HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME CINQUIÈME

 

LIVRE XXXIII. — MENTANA.

 

 

SOMMAIRE : I. — Comment, pour comprendre la crise qui éclata à cette époque en Italie, il faut remonter jusqu'à la Convention du 15 septembre 1864. Clauses principales de cette Convention : le gouvernement français ; les catholiques. — Quelle interprétation l'Italie donne au traité : violences matérielles et moyens moraux ; les aspirations nationales : documents diplomatiques ; débats des Chambres : transfèrement de la capitale, et comment Florence elle-même ne croit point à la durée de sa prééminence.
II. — Projets divers pour régler la question romaine, et comment ils n'aboutissent point, — Premiers départs des troupes françaises à la fin de 1865. Double action tentée par Napoléon à Rome et à Florence : Rome ; dispositions de Pie IX ; comment l'Empereur s'ingénie à assurer la défense du Saint-Siège ; la Légion d'Antibes : Florence : comment le gouvernement français s'applique à prêcher à l'Italie la modération et le respect de ses engagements : le général Fleury ; sa mission, et de quelle manière il la remplit. Évacuation de Rome (décembre 1866).
III. — La ville de Rome et l'État romain depuis le départ des Français et jusqu'au milieu de l'année 1867. — Le parti révolutionnaire : comment ii eût souhaité trouver un point d'appui soit à Rome, soit à Florence : quels obstacles il rencontre, à cause des sentiments du peuple romain, des embarras du gouvernement de Florence quel chef il trouve pour le conduire : Garibaldi, ses agissements. — Attitude du gouvernement italien ; premier éveil de la France, et explications de M. Rattazzi.
IV. — Garibaldi à Genève (septembre 1867), et Congrès de la Paix. — Comment Garibaldi y pousse le cri de guerre qui doit rallier ses amis.
V. — Garibaldi redescend dans la Péninsule, prêchant de tous côtés la guerre contre Rome. — Comment tous les regards se tournent vers l'Italie : M. Rattazzi : les trois évolutions de sa politique : comment il se montre d'abord incertain, comment il se décide ensuite à l'énergie et fait arrêter Garibaldi ; comment enfin il relâche tous les ressorts de l'autorité.
VI. — État de Rome : l'armée pontificale, la frontière à défendre. — Invasion des premières bandes (28 septembre 1867) : premiers combats ; comment l'issue en est généralement heureuse pour les Pontificaux. — Quelles sont néanmoins les inquiétudes du gouvernement du Saint-Père, et comment il tourne toutes ses pensées vers la France. — M. Armand, chargé d'affaires de France : avec quel zèle et quelle activité il multiplie ses informations, comment il dénonce les complicités de l'Italie et montre les périls de Pie IX. Mais M. Armand est-il le vrai représentant des pensées de l'Empereur ?
VII. — L'Empereur à Biarritz : ses dispositions vis-à-vis de l'Italie. — Langage des Italiens, et leurs efforts pour s'assurer de nouveau la complicité de l'Empereur. — Motifs pour lesquels ils ont peu de chances d'être écoutés. — Comment Napoléon s'accoutume peu à peu, quoiqu’avec répugnance, à l'idée d'une expédition. — Départ de Biarritz : conseil à Saint-Cloud : comment l'intervention est décidée en principe. — Télégramme adressé le 17 octobre à M. Armand, et de quelle façon cette nouvelle est accueillie à Rome.
VIII. — Nouveaux atermoiements de l'Empereur : ordres de départ suspendus. — Comment les nouvelles venues de Florence et les nouvelles venues de Rome concourent à la fois à ramener Napoléon vers la politique d'intervention : ordre d'appareiller : dernières hésitations : départ de la flotte : arrivera-t-on à temps ?
IX. — Garibaldi après son évasion de Caprera : comment, après avoir quitte Florence, il s'est dirigé vers la frontière pontificale et a pris le commandement des forces révolutionnaires : attaque et prise de Monte-Rotondo. Vive émotion à Rome : crainte d'un siège. — Hésitations et lenteurs de Garibaldi. — Comment il est devancé par les troupes françaises. — L'avant-garde du corps expéditionnaire entre dans Rome.
X. — Comment l'Italie, impuissante à empêcher l'intervention, se décide a occuper elle-même quelques points du territoire pontifical. — Singulière situation : quatre armées à la fois dans les Etats du Saint-Siège : crainte de conflit. — Comment la conduite la plus énergique est en même temps la plus sage. — Plan d'action. — Les Pontificaux, soutenus par les troupes françaises, partent de Rome le 3 novembre. — Rencontre des Garibaldiens en avant de Mentana. — Le combat et ses diverses péripéties (3 novembre). — Défaite des Garibaldiens. — Conséquences de la victoire. — Les Français et les Pontificaux rentrent à Rome (6 novembre).
XI. — Caractère général de l'intervention française en1867 : ce fut le dernier succès de l'ancienne politique : l'empire et le parti religieux : interpellation au Corps législatif et déclaration fameuse de M. Rouher (5 décembre 1867). — En quoi ce retour fut passager, et quelle erreur initiale devait vicier jusqu'à la fin la politique de l'Empereur.

 

I

L'Exposition universelle s'était ouverte au bruit des affaires luxembourgeoises, elle se ferma au bruit des affaires italiennes. On comprendrait mal la crise qui, vers la fin de 1867, agita la Péninsule, si on ne remontait jusqu'à la Convention du 15 septembre 1864 conclue entre Napoléon III et Victor-Emmanuel.

Ce traité que nous avons mentionné à sa date, mais sans y insister, se résumait en trois stipulations principales. L'Italie s'engageait à ne point attaquer le territoire actuel du Saint-Père et à empêcher même toute agression venue de l'extérieur. En retour, la France s'obligeait à évacuer les États romains dans un délai maximum de deux années. Enfin, par un protocole annexé à la Convention, Victor-Emmanuel promettait de transporter la capitale dans une ville qui serait ultérieurement désignée et qui, dans la pensée des négociateurs, ne devait être autre que Florence. — Entre toutes les clauses de l'acte, cette dernière disposition était, aux yeux de la France, la plus importante. Combien de fois les Italiens n'avaient-ils pas proclamé Rome capitale ! En fixant à Florence le siège du gouvernement, ils semblaient renoncer implicitement à leur fastueux programme et fournir un gage de leur bonne foi. Ainsi en jugea M. Drouyn de Lhuys, alors ministre des affaires étrangères, et c'est dans cet espoir que le traité fut ratifié.

Que dire de cette convention ? Les longues complaisances de l'Empereur avaient si bien encouragé et affermi les annexions qu'il eût été malaisé d'imaginer et surtout d'imposer une autre combinaison. Napoléon ne pouvait ni morceler de nouveau l'Italie après l'avoir aidée à s'unifier, ni prolonger indéfiniment à Rome une occupation, onéreuse pour le protecteur, souvent importune pour le protégé. Impuissant à défaire son œuvre, trop ménager des intérêts catholiques pour la pousser jusqu'au bout, il s'était mis en quête d'un expédient qui établit entre les deux pouvoirs rivaux un modus vivendi à peu près tolérable. De ces pensées modestes et un peu découragées, était sorti le traité du 15 septembre. Que l'arrangement fût précaire, nul n'eût songé à le contester. Du moins, il avait l'air de régler l'obsédante question romaine. Il permettait à la France de replier son drapeau sans forfaire à ses engagements et à son honneur. Il assurait à la papauté un délai de deux ans qui pourrait être utilisé pour de nouvelles négociations. A la vérité, le sort des précédents pourparlers n'autorisait pour l'avenir que peu d'espérances. Mais Pie IX pouvait mourir : un pape moins absolu pouvait être élu à sa place : l'Italie elle-même pouvait se montrer plus accommodante. Que si l'antique principauté pontificale devait succomber, ce serait sans doute sous une révolution intérieure, et la France échapperait, paraîtrait échapper à la responsabilité du dénouement. Fort embarrassé déjà dans sa politique, l'Empereur était réduit à se réjouir de ces solutions incomplètes, et sa prévoyance lassée n'allait pas au-delà.

Dans toute l'Europe, les catholiques, les conservateurs de toute nuance dénoncèrent comme une nouvelle faiblesse ce qui n'était que la résultante de toutes les faiblesses passées. « J'avoue que la nouvelle de la Convention a été pour moi un coup de foudre[1] », disait Pie IX à l'ambassadeur de France, M. de Sartiges. Avec ses familiers, le Saint-Père déguisait moins encore son déplaisir ; et s'irritant qu'on ne l'eût point consulté : « On m'a traité, répétait-il, comme un mineur ou comme un interdit[2]. » En Autriche, les mêmes appréciations défavorables prévalurent : « Il en sera du traité du 15 septembre comme du traité de Zurich », observa le chef du cabinet de Vienne, et ayant formulé ce dédaigneux jugement, il s'abstint de tout autre commentaire[3]. Les plus véhéments furent les catholiques de France. Ils s'étonnèrent qu'on eût osé régler le sort du pape en dehors du pape lui-même. L'acte récent leur parut l'abandon du Saint-Siège ; seulement, ajoutaient-ils avec ironie, c'était un abandon à terme. Avec soin et sans rien omettre, ils relevèrent toutes les singularités du traité : la plus grande était le choix du protecteur qui aurait la défense des frontières pontificales. Jadis Victor-Emmanuel avait, par ruse ou violence, conquis les trois quarts du patrimoine de saint Pierre : or voici qu'on confiait à sa garde les lambeaux d'État qu'il n'avait pas encore ravis.

On eût pu croire ces critiques trop acerbes. Les Italiens se chargèrent de les justifier. « Florence n'est qu'une étape vers Rome. » Ainsi s'exprima dès le premier jour la presse de Turin. Ce jugement n'était que celui des journaux et, à ce titre, pouvait être récusé. D'autres déclarations suivirent, plus malaisées à désavouer. Le marquis Pepoli, parent de l'Empereur, avait été l'un des négociateurs du traité : or le 9 octobre 18G4, dans un banquet à Milan, il parla en ces termes : « La Convention ne porte atteinte à aucune des parties du programme national et brise seulement les derniers anneaux qui unissaient la France aux ennemis de l'Italie. » A toute rigueur, ce commentaire osé eût trouvé son excuse dans les entraînements de l'improvisation. Bientôt la publication des pièces officielles ne laissa plus aucun doute sur l'interprétation qui prévaudrait au-delà des monts. Ces pièces officielles, ce furent d'abord une dépêche de M. Nigra, en date du 15 septembre, puis un rapport adressé, quatre jours plus tard, au roi, par le chef du cabinet. L'un et l'autre document étaient conçus en termes identiques. Avec une chaleur égale, l'ambassadeur et le ministre se défendaient d'avoir rien sacrifié des aspirations nationales : pour aller à Rome, ils avaient répudié les moyens violents, mais pas du tout les autres : leur projet, disaient-ils, se rattachait à Cavour qui, dans les derniers temps de sa vie, en avait tracé l'ébauche, et ils l'avaient recueilli comme le testament d'un mourant. Les deux hommes d'État s'appliquaient à proclamer le principe de non-intervention. Quant au changement de capitale, ils se gardaient de laisser pressentir aucune concession à la France, mais le justifiaient par des motifs stratégiques ou de bon ordre administratif. — Quand il connut cette glose toute nouvelle, M. Drouyn de Lhuys témoigna une extrême surprise et, avec une émotion sincère, protesta On vit alors un assez singulier spectacle. Le ministre de Napoléon et l'envoyé du roi se réunirent, relurent les textes, pesèrent chaque phrase, interprétèrent cette convention vieille de six semaines comme on eût fait d'un document antique qui sollicite toutes les finesses de l'exégèse. Ils s'expliquèrent d'abord seuls, puis devant l'Empereur, choisi comme arbitre et destiné à les départager. Longtemps on discuta sur les moyens moraux, les aspirations nationales, les forces de la civilisation, vagues formules derrière lesquelles l'Italie dissimulait ses convoitises et la France sa faiblesse. Cependant, après un arrangement si récent, une querelle publique eût été scandale. Moitié entente réelle, moitié désir de cacher les divergences, on se déclara mutuellement satisfait. « Il m'a paru que nous étions d'accord, écrivait le 30 octobre 1864 M. Drouyn de Lhuys à notre représentant à Turin, M. de Malaret[4].

Cette constatation un peu mélancolique révélait plus de résignation que de confiance. Comment la confiance se fût-elle justifiée ? A quelques jours de là, l'Italie souligna de nouveau, par un très bruyant commentaire, le sens qu'elle attachait au traité.

La Convention relevait de la prérogative royale. Mais le changement de capitale ne pouvant s'accomplir sans dépense, les Chambres, appelées à statuer sur la demande de crédits, furent amenées, sans trop forcer leur ordre du jour, à juger l'acte du gouvernement. Ce que les diplomates avaient insinué avec certains ménagements, les députés, les ministres eux-inerties le proclamèrent avec une sincérité brutale. Dans la discussion des bureaux, quelques représentants ayant laissé entendre que le roi avait renoncé à boule, l'interprétation fut aussitôt repoussée : en revanche, plusieurs demandèrent que Florence ne fût déclarée que capitale provisoire en attendant la capitale définitive. Fidèle interprète de la pensée générale, le rapporteur du projet ne réprouva entre tous les moyens d'aller à Rome que la violence ouverte, tout le reste étant permis. La délibération publique s'ouvrit le 7 novembre. Les personnages les plus considérables y prirent part : tous affirmèrent les ambitions nationales. « La Convention ne tranche pas la question romaine, mais est un acheminement vers la solution », dit M. Visconti-Venosta, ministre des relations extérieures[5]. « Privé des baïonnettes étrangères, le pouvoir temporel ne peut plus durer longtemps[6] » ; ainsi s'exprimait le ministre de l'intérieur, M. Lanza. Le général La Marmora, chef du cabinet, si modéré d'ordinaire en son langage, et tout d'abord peu favorable au traité, se mit lui-même à l'unisson du sentiment public : « Nous pourrons, dit-il, avancer lentement, mais nous ne reculerons jamais[7]. » Dans la haute Chambre, le spectacle fut le même. Seul, un des sénateurs osa restituer aux mots leur véritable sens, ce fut Maxime d'Azeglio. Il était vieux alors et bien près de sa fin. Trop faible pour lire son discours, il emprunta la voix d'un ami. Il s'éleva contre l'idée fastueuse et vaine de Rome capitale. Il voulait Rome ville italienne, érigée en municipe sous la suzeraineté du Pape. « J'ai peine à concevoir, ajoutait-il, que le catholicisme puisse jamais comprendre, à côté du Pape au Vatican, le roi d'Italie au Capitole. » L'assemblée, les tribunes elles-mêmes écoutèrent avec une curiosité nuancée de sympathie les hautes et sereines pensées de ce vieillard qui allait mourir. Puis l'attention se porta ailleurs, comme si déjà ce langage n'eût plus été d'un vivant. Quand on alla aux voix, 315 députés contre 68, 134 sénateurs contre 47 se prononcèrent pour la Convention.

La ville de Turin avait assisté à ce débat, enfiévrée et morne tout ensemble. C'était sa déchéance que le Parlement consacrait. Quand tout fut fini, le roi quitta presque furtivement l'ancienne et vaillante capitale où si longtemps avaient régné ses aïeux. Florence, vers laquelle le monarque dirigea ses pas, se chargea de donner un suprême commentaire à la Convention du 15 septembre. Elle ne crut point à sa propre grandeur. Quand elle vit arriver sur la place du Palais-Vieux le roi, la cour, les députés, les fonctionnaires, elle ne put se persuader que tout ce mouvement fût pour elle, et, comme la statue de la Nuit qui orne le tombeau de Julien de Médicis et que Michel-Ange ne voulait animer que pour les jours glorieux, elle dédaigna de se redresser à ce bruit qui ne ferait que passer. Avec une froide et distraite indifférence, elle prêta à Victor-Emmanuel son palais Pitti, au Parlement sa vieille salle du Grand-Conseil, comme on prête une hôtellerie somptueuse pour une halte plus ou moins prolongée. Loin de se sentir éblouis, les doux Toscans se plaignirent de toute cette affluence, qui changeait leurs coutumes, troublait leur repos et ne leur apporterait que de courts profits. Puis ils se replièrent dans leurs souvenirs, assez augustes pour les dispenser d'ambition. Capitale, Florence l'était, sans doute, mais capitale de passage ! Elle le savait, et son scepticisme à l'endroit de sa prééminence achevait de marquer la fragilité de l'acte que les chancelleries venaient de parafer.

 

II

Même interprétée dans le sens le plus défavorable au Saint-Siège, la Convention du 15 septembre 1864 comportait un sursis de deux ans. Les temps qui suivirent furent remplis par toutes sortes de projets qui, en dépit des anciens échecs, s'obstinaient à vouloir réconcilier Victor-Emmanuel et Pie IX.

Au mois de mars 1865, un visiteur notable arriva de Francs en Italie : c'était M. de Persigny. Il passa à Rome les fêtes de la semaine sainte. Sa présence y éveilla une curiosité très grande, excessive même ; car on lui attribuait auprès de l'Empereur un crédit que déjà il n'avait plus. Il vit beaucoup de monde et parut très empressé à se renseigner sur la condition de l'État pontifical. A son retour, il publia, sous le titre de Lettre de Rome, une brochure qui aspirait à délimiter chacun des deux pouvoirs rivaux. Avec beaucoup de force, il détournait Victor-Emmanuel de monter au Capitole et estimait que la Rome antique « l'écraserait de tout le poids de l'histoire » En revanche, il jugeait avec une rigueur extrême le parti ultramontain et souhaitait que la cité des Papes, tout en demeurant sous la suzeraineté pontificale, participait, comme ville libre, aux privilèges et aux charges de l'Italie. C'était, au fond, la thèse de Maxime d'Azeglio, développée avec moins d'éloquence, de sérénité et d'éclat. La brochure fit du bruit, moins par elle-même que par le nom de l'auteur, et, pendant quelques jours, les feuilles publiques la commentèrent, comme si elle eût été le reflet des pensées qui prévalaient aux Tuileries.

Dans l'entrefaite, une négociation s'entama, qui n'avait trait qu'aux questions religieuses, mais qui fit naître le très fugitif espoir d'un accord politique. Entre tous les soucis du Saint-Père, l'un des plus cuisants était le sort de l'Église d'Italie. Un grand nombre de prélats avaient été éloignés de leurs diocèses : en outre, faute d'entente entre les autorités civiles et ecclésiastiques, beaucoup d'évêchés demeuraient vacants. Faisant un jour allusion à cet état de choses et à l'urgence d'y remédier, Pie IX disait à l'ambassadeur d'Espagne : « Je ne veux pas mourir sans avoir fait tout mon possible pour remplir ce devoir de conscience[8]. » Dans cet esprit, il s'adressa à Victor-Emmanuel et, en une lettre très paternelle, lui recommanda les intérêts catholiques. Le roi, ses ambitions mises à part, était aussi éloigné que personne des querelles religieuses. Il fut touché de l'initiative et y répondit en termes non seulement respectueux, mais conciliants. M. Vegezzi, magistrat instruit, très versé surtout dans les questions ecclésiastiques, fut envoyé à Rome. Sa mission était de négocier le retour des évêques absents, de préparer la nomination aux évêchés privés de titulaires, de proposer en outre une nouvelle circonscription des diocèses, enfin de régler les formalités de l'exequatur et du serment[9]. On assure que le cardinal Antonelli, en se prêtant aux entretiens, tint à écarter dès l'abord toutes les questions politiques : « Il est bien établi, dit-il, que nous ne sortirons pas de la sacristie. » En dépit de cette réserve, qui eût douté que l'entente religieuse, si elle se réalisait jamais, ne fût un acheminement vers une entente plus complète ? Au début, les dispositions réciproques parurent très favorables. L'ambassade de France avait reçu l'ordre de se tenir à l'écart des pourparlers, mais de Rome arrivaient à Paris d'excellentes nouvelles. Quand on alla au fond des choses, on se heurta au double obstacle qui avait paralysé jusqu'ici tous les essais de rapprochement. Très bienveillant dans son langage, Pie IX se rejetait brusquement en arrière à chaque formule qui lui semblait impliquer, à un degré quelconque, la reconnaissance du nouveau royaume ou l'abandon de ses propres droits. D'un autre côté, Victor-Emmanuel, quels que fussent ses témoignages de bon vouloir, ne se complaisait en aucun arrangement, s'il n'avançait ses desseins sur Rome. Au mois de juin 1865, M. Vegezzi revint à Florence, essayant en vain de couvrir sous les apparences d'un ajournement l'échec réel des pourparlers. « La négociation, disait-il, n'est point rompue, mais interrompue. » La vérité, c'est que, loin d'aborder les questions politiques, on ne trancha pas même les difficultés religieuses. Le seul résultat, ce fut le retour dans leurs diocèses d'une trentaine d'évêques qui en avaient été éloignés.

