que de
jouer au démocrate ! Qu'il aimât la liberté, on ne peut le nier, bien qu'il
s'y portât par coquetterie plutôt que par passion : au Luxembourg, il
l'aimait doublement, et pour elle-même et par esprit de contradiction. Tout
en prononçant un discours très politique, il s'était ingénié, chemin faisant,
à détruire l'effet de ses arguments, et mieux que ne l'eût fait le plus
habile de ses adversaires. Sa thèse eût eu besoin de s'insinuer doucement en
l'âme de vieillards désabusés, douteurs, défiants des nouveautés. Une telle
tâche eût exigé un tact exquis, du sang-froid, et surtout ces formes
déférentes qui, venant d'hommes plus jeunes, charment les hommes âgés. La nature
avait refusé au prince le jugement autant qu'elle lui avait départi
l'intelligence : il n'avait point cette possession de soi-même qui naît de
l'étude et des convictions sereines et fortes ; quant aux formes déférentes,
il en ignorait jusqu'à la notion, étant de ceux qui passent leur vie à
détruire tous les respects. Ayant employé beaucoup d'esprit à édifier une
argumentation vigoureuse, il s'avisa qu'il lui restait du superflu. Ce
superflu, il l'employa incontinent à blesser ceux qu'il eût fallu ramener. Le
rapport reflétait l'opinion moyenne du Sénat, et, à ce titre, devait être
ménagé. L'orateur ne manqua pas de prendre à partie la commission « qui avait
l'air d'approuver du bout des lèvres et faisait des réserves ». Le cadre des
débats était assez vaste pour qu'on n'en sortît point. Le prince, tout en
fantaisies impétueuses, ne connaissait point ces marches régulières. Il se
jeta en toutes sortes de chemins de traverse et choisit les plus inopportuns
à suivre. Devant les sénateurs qui avaient connu et servi l'ancienne
monarchie, il parla des mesquineries du régime de Juillet, et surtout de la
Restauration, du drapeau blanc, des fourgons de l'étranger. On eût dit un
article du Siècle, mais plaqué de vives couleurs qui déguisaient un
peu la vulgarité des pensées. Ainsi poursuivait-il en un flot de paroles
pressées, qui ne permettait de compter ni les traits vigoureux ni les
maladresses. Sur sa route, il rencontra le rapporteur, M. Devienne, et, comme
il ne savait rien retenir, se montra, vis-à-vis de lui, dur jusqu'à
l'outrage. « Dans mes voyages, dit-il, à Venise, j'ai lu ceci : Dieu me garde
de mes amis ; je me charge de mes ennemis. » Le même dédain s'étendit à tout
le Sénat. Après avoir établi l'hostilité secrète de la haute assemblée pour
les réformes, le prince ajoutait avec un sans-gêne méprisant : « Il n'y aura
pas grande opposition dans cette enceinte ; ce sera la vision de saint Paul
sur le chemin de Damas.» Quand l'orateur s'assit, il se trouva qu'il avait,
pour ainsi dire, mêlé ensemble deux harangues, l'une pleine d'observations
sagaces, l'autre tout en coups de boutoir ; et celle-ci avait détruit toute
l'autorité de celle-là. A qui s'était si bien discrédité lui-même, il était
inutile de répondre. Le ministre de l'intérieur, M. de Forcade la Roquette,
s'essaya à la tâche et osa respectueusement relever quelques-unes des
témérités princières. Le Sénat, qui avait, par déférence, contenu ses
murmures, applaudit chaleureusement la réplique, et ce fut la petite
manifestation qui le dédommagea de sa longue patience. Le 6
septembre, le sénatus-consulte fut voté. Au scrutin, les défiances ne se
traduisirent que par trois suffrages hostiles : ceux de M. Boulay de la
Meurthe, du baron de Vincent, de M. Ernest de Girardin. A ne consulter que la
législation, l'Empire libéral était fondé. Et pourtant le souverain, qui
venait de se dépouiller si noblement, ne sentit point monter jusqu'à lui le
grand élan de gratitude qu'eût mérité sa généreuse initiative. Prévost-Paradol
écrivait le 16 septembre 1869 dans les Débats : « L'Empereur va mieux,
cela paraît certain ; mais l'Empire est lui-même dans une situation délicate
qui exige un traitement intelligent et résolu. » Ce langage reflétait les
pensées des libéraux les plus sincères. Le sénatus-consulte réalisait leurs
meilleurs vœux. S'ils jetaient les regards sur le personnel impérial, le
soupçon les ressaisissait. Qui était ministre de l'intérieur ? Un homme du
plus réel mérite à coup sûr ; mais c'était le même homme qui, trois mois
auparavant, avait pratiqué, comme en 1863, comme en 1857, la candidature
officielle. Certaines mesures de détail marquaient dans la politique
impériale des tendances contradictoires. Un jour, M. Latour-Dumoulin, un des
membres les plus remuants du centre gauche, fut nommé commandeur de la Légion
d'honneur. Qui contresigna le décret ? M. de Forcade la Roquette, qui, aux
dernières élections, avait combattu dans le Doubs le même M. Latour-Dumoulin
comme un ennemi de l'Empire. Les préfets qui, pendant dix-sept ans, avaient
vanté la Constitution de 1852 seraient-ils les représentants autorisés d'un
régime transformé ? Dans les circulaires, dans les décisions ministérielles,
aucun acte ne marquait bien nettement la coupure entre le présent et le
passé. Les libéraux se sentaient attirés et rebutés tour à tour, et ils
hésitaient à se donner au prince autant que le prince à s'orienter vers eux. Les
mêmes signes d'incertitude qui inclinaient à la réserve les nouveaux amis de
l'Empire entretenaient chez les partisans du régime ancien un reste
d'espérance. Ils éprouvaient la sensation d'un éloignement momentané, non
d'une définitive disgrâce. Ils savaient combien le souverain était bon,
combien il était faible, combien il répugnait à de nouveaux visages. S'ils
n'avaient pu prévenir le vote des lois libérales, ne parviendraient-ils pas à
empêcher la constitution d'un parti homogène chargé d'appliquer ces lois ?
Dans cet esprit, ils s'appropriaient assez ingénieusement les plus pures
maximes du droit constitutionnel : la véritable règle du régime parlementaire
était, disaient-ils, de gouverner avec la majorité. Mais la vraie majorité se
rencontrait-elle parmi les 116, groupe flottant, facile à désagréger ?
Numériquement et moralement, n'était-elle pas plutôt à droite, dans les rangs
compacts des vrais amis de l'Empire ? Une comparaison suivait, tout à
l'honneur des anciens serviteurs du règne. A qui l'Empereur se confierait-il
? A Émile Ollivier, cet orateur éminent, mais de jugement peu sûr, et
discrédité comme tous les transfuges ? Aux membres du centre gauche, ces
orléanistes déguisés ? Franchement M. Rouher valait mieux. Ce langage, répété
sous toutes les formes, ne laissait pas Napoléon insensible. Il suspendait
les mesures décisives et se reprenait à la pensée de fondre ensemble le
présent et le passé. En quoi il s'imaginait faire acte de prudence : mais où
le génie fait de la conciliation, la médiocrité ne fait que de la confusion.
