HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME CINQUIÈME

 

LIVRE XXX. — LA FRANCE APRÈS SADOWA.

 

 

SOMMAIRE : I. — Condition de la Prusse au moment où s'ouvrent les hostilités : quels motifs font douter de ses succès. — M. de Bismarck et M. de Moltke, — Conduite vis-à-vis de la France, vis-à-vis des États du nord, vis-à-vis des États du sud : comment toutes les forces se concentrent contre l'Autriche : plan de campagne et comment il s'exécute. — Défaite des Italiens à Custozza (24, juin 1866). — Prodigieuse rapidité de la campagne de Bohême : combats divers : grande victoire des Prussiens à Sadowa (3 juillet 1866).
II. — Impression publique en France à la nouvelle de la bataille de Sadowa. — L'Autriche cède la Vénétie à la France et sollicite la médiation de Napoléon. — Double dépêche de l'Empereur au roi de Prusse et au roi d'Italie. Quel sera le caractère de la médiation française ? — Conseil mémorable tenu à Saint-Cloud, et quel en fut le résultat.
III. — Comment la proposition de médiation française est accueillie au quartier général prussien : dépit et embarras : réponse empressée en apparence et, au fond, dilatoire. — Quel accueil la même proposition reçoit en Italie : comment et pour quels motifs les Italiens s'insurgent contre leur bonne fortune. — Efforts tentés de Paris par M. Nigra pour calmer le roi, les ministres, les généraux : médiocre effet de ces avis : l'armée italienne envahit la Vénétie. — Quelle ressource restait à la France : idée d'un congrès : ses chances : comment la suggestion ne fut point accueillie.
IV. — M. Benedetti au quartier général prussien : situation singulière de l'ambassadeur de France : ses entretiens avec M. de Bismarck et disposition du premier ministre prussien.
V. — État des choses à Paris : courants divers : la cour : l'Empereur. — Comment cette situation favorise les menées de M. de Goltz : ses entretiens avec l'Empereur : comment l'ambassadeur prussien prépare le souverain aux projets d'annexion dans l'Allemagne du Nord : extraordinaire condescendance de Napoléon et de quelle façon il est amené à tolérer toutes les ambitions prussiennes : irritation et surprise découragée de M. Drouyn de Lhuys.
VI. — Une fois maîtresse dans l'Allemagne du Nord, la Prusse a intérêt à ne pas rendre l'Autriche irréconciliable : comment l'Autriche elle-même a intérêt à la paix : préliminaires de Nikolsbourg (26 juillet 1866). —Les États secondaires : armistice conclu avec eux. — L'Italie : quel esprit de résistance y prévaut : continuation des hostilités : combat naval de Lissa : comment et après quelles répugnances le cabinet de Florence se décida à l'armistice.
VII. — Les compensations : comment, dans l'état de la France et de la Prusse, cette politique était tardive, chimérique et funeste. — Premiers pourparlers à Nikolsbourg. — Demande relative à Mayence : sous quelle influence cette demande est formée : embarras de M. Benedetti : sa communication au premier ministre prussien : entrevue de notre ambassadeur et de M. de Bismarck : comment celui-ci repousse toute cession de territoire allemand, comment la demande est abandonnée : de quelle façon M. de Bismarck l'exploite pour ramener à lui l'opinion publique allemande, rallier la Russie, peser sur les États secondaires du Sud. — L'Empereur, interrompant sa cure, revient de Vichy à Saint-Cloud : déplorable désarroi des affaires françaises. — Encore les compensations : négociation officieuse pour la création d'un royaume neutre sur la rive gauche du Rhin : curieuse mission de M. Hansen et son complet échec. — Comment le gouvernement impérial est amené à chercher ses compensations en Belgique : comment M. de Bismarck et ses agents s'étaient appliqués, à maintes reprises, à faire dévier sur ce pays les ambitions françaises : note trouvée aux Tuileries. — Demande formulée par M. Benedetti : projet écrit, et comment il est laissé aux mains de M. de Bismarck. — Dépôt du projet sur les annexions dans l'Allemagne du Nord : traités secrets avec les États du Sud. — Comment M. de Bismarck peut dépouiller tout ménagement : fin de la politique dilatoire.
VIII. — La circulaire du 16 septembre 1866. — Analyse de cette circulaire fameuse. — Comment, à travers de monstrueuses aberrations, elle a au moins le mérite d'affirmer la politique pacifique. — Comment finit l'année 1866 : mélange d'apaisement et de préoccupations.

 

I

M. de Bismarck avait souhaité la rupture. Ce qui parut, après coup, entreprise de génie fut jugé, sur l'heure, témérité. Au moment où les hostilités s'ouvraient, le public, supputant les chances propices ou contraires, inclinait à prédire des revers pour la Prusse, ou du moins une longue lutte, plus épuisante que décisive. Le roi, qui allait quitter sa capitale, laisserait derrière lui les traces de l'ancien conflit parlementaire, et ce qui n'était que rivalité ardente deviendrait, à la première défaite, révolution. La bourgeoisie était irritée, et le peuple, terrifié des dangers de la guerre. L'armée elle-même, constituée d'après des règles peu connues ou mal comprises au dehors, apparaissait comme une garde nationale très perfectionnée, et il n'était guère d'homme du métier qui n'envisageât avec quelque défiance toutes ces nouveautés. La paix, heureusement maintenue depuis 1815, n'avait permis aucune autre expérience que celle des camps d'instruction. Car vraiment on ne pouvait ni rappeler la courte compagne de 1848 en Holstein, ni surtout invoquer la facile victoire de Düppel. Parmi les militaires, ceux qui avaient visité Berlin n'avaient pas laissé que d'être frappés par la silencieuse activité de l'état-major prussien, toujours en éveil, toujours en quête de progrès, attentif à approprier pour la guerre toutes les inventions, même les plus pacifiques. Mais ces choses étaient soupçonnées plutôt que pénétrées, et, soit légèreté ou paresse, soit confiance en soi-même, on s'en détournait sans les approfondir. Ce qu'on savait laissait l'impression d'un grand savoir, mais peu utilisable dans les réalités de la vie en campagne, et plus propre à refroidir qu'à développer l'inspiration chez un vrai capitaine. Il n'était pas jusqu'à l'arme des Prussiens, le fusil à aiguille, qui n'éveillât quelque raillerie : l'arme était ingénieuse, disait-on, mais compliquée, de portée médiocre, et la rapide consommation des munitions en amènerait bien vite l'épuisement. Les plus malveillants ajoutaient : « Science prussienne, fusil à aiguille, feront pareillement faillite sur le champ de bataille. » Cette opinion, assez répandue en Europe, était, dans notre pays, très générale. Elle s'affermissait par la grande estime qui s'attachait aux troupes autrichiennes, fidèles, disciplinées, solides, organisées d'après les meilleures méthodes anciennes, Naguère, dans les plaines de Lombardie, ces vaillantes troupes avaient failli, plus d'une fois, conquérir la victoire. Ayant été les dignes émules de l'armée française, la première du monde, à ce qu'on assurait, quelles ne seraient pas leurs chances contre l'armée prussienne ! Ainsi pensaient la plupart de nos compatriotes, et l'écho de ces illusions se prolongeait jusqu'au palais des Tuileries.

Même si on se dégageait de ces Jugements, la tâche de la Prusse apparaissait singulièrement malaisée, ne fût-ce que par le grand nombre de points où elle était vulnérable. A l'ouverture des hostilités, elle était tenue de faire face à trois ennemis à la fois. Au nord du Mein, elle avait à surveiller les corps hanovriens, hessois, saxons. Au sud du Mein, s'armaient contre elle les contingents mobilisés de la Bavière, du Wurtemberg et de Bade. Enfin, sur sa frontière méridionale, la menaçait son grand ennemi, l'Autriche. Sans doute, l'alliance italienne obligerait l'empereur François-Joseph à porter vers le Mincio une partie de ses effectifs. Mais même avec le bénéfice de cette diversion, combien ne seraient pas redoutables les armées impériales, rassemblées sous le commandement de Benedek et qui, avec un peu d'audace, pourraient déborder en Silésie, peut-être marcher sur Berlin ! A tous ces soucis se joignait un autre sujet de perplexité. Quand la double querelle contre la Confédération germanique et contre l'Autriche absorbait toutes les forces du royaume, convenait-il de dégarnir les provinces rhénanes ? Au-delà était la France, et Napoléon se refusait à parler. Son silence, qui n'était que l'effet de ses irrésolutions, prenait au dehors les apparences de quelque profonde politique qui se révélerait à l'heure la plus inattendue. Quel serait, en cas de défaite, le prix de son assistance ? en cas de victoire, le dernier mot de son arbitrage ? en cas de succès partagé, la loi de sa médiation ? Nul, fût-il pénétrant comme Bismarck, ne savait en quel rang il convenait de le placer, allié ou adversaire, complice ou ennemi.

La fortune avait proportionné les ressources de la Prusse à l'urgence de ses périls et aux besoins de sa grandeur. Elle ne s'était point arrêtée à mi-chemin de ses faveurs. Aux côtés du roi Guillaume, elle avait élevé un politique, M. de Bismarck : pour compléter le politique, elle suscita un soldat, M. de Moltke. Nous connaissons le politique. Ce qui suit va montrer le soldat. Mais le mot de soldat est-il juste, et répond-il à la physionomie du personnage que ce récit doit dépeindre ? Dans le chef d'état-major prussien, rien du guerrier qui entraîne, rien du capitaine aux soudaines intuitions, rien du général qui vit au milieu des camps. Un type nouveau, inconnu au passé, s'inaugure avec lui, celui du militaire, recueilli comme un penseur, absorbé comme un géomètre, sans flamme ou se gardant de la laisser jaillir, s'isolant des troupes pour les mieux conduire, et mûrissant dans une persévérante étude tout ce qui s'exécutera dans le labeur des longues marches ou dans le tumulte des champs de bataille. A la manière de ces vigoureux joueurs d'échecs qui, même loin du jeu et par la seule tension de la pensée, dirigent leurs pièces, les poussent de place en place, et s'assurent le gain final, il combine à distance les mouvements, mesure les obstacles, pénètre les intentions de l'adversaire, suppute froidement la consommation des vies humaines et, à force de calculs, précise d'avance le point de concentration des corps séparés, le lieu du combat, l'heure de la victoire. Le trait dominant est la prévoyance, mais une prévoyance si attentive, si universelle, que nul génie ne la surpasserait. Poussé à ce point, l'art militaire n'est plus une science à part, mais la quintessence de toutes les sciences, asservies pour la destruction. Tout lui vient en aide : la géographie, l'ethnographie, la mécanique, la chimie, les innombrables applications de l'industrie, et très particulièrement ces découvertes modernes qui semblent n'avoir été faites que pour rapprocher les hommes et leur assurer un surcroît d'aisance et de paix. C'est cet art, à la fois prodigieux et cruel, que, le premier de tous, M. de Moltke allait pratiquer. Et ce même art sera celui des luttes futures, à moins que le progrès de la raison humaine et la clémence de Dieu n'épargnent pour toujours aux siècles à venir tout ce que notre siècle a vu.

Le politique et le soldat se complétèrent. S'aidant l'un l'autre, ils doublèrent les forces de leur patrie. Il y parut bien à la décision mêlée de prudence qui présida à tous les préparatifs de la lutte. Comme les contingents prussiens, si nombreux qu'ils fussent, étaient insuffisants à garder toutes les frontières, les provinces rhénanes furent dégarnies de troupes. L'équivoque attitude de Napoléon rendait la mesure osée. Mais, en toute grande entreprise, il y a une part de risque qu'il n'est point permis de répudier, une part de témérité qui est une portion du génie. Avant que les hostilités s'ouvrissent, les corps échelonnés depuis Mayence jusqu'à Cologne furent dirigés vers les districts orientaux du royaume. Il arriva donc qu'ils pesèrent de tout leur poids dans la lutte contre l'Autriche. Plus tard, dans la sécurité du péril conjuré, Bismarck avoua sa hardiesse, et s'en vanta comme on fait d'une audace qui a réussi.

Il importait que, dès le début de la campagne, les États secondaires de l'Allemagne septentrionale fussent promptement réduits. Une action militaire d'une rapidité incroyable déconcerta ces débiles ennemis. Le 14 juin avait eu lieu le vote de mobilisation de l'armée fédérale. Un délai de douze heures fut imparti aux princes pour revenir à résipiscence et se rallier à la Prusse. Les envahisseurs étaient prêts, et les chemins de fer allaient inaugurer une nouvelle méthode, pleine d'imprévu et de soudaineté. Comme les souverains refusaient de se déjuger, Hanovre fut occupé le 17 juin, Dresde le 18, Cassel le 19. L'Électeur de Hesse fut transféré à Minden, puis à Stettin. Le roi de Saxe se réfugia en Bohème, n'ayant d'autre souci que de sauver son armée et de mettre en sûreté les richesses de la galerie verte. Quant aux soldats hanovriens, ils descendirent vers Gœttingue, cherchant à rejoindre les contingents du sud. Au milieu d'eux était leur roi, prince aveugle, âgé déjà, mais d'une âme supérieure à sa fortune. Quelques jours plus tard, la lutte s'engagea entre la petite armée et les troupes prussiennes. A Langensalza, les Hanovriens remportèrent un succès, et ce fut pour eux comme un reflet de gloire au milieu de leurs disgrâces. L'avantage fut court, et, le surlendemain, ils furent obligés de capituler.

Au nord, toute résistance était vaincue. Pendant ce temps, les États du sud s'armaient, lentement, méthodiquement, à la manière de l'ancienne Allemagne.' Bavarois, Wurtembergeois, Badois formaient tous ensemble, suivant les dénominations de la Diète francfortoise, les 7e et 8e corps de l'armée fédérale. Mais la Diète, frappée de proscription par la Prusse, n'apparaissait-elle point déjà comme une chose finie ? Tandis que ces petits États, déroutés par la grandeur des conjonctures, rassembleraient leurs forces et délibéreraient sur l'action commune, ne serait-il pas possible de porter ailleurs les coups décisifs ? Ainsi en jugea-t-on à Berlin. Un faible corps d'armée fut laissé dans la vallée du Mein pour surveiller de ce côté l'adversaire. Dès lors, les opérations secondaires ayant été accomplies ou étant ajournées, toutes les pensées se tournèrent vers le grand ennemi, l'Autriche.

Un jour, au milieu des épanchements d'un festin, M. de Bismarck, avec cette franchise déconcertante qui troublait plus que le mensonge, avait osé préciser les lieux où se dénouerait la prochaine campagne. C'était au début du mois de mars 1866. La femme du plénipotentiaire de Saxe, la comtesse de Hohenthal, l'ayant, avec une indiscrétion toute féminine, interrogé sur ses desseins : « Ne doutez pas, chère comtesse, avait-il répondu, que nous ne voulions vous faire la guerre. Depuis que je suis au ministère, je n'ai pas d'autre pensée ; nous sommes tout prêts, et nos canons sont tout fondus. — Vous me faites frémir, s'était écriée Mme de Hohenthal ; mais vraiment donnez-moi un conseil d'ami. J'ai deux propriétés : un château près de Leipzig, un domaine en Bohême. En cas de guerre, où devrai-je me réfugier ? » Et M. de Bismarck de répliquer aussitôt sur un ton étrangement sérieux : » Près de Leipzig, vous serez bien tranquille, loin des routes d'étapes et à l'abri des garnisaires. Mais gardez-vous d'aller en Bohême, c'est là que tout se décidera. »

Le plan de campagne se résumait en une marche offensive, conduite avec une célérité inconnue jusque-là. M. de Moltke était de ces esprits froidement impétueux qui, ayant mûri longuement leurs pensées, les exécutent avec une foudroyante décision. Cette conduite était surtout habile vis-à-vis de l'état-major autrichien, méthodique, lent à se mouvoir, facile à intimider, attentif à multiplier les réserves jusqu'à affaiblir à l'excès le corps principal d'action, et qui souvent laisse tout compromettre à force de ne vouloir rien risquer. L'armée d'opération, qui atteignait un effectif total réel de deux cent cinquante mille hommes, fut divisée en trois grands corps : à droite, l'armée de l'Elbe, sous les ordres du général Herwarth de Bittenfeld ; au centre, l'armée du prince Frédéric-Charles, dite aussi première armée ; à gauche, l'armée de Silésie, désignée sous le nom de deuxième armée, et placée sous le commandement du Prince royal[1]. Ces trois corps, rassemblés en Saxe et en Silésie, devaient, en partant de points assez éloignés, accomplir un mouvement concentrique qui, les rapprochant peu à peu, les réunirait en Bohême. La marche ne laissait pas que d'être aventureuse, par la nécessité de cheminer longtemps en masses séparées, et aussi par le passage des montagnes, qui offrirait à l'ennemi de nombreuses occasions d'attaque. Rien ne fut abandonné au hasard de ce qui pouvait lui être ravi. Si aucune chance défavorable ne contrariait les combinaisons du général en chef, l'armée de l'Elbe devait aboutir à Münchengrœtz et servir d'aile droite à l'armée d'invasion. Au centre, l'armée du prince Frédéric-Charles déboucherait à Reichenberg, puis à Turnau. A l'extrémité opposée, l'armée du Prince royal, constituant l'aile gauche et fort éloignée des deux autres corps, devait atteindre Kœniginhof.

Le 23 juin, l'armée de l'Elbe et celle du prince Frédéric-Charles passèrent la frontière autrichienne. Trois jours plus tard, le Prince royal, débouchant de Silésie, pénétra, lui aussi, en territoire ennemi. Comme les opérations commençaient, le télégraphe transmit de Florence un fâcheux message. Le 23, les Italiens avaient franchi le Mincio. Au-delà de la rivière, bivouaquaient les Autrichiens qui venaient de sortir de Vérone. Ils étaient commandés par l'archiduc Albert, fils de ce fameux archiduc Charles qui avait un instant balancé la fortune de Napoléon. Le 24, la bataille s'engagea près du village de Custozza, nom déjà fatal au Piémont. La victoire, une victoire éclatante, resta aux Impériaux. La nouvelle éveilla à Berlin une impression pleine de souci. Ce n'était pas sollicitude pour l'allié du Midi, dont on ne s'inquiétait guère. Mais une appréhension surgit, celle que l'Autriche victorieuse ne se contentât de garder le Quadrilatère et ne détachât vers le nord une partie de ses forces. Il arriverait alors que les armées du roi Guillaume subiraient en Bohême le contre-coup de l'échec essuyé sur le Mincio.

Un redoublement d'activité préviendrait ce grand péril. Pas un jour ne fut perdu. Quand les Autrichiens virent déboucher des défilés les colonnes prussiennes, ils furent confondus, et cette extraordinaire audace les frappa comme un présage. Ils essayèrent de contenir ce flot d'ennemis qui débordaient sur leur patrie. Une série de combats partiels s'engagèrent à Hünerwasser, à Podol, à Münchengrœtz, à Gitschin, contre l'armée de l'Elbe et celle du prince Frédéric-Charles ; à Trautenau, à Soor, à Nachod, à Skalitz, à Schweinschädel, à Kœniginhof, contre l'armée de Silésie. Tous ces combats, sauf celui de Trautenau, furent défavorables aux troupes impériales. A la fin de juin, toute l'armée prussienne, quoique se développant sur un front un peu trop étendu, était établie en Bohême. L'armée de l'Elbe était à Münchengrœtz ; le prince Frédéric-Charles campait entre Gitschin et Horitz ; à l'aile gauche, enfin, entre Neuschloss, Kœniginhof et Gradlitz, bivouaquaient les régiments du Prince royal.

Autant avaient été longues les négociations qui avaient précédé la rupture, autant la guerre se précipitait vers le dénouement. D'un bout à l'autre de l'Europe, immense était la surprise. On s'épuisait à chercher le plan de Benedek, qui semblait comme étourdi sous la soudaineté de l'invasion. Jadis, au jour de Solferino, le commandant en chef de l'armée autrichienne avait, sur les collines qui bordent le lac de Garde, contenu jusqu'à la nuit les divisions piémontaises : de là une grande faveur dans le peuple viennois et comme une désignation anticipée pour le rang suprême. L'espoir se trouvant déçu, l'opinion publique commençait à s'irriter, et déjà se montrait aussi prompte à accuser le général qu'elle l'avait été à lui, prêter du génie. Nulle part les dépêches venues de Bohême n'étaient attendues avec plus de curiosité qu'en France. Les procédés de la Prusse à l'égard des petits États, ses premiers actes à l'ouverture de la campagne, avaient révélé en elle des ambitions et des forces qu'on s'était contenté jusque-là de soupçonner. Dans les classes élevées, les sympathies pour l'Autriche ne se déguisaient guère. Un jour, c'était le 22 juin, la nouvelle, bientôt reconnue fausse, d'une victoire de Benedek se répandit au Corps législatif. Aussitôt la rumeur des entretiens particuliers couvrit les débats publics et fit oublier l'ordre du jour. « La victoire des Impériaux, c'est la paix, répétait de banc en banc M. Thiers » ; et très ouvertement on se réjouit, comme si la France eût été, pour sa part, la bénéficiaire du succès.

Le 30 juin, le roi Guillaume quitta Berlin, comme pour assister à l'action décisive qu'avaient préparée ses lieutenants. Le 2 juillet, il était à Gitschin, au milieu de ses régiments. La concentration était complète, sauf pour l'armée du Prince royal, encore un peu éloignée. Tout contribuait à relever les âmes, et le terrain gagné sur l'ennemi, et le résultat des précédentes rencontres, et la triomphante épreuve du fusil à aiguille. Tout ce qui était motif de confiance pour les Prussiens se transformait pour les Impériaux en sujet d'inquiétude. Ils se sentaient refoulés à travers leur propre pays ; ils s'effrayaient de l'infériorité de leurs armes à tir moins rapide ; ils suivaient les ordres de leurs chefs sans qu'aucune combinaison d'ensemble apparût à leurs yeux. Dans l'état-major général se montraient les premiers signes de confusion et, en ces jours-là mêmes, le désarroi devint public par d'éclatantes disgrâces. Si nous en croyons les relations autrichiennes, le plus abattu était Benedek. Le 1er juillet, il télégraphiait à François-Joseph : « Je supplie Votre Majesté de signer la paix à tout prix. Une catastrophe est inévitable. » — « La paix est impossible, répondit-on de Vienne. » C'est alors que le commandant en chef, recouvrant son sang-froid et un peu d'assurance, se décida à accepter la bataille qui devrait tout sauver ou tout perdre.

