SOMMAIRE : I. — Comment, pour comprendre
la crise qui éclata à cette époque en Italie, il faut remonter jusqu'à la
Convention du 15 septembre 1864. Clauses principales de cette Convention : le
gouvernement français ; les catholiques. — Quelle interprétation l'Italie
donne au traité : violences matérielles et moyens moraux ; les aspirations
nationales : documents diplomatiques ; débats des Chambres : transfèrement de
la capitale, et comment Florence elle-même ne croit point à la durée de sa
prééminence.
II. — Projets divers
pour régler la question romaine, et comment ils n'aboutissent point, —
Premiers départs des troupes françaises à la fin de 1865. Double action
tentée par Napoléon à Rome et à Florence : Rome ; dispositions de Pie IX ;
comment l'Empereur s'ingénie à assurer la défense du Saint-Siège ; la Légion
d'Antibes : Florence : comment le gouvernement français s'applique à prêcher
à l'Italie la modération et le respect de ses engagements : le général Fleury
; sa mission, et de quelle manière il la remplit. Évacuation de Rome
(décembre 1866).
III. — La ville de
Rome et l'État romain depuis le départ des Français et jusqu'au milieu de
l'année 1867. — Le parti révolutionnaire : comment ii eût souhaité trouver un
point d'appui soit à Rome, soit à Florence : quels obstacles il rencontre, à
cause des sentiments du peuple romain, des embarras du gouvernement de
Florence quel chef il trouve pour le conduire : Garibaldi, ses agissements. —
Attitude du gouvernement italien ; premier éveil de la France, et
explications de M. Rattazzi.
IV. — Garibaldi à
Genève (septembre 1867), et Congrès de la Paix. — Comment Garibaldi y pousse
le cri de guerre qui doit rallier ses amis.
V. — Garibaldi
redescend dans la Péninsule, prêchant de tous côtés la guerre contre Rome. —
Comment tous les regards se tournent vers l'Italie : M. Rattazzi : les trois
évolutions de sa politique : comment il se montre d'abord incertain, comment
il se décide ensuite à l'énergie et fait arrêter Garibaldi ; comment enfin il
relâche tous les ressorts de l'autorité.
VI. — État de Rome :
l'armée pontificale, la frontière à défendre. — Invasion des premières bandes
(28 septembre 1867) : premiers combats ; comment l'issue en est généralement
heureuse pour les Pontificaux. — Quelles sont néanmoins les inquiétudes du
gouvernement du Saint-Père, et comment il tourne toutes ses pensées vers la
France. — M. Armand, chargé d'affaires de France : avec quel zèle et quelle
activité il multiplie ses informations, comment il dénonce les complicités de
l'Italie et montre les périls de Pie IX. Mais M. Armand est-il le vrai
représentant des pensées de l'Empereur ?
VII. — L'Empereur à
Biarritz : ses dispositions vis-à-vis de l'Italie. — Langage des Italiens, et
leurs efforts pour s'assurer de nouveau la complicité de l'Empereur. — Motifs
pour lesquels ils ont peu de chances d'être écoutés. — Comment Napoléon
s'accoutume peu à peu, quoiqu’avec répugnance, à l'idée d'une expédition. —
Départ de Biarritz : conseil à Saint-Cloud : comment l'intervention est
décidée en principe. — Télégramme adressé le 17 octobre à M. Armand, et de
quelle façon cette nouvelle est accueillie à Rome.
VIII. — Nouveaux
atermoiements de l'Empereur : ordres de départ suspendus. — Comment les
nouvelles venues de Florence et les nouvelles venues de Rome concourent à la
fois à ramener Napoléon vers la politique d'intervention : ordre
d'appareiller : dernières hésitations : départ de la flotte : arrivera-t-on à
temps ?
IX. — Garibaldi après
son évasion de Caprera : comment, après avoir quitte Florence, il s'est
dirigé vers la frontière pontificale et a pris le commandement des forces
révolutionnaires : attaque et prise de Monte-Rotondo. Vive émotion à Rome :
crainte d'un siège. — Hésitations et lenteurs de Garibaldi. — Comment il est
devancé par les troupes françaises. — L'avant-garde du corps expéditionnaire
entre dans Rome.
X. — Comment l'Italie,
impuissante à empêcher l'intervention, se décide a occuper elle-même quelques
points du territoire pontifical. — Singulière situation : quatre armées à la
fois dans les Etats du Saint-Siège : crainte de conflit. — Comment la
conduite la plus énergique est en même temps la plus sage. — Plan d'action. —
Les Pontificaux, soutenus par les troupes françaises, partent de Rome le 3
novembre. — Rencontre des Garibaldiens en avant de Mentana. — Le combat et
ses diverses péripéties (3 novembre). — Défaite des Garibaldiens. —
Conséquences de la victoire. — Les Français et les Pontificaux rentrent à
Rome (6 novembre).
XI. — Caractère
général de l'intervention française en1867 : ce fut le dernier succès de
l'ancienne politique : l'empire et le parti religieux : interpellation au
Corps législatif et déclaration fameuse de M. Rouher (5 décembre 1867). — En
quoi ce retour fut passager, et quelle erreur initiale devait vicier jusqu'à
la fin la politique de l'Empereur.
I L'Exposition
universelle s'était ouverte au bruit des affaires luxembourgeoises, elle se
ferma au bruit des affaires italiennes. On comprendrait mal la crise qui,
vers la fin de 1867, agita la Péninsule, si on ne remontait jusqu'à la Convention
du 15 septembre 1864 conclue entre Napoléon III et Victor-Emmanuel. Ce
traité que nous avons mentionné à sa date, mais sans y insister, se résumait
en trois stipulations principales. L'Italie s'engageait à ne point attaquer
le territoire actuel du Saint-Père et à empêcher même toute agression venue
de l'extérieur. En retour, la France s'obligeait à évacuer les États romains
dans un délai maximum de deux années. Enfin, par un protocole annexé à la
Convention, Victor-Emmanuel promettait de transporter la capitale dans une
ville qui serait ultérieurement désignée et qui, dans la pensée des
négociateurs, ne devait être autre que Florence. — Entre toutes les clauses
de l'acte, cette dernière disposition était, aux yeux de la France, la plus
importante. Combien de fois les Italiens n'avaient-ils pas proclamé Rome
capitale ! En fixant à Florence le siège du gouvernement, ils semblaient
renoncer implicitement à leur fastueux programme et fournir un gage de leur
bonne foi. Ainsi en jugea M. Drouyn de Lhuys, alors ministre des affaires
étrangères, et c'est dans cet espoir que le traité fut ratifié. Que
dire de cette convention ? Les longues complaisances de l'Empereur avaient si
bien encouragé et affermi les annexions qu'il eût été malaisé d'imaginer et
surtout d'imposer une autre combinaison. Napoléon ne pouvait ni morceler de
nouveau l'Italie après l'avoir aidée à s'unifier, ni prolonger indéfiniment à
Rome une occupation, onéreuse pour le protecteur, souvent importune pour le
protégé. Impuissant à défaire son œuvre, trop ménager des intérêts
catholiques pour la pousser jusqu'au bout, il s'était mis en quête d'un
expédient qui établit entre les deux pouvoirs rivaux un modus vivendi à peu
près tolérable. De ces pensées modestes et un peu découragées, était sorti le
traité du 15 septembre. Que l'arrangement fût précaire, nul n'eût songé à le
contester. Du moins, il avait l'air de régler l'obsédante question romaine.
Il permettait à la France de replier son drapeau sans forfaire à ses
engagements et à son honneur. Il assurait à la papauté un délai de deux ans
qui pourrait être utilisé pour de nouvelles négociations. A la vérité, le
sort des précédents pourparlers n'autorisait pour l'avenir que peu
d'espérances. Mais Pie IX pouvait mourir : un pape moins absolu pouvait être
élu à sa place : l'Italie elle-même pouvait se montrer plus accommodante. Que
si l'antique principauté pontificale devait succomber, ce serait sans doute
sous une révolution intérieure, et la France échapperait, paraîtrait échapper
à la responsabilité du dénouement. Fort embarrassé déjà dans sa politique,
l'Empereur était réduit à se réjouir de ces solutions incomplètes, et sa
prévoyance lassée n'allait pas au-delà. Dans
toute l'Europe, les catholiques, les conservateurs de toute nuance
dénoncèrent comme une nouvelle faiblesse ce qui n'était que la résultante de
toutes les faiblesses passées. « J'avoue que la nouvelle de la
Convention a été pour moi un coup de foudre[1] », disait Pie IX à
l'ambassadeur de France, M. de Sartiges. Avec ses familiers, le Saint-Père
déguisait moins encore son déplaisir ; et s'irritant qu'on ne l'eût point
consulté : « On m'a traité, répétait-il, comme un mineur ou comme un
interdit[2]. » En Autriche, les mêmes
appréciations défavorables prévalurent : « Il en sera du traité du 15
septembre comme du traité de Zurich », observa le chef du cabinet de Vienne,
et ayant formulé ce dédaigneux jugement, il s'abstint de tout autre commentaire[3]. Les plus véhéments furent les
catholiques de France. Ils s'étonnèrent qu'on eût osé régler le sort du pape
en dehors du pape lui-même. L'acte récent leur parut l'abandon du Saint-Siège
; seulement, ajoutaient-ils avec ironie, c'était un abandon à terme. Avec
soin et sans rien omettre, ils relevèrent toutes les singularités du traité :
la plus grande était le choix du protecteur qui aurait la défense des
frontières pontificales. Jadis Victor-Emmanuel avait, par ruse ou violence,
conquis les trois quarts du patrimoine de saint Pierre : or voici qu'on
confiait à sa garde les lambeaux d'État qu'il n'avait pas encore ravis. On eût
pu croire ces critiques trop acerbes. Les Italiens se chargèrent de les
justifier. « Florence n'est qu'une étape vers Rome. » Ainsi
s'exprima dès le premier jour la presse de Turin. Ce jugement n'était que
celui des journaux et, à ce titre, pouvait être récusé. D'autres déclarations
suivirent, plus malaisées à désavouer. Le marquis Pepoli, parent de
l'Empereur, avait été l'un des négociateurs du traité : or le 9 octobre 18G4,
dans un banquet à Milan, il parla en ces termes : « La Convention ne
porte atteinte à aucune des parties du programme national et brise seulement
les derniers anneaux qui unissaient la France aux ennemis de l'Italie. »
A toute rigueur, ce commentaire osé eût trouvé son excuse dans les
entraînements de l'improvisation. Bientôt la publication des pièces
officielles ne laissa plus aucun doute sur l'interprétation qui prévaudrait
au-delà des monts. Ces pièces officielles, ce furent d'abord une dépêche de
M. Nigra, en date du 15 septembre, puis un rapport adressé, quatre jours plus
tard, au roi, par le chef du cabinet. L'un et l'autre document étaient conçus
en termes identiques. Avec une chaleur égale, l'ambassadeur et le ministre se
défendaient d'avoir rien sacrifié des aspirations nationales : pour aller à
Rome, ils avaient répudié les moyens violents, mais pas du tout les autres :
leur projet, disaient-ils, se rattachait à Cavour qui, dans les derniers
temps de sa vie, en avait tracé l'ébauche, et ils l'avaient recueilli comme
le testament d'un mourant. Les deux hommes d'État s'appliquaient à proclamer
le principe de non-intervention. Quant au changement de capitale, ils se
gardaient de laisser pressentir aucune concession à la France, mais le
justifiaient par des motifs stratégiques ou de bon ordre administratif. —
Quand il connut cette glose toute nouvelle, M. Drouyn de Lhuys témoigna une
extrême surprise et, avec une émotion sincère, protesta On vit alors un assez
singulier spectacle. Le ministre de Napoléon et l'envoyé du roi se réunirent,
relurent les textes, pesèrent chaque phrase, interprétèrent cette convention
vieille de six semaines comme on eût fait d'un document antique qui sollicite
toutes les finesses de l'exégèse. Ils s'expliquèrent d'abord seuls, puis
devant l'Empereur, choisi comme arbitre et destiné à les départager.
Longtemps on discuta sur les moyens moraux, les aspirations nationales, les
forces de la civilisation, vagues formules derrière lesquelles l'Italie dissimulait
ses convoitises et la France sa faiblesse. Cependant, après un arrangement si
récent, une querelle publique eût été scandale. Moitié entente réelle, moitié
désir de cacher les divergences, on se déclara mutuellement satisfait.
« Il m'a paru que nous étions d'accord, écrivait le 30 octobre 1864 M.
Drouyn de Lhuys à notre représentant à Turin, M. de Malaret[4]. Cette
constatation un peu mélancolique révélait plus de résignation que de
confiance. Comment la confiance se fût-elle justifiée ? A quelques jours de
là, l'Italie souligna de nouveau, par un très bruyant commentaire, le sens
qu'elle attachait au traité. La
Convention relevait de la prérogative royale. Mais le changement de capitale
ne pouvant s'accomplir sans dépense, les Chambres, appelées à statuer sur la
demande de crédits, furent amenées, sans trop forcer leur ordre du jour, à
juger l'acte du gouvernement. Ce que les diplomates avaient insinué avec
certains ménagements, les députés, les ministres eux-inerties le proclamèrent
avec une sincérité brutale. Dans la discussion des bureaux, quelques
représentants ayant laissé entendre que le roi avait renoncé à boule,
l'interprétation fut aussitôt repoussée : en revanche, plusieurs demandèrent
que Florence ne fût déclarée que capitale provisoire en attendant la capitale
définitive. Fidèle interprète de la pensée générale, le rapporteur du projet
ne réprouva entre tous les moyens d'aller à Rome que la violence ouverte,
tout le reste étant permis. La délibération publique s'ouvrit le 7 novembre.
Les personnages les plus considérables y prirent part : tous affirmèrent les
ambitions nationales. « La Convention ne tranche pas la question
romaine, mais est un acheminement vers la solution », dit M.
Visconti-Venosta, ministre des relations extérieures[5]. « Privé des baïonnettes
étrangères, le pouvoir temporel ne peut plus durer longtemps[6] » ; ainsi s'exprimait le
ministre de l'intérieur, M. Lanza. Le général La Marmora, chef du cabinet, si
modéré d'ordinaire en son langage, et tout d'abord peu favorable au traité,
se mit lui-même à l'unisson du sentiment public : « Nous pourrons,
dit-il, avancer lentement, mais nous ne reculerons jamais[7]. » Dans la haute Chambre,
le spectacle fut le même. Seul, un des sénateurs osa restituer aux mots leur
véritable sens, ce fut Maxime d'Azeglio. Il était vieux alors et bien près de
sa fin. Trop faible pour lire son discours, il emprunta la voix d'un ami. Il
s'éleva contre l'idée fastueuse et vaine de Rome capitale. Il voulait Rome
ville italienne, érigée en municipe sous la suzeraineté du Pape. « J'ai peine
à concevoir, ajoutait-il, que le catholicisme puisse jamais comprendre, à
côté du Pape au Vatican, le roi d'Italie au Capitole. » L'assemblée, les
tribunes elles-mêmes écoutèrent avec une curiosité nuancée de sympathie les
hautes et sereines pensées de ce vieillard qui allait mourir. Puis
l'attention se porta ailleurs, comme si déjà ce langage n'eût plus été d'un
vivant. Quand on alla aux voix, 315 députés contre 68, 134 sénateurs contre
47 se prononcèrent pour la Convention. La ville
de Turin avait assisté à ce débat, enfiévrée et morne tout ensemble. C'était
sa déchéance que le Parlement consacrait. Quand tout fut fini, le roi quitta
presque furtivement l'ancienne et vaillante capitale où si longtemps avaient
régné ses aïeux. Florence, vers laquelle le monarque dirigea ses pas, se
chargea de donner un suprême commentaire à la Convention du 15 septembre.
Elle ne crut point à sa propre grandeur. Quand elle vit arriver sur la place
du Palais-Vieux le roi, la cour, les députés, les fonctionnaires, elle ne put
se persuader que tout ce mouvement fût pour elle, et, comme la statue de la
Nuit qui orne le tombeau de Julien de Médicis et que Michel-Ange ne voulait
animer que pour les jours glorieux, elle dédaigna de se redresser à ce bruit
qui ne ferait que passer. Avec une froide et distraite indifférence, elle
prêta à Victor-Emmanuel son palais Pitti, au Parlement sa vieille salle du
Grand-Conseil, comme on prête une hôtellerie somptueuse pour une halte plus
ou moins prolongée. Loin de se sentir éblouis, les doux Toscans se
plaignirent de toute cette affluence, qui changeait leurs coutumes, troublait
leur repos et ne leur apporterait que de courts profits. Puis ils se
replièrent dans leurs souvenirs, assez augustes pour les dispenser d'ambition.
Capitale, Florence l'était, sans doute, mais capitale de passage ! Elle le
savait, et son scepticisme à l'endroit de sa prééminence achevait de marquer
la fragilité de l'acte que les chancelleries venaient de parafer. II Même
interprétée dans le sens le plus défavorable au Saint-Siège, la Convention du
15 septembre 1864 comportait un sursis de deux ans. Les temps qui suivirent
furent remplis par toutes sortes de projets qui, en dépit des anciens échecs,
s'obstinaient à vouloir réconcilier Victor-Emmanuel et Pie IX. Au mois
de mars 1865, un visiteur notable arriva de Francs en Italie : c'était M. de
Persigny. Il passa à Rome les fêtes de la semaine sainte. Sa présence y
éveilla une curiosité très grande, excessive même ; car on lui attribuait
auprès de l'Empereur un crédit que déjà il n'avait plus. Il vit beaucoup de
monde et parut très empressé à se renseigner sur la condition de l'État
pontifical. A son retour, il publia, sous le titre de Lettre de Rome,
une brochure qui aspirait à délimiter chacun des deux pouvoirs rivaux. Avec
beaucoup de force, il détournait Victor-Emmanuel de monter au Capitole et
estimait que la Rome antique « l'écraserait de tout le poids de l'histoire »
En revanche, il jugeait avec une rigueur extrême le parti ultramontain et souhaitait
que la cité des Papes, tout en demeurant sous la suzeraineté pontificale,
participait, comme ville libre, aux privilèges et aux charges de l'Italie.
C'était, au fond, la thèse de Maxime d'Azeglio, développée avec moins
d'éloquence, de sérénité et d'éclat. La brochure fit du bruit, moins par
elle-même que par le nom de l'auteur, et, pendant quelques jours, les
feuilles publiques la commentèrent, comme si elle eût été le reflet des
pensées qui prévalaient aux Tuileries. Dans
l'entrefaite, une négociation s'entama, qui n'avait trait qu'aux questions
religieuses, mais qui fit naître le très fugitif espoir d'un accord
politique. Entre tous les soucis du Saint-Père, l'un des plus cuisants était
le sort de l'Église d'Italie. Un grand nombre de prélats avaient été éloignés
de leurs diocèses : en outre, faute d'entente entre les autorités civiles et
ecclésiastiques, beaucoup d'évêchés demeuraient vacants. Faisant un jour
allusion à cet état de choses et à l'urgence d'y remédier, Pie IX disait à
l'ambassadeur d'Espagne : « Je ne veux pas mourir sans avoir fait tout
mon possible pour remplir ce devoir de conscience[8]. » Dans cet esprit, il
s'adressa à Victor-Emmanuel et, en une lettre très paternelle, lui recommanda
les intérêts catholiques. Le roi, ses ambitions mises à part, était aussi
éloigné que personne des querelles religieuses. Il fut touché de l'initiative
et y répondit en termes non seulement respectueux, mais conciliants. M.
