SOMMAIRE : I. — Condition de la Prusse
au moment où s'ouvrent les hostilités : quels motifs font douter de ses
succès. — M. de Bismarck et M. de Moltke, — Conduite vis-à-vis de la France,
vis-à-vis des États du nord, vis-à-vis des États du sud : comment toutes les
forces se concentrent contre l'Autriche : plan de campagne et comment il
s'exécute. — Défaite des Italiens à Custozza (24, juin 1866). — Prodigieuse
rapidité de la campagne de Bohême : combats divers : grande victoire des
Prussiens à Sadowa (3 juillet 1866).
II. — Impression
publique en France à la nouvelle de la bataille de Sadowa. — L'Autriche cède
la Vénétie à la France et sollicite la médiation de Napoléon. — Double
dépêche de l'Empereur au roi de Prusse et au roi d'Italie. Quel sera le
caractère de la médiation française ? — Conseil mémorable tenu à Saint-Cloud,
et quel en fut le résultat.
III. — Comment la
proposition de médiation française est accueillie au quartier général
prussien : dépit et embarras : réponse empressée en apparence et, au fond,
dilatoire. — Quel accueil la même proposition reçoit en Italie : comment et
pour quels motifs les Italiens s'insurgent contre leur bonne fortune. —
Efforts tentés de Paris par M. Nigra pour calmer le roi, les ministres, les
généraux : médiocre effet de ces avis : l'armée italienne envahit la Vénétie.
— Quelle ressource restait à la France : idée d'un congrès : ses chances :
comment la suggestion ne fut point accueillie.
IV. — M. Benedetti au
quartier général prussien : situation singulière de l'ambassadeur de France :
ses entretiens avec M. de Bismarck et disposition du premier ministre
prussien.
V. — État des choses à
Paris : courants divers : la cour : l'Empereur. — Comment cette situation
favorise les menées de M. de Goltz : ses entretiens avec l'Empereur : comment
l'ambassadeur prussien prépare le souverain aux projets d'annexion dans
l'Allemagne du Nord : extraordinaire condescendance de Napoléon et de quelle
façon il est amené à tolérer toutes les ambitions prussiennes : irritation et
surprise découragée de M. Drouyn de Lhuys.
VI. — Une fois
maîtresse dans l'Allemagne du Nord, la Prusse a intérêt à ne pas rendre
l'Autriche irréconciliable : comment l'Autriche elle-même a intérêt à la paix
: préliminaires de Nikolsbourg (26 juillet 1866). —Les États secondaires :
armistice conclu avec eux. — L'Italie : quel esprit de résistance y prévaut :
continuation des hostilités : combat naval de Lissa : comment et après
quelles répugnances le cabinet de Florence se décida à l'armistice.
VII. — Les
compensations : comment, dans l'état de la France et de la Prusse, cette
politique était tardive, chimérique et funeste. — Premiers pourparlers à
Nikolsbourg. — Demande relative à Mayence : sous quelle influence cette
demande est formée : embarras de M. Benedetti : sa communication au premier
ministre prussien : entrevue de notre ambassadeur et de M. de Bismarck :
comment celui-ci repousse toute cession de territoire allemand, comment la
demande est abandonnée : de quelle façon M. de Bismarck l'exploite pour
ramener à lui l'opinion publique allemande, rallier la Russie, peser sur les
États secondaires du Sud. — L'Empereur, interrompant sa cure, revient de
Vichy à Saint-Cloud : déplorable désarroi des affaires françaises. — Encore
les compensations : négociation officieuse pour la création d'un royaume
neutre sur la rive gauche du Rhin : curieuse mission de M. Hansen et son
complet échec. — Comment le gouvernement impérial est amené à chercher ses
compensations en Belgique : comment M. de Bismarck et ses agents s'étaient
appliqués, à maintes reprises, à faire dévier sur ce pays les ambitions
françaises : note trouvée aux Tuileries. — Demande formulée par M. Benedetti
: projet écrit, et comment il est laissé aux mains de M. de Bismarck. — Dépôt
du projet sur les annexions dans l'Allemagne du Nord : traités secrets avec
les États du Sud. — Comment M. de Bismarck peut dépouiller tout ménagement :
fin de la politique dilatoire.
VIII. — La circulaire
du 16 septembre 1866. — Analyse de cette circulaire fameuse. — Comment, à
travers de monstrueuses aberrations, elle a au moins le mérite d'affirmer la
politique pacifique. — Comment finit l'année 1866 : mélange d'apaisement et
de préoccupations.
I M. de
Bismarck avait souhaité la rupture. Ce qui parut, après coup, entreprise de
génie fut jugé, sur l'heure, témérité. Au moment où les hostilités
s'ouvraient, le public, supputant les chances propices ou contraires,
inclinait à prédire des revers pour la Prusse, ou du moins une longue lutte,
plus épuisante que décisive. Le roi, qui allait quitter sa capitale,
laisserait derrière lui les traces de l'ancien conflit parlementaire, et ce
qui n'était que rivalité ardente deviendrait, à la première défaite, révolution.
La bourgeoisie était irritée, et le peuple, terrifié des dangers de la
guerre. L'armée elle-même, constituée d'après des règles peu connues ou mal
comprises au dehors, apparaissait comme une garde nationale très
perfectionnée, et il n'était guère d'homme du métier qui n'envisageât avec
quelque défiance toutes ces nouveautés. La paix, heureusement maintenue
depuis 1815, n'avait permis aucune autre expérience que celle des camps
d'instruction. Car vraiment on ne pouvait ni rappeler la courte compagne de 1848
en Holstein, ni surtout invoquer la facile victoire de Düppel. Parmi les
militaires, ceux qui avaient visité Berlin n'avaient pas laissé que d'être
frappés par la silencieuse activité de l'état-major prussien, toujours en
éveil, toujours en quête de progrès, attentif à approprier pour la guerre
toutes les inventions, même les plus pacifiques. Mais ces choses étaient
soupçonnées plutôt que pénétrées, et, soit légèreté ou paresse, soit
confiance en soi-même, on s'en détournait sans les approfondir. Ce qu'on
savait laissait l'impression d'un grand savoir, mais peu utilisable dans les
réalités de la vie en campagne, et plus propre à refroidir qu'à développer
l'inspiration chez un vrai capitaine. Il n'était pas jusqu'à l'arme des
Prussiens, le fusil à aiguille, qui n'éveillât quelque raillerie : l'arme
était ingénieuse, disait-on, mais compliquée, de portée médiocre, et la
rapide consommation des munitions en amènerait bien vite l'épuisement. Les
plus malveillants ajoutaient : « Science prussienne, fusil à aiguille,
feront pareillement faillite sur le champ de bataille. » Cette opinion,
assez répandue en Europe, était, dans notre pays, très générale. Elle
s'affermissait par la grande estime qui s'attachait aux troupes
autrichiennes, fidèles, disciplinées, solides, organisées d'après les
meilleures méthodes anciennes, Naguère, dans les plaines de Lombardie, ces
vaillantes troupes avaient failli, plus d'une fois, conquérir la victoire.
