HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME CINQUIÈME

 

LIVRE XXXI. — QUERETARO.

 

 

SOMMAIRE : I. — Arrivée de l'impératrice Charlotte à Paris. — Napoléon III : ses soucis de toute sorte ; son désir de se dérober à toute entrevue. — Visite de la princesse à Saint-Cloud. — Ombrageuse attitude du ministre des États-Unis. — Efforts de l'impératrice Charlotte : insuccès complet. — L'impératrice à Rome : sa folie.
II. — Maximilien au château de Chapultepec : comment les frontières de l'empire se rétrécissent. — Double évolution : le général Osmont et l'intendant Friant ; le ministère Lares ; impuissance de ses efforts. — Embarras de plus en plus grands. — Comment Maximilien connaît l'état mental de l'impératrice.
III. — Le général Castelnau : ses pouvoirs : étrangeté de cette mission : quelles circonstances l'expliquent. — Maximilien à Orizaba : quels indices font croire à son abdication prochaine. — Castelnau et Bazaine : leurs situations réciproques. — Comment et sous quelles influences Maximilien incline à demeurer au Mexique. — Castelnau : son désir ardent de ramener l'archiduc en Europe ; en quoi ses vues diffèrent de celles de Bazaine. — Intrigues et menées diverses, rumeurs contradictoires. — Comment l'Empereur renonce à abdiquer et annonce par une proclamation son retour dans sa capitale.
IV. — Concentration des troupes françaises en vue d'un prochain embarquement : désespoir et détresse de ceux qui se sont compromis pour nous. — Comment les ordres venus de Paris tendent à désorganiser tous les régiments mixtes (légions autrichienne, belge, cazadores) formés pour la défense de Maximilien. — Nouveaux bruits d'abdication : entrevue de Castelnau et de Maximilien, et comment se dévoilent les divergences entre Castelnau et Bazaine. — Inextricable confusion. — Maximilien, qui s'était arrêté près de Puebla, regagne la capitale et s'établit à l'hacienda de la Tega : avis divers qui l'exhortent à déposer la couronne. — Entrevue avec Bazaine : comment le maréchal, après avoir paru conseiller l'ajournement de l'abdication, semble se rallier aux pensées de Castelnau et opine, lui aussi, pour l'abdication immédiate. — Conseil du 14 janvier : le parti de l'abdication est décidément écarté. — Séparation définitive de Maximilien et des autorités françaises : comment cette séparation devient rupture violente. — Retraite de l'armée vers la Vera-Cruz : embarquement ; départ de Bazaine ; dernier avis envoyé à Maximilien et qui ne lui parvient point.
V. — Maximilien après le départ des troupes françaises : comment l'empire s'en va en lambeaux ; quel faible et fragile espoir reste à l'archiduc ; marche vers le nord ; entrée dans Queretaro ; comment Maximilien laisse passer l'occasion de battre en détail ses ennemis ; comment il est enfermé dans Queretaro. — Siège et prise de la ville (15 mai 1867).
VI. — Juarez : sa constance ; quel acte décisif fixera aux yeux de l'univers sa renommée. — Quelle démarche est tentée par le gouvernement des Etats-Unis, même avant la chute de Queretaro, et quelle est l'issue de cette démarche. — Comment le gouvernement de Juarez décide de traduire l'Empereur devant une commission militaire. — Maximilien dans sa prison : mélange de résignation et d'espoir. — Les diplomates européens : le baron Magnus. — Juarez à San-Luis de Potosi : comment i' y est assailli par les prières des défenseurs de Maximilien, par les supplications du baron Magnus ; insuccès de ces efforts ; comment les monarques européens s'adressent à Washington pour obtenir le salut de Maximilien. — Le procès : projets de fuite ; condamnation à mort de Maximilien, de Miramon, de Méjià (14 juin 1867). — Nouvelles démarches ; quel sursis est accordé ; suprêmes supplications. — Derniers moments et mort de l'Empereur (19 juin 1867).
VII. — Incidents qui suivirent la mort de Maximilien. — Comment Juarez refuse de rendre son cadavre : demande du ministre d'Autriche, du baron Magnus. — Arrivée de l'amiral Tegethoff. — Quelle demande officielle exige Juarez. — La Novara ramène les restes de l'Empereur. — Quel destin funeste semble avoir pesé sur tous ceux qui furent mêlés à l'entreprise mexicaine.

 

I

Nous avons dit[1] comment, dans la grande détresse de l'empire mexicain, l'impératrice Charlotte était partie pour la France. Le 8 août 1866, elle aborda à Saint-Nazaire. A son débarquement, la première nouvelle qui l'accueillit fut celle de Sadowa, et ce désastre de l'Autriche lui sembla présage. Depuis quelques jours, Napoléon savait sa prochaine arrivée : il avait été averti par la légation des États-Unis et aussi par un avis de Bazaine, transmis également par la voie de New-York. Le bruit de l'événement s'était même répandu dans le public, mais les journaux officieux l'avaient traité de fable absurde. Le général Almonte, représentant de Maximilien, quoiqu'un peu froissé de n'avoir reçu aucune notification du voyage, se rendit au-devant du paquebot. Ce fut lui qui reçut la souveraine, et le lendemain l'accompagna jusqu'à Paris.

Une idée fixe dominait la princesse, à savoir l'accueil qu'elle recevrait de Napoléon. Comme elle arrivait à la gare d'Orléans, il se trouva que, par suite d'une confusion, aucun dignitaire de la cour, aucun carrosse d'apparat ne l'attendait. Dans une simple voiture de louage, elle gagna le Grand-Hôtel, et, susceptible comme le sont les malheureux, elle vit en cette négligence un commencement d'abandon. Cependant l'Empereur avait dû interrompre une cure qu'il faisait à Vichy, et était rentré à Saint-Cloud dans un état d'extrême souffrance. Soupçonneuse, animée d'une impatience fébrile, l'auguste voyageuse crut deviner en cette indisposition un prétexte ; et, pour la calmer, il fallut lui assurer à plusieurs reprises que la maladie du souverain n'était que trop réelle. Le 10 août, l'impératrice Eugénie vint la voir, s'entretint cordialement avec elle et s'efforça d'adoucir, à force de procédés gracieux, ce qu'aurait de dur, de désespérant peut-être, la réponse officielle. Absorbée par l'objet de sa mission, Charlotte ne se paya pas de ces apparences. Une énergie factice l'élevait au-dessus de toutes les fatigues comme de toutes les émotions. Elle n'avait qu'une pensée, sortir de l'incertitude et, au plus tôt, se rendre à Saint-Cloud.

Autant l'Impératrice aspirait à l'entrevue, autant Napoléon s'y fût volontiers soustrait. Sa maladie, qui n'était pas feinte, était en même temps trop opportune pour qu'il ne s'en prévalût point. Dans la grande confusion de sa politique, quel fâcheux surcroît d'embarras que la venue de cette femme jeune, belle, intelligente, passionnée, bien résolue à rappeler toutes les anciennes promesses, et qu'il serait à la fois impossible de satisfaire et cruel de repousser ! La première pensée avait été de gagner du temps, de suggérer à la princesse l'idée de se rendre dans sa famille, à Bruxelles : au retour on aviserait. Puis on s'était flatté qu'un des ministres pourrait remplir l'office du maitre et dissiper les dernières illusions. Charlotte n'était pas venue de si loin pour se laisser éconduire. Elle voulut une audience et l'obtint. Sur cette entrevue fameuse, toutes sortes de bruits ont couru : on a même affirmé que l'Impératrice, outrée des impassibles refus de Napoléon, se répandit en paroles violentes. Le Moniteur (20 septembre 1867) a, plus tard, opposé à cette rumeur un démenti solennel. Si le mot de violence est excessif, il est certain que l'entretien ne fut exempt ni de récriminations ni de reproches. L'Impératrice avait entre les mains un mémoire très accusateur contre Bazaine ; elle détenait aussi des lettres dans lesquelles Napoléon avait promis à Maximilien de ne point l'abandonner. Le souverain invoqua les résistances du Corps législatif, les événements européens, qui réclamaient toutes ses forces ; puis à de nouvelles instances il opposa cette froideur silencieuse qui déconcerte plus sûrement que toutes les raisons. On rapporte qu'à un moment de l'entretien, la princesse s'écria, croyant intimider : « Eh bien ! s'il en est ainsi, nous abdiquerons. — Soit, abdiquez, » répliqua l'Empereur, plus soulagé que décontenancé. Et en effet, entre tous les dénouements possibles, l'abdication était celui qui dégagerait le mieux la responsabilité de la France.

Napoléon avait autour de lui des surveillants jaloux, attentifs à dénoncer tout retour de pitié. Dès le 10 août, M. Hay, chargé d'affaires des États-Unis à Paris, annonçait à M. Sewara « l'arrivée de la femme de l'archiduc Maximilien ». « La dame en question, ajoutait-il (the lady in question), est descendue au Grand-Hôtel. » Les jours suivants, les journaux formèrent quelques conjectures sur la mission de la princesse. L'Indépendance belge (13 août 1866) précisa même le but du voyage, qui était de réclamer le remplacement de Bazaine, l'ajournement de l'évacuation, la prorogation des engagements français : elle ajouta que ces demandes pourraient être en partie accueillies. Dépassant l'Indépendance belge, quelques feuilles publiques allèrent jusqu'à affirmer que Charlotte avait obtenu d'importantes modifications au programme français. Aussitôt M. Hay, simple secrétaire de légation, télégraphia à son chef, M. Bigelow, en ce moment à Ems. Sur l'avis de celui-ci, il se rendit, sans perdre un instant, au ministère des affaires étrangères : « Est-il vrai, dit-il, que la politique impériale doive subir quelque changement ? » M. Drouyn de Lhuys était habitué aux formes de la diplomatie américaine et ne s'en étonnait plus. Il s'empressa de rassurer l'ombrageux envoyé : « Nos projets, dit-il, n'ont subi ni ne subiront aucune déviation. Naturellement, ajouta-t-il, nous avons reçu l'Impératrice avec courtoisie et cordialité, mais le plan arrêté précédemment par le gouvernement de l'Empereur sera exécuté comme il a été dit[2]. »

Tout ce que peut faire une vaillante princesse pour sauver son trône et garder son honneur, Charlotte le fit. N'ayant pu convaincre l'Empereur, elle essaya de conquérir ses ministres, jalouse qu'elle était de ménager toutes les chances, même les plus faibles. Dès son arrivée, elle avait vu M. Drouyn de Lhuys ; elle vit aussi M. Rouher ; elle convoqua également auprès d'elle le maréchal Randon ; elle s'entretint enfin avec M. Fould. Elle rencontra partout le respect que méritait son infortune, les sympathies qu'inspiraient sa haute intelligence et son grand cœur. Partout aussi ce fut le même aveu d'impuissance. En présence du ministre de la guerre, elle parla, en affectant la confiance, de l'avenir du Mexique, des ressources qu'on en pourrait tirer ; puis elle se plaignit de Bazaine : à quoi le maréchal se borna à répondre tristement que les termes de l'évacuation ne se pouvaient reculer. Ceux même que la princesse séduisait réagissaient contre leur propre entraînement. Un jour, M. Fould écouta, dit-on, pendant deux heures la jeune femme, qui, avec une extrême abondance de vues et l'éloquence la plus communicative, plaida la cause du Mexique. Charmé, à demi conquis, il déguisa, sous une gracieuse flatterie, le refus qu'il était contraint de formuler : « Que Votre Majesté, dit-il, me permette de me retirer, car elle finirait par me faire oublier que, comme ministre des finances, je ne dois pas partager sa manière de voir sur l'opportunité de prolonger l'expédition. »

Le 23 août, la princesse quitta Paris pour se rendre à Miramar et de là à Rome. L'échec était complet. Une lettre datée de Saint-Cloud, et écrite en ce temps-là même par l'empereur des Français à Bazaine, montre combien toute insistance eût été vaine désormais. « J'ai déclaré franchement à l'impératrice Charlotte, disait Napoléon, qu'il m'était impossible de donner au Mexique un écu ou un homme de plus. » Napoléon entrevoyait comme une solution vraisemblable l'abdication de Maximilien ; il prévoyait l'établissement à Mexico d'une république, et se bornait à formuler le vœu modeste qu'elle fût le moins mauvaise possible. « Je compte sur vous, ajoutait-il en une phrase qui trahissait tout son découragement, je compte sur vous pour débarrasser la France de cette question mexicaine qui nous entraîne dans des difficultés insolubles[3]. »

Ce suprême, ce douloureux dénouement, l'épouse de Maximilien ne le verrait point. A la fin de septembre, comme elle était à Rome, où elle tentait de négocier un accord avec le Saint-Père, elle ressentit, au Vatican même, les premières atteintes du mal qui devait obscurcir son esprit. Elle fut reconduite à Miramar ; là, le repos et les soins amenèrent des retours de lucidité, puis de nouveau les ténèbres l'envahirent et l'enveloppèrent enfin tout entière. Décidément tout ce qui touchait au Mexique semblait frappé d'un sort malfaisant. Le monde apprit avec émotion ce nouveau coup du destin. Il admira le courage de la princesse et, d'un élan unanime, plaignit son infortune. Plus tard, cette infortune même parut bienfait ; car la nuit qui s'étendit sur son intelligence et ne lui laissa plus que de vagues, de fugitives perceptions fut moins cruelle que la pleine lumière qui lui eût montré ses malheurs.

 

II

Après avoir accompagné l'Impératrice jusqu'au Rio-Frio, Maximilien était rentré à Chapultepec. Il n'y était revenu que pour y retrouver les soucis. Le principal était celui de l'empire, qui décidément se démembrait. Le 3 juillet, Bazaine était parti pour San-Luis de Potosi, moins pour présider aux choses militaires que dans l'espoir d'échapper aux importunes doléances du souverain. Loin de songer à reprendre les territoires perdus ou à raffermir les positions ébranlées, le maréchal n'avait plus qu'une pensée, concentrer peu à peu son armée et assurer la sécurité des routes par où elle s'écoulerait vers la mer. Deux gros corps de troupes occupaient depuis longtemps les districts septentrionaux de l'empire : c'était au nord-est la division Douay qui s'étendait jusqu'à Monterey ; c'était au nord-ouest la division Castagny qui jadis avait atteint Chihuahua. De San-Luis de Potosi, le commandant en chef veilla à l'exécution des ordres qui ramèneraient vers les provinces centrales les bataillons trop aventurés. Au nord-est, Monterey fut évacué le 26 juillet, Saltillo le 5 août, et nos soldats se bornèrent à couvrir Matehuala, Tula, Venado, en attendant le jour prochain où ils descendraient plus encore vers le sud. Au nord-ouest, le point extrême des garnisons françaises fut Durango, qui bientôt serait elle-même abandonnée. Sur le littoral du Pacifique, nous n'occupions plus à proprement parler que deux villes, Guaymas que nous allions quitter, Mazatlan où nous étions serrés de près. Le général Castagny s'établit à Léon. — Chaque recul provoquait à Chapultepec une douloureuse surprise, mêlée de consternation et de colère. Sur ces entrefaites, on connut la nouvelle d'un grave échec, la chute de Tampico tombée aux mains des dissidents. En vain Bazaine, en partant pour San-Luis de Potosi, avait essayé de se dérober aux reproches. Les dépêches irritées de l'Empereur allèrent le trouver jusqu'à son quartier général. Maximilien déplorait la perte de Monterey ; il signalait avec ironie « les résultats de la campagne entreprise dans le nord ». Se prévalant de son titre de souverain, il demandait que le plan des opérations lui fût communiqué d'avance : « De la sorte, ajoutait-il avec un redoublement d'amertume, il aurait quelque chance de sauver les adhérents à l'empire ; il pourrait du moins prévenir à temps les malheureux fonctionnaires qui s'étaient sacrifiés pour la cause impériale. » — Bazaine, pour se défendre, n'aurait eu qu'à invoquer les instructions aussi formelles que rigoureuses de son gouvernement. Mais il n'ignorait point les rapports que Maximilien avait fait parvenir à Paris sur sa conduite ; les officieux ne manquaient pas, qui lui rapportaient, avec toute sorte d'exagérations, les propos malveillants colportés dans le palais impérial ; sa nature, plus vulgaire que généreuse, l'inclinait mal au respect envers le prince malheureux. Non content de se défendre, il se fit accusateur à son tour : si l'Empereur n'avait pas connu ses plans, c'est que Sa Majesté n'avait pas daigné le recevoir avant qu'il quittât Mexico : l'hostilité des populations et toutes sortes de considérations politiques et militaires justifiaient le mouvement de retraite : mieux valait garder un territoire restreint que de s'user en des luttes inutiles aux extrémités : les fonctionnaires pour qui l'Empereur montrait tant de sollicitude s'étaient sans doute déjà garantis contre le retour des juaristes : l'incapacité ou l'inertie des anciens ministres de l'empire était la principale cause des présents embarras. « Votre Majesté, ajoutait Bazaine, provoque des explications ; je les lui donne tout entières. » Et il terminait en annonçant une double et prochaine évacuation, celle de Guaymas et de Mazatlan.

Cependant Maximilien, retiré à Chapultepec, se consumait dans la recherche de quelque moyen sauveur. Tout lui manquait : l'argent, les soldats, les partisans, les alliances. En dépit de cette grande faiblesse, le prince arriva à se persuader que tout n'était pas perdu. Une chose pourrait prévenir ou retarder

 sa ruine : ce serait une vigoureuse et adroite manœuvre qui rejetterait bon gré mal gré dans les affaires mexicaines la France prête à s'en dégager. Même en dehors de l'assistance française, l'empire défaillant pourrait trouver une ressource, au moins passagère, dans le concours des conservateurs mexicains qui jadis avaient souhaité, voulu, proclamé la monarchie. L'espoir de se ménager ces chances suprêmes inspira, dans ce temps, à l'archiduc deux évolutions successives qui méritent d'être rapportées.

