HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME CINQUIÈME

 

LIVRE XXXII. — L'EXPOSITION UNIVERSELLE ET LA QUESTION DU LUXEMBOURG.

 

 

SOMMAIRE : I. — L'Exposition universelle de 1867 : quel ineffaçable souvenir elle a laissé dans l'esprit des contemporains ; comment se mêlent, durant cette année, les réjouissances et les événements tragiques.
II. — Premiers préparatifs de l'Exposition universelle. — Quelle cause de conflit survient à l'improviste. — La politique de M. de Bismarck depuis ses victoires : condition de l'Allemagne du Nord : comment on soupçonne des conventions secrètes avec les États du Sud. — Comment l'idée d'une compensation pour la France n'a jamais été tout à fait abandonnée ; condition politique du grand-duché de Luxembourg et comment il pourrait fournir la compensation souhaitée. — Premiers pourparlers avec le roi des Pays-Bas : comment les sentiments et les vues de la Prusse paraissent assez favorables. — Quels incidents, à Paris et à Berlin, font douter de l'entente entre la France et la Prusse : débats au Corps législatif, M. Thiers, M. Rouher : débats au Reichstag ; M. de Bismarck divulgue les traités secrets avec les États du Sud. — Anxiétés du roi des Pays-Bas : ses incertitudes : comment le traité est moralement conclu, sans être encore signé : de quelle façon le roi des Pays-Bas s'est décidé à confier au roi de Prusse toute la négociation : inquiétudes de M. de Moustier.
III. — Comment l'affaire du Luxembourg se transforme en une question menaçante : comment le langage de M. de Bismarck, d'abord assez rassurant, se mêle bientôt d'inquiétantes réserves : irritation de la presse allemande : journées des 30 et 31 mars : rumeurs alarmantes recueillies à Berlin. — Interpellation de M. de Bennigsen au Reichstag (1er avril). — M. de Bismarck et M. Benedetti : violent discours de M. de Bennigsen : réponse de M. de Bismarck, et comment cette réponse assez pacifique paraît conjurer le danger d'une rupture immédiate : mais, les jours suivants, le langage de M. de Bismarck redevient équivoque et inquiétant. — Quelles anxiétés règnent à La Haye : comment le roi grand-duc refuse de signer le traité de cession.
IV. — La France, à qui le Luxembourg échappait, n'aurait-elle pas la guerre ? De quelle façon habile M. de Moustier masque sa retraite : sa vigilance à prévenir toute manifestation des Chambres, à éviter toute discussion diplomatique : comment l'incertitude sur les dispositions de M. de Bismarck rend cette prudence particulièrement nécessaire. — Plan du gouvernement français : il consiste à lier ensemble les deux questions de la renonciation au grand-duché et de l'évacuation de Luxembourg. — Dispositions de l'Europe. — Sentiments très favorables de l'Angleterre, un peu moins favorables de la Russie — Zèle de l'Autriche pour la paix : ses propositions. — Comment ses efforts auprès de la cour de Berlin se croisent avec d'autres efforts tentés par la Prusse pour attirer à elle la cour de Vienne : mission de M. de Tauffkirchen, et quelle en est l'issue. — Entretien de M. de Wimpffen, ministre d'Autriche à Berlin, avec M. de Bismarck : comment les bons offices du cabinet de Vienne et la modération de la France accroissent les chances de paix. — Revirement de la Russie, d'abord fort réservée, et comment elle propose la réunion d'une conférence. — Acceptation par la Prusse comme par la France. — Réunion de la conférence : traité du 11 mai 1867 : neutralisation du grand-duché : évacuation de la forteresse.
V — Comment aux inquiétudes succède la joie. — Jours brillants ; fêtes ; réceptions. — L'Exposition du Champ de Mars : le parc : les galeries : quels nouveaux produits industriels, quelles nouvelles inventions l'Exposition de 1867 met en lumière : comment la visite des galeries du Champ de Mars permet de pénétrer quelques-unes des tendances de la société moderne.
VI. — Les visiteurs de l'Exposition : affluence des princes et des rois : l'empereur Alexandre à Paris : arrivée du roi Guillaume et de M. de Bismarck.
VII. — La revue du 6 juin 1867 : en quoi cette grande fête militaire est particulièrement mémorable. — Attentat du Polonais Berezowski.
VIII. - Impression produite par l'attentat de Berezowski : néanmoins les fêtes continuent. — Alexandre et Guillaume : M. de Bismarck : hardiesse et étrangeté de ses entretiens. — Comment ce mois de juin fut la période la plus brillante de l'Exposition universelle : splendeurs, folles dépenses, dissipation, débauches. — Ce que les étrangers virent trop, ce qu'ils ne virent point assez. — Le théâtre : de quel côté se porte la vogue : succès de l'opéra bouffe la Grande-Duchesse de Gerolstein : comment le souvenir de cette pièce est indissolublement lié à celui de l'Exposition universelle. — Départ du Czar. — Départ de Guillaume, et quelle impression il laisse. — On annonce la prochaine arrivée du Sultan.
IX. — Quelles tristesses viennent assombrir l'Exposition universelle. — On apprend la mort de Maximilien. — Rapport de la commission du Corps législatif relativement à la loi militaire : alarmes et soucis que ce rapport suscite. — La politique prussienne : le parlement douanier : l'incident du Slesvig-Holstein. — Encore l'affaire Berezowski : verdict du jury : impression à Saint-Pétersbourg.
X. — Comment une seule alliance reste possible, l'alliance autrichienne : raisons qui rendent cette alliance à la fois très malaisée et très nécessaire. Projet d'une visite de condoléances à l'empereur d'Autriche. — L'Empereur et l'Impératrice partent pour Salzbourg (17 août 1867). — Fêtes et entretiens : quel accord général s'établit entre les deux gouvernements ; comment cet accord ne va point jusqu'à des stipulations précises. — Irritation en Allemagne : comment s'apaise, mais très malaisément, cette irritation.
XI. — Comment les fêtes de l'Exposition se poursuivent, mais avec un peu moins d'entrain. — Voyage de l'Empereur dans le nord de la France : discours de Lille (26 août 1867) : les points noirs. — Visite de l'empereur d'Autriche à Paris : espoir qu'éveille cette visite : alliance qui demeure toujours à l'état d'espérance. — Clôture de l'Exposition.

 

I

Pour tous ceux qui arrivèrent à l'âge d'homme vers la fin de l'Empire, l'année 1867 reste gravée en traits qui ne s'oublient pas. A travers le temps, une image se détache, celle de la grande fête internationale que la France offrit alors au monde. Dans la mémoire des contemporains, cette année s'appelle l'année de l'Exposition, comme l'année 1866 est celle de Sadowa, comme l'année 1870 est celle de la guerre terrible. Fort blasées sur ces spectacles devenus périodiques, les jeunes générations s'étonneront peut-être de tant d'obstination dans les souvenirs. Cette surprise marquerait un peu d'ignorance. Entre toutes les Expositions, celle de 1867 demeure mémorable à double titre, d'abord par un étalage de magnificences dont nul jusque-là n'avait eu l'idée, en second lieu par les violents souffles d'inquiétude qui, passant à travers l'allégresse publique, faillirent plus d'une fois tout disperser. Qui pourrait peindre avec d'assez vives couleurs la brillante surface des choses : les étrangers se déversant dans la ville par toutes les voies nouvellement ouvertes ; Paris devenu le séjour des princes et le rendez-vous des rois ; un prodigieux ensemble de kiosques, de pavillons, de galeries surgissant du sol pour abriter les richesses de l'univers ou servir d'asile au plaisir ; l'assemblage de toutes les pompes, pompes industrielles, artistiques, mondaines, civiles, militaires ; toute une population attentive à récréer ses visiteurs, à les amuser surtout, et ingénieuse en cet art au point de paraître frivole elle-même ? Mais qui pourrait noter aussi toutes les dissonances lugubres que le soin le plus raffiné avait peine à étouffer ? Hommes mûrs ou déjà vieillards, tous les survivants ont gardé de cette époque une double sensation, sensation d'éblouissement, sensation d'effroi. Jamais les rues ne furent plus animées, les magasins plus éclatants, les auberges plus encombrées, les lieux de divertissement plus remplis. Jamais le grand monde et le demi-monde, emportés par un égal étourdissement, ne se côtoyèrent en une liesse pareille, en une pareille franche lippée. Durant un carnaval d'une longueur sans exemple, Français et étrangers se confondirent dans les mêmes folies, ceux-ci dépassant fort ceux-là, en gens qui, loin de chez eux, n'ont rien à ménager et gardent par surcroît la ressource d'accuser leurs hôtes. Cependant, par intervalles, éclatait un cri de détresse, comme celui d'une femme qui se trouve mal en un festin ; c'était celui de la France tout à coup redevenue lucide et devant qui se découvrait un coin de l'avenir. Cette année fut celle des valses de Strauss, de la Grande-Duchesse de Gerolstein : ce fut aussi l'année où se consomma le drame de Queretaro, où s'affermit en Allemagne tout ce qu'avait préparé Sadowa. Jamais on ne s'amusa avec tant de frénésie, jamais non plus avec de tels sursauts d'inquiétude. On dansa à l'ambassade d'Autriche, mais tandis qu'allait arriver par le câble atlantique l'effroyable nouvelle de Maximilien immolé ; on dansa à l'ambassade de Russie, mais le maître en l'honneur de qui s'inaugurait la fête avait, quatre heures auparavant, échappé à la balle d'un assassin. Les hôtes impériaux, c'étaient Bismarck, le roi Guillaume, qui exploraient la France comme pour y revenir un jour ; Alexandre, poursuivi jusque sur notre sol par le fantôme de la Pologne ; François-Joseph, doublement atteint dans sa politique et dans sa race, et trop frappé par nous pour devenir jamais ami. Les lieux eux-mêmes, décorés avec un luxe jamais égalé jusque-là, point surpassé depuis, semblaient marqués d'un destin tragique : l'Hôtel de ville, à certains jours tout peuplé d'invités princiers, bientôt serait abattu ; de même les Tuileries : ainsi tout disparaîtrait, maître, logis, tout jusqu'aux ruines. En aucun temps, le mot de paix ne revint avec plus d'affectation dans les harangues publiques : cependant, au Palais-Bourbon, les députés, graves et soucieux, disputaient au ministre de la guerre ou aux conseillers d'État le nombre d'hommes nécessaires pour prévenir ou retarder la décadence nationale. Vraiment, cette impression de la fragilité des choses ne surexcitait-elle pas, loin de l'arrêter, l'ardeur au plaisir ? Moitié instinct, moitié pressentiment, on jouissait des jours de répit, des jours de grâce ; on en jouissait follement, comme on eût fait d'une chose sans lendemain. Lumière éblouissante, ombres passagères et sinistres, toute l'année 1867 tient en ces deux sensations : mais la lumière et l'ombre se succèdent avec des heurts si brusques qu'aucun peintre, fût-il inspiré par Rembrandt, ingénieux et patient comme Gérard Dow, n'eût imaginé contraste plus saisissant. Telle apparaît cette époque singulière, apogée et déclin de l'Empire à la fois. Vue dans son ensemble, elle nous laisse une vive et puissante image, très en relief, très haute en couleur, celle des cortèges royaux, des défilés superbes, des parures éblouissantes, des spectacles tour à tour grandioses ou charmants, lascifs ou bouffons : que si le regard porte au-delà des apparences, il aperçoit derrière cette surface toutes sortes de signes troublants ; il aperçoit surtout le manège des grands acteurs qui préparent les ressorts des événements futurs. Ainsi se reconstitue aux yeux de l'avenir une histoire à double face, très en dehors et très secrète tout ensemble, joyeuse et sévère, magnifique et sombre, et qui mériterait d'être racontée par Froissard, à la condition toutefois d'être ressaisie par Comines.

 

II

Une série de décrets ou de décisions ministérielles avaient fixé l'emplacement de l'Exposition, nommé les membres de la commission impériale, organisé, en un mot, le mécanisme compliqué qu'exigeait le fonctionnement d'une œuvre si vaste. Dès la fin de l'hiver, les premiers envois arrivèrent à Paris. Quelques touristes vinrent aussi, quoique, en petit nombre, et un peu défiants du déballage des premiers jours. Tout à coup tout sembla suspendu, et des ténèbres pleines de menaces s'étendirent sur l'entreprise, alors qu'elle n'était qu'une espérance.

Ce fut la première ombre, la plus épaisse, celle qui faillit tout envahir. C'est en Allemagne que s'était formé le nuage, assez gros pour présager la tempête. On comprendrait mal l'origine et la gravité de la crise, si on ne rappelait la politique de M. de Bismarck depuis que la victoire avait mis l'Allemagne entre ses mains.

Le traité de Prague avait autorisé la Prusse à relier, par un lien commun, toutes les principautés germaniques situées sur la rive droite du Mein. Le 15 décembre 1866, s'étaient réunis à Berlin les délégués des États du Nord. Ils venaient pour établir les bases de l'organisation future. Pourtant le mot de collaboration eût été peu séant, M. de Bismarck ne souffrant que des subordonnés. En souvenir de l'ancienne Diète, la nouvelle alliance serait désignée sous le nom de Confédération. Autre vocable impropre. Une confédération suppose une certaine égalité entre les confédérés : or, ici la Prusse attirerait tout à elle par le nombre des sujets, le prestige de la victoire, l'autorité du ministre qui l'avait grandie. Le premier soin fut de déterminer quels attributs de la puissance publique seraient détachés des souverainetés particulières et délégués à l'association. Les vainqueurs de Sadowa avaient intérêt à ce que le dépouillement fût complet, sachant bien qu'ils n'auraient ensuite qu'à amener à eux les dépouilles. La guerre, la marine, les chemins de fer, les voies navigables, les postes et télégraphes, les intérêts les plus généraux du commerce et de l'industrie, tels furent les objets réservés au pouvoir fédéral. Ainsi déchargés, les petits princes allemands du Nord demeureraient en temps de paix les administrateurs civils de leurs territoires ; en temps de guerre, ils ne seraient plus rien. Il restait à organiser les institutions qui régleraient ce grand corps politique. Les despotes de médiocre envergure se défient seuls de la démocratie ; quant aux autres, ils lui empruntent ses formules et ne l'asservissent qu'en la caressant. En cette partie de son œuvre se révéla toute l'habileté de Bismarck. Ayant à élaborer le pouvoir législatif de la Confédération, il dédaigna, comme pusillanimité mesquine, tout ce qui serait diminution du droit populaire. Son dessein fut de créer un parlement qui puiserait son origine dans le suffrage universel direct. La même hardiesse qui avait dédaigné de limiter le corps électoral avait refusé de réglementer les attributions des élus. Point de restriction au droit d'interpellation, entière liberté pour la constitution du bureau, aucune limite à la faculté d'initiative ou d'amendement. En face de ce large et audacieux octroi, combien paraîtraient surannées les procédures compliquées de la Diète, les antiques libertés des villes, toutes ces franchises partielles et timides dont la vieille Allemagne avait vécu ! La nouvelle assemblée s'appellerait le Reichstag, c'est-à-dire le Parlement, et ce nom compléterait l'illusion. — Voici par quel détour le redoutable ministre rendait au principe d'autorité tout ce qu'il feignait de lui enlever. Dans le plan de M. de Bismarck, une seconde Chambre existait, aussi taciturne que l'autre serait bruyante, et si restreinte par le nombre de ses membres qu'elle aurait à peine les apparences d'un corps politique. Le Bundesrath ou Conseil fédéral, ainsi appelait-on cette seconde assemblée, serait formé par les délégués des États particuliers et serait l'émanation des gouvernements, comme le Reichstag celle de la nation. Or, aucune loi ne serait parfaite s'il n'y imprimait sa sanction. Il arriverait donc que, s'il plaisait aux élus du suffrage universel de se montrer exigeants, ils pourraient à leur aise se répandre en harangues, en motions, en ordres du jour : seulement toutes leurs passions viendraient expirer au seuil de la modeste salle où siégeraient les représentants des princes. Le Bundesrath contenant le Reichstag, l'artifice serait complet si la Prusse dominait le Bundesrath lui-même. Avec son ordinaire prévoyance, M. de Bismarck s'était pourvu de ce côté. A la vérité, sur 43 suffrages, 17 seulement étaient attribués à la Prusse. Mais que deux de ses principaux confédérés se ralliassent à elle, et la majorité lui serait acquise. En outre, les membres du Bundesrath étaient les représentants de princes, et de qui dépendraient les princes, sinon de Berlin ? L'ascendant de la Prusse se complétait d'autre manière. Dans l'organisation nouvelle, elle avait réservé à son roi toutes les prérogatives du pouvoir exécutif. Le roi Guillaume aurait la présidence de la Confédération du Nord ; il la représenterait à l'étranger, signerait les traités, déciderait de la paix ou de la guerre, convoquerait, prorogerait le Parlement, et, avec l'avis du Conseil fédéral, pourrait le dissoudre. Il aurait le commandement suprême des forces militaires ; par suite, il choisirait les chefs des contingents. Enfin il désignerait le chancelier de la Confédération du Nord, de droit président du Bundesrath ; et qui pourrait être promu à cette dignité, sinon le tout-puissant Bismarck ? Telle était l'association léonine, dont les statuts préparés à Berlin seraient transformés bientôt en loi de l'État.

Ce grand établissement politique était autorisé par le traité de Prague, et, quelque redoutable qu'il fût pour l'avenir, toute réclamation eût été tardive ou inécoutée. Mais à la Prusse en voie d'agrandissement l'acte de Prague suffirait-il ? On observa que le roi Guillaume, en promulguant la loi qui incorporait le Slesvig, ne limitait par aucune restriction l'exercice de son droit. Pourtant le traité de Prague, en son article 5, inséré sur la demande de la France, avait stipulé que les Slesvigois du Nord seraient consultés par voie de plébiscite. Le gouvernement de Berlin avait-il, à si bref délai, oublié la clause, ou bien se jugeait-il assez fort pour effacer ses engagements envers l'Autriche, méconnaître les modestes désirs de Napoléon, dédaigner les humbles supplications des Danois ? Dans le grand bouleversement de toutes choses, l'infraction, à toute rigueur, pouvait être considérée comme négligeable. En Europe, en France surtout, un souci de bien autre importance régnait. « Qu'est-ce que la frontière du Mein ? disait un jour en Prusse l'un des nationaux libéraux. Une station où l'on fait halte pour prendre du charbon et de l'eau ; puis on poursuit son chemin. » Le temps de la halte n'était-il point passé, et déjà la Prusse n'avait-elle pas étendu sur le Sud le réseau à mailles serrées dont elle avait enveloppé le Nord ? Avec une appréhension fort vive, avec une curiosité très excitée, les diplomates s'épuisaient à noter tous les signes qui marqueraient l'ardeur ou les restes de timidité de la Prusse. Interpellé le 2 octobre 1866 à la Chambre wurtembergeoise sur la question de savoir si quelque traité liait le royaume au gouvernement de Berlin, le chef du cabinet de Stuttgard, M. de Varnbühler, avait refusé de répondre. Cependant, dès la fin de novembre, notre consul général à Francfort, qui était alors M. Rothan, affirma, en une dépêche au ministre des affaires étrangères, l'existence des traités secrets : dans les autres légations françaises et spécialement à Berlin, on doutait, on voulait douter encore, et M. de Moustier ayant transmis, pour qu'elle fût contrôlée, l'information venue de Francfort, on se refusa à la confirmer ou à la démentir[1]. Un peu plus tard, en janvier 1867, le premier ministre de Bavière, M. de Hohenlohe, interrogé dans le Parlement de son pays, déclara impossible pour le présent, mais très désirable pour l'avenir, la fusion des deux Allemagnes ; puis, découvrant à demi ce qu'il ne pouvait avouer encore, il proclama comme une nécessité l'alliance avec la Prusse en cas de guerre. Qu'ils fussent ou non liés par des traités, les États du Sud déjà se comportaient vis-à-vis de la Prusse, non en États indépendants, mais en vassaux. Témoin de leurs agissements, M. de Gramont écrivait de Vienne le 17 février 1867 : « Les ministres dirigeants de Bade, de Wurtemberg, de Munich se conduisent comme de véritables fonctionnaires prussiens[2]. »

Devant ces signes d'une ambition qui ne souffrirait ni limitation ni contrôle, quelle serait l'attitude du gouvernement impérial ? Lourdement il portait le poids de ses fautes. La sagesse la plus vulgaire déconseillait toute provocation. A l'inverse de la politique de défi, une autre politique s'était affirmée naguère dans la circulaire fameuse de M. de la Valette : elle se résumait dans l'acceptation des faits accomplis. Mécontente des autres et d'elle-même, la France était à la fois trop raisonnable pour courir les aventures, trop nerveuse pour se résigner tout à fait. Dans cet état d'agitation perplexe et irritée, elle recherchait avec ardeur quelque Ombre d'avantage qui, aux yeux de l'Europe et aux siens, voilât son discrédit. Attentif à observer ces tendances, Napoléon avait à cœur d'y satisfaire. Au lendemain des préliminaires de Nikolsbourg, il s'était flatté qu'une acquisition de territoire, même bien modeste, apaiserait l'amour-propre national. De là les demandes de compensations, pourparlers tardifs, mal engagés, équivoques, dont on a dit la misérable issue. L'échec même de ces négociations laissait subsister quelques restes d'espoir. A vrai dire, M. de Bismarck s'appliquait à ne pas détruire tout à fait ces illusions. Il ne lui déplaisait pas de prolonger les petites convoitises par lesquelles il nous traînait à sa suite. Si nous en croyons M. Benedetti, il lui arrivait parfois de nous piquer au jeu, de railler nos scrupules : à notre place, disait-il, il n'eût pas tant hésité et se fût taillé sa part. En fin de compte, après avoir réservé le territoire allemand qu'il jugeait, disait-il, inviolable, après avoir avoué que l'opposition de l'Angleterre rendrait malavisée, dangereuse, toute tentative sur la Belgique, il ajoutait que si, sur nos confins, se trouvait une nouvelle Savoie, il n'aurait pas d'objections à imiter M. de Cavour et à la laisser se réunir à la France : que s'il n'aidait pas à notre agrandissement, tout au moins accepterait-il sans trop de mauvaise grâce le fait accompli.

Or, sur nos limites septentrionales, il n'était pas malaisé de découvrir une province qui se détacherait assez facilement de ses anciens maîtres et qui offrait quelque analogie avec la Savoie. C'était le grand-duché de Luxembourg. Trop faible pour échapper à toute ingérence étrangère, ce petit pays avait subi, à travers les âges, les dominations les plus diverses, quoique sans perdre jamais tout à fait son individualité historique. Les arrangements survenus au cours de ce siècle entre les puissances lui avaient créé une condition bizarre, un peu compliquée et obscure. Le traité du 19 avril 1839 avait proclamé le Luxembourg indépendant, mais sous le sceptre du roi des Pays-Bas qui le gouvernerait avec des institutions séparées. Etat souverain, mais avec un prince qui résidait à La Haye, le grand-duché se rattachait aussi à l'Allemagne : car il faisait partie de la Confédération germanique et avait en outre accédé au Zollverein. De plus, la ville de Luxembourg, forteresse antique autant que renommée, et position avancée contre la France, avait été déclarée en 1815 place fédérale : à ce titre, elle était occupée par une garnison prussienne. Cependant les événements de 1866 venaient de simplifier, au moins en apparence, cette situation complexe. L'ancienne confédération avait été dissoute ; et voici que la nouvelle se formait sans que le grand-duché en fît partie. Du même coup s'évanouissait le lien avec l'Allemagne et aussi, pensait-on, le lien avec la Prusse. Ainsi affranchi, le Luxembourg ne semblait plus relever que du roi des Pays-Bas, du roi grand-duc, ainsi qu'on l'appelait. Mais, pour la maison d'Orange-Nassau, de quel prix insignifiant n'était point ce district lointain, source d'embarras plutôt que d'avantages, moralement et matériellement séparé des États néerlandais ! Au contraire, la France était toute voisine, prête à recueillir avec reconnaissance et sans doute à payer chèrement ce qui serait abandonné. La province était de médiocre étendue, de population non moins médiocre, comptant à peine deux cent mille habitants ; et sa seule importance résidait dans sa forteresse, d'aspect formidable, mais trop vantée, à ce qu'assuraient les ingénieurs. Si un acte de cession régulière intervenait, si les populations, sincèrement consultées par voie de plébiscite, adhéraient à ce changement de maître, qui pourrait accuser la France d'ambition ? Vraiment, après tant de recherches, de mécomptes, de déboires, l'objet de compensation n'était-il pas trouvé ?

La France ne souhaitait qu'une occasion d'engager les pourparlers. Une suggestion venue de La Haye lui fournit le prétexte qu'elle cherchait.

Au milieu des transformations qui avaient suivi Sadowa, une appréhension assez vive agitait les ministres néerlandais. Il leur arrivait de craindre que la Hollande ne parût le prolongement naturel de l'Allemagne agrandie, et que la Prusse, se fondant sur certaine communauté de race, sur certaines analogies d'intérêt, ne leur proposât quelque alliance intime, dangereuse à accueillir, malaisée à repousser. Dominé par ce souci, le chef du cabinet de La Haye, M. de Zuylen, s'enhardit jusqu'à hasarder une communication fort grave. Le 20 février, le représentant des Pays-Bas à Paris, M. de Lightenfeldt, se présenta au ministère des affaires étrangères et, sous une forme tout officieuse et amicale, demanda à M. de Moustier quelle serait l'attitude de la France si la Hollande, sans provocation aucune, se trouvait un jour menacée par l'Allemagne.