Vegezzi, magistrat instruit, très versé surtout dans les questions
ecclésiastiques, fut envoyé à Rome. Sa mission était de négocier le retour
des évêques absents, de préparer la nomination aux évêchés privés de
titulaires, de proposer en outre une nouvelle circonscription des diocèses,
enfin de régler les formalités de l'exequatur et du serment[9]. On assure que le cardinal
Antonelli, en se prêtant aux entretiens, tint à écarter dès l'abord toutes
les questions politiques : « Il est bien établi, dit-il, que nous ne
sortirons pas de la sacristie. » En dépit de cette réserve, qui eût douté que
l'entente religieuse, si elle se réalisait jamais, ne fût un acheminement
vers une entente plus complète ? Au début, les dispositions réciproques
parurent très favorables. L'ambassade de France avait reçu l'ordre de se
tenir à l'écart des pourparlers, mais de Rome arrivaient à Paris
d'excellentes nouvelles. Quand on alla au fond des choses, on se heurta au
double obstacle qui avait paralysé jusqu'ici tous les essais de
rapprochement. Très bienveillant dans son langage, Pie IX se rejetait
brusquement en arrière à chaque formule qui lui semblait impliquer, à un
degré quelconque, la reconnaissance du nouveau royaume ou l'abandon de ses
propres droits. D'un autre côté, Victor-Emmanuel, quels que fussent ses
témoignages de bon vouloir, ne se complaisait en aucun arrangement, s'il
n'avançait ses desseins sur Rome. Au mois de juin 1865, M. Vegezzi revint à
Florence, essayant en vain de couvrir sous les apparences d'un ajournement
l'échec réel des pourparlers. « La négociation, disait-il, n'est point rompue,
mais interrompue. » La vérité, c'est que, loin d'aborder les questions
politiques, on ne trancha pas même les difficultés religieuses. Le seul
résultat, ce fut le retour dans leurs diocèses d'une trentaine d'évêques qui
en avaient été éloignés. Cependant
l'Autriche et bien plus encore l'Espagne se montraient très soucieuses du
sort du Pape, prochainement livré à ses propres forces. Jusqu'ici Napoléon
avait revendiqué pour lui seul la protection du Saint-Siège. Le drapeau de la
France disparaissant, une action commune des puissances catholiques en faveur
du Souverain Pontife ne serait-elle pas opportune ? Dès le mois de janvier
1865, M. Mon, ambassadeur d'Espagne à Paris, vit M. Drouyn de Lhuys. « Nous
avons, lui dit-il, deux ans pour nous entendre, pour aviser aux événements,
pour assurer le pouvoir et l'autorité du Saint-Père. » C'est alors que fut
repris un projet souvent agité, celui d'une garantie collective pour le
maintien du domaine temporel. Plus d'une fois, M. Mon conféra sur ce sujet
avec son collègue autrichien, M. de Metternich. Mais ces entretiens
diplomatiques ne se traduisirent par aucun acte positif. La France ne
souhaitait guère de se lier de la sorte : en outre, elle n'ignorait pas que
l'Italie considérerait une telle combinaison comme une atteinte au principe
de non-intervention. L'Autriche, quelles que fussent ses inquiétudes sur
l'avenir de la papauté, était dominée par une préoccupation supérieure :
celle d'échapper à la responsabilité des affaires italiennes. Laissée à
elle-même, l'Espagne était impuissante. Par un assez singulier retour, la
seule évolution qui s'accomplit fut en faveur du nouvel état de choses : M.
Mon quitta l'ambassade de Paris, et le cabinet de Madrid reconnut le royaume
d'Italie[10]. Au
milieu de tous ces projets ou ébauches de projets, l'année 1865 s'était
écoulée. Comme l'automne s'achevait, l'Empereur rappela de Rome un régiment.
Ce fut la première exécution du traité. En prouvant au cabinet de Florence sa
fidélité à ses engagements, Napoléon eut à cœur de multiplier vis-à-vis du
Saint-Père les témoignages de sa bonne volonté. Toute l'année 1866, la
dernière avant l'évacuation, fut remplie par un double effort du gouvernement
français, — effort sur le Saint-Siège pour l'aider à se suffire à lui-même, —
effort sur l'Italie pour lui inculquer le respect de ses promesses : Vis-à-vis
de Pie IX, le plus malaisé serait de le ramener aux choses de la terre. Son
âme, lassée des tromperies humaines, ne cherchait plus d'autre force que
celle qui se puise en Dieu. Il se montrait à la fois absolu dans ses pensées
jusqu'à l'intransigeance, résigné jusqu'au détachement dans le train
ordinaire de sa vie. Dépositaire d'un pouvoir qui ne lui appartenait pas, il
conservait dans la ruine de sa puissance matérielle un souci unique, celui de
maintenir l'entière intégrité du droit. Convié sans cesse à se réconcilier
avec le monde nouveau, il s'irritait de cette exhortation qui lui semblait
absurdité ou impertinence, et se refusait à suivre ceux que, par vocation
divine, il se croyait appelé à diriger. L'année précédente, en une Encyclique
restée fameuse[11], il s'était attaqué à cette
société moderne qui avait la prétention d'empiéter sur lui et, entre toutes
les maximes équivoques et douteuses, avait choisi, pour les condamner, celles
que les habitudes publiques avaient le plus vulgarisées, même parmi les
croyants. L'émoi avait été grand, et ce langage, même dépouillé de sa rigueur
théologique par les commentaires épiscopaux, avait résonné avec un son
inaccoutumé. Ayant proclamé comme prince les droits de ses prédécesseurs et
accompli comme guide des âmes ce qu'il jugeait son devoir, Pie IX ne jetait
plus sur tout le reste qu'un regard tranquille. Pour la politique, il avait
Antonelli ; pour la guerre, Mérode. Mais la politique, il y croyait peu, et
point davantage à l'épée. Un jour, à la fin de l'été de 1865, M. de Mérode
apprit qu'on le trouvait malade, fatigué, ayant besoin de repos. Tout cela
lui fut dit doucement, paternellement ; et non moins doucement le ministère
des armes lui fut retiré. « On m'a mis à la retraite, écrivait le prélat à
son frère[12], pour raison de santé, avec 100
écus par mois, en attendant qu'on me donne une autre destination. » N'ayant
plus rien à espérer ou à craindre, Pie IX puisait sa sérénité dans l'excès de
sa disgrâce. Il avait passé l'été de 1865 à Castel Gandolfo. A son retour, le
peuple de Rome avait admiré sa bonne mine, son visage reposé dans la paix de
sa retraite. Par un singulier contraste, la destinée affermissait les jours
du vieillard en même temps qu'elle ébranlait son trône. Ainsi tombèrent les
espérances de ceux qui, spéculant sur un prochain conclave, se flattaient de
devenir les maîtres sans usurpation et par le seul bénéfice de la mort. Aux
visiteurs qu'il recevait — et il en recevait beaucoup — le pontife se
plaignait, mais d'ordinaire sans amertume : « Vous voyez, disait-il, le
pauvre pape chargé d'ans et de malheurs. » Quand on lui parlait d'aide, de
protection, d'intervention des puissances, il secouait la tête et montrait le
ciel. Parfois il faisait allusion à tous les projets qui déguisaient, sous le
nom de transaction ou d'arrangement, l'entier dépouillement du Saint-Siège.
Alors ses yeux s'animaient, sa voix devenait vibrante, comme il arrive aux
humbles et aux doux qui, s'étant retenus longtemps, éclatent sous
l'effronterie du sophisme ou de l'injustice : « Vraiment ces messieurs se
moquent de moi », disait-il avec un mélange de véhémence et de dédain.
Pourtant l'âge et le malheur n'avaient point effacé chez lui la grâce
souriante, l'aimable abandon qui avaient valu tant de popularité à sa
jeunesse. Tantôt avec ses familiers, tantôt avec les étrangers qu'il
admettait à des entretiens privés, il lui arrivait de se livrer sans
contrainte. C'était alors merveille de l'ouïr, exhumant tous les souvenirs de
son long passé, jugeant d'un mot vif, plaisant ou dédaigneux, les hommes et
les choses, très loquace, indiscret même, — et Antonelli s'en plaignit plus
d'une fois, — d'une bonhomie charmante, mais d'une bonhomie pleine de traits,
coupant de longues phrases françaises la langue de son pays, et saupoudrant
de sel gaulois ce que la finesse italienne n'eût qu'imparfaitement exprimé.
On écoutait avec une attention ravie : mais voici que tout à coup l'auguste
vieillard se taisait, comme saisi de remords et ayant dépassé le degré de
malice que peut se permettre un saint. De la France, le pieux pontife parlait
en termes mêlés de tristesse et de sympathie. Tout en se défiant de la
faiblesse de l'Empereur, il rendait hommage à ses bonnes intentions. En
revanche, il se louait médiocrement de l'ambassadeur, M. de Sartiges, qui, à
Rome, recevait, une semaine, les amis du Pape, et, une autre semaine, ses
adversaires. Quant à l'armée française, il lui témoignait une bienveillance
sans mélange et regrettait seulement que l'heure de la séparation fût proche.
« C'est sans doute la dernière fois que je pourrai vous bénir en cette
solennité », dit-il le 1er janvier 1866, en recevant les vœux du général de
Montebello et de ses officiers. Puis avec émotion : « Après votre départ, continua-t-il,
les ennemis de l'Église viendront peut-être à Rome. » Le reste de la harangue
se fondit en une prière : « Je prie pour vous, pour la France, pour la
famille impériale. » Ces
dispositions résignées et légèrement hautaines, cette défiance de tout
secours humain cadraient mal avec la condition de l'État pontifical, bientôt
obligé de rassembler toutes ses ressources pour combattre la Révolution.
Quand on parla à Pie IX de fortifier son armée en prévision de notre départ,
son premier sentiment fut celui de l'impuissance : « Mon armée !
répliqua-t-il, les Piémontais trouveront bien moyen de la dissoudre.,
Cependant lorsque les frégates françaises, le Labrador et le Gomer, envoyées
à Civitta-Vecchia, eurent ramené à Toulon quelques-uns de nos bataillons, les
conseillers du Saint-Père, émus de l'avertissement, sentirent leur vigilance
se réveiller. Attentif à mettre à profit ce revirement, l'Empereur offrit non
seulement ses conseils, mais son concours indirect. Le Saint-Père avait à son
service quelques troupes indigènes, un bataillon de carabiniers composé
surtout de Suisses et d'Allemands, et, de plus, l'ancien corps franco-belge
devenu le régiment des zouaves pontificaux. Napoléon imagina de constituer,
en outre, pour le service du Pape, une légion levée en France, encadrée dans
des cadres français, et qui serait enrôlée sous le drapeau pontifical. Deux
exemples récents autorisaient pareille création : ainsi avait fait
Louis-Philippe vis-à-vis de l'Espagne, et tout dernièrement l'Empereur
lui-même vis-à-vis de Maximilien. Le 30 janvier 1866, un décret décida
l'organisation de ce corps qui recevrait des engagements pour cinq ans et
n'accepterait que des hommes catholiques de religion et libérés du service
militaire en leur pays. Plus tard, afin de faciliter le recrutement, on admit
des soldats en congé ou tirés de la réserve ; en outre, il fut stipulé que
les officiers conserveraient dans l'armée française tous leurs droits à
l'avancement. Au mois d'août 1866, la légion comptait environ mille hommes.
Elle s'organisa à Antibes ; d'où le nom de légion d'Antibes, nom qui
lui resta. Le commandement en fut confié à un colonel récemment mis à la
retraite, le colonel d'Argy. Rien ne fut négligé pour v affermir l'idée que
le service du Pape était la prolongation du service de la France. Tel fut le
sens d'une proclamation très chaleureuse que le général d'Aurelles, au moment
du départ, adressa à ceux qui s'embarquaient. Sous une forme moins
solennelle, mais avec plus de précision, le maréchal Randon, dans une lettre
au colonel d'Argy, exprima les mêmes sentiments. Ayant signé le traité du 15
septembre, Napoléon tenait à établir, aux yeux des catholiques, qu'il
protégerait le Pape de loin aussi bien qu'il l'eût fait de près.
« J'aiderai le Saint-Père à former une armée, disait-il en ce temps-là
au cardinal de Bonnechose. Jamais je ne permettrai à l'Italie de violer le
territoire pontifical. » Et il ajoutait avec une expression de fermeté
qui ne lui était pas habituelle : « On peut compter sur moi ». Le
22 septembre 1866 la légion d'Antibes entra à Rome. La sollicitude impériale
l'y suivit : « Il faut accroître la légion, mandait le souverain, mais il
faut l'augmenter peu à peu et sans bruit[13]. » On
remarquera l'accent un peu timide de ces dernières paroles. Cette
circonspection s'expliquait par les ménagements envers l'Italie. Tandis que
l'Empereur exhortait Pie IX à l'énergie, il prêchait la modération à
Victor-Emmanuel. Quel
serait le succès des conseils portés à Florence ? A. ne considérer que les
apparences, il semblait que notre diplomatie eût pour être écoutée les titres
les plus sacrés. Pendant cette année 1866, la France avait poussé jusqu'au
plus extraordinaire oubli d'elle-même la sollicitude envers sa protégée. De
ses propres mains et au mépris de sa sécurité à venir, elle avait noué
l'alliance entre Florence et Berlin. La libération de la Vénétie avait été le
pivot de sa politique, et, inspirant ou guidant les tortueuses négociations
italiennes tantôt auprès de l'Autriche, tantôt auprès de la Prusse, elle avait
pratiqué le genre de duplicité le plus rare, celui qui s'exerce pour le
compte d'autrui. Après Custozza, elle n'avait eu qu'un souci, celui de
récompenser la défaite comme rarement est récompensée la victoire. Était-il
vraisemblable qu'ayant assuré à l'Italie, même vaincue, le splendide joyau de
Venise, l'Empereur ne pût, en échange, obtenir quittance vis-à-vis de Rome ? On vit
alors combien sont fragiles, de nation à nation, les liens de la
reconnaissance. L'Italie s'était irritée de recevoir par grâce ce qu'elle eût
souhaité ravir par conquête, et, loin de remercier le bienfaiteur, avait eu
peine à ne pas lui reprocher le bienfait. L'acquisition de Venise, au lieu
d'apaiser les convoitises, les surexcita. Relativement à la Convention du 15
septembre, l'ancien commentaire subsista, plein de réserves subtiles et
d'équivoques. N'y avait-il pas même quelque optimisme à parler d'équivoque ?
Comme Victor-Emmanuel recevait les procès-verbaux du plébiscite de la
Vénétie, il se félicita que l'Italie fût faite, mais insinua qu'elle n'était
point encore achevée. A Venise, au théâtre de la Fenice, les émigrés romains
osèrent déployer devant le roi triomphant la bannière de Rome entourée d'un
crêpe de deuil[14]. De Florence, notre ministre
plénipotentiaire, M. de Malaret, mandait des informations assez peu
rassurantes. « Nous avons affaire, écrivait-il le 24 octobre 1866, à un
gouvernement médiocre, à une mauvaise Chambre, à une opinion publique sans
direction. » Il énumérait, sans en omettre aucune, les diverses causes qui
avaient affaibli le parti de l'ordre et amoindri l'influence française : le
résultat négatif de la mission Vegezzi avait découragé les tentatives
d'accommodement avec la papauté : tant que la question vénitienne était
demeurée irrésolue, la question romaine avait été reléguée au second plan ;
désormais aucune autre ne la ferait oublier : l'alliance prussienne avait
accoutumé l'Italie à ne plus compter exclusivement sur Napoléon, mais à
chercher ailleurs ses appuis. Dans la suite de sa dépêche, M. de Malaret
s'appliquait à atténuer ces appréciations très sombres. Il croyait, il
voulait croire au triomphe des esprits modérés : « J'ai la ferme
conviction, ajoutait-il, que personne ne songe à se mettre en opposition
directe avec l'Empereur. » Quels que fussent ces correctifs, la note inquiète
dominait, et notre représentant finissait par cet aveu :
« L'indépendance vis-à-vis du gouvernement impérial est en ce moment à
l'ordre du jour en Italie. » Après
toutes ses complaisances, Napoléon aurait achevé de se discréditer s'il eût
souffert que le gouvernement de Florence se dérobât à ses engagements. Dès le
15 octobre 1866, une dépêche de M. de Moustier avait -proclamé la volonté de
la France, qui était de continuer au Saint-Père sa protection. Quinze jours
plus tard, l'Empereur souligna, et en un ton de reproche qui ne lui était pas
habituel, ce que son ministre s'était contenté d'indiquer. Le 3 novembre,
dans une lettre à Arèse, après avoir rappelé le superbe présent de Venise, il
continuait en ces termes : « Maintenant il reste l'affaire de Rome. Il faut
qu'on sache bien que, de ce côté, je ne céderai en rien, que je suis bien
décidé, tout en exécutant la Convention du 15 septembre, à soutenir le
pouvoir temporel du Pape par tous les moyens possibles[15]. » Cependant oie touchait au
terme marqué pour l'évacuation. On pouvait craindre pour cette époque quelque
acte inconsidéré des ministres, quelque poussée du parti révolutionnaire, ou,
à défaut de manifestation plus regrettable, quelque parole imprudente du roi,
notamment à l'ouverture des Chambres. Napoléon avait, en la personne de M. de
Malaret, un mandataire intègre, sagace, tout à fait digne de sa confiance.
Néanmoins les circonstances lui parurent si graves qu'il jugea opportun
l'envoi en Italie d'un messager extraordinaire. Ce messager, il le choisit
parmi ses familiers, comme pour bien marquer que, cette fois du moins, sa
politique personnelle et intime se confondait avec sa politique officielle.
Le 15 novembre 1866, le général Fleury partit pour Florence. « J'étais
un envoyé officieux, appelé à donner des conseils et surtout à rappeler la
parole jurée. » C'est en ces termes que Fleury[16] a défini son ambassade. Ses
instructions, qui lui furent remises par l'Empereur lui-même, avaient pour
but de bien établir que le temps des complicités était passé : par conviction
autant que par politique, l'Empereur n'abandonnerait pas le Saint-Père et
emploierait tous ses efforts pour l'empêcher de quitter Rome ; il exécuterait
avec fidélité la Convention du 15 septembre, persuadé que, de son côté, le
cabinet de Florence tiendrait ses engagements et ferait même davantage. Il
dépendait du gouvernement italien de prévenir dans Rome toute révolution.
« Si donc, continuait Napoléon, après le départ des troupes françaises,
le Pape était contraint de quitter sa capitale devant une émeute, la France
n'hésiterait pas à le ramener avec ses troupes. Dans ce but, vingt mille
hommes seraient toujours laissés entre Toulon et Marseille, prêts à être
transportés à Civitta-Vecchia au premier appel. » A ces déclarations
catégoriques se joignaient toutes sortes de menus avis : le roi était exhorté
à montrer plus d'énergie, à diminuer ses dépenses, à s'entendre avec Rome sur
les questions religieuses, à reprendre la mission Vegezzi, à admettre les évêques
dans leur diocèse sans exiger d'eux le serment, à rendre au roi de Naples ses
biens personnels dès qu'il aurait quitté Rome. La conclusion de la note était
remarquable par son énergie : « Si le gouvernement italien marche dans cette
voie, il peut être certain de la sympathie et de l'appui de l'Empereur ;
sinon, non. » Le 19
novembre, Fleury était à Florence. Il nous apprend que, chemin faisant, il
avait lu les lettres de Maxime d'Azeglio, l'histoire de la maison de Savoie,
et, de plus, toutes sortes d'articles appropriés, choisis dans la Revue des
Deux Mondes. Toute cette érudition ne serait point inutile, tant il faudrait
d'arguments pour contenir les ambitions italiennes ! On est confondu de tout
ce que révèlent les dépêches du général. Est-il dans une cour amie qui doit
tout à la France ? N'est-il pas plutôt chez un adversaire en qui bouillonnent
de récentes rancunes ? Comme il arrive à Florence, il constate que les
journaux sont pleins de récits sur sa mission. Les commentaires sont d'une
excessive animosité : « Mais, ajoute-t-il, jusqu'ici pas d'injures. » Et il
relève cette absence d'injures comme on eût fait d'un commencement de succès.
Il voit les ministres : « L'Italie, écrit-il le 23 novembre, aura beaucoup de
peine à baisser le drapeau de Rome capitale. » Soit désir de se faire valoir,
soit juste appréciation de la réalité, il insiste sur les embarras de sa
tâche : « Ma mission, répète-t-il, est très difficile... Ce n'est pas du tout
ce qu'on croyait à Paris, chez Rouher. » Il est reçu en audience par
Victor-Emmanuel et sort de l'entrevue tout perplexe, tant le prince dose à
parts égales les bienveillantes formules et les inquiétantes restrictions !
Le roi parle en bons termes de l'Empereur ; mais il récrimine un peu sur les
événements de Venise : il est « plein de bonnes intentions apparentes,
mais sans volonté définie » : il est tout disposé à empêcher les
émeutes, les démonstrations armées ou non armées ; mais il hésite à publier
une telle politique : il ne tient pas à aller à Rome ; puis il ajoute : « au
moins maintenant » ; et il laisse entendre que cet avis n'est que son
sentiment personnel. Si l'envoyé de Napoléon est pour la cour de Florence un
ami, c'est au moins un ami qu'on n'avoue pas. « Je mène ici, écrit le
général, une vie très affairée, mais très retirée, afin de ne pas froisser le
sentiment italien, qui me paraît fort éveillé ou plutôt très craintif. C'est
au point que ni Ricasoli ni les autres ministres ne m'invitent et que le roi,
sous prétexte du côté confidentiel de ma mission, en fait autant. » Fleury
d'ailleurs ne s'émeut ni ne se blesse, et bien au contraire juge que cela va
mieux. En effet, on lui promet qu'on va reprendre la mission Vegezzi, garnir
les frontières, travailler les journaux, surveiller le parti de l'action. Tout
heureux, il mande à Paris les bonnes nouvelles. A quoi s'attendait l'Empereur
? On se le demande vraiment ; car, non moins triomphant que son favori, il le
remercie en termes pleins d'effusion : « Je vous félicite d'avoir déjà
si bien réussi. » « Je
continue à gagner du terrain », télégraphiait Fleury le 26 novembre. Combien
ce terrain n'était-il pas mouvant ! Le roi échappe, revient, se dérobe de
nouveau. « Il m'a promis beaucoup de choses, écrit l'envoyé français le 29
novembre ; les tiendra-t-il ? J'ai tant insisté que j'espère un peu. » Au
milieu de toutes ces complications, le général est arrivé à se persuader que
l'apaisement de la question romaine dépend surtout du Saint-Siège : que le
Souverain Pontife fasse quelques concessions, et le roi sera obligé d'y
répondre par des sacrifices pareils : seulement M. de Sartiges est depuis
trop longtemps en fonction pour n'avoir pas usé son influence. « Ne serait-il
pas utile, mande Fleury avec une fatuité ingénue, que j'allasse moi-même à
Rome pendant quelques jours poux porter des assurances au Pape, des conseils
à ses généraux ? » Doucement l'Empereur réprime cet excès de zèle.