Cependant les vieux impérialistes fondaient leur principale attente sur la
réaction que ne manqueraient pas d'amener les excès des révolutionnaires. Les
folies des rouges, disaient-ils, effrayeront les bourgeois, et les bourgeois
à leur tour supplieront l'Empereur de reprendre tout ce qu'il aura donné. Les
partisans du gouvernement personnel n'avaient pas tout à fait tort quand ils
parlaient des excès des rouges. Sous un Empire nettement libéral, les
radicaux et les jacobins eussent été réduits à l'état de factieux. Sous un
Empire autoritaire, ils eussent été contenus et terrifiés. Ils étaient les
vrais bénéficiaires de cet état de transition énervante où s'usaient à la
fois l'autorité et la liberté. Toute cette fin de l'année 1869 fut remplie
par leurs provocations. Deux
journaux, le Rappel et le Réveil, menaient le chœur des
violences. Ouvertement ils prêchaient la révolte et faisaient monter
l'outrage jusqu'au souverain. La saison d'automne ayant ramené le moment
propice aux congrès, on vit les délégués de l'Internationale s'assembler, le
6 septembre, à Bâle. Ils proclamèrent l'abolition de la propriété
individuelle et, avant de se séparer, se donnèrent rendez-vous pour l'année
suivante dans « Paris libre ». Huit jours plus tard, le 14
septembre, à Lausanne, s'ouvrit un autre congrès, celui de la Paix et de
la Liberté. Les paroles sensées n'y manquèrent point, mais furent promptement
étouffées sous les paroles acerbes ou chimériques. On affirma la paix
perpétuelle, mais sous la réserve d'une dernière guerre, qui aurait pour
objet l'abolition de toutes les tyrannies. Au bout de cinq jours, les séances
se clôturèrent par un' discours de Victor Hugo, qui célébra, aux
applaudissements de la majorité, « l'embrassement de la République et du
socialisme[54]. » La loi sur les réunions
publiques enlevait à ces manifestations en terre étrangère leur plus grande
opportunité, et il n'était guère d'extravagances pour lesquelles il fût
nécessaire d'émigrer. Au mois d'octobre se rouvrirent les clubs, un peu
désertés pendant l'été. On y remarqua moins de curieux que l'année
précédente, le public étant fort blasé sur ces spectacles ; mais les discours
dénotèrent un redoublement d'âpreté. Pour bien marquer l'hostilité contre
l'Empire, on imagina de choisir, parmi les proscrits les plus fameux, des
présidents d'honneur : ce furent, suivant les lieux, Rochefort, Barbès,
Victor Hugo ; on s'enhardit même jusqu'à proclamer Tibaldi, ce conspirateur
condamné pour complot contre la vie du souverain. Un jour, aux
Folies-Belleville, c'était le 10 octobre, le commissaire de police ayant dû
dissoudre la réunion, il y eut grande bagarre et surtout grand tumulte. Le lendemain,
le Réveil et le Rappel parlèrent de « scènes épouvantables », d'une
« véritable bataille entre des citoyens sans armes et les agents armés de
leur épée[55]. » Le récit était tragique
à l'excès. L'enquête constata que, parmi les clubistes, cinq seulement
portaient quelques traces, non de coups d'épée, mais de simples
meurtrissures. En revanche, si nous en croyons les rapports judiciaires, un
jeune homme, qui s'était blessé en tombant et perdait beaucoup de sang, fut
placé sur une civière, puis promené comme on eût fait d'un cadavre afin
d'exciter la colère du peuple[56]. Ainsi s'ébauchait, mais dans
un cadre misérable et avec tout le ridicule de l'impuissance, la répétition
des scènes par où les révolutions commencent. Ce qui,
dans les faubourgs de la capitale, n'était que parodie, se transformait
ailleurs en collision sanglante. Cette année 1869 fut par excellence celle
des grèves. Il y en avait eu, pendant l'été, à Paris, à Lyon, à Carmaux. On a
dit celle de la Ricamarie. Le 7 octobre, le travail cessa aux mines d'Aubin.
Les ouvriers, autant qu'on peut préciser -leurs demandes, réclamaient le
renvoi d'un des agents, et l'établissement de livrets permettant de constater
le travail à la tâche. La surexcitation des esprits rendit bientôt tous
pourparlers stériles. Des bandes, se portant sur le bureau de la direction,
maltraitèrent l'un des ingénieurs, et aussi un magistrat, M. de Blois, qui,
avec le plus méritoire courage, s'employait à rétablir le calme. Quelques
troupes, arrivées le soir de Rhodez et de Villefranche, prévinrent de plus
grands excès. Dès le matin du 8 octobre, les groupes se reformèrent et
tentèrent d'assaillir les forges. Elles étaient défendues par un détachement
d'une trentaine d'hommes. Ceux-ci furent bientôt acculés contre les murailles,
insultés, frappés à coups de pierre. Ils essayèrent, mais en vain, de
refouler les manifestants. Les plus hardis allaient jusqu'à eux et
s'efforçaient de leur arracher leurs fusils. L'officier qui commandait la
section craignit que ses soldats ne fussent débordés ou désarmés. On
l'entendit, à ce qu'on assure, s'écrier : « Que chacun sauve sa peau ![57] » Sept ou huit coups de
feu partirent, suivis de coups séparés. Exaspération ou panique, la plupart
tirèrent plusieurs fois. Il y eut quatorze morts, une vingtaine de blessés,
et dans les annales du second Empire, la catastrophe d'Aubin devint fameuse à
l'égal de celle de la Ricamarie[58]. Dédaigneux
de la Constitution, les ennemis de l'Empire étaient très attentifs à
l'étudier. Leur labeur ne fut pas stérile, car ils y découvrirent un texte
qui leur parut fait à souhait pour légitimer l'agitation. La loi fondamentale
de 1852, en son article 46, obligeait le gouvernement, en cas de dissolution
du Corps législatif, à convoquer la nouvelle assemblée dans le délai de six
mois. Le décret de dissolution remontant au 27 avril, le dernier terme pour
la réunion des députés était le 26 octobre. Or, on approchait de cette date
extrême. Que si le pouvoir exécutif la dépassait, les représentants du peuple
auraient le devoir de s'assembler de leur propre initiative et d'inaugurer
d'eux-mêmes l'exercice de leur mandat. La
théorie fut développée pour la première fois par un député du Finistère, M.
de Kératry, dans une lettre au journal le Temps. Tout d'abord la thèse
parut peu soutenable. Ceux qui dénonçaient par avance la violation de la loi
oubliaient que le Corps législatif avait été convoqué dès le 28 juin. Sans
doute la session n'avait été qu'une session extraordinaire, et avait été
interrompue d'une façon brusque autant que regrettable ; mais il était
impossible de la tenir pour non avenue, puisqu'elle avait eu pour résultat de
constituer les pouvoirs des élus. L'appel de M. de Kératry rencontra peu
d'écho. Les seules adhésions furent celles du vieux Raspail, puis de M. Girault
(du
Cher) et de M.
Marion (de
l'Isère) : « A
quatre, disait sur un ton de persiflage le Journal des Débats, on peut
faire une partie de whist, on ne fait pas une révolution[59]. » Ces
voix affaiblies ou inconnues s'absorbèrent bientôt dans une voix plus
puissante. Gambetta était alors en Suisse. De Montreux, il écrivit le 1er
octobre à l'Avenir national pour s'associer à la protestation. Tribun dans
ses lettres comme dans ses discours, il saluait le suffrage universel, « ce
maître des maîtres, tenu depuis trop longtemps en échec par le pouvoir
exécutif qui n'était que sa périssable créature. » — « Il faut en
finir, ajoutait-il, avec d'inqualifiables résistances. » Il concluait par la
promesse de se rendre le 26 octobre au lieu ordinaire des séances. Sur ces
entrefaites fut publié le décret de convocation. La date fixée par le
gouvernement était le 29 novembre. Cet excessif retard parut bravade. « Que
les députés de la gauche fassent leur devoir, disait le journal le Rappel.
Ils partiront quarante de la place de la Bastille ; ils seront cent mille sur
la place de la Concorde[60]. » Pendant plusieurs jours,
l'animation des paroles sembla à quelques-uns présage d'émeute. Que se
passera-t-il le 26 octobre ? Telle était la question qui se posait avec une
nuance d'inquiétude. « Nous avons actuellement, écrivait
Prévost-Paradol, deux gouvernements qui s'observent en attendant la lutte :
le gouvernement impérial qui est à Saint-Cloud ou à Compiègne, le
gouvernement républicain qui siège partout et nulle part. Cependant les partisans
de l'Empire autoritaire, loin de craindre une journée, l'appelaient de leurs
vœux. Dans cet esprit, ils s'appliquaient à piquer au jeu les
révolutionnaires, les taxaient de lâcheté, les mettaient au défi.