Ayant été les dignes émules de l'armée française, la première du monde, à ce
qu'on assurait, quelles ne seraient pas leurs chances contre l'armée
prussienne ! Ainsi pensaient la plupart de nos compatriotes, et l'écho de ces
illusions se prolongeait jusqu'au palais des Tuileries. Même si
on se dégageait de ces Jugements, la tâche de la Prusse apparaissait
singulièrement malaisée, ne fût-ce que par le grand nombre de points où elle
était vulnérable. A l'ouverture des hostilités, elle était tenue de faire
face à trois ennemis à la fois. Au nord du Mein, elle avait à surveiller les
corps hanovriens, hessois, saxons. Au sud du Mein, s'armaient contre elle les
contingents mobilisés de la Bavière, du Wurtemberg et de Bade. Enfin, sur sa
frontière méridionale, la menaçait son grand ennemi, l'Autriche. Sans doute,
l'alliance italienne obligerait l'empereur François-Joseph à porter vers le
Mincio une partie de ses effectifs. Mais même avec le bénéfice de cette
diversion, combien ne seraient pas redoutables les armées impériales,
rassemblées sous le commandement de Benedek et qui, avec un peu d'audace,
pourraient déborder en Silésie, peut-être marcher sur Berlin ! A tous ces
soucis se joignait un autre sujet de perplexité. Quand la double querelle
contre la Confédération germanique et contre l'Autriche absorbait toutes les
forces du royaume, convenait-il de dégarnir les provinces rhénanes ? Au-delà
était la France, et Napoléon se refusait à parler. Son silence, qui n'était
que l'effet de ses irrésolutions, prenait au dehors les apparences de quelque
profonde politique qui se révélerait à l'heure la plus inattendue. Quel
serait, en cas de défaite, le prix de son assistance ? en cas de victoire, le
dernier mot de son arbitrage ? en cas de succès partagé, la loi de sa
médiation ? Nul, fût-il pénétrant comme Bismarck, ne savait en quel rang il
convenait de le placer, allié ou adversaire, complice ou ennemi. La
fortune avait proportionné les ressources de la Prusse à l'urgence de ses
périls et aux besoins de sa grandeur. Elle ne s'était point arrêtée à
mi-chemin de ses faveurs. Aux côtés du roi Guillaume, elle avait élevé un
politique, M. de Bismarck : pour compléter le politique, elle suscita un
soldat, M. de Moltke. Nous connaissons le politique. Ce qui suit va montrer
le soldat. Mais le mot de soldat est-il juste, et répond-il à la physionomie
du personnage que ce récit doit dépeindre ? Dans le chef d'état-major
prussien, rien du guerrier qui entraîne, rien du capitaine aux soudaines
intuitions, rien du général qui vit au milieu des camps. Un type nouveau,
inconnu au passé, s'inaugure avec lui, celui du militaire, recueilli comme un
penseur, absorbé comme un géomètre, sans flamme ou se gardant de la laisser
jaillir, s'isolant des troupes pour les mieux conduire, et mûrissant dans une
persévérante étude tout ce qui s'exécutera dans le labeur des longues marches
ou dans le tumulte des champs de bataille. A la manière de ces vigoureux
joueurs d'échecs qui, même loin du jeu et par la seule tension de la pensée,
dirigent leurs pièces, les poussent de place en place, et s'assurent le gain
final, il combine à distance les mouvements, mesure les obstacles, pénètre
les intentions de l'adversaire, suppute froidement la consommation des vies
humaines et, à force de calculs, précise d'avance le point de concentration
des corps séparés, le lieu du combat, l'heure de la victoire. Le trait
dominant est la prévoyance, mais une prévoyance si attentive, si universelle,
que nul génie ne la surpasserait. Poussé à ce point, l'art militaire n'est
plus une science à part, mais la quintessence de toutes les sciences,
asservies pour la destruction. Tout lui vient en aide : la géographie,
l'ethnographie, la mécanique, la chimie, les innombrables applications de
l'industrie, et très particulièrement ces découvertes modernes qui semblent
n'avoir été faites que pour rapprocher les hommes et leur assurer un surcroît
d'aisance et de paix. C'est cet art, à la fois prodigieux et cruel, que, le
premier de tous, M. de Moltke allait pratiquer. Et ce même art sera celui des
luttes futures, à moins que le progrès de la raison humaine et la clémence de
Dieu n'épargnent pour toujours aux siècles à venir tout ce que notre siècle a
vu. Le
politique et le soldat se complétèrent. S'aidant l'un l'autre, ils doublèrent
les forces de leur patrie. Il y parut bien à la décision mêlée de prudence
qui présida à tous les préparatifs de la lutte. Comme les contingents
prussiens, si nombreux qu'ils fussent, étaient insuffisants à garder toutes
les frontières, les provinces rhénanes furent dégarnies de troupes.