De ces deux évolutions, la première semble avoir été imaginée dès le commencement de juillet 1866. Jusque-là Maximilien s'était fort appliqué à affirmer sa souveraineté, à s'affranchir de la tutelle française : à l'inverse, Bazaine, aussi jaloux d'autorité que le prince d'indépendance, n'avait négligé aucune occasion d'étendre partout sa main. Le sort de l'empire devenant de plus en plus précaire, le souverain inaugura une conduite toute différente et d'une habileté assez raffinée. Le plan fut, non plus d'écarter notre influence, mais de la mêler au contraire à toutes choses. On préposerait les Français aux charges militaires et, par surcroît, aux emplois civils ; doucement, insensiblement, on inclinerait vers eux toutes les responsabilités. De la sorte, la France serait tellement enlacée dans l'entreprise que le secours continuerait, par la force des choses, et en dépit de toutes les déclarations contraires. Plusieurs indices marquèrent cette orientation toute nouvelle. Maximilien, depuis le commencement de son règne, s'était montré très attentif à soustraire ses sujets aux rigueurs des juridictions militaires : on le vit, changeant tout à coup, proposer à Bazaine l'établissement de l'état de siège dans toutes les provinces de l'empire ; par là il transporterait aux commandants militaires français le soin de la police, la responsabilité du repos public, en un mot, les attributs réels du pouvoir. Le prince avait maintes fois gémi sur sa détresse financière : néanmoins il souscrivit silencieusement aux exigences de son allié et, par une convention du 30 juillet 1866, délégua à la France, comme le demandait la note du 31 mai, la moitié des revenus des douanes maritimes_ Cette docilité, qui allait jusqu'à l'aliénation des plus indispensables ressources, témoignait la volonté de ne fournir aux Français aucun prétexte de retraite anticipée, de ménager jusqu'au bout et à tout prix, sinon Bazaine, au moins la France. Une mesure beaucoup plus significative montra mieux encore la tendance de Maximilien à se confondre dans les rangs français. Entre tous les ministères, les deux plus importants étaient celui de la guerre et celui des finances. Maximilien, vers la fin de juillet, confia les deux portefeuilles à deux officiers de notre armée : le général Osmont fut préposé à la guerre, l'intendant général Friant aux finances. Le jeu était habile et fait à point pour embarrasser le protecteur. Si l'Empereur ne sauvait pas son trône, du moins il aurait réussi à créer une sorte d'imbroglio qui serait pour lui une petite revanche un milieu de ses déconvenues. Quelle serait la situation des nouveaux ministres, subordonnés comme ministres à Maximilien et comme officiers français à Bazaine ? La France pourrait-elle se désintéresser d'un pouvoir qu'elle exerçait en fait par ses propres officiers ? Les Français n'aspiraient qu'à quitter le Mexique, et voici qu'ils se mettaient à le gouverner !

Telle fut la première évolution. La seconde suivit d'assez près. Jadis, à son arrivée au Mexique, Maximilien avait pris ses conseillers parmi les libéraux et, par ses avances aux juaristes, avait grandement contristé ceux qui l'avaient appelé. Le calcul était de former un grand parti national en qui se fondraient les meilleurs éléments de tous les autres partis. Une longue continuité de succès eût favorisé ce dessein : sous l'action dissolvante des revers, le prétendu parti national achevait de se désagréger. Menacé de demeurer seul, Maximilien se ressouvint de ses premiers amis. Ceux-ci étaient trop compromis pour avoir intérêt à le trahir ; ils incarnaient en eux, d'ailleurs, certaines traditions d'honneur et de fidélité, fort rares au Mexique ; en outre, ils étaient riches, très riches même. Grâce à eux, le prince pourrait se soutenir, sinon comme monarque vraiment populaire, au moins comme chef de parti ; et cette perspective, quoique médiocrement séduisante, était tout ce qu'on pouvait alors espérer. Dès les premiers jours de septembre, M. Lares fut nommé chef du cabinet et pourvut aux portefeuilles que les Français ne détenaient point. M. Lares était l'ami de l'archevêque de Mexico, en sorte que son nom signifiait protection des intérêts conservateurs et entente avec le Saint-Siège. C'est sous ces auspices que fut célébrée, le 16 septembre 1866, la fête de l'Indépendance ; et, avec un soin tout particulier, Maximilien s'appliqua à en rehausser les pompes, comme pour ranimer autour de lui ce qui restait de confiance.

C'est en vain que le malheureux empereur cherchait, soit parmi ses alliés, soit parmi ses amis d'autrefois, quelque élément de stabilité. Son destin le condamnait à n'entrevoir désormais que des lueurs d'espérance. A ses efforts pour compromettre les Français correspondait un travail contraire du commandant en chef, attentif à répudier toute solidarité dangereuse. Entre le monarque et le maréchal, c'était une lutte — qui tenait de la comédie, mais de la comédie triste — à qui se rejetterait l'entreprise désormais condamnée du Mexique. Rusé jusqu'à l'astuce, irrité d'ailleurs contre le prince qui le blessait par ses reproches tout en s'efforçant de l'attirer, Bazaine mit tous ses soins à décliner les présents in extremis de Maximilien. Il refusa de se prêter à l'établissement d'un état de siège qui eût conféré à ses officiers le gouvernement réel du Mexique. Il se garda de toute immixtion dans les affaires intérieures. Quant au général Osmont, quant à l'intendant Friant, il toléra d'abord leur entrée dans le ministère, mais bientôt il se repentit de sa condescendance. Revenu à Mexico, le 26 août, il ne dissimula point combien lui paraissait inconciliable le double rôle de conseiller de l'Empereur et de soldat de la France. Enfin il mit en demeure les deux officiers d'opter entre le service de leur pays et celui du Mexique. En quoi il devança les décisions du gouvernement français, qui, non content de désapprouver la combinaison, la désavoua publiquement par un article du Moniteur. Ainsi se trouvaient déjouées les dernières habiletés de Maximilien. — Quant à l'évolution vers le parti conservateur, elle n'aurait pas elle-même de résultat décisif. Les conservateurs n'avaient ni le nombre ni l'influence : l'état précaire où était tombée la monarchie ajouterait à leur discrédit. Tout ce qu'on pourrait espérer de leur concours, ce serait quelques contributions en argent, suprême ressource qui prolongerait l'empire sans le sauver.

Un câble venait d'être immergé entre les États-Unis et l'Europe. En accélérant la transmission des dépêches, il ne ferait que hâter pour Maximilien la certitude de son abandon. C'est de la sorte que le malheureux prince apprit, dès la fin d'août, l'échec de l'impératrice Charlotte. — De l'intérieur du pays, les nouvelles n'étaient pas moins désolantes. L'édifice, que l'Europe se refusait à soutenir, se détachait pierre par pierre au Mexique. Tandis qu'au nord les frontières de l'empire se rétrécissaient, les dissidents se fortifiaient dans le sud avec Alvarez et Porfirio Diaz ; dans le Michoacan, ils nous tenaient en échec avec Régules ; bien plus, ils lançaient leurs guérillas jusque dans les provinces centrales. Sur la côte occidentale, Tuxpan venait de subir le sort de Tampico. Les progrès de l'ennemi, sa hardiesse croissante, ébranlaient la fidélité parmi les troupes indigènes et jetaient le découragement dans les corps auxiliaires. Plusieurs bataillons de cazadores, créés naguère à grand'peine, montraient des dispositions douteuses Dans notre légion étrangère avaient été constatées d'assez nombreuses désertions. Les Autrichiens, quoique braves et solides, cédaient à la lassitude, étaient antipathiques à la population, et n'aspiraient plus qu'au retour. Beaucoup plus éprouvée, la légion belge traversait une série de crises qui mettaient en péril son existence même. Les soldats, à leur départ de Bruxelles, avaient reçu la promesse d'une forte paye et d'amples concessions de terres ; depuis longtemps ils avaient renoncé aux terres, mais la solde leur tenait à cœur, et certaines réductions, récemment opérées, ou du moins projetées, les avaient fort irrités. Quant aux officiers, ils n'étaient partis qu'avec un congé de deux ans qui expirait le 15 octobre 1866 et dont ils avaient attendu en vain le renouvellement. Soit fatigue de la guerre, soit crainte de perdre leur rang dans l'armée de leur pays, ils quittèrent en grand nombre le Mexique, et leur colonel, M. van der Smissen, dut, à la hâte, en puisant parmi les sous-officiers, reconstituer les cadres désorganisés. Sur ces entrefaites, la légion, d'abord dirigée vers Matehuala, fut envoyée à Venado : là, elle fut placée sous le commandement supérieur du commandant français de la Hayrie. Cette subordination déplut : de là un nouveau conflit. Peu de jours après, le corps belge partit pour Tula. Il n'y arriva que pour essuyer un assez rude échec, car le 25 septembre, s'étant avancé jusqu'à la petite ville d'Ixmiquilpan, afin d'y surprendre les libéraux, il fut repoussé avec de notables pertes. Ixmiquilpan n'était guère qu'à trente lieues de Mexico. Quels n'étaient pas les progrès des dissidents, assez osés désormais pour se montrer en forces aussi près de la capitale ! — Pendant ce temps, l'une des brigades françaises s'acheminait vers la côte : c'étaient les troupes qui devaient être rapatriées les premières et, suivant la déclaration du Moniteur, être embarquées dès l'automne de 1866. Comme elles allaient prendre la mer, un contre-ordre arriva de France, et elles rétrogradèrent vers l'intérieur. Ce changement n'était point dû à un retour de sollicitude pour l'empire mexicain, mais au contraire à un scrupule de prudence. Napoléon venait de décider que notre corps expéditionnaire, au lieu de partir en trois échelons, serait embarqué en masse au printemps de 1867 L'empereur des Français était, en effet, très frappé par les progrès des forces juaristes ; dominé par cette impression, il redoutait que la dernière colonne, demeurée seule en terre étrangère, et trop inégale à l'ennemi, ne subît quelque affront indigne de nos armes.

Cependant les courriers venus d'Europe n'avaient point encore dévoilé à Maximilien la plus grande de ses disgrâces. L'un des familiers de l'Empereur, qui fut, en ce temps-là, son médecin particulier et ne le quitta guère jusqu'à la fin, le docteur Basch, a raconté comment parvint au prince la fatale nouvelle. C'était le 18 octobre, autant qu'on peut fixer les dates, qui restent un peu incertaines. Ce jour-là, deux dépêches arrivèrent à Mexico, l'une et l'autre transmises par le câble. L'Empereur, en les recevant, fut saisi d'une véritable appréhension, et aussitôt les tendit à un Autrichien de sa suite, le conseiller d'État Herzfeld, pour qu'il les déchiffrât. Celui-ci, dès qu'il eut rétabli les premiers mots, se mit à pâlir et, s'efforçant de cacher son trouble, feignit de ne pas comprendre ; il parla vaguement d'une personne malade et qui serait, disait-il, l'une des dames de l'Impératrice. « Il doit y avoir quelque chose d'affreux, interrompit Maximilien ; mais parlez, parlez ; je suis préparé à tout ce qu'il y a de pire. » Herzfeld hésita encore, essaya de dissimuler, puis la vérité s'échappa. Un instant après, Maximilien mandait le docteur Basch, qui avait assisté au commencement de la scène, mais s'était ensuite retiré, et, faisant allusion à l'un des passages de la dépêche : « Savez-vous, lui demanda-t-il anxieusement, qui est le docteur Riedel, de Vienne ? — C'est, répliqua le docteur Basch, le directeur de la maison d'aliénés. » Cette réponse fut le dernier trait de lumière. Maximilien n'ignorait plus rien de son malheur[4].

 

III

Le paquebot l'Impératrice-Eugénie, qui, le 15 juillet, avait emporté vers l'Europe la princesse Charlotte, reparut vers le milieu d'octobre dans les eaux de la Vera-Cruz. Parmi les passagers qui descendirent à terre, se trouvait le général Castelnau, aide de camp de l'Empereur. En temps normal et dans le va-et-vient des militaires que les besoins du service amenaient au Mexique ou ramenaient en France, le débarquement d'un nouvel officier général n'eût point surpris outre mesure. Cependant on touchait au terme de l'entreprise, et les arrivants étaient rares. Aucune vacance n'existait dans les commandements supérieurs de l'armée. Le crédit personnel du général, ses fonctions auprès du souverain, étaient bien propres à fixer l'attention. Dans le corps expéditionnaire et parmi les Mexicains, la curiosité fut piquée au vif. On soupçonna quelque chose d'étrange, d'insolite. Ce qu'on n'eût point deviné, c'étaient les pouvoirs exorbitants dont le nouveau venu était investi.

Jadis la Convention envoyait aux armées des commissaires qui, incarnant en eux la représentation nationale, avaient toute autorité pour récompenser, absoudre ou proscrire. Redoutables par le pouvoir autant que modestes par le rang, ils apparaissaient dans les bivouacs, y exerçaient un contrôle sans limite, y notifiaient des volontés sans appel, puis, leur rôle achevé, revenaient s'absorber parmi leurs collègues. A part la différence des mœurs plus adoucies et des temps moins tragiques, la mission du général Castelnau rappelait un peu ces enquêtes d'autrefois. De rang relativement modeste, car il n'était que général de brigade, Castelnau tirerait toute sa force de la délégation impériale, comme les anciens conventionnels de l'émanation populaire. Ainsi que les Représentants du temps jadis, il apparaîtrait à l'improviste, en surveillant, en inquisiteur, peut-être même en juge, mais en juge qui, à la façon d'une époque débonnaire, ne serait point agent de proscription, et se contenterait de dévoiler l'intrigue. Enfin, ayant rempli son mandat, il s'absorberait, lui aussi, dans l'entourage du souverain et redeviendrait le subordonné hiérarchique de ceux qu'il aurait dominés, démasqués ou censurés. Les pouvoirs du général, pouvoirs qu'il ne devait d'ailleurs produire qu'en cas de nécessité, embrassaient à la fois la politique et la guerre, sans en rien excepter. Il surveillerait l'évacuation et contrôlerait tous les ordres destinés à l'assurer. Il aurait, à sa volonté, la haute main sur les opérations qui seraient jugées nécessaires. Il prendrait part à tous les conseils et évoquerait à lui, s'il le jugeait bon, toutes les mesures projetées par l'autorité française, dans la sphère diplomatique, militaire ou civile. Vrai légat du souverain, il serait le porte-parole, l'interprète de l'Empereur, et, devant ses réquisitions écrites, toutes les autorités françaises, y compris le maréchal, seraient tenues de fléchir. En terminant la note par laquelle il instituait cette mission extraordinaire, Napoléon résumait d'un seul mot les pouvoirs de son mandataire : « Le général Castelnau est censé agir comme nous agirions nous-même. »

A première vue, la résolution de l'Empereur paraissait offrir plus d'inconvénients que d'avantages. Les longueurs de la guerre, l'isolement et le laisser-aller des garnisons lointaines, l'obscurité des choses politiques ou militaires, tout cela avait un peu énervé les habitudes de discipline. Que resterait-il des liens de subordination si l'on voyait un général de brigade se superposer à un maréchal de France ? En outre, le général Castelnau, quels que fussent ses capacités ou son tact, saurait-il, avec à-propos, laisser dans l'ombre ou produire ses pouvoirs, et n'était-il pas à craindre que, son autorité étant discutée ou du moins jalousée, la confusion des vues ne s'accrût ? Enfin la seule apparition de cet envoyé tout-puissant, de ce légat a latere, ferait peser sur Bazaine une suspicion générale qui détruirait son prestige déjà fort diminué. L'Empereur avait compris tout ce qu'aurait de contraire à la hiérarchie une pareille désignation. La mission fut entourée d'une sorte de mystère. L'affaire fut même résolue en dehors du maréchal Randon, alors en congé. Celui-ci, à son retour, manifesta quelque déplaisir et, bien qu'il tînt en grande estime Castelnau, jugea l'acte fort incorrect : « Si j'étais, disait-il, à la place du maréchal Bazaine, je ferais arrêter le général à son débarquement et je le renverrais en France par le plus prochain paquebot, sauf à prendre moi-même le bateau suivant pour rendre compte au gouvernement de ma conduite[5]. »

Ce qui se justifie mal au point de vue des règles ordinaires ou de la discipline, s'explique par les anxiétés de l'Empereur, par l'état de l'opinion publique, par les embarras complexes où nous avait jetés cette malheureuse question du Mexique.

Le Mexique, on ne saurait trop le répéter, était devenu à cette époque un vrai tourment pour Napoléon. Tous les avertissements lui arrivaient à la fois. L'entreprise pesait sur toute notre politique extérieure, absorbait pour une part assez notable le matériel disponible de la guerre, détruisait l'équilibre de nos budgets : de là les remontrances inquiètes de ceux des ministres qui présidaient à la diplomatie, à l'armée, aux finances. Le plus alarmé était M. Fould, qui, à cette époque-là même, en un mémoire très développé, suppliait l'Empereur de tout terminer au plus vite[6]. Longtemps on s'était flatté que la mise en valeur des richesses mexicaines assurerait le dédommagement de nos sacrifices ; pour entretenir cet espoir, le Moniteur s'était appliqué à publier, à des intervalles périodiques, les tableaux ascendants des recettes douanières. Cette progression s'était arrêtée : bien plus, tous les ports des deux océans, sauf celui de la Vera-Cruz, seraient bientôt aux mains de l'ennemi. Les indemnitaires désespéraient de leurs réclamations ; les souscripteurs des emprunts tremblaient pour leur créance. Le directeur du Comptoir d'escompte, M. Pinard, qui avait racheté le solde des obligations mexicaines cédées à la France, avait, dès le mois de mai, invoqué la clause résolutoire qui, en cas de force majeure, c'est-à-dire de renversement de l'empire mexicain, le déchargeait de l'exécution du contrat ; malgré plusieurs mises en demeure, il se refusait à effectuer les versements et à prendre livraison des titres. Sous toutes ces influences, l'emprunt 6 pour 100 de 1864 était tombé à 27 francs, les obligations de 1865 à 160 francs. Cependant les porteurs attendaient avec anxiété l'époque où se détacheraient les coupons, c'est-à-dire l'échéance du 1er octobre. Le 18 septembre, un avis affiché à la Bourse annonça qu'aucune remise de fonds n'ayant été faite par le gouvernement mexicain, le payement était ajourné. Pour atténuer cette note mélancolique, le président de la commission rappela qu'une somme de 34 millions demeurait affectée à la reconstitution du capital. La consolation parut médiocre, et les prêteurs désabusés éclatèrent en reproches, moins contre le Mexique qu'ils ne connaissaient point que contre le gouvernement français qu'ils rendaient responsable de leur déconvenue. Au milieu de tous ces déboires, les Américains des États-Unis demeuraient la grande préoccupation. Ils surveillaient jalousement nos ports, de crainte qu'aucun bâtiment ne portât quelque secours au Mexique. Avec une affectation blessante, ils refusaient de traiter avec nous autrement que par notes écrites. Le général Osmont et l'intendant général Friant étant devenus ministres de Maximilien, une dépêche presque insolente de M. Seward signala aussitôt cette double nomination comme incompatible avec le prochain rappel de nos troupes. Dans sa hâte à nous voir partir, le cabinet de Washington avait établi autour de nous un véritable espionnage, exerçait sur tous nos actes une véritable inquisition. Un jour pourtant, M. Bigelow put rassurer son gouvernement. Il avait vu M. Pereire ; il avait appris positivement de sa bouche une bonne, une excellente nouvelle : un contrat avait été passé entre la Compagnie transatlantique et le ministre de la guerre : cette convention avait pour objet le rapatriement prochain de tout le corps expéditionnaire. « Il est probable, ajoutait le diplomate américain, que M. Pereire a été chargé de me faire cette communication. »