Cependant l'Autriche et bien plus encore l'Espagne se montraient très soucieuses du sort du Pape, prochainement livré à ses propres forces. Jusqu'ici Napoléon avait revendiqué pour lui seul la protection du Saint-Siège. Le drapeau de la France disparaissant, une action commune des puissances catholiques en faveur du Souverain Pontife ne serait-elle pas opportune ? Dès le mois de janvier 1865, M. Mon, ambassadeur d'Espagne à Paris, vit M. Drouyn de Lhuys. « Nous avons, lui dit-il, deux ans pour nous entendre, pour aviser aux événements, pour assurer le pouvoir et l'autorité du Saint-Père. » C'est alors que fut repris un projet souvent agité, celui d'une garantie collective pour le maintien du domaine temporel. Plus d'une fois, M. Mon conféra sur ce sujet avec son collègue autrichien, M. de Metternich. Mais ces entretiens diplomatiques ne se traduisirent par aucun acte positif. La France ne souhaitait guère de se lier de la sorte : en outre, elle n'ignorait pas que l'Italie considérerait une telle combinaison comme une atteinte au principe de non-intervention. L'Autriche, quelles que fussent ses inquiétudes sur l'avenir de la papauté, était dominée par une préoccupation supérieure : celle d'échapper à la responsabilité des affaires italiennes. Laissée à elle-même, l'Espagne était impuissante. Par un assez singulier retour, la seule évolution qui s'accomplit fut en faveur du nouvel état de choses : M. Mon quitta l'ambassade de Paris, et le cabinet de Madrid reconnut le royaume d'Italie[10].

Au milieu de tous ces projets ou ébauches de projets, l'année 1865 s'était écoulée. Comme l'automne s'achevait, l'Empereur rappela de Rome un régiment. Ce fut la première exécution du traité. En prouvant au cabinet de Florence sa fidélité à ses engagements, Napoléon eut à cœur de multiplier vis-à-vis du Saint-Père les témoignages de sa bonne volonté. Toute l'année 1866, la dernière avant l'évacuation, fut remplie par un double effort du gouvernement français, — effort sur le Saint-Siège pour l'aider à se suffire à lui-même, — effort sur l'Italie pour lui inculquer le respect de ses promesses :

Vis-à-vis de Pie IX, le plus malaisé serait de le ramener aux choses de la terre. Son âme, lassée des tromperies humaines, ne cherchait plus d'autre force que celle qui se puise en Dieu. Il se montrait à la fois absolu dans ses pensées jusqu'à l'intransigeance, résigné jusqu'au détachement dans le train ordinaire de sa vie. Dépositaire d'un pouvoir qui ne lui appartenait pas, il conservait dans la ruine de sa puissance matérielle un souci unique, celui de maintenir l'entière intégrité du droit. Convié sans cesse à se réconcilier avec le monde nouveau, il s'irritait de cette exhortation qui lui semblait absurdité ou impertinence, et se refusait à suivre ceux que, par vocation divine, il se croyait appelé à diriger. L'année précédente, en une Encyclique restée fameuse[11], il s'était attaqué à cette société moderne qui avait la prétention d'empiéter sur lui et, entre toutes les maximes équivoques et douteuses, avait choisi, pour les condamner, celles que les habitudes publiques avaient le plus vulgarisées, même parmi les croyants. L'émoi avait été grand, et ce langage, même dépouillé de sa rigueur théologique par les commentaires épiscopaux, avait résonné avec un son inaccoutumé. Ayant proclamé comme prince les droits de ses prédécesseurs et accompli comme guide des âmes ce qu'il jugeait son devoir, Pie IX ne jetait plus sur tout le reste qu'un regard tranquille. Pour la politique, il avait Antonelli ; pour la guerre, Mérode. Mais la politique, il y croyait peu, et point davantage à l'épée. Un jour, à la fin de l'été de 1865, M. de Mérode apprit qu'on le trouvait malade, fatigué, ayant besoin de repos. Tout cela lui fut dit doucement, paternellement ; et non moins doucement le ministère des armes lui fut retiré. « On m'a mis à la retraite, écrivait le prélat à son frère[12], pour raison de santé, avec 100 écus par mois, en attendant qu'on me donne une autre destination. » N'ayant plus rien à espérer ou à craindre, Pie IX puisait sa sérénité dans l'excès de sa disgrâce. Il avait passé l'été de 1865 à Castel Gandolfo. A son retour, le peuple de Rome avait admiré sa bonne mine, son visage reposé dans la paix de sa retraite. Par un singulier contraste, la destinée affermissait les jours du vieillard en même temps qu'elle ébranlait son trône. Ainsi tombèrent les espérances de ceux qui, spéculant sur un prochain conclave, se flattaient de devenir les maîtres sans usurpation et par le seul bénéfice de la mort. Aux visiteurs qu'il recevait — et il en recevait beaucoup — le pontife se plaignait, mais d'ordinaire sans amertume : « Vous voyez, disait-il, le pauvre pape chargé d'ans et de malheurs. » Quand on lui parlait d'aide, de protection, d'intervention des puissances, il secouait la tête et montrait le ciel. Parfois il faisait allusion à tous les projets qui déguisaient, sous le nom de transaction ou d'arrangement, l'entier dépouillement du Saint-Siège. Alors ses yeux s'animaient, sa voix devenait vibrante, comme il arrive aux humbles et aux doux qui, s'étant retenus longtemps, éclatent sous l'effronterie du sophisme ou de l'injustice : « Vraiment ces messieurs se moquent de moi », disait-il avec un mélange de véhémence et de dédain. Pourtant l'âge et le malheur n'avaient point effacé chez lui la grâce souriante, l'aimable abandon qui avaient valu tant de popularité à sa jeunesse. Tantôt avec ses familiers, tantôt avec les étrangers qu'il admettait à des entretiens privés, il lui arrivait de se livrer sans contrainte. C'était alors merveille de l'ouïr, exhumant tous les souvenirs de son long passé, jugeant d'un mot vif, plaisant ou dédaigneux, les hommes et les choses, très loquace, indiscret même, — et Antonelli s'en plaignit plus d'une fois, — d'une bonhomie charmante, mais d'une bonhomie pleine de traits, coupant de longues phrases françaises la langue de son pays, et saupoudrant de sel gaulois ce que la finesse italienne n'eût qu'imparfaitement exprimé. On écoutait avec une attention ravie : mais voici que tout à coup l'auguste vieillard se taisait, comme saisi de remords et ayant dépassé le degré de malice que peut se permettre un saint. De la France, le pieux pontife parlait en termes mêlés de tristesse et de sympathie. Tout en se défiant de la faiblesse de l'Empereur, il rendait hommage à ses bonnes intentions. En revanche, il se louait médiocrement de l'ambassadeur, M. de Sartiges, qui, à Rome, recevait, une semaine, les amis du Pape, et, une autre semaine, ses adversaires. Quant à l'armée française, il lui témoignait une bienveillance sans mélange et regrettait seulement que l'heure de la séparation fût proche. « C'est sans doute la dernière fois que je pourrai vous bénir en cette solennité », dit-il le 1er janvier 1866, en recevant les vœux du général de Montebello et de ses officiers. Puis avec émotion : « Après votre départ, continua-t-il, les ennemis de l'Église viendront peut-être à Rome. » Le reste de la harangue se fondit en une prière : « Je prie pour vous, pour la France, pour la famille impériale. »

Ces dispositions résignées et légèrement hautaines, cette défiance de tout secours humain cadraient mal avec la condition de l'État pontifical, bientôt obligé de rassembler toutes ses ressources pour combattre la Révolution. Quand on parla à Pie IX de fortifier son armée en prévision de notre départ, son premier sentiment fut celui de l'impuissance : « Mon armée ! répliqua-t-il, les Piémontais trouveront bien moyen de la dissoudre., Cependant lorsque les frégates françaises, le Labrador et le Gomer, envoyées à Civitta-Vecchia, eurent ramené à Toulon quelques-uns de nos bataillons, les conseillers du Saint-Père, émus de l'avertissement, sentirent leur vigilance se réveiller. Attentif à mettre à profit ce revirement, l'Empereur offrit non seulement ses conseils, mais son concours indirect. Le Saint-Père avait à son service quelques troupes indigènes, un bataillon de carabiniers composé surtout de Suisses et d'Allemands, et, de plus, l'ancien corps franco-belge devenu le régiment des zouaves pontificaux. Napoléon imagina de constituer, en outre, pour le service du Pape, une légion levée en France, encadrée dans des cadres français, et qui serait enrôlée sous le drapeau pontifical. Deux exemples récents autorisaient pareille création : ainsi avait fait Louis-Philippe vis-à-vis de l'Espagne, et tout dernièrement l'Empereur lui-même vis-à-vis de Maximilien. Le 30 janvier 1866, un décret décida l'organisation de ce corps qui recevrait des engagements pour cinq ans et n'accepterait que des hommes catholiques de religion et libérés du service militaire en leur pays. Plus tard, afin de faciliter le recrutement, on admit des soldats en congé ou tirés de la réserve ; en outre, il fut stipulé que les officiers conserveraient dans l'armée française tous leurs droits à l'avancement. Au mois d'août 1866, la légion comptait environ mille hommes. Elle s'organisa à Antibes ; d'où le nom de légion d'Antibes, nom qui lui resta. Le commandement en fut confié à un colonel récemment mis à la retraite, le colonel d'Argy. Rien ne fut négligé pour v affermir l'idée que le service du Pape était la prolongation du service de la France. Tel fut le sens d'une proclamation très chaleureuse que le général d'Aurelles, au moment du départ, adressa à ceux qui s'embarquaient. Sous une forme moins solennelle, mais avec plus de précision, le maréchal Randon, dans une lettre au colonel d'Argy, exprima les mêmes sentiments. Ayant signé le traité du 15 septembre, Napoléon tenait à établir, aux yeux des catholiques, qu'il protégerait le Pape de loin aussi bien qu'il l'eût fait de près. « J'aiderai le Saint-Père à former une armée, disait-il en ce temps-là au cardinal de Bonnechose. Jamais je ne permettrai à l'Italie de violer le territoire pontifical. » Et il ajoutait avec une expression de fermeté qui ne lui était pas habituelle : « On peut compter sur moi ». Le 22 septembre 1866 la légion d'Antibes entra à Rome. La sollicitude impériale l'y suivit : « Il faut accroître la légion, mandait le souverain, mais il faut l'augmenter peu à peu et sans bruit[13]. »

On remarquera l'accent un peu timide de ces dernières paroles. Cette circonspection s'expliquait par les ménagements envers l'Italie. Tandis que l'Empereur exhortait Pie IX à l'énergie, il prêchait la modération à Victor-Emmanuel.

Quel serait le succès des conseils portés à Florence ? A. ne considérer que les apparences, il semblait que notre diplomatie eût pour être écoutée les titres les plus sacrés. Pendant cette année 1866, la France avait poussé jusqu'au plus extraordinaire oubli d'elle-même la sollicitude envers sa protégée. De ses propres mains et au mépris de sa sécurité à venir, elle avait noué l'alliance entre Florence et Berlin. La libération de la Vénétie avait été le pivot de sa politique, et, inspirant ou guidant les tortueuses négociations italiennes tantôt auprès de l'Autriche, tantôt auprès de la Prusse, elle avait pratiqué le genre de duplicité le plus rare, celui qui s'exerce pour le compte d'autrui. Après Custozza, elle n'avait eu qu'un souci, celui de récompenser la défaite comme rarement est récompensée la victoire. Était-il vraisemblable qu'ayant assuré à l'Italie, même vaincue, le splendide joyau de Venise, l'Empereur ne pût, en échange, obtenir quittance vis-à-vis de Rome ?

On vit alors combien sont fragiles, de nation à nation, les liens de la reconnaissance. L'Italie s'était irritée de recevoir par grâce ce qu'elle eût souhaité ravir par conquête, et, loin de remercier le bienfaiteur, avait eu peine à ne pas lui reprocher le bienfait. L'acquisition de Venise, au lieu d'apaiser les convoitises, les surexcita. Relativement à la Convention du 15 septembre, l'ancien commentaire subsista, plein de réserves subtiles et d'équivoques. N'y avait-il pas même quelque optimisme à parler d'équivoque ? Comme Victor-Emmanuel recevait les procès-verbaux du plébiscite de la Vénétie, il se félicita que l'Italie fût faite, mais insinua qu'elle n'était point encore achevée. A Venise, au théâtre de la Fenice, les émigrés romains osèrent déployer devant le roi triomphant la bannière de Rome entourée d'un crêpe de deuil[14]. De Florence, notre ministre plénipotentiaire, M. de Malaret, mandait des informations assez peu rassurantes. « Nous avons affaire, écrivait-il le 24 octobre 1866, à un gouvernement médiocre, à une mauvaise Chambre, à une opinion publique sans direction. » Il énumérait, sans en omettre aucune, les diverses causes qui avaient affaibli le parti de l'ordre et amoindri l'influence française : le résultat négatif de la mission Vegezzi avait découragé les tentatives d'accommodement avec la papauté : tant que la question vénitienne était demeurée irrésolue, la question romaine avait été reléguée au second plan ; désormais aucune autre ne la ferait oublier : l'alliance prussienne avait accoutumé l'Italie à ne plus compter exclusivement sur Napoléon, mais à chercher ailleurs ses appuis. Dans la suite de sa dépêche, M. de Malaret s'appliquait à atténuer ces appréciations très sombres. Il croyait, il voulait croire au triomphe des esprits modérés : « J'ai la ferme conviction, ajoutait-il, que personne ne songe à se mettre en opposition directe avec l'Empereur. » Quels que fussent ces correctifs, la note inquiète dominait, et notre représentant finissait par cet aveu : « L'indépendance vis-à-vis du gouvernement impérial est en ce moment à l'ordre du jour en Italie. »

Après toutes ses complaisances, Napoléon aurait achevé de se discréditer s'il eût souffert que le gouvernement de Florence se dérobât à ses engagements. Dès le 15 octobre 1866, une dépêche de M. de Moustier avait -proclamé la volonté de la France, qui était de continuer au Saint-Père sa protection. Quinze jours plus tard, l'Empereur souligna, et en un ton de reproche qui ne lui était pas habituel, ce que son ministre s'était contenté d'indiquer. Le 3 novembre, dans une lettre à Arèse, après avoir rappelé le superbe présent de Venise, il continuait en ces termes : « Maintenant il reste l'affaire de Rome. Il faut qu'on sache bien que, de ce côté, je ne céderai en rien, que je suis bien décidé, tout en exécutant la Convention du 15 septembre, à soutenir le pouvoir temporel du Pape par tous les moyens possibles[15]. » Cependant oie touchait au terme marqué pour l'évacuation. On pouvait craindre pour cette époque quelque acte inconsidéré des ministres, quelque poussée du parti révolutionnaire, ou, à défaut de manifestation plus regrettable, quelque parole imprudente du roi, notamment à l'ouverture des Chambres. Napoléon avait, en la personne de M. de Malaret, un mandataire intègre, sagace, tout à fait digne de sa confiance. Néanmoins les circonstances lui parurent si graves qu'il jugea opportun l'envoi en Italie d'un messager extraordinaire. Ce messager, il le choisit parmi ses familiers, comme pour bien marquer que, cette fois du moins, sa politique personnelle et intime se confondait avec sa politique officielle. Le 15 novembre 1866, le général Fleury partit pour Florence.

« J'étais un envoyé officieux, appelé à donner des conseils et surtout à rappeler la parole jurée. » C'est en ces termes que Fleury[16] a défini son ambassade. Ses instructions, qui lui furent remises par l'Empereur lui-même, avaient pour but de bien établir que le temps des complicités était passé : par conviction autant que par politique, l'Empereur n'abandonnerait pas le Saint-Père et emploierait tous ses efforts pour l'empêcher de quitter Rome ; il exécuterait avec fidélité la Convention du 15 septembre, persuadé que, de son côté, le cabinet de Florence tiendrait ses engagements et ferait même davantage. Il dépendait du gouvernement italien de prévenir dans Rome toute révolution. « Si donc, continuait Napoléon, après le départ des troupes françaises, le Pape était contraint de quitter sa capitale devant une émeute, la France n'hésiterait pas à le ramener avec ses troupes. Dans ce but, vingt mille hommes seraient toujours laissés entre Toulon et Marseille, prêts à être transportés à Civitta-Vecchia au premier appel. » A ces déclarations catégoriques se joignaient toutes sortes de menus avis : le roi était exhorté à montrer plus d'énergie, à diminuer ses dépenses, à s'entendre avec Rome sur les questions religieuses, à reprendre la mission Vegezzi, à admettre les évêques dans leur diocèse sans exiger d'eux le serment, à rendre au roi de Naples ses biens personnels dès qu'il aurait quitté Rome. La conclusion de la note était remarquable par son énergie : « Si le gouvernement italien marche dans cette voie, il peut être certain de la sympathie et de l'appui de l'Empereur ; sinon, non. »

Le 19 novembre, Fleury était à Florence. Il nous apprend que, chemin faisant, il avait lu les lettres de Maxime d'Azeglio, l'histoire de la maison de Savoie, et, de plus, toutes sortes d'articles appropriés, choisis dans la Revue des Deux Mondes. Toute cette érudition ne serait point inutile, tant il faudrait d'arguments pour contenir les ambitions italiennes ! On est confondu de tout ce que révèlent les dépêches du général. Est-il dans une cour amie qui doit tout à la France ? N'est-il pas plutôt chez un adversaire en qui bouillonnent de récentes rancunes ? Comme il arrive à Florence, il constate que les journaux sont pleins de récits sur sa mission. Les commentaires sont d'une excessive animosité : « Mais, ajoute-t-il, jusqu'ici pas d'injures. » Et il relève cette absence d'injures comme on eût fait d'un commencement de succès. Il voit les ministres : « L'Italie, écrit-il le 23 novembre, aura beaucoup de peine à baisser le drapeau de Rome capitale. » Soit désir de se faire valoir, soit juste appréciation de la réalité, il insiste sur les embarras de sa tâche : « Ma mission, répète-t-il, est très difficile... Ce n'est pas du tout ce qu'on croyait à Paris, chez Rouher. » Il est reçu en audience par Victor-Emmanuel et sort de l'entrevue tout perplexe, tant le prince dose à parts égales les bienveillantes formules et les inquiétantes restrictions ! Le roi parle en bons termes de l'Empereur ; mais il récrimine un peu sur les événements de Venise : il est « plein de bonnes intentions apparentes, mais sans volonté définie » : il est tout disposé à empêcher les émeutes, les démonstrations armées ou non armées ; mais il hésite à publier une telle politique : il ne tient pas à aller à Rome ; puis il ajoute : « au moins maintenant » ; et il laisse entendre que cet avis n'est que son sentiment personnel. Si l'envoyé de Napoléon est pour la cour de Florence un ami, c'est au moins un ami qu'on n'avoue pas. « Je mène ici, écrit le général, une vie très affairée, mais très retirée, afin de ne pas froisser le sentiment italien, qui me paraît fort éveillé ou plutôt très craintif. C'est au point que ni Ricasoli ni les autres ministres ne m'invitent et que le roi, sous prétexte du côté confidentiel de ma mission, en fait autant. » Fleury d'ailleurs ne s'émeut ni ne se blesse, et bien au contraire juge que cela va mieux. En effet, on lui promet qu'on va reprendre la mission Vegezzi, garnir les frontières, travailler les journaux, surveiller le parti de l'action. Tout heureux, il mande à Paris les bonnes nouvelles. A quoi s'attendait l'Empereur ? On se le demande vraiment ; car, non moins triomphant que son favori, il le remercie en termes pleins d'effusion : « Je vous félicite d'avoir déjà si bien réussi. »

« Je continue à gagner du terrain », télégraphiait Fleury le 26 novembre. Combien ce terrain n'était-il pas mouvant ! Le roi échappe, revient, se dérobe de nouveau. « Il m'a promis beaucoup de choses, écrit l'envoyé français le 29 novembre ; les tiendra-t-il ? J'ai tant insisté que j'espère un peu. » Au milieu de toutes ces complications, le général est arrivé à se persuader que l'apaisement de la question romaine dépend surtout du Saint-Siège : que le Souverain Pontife fasse quelques concessions, et le roi sera obligé d'y répondre par des sacrifices pareils : seulement M. de Sartiges est depuis trop longtemps en fonction pour n'avoir pas usé son influence. « Ne serait-il pas utile, mande Fleury avec une fatuité ingénue, que j'allasse moi-même à Rome pendant quelques jours poux porter des assurances au Pape, des conseils à ses généraux ? » Doucement l'Empereur réprime cet excès de zèle. Cependant, à Florence, l'ambassadeur se meut dans le vide, se plaint de ne pas recevoir de direction et, pour tromper son oisiveté, visite les musées, fréquente les théâtres, se promène aux Cascines. Jaloux de lui dérober la politique, les Italiens se font un plaisir courtois de lui montrer leur pays. « Ce serait un crime, lui disent-ils, de rentrer en France sans avoir vu la ville des doges. » Et ne pouvant aller à Rome, Fleury coupe ses travaux diplomatiques par une course à Venise, où le conduit somptueusement un train spécial fourni par la maison Rothschild.