Cependant, à Florence, l'ambassadeur se meut dans le vide, se plaint de ne
pas recevoir de direction et, pour tromper son oisiveté, visite les musées,
fréquente les théâtres, se promène aux Cascines. Jaloux de lui dérober
la politique, les Italiens se font un plaisir courtois de lui montrer leur
pays. « Ce serait un crime, lui disent-ils, de rentrer en France sans avoir
vu la ville des doges. » Et ne pouvant aller à Rome, Fleury coupe
ses travaux diplomatiques par une course à Venise, où le conduit
somptueusement un train spécial fourni par la maison Rothschild. Le 5
décembre, Fleury rentrait à Florence. L'acte principal où se révélerait la
politique italienne, ce serait le discours de Victor-Emmanuel qui devait,
quelques jours plus tard, ouvrir le Parlement. Ce discours coïnciderait avec
notre départ de Rome, en sorte qu'il aurait toute la portée d'un manifeste.
Suivant l'esprit dont elle s'inspirerait, la harangue royale intimiderait la
révolution ou lui soufflerait une nouvelle audace. C'est de ce côté que se
concentrèrent tous les efforts de la diplomatie française. Le roi avait
annoncé sa volonté de tracer lui-même son programme ; et comme on lui
proposait de lui fournir une rédaction : « Je saurai bien trouver moi-même la
formule », avait-il répondu. Mais pouvait-on compter sur le roi ? Fleury se
montrait inquiet et l'Empereur singulièrement sceptique. « Je redoute
beaucoup, télégraphiait Napoléon le 6 décembre, le discours d'ouverture :
s'il ne dit rien de bon, tâchez au moins qu'il garde le silence. » Les jours
suivants, l'envoyé impérial transmit à Paris de meilleures nouvelles. Le
gouvernement italien venait de donner des gages de sa tolérance : tous les
évêques étaient rentrés dans leurs diocèses ; un nouveau négociateur, M.
Tonello, allait être expédié à Rome : enfin, le président du conseil, M.
Ricasoli, avait promis d'introduire dans le discours de la couronne les mots
d'amitié. de reconnaissance envers la France, peut-être même envers
l'Empereur ; et toutes les ingratitudes passées donnaient à ce maigre
témoignage une saveur inaccoutumée. « Selon les concessions obtenues à Rome,
mandait Fleury avec une confiance raffermie, j'espère amener Ricasoli à
parler de conciliation, peut-être même à proclamer Florence capitale. » En
dépit de ces informations, Napoléon demeurait sombre en ses pronostics. Il
soupçonnait le gouvernement du roi de provoquer les désertions dans la légion
d'Antibes : en outre, certains bruits, d'ailleurs démentis à Florence,
représentaient Victor-Emmanuel comme disposé à seconder une insurrection dans
les États romains[17]. « Je doute, télégraphiait
l'Empereur, des intentions si bienveillantes de l'Italie envers Rome. »
La clairvoyance de Napoléon ne le trompait pas. Quand Fleury tenta d'obtenir
de Ricasoli des déclarations bien nettes, celui-ci objecta les clameurs de
l'opinion publique, la crainte d'une crise ministérielle, les dangers d'une
dissolution. Quant au roi, le général l'accusait de le fuir, de jouer aux
barres avec lui, d'user de toutes sortes de cachotteries. Le 15 décembre
serait le jour où s'ouvrirait le Parlement. Le matin, le projet de discours
fut communiqué à l'envoyé français. Il était moins bon qu'on ne l'eût
souhaité, meilleur qu'on ne l'avait craint un instant. Le roi parlait de son
respect pour les engagements pris, de sa reconnaissance envers l'Empereur. En
revanche, il faisait allusion aux aspirations nationales ; et, par-là, se
continuait l'équivoque volontairement prolongée. Fleury ayant osé critiquer
cette dernière phrase, on lui répondit, non sans quelque ironie, qu'elle
était empruntée à une lettre écrite en 1862 par Sa Majesté Impériale à M.
Thouvenel. «
J'avoue que j'avais espéré davantage, mandait Fleury à son souverain, en
transmettant le discours royal, mais il faut se contenter de ce succès. » A
quelle modestie n'était pas arrivée notre politique, réduite à appeler succès
l'aveu d'un traité très formel et l'octroi maussade d'un mot de gratitude ?
Le maître se montra plus accommodant encore que son envoyé. Le 16 décembre,
il lui télégraphia : « Exprimez ma satisfaction et recevez pour vous, de la
part de l'Impératrice et de la mienne, tous mes compliments pour la réussite
de votre mission. » Fleury revint à Paris, très entouré, très complimenté, et
il ne néglige pas de nous apprendre que, s'étant montré si fin diplomate, il
se trouva désigné pour la prochaine ambassade. Un trait achève le tableau.
C'est en Italie qu'éclata le mécontentement. L'opposition reprocha au roi
d'avoir trop donné à la France, d'avoir, par d'indignes atténuations,
dissimulé, presque trahi le vœu national : a La rude éloquence des Alpes,
disaient certains Piémontais non consolés de leur capitale perdue, s'est amollie
en touchant les bords de l'Arno[18]. Napoléon
n'avait pas lieu de se rassurer sur l'avenir, mais il n'avait pas non plus de
motifs assez graves pour éluder ses engagements. Tandis que Fleury négociait
à Florence, les troupes françaises demeurées à Rome s'apprêtaient à regagner
leur pays. A la nouvelle de l'irrévocable départ, Pie IX manifesta d'abord
certaines appréhensions et songea même, à ce qu'on assure, à appeler à
Civitta-Vecchia les escadres des puissances catholiques[19]. Bientôt il recouvra toute sa
sérénité et, suivant sa coutume, reposa tout son espoir dans la Providence.
Le 6 décembre, il reçut les Français en audience d'adieu. Que seraient les
paroles du Pape, paroles de gratitude pour la longue protection ou paroles de
reproche pour ce qui semblait abandon ? Dans la harangue de Pie IX, la
tristesse l'emporta sur la reconnaissance. Son discours fut plein de sombres
pronostics pour Rome, pour l'Italie, et, comme si le Pontife eût eu un
pressentiment de l'avenir, se mêla d'accents alarmés pour la France, pour
l'Empereur lui-même. A Paris, ces plaintes déplurent fort, et davantage
encore cette compassion. Le bruit courait qu'à l'époque de l'évacuation,
l'Impératrice viendrait à Rome. Dès le mois d'octobre, la souveraine avait
confié ses pensées au cardinal de Bonnechose : « Ma présence, avait-elle
ajouté, ne vaut pas cinquante mille hommes, mais les Italiens ne voudront pas
offenser l'Empereur en ma personne[20]. » Cependant, dans les
conseils des Tuileries, la démarche ne paraissait politique que si l'auguste
voyageuse, se montrant en messagère de paix, portait aux deux pouvoirs
rivaux, à Victor-Emmanuel et au Saint-Père, le rameau d'olivier. Toute conciliation
semblant chimérique, le projet fut retardé, puis on n'en parla plus. Du 3 au
7 décembre 1866, le Gourer et le Panama, arrivés de Toulon, embarquèrent le
85e et le 71e de ligne. Le 69e et le 29e prirent passage en partie sur l'Intrépide.
Le Mogador, le Labrador, la Seine, emportèrent
le reste du corps expéditionnaire. Comme les vaisseaux stationnaient à
Civitta-Vecchia, on vit paraître dans les mêmes eaux une corvette
autrichienne chargée de recueillir le Pape en cas de péril. Dans le même
temps, d'autres bâtiments abordèrent, et mirent à terre des Français, des
Hollandais, des Belges, braves jeunes gens qu'attirait à Rome la perspective
des prochains dangers et qui venaient grossir le corps des zouaves. Le 11
décembre 1866, le drapeau tricolore disparut du fort Saint-Ange. Le 13, le
général de Montebello, s'embarquant le dernier, regagna la France. III Quand,
après dix-sept années d'occupation française, la cour pontificale se sentit
livrée à elle-même, le premier sentiment fut la surprise, le second la
crainte. A cela se mêlait une légère, une imperceptible impression
d'allégement, l'étranger, même secourable, étant toujours à charge par
quelque endroit. Malgré les pronostics contraires, les mois qui suivirent
furent très paisibles. Le carnaval survenant, tout le monde se réjouit, les
amis du Pape parce que Pie IX régnait encore, et ses adversaires parce que
bientôt il ne régnerait plus. Puis vint le carême, la semaine sainte, la
pompe des cérémonies pascales ; et l'affluence des touristes, l'abondance des
profits, le calme extérieur de toutes choses, prolongèrent l'illusion de la
sécurité. Bientôt le bruit se répandit que d'autres fêtes, plus solennelles
encore, se préparaient. Le mois de juin 1867 ramenait la commémoration
centenaire du martyre de saint Pierre. On revit le même spectacle que déjà on
avait vu en 1862, pour la canonisation des martyrs japonais. Ce fut la même
affluence des fidèles, ce furent les mêmes témoignages de générosité et
d'amour, les mêmes démonstrations passionnées qui acclamaient Pie IX, Pontife
et Roi. Jamais la Rome papale ne s'était revêtue de tant d'éclat qu'à la
veille de la crise qui menaçait de l'emporter. Tout ce que Pie IX n'espérait
plus des hommes, il l'attendait de Dieu, et avec une foi singulière qui
confondait. Le 26 juin, il tint un consistoire et, escomptant l'avenir qui
semblait lui échapper, il donna à l'épiscopat du monde entier un prochain
rendez-vous pour un concile œcuménique. Le
parti de l'action s'accommodait mal de ce répit. Les Français éloignés, il
s'était flatté de précipiter la solution. Seulement, pour agir, il lui
fallait un point d'appui, et ici commençaient les embarras. La
perfection eût été de trouver ce point d'appui dans Rome et d'y provoquer une
sédition. Le mouvement eût été représenté au dehors comme l'acte spontané
d'un peuple exaspéré de la servitude. Avec un peu d'audace et surtout de
hâte, on eût entraîné l'Italie ; puis, en brusquant un plébiscite et en
invoquant la souveraineté nationale, peut-être eût-on désarmé la France
elle-même. Après examen, l'entreprise parut peu réalisable. Compromis dans
les anciennes conspirations, les plus exaltés d'entre les Romains vivaient en
exil. Ceux qui restaient étaient fort circonspects et, en outre, assez
sévèrement contenus ; car la petite armée pontificale, peu nombreuse pour un
service de guerre, suffirait, et au-delà, à une répression intérieure. Que
les sujets du Pape eussent contre leur gouvernement des griefs assez
multipliés, la chose n'était point douteuse : en revanche, il en était peu
chez qui la querelle allât jusqu'à l'idée d'un divorce. Si arriérés qu'ils
fussent, ils ne poussaient pas l'indifférence jusqu'à ignorer tout à fait ce
qui se passait au-delà de leurs frontières. Or, des provinces affranchies
leur arrivaient des informations fort instructives. Là-bas on parlait
d'impôts étonnamment accrus, d'administration vexatoire, quoique très
sécularisée, et aussi de la conscription qui prenait les enfants et les
dispersait en des garnisons éloignées. A ces récits, les Romains se sentaient
moins empressés à se régénérer. Dans le huis clos de leur demeure, ils
calculaient leurs modestes charges, comptaient leurs fils réunis autour
d'eux, s'avisaient que toutes les tracasseries n'étaient point tracasseries
ecclésiastiques. Ainsi parlaient-ils, mais très timidement, mais très bas,
comme parle d'ordinaire le bon sens. Même à ne considérer que l'éclat
extérieur, à qui les Romains n'eussent-ils pas inspiré l'envie ? Quel
gouvernement leur eût donné des fêtes comme celles dont, en ce temps-là même,
ils étaient les témoins ? Faute
d'intelligences dans Rome, le parti d'action eût trouvé dans la complicité de
l'Italie le gage d'un succès prochain. Mais, en dépit de ses ambitions, le
gouvernement du roi Victor-Emmanuel tantôt refusait ou ajournait son
concours, tantôt feignait de ne pas entendre. Même sans parler des avis de la
France, la vraie sagesse lui conseillait d'assurer sa condition intérieure
avant de tenter de nouvelles entreprises. Il n'est guère d'agrandissement qui
n'aille sans embarras. Les embarras de la jeune monarchie étaient immenses
Elle avait à fondre ensemble ses anciennes et ses nouvelles provinces :
Palerme, qui, l'année précédente, s'était insurgée ; Turin, qui ne se
consolait pas de sa prééminence perdue ; Naples, qui enviait la fortune de
Florence ; Florence elle-même, qui n'acceptait qu'avec une indifférence
dédaigneuse une supériorité qu'elle savait éphémère. La cherté du grain, le
choléra, la conscription, la guerre avaient assombri les âmes et provoqué
même quelques passagers retours vers les dominations disparues. La plus
grande pénurie était celle de l'argent. Le premier établissement du nouvel
État, l'organisation des services administratifs, les travaux publics, les
dépenses des armements avaient bien vite détruit l'équilibre budgétaire.
Présomptueux comme des fils de famille récemment émancipés, les Italiens,
tout d'abord, ne s'étaient pas trop inquiétés et avaient largement ouvert les
sources de l'emprunt ; puis étaient venus les expédients ordinaires, émission
des bons du trésor, vente de domaines nationaux. Ces moyens épuisés, on
s'était rattaché à un suprême espoir, celui des ressources que pourrait
produire l'aliénation des biens ecclésiastiques. Comme il arrive en toute
œuvre pareille, le difficile serait la réalisation. Au commencement de 1867,
M. Ricasoli s'appropria un système assez original qui, moyennant un versement
de 600 millions à l'État, laissait au clergé lui-même le soin de liquider son
propre patrimoine. Cette redevance de 600 millions, divisée en quatre
annuités, comblerait le vide des caisses publiques. Ce qui semblait remède
suprême ne fit qu'accroître la confusion. Si ingénieux que fût le projet,
toutes sortes de critiques surgirent. La Chambre, à quelque temps de là, mit
en minorité le ministère ; le ministère recourut à la dissolution ; les
députés congédiés furent en grande partie réélus ; Ricasoli tomba. On lui
désigna d'abord pour successeur Menabrea ; puis Rattazzi prit le pouvoir. La
question des biens ecclésiastiques n'était pas résolue ; en revanche, aux
difficultés financières se joignaient les maux de l'instabilité politique.
Telle était la condition de l'Italie au printemps de 1867. En de telles
conjonctures, qui eût conseillé d'affronter de nouvelles complications ? Sans
doute, Rome apparaissait comme le complément de l'unité ; mais il fallait
laisser à la Convention du 15 septembre le temps de s'user un peu, et à
Napoléon lui-même le temps de regretter sa fermeté. L'idéal eût été une
absorption progressive qui eût peu à peu étendu aux citoyens de Rome les
privilèges et les charges de l'Italie ; sous prétexte de sécurité, on eût
introduit au château Saint-Ange une garnison royale ; puis, sous prétexte de
simplification, on eût abaissé aux frontières pontificales les barrières
douanières. Dans ses entretiens avec M. de Moustier, M. Nigra se gardait de
prononcer le mot d'annexion, mais parlait seulement d'assimilation, terme
adouci qui ne suscitait pas de colère. Dans la bouche des diplomates
italiens, le patrimoine de saint Pierre n'était plus désigné sous le nom
d'État ; mais on l'appelait simplement l'enclave pontificale. De la sorte,
les habitudes même du langage aideraient à la transformation des choses. Tout
étant ainsi préparé, un pape faible, vieux, moins absolu que Pie IX,
souffrirait passivement le reste. Alors seraient satisfaites les aspirations
nationales, sans violence, sans contrainte au moins trop visible, et avec
des transitions si habilement ménagées que l'Europe négligerait de
s'émouvoir, et peut-être même les catholiques de s'indigner. Ces
perspectives étaient bien éloignées, bien incertaines. A défaut de Rome qui
s'obstinait à demeurer paisible, à défaut de l'Italie qui s'effrayait des
risques, un homme existait, très propre à rallier autour de lui tout le parti
d'action : c'était celui qu'on appelait l'invincible Garibaldi. Il
saurait grouper les ardents, attirer à lui les indécis, compromettre le
gouvernement de Florence et, moitié de gré, moitié de force, l'entraîner à sa
suite. C'est vers lui que les impatients tournèrent leurs espérances. Dès la
fin de février 1867, on l'avait vu quitter son île et s'acheminer vers la
Vénétie. A sa rentrée en scène, les ministres du roi avaient ressenti quelque
humeur. « Garibaldi est débusqué de son nid », écrivait M.
Ricasoli, encore président du conseil, au préfet de Venise, le comte
Pasolini. Puis il ajoutait : « C'est un citoyen comme un autre... on
pourra l'inviter à une fête, mais pas d'obséquiosités et surtout pas
d'honneurs quasi royaux. » La recommandation avait été observée, mais
Garibaldi était de ceux qui, d'eux-mêmes, se font leur place. Il passa trois
jours à Venise, tonna contre les prêtres, poussa suivant sa coutume son cri
contre Rome. Il se montra irrésistible, il le fut même trop, car au sortir de
ses harangues la populace alla briser les vitres au palais du patriarche[21]. Ce
n'était qu'un début. Bientôt la propagande révolutionnaire s'enhardit.
Garibaldi, dans une lettre au Comité romain, déclara prendre la direction du
mouvement national. Un peu plus tard, il osa remettre aux diplomates
étrangers une protestation solennelle contre la souveraineté du Pape. Jadis
l'Assemblée constituante romaine l'avait, disait-il, nommé gouverneur de
Rome, et, jusqu'à ce qu'une nouvelle assemblée populaire eût statué, il
conservait ce mandat qu'il n'avait point abdiqué. On sourit de la prétention
qui parut rodomontade. Pourtant toutes sortes de bruits couraient : une
grande agitation régnait, disait-on, sur les frontières pontificales : un
convoi d'armes avait été introduit à Viterbe : Garibaldi, ajoutait-on,
songeait à prendre le commandement d'une expédition préparée à Gênes et qui
débarquerait sur le littoral des États romains. Comme l'été approchait, aux
rumeurs vagues succédèrent des faits positifs. Des bureaux d'enrôlement
s'ouvrirent pour le recrutement des volontaires ; des souscriptions
s'organisèrent pour les frais de la lutte ; bien plus, on vit les journaux
publier librement la correspondance de Garibaldi avec les comités
insurrectionnels de Florence et de Rome. Enfin, le 20 juin, deux cents
garibaldiens, rassemblés près de Terni, tentèrent de s'introduire dans la
province de Viterbe. Ils se dispersèrent d'ailleurs promptement et, ayant
repassé la frontière, furent désarmés par les troupes italiennes. Le plus
important serait de mesurer l'énergie ou la faiblesse du gouvernement royal.
Le chef du cabinet n'était plus M. Ricasoli, de nature droite, quoique
froidement passionné, mais M. Rattazzi, ondoyant, habile à se dérober, ayant
donné des gages à tous les partis. Aux premières interrogations de M. de
Malaret, il opposa un langage tranquille. Il railla les faibles ressources du
parti révolutionnaire, pauvre en hommes, pauvre en armes, pauvre en argent.
Il énuméra toutes les précautions prises par ses agents : sans doute,
quelques individus isolés pourraient tromper la surveillance exercée sur la
frontière ; mais tout se bornerait à quelques rassemblements sans importance
et dont le gouvernement pontifical aurait aisément raison. En de nouveaux
entretiens, l'homme d'État italien renouvela les mêmes protestations et se
montra si persuasif que M. de Malaret, convaincu à son tour, manda à Paris des
informations très rassurantes. On atteignit de la sorte le mois de juin.
Alors, pour la première fois, M. Rattazzi convint d'une certaine
recrudescence révolutionnaire sur les limites de l'État romain. Ayant hasardé
cet aveu, il se hâta de l'atténuer. « Les faits que vous m'avez
signalés, dit-il à notre envoyé, sont pour la plupart exagérés et même tout à
fait inexacts. » Derechef il vanta la sagesse de ses mesures : les émigrés
romains avaient été éloignés des frontières et particulièrement de Bologne ;
l'autorité militaire veillait : quant à Garibaldi, il était fatigué, presque
malade, peu disposé à entreprendre une campagne. Dans l'entrefaite, on connut
l'échauffourée de Terni. Loin de se déconcerter, Rattazzi se loua fort de son
énergie. Toutefois, comme pour se garder d'avance contre un reproche qu'il
prévoyait, il s'apprêta avec beaucoup de soin à décliner toute responsabilité
pour tout événement qui se produirait dans l'intérieur des États romains. A
cette justification anticipée et par là même un peu suspecte, M. de Malaret
répondit par un assentiment mêlé de quelque restriction. « Sans doute,
dit-il, au point de vue théorique l'observation est vraie. Mais vous seriez
responsables des complots tramés à Rome ou à Viterbe s'ils avaient le même
objet, les mêmes agents, les mêmes chefs que ceux qui s'ourdissent de ce
côté-ci de la frontière. » En formulant ces réserves, notre représentant
n'était que le fidèle interprète de son chef, M. de Moustier. Celui-ci
recueillait, soit par l'ambassade française auprès du Saint-Siège, soit par
la voie de la nonciature, toutes sortes d'informations très graves, et ses
dépêches portaient la trace de ses alarmes. « Je suis aussi surpris
qu'inquiet, télégraphiait-il à Florence le 21 juillet, de la sécurité dans
laquelle semble se complaire M. Rattazzi. Quel que soit l'optimisme de ses
agents, nous sommes parfaitement renseignés, et je puis vous certifier que le
danger est grand. Si quelque chose arrive, la responsabilité en retombera
tout entière sur le gouvernement italien, quoi qu'il en dise. Il ne peut
ignorer où sont les dépôts d'armes et les centres d'action. Qu'il ait
l'énergie de les saisir et de disperser les groupes ; qu'il ait assez
d'autorité pour éloigner, s'il le faut, Garibaldi[22]. » Le
conseil était net, et au point de toucher à la mercuriale. En pareille
occurrence, le bonheur serait grand si un incident opportun permettait à M.