Une démarche si confiante permettait au gouvernement impérial d'entrer à son tour dans la voie des confidences. Tout en laissant entendre que les craintes lui semblaient excessives, M. de Moustier protesta, d'une façon très générale, de son bon vouloir pour les Pays-Bas. Puis, le 28 février, en une dépêche à notre ministre à La Haye, M. Baudin, il exposa le danger principal qui, à son avis, pouvait menacer la Hollande. Ce danger résidait dans les actes de 1815 qui avaient fait entrer dans la Confédération le Limbourg ainsi que le grand-duché, et avaient introduit dans la forteresse du Luxembourg une garnison prussienne : de là pour le roi grand-duc de fâcheux points de contact et, vis-à-vis d'un voisin envahissant, une situation un peu litigieuse. La France ne doutait point que, l'ancienne confédération germanique avant cessé d'exister, et la nouvelle ne comprenant que des territoires allemands, le Limbourg ne fût redevenu simple province hollandaise et le Luxembourg simple province indépendante. Elle ne doutait pas davantage que le titre de l'occupation prussienne ne fût périmé. Mais il fallait que ces principes fussent reconnus à Berlin ; or jusqu'ici le cabinet de La Haye n'avait pu obtenir, à cet égard, aucune assurance positive. Arrivé à ce point de sa dépêche, M. de Moustier offrait de négocier directement avec la Prusse afin de régler l'évacuation de la forteresse. « Il n'est pas probable, ajoutait-il, que le gouvernement prussien, qui s'applique à resserrer ses rapports avec la France, ait prémédité de conserver contre toute espèce de droits, en dehors de ses frontières et si près de nous, une garnison inutile au point de vue de sa défense naturelle et dont le caractère est éminemment offensif vis-à-vis de nous. » S'étant exprimé de la sorte, M. de Moustier entrait enfin dans le vif de ses préoccupations : « Je vais plus loin, poursuivait-il ; à mon sens, il est permis d'admettre qu'en acceptant avec bonne grâce le fait d'une réunion du grand-duché à la France, le cabinet de Berlin croirait faire acte d'habile politique et aimerait à nous ménager une satisfaction morale et matérielle qui, en rendant les relations des deux pays plus intimes, contribuerait à la paix de l'Europe. » Après s'être ainsi découvert, M. de Moustier faisait valoir avec beaucoup 'de force les avantages de la cession. Par cet acte, le roi grand-duc plairait à ses sujets hollandais, très pénétrés des dangers du dualisme. Il ne serait pas moins agréable aux Luxembourgeois, qui appréhendaient fort une annexion à l'Allemagne. Un plébiscite serait décrété afin que rien ne pût se consommer en dehors du vœu populaire. La France se chargerait d'aplanir tout obstacle à Berlin afin d'éviter tout malentendu, elle dési, rait même y négocier seule, et ne doutait pas que ses intentions conciliantes éloignassent toute cause de conflit[3].

Cette réponse dépassait le vœu du gouvernement royal et grand-ducal. En Hollande on craignait la Prusse : serait-ce un moyen de la contenir que de céder le Luxembourg à Napoléon, et le conflit ne naîtrait-il pas de l'acte même qui aurait pour but de supprimer tout contact avec l'Allemagne ? Entre Berlin et Paris, les relations étaient-elles si intimes, l'entente si cordiale ? Et la Prusse qui affirmait cette amitié y croyait-elle tout à fait ? Cependant le gouvernement impérial paraissait décidé à pousser à fond la négociation. Même un fonctionnaire français fut envoyé dans le Luxembourg pour y sonder l'esprit des populations et y réchauffer les sympathies en notre faveur. A la nouvelle de cette ingérence, les conseillers du roi Guillaume d'Orange s'émurent, et M. de Lightenfeldt fut chargé de protester auprès de M. de Moustier. Celui-ci nia la mission, affirma que le fonctionnaire dont on dénonçait les agissements avait été appelé dans le grand-duché par ses relations de famille : chemin faisant, peut-être recueillerait-il quelques informations : mais ce serait dénaturer le voyage que de lui attribuer une portée politique. « Il était naturel, continua le ministre, que les Luxembourgeois désirassent garder leur autonomie sous le sceptre de la maison d'Orange ; mais, dans la nécessité d'un changement, toutes les préférences populaires se porteraient vers la France. » Renouvelant, accentuant même ses précédentes déclarations, M. de Moustier ne cacha point que l'Empereur désirait fort l'annexion, que les derniers événements la rendaient indispensable pour lui. En retour de la cession, le cabinet des Tuileries garantirait la Hollande, y compris le Limbourg, contre toute pression matérielle et morale venue de Berlin. On ne croyait pas d'ailleurs, poursuivit M. de Moustier, que la Prusse s'opposât à la réunion : elle se laisserait forcer la main et évacuerait de bonne grâce la forteresse. En terminant l'entretien, le ministre désavoua très formellement tout esprit de conquête, toute avidité territoriale. Mais, au point de vue stratégique, l'Empereur ne pouvait laisser aux mains de la Prusse, qui n'y avait aucun droit, une place de premier ordre, assise en quelque façon sur la frontière de la France : en outre, au point de vue politique, il devait quelque satisfaction à l'amour-propre de son peuple, déjà très froissé par les derniers événements. Cette surexcitation était telle, observait M. de Moustier, que, si elle ne se calmait, la guerre en naîtrait peut-être dans un délai plus ou moins rapproché. Or la guerre se ferait, selon toute apparence, aux dépens des petits États, et le roi grand-duc y pourrait perdre, tout à la fois, et le Limbourg et le Luxembourg[4].

En assumant le soin de régler toutes choses à Berlin, en affirmant par avance la bonne volonté de la Prusse, la France était parfaitement loyale et sincère. Malgré quelques formules équivoques, M. de Bismarck continuait à tenir un langage assez favorable. En ses derniers entretiens avec M. Benedetti, il s'était borné à invoquer les répugnances de son souverain, répugnances déjà fléchissantes : finalement, il avait laissé entendre que toute la résistance, s'il y en avait une, se bornerait à une protestation de pure forme. Après tout, s'il plaisait à la maison d'Orange de se décharger du Luxembourg, la transaction ne toucherait l'Allemagne que d'une manière indirecte et trop faiblement pour qu'elle intervînt. C'est en ces conjonctures que l'affaire, déjà fort engagée, fut portée jusqu'au roi grand-duc. En réponse aux suggestions de notre ministre plénipotentiaire, M. Baudin, le prince répliqua d'abord qu'il répudiait tous pourparlers secrets et qu'il n'accepterait qu'une négociation à trois, c'est-à-dire avec l'accession de la Prusse. La Prusse, observa M. Baudin, acceptera le fait accompli, mais se refusera à figurer dans la transaction et à y donner par avance son assentiment. L'entretien se continuant, le diplomate français s'appliqua avec beaucoup de soin à lever les scrupules, à dissiper les appréhensions. Il reprit tous les arguments qu'avait déjà fait valoir M. de Moustier. Puis il ajouta qu'une indemnité serait débattue qui serait le prix de la cession. Le monarque, qui avait de grands besoins d'argent, ne fut pas insensible à la perspective de combler par une aliénation opportune les vides de la cassette princière. Il parut ébranlé, répéta à plusieurs reprises qu'il verrait, qu'il aviserait, et, en termes qui n'avaient rien de trop décourageant, congédia notre envoyé.

La France était-elle vraiment d'accord avec la Prusse ? En traitant avec l'une des puissances, n'éveillerait-on pas les ombrages de l'autre ? Là résidait, pour le roi des Pays-Bas, le principal, l'unique souci. En ce temps-là même, les discussions des Chambres, soit au Corps législatif, soit au Parlement de l'Allemagne du Nord, marquaient, en dépit de tous les euphémismes officiels, quelles défiances obstinées prévalaient à Paris, quelles pensées d'absorption persistaient à Berlin.

Le 14 mars 1867, au Palais-Bourbon, s'ouvrit un grand débat sur les affaires extérieures. Ce fut l'occasion d'un examen général où rien ne fut omis des événements passés. L'opposition parla par son plus illustre orateur, M. Thiers ; le gouvernement, par son défenseur le plus éloquent, M. Rouher. On remarqua que M. Thiers fut, cette fois, moins bien inspiré que de coutume, long jusqu'à la fatigue en ses développements historiques, trop accessible au plaisir de détailler jusqu'à la satiété tout ce qu'on aurait dû faire et tout ce qu'on n'avait pas fait. Quand, un an auparavant, le 3 mai 1866, il avait, au milieu de la crise austro-prussienne, jeté dans la Chambre française un prévoyant cri d'alarme, ses paroles avaient eu la portée d'un acte. En 1867, un doute régnait sur l'opportunité d'un nouveau discours, et, toutes choses étant consommées, peut-être le silence, le recueillement, l'attitude résignée valaient-ils mieux que le rappel de fautes impossibles à réparer, que l'expression de regrets impossibles à satisfaire. Quant à M. Rouher, il n'évita point un écueil où tombent parfois les avocats les plus diserts. Ayant à voiler beaucoup d'erreurs, il prit le parti de les nier toutes. Voici par où les deux orateurs, malgré leurs vues si divergentes, se ressemblaient. Ouvertement, sans détour, M. Thiers faisait dater l'amoindrissement de la France de la grandeur de la Prusse : Il n'y a plus de faute à commettre, dit-il au moment de quitter la tribune ; et ce mot, qui fut le mot de la fin, résonna, comme un Caveant consules, dans la salle attentive. Très différent dans ses conclusions, M. Rouher niait l'abaissement, s'efforçait même de s'élever jusqu'à une sérénité pleinement satisfaite. Mais, à travers des formes de langage qui très sincèrement voulaient être cordiales vis-à-vis de la Prusse, que de passages où le regret, la confusion et le dépit se trahissaient par l'effort même à les dissimuler ! Parlant du lendemain de Sadowa, le ministre confessa que cette journée, qui avait été à Berlin celle de la grande allégresse, avait été aux Tuileries celle des « angoisses patriotiques ». Parlant de la médiation impériale entre les belligérants, il proclama avec plus de fierté que de prudence, et au risque de réveiller aux bords de la Sprée toutes les rancunes des militaires, que cette médiation avait arrêté la Prusse aux portes de Vienne. Sur le compte de l'Autriche, il s'exprima avec beaucoup de convenance, formulant l'espoir qu'elle n'était pas aussi affaiblie qu'on le croyait ; mais ce vœu, fort obligeant pour le vaincu, ne prenait-il pas vis-à-vis du victorieux une signification contraire ? Une théorie suivait, déjà formulée l'année précédente, mais jusque-là non portée à la tribune : avec un peu d'optimisme, avec un peu de naïveté aussi, M. Rouher faisait le compte des forces de l'Allemagne, puis de ce relevé général se dégageait une conclusion triomphante autant qu'inattendue, à savoir que l'ancienne Confédération germanique, avec l'Autriche, avec la Prusse, enrôlait à son service soixante-quinze millions de sujets ; que la nouvelle organisation, au contraire, comportait, au lieu d'une seule masse, trois groupes séparés, à l'orient l'Autriche, au nord, la Prusse avec les États septentrionaux, au sud les États de la rive gauche du Mein. La Chambre écouta le développement avec surprise, le public avec ironie. La théorie s'appela la théorie des trois tronçons. Discours de l'opposition, discours officiels, tous, au fond, se rapprochaient par une tendance commune à porter à l'actif de la France tout ce qui serait limitation de la puissance prussienne. Seule, la Prusse était sur la sellette, et toutes les pensées se tournaient vers elle, même lorsqu'elles semblaient s'en écarter. Du fond des tribunes, les auditeurs étrangers, qu'ils vinssent de l'Allemagne ou d'ailleurs, pouvaient noter cet état d'esprit, rendu plus sensible encore par les silences, les assentiments, les murmures, en un mot par tous ces mouvements spontanés qui échappent à toute dissimulation et permettent de saisir l'âme d'une assemblée. Le plus singulier, le plus inquiétant aussi, c'est que ces manifestations étaient instinctives et comme involontaires. Qu'on eût individuellement interrogé tous les députés, tous les orateurs, depuis les plus alarmés comme M. Thiers jusqu'aux plus optimistes comme M. Rouher, et il n'en est guère qui n'eussent désavoué toute pensée belliqueuse. Cela même montrait bien les sentiments d'amour-propre blessé, de malaise irrité, de jalousie mal contenue qui avaient survécu à Sadowa. Et il fallait en vérité que ces sentiments fussent bien forts pour que tous les discours s'en pénétrassent, même ceux qui, dans leurs conclusions, prêchaient la prudence et la paix !

Le débat dura quatre jours et se termina le 18 mai. Ce jour-là, la réplique vint de Berlin, brève, tranchante, audacieuse, comme une provocation. On discutait alors au Parlement de l'Allemagne du Nord le projet de constitution. Un des députés, M. de Carlowitz, monta à la tribune et se plaignit que le territoire fédéral offrît des lacunes fâcheuses. Puis il exprima l'appréhension que les États du Sud pussent s'unir avec une puissance étrangère, notamment avec la France : il y avait lieu de regretter que des conventions positives conclues avec l'Allemagne méridionale n'eussent rendu impossible une pareille alliance. L'occasion de s'expliquer était offerte à M. de Bismarck. II la saisit avec tant d'empressement qu'il semblait l'avoir fait naître. « Je déclare aujourd'hui, dit-il, que les relations entre le Nord et le Sud ont été garanties depuis la conclusion de la paix par des traités. » L'assemblée applaudit. « J'espère, ajouta le premier ministre sur un ton de persiflage, que cela tranquillisera le préopinant. » Vis-à-vis de la France, la riposte était dure, et le coup était porté avec une ironie froide et lourde qui assommait. M. Thiers avait parlé de vigilance pour empêcher l'entière absorption : M. Rouher avait fort ingénieusement répété la théorie des trois tronçons. Or voici qu'à l'un et à l'autre on annonçait avec un aplomb tranquille que la vigilance serait désormais tardive et que les tronçons s'étaient rejoints. Le lendemain, les traités furent publiés par le Moniteur prussien et la Gazette de Bavière. En Europe, l'émoi fut grand. Combien ne l'eût-il pas été davantage si la révélation n'eût été attendue et le secret déjà à demi pénétré ! Entre les puissances, l'Autriche avait, plus que toutes les autres, qualité pour se plaindre, car elle pouvait se dire bafouée. Le traité de Prague était du 23 août et proclamait l'indépendance du Sud. Or, les traités récents d'alliance qui rangeaient pour le cas de guerre les États méridionaux derrière la Prusse avaient été conclus le 13 août avec le Wurtemberg, le 17 avec Bade, le 22 avec la Bavière. Ainsi l'acte de Prague avait été violé avant même qu'il fût signé. L'ambassadeur d'Autriche à Berlin protesta, mais avec modération, son gouvernement n'ayant alors d'autre politique que de se résigner. Aux remontrances de l'envoyé ; M. de Bismarck répondit en avouant l'incorrection ; puis il ajouta, pour se justifier, que les demandes, que les sommations, que les menaces de la France l'avaient contraint à agir de la sorte. C'est du moins ce que, quelques semaines plus tard, M. de Beust rapporta à M. de Gramont[5].

C'est le sort des petits États d'observer avec une sollicitude perpétuelle les manèges des grandes puissances afin de lire dans leur jeu les signes de leurs propres périls ou de leur sécurité. Les débats qui se déroulaient à Paris, les révélations qui se publiaient à Berlin marquaient entre les deux cours une harmonie bien fragile. A se mêler aux évolutions des deux grands vaisseaux, la chétive barque de la Hollande risquait fort de se briser, et décidément la prudence était mère de sûreté. Ayant revu M. Baudin, le roi des Pays-Bas ne parla que de garanties. Il ne lui suffisait pas que les Luxembourgeois consentissent à changer de maitre : il fallait un autre consentement, celui des puissances qui, en signant le traité du 19 avril 1839, avaient réglé la condition du Luxembourg. Derechef tout fut accumulé pour vaincre les hésitations du monarque. Des influences extra-diplomatiques furent, à ce qu'on assure, mises en œuvre. La perspective d'une assez grosse indemnité miroita de nouveau aux yeux du roi. La vraie prudence n'était pas, disait-on, de garder le Luxembourg, mais de s'en débarrasser, et de supprimer ainsi tout contact avec l'Allemagne. A cela s'ajoutait le désir des Hollandais, fort hostiles au dualisme. Débordé sous tous ces arguments, le souverain céda, sembla du moins céder. Il laissa dire, et même parut persuadé. Le 26 mars, dans une lettre à Napoléon, il lui annonça son dessein de réaliser la cession. Le 28, le prince d'Orange, fils du roi, qui résidait assez habituellement à Paris, fut chargé par son père de se rendre aux Tuileries et de confirmer la nouvelle. La réponse de l'Empereur fut une entière adhésion, en sorte que, des deux parts, on put se croire virtuellement lié. De Luxembourg, M. de Tornaco, président du ministère grand-ducal, fut appelé à La Haye afin de contresigner le traité d'abandon.

Serait-ce un succès ? On ose à peine prononcer ce mot. M. de Moustier ne tenait pas encore l'acquisition, et déjà l'inquiétude dominait en lui la joie. Le roi des Pays-Bas avait fléchi, mais en apparence seulement. Dominé par le souci de quelque méchante querelle avec son puissant voisin, il avait jugé que la première sagesse était de se mettre en règle avec Berlin. Le jour même où il écrivait à Napoléon, il avait mandé le représentant de la Prusse et, moitié sous la forme d'un aveu, moitié en manière de demande de conseil, lui avait tout révélé. Il ne voulait, disait-il, rien faire à l'insu lie son allié, et espérait que Sa Majesté apprécierait sa franchise. La précaution semblait avisée ; en fait, aucune témérité n'eût égalé cette inopportune prudence. A Berlin, on voulait ignorer officiellement la négociation afin de pouvoir affirmer à la face de l'Allemagne qu'on avait été surpris, afin de pouvoir protester au moins pour la forme, afin de n'avoir qu'à enregistrer le fait accompli. Par cette communication malencontreuse, la cession se trouvait compromise avant même qu'elle fût conclue. Averti de l'indiscrétion, M. de Moustier vit aussitôt le danger, mais il était trop tard pour s'y dérober. Le 30 mars, il écrivait à son représentant à La Have ces lignes prévoyantes et inquiètes : « Une négociation délicate, dont nous devions, avec raison, garder tous les fils entre nos mains, et à laquelle nous voulions conserver, tant que cela serait nécessaire, un caractère confidentiel, vient d'être ouverte officiellement sans nous et en dehors de nous. Je souhaite qu'il n'en sorte aucun fâcheux incident[6]. » Combien cette prévision n'était-elle pas justifiée ! Les événements qui allaient suivre ne le montreraient que trop.

 

III

Depuis plusieurs jours, la question de l'abandon du grand-duché était débattue dans la presse et défrayait les entretiens des diplomates. La curiosité était assez excitée, non à cause du territoire lui-même fort exigu et modeste, mais parce que l'occasion allait s'offrir de mesurer les dispositions réciproques de la France et de la Prusse. Dès le début, les pronostics un peu sombres ne manquèrent pas. Entre tous les observateurs de la politique, le plus clairvoyant fut M. de Beust. Le 22 mars, en une lettre particulière à M. de Metternich, il s'appliqua à démontrer que, si M. de Bismarck nourrissait des pensées peu pacifiques, le terrain où l'on s'aventurait était le meilleur qu'il pût souhaiter. La population luxembourgeoise, disait M. de Beust, avait été réputée jusqu'ici population germanique : elle faisait partie du Zollverein : les Prussiens avaient le bénéfice de la possession : la forteresse où ils tenaient garnison avait été considérée de tout temps comme un des boulevards de l'Allemagne : le marché qui se débattait avait l'apparence d'une sorte de trafic au profit d'une caisse princière. « Voilà, certes, observait le chancelier autrichien, de quoi échauffer toute l'Allemagne ; M. de Bismarck aurait beau jeu pour faire appel au patriotisme national et rallier toutes les opinions autour du drapeau de la Prusse. » S'étant exprimé de la sorte, M. de Beust concluait en ces termes : « Il ne saurait être de l'intérêt bien entendu de la France de fournir un prétexte plausible pour qu'on excite ainsi contre elle les passions populaires germaniques. En amis sincères, nous ne pourrions encourager une action de la France sur un terrain que nous lui croyons funeste en cas de conflit[7]. »

Cependant il ne parut pas tout d'abord que la modeste affaire du Luxembourg dût prendre un aspect si tragique. Le 26 mars, à la première confidence faite par le roi grand-duc, M. de Bismarck ne cacha pas sa contrariété, répéta qu'on le mettait dans l'embarras, que les choses se gâtaient, mais ne laissa deviner qu'un simple ennui, une simple complication sans trop graves conséquences. « Le roi des Pays-Bas, dit-il familièrement, est assez grand garçon pour savoir ce qu'il doit faire. » Puis, sollicité de donner un conseil, il répliqua qu'il n'avait aucun avis à suggérer. Le 27 mars, les salons du premier ministre s'étant ouverts pour une réception d'apparat, le maître de la maison montra à tous ses hôtes un visage dégagé de soucis. Un seul mot trahit une préoccupation inaccoutumée. L'Exposition universelle allait s'ouvrir, et, parmi les souverains qui la visiteraient, on nommait déjà le roi de Prusse. A un certain moment de la soirée, le président du conseil s'approcha de M. Benedetti, et avec un accent singulier : « Imagineriez-vous ce qu'on dit à Saint-Pétersbourg ? On se persuade que l'affaire de la cession du Luxembourg pourrait être un obstacle au voyage du roi à Paris. »

Les jours suivants, on observa en Allemagne les bouillonnements grandissants des passions nationales. La prédiction de M. de Beust se vérifiait. La presse jetait feu et flamme : le Luxembourg, disait-elle, était terre germanique ; les troupes prussiennes qui occupaient la forteresse ne se retireraient pas devant les injonctions, devant les menaces de la France. Dans le parlement se révélait une émotion pareille. De chancellerie à chancellerie, des rumeurs se colportaient comme il s'en propage à la veille d'une prise d'armes. Entre tous ces propos, le plus grave était attribué à M. de Bernstorff, ministre de Prusse à Londres. Celui-ci aurait abordé le chef du Foreign-Office, lord Stanley, et, sans plus de détours, l'aurait interrogé sur l'attitude de la Grande-Bretagne, dans le cas où la guerre éclaterait entre la Prusse et la France.

M. de Bismarck avait assez d'autorité pour contenir et apaiser l'opinion. Mais le voulait-il ? Au quai d'Orsay, la préoccupation se changea en anxiété quand, dans la journée du 30 mars et dans celle du lendemain, on reçut les dépêches de M. Benedetti : M. de Bismarck, télégraphiait notre ambassadeur, se disait débordé par l'agitation publique : aux déclamations des journaux s'ajoutaient les excitations des militaires : le premier ministre se plaignait avec amertume de la communication du roi de Hollande et, comme si nous en fussions responsables, semblait nous imputer ses embarras. En cette perplexité, on se tournait volontiers vers M. de Goltz. Celui-ci était tout à coup devenu fort sombre, jugeait que l'affaire prenait fort mauvaise tournure, engageait à rompre sans retard toute la négociation. Il convenait, à la vérité, qu'il serait très absurde, très ridicule de se battre pour un si mince objet que le Luxembourg ; mais, après avoir parlé de la sorte, il se retranchait dans une inquiétante réserve, et son silence ou ses déclarations équivoques épaississaient l'obscurité qu'à tout prix on eût voulu dissiper.

Ce fut au Reichstag que se produisit le grand éclat. Le 1er avril, à la séance du matin, le président distribua aux députés une interpellation rédigée par l'ancien chef du National-Verein, M. de Bennigsen, et signée par soixante-dix députés. Le texte se résumait en deux questions : Le gouvernement royal prussien savait-il si le bruit de la cession du Luxembourg était fondé ? Le gouvernement royal prussien pouvait-il affirmer au parlement qu'il sauvegarderait, quoi qu'il advînt, le lien qui rattachait le grand-duché à l'Allemagne, et qu'il maintiendrait notamment le droit de garnison dans la forteresse ?