Pouvaient-ils douter qu'au lendemain d'une sédition vaincue, ils ne vissent
revenir vers eux le souverain désabusé ? Les
bourgeois avaient tort de craindre, et les autoritaires d'espérer. Cette
époque fut celle des violences débiles. On se traînait dans les parodies de
la révolution : la révolution elle-même était au-dessus des courages. Très
sagement, toute la gauche parlementaire répudia tout projet de descendre dans
la rue. « En provoquant, disait-elle, un nouveau 13 juin, on provoquera un
nouveau 2 décembre. » Les irréconciliables, qui n'ignoraient
pas que Paris était plein de troupes, ne demandaient qu'à s'autoriser de cet
abandon. En termes volontairement vagues, ils se mirent à parler de résolutions
collectives. Le Rappel prépara la retraite en proclamant
sentencieusement que « l'énergie devait se mêler de prudence ». Victor
Hugo écrivit pour déconseiller l'action. A la vérité, le recul se noya sous
un flot de paroles furibondes. La gauche, en un solennel manifeste, accusa le
gouvernement « d'avoir foulé aux pieds les règles constitutionnelles ».
De leur côté, les démagogues, les socialistes tombèrent sur les députés de la
gauche, et sur tous sans exception, même sur Bancel, qui décidément n'était
qu'une lyre ; même sur Gambetta, qui, par intervalles, était soupçonné de
sagesse. On
atteignit de la sorte la date du 26 octobre. Cette journée est restée fameuse
par toutes les choses qu'on y devait voir et qu'on n'y vit pas. La préfecture
de police fit afficher la loi sur les attroupements ; précaution inutile,
malencontreuse même, car on rappelait par là ce que beaucoup avaient déjà
oublié. Tout aida à la tranquillité publique, tout, jusqu'à une forte pluie
qui dura toute la matinée. Vers une heure, le ciel s'étant éclairci, les
badauds s'aventurèrent sur la boue liquide de la place de la Concorde. Un
excentrique qu'on appelait Gagne se mit à lire des vers, au milieu d'un petit
rassemblement que la police bienveillante dédaigna de disperser. Vers trois
heures, l'Empereur se montra et fut acclamé. Bientôt la nuit tomba sur la
ville paisible, et tout le monde se félicita : les démagogues, de ce qu'ils
avaient été si raisonnables ; les impérialistes, de ce que leurs ennemis
n'avaient pas osé engager la bataille. Les
chassepots étaient prêts quoique bien cachés, » écrivait Mérimée en parlant
de la journée du 26 octobre. Ceux qu'effrayaient les chassepots eurent
bientôt l'occasion de se montrer factieux sans péril. Par suite d'option,
quatre sièges législatifs étaient vacants à Paris. Un décret convoqua les
électeurs pour les 21 et 22 novembre. Aussitôt
pour ces quatre sièges surgirent une trentaine de candidatures. Ce fut une
prodigieuse émulation d'âpres convoitises, de rhétorique creuse, de
niaiseries violentes. Tout ce qui ne pouvait tenir dans les proclamations
s'étala dans les réunions. On vit reparaître Cantagrel, Alphonse Gent, ces
vaincus des élections générales. De Sainte-Pélagie, Charles Lullier se
présenta dans la troisième circonscription, invoquant « l'ombre et les
souvenirs de Danton » A côté de ceux qui escomptaient la réussite, il y eut
ceux qui d'avance prédisaient leur propre insuccès. Tel fut le socialiste
Tony Moilin. « Ignorants et crédules comme vous l'êtes, disait-il à ses
électeurs, vous allez vous laisser duper par de prétendus irréconciliables
qui ne demandent qu'à se réconcilier avec l'Empire libéral et à devenir
ministres de Napoléon III ou de Napoléon IV. » Delescluze proposait les
candidatures insermentées des anciens chefs de la république radicale,
Ledru-Rollin qui était à Londres, Barbès qui était à la Haye. Cependant, dans
la première circonscription, on s'était appliqué à rechercher qui
représenterait mieux que Bancel, mieux que Ferry, mieux que Gambetta,
l'hostilité à l'Empire, et on avait songé à Rock fort. Aux élections
générales, il avait serré de près Jules Favre ; aux élections du 22 novembre,
il serait, espérait-on, l'adversaire heureux de Carnot. Il
était en exil à Bruxelles. Un rédacteur du Rappel, qu'on appelait
Albiot, reçut le mandat de lui porter le vœu populaire et de le ramener.
L'auteur de la Lanterne était sous le coup d'une condamnation pour
coups volontaires[61], condamnation que l'amnistie
n'avait point effacée. Quand, le 5 novembre, il arriva avec son compagnon à
la douane française de Feignies, le commissaire de surveillance le maintint
en arrestation provisoire et provoqua les ordres du préfet du Nord. Celui-ci
consulta le ministre, qui lui-même en référa à l'Empereur. La décision du
souverain fut qu'on laissât passer le pamphlétaire. Le soir, se tenait une
réunion publique à la salle dite du Grand Salon, à la Chapelle. Là
siégeaient au bureau : Milière, Vermorel, Lissagaray, noms obscurs alors,
bientôt fameux. Au cours de la séance survint, non celui qu'on espérait, mais
seulement Albiot, qui avait pu continuer sa route et qui raconta
l'arrestation. A cette nouvelle, on s'exalta, et l'opinion fut que toutes les
candidatures devaient s'effacer devant celle de l'homme qui n'était qu'un
persécuté. Sur cette sorte de mise en demeure, Jules Vallès, Cantagrel et,
quoiqu’avec regret, Laurier lui-même, consommèrent leur sacrifice. Dès lors,
dans la mêlée des élections parisiennes, un seul nom, celui de Rochefort,
domina tous les autres au point de les faire oublier. Son arrestation n'avait
pas été longue. Le lendemain soir, on l'attendait dans une réunion publique
qui se tenait rue Doudeauville. Quand il parut, des témoignages si ardents
l'accueillirent qu'on eût dit idolâtrie. On l'acclama, on l'entoura, on
l'embrassa, on coupa d'applaudissements chacun des mots qui sortaient de ses
lèvres ; puis, de la rue Doudeauville, on se rendit triomphalement rue de
Crimée, car il fallait montrer partout celui qu'on avait retrouvé. Les
idoles n'ont aucun besoin d'être éloquentes, mais à la condition de ne pas
trop se prodiguer. Rochefort, si alerte la plume à la main, éprouvait, comme
il l'a confessé lui-même, le vertige des foules. Le premier jour, ses paroles
hachées, martelées, sans suite, se perdirent dans le parti pris des ovations.
Le second jour, ses incohérences s'attribuèrent à la fatigue, à l'émotion. Le
troisième jour, comme il répétait de la même voix enrouée les mêmes
protestations, les sceptiques demandèrent que l'unique discours se variât. Le
nouveau favori des faubourgs jouait d'ailleurs un rôle singulier. Il se
résignait au serment, mais s'assimilait, se laissait assimiler aux
insermentés. Delescluze, toujours soupçonneux, ne manqua pas de percer à jour
cette casuistique. Il écrivait dans le Réveil : il Si tu prêtes si
joyeusement un faux serment au pouvoir, comment croirions-nous à la sincérité
des promesses que tu fais au peuple ? » Un éloignement avisé prévint le
déclin de cette bruyante faveur. Le 10 novembre, au boulevard de la Chapelle,
on attendit en vain Rochefort. On sut qu'il était parti pour l'Angleterre et
pour la Hollande : il était, disait-on, chargé d'une mission auprès de
Ledru-Rollin et de Barbès. De la sorte, l'auteur de la Lanterne fut dispensé
de nouvelles paroles factieuses. Factieux ! il ne l'était d'ailleurs qu'avec
une restriction étrange ; car la justice le tenait par un mandat d'arrêt dont
l'indulgence impériale suspendait seule l'exécution. Époque bizarre où tout
était parodie. On avait médité une émeute et on aboutissait au 26 octobre !