Le 5 décembre, Fleury rentrait à Florence. L'acte principal où se révélerait la politique italienne, ce serait le discours de Victor-Emmanuel qui devait, quelques jours plus tard, ouvrir le Parlement. Ce discours coïnciderait avec notre départ de Rome, en sorte qu'il aurait toute la portée d'un manifeste. Suivant l'esprit dont elle s'inspirerait, la harangue royale intimiderait la révolution ou lui soufflerait une nouvelle audace. C'est de ce côté que se concentrèrent tous les efforts de la diplomatie française. Le roi avait annoncé sa volonté de tracer lui-même son programme ; et comme on lui proposait de lui fournir une rédaction : « Je saurai bien trouver moi-même la formule », avait-il répondu. Mais pouvait-on compter sur le roi ? Fleury se montrait inquiet et l'Empereur singulièrement sceptique. « Je redoute beaucoup, télégraphiait Napoléon le 6 décembre, le discours d'ouverture : s'il ne dit rien de bon, tâchez au moins qu'il garde le silence. » Les jours suivants, l'envoyé impérial transmit à Paris de meilleures nouvelles. Le gouvernement italien venait de donner des gages de sa tolérance : tous les évêques étaient rentrés dans leurs diocèses ; un nouveau négociateur, M. Tonello, allait être expédié à Rome : enfin, le président du conseil, M. Ricasoli, avait promis d'introduire dans le discours de la couronne les mots d'amitié. de reconnaissance envers la France, peut-être même envers l'Empereur ; et toutes les ingratitudes passées donnaient à ce maigre témoignage une saveur inaccoutumée. « Selon les concessions obtenues à Rome, mandait Fleury avec une confiance raffermie, j'espère amener Ricasoli à parler de conciliation, peut-être même à proclamer Florence capitale. » En dépit de ces informations, Napoléon demeurait sombre en ses pronostics. Il soupçonnait le gouvernement du roi de provoquer les désertions dans la légion d'Antibes : en outre, certains bruits, d'ailleurs démentis à Florence, représentaient Victor-Emmanuel comme disposé à seconder une insurrection dans les États romains[17]. « Je doute, télégraphiait l'Empereur, des intentions si bienveillantes de l'Italie envers Rome. » La clairvoyance de Napoléon ne le trompait pas. Quand Fleury tenta d'obtenir de Ricasoli des déclarations bien nettes, celui-ci objecta les clameurs de l'opinion publique, la crainte d'une crise ministérielle, les dangers d'une dissolution. Quant au roi, le général l'accusait de le fuir, de jouer aux barres avec lui, d'user de toutes sortes de cachotteries. Le 15 décembre serait le jour où s'ouvrirait le Parlement. Le matin, le projet de discours fut communiqué à l'envoyé français. Il était moins bon qu'on ne l'eût souhaité, meilleur qu'on ne l'avait craint un instant. Le roi parlait de son respect pour les engagements pris, de sa reconnaissance envers l'Empereur. En revanche, il faisait allusion aux aspirations nationales ; et, par-là, se continuait l'équivoque volontairement prolongée. Fleury ayant osé critiquer cette dernière phrase, on lui répondit, non sans quelque ironie, qu'elle était empruntée à une lettre écrite en 1862 par Sa Majesté Impériale à M. Thouvenel.

« J'avoue que j'avais espéré davantage, mandait Fleury à son souverain, en transmettant le discours royal, mais il faut se contenter de ce succès. » A quelle modestie n'était pas arrivée notre politique, réduite à appeler succès l'aveu d'un traité très formel et l'octroi maussade d'un mot de gratitude ? Le maître se montra plus accommodant encore que son envoyé. Le 16 décembre, il lui télégraphia : « Exprimez ma satisfaction et recevez pour vous, de la part de l'Impératrice et de la mienne, tous mes compliments pour la réussite de votre mission. » Fleury revint à Paris, très entouré, très complimenté, et il ne néglige pas de nous apprendre que, s'étant montré si fin diplomate, il se trouva désigné pour la prochaine ambassade. Un trait achève le tableau. C'est en Italie qu'éclata le mécontentement. L'opposition reprocha au roi d'avoir trop donné à la France, d'avoir, par d'indignes atténuations, dissimulé, presque trahi le vœu national : a La rude éloquence des Alpes, disaient certains Piémontais non consolés de leur capitale perdue, s'est amollie en touchant les bords de l'Arno[18].

Napoléon n'avait pas lieu de se rassurer sur l'avenir, mais il n'avait pas non plus de motifs assez graves pour éluder ses engagements. Tandis que Fleury négociait à Florence, les troupes françaises demeurées à Rome s'apprêtaient à regagner leur pays. A la nouvelle de l'irrévocable départ, Pie IX manifesta d'abord certaines appréhensions et songea même, à ce qu'on assure, à appeler à Civitta-Vecchia les escadres des puissances catholiques[19]. Bientôt il recouvra toute sa sérénité et, suivant sa coutume, reposa tout son espoir dans la Providence. Le 6 décembre, il reçut les Français en audience d'adieu. Que seraient les paroles du Pape, paroles de gratitude pour la longue protection ou paroles de reproche pour ce qui semblait abandon ? Dans la harangue de Pie IX, la tristesse l'emporta sur la reconnaissance. Son discours fut plein de sombres pronostics pour Rome, pour l'Italie, et, comme si le Pontife eût eu un pressentiment de l'avenir, se mêla d'accents alarmés pour la France, pour l'Empereur lui-même. A Paris, ces plaintes déplurent fort, et davantage encore cette compassion. Le bruit courait qu'à l'époque de l'évacuation, l'Impératrice viendrait à Rome. Dès le mois d'octobre, la souveraine avait confié ses pensées au cardinal de Bonnechose : « Ma présence, avait-elle ajouté, ne vaut pas cinquante mille hommes, mais les Italiens ne voudront pas offenser l'Empereur en ma personne[20]. » Cependant, dans les conseils des Tuileries, la démarche ne paraissait politique que si l'auguste voyageuse, se montrant en messagère de paix, portait aux deux pouvoirs rivaux, à Victor-Emmanuel et au Saint-Père, le rameau d'olivier. Toute conciliation semblant chimérique, le projet fut retardé, puis on n'en parla plus. Du 3 au 7 décembre 1866, le Gourer et le Panama, arrivés de Toulon, embarquèrent le 85e et le 71e de ligne. Le 69e et le 29e prirent passage en partie sur l'Intrépide. Le Mogador, le Labrador, la Seine, emportèrent le reste du corps expéditionnaire. Comme les vaisseaux stationnaient à Civitta-Vecchia, on vit paraître dans les mêmes eaux une corvette autrichienne chargée de recueillir le Pape en cas de péril. Dans le même temps, d'autres bâtiments abordèrent, et mirent à terre des Français, des Hollandais, des Belges, braves jeunes gens qu'attirait à Rome la perspective des prochains dangers et qui venaient grossir le corps des zouaves. Le 11 décembre 1866, le drapeau tricolore disparut du fort Saint-Ange. Le 13, le général de Montebello, s'embarquant le dernier, regagna la France.

 

III

Quand, après dix-sept années d'occupation française, la cour pontificale se sentit livrée à elle-même, le premier sentiment fut la surprise, le second la crainte. A cela se mêlait une légère, une imperceptible impression d'allégement, l'étranger, même secourable, étant toujours à charge par quelque endroit. Malgré les pronostics contraires, les mois qui suivirent furent très paisibles. Le carnaval survenant, tout le monde se réjouit, les amis du Pape parce que Pie IX régnait encore, et ses adversaires parce que bientôt il ne régnerait plus. Puis vint le carême, la semaine sainte, la pompe des cérémonies pascales ; et l'affluence des touristes, l'abondance des profits, le calme extérieur de toutes choses, prolongèrent l'illusion de la sécurité. Bientôt le bruit se répandit que d'autres fêtes, plus solennelles encore, se préparaient. Le mois de juin 1867 ramenait la commémoration centenaire du martyre de saint Pierre. On revit le même spectacle que déjà on avait vu en 1862, pour la canonisation des martyrs japonais. Ce fut la même affluence des fidèles, ce furent les mêmes témoignages de générosité et d'amour, les mêmes démonstrations passionnées qui acclamaient Pie IX, Pontife et Roi. Jamais la Rome papale ne s'était revêtue de tant d'éclat qu'à la veille de la crise qui menaçait de l'emporter. Tout ce que Pie IX n'espérait plus des hommes, il l'attendait de Dieu, et avec une foi singulière qui confondait. Le 26 juin, il tint un consistoire et, escomptant l'avenir qui semblait lui échapper, il donna à l'épiscopat du monde entier un prochain rendez-vous pour un concile œcuménique.

Le parti de l'action s'accommodait mal de ce répit. Les Français éloignés, il s'était flatté de précipiter la solution. Seulement, pour agir, il lui fallait un point d'appui, et ici commençaient les embarras.

La perfection eût été de trouver ce point d'appui dans Rome et d'y provoquer une sédition. Le mouvement eût été représenté au dehors comme l'acte spontané d'un peuple exaspéré de la servitude. Avec un peu d'audace et surtout de hâte, on eût entraîné l'Italie ; puis, en brusquant un plébiscite et en invoquant la souveraineté nationale, peut-être eût-on désarmé la France elle-même. Après examen, l'entreprise parut peu réalisable. Compromis dans les anciennes conspirations, les plus exaltés d'entre les Romains vivaient en exil. Ceux qui restaient étaient fort circonspects et, en outre, assez sévèrement contenus ; car la petite armée pontificale, peu nombreuse pour un service de guerre, suffirait, et au-delà, à une répression intérieure. Que les sujets du Pape eussent contre leur gouvernement des griefs assez multipliés, la chose n'était point douteuse : en revanche, il en était peu chez qui la querelle allât jusqu'à l'idée d'un divorce. Si arriérés qu'ils fussent, ils ne poussaient pas l'indifférence jusqu'à ignorer tout à fait ce qui se passait au-delà de leurs frontières. Or, des provinces affranchies leur arrivaient des informations fort instructives. Là-bas on parlait d'impôts étonnamment accrus, d'administration vexatoire, quoique très sécularisée, et aussi de la conscription qui prenait les enfants et les dispersait en des garnisons éloignées. A ces récits, les Romains se sentaient moins empressés à se régénérer. Dans le huis clos de leur demeure, ils calculaient leurs modestes charges, comptaient leurs fils réunis autour d'eux, s'avisaient que toutes les tracasseries n'étaient point tracasseries ecclésiastiques. Ainsi parlaient-ils, mais très timidement, mais très bas, comme parle d'ordinaire le bon sens. Même à ne considérer que l'éclat extérieur, à qui les Romains n'eussent-ils pas inspiré l'envie ? Quel gouvernement leur eût donné des fêtes comme celles dont, en ce temps-là même, ils étaient les témoins ?

Faute d'intelligences dans Rome, le parti d'action eût trouvé dans la complicité de l'Italie le gage d'un succès prochain. Mais, en dépit de ses ambitions, le gouvernement du roi Victor-Emmanuel tantôt refusait ou ajournait son concours, tantôt feignait de ne pas entendre. Même sans parler des avis de la France, la vraie sagesse lui conseillait d'assurer sa condition intérieure avant de tenter de nouvelles entreprises. Il n'est guère d'agrandissement qui n'aille sans embarras. Les embarras de la jeune monarchie étaient immenses Elle avait à fondre ensemble ses anciennes et ses nouvelles provinces : Palerme, qui, l'année précédente, s'était insurgée ; Turin, qui ne se consolait pas de sa prééminence perdue ; Naples, qui enviait la fortune de Florence ; Florence elle-même, qui n'acceptait qu'avec une indifférence dédaigneuse une supériorité qu'elle savait éphémère. La cherté du grain, le choléra, la conscription, la guerre avaient assombri les âmes et provoqué même quelques passagers retours vers les dominations disparues. La plus grande pénurie était celle de l'argent. Le premier établissement du nouvel État, l'organisation des services administratifs, les travaux publics, les dépenses des armements avaient bien vite détruit l'équilibre budgétaire. Présomptueux comme des fils de famille récemment émancipés, les Italiens, tout d'abord, ne s'étaient pas trop inquiétés et avaient largement ouvert les sources de l'emprunt ; puis étaient venus les expédients ordinaires, émission des bons du trésor, vente de domaines nationaux. Ces moyens épuisés, on s'était rattaché à un suprême espoir, celui des ressources que pourrait produire l'aliénation des biens ecclésiastiques. Comme il arrive en toute œuvre pareille, le difficile serait la réalisation. Au commencement de 1867, M. Ricasoli s'appropria un système assez original qui, moyennant un versement de 600 millions à l'État, laissait au clergé lui-même le soin de liquider son propre patrimoine. Cette redevance de 600 millions, divisée en quatre annuités, comblerait le vide des caisses publiques. Ce qui semblait remède suprême ne fit qu'accroître la confusion. Si ingénieux que fût le projet, toutes sortes de critiques surgirent. La Chambre, à quelque temps de là, mit en minorité le ministère ; le ministère recourut à la dissolution ; les députés congédiés furent en grande partie réélus ; Ricasoli tomba. On lui désigna d'abord pour successeur Menabrea ; puis Rattazzi prit le pouvoir. La question des biens ecclésiastiques n'était pas résolue ; en revanche, aux difficultés financières se joignaient les maux de l'instabilité politique. Telle était la condition de l'Italie au printemps de 1867. En de telles conjonctures, qui eût conseillé d'affronter de nouvelles complications ? Sans doute, Rome apparaissait comme le complément de l'unité ; mais il fallait laisser à la Convention du 15 septembre le temps de s'user un peu, et à Napoléon lui-même le temps de regretter sa fermeté. L'idéal eût été une absorption progressive qui eût peu à peu étendu aux citoyens de Rome les privilèges et les charges de l'Italie ; sous prétexte de sécurité, on eût introduit au château Saint-Ange une garnison royale ; puis, sous prétexte de simplification, on eût abaissé aux frontières pontificales les barrières douanières. Dans ses entretiens avec M. de Moustier, M. Nigra se gardait de prononcer le mot d'annexion, mais parlait seulement d'assimilation, terme adouci qui ne suscitait pas de colère. Dans la bouche des diplomates italiens, le patrimoine de saint Pierre n'était plus désigné sous le nom d'État ; mais on l'appelait simplement l'enclave pontificale. De la sorte, les habitudes même du langage aideraient à la transformation des choses. Tout étant ainsi préparé, un pape faible, vieux, moins absolu que Pie IX, souffrirait passivement le reste. Alors seraient satisfaites les aspirations nationales, sans violence, sans contrainte au moins trop visible, et avec des transitions si habilement ménagées que l'Europe négligerait de s'émouvoir, et peut-être même les catholiques de s'indigner.

Ces perspectives étaient bien éloignées, bien incertaines. A défaut de Rome qui s'obstinait à demeurer paisible, à défaut de l'Italie qui s'effrayait des risques, un homme existait, très propre à rallier autour de lui tout le parti d'action : c'était celui qu'on appelait l'invincible Garibaldi. Il saurait grouper les ardents, attirer à lui les indécis, compromettre le gouvernement de Florence et, moitié de gré, moitié de force, l'entraîner à sa suite. C'est vers lui que les impatients tournèrent leurs espérances.

Dès la fin de février 1867, on l'avait vu quitter son île et s'acheminer vers la Vénétie. A sa rentrée en scène, les ministres du roi avaient ressenti quelque humeur. « Garibaldi est débusqué de son nid », écrivait M. Ricasoli, encore président du conseil, au préfet de Venise, le comte Pasolini. Puis il ajoutait : « C'est un citoyen comme un autre... on pourra l'inviter à une fête, mais pas d'obséquiosités et surtout pas d'honneurs quasi royaux. » La recommandation avait été observée, mais Garibaldi était de ceux qui, d'eux-mêmes, se font leur place. Il passa trois jours à Venise, tonna contre les prêtres, poussa suivant sa coutume son cri contre Rome. Il se montra irrésistible, il le fut même trop, car au sortir de ses harangues la populace alla briser les vitres au palais du patriarche[21].

Ce n'était qu'un début. Bientôt la propagande révolutionnaire s'enhardit. Garibaldi, dans une lettre au Comité romain, déclara prendre la direction du mouvement national. Un peu plus tard, il osa remettre aux diplomates étrangers une protestation solennelle contre la souveraineté du Pape. Jadis l'Assemblée constituante romaine l'avait, disait-il, nommé gouverneur de Rome, et, jusqu'à ce qu'une nouvelle assemblée populaire eût statué, il conservait ce mandat qu'il n'avait point abdiqué. On sourit de la prétention qui parut rodomontade. Pourtant toutes sortes de bruits couraient : une grande agitation régnait, disait-on, sur les frontières pontificales : un convoi d'armes avait été introduit à Viterbe : Garibaldi, ajoutait-on, songeait à prendre le commandement d'une expédition préparée à Gênes et qui débarquerait sur le littoral des États romains. Comme l'été approchait, aux rumeurs vagues succédèrent des faits positifs. Des bureaux d'enrôlement s'ouvrirent pour le recrutement des volontaires ; des souscriptions s'organisèrent pour les frais de la lutte ; bien plus, on vit les journaux publier librement la correspondance de Garibaldi avec les comités insurrectionnels de Florence et de Rome. Enfin, le 20 juin, deux cents garibaldiens, rassemblés près de Terni, tentèrent de s'introduire dans la province de Viterbe. Ils se dispersèrent d'ailleurs promptement et, ayant repassé la frontière, furent désarmés par les troupes italiennes.

Le plus important serait de mesurer l'énergie ou la faiblesse du gouvernement royal. Le chef du cabinet n'était plus M. Ricasoli, de nature droite, quoique froidement passionné, mais M. Rattazzi, ondoyant, habile à se dérober, ayant donné des gages à tous les partis. Aux premières interrogations de M. de Malaret, il opposa un langage tranquille. Il railla les faibles ressources du parti révolutionnaire, pauvre en hommes, pauvre en armes, pauvre en argent. Il énuméra toutes les précautions prises par ses agents : sans doute, quelques individus isolés pourraient tromper la surveillance exercée sur la frontière ; mais tout se bornerait à quelques rassemblements sans importance et dont le gouvernement pontifical aurait aisément raison. En de nouveaux entretiens, l'homme d'État italien renouvela les mêmes protestations et se montra si persuasif que M. de Malaret, convaincu à son tour, manda à Paris des informations très rassurantes. On atteignit de la sorte le mois de juin. Alors, pour la première fois, M. Rattazzi convint d'une certaine recrudescence révolutionnaire sur les limites de l'État romain. Ayant hasardé cet aveu, il se hâta de l'atténuer. « Les faits que vous m'avez signalés, dit-il à notre envoyé, sont pour la plupart exagérés et même tout à fait inexacts. » Derechef il vanta la sagesse de ses mesures : les émigrés romains avaient été éloignés des frontières et particulièrement de Bologne ; l'autorité militaire veillait : quant à Garibaldi, il était fatigué, presque malade, peu disposé à entreprendre une campagne. Dans l'entrefaite, on connut l'échauffourée de Terni. Loin de se déconcerter, Rattazzi se loua fort de son énergie. Toutefois, comme pour se garder d'avance contre un reproche qu'il prévoyait, il s'apprêta avec beaucoup de soin à décliner toute responsabilité pour tout événement qui se produirait dans l'intérieur des États romains. A cette justification anticipée et par là même un peu suspecte, M. de Malaret répondit par un assentiment mêlé de quelque restriction. « Sans doute, dit-il, au point de vue théorique l'observation est vraie. Mais vous seriez responsables des complots tramés à Rome ou à Viterbe s'ils avaient le même objet, les mêmes agents, les mêmes chefs que ceux qui s'ourdissent de ce côté-ci de la frontière. » En formulant ces réserves, notre représentant n'était que le fidèle interprète de son chef, M. de Moustier. Celui-ci recueillait, soit par l'ambassade française auprès du Saint-Siège, soit par la voie de la nonciature, toutes sortes d'informations très graves, et ses dépêches portaient la trace de ses alarmes. « Je suis aussi surpris qu'inquiet, télégraphiait-il à Florence le 21 juillet, de la sécurité dans laquelle semble se complaire M. Rattazzi. Quel que soit l'optimisme de ses agents, nous sommes parfaitement renseignés, et je puis vous certifier que le danger est grand. Si quelque chose arrive, la responsabilité en retombera tout entière sur le gouvernement italien, quoi qu'il en dise. Il ne peut ignorer où sont les dépôts d'armes et les centres d'action. Qu'il ait l'énergie de les saisir et de disperser les groupes ; qu'il ait assez d'autorité pour éloigner, s'il le faut, Garibaldi[22]. »

Le conseil était net, et au point de toucher à la mercuriale. En pareille occurrence, le bonheur serait grand si un incident opportun permettait à M. Rattazzi de se faire accusateur à son tour. Dans sa situation qui commençait à devenir équivoque, il rencontra cette chance heureuse et, avec une habileté non exempte d'artifice, la saisit.