L'équivoque attitude de Napoléon rendait la mesure osée. Mais, en toute
grande entreprise, il y a une part de risque qu'il n'est point permis de
répudier, une part de témérité qui est une portion du génie. Avant que les
hostilités s'ouvrissent, les corps échelonnés depuis Mayence jusqu'à Cologne
furent dirigés vers les districts orientaux du royaume. Il arriva donc qu'ils
pesèrent de tout leur poids dans la lutte contre l'Autriche. Plus tard, dans
la sécurité du péril conjuré, Bismarck avoua sa hardiesse, et s'en vanta
comme on fait d'une audace qui a réussi. Il
importait que, dès le début de la campagne, les États secondaires de
l'Allemagne septentrionale fussent promptement réduits. Une action militaire
d'une rapidité incroyable déconcerta ces débiles ennemis. Le 14 juin avait eu
lieu le vote de mobilisation de l'armée fédérale. Un délai de douze heures
fut imparti aux princes pour revenir à résipiscence et se rallier à la
Prusse. Les envahisseurs étaient prêts, et les chemins de fer allaient
inaugurer une nouvelle méthode, pleine d'imprévu et de soudaineté. Comme les
souverains refusaient de se déjuger, Hanovre fut occupé le 17 juin, Dresde le
18, Cassel le 19. L'Électeur de Hesse fut transféré à Minden, puis à Stettin.
Le roi de Saxe se réfugia en Bohème, n'ayant d'autre souci que de sauver son
armée et de mettre en sûreté les richesses de la galerie verte. Quant
aux soldats hanovriens, ils descendirent vers Gœttingue, cherchant à
rejoindre les contingents du sud. Au milieu d'eux était leur roi, prince
aveugle, âgé déjà, mais d'une âme supérieure à sa fortune. Quelques jours
plus tard, la lutte s'engagea entre la petite armée et les troupes
prussiennes. A Langensalza, les Hanovriens remportèrent un succès, et ce fut
pour eux comme un reflet de gloire au milieu de leurs disgrâces. L'avantage
fut court, et, le surlendemain, ils furent obligés de capituler. Au
nord, toute résistance était vaincue. Pendant ce temps, les États du sud
s'armaient, lentement, méthodiquement, à la manière de l'ancienne Allemagne.'
Bavarois, Wurtembergeois, Badois formaient tous ensemble, suivant les
dénominations de la Diète francfortoise, les 7e et 8e corps de l'armée
fédérale. Mais la Diète, frappée de proscription par la Prusse,
n'apparaissait-elle point déjà comme une chose finie ? Tandis que ces petits
États, déroutés par la grandeur des conjonctures, rassembleraient leurs
forces et délibéreraient sur l'action commune, ne serait-il pas possible de
porter ailleurs les coups décisifs ? Ainsi en jugea-t-on à Berlin. Un faible
corps d'armée fut laissé dans la vallée du Mein pour surveiller de ce côté
l'adversaire. Dès lors, les opérations secondaires ayant été accomplies ou
étant ajournées, toutes les pensées se tournèrent vers le grand ennemi,
l'Autriche. Un
jour, au milieu des épanchements d'un festin, M. de Bismarck, avec cette
franchise déconcertante qui troublait plus que le mensonge, avait osé
préciser les lieux où se dénouerait la prochaine campagne. C'était au début
du mois de mars 1866. La femme du plénipotentiaire de Saxe, la comtesse de
Hohenthal, l'ayant, avec une indiscrétion toute féminine, interrogé sur ses
desseins : « Ne doutez pas, chère comtesse, avait-il répondu, que nous
ne voulions vous faire la guerre. Depuis que je suis au ministère, je n'ai
pas d'autre pensée ; nous sommes tout prêts, et nos canons sont tout fondus.
— Vous me faites frémir, s'était écriée Mme de Hohenthal ; mais vraiment
donnez-moi un conseil d'ami. J'ai deux propriétés : un château près de
Leipzig, un domaine en Bohême. En cas de guerre, où devrai-je me réfugier ? »
Et M. de Bismarck de répliquer aussitôt sur un ton étrangement sérieux : »
Près de Leipzig, vous serez bien tranquille, loin des routes d'étapes et à
l'abri des garnisaires. Mais gardez-vous d'aller en Bohême, c'est là que tout
se décidera. » Le plan
de campagne se résumait en une marche offensive, conduite avec une célérité
inconnue jusque-là. M. de Moltke était de ces esprits froidement impétueux
qui, ayant mûri longuement leurs pensées, les exécutent avec une foudroyante
décision. Cette conduite était surtout habile vis-à-vis de l'état-major
autrichien, méthodique, lent à se mouvoir, facile à intimider, attentif à
multiplier les réserves jusqu'à affaiblir à l'excès le corps principal
d'action, et qui souvent laisse tout compromettre à force de ne vouloir rien
risquer. L'armée d'opération, qui atteignait un effectif total réel de deux
cent cinquante mille hommes, fut divisée en trois grands corps : à droite, l'armée
de l'Elbe, sous les ordres du général Herwarth de Bittenfeld ; au centre,
l'armée du prince Frédéric-Charles, dite aussi première armée ; à
gauche, l'armée de Silésie, désignée sous le nom de deuxième armée, et
placée sous le commandement du Prince royal[1]. Ces trois corps, rassemblés en
Saxe et en Silésie, devaient, en partant de points assez éloignés, accomplir
un mouvement concentrique qui, les rapprochant peu à peu, les réunirait en
Bohême. La marche ne laissait pas que d'être aventureuse, par la nécessité de
cheminer longtemps en masses séparées, et aussi par le passage des montagnes,
qui offrirait à l'ennemi de nombreuses occasions d'attaque. Rien ne fut
abandonné au hasard de ce qui pouvait lui être ravi. Si aucune chance
défavorable ne contrariait les combinaisons du général en chef, l'armée de
l'Elbe devait aboutir à Münchengrœtz et servir d'aile droite à l'armée
d'invasion. Au centre, l'armée du prince Frédéric-Charles déboucherait à
Reichenberg, puis à Turnau. A l'extrémité opposée, l'armée du Prince royal,
constituant l'aile gauche et fort éloignée des deux autres corps, devait
atteindre Kœniginhof. Le 23
juin, l'armée de l'Elbe et celle du prince Frédéric-Charles passèrent la
frontière autrichienne. Trois jours plus tard, le Prince royal, débouchant de
Silésie, pénétra, lui aussi, en territoire ennemi. Comme les opérations
commençaient, le télégraphe transmit de Florence un fâcheux message. Le 23,
les Italiens avaient franchi le Mincio. Au-delà de la rivière, bivouaquaient
les Autrichiens qui venaient de sortir de Vérone. Ils étaient commandés par