Elle se livra le 3 juillet. Elle commença près du village de Sadowa : de là le nom qui lui est resté. Elle n'appartient à notre pays que par ses conséquences politiques, qui, à la vérité, furent incalculables. Ce fut notre sort qui se débattit, sans que notre drapeau flottât sur le champ de l'action. Les forces numériques, à peu près égales des deux parts, montaient de chaque côté à un peu plus de deux cent mille hommes, chiffre qui n'avait jamais été atteint dans les batailles modernes, si ce n'est dans les journées de Leipzig. Entre tous les alliés de François-Joseph, les Saxons seuls, mêlés aux Impériaux, prirent part à la lutte. Longtemps les Autrichiens résistèrent, s'efforçant de compenser, par les plus nobles efforts individuels, l'infériorité de leurs armes et l'insuffisance du commandement. En arrière de Sadowa et surtout dans le bois de Benateck, des combats acharnés s'engagèrent, mêlés de péripéties sanglantes, d'épisodes héroïques. Peut-être, à cette heure, une vigoureuse offensive de Benedek eût-elle encore pu tout sauver. Vers le milieu du jour, une certaine anxiété régnait dans l'entourage du roi Guillaume : on n'avançait plus, et sur certains points la ligne de bataille semblait fléchir. Cependant l'ordre avait été donné au Prince royal, dont le quartier général était à Kœniginhof, de se porter au secours du reste de l'armée. La distance à parcourir était longue : en outre, la marche était malaisée au milieu des blés épais et dans les terres détrempées par de récentes pluies. Vers onze heures, les premiers corps se montrèrent dans la direction du nord-est, du côté de Choteborek. Les autres divisions suivirent, quoique à assez longs intervalles. Les Prussiens conquirent la position dominante de Chlum, puis ils s'emparèrent de Rosberitz et enfin de Lipa. Dès lors s'évanouirent les dernières chances, qu'au début de la journée Benedek eût pu saisir. Débordés sur leur aile droite par le Prince royal, les Autrichiens étaient, dans le même temps, refoulés sur leur gauche par l'armée de l'Elbe. La retraite commença, protégée par la cavalerie, par l'artillerie surtout, qui fut admirable. L'armée vaincue s'écoula vers Königgrätz. Ce fut d'abord une marche en assez bon ordre, puis une véritable débandade. Le soir, les fuyards, car on ne pouvait plus les appeler d'un autre nom, atteignirent les bords de l'Elbe. Le passage s'opéra dans une inexprimable confusion. Sur le champ de bataille qu'ils venaient d'abandonner, les Autrichiens laissaient plus de vingt mille tués ou blessés, et, en outre, un nombre égal de prisonniers. Les pertes des vainqueurs étaient de dix mille hommes environ. Le lendemain, Benedek essaya de rallier ses troupes et en dirigea les débris sur Olmutz.

 

II

Au château des Tuileries, les derniers jours n'avaient pas été sans soucis. On s'expliquait mal la conduite de Benedek. Certains messages, arrivés de Vienne, avaient révélé un commencement de détresse. Le 3 juillet, à l'heure même où se livrait la bataille, Napoléon reçut M. de Goltz. Comme celui-ci exprimait sa confiance dans une prochaine victoire pour son pays : « J'espère, reprit le souverain, que l'Autriche ne sera point menacée dans son existence. » Puis il ajouta, comme pour recommander d'avance la modération, comme pour rappeler le souvenir de ses services : « Vous savez que le grand rôle joué par la Prusse n'eût point été possible sans ma neutralité. »

Le 3, fort tard dans la soirée, la grande nouvelle parvint à l'ambassade de Prusse. Puis, elle fut confirmée par une dépêche de M. Benedetti. Le 4, dans la matinée, on la connut dans Paris. Bientôt les télégrammes, se succédant, découvrirent toute l'étendue de la catastrophe : il ne s'agissait pas seulement d'une défaite, mais d'un désastre, d'un désastre tel que pour en trouver un plus terrible, il fallait remonter aux jours d'Iéna.

Quelles seraient les suites de l'événement ? On ne pouvait les mesurer encore. Mais on sentit que, sur le sol de la vieille Europe, quelque chose venait de se briser. Tous, nous retrouvons dans nos souvenirs classiques ce passage où Démosthène décrit le trouble des Athéniens à l'annonce de la prise d'Élatée. Ils n'avaient point de morts à pleurer, mais devinaient d'instinct la perte de leur prééminence ; sans avoir combattu, ils étaient oppressés sous la sensation de la défaite : Philippe leur jetterait encore les mots d'alliance ou d'amitié, mais venait de détruire l'abri qui protégeait leur grandeur. Et dans un tableau aux couleurs toutes vives malgré vingt siècles, l'orateur grec montre, à l'arrivée du messager, les prytanes qui convoquent les généraux, les citoyens qui se réunissent sur la place publique, les propos qui s'échangent anxieux et confus. A la nouvelle de Sadowa, il y eut à Paris quelque chose de pareil, bien que l'émotion, moins apparente, se renfermât davantage dans le secret des âmes.

Ce qui était dans le public inquiétude se transformait, dans l'entourage du souverain, en perplexité cruelle. Neutralité attentive, aspirations nationales, configuration plus harmonieuse des États, toutes les prétentieuses enflures de la rhétorique napoléonienne s'aplatissaient comme des ballons dégonflés. Tout ce qu'on avait différé de résoudre, soit par attente fataliste des événements, soit par ménagement d'une politique qui se croyait profonde, il faudrait le décider, non dans quelques jours, mais de suite, et du parti qu'on adopterait dépendrait, pour un long avenir, l'abaissement ou la sécurité.

Le Corps législatif s'était séparé. En outre, la saison d'été avait déjà éloigné de Paris quelques hommes politiques. Mais tous ceux à qui leur crédit ou leurs fonctions permettaient l'accès du palais impérial s'efforçaient d'approcher le souverain, les uns par désir d'importance ou pour l'éclairer de leurs avis, les autres dans l'espoir servile de pénétrer ses pensées et de ne rien répandre au dehors qui n'en fût le fidèle écho. Du milieu des courtisans ou des familiers se dégageaient les grands acteurs, tous fort agités et cachant mal leur agitation, tant apparaissaient grandes les responsabilités et formidables les périls ! Comme la journée s'achevait, on vit arriver le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche. Il venait formuler les demandes de son pays vaincu.

Dans la matinée du 4 juillet, sous la première impression de la défaite, une conférence s'était tenue à Schœnbrünn. A ce conseil assistaient l'empereur François-Joseph, le roi de Saxe, arrivé de l'armée pendant la nuit ; le comte Moritz Esterhazy, et aussi M. de Beust, qui a raconté la scène en ses Mémoires[2]. Une habileté, même peu raffinée, eût dicté à l'Autriche sa politique. Sur les deux ennemis ligués contre l'Empire, la vraie sagesse était de désarmer le plus aisé à satisfaire, à savoir l'Italie. Une concession n'entraînerait aucun déshonneur, les Impériaux ayant été victorieux aux bords du Mincio. En outre, la réussite était assez vraisemblable, les deux alliés étant pleins de soupçons réciproques, et unis seulement par ambition. La Vénétie, déjà sacrifiée avant la guerre, serait le prix de la neutralité qu'on se flattait d'obtenir à Florence. La cession se ferait au profit de Napoléon, qui s'entendrait ensuite avec Victor-Emmanuel : le procédé aurait le double avantage de ménager à Vienne les susceptibilités de la cour ou de l'armée, et de compromettre la France dans le parti de l'Autriche. Allégés du fardeau de Venise, les Impériaux pourraient porter toutes leurs forces vers le nord. Mais serait-on réduit à cette extrémité ? A Schœnbrünn, on se plaisait à espérer une solution meilleure. La cession de la Vénétie se doublerait d'une demande de médiation adressée à l'empereur des Français. Que si cette médiation conduisait à une paix acceptable, l'Autriche n'aurait qu'à se féliciter de n'avoir point payé trop cher sa défaite. Que si, au contraire, la paix était impossible, la lutte, concentrée tout entière en Bohème, ne serait point sans chances de revanche. Le télégramme qui formulait cette combinaison fut, à ce qu'assure Beust, retenu plusieurs heures par la chancellerie autrichienne. Vers le soir seulement, il parvint à Paris.

Si l'étrangeté des conjonctures n'avait épuisé tous les sujets d'étonnement, cette communication aurait eu de quoi surprendre. Ce qu'on demandait à Napoléon, c'était de défaire de ses propres mains cette alliance prusso-italienne que, trois mois auparavant, il s'était acharné à nouer. Mais M. de Metternich était censé ignorer cette complicité. Quant au monarque français, il se sentait trop débordé par les événements pour ne pas chercher une issue, quelle qu'elle fût. Le rôle de médiateur lui offrait au surplus une revanche pour son amour-propre, peut-être un bénéfice, petit ou grand, pour son pays. Dans cet esprit, le souverain accepta avec une bienveillance fort secourable les suggestions autrichiennes. Le soir même, il libella deux dépêches. — La première était adressée au roi Guillaume. Il commençait par le féliciter de sa brillante victoire. Puis, comme pour rappeler qu'il n'avait pas abdiqué toute influence, il ajoutait : « Ces résultats si éclatants me forcent à sortir de mon rôle de complète abstention. » — « L'empereur d'Autriche, continuait-il, m'annonce qu'il me cède la Vénétie et qu'il est prêt à accepter ma médiation. » Ce qui suivait était un appel courtois, affectueux même, à la magnanimité du roi et à son amour pour la paix. La dépêche se terminait par la demande d'un armistice qui faciliterait l'ouverture des négociations. Quant au second télégramme, il ne partit que plus tard, et bien avant dans la nuit. Il était destiné à Victor-Emmanuel. Ne pouvant parler des victoires italiennes, l'Empereur rappelait avec une bonne grâce empressée les occasions que l'armée avait eues de montrer sa valeur. Il mentionnait la double proposition de l'Autriche pour la cession de la Vénétie et pour une médiation française. Il laissait entendre que, pour Venise, un arrangement bien facile avec la France permettrait à l'Italie d'atteindre honorablement le but de ses aspirations. Napoléon achevait en ces termes : « J'écris au roi de Prusse, comme je le fais à Votre Majesté, pour lui offrir la conclusion d'un armistice comme préliminaire des négociations de paix. »

Pour être complètement intelligibles, ces télégrammes auraient eu besoin d'un commentaire. Aux belligérants, Napoléon offrait sa médiation. Mais à quel prix ? Sous quelles conditions ? Avec quelles arrière-pensées ? Serait-ce un intermédiaire officieux qui souffrirait que ses avis fussent inécoutés ? Serait-ce au contraire un médiateur disposé à se transformer en arbitre, et en arbitre prêt à porter la main sur son épée ?

Là était pour le souverain le grand sujet d'incertitude, et pour ses serviteurs le grand sujet de dissentiment.

En cette terrible perplexité, un conseil fut convoqué pour le 5 juillet. Bien avant l'heure de la conférence, M. Drouyn de Lhuys, qui dirigeait alors les relations extérieures, se rendit auprès du monarque. L'union avec l'Autriche était le fondement de toute sa conduite. Jadis, aux jours de la guerre de Crimée, il avait consacré tous ses efforts à la cimenter, et n'ayant pu y parvenir, il avait quitté sa charge. Revenu au pouvoir après une longue retraite, il avait repris le même programme, et, durant toute la dernière crise, il s'était ingénié à incliner vers Vienne la politique de son maître. Ce travail n'avait pas été pour lui sans cruels mécomptes. Bien que nourri dans de saines traditions diplomatiques, il ne possédait à aucun degré le génie qui s'impose. En outre, il portait le poids de cette situation fausse où s'usèrent, sous Napoléon III, tous les ministres des affaires étrangères. Combien de fois ne sentit-il pas une diplomatie occulte qui contre-battait la sienne ! Et quand il remontait à l'origine de ces menées secrètes, ses recherches le conduisaient jusque dans le cabinet de son souverain. Quelque précaire que fût cette condition, M. Drouyn de Lhuys se flatta qu'à la grande lumière des événements les yeux de l'Empereur s'ouvriraient. S'enhardissant plus qu'il n'avait fait jusque-là, il proposa toute une série de décrets, à savoir : la convocation du Corps législatif, le dépôt d'un projet d'emprunt, la réunion d'une armée d'observation sur la frontière de l'est. Le maréchal Randon, qu'il venait de voir, disait-il, se faisait fort de rassembler immédiatement 80,000 hommes, sans préjudice des armements ultérieurs. Ces mesures, observait le ministre, permettraient non seulement de prêcher la modération à la Prusse, mais de la lui imposer. Si nous en croyons les confidences que M. Drouyn de Lhuys laissa échapper plus d'une fois par la suite, l'Empereur, loin de combattre ces résolutions, parut y adhérer. Il fut même convenu qu'une note, affirmant cette politique et rédigée par le cabinet de l'Empereur, serait publiée le lendemain dans le Moniteur.

C'est sous ces auspices que le conseil s'ouvrit. Sur cette conférence mémorable, toutes sortes de bruits contradictoires ont couru. Aujourd'hui encore, il est malaisé d'assigner avec certitude à chacun des acteurs sa part de responsabilité. A la réunion assistaient l'Impératrice, active dans la mesure où l'Empereur déclinait, et fiévreusement soucieuse du trône de son fils ; M. Rouher, alors au sommet de sa faveur et consulté sur toute la politique générale ; M. Drouyn de Lhuys, qui se flattait d'avoir par avance incliné vers lui l'esprit du maître. On ne peut douter que le maréchal Randon, ministre de la guerre, n'ait aussi participé à la délibération et ne se soit hautement associé au ministre des affaires étrangères : il y a lieu de regretter toutefois que les Mémoires publiés plus tard sous son nom soient très sobres de détails sur son intervention. Quant au prince Napoléon, il ne fut point présent à l'entretien, et quels que fussent ses sentiments, qu'il ne déguisait pas, c'est à tort qu'on lui a souvent attribué un rôle dans cette journée fameuse. — Pour une politique résolue, les bonnes raisons ne manquaient point. Des rapports très dignes de foi, et dont l'avenir devait confirmer l'exactitude, attestaient que le gouvernement de Berlin avait concentré toutes ses forces vers la Bohême, ne laissant aux bords du Rhin qu'un faible rideau de troupes. Bien que fort atteinte par une grande défaite, l'Autriche n'était point anéantie, et, avec la perspective d'un secours, se ressaisirait sans doute. Les contingents des États du sud étaient presque intacts, et prêts, à cette heure, à embrasser quiconque les sauverait de la Prusse. L'Italie se laisserait peut-être désarmer par le don de la Vénétie ; en tout cas, étant satisfaite, elle conduirait mollement la lutte, surtout si elle entrevoyait la France parmi ses ennemis. A la vérité, la confiance dans la paix et le besoin d'économies avaient amené un certain amoindrissement de nos effectifs : en outre, l'expédition du Mexique avait absorbé, non des forces considérables, mais nos meilleurs régiments, nos meilleurs officiers ; et, afin de satisfaire aux besoins de l'entreprise sans s'exposer à des demandes budgétaires, on avait puisé dans les arsenaux sans en combler les vides. En dépit de ces conditions fâcheuses, une force assez respectable pouvait être, à bref délai, mise en ligne et, paraissant sur la frontière de l'Est, provoquerait à Berlin de salutaires réflexions. Enfin, l'armée prussienne était affaiblie presque autant qu'exaltée par ses propres victoires, fatiguée par les marches, déjà diminuée par les maladies. Tels furent les arguments en faveur d'une politique d'action, arguments soutenus, dit-on, avec beaucoup de chaleur par l'Impératrice.— Autant qu'on peut présager les événements, bien obscurs à démêler, bien malaisés à prévoir, cette conduite ne laissait pas que d'avoir de grands avantages, à la condition toutefois qu'elle fût adoptée immédiatement, alors que la Prusse, moins puissante qu'elle ne le devint par la suite, n'avait pas encore consolidé son triomphe ; à la condition surtout que l'Empereur, abjurant une bonne fois pour toutes tous les petits profits belges, luxembourgeois ou rhénans, commençât par proclamer lui-même son absolu désintéressement. Alors Napoléon, médiateur prêt à devenir arbitre, mais arbitre sans ambition personnelle, eût rallié à lui l'Allemagne en la rassurant et eût groupé toute l'Europe derrière lui. — On était à débattre ces graves objets quand survint un personnage qu'on n'attendait pas : c'était le ministre de l'intérieur, M. de La Valette. Il a lui-même, dans les derniers temps de sa vie, retracé les incidents de cette journée, la plus décisive du règne tout entier[3]. M. Drouyn de Lhuys, sachant combien il était hostile à sa politique, avait demandé qu'il ne fût point convoqué. Ce fut en arrivant au palais qu'il apprit la délibération. Aussitôt, pénétré de la grandeur des conjonctures et confiant dans la faveur du maître, il entra sans se faire annoncer. Ce fut, à ce qu'il a raconté plus tard, un vrai coup de théâtre. Le souverain lui ayant fait connaître le sujet de la réunion, il prit aussitôt la parole et, avec une extrême animation, combattit tout ce qui semblait déjà presque décidé. « La médiation ne pourrait réussir qu'à force de calme et de sagesse : tout appareil guerrier la ferait sûrement échouer : l'Empereur a présidé à l'alliance de la Prusse et de l'Italie ; peut-il aujourd'hui conseiller à Victor-Emmanuel le parjure ? » Puis, poursuivant avec un redoublement d'insistance : « Que dirait-on en Europe si le gouvernement italien, contraint de se justifier, établissait par des documents publics que le traité du 8 avril a été, non seulement approuvé, mais conseillé par le gouvernement impérial ? » Ce langage véhément n'avait pas laissé que d'impressionner. Pourtant M. Drouyn de Lhuys se tut, soit qu'il fût déconcerté par la vivacité de l'attaque, soit que, d'après les précédentes déclarations de l'Empereur, il le crût conquis sans retour à ses propres vues. Napoléon se retira un instant dans son cabinet, suivi de l'Impératrice et du ministre des affaires étrangères. « Que ne m'avez-vous soutenu ? dit M. de La Valette à M. Rouher, dès que le souverain se fut éloigné. — Ah ! répliqua le ministre d'État, vous avez trop bien parlé pour avoir besoin de mon assistance. » L'Empereur rentra dans la salle du conseil, très ému mais non ramené. Alors M. de La Valette, tentant un dernier effort, discuta les exigences militaires d'une médiation armée. Prenant au pied de la lettre les déclarations — trop intéressées pour n'être pas suspectes — de M. Nigra et de M. de Goltz, il affirma que la guerre serait infaillible, guerre avec la Prusse, guerre avec l'Italie. Or l'Empereur était-il prêt à cette grande lutte ? Le Mexique n'avait-il pas tout absorbé ? Les arsenaux n'étaient-ils pas vides ? L'éclatante supériorité du fusil à aiguille ne s'était-elle pas manifestée sur le champ de bataille de Sadowa ? Secoué par ces interrogations pressantes, Napoléon parut ébranlé, et il lui échappa d'avouer que l'heure était peu propice pour une entrée en campagne. S'autorisant de cette demi-approbation, M. de La Valette se retourna vers M. Drouyn de Lhuys et, avec un accent accusateur, lui reprocha ses tendances autrichiennes, son opposition systématique à toute entente avec la Prusse, sa légèreté à jeter le pays dans la guerre, sans préparation et sans ressources. Napoléon était habitué aux querelles de ses serviteurs. Soit que les récriminations lui parussent plus amères qu'il ne convenait en sa présence, soit que d'un débat plus prolongé il n'espérât aucune nouvelle lumière, il leva le conseil. — Cependant qui l'emporterait dans l'esprit du monarque, Drouyn de Lhuys ou La Valette ? L'Autriche suppliante ou la Prusse victorieuse ? La politique d'action ou la politique de concession ? Le ministre des affaires étrangères avait recommandé au directeur du Moniteur de se tenir prêt à insérer une note importante : celle-ci arriverait sans doute dans la nuit, du Cabinet de l'Empereur. Au bureau du journal, on attendit jusqu'à l'aube, mais sans que rien ne survînt, et le lendemain matin, en cherchant vainement dans l'organe officiel la déclaration concertée, M. Drouyn de Lhuys put s'assurer que ses rivaux avaient triomphé.

Muet sur toutes les mesures de prévoyance, le Moniteur avait pourtant ménagé à la curiosité publique une surprise. Dans sa partie non officielle, il annonça la cession de la Vénétie à la France. Il ajouta que l'empereur d'Autriche avait sollicité la médiation de l'empereur Napoléon, que celui-ci avait accepté ce rôle et que déjà des messages avaient été adressés au roi de Prusse et au roi Victor-Emmanuel pour la conclusion d'un armistice. Présentée sous cette forme, la nouvelle avait un air tout à fait triomphal. Dans le monde des affaires on crut à la paix, et à la Bourse une hausse de quatre francs sur la rente attesta cette espérance. Puis, soit conviction robuste ou flatterie, soit désir de voiler l'échec réel, les officieux allèrent répétant que de nouveau Napoléon était l'arbitre de l'Europe. Il y a certains appareils de joie qui serrent le cœur plus que ne le feraient les signes de deuil. Tandis que régnait aux Tuileries la confusion, à l'hôtel du quai d'Orsay l'angoisse, en toute âme clairvoyante l'inquiétude, on vit, aux approches du soir, les édifices publics allumer leurs cordons de gaz comme aux jours de fête. Officiellement n'avait-on pas acquis une province et ne convenait-il pas de saluer l'événement ? Au faubourg Saint-Antoine, la foule se pressa dans les rues, et aux démonstrations commandées se joignirent quelques témoignages spontanés en l'honneur de la Vénétie rachetée. Dans les autres quartiers, les passants attardés contemplaient avec surprise les bâtiments publics tout inondés de lumière et, ayant déjà oublié la nouvelle du matin, se demandaient pourquoi tant de joie. Vers le milieu de la nuit, un orage, s'abattant sur la ville, emporta les traces de ces tristes magnificences, et à l'aube les lampions à demi brisés, les écussons souillés, les drapeaux tordus par la pluie, offraient la fidèle image des splendeurs impériales qui ne refleuriraient plus.