Entre tous les corps pontificaux, la légion d'Antibes, très travaillée par les agents révolutionnaires, s'était le plus signalée par son esprit de mutinerie, et on y avait constaté de nombreuses désertions. En ces conjonctures, un général de division français, le général Dumont, qui avait jadis fait partie du corps d'occupation, se rendit à Rome, sans mandat officiel, mais avec la mission officieuse de rechercher la cause du mal et de ramener dans la voie de la discipline ceux qui s'en écarteraient. Très dévoué au Saint-Siège, le général Dumont amplifia un peu son rôle. Il assista en uniforme à une revue de la légion et, voyant des soldats, français d'origine, oublia pour un instant qu'ils étaient au service d'un prince étranger. L'occasion était belle pour protester au nom du principe de non-intervention. Rattazzi n'y manqua point : les légionnaires d'Antibes n'étaient que des Français déguisés ; que devenaient, dès lors, l'évacuation promise et le traité du 15 septembre lui-même A quelques jours de là, les journaux publièrent une lettre du maréchal Niel au colonel d'Argy, qui semblait confirmer ces appréciations. A qui parlait agissements garibaldiens, il était habile de répondre légion d'Antibes. Avec une brièveté un peu hautaine, M. de Moustier clôtura l'incident. « Je ne désavoue pas, dit-il, la mission du général, mais je la nie[23]. »

La diversion, bien que ne manquant pas d'à-propos, ne pouvait tromper longtemps ni l'Europe, ni la France, ni même l'Italie. Le vrai péril n'était point à Rome et dans l'ingérence française : il était aux frontières pontificales et dans la propagande garibaldienne. De moins en moins celle-ci se déguisait. Le 12 août, Garibaldi était à Sienne, le 13 à Orvieto, rôdant autour de l'État romain. Interrogé par notre chargé d'affaires, M. de la Villestreux, — car M. de Malaret venait de partir en congé, — Rattazzi renouvela ses protestations, quoiqu’avec un peu moins d'assurance. Il convenait que peut-être un mouvement éclaterait dans un délai prochain, et parlait vaguement de la ligne frontière qui était fort longue, fort difficile à garder ; mais après s'être exprimé de la sorte, il ressaisissait ses aveux et s'étendait avec complaisance sur les médiocres sympathies que les révolutionnaires rencontraient. Son plus grand espoir, ajoutait-il, était un congrès qui se tiendrait en Suisse et auquel Garibaldi avait promis de se rendre : ce voyage serait sans doute un prétexte pour renoncer à la lutte, et de là, selon toute apparence, le condottiere retournerait à Caprera.

 

IV

Le 8 septembre 1867 fut un jour très mémorable pour la ville de Genève. Ce jour-là, vers quatre heures de l'après-midi, toutes sortes de sociétés, les unes appartenant au canton, les autres suisses ou étrangères, se rassemblèrent dans les avenues de la promenade des Bastions. Du milieu de la foule, évaluée à plusieurs milliers de personnes, émergeaient des drapeaux de toute nation, helvétiques, français, allemands et surtout italiens. Peu à peu la multitude se forma en cortège et par les quais et les ponts atteignit la gare. En face de la station, elle se massa en rangs pressés, grossie sans cesse par de nouveaux arrivants qui refluaient dans la rue du Mont-Blanc et sur la place Cornavin. Après une longue attente, un convoi fut signalé, et les acclamations retentirent. Sur le seuil, un voyageur parut : à sa vue, les cris redoublèrent. C'était Garibaldi.

Nul comme lui n'excellait à soigner la mise en scène. Candide jusqu'à la naïveté, disaient ses amis, il avait aussi des raffinements qui touchaient à la rouerie. Avec un art infini, il choisissait son terrain : un jour Londres, toujours propice aux héros et plus encore aux excentriques ; un autre jour Palerme, ardente comme son soleil et s'enivrant de ses propres clameurs ; un autre jour encore Venise, tout enfiévrée de sa récente délivrance. De longue main, il avait discipliné ses compagnons, qui le suivaient non comme un chef, mais comme un dieu ; il ne se montrait qu'environné de leur cortège, et à aucun homme n'était rendu plus de culte qu'à celui qui prétendait les abolir tous. Pour fixer les regards, il ne négligeait rien, et son costume traditionnel, la chemise rouge, le feutre gris, le puncho américain, achevait de graver dans l'esprit des peuples une image à la fois bizarre et légendaire. C'est sous cet aspect que Garibaldi apparut à la foule cosmopolite de Genève, souriant, un peu fatigué toutefois, car il était venu le matin de Sion, et tout le long du lac, à Lausanne, à Morges, à Saint-Prex, à Allaman, il avait subi les bruyantes ovations des riverains.

Aucune pompe ne manqua à la réception, pompe populaire, pompe guerrière même, car quatre pièces d'artillerie, fournies par le département militaire, mêlèrent leurs salves à la fête. La nature avait prêté son cadre à la scène. Comme on arrivait aux bords du Léman, le soleil, s'inclinant sur le lac, illumina les sommets des montagnes, tandis que le rivage s'enveloppait des naissantes obscurités du soir. Du balcon de la demeure qui lui avait été assignée, Garibaldi prit la parole. A chaque phrase, les premiers rangs éclataient en applaudissements et, de confiance, l'auditoire plus éloigné répétait les acclamations. Quelques mots seuls, plus vigoureusement lancés que les autres, allaient jusqu'à la foule. Le condottiere parla de la libre Helvétie, de Guillaume Tell, de Rousseau, de la fraternité universelle des peuples. Puis il exhorta à accomplir deux tâches : la première serait de détruire tous les trônes ; la seconde, d'abattre l'institution pestilentielle de la papauté.

Cette éloquence enflammée semblait signe de guerre. Pourtant, tout cet appareil n'était que la préface d'un congrès, et ce congrès s'appellerait même le Congrès de la Paix. Le lendemain, 9 septembre, la première séance s'ouvrit au palais électoral. Au-dessus de la tribune et au milieu d'un faisceau de bannières, le mot Pax avait été gravé en lettres d'or. On commença par chanter un hymne à la paix. Comme ce Veni Creator laïque venait de s'achever, Garibaldi fit son entrée. Autour de lui se groupaient des Suisses, des Allemands, puis des Français, niais en petit nombre, les plus qualifiés, comme Louis Blanc et Jules Favre, s'étant adroitement excusés. Quand le héros se leva pour parler, un grand silence se fit. On s'aperçut bientôt qu'il ne ferait que rééditer son discours de la veille. Il proclama de nouveau la fraternité des peuples, vanta la création d'un congrès universel et permanent appelé à juger les différends internationaux. Derechef, il annonça la déchéance de la papauté, la plus nuisible de toutes les sectes. Il prêcha une religion qu'il appelait la religion de Dieu, et exalta le sacerdoce des hommes de génie substitué au sacerdoce de l'ignorance. Toute guerre lui apparaissait comme impie, hormis celles qui avaient pour origine la résistance aux tyrans, c'est-à-dire aux rois. Ainsi s'exprima le bouillant pacificateur. Quand il eut fini, on applaudit, mais moins que la veille, et même on avait pu remarquer pendant la harangue des intervalles de silence embarrassé.

C'est que les Genevois, à l'esprit froid et lucide, commençaient à se ressaisir. Sans doute ils étaient charmés qu'on appelât leur ville la Rome de l'intelligence et qu'on les proposât pour modèles aux autres peuples. Mais ce torrent d'imprécations offusquait leur sagesse et effrayait leur prudence. On assista encore à quelques scènes furibondes ou grotesques. Dans l'étrange pêle-mêle des discours, toutes sortes de noms honnis ou glorifiés s'accouplèrent : Torquemada, Galilée, Rousseau, Arago, Edgar Quinet, et aussi Jésus-Christ, qui, disait-on, n'avait guère eu d'égal avant Garibaldi. Un orateur, au type slave très prononcé, monta à la tribune. Quelques-uns, à ce qu'on assure, le prirent pour Alexandre Dumas. C'était Bakounine. Il se montra partisan de la paix, mais pas avant la destruction de l'empire russe, non moins nuisible que la papauté A ces divagations, les adeptes se pâmaient d'aise : en revanche, dans le reste de l'assistance, se marquait un commencement de dégoût. Dans toute la population suisse, une appréhension dominait, à savoir la crainte des incidents que ces excès pourraient soulever. Qu'ajouterai-je ? Dès le 9, les premiers signes de défaveur se montrèrent. Le lendemain, la désapprobation ne se déguisa plus. Le 11, les Genevois n'avaient plus qu'un désir, celui de se débarrasser de leurs hôtes. Garibaldi avait l'habitude des départs accélérés aussi bien que des entrées fastueuses. Arrivé jadis en triomphateur à Londres, il s'en était éloigné presque en fugitif. C'est avec la même prestesse dégagée qu'il quitta Genève.

En dépit de cette soudaine disparition, qui eût osé dire que toute cette mise en scène fût chose stérile ou négligeable ? Garibaldi était coutumier de ces coups d'éclat qui paraissaient improvisés, mais étaient au fond très préparés. En 1862, à la veille d'Aspromonte, il avait, à Catane, lancé bruyamment son mot d'ordre : Rome ou la mort ! En 1867, à la veille d'une autre tentative, il renouvelait sous la même forme un appel semblable, et à Genève il venait de pousser le cri de guerre qui rallierait tous ses partisans.

 

V

On le vit bien à tout ce qui suivit, « En quittant Genève, Garibaldi retournera sans doute à Caprera. » Ainsi s'était exprimé M. Rattazzi. Combien vaine ne fut pas la prédiction ! Tandis qu'on le croyait encore en Suisse, l'audacieux chef de bandes était rentré en Italie. Loin de songer à la retraite, il descendait à travers la Péninsule, et à chacune de ses haltes soulevait autour de lui ses amis. Le 18 septembre, les journaux la Réforme et l'Italie publièrent, sous son nom, deux adresses, l'une au peuple de Rome, l'autre aux patriotes italiens. Déjà le grand révolutionnaire était à Florence, mais Florence n'était pour lui qu'un lieu de passage. Le 22 septembre, il partit pour Arezzo. Encore un peu, et il atteindrait le territoire pontifical.

En cette crise désormais imminente, que ferait M. Rattazzi ? On le vit d'abord garder une attitude hésitante, comme s'il eût attendu des événements son inspiration. Puis, comme le péril devenait plus pressant, il se décida à l'énergie. Enfin, l'énergie lui paraissant plus dangereuse que la faiblesse, il relâcha tous les ressorts de l'autorité qu'il avait un instant resserrés entre ses mains, et ce fut sa troisième évolution.

Pendant Ies premiers jours de septembre, le chef du cabinet italien avait dissimulé aux autres, s'était peut-être dissimulé à lui-même, la gravité des conjonctures. II ne niait plus la propagande révolutionnaire : mais c'était peu de chose, répétait-il, bien peu de chose. Suivant sa politique habituelle, il se flattait de tenir la balance égale entre les deux partis contraires. Il envoyait aux autorités de la frontière des instructions pour qu'elles fussent vigilantes ; mais ces instructions étaient si vagues, si mêlées de réserves, que beaucoup de fonctionnaires croyaient à une feinte et jugeaient plus habile de laisser faire[24]. De France cependant, arrivaient des avis qui touchaient à l'injonction. Bien plus, une division s'organisait à Lyon ; bientôt elle descendrait vers la mer, prête à être embarquée. Et Rattazzi, sans doute, n'ignorait pas ces préparatifs : était-il possible qu'ils eussent échappé à la vigilance de M. Nigra ?

On en était là quand on apprit le retour de Garibaldi en Italie. « M. le président du conseil m'a paru aujourd'hui fort préoccupé », mandait à Paris, le 14 septembre, notre chargé d'affaires. La préoccupation devint anxiété quand on connut les harangues du grand agitateur, puis son arrivée à Florence, enfin son départ pour le Midi. Contraint de prendre parti, aiguillonné par la France, Rattazzi renonça à sa politique équivoque. Une note, publiée le 21 septembre dans la Gazette officielle, fut le premier signe du revirement. Le ministère proclamait le respect des traités, la souveraineté de la loi qui obligeait pareillement tous les citoyens. « Si quelqu'un, ajoutait-il, essayait de manquer à la loyauté des stipulations et de violer la frontière, nous ne le souffririons pas. » Un acte éclatant suivit ces paroles. Comme Garibaldi allait franchir les limites de l'État pontifical, le préfet de Pérouse lui fut dépêché pour le détourner de son dessein. Toutes les instances ayant été vaines, le condottiere fut, dans la nuit du 23 au 24 septembre, arrêté à Asinalunga avec quelques-uns de ses compagnons. II fut transféré à Arezzo, puis dirigé sur Alexandrie et enfermé dans la citadelle. Le 25 septembre, une nouvelle note de la Gazette officielle souligna cette conduite. Des dépôts d'armes furent saisis ; des volontaires furent ramenés par la force publique jusque dans leurs foyers. C'était une seconde victoire d'Aspromonte, et cette fois sans effusion de sang. A Paris, on se réjouit comme si tout danger fût écarté. Le 26 septembre, M. de Moustier écrivait à notre chargé d'affaires à Florence : « Félicitez le président du conseil de la résolution qu'il vient de prendre. »

Ces félicitations n'étaient pas encore arrivées aux bords de l'Arno, et déjà le chef du cabinet italien avait cessé de les mériter. D'un bout à l'autre de la Péninsule, l'acte d'Asinalunga avait provoqué un immense émoi. Quoique déshabituée des révolutions, Florence, la douce et molle Florence, essaya un soulèvement, et peut-être les troubles fussent-ils devenus insurrection, si une pluie torrentielle, plus efficace que la police, n'eût opportunément balayé les rues. Dans les lieux publics s'élevaient des cris de mort contre les ministres. Dans le même temps, parut un manifeste des députés de la gauche qui protestèrent contre l'arrestation, accomplie, disaient-ils, au mépris de l'inviolabilité parlementaire. Sous tant de reproches, Rattazzi s'affaissa. Ce qui n'était que le bouillonnement d'une minorité factieuse l'impressionna plus que le vœu universel des gens de bien. Le premier signe de déviation, ce fut le langage des journaux démocratiques, la Réforme, le Diritto, qui purent librement prêcher l'agression contre Rome. Dans l'entrefaite, une nouvelle plus grave se répandit : Garibaldi n'était plus à Alexandrie ; il avait été élargi et reconduit à Caprera. Sur les dépôts d'armes, sur les bureaux d'enrôlement, sur les allées et venues des volontaires, la police et l'armée, un instant clairvoyantes, devinrent de nouveau remarquablement aveugles. Très effrayé de ces symptômes, soupçonnant des retours de complaisance qui toucheraient à la complicité, M. de la Villestreux interrogea derechef M. Rattazzi. Celui-ci vanta ses mesures de surveillance : l'armée d'observation avait été renforcée ; de nombreuses arrestations étaient opérées. Il avoua le passage, à travers la frontière, de quelques individus isolés ; mais tout en manifestant quelques craintes, il protesta de sa loyauté avec beaucoup de chaleur. Quant à Garibaldi, le président du conseil ne s'émouvait pas, quoique, à peine arrivé dans son île, il eût essayé de s'évader. Qui eût pu soupçonner qu'à Caprera le redoutable chef de bandes ne fût pas en lieu sûr aussi bien que dans la forteresse d'Alexandrie ! Sept bâtiments de guerre, à ce qu'on affirmait, étaient chargés de le garder.

 

VI

Au milieu de toutes ces menaces, l'État pontifical était demeuré paisible. Aucun signe de désaffection dans les campagnes ; aucune panique dans le gouvernement ; dans la ville elle-même, aucun essai d'émeute. Les habitudes de la vie sociale n'avaient pas changé. Ainsi qu'il advenait à cette époque de l'année, les familles aisées avaient gagné leurs villégiatures accoutumées. Le Corso avait conservé sa physionomie ordinaire des jours d'été. Tout au plus, quelques cris séditieux, mais isolés, et suivis d'arrestations accomplies sans tumulte. Le principal souci était le choléra qui se perpétuait à Rome avec une continuité traîtresse et sévissait avec violence en certaines bourgades. Loin de souhaiter un changement de maître, la petite bourgeoisie romaine était plutôt portée à le redouter. Elle vivait des étrangers, appréhendait par-dessus tout le départ de Pie IX et n'imaginait pas que la cour de Victor-Emmanuel, même somptueuse et brillante, pût lui apporter l'équivalent des profits perdus.

Les conseillers du Saint-Père observaient avec joie ces tendances. Ils en témoignaient même une satisfaction un peu naïve, comme si cette fidélité eût été pour eux surprise. Quels que fussent ces heureux symptômes, la condition de la petite principauté demeurait précaire en face des périls déjà imminents.

L'armée pontificale, même avec ses accroissements récents, ne s'élevait pas à plus de treize mille hommes. De ce chiffre, il fallait défalquer les malades qui étaient assez nombreux. Beaucoup de nouveaux venus, encore mal exercés, se trouvaient tout à fait inaptes à la vie en campagne. Dans l'énumération des forces totales, on comptait les gardes ruraux ou squadriglieri, sorte de milice nouvellement créée et qui ne pouvait s'assimiler aux troupes régulières. En outre, les excitations révolutionnaires n'avaient point épargné les soldats de Pie IX. Assez impuissantes dans les autres régiments, elles avaient produit leurs fruits dans la légion d'Antibes, fort amoindrie par les désertions. Tout décompte fait, l'effectif disponible ne dépassait guère huit à neuf mille hommes, sur lesquels il faudrait prélever le service des garnisons. Entre tous ces corps, le plus solide, le seul tout à fait bon, était celui des anciens Franco-Belges ou zouaves pontificaux, appelés à donner bientôt des preuves si admirables de leur valeur. En ce temps-là même, ils préludaient aux travaux de la guerre par d'autres travaux non moins périlleux, quoique plus obscurs. Au 'mois d'août, on vit une de leurs compagnies arriver à Albano où le choléra, s'abattant subitement, avait en quelques heures fait près de cent victimes. Au milieu de la consternation qui avait tout paralysé, ils relevèrent les courages, ensevelirent les morts, soignèrent les malades, assainirent les demeures, remplirent avec la sainte allégresse du sacrifice tous les devoirs répugnants ou pénibles qui, sans eux, fussent restés inaccomplis. Dans la petite cité subsiste encore, à travers les années, le pieux souvenir de leur héroïsme. On voudrait nommer tous ces braves jeunes gens, dont plusieurs succombèrent. Leur chef était un Belge, mais de nom français, qu'on appelait Résimont.

Le péril ne naissait pas seulement du petit nombre des défenseurs, mais aussi de la constitution territoriale de l'État romain. Privé des Romagnes, des Marches, de l'Ombrie, le patrimoine de Pie IX ne se composait plus, en dehors de Rome et de la vallée inférieure du Tibre, que de quatre petites provinces : au nord, celle de Viterbe ; à l'ouest, celle de Civitta-Vecchia ; au sud, celles de Velletri et de Frosinone. Ce territoire, débris d'une principauté plus grande, était ouvert de tous côtés : aucune forte barrière créée par la nature ; aucun puissant travail de défense organisé par les hommes : rien qu'une limite fictive, et, au-delà de cette limite, un protecteur suspect, spoliateur d'hier qui pourrait être celui de demain. Voisine sur toute la frontière, la monarchie italienne tenait toutes les issues qui conduisaient à Rome. Si elle observait avec vigilance ou seulement avec correction le traité du 15 septembre, aucune sérieuse alerte n'était à redouter. Si elle demeurait neutre et en quelque sorte passive, le danger serait grand par l'affluence des bandes, et néanmoins se pourrait surmonter. Mais si la tolérance dégénérait en complicité, alors l'égalité des chances serait décidément rompue, et l'équilibre ne se rétablirait que par un secours étranger.