Tous ces soucis avaient suivi l'Empereur en ses diverses villégiatures, à Vichy, à Saint-Cloud. Avec une impatience de malade, il aspirait à se dégager du Mexique. Mais il serait plus difficile encore d'en sortir qu'il n'avait été malaisé d'y pénétrer. Il faudrait concentrer de tous les points du pays nos détachements épars, les acheminer vers la mer en une attitude qui ne serait ni provocante ni craintive, et, pendant ce long trajet, les garder contre toute surprise de l'ennemi. Il faudrait ménager les États-Unis, mais sans que leurs sommations hâtassent notre marche et sans que notre départ eût rien d'une expulsion. Il faudrait, s'il était possible, ne pas laisser là-bas une anarchie pire que celle que jadis nous avions dénoncée et vaincue. Surtout il faudrait sauver, fût-ce malgré lui, le prince qu'on avait compromis, et quel autre moyen de le sauver que de l'emmener avec soi ? A qui se fier pour une tâche si lourde ? Napoléon avait entre les mains une série de lettres, de notes et de mémoires, tous venus du Mexique et tous mutuellement accusateurs. Maximilien accusait Bazaine, Bazaine Maximilien : l'impératrice Charlotte, en l'audience de Saint-Cloud, avait tout récemment énuméré ses griefs, griefs contre le commandant de l'armée, griefs contre la France elle-même. A cela se joignaient les dépêches du chef de la mission française, M. Dano, les rapports des inspecteurs des finances, puis toutes sortes de correspondances manuscrites, communiquées ou interceptées. Entre toutes ces correspondances, les plus graves, les plus sombres aussi, étaient les lettres du général Douay, irrité contre Bazaine jusqu'à l'exaspération et bafouant les hommes et les choses avec une verve qui ne se contenait pas. De cette abondance de documents, presque tous contradictoires, étaient nées dans l'esprit de l'Empereur une immense confusion et une défiance générale contre tous ses agents. De là une pensée dans laquelle le prince s'était bientôt complu : celle de chercher, non au loin, mais tout près de lui, un interprète fidèle de ses volontés. Castelnau était instruit, d'esprit droit, inaccessible à la corruption, avec cela réservé comme un diplomate, distant, d'abord un peu hautain ; et, en l'occurrence, cette raideur même serait avantage, car elle déconcerterait toute interrogation indiscrète, dérouterait toute familiarité inopportune. Tous ces motifs avaient fixé le choix de l'Empereur. Le général serait, comme on l'a dit, l'alter ego de Napoléon. Quant à son mandat, il pouvait se résumer en un mot : terminer à tout prix, et au mieux des intérêts de la France, l'entreprise du Mexique, obtenir l'abdication de Maximilien, le ramener en Europe, faire en sorte que cette malencontreuse affaire pût être oubliée comme un mauvais rêve et rangée dans les choses passées. Jadis, au printemps de 1864, comme Maximilien s'attardait à 'Miramar, le général Frossard avait été envoyé en Autriche pour précipiter son acceptation et hâter son départ. La mission Castelnau serait l'envers de la mission Frossard. Castelnau, lui aussi, devrait hâter le départ du prince, mais cette fois pour l'Europe ; il serait le liquidateur de la faillite mexicaine, le messager de l'abdication.

Ainsi s'expliquait le voyage du général. Comme il s'éloignait de la mer et montait vers Mexico, il sembla pendant quelques jours que le dénouement qu'il poursuivait allait s'accomplir tout seul.

Nous avons laissé Maximilien sous le coup de sa grande douleur. Tout s'écroulait autour de lui, son bonheur privé comme son trône. Sous la double influence du climat et des soucis, sa santé s'affaiblissait, et de fréquents accès de fièvre minaient ses forces. Par les courriers d'Europe, il avait appris les désastres de l'Autriche, et ces nouvelles avaient provoqué en lui un double regret, celui de son pays amoindri, puis celui du grand rôle que sa propre patrie lui eût réservé peut-être et que follement il avait cherché bien loin. Le prince, au fond, était d'âme faible. Il avait des aspirations ambitieuses, non ces ténacités robustes qui sont le propre des vrais ambitieux. Sous tant de disgrâces, il commença à ployer comme on fait sous un fardeau trop pesant. Le 20 octobre, il écrivait à Bazaine une lettre dont le ton contrastait fort avec celui de ses précédentes communications : « J'ai été profondément touché, lui mandait-il, des paroles de consolation que vous m'avez adressées en votre nom et au nom de Mme la maréchale ; je vous en exprime ma plus vive, ma plus profonde reconnaissance. » A ce langage cordial qui n'était plus habituel s'ajoutait l'annonce d'un projet qui, dans les circonstances que l'on traversait, susciterait sans doute bien des commentaires : « J'ai l'intention, disait l'Empereur, de me rendre à Orizaba. » Pour justifier ce voyage, Maximilien invoquait l'avis des médecins qui, pour guérir ses fièvres, conseillaient un changement de climat, puis le désir de se rapprocher de la côte pour connaître plus vite les courriers qui étaient attendus de Miramar : « C'est avec la plus grande confiance, continuait l'Empereur, que je m'en rapporte à votre tact pour le maintien de la sécurité dans la capitale. » Sur un ton de plus en plus affectueux, le prince poursuivait : « En ces circonstances douloureuses et difficiles, je compte plus que jamais sur la loyauté et l'amitié que vous m'avez toujours témoignées. » La formule finale reflétait les mêmes dispositions bienveillantes : « Je vous réitère, ainsi qu'à Mme la maréchale, ma vive gratitude pour les sentiments d'affection qui ont fait tant de bien à mon cœur ulcéré[7]. » Pour qui lisait entre les lignes, cette lettre semblait marquer chez le prince un état d'esprit tout nouveau. Elle était triste comme un adieu. Elle était écrite en un langage expansif, abandonné, presque attendri, comme si le monarque, au moment où tout allait finir, n'eût voulu se rappeler que les procédés généreux et les jours d'harmonie. Comme en une recommandation suprême, la sécurité de la capitale était remise à la garde du commandant en chef. Le plus significatif était le projet de voyage. Cette descente vers Orizaba, n'était-ce pas la première étape vers l'Europe ? Et le prince ne voulait-il pas mettre à profit les dernières heures propices, celles où le chemin était libre encore et où la retraite n'aurait rien d'une fuite ?

Le 21 octobre, bien avant que le jour parût, Maximilien quitta Chapultepec. Il évita Mexico et, contournant la grande ville par le sud, s'engagea sur la route qui conduisait vers l'ouest. La nouvelle s'étant répandue, la croyance générale fut qu'il s'agissait, non d'une absence momentanée, mais d'un départ. Le chef du cabinet, M. Lares, songea même à donner sa démission et ne consentit, dit-on, à conserver sa charge que sur les instances du maréchal et afin d'assurer le repos public. Cependant, comme l'Empereur atteignait Ayotla, il se trouva que le général Castelnau venait lui-même d'y arriver. L'aide de camp de Napoléon, sentant le souverain si près de lui, lui demanda une audience. Maximilien invoqua sa santé et déclina l'entrevue, comme si déjà ces soucis ne le regardaient plus. Les deux cortèges s'éloignèrent en sens inverse. Le 27 octobre, le souverain fit son entrée dans Orizaba : là, il recueillit encore quelques acclamations ; car dans les masses populaires il était aimé ; et il fallait qu'il le fût à un point singulier, pour que ces touchants témoignages non seulement survécussent à sa fortune, mais bravassent la crainte des prochaines représailles.

A Orizaba, dans les premiers jours, tout confirma dans la pensée qu'on touchait au terme de ce règne douloureux. L'un des principaux soucis de Maximilien était d'arrêter les poursuites politiques, d'adoucir la loi du 3 octobre 1865, de rapporter en un mot toutes les mesures qui eussent pu, dans l'avenir, imprimer à sa mémoire un renom de rigueur. Chemin faisant, dans une lettre à Bazaine, il lui avait notifié ses intentions à cet égard et, dans ce vague langage qui lui était habituel, avait exprimé le vœu que « toute hostilité cessât désormais ». — « Je ne veux plus qu'il y ait de sang répandu pour moi, avait-il coutume de répéter à ses familiers ; et sa plus grande crainte était que son abdication ne fût marquée par une recrudescence de la guerre civile. Son escorte était composée de hussards autrichiens ; ceux qui l'entouraient étaient pour la plupart Autrichiens, comme si déjà l'archiduc eût reparu sous l'Empereur. Le souverain, dit-on, prépara diverses lettres d'adieu à ses ministres, à ses amis, et alla jusqu'à dicter les dispositions de son voyage. Cependant, à Mexico, le palais impérial était demeuré désert, et les serviteurs avaient commencé à le piller, comme on emporte pièce par pièce les épaves d'un navire échoué. Ce qui confirmait les bruits de départ, c'était la présence d'une frégate autrichienne, le Dandolo, mouillée dans les eaux de la Vera-Cruz. A bord du navire avaient déjà été transportés divers objets de prix. Une nuit, sans doute, le prince, se dérobant à ses amis comme à ses ennemis, gagnerait le rivage, reprendrait le chemin de l'Europe, et on apprendrait que le rêve mexicain était fini.

Castelnau était arrivé à Mexico. Trois autorités désormais représentaient le gouvernement impérial : le maréchal Bazaine, commandant en chef ; M. Dano, ministre de France ; et enfin l'aide de camp de Napoléon. A eux trois, disait le général Douay, ils formaient le triumvirat de l'Intervention. L'essentiel était qu'entre les triumvirs l'harmonie régnât. Castelnau avait apporté au Mexique une pensée très nette et, à aucune heure de sa mission, n'en devait dévier : au plus tôt il voulait en finir, rapatrier l'armée, ramener l'archiduc. M. Dano, ministre accrédité auprès de Maximilien, était surtout absorbé par une très grosse affaire, celle de son prochain mariage avec une très riche héritière du pays ; que s'il se consacrait aux devoirs de sa charge, il se renfermait le plus ordinairement dans son rôle spécial : il était l'organe des réclamations financières de la France contre le gouvernement mexicain, mission ingrate, et en outre fort dérisoire, vu l'insolvabilité du débiteur. Des trois personnages, le plus important était Bazaine : c'était aussi celui dont la vraie pensée se devinerait le plus malaisément. Toute l'histoire de ses rapports avec Maximilien avait tenu jusque-là dans une série de brouilles et de rapprochements, de dépêches aigres-douces et de protestations qu'on eût dit cordiales. Homme de génie, le maréchal eût dominé le prince ; homme de devoir rigide, il eût gardé son estime, même en lui infligeant de fréquents déplaisirs. Il n'était ni l'un ni l'autre, et ce fut son malheur comme le nôtre. Avec toutes les apparences de la bonhomie, il portait dans les affaires la disposition la plus déplorable, à savoir le goût des finesses et, ce qui pis est, des finesses inutiles. Il était de ceux qui choisissent la voie oblique comme par attrait naturel, même lorsque la voie droite suffit. En outre, il était prompt à voir dans l'esprit des autres toutes les complications qui étaient dans le sien. Au bout de trois années de commandement, ces funestes habitudes s'étaient pleinement dévoilées. Accueilli jadis avec une joie confiante, Bazaine était devenu indifférent aux soldats, suspect aux officiers : lui-même inclinait à soupçonner quiconque dans les rangs de l'armée s'élevait au-dessus de la mesure commune ou avait conquis les bonnes grâces de Maximilien. Autour du souverain, sous prétexte qu'on le surveillait lui-même, il avait établi un vrai système d'espionnage. La difficulté des situations réciproques ne permettait guère que tout conflit fût évité. Le maréchal, quoique de manières faciles, n'avait point cette dignité gracieuse qui est le fruit du tact ou de l'éducation et qui atténue les inévitables froissements. Vis-à-vis de l'Empereur il s'était montré tantôt cassant, tantôt obséquieux avec affectation ; surtout il avait mis toute sa prestesse à se dégager de tout ce qui ne réussissait point. Par-là, il était arrivé à tout gâter, même ses services ; car il en avait rendu au prince de très signalés, notamment au point de vue financier. C'est dans ces conditions de prestige amoindri que Castelnau trouvait Bazaine. Rencontrerait-il en lui un aide zélé ou un tiède auxiliaire ? Le maréchal accueillit d'abord fort bien le messager impérial : la politique le voulait ainsi ; puis il ne connut pas de suite l'étendue de ses pouvoirs. Cependant le commandant en chef eût été fort au-dessous de sa finesse habituelle s'il n'eût deviné bien vite dans ce subordonné hiérarchique qui lui devait la déférence une sorte de grand inquisiteur qui, à l'occasion, saurait se démasquer. De là un penchant, fort naturel sinon légitime, à aider médiocrement le nouveau venu, à dresser même doucement quelque obstacle sous ses pas. Que Bazaine crût à la chute de Maximilien, à la nécessité de l'abdication plus ou moins prochaine, la chose n'est guère douteuse ; mais on le trouverait moins ardent à suivre son propre avis, si cet avis était celui de Castelnau. Tout en jugeant la crise inévitable, Bazaine avait d'ailleurs plusieurs raisons de ne pas la souhaiter trop prompte. Il s'était marié au Mexique ; sa femme était grosse ; il avait d'importants intérêts pécuniaires à liquider. Peut-être aussi, en allongeant les choses, espérait-il que de cet état si compliqué sortirait quelque chance favorable à sa propre élévation ; cette croyance, quoiqu'elle ne repose sur aucune donnée positive, était alors, est aujourd'hui encore presque universellement admise parmi les officiers du corps expéditionnaire. Enfin, le rang du maréchal au Mexique était trop brillant pour qu'il en descendît sans regret. Prolonger l'empire, c'était prolonger son rôle de maire du palais. Il arriverait donc que le commandant en chef et l'aide de camp impérial suivraient deux voies, non contraires en apparence, mais sensiblement différentes : l'un marchant droit à son but qui était l'abdication, l'autre ne combattant pas ouvertement cette conduite, mais n'y adhérant qu'avec des réserves, des délais, des sous-entendus, et par intervalles soutenant secrètement, protégeant même le prince, quoique d'une protection équivoque, intéressée, pas plus rassurante que l'abandon.

Pourtant toutes les pensées se tournaient vers Orizaba, d'où Castelnau attendait le mot décisif qui mettrait fin à l'empire. Les jours s'écoulant, il parut que Maximilien se montrait peu empressé à nous affranchir du souci de le garder.

Le 31 octobre, le Journal officiel de Mexico, après avoir annoncé le rétablissement de l'Empereur, ajoutait ces mots « Ainsi se trouve réalisé l'objet du voyage de Sa Majesté. » Que signifiait cette note qui semblait annoncer un prompt retour dans la capitale ? Le même jour, Maximilien, dans une lettre à Bazaine, parla de nouveau de l'abdication, mais sur un ton moins décidé et en la subordonnant à certains pourparlers dont il attendait l'issue. Cependant les personnages les plus remuants du parti monarchique entouraient le souverain, le circonvenaient de toutes manières et s'efforçaient de conjurer la résolution suprême. Le plus ardent de tous était le Père Fischer, Allemand d'origine, implanté au Mexique, homme très ambitieux, très intrigant, qui devint en ce temps-là le secrétaire du prince et fut le porte-parole des cléricaux les plus avancés. Parmi les étrangers, plusieurs, dit-on, représentèrent vivement à l'Empereur les inconvénients de l'abdication et l'exhortèrent à garder, au moins provisoirement, la couronne : tels furent, à ce qu'on assure, le baron Magnus, ministre de Prusse, et surtout M. Scarlett, ministre d'Angleterre, qui, à cette époque-là même, passa par Orizaba pour regagner la Grande-Bretagne. L'opinion de l’Europe préoccupait au plus haut degré Maximilien, et il recueillait avidement tous les conseils que lui apportaient les courriers d'outre-mer. Sur ces entrefaites, le prince reçut de Bruxelles une lettre bien propre à l'influencer : elle était de M. Éloin, un Belge qui avait été jadis son chef de cabinet et avait joui d'une grande faveur auprès de lui. M. Éloin, de tout temps très hostile aux Français, voyait dans le désaveu infligé au général Osmont et à l'intendant Friant, dans la mission récente du général Castelnau, les preuves que Napoléon ne songeait qu'à se dégager du Mexique et à rejeter sur son allié la responsabilité de l'insuccès. Il exhortait Maximilien à ne pas se faire l'instrument d'une politique égoïste dont il serait la première victime. « L'abandon de la partie avant le retour de l'armée française, continuait-il, serait interprété comme un acte de faiblesse. » — « L'Empereur, ajoutait-il, tenait son mandat du vote populaire ; c'est au peuple mexicain, dégagé de la pression d'une intervention étrangère, qu'il doit faire un nouvel appel, et c'est à lui qu'il faut demander l'appui matériel et financier indispensable pour subsister et grandir... Si cet appel n'est pas entendu, alors, alors seulement, Sa Majesté, ayant accompli jusqu'à la fin sa noble mission, reviendra en Europe avec tout le prestige qui l'accompagnait au départ. » En terminant, M. Éloin, avec une habileté assez perfide, ne manquait pas d'insinuer que ce prestige devait être soigneusement ménagé en vue des éventualités qui pourraient se produire sur le vieux continent. « En traversant l'Autriche, disait-il, j'ai pu constater le mécontentement qui y règne. Rien ne se fait encore. L'Empereur est découragé ; le peuple s'impatiente et demande publiquement son abdication ; les sympathies pour Votre Majesté se communiquent ostensiblement à tout le territoire de l'empire. » Ce mémoire était confidentiel, et Maximilien, en le lisant, put croire qu'aucun autre n'y avait jeté les yeux. En quoi il se trompait. Assez malavisé pour un homme qui se croyait habile, M. Éloin avait transmis sa lettre sous le couvert du consul du Mexique à New-York. Or, le Mexique avait à New-York deux agents, celui de Maximilien, celui de Juarez, et ce dernier seul officiellement reconnu. C'est à celui-ci que le pli fut remis. Le secret fut divulgué, et la lettre, au moment où elle arrivait à son destinataire, se publiait dans les journaux des États-Unis : elle parvint de la sorte aux autorités françaises, qui purent y voir la double preuve des accusations dont elles étaient l'objet et des influences qui s'exerçaient sur le malheureux Maximilien.