L'heure était décisive, et des débats de l'après-midi pourrait sortir une manifestation qui précipiterait les deux pays dans la guerre. Vers la fin de la matinée, M. Benedetti se présenta chez M. de Bismarck, qui, à ce moment, sortait de sa demeure pour se rendre à l'assemblée. L'ambassadeur accompagna le ministre, et l'un et l'autre, en cheminant le long de la Wilhemstrasse, échangèrent leurs explications. « Je vais être interpellé, dit le président du conseil, sur l'affaire du Luxembourg. Je déclarerai à la Chambre que des négociations sont ouvertes à La Haye. Puis-je aller plus loin, dire que le fait est accompli, ajouter que je tiens mes informations de l'ambassadeur de France ? Je ne vous cache pas que, si vous m'autorisez à parler de la sorte, des démonstrations très graves sont à craindre, des démonstrations telles que moi-même peut-être je serai débordé. » Jamais diplomate ne se trouva en plus redoutables conjonctures. La réponse, suivant qu'elle affirmerait le traité ou laisserait encore planer un doute, précipiterait le conflit ou le laisserait en suspens. M. Benedetti n'ignorait pas que son gouvernement se jugeait trop avancé pour reculer. En fait, entre Paris et La Haye, il y avait eu cet échange de consentements qui, dans les actes de la vie publique comme dans les actes de la vie privée, constitue l'essence des contrats. Pourtant il se trouvait que les signatures n'avaient pas été apposées. Pénétré de sa responsabilité, l'ambassadeur s'appliqua, avec sagesse, avec patriotisme, à n'apporter aucun aliment aux passions prêtes à éclater. Mesurant avec soin ses paroles, il répliqua que, relativement au Luxembourg, il y avait eu offre faite, offre acceptée, mais il ajouta qu'aucun acte officiel n'était encore intervenu. La déclaration était avisée. Si M. de Bismarck voulait vraiment la paix, M. Benedetti lui offrait le moyen de la sauver ; que si d'aventure il souhaitait la guerre, du moins l'ambassadeur aurait évité de fournir lui-même l'argument dont l'homme l'État prussien se servirait contre la France.

Ce fut à la suite de cet entretien que le président du conseil entra dans la salle du Reichstag. Le discours de M. de Bennigsen fut comme le manifeste du chauvinisme germanique, sous sa forme la plus âpre et aussi la plus injuste. L'ancien chef du National-Verein s'étonnait, s'indignait du marché qu'avait osé conclure un prince de race allemande, oublieux des souvenirs de sa maison. Parlant du Luxembourg : « C'est, dit-il, un pays allemand, qui a donné, jadis, à l'empire allemand une famille impériale et à cette province, où nous sommes réunis, ses margraves. La forteresse a été construite avec l'argent des indemnités imposées à la France ; et, soit par l'acte de Vienne, soit en vertu des traités particuliers, la Prusse a acquis le droit précieux d'y tenir garnison... Eh bien ! c'est ce pays qui, par une sorte de trafic, va être aujourd'hui sacrifié. » Le reste de la harangue se résumait en doléances sur le sort d'une population essentiellement allemande, en déclamations sur les convoitises françaises, en conjectures très sombres sur les desseins de l'étranger. On pouvait voir une réponse à M. Thiers dans l'allusion « aux vieux partis et aux chefs vieillis » qui, en France, s'efforçaient d'exciter les passions de l'armée et du peuple. Assez habilement, assez perfidement aussi, l'orateur, en terminant, s'abritait derrière les paroles du roi lui-même. Le roi Guillaume n'avait-il pas déclaré jadis que, de son consentement, pas un village ne serait distrait de la patrie allemande ?

Le ton excessif de la harangue faisait beau jeu à M. de Bismarck, et, à bon compte, il pouvait se donner des airs de prudente. Il n'est que juste de reconnaître que son langage fut empreint ce jour-là d'une louable modération. Aussi contenu que le précédent orateur avait été fougueux, il se borna, comme il l'annonça lui-même, à un résumé des faits. En un langage très calme et avec l'impartialité d'un rapporteur, il exposa la situation du Luxembourg. Dans le grand-duché, les classes élevées étaient peu favorables à la Prusse ; quant aux classes populaires, elles redoutaient les charges qu'imposerait une défense sérieuse du pays. S'inspirant de ces tendances, le gouvernement grand-ducal, après la destruction de l'ancienne Diète germanique, avait demandé l'évacuation de la forteresse, avait souhaité, avait paru souhaiter une existence en dehors de l'Allemagne. « Nous ne voulions grouper, poursuivit le chancelier, que des forces homogènes et unies : aussi n'avons-nous pas insisté pour faire entrer cette contrée malgré elle dans la Confédération du Nord. » Quel était l'état des pourparlers pour la cession du Luxembourg à la France ? Sur ce point le premier ministre se tint à dessein dans les généralités. « Le Gouvernement, dit-il, n'a aucun motif pour croire qu'un arrangement soit déjà conclu : naturellement il ne peut donner non plus l'assurance positive du contraire ; il ne peut davantage dire positivement si la cession, non encore conclue, n'est pas sur le point de se consommer. » La Prusse était-elle résolue à combattre toute annexion par la France, à maintenir, quoi qu'il pût arriver, son droit de garnison dans la forteresse ? Sur cette seconde partie de l'interpellation, le président du conseil refusa de s'expliquer. « Je ne puis, dit-il, répondre ici par oui ou par non. Ces formules absolues peuvent convenir à des députés qui se placent sur le terrain national ; elles s'adapteraient mal aux habitudes de la diplomatie. » Avec un soin très marqué, M. de Bismarck proclama que la politique de la Prusse était de ménager, dans les limites de son propre honneur, les susceptibilités de la nation française, et ce fut sous cette impression d'apaisement que le discours s'acheva.

Personne ne répliqua au premier ministre, et l'assemblée reprit l'ordre de ses travaux. L'orage, dissipé ce jour-là, ne renaîtrait-il pas le lendemain ? La négociation, au lieu d'échapper à toute publicité malencontreuse, était devenue le secret de l'Europe. L'empereur Napoléon, si contenu d'ordinaire, était, à ce qu'on assure, exaspéré. Repassant en son esprit toutes les avances de M. de Bismarck, il ne se figurait pas que la modeste compensation du Luxembourg lui fût contestée. Il n'était pas loin de soupçonner que la Prusse l'avait attiré dans un piège. De recul, de concession, il ne voulait pas entendre parler, et, dût-il courir les chances de la guerre, il se montrait résolu à revendiquer le bénéfice d'une convention virtuellement conclue. Le 2 avril, un fonctionnaire du ministère de l'intérieur arriva de Paris à Luxembourg, chargé, disait-il, de préparer l'exécution du traité[8]. Tandis que le gouvernement français s'engageait dans une voie où l'amour-propre ne permettait plus de retour, les passions nationales continuaient à gronder à Berlin. Au Reichstag, M. de Bismarck avait fait preuve de vues conciliantes. Mais le lendemain, M. Benedetti ayant revu le président du conseil, celui-ci se plaignit assez amèrement qu'on ne l'eût entretenu que de vagues négociations amorcées à La Haye, que jamais on ne lui eût parlé d'un vrai traité de cession : s'il avait été plus exactement informé, il aurait demandé que rien ne se terminât avant la prorogation du Parlement. « Vous avez connu toutes nos démarches, répliqua avec quelque vivacité M. Benedetti ; jamais vous ne nous avez exprimé le désir qu'elles fussent suspendues ; bien plus, tout nous faisait croire que le gouvernement de Berlin désirait une solution rapide afin de se trouver en présence d'un fait accompli. » Un peu ému de la riposte, M. de Bismarck reprit ses objections ordinaires : la France était sortie de son programme, en tolérant les ouvertures officielles du roi des Pays-Bas au roi de Prusse : les communications pré= maturées venues de La Haye lui étaient, à lui Bismarck, un cruel embarras et ne lui laissaient plus sa liberté d'action. Que de motifs de crainte ne suggéraient pas ces reproches, ces arguties, ces perpétuelles équivoques ! Selon toute vraisemblance, le redoutable chancelier, et son discours de la veille en faisait foi, était résolu à ne pas provoquer la guerre ; mais, selon toute vraisemblance aussi, il saisirait l'occasion sans crainte, peut-être sans trop de déplaisir, confiant qu'il était en ses forces et en son armée.

Le recul vint de La Haye. La pauvre petite Hollande ne revenait pas de sa surprise, de son effarement aussi, en songeant à la grande querelle où se mêlait son nom. Sur ces entrefaites, le comte de Perponcher, représentant de la Prusse, fit au chef du cabinet néerlandais, M. de Zuylen, une communication très significative. Le chef du cabinet de Berlin, disait le diplomate allemand, ne contestait pas, ne voulait pas contester que le roi des Pays-Bas ne pût, sous sa responsabilité, disposer du grand-duché ; mais il appelait l'attention du prince sur l'état de l'opinion en Allemagne ; il recommandait à ses réflexions les difficultés, les graves difficultés qui pourraient surgir. De la puissante Prusse à la faible Hollande, le conseil, même très modéré dans l'expression, avait un certain air impérieux qui ne permettait guère la résistance. Sur la cession du Luxembourg, l'accord, bien qu'établi, n'avait point jusqu'à ce jour revêtu la forme d'un traité. Le chef de la maison d'Orange s'avisa que le gouvernement français s'était engagé à lever tout obstacle du côté de Berlin. L'obstacle subsistant, et qui eût pu le nier, une des conditions fondamentales du contrat manquait. L'argument venait trop à point pour qu'à La Haye on ne le saisît pas ; et, se fondant sur cette clause inexécutée, le prince laissa sans signature l'acte déjà préparé.

De par la décision du roi grand-duc, la conquête, la chétive conquête nous échappait. Mais, dans l'étrange confusion des choses, dans l'excitation des amours-propres, le débat ne survivrait-il point à l'objet même qui l'avait fait naître ? Qui terre a guerre a, dit un vieux proverbe. Décidément nous n'aurions pas la terre, c'est-à-dire le coin modeste du Luxembourg : en revanche, n'aurions-nous pas la guerre, la guerre avec la puis- sante Prusse ?

 

IV

L'histoire militaire offre divers exemples de campagnes inconsidérées ou malheureuses, mais suivies de retraites si belles que la sagesse à réparer les fautes efface les fautes elles-mêmes. Par un revirement plus complet encore, il est même arrivé parfois que l'habileté à se dégager du péril a changé en honneur ce qui semblait disgrâce ; alors, entre toutes les opérations d'une longue guerre, l'acte final de la retraite, prudemment conduite, dignement achevée, demeure dans la mémoire des hommes comme un dominant souvenir, et, tout le reste se perdant dans le recul des années, la postérité ne retient plus, ne veut plus retenir autre chose.

En 1867, notre condition politique ressemblait fort à celle de ces généraux qui, ayant échoué dans une conception malavisée, n'ont plus qu'un souci : celui de masquer le recul et de lui ôter toutes les apparences d'une fuite. Malgré d'instructifs mécomptes, nous nous étions obstinés à poursuivre le rêve décevant des compensations. D'abandon en abandon, de concessions en concessions, nous étions arrivés à concentrer nos désirs sur le Luxembourg. Or, voici que la pauvre conquête se trouvait encore trop grande pour nous. Au moment off nous allions y porter la main, elle nous était doublement ravie, et par la Prusse arrogante, et par la Hollande apeurée. Le pire, c'était que la mystification s'étalait aux yeux de l'Europe qui n'ignorait plus rien, ni les pourparlers, ni l'insuccès. Pour Napoléon, quel discrédit s'il pliait silencieusement sous l'échec ! Quelle responsabilité s'il s'aventurait dans la guerre ! En ces conjonctures, tout Fart serait d'imaginer une évolution qui, sans risquer la paix, nous relèverait du rôle presque ridicule de solliciteur évincé. Ici, du moins, se retrouva quelque chose de l'antique sagesse. La négociation avait été mal engagée ; la retraite fut conduite avec le plus méritoire sang-froid. Ce fut moins une retraite qu'un habile mouvement de conversion destiné à placer sur un terrain tout nouveau l'affaire du Luxembourg. Et cette conversion s'accomplit avec une si prudente fermeté, avec une dextérité si opportune que toute trace trop visible d'échec disparut. Bien plus, la question d'agrandissement territorial étant rejetée sur une sorte d'arrière-plan, l'impression définitive aux yeux de l'Europe, aux yeux du monde, serait, en fin de compte, non celle d'un sacrifice accompli par la France, mais celle d'une concession consentie par la Prusse.

Le principal mérite de cette évolution appartint au ministre des affaires étrangères, M. de Moustier. Naguère ambassadeur à Constantinople, peu connu de l'Empereur, à qui il avait été désigné par M. Thouvenel mourant, arrivé au quai d'Orsay trois mois après Sadowa, M. de Moustier portait le poids d'une situation qu'il n'avait pas contribué à créer. Il avait trouvé l'affaire luxembourgeoise à l'ordre du jour, et l'avait poursuivie plutôt 'qu'il ne l'avait entamée. Le grand-duché nous échappant, il restait à trouver une issue qui ne fût ni l'humiliation ni la guerre. Condition périlleuse ! car nous n'avions ni aucune alliance sûre, ni aucune force écrasante immédiatement disponible ; entre tous les embarras, le plus grand était de pénétrer les dispositions du redoutable personnage qui gouvernait à Berlin.

Que voulait M. de Bismarck ? En tous ses entretiens, le premier ministre du roi Guillaume s'est toujours défendu, avec une énergie extrême, d'avoir, au printemps de 1867, cherché une occasion de conflit. A satiété il a redit que, loin de désirer la lutte, il s'était appliqué à contenir le parti militaire, à apaiser le sentiment public, et cela au risque de sa faveur ou de sa popularité. Dans ses Mémoires, il a consigné les mêmes protestations. Ce qui confirmerait la véracité de ce langage, c'est que l'armement de l'Allemagne du Nord n'avait point, à cette époque, atteint tout son développement, c'est que les traces de l'ancien particularisme germanique ne s'étaient point encore effacées. Mais, dans le présent, les actes et les paroles contradictoires du chancelier rendaient vraisemblables les pires appréhensions. Il nous avait mis pour ainsi dire le Luxembourg dans la main, et voici qu'au dernier moment il le reprenait, comme s'il eût prémédité de nous humilier. Le 1er avril, devant le Reichstag, il s'était montré pacifique ; puis les conversations des jours suivants s'étaient nuancées d'ambiguïtés menaçantes. Dans l'affaire du Luxembourg, il nous imputait tantôt nos précipitations, tantôt nos lenteurs, et ce mélange de reproches opposés semblait révéler un parti pris de critique. Perplexe jusqu'à l'angoisse, M. de Moustier interrogeait ses agents. Les réponses prolongeaient son trouble plus qu'elles ne l'éclairaient.

M. de Bismarck n'est point tout à fait de mauvaise foi i, écrivait notre ministre des affaires étrangères comme pour s'apaiser lui-même. Cette brève et mélancolique constatation n'avait elle-même rien de bien rassurant. A ne consulter que les apparences, l'homme d'État prussien semblait cheminer dans une voie tortueuse, à égale distance de l'entière duplicité et de l'entière franchise, prêt qu'il était à se porter vers la guerre ou vers la paix, suivant l'intensité des passions publiques, la volonté du roi ou l'intérêt de son propre pouvoir.

En cette obscurité, une fausse démarche, un propos inconsidéré eussent suffi à provoquer un irréparable éclat. Ce fut le mérite du gouvernement français de garder jusqu'au bout son sang-froid, de contenir ses plus légitimes griefs, d'observer en un mot toutes les règles de prudence qui, trois ans plus tard, devaient être, hélas ! si complètement oubliées.

Les passions germaniques s'étaient bruyamment manifestées dans le Reichstag. Que si du Parlement français s'exhalait un égal murmure, la rencontre des deux peuples serait inévitable. Un décret récent venait d'autoriser les ministres à présenter eux-mêmes devant les Chambres, et non plus seulement par l'intermédiaire du ministre d'État, l'exposé de leurs actes. M. de Moustier se garda d'abuser de la prérogative. Comme l'opinion publique en France s'émouvait à son tour, il s'ingénia à restreindre le litige autant qu'au-delà du Rhin on s'appliquait à le grandir. Il ne parut qu'une fois au Palais-Bourbon et au palais du Sénat ; ce fut pour y produire une déclaration volontairement terne, volontairement écourtée. Cette déclaration ayant été préalablement soumise au conseil des ministres, l'Impératrice l'avait trouvée bien sèche, bien insuffisante, mais le ministre avait tenu bon. Il lut son petit discours sans aucun éclat, du ton aisé d'un gentilhomme qui tient à coquetterie d'ignorer l'éloquence ; et quand, avec le même air dégagé de soucis, il fut descendu de la tribune, nul n'eût pu se persuader que la paix du monde courût quelques périls. La majorité, bien inspirée cette fois, vint en aide au gouvernement, et les demandes d'interpellation furent écartées par les bureaux ou retirées par leurs auteurs.

La même retenue fut observée dans les communications diplomatiques. Si M. de Bismarck cherchait un conflit, le plus sage serait de fuir les occasions de contact. M. Benedetti fut invité à observer le mouvement de l'opinion publique, mais en gardant le silence et en s'imposant une sorte de quarantaine volontaire. La même vigilance qui se portait sur Berlin s'étendit à la Haye. Le 8 avril, M. de Moustier télégraphiait à M. Baudin : « Nous prions le gouvernement néerlandais d'éviter soigneusement tout ce qui pourrait faire naître un incident quelconque. » En Allemagne, les journaux, les hommes d'État, se perdaient en considérations ethnographiques pour établir que le Luxembourg était terre allemande. Le cabinet des Tuileries s'abstint de relever ces vanteries déplaisantes ; il se borna à laisser entendre, avec une brièveté un peu dédaigneuse, que la contradiction serait aisée si elle ne semblait inopportune. L'un des moyens de conjurer la guerre était de la ranger dans les hypothèses impossibles. Notre ministre des affaires étrangères affecta une confiance qui contrastait avec ses alarmes réelles : « Heureusement, proclamait-il, aucune question n'existe entre la France et la Prusse[9]. »

Tout en agissant de la sorte, M. de Moustier préparait l'issue par où il se dégagerait de la malencontreuse affaire luxembourgeoise. Il s'appliquait à désavouer toute pensée de conquête et jugeait la France assez puissante pour se passer d'agrandissements. Si le grand-duché, disait-il, s'était donné à nous, volontiers nous eussions accueilli le vœu populaire : que l'acquisition nous échappât, la chose était de minime importance, et vraiment un tel enjeu ne valait point qu'on se querellât : sans doute le roi des Pays-Bas demeurait lié envers la France, mais la France pouvait, sans grand préjudice pour elle, laisser le traité en suspens. Arrivé à ce point, le ministre opérait une conversion subite, et très habilement déplaçait l'objet du débat. En des termes qui, tout en demeurant modestes, s'imprégnaient déjà d'une certaine fierté, il proclamait que la France, peu soucieuse d'étendre ses frontières, avait du moins le devoir d'en garantir la sécurité. La Prusse, installée dans la forteresse de Luxembourg, n'y était demeurée que comme la mandataire de la Diète germanique. L'ancienne Confédération étant dissoute, la nouvelle ne comprenant point l'État luxembourgeois, le titre d'occupation était par là même devenu caduc. Avec un heureux à propos, M. de Moustier abritait sa thèse sous l'autorité de M. de Bismarck lui-même. Celui-ci, le 1er avril, à la séance du Reichstag, n'avait-il pas déclaré que, par la destruction de l'ancienne Diète, tous les membres qui la composaient avaient recouvré sans restriction ni réserve la plénitude de la souveraineté ? Fort de cette logique, et en un langage plus résolu, M. de Moustier mettait en relief la différence entre l'ancienne confédération germanique, uniquement organisée pour la défense, et la Prusse, si fortifiée par de récents accroissements : puis il laissait entendre, quoiqu’en termes soigneusement ménagés, que la citadelle de Luxembourg aux mains de la Prusse, ce serait une menace permanente pour la frontière française et pour la frontière belge. Partant de là, M. de Moustier proposait ou plutôt insinuait une solution qui se résumait en un sacrifice mutuel : la France renoncerait à acquérir le Luxembourg ; mais en revanche la Prusse renoncerait à l'occuper.

Telle était la ligne de retraite que se ménageait la diplomatie française. Par-là se dissimulait la déconvenue du Luxembourg à demi saisi, puis perdu. La question de l'annexion s'absorbait dans la question d'évacuation. La France ne s'agrandirait point, mais les vainqueurs de Sadowa reploieraient leur drapeau. A bien prendre les choses, la concession la plus apparente viendrait même de Berlin ; car, quand on verrait les troupes prussiennes sortir de la forteresse qu'elles occupaient depuis cinquante années, l'impression serait celle d'un succès pour la politique impériale. Le seul danger serait un refus de la Prusse : alors la guerre éclaterait, et sans qu'on pût cette fois la conjurer. Mais le vœu de la France était si modeste, formulé avec une si parfaite mesure, qu'il semblait impossible que l'Europe ne se l'appropriât point. Les grandes puissances avaient jadis signé les traités de 1815, signé le traité de 1839. C'était à elles qu'il appartenait d'élever la voix

L'Angleterre se montra, dès le début, très favorable à la politique de modération, très empressée à prévenir tout éclat. Elle n'hésita point à condamner comme misérable toute querelle pour le Luxembourg, à conseiller une prompte évacuation. Surtout elle ne négligea pas de faire observer à Berlin que la Prusse, fût-elle victorieuse sur les champs de bataille, ne pourrait se mesurer sur mer avec la marine française et que' sa flotte, alors en pleine formation, serait sûrement anéantie. — A Saint-Pétersbourg, les dispositions furent, au premier moment, plus indécises : tout en louant la sagesse de la France, on se refusa d'abord à toute initiative. — Entre toutes les grandes puissances, la plus zélée pour la paix fut l'Autriche.

Elle était alors gouvernée par M. de Beust, ce ministre saxon qui, après Sadowa, avait passé au service de la monarchie impériale. M. de Beust inclinait vers nous par sympathie personnelle et aussi par éloignement pour M. de Bismarck, dont il se jugeait, avec un peu de complaisance pour lui-même, l'émule et le rival. En travaillant pour notre cause, il servirait, à titre égal, sa patrie d'adoption. Tout occupée à réparer ses pertes, à poursuivre l'amélioration de son régime intérieur, l'Autriche n'aspirait qu'au calme : or, une guerre entre Napoléon et le roi Guillaume lui eût permis malaisément de garder la neutralité : en outre, une défaite des armes françaises eût anéanti pour elle les dernières espérances de relèvement en Allemagne. Notre ambassadeur, M. de Gramont, venait de partir pour la France ; mais ses derniers entretiens ne permettaient pas de douter que les bons offices du cabinet de Vienne ne fussent accueillis avec gratitude aux Tuileries. Cependant il importait de mettre les heures à profit. De Paris, M. de Metternich transmettait des appréciations très sombres : dans l'entourage de Napoléon, les alarmes croissaient, et, quelque soin qu'on mît à cacher les motifs d'inquiétude, le public lui-même commençait à les pénétrer. De Londres, le représentant de la cour d'Autriche rapportait les propos provocants qu'on attribuait au ministre de Prusse, M. de Bernstorff. Les correspondances qui venaient des divers points de l'Allemagne, et qui toutes dépeignaient l'effervescence générale, achevaient de montrer l'urgence d'une intervention. En hâte, M. de Beust suggéra deux projets d'arrangement. L'un et l'autre se rapprochaient par un point commun, en ce sens qu'ils comportaient l'évacuation de la forteresse. Seulement, dans le premier projet, le grand-duché resterait sous la domination de la maison d'Orange ; dans le second au contraire, il serait transféré à la Belgique, à charge par celle-ci de céder à la France Marienbourg et Philippeville, c'est-à-dire les petites places qui, en 1815, avaient été détachées de notre territoire[10].

L'adhésion de la cour des Tuileries n'était point douteuse. Ce que nous renvoyait M. de Beust, c'était l'écho de nos propres pensées. « Nous sommes prêts, dit M. de Moustier, à renoncer au Luxembourg, à la condition que la Prusse renonce au droit de garnison. » Appelé à se prononcer entre les deux projets, le ministre ne cacha pas sa préférence pour la seconde combinaison, qui impliquait une rectification de frontières. « Mais, ajouta-t-il, la Belgique, la Hollande, l'Angleterre formuleraient peut-être quelque objection : qu'adviendrait-il si ces résistances étaient encouragées sous-main par la Prusse ? » En quittant l'hôtel du quai d'Orsay, M. de Metternich se rendit auprès de l'Empereur, que le haut degré de son crédit personnel lui permettait d'aborder à tout moment et sans contrainte. Les petits profits que M. de Moustier n'avait osé décliner tout à fait parurent à Napoléon bénéfice négligeable. Une chose unique, l'évacuation, lui tenait à cœur : sur ce point, sur ce point seulement, il se montrait intransigeant, comme on l'est sur une question d'honneur. Ni Marienbourg ni Philippeville ne valaient, à ses yeux, la peine d'une discussion. HIl faut, répéta-t-il plusieurs fois, simplifier la question, éviter tout ce qui compliquerait le fastidieux, l'irritant débat. Ainsi parla le prince, avide de se dérober à ses propres convoitises, n'aspirant plus qu'à la paix, préoccupé avant tout de l'Exposition universelle qui, officiellement, venait de s'ouvrir, mais dont les fêtes demeuraient suspendues.

Autant la France se montrait empressée à clore l'incident, autant les dispositions de la Prusse demeuraient obscures et équivoques. Elle songeait, en ce temps-là même, moins à accepter les bons offices de la cour de Vienne qu'à l'absorber sous prétexte d'alliance. Les démarches de M. de Beust se croisèrent avec une autre négociation assez audacieuse, conduite, inspirée du moins, par M. de Bismarck : que si cette négociation réussissait, l'Autriche, désormais attirée dans l'orbite de la Prusse, ne serait plus pour elle qu'un satellite un peu plus grand que les autres.