On forgeait dans les clubs des appels à l'insurrection, mais sous l'œil de la
police. Voici que Rochefort jouait au révolutionnaire, mais avec la
permission des autorités. Qu'ajouterais-je
? Les résultats du scrutin furent moins déraisonnables que ne le faisait
supposer le dévergondage des paroles. Une fois encore, le suffrage universel
éleva des républicains bourgeois : Emmanuel Arago, Crémieux, Glais-Bizoin,
tels furent les nouveaux députés. Cependant du milieu d'eux se détachait
Rochefort, élu par 17.900 voix. Dans l'esprit de la population parisienne, ce
nom signifiait l'outrage personnel à l'Empereur, et le public oublia tous les
autres choix pour ne retenir que celui-là. XIII Au
milieu de ces scènes affligeantes, un désir dominait dans le pays, celui
d'échapper au régime de transition et de trouver dans un gouvernement
homogène une orientation bien nette et résolue. Ce gouvernement, Napoléon
travaillait à le créer, mais il y travaillait avec des hésitations et des
retours, propres à retarder ou à compliquer la solution. De tous
les hommes politiques, le plus en vue était M. Émile Ollivier. L'Empereur
tenait les yeux fixés sur lui, avec un curieux mélange de crainte et de
sympathie. Il était fort attiré vers ce personnage, et se persuadait que tôt
ou tard il faudrait l'accueillir ; toutefois il redoutait de l'élever en une
place trop proéminente, appréhendait l'éclat d'une telle nouveauté, et, tout
en l'employant, eût souhaité ne pas se livrer tout à fait. Cependant le
souverain avait accrédité, à titre de publiciste officieux, Clément
Duvernois, qui fréquemment venait prendre auprès de lui ses inspirations, et avait
su conquérir sa faveur, sinon son entière estime. Or le rédacteur en chef du Peuple
français avait connu l'ancien député de la gauche et gardait avec lui des
relations cordiales, quoique non fort étroites. Clément Duvernois serait
l'intermédiaire utile par qui l'Empereur sonderait les desseins d'Olivier et
prendrait la mesure de ses ambitions. Émile Ollivier, de son côté, saisirait
sans doute avec empressement l'occasion d'une correspondance qui monterait
jusqu'au monarque. Le plus charmé serait le journaliste, ravi de son rôle de
confident, et rêvant de pousser sa fortune à travers celle de l'homme qu'il
représentait à l'Empereur comme son intime ami. Dès le commencement
d'octobre, entre Clément Duvernois et M. Émile Ollivier, alors en Provence,
des communications s'échangèrent qui devaient aboutir au cabinet impérial. En
une lettre datée de Saint-Tropez, le député du Var exposa tout son programme.
Au point de vue extérieur, il se prononçait très nettement pour la paix, et
observait avec beaucoup de sagesse que « le moment d'arrêter la Prusse était
passé, irrévocablement passé ». Au point de vue intérieur, il réclamait
l'abrogation de la loi de sûreté générale et de l'article 75 de la
Constitution de l'an VIII ; il estimait impossible, au moins en principe, le
maintien des candidatures officielles ; en outre, et sans accorder aux
conseils municipaux le choix des maires, il se prononçait pour une large
extension des libertés communales. Quant aux personnes, il ne formulait pas
un jugement moins précis : « Je ne crois pas, disait-il, que je puisse être
utile à l'Empereur en m'unissant à M. Rouher dans un ministère ; plus tard ce
sera peut-être désirable ; aujourd'hui ce serait un désastre pour tous deux.
» L'idée d'accepter un portefeuille dans le cabinet de transition et d'y
entrer pour le rajeunir était pareillement répudiée. Dans les lignes qui
suivaient se révélait très clairement la résolution de n'accepter aucun rôle,
hormis un rôle dirigeant. « Si l'Empereur croit devoir m'employer, qu'il le
fasse en tirant de moi le plus de profit possible ; qu'il me charge par une
note au Moniteur de former un ministère. » Ayant ainsi marqué sa place, Émile
Ollivier s'ingéniait à atténuer l'impression que produirait un tel langage :
dans le ministère qu'il formerait, il garderait quelques-uns des ministres
actuels : Magne, Chasseloup, Forcade lui-même, à la condition qu'il ne
conservât point l'Intérieur ; quant aux autres portefeuilles, il les
répartirait entre les 116 ; mais il n'avait d'engagements envers personne ;
il se réglerait de manière à ne point blesser les sentiments de l'Empereur.
En terminant, il stipulait qu'on l'autorisât à dissoudre le Corps législatif,
mais seulement en cas de besoin extrême. Puis il ajoutait avec une confiance
toute juvénile, avec un entrain tout méridional : « Dans ces conditions,
je suis prêt à prendre la responsabilité de la lutte et à prendre la
révolution corps à corps comme ministre[62]. » Communiquée
au prince, cette lettre ne manquerait pas de soulever de graves objections.
Celui qui l'avait écrite était grand orateur, pourvu des qualités les plus
brillantes, et, ce qui valait mieux encore, parfaitement intègre. Mais il
n'avait fait en aucune grande charge l'apprentissage pratique des affaires,
et les usages parlementaires eux-mêmes n'autorisaient guère qu'un homme
nouveau fût d'emblée porté au premier rang. L'Empereur sentait quelles
seraient les répugnances de son entourage, les jalousies de ses serviteurs,
les critiques de ses meilleurs amis. Et pourtant ce programme si décidé frappait
fortement son esprit. Ce langage tranchait d'une façon singulière sur le ton
habituel des fonctionnaires et des courtisans. En cette fière hardiesse qui,
loin de s'insinuer, posait résolument ses conditions, on pouvait voir le
signe d'une grande présomption ; on y pouvait voir aussi la marque d'une
grande et généreuse force qui ne demandait qu'à se dépenser au service du
pays. La correspondance se poursuivit. On discuta quelques noms. On rechercha
l'heure la plus favorable pour la constitution d'un ministère : Clément
Duvernois eût voulu qu'on se hâtât : Ollivier jugeait, à ce moment, plus sage
qu'on attendit le retour des Chambres. Enfin le député du Var, arrivé de
Saint-Tropez, fut reçu par l'Empereur, qui était alors à Compiègne. L'entrevue
eut lieu le 31 octobre dans la soirée. Afin d'éviter les indiscrétions de la
presse et les commentaires des courtisans, elle fut entourée d'un grand
secret. Ollivier partit de Paris à la chute du jour et sous une sorte de
déguisement, car il avait enlevé ses lunettes et s'était enveloppé la tête
d'un cache-nez, ce qui le rendait méconnaissable. A la gare de Compiègne, M.
Pietri vint le prendre, l'accompagna jusqu'au château et, par une entrée
réservée, l'introduisit dans le cabinet du souverain. Entre l'Empereur et le
député l'entretien fut long, familier, presque amical. Ollivier ne fut point
insensible aux attentions du prince, qui savait si bien séduire par sa bonté
simple, sa bienveillance, et aussi par la justesse de son esprit ; car, chose
étrange ! son langage demeurait souvent fort judicieux même lorsque ses
résolutions ne l'étaient pas. L'Empereur, de son côté, goûta de plus en plus
cet ancien adversaire qui venait loyalement à lui et lui parlait sans
flatterie, quoique toujours avec convenance et respect. Quel que fut le
rapprochement des idées générales, il n'alla point jusqu'à l'accord.