 

III

Les préparatifs militaires paraissaient abandonnés, ou du moins ajournés. A défaut de médiation armée, la médiation officieuse subsistait. Comment serait-elle accueillie par la Prusse ? Comment le serait-elle par l'Italie ?

C'est dans la nuit du 4 au 5 juillet que le roi Guillaume reçut au château d'Horitz le télégramme de Napoléon qui lui annonçait la cession de la Vénétie et lui offrait ses bons offices pour le rétablissement de la paix. Même sous cette forme amicale, l'immixtion déplut fort. La combinaison autrichienne, trop transparente pour permettre la moindre illusion, consistait à désintéresser l'Italie, à placer la Prusse seule à seule avec les armées impériales. La manœuvre était avisée et, la France y aidant, devenait tout à fait redoutable. Le roi fut fort irrité, Bismarck très déçu. Bien longtemps plus tard, le chancelier laissait encore percer dans ses discours au Reichstag la trace de ses mécomptes, et ne parlait qu'avec un dédain mêlé de colère des « arbitrages napoléoniens[4] ». L'impression du monarque et de son ministre fut celle du public. Quand on connut à Berlin les propositions venues de Paris, ce ne fut qu'un cri contre toute pression étrangère et, comme on disait, contre toute paix française.

En dépit de ces répugnances, la condition de la Prusse commandait encore des ménagements infinis. Des deux grandes puissances neutres, l'Angleterre était indifférente et la Russie, en ce moment, très froide. L'Italie, cette alliée suspecte et dédaignée, ne résisterait peut-être pas au plaisir de se venger en se montrant infidèle. Trop d'exigences rejetteraient l'Allemagne et l'Autriche dans les bras de Napoléon. Napoléon lui-même avait-il renoncé à toute intervention armée ? On ne le savait point, et en l'état des provinces rhénanes, toute démonstration militaire mettrait le pays en une situation fort critique. En ces conjonctures, il y aurait plus de périls à décliner la médiation qu'à sembler s'y soumettre. Ainsi en jugea-t-on au quartier général prussien.

Le comble de l'habileté serait une acceptation, mais assez enveloppée de réserves pour permettre de cueillir, sans s'arrêter, les fruits de la victoire. Ce serait la continuation de la politique dilatoire pratiquée, depuis le commencement de la crise, vis-à-vis de la France. La réponse du roi se ressentit de ces artifices. Avec une bonne grâce émue, avec un empressement reconnaissant, il acceptait les bons offices de la France. Voici la suite qui détruisait tout ce début : quelle que fût sa modération, le monarque devait, avant tout, s'entendre avec son alliée de Florence. Que l'Italie invoquât la même nécessité, et l'échange des communications pourrait se prolonger assez pour que, dans l'intervalle, on menaçât Vienne. Ce n'était pas tout. Le roi Guillaume souhaitait fort l'armistice, mais jugeait qu'il n'en pouvait être question si on ne se mettait en même temps d'accord sur les conditions générales de la paix. Quelles seraient ces conditions ? C'est ce qu'au quartier général d'Horitz on se gardait encore de laisser pressentir.

Toute la conduite prussienne s'inspira de cette habile équivoque. Aux premières interrogations de M. Drouyn de Lhuys, M. de Goltz répliqua en invoquant son ignorance. « Tout ce que je puis assurer, dit-il, c'est que le programme tracé par la lettre impériale du 11 juin est désormais inexécutable. Il ne peut plus être question pour l'Autriche de grande position en Allemagne. » Puis, comme se parlant à lui-même, il ajouta : « Sera-t-il possible de rétablir ces souverains de Saxe, de Hesse, de Hanovre qui ont perdu tout prestige ? » — « J'attends vos conditions avec une extrême impatience, disait Napoléon à l'ambassadeur de Prusse. » La Prusse ne se montrerait-elle pas aussi lente que Napoléon était pressé ? Le 8 juillet, arriva un télégramme de M. de Bismarck, mais ambigu, incertain. Il parlait d'une nouvelle organisation de l'Allemagne. Quant aux annexions, il se bornait à cette remarque : « Il est impossible de ne pas faire quelque différence entre nos amis et nos ennemis. » Il finissait en ces termes : « Dès que les intentions royales seront connues, je vous les préciserai[5]. » Pendant ce temps, les heures étaient mises à profit pour les mouvements militaires. Tandis que sur les bords du Plein se poursuivaient les opérations qui réduiraient les États du sud à merci, les vainqueurs de Sadowa s'établissaient à Pardubitz. De là, un corps détaché alla occuper Prague. Puis les premières colonnes de l'armée de Bohême commencèrent à se montrer aux confins de la Moravie. De Vienne, le duc de Gramont dénonçait en des termes effrayés cette marche menaçante. « Les Prussiens, écrivait-il, sont aux environs d'Iglau ; l'armée du général Benedek, qui se reforme à Olmutz, n'est pas en état, à ce qu'il parait, d'arrêter leur marche et, si l'armistice ne se conclut pas, ils peuvent être à Vienne dans quelques jours[6]. »

Tel était, vis-à-vis de la Prusse, le résultat médiocre de la médiation française. Du côté de l'Italie, plus vive encore fut la déconvenue.

Le 5 juillet, dans la matinée, comme Victor-Emmanuel, venant du quartier général, arrivait au bivouac d'une de ses divisions, il descendit de voiture et s'adressant aux officiers qui étaient venus au-devant de lui : « Voulez-vous, leur dit-il, que je vous annonce une grande nouvelle ? » Puis, après une pause, il ajouta : « La Vénétie est à nous. » Et en même temps il déplia la dépêche de l'Empereur[7].

Ce qui eût dû provoquer l'allégresse n'éveilla qu'une surprise mêlée de déception. La manœuvre ne parut qu'un artifice grossier pour rompre l'alliance prussienne. Sans doute, l'Italie avait à se plaindre de la Prusse, qui, au début de la guerre, avait voulu lui dicter un plan de campagne, qui l'avait accusée de ne poursuivre que la conquête de la Vénétie et de limiter volontairement à cet objet les hostilités, qui l'avait traitée, en toute occurrence, en subordonnée plutôt qu'en égale. En dépit de ces griefs, quelle opinion n'avait-on pas d'elle pour qu'on la crût capable de parjure ! Jadis, en 1859, l'empereur d'Autriche avait remis la Lombardie à Napoléon, comme s'il dédaignait de négocier avec la dynastie de Savoie : sept ans plus tard, en renouvelant le même procédé, il renouvelait la même injure. Un sentiment dominait, à savoir l'humiliation de recevoir en cadeau ce qu'on eût souhaité conquérir par valeur : « On dit la guerre finie, écrivait le général della Rocca, et finie sans une victoire ![8] »

Ménager de Napoléon, dont il n'avait pas oublié les bienfaits, Victor-Emmanuel ne traduisit d'abord qu'avec certains adoucissements les répugnances de son entourage. Son premier télégramme, expédié dès le 5 juillet, fut un remerciement « pour l'intérêt que Sa Majesté impériale prenait à la cause italienne ». Il se contenta d'ajouter que la gravité de la proposition l'obligeait à s'entendre avec la Prusse, et à recueillir l'avis de ses propres conseillers. — Le lendemain, dans une dépêche de M. Visconti-Venosta, ministre des affaires étrangères, les objections se formulèrent avec plus de précision : on ne pourrait rien résoudre sans accord préalable avec Berlin : en outre, la forme de la cession semblait de nature à blesser la dignité nationale : enfin il importait que le tracé définitif des frontières assurât pour l'avenir l'indépendance du pays. — Ce que le roi n'avait fait qu'insinuer, ce que M. Visconti-Venosta n'avait marqué qu'avec réserve, le baron Ricasoli, chef du cabinet, tint à le souligner avec sa rudesse ordinaire. M. de Malaret, ministre de France, s'étant rendu auprès de lui, il le reçut avec une extrême mauvaise humeur. Notre représentant ayant fait valoir que le cabinet de Berlin avait accepté la médiation, il s'empressa de répliquer d'un ton péremptoire que, si la Prusse avait agréé les bons offices de la France, rien n'établissait qu'elle eût adhéré à un armistice. En s'exprimant de la sorte, M. Ricasoli ne faisait qu'établir une constatation exacte, et répétait les propres formules de M. Visconti-Venosta. Mais à ces arguments il s'empressa d'ajouter un commentaire qui était bien de sa façon. Comme M. de Malaret essayait de l'incliner aux vues de son gouvernement, lui développait les avantages d'une lutte abrégée, lui représentait combien serait lamentable un inutile sacrifice de vies humaines, il l'arrêta d'un mot bref et cassant : « Une plus longue insistance de votre part, lui dit-il, me ferait croire que votre projet est de m'intimider. — De moi à vous, pas plus que de vous à moi, reprit avec dignité M. de Malaret, il ne peut être question d'intimidation. D'ailleurs, poursuivit-il, vous n'avez guère laissé à mon insistance le temps d'être importune. » Sur cette observation, Ricasoli se radoucit, mais point assez pour que l'entretien se continuât avec fruit. « M. le président du Conseil, mandait dédaigneusement M. de Malaret, est sujet à ces sortes de boutades ; il appelle cela de la dignité et de l'indépendance. » — Par malheur, ce qui n'était point boutade, c'était l'impression de susceptibilité douloureuse qui gagnait en Italie les meilleurs amis de la France, les meilleurs amis de Napoléon. Du quartier général, La Marmora mandait à M. Nigra : « Je comprends que l'Empereur cherche à arrêter la Prusse, mais il est extrêmement douloureux qu'il le fasse au détriment de l'honneur de l'Italie. Recevoir la Vénétie en cadeau de la France est humiliant pour nous, et tout le monde croira que nous avons trahi la Prusse. On ne pourra plus gouverner en Italie ; l'armée n'aura plus de prestige. Tâchez de nous épargner la dure alternative d'une humiliation insupportable, ou de nous brouiller avec la France[9]. »

A Paris, M. Nigra, toujours en éveil, avait, grâce à ses intelligences dans le gouvernement et à la- cour, surpris quelque chose des récentes délibérations des Tuileries. Quoique non adoptée, la politique de M. Drouyn de Lhuys pouvait être reprise, et il suffirait du moindre déplacement d'influence pour la faire prévaloir. En cette condition pleine d'imprévu, le représentant de l'Italie ne recevait pas sans inquiétude les instructions qui lui arrivaient de Florence, les dépêches qui lui parvenaient du quartier général. Tout ce qui paraissait là-bas légitime amour-propre lui semblait témérité. Dans la nuit du 7 au 8 juillet, il télégraphia à M. Visconti-Venosta : « Si nous refusons l'armistice, l'Empereur a l'intention de convoquer le Corps législatif, de lui exposer notre refus, de demander des armements, de rendre la Vénétie à l'Autriche. Je crains qu'on aille même jusqu'à une alliance franco-autrichienne. » M. Nigra convenait (i qu'une victoire eût été le meilleur moyen de sauver la situation » ... C'est pourquoi « il avait conseillé de faire marcher les troupes au plus vite ». « Mais, ajoutait-il, c'est maintenant trop tard et je vous prie de réfléchir si le roi et la nation ne doivent pas faire le sacrifice suprême de leur juste susceptibilité. »

Malgré ces avis, l'Italie continua à donner au monde le plus singulier des spectacles, celui d'une nation qui s'insurge contre sa bonne fortune. Le 8 juillet, dans deux dépêches à l'Empereur, Victor-Emmanuel protesta contre la forme proposée par l'Autriche pour l'abandon de la Vénétie. Il importait qu'elle fût cédée directement ainsi que les forteresses : puis, publiant ses convoitises, le roi observa que la sécurité des frontières exigerait l'annexion du Tyrol italien : à ces conditions et sauf accord avec la Prusse, il accepterait à la fois la médiation et l'armistice. Le lendemain les exigences diminuèrent un peu. On ne demandait plus la cession directe, mais seulement la remise des forteresses. En revanche, on persistait à réserver pour les négociations de la paix la question du Tyrol. « Si la Prusse, mandait M. de Malaret, n'est pas fâchée d'avoir un prétexte pour continuer la guerre, il est à craindre que ce prétexte lui soit fourni par le gouvernement du roi. » Le plus grand danger résidait dans l'opinion publique. « L'agitation devient puérile à force d'être excessive, » écrivait de Florence notre représentant. Le récent bienfait paraissant injure, la presse éclata en reproches contre les Français et, comme au lendemain de Villafranca, on vit reparaître aux vitrines les portraits d'Orsini. Quant aux militaires, jamais ils n'avaient paru plus belliqueux que depuis que la guerre était sans objet. On croit rêver en lisant les plans des plus sages d'entre eux : « Si j'étais commandant en chef et parfaitement libre, écrivait le général della Rocca, un corps d'armée serait aujourd'hui embarqué et dirigé sur Trieste. Les autres passeraient les Alpes pour descendre en Bavière... puis du Danube, d'accord avec les Prussiens, nous marcherions vers Vienne[10]. » Pour que l'influence de la France parût décidément secouée, il ne restait plus qu'à envahir le territoire que le récent octroi de l'Autriche avait eu pour effet de dérober aux armes italiennes. Quatre jours après l'offre de médiation, Cialdini, franchissant le Pô et tournant les forteresses, pénétra en Vénétie. La témérité était médiocre vis-à-vis de l'Autriche, qui avait renoncé à cette province ; en revanche l'acte était assez osé vis-à-vis de Napoléon, qui en avait reçu l'investiture et n'avait pas encore rétrocédé la donation. En Italie, la joie fut grande. De Florence, le ministre de Prusse, M. d'Usedom, y fit bruyamment écho : « Je suis tout ravi, mon cher baron, écrivait-il à Ricasoli, de voir Cialdini au-delà du Pô, et encore sans obstacles, pas même celui d'un caporal français[11]. »

Décidément notre voix n'arrêtait personne, ni les Prussiens qui débouchaient en Moravie, ni les Italiens qui s'étendaient au nord du Pô. Fallait-il renoncer à des démarches officieuses qui probablement demeureraient stériles et, sans tenter de nouveaux efforts, se réfugier dans le silence ? Fallait-il revenir au projet, un instant débattu, de médiation armée ? En ces conjonctures, une autre solution s'offrait qui eût peut-être, à cette heure, été la moins mauvaise, la plus propre à diminuer notre responsabilité, à conjurer les conséquences de nos fautes.

Elle s'appelait d'un nom que Napoléon avait souvent prononcé. Combien de fois, en ses discours publics, n'avait-il pas jeté à l'Europe attentive le mot de Congrès ! Dans les époques médiocrement troublées, ces assemblées solennelles offrent un risque redoutable, celui d'évoquer, outre les questions en litige, toutes les autres questions qui sommeillent. Il arrive alors qu'en voulant apaiser un orage bénin, on soulève de tous côtés les tempêtes. Lorsque la perturbation est telle qu'il y a peu de chances de l'accroître, l'appréhension d'un mal pire disparaît, et ce qui serait en temps ordinaire remède périlleux devient suprême ressource. Au lendemain de Sadowa, l'aspect compliqué des choses semblait appeler ce remède héroïque. Ce Congrès, la Russie le souhaitait. Quelles que fussent ses sympathies pour la Prusse, elle n'avait pas vu sans un déplaisir extrême la destruction de l'ancienne Diète. Que de parents, que de clients ne comptait-elle pas dans la Confédération germanique ! Au moment où commençaient les hostilités, le prince Gortschakoff, en un ton de confidence, auquel nous n'étions plus accoutumés à Saint-Pétersbourg, avait exprimé ses craintes à notre représentant, M. de Talleyrand. Il ne jugeait pas que, devant les extraordinaires transformations de l'Europe, le mutisme fût digne des grandes puissances : aussi suggérait-il l'idée d'une note concertée entre les trois grands États neutres et qui serait le point de départ d'une union plus intime entre eux[12]. Les opérations militaires avaient marché plus vite que les pourparlers des diplomates. Mais le triomphe de Sadowa n'avait donné au projet que plus d'opportunité. Sans doute, le Czar avait désiré le triomphe du roi Guillaume, son oncle : mais décidément l'oncle réussissait au point de faire ombrage au neveu. Sans doute, à Saint-Pétersbourg, on n'aimait point Vienne : mais Vienne se trouvait abaissée plus que ne le voulait la sécurité de l'Europe. Sans doute Gortschakoff avait favorisé les projets de Bismarck : mais voici que l'élève avait égalé le maître et même, chose insupportable, le dépassait. L'appel des petits princes germaniques achèverait de décider la cour de Russie. De là la pensée d'un Congrès qui, sans contester les fruits légitimes de la victoire, préviendrait le complet bouleversement de l'Allemagne. Pourquoi la France négligea-t-elle l'occasion d'effacer les souvenirs de Pologne et de contenir, avec le concours d'Alexandre, la Prusse, démesurément ambitieuse ? Napoléon craignait qu'un rapprochement avec la Russie ne fût précaire. Il gardait dans l'oreille les paroles caressantes de M. de Goltz et poursuivait, malgré les apparences contraires, le rêve d'être, à lui seul, pacificateur et arbitre. Il répugnait à abandonner toute arrière-pensée de profit. Quelques jours après Sadowa, le ministre de Prusse, ayant demandé à M. Drouyn de Lhuys si son gouvernement songeait à un Congrès : « Nullement, répondit celui-ci. » Ainsi fut laissée sans suite la suggestion qu'il eût été si politique d'accueillir. Sans s'arrêter aux premiers déboires, Napoléon reprit ses bons offices entre les belligérants, et M. Benedetti reçut l'ordre de se rendre au quartier général du roi Guillaume.

 

IV

Depuis la capitale de la Prusse jusqu'aux frontières de Moravie, toutes les routes, toutes les voies ferrées étaient encombrées par les trains de blessés, les colonnes de prisonniers, les convois de vivres et de munitions. C'est au milieu de toutes ces images de la guerre que M. Benedetti accomplit son voyage. Parti le 9 juillet de Berlin, il arriva de 10 au soir à Kœniginhof. Le 11, il traversa une portion du champ de bataille de Sadowa. Il manqua le roi à Pardubitz, puis à Hohenmauth. Enfin, dans la nuit, il parvint à rejoindre à Zwittau le quartier général, et, à l'entrée du bivouac, un factionnaire lui indiqua la maison où s'était installé M. de Bismarck. « La maladresse de notre police militaire, a écrit plus tard, dans ses Mémoires le chancelier de l'empire allemand, a permis à Benedetti de me surprendre à Zwittau. » Cette malveillante remarque a le double tort d'une vanterie et d'un anachronisme. L'heure n'était point encore venue où on pourrait éconduire le représentant de la France. Quand M. Lefèvre de Béhaine, qui accompagnait l'ambassadeur à titre de premier secrétaire, se rendit auprès de M. de Bismarck pour lui annoncer la présence de son chef, l'homme d'État prussien se contenta de manifester sa surprise : il n'avait, disait-il, rien pressenti de la démarche. Puis il ajouta : « Cette ignorance n'a rien qui doive surprendre, tous les fils télégraphiques étant souvent coupés par des mains inconnues. » M. Benedetti arrivant sur ces entrefaites, le premier ministre lui fit l'accueil le plus courtois et même, avec une bonhomie cordiale, lui offrit de partager son logis.

Cette bonne grâce empressée n'allégerait que médiocrement la lourde tâche du diplomate français. L'homme que naguère il avait vu à Berlin, furieusement attaqué par ses adversaires, contesté par plusieurs de ses amis, oppressé sous l'étreinte de sa responsabilité, il le retrouvait glorifié par le succès et désormais supérieur aux retours du destin. Au-dessus du ministre, était le roi, à l'esprit plein de conquêtes, et, à ses côtés, les généraux, jaloux de nouveaux lauriers. Dans le cadre de cette armée victorieuse, l'ambassadeur paraîtrait petit, même figurant la France. A cette cause générale d'inégalité se joindraient pour le négociateur les embarras résultant de sa position vis-à-vis de son propre pays. Le gouvernement français, en conférant à M. Benedetti la plus haute mission, ne lui avait ni découvert ses desseins, ni donné de pouvoirs pour conclure. Il devait insister pour que la Prusse acceptât l'armistice et, usant de toute son influence, le fît accepter à l'Italie. En dehors de cette recommandation générale, il était dépourvu de directions positives, et ignorait quelles conditions précises de paix l'Empereur, son maître, serait disposé à patronner. Il ne savait point davantage si les conseils dont il était porteur seraient appuyés par quelque démonstration matérielle ou demeureraient sans sanction. Enfin, si M. de Bismarck se transformait derechef en tentateur, il n'était autorisé ni à écouter les offres ni à les décliner. Cette absence d'instructions était-elle le résultat d'une confiance limitée ? N'était-elle pas plutôt la conséquence de l'incertitude qui régnait à Paris ? Quel que fût le motif réel de cette situation équivoque, toute la souplesse de M. Benedetti, toute son expérience diplomatique, compenseraient mal tout ce que son rôle aurait d'ambigu et de mal défini.