l'archiduc Albert, fils de ce fameux archiduc Charles qui avait un instant
balancé la fortune de Napoléon. Le 24, la bataille s'engagea près du village
de Custozza, nom déjà fatal au Piémont. La victoire, une victoire éclatante,
resta aux Impériaux. La nouvelle éveilla à Berlin une impression pleine de
souci. Ce n'était pas sollicitude pour l'allié du Midi, dont on ne
s'inquiétait guère. Mais une appréhension surgit, celle que l'Autriche
victorieuse ne se contentât de garder le Quadrilatère et ne détachât vers le
nord une partie de ses forces. Il arriverait alors que les armées du roi
Guillaume subiraient en Bohême le contre-coup de l'échec essuyé sur le
Mincio. Un
redoublement d'activité préviendrait ce grand péril. Pas un jour ne fut
perdu. Quand les Autrichiens virent déboucher des défilés les colonnes
prussiennes, ils furent confondus, et cette extraordinaire audace les frappa
comme un présage. Ils essayèrent de contenir ce flot d'ennemis qui
débordaient sur leur patrie. Une série de combats partiels s'engagèrent à
Hünerwasser, à Podol, à Münchengrœtz, à Gitschin, contre l'armée de l'Elbe et
celle du prince Frédéric-Charles ; à Trautenau, à Soor, à Nachod, à Skalitz,
à Schweinschädel, à Kœniginhof, contre l'armée de Silésie. Tous ces combats,
sauf celui de Trautenau, furent défavorables aux troupes impériales. A la fin
de juin, toute l'armée prussienne, quoique se développant sur un front un peu
trop étendu, était établie en Bohême. L'armée de l'Elbe était à Münchengrœtz
; le prince Frédéric-Charles campait entre Gitschin et Horitz ; à l'aile
gauche, enfin, entre Neuschloss, Kœniginhof et Gradlitz, bivouaquaient les
régiments du Prince royal. Autant
avaient été longues les négociations qui avaient précédé la rupture, autant
la guerre se précipitait vers le dénouement. D'un bout à l'autre de l'Europe,
immense était la surprise. On s'épuisait à chercher le plan de Benedek, qui
semblait comme étourdi sous la soudaineté de l'invasion. Jadis, au jour de
Solferino, le commandant en chef de l'armée autrichienne avait, sur les
collines qui bordent le lac de Garde, contenu jusqu'à la nuit les divisions
piémontaises : de là une grande faveur dans le peuple viennois et comme une
désignation anticipée pour le rang suprême. L'espoir se trouvant déçu,
l'opinion publique commençait à s'irriter, et déjà se montrait aussi prompte
à accuser le général qu'elle l'avait été à lui, prêter du génie. Nulle part
les dépêches venues de Bohême n'étaient attendues avec plus de curiosité
qu'en France. Les procédés de la Prusse à l'égard des petits États, ses
premiers actes à l'ouverture de la campagne, avaient révélé en elle des
ambitions et des forces qu'on s'était contenté jusque-là de soupçonner. Dans
les classes élevées, les sympathies pour l'Autriche ne se déguisaient guère.
Un jour, c'était le 22 juin, la nouvelle, bientôt reconnue fausse, d'une
victoire de Benedek se répandit au Corps législatif. Aussitôt la rumeur des
entretiens particuliers couvrit les débats publics et fit oublier l'ordre du
jour. « La victoire des Impériaux, c'est la paix, répétait de banc en
banc M. Thiers » ; et très ouvertement on se réjouit, comme si la France
eût été, pour sa part, la bénéficiaire du succès. Le 30
juin, le roi Guillaume quitta Berlin, comme pour assister à l'action décisive
qu'avaient préparée ses lieutenants. Le 2 juillet, il était à Gitschin, au
milieu de ses régiments. La concentration était complète, sauf pour l'armée
du Prince royal, encore un peu éloignée. Tout contribuait à relever les âmes,
et le terrain gagné sur l'ennemi, et le résultat des précédentes rencontres,
et la triomphante épreuve du fusil à aiguille. Tout ce qui était motif de
confiance pour les Prussiens se transformait pour les Impériaux en sujet
d'inquiétude. Ils se sentaient refoulés à travers leur propre pays ; ils
s'effrayaient de l'infériorité de leurs armes à tir moins rapide ; ils
suivaient les ordres de leurs chefs sans qu'aucune combinaison d'ensemble
apparût à leurs yeux. Dans l'état-major général se montraient les premiers
signes de confusion et, en ces jours-là mêmes, le désarroi devint public par
d'éclatantes disgrâces. Si nous en croyons les relations autrichiennes, le
plus abattu était Benedek. Le 1er juillet, il télégraphiait à François-Joseph
: « Je supplie Votre Majesté de signer la paix à tout prix. Une
catastrophe est inévitable. » — « La paix est impossible, répondit-on de
Vienne. » C'est alors que le commandant en chef, recouvrant son sang-froid et
un peu d'assurance, se décida à accepter la bataille qui devrait tout sauver
ou tout perdre. Elle se
livra le 3 juillet. Elle commença près du village de Sadowa : de là le nom
qui lui est resté. Elle n'appartient à notre pays que par ses conséquences
politiques, qui, à la vérité, furent incalculables. Ce fut notre sort qui se
débattit, sans que notre drapeau flottât sur le champ de l'action. Les forces
numériques, à peu près égales des deux parts, montaient de chaque côté à un
peu plus de deux cent mille hommes, chiffre qui n'avait jamais été atteint
dans les batailles modernes, si ce n'est dans les journées de Leipzig. Entre
tous les alliés de François-Joseph, les Saxons seuls, mêlés aux Impériaux,
prirent part à la lutte. Longtemps les Autrichiens résistèrent, s'efforçant
de compenser, par les plus nobles efforts individuels, l'infériorité de leurs
armes et l'insuffisance du commandement. En arrière de Sadowa et surtout dans
le bois de Benateck, des combats acharnés s'engagèrent, mêlés de péripéties
sanglantes, d'épisodes héroïques. Peut-être, à cette heure, une vigoureuse
offensive de Benedek eût-elle encore pu tout sauver. Vers le milieu du jour,
une certaine anxiété régnait dans l'entourage du roi Guillaume : on
n'avançait plus, et sur certains points la ligne de bataille semblait
fléchir. Cependant l'ordre avait été donné au Prince royal, dont le quartier
général était à Kœniginhof, de se porter au secours du reste de l'armée. La
distance à parcourir était longue : en outre, la marche était malaisée au
milieu des blés épais et dans les terres détrempées par de récentes pluies.