C'est le 28 septembre que la première bande garibaldienne pénétra sur le territoire pontifical. L'invasion commença par la province de Viterbe. Dans la partie orientale de cette province, quelques gendarmes furent surpris aux Grottes de San-Stefano. Puis Acquapendente fut occupé et reconquis. Plusieurs escarmouches furent signalées aux bords du lac de Bolsena. Les jours suivants, la lutte grandit. Les garibaldiens s'étant emparés de Bagnorea, la petite ville, d'abord inutilement attaquée par les soldats de Pie IX, fut reprise par eux le 5 octobre, non sans un rude combat. — Envahi par le nord, l'État romain le fut un peu plus tard par le sud. Le 11 octobre, les pontificaux repoussèrent un coup de main sur Subiaco. Vers le même temps, Nicotera franchissait avec ses bandes la frontière napolitaine. — Ces pointes poussées en diverses directions ne laissaient pas deviner un plan d'ensemble. Bientôt parut sur les bords du Tibre, à une douzaine de lieues au nord-est de Rome, non pas Garibaldi qui était encore à Caprera, mais son fils Menotti. On put dès lors prévoir que de ce côté se dirigerait le principal effort de l'armée révolutionnaire. L'objectif serait de descendre la vallée du fleuve, de mettre à profit l'éparpillement de l'armée papale, de se rapprocher de Rome et, qui sait ? d'y entrer peut-être à la faveur d'une surprise. Toute la vigilance du général Kanzler, ministre des armes, et de ses subordonnés n'était pas de trop pour déjouer cet espoir. C'est sur ce point que se livreraient les plus acharnés-combats : le 12 octobre, celui de Monte-Libretti, mêlé d'épisodes héroïques, et six jours plus tard celui de Nerola.

Ce début de la campagne n'avait rien de décourageant. Presque partout les défenseurs de Pie IX avaient contenu leurs ennemis. Toutefois, la crainte était grande que l'armée, épuisée de ses marches, affaiblie de ses luttes, ne succombât sous la fatigue ; que les bandes, incessamment grossies par les recrues arrivées du royaume, ne finissent par tout emporter sous leur nombre. Aussi, depuis le commencement de l'invasion, tous les regards se tournaient vers la France.

Par une tolérance assez étrange en un pareil moment, le titulaire de l'ambassade, M. de Sartiges, aussi bien que son collègue de Florence, M. de Malaret, était alors en congé. J'ai entendu attribuer cette absence à des motifs personnels : M. de Sartiges souhaitait ardemment un siège au Sénat, et volontiers se dérobait, en un instant critique où les chances de déplaire seraient plus grandes que celles de se faire valoir. On a dit aussi que l'Empereur n'était pas fâché de n'avoir à Rome qu'un agent secondaire, personnage de modeste importance, plus aisé à désavouer. Cet éloignement fut peut-être un bien pour la cause pontificale. Le premier secrétaire de l'ambassade, M. Armand, transformé en chef de mission, était d'esprit ferme et net, observateur perspicace, doublement indépendant par probité de caractère et opulence de fortune. Ses dépêches, les unes insérées au Livre jaune, les autres trop intimes pour cette publicité officielle, attestent sa clairvoyante activité. Dès la première entrée des bandes, il signala les incursions, insista sur la multiplicité des attaques, exprima la crainte que les troupes pontificales, peu nombreuses et dispersées de tous côtés, ne devinssent insuffisantes à la tâche. Par là il préparait son gouvernement à une demande de secours qui de Rome serait sans doute adressée à Paris. Une partie de la presse européenne affectait de qualifier d'insurrection les désordres de l'État pontifical. M. Armand s'appliqua à réfuter cette interprétation : Le mouvement actuel, écrivait-il, n'est point spontané, mais d'importation étrangère ; il est le résultat, non d'un soulèvement intérieur, mais d'une invasion. La preuve, ajoutait-il, c'est que les prisonniers garibaldiens sont presque tous originaires du royaume ; un dixième à peine se compose d'émigrés romains. » La complicité italienne lui ayant apparu, il n'hésita pas à la dénoncer. L'un de ses principaux agents de renseignements était un gentilhomme bourguignon, M. de Résie, directeur des chemins de fer romains, et initié par ses fonctions à tout ce qui se passait sur la frontière. Par lui il recueillait des informations précieuses et s'empressait de les transmettre à Paris. Un jour, il mandait que les enrôlements se faisaient en pleine liberté, notamment à Orvieto ; que les fonctionnaires, loin de les interdire, y aidaient ; que les volontaires partaient en bandes, cachant à peine leurs fusils sous leurs vêtements. Quand la police, d'ordinaire aveugle, se décidait à ouvrir les yeux, sa surveillance était si molle que mieux eût valu l'inaction. Aux gares frontières il suffisait aux garibaldiens de descendre à contre-voie : les gendarmes visitaient les wagons, les regards modestement baissés vers les banquettes pour ne rien voir au-delà ; à l'annonce du départ, on remontait en voiture, et ainsi se franchissait la zone défendue. Sur certains points, la complicité des mécaniciens ou chauffeurs simplifiait encore le passage : ils arrêtaient leur train à l'endroit le plus propice ; c'est ainsi que s'introduisirent dans la province de Frosinone deux cent vingt garibaldiens arrivés de Naples. Notre chargé d'affaires ne se lassait pas de dénoncer ces scandaleuses complaisances[25]. En outre, il laissait entrevoir que le triomphe de l'invasion pourrait être aussi fatal au roi Victor-Emmanuel qu'à Rome même : c'était aux cris : Vive la République ! A bas les souverains ! que les garibaldiens étaient entrés à Bagnorea. Infatigable informateur auprès de son gouvernement, M. Armand s'appliquait à réconforter la curie romaine en promettant l'assistance de la France. Quand il ne pouvait voir le Pape ou le cardinal Antonelli, il s'adressait au sous-secrétaire d'État, Mgr Berardi, qui habitait au palais du Quirinal, non loin ce t ambassade de France ; et c'était par l'entremise de ce prélat, d'esprit très actif et avisé, qu'il faisait passer les nouvelles, les avis, les encouragements.

Ces témoignages étaient accueillis avec gratitude, non toutefois sans une arrière-pensée. Notre chargé d'affaires était-il le véritable organe de la politique impériale ? On en doutait au Vatican. On n'en doutait pas moins dans le corps diplomatique ; et, parmi les ambassadeurs étrangers, plusieurs, se fondant sur les informations qui leur arrivaient de Paris, ne se gênaient pour répéter assez haut que M. Armand serait désavoué. M. Armand lui-même, ainsi qu'il l'a confessé plus tard, n'était pas sans inquiétude. En vain multipliait-il les dépêches, aucune instruction ne lui parvenait. Impressionné de ce silence, il avait peine à garder en son âme l'entière confiance qu'il s'efforçait d'entretenir au dehors. Au-dessus du représentant de la France, agent dévoué, mais révocable à volonté, les conseillers de Pie IX s'usaient à percer les vraies pensées du souverain. Napoléon allait être encore — mais pour la dernière fois l'arbitre des destinées de l'Italie, et ce qui restait du pouvoir temporel dépendrait de sa faiblesse ou de sa fermeté.

 

VII

Vers le commencement de septembre 1867, Napoléon s'était rendu à Biarritz, fatigué des affaires, fatigué aussi des fêtes, par-dessus tout avide de repos. Où il espérait la paix pour son esprit, pour sa santé le réconfort, il retrouva les soucis. C'est dans le calme de la belle villa impériale que la question italienne, de plus en plus pressante, vint de nouveau s'imposer à son âme lassée.

Entre toutes les importunités, aucune ne pouvait lui être plus à charge. Au déclin de son règne, il repassait avec une mélancolie désabusée la longue histoire de ses condescendances envers l'Italie. Que n'avait-il pas fait pour elle ? En 1859, il lui avait offert le magnifique présent de la Lombardie. Puis, au mépris du traité de Zurich, il l'avait laissée s'étendre en Toscane, à Parme, à Modène, dans les Romagnes. Quand avait éclaté le grand scandale de Castelfidardo, il s'était borné à une protestation vaine et avait plié sous le fait accompli. Sur les disgrâces du roi de Naples, il n'avait versé qu'une larme tiède et légère, et, ayant envoyé son escadre pour assister avec sympathie aux derniers jours de Gaëte, il s'était cru quitte envers le jeune prince comme envers le vieux droit. En 1866, la libération de la Vénétie avait inspiré toute sa conduite. En retour, que demandait-il ? Bien peu de chose : que Pie IX, chargé d'années, pût achever son règne en paix ; que lui-même, Napoléon, échappât, vis-à-vis de ses sujets catholiques, au reproche de duplicité ; que le traité du 15 septembre eût une durée décente et ne devînt caduc que par l'effet des circonstances et du temps. Il n'entendait ni enchaîner l'avenir ni s'obstiner contre le destin. Que si son exigeante protégée répugnait à la gratitude, il formulait du moins un souhait modeste, celui qu'elle ne fût point une auxiliaire pour ses ennemis. C'est ainsi que son ancienne bienveillance se nuançait de tristesse, parfois même d'amertume. Au-delà des monts, ce revirement n'avait point passé inaperçu. Pourtant, les Italiens se rappelaient les longues faiblesses de Napoléon. Pouvait-on croire au réveil d'une énergie qui ne s'était déployée jusqu'ici que pour mollir aussitôt ? En outre, combien de fois l'Empereur, devant ses familiers, n'avait-il pas parlé avec regret, presque avec remords, de la première expédition de Rome ? Était-il invraisemblable de compter qu'au dernier moment il reculerait devant une seconde intervention ? Pleins de ces pensées, trop pénétrés de leurs ambitions pour se soucier d'être importuns, Victor-Emmanuel et ses conseillers ne désespérèrent point d'arracher au monarque une nouvelle capitulation.

Leur langage fut insidieux. Ils ne niaient pas la convention du 15 septembre, mais s'attachaient à la restreindre et surtout à l'obscurcir. Obligés à empêcher toute attaque extérieure contre le territoire du Saint-Siège, ils avaient, disaient-ils, rempli leur devoir, tout leur devoir, même au risque de leur popularité : seulement le courant national était très fort, si fort que, bientôt peut-être, toutes les digues établies par leur vigilance seraient emportées. Puis, par une diversion habile, ils s'appliquaient à concentrer vers Rome les regards qui se portaient sur les frontières. S'autorisant de la convention du 15 septembre, ils proclamaient qu'entre le gouvernement pontifical et la population romaine, toute immixtion étrangère était interdite. « C'est pourquoi, ajoutaient-ils, si, par un fait quelconque auquel nous ne participerions pas, l'état actuel des provinces pontificales venait à changer, les droits du peuple romain ne pourraient être méconnus[26]. » Ayant ainsi stipulé, au profit des sujets du Pape, le droit à l'émeute, ils prédisaient, avec un joyeux pessimisme, l'insurrection comme prochaine, comme imminente : « Il paraît certain, télégraphiait le 30 septembre 1867 M. de Campello, ministre des affaires étrangères, à M. Nigra, que, dans peu de jours, une révolution éclatera à Rome[27]. » En pareille occurrence, aucune puissance, fût-ce le gouvernement impérial, n'aurait le droit d'intervenir : ainsi le voulait la convention du 15 septembre, prestement retournée contre Napoléon et contre le Saint-Père lui-même. Cependant une hypothèse était prévue, celle où le mouvement ne s'arrêterait pas juste au degré désirable pour les convoitises italiennes. Arrivés à ce point, les conseillers de Victor-Emmanuel opéraient une nouvelle évolution et tout à coup se montraient très sombres. Il se pouvait que l'ordre public fût troublé, que les institutions monarchiques fussent menacées. Le triomphe de la République irait à l'encontre des vœux du roi et sans doute aussi de l'Empereur. Contre ce péril très réel, quel serait le remède ? Ici apparaissait un dessein, insinué avec toutes sortes de ménagements, celui de l'entrée des troupes italiennes dans les provinces pontificales : elles y sauvegarderaient la sécurité générale, y préviendraient tout excès, y protégeraient, en un mot, toutes choses, niais aucune plus efficacement que l'indépendance du Saint-Père. C'est cette thèse, volontairement mêlée de sophismes, que M. Nigra fut chargé d'exposer à Biarritz. Sa mission aurait un double but, prévenir l'occupation française, préparer les voies à une occupation italienne. Il devrait solliciter de l'Empereur un double laisser-faire, un laisser-faire pour pousser à la révolution, un autre laisser-faire pour la contenir en la confisquant.

Il est rare que la même manœuvre réussisse deux fois. Déjà, aux jours de Castelfidardo, les Piémontais avaient inauguré une manière pareille, et, invoquant, eux aussi, l'ordre public, s'étaient transformés en gendarmes pour mieux s'imposer comme conquérants. Le succès de cette audacieuse imposture s'était expliqué par deux choses également extraordinaires, les naïves illusions de l'Empereur, l'habileté inouïe de Cavour. Depuis 1860, Napoléon avait perdu ses illusions, et l'Italie son grand ministre. Quand Nigra, dans les premiers jours d'octobre, arriva à Biarritz, il trouva le souverain vaguement bienveillant, mais excédé de son insatiable cliente. Avec une nuance un peu ironique, le monarque nia les informations qu'apportait le diplomate : Rome, disait-il, n'était point sous le coup d'une émeute, ainsi qu'on se plaisait à la croire, et tout danger, au moins prochain, semblait chimérique : que si une révolution républicaine venait à se produire, il serait alors temps d'aviser. Sur une nouvelle occupation française, l'Empereur ne s'expliqua point, réservant sa liberté. Il ajouta d'ailleurs, avec un léger retour de condescendance, qu'aucune décision ne serait prise à Paris sans que le cabinet de Florence en fût avisé. Nigra ne put rien obtenir de plus et dut revenir à Paris[28].

Les jours suivants, toutes sortes d'informations arrivèrent de Florence, transmises par notre chargé d'affaires, M. de la Villestreux. Elles concordaient avec les renseignements envoyés de Rome par M. Armand. La connivence italienne se dissimulait de moins en moins : de nombreuses bandes de garibaldiens s'acheminaient vers la frontière : à Florence même, un comité de secours pour les volontaires fonctionnait publiquement ; quant à M. Rattazzi, tantôt il protestait de sa bonne volonté, mais se disait débordé ; tantôt il insinuait, comme l'avait fait M. Nigra, que la véritable solution serait l'entrée des troupes royales dans l'État romain. Toutes ces correspondances, résumées par M. de Moustier, allaient aboutir à Biarritz. Sous l'impression de ces nouvelles, Napoléon s'éloigna encore de son ancienne alliée et, quoiqu’avec une extrême répugnance, commença à entretenir l'idée, à ses yeux fort déplaisante, d'une seconde expédition à Rome. Le premier signe de cette disposition plus décidée, ce fut un télégramme que, par son ordre, M. de Moustier expédia le 11 octobre à M. de la Villestreux : « L'Empereur, disait la dépêche, se préoccupe très vivement de l'inefficacité des efforts du gouvernement italien pour empêcher les bandes garibaldiennes de pénétrer sur le territoire-pontifical[29]. » Dans le même temps, les troupes rassemblées à Lyon étaient acheminées vers la mer et se massaient à Toulon. Le 12 octobre, M. de Moustier laissa pressentir à M. Nigra les desseins éventuels de l'Empereur : « Puisque les troupes italiennes, ajouta-t-il, ne suffisent pas, à elles seules, à empêcher l'invasion, Sa Majesté croit le moment venu pour la France de prendre ses mesures, et loyalement nous en donnons avis au gouvernement du roi[30]. »

Encore trois jours, et l'Empereur reviendrait à Saint-Cloud. C'est à ce moment que serait prise la décision définitive. Comme le souverain allait quitter Biarritz, les amis et les adversaires de l'Italie redoublèrent d'efforts pour assurer le triomphe de leur politique. Ils formaient à la cour impériale deux coteries puissantes, acharnées à se disputer l'influence. Entre tous les patrons du nouveau royaume, le prince Napoléon était le plus considérable. Un défenseur non moins zélé de la même cause, c'était M. de la Valette, alors ministre de l'intérieur, personnage d'un esprit très fin, mais superficiel, d'une instruction variée, mais sans profondeur, gracieux, rompu à l'intrigue, très en crédit auprès des souverains. M. Rouher, alors à l'apogée de sa faveur, était rangé dans le même parti. Il semble pourtant que, dans ces conjonctures, il ait réprouvé avec une extrême vigueur les projets de Garibaldi. Son objectif eût été de ménager les catholiques en vue des élections, l'Italie en vue des complications extérieures futures. Dans cette pensée, il eût accepté sans trop de répugnance une occupation des États romains organisée de compte à demi entre Napoléon et Victor-Emmanuel. C'est du moins ce qu'on peut inférer des documents de source italienne[31] et des lettres trouvées plus tard aux Tuileries. — Tout à l'opposé, la politique d'énergie avait dans le cabinet deux champions très résolus : c'étaient M. de Moustier et le maréchal Niel. — Les italianissimes, ainsi qu'on les appelait, exprimaient une appréhension très grave : ils craignaient qu'en poussant à bout le gouvernement de Florence, on ne le rejetât pour jamais dans les bras de la Prusse. Leurs contradicteurs ne niaient pas l'argument : « Mais, ajoutaient-ils, si après tous les échecs moraux des dernières années nous laissions protester la convention du 15 septembre, nous tomberions dans un discrédit tel que nous ne nous en relèverions pas. » Le plus troublant, c'était que de part et d'autre le raisonnement était juste ; car les fautes de la politique impériale avaient mis les choses à ce point qu'il n'y avait plus guère de choix qu'entre le mal et le pire. — Cependant, à cette heure décisive pour leurs ambitions, les serviteurs, les agents de Victor-Emmanuel ne négligeaient aucune des influences qui, en d'autres temps, avaient assuré leur succès. Aucun moyen n'était omis, pas même la menace du poignard révolutionnaire. « On nous dénonce, écrivait M. de Saint-Vallier à M. de la Villestreux, des complots contre la vie de l'Empereur ; on dit que cinq garibaldiens travestis auraient été expédiés de Naples et seraient déjà arrivés à Marseille. » A Florence, Victor-Emmanuel, dans un entretien avec notre attaché militaire, le colonel Schmitz, déplorait, avec des accents habilement joués, sa situation critique : « Si les troupes italiennes n'entrent pas dans les États pontificaux en même temps que les troupes françaises, ma couronne sera compromise[32]. » Dans la crainte d'un conflit avec la France, l'Italie, si nous en croyons M. de Bismarck, essayait même d'amorcer quelques négociations à Berlin[33]. — Tandis que se tenaient tous ces propos, tandis que se nouaient toutes ces intrigues, M. Nigra se consumait en démarches incessantes : il voyait les ministres, entretenait M. de Moustier et, non content de l'entretenir, fixait par écrit les arguments qu'il craignait d'avoir mal développés. En chacune de ses conversations, il s'attachait à raviver les souvenirs de Solferino, le vieil attachement de l'Empereur pour sa patrie ; puis il flétrissait les funestes conseillers qui entraînaient le souverain loin des anciennes voies. Il semble que ses paroles ne furent pas tout à fait perdues ; car le 14 octobre, dans l'après-midi, il télégraphiait à Florence : « J'espère encore empêcher une seconde expédition de Rome.