L'Empereur inclinait à garder les principaux éléments du ministère Forcade et
se persuadait que, pour lui redonner la vie, il suffirait de le renouveler en
y introduisant Émile Ollivier et quelques-uns de ses amis. Émile Ollivier
repoussait cet arrangement comme un rapiéçage : il ne voulait pas s'adjoindre
au ministère existant, mais faire du neuf, sauf à recueillir dans sa
combinaison quelques-uns des membres du cabinet. Quelques jours après
l'audience impériale, le 5 novembre, il écrivait à son confident ordinaire,
M. Duvernois : « Non possumus. Plus je réfléchis, moins j'hésite.
Prendre des anciens dans un ministère que je formerais serait une preuve de
conciliation et de largeur d'esprit ; m'annexer à eux serait une preuve de
faiblesse ou de lâche ambition. » Et il ajoutait : « Je repars pour
Saint-Tropez. » Clément
Duvernois était trop ardent à se pousser lui-même pour ne pas ressaisir bien
vite le fil des négociations. Avec une dextérité avisée, il s'applique à
écarter les obstacles, à dissiper les malentendus. Il se porte garant pour
son ami. « Ollivier, écrit-il le 8 novembre à l'Empereur, est de l'école de
M. Guizot. Il n'admet pas du tout que l'Empereur doive avoir un rôle effacé
ni que le trône soit un fauteuil vide. » Puis il ajoute avec un redoublement
d'insinuante habileté : « Son dévouement, un peu tendre, pour Votre
Majesté le fortifie encore dans sa conviction. » Il s'ingénie à présenter
sous une forme adoucie les demandes formulées dans l'entrevue de Compiègne :
« Ce qu'Ollivier, dit-il, veut faire constater, c'est qu'il ne se faufile pas
dans l'ancien cabinet, mais qu'il fait partie d'un cabinet nouveau dans
lequel d'anciens éléments sont admis. » Il ne doute pas que M. de Forcade
soit accepté, surtout si M. de Forcade consent à' le prendre, lui Duvernois,
comme sous-secrétaire d'État. S'étant proposé de la sorte, il craint de
s'être trop avancé et redevient modeste jusqu'à l'humilité : « Je ne
suis, dit-il en finissant sa lettre, qu'un rameau obscur du grand arbre : que
l'arbre prospère, je n'ai besoin de rien autre chose. » Les
pourparlers reprirent en effet, et si vite qu'ils paraissent avoir été à
peine interrompus. e Je pars pour Saint-Tropez, » avait dit Émile Ollivier.
Il partit, mais après quelques jours, et revint presque aussitôt. Une lettre
de l'Empereur, dont il serait intéressant de connaître le texte, semble avoir
produit grande impression sur lui. Il mandait le 11 novembre à Clément
Duvernois : « La lettre de l'Empereur est si confiante, si noble,
qu'elle triomphe de mes scrupules. Je suis décidé et je marche en avant. Que
Dieu bénisse nos armes. » Bien que très subjugué par l'élévation des vues et
la bonne grâce du prince, l'ancien député de la gauche revenait toujours à
son programme, dont il entendait maintenir les parties principales. En homme
qui voulait, non s'insinuer au pouvoir, mais y entrer par la grande porte, il
écrivait le 12 novembre à Napoléon : « Votre sénatus-consulte a été une
transformation dans les choses ; il faut que mon avènement soit une
transformation dans les personnes. » Soit spontanément, soit par ordre,
Clément Duvernois avait, les jours précédents, résolument orienté le journal
le Peuple français dans le sens de la politique de résistance. Il avait
désapprouvé tout projet de changement dans le personnel administratif,
s'était élevé contre les excès de la presse et avait ajouté : « Ce n'est pas
à l'histoire de M. de Martignac, mais à celle de Casimir Périer que le
pouvoir doit aujourd'hui demander ses inspirations[63]. » Soucieux de son passé
libéral, M. Émile Ollivier n'hésite pas à combattre ce langage comme
excessif. Il juge que Forcade peut être gardé dans le nouveau ministère, mais
à la condition qu'il soit tenu loin de la lutte ; il le voudrait à la
présidence du Conseil d'État. Il insiste sur le rajeunisse ; ment des cadres
: il signale même quelques jeunes gens, notamment un avocat, M. Philis, qu'il
propose d'avance comme secrétaire général au ministère de la justice. Les
jours suivants, plusieurs noms sont de nouveau débattus : M. Buffet, M. Daru,
M. Segris, M. de Talhouet, M. Mège et, en dehors du Parlement, M. Pietri, M.
de Chasseloup-Laubat. Il ne parait pas que tout d'abord ces projets aient
soulevé trop de résistances : car le 15 novembre, M. Conti, qui reflétait
sans doute les pensées de Napoléon, écrivait à M. Duvernois : « La
conduite d'Émile Ollivier est d'un homme de cœur et d'un homme d'État. »
Mais l'Empereur mûrissait lentement ses desseins. Tout en convenant que
l'incertitude ne se pouvait prolonger, il hésitait à dire le mot décisif, à
franchir le grand pas. Le 13 ou le 14 novembre, M. Ollivier écrivait de
Saint-Tropez à M. Duvernois : « Je vous attends mercredi à dix
heures. Avez les dernières impressions de l'Empereur pour que je me mette à
l'œuvre résolument et que tout soit terminé en quarante-huit heures. »
Au dernier moment sans doute, les objections reparurent ; la combinaison
définitive fut laissée en suspens, et le Journal officiel publia même
une note pour désavouer tous les bruits de changements ministériels[64]. Cependant
les députés étaient revenus presque tous à Paris. Le 29 novembre, Napoléon
III inaugura la reprise de la session extraordinaire interrompue au mois de
juillet. De son discours une phrase se détacha qui résumait, sous une forme à
la fois virile et généreuse, la politique impériale. « La France, disait
l'Empereur, veut la liberté, mais avec l'ordre. L'ordre, j'en réponds.
Aidez-moi, messieurs, à fonder la liberté. » C'est sous l'impression, encore
toute vive, de ces paroles que les séances s'ouvrirent. Mais qu'importait
l'ordre du jour ? L'unique souci était d'interpréter les déclarations
officielles ou les discours des députés ministrables. Toute
l'animation se concentrait dans les couloirs où se colportaient les listes,
où se propageaient les bruits du Château. En ces entretiens se reflétaient
les dispositions des trois groupes qui se partageaient la Chambre — la droite
— le centre gauche — le centre droit. A
droite, un sentiment général dominait à travers tous les doutes et tous les
déplaisirs, celui de la soumission. Quelques-uns seuls oseraient se montrer
jusqu'au bout réfractaires aux directions impériales. Les autres, par respect
de l'autorité bien plus que par humeur servile, aimeraient mieux, devant la
volonté manifeste du souverain, sacrifier leur opinion que d'offrir l'exemple
de l'indiscipline. Quelle que fût la résolution de finir par l'obéissance,
les députés de ce groupe ne poussaient pas le renoncement jusqu'à l'entière
abdication de leurs pensées. Dès le début de la session, ils tinrent à
souligner où se portaient leurs préférences. Le scrutin s'étant ouvert pour
l'élection du président, la majorité fut acquise à M. Schneider, très
favorable à la politique libérale ; mais on trouva dans l'urne 25 bulletins
blancs et 53 bulletins dissidents : c'était la discrète protestation de la
droite. On remarqua aussi que l'un des vice-présidents fut M. Jérôme David,
l'un des membres les plus importants du parti ultra-conservateur. Huit jours
plus tard, le système de la candidature officielle ayant été attaqué avec
violence par Jules Ferry, on vit M. de Forcade la Roquette monter à la
tribune pour y défendre son administration, les fonctionnaires de l'Empire,
et aussi la cause de l'ordre, que fort habilement il ne sépara point de la
cause de la liberté. A ce langage, les applaudissements éclatèrent avec un
entrain fort significatif, et quand le ministre eut regagné sa place, les
membres les plus fidèles de l'ancienne majorité descendirent de leur banc
pour lui serrer les mains. Celui qui parlait de la sorte n'avait-il eu
d'autre souci que de rédiger avec honneur son testament ? Ne préparait-il pas
au contraire sa rentrée en scène ? Sur ces entrefaites, le bruit courut d'un
ministère de droite avec M. de Forcade, M. Jérôme David, M. de la Valette.