A plusieurs reprises depuis Sadowa, M. de Bismarck, tantôt par ses conversations privées, tantôt par son langage public, s'était efforcé de rallier à lui les vaincus et de les enlacer dans ses liens. Cette fois, il avait jugé bon de démarquer ses avances et de faire passer par Munich ce qu'il voulait insinuer à Vienne. Au commencement d'avril, M. de Bray, représentant de la Bavière auprès de la cour d'Autriche, avait développé certaines vues qui lui étaient, disait-il, suggérées par son gouvernement. A l'entendre, les traités d'alliance conclus naguère entre les États du Sud et la Prusse n'offraient qu'une solution incomplète et, en tout cas, tout à fait provisoire. Combien ne serait-il pas préférable de créer, sous les auspices de l'Autriche, une union plus étroite entre les États méridionaux, puis de fondre les deux confédérations en une seule pour la défense commune des intérêts germaniques ! A cette ouverture, M. de Beust avait affecté la surprise, s'était étonné qu'on voulût ramener l'Autriche dans le concert de l'Allemagne après l'en avoir naguère si durement exclue ; puis il s'était enquis, avec quelque ironie, des avantages qui répondraient aux charges de la nouvelle Confédération. Ayant parlé de la sorte, il s'était abstenu de réflexions plus amples, avait recommandé la même réserve à ses agents, et avait attendu qu'une proposition plus directe l'obligeât à formuler une réponse précise.

Il ne devait pas attendre longtemps. Quelques jours plus tard, un nouveau messager arriva à Vienne : c'était encore un Bavarois, diplomate d'occasion, non de carrière, M. de Tauffkirchen. On ne doutait guère que M. de Bray n'eût été le porte-voix de la Prusse Le langage de M. de Tauffkirchen transforma la présomption en certitude. Il ne dissimula point qu'il s'était rendu récemment à Berlin, s'abrita sous le patronage de M. de Werther, affirma qu'il était le fidèle interprète de M. de Bismarck aussi bien que du premier ministre bavarois, le prince de Hohenlohe. Les complications de l'affaire luxembourgeoise obligeaient, disait-il, les princes allemands à resserrer leurs liens mutuels. Si nous en croyons les confidences que M. de Beust fit un peu plus tard au duc de Gramont, le diplomate improvisé ajouta à cette remarque générale toutes sortes de récriminations contre la France. Il rejeta sur elle toute la responsabilité de l'agitation européenne. Il fallait, ce furent, à ce qu'on assure, ses propres paroles, mettre la France à la raison. L'envoyé bavarois, on pourrait dire l'envoyé prussien, joignit à ses instances quelques vagues menaces. Si l'Autriche refusait de se rapprocher de la Prusse, celle-ci serait contrainte de se rejeter vers la Russie : de là peut-être certains accords, certaines ententes qui ne seraient conformes ni aux désirs ni aux intérêts de la cour de Vienne. Après ce préambule, M. de Tauffkirchen essaya de déterminer quels seraient, pour la monarchie impériale, les avantages de ce pacte d'amitié. Toutes les possessions allemandes de l'Autriche lui seraient garanties à perpétuité ; la même garantie, mais à titre temporaire seulement, lui serait assurée pour ses possessions non allemandes. Dans l'ordre politique, industriel, commercial, toutes sortes d'autres bénéfices seraient le prix de l'alliance. « Le temps presse, » continua le Bavarois avec un redoublement d'insistance. Il affirma qu'il était muni de pleins pouvoirs : il les avait sur lui : tout pourrait être conclu en vingt-quatre heures : enfin, ajouta-t-il en terminant, il était porteur d'une lettre autographe de Sa Majesté Bavaroise pour l'empereur François-Joseph.

M. de Beust avait écouté la communication sans l'interrompre. Il avait, dit-on, autant de finesse que M. de Bismarck avait de force. Une pénétration beaucoup moindre que la sienne eût suffi à démêler les pièges que ces ouvertures cachaient. La réponse du premier ministre laissa percer un peu d'irritation et surtout beaucoup de persiflage. « Vous croyez, dit-il au messager bavarois, que l'alliance de l'Autriche avec la Prusse contribuera au maintien de la paix menacée. Mais l'Autriche, pour son compte, jouit d'une paix profonde et qui n'est en rien menacée. Le double résultat du projet serait de nous attirer la haine de la France et de subordonner plus que jamais l'Allemagne à la Prusse. Que nous offre-t-on en retour de notre sacrifice ? La promesse de ne pas être inquiétés dans nos possessions, ou du moins de ne pas l'être trop tôt. Convenez que la garantie est médiocre La coalition de l'Autriche avec la Prusse et l'Allemagne, loin d'assurer la paix, serait bien plutôt prétexte à conflit : car la France, se sentant visée, ferait appel aux passions populaires, et elle a bien des choses encore à promettre à l'Italie, bien des choses à promettre à la Révolution. En cas de guerre malheureuse, serait-ce pour nous un sort bien réjouissant que de succomber avec la Prusse et d'avoir à subir la loi du vainqueur sur le Rhin, sur les Alpes, sur la mer Adriatique ? En cas de victoire, que nous offrirait-on à Berlin, sinon un nouvel exemplaire du traité de Prague ?» Suivant le récit fait plus tard à M. de Gramont, le premier ministre autrichien ne se serait pas contenté de cette réplique. Mais, faisant allusion aux événements de l'année précédente : « Après Sadowa, dit-il, la médiation de l'empereur Napoléon a garanti à l'Autriche son intégrité territoriale. Pourrions-nous aujourd'hui, sans flagrante ingratitude, accepter cette garantie de la Prusse pour prix d'une alliance contre la France ? » Il se peut que M. de Beust, désireux de se faire valoir aux yeux de notre ambassadeur, ait un peu haussé après coup le ton de son langage. Même dépouillée de ce dernier argument, la riposte était assez vive pour décourager M. de Tauffkirchen. Sans solliciter de plus amples éclaircissements, celui-ci se leva fort confus, déclara sa mission terminée, ajouta qu'il renonçait à remettre à Sa Majesté impériale la lettre autographe du roi de Bavière. « Si vous voulez voir l'Empereur, reprit M. de Beust se radoucissant, il se fera un plaisir de vous recevoir et de vous charger de ses compliments personnels pour le roi. » L'audience eut lieu, mais toute de courtoisie ; et sans plus tarder le négociateur quitta Vienne[11].

Le refus de M. de Beust venait d'étouffer en son germe la reconstitution d'une véritable Sainte-Alliance. Que serait-il advenu dès 1867, si la Prusse eût été assurée de l'entière complicité de l'Allemagne, de l'entière complaisance de l'Autriche ? Quoiqu’assez dédaigneusement repoussées, les propositions inspirées par M. de Bismarck et répétées docilement par les agents bavarois méritaient d'être retenues à titre de symptôme inquiétant. Ceux qui s'ingéniaient à ourdir une ligue contre la France, qui ne parlaient que de la contenir, que de «la mettre à la raison e, montreraient-ils beaucoup d'empressement à s'éloigner de nos frontières, fût-ce par l'évacuation d'une place qu'aucune stipulation internationale ne permettait plus de garder ? Tandis que M. de Beust tenait le langage que nous venons de rapporter, le représentant de l'Autriche auprès du roi Guillaume, M. de Wimpffen, s'appliquait à recommander à Berlin le double arrangement imaginé à Vienne et destiné à régler la question luxembourgeoise. Ses premières dépêches reflétèrent d'assez vives appréhensions. Ce n'était pas que M. de Bismarck déclinât les bons offices du cabinet autrichien : bien au contraire, il affectait de les accepter avec reconnaissance ; il allait plus loin, discutait les deux projets, qualifiait même d'idée heureuse[12] la combinaison qui transférait le Luxembourg à la Belgique et cédait à la France Marienbourg et Philippeville. Mais combien la réalité ne différait-elle pas de ces apparences conciliantes ! Après avoir parlé de la sorte, le chancelier se demandait si l'Angleterre se prêterait à une nouvelle délimitation du territoire belge ; puis, ramenant son regard vers son propre pays et reprenant avec une persistance troublante le thème déjà débattu, il invoquait la surexcitation de l'esprit public : il adhérerait à la proposition autrichienne, il y adhérerait certainement... si d'ici là il n'était débordé, s'il n'avait la main forcée, si les excitations du parti militaire n'étouffaient les calmes avis des politiques. Que d'arrière-pensées inquiétantes ne cachaient pas ces formules dubitatives ! — Ce qui alimentait les craintes, c'était le fâcheux langage des agents prussiens à l'étranger. Le représentant du roi Guillaume à Saint-Pétersbourg affirmait que M. de Bismarck n'était pas homme à ajourner la lutte s'il la croyait inévitable. A Londres, M. de Bernstorff contestait de parti pris les propos conciliants attribués à son chef et niait que jamais la Prusse pût consentir à l'évacuation du Luxembourg[13]. L'attitude du gouvernement russe ajoutait à toutes ces incertitudes une autre cause de trouble. « Je souhaite à la tentative de M. de Beust tout le succès qu'elle mérite, disait le prince Gortschakoff à l'ambassadeur d'Autriche, M. de Revertera ; mais je suis résolu à ne point engager prématurément la politique de la Russie. w Cependant, à Berlin, une rumeur commençait à s'élever. Comme nous nous appliquions à relever nos effectifs fort amoindris, à compléter notre matériel de guerre, la presse allemande se mit à dénoncer avec une extrême véhémence ces préparatifs : « Décidément la France veut la lutte », tel était le mot d'ordre dans les cercles militaires prussiens. L'accusation parut d'autant plus grave que le procédé semblait renouvelé de l'année précédente. A la veille de Sadowa, pareil grief avait été invoqué contre l'Autriche ; et la question des armements, entretenue, avivée avec une habileté perfide, avait, plus que tout le reste, entraîné les deux peuples dans la guerre.

M. de Beust ne se découragea point. Sa pensée, toujours la même, se développait sous les formes les plus variées, les plus persuasives : « La France, disait-il ingénieusement, renonce à une affaire à demi conclue, l'acquisition du Luxembourg ; que la Prusse de son côté, renonce à un droit à demi perdu, l'occupation de la forteresse[14]. » Ainsi parlait l'homme fin, M. de Beust, s'adressant à l'homme fort, M. de Bismarck. Sur ces entrefaites, l'homme fort s'éclipsa : il partit pour la Poméranie et, durant cinq jours, fut invisible à tous. Cependant les plus hautes influences s'exerçaient dans le sens de la paix. La reine Victoria, sortant de son habituelle réserve, s'adressa en une lettre autographe au roi Guillaume. Avec des supplications très pressantes, elle conjurait le souverain d'épargner à l'Europe les horreurs de la guerre. Que si la lutte éclatait, l'Angleterre, malgré les liens d'une traditionnelle amitié, ne pourrait prêter à la Prusse aucun appui, pas même un appui moral. En invoquant les alliances de famille, les considérations d'humanité, la reine était assurée de toucher au plus sensible endroit le monarque prussien. Un courrier extraordinaire fut chargé de porter le message et arriva le 24 avril à Berlin. Ce jour-là même, M. de Bismarck reprit la direction de son ministère. M. de Wimpffen guettait son retour. Le 25 avril, il eut avec lui un long entretien et constata avec bonheur des dispositions qui s'amollissaient. L'homme d'État prussien, qui semblait en humeur d'expansion, parla longuement de l'état de la France. Il en parla avec une sérénité bienveillante, presque impartiale, comme si la solitude, le repos, l'absence eussent détendu ses nerfs et calmé son âme. En fort bons termes il rendit hommage à l'empereur Napoléon qui, personnellement, désirait la paix. « Mais, ajouta-t-il, il est à craindre qu'il ne soit entraîné par les circonstances ou par son entourage. » L'ambassadeur autrichien, se hâtant de mettre à profit l'éclaircie, redoubla ses instances. Répétant les propres paroles de M. de Beust : « Serait-ce chose raisonnable, dit-il, que de céder à une surexcitation éphémère de l'opinion publique ? Un simple droit de garnison, est-ce un objet de litige suffisant pour motiver la guerre ? » A ces mots, M. de Bismarck reprit avec une gravité plus soucieuse : « La question du Luxembourg est sans doute de minime importance, mais elle peut être un prétexte pour cacher des desseins ultérieurs. » Le chancelier poursuivit, parla des préparatifs militaires de la France, des violences de la presse parisienne : « Ah ! monsieur le président du conseil, reprit avec quelque vivacité M. de Wimpffen, croyez-vous que le langage de la Gazette de l'Allemagne du Nord ou de la Gazette de la Croix soit de nature à rassurer les esprits ? » Il importait que cet échange d'idées aboutit à une conclusion précise S'efforçant de pousser à fond l'entretien, l'ambassadeur fit valoir l'esprit conciliant de Napoléon qui ajournait, abandonnait même tout projet d'annexion, qui laissait le Luxembourg aux mains de la dynastie d'Orange, et ne demandait en retour qu'une seule chose, l'évacuation et la démolition de la forteresse. M. de Bismarck ne contesta pas la sagesse de cette politique « Personnellement, dit-il, je me prononcerais en faveur de cet arrangement, mais il faut obtenir l'agrément du roi, gagner en Allemagne l'opinion publique. » La conversation s'égarant un peu, on revint aux armements. « Je vous en supplie, observa M. de Wimpffen, ne soulevons pas ces irritants griefs. » Et à cet égard, se référant au propre exemple de sa patrie, il rappela ce qui s'était passé en 1859, en 1866. Bismarck, de plus en plus radouci, convint que la remarque était juste et que rien n'égalait le péril de ces mutuelles accusations. En manière de conclusion, il laissa pressentir son assentiment au projet autrichien : seulement, jaloux de ne paraître rien accorder à la France, il souhaitait que la demande d'évacuation fût formulée par la Hollande : il désirait en outre que le grand-duché, devenu état neutre, fût placé sous la garantie des puissances[15].

Dès ce moment, l'horizon politique s'éclaircit. Tout concourut à aider l'œuvre de l'Autriche, et très particulièrement la modération de la France. Les déclarations de M. de Bismarck à M. de Wimpffen furent aussitôt communiquées à Vienne et à Paris. Sans perdre un instant, M. de Metternich se rendit auprès de l'Empereur. Sur la forme de la demande d'évacuation, sur la neutralisation du Luxembourg, le monarque n'éleva aucune objection. Il ne remarqua pas, feignit de ne pas remarquer le soin de M. de Bismarck à ne pas traiter avec nous, sa vigilance à nous enlever toute occasion ultérieure de saisir le grand-duché. Avec une fermeté résolue, il avait fait la part de l'honneur, et sur ce point ne transigeait pas. Tout le reste n'était à ses yeux que débat secondaire. Immédiatement, presque chaleureusement, dit M. de Metternich[16], il accepta tout. Les paroles de Napoléon ayant été rapportées le lendemain à Berlin, M. de Bismarck comprit qu'une bonne volonté si large, si conciliante ne laissait à la guerre aucun prétexte plausible : « Dans ces conditions, dit-il à M. de Wimpffen, je considère la paix comme assez assurée. »

Elle l'était d'autant plus que le parti militaire prussien ne pouvait plus conserver aucune illusion, même sur l'appui de la seule puissance qui, dans les premiers jours, lui avait inspiré quelque espoir.

La Russie, au début de la crise, s'était tracé une voie à part en dehors de l'Autriche, en dehors de l'Angleterre. Elle s'était dérobée à toute explication, avait affecté d'attendre, de se réserver. Entre le prince de Reuss, ministre de Prusse, et M. de Talleyrand, ambassadeur de France, les faveurs étaient très inégalement réparties : au premier, toutes les confidences ; au second, la politesse courtoise qui s'accorde à un étranger de distinction. A Paris, M. de Budberg, ambassadeur du czar, tant par conviction personnelle que par sympathie pour M. de Moustier, à qui le liait une ancienne amitié, se montrait très favorable à la politique des Tuileries. Tout autre était le prince Gortschakoff. Il prisait fort la clarté loyale, l'équitable modération des dépêches françaises, mais sur tout le reste gardait un si prudent silence, qu'on eût dit un secret allié de la Prusse aussi bien qu'un juge impartial des événements. C'est seulement par degrés que le chancelier moscovite s'était rapproché des cabinets de Vienne et de Londres. On avait su d'abord qu'il n'était engagé vis-à-vis de M. de Bismarck par aucun lien, et cette assurance avait été un premier soulagement. Les jours suivants, il avait osé formuler des vœux très nets pour une solution pacifique. Enfin, on l'avait entendu avouer que le droit d'occupation de la Prusse à Luxembourg était fort contestable. L'évolution venait de se compléter, et le premier ministre du czar, ouvrier de la onzième heure, s'était placé du même coup à côté de lord Stanley, à côté de M. de Beust lui-même. Le signe de ce revirement avait été une proposition émanée de Saint-Pétersbourg et qui consistait à remettre à une conférence européenne le règlement de la question luxembourgeoise. A l'heure où M. de Bismarck avait avec M. de Wimpffen l'entretien que nous avons rapporté, la nouvelle était connue. Sans doute, elle n'avait pas été étrangère au changement d'attitude du ministre prussien. Toutes les grandes puissances étant d'accord, quelle apparence que M. de Bismarck, avisé autant qu'audacieux, les voulût braver toutes à la fois ! Et, en effet, avant la fin d'avril, à la suite d'un entretien avec le ministre du czar à Berlin, M. d'Oubril, il accepta la proposition russe.

Les invitations à la conférence partirent le 1er mai. Elles s'étendirent à tous les signataires du traité de 1839 et, en outre, à l'Italie. L'initiative de la convocation avait été réservée au roi des Pays-Bas, souverain territorial du grand-duché. Les séances s'ouvriraient le 7 mai ; le lieu de la réunion serait Londres. Même en ces heures de détente, on put craindre que les ardeurs du parti militaire n'emportassent d'un seul coup le patient ouvrage des diplomates. Le gouvernement français, surpris par la crise, avait apporté une extrême activité à combler les lacunes du matériel, à remplir les vides des arsenaux. Sous l'énergique impulsion du maréchal Niel[17], des approvisionnements avaient été rassemblés, des fusils fabriqués, des chevaux achetés ; de plus, un grand nombre d'hommes en congé avaient été rappelés. Ces mesures de vigilance, qui n'étaient, qui ne pouvaient être des mesures d'agression, n'avaient pas échappé aux officiers de l'état-major prussien. Ayant rêvé une campagne foudroyante contre un ennemi dépourvu, ils se dépitaient que l'occasion leur fût dérobée. Chaque jour enlevait, croyait-on, une chance à la victoire, et on s'en désespérait : « La question du Luxembourg, écrivait en ce temps-là M. de Moltke, n'amènera probablement pas d'hostilité : rien ne saurait nous être plus agréable qu'une guerre qui, malgré tout, ne se peut éviter[18]. » Dans les correspondances militaires, on rencontrerait maints témoignages pareils. Soit qu'il fût à demi entraîné par le courant belliqueux, soit qu'il jugeât téméraire de le combattre trop ouvertement, M. de Bismarck se pénétrait parfois de ces aspirations et les laissait percer dans ses dépêches. Avec beaucoup de véhémence, il protestait contre les préparatifs français, et en des télégrammes qu'il mettait une sorte de bravade à expédier en clair. Aux Tuileries, au quai d'Orsay, on s'était promis de demeurer calme. La résolution tiendrait-elle jusqu'au bout ? Un jour, c'était à la veille de l'ouverture de la conférence, M. de Bismarck envoya à M. de Goltz, sans prendre la peine de la chiffrer, une dépêche ainsi conçue : « M. de Werther annonce de Vienne que même l'ambassadeur de France autorise maintenant de continuels achats de chevaux en Hongrie pour le compte de la France. » Piqué au vif, M. de Moustier adressa aussitôt sous la même forme le télégramme suivant à M. Benedetti : « Les mesures militaires de tout genre sont poursuivies par le gouvernement prussien sur une grande échelle ; il fait, en outre, acheter des chevaux de tous côtés, en Pologne, en Hongrie, et même en Irlande. Nous n'en voulons pas tirer de fâcheuses inductions ; mais je crois devoir vous le faire connaître pour votre information personnelle[19]. » Plusieurs de nos diplomates commençaient à marquer quelque impatience : tel était M. de Gramont, qui, après un entretien avec M. de Werther sur les armements, écrivait de Vienne : « Si je n'ai pu convaincre le ministre de Prusse de la sincérité de nos sentiments pacifiques, c'est que son gouvernement lui a défendu d'y croire. » Et il ajoutait sous une forme plus âpre que prudente : « Le cabinet militaire du roi Guillaume parlera moins de nos armements quand il y croira davantage[20]. » Terrifié de ces symptômes, M. de Beust, cet infatigable agent de la paix, insistait en des télégrammes pleins de supplications pour que la conférence se réunît bien vite, pour qu'elle hâtât ses travaux, pour que sans retard elle offrit à l'Europe une solution définitive. « Rien ne sera terminé, disait-il, tant qu'on ne tiendra point le traité. » Cependant à Berlin, dans les milieux militaires, le bouillonnement des passions ne s'apaisait que malaisément, avec toutes sortes de retours irrités ; et la contradiction était étrange entre les diplomates, proclamant d'avance la paix, et les généraux, prédisant, d'avance aussi, la mobilisation. Tout était mis en état de défense, et particulièrement la forteresse de Luxembourg. Tout le jour, à la grande stupéfaction des habitants, on travaillait à réparer les murailles, à les garnir d'artillerie : la nuit même n'interrompait point la besogne, qui se prolongeait à la lueur des torches, comme si on eût été à la veille d'un siège, non d'un démantèlement[21].

Cette agitation guerrière commençait à peine à se calmer, quand la conférence se réunit. C'eût été à désespérer de la raison humaine, si toute l'Europe assemblée n'eût pu décider la Prusse à abdiquer un droit de garnison qui ne s'exerçait que par une délégation de l'ancienne Diète germanique, désormais dissoute. Les travaux des diplomates durèrent quatre jours. Des délibérations des plénipotentiaires un traité sortit qui consacrait la souveraineté de la maison d'Orange-Nassau sur le grand-duché et rangeait cette principauté parmi les États neutres. La conséquence de la neutralisation, c'était l'inutilité de toute place forte. Aussi était-il convenu que la ville de Luxembourg, considérée dans le passé comme forteresse fédérale, serait démantelée. Le grand-duché étant neutralisé, la Confédération n'existant plus, Luxembourg étant ville ouverte, le droit d'occupation disparaissait virtuellement. « Sa Majesté le roi de Prusse, disait l'article 4, déclare que ses troupes actuellement en garnison dans la forteresse de Luxembourg recevront l'ordre de procéder à l'évacuation de cette place immédiatement après l'échange des ratifications du présent traité. » Ainsi fut stipulée, au profit de la France, la modeste garantie qu'elle réclamait pour sa sécurité et plus encore pour son honneur. Le 11 mai, les plénipotentiaires se séparèrent au bruit fort affaibli, mais encore perceptible, des agitations que la malheureuse affaire avait soulevées.

Deux jours plus tard, M. de Moustier annonça aux Chambres le dénouement de la crise, la consolidation de la paix. Son exposé fut bref, précis, exempt de cette enflure de langage trop fréquente dans les communications officielles du second empire. Il rappela avec gratitude les efforts des puissances et parla en termes amicaux de la Prusse elle-même. Il proclama que le but de la France avait été moins d'agrandir son territoire que de protéger ses frontières. Partant de là, il mit en relief les humbles avantages du traité. Un nouvel État neutre, sorte de continuation de la Belgique, couvrait nos limites septentrionales. La pleine indépendance du roi grand-duc était assurée. Des fortifications jadis élevées contre nous seraient rasées. Des bataillons installés à nos portes pour nous surveiller allaient battre en retraite et reprendre leurs cantonnements en Allemagne. A ce discours, députés et sénateurs applaudirent, non avec l'enthousiasme d'autrefois, mais en un ensemble fort décent, et avec des manifestations assez prolongées pour donner au gouvernement et au pays lui-même l'illusion d'un succès. La vérité, c'est que ce dernier épisode des compensations, au lieu de finir en un terrible conflit, s'achevait sans laisser d'autres traces qu'un mois d'inquiétudes, et de fortes dépenses à inscrire au budget de la guerre. A une campagne malheureuse avait succédé une retraite bien conduite qui sauvait, et au-delà, l'honneur. Heureux si, avec le règlement de la question luxembourgeoise, les rivalités, les rancunes, les mauvais souvenirs eussent pu s'effacer ! Mais, après toutes les fautes qui avaient précédé ou suivi Sadowa, en présence des aspirations prussiennes et des susceptibilités françaises, qui eût osé espérer l'apaisement durable ? Tant de bruit pour un si modeste enjeu, n'était-ce pas le signe des colères qui couvaient au fond des âmes et qui, au premier incident, remonteraient à la surface ? Désormais les plus ambitieux désirs n'iraient guère au-delà d'un replâtrage, comme jadis celui de Gastein, au-delà d'une paix incertaine, fragile comme les jours d'un malade, et qui se prolongerait d'année en année tant qu'il plairait à Dieu.

 

V

Même précaire, une trêve suffisait pour le plaisir ; et l'on s'y abandonnerait avec d'autant plus d'entraînement qu'entre les anxiétés de la veille et les incertitudes du lendemain, l'heure serait courte peut-être pour festoyer et se réjouir. Après les ombres épaisses, voici, brusquement, sans transition, l'éclatante lumière. Les soucis de la guerre s'évanouissant, toutes les pensées se tournèrent vers l'Exposition.