A Mexico, Castelnau comptait les jours, s'impatientait des retards. Son anxiété s'accrut à la suite d'une visite que lui firent les ministres de l'Empereur : soit illusion, soit espoir d'en imposer, ceux-ci affirmaient qu'ils pourraient se maintenir par leurs propres forces. Très troublé de voir s'éloigner le dénouement, le général résolut d'expédier à Orizaba un messager absolument sûr qui sonderait les pensées de Maximilien, mettrait en lumière toutes les raisons qui rendaient urgente l'abdication, et rapporterait fidèlement ce qu'il aurait constaté. Son choix se porta sur un capitaine de zouaves, très jeune en ce temps-là, et qui préludait alors à la plus brillante carrière, le capitaine Pierron. Chef du secrétariat militaire de Maximilien, le capitaine Pierron avait conquis l'affectueuse confiance du souverain par sa droiture qui était sans reproche, par son activité laborieuse que rien ne lassait. L'officier français fut reçu par l'Empereur et eut avec lui une très longue conférence. Il le trouva peu disposé à revenir à Mexico, enclin au contraire à regagner l'Europe. Il abdiquerait, mais, avant de prendre cette résolution suprême, il voulait assurer, autant qu'il dépendait de lui, le sort de ceux qui l'avaient servi. Dans cet esprit, il souhaitait que la France rapatriât les légions autrichiennes et belges, que les Français garantissent un traitement ou une gratification aux officiers ou soldats blessés de l'un ou de l'autre corps, que les employés de sa maison fussent l'objet de diverses faveurs. Il ne parla de ses alliés qu'avec beaucoup de douceur, de Napoléon qu'avec beaucoup de déférence. Le 9 novembre, le capitaine Pierron revint d'Orizaba. Si Maximilien ne demandait avant de s'éloigner que ces modestes satisfactions, il serait trop impolitique de les lui faire attendre. Ainsi en jugea Castelnau. Aussitôt il adressa un courrier à Napoléon pour lui faire connaître ce qui était, ce qu'il croyait une bonne nouvelle. Son rapport se terminait par la phrase suivante qui montre combien, à Paris, on appréhendait quelque éclat fâcheux, quelque pénible scandale : « L'empereur Maximilien a exprimé à mon envoyé le vif désir de conserver l'amitié de Votre Majesté. J'ai donc lieu d'espérer que son abdication sera exempte des récriminations que nous pouvions redouter. »

Les choses n'étaient point aussi avancées que ne l'avait cru le capitaine Pierron, point aussi avancées surtout que ne le mandait Castelnau. Autour du souverain le parti réactionnaire redoublait d'efforts. C'est en ce temps-là qu'arrivèrent Marquez et Miramon, décidément tirés de la disgrâce et qui offraient à l'Empereur leur concours. Les avis venus d'Europe encourageaient peu le prince à revenir en Autriche, où il se présenterait dépouillé de son titre d'empereur et non rétabli dans ses privilèges d'archiduc : le conseil se donnait avec d'autant plus de liberté que nul ne croyait alors que la vie de Maximilien pût courir quelque risque. Toujours mobile en ses impressions, le monarque se sentait ébranlé. Au fond, son âme fière repoussait bien loin toute résolution qui eût semblé craintive. Revenir à la Vera-Cruz dans les fourgons de l'armée française, souffrir que ses alliés imputassent l'échec à sa faiblesse lui était une insupportable pensée. L'entreprise étant condamnée, il importait que le dénouement demeurât digne de lui et que, perdant son trône, il gardât son rang. Dominé par ces considérations, Maximilien parlait encore de déposer la couronne, mais de plus en plus subordonnait son abdication à toutes sortes de conditions qui pourraient la retarder. Le 18 novembre, il remerciait Bazaine, M. Dano, le général Castelnau de leur empressement à régler les points qui lui tenaient à cœur, c'est-à-dire le sort des gens de sa maison, des soldats belges, des légionnaires autrichiens. Puis il ajoutait cette phrase singulière : « Il reste à fixer le définitif, à savoir un gouvernement stable pour protéger les intérêts compromis. » Afin de préparer cette transmission des pouvoirs, l'Empereur proposait aux autorités françaises une prochaine conférence qui, disait-il avec un étrange optimisme, arrangerait toutes choses d'une manière satisfaisante. Maximilien consentait toujours à abdiquer, mais il se posait en arbitre du pays qu'il allait quitter, et tout d'abord il entendait pourvoir à son héritage. Cette restriction seule rejetait dans l'inconnu ceux qui déjà croyaient tenir le dénouement.

On devine la déception de Castelnau. Quant à Bazaine, on peut affirmer sans crainte d'erreur que la déconvenue du général n'avait rien qui lui déplût. Publiquement, il formulait comme Castelnau des vœux en faveur de l'abdication : en secret, il inclinait à retarder la chute du pouvoir impérial. Quel était son but en agissant de la sorte ? Prolonger son rôle ? liquider à loisir ses intérêts ? plaire à sa femme dont le Mexique était la patrie ? N'avait-il d'autre mobile que de contredire Castelnau, le fâcheux surveillant qui peu à peu lui devenait odieux ? Au contraire, sa conduite s'inspirait-elle de considérations plus hautes, et jugeait-il, ainsi qu'on peut l'inférer de certaines de ses dépêches, que nous ne pouvions détrôner nous-mêmes le prince élevé par nos mains, que notre retraite serait d'ailleurs plus aisée en face d'une administration à peu près régulière que dans l'anarchie d'une récente abdication ? Tous ces motifs peuvent être pareillement supposés, le maréchal n'ayant point livré son secret. Ce qui parait à peu près certain, c'est que, vers le 20 novembre, comme un aide de camp de Maximilien, le colonel autrichien de Kodolich, allait retourner de Mexico à Orizaba, le commandant en chef l'autorisa à dire à son maitre que, si Sa Majesté se décidait à regagner la capitale, les troupes françaises pourraient, selon toute apparence, demeurer au Mexique jusqu'au mois de novembre 1867. Quel encouragement pour le malheureux empereur que cette trompeuse assurance ! Il était parti naguère pour Orizaba décidé à se décharger du pesant fardeau. La réflexion avait ranimé en lui un reste de confiance, avait éveillé en son âme la crainte que le retour en Europe ne parût faiblesse ou lâcheté. Or voici qu'au moment où, un peu par espoir, beaucoup par point d'honneur, il inclinait à garder la couronne, il apprenait que les représentants de la France n'étaient point d'accord, que l'un des deux chefs militaires, le plus important par la dignité, le soutenait sous-main. C'est sous cette impression que s'ouvrit, le 26 novembre, à Orizaba, la solennelle conférence qu'avait annoncée l'Empereur. Le général Castelnau, ainsi que M. Dano, s'était fait excuser, et le maréchal, invoquant l'impossibilité de se faire remplacer dans le commandement, avait imité leur exemple. Dix-huit membres assistaient à la réunion, tous ministres, conseillers d'État ou hauts dignitaires : huit membres opinèrent pour l'abdication, dix pour le maintien de l'empire. Quatre jours plus tard, Maximilien, dans une proclamation à son peuple, annonça sa résolution de garder la couronne, de rentrer à Mexico ; il ajouta qu'ultérieurement un congrès national serait convoqué et fixerait le sort définitif du pays.

Les monarchistes mexicains, qui avaient fait l'empire, venaient de remporter leur dernière victoire, la plus funeste de toutes, car elle serait l'origine de leurs plus grands malheurs. A la nouvelle qu'ils conservaient leur prince, ils affectèrent des démonstrations bruyantes comme pour en imposer à leurs adversaires et se donner à eux-mêmes l'illusion du nombre. Jusque dans les plus petites villes fut déployé un joyeux appareil qui contrastait avec les anxiétés de la veille et les périls du lendemain. L'un des officiers français a raconté que, revenant en ce temps-là d'expédition et retournant vers La Puebla, il observa dans les lieux qu'il traversait toutes sortes de marques de réjouissances, musique, arcs de triomphe, feux d'artifice. Intrigué de ce spectacle qui se renouvelait à chaque relais, il manda l'alcade d'un des villages et l'interrogea sur les causes de cette allégresse : » C'est, répondit le naïf magistrat, que la municipalité veut marquer sa joie pour le retour de notre empereur. » « J'ai failli, continue l'officier, tomber de mon cheval à l'annonce de cette nouvelle inattendue. » Et il ajoute ces lignes qui, dans leur réalisme égoïste, montrent assez bien le vrai sentiment de l'armée : « Nous laissons derrière nous et debout l'Empire que nous avons installé. II est possible que nous l'entendions crouler plus tard, mais nous nous en laverons les mains... Ma conclusion est que, pendant que dure cette bonne veine, il faut filer, filer au plus vite[8]. »

 

IV

Tandis que les partisans de Maximilien s'apprêtaient pour un suprême effort, Bazaine achevait de rappeler de tous les points du Mexique ses détachements épars. Ainsi le voulaient les ordres de Napoléon, qui, après avoir prescrit l'évacuation en trois échelons, venait de décider que toute l'armée serait rapatriée en une seule fois. Après avoir, pendant trois années, poussé leurs courses jusqu'aux frontières des États-Unis, jusqu'aux grèves du Pacifique, nos soldats se repliaient vers les grandes routes qui les ramèneraient au centre de l'Empire. Une à une ils laissaient échapper leurs conquêtes. Un jour ils abandonnaient une ville, puis une autre, et ainsi se resserrait derrière eux le cercle que, jadis, ils avaient agrandi. Toutes ces évacuations se ressemblaient. Les commandants militaires remettaient les places aux autorités indigènes déjà tremblantes et prêtes à démissionner ; ils leur laissaient quelques approvisionnements en vivres, en armes, en munitions, faibles ressources qui le plus souvent ne profiteraient qu'aux juaristes. Puis, ayant fait tout ce qu'ils pouvaient faire, à l'aube du jour ils rassemblaient leurs colonnes et s'éloignaient dans une attitude martiale qui, du moins, intimiderait l'ennemi. Généralement ils ne partaient pas seuls. A notre suite s'échelonnaient des chariots, des voitures souvent somptueuses, des groupes de cavaliers. C'étaient ceux qui, ayant eu la mauvaise fortune d'accepter nos faveurs et n'ayant point pu ou point voulu nous désavouer à temps, n'avaient plus à espérer de clémence. Ces malheureux étaient pénétrés d'une seule pensée, liquider à tout prix leurs affaires, vendre leurs biens, emporter ce qu'ils avaient de plus précieux, échapper à la proscription. Tantôt ils parlaient de nous suivre jusqu'à la mer, de s'embarquer avec nous ; tantôt ils songeaient à se faire Américains, et un seul mal leur paraissait sans remède, celui de tomber aux mains de leurs compatriotes. Ces terreurs n'étaient point vaines. Plus d'une fois nos arrière-gardes, en se retirant, purent apercevoir les bandes libérales qui déjà fondaient sur les villes abandonnées ; encore un peu, et elles eussent entendu le premier bruit des représailles contre ceux que nous ne protégions plus.

Tous les survivants de l'expédition ont conservé le souvenir de la retraite douloureuse. Au bout de cette marche était la patrie, tant de fois rêvée pendant le long exil. Cette perspective même se gâtait par tout ce que nous laissions d'angoisses derrière nous. Pour certains corps, la marche fut pleine d'imprévu et de fatigues, tant était longue la route, tant étaient grands les obstacles ! Ainsi en fut-il pour le 62e de ligne, aventuré jusque dans la Sonora et le Sinaloa, et qui dut être ramené de Guaymas à Mazatlan, puis à San-Blas, puis à Tepic, et de là vers les provinces centrales. Pendant l'automne de 1866, chaque jour se marqua par quelque diminution de l'Empire. Au sud, Oajaca tomba aux mains de Porfirio Diaz. Au nord-est, Matehuala fut évacuée le 28 octobre, puis, le 23 décembre, San-Luis de Potosi. Au nord-ouest, nos troupes rétrogradèrent de Durango sur Zacatecas, puis sur Aguas-Calientes. Le 12 décembre, Guadalajara fut abandonné. Le lieu de ralliement fut Queretaro, devenu le point extrême où flotterait notre drapeau. Cependant, de tous côtés et même dans le voisinage de la capitale, surgissaient une foule de petites bandes. Déjà les Terres chaudes se remplissaient de guérillas, et on pouvait craindre qu'elles n'essayassent d'incommoder ou d'interrompre notre marche vers la mer. A la vérité, beaucoup se rassuraient et jugeaient que les Mexicains, se rappelant l'ancien proverbe, sauraient faire un pont d'or à l'ennemi qui s'éloignait.

En prévision de notre départ, de sérieux efforts avaient été tentés naguère pour assurer à Maximilien, au lendemain de l'évacuation, une force capable d'étayer son trône. On se souvient que Napoléon avait adressé à ce sujet des recommandations pressantes au maréchal Bazaine. Outre les corps indigènes proprement dits placés sous les ordres de Mejia ou qui se réuniraient à la voix de Miramon ou de Marquez, il semblait que l'Empereur dût conserver à sa disposition, après notre retraite, d'abord notre légion étrangère qui lui serait laissée en vertu du traité de Miramar, puis les légions autrichiennes et belges, et enfin les bataillons de Cazadores, constitués en partie avec des cadres européens. Telle était l'organisation officiellement décrétée. Quelle eût été la fidélité de ces corps, déjà un peu ébranlés par la mauvaise fortune, déjà un peu entamés par les désertions ? Il serait malaisé de le conjecturer. On n'eut point à en faire l'expérience. A cette heure extrême de l'entreprise, il plut à Napoléon de détruire ce que maintes fois il avait exhorté à créer. Interrogé par Bazaine et Castelnau, il répondit de Compiègne, le 13 décembre, par un télégramme ainsi conçu : « Rapatriez la légion étrangère et tous les Français, soldats ou autres, qui désirent rentrer, ainsi que les légions autrichiennes et belges si elles le demandent. Les transports partiront d'ici vers la fin de décembre. » Entre toutes les communications émanées du gouvernement français, aucune ne marque mieux les dispositions de Napoléon, désespérant de cette affaire du Mexique, voulant à tout prix la liquider, n'en plus entendre parler, n'en point laisser de traces. Dans cet esprit, il effaçait sans scrupule ce qui restait du traité de Miramar ; il brisait, par un acte d'omnipotence, les engagements militaires contractés au service d'un prince étranger. Deux considérations seules expliquaient cet excès d'arbitraire : d'abord la conviction que plus on embarquerait de monde sur les vaisseaux, plus on soustrairait de vies aux vengeances juaristes ; en second lieu, l'espoir suprême qu'en ravissant à Maximilien toutes ses ressources, on le contraindrait moralement à déposer la couronne, à prendre place sur les navires français.

Les Français en effet, et en particulier Castelnau, n'avaient pas renoncé tout à fait à arracher au prince son abdication. Maximilien s'était éloigné d'Orizaba, mais lentement, comme excédé de son voyage aussi bien que de sa tâche. Tandis qu'à Mexico, ses partisans fêtaient au son des cloches le maintien de l'empire, peu s'en fallait qu'il ne pliât sous le fardeau. Ayant gravi les Cumbres, il ne dépassa point La Puebla et, sans entrer en ville, fit halte dans la maison de campagne de l'évêque. Une opinion assez générale dans notre armée, c'est qu'il fallait faire violence à l'archiduc, le proclamer déchu, prisonnier même, tout cela pour son plus grand bien, et, avec un heureux mélange de déférence et de coercition, le transférer à la Vera-Cruz pour ne le relâcher qu'à Saint-Nazaire. Ainsi parlaient plusieurs de nos officiers, sans songer que la dignité de Maximilien aussi bien que la nôtre s'accommoderait mal de ce dénouement, que l'expédition du Mexique pouvait finir en tragédie, non en vaudeville, et que le souverain, ainsi rapporté en Europe, y arriverait vivant sans doute, mais à tout jamais ridicule. Castelnau n'était pas loin d'incliner à ces pensées extrêmes, et, décidé plus que jamais à faire, comme il disait, la place nette, murmurait le mot de déchéance. La lenteur de Maximilien à regagner sa capitale donnait à une nouvelle démarche quelque chance de succès. Castelnau et Dano avaient élaboré une note qui insistait sur l'absolue nécessité de l'abdication : Bazaine s'y était associé, et même, à ce qu'on a prétendu, l'avait écrite de sa main. Le 22 décembre, le ministre de France et l'aide de camp de Napoléon se rendirent à La Puebla, afin d'y présenter cette sorte de sommation respectueuse. L'Empereur, prévenu de leur visite, essaya d'abord d'écarter M. Dano que ses âpres réclamations financières avaient rendu odieux, de traiter avec Castelnau seul, d'ajourner toute décision. Castelnau ne se prêta ni à cette négociation séparée ni à ces atermoiements, et les deux envoyés furent reçus sans retard. Chaleureusement, ils démontrèrent l'impossibilité de continuer la lutte ; puis ils remirent la note collective, délibérée à trois avant le départ de Mexico. Ayant porté les yeux sur le document, l'Empereur sourit, et, goûtant cette dernière consolation des faibles qui est de jeter la confusion parmi ceux qui les veulent accabler, tendit aux Français une dépêche qu'il avait reçu la veille. Elle était de Bazaine. « Lisez-la, dit-il, et vous verrez que vous n'êtes point d'accord avec la dernière opinion du maréchal. Le maréchal me dit qu'après mûr examen, il est convaincu que la seule solution possible est de me maintenir sur le trône. Il m'engage à persister et à pousser vigoureusement la guerre en armant solidement Marquez, Miramon, Mejia. » Dano et Castelnau écoutèrent stupéfaits. Bientôt le général, reprenant son assurance, répliqua qu'il laissait au commandant en chef la responsabilité de son évolution, puis, dévoilant plus clairement qu'il n'avait fait jusque-là l'étendue de ses pouvoirs, il ajouta qu'il avait reçu de son souverain la mission de faire embarquer les troupes, et qu'il la remplirait sans faiblesse : « Moi aussi, poursuivit-il en prenant l'offensive à son tour, j'ai une dépêche à communiquer à Votre Majesté. » Et il lui remit copie du télégramme du 13 décembre qui ordonnait d'embarquer tout le monde, même les Belges, même les Autrichiens, même la légion étrangère, même ceux qui étaient liés par un engagement au service du Mexique. Quelle que fût la riposte, les deux messagers se sentaient mystifiés, et Maximilien put engager ses importuns protecteurs à s'accorder entre eux. L'un et l'autre se retirèrent furieux contre Bazaine, si furieux que Castelnau songea à produire ses instructions, à provoquer une crise. Pendant ce temps, le commandant en chef, dans ses dépêches au ministre de la guerre, exposait l'avis que nous ne pouvions nous-mêmes renverser ce que nous avions élevé avec tant d'efforts. « Je crois, ajoutait-il, qu'il est préférable de laisser l'empire mexicain suivre sa propre fortune ; il est bien probable qu'il ne durera guère après notre départ, mais enfin nous n'en serons plus responsables, et on ne pourra nous accuser de déloyauté. » Ainsi l'aide de camp de Napoléon et le maréchal étaient d'accord sur un point, à savoir la faiblesse de Maximilien : seulement le premier voulait que la France l'exécutât elle-même afin de lui épargner un sort plus rigoureux ; le second, plus respectueux en apparence et au fond non moins impitoyable, se refusait à porter la main sur l'empire et se contentait de l'abandonner à son destin. Entre ces deux solutions toutes les deux lamentables, qui oserait exprimer une préférence ? Où Castelnau retrouvait tous ses avantages, c'était dans la franchise de son attitude. Ce qu'il voulait, il le disait avec une sincérité brutale. Bien autre était Bazaine, troublé par la présence de l'aide de camp impérial, jugeant dangereux de le combattre et humiliant de le suivre, ne sachant ni se soumettre ni se démettre, feignant avec le général une sorte d'accord et faisant passer sous-main à Maximilien des conseils de résistance, ne soutenant qu'à demi ou désavouant devant Castelnau les avis qu'il préconisait dans ses dépêches au ministre de la guerre, pratiquant en un mot cette politique de finesses, de finasseries qui était devenue sa seconde nature et qui, se révélant à ses subordonnés, rendrait suspects tous ses desseins même les plus avouables, tous ses actes même les moins malaisés à justifier[9].