Chose singulière ! ce ministère, à ce qu'on affirmait, formulerait un
programme très libéral. Ce serait, disait le journal le Français, un
ministère d'autoritaires repentis. Il est douteux que le projet ait
été bien sérieusement agité. Mais la droite, qui ne portait pas si haut ses
vues, nourrissait pourtant un espoir : elle se flattait, en se montrant
obéissante, de recueillir le bénéfice de sa subordination ; en suivant le
prince, elle lei retiendrait. Tout d'abord, elle s'était fort effrayée
d'Émile Ollivier ; elle commençait à s'habituer à lui. Si l'Empereur voulait
absolument l'appeler dans ses conseils, elle l'accueillerait sans défaveur,
l'applaudirait même, mais avec l'arrière-pensée assez raffinée de le subir au
meilleur compte possible, de le ramener à la longue dans les cadres des
anciens amis de l'Empire, et de l'absorber en l'attirant. Tout à
l'inverse de la droite, qui comptait 80 députés, le centre gauche ne se
composait que de 37 ou 38 membres. Les plus en vue étaient, comme on l'a déjà
dit, M. Buffet, le comte Daru, le marquis d'Andelarre, M. Plichon. Ce qui
manquait du côté du nombre se rachetait d'autre manière. Entre toutes les
fractions de la Chambre, aucune n'était aussi compacte, aussi unie ; aucune
ne renfermait, toutes proportions gardées, autant d'hommes distingués ;
aucune n'avait un programme aussi net. Ce programme était, à peu de chose
près, celui de l'ancien régime parlementaire. On eût dit des monarchistes,
mais qui, confiants dans les lumières et le loyal libéralisme de l'Empereur,
lui demandaient de bonne foi la somme de garanties et de franchises qu'ils
eussent demandées de préférence à la royauté. Au milieu de la crise
ministérielle que l'on traversait, les députés de ce groupe se rapprochaient
tour à tour et s'éloignaient d'Ollivier. Ils avaient souvent associé leurs
efforts aux siens, admiraient son éloquence, ne doutaient pas de son
patriotisme. Mais entre eux et lui, que de divergences ! Ils étaient
catholiques : Émile Ollivier, bien que très accessible aux maximes
chrétiennes, était étranger à toute croyance confessionnelle. Ils étaient
protectionnistes : Émile Ollivier était libre-échangiste. Ils avaient déploré
la conduite de l'Empereur dans les affaires italiennes et allemandes : Émile
Ollivier eût volontiers fondé sa politique sur le principe des nationalités.
Outre ces désaccords généraux, M. Buffet et ses amis tenaient légèrement en
suspicion leur brillant collègue ; ils craignaient que, séduit par le prince,
il ne se donnât trop complètement à lui ; ils redoutaient son impétuosité,
ses enthousiasmes. Ce double sentiment de sympathie et de méfiance dicterait
aux chefs du groupe leur conduite. De même qu'Émile Ollivier refusait de
s'annexer à l'ancien personnel impérial, de même ils refuseraient de
s'annexer à Émile Ollivier. Volontiers ils s'uniraient à l'ancien député de
la gauche dans une combinaison ministérielle, mais en prenant soin de ne pas
se solidariser avec lui ; ils s'appliqueraient à bien marquer qu'ils
tenaient, comme lui, leur mandat de l'Empereur ; ils reconnaîtraient en lui
non un premier ministre, mais plutôt un porte-parole. C'est ainsi qu'Ollivier
et les membres du centre gauche, s'ils figuraient jamais ensemble dans les
conseils du souverain, y représenteraient deux forces parallèles, mises avec
un égal patriotisme au service du prince, mais qui ne redouteraient rien tant
que de s'absorber l'une dans l'autre. Entre
tous les groupes de la Chambre, le centre droit était le plus nombreux, car
il comptait plus de cent membres : ses représentants les plus marquants
étaient MM. Segris, Louvet, Mège, et aussi M. de Talhouët, qu'on aurait pu, à
titre égal, classer parmi les amis de M. Buffet ; car il avait jadis signé
l'amendement des 42. Le programme apparent ne se distinguait guère de celui
du centre gauche. Mais voici où s'arrêtaient les ressemblances. Autant le
centre gauche était homogène, autant le centre droit se décomposait en
nuances diverses. Il avait lui-même son aile gauche et son aile droite. Les
uns se prolongeaient, sans solution de continuité trop visible, jusqu'aux
bancs où siégeaient MM. Daru, Martel, d'Andelarre, Plichon. Les autres
avaient signé, un peu par entraînement, l'interpellation des 116 : ils
s'étaient laissé prendre, disait-on ironiquement à droite, et ne
demandaient qu'à rétrograder insensiblement jusqu'à resserrer les liens
distendus de l'ancienne majorité. C'est sur le centre droit que devraient
reposer toutes les combinaisons d'Émile Ollivier. Mais ayant, comme il était
naturel, placé en cette portion de la Chambre son principal appui, où
chercherait-il l'appoint qui le mettrait à l'abri des surprises et assurerait
son gouvernement ? Le demanderait-il au centre gauche ? Se porterait-il au
contraire jusqu'à ces limites indécises où finissait le centre droit, où
commençait la droite ? Entre ces deux orientations, il inclinait par calcul
vers la seconde. Ce n'était pas qu'il ne comptât sur les membres du centre
gauche. Mais il redoutait de trouver en eux des collègues peu malléables.
Puis en ce groupe si distingué, le nombre des ministrables dépasserait de
beaucoup le nombre des portefeuilles à répartir : d'où le risque de faire
plus de mécontents que de satisfaits. Enfin Napoléon, qui avait eu en 1849 M.
Buffet comme ministre, en avait gardé un souvenir fait d'estime plus que de
sympathie : la sévère probité de ce personnage le rebutait un peu ; il
redoutait sa raideur, son austérité méticuleuse, et, bien qu'il n'aimât pas à
être flatté, craignait vraiment de l'être trop peu. Les pensées du souverain
avaient pour interprète M. Clément Duvernois, qui, dans ses articles du
Peuple français, s'élevait fort contre toute combinaison qui dévierait
au-delà du centre droit. Parmi les anciens signataires de l'amendement des
42, on avait saisi ces tendances. Aussi observait-on avec quelque réserve
l'attitude d'Émile Ollivier. Que devait-on voir en lui, l'allié de M. Buffet
ou simplement l'ami de Clément Duvernois ? Cependant
l'Empereur s'accoutumait peu à peu à l'idée d'élever à une place prépondérante
celui que tout d'abord il eût voulu expérimenter en un rang secondaire.
Pendant ce mois, de décembre, iI alla jusqu'à communiquer à M. Émile Ollivier
divers documents confidentiels, divers rapports de police, comme si déjà,
dans son esprit, il en eût fait son principal conseiller. Bientôt, M. de
Forcade la Roquette et ses collègues s'étant démis de leur charge, il lui
délégua le soin de préparer la nouvelle combinaison ministérielle. Puis la
mission fut rendue publique par une lettre insérée au Journal officiel et qui
était ainsi conçue : Palais des Tuileries, le 27 décembre 1869. Monsieur le Député, Les ministres m'ayant donné leur démission, je
m'adresse avec confiance à votre patriotisme pour vous prier de me désigner
les personnes qui peuvent former avec vous un cabinet homogène, représentant
fidèlement la majorité du Corps législatif, et résolues à appliquer, dans sa
lettre comme dans son esprit, le sénatus-consulte du 8 septembre. Je compte sur le dévouement du Corps législatif aux
grands intérêts du pays, comme sur le vôtre, pour m'aider dans la tâche que
j'ai entreprise de faire fonctionner régulièrement le régime constitutionnel. Croyez, monsieur, à mes sentiments. NAPOLÉON. Le
brevet de confiance était sans réserve, et jamais M. Rouher lui-même n'avait
été honoré d'une si haute faveur. Bien avant que cette lettre fût publiée, M.