Rattazzi de se faire accusateur à son tour. Dans sa situation qui commençait
à devenir équivoque, il rencontra cette chance heureuse et, avec une habileté
non exempte d'artifice, la saisit. Entre
tous les corps pontificaux, la légion d'Antibes, très travaillée par les
agents révolutionnaires, s'était le plus signalée par son esprit de
mutinerie, et on y avait constaté de nombreuses désertions. En ces
conjonctures, un général de division français, le général Dumont, qui avait
jadis fait partie du corps d'occupation, se rendit à Rome, sans mandat
officiel, mais avec la mission officieuse de rechercher la cause du mal et de
ramener dans la voie de la discipline ceux qui s'en écarteraient. Très dévoué
au Saint-Siège, le général Dumont amplifia un peu son rôle. Il assista en
uniforme à une revue de la légion et, voyant des soldats, français d'origine,
oublia pour un instant qu'ils étaient au service d'un prince étranger.
L'occasion était belle pour protester au nom du principe de non-intervention.
Rattazzi n'y manqua point : les légionnaires d'Antibes n'étaient que des
Français déguisés ; que devenaient, dès lors, l'évacuation promise et le traité
du 15 septembre lui-même A quelques jours de là, les journaux publièrent une
lettre du maréchal Niel au colonel d'Argy, qui semblait confirmer ces
appréciations. A qui parlait agissements garibaldiens, il était habile de
répondre légion d'Antibes. Avec une brièveté un peu hautaine, M. de Moustier
clôtura l'incident. « Je ne désavoue pas, dit-il, la mission du général, mais
je la nie[23]. » La
diversion, bien que ne manquant pas d'à-propos, ne pouvait tromper longtemps
ni l'Europe, ni la France, ni même l'Italie. Le vrai péril n'était point à
Rome et dans l'ingérence française : il était aux frontières pontificales et
dans la propagande garibaldienne. De moins en moins celle-ci se déguisait. Le
12 août, Garibaldi était à Sienne, le 13 à Orvieto, rôdant autour de l'État
romain. Interrogé par notre chargé d'affaires, M. de la Villestreux, — car M.
de Malaret venait de partir en congé, — Rattazzi renouvela ses protestations,
quoiqu’avec un peu moins d'assurance. Il convenait que peut-être un mouvement
éclaterait dans un délai prochain, et parlait vaguement de la ligne frontière
qui était fort longue, fort difficile à garder ; mais après s'être exprimé de
la sorte, il ressaisissait ses aveux et s'étendait avec complaisance sur les
médiocres sympathies que les révolutionnaires rencontraient. Son plus grand
espoir, ajoutait-il, était un congrès qui se tiendrait en Suisse et auquel
Garibaldi avait promis de se rendre : ce voyage serait sans doute un prétexte
pour renoncer à la lutte, et de là, selon toute apparence, le condottiere
retournerait à Caprera. IV Le 8
septembre 1867 fut un jour très mémorable pour la ville de Genève. Ce
jour-là, vers quatre heures de l'après-midi, toutes sortes de sociétés, les
unes appartenant au canton, les autres suisses ou étrangères, se
rassemblèrent dans les avenues de la promenade des Bastions. Du milieu de la
foule, évaluée à plusieurs milliers de personnes, émergeaient des drapeaux de
toute nation, helvétiques, français, allemands et surtout italiens. Peu à peu
la multitude se forma en cortège et par les quais et les ponts atteignit la
gare. En face de la station, elle se massa en rangs pressés, grossie sans
cesse par de nouveaux arrivants qui refluaient dans la rue du Mont-Blanc et
sur la place Cornavin. Après une longue attente, un convoi fut signalé, et
les acclamations retentirent. Sur le seuil, un voyageur parut : à sa vue, les
cris redoublèrent. C'était Garibaldi. Nul
comme lui n'excellait à soigner la mise en scène. Candide jusqu'à la naïveté,
disaient ses amis, il avait aussi des raffinements qui touchaient à la
rouerie. Avec un art infini, il choisissait son terrain : un jour Londres,
toujours propice aux héros et plus encore aux excentriques ; un autre jour
Palerme, ardente comme son soleil et s'enivrant de ses propres clameurs ; un
autre jour encore Venise, tout enfiévrée de sa récente délivrance. De longue
main, il avait discipliné ses compagnons, qui le suivaient non comme un chef,
mais comme un dieu ; il ne se montrait qu'environné de leur cortège, et à
aucun homme n'était rendu plus de culte qu'à celui qui prétendait les abolir
tous. Pour fixer les regards, il ne négligeait rien, et son costume
traditionnel, la chemise rouge, le feutre gris, le puncho américain,
achevait de graver dans l'esprit des peuples une image à la fois bizarre et
légendaire. C'est sous cet aspect que Garibaldi apparut à la foule
cosmopolite de Genève, souriant, un peu fatigué toutefois, car il était venu
le matin de Sion, et tout le long du lac, à Lausanne, à Morges, à Saint-Prex,
à Allaman, il avait subi les bruyantes ovations des riverains. Aucune
pompe ne manqua à la réception, pompe populaire, pompe guerrière même, car
quatre pièces d'artillerie, fournies par le département militaire, mêlèrent
leurs salves à la fête. La nature avait prêté son cadre à la scène. Comme on
arrivait aux bords du Léman, le soleil, s'inclinant sur le lac, illumina les
sommets des montagnes, tandis que le rivage s'enveloppait des naissantes
obscurités du soir. Du balcon de la demeure qui lui avait été assignée,
Garibaldi prit la parole. A chaque phrase, les premiers rangs éclataient en
applaudissements et, de confiance, l'auditoire plus éloigné répétait les
acclamations. Quelques mots seuls, plus vigoureusement lancés que les autres,
allaient jusqu'à la foule. Le condottiere parla de la libre Helvétie, de
Guillaume Tell, de Rousseau, de la fraternité universelle des peuples. Puis
il exhorta à accomplir deux tâches : la première serait de détruire tous les
trônes ; la seconde, d'abattre l'institution pestilentielle de la papauté. Cette
éloquence enflammée semblait signe de guerre. Pourtant, tout cet appareil
n'était que la préface d'un congrès, et ce congrès s'appellerait même le Congrès
de la Paix. Le lendemain, 9 septembre, la première séance s'ouvrit au
palais électoral. Au-dessus de la tribune et au milieu d'un faisceau de
bannières, le mot Pax avait été gravé en lettres d'or. On commença par
chanter un hymne à la paix. Comme ce Veni Creator laïque venait de s'achever,
Garibaldi fit son entrée. Autour de lui se groupaient des Suisses, des
Allemands, puis des Français, niais en petit nombre, les plus qualifiés,
comme Louis Blanc et Jules Favre, s'étant adroitement excusés. Quand le héros
se leva pour parler, un grand silence se fit. On s'aperçut bientôt qu'il ne
ferait que rééditer son discours de la veille. Il proclama de nouveau la
fraternité des peuples, vanta la création d'un congrès universel et permanent
appelé à juger les différends internationaux. Derechef, il annonça la
déchéance de la papauté, la plus nuisible de toutes les sectes. Il prêcha une
religion qu'il appelait la religion de Dieu, et exalta le sacerdoce des
hommes de génie substitué au sacerdoce de l'ignorance. Toute guerre lui
apparaissait comme impie, hormis celles qui avaient pour origine la
résistance aux tyrans, c'est-à-dire aux rois. Ainsi s'exprima le bouillant
pacificateur. Quand il eut fini, on applaudit, mais moins que la veille, et
même on avait pu remarquer pendant la harangue des intervalles de silence
embarrassé. C'est
que les Genevois, à l'esprit froid et lucide, commençaient à se ressaisir.
Sans doute ils étaient charmés qu'on appelât leur ville la Rome de
l'intelligence et qu'on les proposât pour modèles aux autres peuples.
Mais ce torrent d'imprécations offusquait leur sagesse et effrayait leur
prudence. On assista encore à quelques scènes furibondes ou grotesques. Dans
l'étrange pêle-mêle des discours, toutes sortes de noms honnis ou glorifiés
s'accouplèrent : Torquemada, Galilée, Rousseau, Arago, Edgar Quinet, et aussi
Jésus-Christ, qui, disait-on, n'avait guère eu d'égal avant Garibaldi. Un
orateur, au type slave très prononcé, monta à la tribune. Quelques-uns, à ce
qu'on assure, le prirent pour Alexandre Dumas. C'était Bakounine. Il se
montra partisan de la paix, mais pas avant la destruction de l'empire russe,
non moins nuisible que la papauté A ces divagations, les adeptes se pâmaient
d'aise : en revanche, dans le reste de l'assistance, se marquait un
commencement de dégoût. Dans toute la population suisse, une appréhension
dominait, à savoir la crainte des incidents que ces excès pourraient
soulever. Qu'ajouterai-je ? Dès le 9, les premiers signes de défaveur se
montrèrent. Le lendemain, la désapprobation ne se déguisa plus. Le 11, les
Genevois n'avaient plus qu'un désir, celui de se débarrasser de leurs hôtes.
Garibaldi avait l'habitude des départs accélérés aussi bien que des entrées
fastueuses. Arrivé jadis en triomphateur à Londres, il s'en était éloigné
presque en fugitif. C'est avec la même prestesse dégagée qu'il quitta Genève. En
dépit de cette soudaine disparition, qui eût osé dire que toute cette mise en
scène fût chose stérile ou négligeable ? Garibaldi était coutumier de ces
coups d'éclat qui paraissaient improvisés, mais étaient au fond très
préparés. En 1862, à la veille d'Aspromonte, il avait, à Catane, lancé
bruyamment son mot d'ordre : Rome ou la mort ! En 1867, à la veille
d'une autre tentative, il renouvelait sous la même forme un appel semblable,
et à Genève il venait de pousser le cri de guerre qui rallierait tous ses
partisans. V On le
vit bien à tout ce qui suivit, « En quittant Genève, Garibaldi
retournera sans doute à Caprera. » Ainsi s'était exprimé M. Rattazzi. Combien
vaine ne fut pas la prédiction ! Tandis qu'on le croyait encore en Suisse,
l'audacieux chef de bandes était rentré en Italie. Loin de songer à la
retraite, il descendait à travers la Péninsule, et à chacune de ses haltes
soulevait autour de lui ses amis. Le 18 septembre, les journaux la Réforme et
l'Italie publièrent, sous son nom, deux adresses, l'une au peuple de Rome,
l'autre aux patriotes italiens. Déjà le grand révolutionnaire était à
Florence, mais Florence n'était pour lui qu'un lieu de passage. Le 22
septembre, il partit pour Arezzo. Encore un peu, et il atteindrait le
territoire pontifical. En
cette crise désormais imminente, que ferait M. Rattazzi ? On le vit d'abord
garder une attitude hésitante, comme s'il eût attendu des événements son
inspiration. Puis, comme le péril devenait plus pressant, il se décida à
l'énergie. Enfin, l'énergie lui paraissant plus dangereuse que la faiblesse,
il relâcha tous les ressorts de l'autorité qu'il avait un instant resserrés
entre ses mains, et ce fut sa troisième évolution. Pendant
Ies premiers jours de septembre, le chef du cabinet italien avait dissimulé
aux autres, s'était peut-être dissimulé à lui-même, la gravité des
conjonctures. II ne niait plus la propagande révolutionnaire : mais c'était
peu de chose, répétait-il, bien peu de chose. Suivant sa politique
habituelle, il se flattait de tenir la balance égale entre les deux partis
contraires. Il envoyait aux autorités de la frontière des instructions pour
qu'elles fussent vigilantes ; mais ces instructions étaient si vagues, si
mêlées de réserves, que beaucoup de fonctionnaires croyaient à une feinte et
jugeaient plus habile de laisser faire[24]. De France cependant,
arrivaient des avis qui touchaient à l'injonction. Bien plus, une division
s'organisait à Lyon ; bientôt elle descendrait vers la mer, prête à être
embarquée. Et Rattazzi, sans doute, n'ignorait pas ces préparatifs : était-il
possible qu'ils eussent échappé à la vigilance de M. Nigra ? On en
était là quand on apprit le retour de Garibaldi en Italie. « M. le
président du conseil m'a paru aujourd'hui fort préoccupé », mandait à Paris,
le 14 septembre, notre chargé d'affaires. La préoccupation devint anxiété
quand on connut les harangues du grand agitateur, puis son arrivée à
Florence, enfin son départ pour le Midi. Contraint de prendre parti,
aiguillonné par la France, Rattazzi renonça à sa politique équivoque. Une
note, publiée le 21 septembre dans la Gazette officielle, fut le
premier signe du revirement. Le ministère proclamait le respect des traités,
la souveraineté de la loi qui obligeait pareillement tous les citoyens. « Si
quelqu'un, ajoutait-il, essayait de manquer à la loyauté des stipulations et
de violer la frontière, nous ne le souffririons pas. » Un acte éclatant
suivit ces paroles. Comme Garibaldi allait franchir les limites de l'État
pontifical, le préfet de Pérouse lui fut dépêché pour le détourner de son
dessein. Toutes les instances ayant été vaines, le condottiere fut, dans la
nuit du 23 au 24 septembre, arrêté à Asinalunga avec quelques-uns de ses
compagnons. II fut transféré à Arezzo, puis dirigé sur Alexandrie et enfermé
dans la citadelle. Le 25 septembre, une nouvelle note de la Gazette
officielle souligna cette conduite. Des dépôts d'armes furent saisis ;
des volontaires furent ramenés par la force publique jusque dans leurs
foyers. C'était une seconde victoire d'Aspromonte, et cette fois sans
effusion de sang. A Paris, on se réjouit comme si tout danger fût écarté. Le
26 septembre, M. de Moustier écrivait à notre chargé d'affaires à Florence :
« Félicitez le président du conseil de la résolution qu'il vient de
prendre. » Ces
félicitations n'étaient pas encore arrivées aux bords de l'Arno, et déjà le
chef du cabinet italien avait cessé de les mériter. D'un bout à l'autre de la
Péninsule, l'acte d'Asinalunga avait provoqué un immense émoi. Quoique
déshabituée des révolutions, Florence, la douce et molle Florence, essaya un
soulèvement, et peut-être les troubles fussent-ils devenus insurrection, si
une pluie torrentielle, plus efficace que la police, n'eût opportunément
balayé les rues. Dans les lieux publics s'élevaient des cris de mort contre
les ministres. Dans le même temps, parut un manifeste des députés de la
gauche qui protestèrent contre l'arrestation, accomplie, disaient-ils, au
mépris de l'inviolabilité parlementaire. Sous tant de reproches, Rattazzi
s'affaissa. Ce qui n'était que le bouillonnement d'une minorité factieuse
l'impressionna plus que le vœu universel des gens de bien. Le premier signe
de déviation, ce fut le langage des journaux démocratiques, la Réforme,
le Diritto, qui purent librement prêcher l'agression contre Rome. Dans
l'entrefaite, une nouvelle plus grave se répandit : Garibaldi n'était plus à
Alexandrie ; il avait été élargi et reconduit à Caprera. Sur les dépôts
d'armes, sur les bureaux d'enrôlement, sur les allées et venues des
volontaires, la police et l'armée, un instant clairvoyantes, devinrent de
nouveau remarquablement aveugles. Très effrayé de ces symptômes, soupçonnant
des retours de complaisance qui toucheraient à la complicité, M. de la
Villestreux interrogea derechef M. Rattazzi. Celui-ci vanta ses mesures de
surveillance : l'armée d'observation avait été renforcée ; de nombreuses
arrestations étaient opérées. Il avoua le passage, à travers la frontière, de
quelques individus isolés ; mais tout en manifestant quelques craintes, il
protesta de sa loyauté avec beaucoup de chaleur. Quant à Garibaldi, le
président du conseil ne s'émouvait pas, quoique, à peine arrivé dans son île,
il eût essayé de s'évader. Qui eût pu soupçonner qu'à Caprera le redoutable
chef de bandes ne fût pas en lieu sûr aussi bien que dans la forteresse
d'Alexandrie ! Sept bâtiments de guerre, à ce qu'on affirmait, étaient
chargés de le garder. VI Au
milieu de toutes ces menaces, l'État pontifical était demeuré paisible. Aucun
signe de désaffection dans les campagnes ; aucune panique dans le
gouvernement ; dans la ville elle-même, aucun essai d'émeute. Les habitudes
de la vie sociale n'avaient pas changé. Ainsi qu'il advenait à cette époque
de l'année, les familles aisées avaient gagné leurs villégiatures
accoutumées. Le Corso avait conservé sa physionomie ordinaire des jours
d'été. Tout au plus, quelques cris séditieux, mais isolés, et suivis
d'arrestations accomplies sans tumulte. Le principal souci était le choléra
qui se perpétuait à Rome avec une continuité traîtresse et sévissait avec
violence en certaines bourgades. Loin de souhaiter un changement de maître,
la petite bourgeoisie romaine était plutôt portée à le redouter. Elle vivait
des étrangers, appréhendait par-dessus tout le départ de Pie IX et
n'imaginait pas que la cour de Victor-Emmanuel, même somptueuse et brillante,
pût lui apporter l'équivalent des profits perdus. Les
conseillers du Saint-Père observaient avec joie ces tendances. Ils en
témoignaient même une satisfaction un peu naïve, comme si cette fidélité eût
été pour eux surprise. Quels que fussent ces heureux symptômes, la condition
de la petite principauté demeurait précaire en face des périls déjà
imminents. L'armée
pontificale, même avec ses accroissements récents, ne s'élevait pas à plus de
treize mille hommes. De ce chiffre, il fallait défalquer les malades qui
étaient assez nombreux. Beaucoup de nouveaux venus, encore mal exercés, se
trouvaient tout à fait inaptes à la vie en campagne. Dans l'énumération des
forces totales, on comptait les gardes ruraux ou squadriglieri, sorte
de milice nouvellement créée et qui ne pouvait s'assimiler aux troupes
régulières. En outre, les excitations révolutionnaires n'avaient point
épargné les soldats de Pie IX. Assez impuissantes dans les autres régiments,
elles avaient produit leurs fruits dans la légion d'Antibes, fort amoindrie
par les désertions. Tout décompte fait, l'effectif disponible ne dépassait
guère huit à neuf mille hommes, sur lesquels il faudrait prélever le service
des garnisons. Entre tous ces corps, le plus solide, le seul tout à fait bon,
était celui des anciens Franco-Belges ou zouaves pontificaux, appelés à
donner bientôt des preuves si admirables de leur valeur. En ce temps-là même,
ils préludaient aux travaux de la guerre par d'autres travaux non moins périlleux,
quoique plus obscurs. Au 'mois d'août, on vit une de leurs compagnies arriver
à Albano où le choléra, s'abattant subitement, avait en quelques heures fait
près de cent victimes. Au milieu de la consternation qui avait tout paralysé,
ils relevèrent les courages, ensevelirent les morts, soignèrent les malades,
assainirent les demeures, remplirent avec la sainte allégresse du sacrifice
tous les devoirs répugnants ou pénibles qui, sans eux, fussent restés
inaccomplis. Dans la petite cité subsiste encore, à travers les années, le
pieux souvenir de leur héroïsme. On voudrait nommer tous ces braves jeunes
gens, dont plusieurs succombèrent. Leur chef était un Belge, mais de nom
français, qu'on appelait Résimont. Le
péril ne naissait pas seulement du petit nombre des défenseurs, mais aussi de
la constitution territoriale de l'État romain. Privé des Romagnes, des
Marches, de l'Ombrie, le patrimoine de Pie IX ne se composait plus, en dehors
de Rome et de la vallée inférieure du Tibre, que de quatre petites provinces
: au nord, celle de Viterbe ; à l'ouest, celle de Civitta-Vecchia ; au sud,
celles de Velletri et de Frosinone. Ce territoire, débris d'une principauté
plus grande, était ouvert de tous côtés : aucune forte barrière créée par la
nature ; aucun puissant travail de défense organisé par les hommes : rien
qu'une limite fictive, et, au-delà de cette limite, un protecteur suspect,
spoliateur d'hier qui pourrait être celui de demain. Voisine sur toute la
frontière, la monarchie italienne tenait toutes les issues qui conduisaient à
Rome. Si elle observait avec vigilance ou seulement avec correction le traité
du 15 septembre, aucune sérieuse alerte n'était à redouter. Si elle demeurait
neutre et en quelque sorte passive, le danger serait grand par l'affluence des
bandes, et néanmoins se pourrait surmonter. Mais si la tolérance dégénérait
en complicité, alors l'égalité des chances serait décidément rompue, et
l'équilibre ne se rétablirait que par un secours étranger. C'est
le 28 septembre que la première bande garibaldienne pénétra sur le territoire
pontifical. L'invasion commença par la province de Viterbe. Dans la partie
orientale de cette province, quelques gendarmes furent surpris aux Grottes de
San-Stefano. Puis Acquapendente fut occupé et reconquis. Plusieurs escarmouches
furent signalées aux bords du lac de Bolsena. Les jours suivants, la lutte
grandit. Les garibaldiens s'étant emparés de Bagnorea, la petite ville,
d'abord inutilement attaquée par les soldats de Pie IX, fut reprise par eux
le 5 octobre, non sans un rude combat. — Envahi par le nord, l'État romain le
fut un peu plus tard par le sud. Le 11 octobre, les pontificaux repoussèrent
un coup de main sur Subiaco. Vers le même temps, Nicotera franchissait avec
ses bandes la frontière napolitaine. — Ces pointes poussées en diverses
directions ne laissaient pas deviner un plan d'ensemble. Bientôt parut sur
les bords du Tibre, à une douzaine de lieues au nord-est de Rome, non pas
Garibaldi qui était encore à Caprera, mais son fils Menotti. On put dès lors
prévoir que de ce côté se dirigerait le principal effort de l'armée
révolutionnaire. L'objectif serait de descendre la vallée du fleuve, de
mettre à profit l'éparpillement de l'armée papale, de se rapprocher de Rome
et, qui sait ? d'y entrer peut-être à la faveur d'une surprise. Toute la
vigilance du général Kanzler, ministre des armes, et de ses subordonnés
n'était pas de trop pour déjouer cet espoir. C'est sur ce point que se
livreraient les plus acharnés-combats : le 12 octobre, celui de
Monte-Libretti, mêlé d'épisodes héroïques, et six jours plus tard celui de
Nerola. Ce
début de la campagne n'avait rien de décourageant. Presque partout les
défenseurs de Pie IX avaient contenu leurs ennemis. Toutefois, la crainte
était grande que l'armée, épuisée de ses marches, affaiblie de ses luttes, ne
succombât sous la fatigue ; que les bandes, incessamment grossies par les
recrues arrivées du royaume, ne finissent par tout emporter sous leur nombre.