Dans la soirée du 15 octobre, l'Empereur regagna Saint-Cloud. Le lendemain aurait lieu le conseil des ministres dans lequel serait discutée l'intervention. Infatigable en ses démarches, M. Nigra mit à profit les quelques heures qui restaient. Volontiers il eût proposé au gouvernement français une combinaison qui se résumait en deux points : entrée des troupes italiennes sur le territoire pontifical, à charge par elles de regagner la frontière dès que la tranquillité serait rétablie ; réunion d'un congrès qui réglerait la question romaine. D'après ce qu'il télégraphiait à Florence, ce plan aurait eu quelques chances d'être adopté. M. de Campello, ministre des affaires étrangères, n'autorisa point la discussion d'un tel projet ; il se refusait, après l'occupation, à prendre l'engagement de rétrograder jusqu'aux frontières ; et par ce refus même, il montra les convoitises de son pays[34]. La nuit du 15 au 16, la matinée du 16, s'écoulèrent en cet échange de dépêches ; pendant ce temps les ministres s'acheminaient vers Saint-Cloud. Les partisans de l'intervention firent valoir le vœu des catholiques et surtout le droit des traités : puisque le cabinet de Florence se déclarait impuissant à empêcher l'invasion des États pontificaux, c'était à la France à se subroger à lui et à exécuter par elle-même la convention du 15 septembre. En dépit de tous les mécomptes anciens ou récents, l'Empereur nourrissait vis-à-vis de l'Italie un fonds de bienveillance qui ne permettait pas qu'aucun courroux fût bien vif ni surtout bien durable. En outre, au milieu de notre politique extérieure, déjà si embarrassée, quel n'était pas l'ennui de cette nouvelle complication ! En cet état d'esprit, peut-être eût-il prolongé ses atermoiements. Mais le marquis de Moustier et le maréchal Niel tinrent bon, offrirent même, à ce qu'on assure, leur démission si leur politique ne prévalait pas. Finalement, l'intervention fut décidée en principe, sinon encore l'ordre du départ.

A Rome, les derniers jours n'avaient pas été sans inquiétude. n Rien n'est compromis encore, télégraphiait M. Armand le 13 octobre, mais tout peut l'être demain. » Les succès de la petite armée pontificale avaient réconforté les âmes ; mais les troupes s'épuisaient par leurs marches, s'amoindrissaient par leurs combats. Au milieu de la crise, le Saint-Père conservait tout son sang-froid : « Je défendrai, disait-il, mon pouvoir temporel, bien qu'il ne soit plus aujourd'hui au milieu de l'Europe qu'une dilution homéopathique. » Antonelli gardait le même calme. En revanche, dans l'entourage, se répandait le bruit du prochain départ du Saint-Père. « Un des membres du Sacré Collège, mandait notre chargé d'affaires, m'a déjà exprimé le vœu d'être reçu, le cas échéant, à bord de notre stationnaire[35]. » On en était là quand, le 17 octobre, un télégramme arriva de Paris, qui était ainsi conçu : « Que le gouvernement pontifical continue à se défendre énergiquement, l'assistance de la France ne lui fera point défaut[36]. » — « En lisant cette dépêche, a écrit plus tard M. Armand avec une nuance émue, j'ai contenu avec peine le sentiment de joie que me faisait éprouver l'adoption d'une politique aussi conforme à notre dignité nationale[37]. » L'heure était trop tardive pour que l'étiquette permît l'accès des appartements du Saint-Père. Mais le lendemain, dès la première heure, notre chargé d'affaires se rendit au Vatican ; il s'y rendit en voiture de gala et en uniforme, afin de laisser pressentir par ce cérémonial même qu'il était porteur de bonnes, d'excellentes nouvelles. Admis en présence de Pie IX, il lui remit le télégramme, le télégramme libérateur, ainsi qu'il l'appelait, et le Pontife, déjà instruit des résolutions françaises par un message du Nonce, lui témoigna avec une effusion touchante toute sa gratitude. Puis, de nouveau, le diplomate traversa la ville dans le même appareil. Déjà le bruit de la prochaine assistance s'était répandu dans Rome et y avait provoqué une certaine surprise ; car le silence des jours précédents avait accrédité la persuasion que le représentant de la France n'était plus à l'unisson de la politique de son maitre. Comme M. Armand rentrait à l'ambassade, il trouva les salons du palais déjà remplis par les prélats, les diplomates, les membres de la noblesse romaine. Tous s'empressèrent à le complimenter et se montrèrent d'autant plus expressifs dans leurs félicitations qu'ils avaient cru davantage à un désaveu.

 

VIII

Qui comptera les tergiversations du gouvernement impérial ? A l'heure même où M. Armand recevait le télégramme que nous venons de rappeler, M. de Moustier mandait au quai d'Orsay le chevalier Nigra. Il arrivait de Saint-Cloud, où s'était tenu un nouveau Conseil. Dans cette nouvelle réunion, on avait décidé de surseoir à l'embarquement. « Les ordres, dit M. de Moustier, sont implicitement suspendus. Le gouvernement impérial fait appel aux sentiments d'amitié et de solidarité qui unissent l'Italie et la France. Redoublez d'énergie pour arrêter le mouvement des volontaires ; l'entreprise n'est pas au-dessus de vos forces. Que si vous vous montriez impuissants à l'accomplir, alors, alors seulement nous agirions, non sans regret, croyez-le bien, mais sans aucune hésitation. » Ainsi parla notre ministre des affaires étrangères, d'un ton très ferme encore, mais déjà devenu plus débonnaire. A l'exécution immédiate était substituée la gronderie[38].

 A la vérité, la gronderie serait beaucoup plus sévère que de coutume. En annonçant à Florence ces nouvelles plus rassurantes, M. Nigra ajoutait : « J'ai réussi, mais provisoirement. » Personnellement acquis à la politique de résistance et peu ronflant en de nouveaux atermoiements, M. de Moustier précisa bientôt quels gages il réclamait de l'Italie. Le 19 octobre, il télégraphiait à M. de la Villestreux : il Que le gouvernement du mit donne la preuve de sa bonne volonté en supprimant immédiatement les bureaux d'enrôlement, en dissolvant les comités de secours, en faisant une proclamation qui déclare que tous les volontaires seront arrêtés, désarmés et internés Voyez M. Rattazzi et répondez sur-le-champ[39].

 Quand ce télégramme parvint à Florence, déjà M. Rattazzi avait remis ses pouvoirs entre les mains du roi. Il se sentait également impuissant à braver la France et à contenir la révolution. Lorsque M. de la Villestreux lui communiqua les demandes de son gouvernement, il allégua qu'il n'était plus ministre et se déroba à tout engagement. Il nia l'existence des bureaux d'enrôlement, ajouta qu'il était impossible de dissoudre les comités de secours. Quant à une proclamation royale, il la jugeait superflue. Dans la ville, un bruit courait, très vague encore, celui de l'évasion de Garibaldi, qui, disait-on, n'était plus à Caprera. Aux interrogations de notre chargé d'affaires, Rattazzi ne répondit qu'en termes évasifs : Garibaldi était malade depuis trois jours : on n'avait pu le voir : on ignorait ses projets. Cependant Victor-Emmanuel accepta la démission du Cabinet. On parla de mesures énergiques que prendrait le monarque ; sans doute le nouveau ministère serait un ministère de résistance. Le roi lui-même s'appliqua à calmer les craintes de l'Empereur[40]. Si équivoques que fussent tous ces signes, Napoléon ne crut pas qu'il convînt de refuser à l'Italie un nouveau délai pour exécuter la convention du 15 septembre. A Paris, le 16 octobre, tout était à l'intervention. Le lendemain soir, les volontés semblaient fléchissantes. Le 21 octobre, une note du Moniteur annonça que l'Empereur, sur les assurances venues d'Italie, avait donné l'ordre d'arrêter l'embarquement. Quelques corps de troupes qui déjà avaient pris place sur les vaisseaux furent ramenés à terre. Telle fut la nouvelle évolution de la politique impériale.

Les jours suivants, arrivèrent coup sur coup des informations assez graves pour lasser la longanimité de la France.

Ces informations vinrent à la fois et de Florence et de Rome

« Tenez pour certain que Garibaldi a quitté son île, mandait le 21 octobre M. de la Villestreux. » Il était si bien parti que, depuis la veille, il se trouvait à Florence[41]. Les « sept vaisseaux de guerre » qui gardaient Caprera n'avaient point réussi à empêcher sa fuite. « Il s'est évadé à la faveur d'un grand brouillard, » télégraphiait Victor-Emmanuel à l'Empereur[42]. Le 22, sur la place de Sainte-Marie-Nouvelle, le grand agitateur harangua le peuple : « Nous aurons Rome, dit-il ; je remercie le peuple de Florence. Une flotte étrangère est annoncée ; ne la craignez point : elle s'évanouira.au souffle du peuple. » Ayant parlé de la sorte, le condottiere s'achemina vers la gare, escorté par une foule immense. Un train spécial l'attendait qui l'emporta vers Terni. Quand il fut loin, on s'avisa qu'il y aurait avantage à l'arrêter. Des mandats furent envoyés aux préfets des provinces frontières. Lorsque M. de la Villestreux s'enquit du résultat des ordres, on lui répondit par l'expression de grands regrets : Garibaldi avait, cette fois encore, gagné ses surveillants en vitesse ; sans doute, il était parvenu à franchir les limites de l'État pontifical. Ainsi s'écoulaient les jours, en une sorte d'interrègne où s'énervait le peu d'autorité qui restait. Désespérant des ministres démissionnaires, M. de la Villestreux s'adressait au général Cialdini, qui avait été chargé par le roi de former un nouveau cabinet. Mais Cialdini, débordé de toutes parts, se perdait en démarches pour chercher des collègues. C'est en vain qu'en deux entrevues successives, M. de la Villestreux le pressa de grouper autour de lui le parti de l'ordre. Et en effet le jour était proche où, aussi impuissant que Rattazzi, il renoncerait à son mandat !

L'état de Rome n'éveillait pas moins d'alarmes. Pour les conseillers du Saint-Père, le télégramme du 17 octobre avait été le plus puissant des réconforts. Pourtant la dépêche aurait eu besoin d'être confirmée, et le silence qui suivit parut un peu suspect. Le 20 octobre, arrivèrent de France le général du génie Prudon, appelé à reconnaître les fortifications de Rome, et le contre-amiral Lafont de Labédat, chargé d'aménager, en vue d'un débarquement éventuel, le port de Civitta-Vecchia. Cette double mission, tenue d'ailleurs très secrète, attestait que le gouvernement impérial n'avait point renoncé à ses projets d'assistance. Mais la France était lente. Combien active au contraire et impatiente n'était pas la révolution ! Dans la ville, jusque-là très calme, la police commença à découvrir des traces de complots. Ces trames n'étaient point l'œuvre de la population indigène, mais de conspirateurs cosmopolites. Le 22 octobre, des émissaires étrangers, s'étant introduits dans la ville, tentèrent deux coups de main, l'un sur le Capitole, l'autre sur la porte Saint-Paul. Ces attaques échouèrent. En revanche, une des casernes, la caserne Serristori, sauta, ensevelissant sous ses ruines vingt-deux soldats. Le soir même, notre chargé d'affaires, s'autorisant de l'événement, télégraphia pour hâter le secours. Comme les fils étaient coupés du côté de l'Italie, la dépêche fut transmise à Civitta-Vecchia, d'où l'aviso l'Actif la porta à Villefranche. Bientôt une nouvelle alerte accrut l'émoi dans la population de Rome. Du moins, ce ne fut plus un attentat lâchement criminel comme celui de la caserne Serristori, mais une conjuration, d'un goût audacieux et héroïque. Parmi les garibaldiens se trouvaient deux frères, les frères Henri et Jean Cairoli, tous deux d'âme intrépide. Ils s'étaient offerts à introduire dans Rome un convoi d'armes et à rallier leurs adeptes. Avec une soixantaine de compagnons, ils descendirent à l'aide de barques le cours du Tibre. Leur plan était de saisir le remorqueur à vapeur qui surveillait le fleuve et de débarquer de la sorte en pleine ville, au port de Ripetta. Ils s'emparèrent d'un petit bateau, mais non du remorqueur, qui ne parut point. L'obscurité était venue. Trop faibles pour pénétrer dans la cité, trop fanatisés pour renoncer à leur dessein, ils passèrent la nuit dans leurs barques ; puis, le matin, ils s'établirent dans une villa située sur les monts Parioli, à un kilomètre au nord de Rome. C'est là qu'ils furent surpris par les pontificaux. Après un combat acharné, Henri Cairoli fut tué ; Jean, son frère, fut blessé, et, fort amoindrie par ses pertes, la petite troupe tomba aux mains de l'ennemi. Tandis que, de la porte du Peuple, on entendait le bruit de la fusillade, dans les cercles, dans les lieux publics, on se passait le Moniteur français du 21 octobre, qui annonçait l'ajournement de l'expédition. L'incertitude du secours provoqua chez quelques chefs militaires un peu de trouble ; et, dans la population civile, on remarqua les premiers signes d'une fidélité qui s'ébranlait. D'après les rumeurs les plus accréditées, les garibaldiens ne tarderaient pas à se rapprocher de la ville. Jugeant l'heure décisive, Antonelli prévint M. Armand, et avec une solennité de ton qui se proportionnait à la grandeur du péril : « Si l'Empereur veut vraiment sauver le Saint-Siège, sachez bien qu'il n'y a plus une minute à perdre. » C'est alors que le 24 octobre, à onze heures du soir, notre chargé d'affaires expédia à Paris une nouvelle dépêche, instante cette fois jusqu'à la supplication. « Aujourd'hui, mandait-il, la nouvelle que l'embarquement des troupes était arrêté a frappé de panique la ville et le gouvernement. Le cardinal et le général Kanzler ont seuls conservé leur sang-froid. La garnison fait son devoir, mais est épuisée de fatigue. Aux yeux de Son Éminence, la situation est très critique. Le Pape en est sérieusement ému, et Mgr Bérardi craint qu'il ne prenne quelque résolution soudaine. » Les communications avec l'Italie étant toujours coupées, le télégramme fut porté par l'aviso le Passe-Partout jusque sur les côtes de Provence. Le bâtiment emportait deux autres dépêches oit se reflétaient les mêmes alarmes. L'une était du général Prudon pour le ministre de la guerre, l'autre de l'ambassadeur d'Autriche pour l'empereur François-Joseph, qui se trouvait alors à Paris[43].

L'évasion de Garibaldi, l'impuissance de Victor-Emmanuel à former un ministère, la condition de la ville de Rome, tout démontrait le danger des retards. Les troupes étaient demeurées à Toulon et dans les cantonnements environnants. Le 24, l'ordre fut donné de les embarquer, mais point encore d'appareiller. Le 25, un télégramme de M. Nigra, adressé à Florence, laissa pressentir l'intervention. Ce jour-là même se tint un nouveau conseil des ministres. L'Empereur s'acheminait vers la politique d'action, mais avec toute sorte de retours, tant il se détachait malaisément de son ancienne protégée, tant il renonçait à regret à la seule alliée qui, dans l'état de l'Europe, lui restât ! Dans l'entrefaite, on sut que le général Cialdini avait décidément renoncé à former un cabinet. De plus en plus, le gouvernement du roi était à la merci de la révolution. « Je vois avec douleur que les promesses de Votre Majesté ne se réalisent pas, télégraphiait l'Empereur à Victor-Emmanuel. » Un peu plus tard, le dernier télégramme de M. Armand fournit aux partisans de l'intervention un suprême argument. Dans la nuit du 25 au 26, les contre-ordres donnés à la flotte de Toulon furent à leur tour contremandés ; le départ fut résolu et la nouvelle fut notifiée au public par la voie du Moniteur. Pourtant, ceux qui connaissaient le mieux Napoléon suspectaient encore quelque revirement : ils ne croiraient, disaient-ils, à l'expédition, que lorsque la flotte serait en pleine mer. Ils ne se trompaient pas tout à fait. Les Italiens s'épuisaient en suprêmes efforts pour éloigner la France de leur pays : à leur tête était M. Nigra, et surtout M. Pepoli, qui venait d'arriver à Paris. Le 26 octobre, comme nos vaisseaux venaient de quitter la rade de Toulon, l'un des sémaphores transmit l'ordre suivant : « Par ordre de l'Empereur, rentrez à Toulon. » L'évolution commença, mais assez lente et malaisée, à cause du grand nombre des navires. Elle n'était point achevée quand un second commandement survint : « Reprenez le large, mais restez en relations avec les sémaphores. « De nouveau, l'escadre vira de bord et reprit sa marche, longeant les côtes de Provence et ne déviant que peu à peu. Vers le soir, on arriva en face du cap de Bénat. A ce moment, le sémaphore, installé au rivage, demanda à communiquer : « Bénat nous attaque, s'écria le timonier. — Mettez l'aperçu, répliqua en langage de marine l'officier de service. » Le commandant en chef de l'escadre, le vice-amiral Gueydon, était sur la dunette. Vivement il s'interposa et prescrivit qu'on poursuivît la route. La nuit venait rapidement. L'escadre, s'éloignant de plus en plus, perdit de vue la terre et échappa à tous ceux qui auraient voulu la rappeler[44].

 

IX

Après tant de retards, l'expédition, si longtemps suspendue, arriverait-elle à temps ?

Nous avons vu Garibaldi quittant Florence le 22 octobre. Le 23, il était à Rieti. Le soir du même jour, il atteignit Passo Corese, situé sur la frontière des États romains. C'est là qu'il prit le commandement de l'armée révolutionnaire, qui s'élevait à dix mille hommes environ. Le lendemain, il continua de s'avancer à travers la Sabine, en suivant la rive gauche du Tibre. Vingt-cinq kilomètres encore, et il serait aux portes de la Ville Éternelle. Que serait-il advenu si, entraînant ses hommes et brusquant sa marche, il avait tenté un coup de main sur Rome ? Cependant, sur sa route se trouvait Monte-Rotondo, petite place sans enceinte continue, mais située sur une position dominante et couronnée par un vieux château. Trois cents hommes défendaient la petite bourgade, sous les ordres d'un capitaine qu'on appelait Costes. Garibaldi commit la faute de s'attarder à cette attaque, et les pontificaux eurent l'honneur d'une défense que le général de l'armée révolutionnaire n'attendait point. Profitant des abris que leur fournissaient les clôtures et les jardins, utilisant leur petite artillerie, qui se réduisait à deux pièces de canon, reculant de maison en maison, s'enfermant enfin dans le château, ils prolongèrent le combat pendant toute la journée du 25 et pendant toute la nuit qui suivit. Forcés dans leur dernier réduit, menacés d'incendie, ils se rendirent enfin ; mais, quoique vaincus, peut-être avaient-ils sauvé Rome elle-même en arrêtant l'élan de leurs ennemis[45].

Cependant l'anxiété croissait dans la ville. Le 25, la police découvrit les traces d'un complot dans le Transtevere : les conjurés furent surpris et, après une lutte opiniâtre, périrent ou furent faits prisonniers. Le 26, on sut, dès le matin, que Garibaldi approchait ; le soir, on apprit que Monte-Rotondo avait succombé. Ces nouvelles changèrent les craintes en terreurs. Les abords de l'ambassade se remplissaient de gens qui venaient solliciter la protection française. Le général Kanzler et le général Prudon parcoururent la ligne des remparts : après examen, il fut reconnu que la rive droite du Tibre était seule défendable ; des mesures furent débattues pour transférer en cette partie de la cité les logements des cardinaux, les bureaux des principaux fonctionnaires. Antonelli avait conservé tout son sang-froid. En revanche, le Pape se plaignait, non sans amertume ; il eût mieux valu, disait-il, lui signifier de suite l'abandon que de lui promettre un secours qui ne paraissait point. Des ordres furent donnés pour que tous les corps se repliassent vers Rome : résolution extrême qui livrerait à l'ennemi des populations jusque-là fidèles, mais qui se justifiait par l'urgence du péril. « Je tâche de faire accepter l'idée d'un siège de quelques jours, télégraphiait II. Armand dans l'après-midi du 26 octobre ; mais, en dépit de tout, l'inquiétude devient sérieuse chez les meilleurs esprits, galopante chez les autres. » — « La situation est de plus en plus critique, » mandait de son côté le général Prudon.

Le 27, on connut les ordres d'embarquement. Dans la curie romaine, les courages se relevèrent. Même au milieu de l'espoir renaissant, une terrible appréhension subsistait. Qui atteindrait le premier la ville, Garibaldi qui descendait le Tibre ou les Français qui voguaient sur la Méditerranée ? A ne considérer que les apparences, il semblait que toutes les chances fussent pour le condottiere. Mais, déconcerté par la résistance de Monte-Rotondo, il demeura immobile pendant toute la journée du 26. Le 27, dans l'après-midi, il commença à dessiner son mouvement offensif et s'avança vers Rome par la voie Salaria : après une courte marche, il fit halte à Santa-Colomba, et se contenta de pousser son avant-garde jusqu'à Marcigliana. Le 28, il s'arrêta à Castel-Giubileo, à neuf kilomètres seulement des portes. Il semblait qu'il hésitât à engager le suprême combat. Était-ce timidité ou défaut de génie ? défiance de ses propres troupes, plus indisciplinées qu'aguerries ? crainte des soldats du Pape, décidément moins méprisables qu'on ne se plaisait à le dire ? Dans ces jours mêmes, des agents du roi Victor-Emmanuel arrivaient à son camp, annonçaient l'intervention de la France, lui dépeignaient les complications qui pourraient suivre, le suppliaient de ramener ses bandes de l'autre côté de la frontière. Ces exhortations, même inécoutées, étaient bien propres à briser son élan. Le 29, les garibaldiens atteignirent le Teverone, affluent du Tibre, qui se jette dans le fleuve, à quatre kilomètres au nord de Rome ; mais, le pont Salario étant coupé, ils rétrogradèrent. Le 30, un nouveau mouvement offensif les porta jusqu'aux bords de la rivière, puis, comme effrayés de leur audace, et sentant que tous les passages étaient gardés, ils battirent en retraite vers Monte-Rotondo.