Dès les premiers instants et avant de prendre le repos de la nuit, M. de Bismarck se mit à débattre avec l'ambassadeur les intérêts de la guerre et de la paix. Le diplomate français lui ayant recommandé l'armistice, il lui répondit d'abord en termes conciliants et en rendant hommage aux intentions de Napoléon. Bientôt, jugeant habile un certain étalage de résistance, il haussa un peu le ton et fit valoir avec beaucoup de force les dangers de notre intervention. L'Autriche, disait-il, ne souhaitait qu'une chose, gagner du temps, reconstituer son armée. Déjà, par la cession de la Vénétie, elle avait grandement simplifié la tâche de sa défense. L'armistice lui assurerait une chance de plus pour rétablir ses affaires. Aujourd'hui, ajoutait le premier ministre, les portes de Vienne nous sont ouvertes : dans quelques jours, elles seront fermées. Et, parlant de la sorte, M. de Bismarck laissait entendre, non sans une nuance de reproche, que si les fruits de la victoire échappaient en partie à la Prusse, ce serait à la France qu'elle pourrait imputer l'arrêt de ses succès. Derechef M. Benedetti vanta les avantages de la modération : il mit en lumière le véritable intérêt des vainqueurs, qui était d'offrir à l'Autriche une paix acceptable, et non de la réduire au désespoir. Il osa même parler de mesures préventives, auxquelles pourraient être amenés les États voisins. Sans contester ces arguments, M. de Bismarck se retrancha derrière le roi, dont il fallait prendre les ordres ; derrière M. de Moltke, qui avait, en temps de guerre, une autorité prépondérante ; et l'entretien s'acheva sans que rien fût résolu.

Le lendemain, l'ambassadeur vit le souverain, qui fut très gracieux, comme il l'était de sa nature, mais aussi très habile à se dérober. Bismarck avait invoqué le nécessité de consulter le maître : à son tour, le maître, vrai monarque constitutionnel quand il le fallait, allégua le besoin de s'entendre avec ses conseillers. Cependant l'armée s'avançant toujours, on atteignit le bivouac de Czerna-hora. Là fut tenu un conseil auquel assistaient M. de Moltke, M. de Bismarck, le général de Roon, et on pourrait presque dire M. Benedetti lui-même, car on délibérait en plein air sur une terrasse où le diplomate français était assis. A la suite de cette conférence, il fut décidé qu'une suspension d'armes de trois jours serait offerte à l'ennemi. Par une singulière interversion des rôles, ce fut au premier secrétaire de l'ambassade française, M. Lefebvre de Béhaine, que revint la charge de porter à Vienne la proposition. Du côté des Autrichiens, le projet fut repoussé, et il ne pouvait guère ne pas l'être, car les Prussiens, tout en s'engageant à se tenir pendant la trêve à trois milles d'Olmutz, ne s'interdisaient aucun des mouvements qui leur permettraient de cerner cette place. Assez déconcerté de ces retards, n'obtenant que des réponses toujours obligeantes, mais toujours incomplètes, M. Benedetti se résigna à suivre d'étape en étape les vainqueurs. En face de l'armée, s'ouvraient les plaines de la Moravie, jadis traversées par les armées de Napoléon. Le 15 juillet, le quartier général prussien s'établit à Brünn, à six lieues d'Austerlitz.

Quoique dans une condition un peu fausse et pénible, l'ambassadeur français conservait des chances qu'il eût été possible d'exploiter. La meilleure était l'état d'esprit de M. de Bismarck. A bien juger les choses, sa résistance, quoiqu’assez vive, était toute de surface, et destinée surtout à faire valoir le prix de ses concessions. Au lendemain de Sadowa, il avait subi, comme tout le monde, la fascination de la victoire. Plus tard, la certitude qu'il acquerrait de l'inertie de Napoléon l'encouragerait à jeter le masque et à tout oser. On traversait alors une période intermédiaire qui n'était plus celle de l'éblouissement, qui n'était point encore celle de la sécurité. Au fond, le premier ministre ne se persuadait pas, ne pouvait se persuader que l'Empereur fût inactif jusqu'au bout. D'après ce qu'il a affirmé plus tard, il savait par ses émissaires que la France n'était pas prête à la guerre ; mais, même incomplètement préparée, combien ne serait-elle pas redoutable si elle s'alliait à l'Autriche ! A ces appréhensions se joignaient d'autres craintes, celle de l'infidélité italienne, celle des résistances qui viendraient de Saint-Pétersbourg. De plus, les rapports parvenus au- quartier général commençaient à signaler les ravages du choléra dans l'armée. En proie à tous ces souci, M. de Bismarck, quelles que fussent ses objections apparentes, était pressé de tout terminer, pressé d'engranger, dût-il en laisser échapper quelques gerbes, l'ample moisson de Sadowa. Dans cette hâte, il eût volontiers brusqué une entente directe avec l'Autriche. Par la voie de Saint-Pétersbourg, il fit passer, dit-on, certains avis en ce sens au gouvernement de François-Joseph. Vers le même temps, un personnage de rang assez modeste M. Giskra, bourgmestre de Brünn, fut envoyé à Vienne, afin d'y porter des suggestions semblables. Le premier ministre s'employait à contenir le roi ; très avide d'agrandissements ; puis il se tournait vers les généraux et s'ingéniait à les calmer. Faisant allusion à l'entrée à Vienne, triomphe qui, par avance, exaltait fort tous les militaires : « Ce sera, disait-il, un souvenir agréable, mais rien de plus[13]. » Il tenait à M. de Moltke un langage pareil et faisait valoir le prestige d'une campagne qui se terminerait sans aucun revers. « Jusqu'ici, répétait-il, nous n'avons aucune tache sur notre gilet blanc. »

Ces dispositions de M. de Bismarck permettaient à notre médiation, non de se terminer avec avantage, mais de finir par un dénouement décent et pas trop dommageable. Les conversations du premier ministre laissaient deviner que la Prusse n'avait que deux exigences tout à fait absolues : la première, c'était l'établissement d'une confédération de l'Allemagne du Nord ; la seconde, c'était un accroissement de territoire suffisant pour réunir au reste du royaume les provinces rhénanes, qui en avaient été jusque-là isolées. Le 15 juillet, M. Benedetti écrivait de Brünn à M. Drouyn de Lhuys : « Le président du conseil m'a déclaré qu'une assurance personnelle de l'Empereur, lui garantissant, en termes plus ou moins généraux, le bon vouloir de Sa Majesté sur certains points essentiels, notamment en ce qui concerne la continuité des frontières de la Prusse et le lien à établir entre elle et les États de l'Allemagne du Nord, satisferait le roi. Dans ce cas, l'armistice pourrait être conclu sans retard... si l'Italie, toutefois, n'y met pas obstinément obstacle[14]. » Après de si éclatants succès, ces prétentions étaient assez modestes. Nul ne pouvait plus disputer à la Prusse le droit d'organiser à sa guise une confédération au nord du Mein. Quant aux annexions, si elles se limitaient à l'acquisition de trois ou quatre cent mille sujets, si, au lieu de faire disparaître des États souverains, elles se bornaient à raccorder entre eux les deux grands fragments de la monarchie prussienne, le résultat serait à peu près celui qu'avait prévu Napoléon lui-même quand, dans sa lettre du 11 juin, il avait souhaité pour la Prusse une conformation meilleure. La vraie sagesse eût été de saisir le moment, le dernier moment où la crainte d'une conférence européenne rendait M. de Bismarck modéré, et le roi lui-même un peu moins intraitable. L'Allemagne du Nord, quoique fortement liée à la Prusse, eût, sauf certaines diminutions de territoire, conservé ses princes. L'Allemagne du Sud eût peut-être gardé son indépendance. Et nous-mêmes, après toutes nos fautes, nous aurions pu, sans de trop cruels mécomptes, nous renfermer dans le silence et la résignation.

Il n'en alla pas de la sorte. Venu au quartier général pour conseiller l'armistice, M. Benedetti n'avait ni les pouvoirs, ni l'autorité qui lui eussent permis de répondre pour son gouvernement. L'obscurité et les retards des messages télégraphiques, les embarras de l'entente avec l'Italie, la multiplicité des pourparlers qui finissait par produire un véritable imbroglio, tout cela ajourna la solution qu'il eût fallu brusquer. Pendant ce temps, M. de Goltz, demeuré à Paris, veillait avec un soin jaloux aux intérêts de sa patrie. Que dirait de lui son pays s'il dépassait les espérances de M. de Bismarck lui-même ? C'est en Bohême que la Prusse avait remporté sa grande victoire militaire : c'est chez nous qu'elle remporterait sa grande victoire diplomatique.

 

V

A Paris, le désarroi de la politique impériale autorisait toutes les intrigues, permettait toutes les audaces. Distancés dans le conseil du 5 juillet par l'influence de M. de La Valette, les partisans de l'Autriche avaient, après un court intervalle d'abattement, repris contenance et courage. « Drouyn de Lhuys excite l'Empereur, mandait dès le 8 juillet l'ambassadeur de Prusse, et il ne cesse de conférer avec Metternich. » Le 11 juillet, le ministre des affaires étrangères remit à Napoléon un mémoire où il dénonçait en termes fort accusateurs les projets de M. de Bismarck, qui ne tendaient à rien moins qu'à médiatiser tous les souverains germaniques et à fonder, sous les apparences du dualisme, l'unité de toute l'Allemagne[15]. De son côté, le maréchal Randon, très jaloux de protester contre le reproche d'imprévoyance, faisait étudier un plan de mobilisation auquel travaillait nuit et jour son chef de cabinet, le colonel Colson[16]. — En sens inverse, les amis de l'Italie et de la Prusse insistaient sur notre pénurie, prédisaient des revers, des catastrophes. A ne rien dissimuler, chaque jour de délai combattait pour eux ; car une démonstration militaire, exécutable au lendemain de Sadowa, deviendrait dangereuse, presque téméraire, en face des contingents du sud vaincus, de l'Autriche de plus en plus abattue, de la Prusse de plus en plus maîtresse de ses forces. Le plus ardent à repousser la politique d'intervention était le prince Napoléon. Il était sur le point de partir pour l'Italie, afin d'y conseiller l'armistice. En attendant, il priait, il suppliait l'Empereur, avec son ordinaire véhémence, de ne point détruire l'œuvre de 1859, de ne point échanger la cause des nationalités contre celle de la contre-révolution, de ne point s'attacher au cadavre autrichien. — Au milieu de ce conflit d'opinions rivales, l'Impératrice allait et venait, agitée, nerveuse, éclairée par les intermittentes, mais très vives lumières de sa prescience maternelle. Parfois elle cachait ses frayeurs sous les apparences du badinage : « Vraiment, disait-elle un jour au prince de Reuss, qui lui exposait les forces de la Prusse, vraiment vous me faites frémir. Avec les développements de votre puissance, nous courons le risque de vous voir un jour devant Paris. Le soir, je m'endormirai Française ; le matin, je me réveillerai Prussienne » Cependant, à travers les guichets des Tuileries, on voyait passer et repasser les hauts fonctionnaires du règne, vaguement alarmés sur leur propre sort ou celui de leur maitre et s'oubliant jusqu'à des pronostics qu'aucune flatterie ne tempérait plus. Ceux qui étaient éloignés de Paris ou n'osaient aborder le prince consignaient en de graves messages l'expression de leurs inquiétudes. Plusieurs de ces lettres ont été retrouvées plus tard dans le palais vide de ses hôtes, et demeurent comme le témoignage d'une clairvoyance pleine de soucis. Par malheur, ces conseillers officieux, quelle que fût la sagesse de leurs critiques, cachaient mal leur embarras au moment de conclure. Que dire en effet ? Quel plan former ? Et n'était-il pas déjà bien tard pour remonter le courant des fautes passées ?

Renfermé dans le château des Tuileries, le souverain se sentait plus troublé qu'éclairé par tous les avis qui pénétraient jusqu'à lui. Ceux qui l'ont approché en ce temps-là n'hésitent point à compter ces jours parmi les plus tristes de son règne, parmi les plus sombres de sa vie. Il traversait déjà les premières crises de l'affection rhumatismale et néphrétique qui devait, trois semaines plus tard, inspirer à son entourage de véritables inquiétudes ; et la douleur étreignait son corps autant que la politique usait son esprit. De quelque côté qu'il se tournât, rien que des soucis : l'affaire du Mexique, qu'il ne pouvait ni poursuivre sans péril, ni interrompre sans déshonneur ; la question romaine, toujours pendante, jamais résolue ; l'Italie rebelle, demain peut-être ennemie. A cela se joignaient les embarras secondaires : une récolte médiocre, les ravages du choléra, comme si Dieu, las de ses faveurs, eût tout retiré à la fois. Ayant évoqué à lui toutes choses, Napoléon sentait que toute responsabilité montait directement jusqu'à sa personne sans s'arrêter à ces degrés intermédiaires où se rencontrent, sous les monarchies libres, les ministres révocables. Autour du trône, beaucoup de donneurs d'avis, aucun conseiller assez doué d'audace et de génie pour dominer la confusion générale, se tracer une voie et la suivre. Morny était mort : Persigny était un ami grondeur, fantasque, d'un esprit habituellement obscur et qui ne s'allumait que par éclairs : Walewski, qui allait bientôt tomber en une sorte de demi-disgrâce, se recommandait par un sens droit plutôt que par les véritables aptitudes de l'homme d'État : Routier tenait les regards fixés sur le Corps législatif, et la politique extérieure n'était à ses yeux qu'un facteur secondaire destiné à rendre la politique intérieure plus aisée. Très seul en réalité quoique très circonvenu, le malheureux souverain n'avait, à certains moments, qu'un désir, échapper à l'excès de la lassitude, s'absorber en lui-même, chercher, en une de ces rêveries qu'il avait toujours affectionnées, l'oubli de ses embarras ou de ses souffrances. En ces intervalles d'engourdissement, il n'écoutait guère, répondait moins encore, et laissait à ceux qui l'approchaient une impression bizarre, les uns s'étonnant de tant d'indifférence, les autres se persuadant, par un reste d'illusions, que ce silence, tout méditatif, cachait quelque conception de génie. Que si le prince sortait de cette volontaire léthargie, c'était pour retrouver le même et irritant spectacle de l'Allemagne agrandie, bientôt peut-être prépondérante. Tout ce qui était facile à régler avant la guerre devenait, après le grand coup de Sadowa, malaisé à contenir. Autant qu'on peut pénétrer les pensées du monarque, il avait pris son parti d'une confédération du nord entièrement dominée par Berlin ; en revanche, il se flattait de soustraire à la Prusse les territoires du sud et d'y favoriser un groupement d'États : de là une sorte de dualisme qui sauvegarderait l'équilibre européen. Cependant l'Empereur caressait vaguement certains agrandissements qui compenseraient les acquisitions prussiennes. Mais ici résidait la grande erreur de sa politique. La fragile conception du dualisme allemand ne réussirait, si elle devait réussir jamais, que si aucune menace venue de France n'effrayait le patriotisme germanique. A la revendication « d'un seul champ de trèfle allemand », comme devait dire plus tard M. de Bismarck, les susceptibilités nationales s'éveilleraient : le premier ministre prussien se chargerait de les irriter ; et le prétexte serait tout fourni au redoutable manieur d'hommes pour franchir le Mein et relier ensemble les deux tronçons.

Quel théâtre meilleur eût souhaité un diplomate rompu à l'intrigue, ardent au service de sa patrie, obstinément jaloux de son chef et ambitieux jusqu'à rêver un partage de gloire avec lui ! Au milieu de notre pays désemparé cette condition fut celle de M. de Goltz. Toutes les passions que manie le drame le plus compliqué, l'ambassadeur les mit en jeu tour à tour. Pour atteindre ses fins, il fit vibrer tous les ressorts des actions humaines, à savoir la peur, la flatterie, l'avidité du gain. C'est ainsi qu'il avança, d'abord par degrés, puis par bonds, quand, ayant mesuré l'énergie affaiblie de Napoléon, il osa se hausser jusqu'à des demandes d'abord jugées exorbitantes ou impossibles.

Il commença par frapper l'esprit de l'Impératrice La souveraine lui ayant reproché avec une ardeur extrême les prétentions de son pays, il ne se laissa pas déconcerter, mais répliqua par une vive peinture des dangers qu'entraînerait pour la France une lutte contre la Prusse et l'Italie. Ayant ainsi préparé les voies, M. de Goltz aborda l'Empereur. C'était le 11 juillet. Un télégramme qu'il avait reçu du quartier général, et qui annonçait de prochains éclaircissements sur les conditions de paix, fut le prétexte de la demande d'audience. « Je trouvai, a écrit le diplomate prussien, l'Empereur secoué, presque brisé. Il me dit qu'il était absolument inutile de se perdre en récriminations, que l'Impératrice lui avait rapporté notre conversation, que dans mes paroles il pouvait y avoir du vrai. » Napoléon poursuivit par un singulier aveu de ses fautes : sans en mesurer les conséquences, il s'était prononcé pour le projet de réforme fédérale ; puis il avait saisi l'occasion depuis longtemps cherchée de réunir à l'Italie les provinces vénètes : il n'avait point, disait-il, réfléchi suffisamment aux suites d'une pareille conduite. En rendant compte de l'entretien, M. de Goltz s'exprimait de la sorte : L'Empereur paraît avoir perdu toute boussole de route. La constatation était de nature à surexciter au quartier général prussien la joie et les espérances. Cependant il se pouvait que cette humble confession du monarque cachât quelque feinte. Tout en s'accusant lui-même, le prince parlait du vœu de ses sujets, des exigences du pays. Il laissait entendre que, si la Prusse et l'Italie résistaient trop ouvertement à ses avis, il serait amené à une politique en contradiction avec toutes ses sympathies. Un tel langage ne recélait-il pas l'arrière-pensée d'un changement d'attitude qui, pour se justifier, s'autoriserait du sentiment public français ? Travaillé par cette crainte, M. de Goltz jugeait encore, à cette heure, la prudence nécessaire. Il conseillait de tenir ferme pour une nouvelle constitution de l'Allemagne en dehors de l'Autriche. Ce résultat obtenu, continuait-il, nous pourrons nous montrer hautement conciliants. Et il ajoutait, soit par habile modération, soit par retour de gratitude pour Napoléon, pour l'Impératrice, qui l'avaient l'un et l'autre comblé de leurs faveurs : « Si nous permettons à l'Empereur de sortir de sa situation pénible, il nous en sera éternellement reconnaissant[17]. »

Le 12 juillet, l'Empereur devait se rendre à Nancy, où se préparaient de grandes fêtes pour le centenaire de la réunion de la Lorraine à la France. Il demeura à Paris, les affaires publiques étant de plus en plus pressantes et sa santé de plus en plus précaire. Ce jour-là un nouvel effort fut tenté pour la politique d'intervention. Il le fut par M. de Beust, qui arrivait de Vienne. C'était une sorte d'ambassadeur à double mission, représentant à la fois l'empereur François-Joseph, dont il allait devenir le ministre, et le roi de Saxe, dont il avait été le conseiller. Comme il débarquait à Paris, M. de Metternich et avec lui M. de Seebach, plénipotentiaire de la cour de Dresde, ne lui cachèrent pas que l'heure était déjà bien tardive pour réclamer des mesures énergiques. Reçu par l'Empereur, l'envoyé allemand ne lui demanda point de faire la guerre, mais seulement de porter sur la frontière un corps d'observation : cela suffirait, disait-il, pour arrêter la Prusse, pour ranimer tous les courages à Vienne, à Munich, à Stuttgart ; pour assurer le succès d'une médiation équitable et que toute l'Allemagne accepterait avec reconnaissance. Si nous en croyons M. de Beust[18], Napoléon se contenta de répliquer à plusieurs reprises, d'un ton lassé : « Je ne suis pas prêt à la guerre. Tout ce que put obtenir le négociateur, ce furent certaines assurances en faveur de la Saxe, dont l'intégrité devait être en effet sauvegardée. Bien qu'il fût le plus zélé champion de la politique antiprussienne, M. Drouyn de Lhuys se montra lui-même peu encourageant, et cette froideur avait à elle seule un sens trop clair pour qu'on s'y méprit. Décidément le parti autrichien déclinait, et du même coup montait l'influence de M. de Goltz.

Le 13 juillet, l'ambassadeur prussien revit l'Empereur. Il le trouva courtois et bon comme toujours, mais un peu impatient : « Serait-il vrai, dit-il, que vous n'avez d'autre but que de gagner du temps afin de vous emparer de Vienne ? Parlez-moi, je vous en prie, sincèrement. Avec cette médiation perpétuellement ajournée, je joue, continua-t-il, un rôle ridicule. » M. de Goltz allégua l'éloignement du quartier général : bientôt s'élevant au-dessus des timidités qui, les jours précédents, avaient encore paru opportunes, il parla non seulement d'une nouvelle organisation fédérale pour les territoires au nord du Mein, mais aussi d'annexions. Ces annexions se feraient aux dépens des États secondaires qui avaient eu le malheur de se ranger dans le parti de l'Autriche. On pouvait attendre que Napoléon, tout en reconnaissant la suprématie de la Prusse dans l'Allemagne septentrionale, défendrait dans la mesure du possible les petites souverainetés menacées. Soit affaiblissement de malade disposé à tout abandonner, soit indifférence pour des intérêts jugés négligeables, l'Empereur, si nous en croyons Goltz, n'exprima ni surprise ni réprobation. Au grand étonnement de l'ambassadeur lui-même, il ne défendit aucun des petits États du nord, hormis toutefois la Saxe. a Encore n'était-ce point, disait-il, par sympathie pour la dynastie régnante, mais seulement dans un intérêt de bon ordre et d'équilibre européen. » Puis le souverain parla des États Méridionaux qu'il eût voulu voir groupés entre eux. Sans contredire ouvertement, Goltz formula une seule observation. « Il ne faudrait pas, dit-il, prononcer des paroles trop en contradiction avec l'idée de l'unité allemande. » — « Si nous n'avions pas la paix, poursuivit-il, nous serions peut-être amenés à reprendre le programme de 1849. » Aussitôt, pour détruire le désagréable effet de ces paroles, l'ambassadeur laissa clairement entendre que son gouvernement était prêt à discuter les exigences qui pourraient se produire à Paris. C'était s'ériger derechef en tentateur et ouvrir la voie à un partage de profits. L'Empereur ne releva pas l'insinuation et se borna à suggérer un plan qui consistait à laisser la Prusse s'arrondir en Saxe, et à indemniser le roi de Saxe en l'installant dans les provinces rhénanes. « C'est impossible, » répliqua brièvement Goltz. La conversation se prolongeant, l'Empereur continua de traiter comme choses secondaires les remaniements de territoire dans le nord. Tout ce qu'il désirait, c'était l'intégrité de l'Autriche, c'était l'indépendance de l'Allemagne du Sud, et tout programme qui sauvegarderait ce double principe pourrait être recommandé par lui à Vienne.