Vers onze heures, les premiers corps se montrèrent dans la direction du
nord-est, du côté de Choteborek. Les autres divisions suivirent, quoique à
assez longs intervalles. Les Prussiens conquirent la position dominante de
Chlum, puis ils s'emparèrent de Rosberitz et enfin de Lipa. Dès lors
s'évanouirent les dernières chances, qu'au début de la journée Benedek eût pu
saisir. Débordés sur leur aile droite par le Prince royal, les Autrichiens
étaient, dans le même temps, refoulés sur leur gauche par l'armée de l'Elbe.
La retraite commença, protégée par la cavalerie, par l'artillerie surtout,
qui fut admirable. L'armée vaincue s'écoula vers Königgrätz. Ce fut d'abord
une marche en assez bon ordre, puis une véritable débandade. Le soir, les
fuyards, car on ne pouvait plus les appeler d'un autre nom, atteignirent les
bords de l'Elbe. Le passage s'opéra dans une inexprimable confusion. Sur le
champ de bataille qu'ils venaient d'abandonner, les Autrichiens laissaient
plus de vingt mille tués ou blessés, et, en outre, un nombre égal de
prisonniers. Les pertes des vainqueurs étaient de dix mille hommes environ.
Le lendemain, Benedek essaya de rallier ses troupes et en dirigea les débris
sur Olmutz. II Au
château des Tuileries, les derniers jours n'avaient pas été sans soucis. On
s'expliquait mal la conduite de Benedek. Certains messages, arrivés de
Vienne, avaient révélé un commencement de détresse. Le 3 juillet, à l'heure
même où se livrait la bataille, Napoléon reçut M. de Goltz. Comme celui-ci
exprimait sa confiance dans une prochaine victoire pour son pays :
« J'espère, reprit le souverain, que l'Autriche ne sera point menacée
dans son existence. » Puis il ajouta, comme pour recommander d'avance la
modération, comme pour rappeler le souvenir de ses services : « Vous savez
que le grand rôle joué par la Prusse n'eût point été possible sans ma
neutralité. » Le 3,
fort tard dans la soirée, la grande nouvelle parvint à l'ambassade de Prusse.
Puis, elle fut confirmée par une dépêche de M. Benedetti. Le 4, dans la
matinée, on la connut dans Paris. Bientôt les télégrammes, se succédant,
découvrirent toute l'étendue de la catastrophe : il ne s'agissait pas
seulement d'une défaite, mais d'un désastre, d'un désastre tel que pour en
trouver un plus terrible, il fallait remonter aux jours d'Iéna. Quelles
seraient les suites de l'événement ? On ne pouvait les mesurer encore. Mais
on sentit que, sur le sol de la vieille Europe, quelque chose venait de se
briser. Tous, nous retrouvons dans nos souvenirs classiques ce passage où
Démosthène décrit le trouble des Athéniens à l'annonce de la prise d'Élatée.
Ils n'avaient point de morts à pleurer, mais devinaient d'instinct la perte
de leur prééminence ; sans avoir combattu, ils étaient oppressés sous la
sensation de la défaite : Philippe leur jetterait encore les mots d'alliance
ou d'amitié, mais venait de détruire l'abri qui protégeait leur grandeur. Et
dans un tableau aux couleurs toutes vives malgré vingt siècles, l'orateur
grec montre, à l'arrivée du messager, les prytanes qui convoquent les
généraux, les citoyens qui se réunissent sur la place publique, les propos
qui s'échangent anxieux et confus. A la nouvelle de Sadowa, il y eut à Paris
quelque chose de pareil, bien que l'émotion, moins apparente, se renfermât
davantage dans le secret des âmes. Ce qui
était dans le public inquiétude se transformait, dans l'entourage du
souverain, en perplexité cruelle. Neutralité attentive, aspirations
nationales, configuration plus harmonieuse des États, toutes les
prétentieuses enflures de la rhétorique napoléonienne s'aplatissaient comme
des ballons dégonflés. Tout ce qu'on avait différé de résoudre, soit par
attente fataliste des événements, soit par ménagement d'une politique qui se
croyait profonde, il faudrait le décider, non dans quelques jours, mais de
suite, et du parti qu'on adopterait dépendrait, pour un long avenir,
l'abaissement ou la sécurité. Le Corps
législatif s'était séparé. En outre, la saison d'été avait déjà éloigné de
Paris quelques hommes politiques. Mais tous ceux à qui leur crédit ou leurs
fonctions permettaient l'accès du palais impérial s'efforçaient d'approcher
le souverain, les uns par désir d'importance ou pour l'éclairer de leurs
avis, les autres dans l'espoir servile de pénétrer ses pensées et de ne rien
répandre au dehors qui n'en fût le fidèle écho. Du milieu des courtisans ou
des familiers se dégageaient les grands acteurs, tous fort agités et cachant
mal leur agitation, tant apparaissaient grandes les responsabilités et
formidables les périls ! Comme la journée s'achevait, on vit arriver le
prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche. Il venait formuler les demandes
de son pays vaincu. Dans la
matinée du 4 juillet, sous la première impression de la défaite, une
conférence s'était tenue à Schœnbrünn. A ce conseil assistaient l'empereur
François-Joseph, le roi de Saxe, arrivé de l'armée pendant la nuit ; le comte
Moritz Esterhazy, et aussi M. de Beust, qui a raconté la scène en ses Mémoires[2]. Une habileté, même peu
raffinée, eût dicté à l'Autriche sa politique. Sur les deux ennemis ligués
contre l'Empire, la vraie sagesse était de désarmer le plus aisé à
satisfaire, à savoir l'Italie. Une concession n'entraînerait aucun
déshonneur, les Impériaux ayant été victorieux aux bords du Mincio. En outre,
la réussite était assez vraisemblable, les deux alliés étant pleins de
soupçons réciproques, et unis seulement par ambition. La Vénétie, déjà
sacrifiée avant la guerre, serait le prix de la neutralité qu'on se flattait
d'obtenir à Florence. La cession se ferait au profit de Napoléon, qui
s'entendrait ensuite avec Victor-Emmanuel : le procédé aurait le double
avantage de ménager à Vienne les susceptibilités de la cour ou de l'armée, et
de compromettre la France dans le parti de l'Autriche. Allégés du fardeau de
Venise, les Impériaux pourraient porter toutes leurs forces vers le nord.