Tandis que Garibaldi s'attardait autour de Rome, la flotte, quoique fort retardée par le gros temps, se rapprochait des côtes italiennes. Le 28 octobre, vers la fin de l'après-midi, de l'extrémité du môle de Civitta-Vecchia, on aperçut un aviso aux couleurs françaises : c'était le Caton. L'escadre suivit de près ; mais comme elle allait atteindre la côte, l'état de la mer l'obligea à regagner le large, et ce ne fut que le lendemain matin qu'elle entra dans le port. Le général de Failly, commandant en chef le corps expéditionnaire, aurait voulu, avant de mettre ses hommes à terre, attendre un nouvel ordre télégraphique de l'Empereur. Sur les instances du vice-amiral de Gueydon, le débarquement commença aussitôt. Le 30 octobre, l'avant-garde française, commandée par le général de Polhès, entra dans Rome. Dans le même temps, d'autres convois partaient de Toulon. Ainsi se compléterait le corps expéditionnaire qui devait se composer de deux divisions. En outre, une troisième division, rassemblée sur les côtes de Provence, se tenait en réserve, toute prête à être embarquée.

 

X

Ce serait le salut pour le Saint-Siège. Mais ne serait-ce point pour la France et pour l'Europe le signal de nouvelles complications ? On a dit les infatigables efforts tentés par les amis de l'Italie pour prévenir ou ajourner l'intervention impériale. Ni les ordres d'embarquement transmis à Toulon, ni les télégrammes qui annonçaient le départ de l'escadre, n'avaient abattu tout à fait les espérances. En dépit de tous les signes contraires, les sollicitations s'étaient poursuivies, osées autant qu'opiniâtres. Le 27 octobre, comme Cialdini était jugé impuissant, le général Menabrea fut appelé à constituer un ministère. C'était un homme d'ordre, résolument hostile à toute complaisance révolutionnaire. Sur cette nouvelle, les instances reprirent avec une énergie redoublée : le cabinet de Florence ne demandait qu'à exécuter ses engagements envers l'Empereur : des mesures rigoureuses allaient être prises pour empêcher le recrutement des volontaires et leur passage à travers la frontière : à bref délai, sans doute, les bandes se dissoudraient. Ainsi parlait M. Nigra à M. de Moustier. Dans la journée, le marquis Pepoli eut avec M. Rouher une longue conférence. Le soir, une proclamation royale fut rédigée qui désavouait toute tentative anarchique et rappelait dans les lignes de l'armée régulière tous ceux qui s'étaient introduits dans les provinces pontificales. Trente-six heures plus tôt, ce langage eût impressionné, et, par quelque nouveau contre-ordre, celui-là décisif, notre flotte eût été enchaînée sur les côtes de Provence. Mais déjà l'escadre, hors de portée des sémaphores, voguait en pleine Méditerranée. M. Rouher, tout en adoucissant son langage par l'expression des regrets les plus courtois, notifia à M. Pepoli les volontés de son gouvernement qui ne pouvait ni laisser protester sa signature, ni arrêter l'expédition déjà partie. Dans le même temps, nos vaisseaux étaient signalés en vue de l'île d'Elbe et allaient attendre Civitta-Vecchia. N'espérant plus rien de ses démarches, Victor-Emmanuel prit alors une décision osée jusqu'à la témérité. Puisque les troupes françaises pénétraient dans les États du Saint-Siège, il franchirait, lui aussi, la frontière, et, soit en manière de protestation, soit afin de s'assurer des gages, occuperait quelques points de la principauté pontificale. En un télégramme à M. Pepoli, le roi s'efforça de colorer son dessein. Il invoquait la surexcitation des esprits, les exigences de l'opinion. « Priez l'Empereur, continuait-il, de croire à ma bonne foi, à mon amitié ; mais qu'il mesure mes terribles embarras[46]. » Le 30 octobre, la Gazette officielle de Florence publia la grande résolution. Les troupes royales, disait-elle, allaient occuper, sur les frontières, Acquapendente, Civitta-Castellana, Orte, Frosinone.

Les complications italiennes tournaient à l'imbroglio. Dans ce petit État, de dimension homéopathique comme disait plaisamment Pie IX, dans cette principauté gouvernée par le vicaire du Dieu de paix, quatre armées allaient se mouvoir : celle du souverain légitime avec le général Kanzler, celle de la Révolution avec Garibaldi, celle de la France avec le général de Failly, enfin celle de Victor-Emmanuel. Cette confusion n'était pas seulement étrange, mais pleine de dangers. Si rapprochés les uns des autres, animés de vues si diverses, les anciens alliés de Magenta et de Solferino ne se transformeraient-ils pas en ennemis ? A la vérité, le cabinet de Florence se montrait attentif à protester contre toute pensée provocatrice. Comme le général de Failly venait d'arriver à Civitta-Vecchia, un officier d'état-major lui fut dépêché en vue de marquer à l'amiable les positions respectives. Les troupes royales, disaient les ministres de Victor-Emmanuel, n'occuperaient que les points rapprochés de la frontière : leur seul but était de concourir au maintien de l'ordre : elles respecteraient les autorités existantes. Quelles que fussent ces dispositions, on ne pouvait voir sans inquiétude tant de corps différents se côtoyer sur un si petit espace. Respectueux du drapeau tricolore, les Italiens observeraient-ils la même réserve vis-à-vis des pontificaux, et en cas de rencontre, fût-ce une rencontre fortuite, que ferait la France ? La paix était à la merci d'un malentendu, d'une imprudence, d'un incident. Ce qui accroissait le péril, c'était le mécontentement très vif qu'excitait à Paris la récente résolution italienne. M. de Moustier, sortant de sa modération habituelle, la jugeait « contraire au droit des gens[47] ». La presse officieuse enchérissait sur ce jugement rigoureux : « L'Italie, disait le journal la Patrie, avait à choisir entre la France et la Révolution : c'est la Révolution qu'elle a choisie[48]. »

En cette condition emmêlée, plus on précipiterait le dénouement, plus on diminuerait les occasions de conflit. La conduite la plus virile serait aussi la plus prudente. Aller aux bandes, les écraser promptement, c'était le meilleur moyen de localiser la lutte, de simplifier les complications des choses et d'empêcher qu'une œuvre de répression devînt l'origine d'une grande guerre. Le 1er novembre, le général Kanzler vint à Civitta-Vecchia, conféra longuement avec le général de Failly, lui soumit un plan d'action. Volontiers le commandant en chef français eût attendu que ses forces, encore incomplètes, fussent entièrement débarquées. Peut-être aussi son esprit gardait-il la trace des hésitations de l'Empereur qui ne se prêtait qu'à contre-cœur à l'entreprise et eût su un gré infini à qui lui en aurait épargné la responsabilité. Comme le ministre de Pie IX insistait, il fut convenu que l'armée papale marcherait sans retard à l'ennemi : quant aux Français, ils occuperaient avec une partie de leurs forces Rome et Civitta-Vecchia ; avec l'autre ils appuieraient le mouvement des troupes pontificales.

Le 3 novembre, dans la nuit, une colonne pontificale fut formée, qui se composait de deux bataillons de zouaves, du bataillon des carabiniers étrangers, d'un bataillon de la légion d'Antibes, d'un escadron de dragons, d'une section d'artillerie. Ce corps, de trois raille hommes environ, fut placé sous les ordres directs du général de Courten et sous le commandement supérieur du général Kanzler. A la petite armée s'étaient joints quelques volontaires, de condition élevée et même illustre : tel était le comte de Caserte, frère du roi de Naples. De son côté, le général de Failly avait rassemblé cinq bataillons d'infanterie, un escadron de chasseurs, une batterie d'artillerie, c'est-à-dire une brigade d'environ deux mille hommes, confiée au général de Polhès. Les. Pontificaux avaient sollicité et obtenu l'honneur de marcher les premiers, A quatre heures du matin, les zouaves, qui formaient, l'avant-garde, sortirent de Rome par la Porta-Pin et s'engagèrent sur la voie Nomentane, large chaussée que les touristes connaissent bien, car c'est par cette voie qu'ils vont visiter l'antique basilique de Sainte-Agnès. Une pluie abondante qui était tombée toute la nuit et durait encore, avait détrempé les chemins et retardait la marche. Les ténèbres n'étaient point encore dissipées quand on franchit la Teverone, l'ancien Anio. A l'aube, le ciel s'éclaircit et le soleil, perçant les nuages, laissa pressentir une belle journée. Au Capo-Bianco, petit hameau à douze kilomètres de Rome, on fit halte : de grands feux furent allumés pour sécher les vêtements ; on prépara le café ; puis, comme c'était un dimanche, un prêtre célébra en plein air le divin sacrifice. Les sacrés rites s'achevaient, quand la brigade française, partie un peu plus tard, rejoignit les corps pontificaux. Cependant tous les regards se tournaient vers le nord-est et vers la région montagneuse de la Sabine où l'on allait pénétrer. Là-bas, au milieu des contreforts qui descendaient vers le Tibre, se dressait le bourg de Mentana, et, en arrière, celui de Monte-Rotondo, gros villages protégés par d'épaisses constructions en pierre et s'élevant en un pays raviné, coupé de taillis et de plantations d'oliviers. Là était Garibaldi.

Dans le camp du condottiere, les jours qui venaient de s'écouler avaient été pleins de troubles, de fâcheux messages et d'alarmes. L'espoir, longtemps entretenu, d'un soulèvement à Rome s'était évanoui. Des bandes qui opéraient au nord ou au sud, sous les ordres d'Acerbi et de Nicotera, on ne recevait que peu ou point de nouvelles. Le débarquement des Français, promptement connu, avait encore amoindri les chances de succès. Beaucoup de volontaires quittaient les rangs et, pour se justifier eux-mêmes, accusaient le gouvernement de trahison, leur propre chef d'incapacité. De Florence, les émissaires se succédaient, suppliant que l'armée révolutionnaire renonçât à la lutte et se retirât derrière l'armée royale. Cependant Garibaldi, si hasardée que fût sa fortune, se révoltait contre des avis si timides. Dans la matinée du 3 novembre, il prépara, à ce qu'on assure, un mouvement vers Tivoli. De là, il se relierait à ses lieutenants et, si tout était perdu, s'enfoncerait dans les Abruzzes. C'est à ce moment que ses éclaireurs lui signalèrent l'approche des ennemis.

Promptement il prit ses dispositions. Il n'avait pas d'artillerie, à part les pièces conquises à Monte-Rotondo. Sa cavalerie se réduisait à quelques guides. En revanche, et malgré les récentes désertions, il conservait autour de lui plus de neuf mille hommes, ce qui lui assurait sur ses adversaires une importante supériorité numérique. Si, parmi ses compagnons, beaucoup étaient inaguerris, lâches, inexercés, d'autres, tirés de l'armée régulière ou vieux combattants des guerres anciennes, fourniraient d'excellents éléments de résistance. Le plus grand avantage de Garibaldi était sa position : les deux anciens châteaux de Monte-Rotondo et de Mentana formaient de véritables forteresses ; en outre, le pays environnant, avec ses accidents de terrain, ses défilés, ses broussailles, offrirait de nombreux abris pour la défense, et, en cas de mouvement rétrograde, de nombreux échelons pour la retraite.

Vers une heure, les zouaves, toujours au premier rang, commencèrent à gravir les coteaux à droite et à gauche de la route. Une distance de quinze à dix-huit cents mètres les séparait encore de Mentana qui était l'objectif de l'attaque. C'est alors qu'à travers les halliers se montrèrent, reconnaissables à leur chemise rouge, les tirailleurs garibaldiens. La fusillade s'engagea et devint bientôt très vive En dépit de l'obstacle, les premiers escarpements furent franchis. Puis, comme le feu redoublait, les pontificaux firent halte et, en un instant très court, parurent hésiter. En ce moment survint le lieutenant-colonel du régiment, M. de Charette, qui devait, en cette journée, déployer tant de bravoure. Il alla à ses hommes : « En avant, dit-il, et à la baïonnette ; si vous ne venez pas, j'irai tout seul. » Sous cette exhortation, la marche fut reprise, et rapidement les mamelons les plus rapprochés furent occupés.

Tel fut le premier épisode du combat. Cependant, sur la droite de la route, une métairie s'élevait, au milieu d'un enclos planté de vignes : c'était la Vigna Santucci. Cette construction, en matériaux très solides, offrait aux garibaldiens un poste avancé qui leur permettrait d'arrêter les envahisseurs et de défendre les approches du bourg. Soutenus par les carabiniers étrangers, les zouaves se portèrent vers l'enceinte murée. Contre toute attente, les garibaldiens lâchèrent pied, comme s'ils eussent été déconcertés par l'entrain de leurs adversaires. Mais, réfugiés dans la métairie elle-même, ils y organisèrent une vigoureuse résistance. Les balles pleuvaient sur les assaillants. Déjà le capitaine de Veaux, un vétéran de Castelfidardo, été tué. Le lieutenant-colonel de Charette, toujours au milieu de ses hommes, fut renversé sous son cheval que plusieurs balles avaient atteint ; on le crut mort et rien n'égala la consternation de sa perte, si ce n'est la joie de le voir se relever intact. Après un engagement très vif, quoiqu’assez court, la ferme fut conquise et toute la Vigna Santucci occupée. Il était un peu plus de deux heures. On n'était plus qu'à un kilomètre de Mentana.

Les combats qui suivirent n'offrent qu'une vue assez confuse de positions prises et reprises, d'attaques un peu désordonnées, de luttes très ardentes suivies d'accalmies. Les zouaves étaient les premiers à la peine, et, près d'eux, les carabiniers ne leur cédaient guère en valeur. On s'empara d'un couvent, puis de fours à chaux, et de la sorte on se rapprocha du bourg. Plus on avançait, plus le péril croissait, les garibaldiens étant protégés par les constructions du village. Les pontificaux se couvrirent derrière des meules répandues dans la campagne et, passant de l'une à l'autre, essayèrent d'atteindre les premières maisons de Mentana. L'effusion du sang fut grande et sans progrès très marqué. Un instant les carabiniers se virent pris entre deux feux, et on craignit qu'ils ne fussent cernés : leur courage les sauva, et aussi l'opportune arrivée d'un renfort. Cependant les garibaldiens s'apprêtaient à sortir en forces et à refouler leurs adversaires. Il était trois heures et demie et, en cette saison, on n'était pas loin de la fin du jour. Bien que l'armée papale eût été jusque-là victorieuse, il importait de prévenir tout retour de fortune et de hâter le dénouement. C'est alors que le général Kanzler fit appel au concours de ses alliés.

Ils étaient demeurés jusque-là en seconde ligne, gardant un rôle à peu près passif. L'heure étant venue de l'action décisive, ils se partagèrent en deux colonnes. La première, composée d'un bataillon du Pr de ligne, ainsi que de trois compagnies de chasseurs à pied et placée sous les ordres du colonel Frémont, se porta au secours de la droite pontificale ; la seconde, formée d'un bataillon du 29e et commandée par le lieutenant-colonel Saussier, inclina vers la gauche et prit position au sud du village. En ce moment, les garibaldiens, essayant de regagner le terrain perdu, débordaient de Mentana, tandis qu'une forte colonne arrivait de Monte-Rotondo. L'énergie et la discipline de nos soldats eussent sans doute, à elles seules, assuré le succès. La supériorité de leur armement était telle qu'ils eurent à peine besoin d'être braves. Ils étaient munis de nouveaux fusils que, du nom de leur inventeur, on appelait fusils Chassepot. Sous le feu de ces armes de précision, les garibaldiens commencèrent à tournoyer ; bientôt, la crainte se changeant en panique, ils se débandèrent, poursuivis dans leur retraite par les balles terribles qui les atteignaient à longue distance et faisaient de cruels vides dans leurs rangs. Dans l'entrefaite, une colonne de zouaves pontificaux, partie le matin de Rome, par la voie Salaria, sous les ordres du commandant de Troussures, parut sur leur flanc droit et menaça de les tourner. La plupart s'enfuirent vers Monte-Rotondo. Les autres se renfermèrent dans Mentana.

La prise du bourg eût complété la victoire. La nuit, qui venait rapidement, ne permit pas ce dernier effort. Français et pontificaux bivouaquèrent côte à côte sur le terrain conquis. Cependant un message un peu ambigu, expédié à Rome et transmis à l'ambassade de France, y fit naître la crainte que le succès ne fût point définitif. Pendant la nuit, le général Dumont partit avec des renforts en infanterie et en artillerie. Le secours fut inutile. A l'aube du 4 novembre, comme on se disposait à recommencer l'attaque, le drapeau blanc fut arboré sur Mentana. Mentana occupé, les vainqueurs s'avancèrent vers Monte-Rotondo, qui était évacué, et où ils relevèrent l'étendard pontifical. Le sol était jonché de fusils que les garibaldiens avaient abandonnés dans leur fuite : on en ramassa, dit-on, deux mille. En certains endroits, même assez éloignés du champ de l'action principale, on se heurta à des cadavres, on recueillit des blessés : c'étaient les victimes des chassepots dont la longue portée, tant dépassée depuis, était alors un sujet d'étonnement.

Il n'y avait plus d'armée révolutionnaire. Les garibaldiens laissèrent sur le champ de bataille un millier d'hommes tués ou blessés, chiffre énorme qui s'explique en partie par l'effet meurtrier des armes françaises à la fin de la journée. On fit quinze à seize cents prisonniers. Ceux qui échappèrent furent arrêtés à la frontière et désarmés par les autorités italiennes. Débarrassé des bandes, le Saint-Père le fut également des troupes royales qui, dès le 5 novembre, évacuèrent les points occupés. Il arriva donc que, par un vrai changement à vue, le Pape redevint le maitre paisible de toute sa petite principauté. Ces résultats n'avaient point été acquis sans sacrifices sensibles. Les plus éprouvés furent les zouaves et aussi les carabiniers. Ces deux corps, sur un effectif assez restreint, eurent cent trente 'hommes hors de combat et supportèrent, à eux seuls, plus des deux tiers de la perte totale.