Ollivier s'était mis en campagne pour chercher des collègues. Le centre droit
devait être le pivot de ses combinaisons. Dès le début, on pressentit
l'obstacle : les chefs du centre droit se considéreraient comme liés aux
chefs du centre gauche et n'entreraient aux affaires qu'avec eux. M. Ollivier
ne se rebuta pas. Le 26 décembre, il écrivait à M. de Talhouet : « Je vais
être appelé par l'Empereur. Il acceptera qui je lui proposerai, à l'exception
des membres dits du centre gauche. » Un projet de liste ministérielle
suivait, qui comprenait quatre des membres de l'ancien cabinet et les
principaux députés du centre droit. M. de Talhouët était destiné au ministère
des Affaires étrangères. M. Émile Ollivier se réservait soit pour la Justice,
soit pour l'Intérieur. La lettre continuait en ces termes : « Je n'offrirai
aucun poste à personne avant d'avoir reçu votre réponse. Si vous refusez,
Segris, Louvet, Mège, refuseront. La composition du ministère dépend de vous.
Si le ministère n'est pas composé, l'Empereur n'a d'autre ressource que de
prendre un ministère de droite, peut-être Rouher. Voyez si vous voulez
accepter une telle responsabilité devant l'Empereur et devant le pays. »
Ollivier ajoutait : « Si Daru ou Buffet eussent été possibles, j'en aurais
été heureux. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour les obtenir... Mais en ce
moment une insistance plus prolongée de ma part aurait d'aussi déplorables
conséquences que votre refus. Mais ce qui ne se peut en ce moment sera
possible peut-être plus tard... Réfléchissez bien, cher ami, et Dieu veuille
que votre réponse soit telle que je la désire[65]. » Le ton
insistant de cette lettre laissait percer la vive crainte, d'un refus. Les résistances
se produisirent énergiques, invincibles. M. de Talhouët et avec lui M. Segris
repoussèrent toute combinaison d'où MM. Buffet et Daru seraient exclus. Ils
ne se laissèrent ébranler ni par les arguments de M. Ollivier ni par ceux de
M. Buffet lui-même, qui intervint généreusement et s'employa à dégager de
tout scrupule ses amis du centre droit. Dans l'espoir de faciliter le
dénouement, un portefeuille fut offert à M. Buffet : mais celui-ci à son tour
stipula que pareille offre serait faite à M. Daru. Ainsi l'homme chargé par
l'Empereur de former le cabinet se heurtait à une véritable coalition. Les
chefs du centre droit se déclaraient solidaires des chefs du centre gauche.
Ce n'était pas tout. Les chefs du centre gauche, MM. Daru et Buffet, se déclaraient
à leur tour solidaires l'un de l'autre. En
cette occurrence, Émile Ollivier conçut une pensée hardie, celle de dérouter
les exigences de ses alliés et de se passer de ceux qui mettaient à si haut
prix leur concours. L'un des plus considérables parmi les membres de l'ancien
cabinet était M. Magne. C'était aussi l'un des premiers personnages de
l'Empire, et l'un des hommes qui, ne s'étant jamais engagés à fond dans
aucune politique, demeuraient possibles en toutes conjonctures. Ollivier avec
son admirable éloquence, Magne avec son esprit lucide et son expérience
consommée, communiqueraient au cabinet dans lequel ils entreraient l'un et
l'autre assez de prestige pour que les autres portefeuilles pussent être
attribués à des personnalités moins notables, choisies soit dans l'ancien
ministère, soit dans le centre droit. L'ancien député de la gauche alla à M.
Magne, que déjà il avait fait figurer sur plusieurs de ses listes, et se
concerta avec lui. Par avance, il s'était assuré le concours d'un des membres
du Corps législatif, M. Chevandier de Valdrôme, qui était son fidèle ami et
le suivait invariablement. Les deux portefeuilles de la guerre et de la
marine seraient laissés à ceux qui en étaient les titulaires. Pour les postes
qui restaient, il ne serait point, pensait-on, trop malaisé d'y pourvoir. De
la sorte, on aurait prouvé aux Importants des deux centres qu'ils n'étaient
point indispensables. Cependant Clément Duvernois souhaitait avec ardeur
d'entrer officiellement dans les conseils du souverain. Émile Ollivier crut
l'occasion favorable pour pousser son ami. Cette proposition souleva le
premier dissentiment. Au nom de ce jeune homme, M. Magne se récria. Il le
jugeait de talent incontestable, mais de réputation bien équivoque et de
dévouement bien nouveau. La question ayant été soumise à l'Empereur, le
souverain ne put retenir une exclamation où se trahissait quelque dédain pour
celui qu'on croyait son favori. Puis il ajouta avec à-propos : « Tout le
monde sait que Clément Duvernois reçoit et traduit mes inspirations ; en le
choisissant pour collègue, vous affaibliriez l'opinion que le public doit
avoir de votre indépendance. » A ce premier désaccord s'ajoutèrent
d'autres causes de défiance. M. Ollivier crut tenir la preuve que M. Magne
négociait en dehors de lui. M. Magne sut, de son côté, que des pourparlers se
reprenaient avec les chefs des groupes parlementaires. Quant à M. Clément
Duvernois, ayant appris les objections que son nom soulevait, il déclara
qu'il n'entrerait point dans un ministère où siégerait M. Magne.
Qu'ajouterais-je ? Tout ce qui, le 31 décembre, paraissait conclu, se trouva
défait le lendemain. Il ne
restait à M. Émile Ollivier qu'à revenir vers ses collègues du Corps
législatif et à accepter l'entente des chefs du centre droit et des chefs du
centre gauche. Ainsi fit-il de bonne grâce, et avec le plein assentiment de
l'Empereur, qui, en toute cette crise, se montra aussi correct, aussi
conciliant qu'aucun monarque constitutionnel le fut jamais. Le 2 janvier
1870, les décrets furent signés : Le lendemain, le Journal officiel
publia les noms des nouveaux ministres. M. Ollivier devenait garde des
sceaux. Les deux chefs du centre gauche, MM. Daru et Buffet, étaient
préposés, le premier aux affaires étrangères, le second aux finances. Les ministères
de l'intérieur, de l'instruction publique, des travaux publics, du commerce,
des beaux-arts étaient confiés à MM. Chevandier de Valdrôme, Segris, de
Talhouët, Louvet, Maurice Richard. M. de Parieu était appelé à la présidence
du Conseil d'État. Quant aux deux portefeuilles de la guerre et de la marine,
ils demeuraient aux mains de leurs anciens titulaires, le général Lebœuf —
qui avait succédé lui-même au maréchal Niel — et l'amiral Rigault de
Genouilly. Bien
qu'un peu absorbé par les fêtes, les soucis et tout l'affairement du jour de
l'An, le public avait suivi avec une attention pleine de curiosité les
péripéties de la crise ministérielle. Les nouveaux ministres, autant qu'on
les pouvait connaître, étaient réputés honnêtes gens, d'intégrité parfaite,
d'esprit éclairé, et il n'y avait pas lieu de douter qu'ils ne fussent de
loyaux serviteurs pour le prince comme pour leur pays. En outre, dans le
gouvernement de l'Empereur, ils représentaient un élément nouveau, et toute
nouveauté éveille l'idée de l'espérance. Aussi l'acte impérial fut-il
accueilli avec une remarquable faveur. Et c'est ainsi que s'ouvrit, sous les
reposants auspices de la paix et de la liberté, cette année 1870 qui devait
être la dernière de l'Empire et, entre toutes celles de notre histoire
nationale, la plus tragique. FIN DU CINQUIÈME VOLUME
|
[1]
Voir les débats du procès du café de la Renaissance. Réquisitoire de M.
l'avocat impérial Lepelletier. (Gazette des Tribunaux, 7 et 8 janvier
1867.)