Mais serait-on réduit à cette extrémité ? A Schœnbrünn, on se plaisait à
espérer une solution meilleure. La cession de la Vénétie se doublerait d'une
demande de médiation adressée à l'empereur des Français. Que si cette
médiation conduisait à une paix acceptable, l'Autriche n'aurait qu'à se
féliciter de n'avoir point payé trop cher sa défaite. Que si, au contraire,
la paix était impossible, la lutte, concentrée tout entière en Bohème, ne
serait point sans chances de revanche. Le télégramme qui formulait cette
combinaison fut, à ce qu'assure Beust, retenu plusieurs heures par la
chancellerie autrichienne. Vers le soir seulement, il parvint à Paris. Si
l'étrangeté des conjonctures n'avait épuisé tous les sujets d'étonnement,
cette communication aurait eu de quoi surprendre. Ce qu'on demandait à
Napoléon, c'était de défaire de ses propres mains cette alliance
prusso-italienne que, trois mois auparavant, il s'était acharné à nouer. Mais
M. de Metternich était censé ignorer cette complicité. Quant au monarque
français, il se sentait trop débordé par les événements pour ne pas chercher
une issue, quelle qu'elle fût. Le rôle de médiateur lui offrait au surplus
une revanche pour son amour-propre, peut-être un bénéfice, petit ou grand,
pour son pays. Dans cet esprit, le souverain accepta avec une bienveillance
fort secourable les suggestions autrichiennes. Le soir même, il libella deux
dépêches. — La première était adressée au roi Guillaume. Il commençait par le
féliciter de sa brillante victoire. Puis, comme pour rappeler qu'il n'avait
pas abdiqué toute influence, il ajoutait : « Ces résultats si éclatants me
forcent à sortir de mon rôle de complète abstention. » — « L'empereur
d'Autriche, continuait-il, m'annonce qu'il me cède la Vénétie et qu'il est
prêt à accepter ma médiation. » Ce qui suivait était un appel courtois,
affectueux même, à la magnanimité du roi et à son amour pour la paix. La
dépêche se terminait par la demande d'un armistice qui faciliterait
l'ouverture des négociations. Quant au second télégramme, il ne partit que
plus tard, et bien avant dans la nuit. Il était destiné à Victor-Emmanuel. Ne
pouvant parler des victoires italiennes, l'Empereur rappelait avec une bonne
grâce empressée les occasions que l'armée avait eues de montrer sa valeur. Il
mentionnait la double proposition de l'Autriche pour la cession de la Vénétie
et pour une médiation française. Il laissait entendre que, pour Venise, un
arrangement bien facile avec la France permettrait à l'Italie d'atteindre
honorablement le but de ses aspirations. Napoléon achevait en ces termes : «
J'écris au roi de Prusse, comme je le fais à Votre Majesté, pour lui offrir
la conclusion d'un armistice comme préliminaire des négociations de
paix. » Pour
être complètement intelligibles, ces télégrammes auraient eu besoin d'un
commentaire. Aux belligérants, Napoléon offrait sa médiation. Mais à quel
prix ? Sous quelles conditions ? Avec quelles arrière-pensées ? Serait-ce un
intermédiaire officieux qui souffrirait que ses avis fussent inécoutés ?
Serait-ce au contraire un médiateur disposé à se transformer en arbitre, et
en arbitre prêt à porter la main sur son épée ? Là
était pour le souverain le grand sujet d'incertitude, et pour ses serviteurs
le grand sujet de dissentiment. En
cette terrible perplexité, un conseil fut convoqué pour le 5 juillet. Bien
avant l'heure de la conférence, M. Drouyn de Lhuys, qui dirigeait alors les
relations extérieures, se rendit auprès du monarque. L'union avec l'Autriche
était le fondement de toute sa conduite. Jadis, aux jours de la guerre de
Crimée, il avait consacré tous ses efforts à la cimenter, et n'ayant pu y
parvenir, il avait quitté sa charge. Revenu au pouvoir après une longue
retraite, il avait repris le même programme, et, durant toute la dernière
crise, il s'était ingénié à incliner vers Vienne la politique de son maître.
Ce travail n'avait pas été pour lui sans cruels mécomptes. Bien que nourri
dans de saines traditions diplomatiques, il ne possédait à aucun degré le
génie qui s'impose. En outre, il portait le poids de cette situation fausse
où s'usèrent, sous Napoléon III, tous les ministres des affaires étrangères.
Combien de fois ne sentit-il pas une diplomatie occulte qui contre-battait la
sienne ! Et quand il remontait à l'origine de ces menées secrètes, ses
recherches le conduisaient jusque dans le cabinet de son souverain. Quelque
précaire que fût cette condition, M. Drouyn de Lhuys se flatta qu'à la grande
lumière des événements les yeux de l'Empereur s'ouvriraient. S'enhardissant
plus qu'il n'avait fait jusque-là, il proposa toute une série de décrets, à
savoir : la convocation du Corps législatif, le dépôt d'un projet d'emprunt,
la réunion d'une armée d'observation sur la frontière de l'est. Le maréchal
Randon, qu'il venait de voir, disait-il, se faisait fort de rassembler
immédiatement 80,000 hommes, sans préjudice des armements ultérieurs. Ces
mesures, observait le ministre, permettraient non seulement de prêcher la
modération à la Prusse, mais de la lui imposer. Si nous en croyons les
confidences que M. Drouyn de Lhuys laissa échapper plus d'une fois par la
suite, l'Empereur, loin de combattre ces résolutions, parut y adhérer. Il fut
même convenu qu'une note, affirmant cette politique et rédigée par le cabinet
de l'Empereur, serait publiée le lendemain dans le Moniteur. C'est
sous ces auspices que le conseil s'ouvrit. Sur cette conférence mémorable,
toutes sortes de bruits contradictoires ont couru. Aujourd'hui encore, il est
malaisé d'assigner avec certitude à chacun des acteurs sa part de
responsabilité. A la réunion assistaient l'Impératrice, active dans la mesure
où l'Empereur déclinait, et fiévreusement soucieuse du trône de son fils ; M.