Tout le bénéfice de l'entretien était pour M. de Goltz. Où il croyait rencontrer une énergique résistance, il se heurtait à peine à quelques molles objections. Il savait, en outre, par des informations non suspectes, que le crédit de M. Drouyn de Lhuys s'usait de plus en plus, et cette bonne nouvelle achevait de l'encourager. Cependant, au quartier général prussien, l'affaire des annexions était à l'ordre du jour. Soit respect pour le droit des couronnes, soit reste de timidité, le roi répugnait à une dépossession complète des souverains du nord : en revanche, il souhaitait des profits cueillis un peu partout, aux dépens du Hanovre, de la Hesse électorale, de la Saxe, de la Bavière : quant aux princes régnants, il songeait à provoquer leur abdication et à ce qu'ils fussent remplacés par leurs fils. « Les fils ne vaudront pas mieux que les pères », répliquait Bismarck ; et toujours hardi autant que net, il eût voulu pratiquer la spoliation totale partout où l'avantage prussien l'exigeait, maintenir au contraire sans aucun amoindrissement les États qu'il n'y aurait point intérêt à supprimer. Le 17 juillet, le président du conseil télégraphia à son ambassadeur à Paris : « Le principal pour nous est actuellement l'annexion de trois ou quatre millions d'habitants nord-allemands. » Ce programme cadrait mal avec le langage modéré tenu à M. Benedetti les jours précédents et que celui-ci avait rapporté dans sa dépêche du 15 juillet. Aussi on peut présumer avec vraisemblance que M. de Bismarck ne demandait beaucoup qu'avec l'arrière-pensée de rabattre quelque chose de ses exigences. Ce qui autorise cette supposition, c'est que, dans la suite de son télégramme, il s'appliquait à atténuer sa hardiesse et ajoutait, comme pour diminuer ses prétentions : « Nous sommes prêts à donner à la France l'assurance de notre respect pour l'Allemagne du Sud. »

Même avec ce tempérament, une telle avidité avait de quoi surprendre Contre le projet, M. Drouyn de Lhuys s'éleva fort, le déclarant inacceptable. Éclairé par les précédents entretiens, Goltz courut à Saint-Cloud, où se trouvait l'Empereur, avec l'espoir de faire réformer par le maître le jugement que le ministre venait de porter. L'issue justifia cette hardiesse. Ces petits États perdus au nord de l'Allemagne parurent au souverain un objet indigne de sollicitude : « C'était, disait-il, une question de détail, une affaire, non d'ordre international, mais à débattre entre Allemands. » Bismarck ne se contenta pas de cette tolérance, il voulait un acquiescement. Le 20 juillet, il télégraphia de nouveau à M. de Goltz, invoquant les désirs du roi, qui tenait, disait-il, plus encore que lui, aux agrandissements territoriaux. Derechef l'ambassadeur vit Napoléon. Aux instances du diplomate prussien, l'Empereur répondit, à ce qu'on assure, par une entière adhésion. Il ne fit de réserves que pour la Saxe. Mais ni l'annexion du Hanovre, ni celle de la Hesse électorale, ne lui parurent matière à protestation. Toujours en quête d'échanges qui rendraient les territoires plus symétriques, il conseilla même à la Prusse de s'approprier les districts septentrionaux de la Hesse-Darmstadt, sauf à indemniser le grand-duc sur la rive gauche du Rhin. L'ambassadeur se retira confondu de son propre succès, osant à peine y croire, osant à peine se féliciter : quel ne serait point, pensait-il, le prix de si inexplicables complaisances !

M. Drouyn de Lhuys apprit, et, à ce qu'on a affirmé, de la bouche même de M. de Goltz, la victoire que la Prusse venait de remporter. Son dépit fut grand, et plus grande encore sa stupeur. Aux petits États liés par le lien fragile de l'ancienne confédération, se substituait une Prusse compacte, s'étendant sans interruption depuis les contins de la Pologne jusqu'aux frontières de Lorraine. Au nord de l'Allemagne, rien n'existerait autour d'elle ; car on ne pourrait compter comme États ni la Saxe préservée, mais réduite à la condition de vassale, ni à plus forte raison une quinzaine de principautés minuscules qui apparaîtraient sur la carte comme d'imperceptibles îlots. Et la situation présente n'était rien auprès de ce que réservait l'avenir. Consolidée par ses succès, forte de son puissant outillage militaire, incarnant en elle l'idée nationale, la Prusse ne tarderait pas, malgré toutes les affirmations contraires, à franchir la faible barrière du Mein. Ainsi s'évanouirait la chimérique conception du dualisme. Le soir, le ministre confia à son chef de cabinet, M. de Chaudordy, ce qui venait de se passer et lui découvrit toutes ses craintes, qui étaient poussées jusqu'à la terreur. Celui-ci a souvent rapporté l'entretien, et je l'ai recueilli de sa bouche dans les derniers jours de sa vie. La conversation se prolongea bien avant dans la nuit, sur le quai d'Orsay devenu désert. M. Drouyn de Lhuys ne cacha rien de ses efforts toujours déjoués, rien de ses tentatives désormais impossibles à renouveler ; puis, résumant en un seul mot son impression découragée : « Maintenant, dit-il, il ne nous reste plus qu'à pleurer. »

 

VI

Maîtresse de façonner l'Allemagne du Nord suivant ses ambitions, ne craignant de l'Allemagne du Sud, qui, isolée et sans force, serait tôt ou tard à sa merci, la Prusse pouvait se montrer accommodante vis-à-vis de sa principale adversaire. -fêlée à la Confédération germanique et prétendant l'inspirer, l'Autriche était la grande ennemie : reléguée aux bords du Danube, elle cessait d'être redoutable. La vraie sagesse conseillait même de ne point rendre éternelles les haines nées de la guerre : une nouvelle lutte pouvait surgir, cette fois sur la frontière occidentale, et il y aurait intérêt à préparer de longue main la neutralité de ceux qu'on venait de vaincre. — Tandis que M de Bismarck pensait de la sorte, les conseillers de François-Joseph inclinaient, de leur côté, à la résignation. Ils ne comptaient plus sur personne, ni sur la France, cette amie équivoque ; ni sur les États du sud, ces alliés tardifs ; ni même sur leurs propres forces, tant avait été grand le mécompte de la défaite ! Les Prussiens, qui n'avaient pas suspendu leur marche, approchaient de la capitale : si une nouvelle bataille se livrait, on combattrait non pour la victoire, mais pour le salut. En un si proche danger, en une si grande pénurie de ressources, les regards se détournaient de l'ancienne Confédération germanique pour se concentrer sur les possessions héréditaires de la maison impériale. Que l'Autriche conservât l'intégrité de son territoire, que la Saxe, en récompense de son concours pendant la journée de Sadowa, demeurât saine et sauve, et on était prêt à sacrifier l'antique influence en Allemagne, aussi bien que, du côté de l'Italie, on avait sacrifié les provinces vénètes.

Ces dispositions réciproques présageaient la paix. Le quartier général du roi Guillaume s'était établi à Nikolsbourg, en un château qui, par une bizarre coïncidence, appartenait à M. de Mensdorff, chef du cabinet autrichien. Là fut débattu le programme recommandé par Napoléon et qui se résumait en deux points principaux : liberté pour la Prusse à l'effet d'organiser l'Allemagne du Nord : en revanche, intégrité de l'empire d'Autriche. M. Benedetti partit pour Vienne. Quand il en revint, les choses parurent assez avancées pour qu'on stipulât une trêve de cinq jours qui commencerait le 22 juillet. Par une singulière malchance, un combat s'engagea ce jour-là près de Blumenau et ne fut interrompu qu'à midi, après de grandes pertes. Quelque déplorable que fut ce sacrifice inutile, on se consola par la persuasion que ce sang serait le dernier versé.

On touchait en effet à l'armistice. Toutefois, il ne serait point conclu sans un retour de l'avidité prussienne. M. de Bismarck, dans ses Mémoires, a révélé tout cet épisode. Le roi ne s'était décidé qu'avec peine à tirer l'épée contre l'Autriche. La campagne une fois engagée, il s'était convaincu de son bon droit et avait subi l'éblouissement de la victoire. Dans les jours qui avaient suivi Sadowa, il avait caressé toutes sortes d'agrandissements, en Bohême, dans la Silésie autrichienne, ainsi qu'aux dépens de la Saxe et des États du sud. Ce n'était que par degrés que la réflexion avait tempéré ses convoitises. Elles se réveillèrent quand, dans un conseil tenu le 23 juillet, le premier ministre prussien proposa l'accord avec l'Autriche sur les bases établies à Paris et acceptées à Vienne. D'un élan unanime, les généraux s'insurgèrent contre l'excès des concessions, et leurs critiques s'affermirent par l'assentiment du monarque. Impuissant à dominer tant de contradicteurs, M. de Bismarck se retira, et, dans un memorandum destiné à son maitre, fixa les motifs qui militaient en faveur de la paix. L'Autriche, disait-il, était une pièce nécessaire à l'échiquier européen : si on se montrait vis-à-vis d'elle impitoyable, on la rejetterait dans les bras de la France : la guerre se continuant, l'armée serait entraînée dans les plaines de la Hongrie, où elle se fondrait par la longueur des distances et sous les ardeurs du climat. Combien ne serait pas redoutable alors une intervention de Napoléon ! Le lendemain, le ministre se rendit de nouveau chez le roi. Comme il entrait dans l'antichambre, il se croisa avec deux colonels qui lui dépeignirent en un langage très effrayé les ravages grandissants du choléra. L'argument s'ajouta à tous ceux que le ministre fit valoir. Pourtant, le souverain ne parut pas convaincu. Une pensée le hantait obstinément, celle de l'injustice qu'il y aurait à n'exiger de l'Autriche aucun sacrifice territorial. « Le principal coupable, répétait-il, ne peut sortir de la guerre impuni. — Mais, répliquait le président du conseil, nous sommes tenus de faire œuvre de politiques, non œuvre de justiciers. » M. de Bismarck, qui a sans doute un peu dramatisé la scène, afin de se donner tous les mérites de la modération, raconte qu'il regagna son logis, bien décidé à se démettre de sa charge. En ce moment entra chez lui le prince royal, qui avait toujours été hostile à la politique belliqueuse et qui lui offrit ses bons offices auprès de son père. Au bout d'une demi-heure, le prince revint : « Cela a été dur, dit-il ; mais enfin mon père a consenti. » En marge du memorandum remis par Bismarck, le vieux roi avait écrit ces mots : « Puisque mon fils se joint au président du conseil, je me vois forcé, à ma grande douleur, d'avaler l'amère pilule et d'accepter une paix honteuse[19]. »

Amère pilule ! paix honteuse ! ces mots étaient étranges pour l'acte que les plénipotentiaires prussiens allaient parafer. Les préliminaires signés le 26 juillet et connus dans l'histoire sous le nom de préliminaires de Nikolsbourg consacraient, sauf la Vénétie, l'intégrité de la monarchie autrichienne. Ils stipulaient le maintien de la Saxe dans ses limites territoriales. Enfin la contribution de guerre ne s'élevait qu'à 40 millions de thalers, somme bien modeste, et qui, par suite de divers arrangements, se trouva réduite de moitié. Tels étaient les signes auxquels se reconnaissait la modération du vainqueur. En revanche, quel n'était pas pour la Prusse le dédommagement de ces concessions ! L'empereur d'Autriche acceptait « la dissolution de l'ancienne Confédération germanique ». Il « donnait son consentement à une nouvelle organisation dont l'Autriche ne ferait point partie ». Il « promettait de reconnaître l'union plus étroite que le roi de Prusse constituerait au nord de la ligne du Mein. Il adhérait à ce que « les États allemands situés au sud de cette ligne formassent entre eux une union dont les liens nationaux avec le nord seraient librement réglés par une entente commune ». Ce n'était pas tout. Le gouvernement autrichien, renonçant à tous les fruits de la guerre de 1864, transférait à la Prusse tous ses droits sur le Sleswig et sur le Holstein : il se contentait de stipuler, et là se retrouvait l'influence française, que les populations septentrionales du Sleswig seraient consultées sur leur sort. Enfin le cabinet de Vienne se gardait de toute intervention en faveur de ses alliés du sud. Quant aux alliés du nord, Napoléon ne les avait-il pas déjà sacrifiés ? Aussi, sauf pour la Saxe, leur immolation était explicitement autorisée : « L'empereur d'Autriche, disait l'article 5 des préliminaires, s'engage à reconnaître les nouveaux arrangements que la Prusse effectuera dans le nord de l'Allemagne, y compris les arrangements territoriaux. »

Les malheureux princes de l'ancienne Confédération avaient pressenti leur abandon. Aux bords du Mein, les hostilités n'avaient point encore cessé, et l'infortunée Francfort pliait sous les réquisitions prussiennes. On vit les délégués des États moyens accourir au camp des victorieux, et y accourir en suppliants. « Dur nous fut, a dit l'un d'eux, le voyage de Nikolsbourg. » Le premier qui parut fut M. de Pfordten, représentant de la Bavière. M. de Bismarck le reçut fort niai, soit que vraiment il fût irrité, soit qu'il jugeât politique certain étalage de courroux qui donnerait ensuite plus de prix à sa clémence : « Savez-vous, lui dit-il, que je pourrais vous faire arrêter comme prisonnier de guerre. » Les députés du Wurtemberg vinrent ensuite. En tout autre temps, ils se fussent rassurés par la protection du Czar, dont leur reine était la sœur : mais déjà l'influence de la Russie pâlissait, dans la mesure où montait l'astre grandissant de la Prusse. Les moins effrayés furent les envoyés de Bade : leur pays était entré dans la coalition, plutôt par contrainte que par sympathie autrichienne, et d'ailleurs le grand-duc, qui était gendre du roi Guillaume, avait parmi les ennemis de la Prusse une situation privilégiée. M. de Bismarck étendit l'armistice à tous ces États. Quant aux accords définitifs, il résolut de traiter avec chacun d'eux par acte séparé. A cet effet, il donna à leurs délégués rendez-vous à Berlin comme ferait un suzerain qui convoque un vassal et se réserve, suivant l'occurrence, de punir ou d'amnistier. D'autres se rendirent aussi à Nikolsbourg, plus humbles encore, plus courbés sous le poids de la défaite : c'étaient les représentants des États du nord. Mais déjà ils étaient descendus au-dessous du niveau où se concluent les traités. Le roi de Hanovre ayant envoyé un aide de champ au quartier général, Guillaume, sur l'avis de son premier ministre, refusa de le recevoir. Le roi Georges était le plus considérable entre ces princes qui joignaient au malheur d'être faibles, au malheur d'être vaincus, un malheur plus grand, celui d'être enclavés entre les deux fragments de l'État prussien ; et de Napoléon comme de l'Autriche elle-même, M. de Bismarck avait obtenu le blanc-seing qui permettrait l'annexion.

Tandis que la paix se rétablissait en Allemagne, mais dans une Allemagne nouvelle qui ne garderait rien de l'ancienne, l'Italie s'obstinait à occuper par conquête la Vénétie, qui déjà lui était assurée par donation. L'occupation s'étendait sans péril, les Autrichiens s'étant concentrés dans les forteresses du Quadrilatère, et le reste de la contrée étant ouvert de tous côtés. « Je pense qu'il est impossible à l'Italie de refuser l'armistice, mandait de Paris, le 20 juillet, M. Nigra. » Le prince Napoléon, qui venait d'être envoyé au quartier général du roi Victor-Emmanuel, formulait, avec la double autorité de son rang et de son amitié non suspecte, la même recommandation. Cependant le conseil demeurait inécouté, soit par crainte de froisser l'amour-propre national, qui était très susceptible ; soit par espoir d'un succès final qui réparerait les revers de la campagne.

Ce qui arriva ne fut pas une revanche, mais une nouvelle défaite. Le 20 juillet, la flotte de l'amiral Persano fut battue à Lissa par l'amiral Teghetoff. Ce fut, suivant une expression qui eut cours dans la Péninsule et en Europe, ce fut le Custozza di mare. Décidément l'Italie, en fait de victoires, devrait se rattraper sur celles des autres. L'heure était favorable pour réitérer les conseils de prudence. Le 22 juillet, Napoléon manda le chevalier Nigra. Il lui fit connaître que la trêve venait de se conclure entre la Prusse et l'Autriche, mais que M. de Barrai, alléguant le défaut d'instructions, avait refusé de s'associer à cet acte. Que le roi, poursuivit l'Empereur, envoie un télégramme à Barrai pour l'autoriser à signer. Partant de là, le souverain développa de nouveau, avec une patience remarquable, ce qu'il pouvait faire pour le gouvernement de Florence et ce qu'il était contraint de refuser. Il déclara qu'en remettant la Vénétie aux commissaires du roi Victor-Emmanuel, il entendait faire un don gratuit et n'exigerait en retour aucun engagement nouveau sur la question romaine. Il ajouta que, pour satisfaire le sentiment national, la cession serait ratifiée par un plébiscite du peuple vénète. Ayant ainsi établi sa bonne volonté, il tint à réprouver toutes les autres exigences et à décourager en particulier toute revendication du Tyrol italien[20].

Ce langage était d'un ami, d'un ami qui ne méritait qu'un reproche, celui d'un excès dans le dévouement. Troublée par le dépit de ses défaites, l'Italie persévérait dans sa rébellion contre la France, sa protectrice, et contre la sagesse elle-même. Impuissante à réparer ses revers, elle ne se décidait pas à les accepter, et elle subissait toutes sortes d'impressions à la fois violentes et puériles, à la manière des peuples nouveaux, gâtés par une bonne fortune imméritée, et plus riches en ambitions qu'en vertus. Avec une violence inouïe, la presse incriminait les généraux. Quant aux généraux, ils s'accusaient entre eux. Le plus attaqué fut Persano, le vaincu de Lissa : comme, après sa défaite, il revenait à Ancône, il dut se réfugier à bord des vaisseaux pour échapper à la populace qui le poursuivait par des cris de mort[21]. En cette confusion, le prince Napoléon eût pu exercer une influence salutaire : par malheur, comme il était de nature frondeuse, et habitué à ne rien retenir de ses impressions, il affaiblissait son autorité par ses écarts de langage, et employait son esprit, qui était grand, à blâmer tout le monde, La Marmora, Visconti-Venosta, Cialdini, Ricasoli, tous en un mot, jusqu'au roi lui-même, qui, disait-il, « compromettait le sort du pays pour des questions de susceptibilité ou des formules de rhétorique[22]. » Cependant la Prusse raillait sans ménagements les prétentions de son alliée et demandait sur quelle victoire elle fondait ses exigences. De Paris continuaient à arriver à Florence de sages conseils qui ne se lassaient point : « L'Empereur désire vivement l'armistice et la paix, mandait, le 28 juillet, le chevalier Nigra. » Et le diplomate italien ajoutait : « Nous avons été malheureux sur terre et sur mer. Mais l'honneur est sauf. Sachons profiter de la leçon amère, et prenons courage pour faire mieux dans l'avenir. » On ne pouvait mieux dire et en un langage plus viril. Enfin, après bien des retours violents, bien des résistances aveugles, l'Italie consentit, le 30 juillet, à la suspension d'armes. Puis de nouvelles difficultés survinrent, en sorte que l'armistice définitif fut retardé jusqu'au 11 août.

La pacification, qui laissait à l'Italie de cuisants regrets, provoquait en Prusse une explosion d'orgueil triomphant. Berlin se préparait à recevoir son roi victorieux. Depuis plusieurs jours, Guillaume avait quitté Nikolsbourg, et, remontant vers ses États, s'était arrêté à Prague. Le 4 août, il en repartit pour regagner sa capitale. Dans la prospérité inespérée de toutes choses, un mauvais souvenir restait, celui du conflit qui, durant plusieurs années, avait divisé le parlement et la couronne. En ces conjonctures, Bismarck montra qu'il savait se revêtir de toutes les apparences, même de celles de la modération. Comme il revenait à Berlin en compagnie du roi et du prince royal, il insista pour que le discours du trône contînt un solennel appel à la concorde et la promesse qu'un bill d'indemnité serait demandé aux représentants de la nation. Le monarque jugeait ce langage humiliant ; mais le ministre tint bon : In verbis simus faciles, dit-il en appelant le latin à son aide. Guillaume finit par se laisser convaincre. Le lendemain, devant les députés réunis dans la salle blanche, il fit allusion au dernier conflit, mais avec une impartialité dégagée, comme s'il se fût agi d'événements déjà lointains ; puis, avec une modestie que permettait sa haute fortune, il annonça qu'il provoquerait un vote pour couvrir les irrégularités passées. Ainsi fut rétablie la paix à l'intérieur en même temps que la paix avec l'étranger Un seul point demeurait dans l'ombre : le prix que Napoléon demanderait pour ses complaisances. Mais bientôt J'armée ramenée de Bohême borderait de nouveau la frontière du Rhin. Ce jour-là finirait la politique dilatoire, et Bismarck pourrait ressaisir toutes les demi-promesses qu'il avait laissées en suspens.