Elle avait attendu longtemps, assez longtemps pour qu'on en désespérât. Le 1er avril, la cérémonie d'ouverture, au plus fort des inquiétudes, avait laissé une impression navrante, comme le baptême d'un enfant chétif qui semble n'être né que pour mourir. Nul n'avait foi en elle, ni le public, ni les exposants, ni la commission impériale. La nature, comme les passions des hommes, semblait conspirer contre son succès : car le printemps, qui, cette année-là, parut une prolongation de l'hiver, jetait sur toutes choses un voile maussade. On ne voyait que vitrines vides, caisses fermées, touristes clairsemés, perplexes, moins enclins à compléter leur installation qu'à préparer leur départ. Enfin tout s'éclaircit à la fois, et le ciel qui se dégagea de ses brumes, et la politique qui se rasséréna, et les âmes qui s'ouvrirent à une confiance au moins passagère. Dès lors, la capitale, rendue à elle-même, s'ingénia à compléter ses apprêts de fête. Vers le milieu de mai, elle apparut en toute sa splendeur, embellie par le soleil, fière de ses monuments anciens et de ses monuments nouveaux, harmonieuse, aimable, attirante plus qu'aucune autre cité de l'univers, toute souriante à ses visiteurs, prête à tout leur montrer avec une générosité sans calcul, et s'appliquant à plaire avec un redoublement de bonne grâce comme pour réparer les jours perdus.

En 1855, le palais de l'Industrie, accru de différentes annexes, avait paru suffisant pour qu'on y classât les produits de la France et de l'étranger. En 1867, le chiffre des exposants, qui était de cinquante-deux mille au lieu de vingt-quatre mille, le nombre présumé des visiteurs, le désir de fixer l'attention par un spectacle de plus en plus captivant, tous ces motifs avaient déterminé une installation plus spacieuse. Le choix s'était porté sur la plaine du Champ-de-Mars. L'emplacement se recommandait par sa superficie, qui atteignait environ quarante-cinq hectares, par la proximité du fleuve, par le voisinage de nombreuses voies d'accès. Le plan général était celui d'un vaste parc, semé de kiosques ou de pavillons, aménagés les uns pour l'utilité, les autres pour l'effet pittoresque, la fantaisie ou le plaisir. Au milieu de ce parc avait été élevé le palais de l'Exposition proprement dite. C'était une immense construction circulaire, sans étage, d'un ovale très prononcé, qui couvrait à elle seule une étendue de plus de seize hectares et qui, s'allongeant de la Seine vers l'École militaire, commençait à trois cents mètres du fleuve, pour finir à deux cents mètres environ de l'avenue Lamothe-Piquet. Aucun ornement d'architecture, soit qu'on eût ménagé la dépense pour un édifice d'une durée éphémère, soit qu'on eût voulu que la sévérité du bâtiment principal contrastât avec les formes tourmentées et bizarres des constructions répandues dans le parc. Si l'apparence était peu élégante, la disposition intérieure, très remarquable et aménagée d'après les plans du commissaire général A. Le Play, était à la fois simple et ingénieuse. Elle consistait en une série de cercles concentriques, avec voies rayonnantes traversant les secteurs successifs. Chacune de ces galeries circulaires était consacrée à une nature spéciale de produits. La galerie la plus éloignée du centre, celle qui exigeait la plus grande superficie, était la galerie des machines ; puis venaient, sur un espace de plus en plus réduit, les diverses galeries, celle des matières premières, celles du vêtement, du mobilier, des arts libéraux, enfin celles des beaux-arts et de l'histoire du travail qui touchaient au centre de la circonférence. Tandis que ces zones concentriques étaient consacrées chacune à l'une des grandes classifications de l'industrie, les voies rayonnantes séparaient entre elles les expositions des divers peuples. Suivant ses goûts ou l'objet de ses travaux, le visiteur pouvait donc, pour explorer le palais, adopter deux méthodes également logiques. Que s'il suivait chaque cercle concentrique, il rencontrerait tous les produits de même nature et pourrait les comparer ensemble ; que s'il suivait les voies rayonnantes, il étudierait toutes les productions diverses d'une même nation. L'étendue du Champ-de-Mars avait permis de supprimer les installations éloignées. Une seule annexe avait été établie dans l'île de Billancourt et avait été consacrée aux produits du travail agricole. Telle se montrait, dans ses lignes principales et dans son aspect matériel, l'Exposition de 1867.

Une Exposition universelle, en assemblant tous les produits de l'activité humaine, permet de noter jusqu'en leurs plus fugitifs détails les goûts, les modes, les tendances d'une époque. A ce titre, elle reflète l'état social et économique, tout de même que les élections générales reflètent l'état politique. L'Exposition de 1867 eut, entre toutes, ce caractère. On eût dit que la société impériale, à la veille de disparaître, eût complaisamment posé devant l'avenir pour permettre à l'avenir de la reconnaître et de la fixer.

Ce fut la grande fête du Paris qui s'amuse, non celle d'un jour ou d'une nuit, mais celle qui dura six mois. Ce fut comme une gigantesque féerie transportée dans la vie réelle et la pénétrant d'aspects fantastiques. A peine entré dans le parc du Champ-de-Mars, le visiteur percevait une sensation bizarre, faite de couleurs étrangement assorties, de lignes capricieusement mêlées, de cris joyeux, bruyants jusqu'à étourdir, d'invitations osées qui provoquaient à tous les plaisirs et mettaient en éveil toutes les passions. Le regard était sollicité par toutes sortes de constructions, de toutes les dimensions, de tous les styles, de toutes les époques, de toutes les nations : phares, théâtres, caravansérails, temples égyptiens, portiques grecs, pagodes chinoises, cottages anglais ou hollandais, bergeries tyroliennes, relais de poste ou isbah russes, habitations suédoises. Par-dessus tout, l'Orient dominait, avec ses mosquées, ses cafés, ses bazars et toute la série des imitations byzantines. Ce n'était pas que chaque construction fût belle ; beaucoup étaient d'une exécution médiocre et quelques-unes d'un goût détestable. Mais nul n'échappait à l'impression d'étonnement. Avec une curiosité ahurie, on contemplait ce fouillis d'édifices aux fondations fragiles, tout en apparences, que la même saison verrait naître et mourir et qui, avec leur éclat superficiel, symbolisaient assez bien la société elle-même. Tout avait été combiné pour le pittoresque. Ici des campements arabes ; là des Russes avec leurs chevaux, de vrais chevaux des steppes ; plus loin des Mexicains juchés sur la plate-forme d'un tombeau aztèque ; ailleurs des virtuoses de Tunis qui donnaient à un public mêlé l'échantillon d'un café-concert à la façon des pays barbaresques ; puis des Chinois, des Chinoises, des Égyptiens, tous plus ou moins authentiques ; des Turcs enfin et en nombre infini. L'espoir d'amortir un peu les dépenses générales de l'entreprise avait poussé les commissaires impériaux à concéder moyennant finances à des industriels, petits ou gros, certains droits d'installation : de concession en concession, ceux-ci avaient envahi une partie du parc ; ils y avaient établi des brasseries, des pâtisseries, des charcuteries, et, à profusion surtout, des ateliers de photographie ; ils y organiseraient des bals, y chanteraient la chansonnette, y tireraient des loteries, y montreraient des chevaux de l'Ukraine dressés comme des chiens savants. Pour beaucoup d'entre eux, une place à l'Exposition avait tout juste la valeur d'une annonce permanente à la quatrième page des journaux. On les voyait poursuivre les passants, avec un désir immodéré de les vêtir, de les nourrir, de les désaltérer, de les renseigner, de les voiturer, de les brosser, de les reposer ; puis ils s'évertuaient en peines infinies pour attirer le public par leurs enseignes, leurs transparents, leurs emblèmes, leurs cris ; et tout cet étalage, aujourd'hui vulgaire, avait alors, surtout pour les provinciaux, un aspect de nouveauté qui divertissait sans lasser. Jamais la joie ne fut plus expansive, plus bruyante qu'à cette heure où la gravité des fautes passées, la menace des périls futurs semblait inviter au recueillement. On n'avait point encore l'idée de toutes les attractions extraordinaires qui furent imaginées depuis. Mais comme on jouissait de toutes choses, naïvement, étourdiment, follement, avec une fraîcheur d'impression que rien n'avait blasée ! Avec ses boutiques, ses baraques, ses jeux, ses tourniquets, l'Exposition avait l'air d'un champ de foire, mais prodigieux, et le plus étourdissant qu'on eût rêvé. Avec ses réductions des monuments de tous les peuples, elle donnait l'illusion d'un voyage autour du monde. L'apparence était aussi celle d'une immense hôtellerie et, pour tout dire, d'une hôtellerie équivoque autant que brillante. Une police trop facile avait omis de réglementer ces lieux. Sous l'auvent des restaurants ou des cafés, des femmes décolletées, maquillées, provocantes, têtues en Bavaroises, en Hollandaises, en Espagnoles, offraient, en toutes les langues, les mets, les boissons de tous les pays, et, par leur hardiesse, déconcertaient les moins prudes. La couleur locale, disait-on, excusait tout cela. Cependant, à la manière des grands bazars qui ne négligent aucune des fantaisies de leur clientèle, le parc du Champ-de-Mars tenait tous les articles, même les articles sérieux. A quelques pas, des gentlemen vêtus de noir et de mine fort affable distribuaient à profusion les Bibles. Il y avait même une salle évangélique où l'on prêchait en français, en anglais, en allemand. On prêtait une attention discrète à ces pieux conseils ; puis on s'éloignait, les poches pleines de tracts bienfaisants qui, l'année suivante, se retrouveraient en ballots sur les quais. Tel était le spectacle, étonnant en sa variété. A proprement parler, on le voyait lors pour la première fois, car, en 1855, on n'eût rien osé rêver de pareil. Au milieu du perpétuel tumulte, un seul endroit per mettait un recueillement relatif : c'était le jardin dessiné dans la portion du Champ-de-Mars opposée à la Seine et qui formait comme un petit parc isolé, à l'extrémité du grand parc lui-même. En aucun lieu, les architectes paysagistes, les fabricants de rivières, les ingénieurs de l'horticulture n'avaient déployé plus d'efforts pour créer toute une nature artificielle : là avait été rassemblé tout ce qui peut charmer les yeux, serres, volières, aquariums d'eau douce et d'eau salée, massifs de fleurs, bassins, grands arbres même ; là s'ébattaient les enfants, un peu moins gênés par la foule ; là résonnaient le soir les valses de Strauss ; et les visiteurs avides de calme ne se lassaient pas d'admirer la féerique puissance qui avait, comme d'un coup de baguette, fait surgir du sable cette oasis coquette, ombreuse et charmante.

Le parc s'étendait comme une ceinture autour de la grande galerie circulaire. Dans la première pensée des organisateurs, il ne devait être que le promenoir animé et gracieux où le public se reposerait dans l'intervalle des visites, et où seraient aménagées les installations spéciales, difficiles à caser ailleurs. On dut bientôt reconnaître que l'accessoire nuirait au principal. Quand un livre sérieux est précédé d'une préface trop badine, la préface se lit avidement, et le reste court risque de demeurer en feuillets non coupés. A l'Exposition de 1867, la préface, à savoir le parc, était, en vérité, trop folâtre. Il retenait les badauds qui s'attardaient aux réclames, les paresseux qui s'oubliaient dans les cafés, les mélomanes qui se rapprochaient des orchestres, les fatigués qui s'étendaient sous les ombrages, les curieux de choses lointaines qui flânaient autour des monuments exotiques, les voluptueux qui s'allumaient au contact des filles de joie. Combien, s'étant usés en ces distractions, trouvèrent à peine le temps de pénétrer dans la grande galerie, et ne rapportèrent chez eux que l'impression injuste et incomplète d'une vaste entreprise de menus plaisirs, d'une colossale kermesse réussie fort à souhait ! Ce fut grand dommage. Dans le parc triomphait la fantaisie, avec beaucoup de joyeusetés fort risquées. Dans le palais circulaire régnait le génie du classement. Là s'étalaient en un ensemble très digne d'étude tous les produits de l'industrie humaine.

Ceux qui pénétraient dans le palais suivaient rarement l'ordre logique qu'indiquaient les catalogues. S'engageant dans l'une des voies rayonnantes et se rapprochant du centre de la circonférence, ils allaient tout droit à ce qui brillait, aux glaces de Saint-Gobain, aux porcelaines de Sèvres, aux tapis des Gobelins, aux cristaux de Baccarat ou de Bohême. Puis on admirait les surtouts de la maison Christofle et les chefs-d'œuvre plus discrets de la maison Froment-Meurice. Non loin de là s'ouvrait une petite salle qui regorgeait de monde : là scintillaient les diamants, et il n'était pas de femme qui n'en voulût rassasier ses yeux.

Si attirants que fussent ces spectacles, en eux ne résidait pas le plus sérieux attrait de l'Exposition. A Paris, les magasins de la rue de la Paix ou des boulevards ; à Londres, ceux de Piccadilly ou de Regent-Street ; à Vienne, ceux du Graben, présentaient à leurs vitrines l'abrégé de pareilles splendeurs. Ce qui méritait le plus d'éveiller l'attention, c'étaient les efforts vers de nouvelles découvertes, vers de nouvelles applications industrielles.

La galerie des machines, la plus extérieure de toutes, celle qui englobait toutes les autres, offrait de nombreux sujets d'observation. A côté des anciens appareils à vapeur commençaient à se montrer d'autres appareils, obéissant à d'autres forces motrices, telles que le gaz ou l'air comprimé. Les machines d'extraction et d'exploitation, destinées aux mines, avaient reçu des perfectionnements proportionnés à l'importance des services que bientôt elles rendraient. Très instructive, très suggestive aussi était l'exposition des chemins de fer. Cette grande industrie des transports qui tendait à s'emparer du gouvernement de toutes les autres, était alors en pleine évolution. On s'était d'abord contenté d'obtenir la vitesse, et le public, les ingénieurs eux-mêmes, tout ravis de la merveille réalisée, s'étaient un instant arrêtés, comme se reposant sur le succès. Voici qu'on se mettait en quête de nouveaux progrès ; de là, toutes sortes de wagons-types qui assureraient la commodité des longs voyages ; de là, toutes sortes d'appareils ou de signaux qui préviendraient les accidents.

Que si, de la galerie des machines, on passait dans la galerie des matières premières, l'aspect était peu engageant et même tout à fait sévère : rien qu'une suite de salles silencieuses et de produits étiquetés. C'était comme le laboratoire et le cabinet d'histoire naturelle de l'Exposition. Un nouveau métal, léger et résistant à la fois, presque aussi blanc que l'argent quand il était pur, attirait fort la curiosité : c'était l'aluminium. On remarquait aussi les huiles dites de pétrole, alors peu employées, quoique connues depuis assez longtemps, et qui devaient plus tard s'adapter, dans une si large mesure, aux usages domestiques et industriels. Sur une longue file d'étagères étaient rangées une foule de substances chimiques enfermées dans des fioles et devant lesquelles le public passait indifférent. Quelques-unes étaient appelées à marquer de vrais progrès dans la science et spécialement dans la médecine : tel était l'acide phénique, dont on s'était mis à parler l'année précédente à propos du choléra, et dont l'emploi, fort timide, fort incertain encore, marquerait le début de la méthode antiseptique.

Les galeries suivantes et, en particulier, celle du vêtement, permettaient de suivre le sort de toutes les industries textiles.

L'industrie cotonnière portait encore la trace de la crise qui, de 1861 à 1865, avait pesé sur elle ; le blocus des ports américains ayant entravé l'introduction des cotons des États-Unis, on avait suppléé, tant bien que mal, à cette disette par des cotons de qualité inférieure importés principalement des Indes ; de là, en certaines parties de l'Exposition, des produits tout à la fois moins fins et moins solides. — L'industrie des soieries traversait, elle aussi, une période un peu difficile. Elle se sentait atteinte par la maladie des vers à soie qui désolait tout le pays cévenol. Elle ne l'était pas moins par les révolutions de la mode. Au début de l'Empire, l'envahissement d'un luxe insensé avait mis en faveur, pour la toilette des femmes, les dessins surchargés, les somptueuses chamarrures ; les exagérations de la crinoline avaient encore rendu plus coûteuses ces magnificences. C'est au plus fort de cet engouement que s'était ouverte l'Exposition de 1855. Douze ans plus tard, en 1867, on assistait à une réaction, déjà assez marquée, contre ces débauches de la vanité. On commençait à reconnaître que ces riches décorations, séantes pour les draperies ou l'ameublement, n'étaient pour la toilette qu'excès prétentieux et perversion du goût. De plus, la crinoline tendait à disparaître. Ce sage retour n'avait pas laissé que de porter aux manufactures lyonnaises un assez rude coup, et, pour le raffinement ou la variété des créations, l'Exposition du Champ-de-mars eût malaisément supporté la comparaison avec sa devancière. Obligés à abandonner les exécutions trop compliquées, à prendre pour règle une simplicité presque sévère, nos fabricants ne s'étaient pourtant pas découragés. Avec un art méritoire, ils s'étaient promptement pliés aux nouvelles tendances publiques et, réduits à présenter des étoffes unies, ils s'étaient efforcés d'obtenir, par la beauté des teintures et la perfection des tissus, le succès qu'ils avaient dû jadis à la savante richesse de l'ornementation. — Tout ce qui avait atteint l'industrie du coton ou amoindri l'industrie des soies s'était converti en bénéfice pour les tissus de laine. Ils avaient pris au coton tout ce qu'ils pouvaient lui prendre ; ils avaient empiété sur la soie en imitant son lustre. Reims, Amiens, Roubaix égalaient les fabriques anglaises, au moins pour le bon goût, pour la décoration des étoffes, pour tout ce qui relève de l'art plus que de la matière. Dans la section des draperies, Elbeuf et Sedan luttaient avantageusement avec Leeds et Verviers. — Cependant, à côté de ces grandes industries qui symbolisaient en elles toutes les forces puissantes de l'activité moderne, les regards contemplaient avec un intérêt particulier le fruit d'autres industries modestes qui s'exerçaient dans la demeure paternelle et qui, s'ajoutant au gain du chef de famille, constituaient, pour les ménages pauvres, un précieux supplément de ressources : telles étaient les dentelles venues de la Flandre ou de l'Auvergne, telles étaient surtout les broderies envoyées des cantons suisses de Saint-Gall ou d'Appenzell. L'admiration était grande pour toutes ces œuvres délicates et charmantes que les femmes et les jeunes filles avaient entreprises et achevées dans leurs moments perdus, aux champs, sur le pas de leur porte, au milieu des soins des enfants. A l'admiration se mêlait un peu de tristesse. Pendant combien de temps l'aiguille et l'humble métier à la main pourraient-ils lutter contre le métier mécanique ? Et on contemplait avec mélancolie, comme on fait pour les choses qui finissent, ces derniers vestiges des habitudes familiales et du travail accompli au foyer.

Dans les autres galeries qui se rapprochaient de plus en plus du centre, les classifications étaient un peu plus arbitraires ; mais, entre tous les projets exposés, beaucoup avaient un mérite singulier, celui de mettre en relief quelques-unes des tendances qui déjà prévalaient, qui prévaudraient surtout dans l'avenir.

Certaines salles de l'Exposition éveillaient la sensation bizarre d'un peuple qui se serait ingénié à remonter en arrière. En parcourant la section de l'ameublement, qui eût pu se dégager de cette impression ? L'ébénisterie, cette industrie artistique qui tient à la fois de la sculpture et du dessin, s'était appliquée à copier ligne par ligne les meubles qu'on laissait jadis pourrir dans les greniers. Le même souci de reproduction s'était étendu aux tapisseries antiques, dont on s'évertuait à calquer les sujets, à ressusciter les couleurs. Moyen âge, Renaissance, règne de Louis XV ou de Louis XVI, toutes les époques avaient été mises à contribution, et on aurait pu se croire dans tous les siècles, hormis dans le nôtre. C'est que les démocraties se plaisent à s'entourer d'un certain air vénérable et à jeter comme un vernis ancien sur leurs nouveautés. Tandis que les idées tendent vers l'avenir, les goûts rétrogradent vers le passé. Du moins, cette ardeur d'imitation, poussée de nos jours jusqu'à la manie, avait l'avantage de réagir contre le style affreux qui avait régné en maître pendant la première moitié du siècle et courbé toutes choses, meubles et monuments, sous le même niveau de laideur. Même en n'inventant guère, nous avions d'ailleurs la consolation de demeurer les premiers : car les étrangers se bornaient à nous copier dans ce que nous-mêmes nous avions copié.

Ce n'était pas que l'originalité manquât totalement. Plagiaires dans le mobilier de luxe, nous nous retrouvions nous-mêmes dans les objets d'un usage quotidien. Pour les appartements intimes, pour les fumoirs, pour les jardins, nous n'avions eu d'autre souci que celui de nos aises. De là ces sièges commodes, fortement inclinés, qui permettaient sinon de se coucher tout à fait, au moins de s'asseoir sur le dos ; de là ces bancs à lames de bois renversés qui semblaient inviter à la sieste. Ainsi apparaissait une société à double aspect, élégante au point de ressusciter tout le luxe artistique des anciens jours, molle au point de se plaire en une sorte de débraillé. A cet égard, les Américains s'étaient faits nos maîtres et avaient inventé le fauteuil à bascule, qui se montrait alors pour la première fois. A vrai dire, ils trouvaient leur excuse dans l'ardeur fiévreuse de leur travail, et il était naturel que le même peuple qui poussait l'activité jusqu'à l'extrême poussât jusqu'à l'extrême aussi le laisser-aller dans le repos.

Le labeur des ouvriers avait édifié le palais. C'était encore le travail de leurs mains qui l'avait rempli de tant de choses belles et charmantes. Il était juste qu'en une partie de l'Exposition la pensée se reportât principalement sur eux. Même au milieu de ses entraînements désordonnés, la société impériale avait de ces sollicitudes. Une série de galeries était consacrée aux objets à bon marché. En une longue file de salles s'alignaient les chandeliers de zinc, les couverts en ruolz, les lits en bois blanc, les papiers peints à quinze centimes, les layettes à quinze francs, les berceaux d'osier, les poupées en carton, tout ce qui embellirait un peu la demeure du pauvre, raviverait l'espoir dans le cœur des mères, épanouirait le visage des enfants. Il faut l'avouer, l'aspect général était, au premier abord, celui d'un assez mesquin bazar : en outre, il n'eût pas été malaisé de relever des puérilités, des maladresses. Mais ces taches s'effaçaient dans le dessein généreux qui avait présidé à l'organisation : de plus, l'indication des prix provoquait les comparaisons les plus instructives pour les économistes, pour les hommes adonnés aux œuvres charitables, et même pour les simples curieux. Cette exposition trouvait son complément dans les habitations populaires modèles disséminées à travers le parc. Prêchant d'exemple, l'Empereur avait voulu concourir pour les maisons ouvrières, et s'était rangé lui-même parmi les exposants.

Une obsession pesait sur notre pays et sur l'Europe, à savoir le pressentiment des luttes futures. Cette sombre image planait sur l'Exposition. La guerre était, hélas ! un fléau fort ancien. Ce qui était nouveau et vraiment original, c'était qu'elle fût classée parmi les industries. Naturellement c'était dans la section prussienne qu'il fallait chercher les chefs-d'œuvre de l'art de détruire. Là se montrait un canon monstre, sorti des usines Krupp, qui attirait tous les regards et semblait souvenir du passé, défi pour l'avenir. Plus modestes, quoique aussi meurtriers, étaient les engins exposés par les autres nations. La France avait étalé ses pièces d'artillerie, ses tentes, ses fours de campagne. Tout à côté de ces exhibitions, on voyait les voitures d'ambulance, les appareils pour blessés, et l'émulation était grande à qui déploierait vis-à-vis des victimes de la guerre la plus touchante sollicitude. Époque étrange qui cultivait avec une ardeur égale la science de tuer et la science de guérir !

On pouvait, à divers signes, deviner, pressentir du moins, où se porteraient les aspirations des temps à venir. Dans la galerie des arts libéraux, les cartes, les dessins, les tableaux statistiques, les plans en relief, tout ce qui touche à la géographie et à l'ethnographie, avait pris une assez remarquable extension. Ce n'était point encore la profusion de documents qui distingue l'époque contemporaine ; mais l'esprit d'observation déjà s'éveillait, et cette curiosité contrastait avec la torpeur passée. Les produits exotiques, les réductions des monuments d'outre-mer avaient le don de fixer l'attention. On se pressait dans le pavillon où la société des missions protestantes avait rassemblé les divinités de l'Inde, les fétiches de l'Afrique, les costumes, les armes des divers peuples de l'univers. Certaines imaginations, en petit nombre encore, commençaient à subir l'attraction des longs voyages et des contrées inexplorées. Ces aspirations, à l'état naissant, se perdraient dans les accablants soucis des années qui allaient suivre. Elles renaîtraient plus tard, gagneraient en silence, se propageraient peu à peu, jusqu'à ce que, la mode devenant engouement, tout paraîtrait fade, hormis les choses lointaines. On verrait alors les peuples, saisis d'une ambition commune, chercher de tous côtés des prolongements pour leur patrie, et se presser pour la conquête de la terre, comme si bientôt la terre dût manquer.