Aussi, depuis le commencement de l'invasion, tous les regards se tournaient
vers la France. Par une
tolérance assez étrange en un pareil moment, le titulaire de l'ambassade, M.
de Sartiges, aussi bien que son collègue de Florence, M. de Malaret, était
alors en congé. J'ai entendu attribuer cette absence à des motifs personnels
: M. de Sartiges souhaitait ardemment un siège au Sénat, et volontiers se
dérobait, en un instant critique où les chances de déplaire seraient plus
grandes que celles de se faire valoir. On a dit aussi que l'Empereur n'était
pas fâché de n'avoir à Rome qu'un agent secondaire, personnage de modeste
importance, plus aisé à désavouer. Cet éloignement fut peut-être un bien pour
la cause pontificale. Le premier secrétaire de l'ambassade, M. Armand,
transformé en chef de mission, était d'esprit ferme et net, observateur
perspicace, doublement indépendant par probité de caractère et opulence de
fortune. Ses dépêches, les unes insérées au Livre jaune, les autres
trop intimes pour cette publicité officielle, attestent sa clairvoyante
activité. Dès la première entrée des bandes, il signala les incursions,
insista sur la multiplicité des attaques, exprima la crainte que les troupes
pontificales, peu nombreuses et dispersées de tous côtés, ne devinssent
insuffisantes à la tâche. Par là il préparait son gouvernement à une demande
de secours qui de Rome serait sans doute adressée à Paris. Une partie de la
presse européenne affectait de qualifier d'insurrection les désordres de
l'État pontifical. M. Armand s'appliqua à réfuter cette interprétation : Le
mouvement actuel, écrivait-il, n'est point spontané, mais d'importation
étrangère ; il est le résultat, non d'un soulèvement intérieur, mais d'une
invasion. La preuve, ajoutait-il, c'est que les prisonniers garibaldiens sont
presque tous originaires du royaume ; un dixième à peine se compose d'émigrés
romains. » La complicité italienne lui ayant apparu, il n'hésita pas à la
dénoncer. L'un de ses principaux agents de renseignements était un
gentilhomme bourguignon, M. de Résie, directeur des chemins de fer romains,
et initié par ses fonctions à tout ce qui se passait sur la frontière. Par
lui il recueillait des informations précieuses et s'empressait de les
transmettre à Paris. Un jour, il mandait que les enrôlements se faisaient en
pleine liberté, notamment à Orvieto ; que les fonctionnaires, loin de les
interdire, y aidaient ; que les volontaires partaient en bandes, cachant à
peine leurs fusils sous leurs vêtements. Quand la police, d'ordinaire
aveugle, se décidait à ouvrir les yeux, sa surveillance était si molle que
mieux eût valu l'inaction. Aux gares frontières il suffisait aux garibaldiens
de descendre à contre-voie : les gendarmes visitaient les wagons, les regards
modestement baissés vers les banquettes pour ne rien voir au-delà ; à
l'annonce du départ, on remontait en voiture, et ainsi se franchissait la
zone défendue. Sur certains points, la complicité des mécaniciens ou
chauffeurs simplifiait encore le passage : ils arrêtaient leur train à
l'endroit le plus propice ; c'est ainsi que s'introduisirent dans la province
de Frosinone deux cent vingt garibaldiens arrivés de Naples. Notre chargé
d'affaires ne se lassait pas de dénoncer ces scandaleuses complaisances[25]. En outre, il laissait
entrevoir que le triomphe de l'invasion pourrait être aussi fatal au roi
Victor-Emmanuel qu'à Rome même : c'était aux cris : Vive la République ! A
bas les souverains ! que les garibaldiens étaient entrés à Bagnorea.
Infatigable informateur auprès de son gouvernement, M. Armand s'appliquait à
réconforter la curie romaine en promettant l'assistance de la France. Quand
il ne pouvait voir le Pape ou le cardinal Antonelli, il s'adressait au
sous-secrétaire d'État, Mgr Berardi, qui habitait au palais du Quirinal, non
loin ce t ambassade de France ; et c'était par l'entremise de ce prélat,
d'esprit très actif et avisé, qu'il faisait passer les nouvelles, les avis,
les encouragements. Ces
témoignages étaient accueillis avec gratitude, non toutefois sans une
arrière-pensée. Notre chargé d'affaires était-il le véritable organe de la
politique impériale ? On en doutait au Vatican. On n'en doutait pas moins
dans le corps diplomatique ; et, parmi les ambassadeurs étrangers, plusieurs,
se fondant sur les informations qui leur arrivaient de Paris, ne se gênaient
pour répéter assez haut que M. Armand serait désavoué. M. Armand lui-même,
ainsi qu'il l'a confessé plus tard, n'était pas sans inquiétude. En vain
multipliait-il les dépêches, aucune instruction ne lui parvenait.
Impressionné de ce silence, il avait peine à garder en son âme l'entière
confiance qu'il s'efforçait d'entretenir au dehors. Au-dessus du représentant
de la France, agent dévoué, mais révocable à volonté, les conseillers de Pie
IX s'usaient à percer les vraies pensées du souverain. Napoléon allait être
encore — mais pour la dernière fois l'arbitre des destinées de l'Italie, et
ce qui restait du pouvoir temporel dépendrait de sa faiblesse ou de sa
fermeté. VII Vers le
commencement de septembre 1867, Napoléon s'était rendu à Biarritz, fatigué
des affaires, fatigué aussi des fêtes, par-dessus tout avide de repos. Où il
espérait la paix pour son esprit, pour sa santé le réconfort, il retrouva les
soucis. C'est dans le calme de la belle villa impériale que la question
italienne, de plus en plus pressante, vint de nouveau s'imposer à son âme
lassée. Entre
toutes les importunités, aucune ne pouvait lui être plus à charge. Au déclin
de son règne, il repassait avec une mélancolie désabusée la longue histoire
de ses condescendances envers l'Italie. Que n'avait-il pas fait pour elle ?
En 1859, il lui avait offert le magnifique présent de la Lombardie. Puis, au
mépris du traité de Zurich, il l'avait laissée s'étendre en Toscane, à Parme,
à Modène, dans les Romagnes. Quand avait éclaté le grand scandale de
Castelfidardo, il s'était borné à une protestation vaine et avait plié sous
le fait accompli. Sur les disgrâces du roi de Naples, il n'avait versé qu'une
larme tiède et légère, et, ayant envoyé son escadre pour assister avec
sympathie aux derniers jours de Gaëte, il s'était cru quitte envers le jeune
prince comme envers le vieux droit. En 1866, la libération de la Vénétie
avait inspiré toute sa conduite. En retour, que demandait-il ? Bien peu de
chose : que Pie IX, chargé d'années, pût achever son règne en paix ; que
lui-même, Napoléon, échappât, vis-à-vis de ses sujets catholiques, au
reproche de duplicité ; que le traité du 15 septembre eût une durée décente
et ne devînt caduc que par l'effet des circonstances et du temps. Il
n'entendait ni enchaîner l'avenir ni s'obstiner contre le destin. Que si son
exigeante protégée répugnait à la gratitude, il formulait du moins un souhait
modeste, celui qu'elle ne fût point une auxiliaire pour ses ennemis. C'est
ainsi que son ancienne bienveillance se nuançait de tristesse, parfois même
d'amertume. Au-delà des monts, ce revirement n'avait point passé inaperçu.
Pourtant, les Italiens se rappelaient les longues faiblesses de Napoléon.
Pouvait-on croire au réveil d'une énergie qui ne s'était déployée jusqu'ici
que pour mollir aussitôt ? En outre, combien de fois l'Empereur, devant ses
familiers, n'avait-il pas parlé avec regret, presque avec remords, de la
première expédition de Rome ? Était-il invraisemblable de compter qu'au
dernier moment il reculerait devant une seconde intervention ? Pleins de ces
pensées, trop pénétrés de leurs ambitions pour se soucier d'être importuns,
Victor-Emmanuel et ses conseillers ne désespérèrent point d'arracher au
monarque une nouvelle capitulation. Leur
langage fut insidieux. Ils ne niaient pas la convention du 15 septembre, mais
s'attachaient à la restreindre et surtout à l'obscurcir. Obligés à empêcher
toute attaque extérieure contre le territoire du Saint-Siège, ils avaient,
disaient-ils, rempli leur devoir, tout leur devoir, même au risque de leur
popularité : seulement le courant national était très fort, si fort que,
bientôt peut-être, toutes les digues établies par leur vigilance seraient
emportées. Puis, par une diversion habile, ils s'appliquaient à concentrer
vers Rome les regards qui se portaient sur les frontières. S'autorisant de la
convention du 15 septembre, ils proclamaient qu'entre le gouvernement
pontifical et la population romaine, toute immixtion étrangère était
interdite. « C'est pourquoi, ajoutaient-ils, si, par un fait quelconque
auquel nous ne participerions pas, l'état actuel des provinces pontificales
venait à changer, les droits du peuple romain ne pourraient être méconnus[26]. » Ayant ainsi stipulé, au
profit des sujets du Pape, le droit à l'émeute, ils prédisaient, avec un
joyeux pessimisme, l'insurrection comme prochaine, comme imminente :
« Il paraît certain, télégraphiait le 30 septembre 1867 M. de Campello,
ministre des affaires étrangères, à M. Nigra, que, dans peu de jours, une
révolution éclatera à Rome[27]. » En pareille occurrence,
aucune puissance, fût-ce le gouvernement impérial, n'aurait le droit
d'intervenir : ainsi le voulait la convention du 15 septembre, prestement
retournée contre Napoléon et contre le Saint-Père lui-même. Cependant une
hypothèse était prévue, celle où le mouvement ne s'arrêterait pas juste au
degré désirable pour les convoitises italiennes. Arrivés à ce point, les
conseillers de Victor-Emmanuel opéraient une nouvelle évolution et tout à
coup se montraient très sombres. Il se pouvait que l'ordre public fût
troublé, que les institutions monarchiques fussent menacées. Le triomphe de
la République irait à l'encontre des vœux du roi et sans doute aussi de
l'Empereur. Contre ce péril très réel, quel serait le remède ? Ici
apparaissait un dessein, insinué avec toutes sortes de ménagements, celui de
l'entrée des troupes italiennes dans les provinces pontificales : elles y
sauvegarderaient la sécurité générale, y préviendraient tout excès, y
protégeraient, en un mot, toutes choses, niais aucune plus efficacement que
l'indépendance du Saint-Père. C'est cette thèse, volontairement mêlée de
sophismes, que M. Nigra fut chargé d'exposer à Biarritz. Sa mission aurait un
double but, prévenir l'occupation française, préparer les voies à une
occupation italienne. Il devrait solliciter de l'Empereur un double laisser-faire,
un laisser-faire pour pousser à la révolution, un autre laisser-faire pour la
contenir en la confisquant. Il est
rare que la même manœuvre réussisse deux fois. Déjà, aux jours de
Castelfidardo, les Piémontais avaient inauguré une manière pareille, et,
invoquant, eux aussi, l'ordre public, s'étaient transformés en gendarmes pour
mieux s'imposer comme conquérants. Le succès de cette audacieuse imposture
s'était expliqué par deux choses également extraordinaires, les naïves
illusions de l'Empereur, l'habileté inouïe de Cavour. Depuis 1860, Napoléon
avait perdu ses illusions, et l'Italie son grand ministre. Quand Nigra, dans
les premiers jours d'octobre, arriva à Biarritz, il trouva le souverain
vaguement bienveillant, mais excédé de son insatiable cliente. Avec une
nuance un peu ironique, le monarque nia les informations qu'apportait le
diplomate : Rome, disait-il, n'était point sous le coup d'une émeute, ainsi
qu'on se plaisait à la croire, et tout danger, au moins prochain, semblait
chimérique : que si une révolution républicaine venait à se produire, il
serait alors temps d'aviser. Sur une nouvelle occupation française,
l'Empereur ne s'expliqua point, réservant sa liberté. Il ajouta d'ailleurs,
avec un léger retour de condescendance, qu'aucune décision ne serait prise à
Paris sans que le cabinet de Florence en fût avisé. Nigra ne put rien obtenir
de plus et dut revenir à Paris[28]. Les
jours suivants, toutes sortes d'informations arrivèrent de Florence,
transmises par notre chargé d'affaires, M. de la Villestreux. Elles
concordaient avec les renseignements envoyés de Rome par M. Armand. La
connivence italienne se dissimulait de moins en moins : de nombreuses bandes
de garibaldiens s'acheminaient vers la frontière : à Florence même, un comité
de secours pour les volontaires fonctionnait publiquement ; quant à M.
Rattazzi, tantôt il protestait de sa bonne volonté, mais se disait débordé ;
tantôt il insinuait, comme l'avait fait M. Nigra, que la véritable solution
serait l'entrée des troupes royales dans l'État romain. Toutes ces
correspondances, résumées par M. de Moustier, allaient aboutir à Biarritz.
Sous l'impression de ces nouvelles, Napoléon s'éloigna encore de son ancienne
alliée et, quoiqu’avec une extrême répugnance, commença à entretenir l'idée,
à ses yeux fort déplaisante, d'une seconde expédition à Rome. Le premier
signe de cette disposition plus décidée, ce fut un télégramme que, par son
ordre, M. de Moustier expédia le 11 octobre à M. de la Villestreux :
« L'Empereur, disait la dépêche, se préoccupe très vivement de
l'inefficacité des efforts du gouvernement italien pour empêcher les bandes
garibaldiennes de pénétrer sur le territoire-pontifical[29]. » Dans le même temps, les
troupes rassemblées à Lyon étaient acheminées vers la mer et se massaient à
Toulon. Le 12 octobre, M. de Moustier laissa pressentir à M. Nigra les
desseins éventuels de l'Empereur : « Puisque les troupes italiennes,
ajouta-t-il, ne suffisent pas, à elles seules, à empêcher l'invasion, Sa
Majesté croit le moment venu pour la France de prendre ses mesures, et
loyalement nous en donnons avis au gouvernement du roi[30]. » Encore
trois jours, et l'Empereur reviendrait à Saint-Cloud. C'est à ce moment que
serait prise la décision définitive. Comme le souverain allait quitter
Biarritz, les amis et les adversaires de l'Italie redoublèrent d'efforts pour
assurer le triomphe de leur politique. Ils formaient à la cour impériale deux
coteries puissantes, acharnées à se disputer l'influence. Entre tous les
patrons du nouveau royaume, le prince Napoléon était le plus considérable. Un
défenseur non moins zélé de la même cause, c'était M. de la Valette, alors
ministre de l'intérieur, personnage d'un esprit très fin, mais superficiel,
d'une instruction variée, mais sans profondeur, gracieux, rompu à l'intrigue,
très en crédit auprès des souverains. M. Rouher, alors à l'apogée de sa
faveur, était rangé dans le même parti. Il semble pourtant que, dans ces
conjonctures, il ait réprouvé avec une extrême vigueur les projets de
Garibaldi. Son objectif eût été de ménager les catholiques en vue des
élections, l'Italie en vue des complications extérieures futures. Dans cette
pensée, il eût accepté sans trop de répugnance une occupation des États
romains organisée de compte à demi entre Napoléon et Victor-Emmanuel. C'est
du moins ce qu'on peut inférer des documents de source italienne[31] et des lettres trouvées plus
tard aux Tuileries. — Tout à l'opposé, la politique d'énergie avait dans le
cabinet deux champions très résolus : c'étaient M. de Moustier et le maréchal
Niel. — Les italianissimes, ainsi qu'on les appelait, exprimaient une
appréhension très grave : ils craignaient qu'en poussant à bout le
gouvernement de Florence, on ne le rejetât pour jamais dans les bras de la
Prusse. Leurs contradicteurs ne niaient pas l'argument : « Mais,
ajoutaient-ils, si après tous les échecs moraux des dernières années nous
laissions protester la convention du 15 septembre, nous tomberions dans un
discrédit tel que nous ne nous en relèverions pas. » Le plus troublant, c'était
que de part et d'autre le raisonnement était juste ; car les fautes de la
politique impériale avaient mis les choses à ce point qu'il n'y avait plus
guère de choix qu'entre le mal et le pire. — Cependant, à cette heure
décisive pour leurs ambitions, les serviteurs, les agents de Victor-Emmanuel
ne négligeaient aucune des influences qui, en d'autres temps, avaient assuré
leur succès. Aucun moyen n'était omis, pas même la menace du poignard
révolutionnaire. « On nous dénonce, écrivait M. de Saint-Vallier à M. de la
Villestreux, des complots contre la vie de l'Empereur ; on dit que cinq
garibaldiens travestis auraient été expédiés de Naples et seraient déjà
arrivés à Marseille. » A Florence, Victor-Emmanuel, dans un entretien avec
notre attaché militaire, le colonel Schmitz, déplorait, avec des accents
habilement joués, sa situation critique : « Si les troupes italiennes
n'entrent pas dans les États pontificaux en même temps que les troupes
françaises, ma couronne sera compromise[32]. » Dans la crainte d'un
conflit avec la France, l'Italie, si nous en croyons M. de Bismarck, essayait
même d'amorcer quelques négociations à Berlin[33]. — Tandis que se tenaient tous
ces propos, tandis que se nouaient toutes ces intrigues, M. Nigra se
consumait en démarches incessantes : il voyait les ministres, entretenait M.
de Moustier et, non content de l'entretenir, fixait par écrit les arguments
qu'il craignait d'avoir mal développés. En chacune de ses conversations, il
s'attachait à raviver les souvenirs de Solferino, le vieil attachement de
l'Empereur pour sa patrie ; puis il flétrissait les funestes conseillers qui
entraînaient le souverain loin des anciennes voies. Il semble que ses paroles
ne furent pas tout à fait perdues ; car le 14 octobre, dans l'après-midi, il
télégraphiait à Florence : « J'espère encore empêcher une seconde expédition
de Rome. Dans la
soirée du 15 octobre, l'Empereur regagna Saint-Cloud. Le lendemain aurait
lieu le conseil des ministres dans lequel serait discutée l'intervention.