 

VII

Dans la vie politique comme dans la vie du monde, il y a parfois quelque chose de pire que de commettre des fautes ; c'est de s'obstiner à les réparer. Le mal se souligne par les efforts maladroits qui essaient de le couvrir, et ce qui eût pu s'oublier dans le silence se grave en traits qui ne s'effacent plus. Depuis un an, la politique impériale n'avait échappé à aucune aberration ; et si M. de Bismarck en eût tenu lui-même le fil, il est douteux qu'il l'eût autrement dirigée. La conséquence avait été l'entier triomphe de la Prusse. Tout étant consommé, la seule conduite possible était le recueillement, et aussi le ferme propos d'un patient labeur pour refaire dans le monde notre place perdue. Cette modestie eût eu sa dignité. Elle eût eu aussi ses avantages : car, l'Allemagne ne se sentant Menacée d'aucun côté, le prétexte eût manqué à M. de Bismarck pour saisir ce qu'il n'avait pas encore absorbé. Une attitude si humble cadrait mal avec le train ordinaire du régime impérial. Comme, depuis le commencement du règne, on avait vécu de coups de théâtre, on voulut en vivre jusqu'à la fin, et on se persuada que toua serait pardonné aux yeux de l'opinion, que tout serait pallié aux yeux de l'avenir si, l'Italie devenant grande et la Prusse plus grande encore, on attirait à soi quelque part de butin.

Cette politique s'appela en France la politique des compensations. Un jour, M. de Bismarck, avec tout le dédain des grandes avidités pour les petites, l'appela la politique des pourboires. Là résida l'erreur suprême, celle qui aggrava toutes les erreurs passées en les voulant réparer.

Quand on réfléchit à la condition où les victoires prussiennes avaient mis la France, on demeure stupéfait que cette conduite ait été conseillée. Avant la lutte, et toute question de moralité mise à part, aucune exigence n'eût été téméraire. Au lendemain de Sadowa, il y aurait encore eu danger à nous éconduire. Mais, depuis Sadowa, trois semaines s'étaient écoulées qui avaient consommé la ruine des États du sud, abattu les dernières espérances de l'Autriche, fait douter de notre propre énergie. La demande n'était pas seulement tardive, elle manquait de l'appareil belliqueux qui seul eût pu la soutenir. « Je suis convaincu, écrivait M. Nigra à M. Visconti-Venosta, que l'Empereur a renoncé à faire la guerre, au moins pendant un an. » Dans la correspondance des agents prussiens, on trouverait certainement quelque prévision pareille. Tout était d'ailleurs confus dans les conseils de Saint-Cloud, tout jusqu'à l'étendue des revendications, et jusqu'aux lieux où elles s'exerceraient. Toujours préoccupé de l'opinion publique et du sentiment des Chambres, M. Rouher inclinait à réclamer les anciennes frontières de 1814. L'Impératrice, sentant que la pire politique serait la politique d'ambiguïté, était d'avis de demander beaucoup ou de ne rien demander du tout. Quant au prince Napoléon, il avait, avant son départ pour l'Italie, exprimé à M. de Goltz le souhait que la Prusse, par un modeste sacrifice territorial, rendît à la France la résignation plus aisée. Au-dessus de tous était l'Empereur, mais de plus en plus valétudinaire et abattu, incapable de préciser sa volonté, plus incapable de l'imposer, et sur le point d'aller chercher à Vichy un traitement que l'excès de ses souffrances ne lui permettrait pas d'achever.

C'est à Nikolsbourg que se formulèrent nos premières demandes. Chose singulière ! Quand la Prusse était à notre merci, on avait négligé toutes ses suggestions ; voici qu'on les reprenait, à l'heure où la victoire l'avait mise hors de page. Le 23 juillet, en une dépêche à M. Benedetti, M. Drouyn de Lhuys fit valoir « l'équité et la convenance d'accorder à l'empire français des compensations propres à accroître dans une certaine mesure sa force défensive ». Le message fut communiqué à M. de Bismarck. Les préliminaires, bien qu'à peu près conclus, n'étaient pas signés. Il y avait sagesse à supporter encore ceux qu'on n'avait pas tout à fait cessé de craindre. La réplique fut vague comme la requête elle-même, mais point décourageante. Puis la solution fut ajournée jusqu'au retour à Berlin

Tandis que le roi Guillaume quittait Nikolsbourg pour gagner Prague, puis rentrer triomphalement en son pays, le train impérial se formait au bout du parc de Saint-Cloud et emportait vers Vichy l'empereur malade. M. Drouyn de Lhuys l'y rejoignit. Notre ministre des affaires étrangères avait passé, depuis quelques semaines, par de cruelles déconvenues. Par-dessus tout, les extraordinaires concessions consenties par Napoléon à M. de Goltz l'avaient stupéfié. Pourtant, revenu de son premier abattement, il s'était dit qu'après tout rien n'avait été consacré par stipulation écrite, que la confirmation positive d'une si large tolérance vaudrait bien quelque retour, et que la Prusse dépasserait la mesure de l'ingratitude commune si, remaniant à son gré toute l'Allemagne du Nord, elle ne permettait au profit de la France quelques rectifications de frontières. S'affermissant dans ces vues, il s'était approprié la doctrine des compensations. Il arriverait donc que, conseiller très sage jusque-là, il deviendrait sur la fin conseiller malavisé, funeste même, et cela par le désir de réparer ce qui n'était plus réparable. Ce fut sous l'empire de ces inopportunes pensées que, s'étant rendu à Vichy auprès de son souverain, il s'ingénia à préciser les demandes que la dépêche adressée à Nikolsbourg avait déjà laissé pressentir. De l'aveu de ceux qui ont approché l'empereur à cette époque, le monarque était alors trop affaibli par les crises de son mal pour donner aux affaires, même les plus graves, une attention très suivie. Il est donc assez vraisemblable que le prince, ainsi qu'il l'a déclaré plus tard[23], s'abstint de discuter les plans de son ministre. Cependant M. Drouyn de Lhuys a affirmé de son côté que les instructions envoyées à Berlin « furent revues, corrigées et agréées par Sa Majesté[24]. » Quelles étaient ces instructions ? Elles se formulaient, cette fois, en termes bien nets et catégoriques. Tandis que la dépêche adressée à Nikolsbourg se contentait de proclamer, en thèse générale, l'opportunité d'un dédommagement à la France, la dépêche de Vichy renfermait tout un projet de traité secret : l'empire français demandait à la Prusse agrandie la cession de la rive gauche du Rhin, jusques et y compris Mayence.

Le message arriva à Berlin dans les premiers jours d'août, c'est-à-dire à l'heure où la ville se parait pour son roi triomphant. Quel ne serait pas l'effet d'une pareille demande sur un gouvernement fier jusqu'à la provocation et encore enivré de ses succès ? M. Benedetti ne reçut point sans trouble la communication. Il jugeait comme M. Drouyn de Lhuys que les récents agrandissements prussiens rendaient une rectification de frontières opportune pour la puissance française, nécessaire peut-être pour le prestige de la dynastie napoléonienne. D'un autre côté, en plusieurs dépêches écrites avant la guerre, il avait dépeint, en un langage très vif, les répugnances que soulèverait, d'un bout à l'autre de l'Allemagne, tout abandon de territoire germanique. M. de Bismarck ne lui avait-il pas dit un jour qu'il préférerait disparaître de la scène politique plutôt que de consentir à la cession de Mayence[25] ! Si tel avait été le langage avant la lutte, que ne devait-on pas attendre après la victoire ? Tout d'abord, l'ambassadeur s'arma de courage et annonça à son chef, en un langage très résolu, qu'il ne négligerait rien pour assurer la réussite[26]. Bientôt, ses perplexités le ressaisissant, et jamais craintes ne furent mieux justifiées, il sollicita l'autorisation de se rendre à Paris afin d'y conférer avec le ministre. La réponse fut qu'il produisit d'abord sa demande et qu'il vint ensuite pour faire connaître les dispositions qu'il aurait rencontrées[27]. Malgré l'ordre contraire, M. Benedetti songea un instant à partir ; en fin de compte, la discipline l'emporta, et il se décida à accomplir sa mission ; mais, tout en s'encourageant à la fermeté, il s'y décida à contre-cœur, et comme avec la prescience d'un insuccès.

Toutes choses conspirant contre nous, cette appréhension, si légitime en elle-même, devint l'origine d'une fort grave imprudence. Craignant un éclat regrettable et voulant en prévenir les conséquences, M. Benedetti jugea habile de se faire précéder d'une lettre, et aussi d'une copie du projet libellé à Vichy. Les habitudes de la diplomatie française, courtoise entre toutes, semblaient autoriser ce procédé confiant On ne pouvait d'ailleurs se persuader que la cour de Berlin ne fût pas une cour amie. Pourtant, sur ces mêmes bords de la Sprée, Frédéric avait jadis, à l'usage de ces successeurs, tracé cette maxime : « Tâchez de vous procurer quelque chose d'écrit. » Ce jour-là, M. Benedetti oublia le précepte, et ce premier oubli fut promptement suivi d'un second, comme on le dira bientôt

Le 7 août eut lieu l'entrevue de l'ambassadeur et du premier ministre. Cinq années plus tard, dans un discours au Parlement allemand, M. de Bismarck rapporta l'entretien en un langage fortement dramatisé. Il représenta l'ambassadeur de France entrant dans son cabinet, un ultimatum à la main, et le sommant, sous peine de guerre, de livrer Mayence. A quoi il aurait répondu : « C'est bien, nous aurons la guerre. » Tout démontre l'exagération de ce récit, et les déclarations de M. Benedetti, qui affirme que la conversation ne cessa pas d'être « convenable et courtoise » ; et l'intérêt de la Prusse, qui était de nous ménager encore, non de nous pousser à bout : et la propre version du premier ministre, qui, en des notes utilisées plus tard par l'historien allemand M. de Sybel[28], a retracé l'incident en termes un peu plus adoucis. M. Benedetti ayant exposé sa demande, préparée d'ailleurs par la communication de la veille, M. de Bismarck repoussa tout projet de cession, mais sous une forme tout amicale et sans aucun éclat. Il fonda son refus sur le sentiment national, qui ne permettait l'abandon d'aucune terre allemande. » Peut-être, ajouta-t-il comme en laissant flotter son regard sur les territoires voisins, peut-être pourrait-on trouver d'autres chemins pour vous contenter. » Puis il poursuivit sur un ton résolu, quoique non provocant : « Si vous persistez dans vos exigences, vous n'avez pas d'illusions à vous faire. A tout prix nous convertirons en paix définitive les préliminaires avec l'Autriche ; après quoi, nous porterons toutes nos forces sur le Rhin. — Comment, s'écria l'ambassadeur, l'Autriche conclurait la paix, par ce fait même que nous marcherions contre vous ! — N'en doutez pas, reprit M. de Bismarck, et puisque vous allez à Paris, n'hésitez point, je vous en prie, à dire à S. M. l'Empereur toute la vérité. » M. Benedetti avait exprimé les vœux de son pays avec netteté, bien que sans beaucoup d'illusion. Il insista en invoquant les exigences de l'opinion publique française et la nécessité de dérober à toute atteinte le prestige de la dynastie napoléonienne. M. de Bismarck, haussant un peu le ton, mais non jusqu'à la menace, se contenta de répliquer que, quant à la dynastie impériale, elle courrait plus de dangers par la guerre qu'elle n'en pourrait courir par la paix. Tout espoir de réussite étant perdu, M. Benedetti se hâta de partir pour la France. Il fut reçu en audience par l'Empereur et lui rendit compte de l'insuccès. Le souverain parla de la combinaison comme s'il l'avait à peine connue, en rejeta la responsabilité sur M. Drouyn de Lhuys, traita fort dédaigneusement la politique de compensation, jugea qu'il y aurait péril à y persévérer : « Il résulte de ma conversation avec M. Benedetti, écrivait-il à M. de La Valette, que nous aurions toute l'Allemagne contre nous pour un très petit bénéfice[29]. »

Cette infructueuse négociation que la France avait intérêt à nier ou à tenir dans l'ombre, la Prusse au contraire aurait tout profit à l'ébruiter. A la divulguer, elle trouverait un triple bénéfice. D'abord elle exciterait contre nous le sentiment national allemand : en second lieu, elle apaiserait les remontrances de la Russie en rejetant sur Napoléon le reproche d'ambition : en troisième lieu, elle rallierait à elle les États de l'Allemagne du Sud en ne leur laissant entrevoir que deux perspectives : ou une vie précaire sous les ingérences de la France, ou une indépendance assurée sous le protectorat de Berlin. M. de Bismarck était en fonds d'habileté pour exploiter tous ces avantages.

Pour éveiller le sentiment national allemand, le gouvernement de Berlin avait à son service les journaux. S'il se fût servi des siens, l'habileté eût été médiocre. La véritable adresse serait de faire révéler par la presse française elle-même ce que la France avait intérêt à cacher, puis de propager dans toute l'Allemagne, sur le ton de la surprise et du scandale, ce que soi-même on aurait soufflé. Justement, à la veille de la guerre, M. Benedetti avait présenté à M. de Bismarck un correspondant du journal le Siècle, qu'on appelait M. Vilbord et qui devait se faire l'historiographe de la campagne. M. de Bismarck avait accueilli fort bien le journaliste, à la manière des vrais politiques, qui, dans leur jeu redoutable, ne négligent aucune pièce, même les plus petites. Le reporter français serait le dépositaire des indiscrétions opportunes. On pouvait être certain que, jaloux d'informations de première main, il enverrait à Paris, comme autant de primeurs, tout ce qui lui serait mandé de si haut. Plus d'une fois, le publiciste s'étonna de sa faveur et remercia fort, se croyant l'obligé. Au fond le procédé n'était pas nouveau, et Bismarck l'eût puisé dans l'héritage de Cavour. Or il arriva que, précisément en cette journée du 7 août où fut débattue la question de Mayence, le premier ministre trouva le temps de recevoir le Français, et, comme pour lui permettre d'exercer ses facultés d'observation, le garda toute la soirée dans le cercle de sa famille et de ses amis. Bien que M. Vilbord fût homme de mérite et de bonne compagnie, tant d'intimité avait de quoi surprendre. Au moment de prendre congé, le correspondant du Siècle osa interroger le président du conseil. Celui-ci ne se découvrit point et parla même d'amitié entre les deux peuples : mais un de ses subordonnés, M. de Keudell, souleva aux yeux du journaliste le voile des négociations qui venaient de s'engager. Il lui confia que la France avait introduit une demande de compensation territoriale ; que la demande était relative aux frontières du Rhin, que le gouvernement, soutenu par le pays, était d'avis de n'y point accéder[30]. Le 10 août, le Siècle publia l'information. Qu'ajouterai-je ? La nouvelle se répandit en Allemagne, mais comme empruntée aux journaux français. Pour les feuilles dévouées à M. de Bismarck, c'était le moment d'entrer en campagne. La Gazette de l'Allemagne du Nord exprima l'étonnement que de telles questions fussent livrées à la publicité. Elle se félicita du moins que l'indiscrétion ne fût point imputable à la presse allemande. Puis elle poursuivit en ces termes : « Il est du reste caractéristique que ce soit précisément le Siècle, l'organe des cercles chauvinistes français, qui ait été appelé à répandre le premier cette rumeur et à encourager des espérances irréalisables. » L'impulsion ainsi donnée, les officieux reproduisirent le même langage, et ce fut à qui répéterait que l'Allemagne avait de l'autre côté du Rhin une voisine toujours jalouse, et que vraiment toutes les forces prussiennes n'étaient pas de trop pour la bien garder.

Exploitées en Allemagne, les demandes de la France seraient précieuses à divulguer en Russie. Depuis Sadowa, les dispositions qui régnaient à Saint-Pétersbourg étaient pour le roi Guillaume un sujet de souci. Sur les ambitions de M. de Bismarck, l'ambassadeur du Czar à Berlin, M. d'Oubril, tenait un langage fort improbateur. A la nouvelle que plusieurs souverains se trouvaient menacés, non d'amoindrissement, mais de spoliation totale, Alexandre avait ressenti un grand trouble :

Les dynasties qu'on va déposer, disait-il, règnent aussi bien que celle de Prusse par la grâce de Dieu. » De son côté, Gortschakoff, à la pensée qu'un homme d'État en Europe le surpasserait, ne revenait pas de sa stupeur. Il cachait son dépit sous une sorte d'ironie protectrice : « Je souhaite, répétait-il, que M. de Bismarck ne soit point un météore, mais une étoile fixe ; c'est pourquoi je lui recommande la modération. » À Saint-Pétersbourg, on avait parlé de congrès, an en parlait encore. La Russie, si elle demeurait isolée, serait réduite à éparpiller en vaines plaintes sa mauvaise humeur. Que si jamais elle s'unissait à la France, elle pourrait, même à cette heure tardive, infliger aux vainqueurs quelque mortification. Pour une conférence internationale, l'argument était tout préparé : il consistait à dire que la Confédération germanique, avant été créée par l'Europe, ne pouvait subir de profonds remaniements sans l'intervention de cette même Europe. En ces conjonctures, la bonne fortune serait grande, si on parvenait à établir que Napoléon poursuivait, non l'intérêt de l'équilibre général, mais le sien propre. Du même coup, le gouvernement des Tuileries descendrait du rang de médiateur à celui de solliciteur de territoire, et, tous les rôles se brouillant, ce serait lui qui serait accusé d'avidité. La demande de la France vint à point nommé pour favoriser la manœuvre. Les dates sont ici trop instructives pour qu'on ne les retienne pas. C'est le dimanche 5 août que M. Benedetti transmit à M. de Bismarck le projet de traité relatif à Mayence. Or, sur-le-champ, le général de Manteuffel, qui était à l'armée, fut mandé à Berlin. C'était l'un des personnages les plus considérables du royaume, c'était surtout l'un des plus attachés à la politique conservatrice, et, à ce titre, il serait un messager fait à souhait auprès d'une cour qui se piquait de sauvegarder la tradition. Dans la nuit du 7 au 8 août, le général partit pour Saint-Pétersbourg. Emporta-t-il avec lui le projet français ? On ne peut guère en douter. Le 8 août, M. Benedetti, très intrigué de ce soudain départ, interrogea le président du conseil : « Mais je croyais vous avoir parlé de cette mission, répliqua M. de Bismarck... Tout au moins j'en ai informé M. de Goltz pour qu'il avisât votre gouvernement. » Le diplomate français insista : « M. de Manteuffel a-t-il reçu communication de notre ouverture ? — Je n'ai pas eu occasion de lui en faire part, reprit négligemment le chef du cabinet. » Puis il ajouta du même ton dégagé : « Mais je ne peux pas vous garantir que le roi ne lui en ait pas fait connaître la substance. » Sur le voyage du général, nous savons peu de chose, sinon qu'il eut à combattre de grandes répugnances pour la politique d'annexions, et qu'il dénonça, comme il le disait dans un de ses rapports, les pensées de derrière de Napoléon. Ce qui est certain, c'est que désormais le mot de congrès ne fut plus prononcé. En ces derniers temps, M. d'Oubril, ministre de Russie à Berlin, s'était fort rapproché de M. Benedetti ; tout à coup, il se montra vis-à-vis de lui d'une froideur remarquable et, loin de le rechercher, s'appliqua à le fuir. Enfin, après un dernier murmure de doléances sur les princes dépossédés, l'alliance des deux cours se renoua aussi solidement que jamais.

Pour que M. de Bismarck exprimât tout le fruit de notre malencontreuse communication, il lui restait à s'en prévaloir vis-à-vis des souverains de l'Allemagne méridionale A dire vrai, la tentation était trop forte pour qu'un politique, même peu raffiné, y résistât. Après la défaite, tous les États du sud, sauf Bade, avaient réclamé les bons offices de la France : à Nikolsbourg, M. Benedetti avait soutenu leur cause, avait particulièrement pris en main les intérêts de la Bavière, et en cela il avait paru l'interprète fidèle des instructions qui lui venaient de Paris[31]. Or, voici qu'au retour de Nikolsbourg, notre ambassadeur, obéissant pareillement aux directions de sa cour, livrait à M. de Bismarck un projet écrit qui, en étendant jusqu'à Mayence la domination française, semblait englober dans ses stipulations une portion du territoire hessois, une portion du territoire bavarois. Quand les plénipotentiaires venus de Munich invoqueraient, dans l'espoir d'un traitement plus doux, les bons offices de la France, M. de Bismarck n'aurait, pour les détromper, qu'à leur tendre le projet de traité. Puis, après les avoir frappés de stupeur et d'effroi, il les rassurerait par la perspective de conditions débonnaires : enfin il leur offrirait de commander leurs troupes et de les prendre sous sa protection[32]. L'offre serait acceptée, moitié par crainte d'un sort pire, moitié par découragement de tout autre appui. Ainsi se prépareraient les traités secrets qui bientôt allaient se conclure. Ce serait le grand triomphe de la politique prussienne : ce serait aussi le grand châtiment de notre politique, d'une duplicité inconsciente, et confuse au point de ne plus se reconnaître elle-même. Tandis que se resserrait autour de nous la trame dont nous avions nous-mêmes ourdi les fils, Napoléon, plus affaibli que soulagé par le traitement thermal, interrompait sa cure et quittait Vichy. « La santé de Sa Majesté est beaucoup meilleure depuis son retour, » annonçait le Moniteur. Quelles que fussent ces assurances, une certaine anxiété régnait parmi les amis du souverain. A quelques jours de là, dans une dépêche confidentielle à M. Visconti-Venosta, M. Nigra écrivait : « Il est important que la paix se fasse bien vite, que bien vite les forteresses soient remises entre nos mains. » Et il ajoutait : « Si, pour le malheur de l'Italie, l'Empereur mourait maintenant, les Autrichiens resteraient sans doute dans le Quadrilatère[33]. » Transporté à Saint-Cloud, le monarque y trouva toutes sortes de soucis. Même au point de vue extérieur, l'Allemagne n'était point le seul sujet d'angoisse. Le 11 août, arriva au château une visiteuse, de trop haut rang et venue de trop loin pour qu'on pût l'écarter, mais importune comme l'évocation de vieux engagements téméraires : c'était l'impératrice Charlotte. Nous dirons ailleurs tout ce qui a été recueilli sur cette entrevue mémorable. A cette apparition, à la fois suppliante et irritée, les moins prévoyants comprirent que par cette plaie du Mexique comme par toutes les autres s'écoulait le bonheur de l'empire. — Cependant les ministres, les hauts fonctionnaires, dans leurs discours d'apparat, s'efforçaient encore de soutenir le prestige du trône par de fastueuses paroles. Comme il présidait la distribution des prix du concours général, M. Drouyn de Lhuys célébra Napoléon « comme un génie tutélaire planant au-dessus des orages », puis, jugeant la langue française insuffisante, il appela Virgile à son aide :

Celsa sedet œolus arce,

Sceptra tenens, mollitque animos et temperat iras[34].