Tout près du centre de la circonférence se développait la galerie dite de l'histoire du travail. C'était un vrai musée rétrospectif. Là se développaient, suivant l'ordre chronologique, les principales productions de l'art et de l'industrie, depuis les silex taillés de la période primitive jusqu'aux tabatières et aux éventails du dix-huitième siècle. Cette exposition, fort curieuse en elle-même, n'était pas moins suggestive par l'état d'esprit qu'elle dénotait. Ce soin à classer les souvenirs des diverses époques, à les remettre en leur cadre avec une fidélité rigoureuse, trahissait, en ses commencements, un goût, assez exceptionnel alors, répandu aujourd'hui au point de devenir banal, celui des reconstitutions. D'étude en étude et à l'aide de collections savamment rassemblées, on arriverait à recomposer tout le passé, dans ses demeures, dans ses costumes, dans ses ameublements, et jusque dans ses plus intimes habitudes. La recherche serait pleine d'attrait, non toutefois sans écueil. Le danger, auquel nos contemporains n'ont pas échappé, serait de se perdre dans les minuties de l'érudition, de recomposer l'histoire à la manière d'un décor de théâtre prodigieusement véridique en tous ses détails, mais n'ambitionnant rien au-delà ! Tel qui se croirait un savant ne serait qu'un commissaire-priseur très affiné, et, dans le souci exclusif de recomposer les apparences extérieures, on négligerait souvent de pénétrer les âmes et de les peindre.

Avec la galerie de l'histoire du travail, la galerie des beaux-arts occupait le centre du palais. Le calcul de la commission organisatrice avait été de présenter d'abord au visiteur les applications de l'industrie transformant la matière, puis de le conduire, par des sensations de plus en plus affinées, jusqu'aux régions idéales de la peinture et de la sculpture. Cette combinaison, quoique ingénieuse, avait été peu goûtée par le public. Il jugeait que les arts n'avaient rien de commun avec l'industrie et eût souhaité pour eux une installation tout à fait séparée. Une autre déception naissait des souvenirs de 1855. On avait admis en ce temps-là au palais des Champs-Élysées toutes les œuvres des artistes encore vivants au mois de janvier 1853 : de là un incomparable assemblage, et comme une revue générale de toutes nos gloires artistiques. En 1867, le choix s'était limité aux œuvres exécutées depuis le 1er janvier 1855 : aussi cherchait-on en vain les grands maîtres qui avaient illustré les époques précédentes. Même un peu diminuée, l'école française apparaissait encore la première à l'Exposition du Champ-de-Mars, avec Hippolyte Flandrin, mort peu de temps auparavant, puis avec Gérôme, Meissonnier, Cabanel, Théodore Rousseau, Corot, Millet, Breton. Dans la sculpture, la supériorité de notre pays se montrait pareillement avec Crauk, Carpeaux, M. Falguière, M. Guillaume. Aucun art ne subit comme la peinture l'influence des milieux sociaux. Les tableaux dits tableaux de genre dominaient, comme il convient en une société où le goût des arts se démocratise et où les collectionneurs devenus légion recherchent surtout les compositions de petite dimension, faciles à caser, faciles à déménager. On devinait, pour un avenir prochain, une manière de plus en plus répandue qui se résumerait dans l'adresse d'exécution, la recherche du morceau réussi, le tour de main ingénieux. La préoccupation principale serait alors celle du débouché, et la peinture, ayant comme le commerce ses articles courants, subirait, comme le commerce aussi, la loi de l'offre et de la demande. Ces symptômes, ces déviations échappaient souvent au public. La route était longue pour percer le cercle, pour arriver jusqu'à la galerie des beaux-arts, et parfois la curiosité s'égarait en chemin. Quelques œuvres seulement fixèrent l'attention, non pas toujours les plus belles, mais les plus dramatiques. Les contemporains se rappellent une statue de Napoléon mourant, exécutée par un artiste italien, très frappante par l'intense expression de la souffrance, très imposante par la beauté de la pose et l'ampleur des draperies. Napoléon se retrouvait aussi dans la section française avec une série de bustes superbes dus à M. Guillaume. Cependant, dans la section bavaroise, le grand art était représenté par une vaste composition symbolique qui rappelait Cornélius : c'était un dessin magistral de Kaulbach où se résumait toute la réforme religieuse du seizième siècle et qui, par le choix des personnages, par leur groupement, par l'ordonnance générale, semblait relever de la théologie ou de l'histoire presque autant que de la peinture.

 

VI

Avec l'ensemble de ses merveilles, l'Exposition offrait un spectacle qui eût été malaisément égalé. Tout servirait à son succès, et en particulier ce qui fournissait matière à la critique ; car ses attractions folâtres, en lui ôtant de sa gravité, la rendraient la chose la plus affriolante du monde. Elle attira les peuples. Mais surtout elle attira les princes et les rois.

Ils y vinrent tous. Les premiers que l'on vit furent le roi et la reine des Belges, la reine de Portugal, la grande-duchesse Marie de Russie, le prince Oscar de Suède ; puis débarqua le prince de Galles, et aussi un jeune prince japonais, fils du Taïcoun. Tout d'abord les réjouissances ne laissèrent pas que d'être un peu troublées. Les sons belliqueux se percevaient encore, quoique par vibrations de plus en plus affaiblies ; et moitié retour de craintes, moitié prolongement des angoisses passées, on éprouvait la sensation frissonnante de la guerre. Bientôt on annonça le prochain voyage et de l'empereur Alexandre et du roi Guillaume. A cette nouvelle, la sécurité fut complète. Comment n'eût-on pas compté sur la paix ! Les seuls qui la pussent troubler allaient devenir nos hôtes.

Le Czar arriva le 1er juin. Aucune pompe officielle ne manqua à la réception. Pourtant l'accueil fut convenable plutôt que chaleureux. On se souvenait de la Pologne et de ses infortunes. Le cortège, parti de la gare du Nord, se dirigea vers le centre de la ville en évitant le boulevard Sébastopol. Rue de la Paix, rue de Castiglione, rue de Rivoli, les acclamations furent plus nourries : en ces quartiers, les magasins de luxe vivaient en partie de la clientèle russe, et un empressement intéressé avait multiplié les décorations ou les emblèmes. Après une halte aux Tuileries, le monarque fut conduit dans le même appareil somptueux jusqu'au palais de l'Élysée, qui lui servirait de demeure. Le soir venant, le prince se hâta de dépouiller son uniforme et se rendit au théâtre des Variétés. Là se jouait une pièce, la Grande-Duchesse de Gerolstein, dont on parlait jusqu'aux bords de la Néva. C'était, à ce qu'on assurait, une charge ébouriffante, jouée par des acteurs plus ébouriffants encore. L'empereur se divertit fort et les grands-ducs, ses fils, non moins que lui.

Ce fut dès lors une succession de fêtes. Le 2 juin, visite de l'Exposition ; le 3, courses à Longchamp ; le 4, banquet aux Tuileries et représentation de gala à l'Opéra. Cependant la joie se mêlait d'angoisses. Cette année fut bien celle des contrastes. Le jour même où Alexandre était entré dans Paris, on avait su, à n'en plus douter, que Queretaro avait succombé, que Maximilien, prisonnier sans conditions, n'avait plus rien [à espérer que de la clémence de ses ennemis. Une autre image importune poursuivait le Czar, celle du peuple qu'il avait naguère si rudement châtié. Comme il se rendait à l'hôtel de Cluny, il avait pu percevoir, à travers les rumeurs de la foule, des protestations assez distinctes en faveur de la Pologne. L'incident se reproduisit au Palais de justice et, cette fois, avec les proportions d'une insulte. Du milieu d'un groupe d'avocats un cri très retentissant partit : Vive la Pologne ! — A la porte ! crièrent d'autres voix qui s'adressaient aux manifestants et voulaient protester contre l'hospitalité méconnue. Par malheur, le prince et ceux qui l'entouraient prirent pour eux la seconde exclamation aussi bien que la première. Il arriva donc que ce qui eût dû réparer l'injure l'aggrava ; et le Czar revint à l'Élysée fort irrité.

Le roi Guillaume manquait à la réunion des souverains. Le 4 juin, il quitta Berlin. Le lendemain à quatre heures il atteignit Paris. Avant d'arriver à la gare du Nord, il put apercevoir, par la portière du train impérial, les hauteurs qu'il avait occupées en 1814 quand la capitale était tombée aux mains des alliés. Au débarcadère l'attendait le neveu de celui qu'il avait contribué à abattre, l'homme que, trois ans plus tard, il devait lui-même détrôner. Malgré les anciens souvenirs et les démêlés récents, l'abord fut de part et d'autre sans contrainte, le Roi étant de nature avenante et l'Empereur de caractère magnanime. Les mêmes honneurs qui avaient entouré le Czar furent rendus au monarque prussien. Des appartements lui avaient été réservés au pavillon de Marsan, et on s'achemina vers les Tuileries sans éviter cette fois le boulevard Sébastopol. Le langage des journaux, les différends à peine réglés avaient fait craindre des démonstrations discourtoises. Rien ne justifia les alarmes, et l'accueil fut même meilleur que pour Alexandre. Longtemps M. de Bismarck avait hésité à accompagner son maitre. Cependant la rumeur lui était revenue que ses perplexités s'attribuaient à la peur. Jaloux de démentir l'imputation, il avait aussitôt décidé son départ et avait annoncé à M. Benedetti sa résolution. Dans le cortège, il occupait la seconde voiture, derrière le carrosse royal. Les photographies, les illustrations des journaux avaient depuis longtemps popularisé ses traits, et des trottoirs ou des fenêtres on se le montrait, hautain, impassible, serré dans son uniforme des cuirassiers de la Landwehr. Tout autre était le roi, d'aspect bienveillant quoique martial, souriant à la foule avec une bonhomie empressée, charmé d'une réception qu'il espérait à peine bienséante et qui était presque chaleureuse. Mais les regards ne se portaient vers le souverain que pour se fixer sur le ministre. Il était vraiment le personnage énigmatique de ces fêtes, l'homme mystérieux et terrible dont on s'efforçait d'interpréter la physionomie ou de pénétrer les desseins, celui qui peut-être écrirait sur les murailles de la France en liesse les mots du festin de Balthazar.

 

VII

Pour le roi Guillaume, aucun spectacle ne valait une revue. On en avait préparé une, et telle qu'elle demeurerait mémorable.

Elle avait été fixée au 6 juin. Tout contribuerait à ce qu'elle fût fameuse. Fameuse ! elle le fut par le concours des souverains, par le grand rassemblement de troupes. Elle le fut aussi par la solennité du moment : c'était l'heure de transition entre l'ancienne organisation militaire et la nouvelle, l'heure où, tout bas, très bas encore, on commençait à douter de la France. Elle acquit enfin une célébrité inattendue par le tragique événement qui la termina.

Dès la veille, les corps des garnisons les plus éloignées avaient été appelés à Paris. Carabiniers, cuirassiers, lanciers, dragons de l'Impératrice étaient venus de Compiègne, de Meaux, de Fontainebleau, de Melun. Les guides et les chasseurs de la garde avaient été cantonnés à la Chapelle-Saint-Denis. Cependant, sur le champ de courses du bois de Boulogne, les officiers d'état-major fixaient par avance la place de chaque régiment, s'appliquaient à prévenir tout retard, à rendre impossible toute confusion. L'empressement n'eût pas été plus grand à la veille d'une bataille. Après tout, n'était-ce pas une sorte de bataille que cette grande cérémonie militaire qui, accomplie sous les yeux d'hôtes magnifiques et redoutables, leur servirait à conjecturer notre force ou notre faiblesse ? A midi, toute l'armée, sous le commandement du maréchal Canrobert, avait pris ses positions. Elle se composait de toute l'infanterie de la garde, grenadiers, voltigeurs, zouaves, chasseurs à pied, gendarmes, de trois divisions d'infanterie, de deux divisions de cavalerie, non compris celle de la garde, de quatre régiments d'artillerie. Les journaux officieux de l'époque ont estimé cette force à soixante mille hommes : bien qu'il soit malaisé d'évaluer les troupes en masse, il paraît probable que l'effectif réel ne dépassa guère trente-cinq mille hommes.

A deux heures parurent les souverains : l'empereur Napoléon, un peu affaissé sur son cheval, et, suivant son habitude, rêveur, tranquille et doux ; Alexandre, superbe, élancé, assez semblable aux gravures de 1814 qui représentaient son aïeul ; Guillaume, souriant et cordial, en homme qui aime tant les soldats qu'il les aime toujours, fussent-ils étrangers, fussent-ils les ennemis de demain. Au cortège se mêlaient les grands-ducs, le prince royal de Prusse ; puis venaient un peu en arrière les autres princes, aussi nombreux que le sont dans les armées ordinaires les généraux. La foule des militaires suivait : on en voyait de toute nation, officiers russes, prussiens, anglais ; du milieu des uniformes de l'Occident se détachaient les burnous de plusieurs chefs arabes. Les cent-gardes formaient l'escorte et ils étaient, dit un témoin oculaire, « fulgurants comme les dieux de la fable ».

Comme on allait commencer la revue, un cortège plus modeste se montra de l'autre côté du champ de courses ; c'était le prince impérial qui venait de Saint-Cloud. Trois mois auparavant, il était tombé malade — à la suite d'un accident de gymnastique, à ce qu'on assurait ; — des abcès, s'étant formés, avaient rendu une opération nécessaire, et, pendant quelques jours, l'état s'était assez aggravé pour exciter l'inquiétude. Le tumulte des fêtes, l'air surchauffé des Tuileries eussent entravé la convalescence de l'enfant ; c'est pourquoi il avait été transporté dans une atmosphère plus pure. Quand il se montra sur le terrain de manœuvres, pâle, boitant encore légèrement, portant sur son visage les traces récentes de la souffrance, cette apparition gracieuse, un peu mélancolique, sembla comme l'image de la faiblesse au milieu de toutes les images de la force. Le roi Guillaume, qui était arrivé seulement de la veille, alla à l'adolescent et, en vieillard paternel, l'attira affectueusement jusqu'à lui. D'un côté le robuste Hohenzollern, de l'autre le fragile héritier des Bonaparte. Cette fragilité était celle même de l'Empire, reposant sur un seul enfant, l'enfant d'espérance, comme disaient les impérialistes fidèles, qui, ayant plus tard perdu leur prince, ne se sont jamais consolés.

La revue commença, puis le défilé. Toutes ces fêtes militaires se ressemblent. Celle-ci échappe à l'ordinaire banalité, car elle montra pour l'une des dernières fois l'ancienne armée française avec toutes les superfluités de sa parure, avec toutes ses coquetteries onéreuses et charmantes, avec toutes les différences de costumes et d'insignes qui, en distinguant les corps les uns des autres, les provoquaient à une émulation de bravoure. Bientôt toutes ces nuances se fondraient dans une teinte uniforme, et le souci exclusif d'être redoutable ferait oublier le soin d'être magnifique. Les aînés de nos contemporains ont contemplé ce jour-là tout ce qui ne se reverra plus que dans les gravures. Les régiments d'infanterie défilèrent dans l'ordre d'autrefois, avec les sapeurs à la barbe épaisse, au long tablier blanc, au large bonnet à poil ; avec le tambour-major tout doré, tout empanaché ; avec les cantinières à la jupe d'un rouge écarlate ; avec les sous-officiers en serre-file, reconnaissables à deux ou trois chevrons ; avec les compagnies d'élite, grenadiers aux épaulettes rouges, voltigeurs aux épaulettes jaunes, qui, en avant et en arrière, ouvraient et fermaient chaque bataillon La cavalerie offrait un spectacle plus varié encore par le pittoresque mélange des sabretaches, des aiguilles, des aiguillettes, des coiffures de toutes sorte. On vit passer les carabiniers à la cuirasse ornée d'un soleil doré, les lanciers à l'étrange schapska, qui rappelaient les régiments polonais du premier Empire, les dragons à l'habit vert et au plastron blanc, puis ce fameux régiment des guides qui, avec ses étourdissantes fantaisies, ses profusions, ses raffinements, incarnait en lui toutes les frivoles splendeurs, tous les entraînements désordonnés, toutes les prodigalités du second Empire. La revue fut aussi celle des souvenirs glorieux sur lesquels aucun revers n'avait projeté son ombre. L'artillerie traînait des canons que les juges les plus compétents estimaient un peu surannés ; mais c'étaient les canons de Magenta et de Solferino. Zouaves, fantassins, chasseurs à pied eussent peut-être été dépassés par d'autres armées pour la sévérité précise des manœuvres ; mais dans leurs rangs se trouvaient encore, et en assez grand nombre, ceux qui jadis avaient gravi les pentes du Mamelon Vert, escaladé le bastion de Malakoff, défendu pied à pied les bords du Naviglio Grande, chanté le Te Deum dans la cathédrale de Pékin, conquis un à un les cadres de Puebla. Parmi les drapeaux, plusieurs avaient été décorés pour faits de guerre, honneur insigne dont s'enorgueillissait le régiment, et nul ne doutait que ces étendards ne demeurassent immaculés. Bien des fois, dans les jours de solennité militaire, on avait vu pareil spectacle. L'heure était proche où on ne le pourrait plus contempler, et il était temps que la France en fixât dans ses yeux l'image, comme on fait pour un être cher qui est sur le point d'échapper.

A quatre heures, la revue était terminée. Le soleil, un radieux soleil de juin, avait été le complice de la fête. La foule s'écoulait, ravie, paisible ; et on pouvait croire que cette journée compterait parmi les plus brillantes du règne. Voici l'ombre qui tout à coup intercepta la lumière. L'Empereur et ses augustes hôtes avaient rejoint les voitures. Dans l'une d'elles, l'Impératrice partit d'abord ainsi que le roi de Prusse. Dans une autre calèche découverte prirent place l'Empereur, le Czar et les grands-ducs. L'avenue de Longchamp, l'avenue de la Grande-Cascade étaient tellement encombrées qu'on y pouvait à peine avancer. Napoléon donna l'ordre d'incliner vers la droite et de prendre une autre voie. A l'un des carrefours, c'est-à-dire au point d'intersection de la route de la Vierge et de la route des Réservoirs, on vit un homme, qui était à l'un des premiers rangs de la foule, se frayer un passage, étendre le bras, braquer une arme ; au même instant on entendit la détonation d'un coup de pistolet tiré sur la voiture impériale. Cependant l'un des écuyers qui étaient à la portière, M. Raimbeaux, avait surpris le mouvement de l'inconnu. Instinctivement, et sans bien se rendre compte de l'attentat, il poussa en avant son cheval. Celui-ci reçut la décharge à travers les naseaux et, de son sang, éclaboussa l'un des grands-ducs. La vue du sang fit croire d'abord que l'un des princes était blessé, et, pendant un moment, l'anxiété fut terrible. D'un geste, Napoléon rassura ceux qui l'entouraient. Puis, s'adressant au Czar : « Sire, lui dit-il, nous avons vu le feu ensemble ; nous voilà frères d'armes. — Nos jours sont entre les mains de la Providence, » répondit froidement Alexandre. Au milieu des acclamations, les souverains continuèrent leur route vers Paris. Déjà les assistants s'étaient emparés de l'assassin, et la police eut grand'peine à le leur arracher. C'était un jeune Polonais du nom de Berezowski. Sans détour il confessa son crime, mais désavoua tout dessein contre Napoléon. Il n'avait voulu, disait-il, atteindre que l'empereur de Russie et venger sur lui les malheurs de son pays.

 

VIII

Tandis que toute la ville se portait au bois de Boulogne et que Berezowski méditait son crime, les salons de l'ambassade de Russie se paraient pour une fête qui réunirait, le soir, les princes et les souverains. Les préparatifs s'achevaient quand arriva la nouvelle de l'attentat. La première pensée fut de contremander la réception. Le conseil fut même donné au Czar d'abréger son voyage et de rentrer en ses fidèles États. Après réflexion, l'avis ne prévalut point : une telle conduite paraîtrait le fruit de l'emportement ou de la peur et serait indigne du Czar autant qu'injustement discourtoise pour la France. Rien ne fut donc changé au programme et, à la nuit, le bal commença. Quand parut Alexandre, Français et Russes s'empressèrent autour de lui et rivalisèrent par l'ardeur de leurs témoignages, comme pour le venger de la brutale agression. Un nom se retrouvait aussi sur toutes les lèvres : c'était celui de l'écuyer, M. Raimbeaux. Il était le héros du jour, celui qui, par son sang-froid, avait prévenu le crime ; en quoi il avait bien mérité de la Russie, et non moins de son propre souverain. Car Napoléon se montrait ému, confus, indigné plus qu'on ne peut dire, de cette violation de l'hospitalité.

La France était trop à la joie pour que le nuage ne glissât pas rapidement. Les réjouissances se continuèrent avec un redoublement d'éclat. Le 8 juin, on dansa à l'Hôtel de Ville, le 10 juin aux Tuileries. A ces réceptions, le représentant d'une seule puissance manqua, celui de l'Autriche. La dynastie de François-Joseph ployait alors sous les malheurs de famille. Une archiduchesse était folle ; un archiduc attendait en prison le bon plaisir de ses ennemis. Voici qu'une autre archiduchesse, l'archiduchesse Mathilde, au moment où elle s'apprêtait pour le bal, avait laissé tomber sur sa robe une étincelle : la toilette légère s'était enflammée, et la jeune princesse venait de succomber. Les Autrichiens sont, entre tous les peuples, celui qui aime le moins les pensées funèbres. a La princesse de Metternich a donné hier à danser, écrivait le 29 mai l'un des contemporains. Vraiment, je l'admire et elle a un courage de lion[22]. » Cependant, en face de tant d'infortunes, ce courage de lion avait enfin dû céder et, pour un temps, l'ambassade s'était fermée.