Cette époque fut celle de la plus grande confusion. Décidément le corps expéditionnaire avait deux chefs, et ces deux chefs étaient ennemis. Ces rivalités, devenues publiques, achevèrent de tuer ce qui restait de respect. Ce fut à qui saisirait un Lambeau de confidence, interpréterait les paroles, le silence, les moindres incidents. — A toutes les incohérences de la grande politique s'ajoutaient toutes les mesquineries de la petite. On se rappelle la convention du 30 juillet 1866, qui conférait au gouvernement français la moitié des revenus des douanes maritimes. Cette convention était exécutoire à partir du 30 novembre. A l'échéance, M. Dano parut, invoquant le traité. Sa demande, quoique rigoureusement fondée, relevait de ce droit strict qui touche à l'injustice. Quand la France brisait à son gré les dernières clauses de Miramar, était-elle bien venue à se prévaloir de l'accord du 30 juillet, et le dérisoire bénéfice qui résulterait de la mesure compenserait-il l'odieux de cette revendication in extremis ? Les ministres de Maximilien ayant refusé de se dépouiller de leur dernière ressource, le conflit éclata. M. Dano fit occuper par l'un des fonctionnaires des finances la douane de la Vera-Cruz. Le gouvernement mexicain, de son côté, mit le séquestre sur les marchandises qui avaient acquitté les droits de douane entre les mains des agents français. Sur quoi, M. Dano fit prévenir les ministres de l'Empereur que, de gré ou de force, les marchandises seraient délivrées aux intéressés. — Sous l'influence de ces procédés vexatoires, les conseillers de Maximilien s'exaspéraient. Au contraire, bon nombre des libéraux les plus raisonnables se rapprochaient de nous et, puisque, de toute façon, nous allions nous embarquer, estimaient qu'il n'y aurait aucun danger, qu'il y aurait même quelque avantage à ne pas nous laisser partir en ennemis. Tous les rôles étant intervertis, il arriverait donc, par la plus étrange des singularités, que nous laisserions un souvenir plus pénible aux monarchistes qui nous avaient appelés, qu'aux libéraux qui nous avaient combattus. — Dans cette situation extraordinaire, toutes les pensées se tournaient vers les Américains des États-Unis qui semblaient, aux yeux d'un grand nombre, les vrais arbitres de l'avenir. Nous n'avions, depuis plusieurs années, que trop éprouvé leur malveillance. Tout récemment encore, l'empereur des Français ayant décidé de substituer au départ en trois échelons le rapatriement en un seul convoi, ils avaient protesté contre le retard, et avec une hauteur qui touchait à l'insolence. Pour, tant, comme l'évacuation était désormais certaine, ils tendaient à se radoucir. Se fiant à ces rapports un peu améliorés, notre gouvernement avait essayé d'entamer quelques pourparlers à Washington, avait tenté de régler par une entente commune et pour le plus grand profit de l'ordre la transmission des pouvoirs au Mexique. Il put s'assurer bien vite que la puissante République, bien qu'apaisée par notre prochain départ, ne ferait rien qui diminuât nos embarras. Elle ne voulait reconnaître que Juarez, c'est-à-dire le seul homme avec qui notre honneur nous interdît de traiter. L'unique résultat de ces négociations, ébauchées d'ailleurs plutôt que poussées bien loin, fut de nous donner une attitude peu digne vis-à-vis de ceux qui avaient été nos constants adversaires, de froisser Maximilien qui pressentit ces ouvertures, d'accréditer toutes sortes de bruits sur les prétendues relations entre les autorités françaises et les chefs du parti libéral. Entre tous ces bruits, l'un des plus répandus, l'un des plus absurdes aussi, fut celui qui attribuait à Bazaine le projet de livrer à Porfirio Diaz Maximilien, Marquez, Miramon : rumeur absurde, je le répète, et qui ne mériterait pas d'être rapportée, si elle n'avait été propagée avec une extraordinaire persistance par les journaux américains.

Cependant Maximilien s'était décidé à quitter La Puebla. Tristement, lentement il remontait vers Mexico. Trois escadrons de hussards autrichiens lui faisaient escorte ; et cette garde n'était point inutile, car déjà quelques bandes ennemies avaient été signalées à Chalco, où s'était livré un petit combat. Un des bataillons de la légion belge qui regagnait la côte fut même désigné pour protéger la marche de l'Empereur. Avec le prince voyageaient Marquez et le P. Fisher, ces deux tenants du parti réactionnaire. Au milieu d'eux, Maximilien, malade, découragé, semblait un otage autant qu'un roi. Le cortège, humble et presque pauvre, se ressentait déjà de ce qu'avait de précaire la fortune de l'archiduc : il se composait, nous dit un témoin oculaire, de quatre petites carrioles attelées de mules. Comme on arrivait à Ayotla, le commandant de la légion belge, le colonel Van der Smissen, qui allait regagner son pays après avoir très correctement rempli tout son devoir militaire, demanda la permission de saluer une dernière fois celui qui avait été son maître. Ayant été introduit devant l'Empereur, il le supplia de renoncer à une lutte impossible. « Votre Majesté, dit-il, va au-devant d'une catastrophe ; les troupes dont vous disposez sont incapables de résister aux troupes libérales ; les conservateurs exaltés vous soutiendront seuls ; les autres, désormais indifférents, resteront chez eux et ne feront rien. » Le prince écouta ces exhortations sans les interrompre, puis, d'un air résigné, il répondit en langue espagnole qu'il devait suivre sa destinée[10]. Pendant ce temps-là, le Journal officiel de Mexico annonçait en termes pompeux le retour du souverain dans sa capitale et célébrait cet événement comme on eût fait d'une victoire. « Les promesses d'Orizaba, disait-il, s'accomplissent, les inquiétudes se dissipent, les espérances des honnêtes gens vont se réaliser... Nous avons à notre tête, ajoutait-il, un prince au cœur magnanime, qui va sauver la patrie de l'anarchie.

Le 5 janvier 1867, l'Empereur arriva à Mexico, mais ne fit que traverser la ville et, au lieu de se rendre au château de Chapultepec, s'arrêta à l'hacienda de la Tega. Là vinrent le trouver plusieurs de ses anciens conseillers, et en particulier ceux de ses anciens ministres qui appartenaient au parti libéral et l'avaient servi durant la première partie de son règne ; ils se disposaient à quitter le Mexique pour fuir les vengeances qui ne manqueraient pas de les atteindre, et suppliaient le prince de les imiter[11]. Le 6, Maximilien reçut un visiteur de plus haut rang, Bazaine, et s'entretint longtemps avec lui. « Je suis revenu, lui dit-il, dans ma capitale, parce que j'avais donné ma parole d'y revenir... Je ne veux pas faire comme le soldat qui quitte son fusil pour fuir plus vite. » Il ajouta pourtant que sa décision dernière n'était pas prise, et qu'il convoquerait prochainement un conseil intime dont les avis l'aideraient à fixer sa résolution définitive. « Je vous prierai, poursuivit-il, d'assister à ce conseil, et c'est l'issue de cette délibération qui fixera ma conduite. » Le maréchal quitta le monarque, persuadé que, malgré le retour à Mexico, le parti de l'abdication n'avait pas encore perdu toutes ses chances. « Le souverain, écrivait-il au ministre de la guerre, cherche une combinaison nouvelle qui lui permette de se retirer sans honte pour son blason ; la question est plutôt une question d'amour-propre qu'une question politique[12]. »

Ces suprêmes incertitudes, ces flottements de la dernière heure, laissaient à Castelnau quelque espoir de ramener le prince, ainsi que le souhaitait Napoléon. Quant à Bazaine, il s'était montré jusque-là peu favorable à l'abdication, au moins à l'abdication imposée. Il semble que, dès cette époque, ses pensées aient fléchi, et qu'il n'ait plus hésité à conseiller, lui aussi, le départ immédiat. En rendant compte au ministre de la guerre de l'entrevue du 6 janvier, il s'exprimait en ces termes : « J'ai exposé à l'Empereur que les instants étaient courts et précieux, que ses ressources étaient insuffisantes pour faire face à la situation périlleuse dans laquelle il allait se trouver après notre départ, et qu'à tous les points de vue il valait mieux prendre un parti décisif avant. » Ce langage se rapprochait fort de celui de Castelnau. Deux motifs pourraient expliquer cette évolution. D'abord, les progrès des libéraux étaient tellement rapides, déconcertaient tellement tous les calculs que bientôt le souverain serait impuissant à soutenir même un simulacre d'empire. En second lieu, l'ordre récent de Napoléon qui avait prescrit de rapatrier tous ceux qui le demanderaient, avait achevé de faire le vide autour de Maximilien. C'était à qui s'éloignerait du prince malheureux : Belges et Autrichiens allaient gagner la côte ; notre légion étrangère partirait avec le reste de notre armée ; les officiers ou sous-officiers engagés dans les bataillons de Cazadores rentraient dans les rangs du corps expéditionnaire : un millier d'Européens seulement, soit par goût des aventures ou fidélité personnelle envers IQ souverain, soit à raison des attaches contractées au Mexique, demeureraient au service de la cause impériale. C'est sur ces entrefaites que fut convoqué le conseil annoncé par Maximilien. La délibération s'étant ouverte le 14 janvier, le maréchal lut une sorte de mémoire assez âpre de forme où, comme l'eût fait Castelnau, il concluait à l'abdication. Cependant la majorité de l'assemblée passa outre et, s'affermissant dans ses résolutions précédentes, proclama la lutte à outrance pour le maintien de l'empire.

Cette date du 16 janvier marque la séparation définitive entre le protecteur et le protégé. Désormais Maximilien s'absorberait tout entier dans sa tentative suprême ; les Français ne regarderaient plus que vers la patrie. Dans ce temps-là même, une dépêche de Napoléon venait dicter aux autorités françaises, et cette fois d'une façon bien claire, toute leur conduite ultérieure : elles ne devraient pas forcer Maximilien à abdiquer ; mais sous aucun prétexte le rapatriement ne serait retardé. Aux tristesses de l'aventure mexicaine une seule chose manquait : à savoir une rupture violente entre ceux qui allaient se quitter pour jamais. Ce scandale, ce grand scandale ne fut point évité.

Tout était préparé pour cette rupture comme les matériaux pour un incendie. Voici quel incident provoqua l'éclat. Uniquement appuyé sur le parti réactionnaire mexicain, Maximilien avait dû renoncer aux usages de l'Europe et se plier aux coutumes de sa patrie d'adoption. Marquez, l'homme sans scrupules, dominait dans Mexico. Pour se procurer des fonds, il décréta une contribution forcée ; pour se procurer des soldats, il pratiqua le système de la presse ou, comme on disait dans le pays, la leva. Tous ceux qu'atteignaient ces âpres rigueurs se tournèrent vers le maréchal. En ces conjonctures, il arriva que celui-ci fit relâcher un certain Pedro Garay qui passait pour agent juariste et que Marquez avait arrêté. Les feuilles publiques s'étant élevées contre l'ingérence de l'autorité française, Bazaine non seulement maintint l'élargissement, mais prononça la suppression d'un journal qu'on appelait la Patria. Le ministre de l'intérieur protesta : Bazaine soutint ce qu'il appelait son droit. Qu'ajouterais-je ? A la suite de correspondances de plus en plus aigres, le commandant en chef notifia aux conseillers de l'Empereur, à l'Empereur lui-même, qu'il ne voulait plus avoir à l'avenir aucunes relations avec le ministère : à quoi Maximilien répliqua le 28 janvier en renvoyant les dépêches et en rompant lui-même tous rapports avec le quartier général français.

Le départ, un prompt départ abrégerait seul le scandale. Les Français seraient moins séparés de leurs alliés par la mer qu'ils ne l'étaient par leurs dissentiments. Au moment de s'éloigner, Bazaine tint à justifier tous les reproches de ses ennemis, hormis ceux d'intrigues criminelles qui jamais ne furent prouvées. Rien ne fut omis de ce qui accentuerait l'abandon. Le maréchal laissait au Mexique des provisions de guerre qu'il ne pouvait emporter : loin de les remettre à titre gracieux aux arsenaux mexicains, il noya les poudres, brisa les projectiles. Les chevaux qu'il ne pouvait emmener, il les vendit aux enchères à vil prix, et ces animaux servirent pour la plupart à la remonte des guérillas juaristes. L'ordre venu de France était de rapatrier tous ceux qui le demanderaient : non content de briser, comme le voulaient ses instructions, les engagements contractés au service de Maximilien, Bazaine annonça par une circulaire que ceux qui resteraient au Mexique perdraient la qualité de Français et n'auraient plus à compter sur la protection de la France : par là il imposait moralement le retour à ceux même qu'eût tentés la fidélité. Le 5 février était le jour où le commandant en chef quitterait Mexico. Jusque dans la proclamation qu'il adressa avant de partir aux habitants de la capitale perça le vulgaire souci de paraître ignorer désormais une entreprise qui n'avait point réussi : pas une allusion à la monarchie, pas un souvenir au prince que nous laissions en détresse : avec une sorte de sérénité dégagée, d'impartialité méprisante, le maréchal parlait de l'essai qui avait échoué. « Soyez-en certains, disait-il, il n'est jamais entré dans les intentions de la France de vous imposer une forme de gouvernement contraire à vos sentiments. » Tel fut l'adieu de Bazaine à Maximilien.

Avec Bazaine étaient parties les dernières troupes. Le maréchal avait fait prévenir les chefs libéraux que, son rôle étant désormais fini, il s'abstiendrait de toute opération active, mais châtierait énergiquement toute agression. La retraite s'acheva donc sans combat. Seulement les mêmes guérillas qui nous laissaient le chemin libre s'établissaient à la suite de nos colonnes, et les communications se refermaient derrière nous comme la mer sur les traces d'un vaisseau. La marche était paisible, plus paisible que silencieuse, car les récents incidents étaient commentés avec passion, et, pour le bien de la discipline, il était vraiment temps que l'expédition finît. Un jour, même, les rumeurs furent si fortes qu'elles montèrent jusqu'à Bazaine, qui, réunissant les chefs de service, leur montra les instructions du gouvernement impérial et descendit à se justifier. Cependant, à mesure qu'on avançait vers la mer, la plupart s'absorbaient dans la perspective du retour. Tous aspiraient à la famille, à la patrie. Dans les états-majors, les plus mondains qui avaient supporté vaillamment les fatigues de la campagne, mais étaient moins aguerris contre la privation du plaisir, soupiraient après Paris qu'ils allaient revoir dans tout son éclat et au milieu des préparatifs de la prochaine Exposition. « N'oubliez pas, écrivait l'un des officiers de la contre-guérilla, de me faire retenir sans faute pour le 1er mai 1867 une bonne avant-scène aux Variétés pour que nous puissions voir la Belle Hélène. »

Dans la rade de la Vera-Cruz les transports attendaient. Déjà trois paquebots étaient partis. L'un d'eux ramenait en Europe les soldats de la légion belge. Les embarquements se succédèrent pendant tout le mois de février et se prolongèrent jusque dans les premiers jours de mars. Les Autrichiens, sauf trois ou quatre cents qui restèrent au Mexique, furent répartis sur deux grands bâtiments, le Var et l'Allier. Au milieu des mécomptes politiques de l'entreprise, Bazaine put éprouver un sentiment de sécurité en voyant réunie autour de lui, sans aucun accident de guerre, l'armée qui avait été disséminée sur tous les points du Mexique. Ce mouvement de concentration, achevé en bon ordre et sans à-coup, faisait honneur aux sages dispositions du maréchal comme à la fermeté des chefs secondaires, et voilait un peu ce qu'avait d'attristant l'échec final Bazaine s'embarqua le 11 mars, et avec lui les derniers bataillons. Sa conscience eût été singulièrement oblitérée si, au moment de s'éloigner pour toujours, il n'eût point ressenti un regret et comme un remords en songeant à celui dont il avait jadis reçu la garde et qu'il abandonnait là-bas. Comme il allait atteindre Orizaba et se dirigeait vers la côte, il avait adressé un courrier à Mexico pour offrir à l'Empereur un asile à bord de l'escadre française : il pouvait, disait-il, tendre encore la main à Sa Majesté ; demain peut-être les communications coupées ne le permettraient plus. Dieu voulut que ce suprême appel demeurât vain. Le courrier, se frayant son chemin à travers les routes infestées par l'ennemi, n'avait point encore atteint Mexico, et déjà le ministre de France, resté à son poste, adressait à Bazaine une dépêche qui détruisait le dernier espoir. L'Empereur, mandait M. Dano, avait quitté sa capitale ; il s'était dirigé, non vers la côte, mais vers l'intérieur ; il était parti, disait-on, pour prendre le commandement de son armée.

 

V

Des fenêtres à demi closes de son palais, Maximilien avait pu voir défiler les régiments français. On dit que, quand le dernier bataillon eut disparu, il s'écria impétueusement : « Enfin, je suis libre ! » Au sortir de notre longue, de notre lourde tutelle, ce cri fut le cri spontané de la délivrance, le cri de la rancune impuissante à se contenir. Quand se fut apaisé l'élan de cette courte et triste joie, la réalité apparut, sévère, inexorable. Une seule force restait au prince, celle que l'homme puise dans l'excès de ses malheurs, quand, ayant touché le fond de l'infortune, aucun coup du sort ne le peut plus surprendre ou troubler.