Dans le même temps, M. Baroche, en une circulaire aux évêques à propos de la solennité du 15 août, s'exprimait en ces termes : « Le peuple se prépare à célébrer la fête nationale au milieu d'événements qui attestent d'une manière éclatante l'ascendant moral de l'Empereur. » Hélas ! la louange cessait de tromper par son excès même, et le scepticisme était pareil chez ceux qui composaient ces formules adulatrices ou chez ceux qui les écoutaient.

L'échec du projet relatif à Mayence rendait téméraire ou périlleuse toute revendication de territoire germanique. Malgré l'insuccès, on persista à chercher une combinaison qui apparût comme une satisfaction pour le sentiment public, comme une garantie contre le voisinage de la Prusse toute-puissante. Ces pensées inspirèrent une négociation tout officieuse, tentée en dehors de la diplomatie accréditée, poursuivie sans beaucoup d'espoir, bien vite interrompue, et qui pourtant mérite d'être mentionnée.

Un jour, c'était en mai ou juin 1866, comme on délibérait aux Tuileries sur le conflit austro-prussien et sur l'attitude qui convenait au gouvernement impérial, M. de Persigny avait proposé qu'on laissât à M. de Bismarck pleine liberté pour s'étendre de la Baltique au Mein : en revanche les princes dépossédés seraient indemnisés sur la rive gauche du Rhin, où ils constitueraient une barrière entre la France et la Prusse. Charmé de son dessein, l'ancien ministre s'était élevé jusqu'aux plus belles espérances : même, ces petites principautés, unies entre elles, et forcément attirées vers l'empire français par la communauté de religion ou les intérêts du commerce, lui avaient apparu comme le noyau d'une Confédération des Gaules[35] ». Après Sadowa il y aurait eu singulier anachronisme à parler de Confédération des Gaules, et, sous ce point de vue, le plan de M. de Persigny descendait au rang des pures chimères. Ce qu'on en pouvait retenir, c'était la conception d'un État intermédiaire, interposé sur notre frontière de l'est et qui du moins ne serait point ennemi.

Il y avait alors à Paris un agent danois, très mêlé aux affaires de son pays et très attaché à la France : c'était M. Hansen. Fort zélé pour les intérêts du Sleswig, il en avait défendu la cause auprès de M. de Bismarck, qui lui avait témoigné quelque bienveillance. Le 11 août, il fut appelé à l'hôtel du quai d'Orsay. Il y fut reçu par le chef de cabinet du ministre, M. de Chaudordy. Celui-ci lui remit un memorandum rédigé trois jours auparavant par M. Drouyn de Lhuys. Le mémoire désavouait, au nom du gouvernement impérial, toute pensée d'ambition ou de conquête. Puis il proclamait qu'en présence des extraordinaires agrandissements de la Prusse, le principal besoin de la France était une protection sur ses frontières. « L'Empereur, continuait M. Drouyn de Lhuys, verrait avec satisfaction toute cause de conflit entre deux grands peuples définitivement éloignée par un établissement analogue à celui de la Suisse moderne ou de la Belgique. Dans le projet qui suivait, le soin était extrême à ménager toutes les susceptibilités du roi Guillaume. Le nouvel État, quoique État neutre, serait purement germanique : quoique politiquement séparé de l'Allemagne, il resterait en communion avec elle : le sacrifice territorial serait amplement compensé, pour le gouvernement de Berlin, par les annexions accomplies au nord. Pouvait-on même parler de sacrifice ? Dans la copie du mémoire confiée au négociateur danois, le candidat suggéré pour le nouveau trône se trouvait être un prince de la famille de Hohenzollern : de la sorte, les provinces rhénanes, tout en ayant désormais une existence à part, demeureraient un apanage de la maison royale. Tel était le memorandum de M. Drouyn de Lhuys M. Hansen était invité à s'en pénétrer, puis à se rendre sans retard à Berlin et à tout mettre en œuvre pour en faire prévaloir les vues.

Que dire de ce programme ? Le plus grand malheur du gouvernement impérial ne fut ni l'ignorance du bien ni la pénurie des idées. Les desseins les plus généreux, les plus rationnels, les plus sages, furent entrevus, conseillés, débattus. Mais le plus souvent ils se croisèrent en une inextricable confusion : presque toujours aussi ils se produisirent soit avant, soit après l'heure propice. Avant la lutte, la combinaison de l'État neutre eût pu entrer dans le calcul des arrangements futurs : peut-être eût-elle pu s'imposer au lendemain de Sadowa. Quelles étaient les chances de réussite six semaines après la victoire de la Prusse ? Tout annonçait l'échec, tout jusqu'au choix de l'agent obscur, bien que fort honorable, qui venait d'être emprunté à l'étranger pour formuler, à tout risque, les souhaits de la France. Et Napoléon pouvait-il se faire illusion ? Naguère, en un entretien avec M. de Goltz, ayant essayé de lancer une combinaison à peu près pareille, il avait aussitôt essuyé un refus.

Le 13, M. Hansen était à Berlin. Dès son arrivée, il adressa à M. de Bismarck une demande d'audience. Il attendit trois jours. Le quatrième, il fut reçu, non par le premier ministre, mais par M. de Keudell, conseiller de légation. Dans la haute fortune de la Prusse et avec un messager si humble que l'envoyé danois, il n'y avait pas à se gêner. M. de Keudell ne se gêna point. Son langage fut celui d'un subordonné qui enchérit sur la dureté du maître. La Prusse, dit-il, n'est pas l'obligée de la France, n'ayant point sollicité son intervention : la médiation de l'Empereur n'avait eu d'autre résultat que de restreindre les conséquences de la victoire : à Berlin, on tenait sans doute à la bonne entente avec le cabinet des Tuileries ; mais la meilleure garantie de force était l'appui de l'Allemagne. La réponse se résumait en cette formule bien nette : ni cession, ni neutralisation d'aucun territoire germanique. Un espoir restait à M. Hansen, celui de parvenir jusqu'au président du conseil. Le lendemain, celui-ci l'informa qu'il ne le recevrait que s'il produisait des pouvoirs réguliers. Livré à lui-même, le négociateur tenta encore quelques démarches, mais inutiles. Pourtant, un des hauts fonctionnaires de la monarchie lui suggéra, sans croire beaucoup à la réussite, un suprême expédient : la Prusse s'annexerait la Saxe, et le roi de Saxe serait indemnisé sur la rive gauche du Rhin. Ce projet était précisément celui que naguère Napoléon avait exposé à M. de Goltz et que celui-ci avait jugé impraticable. Très perplexe, M. Hansen finit par envoyer au ministre des affaires étrangères un télégramme en ces termes : « La maison de Berlin parle vaguement de prendre la porcelaine de Saxe en échange du vin de Rhin. » A Paris, dans l'entrefaite, M. Drouyn de Lhuys avait résigné ses fonctions et ne gardait plus son portefeuille qu'en attendant son successeur. La réponse, qui arriva quelques heures plus tard, trahit une lassitude découragée : elle était ainsi conçue : « Ne dites plus rien à personne ; revenez quand vous voudrez[36]. »

Plût à Dieu que le découragement eût été sans retour ! L'affaire lamentable des compensations ne devait point se clore sans un dernier épilogue, et non le moins triste. L'Allemagne nous étant interdite, les regards, se détournant du nord-est, se tournèrent vers le nord ; et, comme on n'avait pu ni empiéter sur les provinces rhénanes ni créer une seconde Belgique, on rêva du moins d'absorber l'autre Belgique, celle qui existait déjà.

L'excuse, la seule excuse, ce furent les suggestions de M. de Bismarck. Toutes les vraisemblances, tous les témoignages attestent qu'il fut le vrai tentateur. Il s'y prit de longue main. M. de La Tour d'Auvergne était encore représentant de l'Empereur à Berlin, et déjà le premier ministre prussien montrait le royaume belge comme un prolongement naturel du territoire français. En 1865, en 1866, il avait tenu le même langage à M. Lefebvre de Béhaine, premier secrétaire de l'ambassade : à l'en croire, la France avait le droit de s'étendre partout où se parlait la langue française, et si elle exerçait cette faculté légitime, la Prusse n'aurait rien à y redire. Dans ses dépêches, dans ses livres, dans ses entretiens, M. Benedetti a affirmé, et je le lui ai entendu répéter à plusieurs reprises, que maintes fois M. de Bismarck, en quête d'agrandissements pour son pays, essaya de faire dériver vers la Belgique les ambitions impériales. A Paris, M. de Goltz remplissait le même office et, appréhendant que l'Empereur ne réclamât sa part de profits, s'appliquait à la lui tailler sur toutes ses frontières, hormis celles d'Allemagne. Comme M. Benedetti était à Nikolsbourg, le président du conseil précisa ces pensées ; et ce qui n'avait été jusque-là qu'insinuation devint encouragement positif. Le 26 juillet, notre ambassadeur écrivait à M. Drouyn de Lhuys : « Je n'apprendrai rien de nouveau à Votre Excellence en lui annonçant que M. de Bismarck est d'avis que nous devons chercher un équivalent en Belgique, et qu'il m'a offert de s'en entendre avec nous[37]. »

Par ses qualités, par ses défauts même, Napoléon semblait au-dessus de ces vulgaires tentations. Pour entretenir de faux calculs, pour donner corps à des chimères, son intelligence compliquée trouvait de prodigieuses ressources, et il dépensait plus d'efforts pour s'égarer que d'autres pour se pousser dans le droit chemin. Ces infirmités de l'esprit ne gagnaient point le cœur, et le même homme, qui était capable de toutes les aberrations, ne l'était pas d'une vilenie. Comment ce prince, à l'âme généreuse, s'oublia-t-il jusqu'à la pensée de réparer, aux dépens d'un faible, les disgrâces qu'un fort lui avait infligées ? Habile à discerner les moindres nuances de l'opinion, Napoléon sentait la confiance générale s'amoindrir, et cela à l'heure où l'approche d'un changement de règne rendrait plus funeste tout affaiblissement du prestige dynastique : de là l'anxieux désir d'un succès obtenu coûte que coûte ; de là la conviction que la plus grande des fautes serait une immobilité qui semblerait inertie. Il y a d'ailleurs, par intervalles, des souffles de violence qui passent sur les âmes comme des souffles d'épidémie. Après les iniquités de la Pologne, les sophismes de l'affaire danoise, les brutales hardiesses de la politique prussienne, l'atmosphère était surchargée de ces souffles malsains, et, dans l'oppression générale.de tous les faibles, une seule chose paraissait petitesse d'esprit ou naïveté, c'était de ne rien gagner. Saisi par cette émulation, Napoléon cédait, lentement, peu à peu, avec toutes sortes de retours et de repentirs. Il cédait pourtant et, par surcroît de mauvaise fortune, ses scrupules mêmes se tourneraient contre lui : car s'étant décidé le dernier à être malhonnête, il le serait tardivement, quand tous les profits auraient été cueillis, et quand le seul fruit de l'injustice serait le discrédit du droit déserté. Dans les papiers des Tuileries, une pièce fut trouvée, sans date, dictée à M. Conti et qui, rédigée sans doute à cette époque, révèle les déviations de la conscience impériale. Avec la timidité de ceux qui ne sont pervers qu'à regret, l'Empereur marque en traits un peu indécis l'ébauche de ses mauvaises pensées. Comme pour s'amnistier lui-même, il invoque le principe des nationalités : « Il n'existe pas de nationalité belge, ajoute-t-il, et il importe de fixer avec la Prusse ce point essentiel. » Puis il poursuit en ces termes : « Le cabinet de Berlin semblant disposé à entrer en arrangement avec la France, il y aurait lieu de négocier un acte secret qui engagerait les deux parties. » Ayant tracé cette ligne de conduite, l'Empereur, redevenu soupçonneux, se prend à douter que « cet acte soit une garantie parfaitement sûre ». Bientôt l'hésitation cesse, et il développe les avantages de la combinaison. Cet avantage serait double : le premier serait de compromettre la Prusse, le second serait de rassurer cette même Prusse en lui montrant que la France cherche ses extensions partout ailleurs qu'aux bords du Rhin[38].

Ces desseins, d'abord vagues, ne tardèrent pas à se traduire par un acte très positif. Le 16 août, une instruction où se résumaient les revendications de la France fut envoyée à M. Benedetti. Chose singulière et qui prouve le désarroi des affaires françaises, elle partit du ministère d'État. Notre ambassadeur devait demander la cession de Landau, de Sarrebruck, de Sarrelouis, et, en outre, conclure une entente pour que la cession du Luxembourg nous fût facilitée. Le principal objet de la négociation était un traité secret qui nous permettrait, sans opposition et même avec l'appui de la Prusse, de mettre, le cas échéant, la main sur la Belgique. Le diplomate français, en cas d'objections, était autorisé à renoncer aux petites places fortes, auxquelles on ne tenait guère et qui étaient même qualifiées de vieilles bicoques. De plus, si la crainte des résistances britanniques exigeait cette restriction, il pourrait être convenu qu'Anvers serait constituée en ville libre. En échange de ces stipulations, la France contracterait avec la Prusse une alliance offensive et défensive et en reconnaitrait tous les agrandissements[39].

Muni de ces instructions, M. Benedetti, en une entrevue avec M, de Bismarck, exposa le plan et le débattit. La combinaison se trouvait, en fin de compte, présentée par la France, niais après de si nombreuses, de si pressantes suggestions de la Prusse, que sur elle retombe la principale responsabilité. Plus que jamais affermi dans sa résolution de n'abandonner aucune terre allemande, le président du conseil refusa la cession de Landau, de Sarrebruck, de Sarrelouis, c'est-à-dire des villes qui nous avaient été laissées en 1814. Au lieu d'un double traité, traité ostensible pour le Luxembourg, traité secret pour la Belgique, il jugea convenable la rédaction d'un seul acte qui demeurerait confidentiel. Sur la minute qu'il avait entre les mains, l'ambassadeur nota les corrections à mesure que le premier ministre prussien les lui signalait. Cependant M. de Bismarck exprima le désir d'avoir communication d'un texte exact qu'il soumettrait au jugement du roi. On a déjà dit combien la diplomatie française était courtoise et confiante. Sans objection, M. Benedetti prit la plume, et mit au net le projet amendé et raturé. Il était conçu en ces termes :

ARTICLE PREMIER. — S. M. l'empereur des Français admet et reconnaît les acquisitions que la Prusse a faites à la suite de la dernière guerre qu'elle a soutenue contre l'Autriche et ses alliés...

ART. 2. — S. M. le roi de Prusse promet de faciliter à la France l'acquisition du Luxembourg...

ART. 3. — S. M. l'empereur des Français ne s'opposera pas à une union fédérale de la Confédération du nord avec les États du midi de l'Allemagne, à l'exception de l'Autriche, laquelle union pourra être basée sur un parlement commun, tout en respectant, dans une juste mesure, la souveraineté desdits États.

ART. 4. — De son côté, S. M. le roi de Prusse, au cas où S. M. l'empereur des Français serait amené par les circonstances à faire entrer ses troupes en Belgique ou à la conquérir, accordera le concours de ses armes à la France, et il la soutiendra avec toutes ses forces de terre et de mer envers et contre toute puissance qui, dans cette éventualité, lui déclarerait la guerre.

ART. 5. — Pour assurer l'entière exécution des dispositions qui précèdent, S. M. le roi de Prusse et S. M. l'empereur des Français contractent une alliance offensive et défensive[40]...

Ainsi fut libellé, en une sorte de collaboration tout officieuse et amicale, le projet qui n'était encore qu'une ébauche, mais que l'adhésion des deux gouvernements pourrait transformer en convention définitive. Quand M. Benedetti eut posé la plume, M. de Bismarck plia le document et le serra comme on fait d'une chose qui peut servir. Une seconde fois, il s'était, suivant la recommandation du grand Frédéric, procuré quelque chose d'écrit.

Au milieu de ces pourparlers, le premier ministre prussien achevait de consolider sa fortune. Le 17 août, avait été déposé aux Chambres le projet qui consacrait l'annexion du Hanovre, de la Hesse électorale, du duché de Nassau, de la ville de Francfort. Le roi réclama avec une brièveté modeste ces fruits de la victoire. A quelques jours de là, recevant les délégués du Hanovre, il leur déclara qu'il ne se résignait que le cœur gros, le cœur très gros, au rôle de conquérant. Mais, ajouta-t-il, la Providence l'avait voulu ainsi, et tout ce qui était gain pour la Prusse l'était aussi pour la grande patrie germanique. Quant au reste de l'Allemagne du Nord, tout se ménageait déjà pour plier sous une servitude uniforme les États qui conserveraient les apparences de la souveraineté. — Le 23 août, les préliminaires de Nikolsbourg furent convertis en un traité définitif. Ce fut le traité de Prague. Par-là disparut la dernière crainte que l'Autriche, soit par congrès, soit par assistance de la France, pût se dérober à son ennemi victorieux. — Dans le même temps, la paix fut conclue avec les États du sud. Elle le fut à des conditions à la fois débonnaires et accablantes. Voici où apparut la magnanimité prussienne. Les traités publics signés le 13 août avec le Wurtemberg, le 17 avec Bade, le avec le gouvernement bavarois, un peu plus tard avec la Hesse-Darmstadt, n'imposaient aux vaincus qu'une simple contribution de guerre. Seules, la Hesse-Darmstadt et la Bavière durent consentir, la première à un échange de territoires, la seconde à l'abandon de trois petits districts. Après une si complète défaite et dans l'isolement où l'Autriche laissait ses alliés, ce traitement sembla générosité inespérée. Ce n'était qu'une apparence, et, par acte clandestin, la Prusse avait déjà préparé le vasselage de ceux que la diplomatie officielle proclamait indépendants. Dans son œuvre d'absorption, son inconsciente complice fut, comme on l'a dit, la France. En divulguant à Munich les projets d'extension jusqu'à Mayence, M. de Bismarck put convaincre la Bavière qu'à tort elle compterait sur Napoléon et qu'elle n'avait plus d'autre liberté que le choix de ses maîtres. Alors, alors seulement, les Bavarois, bien à regret et après avoir cherché en vain quelques chances meilleures, se tournèrent vers le roi Guillaume, qui, du moins, représentait à leurs yeux une protection sûre, qui du moins était Allemand comme eux. Déjà la cour de Carlsruhe et la cour de Stuttgart avaient donné l'exemple de la soumission. Les conventions secrètes conclues le 13 août avec le Wurtemberg, le 17 avec Bade, le 22 avec la Bavière, établissaient une alliance offensive et défensive avec la Prusse et plaçaient, en cas de guerre, sous son commandement supérieur toutes les forces alliées. Telle fut la redoutable contre-lettre qui, au mépris de toutes les déclarations publiques, étendit la domination prussienne au-delà du Mein. Chose singulière ! la dernière de ces conventions fut signée vingt-quatre heures- avant le traité de Prague, qui proclamait, en son article 4, l'indépendance du sud. C'est ce qui permit de dire plus tard à Vienne que le traité avait été violé avant même qu'il fût parafé.

Le même jour qui couronna la grandeur prussienne marqua aussi, vis-à-vis de la France, la fin de la politique dilatoire. L'évolution fut brusque. et de nature à décourager toute démarche ultérieure. Vers la fin d'août, comme M. Benedetti revoyait M. de Bismarck, il le trouva remarquablement réservé et surtout remarquablement soupçonneux : il doutait que le projet belge, naguère débattu, fût opportun ; puis, sans souci de blesser ceux qu'il ne craignait plus, il se demandait si l'empereur Napoléon ne se servirait pas d'une telle négociation pour créer des ombrages entre la Prusse et l'Angleterre. M. Benedetti était trop avisé pour ne point pénétrer le changement. Aussi inquiet que M. de Bismarck était refroidi, il écrivait le 29 août : « Quel degré de confiance pouvons-nous, de notre côté, accorder à des interlocuteurs accessibles à de pareils calculs ! » Poursuivant en un langage de plus en plus désabusé, il rappelait la mission du général de Manteuffel à Saint-Pétersbourg. « Que si l'on refuse de nous écouter, continuait-il, c'est qu'on a obtenu ailleurs des assurances qui dispensent de compter avec nous. Il faut à la Prusse, comme M. de Bismarck prétend l'avoir dit au roi, l'alliance d'une grande puissance ; si l'on décline celle de la France, c'est qu'on est déjà pourvu ou à la veille de l'être[41]. »

Cependant l'ambassadeur avait été autorisé à se rendre à Carlsbad ; il y resta quinze jours, prêt à interrompre sa villégiature au premier message du président du conseil. L'attente fut vaine. En revanche, M. Lefebvre de Béhaine, demeuré à Berlin à titre de chargé d'affaires, eut à essuyer les brusqueries du premier ministre, tout à coup devenu de caressant hautain, de conciliant querelleur. Un jour, c'était le 10 septembre, à propos d'un incident de minime importance, il se répandit en vifs reproches sur la politique française : « La France, disait-il, prétendait intervenir dans la constitution de la Confédération du nord : elle avait obligé la Prusse à modérer ses prétentions vis-à-vis de la Bavière et de la Hesse-Darmstadt ; elle s'était ingérée de toute façon dans les affaires de Saxe, contrairement à la lettre et à l'esprit des préliminaires de paix. » M. Lefebvre de Béhaine écouta d'abord ce langage avec un étonnement plein de stupeur. Bientôt, revenu de son trouble, il comprit que l'homme qui parlait de la sorte n'avait plus rien à tirer de notre amitié. Le jour même, notre chargé d'affaires, en une dépêche à son gouvernement, marquait sa surprise pénible, presque douloureuse : « Il fut un temps, encore bien présent à mes souvenirs, où jamais, à aucun prix, l'éminent homme d'État n'aurait eu de pareils abandons de paroles et de pensées... J'ai rompu sans regret un entretien aussi stérile[42]. »

Les jours suivants, le principal souci du président du conseil fut de se dérober à toute explication : « M. de Bismarck souffre d'une rechute de ses névralgies ; il est obligé de garder la chambre et ne reçoit personne. » Ainsi s'exprimait la Gazette de l'Allemagne du Nord. Lorsque M. Benedetti regagna Berlin, M. de Bismarck, toujours, disait-on, de santé précaire, venait de s'éloigner pour une longue absence. Quand il revint, les relations reprirent, sinon intimes comme par le passé, au moins très correctes. Mais pouvait-il être question de renouer, à propos de la Belgique, les pourparlers interrompus ? Napoléon lui-même n'avait-il pas perdu le souvenir de ses courtes convoitises ? Par malheur, il est plus aisé de chasser une mauvaise pensée que d'en détruire la trace. Un gage écrit restait aux mains de M. de Bismarck, gage qu'on avait eu l'imprudence de livrer, qu'on n'eut point l'occasion de ressaisir ; et ce document, mis en lumière avec un à-propos perfide, grossi en outre par les commentaires de l'Europe, transformerait un jour en un dessein profondément médité ce qui, dans la politique française, ne fut sans doute qu'une passagère déviation.