Infatigable en ses démarches, M. Nigra mit à profit les quelques heures qui
restaient. Volontiers il eût proposé au gouvernement français une combinaison
qui se résumait en deux points : entrée des troupes italiennes sur le
territoire pontifical, à charge par elles de regagner la frontière dès que la
tranquillité serait rétablie ; réunion d'un congrès qui réglerait la question
romaine. D'après ce qu'il télégraphiait à Florence, ce plan aurait eu
quelques chances d'être adopté. M. de Campello, ministre des affaires
étrangères, n'autorisa point la discussion d'un tel projet ; il se refusait,
après l'occupation, à prendre l'engagement de rétrograder jusqu'aux
frontières ; et par ce refus même, il montra les convoitises de son pays[34]. La nuit du 15 au 16, la
matinée du 16, s'écoulèrent en cet échange de dépêches ; pendant ce temps les
ministres s'acheminaient vers Saint-Cloud. Les partisans de l'intervention
firent valoir le vœu des catholiques et surtout le droit des traités :
puisque le cabinet de Florence se déclarait impuissant à empêcher l'invasion
des États pontificaux, c'était à la France à se subroger à lui et à exécuter
par elle-même la convention du 15 septembre. En dépit de tous les mécomptes
anciens ou récents, l'Empereur nourrissait vis-à-vis de l'Italie un fonds de
bienveillance qui ne permettait pas qu'aucun courroux fût bien vif ni surtout
bien durable. En outre, au milieu de notre politique extérieure, déjà si
embarrassée, quel n'était pas l'ennui de cette nouvelle complication ! En cet
état d'esprit, peut-être eût-il prolongé ses atermoiements. Mais le marquis
de Moustier et le maréchal Niel tinrent bon, offrirent même, à ce qu'on
assure, leur démission si leur politique ne prévalait pas. Finalement,
l'intervention fut décidée en principe, sinon encore l'ordre du départ. A Rome,
les derniers jours n'avaient pas été sans inquiétude. n Rien n'est compromis
encore, télégraphiait M. Armand le 13 octobre, mais tout peut l'être demain.
» Les succès de la petite armée pontificale avaient réconforté les âmes ;
mais les troupes s'épuisaient par leurs marches, s'amoindrissaient par leurs
combats. Au milieu de la crise, le Saint-Père conservait tout son sang-froid
: « Je défendrai, disait-il, mon pouvoir temporel, bien qu'il ne soit
plus aujourd'hui au milieu de l'Europe qu'une dilution homéopathique.
» Antonelli gardait le même calme. En revanche, dans l'entourage, se
répandait le bruit du prochain départ du Saint-Père. « Un des membres du
Sacré Collège, mandait notre chargé d'affaires, m'a déjà exprimé le vœu
d'être reçu, le cas échéant, à bord de notre stationnaire[35]. » On en était là quand,
le 17 octobre, un télégramme arriva de Paris, qui était ainsi conçu :
« Que le gouvernement pontifical continue à se défendre énergiquement,
l'assistance de la France ne lui fera point défaut[36]. » — « En lisant
cette dépêche, a écrit plus tard M. Armand avec une nuance émue, j'ai contenu
avec peine le sentiment de joie que me faisait éprouver l'adoption d'une
politique aussi conforme à notre dignité nationale[37]. » L'heure était trop tardive
pour que l'étiquette permît l'accès des appartements du Saint-Père. Mais le
lendemain, dès la première heure, notre chargé d'affaires se rendit au
Vatican ; il s'y rendit en voiture de gala et en uniforme, afin de laisser pressentir
par ce cérémonial même qu'il était porteur de bonnes, d'excellentes
nouvelles. Admis en présence de Pie IX, il lui remit le télégramme, le
télégramme libérateur, ainsi qu'il l'appelait, et le Pontife, déjà instruit
des résolutions françaises par un message du Nonce, lui témoigna avec une
effusion touchante toute sa gratitude. Puis, de nouveau, le diplomate
traversa la ville dans le même appareil. Déjà le bruit de la prochaine
assistance s'était répandu dans Rome et y avait provoqué une certaine
surprise ; car le silence des jours précédents avait accrédité la persuasion
que le représentant de la France n'était plus à l'unisson de la politique de
son maitre. Comme M. Armand rentrait à l'ambassade, il trouva les salons du
palais déjà remplis par les prélats, les diplomates, les membres de la
noblesse romaine. Tous s'empressèrent à le complimenter et se montrèrent
d'autant plus expressifs dans leurs félicitations qu'ils avaient cru
davantage à un désaveu. VIII Qui
comptera les tergiversations du gouvernement impérial ? A l'heure même où M.
Armand recevait le télégramme que nous venons de rappeler, M. de Moustier
mandait au quai d'Orsay le chevalier Nigra. Il arrivait de Saint-Cloud, où
s'était tenu un nouveau Conseil. Dans cette nouvelle réunion, on avait décidé
de surseoir à l'embarquement. « Les ordres, dit M. de Moustier, sont
implicitement suspendus. Le gouvernement impérial fait appel aux sentiments
d'amitié et de solidarité qui unissent l'Italie et la France. Redoublez
d'énergie pour arrêter le mouvement des volontaires ; l'entreprise n'est pas
au-dessus de vos forces. Que si vous vous montriez impuissants à l'accomplir,
alors, alors seulement nous agirions, non sans regret, croyez-le bien, mais
sans aucune hésitation. » Ainsi parla notre ministre des affaires étrangères,
d'un ton très ferme encore, mais déjà devenu plus débonnaire. A l'exécution
immédiate était substituée la gronderie[38]. A la vérité, la gronderie serait beaucoup
plus sévère que de coutume. En annonçant à Florence ces nouvelles plus
rassurantes, M. Nigra ajoutait : « J'ai réussi, mais
provisoirement. » Personnellement acquis à la politique de résistance et
peu ronflant en de nouveaux atermoiements, M. de Moustier précisa bientôt
quels gages il réclamait de l'Italie. Le 19 octobre, il télégraphiait à M. de
la Villestreux : il Que le gouvernement du mit donne la preuve de sa bonne
volonté en supprimant immédiatement les bureaux d'enrôlement, en dissolvant
les comités de secours, en faisant une proclamation qui déclare que tous les
volontaires seront arrêtés, désarmés et internés Voyez M. Rattazzi et
répondez sur-le-champ[39]. Quand ce télégramme parvint à Florence, déjà
M. Rattazzi avait remis ses pouvoirs entre les mains du roi. Il se sentait
également impuissant à braver la France et à contenir la révolution. Lorsque
M. de la Villestreux lui communiqua les demandes de son gouvernement, il
allégua qu'il n'était plus ministre et se déroba à tout engagement. Il nia
l'existence des bureaux d'enrôlement, ajouta qu'il était impossible de
dissoudre les comités de secours. Quant à une proclamation royale, il la
jugeait superflue. Dans la ville, un bruit courait, très vague encore, celui
de l'évasion de Garibaldi, qui, disait-on, n'était plus à Caprera. Aux
interrogations de notre chargé d'affaires, Rattazzi ne répondit qu'en termes
évasifs : Garibaldi était malade depuis trois jours : on n'avait pu le voir :
on ignorait ses projets. Cependant Victor-Emmanuel accepta la démission du
Cabinet. On parla de mesures énergiques que prendrait le monarque ; sans
doute le nouveau ministère serait un ministère de résistance. Le roi lui-même
s'appliqua à calmer les craintes de l'Empereur[40]. Si équivoques que fussent tous
ces signes, Napoléon ne crut pas qu'il convînt de refuser à l'Italie un
nouveau délai pour exécuter la convention du 15 septembre. A Paris, le 16
octobre, tout était à l'intervention. Le lendemain soir, les volontés semblaient
fléchissantes. Le 21 octobre, une note du Moniteur annonça que l'Empereur,
sur les assurances venues d'Italie, avait donné l'ordre d'arrêter
l'embarquement. Quelques corps de troupes qui déjà avaient pris place sur les
vaisseaux furent ramenés à terre. Telle fut la nouvelle évolution de la
politique impériale. Les
jours suivants, arrivèrent coup sur coup des informations assez graves pour
lasser la longanimité de la France. Ces
informations vinrent à la fois et de Florence et de Rome « Tenez
pour certain que Garibaldi a quitté son île, mandait le 21 octobre M. de la
Villestreux. » Il était si bien parti que, depuis la veille, il se
trouvait à Florence[41]. Les « sept vaisseaux de
guerre » qui gardaient Caprera n'avaient point réussi à empêcher sa
fuite. « Il s'est évadé à la faveur d'un grand brouillard, »
télégraphiait Victor-Emmanuel à l'Empereur[42]. Le 22, sur la place de
Sainte-Marie-Nouvelle, le grand agitateur harangua le peuple : « Nous
aurons Rome, dit-il ; je remercie le peuple de Florence. Une flotte étrangère
est annoncée ; ne la craignez point : elle s'évanouira.au souffle du peuple.
» Ayant parlé de la sorte, le condottiere s'achemina vers la gare, escorté
par une foule immense. Un train spécial l'attendait qui l'emporta vers Terni.
Quand il fut loin, on s'avisa qu'il y aurait avantage à l'arrêter. Des
mandats furent envoyés aux préfets des provinces frontières. Lorsque M. de la
Villestreux s'enquit du résultat des ordres, on lui répondit par l'expression
de grands regrets : Garibaldi avait, cette fois encore, gagné ses
surveillants en vitesse ; sans doute, il était parvenu à franchir les limites
de l'État pontifical. Ainsi s'écoulaient les jours, en une sorte d'interrègne
où s'énervait le peu d'autorité qui restait. Désespérant des ministres
démissionnaires, M. de la Villestreux s'adressait au général Cialdini, qui
avait été chargé par le roi de former un nouveau cabinet. Mais Cialdini,
débordé de toutes parts, se perdait en démarches pour chercher des collègues.
C'est en vain qu'en deux entrevues successives, M. de la Villestreux le
pressa de grouper autour de lui le parti de l'ordre. Et en effet le jour
était proche où, aussi impuissant que Rattazzi, il renoncerait à son mandat ! L'état
de Rome n'éveillait pas moins d'alarmes. Pour les conseillers du Saint-Père,
le télégramme du 17 octobre avait été le plus puissant des réconforts.
Pourtant la dépêche aurait eu besoin d'être confirmée, et le silence qui
suivit parut un peu suspect. Le 20 octobre, arrivèrent de France le général
du génie Prudon, appelé à reconnaître les fortifications de Rome, et le
contre-amiral Lafont de Labédat, chargé d'aménager, en vue d'un débarquement
éventuel, le port de Civitta-Vecchia. Cette double mission, tenue d'ailleurs
très secrète, attestait que le gouvernement impérial n'avait point renoncé à
ses projets d'assistance. Mais la France était lente. Combien active au
contraire et impatiente n'était pas la révolution ! Dans la ville, jusque-là
très calme, la police commença à découvrir des traces de complots. Ces trames
n'étaient point l'œuvre de la population indigène, mais de conspirateurs
cosmopolites. Le 22 octobre, des émissaires étrangers, s'étant introduits
dans la ville, tentèrent deux coups de main, l'un sur le Capitole, l'autre
sur la porte Saint-Paul. Ces attaques échouèrent. En revanche, une des
casernes, la caserne Serristori, sauta, ensevelissant sous ses ruines
vingt-deux soldats. Le soir même, notre chargé d'affaires, s'autorisant de
l'événement, télégraphia pour hâter le secours. Comme les fils étaient coupés
du côté de l'Italie, la dépêche fut transmise à Civitta-Vecchia, d'où l'aviso
l'Actif la porta à Villefranche. Bientôt une nouvelle alerte accrut
l'émoi dans la population de Rome. Du moins, ce ne fut plus un attentat
lâchement criminel comme celui de la caserne Serristori, mais une
conjuration, d'un goût audacieux et héroïque. Parmi les garibaldiens se
trouvaient deux frères, les frères Henri et Jean Cairoli, tous deux d'âme
intrépide. Ils s'étaient offerts à introduire dans Rome un convoi d'armes et
à rallier leurs adeptes. Avec une soixantaine de compagnons, ils descendirent
à l'aide de barques le cours du Tibre. Leur plan était de saisir le
remorqueur à vapeur qui surveillait le fleuve et de débarquer de la sorte en
pleine ville, au port de Ripetta. Ils s'emparèrent d'un petit bateau, mais
non du remorqueur, qui ne parut point. L'obscurité était venue. Trop faibles
pour pénétrer dans la cité, trop fanatisés pour renoncer à leur dessein, ils
passèrent la nuit dans leurs barques ; puis, le matin, ils s'établirent dans
une villa située sur les monts Parioli, à un kilomètre au nord de Rome. C'est
là qu'ils furent surpris par les pontificaux. Après un combat acharné, Henri
Cairoli fut tué ; Jean, son frère, fut blessé, et, fort amoindrie par ses
pertes, la petite troupe tomba aux mains de l'ennemi. Tandis que, de la porte
du Peuple, on entendait le bruit de la fusillade, dans les cercles, dans les
lieux publics, on se passait le Moniteur français du 21 octobre, qui
annonçait l'ajournement de l'expédition. L'incertitude du secours provoqua
chez quelques chefs militaires un peu de trouble ; et, dans la population
civile, on remarqua les premiers signes d'une fidélité qui s'ébranlait. D'après
les rumeurs les plus accréditées, les garibaldiens ne tarderaient pas à se
rapprocher de la ville. Jugeant l'heure décisive, Antonelli prévint M.
Armand, et avec une solennité de ton qui se proportionnait à la grandeur du
péril : « Si l'Empereur veut vraiment sauver le Saint-Siège, sachez bien
qu'il n'y a plus une minute à perdre. » C'est alors que le 24 octobre, à
onze heures du soir, notre chargé d'affaires expédia à Paris une nouvelle
dépêche, instante cette fois jusqu'à la supplication. « Aujourd'hui,
mandait-il, la nouvelle que l'embarquement des troupes était arrêté a frappé
de panique la ville et le gouvernement. Le cardinal et le général Kanzler ont
seuls conservé leur sang-froid. La garnison fait son devoir, mais est épuisée
de fatigue. Aux yeux de Son Éminence, la situation est très critique. Le Pape
en est sérieusement ému, et Mgr Bérardi craint qu'il ne prenne quelque
résolution soudaine. » Les communications avec l'Italie étant toujours
coupées, le télégramme fut porté par l'aviso le Passe-Partout jusque sur les
côtes de Provence. Le bâtiment emportait deux autres dépêches oit se
reflétaient les mêmes alarmes. L'une était du général Prudon pour le ministre
de la guerre, l'autre de l'ambassadeur d'Autriche pour l'empereur
François-Joseph, qui se trouvait alors à Paris[43]. L'évasion
de Garibaldi, l'impuissance de Victor-Emmanuel à former un ministère, la
condition de la ville de Rome, tout démontrait le danger des retards. Les
troupes étaient demeurées à Toulon et dans les cantonnements environnants. Le
24, l'ordre fut donné de les embarquer, mais point encore d'appareiller. Le
25, un télégramme de M. Nigra, adressé à Florence, laissa pressentir
l'intervention. Ce jour-là même se tint un nouveau conseil des ministres.
L'Empereur s'acheminait vers la politique d'action, mais avec toute sorte de
retours, tant il se détachait malaisément de son ancienne protégée, tant il
renonçait à regret à la seule alliée qui, dans l'état de l'Europe, lui restât
! Dans l'entrefaite, on sut que le général Cialdini avait décidément renoncé
à former un cabinet. De plus en plus, le gouvernement du roi était à la merci
de la révolution. « Je vois avec douleur que les promesses de Votre
Majesté ne se réalisent pas, télégraphiait l'Empereur à Victor-Emmanuel. » Un
peu plus tard, le dernier télégramme de M. Armand fournit aux partisans de
l'intervention un suprême argument. Dans la nuit du 25 au 26, les
contre-ordres donnés à la flotte de Toulon furent à leur tour contremandés ;
le départ fut résolu et la nouvelle fut notifiée au public par la voie du
Moniteur. Pourtant, ceux qui connaissaient le mieux Napoléon suspectaient
encore quelque revirement : ils ne croiraient, disaient-ils, à l'expédition,
que lorsque la flotte serait en pleine mer. Ils ne se trompaient pas tout à
fait. Les Italiens s'épuisaient en suprêmes efforts pour éloigner la France
de leur pays : à leur tête était M. Nigra, et surtout M. Pepoli, qui venait
d'arriver à Paris. Le 26 octobre, comme nos vaisseaux venaient de quitter la
rade de Toulon, l'un des sémaphores transmit l'ordre suivant : « Par ordre de
l'Empereur, rentrez à Toulon. » L'évolution commença, mais assez lente et
malaisée, à cause du grand nombre des navires. Elle n'était point achevée
quand un second commandement survint : « Reprenez le large, mais restez en
relations avec les sémaphores. « De nouveau, l'escadre vira de bord et reprit
sa marche, longeant les côtes de Provence et ne déviant que peu à peu. Vers
le soir, on arriva en face du cap de Bénat. A ce moment, le sémaphore,
installé au rivage, demanda à communiquer : « Bénat nous attaque,
s'écria le timonier. — Mettez l'aperçu, répliqua en langage de marine
l'officier de service. » Le commandant en chef de l'escadre, le
vice-amiral Gueydon, était sur la dunette. Vivement il s'interposa et
prescrivit qu'on poursuivît la route. La nuit venait rapidement. L'escadre,
s'éloignant de plus en plus, perdit de vue la terre et échappa à tous ceux
qui auraient voulu la rappeler[44]. IX Après
tant de retards, l'expédition, si longtemps suspendue, arriverait-elle à
temps ? Nous
avons vu Garibaldi quittant Florence le 22 octobre. Le 23, il était à Rieti.
Le soir du même jour, il atteignit Passo Corese, situé sur la frontière des
États romains. C'est là qu'il prit le commandement de l'armée
révolutionnaire, qui s'élevait à dix mille hommes environ. Le lendemain, il
continua de s'avancer à travers la Sabine, en suivant la rive gauche du
Tibre. Vingt-cinq kilomètres encore, et il serait aux portes de la Ville
Éternelle. Que serait-il advenu si, entraînant ses hommes et brusquant sa
marche, il avait tenté un coup de main sur Rome ? Cependant, sur sa route se
trouvait Monte-Rotondo, petite place sans enceinte continue, mais située sur
une position dominante et couronnée par un vieux château. Trois cents hommes défendaient
la petite bourgade, sous les ordres d'un capitaine qu'on appelait Costes.
Garibaldi commit la faute de s'attarder à cette attaque, et les pontificaux
eurent l'honneur d'une défense que le général de l'armée révolutionnaire
n'attendait point. Profitant des abris que leur fournissaient les clôtures et
les jardins, utilisant leur petite artillerie, qui se réduisait à deux pièces
de canon, reculant de maison en maison, s'enfermant enfin dans le château,
ils prolongèrent le combat pendant toute la journée du 25 et pendant toute la
nuit qui suivit. Forcés dans leur dernier réduit, menacés d'incendie, ils se
rendirent enfin ; mais, quoique vaincus, peut-être avaient-ils sauvé Rome
elle-même en arrêtant l'élan de leurs ennemis[45]. Cependant
l'anxiété croissait dans la ville. Le 25, la police découvrit les traces d'un
complot dans le Transtevere : les conjurés furent surpris et, après une lutte
opiniâtre, périrent ou furent faits prisonniers. Le 26, on sut, dès le matin,
que Garibaldi approchait ; le soir, on apprit que Monte-Rotondo avait
succombé. Ces nouvelles changèrent les craintes en terreurs. Les abords de
l'ambassade se remplissaient de gens qui venaient solliciter la protection
française. Le général Kanzler et le général Prudon parcoururent la ligne des
remparts : après examen, il fut reconnu que la rive droite du Tibre était
seule défendable ; des mesures furent débattues pour transférer en cette
partie de la cité les logements des cardinaux, les bureaux des principaux
fonctionnaires. Antonelli avait conservé tout son sang-froid. En revanche, le
Pape se plaignait, non sans amertume ; il eût mieux valu, disait-il, lui
signifier de suite l'abandon que de lui promettre un secours qui ne
paraissait point. Des ordres furent donnés pour que tous les corps se repliassent
vers Rome : résolution extrême qui livrerait à l'ennemi des populations
jusque-là fidèles, mais qui se justifiait par l'urgence du péril. « Je
tâche de faire accepter l'idée d'un siège de quelques jours, télégraphiait
II. Armand dans l'après-midi du 26 octobre ; mais, en dépit de tout,
l'inquiétude devient sérieuse chez les meilleurs esprits, galopante
chez les autres. » — « La situation est de plus en plus critique, »
mandait de son côté le général Prudon. Le 27,
on connut les ordres d'embarquement. Dans la curie romaine, les courages se
relevèrent. Même au milieu de l'espoir renaissant, une terrible appréhension
subsistait. Qui atteindrait le premier la ville, Garibaldi qui descendait le
Tibre ou les Français qui voguaient sur la Méditerranée ? A ne considérer que
les apparences, il semblait que toutes les chances fussent pour le condottiere.