Dans l'immensité des territoires mexicains, l'empire n'apparaissait plus que comme un îlot, sans cesse rétréci par la vague. De tous côtés les bataillons républicains y faisaient irruption, sans qu'on pût réparer aucune brèche. Queretaro, La Puebla, la Vera-Cruz étaient, avec Mexico, les seules cités importantes où flottait encore le drapeau impérial. Tout assurait le triomphe de l'ennemi, et l'importance de ses contingents sans cesse grossis en chemin, et l'abondance des ressources tirées des réquisitions, et le prestige des récents succès, et l'appui moral des États-Unis acharnés à effacer nos traces. A force de combattre, certains chefs juaristes avaient appris l'art de la guerre. Dans les longues péripéties des luttes civiles, quelques noms étaient devenus fameux : Porfirio Diaz, le vainqueur d'Oajaca ; Régules, notre vieil adversaire dans le Michoacan ; Corona, qui avait soutenu la résistance dans les régions extrêmes du nord-ouest ; Escobedo, naguère commandant des forces dissidentes dans le Tamaulipas et aux bords du Rio-Bravo. Devant eux, les villes s'ouvraient, et leurs adversaires éperdus n'avaient que le choix entre les périls, périls de la soumission ou périls de la fuite. Tout servait les victorieux, et en particulier le renom de leurs représailles. On n'osait leur résister, les sachant sans pitié.

A l'heure où les troupes françaises évacuaient Mexico, une rumeur favorable se répandit dans la ville. Miramon, poussant une pointe hardie, avait porté ses armes jusqu'à Zacatecas. Ce ne fut qu'une décevante éclaircie au milieu des ténèbres où l'on se débattait. Quelques jours plus tard, ce même Mira-mon fut battu non loin de San Jacinto, et avec peine ramena vers Queretaro les débris de ses bataillons. Ce qui suivit la défaite permit de présager les rigueurs futures. Parmi les prisonniers se trouvaient une centaine de Français qui s'étaient refusés à rompre leur engagement et à reprendre leur place dans notre armée. Par ordre du gouvernement mexicain, ils furent mis à mort. Aux protestations des États- Unis, les juaristes répondirent en invoquant la propre autorité de Bazaine : celui-ci n'avait-il pas proclamé que ceux de ses soldats qui ne quitteraient point le Mexique perdraient la qualité de Français ? De par le maréchal lui-même, les captifs n'étaient donc plus que des flibustiers. L'explication était pire que n'eût été le silence. Pendant ce temps, le commandant en chef s'embarquait. Avant de quitter le rivage, il eût pu saisir le dernier appel de ceux qu'il ne lui était plus permis de secourir ou de venger.

En ces terrifiantes conjonctures, quelle confiance n'eût semblé folie ! Pourtant un fragile, bien fragile espoir demeurait. Régner à titre d'empereur, régénérer son pays d'adoption, Maximilien n'y pouvait plus prétendre ; mais, virtuellement déchu du trône, peut-être parviendrait-il à se soutenir comme chef de parti. Naguère il avait pressenti ce nouveau rôle quand, renonçant au rêve généreux de la monarchie nationale, il s'était rejeté dans les bras des réactionnaires, ses premiers amis. Du même coup, et l'urgence faisant taire les scrupules, il avait repris les anciennes pratiques qu'il était venu abolir, à savoir la leva qui lui procurerait quelques recrues, les réquisitions forcées qui assureraient au jour le jour la subsistance de ses troupes et la sienne. Redevenu assez semblable à ces aventuriers qui, depuis un demi-siècle, s'étaient disputé le Mexique, il gagnerait en chances de salut ce qu'il perdrait en dignité. Qu'en une journée, qu'en une seule journée, le hasard de la guerre fût propice, et, sans perdre une heure, le prince saisirait l'occasion, convoquerait un simulacre de congrès, remettrait le pouvoir entre ses mains. Alors son départ ne s'appellerait pas fuite, mais volontaire abdication. Entre tous les souvenirs qu'il laisserait au Mexique, le dernier, celui qui compterait le plus, serait le souvenir d'une victoire. Cette victoire sauverait du ridicule l'aventure mexicaine, projetterait peut-être sur elle, aux yeux du vieux monde, le romanesque reflet des choses hardies et lointaines. En tout cas, on aurait échappé à la dérision suprême, celle de rentrer en Europe dans les fourgons de la France, de la France à qui le prince imputait toutes ses disgrâces et qu'à cette heure il détestait.

Gardé par l'autorité des lois, un monarque a dans sa capitale sa demeure naturelle et permanente. Sujet aux accidents quotidiens de la fortune, un chef de parti doit tenir la campagne. L'archiduc, peut-on encore l'appeler du nom d'empereur, décida de quitter Mexico, de se porter au-devant de l'ennemi. La résolution, fort débattue sur l'heure, et après coup fort critiquée, ne laissait pas que d'offrir de notables avantages. En prenant l'offensive, Maximilien échappait au reproche de découragement ou d'inertie. Il courait la chance d'une victoire. Chemin faisant, il grossirait ses contingents par la leva, son trésor par les dons volontaires du clergé et des grands propriétaires. Les réquisitions feraient le reste. Partant par la route du nord, le prince s'achemina vers Queretaro. Au nord-est de cette ville s'étendait une région montagneuse, malaisée à aborder, facile à défendre, féconde en refuges : c'était le pays du général impérialiste Méjià, très dévoué à son souverain, très populaire parmi ceux de sa race. En cas de suprême échec, on trouverait, espérait-on, en ces lieux presque inexplorés, des amis éprouvés et une retraite impénétrable.

Le 19 février, Maximilien entra dans Queretaro. Il y fut reçu par de chaleureuses acclamations, touchant témoignage d'une fidélité au-dessus de la fortune. C'est vers ce temps-là que fut expédié le dernier appel de Bazaine, appel arrivé trop tard et que le prince ne connut point. A Queretaro, dans le court répit que lui laissaient ses adversaires, l'archiduc put réunir ses forces, les passer en revue, mesurer ce qu'il en devrait attendre. Autour de lui étaient groupés ses généraux : Méjià, modeste, intelligent, loyal, très supérieur à tous ses compatriotes ; Miramon, jeune, brave, ayant occupé jadis la présidence de la république et s'en souvenant, un peu suspect à Maximilien qui le taxait d'ambition et ne se rapprocha de lui que dans les derniers jours ; Marquez, vrai type de condottiere, audacieux, plein de ressources, sans scrupules, trop compromis pour espérer aucune clémence, grandi dans la guerre civile et s'y mouvant comme en sa condition naturelle, très capable de bien servir son maître, capable aussi de se sauver tout seul en l'abandonnant. En un rang secondaire, d'autres chefs apparaissaient : Arellano qui commanderait l'artillerie ; puis un colonel, déjà en suspicion à quelques-uns, mais très en vue, très en faveur auprès du maître, et qu'on appelait Lopez. A quelques jours de là, le 23 février, arriva une nouvelle division sous les ordres du général Mendez, et qui venait du Michoacan. Ainsi renforcée, l'armée impérialiste, rassemblée à Queretaro, comptait environ dix mille hommes : par les désertions des époques précédentes, les pires éléments s'étaient eux-mêmes éliminés, en sorte que ce qui restait semblait solide, assez bien organisé, susceptible de bravoure et de dévouement.

De l'emploi de ces forces dépendrait l'échec irréparable ou la délivrance. Les contingents juaristes approchaient : d'un côté Escobedo ; de l'autre Corona. Réunis, ils déborderaient les impériaux sous leur nombre ; mais, avant qu'ils fissent leur jonction, ils seraient, pendant quelques jours, vulnérables. Le plan le plus hardi, le plus sage aussi, consistait à mettre à profit ces heures de grâce, les dernières que Dieu accordât à l'empire, et à attaquer séparément les deux corps ennemis. Miramon conseilla cette conduite. La décision devrait être prompte, l'exécution foudroyante. Ici se consomma la grande faute. On hésita ; on remit ce qui ne souffrait point de retard. Marquez, ce rival de Miramon, vanta les avantages de la défensive. A ce compte, combien n'eût-il pas mieux valu demeurer à Mexico ! Dans l'entrefaite, les armées républicaines se concentrèrent. Dès lors, l'Empereur se trouva refoulé dans Queretaro. Encore quelques jours, et il ne serait plus qu'un assiégé.

Je n'ai pas le dessein de raconter ce siège, bien que sur tout ce dénouement plane l'image de la France, matériellement absente, moralement responsable. Que dire de ce dernier acte du drame mexicain ? Un souvenir s'offre à l'esprit, celui de Gaète et de sa défense : seulement, tandis que, dans les eaux napolitaines, mouillait notre flotte prête à recueillir François II vaincu, le Habsbourg captif n'aurait d'autre refuge que Juarez et sa clémence. A l'heure où les lignes ennemies n'étaient point encore infranchissables, Marquez sortit de la place avec une portion de la cavalerie. Il lui était prescrit de gagner Mexico, d'en ramener en hâte le reste de l'armée impériale. Il partit, mais on ne le revit plus ; ce qui fit dire aux plus indulgents qu'il n'avait songé qu'à lui-même, aux plus sévères qu'il avait déserté la cause de son maître. Une prévoyance même médiocre eût permis de deviner l'issue. Dans les annales de la défense, il y eut pourtant quelques beaux jours, et plus d'une fois les impériaux revinrent dans la ville, chargés des dépouilles de l'adversaire. La joie même de ces succès était mélancolique, comme il arrive pour les victoires qui ne peuvent plus rien sauver. En public, Maximilien affectait encore la confiance : dans le cercle étroit de ses amis, il dépouillait toute illusion. « Si la ville doit se rendre, disait-il, je demanderai que mon sang soit seul versé. » Un jour, comme on voulait le photographier : « On veut, dit-il avec un sourire, se hâter de le faire avant qu'il soit trop tard. » La résistance se prolongea pendant deux mois, beaucoup plus qu'il ne fallait pour l'honneur. Dès le commencement de mai apparurent les signes de la suprême détresse : une grande pénurie de vivres, à peine un peu de maïs ; d'assez nombreuses désertions ; beaucoup de malades, et sans aucun moyen de les soulager ou de les guérir ; point de nouvelles du dehors, et ce qu'on aurait pu savoir eût achevé de décourager. Puebla était prise, Mexico serrée de près : ainsi s'en allaient les derniers lambeaux de l'empire. Longtemps on compta sur Marquez, puis on cessa de l'espérer. Un jour vint où la seule ressource fut d'essayer à tout prix une trouée. Ceux qui survivraient gagneraient la Sierra-Gorda, c'est-à-dire ces massifs montagneux où dominait parmi les populations indiennes l'influence de Méjià.

La trahison, car on ne peut appeler autrement ce qui suivit, prévint cette tentative désespérée. La sortie, fixée d'abord pour la nuit du 13 au 14 mai, fut remise à la nuit suivante. Parmi les compagnons de Maximilien était un officier dont nous avons déjà cité le nom, Lopez. Le 15, bien avant l'aube, il introduisit l'ennemi dans la place. Brusquement arraché à son repos, Maximilien saisit ses armes, rallia à lui quelques-uns de ses partisans, et tous ensemble ils se hâtèrent vers une éminence qui dominait la cité et qu'on appelait le Cerro de las Campanas. On assure que, dans la confusion du premier moment, l'Empereur eût pu se sauver. On attendit Miramon, mais en vain, celui-ci ayant été blessé. Déjà les républicains, entrés d'abord par petites bandes, pénétraient par toutes les issues. Plusieurs pièces de canon furent braquées sur le Cerro. L'archiduc interrogea Méjià : « Est-il impossible de s'ouvrir un passage ? — Je le crois impossible », reprit le général indien, après avoir exploré de sa lunette les positions environnantes. Puis il ajouta : « Si Votre Majesté l'ordonne, nous tâcherons de le faire. Quant à moi, je suis prêt à mourir. » Le feu de l'artillerie était de plus en plus intense, et une plus longue résistance eût été la perte de tous. Une tente se trouvait là ; on en découpa les morceaux et on en fabriqua des drapeaux blancs. Riva Palacio survint, ainsi que Corona : un peu plus tard arriva Escobedo, à qui l'Empereur remit son épée. Le prince fut conduit au couvent de la Cruz, qui avait été sa demeure pendant le siège, qui serait sa prison au début de sa captivité. Pendant ce temps, la ville se remplissait des officiers juaristes, tous ravis du triomphe, quoiqu’un peu honteux de la trahison ; tous avides de voir, de contempler celui qui avait aspiré à devenir leur maître, et qui, décidément dépouillé de l'empire, n'était plus que Maximilien de Lorraine-Habsbourg[13].

 

VI

Pendant cinq années, Juarez avait personnifié en lui la république mexicaine. Aucun revers ne l'avait abattu ; aucune désertion ne l'avait découragé, aucune retraite ne lui avait paru sans espoir. On l'avait vu fuyant d'asile en asile, toujours traqué, jamais réduit. Soit ambition, soit crainte qu'une transmission de pouvoir n'achevât de perdre l'État républicain, il avait prorogé son mandat bien au-delà des termes légaux, en sorte que, n'ayant plus pour lui ni la loi ni la force, sa seule puissance résidait dans son obstination. La victoire avait couronné sa constance. Voici que, refaisant en sens inverse le voyage que jadis il avait accompli, il descendait d'étape en étape vers le centre de l'empire. Il s'était établi provisoirement à San-Luis de Potosi. Encore un progrès de ses armes, et il rentrerait dans la capitale. En atteignant le sommet de sa fortune, il toucherait aussi à l'heure décisive de sa carrière. Convenait-il de le ranger parmi ces grands patriotes qui, opportunément magnanimes, savent fonder la pacification sur la clémence ? N'était-il qu'un Indien plus tenace que les autres et n'ayant emprunté à la civilisation que son masque ? On le saurait à sa conduite envers Maximilien vaincu.

Dès la fin de mars, comme l'archiduc était enfermé dans Queretaro, on avait, sans oser y croire encore, pressenti, soupçonné quelque sinistre dénouement. L'empereur François-Joseph s'était ému et, par l'intermédiaire du ministre d'Autriche à Washington, avait sollicité par avance l'intervention des États-Unis. Le 6 avril, M. Seward, secrétaire d'État pour les affaires étrangères, écrivait à son représentant auprès de la République mexicaine, M. Campbell : « La capture du prince Maximilien à Queretaro semble probable. Les rigueurs exercées sur les prisonniers de Zacatecas éveillent la crainte que de semblables représailles puissent être pratiquées sur l'archiduc et les troupes étrangères. De telles violences seraient indignes de la cause nationale et discréditeraient dans le monde entier le système républicain. Vous inviterez le président Juarez, dans le cas où le prince tomberait en son pouvoir, à lui réserver, ainsi qu'à ses compagnons, le traitement humain que les nations civilisées assurent aux prisonniers de guerre. » La requête était correcte autant que prévoyante. Par malheur, M. Campbell, à qui elle s'adressait, n'avait point suivi Juarez en ses voyages. Ses instructions lui laissaient, paraît-il, « une latitude discrétionnaire pour établir temporairement sa résidence en quelque ville des États-Unis ou d'ailleurs, à proximité de la frontière ou des côtes du Mexique[14] ». Profitant de cette tolérance, il s'était fixé à la Nouvelle-Orléans, c'est-à-dire à mi-chemin entre Washington et Mexico. Ainsi demeurerait-il jusqu'à la fin de la crise, juste assez loin pour arriver trop tard. Ce diplomate, peu ami des déplacements, se contenta d'expédier au Mexique un ancien officier de l'armée fédérale, M. White, qui lui avait été recommandé par le général Sheridan. Le 20 avril, M. White arriva à San-Luis de Potosi, par la voie de Galveston et de Tampico. De son voyage, il rapporta les impressions les plus désespérantes pour la cause impériale : Maximilien était assiégé dans Queretaro par une armée de trente mille hommes et qui, sans cesse, recevait des renforts : Juarez comptait être dans trois ou quatre mois à Mexico. Quant au sort futur de l'archiduc, le messager ne recueillit que des bruits inquiétants. Le ministre des affaires étrangères, M. Lerdo de Tejada, loin de désavouer l'exécution des prisonniers de San-Jacinto, s'attachait à la justifier : en outre, il laissait entendre que les lois de la guerre autorisaient de pareilles rigueurs vis-à-vis de tous les étrangers qui tomberaient entre ses mains[15].

Sur ces entrefaites, Queretaro succomba. A. cette nouvelle, la joie de Juarez éclata : « Vive la patrie ! télégraphiait-il dès le 15 mai. Ce matin, à huit heures, Queretaro a été prise de vive force. Maximilien, Méjià, Castillo, Miramon sont prisonniers. » Le premier élan apaisé, la principale préoccupation fut moins la victoire que le traitement des captifs. La résolution ne tarda guère. Jadis, le 25 janvier 1862, tout au début de l'occupation française, une loi avait été décrétée contre les envahisseurs et tous ceux qui se feraient leurs complices. Même en ce pays aux inimitiés farouches, l'édit avait paru cruel, tant il prodiguait la peine capitale, et on l'avait appelé la loi mortuaire. Le 21 mai 1867, une dépêche du ministre de la guerre à Escobedo lui prescrivit de réunir un conseil de guerre et d'appliquer cette loi sinistre à « Ferdinand-Maximilien de Habsbourg, se disant empereur du Mexique ».

Cependant les principaux États de l'Europe avaient entretenu, entretenaient encore des ambassadeurs auprès de la cour impériale du Mexique, reconnue comme cour souveraine. Ces représentants ou chargés d'affaires étaient, pour la France, M. Dano ; pour l'Autriche, M. de Lago ; pour la Prusse, le baron Magnus ; pour la Belgique, M. Hooriks ; pour l'Italie, M. Curtopassi. Leur devoir serait d'assister le monarque vaincu et de s'interposer auprès du victorieux. Par malheur, tout concourait à entraver ou à affaiblir les efforts des Européens. Ils étaient enfermés dans Mexico, que défendait Marquez au nom de l'Empereur, et qu'assiégeait Porfirio Diaz, chef des forces républicaines. Dans la ville, aucune nouvelle ne pénétrait, si ce n'est celles que l'assiégeant n'interceptait point et que l'assiégé consentait à divulguer. Les impérialistes commencèrent par nier la prise de Queretaro, la captivité de Maximilien. Quand la rumeur se fut confirmée, l'embarras parut grand pour se rendre vers l'archiduc, pour implorer Juarez. Pour sortir de la ville, il faudrait une double autorisation, celle de Porfirio Diaz, celle de Marquez : Porfirio Diaz, personnage très supérieur à ses compatriotes par les lumières et l'humanité, ne serait peut-être pas inflexible : chose extraordinaire, inouïe, les plus grandes difficultés viendraient de Marquez. A ces retards matériels, se joignait l'incertitude sur l'opportunité des démarches. Soit par connaissance réelle des affaires, soit pour excuser son propre pays, le consul des États-Unis, M. Marcus Otterbourg, ne cessait de répéter que toute pression serait nuisible, et que, si Juarez penchait vers la clémence, il voudrait recueillir seul le bénéfice de sa générosité. Enfin, parmi les représentants du vieux continent, plusieurs paraissaient plus compromettants qu'utiles : tel était le ministre d'Autriche, le baron de Lago ; tel était surtout le ministre de France, M. Dano, odieux aux républicains qui le tenaient pour ennemi, non moins odieux aux impérialistes qui nous imputaient leur abandon.