 

VIII

D'un bout à l'autre de l'Allemagne, la Prusse triomphait. Le monde, qui croyait avoir épuisé tous les sujets de surprise, n'était pas au bout de ses étonnements. Il apprit vers ce temps-là, non sans une médiocre stupeur, que la France avait, elle aussi, de nombreux sujets de se réjouir.

Depuis le 12 août, M. Drouyn de Lhuys avait cessé, en fait, de diriger le ministère des affaires étrangères. Le 1er septembre, il avait été remplacé par M. de Moustier, ambassadeur auprès de la Porte. Comme celui-ci était encore à Constantinople, l'intérim fut confié à M. de La Valette, ministre de l'intérieur. Ce fut lui qui entreprit de nous exposer la démonstration de tous nos bonheurs.

Ils étaient grands, à en juger par la longueur de la circulaire qui les énuméra. Cette circulaire, sorte de synthèse des événements récents, fut adressée, sous la date du 16 septembre, aux agents diplomatiques de l'empire français. Elle prétendait s'élever au-dessus des préjugés d'un autre âge : en quoi elle avait raison, car aucun autre âge n'eût découvert ce qu'elle imaginait.

La dépêche débutait par l'aveu des émotions publiques : « L'opinion, disait-elle, flotte incertaine entre la joie de voir les traités de 1815 détruits et la crainte que la puissance de la Prusse ne prenne des proportions excessives, entre le désir de maintenir la paix et l'espérance d'obtenir par la guerre un agrandissement territorial. Elle applaudit à l'affranchissement complet de l'Italie, mais veut être rassurée sur les dangers qui pourraient menacer le Saint-Père. »

A cette brève confession succédait, comme en un discours, la division des matières qu'on se proposait d'aborder. « La France, disait le publiciste officiel, ne saurait avoir une politique équivoque... Pour dissiper les incertitudes et fixer les convictions, il faut envisager dans leur ensemble le passé tel qu'il était, l'avenir tel qu'il se présente.

Un tableau du passé suivait, mais tellement chargé de sombres couleurs qu'on se demandait quelle providence secourable nous avait jusqu'ici gardés en vie. « Après 1815, la Sainte-Alliance réunissait contre la France tous les peuples, depuis l'Oural jusqu'au Rhin. » De quelque côté qu'on se tournât, apparaissait « la coalition des trois cours du Nord, unies par leurs défaites, par leurs victoires, par leurs traités, par leurs communes défiances contre notre action libérale et civilisatrice ». Le plus grand péril provenait « de la Confédération germanique, qui comprenait, avec la Prusse et l'Autriche, 80 millions d'habitants, s'étendait depuis le Luxembourg jusqu'à Trieste, depuis la Baltique jusqu'à Trente, nous entourait d'une ceinture de fer et nous enchaînait par les plus habiles combinaisons territoriales ». — « Si l'on excepte l'Espagne, nous n'avions aucune possibilité de contracter une alliance sur le continent. L'Italie était morcelée. La Prusse n'était ni assez compacte ni assez indépendante pour se dégager de ses traditions. L'Autriche était trop préoccupée de conserver ses possessions en Italie pour pouvoir s'entendre intimement avec nous. »

Les doléances sur les disgrâces de l'Italie, l'exiguïté de la Prusse, les préoccupations italiennes de l'Autriche servaient de transition pour décrire l'état présent. Dans les développements qui suivaient se montrait l'Europe de l'avenir. A ce point de sa tâche, le rédacteur de la circulaire s'arrêtait avec complaisance et un à un découvrait tous nos avantages : « La coalition des trois cours du Nord est brisée. Le principe nouveau qui régit l'Europe est la liberté des alliances. Toutes les grandes puissances sont rendues les unes et les autres à la plénitude de leur indépendance, au développement régulier de leurs destinées. Au midi, l'Italie est mise en possession de tous ses éléments de grandeur nationale, et, malgré des susceptibilités irréfléchies ou des injustices passagères, ses principes, ses intérêts, ses idées la rapprochent de la nation qui a versé son sang pour elle. » Il n'était pas jusqu'à la grandeur prussienne qui ne parût un gage de sécurité. Les esprits timides, chagrins ou routiniers pouvaient seuls s'en offusquer. Quant aux autres, ils n'en prendraient aucun ombrage. Un argument ingénieux était imaginé pour flatter les chauvins, pour rassurer les naïfs : en s'unifiant, l'Allemagne ne faisait qu'imiter la France. « Fière de son indestructible nationalité », la France serait-elle jalouse de ceux qui marchaient à sa suite ?

Le spectacle, consolant dans l'ensemble, ne l'était pas moins dans les détails. Tous, jusqu'au Pape, avaient lieu de se rassurer. Une chose surtout charmait le ministre : c'était de voir surgir dans la Baltique comme dans la Méditerranée des marines qu'il appelait avec une bienveillance dégagée « des marines secondaires ». Et il ajoutait, d'un ton de plus en plus satisfait : « Elles défendront la liberté des mers. » Quant à l'Autriche, on la félicitait de s'être soustraite à ses préoccupations italiennes ou germaniques, et on l'invitait avec une obligeante condescendance à porter son activité vers l'Europe orientale, où elle ne rencontrerait ni compétiteurs ni ennemis. Il fallait compter que certains esprits obstinés se montreraient rebelles aux enseignements de l'histoire ou de l'ethnographie. Pour ceux-là, on recourait à la statistique : « La France, avec l'Algérie, aurait bientôt 40 millions d'habitants ; l'Allemagne, 37 ; l'Autriche, 35 ; l'Italie, 26 ; l'Espagne, 18. Qu'y avait-il, dans cette distribution des forces, qui dût nous inquiéter ? »

Le public, car c'était bien au public plus qu'à la diplomatie que le document s'adressait, était d'ailleurs averti que l'organisation nouvelle découlait de la force des choses et qu'il faudrait s'y soumettre par nécessité si on ne l'acceptait par libre adhésion. « Une puissance universelle, faut-il le regretter ? pousse les peuples à se réunir en grandes agglomérations en faisant disparaître les États secondaires. » Ici un peu de résignation se mêlait à l'apologie. Mais le ministre se rassurait bientôt en invoquant deux autorités : dans le ciel, celle de la Providence, qui sans doute avait voulu diriger ainsi les destinées du monde ; sur la terre, celle du fondateur de la dynastie napoléonienne, qui avait déposé sur le continent européen le germe de nationalités nouvelles. Dans la Péninsule, Napoléon avait créé le royaume d'Italie ; en Allemagne, on découvrait qu'il avait aboli 253 États indépendants. Si le grand Empereur avait agi de la sorte, pouvait-on reprocher à M. de Bismarck d'avoir détruit un royaume, spolié deux grands-ducs, découronné une ville libre, réduit une quinzaine d'autres petits princes à la condition de vassaux ? Ces modestes remaniements territoriaux méritaient-ils le nom de conquête ? n'était-ce pas plutôt simplification ?

Dans les pièces émanées du gouvernement impérial, il n'était point d'aberrations qu'un souffle de générosité ne pénétrât. Cette marque généreuse, c'était l'empreinte que Napoléon, à la fois bon et funeste, mettait à tout ce que touchait sa main. La circulaire proclamait que le véritable équilibre résidait clans les vœux satisfaits des nations de l'Europe. Elle protestait contre cette maxime jalouse que la grandeur d'un pays dépend de l'affaiblissement des puissances voisines. L'Empereur se félicitait d'avoir arrêté l'effusion du sang, modéré le vainqueur, atténué les revers. Il désavouait toute guerre de races, plaçait au-dessus de tous les agrandissements les intérêts de la civilisation et du progrès. Ainsi parlait le souverain, et en un langage irréprochable. Pour que rien ne manque à l'étrangeté de la fameuse dépêche, tout à coup ces belles, ces nobles formules s'interrompaient, et une seule ligne suffisait à en détruire l'effet apaisant. Après s'être ingénié à rassurer le pays, l'Empereur ressaisissait sa pensée et, confessant implicitement tout ce qu'il venait de nier, proclamait l'urgence de perfectionner sans délai notre organisation militaire. Cet appareil belliqueux ne se montrait que pour se retirer aussitôt. De nouveau, la note pacifique dominait. Et la circulaire s'achevait par l'affirmation réitérée que la France n'avait rien à craindre, rien à regretter ; qu'elle n'avait rien laissé échapper de sa grandeur, rien perdu dans l'opinion du monde. Cette assurance n'avait qu'un tort, c'était de se répéter au-delà de ce que voulait l'habileté. Car on eût dit qu'on doutait de la crédulité du public ou que le gouvernement eût besoin de se certifier à lui-même ce qu'il s'efforçait d'accréditer autour de lui.

Qui composa cette circulaire fameuse ? On a affirmé qu'elle fut rédigée par Napoléon lui-même, qui, revenu à une santé meilleure, avait repris la direction des affaires. L'affirmation est vraisemblable ; car, dans le document, on trouve, en plusieurs endroits, la manière accoutumée du souverain. Si le texte ne fut pas l'œuvre du maître, on ne peut douter que les grandes lignes n'aient été tracées sous son inspiration. Il était malaisé de trouver un diplomate de carrière pour coordonner des doctrines si étranges ou les autoriser de sa signature. Cependant M. de La Valette, ministre de l'intérieur, se trouvait chargé, par intérim, des affaires étrangères. Il s'était montré toujours très hostile à l'alliance autrichienne, et toujours aussi avait proclamé comme inévitable une transformation de l'Europe. L'occasion s'offrit pour lui de faire acte de bon courtisan sans s'écarter de son propre avis. La dépêche partit de la place Beauvau sans même passer par le quai d'Orsay. Pourrait-on s'en étonner ? Après tout, ne s'agissait-il pas d'un véritable manifeste à l'adresse du pays ?

Le pays accueillerait-il la glorification ? Le Français « né malin » eût perdu le sens de la critique s'il n'avait pénétré ce que cachait de mécomptes cet excès de contentement. Ceux-là seuls se réjouirent pour qui toute destruction de l'ancien monde était sujet d'allégresse, dût chaque pierre détachée du vieil édifice écraser quelque chose de la France. L'impression générale se nuança de tristesse, de scepticisme et d'ironie. « Sans doute, disaient les uns, le gouvernement a voulu par avance répondre au prochain discours de M. Thiers... » — « ... La circulaire, ajoutaient les autres, substitue le patriotisme européen au patriotisme français. Elle serait excellente... à la condition que M. de Bismarck en voulût faire une pareille. » Ce qui était, chez le plus grand nombre, persiflage se transformait chez les conservateurs, chez les hommes des anciens partis, en indignation ou en mépris. « Il faut, écrivait M. Doudan, recevoir de l'État un traitement bien considérable pour prendre son courage à deux mains et nous dire de ces choses-là[43]. » Le manifeste eut la bonne fortune d'échapper au plus impitoyable, au plus fin des critiques. De quelle main d'artiste, à la fois cruelle et délicate, Prévost-Paradol ne l'eût-il pas déchiqueté ! Heureusement le Courrier du dimanche avait été, depuis un mois, supprimé. Cependant on attendait le jugement de la presse étrangère. L'Angleterre s'étonna qu'elle ne fût point nommée, et l'Autriche, qu'on s'obstinât à l'entraîner vers l'Orient. En Prusse, l'annonce de notre réforme militaire résonna comme un désagréable avertissement. A cela près, l'approbation domina au-delà du Rhin : « La circulaire, dit-on, implique le désaveu de l'ancienne politique française, de la politique de Louis XIV, de celle qui prétendait s'imposer à l'Europe et tenir à l'arrière-plan l'Allemagne morcelée. »

Déplacée, presque ridicule par son imperturbable optimisme, la dépêche du 16 septembre avait du moins un double mérite : celui d'affirmer la paix, celui de détruire le vain rêve des compensations. A une apologie puérile à force d'être insoutenable, s'adaptait une conclusion assez sensée, celle qu'il y aurait imprudence, témérité même, à se débattre contre le fait accompli. De grandes, de lourdes erreurs avaient été longtemps entretenues. Les fautes étant consommées, le pire serait de vouloir inconsidérément les réparer ; et la même politique, qui eût été aisée avant la guerre, praticable encore au lendemain de Sadowa, ne pourrait entraîner, après l'entière consolidation de la Prusse, qu'embarras, déboires et périls. La circulaire, même sous ses formes les plus triomphales, laissait percer par intervalles une pensée résignée. Par cette résignation, par cette résignation seule, elle était raisonnable. Toutes les occasions ayant été manquées, la seule conduite efficace serait le recueillement, la garde vigilante des frontières, un soin attentif à fuir les incidents, à éviter les conflits ; en autres termes, cinquante années de prudence, de modestie, de sagesse. Seulement ces choses n'avaient pas besoin de se déguiser en six pages d'affirmations téméraires : elles pouvaient s'écrire en quatre lignes : le mieux eût été encore de ne rien écrire du tout, et de cheminer silencieusement dans la voie étroite où nos fautes nous avaient resserrés.

Cette politique serait-elle celle de l'avenir ? Dans les temps qui vont suivre, on verra le gouvernement impérial, perpétuellement oscillant, résigné, avec des retours de hauteur, fiévreux et insouciant tout ensemble, répugnant à préparer la guerre comme à garder la paix. En cet automne de 1866, après tant d'émotions, de conseils tumultueux, de desseins débattus, repris, abandonnés, la principale aspiration était le repos Comme la saison s'avançait, la cour se rendit, suivant la coutume, à Biarritz. Il ne semble pas que la gravité des événements à peine apaisés ait rien ôté à l'entrain des plaisirs habituels. « Nous ne sommes pas aussi sérieux qu'il conviendrait à des gens aussi respectables que nous tous, écrivait Mérimée. Napoléon, qui était demeuré à Saint-Cloud, arriva à son tour à la villa impériale ; ses serviteurs le retrouvèrent non seulement de santé raffermie, mais ayant repris une vigueur inespérée, et ce fut parmi eux une joie sincère, presque tous ayant éprouvé sa bonté simple et sa générosité. Le choléra disparaissait peu à peu, après avoir fait un assez grand nombre de victimes, après avoir aussi fourni aux souverains l'occasion de déployer leur courage : car chez eux le cœur était fort au-dessus de la sagesse ; et Amiens garde encore le souvenir de la visite qu'y fit l'Impératrice au plus fort du fléau. Les plus vives doléances étaient celles des paysans, désolés de la pénurie des récoltes ; et, dans leur ignorance de ce qui plus tard leur coûterait si cher, ils se montraient beaucoup plus sensibles à ce mécompte qu'aux complications d'événements obscurs et lointains. Au milieu de ce calme relatif, le sentiment d'un péril, éloigné encore mais menaçant, se trahissait par un surcroît de sollicitude pour tout ce qui touchait à la défense nationale. Les journaux publiaient, en les soulignant, des nouvelles qui, en autre temps, eussent passé inaperçues. Un jour, ils annonçaient qu'on venait de décorer un certain M. Chassepot, inventeur d'un fusil qui serait adopté pour l'armée et qui était, disait-on, supérieur au fusil prussien. Un autre jour, une feuille officieuse exhumait du Progrès du Pas-de-Calais un article écrit à Ham par Louis Bonaparte en 1843, et où le futur empereur proposait d'appliquer à l'armée française l'organisation prussienne. Au mois de novembre, la cour s'étant transportée à Compiègne, on remarqua parmi les invités un nombre inaccoutumé de militaires. Tandis que les larges breaks des équipages impériaux conduisaient en forêt les hôtes des souverains, l'Empereur s'enfermait avec ses généraux et débattait anxieusement les projets qui élèveraient les ressources de la France au niveau de ce qu'exigeait sa sécurité. Ainsi s'acheva l'année 1866. L'éclat des fêtes, les pompes des réjouissances publiques, on les retrouverait encore, et l'Exposition universelle, préparée pour 1867, allait en ramener le retour. Le bonheur, hélas ! après le grand coup de Sadowa, il faudrait y renoncer. Mérimée écrivait vers ce temps-là : « L'Empereur est préoccupé de bien des choses qui apportent chacune leur contingent d'embarras : le Mexique, l'Allemagne, le Pape, la mauvaise récolte, le fusil à aiguille. » — « Tout est à solder à la fois, ajoutait-il avec une nuance découragée. » Entre toutes les entreprises à solder, la plus urgente était celle du Mexique. En même temps que les mécomptes des affaires allemandes s'accumulaient les mécomptes du Nouveau Monde. Ce sont les derniers jours de l'empire de Maximilien qu'il nous faut maintenant raconter.

 

 

 



[1] Un peu plus tard, l'armée de l'Elbe, tout en conservant son existence distincte, fut subordonnée au prince Frédéric-Charles.

[2] Voir t. II, p. 8-9.

[3] Voir ROTHAN, l'Affaire du Luxembourg, p 44 et suiv.

[4] Séance du 20 février 1878.

[5] SYREL, Die Begründung des Deutschen Reiches durch Wilkelm I, t. V, p. 238, 239, 240.

[6] Dépêche télégraphique à M. Drouyn de Dhuys, 9 juillet. (Documents diplomatiques, 1867, p. 69.)

[7] Diarii delle campagne del 1848-1849, 1859, 1860, 1866, scritti da un aiutante di Campo di S. M. il re Vittorio-Emmanuele II, p. 358.

[8] Lettre du 6 juillet (Autobiografia di un veterano, t. II, p. 265).

[9] LA MARMORA, I segreti di stato nel governo costituzionale, p. 12.

[10] Autobiografia di un veterano, t. II, p. 266.

[11] Lettere e documenti del barone, t. VIII, p. 43.

[12] Voir D'HARCOURT, les Quatre Ministères de M. Drouyn de Lhuys, p. 256.

[13] BISMARCK, Pensées et souvenirs, t. II, p. 44.

[14] Voir BERNARD D'HARCOURT, les Quatre Ministères de M. Drouyn de Lhuys, p. 275.

[15] Voir Documents pour l'histoire contemporaine, publiés par M. PRADIER-FODÉRÉ, p. 16.

[16] Lettre de M. le général de Miribel, 18 février 1874. (Mémoires du maréchal Bandon, t. II, p. 148.)

[17] Rapport du 11 juillet. (SYBEL, Die Begründung des Deutschen Reiches, t. V, p. 246-249.)

[18] Voir Mémoires, t. II, p. 12-14.

[19] BISMARCK, Pensées et souvenirs, t. II, p. 52 et suiv.

[20] Voir Lettere e documenti del barone Ricasoli, t. VIII, p. 83.

[21] Lettre du général della Rocca, 29 juillet. (Autobiografia di un veterano, t. II, p. 282.)

[22] Voir Autobiografia di un veterano, t. II, p. 278.

[23] Lettre de l'empereur Napoléon à M. de La Valette, 12 août 1866.

[24] Lettre de M. Drouyn de Lhuys à l'empereur Napoléon, 12 octobre 1867.

[25] Voir lettre de M. Benedetti à M. Drouyn de Lhuys, 4 juin 1866, (Ma Mission en Prusse, p. 165.)

[26] Rapport du 5 août. (Papiers de Cercey.)

[27] Voir Ma Mission en Prusse, p. 179.

[28] SYBEL, Die Begründung des Deutschen Reiches, t. V, p. 379.

[29] Lettre du 12 août 1866.

[30] VILBORD, l'Œuvre de M. de Bismarck, p. 522-523.

[31] Voir Documents diplomatiques, p. 83.

[32] Voir SYBEL, Die Begründung des Deutschen Reiches, t. V, p. 406-407.

[33] Voir Documenti del barone Ricasoli, t. VIII, p. 111.

[34] Moniteur, 7 août 1866.

[35] M. DE PERSIGNY, Mémoires, p. 332-333.

[36] Voir HANSEN, Quinze Ans à l'étranger, p. 108-115.

[37] Voir BENEDETTI, Ma Mission en Prusse, passim. — BENEDETTI, Essais diplomatiques, p. 45-55. — Voir aussi Documents diplomatiques, publiés en 1870. — HANSEN, Quinze Ans à l'étranger, p. 91, etc.

[38] Papiers des Tuileries, t. I, p. 16-17.

[39] Papiers de Cercey. On sait que M. Rouher, en 1870, avait transporté en sa propriété de Cercey un certain nombre de papiers d'État, croyant par-là les mettre en sûreté. Ces papiers furent saisis par l'ennemi et transportés à Berlin. Une partie de ces documents fut publiée par le gouvernement prussien dans le Reichsanzeiger (Moniteur de l'Empire) du 20 octobre 1871.

[40] Voir fac-similé dans les Archives diplomatiques, 1871-1872, t. III, 280-281.

[41] Papiers de Cercey.

[42] Voir sur cet incident les Quatre Ministères de M. Drouyn de Lhuys, p. 316-319.

[43] DOUDAN, Correspondance, t. IV, p. 54.