Rouher, alors au sommet de sa faveur et consulté sur toute la politique
générale ; M. Drouyn de Lhuys, qui se flattait d'avoir par avance incliné
vers lui l'esprit du maître. On ne peut douter que le maréchal Randon,
ministre de la guerre, n'ait aussi participé à la délibération et ne se soit
hautement associé au ministre des affaires étrangères : il y a lieu de
regretter toutefois que les Mémoires publiés plus tard sous son nom soient très
sobres de détails sur son intervention. Quant au prince Napoléon, il ne fut
point présent à l'entretien, et quels que fussent ses sentiments, qu'il ne
déguisait pas, c'est à tort qu'on lui a souvent attribué un rôle dans cette
journée fameuse. — Pour une politique résolue, les bonnes raisons ne
manquaient point. Des rapports très dignes de foi, et dont l'avenir devait
confirmer l'exactitude, attestaient que le gouvernement de Berlin avait
concentré toutes ses forces vers la Bohême, ne laissant aux bords du Rhin
qu'un faible rideau de troupes. Bien que fort atteinte par une grande
défaite, l'Autriche n'était point anéantie, et, avec la perspective d'un
secours, se ressaisirait sans doute. Les contingents des États du sud étaient
presque intacts, et prêts, à cette heure, à embrasser quiconque les sauverait
de la Prusse. L'Italie se laisserait peut-être désarmer par le don de la
Vénétie ; en tout cas, étant satisfaite, elle conduirait mollement la lutte,
surtout si elle entrevoyait la France parmi ses ennemis. A la vérité, la
confiance dans la paix et le besoin d'économies avaient amené un certain
amoindrissement de nos effectifs : en outre, l'expédition du Mexique avait
absorbé, non des forces considérables, mais nos meilleurs régiments, nos
meilleurs officiers ; et, afin de satisfaire aux besoins de l'entreprise sans
s'exposer à des demandes budgétaires, on avait puisé dans les arsenaux sans
en combler les vides. En dépit de ces conditions fâcheuses, une force assez
respectable pouvait être, à bref délai, mise en ligne et, paraissant sur la
frontière de l'Est, provoquerait à Berlin de salutaires réflexions. Enfin,
l'armée prussienne était affaiblie presque autant qu'exaltée par ses propres
victoires, fatiguée par les marches, déjà diminuée par les maladies. Tels
furent les arguments en faveur d'une politique d'action, arguments soutenus,
dit-on, avec beaucoup de chaleur par l'Impératrice.— Autant qu'on peut
présager les événements, bien obscurs à démêler, bien malaisés à prévoir,
cette conduite ne laissait pas que d'avoir de grands avantages, à la
condition toutefois qu'elle fût adoptée immédiatement, alors que la Prusse,
moins puissante qu'elle ne le devint par la suite, n'avait pas encore
consolidé son triomphe ; à la condition surtout que l'Empereur, abjurant une
bonne fois pour toutes tous les petits profits belges, luxembourgeois ou
rhénans, commençât par proclamer lui-même son absolu désintéressement. Alors
Napoléon, médiateur prêt à devenir arbitre, mais arbitre sans ambition
personnelle, eût rallié à lui l'Allemagne en la rassurant et eût groupé toute
l'Europe derrière lui. — On était à débattre ces graves objets quand survint
un personnage qu'on n'attendait pas : c'était le ministre de l'intérieur, M.
de La Valette. Il a lui-même, dans les derniers temps de sa vie, retracé les
incidents de cette journée, la plus décisive du règne tout entier[3]. M. Drouyn de Lhuys, sachant
combien il était hostile à sa politique, avait demandé qu'il ne fût point
convoqué. Ce fut en arrivant au palais qu'il apprit la délibération.
Aussitôt, pénétré de la grandeur des conjonctures et confiant dans la faveur
du maître, il entra sans se faire annoncer. Ce fut, à ce qu'il a raconté plus
tard, un vrai coup de théâtre. Le souverain lui ayant fait connaître le sujet
de la réunion, il prit aussitôt la parole et, avec une extrême animation,
combattit tout ce qui semblait déjà presque décidé. « La médiation ne
pourrait réussir qu'à force de calme et de sagesse : tout appareil guerrier
la ferait sûrement échouer : l'Empereur a présidé à l'alliance de la Prusse
et de l'Italie ; peut-il aujourd'hui conseiller à Victor-Emmanuel le parjure
? » Puis, poursuivant avec un redoublement d'insistance : « Que
dirait-on en Europe si le gouvernement italien, contraint de se justifier,
établissait par des documents publics que le traité du 8 avril a été, non
seulement approuvé, mais conseillé par le gouvernement impérial ? » Ce
langage véhément n'avait pas laissé que d'impressionner. Pourtant M. Drouyn
de Lhuys se tut, soit qu'il fût déconcerté par la vivacité de l'attaque, soit
que, d'après les précédentes déclarations de l'Empereur, il le crût conquis
sans retour à ses propres vues. Napoléon se retira un instant dans son
cabinet, suivi de l'Impératrice et du ministre des affaires étrangères.