Le 6 novembre, les alliés rentrèrent dans Rome. Les amis du Pape avaient repris courage. Ses ennemis ajournaient leurs espérances. Les excès des garibaldiens avaient contristé toutes les âmes honnêtes. Aussi les vainqueurs furent-ils acclamés. « Ce fut, a écrit M. Armand, le dernier rayon de soleil du pouvoir pontifical. » Depuis longtemps déshabitué du succès et ravi du récent triomphe, d'autant plus reconnaissant du secours qu'il avait plus appréhendé l'abandon, Antonelli allait au chargé d'affaires de France, le félicitait, se félicitait lui-même, ne se lassait pas d'exprimer ses remerciements pour l'Empereur. Jamais chez le cardinal, si froid, si contenu d'ordinaire, on n'eût soupçonné pareil élan. Avec joie, avec un peu de surprise aussi, M. Armand notait ces témoignages d'effusion : « Jusqu'ici, écrivait-il avec un léger retour vers le passé, nous n'avons pas été beaucoup plus habitués à cette gratitude à Rome qu'à Florence[49]. » De Paris arrivaient déjà des dépêches qui recommandaient au gouvernement pontifical la clémence dans la victoire. L'avis était heureusement superflu. La seule sollicitude du cardinal Antonelli fut de rechercher l'origine des prisonniers garibaldiens, d'établir qu'ils étaient étrangers à l'État romain et de montrer que le soulèvement était l'œuvre, non de la population indigène, mais de conspirateurs cosmopolites. Du reste aucune rigueur, aucunes représailles, rien qui fût vengeance ou réaction. Seuls, deux détestables criminels, du nom de Tognetti et de Monti, principaux auteurs de l'explosion de la caserne Serristori, furent condamnés à mort et subirent la peine capitale. Cependant, au milieu de la sécurité reconquise, une tristesse profonde remplissait l'âme excellente de Pie IX. Ayant été contraint de recourir aux armes, il ne se pardonnait pas le sang que son trône avait coûté. Au Vatican, une admiration pleine de douleur s'attachait aux jeunes et touchantes victimes, tombées pro Petri sede. Avec émotion, on se redisait les noms humbles et glorieux qui bientôt se répéteraient dans tout le monde catholique : Urbain de Quélen,' Arthur Guillemin, tués à Monte-Libretti ; Bernard de Quatre-barbe, immolé à Monte-Rotondo ; les deux frères Dufournel, unis, à quelques jours d'intervalle, dans le même trépas. Puis venaient ceux qui avaient succombé dans l'attaque de Mentana : plusieurs, à peine sortis de l'adolescence, avaient quitté leurs foyers : tel était le jeune Belge Walran d'Erp, qui n'était arrivé que pour mourir ; tel était l'Anglais Watts Russell, fauché avant ses dix-sept ans. A ces récits, le cœur du Pontife s'amollissait et, à travers les visions éblouissantes du martyr, s'interposait à ses yeux le deuil des mères. Jusqu'au pied de l'autel et dans la majesté de ses fonctions sacrées, il avait peine à contenir les brisements de son âme. « Hier 8 novembre, a écrit M. Armand dans une de ses lettres, la dernière que nous ayons entre les mains, le Saint-Père a prescrit la tenue d'une chapelle pontificale au Vatican, en mémoire des soldats morts en défendant son trône. Les états-majors et les officiers des deux armées assistaient à la cérémonie. Je m'y suis rendu avec le personnel de l'ambassade. Quand le Saint-Père a voulu prononcer les dernières prières, l'émotion l'a saisi, les larmes ont éteint sa voix, et l'oraison est demeurée inachevée. »

 

XI

Telle fut l'intervention française ou, pour parler le langage des contemporains, la seconde expédition de Rome. Elle marqua le dernier succès de l'ancienne politique, de celle qui longtemps avait régné en maîtresse. Après la défaite des bandes, la révolution est vaincue en Italie, et, quoique pour peu de temps, intimidée en Europe. 1867 est, à beaucoup d'égards, l'envers de 1860. Le gouvernement de Florence est réduit à désarmer ceux que subrepticement il a aidés. Bien plus, il évacue les provinces de Viterbe et de Frosinone aussi prestement que jadis il a envahi les Marches et l'Ombrie. Ce n'est pas tout. Comme Garibaldi traverse l'Italie pour regagner Caprera, il est arrêté à Figline et transféré à Varignano. M. de Sartiges et de Malaret, ces ambassadeurs absents pendant toute la tourmente, peuvent regagner leur poste, toutes choses étant pacifiées. Non seulement le gouvernement français ne déguise pas son intervention, mais il lui arrive un jour de s'aventurer jusqu'à des paroles provocantes. « Les chassepots ont fait merveille, » dit le rapport du général de Failly, et le rapport est publié au Moniteur. Lorsque la dépêche fut soumise au conseil, M. de Moustier demanda le retranchement de la phrase, comme cruelle pour le patriotisme italien, comme offensante pour le roi. Le maréchal Niel consentit d'abord à la suppression ; puis sur les instances de ses subordonnés, il tint à attester aux yeux du monde la supériorité de son armement. C'est de la sorte que le texte primitif fut rétabli. A la vérité, était-ce bien à l'Italie que l'avertissement s'adressait ?

On put noter en ce temps-là des efforts très visibles pour renouer l'alliance du clergé et de l'empire. J'ai sous les yeux plusieurs lettres épiscopales qui reflètent un curieux retour de confiance envers Napoléon. Dans l'entrefaite, le ministre de l'Intérieur, M. de la Valette, très inféodé à la politique italienne, fut remplacé au ministère de l'Intérieur par M. Pinard, non seulement favorable aux idées religieuses, mais encore catholique zélé. Ce changement dans le haut personnel gouvernemental fut interprété comme un indice des sentiments du souverain. En un grand nombre de villes, des services furent célébrés pour les morts de la bataille. A ces cérémonies, les hommes des anciens partis s'associèrent, mais sans prétendre, comme au temps de Castelfidardo, les transformer en manifestations. Quant aux évêques, la plupart, en un langage reconnaissant sinon toujours fort enthousiaste, unirent l'éloge du gouvernement français à celui des victimes. Cependant l'Empereur, qui n'avait embarqué ses troupes qu'à la dernière extrémité, qui craignait de trop pencher à droite, avait hâte de rapatrier ses régiments : le Moniteur du 12 novembre annonça le prochain rappel ; en outre une conférence européenne fut proposée qui réglerait d'une façon définitive la question romaine. A cette double nouvelle, les catholiques sentirent leur joie se mêler d'anxiété. L'évacuation leur paraissait bien prompte : quant à la Conférence, ils redoutaient les intrigues de l'Italie, l'indifférence de l'Angleterre, la malveillance de la Russie, très irritée contre la Papauté depuis les affaires de Pologne. En cette occurrence, le Corps législatif leur vint en aide en imposant au gouvernement des déclarations qui l'enchaîneraient.

Comment la Chambre, créée pour l'obéissance, se haussa-t-elle jusqu'à une attitude si décidée ? Elle fut amenée à cette hardiesse sans bien s'en rendre compte et par l'évolution naturelle des débats. Cet épilogue des affaires italiennes mérite d'être rapporté.

Deux demandes d'interpellation avaient été formulées sur la question romaine : l'une au nom de la gauche qui combattait la politique impériale ; l'autre par M. Chesnelong et ses amis qui applaudissaient à la récente expédition, mais aspiraient à provoquer pour l'avenir des engagements publics. Les deux interpellations ayant été jointes, la discussion s'ouvrit le 2 décembre. Jules Favre invoqua le principe de non-intervention ; M. Chesnelong développa le programme des catholiques. Puis, le 4 décembre, M. Thiers monta à la tribune. Tout rehaussait alors l'autorité de sa parole. Les événements de l'année précédente, en justifiant ses tristes prévisions, avaient affermi son renom de sagesse. Déjà il avait soutenu au Palais-Bourbon la cause du Saint-Siège, et nul n'avait oublié avec quel éclat. Dans les députés du centre-gauche et du tiers-parti, il avait ses alliés naturels. En cette occasion, les membres de la majorité furent eux-mêmes ses complices. On sait combien ils étaient acquis aux principes d'équilibre territorial, de conservation sociale et religieuse. Seulement, par goût de stabilité plus encore que par humeur servile, il leur arrivait de dissimuler leurs pensées. En combattant le maître, ils craignaient d'ébranler le trône et aimaient mieux paraître aveugles que de sembler insubordonnés. Ce jour-là, comme M. Thiers exposait sur les affaires italiennes une politique qui, au moins par les apparences, côtoyait de fort près celle de l'Empereur, ils jugèrent que les marques d'assentiment n'auraient rien de factieux. Une fois sur cette pente, ils s'enhardirent, inconsciemment peut-être, songèrent non seulement à l'Italie, mais au reste de l'Europe ; et leur approbation s'accrut de tout ce qu'ils avaient jusque-là retenu. L'ancien ministre de Louis-Philippe était, de tous les parlementaires, le plus délié, le plus habile à saisir les nuances. Ayant pénétré cette disposition de l'auditoire, il poussa à fond ses avantages. Sur la fin de son discours, on eût dit, moins un orateur d'opposition, maniant une Chambre méfiante ou rebelle, qu'un chef de cabinet dictant ses volontés. Le spectacle était déjà singulier. Ce qui suivit le fut plus encore. Un débat si agrandi appelait l'intervention de M. Rouher. Le ministre d'État n'avait qu'un moyen de ravir à M. Thiers son succès, c'était d'enchérir sur ses paroles et de s'approprier tout ce que la majorité avait applaudi. Descendant des généralités où son rival s'était complu, il traça avec une indignation véhémente le tableau des menées révolutionnaires au-delà des monts. Nul ne fut épargné, ni Garibaldi, ni Rattazzi, ni le roi lui-même sur lequel s'égarèrent quelques traits fort osés. Plus la réprobation était énergique, plus retentissaient les acclamations. Ce fut une sorte de curieux crescendo. M. Thiers avait piqué au jeu M. Rouher. M. Rouher s'appliquait à dépasser M. Thiers. Voici que la majorité à son tour poussait M. Rouher et, sous l'excitation de ses applaudissements, l'amenait à forcer le programme impérial. Ce n'était pas qu'en déviant le ministre ne tentât de se ressaisir. La politique du maître, toute faite de tempéraments, de concessions habiles ou se croyant telles, s'accommodait mal de cette fougue. Plus d'une fois l'orateur officiel chercha pour sa harangue un point d'arrêt, essaya pour ainsi dire de jeter l'ancre au milieu de sa course. En ces moments d'accalmie, il hasardait des déclarations conciliantes, louait la modération du nouveau ministère italien, feignait même l'espoir d'un accord entre Victor-Emmanuel et Pie IX. Mais alors l'assemblée se refroidissait tout à coup, et ce soudain silence, qui contrastait avec les émotions à peine apaisées, avait quelque chose de déconcertant et d'impérieux. Celui qui tant de fois avait conduit la Chambre finit par céder au courant. Ce qui se développa à la tribune, ce ne fut plus la politique du souverain, ce ne fut pas davantage la politique du ministre qui, à vrai dire, n'avait guère de doctrine qui lui fût propre ; ce fut celle de la majorité, devenue de subordonnée maîtresse et n'acclamant d'autres paroles que celles qu'elle-même inspirait. Qu'ajouterai-je ? De déviation en déviation, l'orateur officiel oublia tout, même d'être équivoque. C'est alors que s'échappèrent de ses lèvres ces paroles mémorables : « Jamais l'Italie ne s'emparera de Rome. Jamais la France ne supportera une telle violence faite à son honneur, faite à la catholicité. » Ayant développé cette thèse, M. Rouher descendit de la tribune, tout épuisé de son effort et tout couvert d'applaudissements. Mais qui applaudissait-on ? Était-ce le ministre ? N'était-ce pas plutôt la majorité qui applaudissait l'écho de sa propre voix ? Et la majorité elle-même, à qui obéissait-elle, sinon à ceux qu'on avait appelés, qu'on appelait encore dédaigneusement les parlementaires ? On le vit bien quand M. Rouher se fut assis. Parmi les députés catholiques, parmi les représentants du tiers-parti et du centre-gauche, la joie se manifesta, mais mêlée d'une arrière-pensée inquiète. Le succès ayant haussé les exigences, on ne voulait plus d'incertitude. Tandis que les applaudissements achevaient de se calmer, M. Berryer s'approcha de M. de Moustier et de M. Rouher. « Par le mot Rome, leur demanda-t-il, entendez-vous la ville seule ou tout le territoire pontifical ? — Nous entendons tout le territoire actuel, » répondirent les ministres. Et pour que l'engagement fût complet, M. Rouher, conduit par Berryer, remonta à la tribune afin d'y répéter publiquement ce qu'il venait de dire. C'est sur cet incident que la séance s'acheva. « A quoi bon la conférence ? disait à peu de temps de là M. de Bismarck. Au lieu de nous soumettre un programme, M. Rouher a tranché la question[50]. » Cette opinion fut partagée par tous les diplomates[51]. Elle fut aussi celle des catholiques de France qui constatèrent, non sans satisfaction, l'échec du projet. Le lendemain du jour mémorable, comme Mgr Dupanloup se rendait de bonne heure à l'hôtel de la place Saint-Georges pour remercier Thiers, celui-ci alla à lui, et, lui serrant la main avec effusion : « Eh bien ! la conférence est inutile. » Puis il ajouta avec un redoublement de confiance : « Le Pape est sauvé[52]. »

Ce cri était sincère. De sang-froid, M. Thiers l'eût-il répété ? Hélas ! rien n'était tout à fait sauvé, ni le Pape, ni l'Empereur. J'ai dit de quel retour l'expédition de Mentana fut le symptôme. Combien cette orientation nouvelle, un instant fort nette, ne redevint-elle pas, bien vite, obscure et indécise ! Aux Tuileries, deux partis se disputaient l'influence : les catholiques, les italianissimes. Un jour les catholiques eurent le dernier mot, autant du moins qu'avec l'Empereur on pouvait se flatter de l'avoir. Nos vaisseaux appareillèrent à Toulon ; nos troupes débarquèrent à Civitta-Vecchia ; nos armes, qu'on n'était point fâché d'essayer, furent expérimentées sur les bandes révolutionnaires ; l'Italie recula ; le Pape fut raffermi ; le Corps législatif fit le reste, et ce qui n'était qu'intervention, résolue sans beaucoup d'entrain, prit dans la bouche du ministre d'État des airs de triomphante réaction. Au fond, ce fut un épisode très mémorable plutôt que le signe d'un durable changement de conduite. Tout compte fait, à l'heure où nous sommes arrivés, un changement était-il possible ? Ayant fait l'Italie grande, ne s'étant point contenté de la faire grande, mais lui ayant, de gaieté de cœur, préparé au Nord une alliée plus grande encore, l'Empereur n'avait plus que le choix entre les ennuis. S'il laissait toute licence à son ancienne cliente, il désolait les catholiques, déchirait une convention récente, portait aux yeux du monde la responsabilité du droit violé. Si, au contraire, il ratifiait le jamais qu'avait prononcé M. Rouher, il effaçait du même coup la trace des anciens services ; et la seule chose qui fût refusée rendrait léger ou importun le souvenir de tout ce qui avait été donné. L'une et l'autre politique étaient trop absolues pour l'âme indécise et lassée de Napoléon. Le lendemain de la séance du 4 décembre, il avait félicité M. Rouher de son « beau discours », puis avait ajouté avec un doux accent ce reproche : « En politique, il ne faut point dire jamais[53]. » L'expédition de Mentana une fois terminée, il s'ingénia à se marquer sa voie à égale distance des deux rivaux, ménageant le Pape qu'il voulait protéger et Victor-Emmanuel qu'il se flattait de maintenir à sa suite. Aux bords de l'Arno, il s'appliqua à adoucir les âpres paroles de son ministre[54] ; aux bords du Tibre, il laissa quelques-uns de ses bataillons en signe de son patronage. L'habileté fut médiocre, et le résultat médiocre aussi. A Florence, l'ami fut jugé peu sûr ; à Rome, il apparut trop que le protecteur ne l'était que malgré lui. Telle était la désastreuse conséquence d'une erreur qui, née dans la première partie du règne, allait en funester la fin. Et pourtant, à ne considérer que l'épisode de Mentana, qui pourrait sans témérité réprouver l'intervention de 1867 ? Sans doute, ce fut un malheur de s'aliéner l'Italie juste à l'heure où on l'avait faite redoutable. Mais si, après avoir abandonné en 1866 la cause du vieux droit, l'Empereur avait en 1867 abandonné ses propres sujets catholiques, s'il avait laissé protester sa signature encore toute fraiche, s'il avait toléré, sans surprise et de sang-froid, un second Castelfidardo, combien le dommage moral n'eût-il pas été plus grand ! combien irréparable n'eût pas été le discrédit !

 

 

 



[1] Dépêche de M. de Sartiges, 24 septembre 1864. (BERNARD D'HARCOURT, les Quatre Ministères de M. Drouyn de Lhuys, p. 199.)

[2] BESSON, Vie du cardinal de Bonnechose, t. II, p. 32.

[3] Correspondance inédite du duc de Gramont.

[4] Documents diplomatiques, 1864, p. 60-64. — Voir aussi BERNARD D'HARCOURT, les Quatre Ministères de M. Drouyn de Lhuys, passim.

[5] Parlamento italiano, 1864, p. 3728.

[6] Parlamento italiano, 1864, p. 3790.

[7] Parlamento italiano, 1864, p. 3764.

[8] Dépêche de M. Pacheco, ambassadeur d'Espagne, 6 avril 1865. (Documents relatifs aux affaires de Rome, communiqués aux Cortès.)

[9] Instructions du général La Marmora au commandeur Vegezzi, 29 avril 1865.

[10] Voir dépêches de M. Mon, 25 janvier, 27 mars, 16 mai 1865. (Documents communiqués aux Cortès sur les affaires de Rome.)

[11] Encyclique du 8 décembre 1864.

[12] Lettre du 21 octobre 1865.

[13] Voir Mémoires du maréchal Randon, t. II, p. 118-125. — Voir aussi Vie du maréchal Randon, par M. RASTOUL, p. 278.

[14] Voir PASOLINI, Memorie raccolte da suo figlio, p 446-447.

[15] Voir BONFADINI, Vita di Francesco Arese, p. 353.

[16] FLEURY, Souvenirs, t. II, p. 304.

[17] Voir Souvenirs du général Fleury, p. 339-340.

[18] Voir BERSEZIO, Il regno di Vittorio Emmanuele II, t. VIII, p. 242.

[19] Dépêche du prince de Metternich au baron de Beust, 20 novembre 1866. (Documents communiqués aux délégués des diètes de Vienne et de Pesth, 1868.)

[20] Livre-journal du cardinal de Bonnechose. (BESSON, Vie du cardinal de Bonnechose, t. II, p. 59.)

[21] Voir PASOLINI, Memorie raccolte da suo figlio, p. 452 et suiv.

[22] Voir Documents diplomatiques, 1867, p. 51.

[23] Dépêche de M. Artom, chargé d'affaires d'Italie, à M. de Campello, 1er et 8 août 1867. (Documenti diplomatici presentati dal présidente del consiglio, ministro degli affari esteri, 1867.)

[24] Voir BERSEZIO, Il regno di Vittorio Emmanuele II, t. VIII, p. 267.

[25] Notes et papiers inédits de M. le comte Armand.

[26] Dépêche de M. de Campello à M. Nigra, 29 septembre 1867. (Documenti presentati alle Camere italiane il 20 decembre 1867.)

[27] Documenti presentati alle Camere italiane. (Voir Parlamento italiano, 1867-1868, p. 1916.)

[28] Télégramme du chevalier Nigra au comte de Campello, 4 octobre 1867. (Documenti presentati dal presidente del consiglio, 1867.)

[29] Documents diplomatiques, 1867, p. 82.

[30] Télégramme du chevalier Nigra au comte de Campello, 12 octobre. (Documenti presentati alle Camere italiane, 1867.)

[31] Télégrammes de M. Nigra à M. de Campello, 17 octobre. (Documenti presentati, 1867.)

[32] Voir M. ROTHAN, Souvenirs diplomatiques. (Revue des Deux Mondes, 1er mai 1886, p. 134, 135.)

[33] Rapport de M. Benedetti, 10 novembre 1867. (Ma Mission en Prusse, p. 246-247.)

[34] Télégrammes du chevalier Nigra au comte de Campello, 15 octobre, et du comte de Campello à M. Nigra, 16 octobre.

[35] Papiers inédits de M. le comte Armand.

[36] Documents diplomatiques, 1867, p. 85.

[37] Papiers inédits de M. le comte Armand.

[38] Dépêche du chevalier Nigra au comte Campello, 17 octobre. (Documenti presentati, 1867.)

[39] Documents diplomatiques, p. 88.

[40] Voir Papiers sauvés des Tuileries, p. 178.

[41] Lettre de M. Crispi au journal la Riforma.

[42] Papiers sauvés des Tuileries, p. 179.

[43] Notes et papiers inédits de M. le comte Armand.

[44] Note communiquée par les héritiers de M. le vice-amiral de Gueydon.

[45] Voir VITALI, Dicci giornale di Monte-Rotondo, p. 15 et suiv. — Voir aussi GUERZONI, Studi militari sull' ultima campagna per Roma. (Nuova Antologia, avril 1868, p. 767.)

[46] Voir MASSARI, la Vita ed il regno di Vittorio-Emmanuele II, p. 473. Voir aussi Papiers des Tuileries, p. 185-187.

[47] Dépêche du 1er novembre 1867. (Documents diplomatiques, p. 104.)

[48] La Patrie, 1er novembre 1867.

[49] Papiers inédits du comte Armand.

[50] Dépêche de M. de Launay au général Menabrea, 20 décembre 1867. (Documenti concernenti gli affari di Roma presentati dal ministro degli affar esteri nella tornata del 20 mars 1869.)

[51] Documenti diplomatici concernenti gli affari di Roma. (Voir Parlamento Italiano, 1869, p. 1536 et suiv.)

[52] Voir LAGRANCE, Vie de Mgr Dupanloup, t. III, p. 87.

[53] PINARD, Mon Journal, t. Ier, p. 236.

[54] Voir dépêches de M. Nigra à M. le général Menabrea, 7, 13, 15 décembre 1867. (Documenta concernenti gli affari di Roma, 1869.)