Mais, déconcerté par la résistance de Monte-Rotondo, il demeura immobile
pendant toute la journée du 26. Le 27, dans l'après-midi, il commença à
dessiner son mouvement offensif et s'avança vers Rome par la voie Salaria :
après une courte marche, il fit halte à Santa-Colomba, et se contenta de
pousser son avant-garde jusqu'à Marcigliana. Le 28, il s'arrêta à
Castel-Giubileo, à neuf kilomètres seulement des portes. Il semblait qu'il
hésitât à engager le suprême combat. Était-ce timidité ou défaut de génie ?
défiance de ses propres troupes, plus indisciplinées qu'aguerries ? crainte
des soldats du Pape, décidément moins méprisables qu'on ne se plaisait à le dire
? Dans ces jours mêmes, des agents du roi Victor-Emmanuel arrivaient à son
camp, annonçaient l'intervention de la France, lui dépeignaient les
complications qui pourraient suivre, le suppliaient de ramener ses bandes de
l'autre côté de la frontière. Ces exhortations, même inécoutées, étaient bien
propres à briser son élan. Le 29, les garibaldiens atteignirent le Teverone,
affluent du Tibre, qui se jette dans le fleuve, à quatre kilomètres au nord
de Rome ; mais, le pont Salario étant coupé, ils rétrogradèrent. Le 30, un
nouveau mouvement offensif les porta jusqu'aux bords de la rivière, puis,
comme effrayés de leur audace, et sentant que tous les passages étaient
gardés, ils battirent en retraite vers Monte-Rotondo. Tandis
que Garibaldi s'attardait autour de Rome, la flotte, quoique fort retardée
par le gros temps, se rapprochait des côtes italiennes. Le 28 octobre, vers
la fin de l'après-midi, de l'extrémité du môle de Civitta-Vecchia, on aperçut
un aviso aux couleurs françaises : c'était le Caton. L'escadre suivit de près
; mais comme elle allait atteindre la côte, l'état de la mer l'obligea à
regagner le large, et ce ne fut que le lendemain matin qu'elle entra dans le
port. Le général de Failly, commandant en chef le corps expéditionnaire,
aurait voulu, avant de mettre ses hommes à terre, attendre un nouvel ordre
télégraphique de l'Empereur. Sur les instances du vice-amiral de Gueydon, le
débarquement commença aussitôt. Le 30 octobre, l'avant-garde française,
commandée par le général de Polhès, entra dans Rome. Dans le même temps,
d'autres convois partaient de Toulon. Ainsi se compléterait le corps
expéditionnaire qui devait se composer de deux divisions. En outre, une
troisième division, rassemblée sur les côtes de Provence, se tenait en
réserve, toute prête à être embarquée. X Ce
serait le salut pour le Saint-Siège. Mais ne serait-ce point pour la France
et pour l'Europe le signal de nouvelles complications ? On a dit les
infatigables efforts tentés par les amis de l'Italie pour prévenir ou
ajourner l'intervention impériale. Ni les ordres d'embarquement transmis à
Toulon, ni les télégrammes qui annonçaient le départ de l'escadre, n'avaient
abattu tout à fait les espérances. En dépit de tous les signes contraires,
les sollicitations s'étaient poursuivies, osées autant qu'opiniâtres. Le 27
octobre, comme Cialdini était jugé impuissant, le général Menabrea fut appelé
à constituer un ministère. C'était un homme d'ordre, résolument hostile à
toute complaisance révolutionnaire. Sur cette nouvelle, les instances reprirent
avec une énergie redoublée : le cabinet de Florence ne demandait qu'à
exécuter ses engagements envers l'Empereur : des mesures rigoureuses allaient
être prises pour empêcher le recrutement des volontaires et leur passage à
travers la frontière : à bref délai, sans doute, les bandes se dissoudraient.
Ainsi parlait M. Nigra à M. de Moustier. Dans la journée, le marquis Pepoli
eut avec M. Rouher une longue conférence. Le soir, une proclamation royale
fut rédigée qui désavouait toute tentative anarchique et rappelait dans les
lignes de l'armée régulière tous ceux qui s'étaient introduits dans les
provinces pontificales. Trente-six heures plus tôt, ce langage eût
impressionné, et, par quelque nouveau contre-ordre, celui-là décisif, notre
flotte eût été enchaînée sur les côtes de Provence. Mais déjà l'escadre, hors
de portée des sémaphores, voguait en pleine Méditerranée. M. Rouher, tout en
adoucissant son langage par l'expression des regrets les plus courtois,
notifia à M. Pepoli les volontés de son gouvernement qui ne pouvait ni
laisser protester sa signature, ni arrêter l'expédition déjà partie. Dans le
même temps, nos vaisseaux étaient signalés en vue de l'île d'Elbe et allaient
attendre Civitta-Vecchia. N'espérant plus rien de ses démarches, Victor-Emmanuel
prit alors une décision osée jusqu'à la témérité. Puisque les troupes
françaises pénétraient dans les États du Saint-Siège, il franchirait, lui
aussi, la frontière, et, soit en manière de protestation, soit afin de
s'assurer des gages, occuperait quelques points de la principauté
pontificale. En un télégramme à M. Pepoli, le roi s'efforça de colorer son
dessein. Il invoquait la surexcitation des esprits, les exigences de
l'opinion. « Priez l'Empereur, continuait-il, de croire à ma bonne foi,
à mon amitié ; mais qu'il mesure mes terribles embarras[46]. » Le 30 octobre, la Gazette
officielle de Florence publia la grande résolution. Les troupes royales,
disait-elle, allaient occuper, sur les frontières, Acquapendente,
Civitta-Castellana, Orte, Frosinone. Les complications
italiennes tournaient à l'imbroglio. Dans ce petit État, de dimension
homéopathique comme disait plaisamment Pie IX, dans cette principauté
gouvernée par le vicaire du Dieu de paix, quatre armées allaient se mouvoir :
celle du souverain légitime avec le général Kanzler, celle de la Révolution
avec Garibaldi, celle de la France avec le général de Failly, enfin celle de
Victor-Emmanuel. Cette confusion n'était pas seulement étrange, mais pleine
de dangers. Si rapprochés les uns des autres, animés de vues si diverses, les
anciens alliés de Magenta et de Solferino ne se transformeraient-ils pas en
ennemis ? A la vérité, le cabinet de Florence se montrait attentif à
protester contre toute pensée provocatrice. Comme le général de Failly venait
d'arriver à Civitta-Vecchia, un officier d'état-major lui fut dépêché en vue
de marquer à l'amiable les positions respectives. Les troupes royales,
disaient les ministres de Victor-Emmanuel, n'occuperaient que les points
rapprochés de la frontière : leur seul but était de concourir au maintien de
l'ordre : elles respecteraient les autorités existantes. Quelles que fussent
ces dispositions, on ne pouvait voir sans inquiétude tant de corps différents
se côtoyer sur un si petit espace. Respectueux du drapeau tricolore, les
Italiens observeraient-ils la même réserve vis-à-vis des pontificaux, et en
cas de rencontre, fût-ce une rencontre fortuite, que ferait la France ? La
paix était à la merci d'un malentendu, d'une imprudence, d'un incident. Ce
qui accroissait le péril, c'était le mécontentement très vif qu'excitait à
Paris la récente résolution italienne. M. de Moustier, sortant de sa
modération habituelle, la jugeait « contraire au droit des gens[47] ». La presse officieuse
enchérissait sur ce jugement rigoureux : « L'Italie, disait le journal
la Patrie, avait à choisir entre la France et la Révolution : c'est la
Révolution qu'elle a choisie[48]. » En
cette condition emmêlée, plus on précipiterait le dénouement, plus on
diminuerait les occasions de conflit. La conduite la plus virile serait aussi
la plus prudente. Aller aux bandes, les écraser promptement, c'était le
meilleur moyen de localiser la lutte, de simplifier les complications des
choses et d'empêcher qu'une œuvre de répression devînt l'origine d'une grande
guerre. Le 1er novembre, le général Kanzler vint à Civitta-Vecchia, conféra
longuement avec le général de Failly, lui soumit un plan d'action. Volontiers
le commandant en chef français eût attendu que ses forces, encore
incomplètes, fussent entièrement débarquées. Peut-être aussi son esprit
gardait-il la trace des hésitations de l'Empereur qui ne se prêtait qu'à
contre-cœur à l'entreprise et eût su un gré infini à qui lui en aurait
épargné la responsabilité. Comme le ministre de Pie IX insistait, il fut
convenu que l'armée papale marcherait sans retard à l'ennemi : quant aux
Français, ils occuperaient avec une partie de leurs forces Rome et
Civitta-Vecchia ; avec l'autre ils appuieraient le mouvement des troupes
pontificales. Le 3
novembre, dans la nuit, une colonne pontificale fut formée, qui se composait
de deux bataillons de zouaves, du bataillon des carabiniers étrangers, d'un
bataillon de la légion d'Antibes, d'un escadron de dragons, d'une section
d'artillerie. Ce corps, de trois raille hommes environ, fut placé sous les
ordres directs du général de Courten et sous le commandement supérieur du
général Kanzler. A la petite armée s'étaient joints quelques volontaires, de
condition élevée et même illustre : tel était le comte de Caserte, frère du
roi de Naples. De son côté, le général de Failly avait rassemblé cinq
bataillons d'infanterie, un escadron de chasseurs, une batterie d'artillerie,
c'est-à-dire une brigade d'environ deux mille hommes, confiée au général de
Polhès. Les. Pontificaux avaient sollicité et obtenu l'honneur de marcher les
premiers, A quatre heures du matin, les zouaves, qui formaient,
l'avant-garde, sortirent de Rome par la Porta-Pin et s'engagèrent sur la voie
Nomentane, large chaussée que les touristes connaissent bien, car c'est
par cette voie qu'ils vont visiter l'antique basilique de Sainte-Agnès. Une
pluie abondante qui était tombée toute la nuit et durait encore, avait
détrempé les chemins et retardait la marche. Les ténèbres n'étaient point
encore dissipées quand on franchit la Teverone, l'ancien Anio. A l'aube, le
ciel s'éclaircit et le soleil, perçant les nuages, laissa pressentir une
belle journée. Au Capo-Bianco, petit hameau à douze kilomètres de Rome, on
fit halte : de grands feux furent allumés pour sécher les vêtements ; on prépara
le café ; puis, comme c'était un dimanche, un prêtre célébra en plein air le
divin sacrifice. Les sacrés rites s'achevaient, quand la brigade française,
partie un peu plus tard, rejoignit les corps pontificaux. Cependant tous les
regards se tournaient vers le nord-est et vers la région montagneuse de la
Sabine où l'on allait pénétrer. Là-bas, au milieu des contreforts qui
descendaient vers le Tibre, se dressait le bourg de Mentana, et, en arrière,
celui de Monte-Rotondo, gros villages protégés par d'épaisses constructions
en pierre et s'élevant en un pays raviné, coupé de taillis et de plantations
d'oliviers. Là était Garibaldi. Dans le
camp du condottiere, les jours qui venaient de s'écouler avaient été pleins
de troubles, de fâcheux messages et d'alarmes. L'espoir, longtemps entretenu,
d'un soulèvement à Rome s'était évanoui. Des bandes qui opéraient au nord ou
au sud, sous les ordres d'Acerbi et de Nicotera, on ne recevait que peu ou
point de nouvelles. Le débarquement des Français, promptement connu, avait
encore amoindri les chances de succès. Beaucoup de volontaires quittaient les
rangs et, pour se justifier eux-mêmes, accusaient le gouvernement de
trahison, leur propre chef d'incapacité. De Florence, les émissaires se
succédaient, suppliant que l'armée révolutionnaire renonçât à la lutte et se
retirât derrière l'armée royale. Cependant Garibaldi, si hasardée que fût sa
fortune, se révoltait contre des avis si timides. Dans la matinée du 3
novembre, il prépara, à ce qu'on assure, un mouvement vers Tivoli. De là, il
se relierait à ses lieutenants et, si tout était perdu, s'enfoncerait dans
les Abruzzes. C'est à ce moment que ses éclaireurs lui signalèrent l'approche
des ennemis. Promptement
il prit ses dispositions. Il n'avait pas d'artillerie, à part les pièces
conquises à Monte-Rotondo. Sa cavalerie se réduisait à quelques guides. En
revanche, et malgré les récentes désertions, il conservait autour de lui plus
de neuf mille hommes, ce qui lui assurait sur ses adversaires une importante
supériorité numérique. Si, parmi ses compagnons, beaucoup étaient inaguerris,
lâches, inexercés, d'autres, tirés de l'armée régulière ou vieux combattants
des guerres anciennes, fourniraient d'excellents éléments de résistance. Le
plus grand avantage de Garibaldi était sa position : les deux anciens
châteaux de Monte-Rotondo et de Mentana formaient de véritables forteresses ;
en outre, le pays environnant, avec ses accidents de terrain, ses défilés,
ses broussailles, offrirait de nombreux abris pour la défense, et, en cas de mouvement
rétrograde, de nombreux échelons pour la retraite. Vers
une heure, les zouaves, toujours au premier rang, commencèrent à gravir les
coteaux à droite et à gauche de la route. Une distance de quinze à dix-huit
cents mètres les séparait encore de Mentana qui était l'objectif de
l'attaque. C'est alors qu'à travers les halliers se montrèrent,
reconnaissables à leur chemise rouge, les tirailleurs garibaldiens. La
fusillade s'engagea et devint bientôt très vive En dépit de l'obstacle, les
premiers escarpements furent franchis. Puis, comme le feu redoublait, les
pontificaux firent halte et, en un instant très court, parurent hésiter. En
ce moment survint le lieutenant-colonel du régiment, M. de Charette, qui
devait, en cette journée, déployer tant de bravoure. Il alla à ses hommes :
« En avant, dit-il, et à la baïonnette ; si vous ne venez pas, j'irai
tout seul. » Sous cette exhortation, la marche fut reprise, et rapidement les
mamelons les plus rapprochés furent occupés. Tel fut
le premier épisode du combat. Cependant, sur la droite de la route, une
métairie s'élevait, au milieu d'un enclos planté de vignes : c'était la Vigna
Santucci. Cette construction, en matériaux très solides, offrait aux
garibaldiens un poste avancé qui leur permettrait d'arrêter les envahisseurs
et de défendre les approches du bourg. Soutenus par les carabiniers
étrangers, les zouaves se portèrent vers l'enceinte murée. Contre toute
attente, les garibaldiens lâchèrent pied, comme s'ils eussent été déconcertés
par l'entrain de leurs adversaires. Mais, réfugiés dans la métairie
elle-même, ils y organisèrent une vigoureuse résistance. Les balles
pleuvaient sur les assaillants. Déjà le capitaine de Veaux, un vétéran de
Castelfidardo, été tué. Le lieutenant-colonel de Charette, toujours au milieu
de ses hommes, fut renversé sous son cheval que plusieurs balles avaient
atteint ; on le crut mort et rien n'égala la consternation de sa perte, si ce
n'est la joie de le voir se relever intact. Après un engagement très vif,
quoiqu’assez court, la ferme fut conquise et toute la Vigna Santucci
occupée. Il était un peu plus de deux heures. On n'était plus qu'à un
kilomètre de Mentana. Les
combats qui suivirent n'offrent qu'une vue assez confuse de positions prises
et reprises, d'attaques un peu désordonnées, de luttes très ardentes suivies
d'accalmies. Les zouaves étaient les premiers à la peine, et, près d'eux, les
carabiniers ne leur cédaient guère en valeur. On s'empara d'un couvent, puis
de fours à chaux, et de la sorte on se rapprocha du bourg. Plus on avançait,
plus le péril croissait, les garibaldiens étant protégés par les
constructions du village. Les pontificaux se couvrirent derrière des meules
répandues dans la campagne et, passant de l'une à l'autre, essayèrent
d'atteindre les premières maisons de Mentana. L'effusion du sang fut grande
et sans progrès très marqué. Un instant les carabiniers se virent pris entre
deux feux, et on craignit qu'ils ne fussent cernés : leur courage les sauva,
et aussi l'opportune arrivée d'un renfort. Cependant les garibaldiens
s'apprêtaient à sortir en forces et à refouler leurs adversaires. Il était
trois heures et demie et, en cette saison, on n'était pas loin de la fin du
jour. Bien que l'armée papale eût été jusque-là victorieuse, il importait de
prévenir tout retour de fortune et de hâter le dénouement. C'est alors que le
général Kanzler fit appel au concours de ses alliés. Ils
étaient demeurés jusque-là en seconde ligne, gardant un rôle à peu près
passif. L'heure étant venue de l'action décisive, ils se partagèrent en deux
colonnes. La première, composée d'un bataillon du Pr de ligne, ainsi que de
trois compagnies de chasseurs à pied et placée sous les ordres du colonel
Frémont, se porta au secours de la droite pontificale ; la seconde, formée
d'un bataillon du 29e et commandée par le lieutenant-colonel Saussier,
inclina vers la gauche et prit position au sud du village. En ce moment, les
garibaldiens, essayant de regagner le terrain perdu, débordaient de Mentana,
tandis qu'une forte colonne arrivait de Monte-Rotondo. L'énergie et la
discipline de nos soldats eussent sans doute, à elles seules, assuré le
succès. La supériorité de leur armement était telle qu'ils eurent à peine
besoin d'être braves. Ils étaient munis de nouveaux fusils que, du nom de
leur inventeur, on appelait fusils Chassepot. Sous le feu de ces armes de
précision, les garibaldiens commencèrent à tournoyer ; bientôt, la crainte se
changeant en panique, ils se débandèrent, poursuivis dans leur retraite par
les balles terribles qui les atteignaient à longue distance et faisaient de
cruels vides dans leurs rangs. Dans l'entrefaite, une colonne de zouaves
pontificaux, partie le matin de Rome, par la voie Salaria, sous les ordres du
commandant de Troussures, parut sur leur flanc droit et menaça de les
tourner. La plupart s'enfuirent vers Monte-Rotondo. Les autres se
renfermèrent dans Mentana. La
prise du bourg eût complété la victoire. La nuit, qui venait rapidement, ne
permit pas ce dernier effort. Français et pontificaux bivouaquèrent côte à
côte sur le terrain conquis. Cependant un message un peu ambigu, expédié à
Rome et transmis à l'ambassade de France, y fit naître la crainte que le
succès ne fût point définitif. Pendant la nuit, le général Dumont partit avec
des renforts en infanterie et en artillerie. Le secours fut inutile. A l'aube
du 4 novembre, comme on se disposait à recommencer l'attaque, le drapeau
blanc fut arboré sur Mentana. Mentana occupé, les vainqueurs s'avancèrent
vers Monte-Rotondo, qui était évacué, et où ils relevèrent l'étendard pontifical.
Le sol était jonché de fusils que les garibaldiens avaient abandonnés dans
leur fuite : on en ramassa, dit-on, deux mille. En certains endroits, même
assez éloignés du champ de l'action principale, on se heurta à des cadavres,
on recueillit des blessés : c'étaient les victimes des chassepots dont
la longue portée, tant dépassée depuis, était alors un sujet d'étonnement. Il n'y
avait plus d'armée révolutionnaire. Les garibaldiens laissèrent sur le champ
de bataille un millier d'hommes tués ou blessés, chiffre énorme qui
s'explique en partie par l'effet meurtrier des armes françaises à la fin de
la journée. On fit quinze à seize cents prisonniers. Ceux qui échappèrent
furent arrêtés à la frontière et désarmés par les autorités italiennes.
Débarrassé des bandes, le Saint-Père le fut également des troupes royales
qui, dès le 5 novembre, évacuèrent les points occupés. Il arriva donc que,
par un vrai changement à vue, le Pape redevint le maitre paisible de toute sa
petite principauté. Ces résultats n'avaient point été acquis sans sacrifices
sensibles. Les plus éprouvés furent les zouaves et aussi les carabiniers. Ces
deux corps, sur un effectif assez restreint, eurent cent trente 'hommes hors
de combat et supportèrent, à eux seuls, plus des deux tiers de la perte
totale. Le 6
novembre, les alliés rentrèrent dans Rome. Les amis du Pape avaient repris
courage. Ses ennemis ajournaient leurs espérances. Les excès des garibaldiens
avaient contristé toutes les âmes honnêtes. Aussi les vainqueurs furent-ils
acclamés. « Ce fut, a écrit M. Armand, le dernier rayon de soleil du
pouvoir pontifical. » Depuis longtemps déshabitué du succès et ravi du
récent triomphe, d'autant plus reconnaissant du secours qu'il avait plus
appréhendé l'abandon, Antonelli allait au chargé d'affaires de France, le
félicitait, se félicitait lui-même, ne se lassait pas d'exprimer ses
remerciements pour l'Empereur. Jamais chez le cardinal, si froid, si contenu
d'ordinaire, on n'eût soupçonné pareil élan. Avec joie, avec un peu de
surprise aussi, M. Armand notait ces témoignages d'effusion :
« Jusqu'ici, écrivait-il avec un léger retour vers le passé, nous
n'avons pas été beaucoup plus habitués à cette gratitude à Rome qu'à Florence[49]. » De Paris arrivaient
déjà des dépêches qui recommandaient au gouvernement pontifical la clémence
dans la victoire. L'avis était heureusement superflu. La seule sollicitude du
cardinal Antonelli fut de rechercher l'origine des prisonniers garibaldiens,
d'établir qu'ils étaient étrangers à l'État romain et de montrer que le
soulèvement était l'œuvre, non de la population indigène, mais de
conspirateurs cosmopolites. Du reste aucune rigueur, aucunes représailles,
rien qui fût vengeance ou réaction. Seuls, deux détestables criminels, du nom
de Tognetti et de Monti, principaux auteurs de l'explosion de la caserne
Serristori, furent condamnés à mort et subirent la peine capitale. Cependant,
au milieu de la sécurité reconquise, une tristesse profonde remplissait l'âme
excellente de Pie IX. Ayant été contraint de recourir aux armes, il ne se
pardonnait pas le sang que son trône avait coûté. Au Vatican, une admiration
pleine de douleur s'attachait aux jeunes et touchantes victimes, tombées pro
Petri sede. Avec émotion, on se redisait les noms humbles et glorieux qui
bientôt se répéteraient dans tout le monde catholique : Urbain de Quélen,'
Arthur Guillemin, tués à Monte-Libretti ; Bernard de Quatre-barbe, immolé à
Monte-Rotondo ; les deux frères Dufournel, unis, à quelques jours
d'intervalle, dans le même trépas. Puis venaient ceux qui avaient succombé
dans l'attaque de Mentana : plusieurs, à peine sortis de l'adolescence,
avaient quitté leurs foyers : tel était le jeune Belge Walran d'Erp, qui
n'était arrivé que pour mourir ; tel était l'Anglais Watts Russell, fauché
avant ses dix-sept ans. A ces récits, le cœur du Pontife s'amollissait et, à
travers les visions éblouissantes du martyr, s'interposait à ses yeux le
deuil des mères. Jusqu'au pied de l'autel et dans la majesté de ses fonctions
sacrées, il avait peine à contenir les brisements de son âme. « Hier 8
novembre, a écrit M. Armand dans une de ses lettres, la dernière que nous
ayons entre les mains, le Saint-Père a prescrit la tenue d'une chapelle
pontificale au Vatican, en mémoire des soldats morts en défendant son trône.