Tandis que les diplomates, mal informés, entravés de toute manière, perplexes entre les périls de l'ingérence et les dangers de l'abstention, laissaient couler les jours dans la capitale, Maximilien, prisonnier dans Queretaro, ployait sous la dure étreinte de ses ennemis. Vit-il dès le premier moment toute l'horreur de son destin ? Il est permis d'en douter. Durant le siège, il avait parlé de sa vie comme d'une chose sacrifiée. Une fois captif, il ne se défendit point d'espérer. Il ne se figurait pas que l'audace des juaristes se portât jusqu'à immoler un archiduc. En outre, il avait déposé à Mexico, entre les mains de ses ministres, un acte d'abdication qui devrait être publié s'il était fait prisonnier ; et, avec une crédulité étrange, il se persuadait que ce naïf subterfuge serait pour lui justification. Plein de ces pensées, il demanda à être conduit en un port où il s'embarquerait ; puis il recommanda qu'on lui aménageât une cabine à bord de la corvette autrichienne l'Élisabeth, qui mouillait dans les eaux de la Vera-Cruz. Les tristes lueurs qui pénétrèrent dans sa prison ne tardèrent pas à dissiper tout cet aveuglement. Un des généraux impérialistes qui était parvenu à se cacher dans Queretaro ayant été découvert, on le fusilla sans jugement, et cette exécution parut présage. Aux interrogations des compagnons de l'Empereur, les juaristes n'opposaient que des réponses brèves ou un silence plus troublant que l'insulte. Le traitement infligé à l'archiduc était celui d'un aventurier qu'on tient à merci, non d'un prince qui garde en sa disgrâce quelques restes de magnificence. Enfermé d'abord au couvent de la Croix, il fut transféré au couvent des Thérésites, puis à celui des Capucins. Aucun souci, sinon celui d'éviter une évasion ; aucune injure, mais aussi aucune recherche pour adoucir la captivité, et cette rigueur ne laissait pas que d'être cruelle, Maximilien étant alors épuisé par la dysenterie, dévoré par la fièvre, infirmités qui ne le quitteraient plus. C'est en ces conjonctures que fut notifiée au prisonnier la décision qui évoquait sa cause devant un conseil de guerre. Le choix de la juridiction, les textes de loi invoqués, tout prédisait la sentence. Devant l'accablante lumière et qu'il ne pouvait plus fuir, Maximilien se montra ce qu'il était, point stoïque, point pusillanime non plus, résigné à son sort, mais avec d'instinctifs retours vers tout ce que sa jeunesse lui promettait encore. Il avait vécu de ses illusions : il en traîna les restes jusqu'à la mort. Entre toutes, la plus, extraordinaire, la plus incroyable aussi, ce fut sa foi dans Juarez. Le 27 mai, il lui télégraphia pour lui demander « un entretien personnel sur des matières graves et importantes pour le Mexique » : « Comme vous êtes, ajoutait-il, un ami passionné de votre pays, j'espère que vous ne déclinerez pas l'entrevue. Je suis prêt à me rendre dans votre ville, malgré les défaillances de ma santé. » La réponse fut un refus. Cependant le procès était proche. Un faible eût imploré pour ses jours ; un vrai monarque, fixé dans son droit, eût dédaigné de se justifier ou n'eût défendu que sa mémoire. Maximilien était d'âme plus complexe, plaidant pour l'honneur, subsidiairement pour la vie. Il télégraphia à Mexico qu'on lui désignât des avocats et, dans un arrière-espoir de salut, prit soin qu'ils fussent choisis parmi les libéraux. Dans le même temps, il se souvint du corps diplomatique. Il imputait ses malheurs à la France et jugeait dangereux l'appui de l'Autriche. Entre tous les diplomates, le moins compromis était le ministre de Prusse, le baron Magnus. Ce fut lui qu'il appela à l'honneur de l'assister. L'appel était triste et pressant. « Venez de suite », télégraphiait le prince. Et il ajoutait : « Je n'ai pas de temps à perdre », en homme qui avait conscience de la brièveté de ses jours et de l'impatience de ses ennemis.

Le message impérial dissipait toutes les hésitations. Mais, pour sortir de la place, les difficultés furent grandes, moins par les exigences de Porfirio Diaz que par la mauvaise volonté de Marquez. De là un nouveau délai en une affaire qui comportait si peu d'ajournement. Enfin, le 2 juin, Magnus partit, et avec lui les avocats Mariano Riva Palacio, Martinez de la Torre, Ortega, auxquels fut adjoint plus tard M. Vazquez. Le 4, bien avant dans la soirée, le ministre de Prusse et ses compagnons atteignirent Queretaro. Dans cette ville arrivèrent bientôt, guidés par une émulation de zèle, plusieurs autres diplomates : MM. de Lago, Hooriks, Curtopassi. M. Dano ne vint pas, mais seulement son subordonné, M. Foretz, consul à Mazatlan. Par-là, du moins, la France ne paraîtrait pas indifférente à celui qu'elle avait jadis poussé jusqu'en ces lieux.

Autour de Maximilien jusqu'ici isolé, avocats et diplomates formèrent une sorte de conseil. Le temps pressait. Il eût été naïf de se confier aux juges. Si une chance restait, c'était à San-Luis de Potosi, siège du gouvernement, qu'on la pourrait saisir. La distance entre les deux villes était de cinquante lieues. Deux des avocats, M. Martinez de la Torre et M. Riva Palacio, puis un peu plus tard le baron Magnus, entreprirent le voyage. Là, on pourrait plaider la cause du droit, développer les raisons tirées de la politique, et cela devant les seuls hommes qui eussent le pouvoir de suspendre la procédure ou d'adoucir le châtiment.

C'est aux défenseurs qu'il appartenait d'invoquer le droit. Leur condition était favorable. Ils appartenaient, quoique modérés, au parti triomphant ; même l'un d'eux, Mariano Riva Palacio, était le père de l'un des généraux de l'armée libérale. Le 8 et le 9 juin, ils virent M. Lerdo de Tejada, puis le président, enfin quelques-uns des ministres. Les témoignages de considération personnelle leur furent prodigués. « Juarez, dit un mémoire publié au Mexique et traduit plus tard à Bruxelles, nous accueillit comme deux amis qu'il n'avait pas vus depuis longtemps. » Quand les avocats arrivèrent à leur requête, les visages se composèrent. Refoulant leur anxiété, les défenseurs développèrent leurs arguments sans en omettre aucun : la loi du 25 janvier 1862 était une loi d'extrême nécessité, cruelle à conserver dans les jours de victoire ; la vraie justice était l'oubli du passé ; l'obscurité des événements, les complications de toutes choses excusaient les erreurs des vaincus. La conclusion fut qu'à la justice militaire se substituât une juridiction plus douce ; subsidiairement, on réclamait un sursis d'un mois. Les conférences furent longues ; l'entrevue avec M. Lerdo de Tejada dura, dit-on, plus de trois heures. Les répliques se formulèrent avec une résolution froide, plus déconcertante que l'emportement. Le 9 juin à midi, Juarez notifia sa réponse : c'était un double refus de changer la juridiction et de proroger les délais.

Ce que la défense réclamait au nom du droit, le baron Magnus le sollicita au nom de la diplomatie. L'humanité inspirait sa conduite ; est-il téméraire d'ajouter qu'une autre considération stimulait son zèle ? Sauver la tête d'un archiduc, ce serait rendre à l'Autriche, encore toute meurtrie de Sadowa, un de ces services qui ne s'oublient point. Dans ses entretiens avec le ministre des affaires étrangères et avec le président lui-même, l'ambassadeur du roi Guillaume parla au nom de son maître et aussi au nom de l'Europe. Ce fut moins qu'une remontrance, un peu plus qu'une prière. M. Lerdo de Tejada et avec lui Juarez répliquèrent par des paroles pleines de courtoisie pour la Prusse ; puis, avec une logique cruelle : « Comment voulez-vous, ajoutèrent-ils, qu'après avoir châtié les Mexicains rebelles, nous épargnions celui qui fut le chef de la rébellion ? »

Cependant dans toutes les cours du vieux continent, on avait appris par le câble atlantique la captivité de l'archiduc. Juarez avait, dans le gouvernement des États-Unis, un allié singulièrement secourable, à qui il devait son définitif triomphe et à qui sans doute il ne refuserait rien. Vers Washington affluèrent, vers la fin de mai, tous les avertissements, toutes les supplications de l'Europe. Plus ému que tous les autres, l'empereur d'Autriche manda à son représentant aux États-Unis qu'il rétablirait l'archiduc dans ses droits d'agnat, que par-là serait enlevé tout prétexte à de nouvelles entreprises. Le secrétaire d'État pour les affaires étrangères était, comme on sait, M. Seward. Le 1er juin, il télégraphia à M. Campbell : « Rendez-vous aussi vite que possible au lieu où réside le président Juarez ; prêchez chaleureusement la clémence envers Maximilien et, s'il est nécessaire, envers les autres prisonniers de guerre. » Hélas ! M. Campbell, bien qu'agent des États-Unis auprès de la République mexicaine, demeurait fixé à la Nouvelle-Orléans. Ainsi qu'on l'a dit, ce diplomate n'aimait pas les voyages. Durant deux jours, il garda le silence. Le troisième jour, il répondit que, selon toute apparence, Juarez serait bientôt à Mexico ; qu'à moins d'instructions contraires, il se proposait de s'y rendre par la voie de la Vera-Cruz ; il demandait qu'on mît un bâtiment à sa disposition. « Le département de la marine n'a aucun vaisseau disponible, répliqua Seward. Choisissez l'itinéraire que vous voudrez, à condition qu'il soit le plus rapide. » Le 6 juin, nouvelle dépêche de Campbell : « Dois-je aller à Mexico par la Vera-Cruz ou à San-Luis de Potosi par Monterey ? Je désire recevoir les instructions du département. A moins que le gouvernement ne me fournisse les moyens de transport, le voyage sera long et incertain. » Sans s'apercevoir que la principale lenteur était celle de son agent, M. Seward continua avec une remarquable douceur la correspondance télégraphique : « S'il n'y a pas de communications directes avec le Mexique, allez à la Havane ; là, un navire anglais ou français vous transportera à la Vera-Cruz... » Deux jours s'écoulèrent encore. Campbell se montrait craintif : il redoutait les quarantaines ; en outre, il était saisi d'une appréhension singulière, et répugnait à se rendre au Mexique sous pavillon anglais ou français, à moins qu'il n'en reçût l'ordre péremptoire. Alors seulement on commença à Washington à s'impatienter un peu : « Le président désire que vous partiez de suite », manda le 11 juin M. Seward. Le diplomate américain ne se déconcerta point. Il invoqua une épidémie qui régnait à la Havane ; puis il était retenu chez lui par une grave atteinte de fièvre bilieuse. Qu'ajouterai-je ? Il donna sa démission, et la chose n'importait plus guère, l'heure d'une intervention utile étant désormais passée[16].

Arguments des légistes, démarches de la diplomatie, tout échouait à la fois. Pendant ce temps, à Queretaro le théâtre s'aménageait pour le procès de Maximilien, de Miramon, de Méjià. Les débats commencèrent le 13 juin. Rarement on vit pareil travestissement de la justice. II s'agissait de peser les actes complexes d'un règne de trois années, et cet examen était remis à une commission militaire, comme on eût fait pour une contravention matérielle. L'humble grade des juges contrastait avec le rang des accusés ; pour statuer sur le sort d'un empereur, d'un ancien président de la république, d'un général en chef, on avait estimé qu'un lieutenant-colonel et six capitaines suffiraient. Point de preuves écrites, point de témoignages. Seule, l'assistance des conseils avait été autorisée ; mais que pouvaient-ils, n'ayant eu que quelques jours pour préparer une cause où se mêlait toute l'histoire du Mexique ? Miramon et Méjià se présentèrent en personne devant le tribunal. Alléguant sa santé, Maximilien refusa de comparaître. En dédaignant de répondre à ses juges, il ne poussa pas le stoïcisme jusqu'à supprimer la défense. Longuement, les avocats plaidèrent. Leur principal souci fut de représenter l'affaire comme une affaire politique qui échappait à la compétence d'une commission militaire. Maximilien, disaient-ils, n'avait abordé au Mexique que se croyant appelé par le vœu national. Puis ils vantèrent, en quoi ils n'exagéraient rien, l'extrême mansuétude de leur client. Enfin ils rejetèrent toutes les responsabilités sur la France, et plus que ne l'eût voulu le souvenir des anciens efforts communs.

Toute cette éloquence se déployait en vain. Les accusés eux-mêmes portaient ailleurs leurs pensées. Depuis la captivité de l'Empereur, plusieurs plans avaient été formés pour faciliter sa fuite. La plus ardente à ourdir ces menées était une jeune Américaine, la princesse de Salm-Salm, dont l'époux, Prussien d'origine et ancien officier dans l'armée fédérale, avait passé dans les rangs des compagnons de Maximilien. Les rigueurs de la surveillance rendaient le projet à peu près chimérique. On a affirmé pourtant que deux colonels de l'armée républicaine furent gagnés, et que, pendant la nuit du 13 au 14, l'évasion devait se tenter. Soit qu'ils eussent observé des menées suspectes, soit qu'ils fussent avertis par délation, les juaristes changèrent la garde. Puis, à l'aube, la princesse de Salm-Salm fut expulsée. Les mêmes rigueurs s'étendirent aux diplomates dont on avait jusqu'alors toléré la présence à Queretaro. Ils reçurent l'ordre de quitter la ville dans un délai de deux heures, et des passeports leur furent délivrés pour Tacubaya : « Si vous reveniez avant sept ou huit jours, leur dit l'officier qui assista à leur départ, il pourrait vous en coûter la vie[17]. » Autour de l'archiduc, il ne restait plus que deux serviteurs européens et aussi son médecin particulier, le docteur Basch. Celui-ci, d'abord mis en cellule, fut autorisé à demeurer auprès de son maitre, mais en quelque sorte à titre d'otage : « Nous connaissons vos antécédents, lui dit avec un placide sourire Escobedo ; je vous rends responsable de ce qui arrivera, et vous serez le premier que je ferai pendre[18]. »

A l'heure où s'éloignaient les diplomates, les juges, remontant à leur tribunal, reprenaient l'audience interrompue la veille. L'accusateur public énuméra de nouveau les charges contre l'Empereur déchu : Maximilien avait débarqué au Mexique pour y fomenter la guerre civile ; il avait prolongé son règne par la violence, témoin la loi cruelle du 3 octobre 1865 ; il avait été pris les armes à la main ; qu'était-il besoin de documents écrits quand l'entreprise s'était développée à la face de l'univers ? A leur tour les avocats, Ortega et Vazquez, répliquèrent. Ce fut la répétition des arguments de la veille, mais condensés avec plus de force et d'énergie. Dans la salle régnait un grand silence, et les commissaires impassibles semblaient se recueillir, comme si leur sentence ne leur eût pas été dictée. Heure par heure, Escobedo transmettait à San-Luis de Potosi les incidents de l'audience. Dans la soirée une dépêche annonça la clôture des débats. Le délibéré se prolongea au-delà de toute prévision, les juges voulant se donner un air d'indépendance. Enfin, à minuit, un nouveau télégramme informa Juarez qu'il tenait ses victimes : « Le conseil de guerre, mandait Escobedo, a condamné à mort unanimement les trois accusés[19]. »

Souvent les âmes grandissent à l'approche du trépas, comme les ombres s'allongent à l'approche du soir. Cette force supérieure, faite de secours céleste et aussi de fierté humaine, ne manqua point à Maximilien. Tout ce qui avait été faiblesse, mobilité, passion, s'effaça dans les perspectives de la mort ; et seul, sans patrie, n'ayant plus d'appui qu'en Dieu, il parut en ses dernières heures tel que ses amis l'eussent voulu toute sa vie. Sans surprise, il accueillit la condamnation. Il avait pu fonder quelque espoir sur l'intervention de l'Europe, sur la grandeur de son nom, et même sur Juarez : mais pouvait-il compter sur ses juges ? Tandis que la sentence était portée au camp d'Escobedo pour qu'il la ratifiât, on l'entendit parler de son procès avec une impartialité tranquille, de sa fin prochaine avec une sérénité qui confondit. Il se souvint de ses amis d'Europe, et, ne sachant bien si ses vœux pourraient être accomplis, recommanda qu'on leur transmît ses adieux. Sur ses partisans demeurés au Mexique il garda une réserve remarquable, non par indifférence, mais par crainte qu'un témoignage de sa faveur ne devînt plus tard cause de proscription. Il avait violemment accusé la France, qui, disait-il, ne l'avait soutenu que pour l'abandonner. En face des horizons éternels, son âme s'apaisa, quoiqu’avec quelques retours irrités. L'un de ses derniers messages fut pour un officier de notre armée, le capitaine Pierron, qui avait été le chef de son cabinet militaire. En une lettre pleine d'effusion, il le remercia de son dévouement et lui souhaita de « longs jours heureux +i. Sur ces entrefaites, une fausse rumeur lui parvint, dont on ne sut jamais l'origine : ce fut celle de la mort de l'impératrice Charlotte. La nouvelle, en brisant son cœur, lui apporta une âpre consolation : tout se détachait à la fois. Le 16, il était occupé à dicter au docteur Basch ses dispositions dernières, quand un officier mexicain vint lui notifier officiellement l'arrêt, et lui annonça que l'exécution aurait lieu à trois heures de l'après-midi. L'Empereur pâlit, mais sans se troubler ; puis, se tournant vers Basch : « Nous aurons le temps de finir ce que nous avons commencé. » Et avec une extraordinaire liberté d'esprit, il continua ses recommandations sur son embaumement, le transport de son corps en Europe, sa sépulture, prévoyant tout, jusqu'aux dépenses de ces choses funèbres ; car, en ces derniers temps, il avait appris à connaître toutes les détresses, même celle de l'argent. Un prêtre vint qui recueillit les secrets de son âme. Puis, à une heure, la messe fut dite dans la chambre de Mira-mon, et les trois condamnés s'unirent dans la communion en attendant qu'ils le fussent dans l'autre vie. Deux heures séparaient du moment fatal. L'Empereur s'entretint de ses parents, de ses compagnons de mer, de ses excursions scientifiques, des amis qu'il avait laissés en Autriche. A l'écart, les généraux se tenaient auprès de leur confesseur. Du dehors on entendait des rumeurs inaccoutumées : c'étaient les troupes qui prenaient les armes et se rassemblaient autour de la prison. Pourtant trois heures sonnèrent sans qu'aucun messager ne parût. A quatre heures survint un officier, le colonel Palacios : il n'apportait ni l'ordre du supplice ni la grâce, mais un sursis de trois jours, pour que l'archiduc et ses compagnons pussent mettre ordre à leurs affaires. Les condamnés seraient fusillés le 19, à sept heures du matin.