Si brillants que fussent ces spectacles, ils puisaient leur principal intérêt dans la grandeur de ceux qui étaient les hôtes de la France. Alexandre demeurait un peu sombre ; il gardait les affronts sur le cœur, et les égards les plus empressés, les plus délicates marques de respect, réussissaient mal à en effacer le souvenir. — Quant à Guillaume, il retrouva, en partie du moins, le succès qu'il avait obtenu jadis à Compiègne. Avec sa tête blanche, son visage coloré, il ressemblait, dit un témoin oculaire, à un bon gentilhomme de province, bienveillant et facilement accessible. Il se montra fort prévenant auprès des femmes, gracieux vis-à-vis des militaires, attentif à ne point parler de ses succès ou n'en parlant qu'avec simplicité. Ne doutant pas que chacune de ses paroles serait répétée, il fit grand étalage de ses sympathies pour l'Empereur, vanta davantage encore les charmes de l'Impératrice dont la beauté commençait à peine à subir les premières atteintes du temps. Il apporta un soin courtois à louer tout ce qu'il voyait. « Comme vous avez fait de belles choses depuis que je suis venu ici ! répéta-t-il plusieurs fois, en rappelant son séjour en 1814. » L'allusion, qui nous reportait à une époque de revers, n'était pas très heureuse et, sous l'éloge, se cachait un assez déplaisant souvenir. Avec un tact délicat, Napoléon, qui ne souhaitait que la paix, remit toutes choses au point. « La façon dont Votre Majesté vient ici, répliqua-t-il un jour, vaut beaucoup mieux pour le bonheur des deux peuples. » — Entre tous nos hôtes, le plus en vue était Bismarck. Son nom rappelait des querelles trop récentes pour ne pas éveiller quelques répugnances. De grandes précautions avaient été prises pour que l'antipathie ne se trahît par aucune remarque désobligeante, par aucun signe d'hostilité. Le chancelier allemand s'était aperçu de cette vigilance et en avait témoigné une gratitude un peu ironique. « Que voulez-vous ? disait-il, nous autres, hommes politiques, nous ne pouvons plaire à tout le monde et nous devons nous résigner, sans surprise ni colère, à certaines marques de défaveur. » Dans les salons officiels, c'était à qui observerait ce personnage extraordinaire ; et toute saillie, tout bon mot tombé de ses lèvres, se répétait de bouche en bouche. Les femmes n'étaient pas les moins empressées autour de lui et, moitié curiosité, moitié coquetterie, elles se divertissaient à le provoquer. Aucune question ne le troublait : il répondait à toutes avec un mélange de bonne humeur paradoxale et de galanterie osée : ce qui le rendait l'homme le plus amusant du monde et le plus original. Il affectait de se montrer dégagé de la politique, comme il arrive en un voyage de plaisir ou de délassement. Que si, d'aventure, il touchait aux affaires publiques, il choisissait ses confidents. Il ne rechercha guère M. de Moustier, qu'il avait connu autrefois à Berlin : notre ministre des relations extérieures avait trop déploré les dernières complications pour n'en pas conserver quelque rancune : en outre, il était trop pénétré des traditions diplomatiques pour qu'il fût aisé de le circonvenir. Le personnage le plus influent était alors M. Rouher : entre tous les serviteurs de l'empire, c'était aussi le plus facile à gagner. L'homme d'État prussien ne négligea rien pour lui persuader que, dans la question du Luxembourg, sa bonne volonté n'avait point manqué à la France : il ajouta que les États du Sud n'avaient point envie d'entrer dans la Confédération du Nord, et affirma que, pour son compte, il ne les y pousserait pas. Dans ses précédents séjours à Paris, le conseiller du roi Guillaume avait assez souvent rencontré M. de Persigny. Il eut avec lui un long entretien. Il protesta en termes chaleureux, comme il l'avait fait auprès de M. Rouher, de sa neutralité bienveillante dans l'affaire luxembourgeoise. Toute difficulté, dit-il, aurait été évitée si on avait d'abord négocié l'évacuation de la forteresse : l'évacuation une fois consommée, la cession se fût accomplie sans froisser aucun amour-propre. Puis, sans s'expliquer très clairement, et sans doute l'extrême clarté eût été malaisée, il essaya d'imputer le malentendu à M. Benedetti, dont il incrimina fort durement l'esprit d'intrigue et l'insuffisance. La conversation se généralisant, M. de Bismarck remonta jusqu'aux événements de l'année précédente. Un de ses artifices les plus habituels était l'excès de la franchise. De ce conflit tout récent, il parla comme il eût fait d'une époque éloignée, moins en acteur qu'en juge. Avec un surprenant mélange de vues profondes, de conseils amicaux, de troublante ironie, il exprima le regret que l'empereur des Français, avant Sadowa, n'eût pas noué les liens d'une alliance intime avec la Prusse. « De quel prix, dit-il, n'eussions-nous pas payé cette union ! » Il avoua que, désespéré de son impuissance à lire dans les pensées de Napoléon, il avait songé un instant à se tourner brusquement vers l'Autriche, à se réconcilier avec elle, à tourner vers la France toutes les forces allemandes. « Quant à votre médiation après Sadowa, poursuivit-il, j'avoue que je ne l'ai pas comprise. » Partant de là, il se mit à exposer avec une logique impitoyable ce qu'il eût fait s'il eût été, lui Bismarck, à la place de Napoléon. « Vous auriez dû, dit-il, sacrifier moins aisément les États secondaires : entre la Prusse et les États subsistants, vous auriez dû vous efforcer d'établir des causes permanentes de dissentiment. Par-dessus tout, au lieu de plaider pour l'intégrité de l'Autriche, vous auriez dû vous appliquer à semer des germes profonds de division entre les deux grandes puissances allemandes. Le roi voulait garder la Silésie autrichienne. Que ne le laissiez-vous libre de la prendre ? C'eût été un sujet de discorde éternelle entre les deux couronnes. » — « Vous vous y êtes opposés, » continua M. de Bismarck d'un ton de reproche. Puis, comme pour déconcerter d'avance toute pensée d'alliance franco-autrichienne, il ajouta : « Grâce à vous, aucune cause permanente de rivalité n'existe entre nous et la cour de Vienne ; aussi, » conclut-il sur un ton toujours amical mais qui décelait une arrière-pensée menaçante, « aussi, à la première occasion, nous pourrons nous réunir comme par le passé. »

Ces entretiens troublants n'étaient qu'un court intermède au milieu des plaisirs. Entre tous les mois de cette brillante année 1867, ce mois de juin fut le plus animé. Ce fut pour l'Exposition, pour Paris lui-même, le moment de l'apogée. Les somptueux magasins de la rue de Castiglione, de la rue de la Paix, des boulevards, avaient l'univers pour client et, comme si la source de l'or eût été intarissable, aucunes superfluités ne paraissaient trop coûteuses. La ville ressembla à une immense auberge dont pas une case ne demeurerait inoccupée. Les grands hôtels des quartiers riches étant bondés de monde, les étrangers refluèrent vers les maisons plus modestes, lesquelles aussitôt se proclamèrent grandes et le furent au moins par leurs prix. L'affluence croissant, les hôtelleries de la rive gauche furent elles-mêmes envahies, et l'on vit les étudiants, les employés de commerce, les petits fonctionnaires, locataires habituels de ces garnis modestes, se réunir en meeting pour protester contre la rapacité qui haussait tous les tarifs, même ceux de leur humble logis. Dans cette existence menée à outrance, l'âme restait froide, mais les sens s'affolaient. Paris fut, en ce temps-là, le paradis des filles de joie. La renommée était aux grands viveurs : on citait les principaux, ceux qui portaient le sceptre ; et la débauche, poussée à un certain degré d'endurance ou de raffinement, se colorait d'un reflet de gloire. Ces glorieux de nouvelle sorte, Parisiens de naissance ou depuis longtemps acclimatés chez nous, se faisaient les initiateurs des étrangers, et tous ensemble, mettant en commun les pratiques de tous les peuples, perfectionnaient le vice, comme ailleurs on perfectionne la vertu. « L'envie de savoir nous a fait sortir de notre pays et nous sommes allés chercher laborieusement la sagesse, » écrit Usbeck à Rustan dans la première des Lettres persanes. Ici, qui eût osé parler d'envie de savoir et surtout de sagesse ? Le labeur était grand, mais pour aiguiser les voluptés, et l'on venait chercher dans Paris tout ce que le Persan de Montesquieu avait laissé dans Ispahan.

Trop souvent les princes menèrent le chœur des plaisirs. » Si j'étais l'Empereur, écrivait l'un des contemporains, je ne serais pas flatté que l'on vînt chez moi faire des orgies publiques » Ce furent les plus beaux jours des restaurants à la mode. Que de fois ne s'ouvrirent-ils pas pour d'illustres étrangers accueillis avec un peu de mystère et beaucoup de respect ! A travers les cloisons des cabinets particuliers, on entendait de bruyants éclats de rire, et on observait chez les gens de service une animation affairée. Que si les habitués se plaignaient qu'on les négligeât, la réponse s'éludait d'abord ; puis, par degrés, la vérité s'échappait : on avait ce jour-là des hôtes exceptionnels, qui honoraient la maison, qui n'aimaient pas à attendre ; et sans doute la fête se prolongerait jusqu'au matin. Et nous sommes venus passer le carnaval à Venise, » disent les rois dans le festin de Candide.

Bien que les événements nous aient appris la modestie, il y a lieu de s'étonner de tout ce que ces étrangers ne virent pas. Au Palais-Bourbon, l'éloquence florissait comme aux plus beaux jours, avec Thiers, Rouher, Favre, Émile Ollivier. La Sorbonne, le Collège de France n'avaient plus leurs professeurs fameux, Cousin, Guizot, Villemain ; mais d'autres maîtres leur avaient succédé, graves, spirituels, de haute science, quoique de moindre renommée : Laboulaye, Caro, le P. Gratry, l'abbé Perraud, sans compter Saint-Marc-Girardin, qui ne reparaissait plus dans sa chaire que par intervalles. L'Institut avait ses séances où se rassemblait tout ce que le pays comptait d'illustre. Le Palais de Justice avait ses grandes causes, avec des avocats qui s'appelaient Dufaure, Marie, Allou, Berryer. La ville, tout embellie et tout en fête, offrait aux yeux les monuments de tous les âges, depuis la Sainte-Chapelle, Notre-Dame, la place Royale, jusqu'à ce Paris un peu banal, mais tout reluisant et splendide, que M Haussmann avait créé. Nos trésors artistiques s'étalaient superbes, incomparables, au Louvre, au Luxembourg, à Cluny. Toute notre histoire, qui était celle du monde, était écrite sur les pierres des édifices, dans les manuscrits des bibliothèques, sur les toiles des musées. Dans les quartiers excentriques se cachaient, en leur sainte humilité, mais plus nombreux qu'en aucune capitale, nos établissements de bienfaisance, sublimes et touchants témoignages du génie charitable et du grand cœur de la France. Autour de la ville, la nature et l'art avaient distribué les collines, les châteaux, les jardins ; et toutes ces merveilles, harmonieusement fondues, toutes renaissantes dans la fraîcheur du printemps, formaient comme la parure extérieure de la cité. L'Exposition elle-même, dégagée du fouillis de ses plaisirs équivoques, attestait le persévérant, l'infatigable labeur de notre pays. Or, il semble que ces instructifs spectacles soient demeurés, pour le plus grand nombre, ignorés ou méconnus. La faute fut celle de la France qui montra surtout ce qu'elle eût dû cacher, celle des étrangers eux-mêmes qui rarement surent pénétrer au-delà de la trompeuse surface. Ayant soupé dans les cabarets, ayant fréquenté les femmes galantes, s'étant promenés longuement dans le parc, un peu dans les galeries, beaucoup rentrèrent chez eux la tête vide, les sens enfiévrés ; et comme leurs yeux obscurcis par l'orgie n'avaient pas su discerner la lumière, ils se persuadèrent, feignirent de se persuader que la lumière n'était plus que vacillante, que bientôt elle s'éteindrait.

Les théâtres avaient compté sur l'Exposition. Brillamment illuminés, ils faisaient chaque soir concurrence aux attractions du Champ-de-Mars. A l'Opéra se jouait l'Africaine. La Comédie française continuait ses représentations classiques : en outre elle avait repris Hernani. Ponsard, qui allait mourir, assistait à ses dernières pièces : le Lion amoureux, qui avait eu grande faveur ; Galilée, drame assez médiocre et terne qui ne justifiait guère son titre un peu tapageur. L'affiche se variait par toute sorte d'autres productions, les unes anciennes, les autres nouvelles, presque toutes charmantes : le Gendre de M. Poirier, le Cas de conscience, Mademoiselle de la Seiglière. Au Gymnase Alexandre Dumas fils s'obstinait à poursuivre la réhabilitation de la femme tombée. En sa dernière pièce, les Idées de madame Aubray, il avait audacieusement poussé sa thèse jusqu'à ses dernières conséquences. Mme Aubray ayant recueilli une courtisane, l'ayant admise en son intimité, était prise au mot par son fils, et le dénouement était le mariage de l'enfant demeuré pur et de la créature déchue. Cependant les grands classiques d'autrefois parurent démodés, et Victor Hugo légèrement vieilli. On jugea un peu fatigante la solennité de Ponsard, raffinées à l'excès les grâces d'Octave Feuillet ou de Sandeau, prétentieuses presque autant qu'originales les thèses de Dumas fils. Le succès sérieux ne manqua pas à ces pièces. Mais ailleurs se porta la grande vogue, ailleurs se réalisèrent les prodigieuses recettes. Une littérature nouvelle avait surgi. Elle n'avait pas attendu l'Exposition pour naître ; mais ce fut l'année de l'Exposition qui marqua sa floraison la plus brillante, et son souvenir reste inséparablement lié à celui de l'année fameuse.

La maxime fondamentale de ce nouvel art dramatique était que la meilleure pièce est celle où l'on rit le plus. La manière avait été inaugurée par deux auteurs, jeunes alors, l'un et l'autre éblouissants d'esprit, MM. Meilhac et Halévy. Un compositeur de musique, Allemand d'origine, Offenbach, s'était rencontré fort à point pour compléter le trio. La musique de l'un était aussi entraînante qu'étaient vifs les bons mots des deux autres : de là une sorte de raison sociale à trois qui serait très réjouissante pour le public, et, pour l'association elle-même, très féconde en dividendes. Le genre se caractérisait par une grande simplification : point d'efforts laborieux pour garder l'unité d'action ou pour soutenir jusqu'au bout les personnages ; mais seulement des traits d'esprit semés de tous côtés et qui éclataient comme des pétards sous les pas. Loin que l'invraisemblance nuisit, elle pourrait être fort profitable par un certain grossissement burlesque qui éveillerait une gaieté poussée jusqu'à la pâmoison. Il n'est guère de grandes choses qui n'offrent quelque fissure par où le ridicule peut s'insinuer. Le procédé le plus usité fut de passer au crible les admirations traditionnelles et de présenter sous une image renversée tout ce que le respect ou l'usage avait consacré. L'effet comique s'accroîtrait par la gouailleuse hardiesse du travestissement, et l'on aurait quelque chose de heurté, d'imprévu, tout en étincelles, qui tiendrait à la fois de la farce, du pamphlet, de la parodie. La Belle Hélène avait été le produit le plus perfectionné du genre : puis était venu Barbe-Bleue. Comme l'Exposition allait s'ouvrir, une nouvelle pièce qui, disait-on, dépasserait toutes ses devancières, fut annoncée sur les affiches du théâtre des Variétés : c'était la Grande-Duchesse de Gerolstein.

J'ai déjà nommé cette pièce. Toute l'Europe y accourut, et ceux qui dédaignèrent nos monuments, nos œuvres d'art, notre littérature, s'en voulurent rassasier. A ce titre et toute frivole qu'elle soit, elle relève de l'histoire. Toute l'intrigue, si le nom d'intrigue peut être ici employé, résidait dans le caprice d'une jeune princesse allemande qui, s'étant prise subitement d'inclination pour un de ses soldats nommé Fritz, l'élevait en quelques minutes jusqu'au grade de général en chef ; puis, voyant ses avances repoussées, le replongeait, en quelques minutes aussi, jusqu'au rang d'où elle l'avait tiré. Visiblement la donnée générale importait peu, le principal souci des auteurs ayant été l'accumulation des traits. Un grand travail se devinait, non pour observer les règles, mais pour les braver. Le succès naîtrait de l'énormité dans le paradoxe, de l'audace dans la gouaillerie, d'une certaine fantaisie légère qui, doucement, sans amertume, sans méchanceté, sans aucune prétention de réforme sociale, montrerait comme en déshabillé les prétendus grands hommes ou les prétendues grandes choses. Toutes les épithètes accumulées par Mme de Sévigné quand elle annonce le mariage de la Grande Mademoiselle rendraient mal l'effet que produisit le premier acte. La grandeur et la décadence du général Boum, son plan de campagne, l'élévation de Fritz, son départ pour le combat, toutes ces scènes éveillèrent une gaieté exhilarante. Étourdi, éperdu, ahuri, écrasé sous le feu continu des bons mots, le spectateur demandait grâce, et la seule crainte était que le rire devînt convulsion. La charmante musique d'Offenbach, l'art consommé d'une des actrices, Mlle Schneider, achevèrent la fortune de l'œuvre. Comment qualifier la pièce ? Satire, comédie burlesque, travestissement ? Le public ne prit pas la peine d'analyser ses impressions et se contenta de constater que jamais on ne s'était tant amusé au théâtre. Les bouffonneries du premier acte parurent même d'une gaieté si étourdissante qu'on pardonna à la pièce de ne pas se soutenir jusqu'au bout et de finir en des traits qui faisaient long feu. Des quatre coins du monde, on télégraphiait pour retenir un fauteuil aux Variétés. Les moralistes ne manquèrent pas pour s'affliger que, dans la patrie de Molière et de Corneille, le grand succès dramatique fût un opéra bouffe. On les laissa dire, et même sans répondre. La Grande-Duchesse de Gerolstein devint comme une curiosité supplémentaire ajoutée à toutes celles de l'Exposition, et aujourd'hui on ne peut songer à l'une sans évoquer le souvenir de l'autre. Tous subirent l'attraction, depuis les plus humbles jusqu'aux rois. Bismarck ne manqua pas ce spectacle et y prit, dit-on, un plaisir extraordinaire. Le plaisir ne se mêla-t-il pas d'une secrète joie ? Entre toutes les choses que bafouait la pièce, aucune ne l'était plus que l'amour du panache, les minuties de la discipline, les petitesses et les servitudes de la vie militaire. On eût dit de vieux clichés qui sûrement ne serviraient plus et que, sans imprudence ou remords, il était permis de briser. Plus était vive la satire, plus éclataient les applaudissements. Du fond de sa loge, le redoutable chancelier put noter ces symptômes, en tirer la leçon pour lui-même, et s'affermir dans la résolution de conserver intact en son pays tout ce qui commençait à s'énerver chez nous.

Telle était, au mois de juin, la grande ville, surexcitée par l'ardeur des plaisirs, par l'ardeur du gain et, à ne juger que les apparences extérieures, plus brillante qu'elle ne le fut jamais.

Alexandre quitta Paris le 11 juin, tandis que se poursuivait au palais de Justice l'instruction contre Berezowski. Le 14, Guillaume partit à son tour. Il semble qu'il ait emporté de l'hospitalité impériale une impression pleine de gratitude. En un télégramme daté de Babelsberg et qui fut retrouvé plus tard dans les papiers des Tuileries, il remercia « de tout son cœur » l'Empereur et l'Impératrice de leur « accueil plus qu'aimable et amical » et n'hésita pas à qualifier de « mémorable » son séjour à Paris. Le prince royal, de son côté, exprima des sentiments pareils. Comme les deux souverains du Nord venaient de s'éloigner, on annonça un autre visiteur illustre. Le chef de l'Empire ottoman, rompant avec tous les préjugés de sa religion, avec toutes les coutumes de ses prédécesseurs, s'était laissé attirer par la renommée de l'Exposition : il venait de quitter Constantinople : encore quelques jours et il débarquerait en France. Alexandre, Guillaume, Bismarck, ces redoutables personnages, avaient été accueillis dans une attente mêlée de crainte. Vis-à-vis du Commandeur des Croyants, tout serait curiosité, sans aucune trace d'inquiétude. Avec un renouveau d'entrain, on s'apprêta à fêter l'homme qui incarnait en lui toutes les magnificences des Mille et une Nuits. Hélas ! les plus beaux jours de l'Exposition étaient déjà passés. Pendant deux mois, le peuple de Paris avait vécu dans un rêve voluptueux et doré. Voici qu'à travers l'horizon lumineux apparaissaient de nouveau les visions troublantes, les signes funestes, images mélancoliques et soucieuses que rien désormais ne pourrait chasser.

 

IX

Dans la nuit du 29 au 30 juin, une dépêche transmise par le câble atlantique arriva de Washington à Vienne. Elle émanait du ministre d'Autriche, et contenait ces simples mots : « L'empereur Maximilien a été fusillé. » Le matin même, l'événement fut publié par la Gazette de Cologne et par l'Indépendance belge. Cependant, à Paris, on achevait de décorer le palais de l'Industrie pour une solennité depuis longtemps annoncée, celle de la distribution des récompenses aux exposants. En ces heures d'allégresse, la nouvelle parut inopportune, et, moitié reste d'incrédulité, moitié répugnance à contremander les réjouissances, on affecta de la révoquer en doute. Le 1er juillet, la cérémonie s'accomplit suivant l'étiquette réglée d'avance, en présence de l'Empereur, du Sultan, d'une multitude de princes, tous en grand gala, mais de cœur angoissé. A l'un des premiers rangs, une place resta vide, celle du comte et de la comtesse de Flandre, beau-frère et belle-sœur de Maximilien. « Des circonstances indépendantes de leur volonté les ont empêchés d'assister à la fête » : ainsi s'exprimèrent les journaux officieux. Du quai d'Orsay on avait de nouveau télégraphié à Washington. La réponse fut la confirmation du sinistre message. On essaya d'entretenir encore une ombre d'espoir : « Maximilien aurait été fusillé le 19 juin à Queretaro », dit le Moniteur du 3 juillet. Le lendemain, ces derniers ménagements s'évanouirent, et la nouvelle fut à la fois communiquée aux Chambres et annoncée par l'organe officiel.

Sur le palais du Champ-de-Mars, sur la ville elle-même, une grande ombre s'étendit. Fêtes, revues, banquets d'apparat, tout fut contremandé. On oublia les princes, nos hôtes, et jusqu'à Abd’ul-Aziz lui-même, le fantastique commandeur des croyants. Volontiers l'Empereur eût écarté l'image importune, sanglante, accusatrice. Au Corps législatif, l'opposition ne renonça point à dégager des événements la leçon qu'ils comportaient. Le 9 juillet, comme la discussion du budget s'ouvrait, M. Thiers, montant à la tribune, résuma pour l'avenir l'entreprise mexicaine. Son langage fut grave, sans amertume, accablant par sa modération même : aucune récrimination ; aucune de ces fatigantes longueurs ou de ces réminiscences égoïstes où il se complaisait parfois. La majorité écouta le discours en un triste silence ; peut-être fit-elle très secrètement un retour sur son propre passé quand l'orateur, au nom de la France, au nom de l'intérêt dynastique lui-même, demanda que le profit d'une si triste expérience fût un contrôle parlementaire plus actif, « un progrès dans les institutions. Cependant quelle ne serait pas l'audace de ceux qui avaient osé immoler un archiduc d'Autriche ! On craignait pour nos agents diplomatiques ou consulaires, pour tous nos nationaux restés là-bas. A ces craintes se mêlaient les réclamations confuses et irritées des créanciers de Maximilien, définitivement frustrés. On supputait les dépenses de l'expédition, dépenses fort considérables, moins encore par elles-mêmes que par l'insolvabilité du Mexique et par les emprunts de toute sorte faits au matériel de la guerre et de la marine : ces dépenses, suivant M. Thiers, s'élevaient à près de 600 millions. On songeait aussi à ceux qui étaient partis et qu'avaient dévorés les guérillas, les fièvres, les fatigues, les embuscades. D'après les évaluations les plus atténuées, six mille des nôtres avaient succombé au Mexique[23]. « Nos soldats, dit un jour le ministre de la guerre du haut de la tribune, ne comptent pas, avant le combat, leurs adversaires ; après le combat, ils ne comptent pas leurs morts. » A ces paroles, Berryer redressa sur son banc sa taille courbée par les années et, rassemblant les restes de sa grande voix : « Non, dit-il avec un accent profond, non, nos soldats ne comptent pas leurs morts, mais il y a ici, en France, des mères, des filles, des épouses qui les ont comptés. »

Dans cette brusque interruption des fêtes publiques, tout ce qu'on avait négligé de voir apparut. En France, la récolte serait insuffisante. D'Algérie arrivaient les plus attristantes nouvelles. Déjà ravagée par le choléra, la malheureuse terre serait bientôt désolée par la famine : on verrait alors les indigènes succomber d'inanition non loin de nos cantonnements, et les villes se remplir d'orphelins que recueillerait la charité chrétienne. Au Palais-Bourbon, un souci dominant régnait, celui de la loi militaire. La commission chargée de la préparer venait de publier son rapport. Tout en atténuant le projet du conseil d'État, les députés n'osaient nier les besoins de la défense nationale. Pour la sécurité de la France, une force de huit cent mille hommes était estimée nécessaire, sans compter la garde mobile. Ces chiffres, jugés alors fantastiques, provoquaient des commentaires pleins de stupeur. Provinciaux qui se pressaient chaque soir aux représentations de la Grande-Duchesse, viveurs élégants qui avaient élu domicile au Café Anglais, bourgeois qui se laissaient bercer par les valses de Strauss ou fredonnaient les couplets de la Belle Hélène, tous se sentirent violemment secoués. L'émoi fut pareil, et chez les amoureux de jouissance matérielle, et chez les rêveurs de paix perpétuelle, et chez les optimistes crédules qui, de confiance, avaient accepté les théories impériales. Les plus sages furent aussi les plus alarmés. Quels ne devaient pas être les périls pour que Napoléon, après quinze années de règne, après de constantes victoires, réclamât du pays les mêmes sacrifices qu'on eût demandés après de constantes défaites !

Le pire, en effet, n'était pas le projet, mais qu'il fût nécessaire. Ce qui se passait de l'autre côté du Rhin montrait chez les vainqueurs de Sadowa le dessein bien arrêté de façonner à leur gré toute l'Allemagne, et non plus seulement celle qui se limitait au Mein. Dès 1866, des conventions secrètes avaient, pour le cas de guerre, subordonné à la Prusse les contingents du Sud. En ce mois de juillet 1867, un autre acte très grave acheva de concentrer entre les mains du roi Guillaume tous les intérêts germaniques. Une nouvelle organisation du Zollverein resserra les liens commerciaux entre tous les pays de race allemande : de la sorte, depuis la Baltique jusqu'aux Alpes, l'unité complète régnerait dans l'ordre économique aussi bien que dans l'ordre militaire. La Hesse, le grand-duché de Bade, le Wurtemberg, la Bavière elle-même adhérèrent au projet. Il fut décidé qu'un Parlement douanier, composé des membres du Parlement du Nord et de délégués des États méridionaux, se réunirait à Berlin et réglerait, au point de vue spécial des questions industrielles et des tarifs, le sort de la patrie commune. Ainsi s'accomplissait par degrés le dépouillement des États particuliers, qui n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes. L'Europe était si accoutumée aux empiètements de M. de Bismarck, que la mesure n'éveilla qu'une médiocre émotion. Pourtant M. de Beust, en ses entretiens avec l'ambassadeur de France, ne manqua pas d'en signaler la portée : « J'attache, disait-il à M. de Gramont, assez peu d'importance aux conventions militaires : on les répudiera dès qu'on aura intérêt à s'en décharger. Tout autres sont les conventions douanières ; elles créent un état de choses beaucoup plus malaisé à détruire et complètent, à proprement parler, la médiatisation du Midi. »

A toute rigueur, l'établissement d'un Parlement douanier rentrait dans l'organisation intérieure de l'Allemagne, et toute remontrance n'eût fait qu'irriter. Dans l'entrefaite, un incident surgit où se peignit au vif la politique prussienne, susceptible jusqu'à la hauteur et attentive à repousser les plus modestes ingérences de la France.