[2]
Voir Rapport de M. Delpit dans l'enquête parlementaire sur l'insurrection du
18 mars, p. 197, et Déposition de M. Massé, ancien chef de la police
municipale, déposition des témoins, p. 224. — Voir aussi le réquisitoire de
M. Lepelletier dans le procès du café de la Renaissance. (Gazette des
Tribunaux, 7-8 janvier 1867.)
[3]
Rapport de M. Piétri, préfet de police, 24 novembre 1867. (Papiers des
Tuileries, t. II, p. 278.)
[4]
Circulaire au 26 octobre 1867.
[5]
Voir Bulletin de la Ligue française de l'enseignement, année 1881, p.
427.
[6]
Voir Moniteur, 22-23 mai 1868.
[7]
Voir Vie de Mgr Dupont des Loges, par M. l'abbé KLEIN, p. 204.
[8]
Voir RANC, Sous
l'Empire, p. 116.
[9]
Enquête sur l'insurrection du 18 mars, déposition des témoins, p. 192.
[10]
Déposition Fribourg. (Enquête sur l'insurrection du 18 mars, p. 568.)
[11]
Le premier numéro ne parut que le 2 mai 1869.
[12]
ROCHEFORT, Aventures
de ma vie, t. I, p. 173.
[13]
VILLEMESSANT, Mémoires
d'un journaliste, 4e série, p. 304.
[14]
VILLEMESSANT, Mémoires
d'un journaliste, 3e série, p. 333.
[15]
ROCHEFORT, Aventures
de ma vie, t. I, p. 336.
[16]
Voir TÉNOT, la
Province en décembre 1851. — Voir aussi le Figaro, 19 juillet 1868,
et la Gazette des Tribunaux, 12 et 26 août 1868.
[17]
Voir Moniteur, 1848, p. 1061, 1re colonne.
[18]
Lettre à Mme de la Tour du Pin. (Vie du général Changarnier, par le
comte D'ANTIOCHE, p. 424.)
[19]
DARIMON, Histoire
d'un parti, 1867-1869, p. 334.
[20]
Le premier secrétaire avait été M. Decrais, depuis ministre ; le second, M.
Albert Martin, avocat à la Cour d'appel de Paris.
[21]
J'ai suivi pour cette plaidoirie le texte publié par M. Joseph Reinach, dans
son édition des discours de Gambetta, t. I, p. 5-17. Ce texte ne diffère pas
très sensiblement du compte rendu du journal le Droit, 15 novembre 1868.
[22]
Voir Enquête sur les causes de l'insurrection du 18 mars, déposition Tolain,
p. 553 et 554. — On consultera aussi avec beaucoup de fruit, sur la création et
le fonctionnement de l'Internationale, les très remarquables études de M
Étienne LAMY sur le Second Empire et les Ouvriers.
[23]
Voir déposition Tolain, p. 553. (Enquête sur le 18 mars.)
[24]
Voir FRIBOURG, l'Association
internationale des travailleurs, p. 23.
[25]
Voir déclaration Tolain dans le premier procès de l'Internationale. (Gazette
des Tribunaux, 21 mars 1868.)
[26]
Déposition Tolain, p. 555. (Enquête sur l'insurrection du 18 mars.) Voir
aussi FRIBOURG, l'Association
internationale des travailleurs, p. 27-28.
[27]
Voir FRIBOURG, l'Association
internationale des travailleurs, p. 163.
[28]
Voir déposition Héligon, p. 540, et déposition Tolain, p. 554. (Enquête sur
l'insurrection du 18 mars.)
[29]
Voir déposition Tolain, p. 554. (Enquête sur le 18 mars.) — Voir aussi
procès du café de la Renaissance, réquisitoire de M. l'avocat général
Lepelletier. (Gazette des Tribunaux, 7-8 janvier 1867.)
[30]
Voir déposition Fribourg, p. 575. (Enquête sur l'insurrection du 18 mars.)
[31]
Voir réquisitoire de M. l'avocat impérial Lepelletier, premier procès de
l'Internationale. (Gazette des Tribunaux, 21 mars 1868.)
[32]
Voir supra, livre XXXIII, chapitre IV.
[33]
Déposition Héligon, p. 539. (Enquête sur l'insurrection du 18 mars.)
[34]
Déposition Héligon, p. 540. (Enquête sur l'insurrection du 18 mars.)
[35]
Voir les débats du deuxième procès de l'Internationale. (Gazette des
Tribunaux, 22-23 mai 1868.)
[36]
Voir Gazette des Tribunaux, 22-23 mai 1868.
[37]
Voir réquisitoire de M. l'avocat impérial Aulois, troisième procès de
l'Internationale. (Gazette des Tribunaux, 23 juin 1870.)
[38]
Voir troisième procès de l'Internationale. (Gazette des Tribunaux, 23
juin 1870.)
[39]
Voir rapport du préfet du Nord, 15 juillet 1871, et du préfet de la
Seine-Inférieure, 26 juillet 1871. (Enquête sur l'insurrection du 18 mars.)
— Voir aussi rapport de M. de Sugny, p. 4. (Enquête sur le 4 septembre.)
[40]
Déposition Mouton, p. 230 ; déposition Fribourg, p. 573. (Enquête sur le 18
mars.)
[41]
Voir procès Peyrouton, 22 janvier 1869. (Gazette des Tribunaux, 23
janvier 1869.)
[42]
Procès Brisson, 5 février 1869. (Gazette des Tribunaux, 6 février 1869.)
[43]
E. DE PRESSENSÉ, les
Leçons du 18 mars, p. 193.
[44]
Procès Gaillard, 22 janvier 1869. (Gazette des Tribunaux, 23 janvier
1869.)
[45]
Voir PERSIGNY, Mémoires,
p. 389.
[46]
Voir Rapport de M. Pinard à l'Empereur. (Moniteur, 12 avril 1868.)
[47]
Mme Octave FEUILLET,
Quelques années de ma vie, t. I, p. 324.
[48]
Papiers des Tuileries, t. I, p. 123.
[49]
Journal des Débats, 21 janvier 1869.
[50]
Voir supra, tome IV, livre XXIV, chap. VIII.
[51]
Enquête sur l'Insurrection du 18 mars, déposition Jules Favre, p. 40.
[52]
Journal officiel, 14 juin 1869.
[53]
Affaire de la grève des mineurs de la Loire. (Tribunal correctionnel de
Saint-Étienne, audiences des 2-7 août 1869.) — Voir aussi Journal officiel,
19 juin 1869.
[54]
Voir le Rappel, 21 septembre 1869.
[55]
Voir le Rappel, 12 octobre 1869.
[56]
Voir affaire de la réunion de Belleville ; réquisitoire de M. l'avocat impérial
Aulois. (Gazette des Tribunaux, 30 octobre 1869.)
[57]
Déposition du soldat Teulié (affaire des mines d'Aubin).
[58]
Affaire des mines d'Aubin. (Tribunal de Villefranche, audiences des 8 et
9 novembre 1869.) — Voir aussi Journal officiel, 17 octobre 1869.
[59]
Journal des Débats, 2 octobre 1869.
[60]
Rappel, 6 octobre 1869.
[61]
Voir Gazette des Tribunaux, 23 août 1868.
[62]
Voir Papiers des Tuileries, t. Ier, p. 257-261.
[63]
Voir le Peuple français, 5 et 7 novembre 1869.
[64]
Journal officiel, 20 novembre 1869.
[65]
Lettre communiquée par la famille de M. le marquis de Talhouët.