Les états-majors et les officiers des deux armées assistaient à la cérémonie.
Je m'y suis rendu avec le personnel de l'ambassade. Quand le Saint-Père a
voulu prononcer les dernières prières, l'émotion l'a saisi, les larmes ont
éteint sa voix, et l'oraison est demeurée inachevée. » XI Telle
fut l'intervention française ou, pour parler le langage des contemporains, la
seconde expédition de Rome. Elle marqua le dernier succès de l'ancienne
politique, de celle qui longtemps avait régné en maîtresse. Après la défaite
des bandes, la révolution est vaincue en Italie, et, quoique pour peu de
temps, intimidée en Europe. 1867 est, à beaucoup d'égards, l'envers de 1860.
Le gouvernement de Florence est réduit à désarmer ceux que subrepticement il
a aidés. Bien plus, il évacue les provinces de Viterbe et de Frosinone aussi
prestement que jadis il a envahi les Marches et l'Ombrie. Ce n'est pas tout.
Comme Garibaldi traverse l'Italie pour regagner Caprera, il est arrêté à
Figline et transféré à Varignano. M. de Sartiges et de Malaret, ces
ambassadeurs absents pendant toute la tourmente, peuvent regagner leur poste,
toutes choses étant pacifiées. Non seulement le gouvernement français ne
déguise pas son intervention, mais il lui arrive un jour de s'aventurer
jusqu'à des paroles provocantes. « Les chassepots ont fait merveille,
» dit le rapport du général de Failly, et le rapport est publié au Moniteur.
Lorsque la dépêche fut soumise au conseil, M. de Moustier demanda le
retranchement de la phrase, comme cruelle pour le patriotisme italien, comme
offensante pour le roi. Le maréchal Niel consentit d'abord à la suppression ;
puis sur les instances de ses subordonnés, il tint à attester aux yeux du
monde la supériorité de son armement. C'est de la sorte que le texte primitif
fut rétabli. A la vérité, était-ce bien à l'Italie que l'avertissement
s'adressait ? On put
noter en ce temps-là des efforts très visibles pour renouer l'alliance du
clergé et de l'empire. J'ai sous les yeux plusieurs lettres épiscopales qui
reflètent un curieux retour de confiance envers Napoléon. Dans l'entrefaite,
le ministre de l'Intérieur, M. de la Valette, très inféodé à la politique
italienne, fut remplacé au ministère de l'Intérieur par M. Pinard, non
seulement favorable aux idées religieuses, mais encore catholique zélé. Ce
changement dans le haut personnel gouvernemental fut interprété comme un
indice des sentiments du souverain. En un grand nombre de villes, des
services furent célébrés pour les morts de la bataille. A ces cérémonies, les
hommes des anciens partis s'associèrent, mais sans prétendre, comme au temps
de Castelfidardo, les transformer en manifestations. Quant aux évêques, la
plupart, en un langage reconnaissant sinon toujours fort enthousiaste,
unirent l'éloge du gouvernement français à celui des victimes. Cependant
l'Empereur, qui n'avait embarqué ses troupes qu'à la dernière extrémité, qui
craignait de trop pencher à droite, avait hâte de rapatrier ses régiments :
le Moniteur du 12 novembre annonça le prochain rappel ; en outre une
conférence européenne fut proposée qui réglerait d'une façon définitive la
question romaine. A cette double nouvelle, les catholiques sentirent leur
joie se mêler d'anxiété. L'évacuation leur paraissait bien prompte : quant à
la Conférence, ils redoutaient les intrigues de l'Italie, l'indifférence de
l'Angleterre, la malveillance de la Russie, très irritée contre la Papauté
depuis les affaires de Pologne. En cette occurrence, le Corps législatif leur
vint en aide en imposant au gouvernement des déclarations qui
l'enchaîneraient. Comment
la Chambre, créée pour l'obéissance, se haussa-t-elle jusqu'à une attitude si
décidée ? Elle fut amenée à cette hardiesse sans bien s'en rendre compte et
par l'évolution naturelle des débats. Cet épilogue des affaires italiennes mérite
d'être rapporté. Deux
demandes d'interpellation avaient été formulées sur la question romaine :
l'une au nom de la gauche qui combattait la politique impériale ; l'autre par
M. Chesnelong et ses amis qui applaudissaient à la récente expédition, mais
aspiraient à provoquer pour l'avenir des engagements publics. Les deux
interpellations ayant été jointes, la discussion s'ouvrit le 2 décembre.
Jules Favre invoqua le principe de non-intervention ; M. Chesnelong développa
le programme des catholiques. Puis, le 4 décembre, M. Thiers monta à la
tribune. Tout rehaussait alors l'autorité de sa parole. Les événements de
l'année précédente, en justifiant ses tristes prévisions, avaient affermi son
renom de sagesse. Déjà il avait soutenu au Palais-Bourbon la cause du
Saint-Siège, et nul n'avait oublié avec quel éclat. Dans les députés du
centre-gauche et du tiers-parti, il avait ses alliés naturels. En cette
occasion, les membres de la majorité furent eux-mêmes ses complices. On sait
combien ils étaient acquis aux principes d'équilibre territorial, de
conservation sociale et religieuse. Seulement, par goût de stabilité plus
encore que par humeur servile, il leur arrivait de dissimuler leurs pensées.
En combattant le maître, ils craignaient d'ébranler le trône et aimaient
mieux paraître aveugles que de sembler insubordonnés. Ce jour-là, comme M.
Thiers exposait sur les affaires italiennes une politique qui, au moins par
les apparences, côtoyait de fort près celle de l'Empereur, ils jugèrent que
les marques d'assentiment n'auraient rien de factieux. Une fois sur cette
pente, ils s'enhardirent, inconsciemment peut-être, songèrent non seulement à
l'Italie, mais au reste de l'Europe ; et leur approbation s'accrut de tout ce
qu'ils avaient jusque-là retenu. L'ancien ministre de Louis-Philippe était,
de tous les parlementaires, le plus délié, le plus habile à saisir les
nuances. Ayant pénétré cette disposition de l'auditoire, il poussa à fond ses
avantages. Sur la fin de son discours, on eût dit, moins un orateur d'opposition,
maniant une Chambre méfiante ou rebelle, qu'un chef de cabinet dictant ses
volontés. Le spectacle était déjà singulier. Ce qui suivit le fut plus
encore. Un débat si agrandi appelait l'intervention de M. Rouher. Le ministre
d'État n'avait qu'un moyen de ravir à M. Thiers son succès, c'était
d'enchérir sur ses paroles et de s'approprier tout ce que la majorité avait
applaudi. Descendant des généralités où son rival s'était complu, il traça
avec une indignation véhémente le tableau des menées révolutionnaires au-delà
des monts. Nul ne fut épargné, ni Garibaldi, ni Rattazzi, ni le roi lui-même
sur lequel s'égarèrent quelques traits fort osés. Plus la réprobation était
énergique, plus retentissaient les acclamations. Ce fut une sorte de curieux
crescendo. M. Thiers avait piqué au jeu M. Rouher. M. Rouher s'appliquait à
dépasser M. Thiers. Voici que la majorité à son tour poussait M. Rouher et,
sous l'excitation de ses applaudissements, l'amenait à forcer le programme
impérial. Ce n'était pas qu'en déviant le ministre ne tentât de se ressaisir.
La politique du maître, toute faite de tempéraments, de concessions habiles
ou se croyant telles, s'accommodait mal de cette fougue. Plus d'une fois
l'orateur officiel chercha pour sa harangue un point d'arrêt, essaya pour
ainsi dire de jeter l'ancre au milieu de sa course. En ces moments
d'accalmie, il hasardait des déclarations conciliantes, louait la modération
du nouveau ministère italien, feignait même l'espoir d'un accord entre
Victor-Emmanuel et Pie IX. Mais alors l'assemblée se refroidissait tout à
coup, et ce soudain silence, qui contrastait avec les émotions à peine
apaisées, avait quelque chose de déconcertant et d'impérieux. Celui qui tant
de fois avait conduit la Chambre finit par céder au courant. Ce qui se développa
à la tribune, ce ne fut plus la politique du souverain, ce ne fut pas
davantage la politique du ministre qui, à vrai dire, n'avait guère de
doctrine qui lui fût propre ; ce fut celle de la majorité, devenue de
subordonnée maîtresse et n'acclamant d'autres paroles que celles qu'elle-même
inspirait. Qu'ajouterai-je ? De déviation en déviation, l'orateur officiel
oublia tout, même d'être équivoque. C'est alors que s'échappèrent de ses
lèvres ces paroles mémorables : « Jamais l'Italie ne s'emparera de Rome.
Jamais la France ne supportera une telle violence faite à son honneur, faite
à la catholicité. » Ayant développé cette thèse, M. Rouher descendit de
la tribune, tout épuisé de son effort et tout couvert d'applaudissements.
Mais qui applaudissait-on ? Était-ce le ministre ? N'était-ce pas plutôt la
majorité qui applaudissait l'écho de sa propre voix ? Et la majorité
elle-même, à qui obéissait-elle, sinon à ceux qu'on avait appelés, qu'on
appelait encore dédaigneusement les parlementaires ? On le vit bien quand M.
Rouher se fut assis. Parmi les députés catholiques, parmi les représentants
du tiers-parti et du centre-gauche, la joie se manifesta, mais mêlée d'une
arrière-pensée inquiète. Le succès ayant haussé les exigences, on ne voulait
plus d'incertitude. Tandis que les applaudissements achevaient de se calmer,
M. Berryer s'approcha de M. de Moustier et de M. Rouher. « Par le mot Rome,
leur demanda-t-il, entendez-vous la ville seule ou tout le territoire
pontifical ? — Nous entendons tout le territoire actuel, » répondirent les
ministres. Et pour que l'engagement fût complet, M. Rouher, conduit par
Berryer, remonta à la tribune afin d'y répéter publiquement ce qu'il venait
de dire. C'est sur cet incident que la séance s'acheva. « A quoi bon la
conférence ? disait à peu de temps de là M. de Bismarck. Au lieu de nous
soumettre un programme, M. Rouher a tranché la question[50]. » Cette opinion fut partagée
par tous les diplomates[51]. Elle fut aussi celle des
catholiques de France qui constatèrent, non sans satisfaction, l'échec du
projet. Le lendemain du jour mémorable, comme Mgr Dupanloup se rendait de
bonne heure à l'hôtel de la place Saint-Georges pour remercier Thiers,
celui-ci alla à lui, et, lui serrant la main avec effusion : « Eh bien ! la
conférence est inutile. » Puis il ajouta avec un redoublement de confiance :
« Le Pape est sauvé[52]. » Ce cri était sincère. De sang-froid, M. Thiers l'eût-il répété ? Hélas ! rien n'était tout à fait sauvé, ni le Pape, ni l'Empereur. J'ai dit de quel retour l'expédition de Mentana fut le symptôme. Combien cette orientation nouvelle, un instant fort nette, ne redevint-elle pas, bien vite, obscure et indécise ! Aux Tuileries, deux partis se disputaient l'influence : les catholiques, les italianissimes. Un jour les catholiques eurent le dernier mot, autant du moins qu'avec l'Empereur on pouvait se flatter de l'avoir. Nos vaisseaux appareillèrent à Toulon ; nos troupes débarquèrent à Civitta-Vecchia ; nos armes, qu'on n'était point fâché d'essayer, furent expérimentées sur les bandes révolutionnaires ; l'Italie recula ; le Pape fut raffermi ; le Corps législatif fit le reste, et ce qui n'était qu'intervention, résolue sans beaucoup d'entrain, prit dans la bouche du ministre d'État des airs de triomphante réaction. Au fond, ce fut un épisode très mémorable plutôt que le signe d'un durable changement de conduite. Tout compte fait, à l'heure où nous sommes arrivés, un changement était-il possible ? Ayant fait l'Italie grande, ne s'étant point contenté de la faire grande, mais lui ayant, de gaieté de cœur, préparé au Nord une alliée plus grande encore, l'Empereur n'avait plus que le choix entre les ennuis. S'il laissait toute licence à son ancienne cliente, il désolait les catholiques, déchirait une convention récente, portait aux yeux du monde la responsabilité du droit violé. Si, au contraire, il ratifiait le jamais qu'avait prononcé M. Rouher, il effaçait du même coup la trace des anciens services ; et la seule chose qui fût refusée rendrait léger ou importun le souvenir de tout ce qui avait été donné. L'une et l'autre politique étaient trop absolues pour l'âme indécise et lassée de Napoléon. Le lendemain de la séance du 4 décembre, il avait félicité M. Rouher de son « beau discours », puis avait ajouté avec un doux accent ce reproche : « En politique, il ne faut point dire jamais[53]. » L'expédition de Mentana une fois terminée, il s'ingénia à se marquer sa voie à égale distance des deux rivaux, ménageant le Pape qu'il voulait protéger et Victor-Emmanuel qu'il se flattait de maintenir à sa suite. Aux bords de l'Arno, il s'appliqua à adoucir les âpres paroles de son ministre[54] ; aux bords du Tibre, il laissa quelques-uns de ses bataillons en signe de son patronage. L'habileté fut médiocre, et le résultat médiocre aussi. A Florence, l'ami fut jugé peu sûr ; à Rome, il apparut trop que le protecteur ne l'était que malgré lui. Telle était la désastreuse conséquence d'une erreur qui, née dans la première partie du règne, allait en funester la fin. Et pourtant, à ne considérer que l'épisode de Mentana, qui pourrait sans témérité réprouver l'intervention de 1867 ? Sans doute, ce fut un malheur de s'aliéner l'Italie juste à l'heure où on l'avait faite redoutable. Mais si, après avoir abandonné en 1866 la cause du vieux droit, l'Empereur avait en 1867 abandonné ses propres sujets catholiques, s'il avait laissé protester sa signature encore toute fraiche, s'il avait toléré, sans surprise et de sang-froid, un second Castelfidardo, combien le dommage moral n'eût-il pas été plus grand ! combien irréparable n'eût pas été le discrédit ! |
[1]
Dépêche de M. de Sartiges, 24 septembre 1864. (BERNARD D'HARCOURT, les Quatre Ministères de M. Drouyn de Lhuys, p.
199.)
[2]
BESSON, Vie
du cardinal de Bonnechose, t. II, p. 32.
[3]
Correspondance inédite du duc de Gramont.
[4]
Documents diplomatiques, 1864, p. 60-64. — Voir aussi BERNARD D'HARCOURT, les Quatre Ministères de M. Drouyn de Lhuys, passim.
[5]
Parlamento italiano, 1864, p. 3728.
[6]
Parlamento italiano, 1864, p. 3790.
[7]
Parlamento italiano, 1864, p. 3764.
[8]
Dépêche de M. Pacheco, ambassadeur d'Espagne, 6 avril 1865. (Documents
relatifs aux affaires de Rome, communiqués aux Cortès.)
[9]
Instructions du général La Marmora au commandeur Vegezzi, 29 avril 1865.
[10]
Voir dépêches de M. Mon, 25 janvier, 27 mars, 16 mai 1865. (Documents
communiqués aux Cortès sur les affaires de Rome.)
[11]
Encyclique du 8 décembre 1864.
[12]
Lettre du 21 octobre 1865.
[13]
Voir Mémoires du maréchal Randon, t. II, p. 118-125. — Voir aussi Vie
du maréchal Randon, par M. RASTOUL, p. 278.
[14]
Voir PASOLINI, Memorie
raccolte da suo figlio, p 446-447.
[15]
Voir BONFADINI, Vita
di Francesco Arese, p. 353.
[16]
FLEURY, Souvenirs,
t. II, p. 304.
[17]
Voir Souvenirs du général Fleury, p. 339-340.
[18]
Voir BERSEZIO, Il
regno di Vittorio Emmanuele II, t. VIII, p. 242.
[19]
Dépêche du prince de Metternich au baron de Beust, 20 novembre 1866. (Documents
communiqués aux délégués des diètes de Vienne et de Pesth, 1868.)
[20]
Livre-journal du cardinal de Bonnechose. (BESSON, Vie du cardinal de Bonnechose,
t. II, p. 59.)
[21]
Voir PASOLINI, Memorie
raccolte da suo figlio, p. 452 et suiv.
[22]
Voir Documents diplomatiques, 1867, p. 51.
[23]
Dépêche de M. Artom, chargé d'affaires d'Italie, à M. de Campello, 1er et 8
août 1867. (Documenti diplomatici presentati dal présidente del consiglio,
ministro degli affari esteri, 1867.)
[24]
Voir BERSEZIO, Il
regno di Vittorio Emmanuele II, t. VIII, p. 267.
[25]
Notes et papiers inédits de M. le comte Armand.
[26]
Dépêche de M. de Campello à M. Nigra, 29 septembre 1867. (Documenti
presentati alle Camere italiane il 20 decembre 1867.)
[27]
Documenti presentati alle Camere italiane. (Voir Parlamento italiano,
1867-1868, p. 1916.)
[28]
Télégramme du chevalier Nigra au comte de Campello, 4 octobre 1867. (Documenti
presentati dal presidente del consiglio, 1867.)
[29]
Documents diplomatiques, 1867, p. 82.
[30]
Télégramme du chevalier Nigra au comte de Campello, 12 octobre. (Documenti
presentati alle Camere italiane, 1867.)
[31]
Télégrammes de M. Nigra à M. de Campello, 17 octobre. (Documenti presentati,
1867.)
[32]
Voir M. ROTHAN, Souvenirs
diplomatiques. (Revue des Deux Mondes, 1er mai 1886, p. 134, 135.)
[33]
Rapport de M. Benedetti, 10 novembre 1867. (Ma Mission en Prusse, p.
246-247.)
[34]
Télégrammes du chevalier Nigra au comte de Campello, 15 octobre, et du comte de
Campello à M. Nigra, 16 octobre.
[35]
Papiers inédits de M. le comte Armand.
[36]
Documents diplomatiques, 1867, p. 85.
[37]
Papiers inédits de M. le comte Armand.
[38]
Dépêche du chevalier Nigra au comte Campello, 17 octobre. (Documenti
presentati, 1867.)
[39]
Documents diplomatiques, p. 88.
[40]
Voir Papiers sauvés des Tuileries, p. 178.
[41]
Lettre de M. Crispi au journal la Riforma.
[42]
Papiers sauvés des Tuileries, p. 179.
[43]
Notes et papiers inédits de M. le comte Armand.
[44]
Note communiquée par les héritiers de M. le vice-amiral de Gueydon.
[45]
Voir VITALI, Dicci
giornale di Monte-Rotondo, p. 15 et suiv. — Voir aussi GUERZONI, Studi
militari sull' ultima campagna per Roma. (Nuova Antologia, avril
1868, p. 767.)
[46]
Voir MASSARI, la
Vita ed il regno di Vittorio-Emmanuele II, p. 473. Voir aussi Papiers
des Tuileries, p. 185-187.
[47]
Dépêche du 1er novembre 1867. (Documents diplomatiques, p. 104.)
[48]
La Patrie, 1er novembre 1867.
[49]
Papiers inédits du comte Armand.
[50]
Dépêche de M. de Launay au général Menabrea, 20 décembre 1867. (Documenti
concernenti gli affari di Roma presentati dal ministro degli affar esteri nella
tornata del 20 mars 1869.)
[51]
Documenti diplomatici concernenti gli affari di Roma. (Voir Parlamento
Italiano, 1869, p. 1536 et suiv.)
[52]
Voir LAGRANCE, Vie
de Mgr Dupanloup, t. III, p. 87.
[53]
PINARD, Mon
Journal, t. Ier, p. 236.
[54]
Voir dépêches de M. Nigra à M. le général Menabrea, 7, 13, 15 décembre 1867. (Documenta
concernenti gli affari di Roma, 1869.)