Le traité de Prague avait, on s'en souvient, stipulé, en son article 5, que les habitants du Sleswig septentrional seraient consultés sur leur sort par voie de plébiscite. Malgré les vœux du peuple danois, cette clause demeurait en suspens, et il semblait bien qu'à Berlin on la voulût tenir pour non avenue. Comme elle avait été introduite su la demande de la France, M. de Moustier se persuada qu'il ne blesserait aucune convenance, qu'il ne froisserait aucun amour-propre, en appuyant les désirs du cabinet de Copenhague. En l'absence de M. Benedetti, l'ambassade était gérée par M. Lefebvre de Béhaine, diplomate expérimenté, qui saurait envelopper ses avis sous les formes les plus correctes. Le chargé d'affaires français ayant vu le sous-secrétaire d'État, M. de Thile, et lui ayant rappelé les engagements pris l'année précédente, celui-ci affecta de considérer l'affaire comme fort grave, ajouta qu'elle était de celles que le roi se réservait, remit toute discussion à une conférence ultérieure. En ce nouvel entretien, M. de Thile manifesta le désir de voir les instructions qu'avait rédigées M. de Moustier en faveur des Sleswigois. Comme M. Lefebvre ne faisait aucune difficulté de lui montrer la dépêche, il la lut, prit quelques notes, puis, sans se perdre en d'autres raisonnements, il se borna à faire observer que la France n'avait point figuré dans l'acte de Prague, que l'Autriche seule l'avait conclu avec la Prusse, que, par conséquent, le cabinet de Vienne, à l'exclusion de tout autre, avait le droit d'en surveiller l'exécution. Sous cette forme péremptoire, la réplique était peu amicale. Ce qui suivit le fut moins encore. Le lendemain, les gazettes allemandes se répandirent en plaintes contre la France : le gouvernement des Tuileries, disaient-elles, avait passé une note sur l'affaire du Sleswig, et élevait la prétention d'interpréter un traité qu'il n'avait pas signé. « Mais je ne vous ai pas passé de note, observa M. Lefebvre de Béhaine, qui, tout ému, se rendit derechef auprès de M. de Thile. — Sans doute, mais vous m'avez communiqué la dépêche. — Je ne l'ai communiquée qu'officieusement, repartit le diplomate. » Que faire ? La question du Sleswig ne valait pas un conflit. Quoiqu’assez irrité, M. de Moustier se décida, pour calmer tout ce tapage, à publier au Moniteur un article qui réduisait aux proportions d'un simple conseil la communication française. Alors seulement, de l'autre côté du Rhin, les journaux se radoucirent. Qui n'eût approuvé notre modération ? Mais vraiment, si nous n'eussions été si débonnaires, quels prétextes de lutte n'eussions-nous pas trouvés ?

Il semblait qu'un sort contraire pesât sur toutes nos relations internationales. On se souvient de Berezowski. Le lundi 15 juillet, il avait comparu devant la cour d'assises. L'évidence de l'attentat, la netteté des aveux, tout simplifiait l'œuvre de la justice. Cependant à Saint-Pétersbourg régnait un grand désir, celui que le verdict ne comportât pas de circonstances atténuantes : de la sorte, le Czar interviendrait auprès du gouvernement français et, en provoquant une commutation, se donnerait le mérite de la clémence. L'âge de l'accusé, les sympathies pour les infortunes polonaises, inclinèrent les âmes vers la pitié. Le défenseur était Emmanuel Arago, avocat à la voix retentissante, et très coutumier de cette éloquence sonore qui réussit à la cour d'assises. Les jurés se refusèrent à déléguer à d'autres le soin d'adoucir la sentence et, par un verdict mitigé, substituèrent à la peine capitale celle des travaux forcés à perpétuité. En Russie, la réprobation fut extrême. Ce qui était indulgence pour un jeune fanatique ou répugnance pour la peine de mort parut, aux rives de la Neva, suprême injure. Ce jour-là se creusa de nouveau le fossé de la Pologne, et les plus perspicaces se prirent à craindre que jamais il ne se comblât.

Les splendides apparences de l'Exposition cachaient encore nos ennuis, masquaient encore nos périls. Jusqu'à quand suffiraient-elles à les voiler ? Jamais Napoléon ne se sentit plus isolé qu'à cette époque où il ne marchait qu'accompagné d'un cortège de rois. Tout nous échappait, et le Nouveau-Monde qui venait de fusiller notre protégé, et la Prusse qui excédait le droit de ses victoires, et la Russie qui s'éloignait rancuneuse et irritée. Une seule alliance restait possible, celle de Vienne. De ce côté se tournèrent les pensées de l'Empereur.

 

X

Le dessein était méritoire. N'était-il pas tardif ? Depuis huit ans, nous avions eu la main dans toutes les disgrâces de l'Autriche. A Magenta, à Solferino, François-Joseph avait succombé sous nos armes. A la veille de Sadowa, nous avions été les complices de ses ennemis. Nous n'avions pas eu de repos jusqu'à ce qu'eussent disparu de Venise les derniers uniformes blancs. Pour comble de malheur, nos bienfaits mêmes étaient devenus source d'infortune. Jadis nous avions pris un prince à Miramar pour en faire un empereur, et voici que nous ne rendrions qu'un cercueil au caveau des Capucins. Si pesants que fussent ces souvenirs, trop de motifs conviaient à l'union pour qu'on en désespérât. Si, en ces heures de deuil pour la monarchie de Habsbourg, Napoléon s'arrachait à toutes les splendeurs de l'Exposition ; si, quittant ses États, il se rendait en territoire autrichien pour saluer, consoler ceux qui étaient dans la peine ; s'il rehaussait le prix de la démarche par la délicatesse des prévenances, par la cordialité des paroles, peut-être un tel témoignage apaiserait les rancunes, dissiperait les préventions, préparerait les âmes pour une entière harmonie. Le procédé vaudrait surtout par sa nouveauté : Napoléon avait attendu la visite du Czar, la visite du roi Guillaume : il agirait autrement vis-à-vis de l'empereur d'Autriche et, mesurant ses égards non d'après le degré de prospérité, mais d'après le degré d'infortune, il irait de préférence à celui qui était le plus éprouvé. Les cœurs s'étant ainsi rapprochés, la politique, on pouvait du moins l'espérer, ferait le reste. La France et l'Autriche, isolées l'une et l'autre en Europe, avaient le même intérêt à garder le vieux droit, le même intérêt à ne pas tolérer de nouvelles entreprises, soit du côté de la Prusse, soit du côté de la Russie ; et le mot fameux de Salluste trouverait ici son application la plus littérale : idem velle, idem nulle, ea demum amicitia est.

Le terrain semblait assez bien préparé. Dès le mois de juillet, M. de Beust, déplorant l'absorption des États du Sud par la Prusse, disait à notre représentant à Vienne : « Le vrai remède, c'est une solide alliance entre la France et l'Autriche. » La première annonce du voyage paraît avoir été accueillie avec la gratitude la plus empressée. Si nous en croyons M. de Gramont, l'impératrice Élisabeth se montra surtout charmée. Plusieurs fois, elle avait manifesté le désir de connaître l'impératrice Eugénie : « N'y aurait-il pas en notre pays, disait-elle, quelque station thermale qui pourrait attirer Sa Majesté française ? » Avec beaucoup de bonne grâce, elle insista pour que la réunion fût tout intime, point gâtée par l'étiquette, point rendue banale par une suite trop nombreuse : « Qu'on me laisse en tête-à-tête avec votre charmante souveraine, répéta-t-elle à plusieurs reprises à notre ambassadeur. »

Le lieu choisi pour l'entrevue fut Salzbourg. Le 17 août, l'Empereur et l'Impératrice quittèrent le camp de Châlons. Le voyage, bien que dépouillé de tout caractère officiel, ne laissa pas que de s'accomplir avec une certaine pompe. Les souverains furent salués à Carlsruhe par le grand-duc, à Ulm par le roi de Wurtemberg. Pendant la nuit, ils arrivèrent à Augsbourg. Cette ville rappelait à Napoléon d'anciens et chers souvenirs. C'est là qu'il avait vécu enfant, auprès de la reine Hortense Dès que le jour fut venu, il prit plaisir à parcourir la vieille cité, à reconnaître les édifices, les rues, les enseignes, à visiter le collège dont il avait suivi les cours, à revoir la maison où il avait habité avec sa mère. Cependant, sur son passage, il recueillait d'assez vifs témoignages de sympathies : c'étaient les manifestations des particularistes qui tenaient à protester contre l'absorption prussienne. Le voyage continuant, on traversa la grande plaine bavaroise. Le Roi, par déférence pour l'hôte illustre qui traversait ses États, avait pris place dans le train impérial. Vers cinq heures du soir, on franchit la frontière autrichienne. Un peu plus tard apparurent, aux bords de la Salzach et dans le merveilleux encadrement des montagnes, la forteresse, les blanches maisons et les terrasses presque italiennes de Salzbourg.

A la gare, François-Joseph attendait Napoléon. Si les bienséances n'eussent clos les lèvres, que de souvenirs eût évoqués cette rencontre ! Les deux monarques ne s'étaient pas vus depuis Villafranca. La visite impériale dura cinq jours. L'étiquette, un peu plus rigoureuse que ne l'eût souhaité l'impératrice Élisabeth, fut celle du deuil des cours. Les réjouissances trop fastueuses étant jugées peu convenables, on se rabattit sur des divertissements plus discrets : ceux-ci furent si nombreux, aménagés avec tant d'art que malaisément on eût démêlé les signes où se décelaient les regrets. Même en cette Autriche qui n'aime pas les tristes pensées, la façon parut singulière de pleurer Maximilien immolé. Cependant, entre toutes ces fêtes, les plus belles furent empruntées à l'admirable nature de ces régions. On gravit le mont des Capucins par les allées qu'avait suivi Mozart enfant. On visita le château d'Aigen au pied du Gaisberg. Un soir, les montagnes, tout illuminées, donnèrent l'illusion d'un immense incendie. Plusieurs des membres de la famille impériale s'étaient rassemblés autour de François-Joseph. A la réunion manquait pourtant l'archiduchesse Sophie, mère de Maximilien : sa douleur, trop violente pour se contenir, n'aspirait qu'à la solitude ; et elle n'avait pu se résoudre ni à voir celui qui avait conduit son fils à la mort, ni à contempler les images d'un deuil vraiment trop éclairci.

L'empereur d'Autriche avait emmené avec lui ses principaux conseillers. Quant à Napoléon, il avait laissé ses ministres, à Paris. Qu'importait ? n'était-il pas son propre ministre ? Il eût été inouï que l'entrevue se consumât tout entière en témoignages de condoléances, en promenades, en divertissements, Les deux monarques conférèrent sur l'état de l'Europe, si bouleversée depuis une année, et à leur détriment. Tant qu'on se borna à des échanges de vues générales, l'accord fut complet. L'embarras naquit dès qu'il fallut préciser la politique de l'avenir. Par goût, l'Autriche est volontiers égoïste ; en 1867, elle l'était par nécessité. Ses difficultés intérieures, le déficit permanent de son budget lui conseillaient la circonspection. L'enjeu d'une nouvelle guerre était tel qu'elle n'y pouvait songer sans frémir : cette fois, il s'agirait, non de son crédit en Allemagne, mais de sa propre existence. Elle pouvait à peine compter sur les sympathies des États du Sud qu'elle avait à Nikolsbourg assez prestement abandonnés. Si nous en croyons M. de Beust[24], le duc de Gramont avait préparé un assez volumineux mémoire. Napoléon, tout en le jugeant « très bien fait », refusa de se l'approprier et recommanda même qu'on le brûlât. En une note d'une ou deux pages, à laquelle l'empereur des Français apporta quelques retouches, le chef du cabinet autrichien résuma les résolutions des deux cours. On convint d'observer rigoureusement le traité de Prague, et d'éviter toute immixtion dans les affaires de la Confédération du Nord. La France s'abstiendrait de toute mesure « ayant le caractère d'une menace ou même d'une manifestation ». L'Autriche, de son côté, s'appliquerait à développer un système libéral, sincèrement constitutionnel, et s'ingénierait à garder ce qui lui restait d'influence dans l'Allemagne méridionale. La fin de la note était relative aux principautés danubiennes et à la question crétoise. Cette déclaration, terne, inoffensive, qui n'avait d'autre mérite que d'être très pacifique, méritait-elle le nom de programme ? Elle n'aurait de prix que comme point de départ, comme préambule. Mais si on ne parvenait, ni dans le présent ni dans l'avenir, à dégager de ces vagues prolégomènes quelques stipulations positives, le seul résultat serait d'accréditer dans le public, dans le monde officiel, dans l'entourage même de Napoléon, l'illusion d'une alliance : illusion fatale qui, sans nous assurer aucune force réelle, ne fournirait qu'un encouragement à notre présomption.

Le jour de l'arrivée de Napoléon à Salzbourg était, pour François-Joseph, le jour anniversaire de sa naissance. A cette occasion, le roi Guillaume lui avait adressé un télégramme en signe d'amitié, et dans sa dépêche avait très gracieusement recommandé qu'on ci le rappelât au souvenir de Leurs Majestés françaises[25]. Les aimables, les cordiaux procédés du roi n'excluaient aucune des rudesses de sa politique. On le vit bien à cette occasion. La presse allemande ne tarda pas à dénoncer l'entrevue des deux monarques. Le voyage de condoléances, disait-elle, se changeait en un congrès politique : la France, agissant de compte à demi avec l'Autriche, méditait d'étendre son patronage sur l'Allemagne du Sud : peut-être la question du Slesvig allait-elle renaître : toute alliance austro-française appellerait de la part des autres puissances une contre-alliance. Ainsi s'exprimaient la Gazette de l'Allemagne du Nord et la Gazette de la Croix. La rumeur fut telle que M. de Moustier crut devoir proclamer, dans une dépêche à ses agents, les vues pacifiques du gouvernement des Tuileries. Il affirma, comme le faisait dans le même temps la Gazette officielle de Vienne, que le voyage de Salzbourg n'avait été dicté que par une pensée de sympathie pour un cruel malheur : sans doute, les chefs des deux grands empires n'avaient pu se rencontrer sans s'entretenir des affaires de l'Europe : mais leur seul but était la consolidation de la paix : la France, en particulier, restait fidèle au programme formulé dans la circulaire du 16 septembre 1866, qui se résumait dans l'acceptation des changements accomplis. La déclaration était vraie, trop vraie même, l'entrevue ayant été inoffensive au point d'être inutile. Ce fut avec une sorte de hauteur blessante que M. de Bismarck accueillit l'explication : lui aussi, il voulut écrire sa dépêche, que publia la Gazette d'Augsbourg. En termes absolus, presque provocants, il réprouva toute idée d'une immixtion étrangère dans les affaires allemandes. A Berlin, les hommes politiques, les militaires applaudirent bruyamment et jugèrent « qu'aucun discours du président du conseil ne valait la circulaire du 7 septembre[26]. » Quelque modéré que fût le gouvernement impérial, il s'en fallut de peu que cette âpreté ne fît déborder la mesure. « La circulaire Bismarck, écrivait M. Rouher à l'Empereur, a produit la plus désagréable impression. En présence d'un tel document, M. de Moustier se demande quelle attitude il doit prendre[27]. » Cette fois encore, une sage résignation l'emporta, et la presse officieuse fut invitée à se montrer pacifique. La recommandation fut suivie, sauf par le Pays, qui traita de « forfanterie outrecuidante » la récente élucubration de M. de Bismarck. Cette violence était presque douceur auprès des invectives de la Gazette de la Croix.

 

XI

Au milieu de tous ces incidents, les fêtes de l'Exposition, interrompues par la mort de Maximilien, avaient repris avec tout leur éclat, sinon tout leur entrain. Les théâtres continuaient leurs représentations folâtres : aux Variétés, la Belle Hélène ; au Vaudeville, la Famille Benoiton ; à la Porte-Saint-Martin, la Biche au bois. L'époque des vacances attirait vers Paris les employés, les fonctionnaires, les prêtres, les professeurs, les collégiens, tous ceux qui n'ont qu'un temps pour se déplacer et se distraire. Cette foule, incessamment renouvelée et plus curieuse qu'élégante, se déversait à flots dans l'enceinte du Champ-de-Mars : on arrivait de bonne heure, on repartait tard, avide qu'on était de mettre à profit jusqu'en ses moindres heures un séjour parcimonieusement limité. Une si grande affluence communiquait à toute la ville une animation continue ; et, dans ce perpétuel mouvement, les réflexions sombres avaient peine à se graver. Cependant l'heure était proche où le souverain lui-même se jugerait incapable de prolonger sa sérénité satisfaite. Comme il revenait de Salzbourg et visitait la Flandre, il consigna dans sa réponse aux félicitations du maire de Lille un avertissement mélancolique à l'adresse de son pays. Avec un accent ému, il rappela sa première visite dans le département du Nord : « Tout, en ce temps-là, dit-il, souriait à mes désirs ! Je venais d'épouser l'Impératrice et je puis dire aussi que je venais de me marier avec la France entière devant huit millions de témoins. L'ordre était rétabli, les passions politiques assoupies, et j'entrevoyais pour notre patrie une nouvelle ère de grandeur et de prospérité. » L'évocation de ces années heureuses ne servait qu'à mieux marquer les mécomptes qui avaient suivi. L'Empereur ne dissimulait point ses déceptions : « Des points noirs, continuait-il, sont venus assombrir notre horizon. De même que la bonne fortune ne m'a point ébloui, de même des revers passagers ne me décourageront pas. Comme pour atténuer l'impression troublante, le souverain terminait sa harangue par un appel à l'esprit public : « Vous n'oublierez pas, messieurs, que la première condition de prospérité pour un peuple comme le nôtre, c'est d'avoir la conscience de sa force, de ne pas se laisser abattre par des craintes imaginaires, de compter sur la sagesse et le patriotisme du gouvernement. »

L'Empereur avait ébauché son examen de conscience. Avec une surprise anxieuse, le pays répéta ce commencement de confession. Durant quelques jours, on ne parla que des points noirs. Dans l'entrefaite, des nouvelles inquiétantes arrivèrent de l'autre côté des Alpes. Garibaldi ne dissimulait plus son dessein d'envahir la frontière pontificale. Ainsi ce n'était point assez de la question allemande, et l'on allait voir renaître, après un intervalle d'accalmie, la fastidieuse, l'éternelle question romaine. Pourtant l'Exposition ne s'achèverait pas sans qu'une dernière réception princière ne ranimât le seul espoir que conservât notre politique, celui d'une solide entente avec l'Autriche. Le 21 octobre, François-Joseph quitta Vienne pour rendre à Napoléon la visite de Salzbourg. Après une halte à Nancy, où avaient vécu plusieurs des princes de sa race, il arriva le 23 octobre à Paris. Entre les souverains, nul ne fut accueilli comme lui. Il fut acclamé par tous, par les libéraux, n'avait-il pas inauguré le système constitutionnel en Autriche, par les conservateurs, n'était-il pas le meilleur défenseur de l'ancien ordre européen, par tous les cœurs patriotes, quel autre allié espérer hormis celui-là ? Un banquet lui ayant été offert à l'Hôtel de Ville, le monarque autrichien, en réponse au toast de l'empereur des Français, prononça de nobles, de magnifiques paroles : « Lorsqu'il y a peu de jours, dit-il, j'ai visité à Nancy les tombeaux de mes ancêtres, je n'ai pu m'empêcher de former un vœu : Puissions-nous, me suis-je dit, ensevelir dans cette tombe, confiée à la garde d'une généreuse nation, toutes les discordes qui ont séparé deux pays appelés à marcher ensemble dans les voies du progrès et de la civilisation ! Puissions-nous, par notre union, offrir un nouveau gage de cette paix sans laquelle les nations ne sauraient prospérer ! » A ce magnanime langage tous les cœurs s'émurent. Il semblait qu'en s'exprimant de la sorte, François-Joseph voulût, à la face de la France, à la face de son propre pays, poser les préliminaires d'un solennel pacte d'amitié. Hélas ! à Paris comme à Salzbourg, rien ne suivit les paroles. Ce serait le sort de cette malheureuse alliance autrichienne, qu'elle demeurerait toujours à l'état d'espérance.

Tandis que l'empereur d'Autriche rentrait dans ses États, l'Exposition fermait ses portes. Rien n'est morne comme l'aspect d'une salle de fête quand les derniers invités se sont éloignés, quand les feux mourants des lustres luttent avec les premières clartés de l'aube ; quand, des réjouissances qui s'achèvent, il ne reste plus d'autre trace qu'un peu de tulle ou de ruban arraché des robes, qu'un peu de fleurs déjà prêtes à s'effeuiller. Sous la brise du matin, les rêves, les rêveries se dissipent, et une double lassitude s'empare de l'âme, lassitude de la fête qui s'évanouit, lassitude de la réalité qui reprend ses droits. En finissant, la gigantesque fête de l'Exposition laissa cette impression désenchantée. Les ouvriers reprirent possession de l'enceinte déserte, et la même ardeur qui s'était employée pour élever l'édifice se hâta pour le détruire. Décorations en carton-pierre, cloisons dorées, pavillons, boutiques, cottages, minarets, tout s'abattit comme un décor superflu ; et l'on ne vit plus, le long des berges de la Seine, que des convois de matériaux inutiles, débris déjà méconnaissables, et qui se confondaient tous sous les mêmes teintes grises de l'hiver. Quand le Champ-de-Mars fut redevenu la plaine sablonneuse qu'on avait connue, on ne sut ce qu'on devait le plus admirer, ou de l'impulsion puissante qui avait en un clin d'œil élevé toutes ces magnificences, ou de la prodigalité folle qui ne les avait créées que pour une saison. On s'éveilla comme d'un rêve, avec une sensation singulière, faite d'inquiétude, de malaise, de satiété. Un doute naquit après coup sur l'opportunité du spectacle qu'on venait de donner au monde. N'avait-on pas travaillé pour les désœuvrés du siècle plus encore que pour les progrès de l'industrie humaine ? Pour les âmes déjà trop éprises des biens de la terre, n'y avait-il pas un danger subtil en ces étalages du luxe et de la richesse, se piquant d'émulation pour se surpasser ? Par-dessus tout, cette fête, qu'on avait appelée la fête de la paix, avait-elle resserré les liens des nations ? Jamais nous n'eûmes plus d'hôtes, jamais moins d'amis. L'étranger s'éloignait, assez clairvoyant pour avoir deviné nos faiblesses, trop jaloux de nos splendeurs pour nous les pardonner jamais. Entre toutes les féeries du second Empire, celle qui venait de s'évanouir était la plus prestigieuse. C'était celle aussi qui n'aurait pas de lendemain.

 

 

 



[1] Voir ROTHAN, l'Affaire du Luxembourg, p. 74-75 et 435.

[2] Correspondance inédite.

[3] Documents diplomatiques, 1867, p. 7-12.

[4] Dépêche du président du gouvernement luxembourgeois à M. de Lightenfeldt, 5 mars 1867 ; et rapport de M. de Lightenfeldt au secrétaire du roi pour les affaires luxembourgeoises. (Voir SERVAIS, ancien plénipotentiaire luxembourgeois à la conférence de Londres, le Grand-Duché de Luxembourg et le traité de Londres, p. 66-67, 70-75.)

[5] Dépêche de M. le duc de Gramont, 27 avril 1867. (Correspondance inédite.)

[6] Documents diplomatiques, 1867, p. 17.

[7] Lettre du baron de Beust au prince de Metternich, 22 mars 1867 (Documents communiqués aux délégations des diètes de Vienne et de Pesth, 1868).

[8] Voir SERVAIS, le Grand-Duché de Luxembourg et le traité de Londres, p. 109-111.

[9] Documents diplomatiques, 1867, passim.

[10] Dépêche de M. de Beust à M. de Metternich, 8 avril 1867. (Documents communiqués aux délégations des dites de Vienne et de Pesth, 1868.)

[11] Dépêches du baron de Beust au comte de Trauttmansdorff à Munich, et au comte de Wimpffen à Berlin, 6 et 19 avril 1867 (Documents distribués aux délégations des diètes de Vienne et de Pesth, 1868) ; Correspondance inédite du duc de Gramont ; Mémoires de M. de Beust, t. II, p. 106.

[12] Dépêche du comte de Wimpffen au baron de Beust, 12 avril 1867. (Documents autrichiens, 1868.)

[13] Dépêche de lord Stanley à lord Loftus, 15 avril 1867 (Correspondence respecting the grand-duchy Luxembourg, p. 2). Dépêche du comte Apponyi au baron de Beust, 18 avril. (Documents autrichiens, 1868.)

[14] Dépêche du baron de Beust au comte de Wimpffen, 20 avril 1867 (Documents autrichiens, 1868.)

[15] Dépêche de M. de Wimpffen au baron de Beust, 26 avril 1867. (Documents autrichiens, 1868.)

[16] Dépêches du prince de Metternich au baron de Beust, 26 et 27 avril 1867 (Documents autrichiens, 1868.)

[17] Il avait, au mois de janvier 1867, remplacé le maréchal Randon au ministère de la guerre.

[18] Lettres de M. DE MOLTKE, mai 1867, p. 267.

[19] Voir Papiers des Tuileries, t. I, p. 237.

[20] Correspondance inédite.

[21] Voir SERVAIS, le Grand-Duché de Luxembourg et le traité de Londres, p. 149.

[22] DOUDAN, Lettres, t. IV, p. 92.

[23] Moniteur, 1867, p. 1639.

[24] Mémoires, t. II, p. 117-118.

[25] BEUST, Mémoires, t. II, p. 116.

[26] Denkwurdigkeiten aus dem Leben des Grafen von Roon, t. III, p. 29.

[27] Papiers des Tuileries, t. II, p. 270.