Que s'était-il passé ? A San-Luis de Potosi, Magnus, Riva Palacio, Martinez de la Torre avaient redoublé leurs prières. N'ayant pu obtenir que la juridiction fût changée, ils avaient épié le premier bruit de la sentence afin d'implorer la grâce. On leur avait répliqué d'abord qu'ils se pressaient trop, que la nouvelle n'était point officielle, puis qu'il fallait attendre la confirmation du jugement par l'autorité militaire supérieure. Tout à coup ils avaient appris le 16 au matin que l'exécution aurait lieu dans la journée même. Alors, dans une hâte éperdue, ils s'étaient rendus auprès de Juarez, avaient forcé l'entrée de sa demeure et, à défaut de grâce, lui avaient du moins arraché un ajournement.

Le sursis, s'il n'était pas le prélude de la grâce, serait pour les infortunés une cruauté de plus. Plusieurs, ne pouvant croire à cet excès d'inhumanité, se figuraient encore que les victimes seraient épargnées. Sans espoir comme sans murmure, Maximilien accepta la prolongation d'agonie. Seulement, avec plus de sollicitude que jamais, ses pensées se portèrent sur ses compagnons, Miramon qui laissait une jeune femme folle de douleur, Méjià qui venait de devenir père ; et, réitérant une prière renouvelée bien souvent, il conjura le président de la République que son sang fût le seul versé. Le prince avait eu foi dans Juarez. Oserait-on dire qu'un reste de cette confiance persista jusqu'au bout ? Utilisant le court répit qui lui était laissé, il écrivit au président une assez longue lettre où il intercédait, non pour lui-même, mais pour le pays qu'il avait essayé de régénérer. Avec une sérénité qui n'était plus de la terre, il offrait sa vie pour le salut, la prospérité de sa patrie d'adoption : « Calmez les agitations, ajoutait-il, réconciliez les partis, établissez une paix durable. » Après avoir tracé ces lignes, il craignit qu'elles parussent supplication personnelle, et, avec une fierté digne de sa race, il recommanda que le message ne fût expédié qu'après son supplice. Ainsi s'écoulèrent les journées des 17 et 18 juin, journées lentes et rapides qu'on eût voulu à la fois précipiter et retenir. Le 18, dans l'après-midi, arriva le baron Magnus. Ayant échoué dans ses efforts, il avait voulu du moins revoir le prince : il avait obtenu un courrier spécial, et, après un voyage accompli tout d'une traite, voici qu'il atteignait Queretaro. Avec une joie pleine de reconnaissance, l'archiduc revit cet ami fidèle. Puis, le soir venu, il se prépara à goûter son dernier sommeil, celui qui précéderait le suprême repos.

Pendant ce temps montaient vers Juarez des supplications obstinées et qui ne désespéreraient que quand tout serait consommé. Parmi les libéraux, beaucoup se désolaient, moins pour les condamnés que pour le bon renom du Mexique. On vit des démonstrations touchantes. Une pétition de femmes mexicaines, couverte de signatures, fut remise entre les mains du président. Le soir du 18, une dépêche arriva encore à San-Luis de Potosi. Elle était du baron Magnus : a Arrivé aujourd'hui à Queretaro, télégraphiait le diplomate prussien, je me suis assuré que les condamnés avaient dimanche subi moralement toutes les tortures du trépas. Les humaines pratiques de nos jours ne permettent pas qu'après avoir souffert cet horrible tourment, ils soient de nouveau mis à mort demain. Au nom du ciel, je vous supplie de donner des ordres pour épargner leur vie. » En un langage solennel, grave sans être provocant, Magnus énumérait tous les monarques d'Europe, parents, amis, alliés de la maison d'Autriche : tous seraient atteints par le coup qui frapperait Maximilien : tous étaient prêts à donner l'assurance qu'aucun des trois prisonniers ne remettrait le pied sur le sol du Mexique. Il était neuf heures du soir quand le gouvernement reçut la dépêche. Une heure plus tard, la réponse partit, formulée par M. Lerdo de Tejada : c'était un nouveau refus[20]. Maximilien n'excitait pas seul la compassion. Une grande pitié s'attachait à Miramon, jeune et de si brillant courage ; à Méjià, si souvent victorieux et toujours humain envers ses adversaires. On a raconté qu'en cette nuit du 18 au 19 juin, la jeune épouse de Miramon parvint auprès de Juarez et, dans l'égarement de sa douleur, se traîna longtemps à ses pieds. Il paraît certain que la pauvre femme ne put arriver jusqu'au président. Mais elle vit les avocats Riva Palacio, Martinez de la Torre, et leur communiqua les ardeurs de son désespoir. Malgré l'heure, malgré les précédents échecs, ils sollicitèrent, ils obtinrent du président une nouvelle audience. M. Martinez de la Torre avait les yeux pleins de larmes, et sa voix se coupait de sanglots. Une dernière fois, il demanda grâce, au nom de l'humanité et pour l'honneur de son pays. Juarez répliqua comme eût fait le plus impassible des conventionnels. Il comprenait qu'on pût blâmer ses rigueurs, mais l'avenir le justifierait : il importait d'assurer le salut de la République, de terrifier pour toujours quiconque voudrait attenter à la souveraineté de la nation : en sacrifiant quelques coupables, il rendrait possible la clémence vis-à-vis des égarés. Ainsi parla-t-il, d'un ton calme, plutôt attristé, avec toute l'obstination du fanatisme. Alors, alors seulement, les avocats comprirent que tout était perdu, et, ayant rempli tout leur devoir, ils quittèrent avant l'aube San-Luis de Potosi.

Ce jour du 19 juin qui allait se lever serait le dernier jour de Maximilien. Aux premières clartés du matin, le prince s'éveilla après avoir dormi d'un tranquille sommeil, et avec des forces ranimées pour la grande épreuve. Sur sa table était posée une Imitation qu'il avait lue longtemps pendant la soirée et dont plusieurs passages restèrent marqués d'un signet. Ainsi qu'il l'avait fait trois jours auparavant, il s'entretint avec son confesseur, entendit la messe avec les généraux, puis il prit quelque nourriture au milieu d'un entretien paisible. S'adressant au docteur Basch, il lui confia son anneau de mariage et aussi un scapulaire. « Vous remettrez cela, dit-il, à ma mère. « Mira-mon et Méjià faisaient, eux aussi, bonne contenance, mais avec plus d'efforts, leur cœur se brisant de tout ce qu'ils laissaient ici-bas. A six heures, les cloches de la ville sonnèrent, suivant la coutume espagnole, en signe d'agonie. Ce furent les mêmes apprêts que le dimanche précédent, et du dehors on entendit, comme ce jour-là, le roulement des voitures, les cris du commandement et le bruit confus d'un cortège qui se formait. Bientôt le même officier, le colonel Palacios, parut, apportant cette fois non un répit, mais l'avis que le moment était venu. Maximilien prit congé de ses serviteurs et tendit la main au docteur Basch, qui, sous cette étreinte, s'évanouit. Comme le prince franchissait le seuil du couvent des capucins, le soleil, un soleil de juin, montait radieux à l'horizon : « Quel beau temps ! murmura-t-il ; c'est le temps que je désirais pour le jour de ma mort. » Ainsi le poète, le rêveur se retrouvait jusqu'à ces approches de la fin. Tout près de la ville se dressait une colline qu'on appelait le Cerro de las Campanas et d'où l'on découvrait la vallée et les montagnes. Souvent Maximilien s'y était reposé, charmé du spectacle qui s'offrait à ses yeux. C'était là aussi qu'au dernier jour du siège, il avait rallié ses soldats et avait rendu à Escobedo son épée. Ce lieu serait celui du supplice. Pour y atteindre, il fallait traverser la plus grande partie de la ville. Sur le parcours, les rideaux étaient baissés, les volets fermés, les habitants n'osant témoigner par d'autres signes leur affliction. Aux abords de la colline, un assez grand nombre d'Indiens étaient rassemblés, poussés par la curiosité, par la sympathie aussi, car ce prince étranger, qui allait mourir et ne laisserait rien après lui, leur avait jadis apporté des paroles d'affranchissement. Comme on arrivait à l'endroit marqué pour l'exécution, Maximilien descendit de voiture, et s'adressant à Miramon qu'il avait longtemps tenu en suspicion : « Général, lui dit-il, je vous cède la place d'honneur. » Et il le mit entre lui et Méjià. Puis il les embrassa tous deux. Les journaux du temps ont rapporté un assez long discours que l'Empereur aurait prononcé. Il est plus probable qu'il se borna à quelques paroles : ce fut un simple souhait, celui que l'ère des proscriptions se fermât. Miramon s'adressa aussi à la foule : « Vive l'Empereur ! Vive le Mexique ! » s'écria-t-il. Méjià, brave en tant de combats, songeait à sa femme, à l'enfant qui venait de naître à son foyer, et pieusement, convulsivement, serrait son crucifix. Les soldats apprêtèrent leurs armes : les canons des fusils s'abaissèrent. On entendit encore l'archiduc prononcer ces mots : « Pauvre Charlotte ! » Une heure après, le cadavre de Maximilien était ramené dans le couvent qui lui avait servi de prison. D'une main tremblante, le docteur Basch compta les blessures : il y en avait six, dont trois mortelles. Parmi les soldats de l'armée républicaine, plusieurs n'étaient guère moins émus que lui, « C'était une grande âme », dit le colonel Palacios en soulevant le linceul qui couvrait le pauvre corps meurtri[21].

 

VII

En cette aventure mexicaine, tout fut horrible, même ce qui suivit le trépas. La cruauté qui s'était acharnée sur le prince vivant le poursuivit jusque dans ce qui restait de lui.

Dans la soirée du 19 juin, à la première nouvelle de l'exécution, M. de Lago, ministre d'Autriche, télégraphia de Tacubaya : « Je vous prie de me remettre le corps de Maximilien pour l'emporter en Europe. » Juarez, avec tout l'entêtement du fanatisme, s'était fixé dans la rigueur : sa réponse fut un refus. Pourtant, dans les eaux de Sacrificios, stationnait la corvette autrichienne l'Élisabeth, attendant un signe du prince pour le recueillir à son bord. Elle était commandée par le capitaine Grœller. Quand celui-ci se fut assuré que la seule cabine qu'il aurait à préparer serait une chambre funèbre, il pria le commandant d'un navire de la marine fédérale, mouillé dans les mêmes parages, de réclamer à Juarez la dépouille : « Les restes d'un mort ne peuvent servir au Mexique, manda l'Américain. J'agis dans un but d'humanité. » Puis, positif à la manière de ceux de sa race, il ajouta : « Toutes les dépenses seront payées. » Jusqu'ici les dépêches des États-Unis s'étaient contentées d'arriver trop tard : celle-ci, parait-il, n'arriva pas du tout, et quand, plusieurs mois après, M. Seward s'étonna du silence, on répondit de Mexico qu'on n'avait rien reçu[22]. Le baron Magnus, après l'exécution, était retourné à San-Luis de Potosi. A son tour, le 20 juin, il présenta la même requête. Il invoquait les volontés du défunt, volontés sacrées, quoique étant celles d'un prince. Le cercueil, disait-il, serait transporté sans pompe, sans cérémonie ; on éviterait tout ce qui pourrait exciter l'émotion ou seulement éveiller la curiosité du peuple. Le succès ne fut pas meilleur, et le 30 juin le refus se renouvela, bien qu'accompagné de grands regrets. A Queretaro, le docteur Basch gardait le cadavre qu'il avait embaumé et qu'il entourait de soins pieux. Ce que la diplomatie n'avait pu arracher à Juarez, il essaya de l'obtenir en invoquant la pitié. La demande fut humble, comme il convenait à un homme de condition modeste, sans rôle officiel, sans autre titre que l'affection. « Le citoyen président a décidé pour de bonnes et suffisantes raisons de ne point accueillir votre pétition », telle fut la sèche réponse formulée le 30 juillet par M. Lerdo de Tejada[23].

Décidément Juarez aimait à ne lâcher aucune de ses conquêtes ; et apparemment le cadavre en était une. Pourtant l'étendard impérial avait été abattu partout, même à Mexico, même à la Vera-Cruz. Marquez, ce champion de la réaction, avait réussi à s'enfuir sans qu'on pût savoir pour qui il avait travaillé au dernier moment, pour l'empire, pour quelque intrigue nouvelle ou seulement pour son propre salut. Nos nationaux étaient revenus en Europe, heureux de la vie sauve et n'ambitionnant rien au-delà. De l'établissement français, aucune trace ne restait, à peine quelques ruines, en sorte que l'incroyable vexation manquait même d'un prétexte qui la colorât. L'Autriche ne pouvait se résoudre à laisser en terre étrangère le plus infortuné de ses enfants. Elle fit partir pour le Nouveau Monde son plus vaillant marin, Tegethoff, tout glorieux des lauriers de Lissa. Le 26 août, il arriva devant Sacrificios et sollicita l'autorisation de monter à Mexico. « Vous pouvez le laisser passer, répliqua dédaigneusement le ministre de la guerre Le 3 septembre, les anciens défenseurs de Maximilien, Martinez de la Torre, Mariano-Riva Palacio, accompagnèrent le messager au ministère des affaires étrangères. « En quelle qualité venez-vous ? » lui demanda M. Lerdo de Tejada. — « J'ai pensé, reprit Tegethoff, que le gouvernement mexicain préférerait que je ne vinsse pas avec une mission officielle, mais seulement comme un ambassadeur de famille invoquant l'humanité, la pitié... Je viens, ajouta-t-il, de la part de l'archiduchesse Sophie. » La supplication était celle d'une mère et se formulait par la bouche d'un héros. L'antiquité eût retenu la scène et peut-être l'eût fixée pour jamais. Ni la touchante simplicité de la prière, ni la grandeur de l'envoyé, ni la vieillesse d'une femme inconsolée n'arrachèrent un consentement. Les démocraties ont parfois de singulières duretés. Juarez exigea une requête officielle de l'Autriche ou une demande écrite de la famille de l'archiduc[24]. Ainsi mis en demeure, le chef du cabinet de Vienne, M. de Beust, s'humilia jusqu'à une sollicitation qui semblait reconnaissance de l'ordre de choses nouveau. Alors, alors seulement, la formaliste république s'adoucit. La frégate la Novara attendait au rivage. Elle avait naguère amené Maximilien au Mexique ; elle le ramena en Europe. A Vienne, le 18 janvier 1868, le caveau des Capucins s'ouvrit, et enfin, dans la sépulture des ancêtres, la triste dépouille trouva le lieu de son repos.

Pendant ce temps, dans les jardins de Laeken, errait, en proie à la démence, l'impératrice Charlotte, cette Ophélie qui attend son Shakespeare. Quant à Napoléon, quant à Bazaine, ils goûtaient les restes de leur prospérité, mais déjà étaient promis à une tragédie pire que celle qu'on vient de raconter. Vraiment, une sorte de malédiction, agissant à la manière de l'antique destin, s'attachait à cette terre brûlante du Mexique. Et entre tous ceux qui figurèrent dans l'inexorable drame, qui oserait dire que Maximilien fut le plus malheureux ?

 

 

 



[1] Voir t. IV, liv. XXV.

[2] M. Hay à M. Seward, 10 et 17 août 1866. (Executive documents, 1867, p. 558 et 560.)

[3] Lettre de Napoléon III à Bazaine, 29 août 1866. (Paul GAULOT, Fin d'Empire, p. 145.)

[4] Erinnerungen aus Mexico, Geschichte der lezten zehn Monate des Kazrrreichs, von Dr BASCH, t. I, p. 45-47

[5] RANDON, Mémoires, t. II, p. 82. — Voir aussi NIOX, Expédition du Mexique, p. 628.

[6] Voir Papiers des Tuileries, t. II, p. 73-77.

[7] Lettre du 20 octobre 1866 au maréchal Bazaine. (Voir plaidoyer de Lachaud, procès Bazaine, Gazette des Tribunaux, 8 décembre 1873.)

[8] Papiers des Tuileries, t. II, p. 155-156.

[9] Voir Papiers des Tuileries, t. II, p. 121-128. — Voir aussi NIOX, Expédition du Mexique, p. 683.

[10] Le général VAN DER SMISSEN, Souvenirs du Mexique, p. 219-220.

[11] Voir Dr BASCH, Erinnerungen aus Mexico, t. I, p. 159.

[12] Voir NIOX, Expédition du Mexique, p. 686.

[13] Voir, sur les incidents du siège, Albert HANS, Souvenirs d'un officiel de l'empereur Maximilien ; Dr BASCH, Erinnerungen aus Mexico, etc.

[14] Voir Papers relating to Foreign affairs, 1868, Washington, p. 389

[15] Papers relating to Foreign affairs, partie II, Washington, 1868, pages 388, 403-405.

[16] Voir Executive documents, t. II, p. 411-419, Washington, 1868.

[17] Rapport du baron de Lago, ministre d'Autriche, 25 juin 1867. (Archives diplomatiques, juillet 1868, p. 999.)

[18] Dr BASCH, Erinnerungen aus Mexico, t. II, p. 204.

[19] Papers relating to Foreign affairs, Washington, 1868, p. 589.

[20] Voir Papers relating to Foreign affairs, Washington, 1868, p. 591-592.

[21] Voir Dr BASCH, Erinnerungen aus Mexico, t. II, p. 218.

[22] Papers relating to Foreign affairs, t. II, p. 478, Washington, 1868.

[23] Voir Papers relating to Foreign affairs, partie II, p. 681-682, Washington, 1868.

[24] Journal officiel de Mexico, 9 septembre 1867 ; Papers relating to Foreign affairs, partie II, p. 680-681, Washington, 1868.