« Que ne m'avez-vous soutenu ? dit M. de La Valette à M. Rouher, dès que
le souverain se fut éloigné. — Ah ! répliqua le ministre d'État, vous avez
trop bien parlé pour avoir besoin de mon assistance. » L'Empereur rentra
dans la salle du conseil, très ému mais non ramené. Alors M. de La Valette,
tentant un dernier effort, discuta les exigences militaires d'une médiation
armée. Prenant au pied de la lettre les déclarations — trop intéressées pour
n'être pas suspectes — de M. Nigra et de M. de Goltz, il affirma que la guerre
serait infaillible, guerre avec la Prusse, guerre avec l'Italie. Or
l'Empereur était-il prêt à cette grande lutte ? Le Mexique n'avait-il pas
tout absorbé ? Les arsenaux n'étaient-ils pas vides ? L'éclatante supériorité
du fusil à aiguille ne s'était-elle pas manifestée sur le champ de bataille
de Sadowa ? Secoué par ces interrogations pressantes, Napoléon parut ébranlé,
et il lui échappa d'avouer que l'heure était peu propice pour une entrée en
campagne. S'autorisant de cette demi-approbation, M. de La Valette se
retourna vers M. Drouyn de Lhuys et, avec un accent accusateur, lui reprocha
ses tendances autrichiennes, son opposition systématique à toute entente avec
la Prusse, sa légèreté à jeter le pays dans la guerre, sans préparation et
sans ressources. Napoléon était habitué aux querelles de ses serviteurs. Soit
que les récriminations lui parussent plus amères qu'il ne convenait en sa
présence, soit que d'un débat plus prolongé il n'espérât aucune nouvelle
lumière, il leva le conseil. — Cependant qui l'emporterait dans l'esprit du
monarque, Drouyn de Lhuys ou La Valette ? L'Autriche suppliante ou la Prusse
victorieuse ? La politique d'action ou la politique de concession ? Le
ministre des affaires étrangères avait recommandé au directeur du Moniteur de
se tenir prêt à insérer une note importante : celle-ci arriverait sans doute
dans la nuit, du Cabinet de l'Empereur. Au bureau du journal, on attendit
jusqu'à l'aube, mais sans que rien ne survînt, et le lendemain matin, en
cherchant vainement dans l'organe officiel la déclaration concertée, M.
Drouyn de Lhuys put s'assurer que ses rivaux avaient triomphé. Muet
sur toutes les mesures de prévoyance, le Moniteur avait pourtant ménagé à la
curiosité publique une surprise. Dans sa partie non officielle, il annonça la
cession de la Vénétie à la France. Il ajouta que l'empereur d'Autriche avait
sollicité la médiation de l'empereur Napoléon, que celui-ci avait accepté ce
rôle et que déjà des messages avaient été adressés au roi de Prusse et au roi
Victor-Emmanuel pour la conclusion d'un armistice. Présentée sous cette
forme, la nouvelle avait un air tout à fait triomphal. Dans le monde des
affaires on crut à la paix, et à la Bourse une hausse de quatre francs sur la
rente attesta cette espérance. Puis, soit conviction robuste ou flatterie,
soit désir de voiler l'échec réel, les officieux allèrent répétant que de
nouveau Napoléon était l'arbitre de l'Europe. Il y a certains appareils de
joie qui serrent le cœur plus que ne le feraient les signes de deuil. Tandis
que régnait aux Tuileries la confusion, à l'hôtel du quai d'Orsay l'angoisse,
en toute âme clairvoyante l'inquiétude, on vit, aux approches du soir, les
édifices publics allumer leurs cordons de gaz comme aux jours de fête.
Officiellement n'avait-on pas acquis une province et ne convenait-il pas de
saluer l'événement ? Au faubourg Saint-Antoine, la foule se pressa dans les
rues, et aux démonstrations commandées se joignirent quelques témoignages
spontanés en l'honneur de la Vénétie rachetée. Dans les autres quartiers, les
passants attardés contemplaient avec surprise les bâtiments publics tout
inondés de lumière et, ayant déjà oublié la nouvelle du matin, se demandaient
pourquoi tant de joie. Vers le milieu de la nuit, un orage, s'abattant sur la
ville, emporta les traces de ces tristes magnificences, et à l'aube les
lampions à demi brisés, les écussons souillés, les drapeaux tordus par la
pluie, offraient la fidèle image des splendeurs impériales qui ne
refleuriraient plus. III Les
préparatifs militaires paraissaient abandonnés, ou du moins ajournés. A
défaut de médiation armée, la médiation officieuse subsistait. Comment
serait-elle accueillie par la Prusse ? Comment le serait-elle par l'Italie ? C'est
dans la nuit du 4 au 5 juillet que le roi Guillaume reçut au château d'Horitz
le télégramme de Napoléon qui lui annonçait la cession de la Vénétie et lui
offrait ses bons offices pour le rétablissement de la paix. Même sous cette
forme amicale, l'immixtion déplut fort. La combinaison autrichienne, trop
transparente pour permettre la moindre illusion, consistait à désintéresser
l'Italie, à placer la Prusse seule à seule avec les armées impériales. La
manœuvre était avisée et, la France y aidant, devenait tout à fait
redoutable. Le roi fut fort irrité, Bismarck très déçu. Bien longtemps plus
tard, le chancelier laissait encore percer dans ses discours au Reichstag la
trace de ses mécomptes, et ne parlait qu'avec un dédain mêlé de colère des
« arbitrages napoléoniens[4] ». L'impression du
monarque et de son ministre fut celle du public. Quand on connut à Berlin les
propositions venues de Paris, ce ne fut qu'un cri contre toute pression
étrangère et, comme on disait, contre toute paix française. En
dépit de ces répugnances, la condition de la Prusse commandait encore des ménagements
infinis. Des deux grandes puissances neutres, l'Angleterre était indifférente
et la Russie, en ce moment, très froide. L'Italie, cette alliée suspecte et
dédaignée, ne résisterait peut-être pas au plaisir de se venger en se
montrant infidèle. Trop d'exigences rejetteraient l'Allemagne et l'Autriche
dans les bras de Napoléon. Napoléon lui-même avait-il renoncé à toute
intervention armée ? On ne le savait point, et en l'état des provinces
rhénanes, toute démonstration militaire mettrait le pays en une situation
fort critique. En ces conjonctures, il y aurait plus de périls à décliner la
médiation qu'à sembler s'y soumettre. Ainsi en jugea-t-on au quartier général
prussien. Le
comble de l'habileté serait une acceptation, mais assez enveloppée de
réserves pour permettre de cueillir, sans s'arrêter, les fruits de la
victoire. Ce serait la continuation de la politique dilatoire
pratiquée, depuis le commencement de la crise, vis-à-vis de la France. La
réponse du roi se ressentit de ces artifices. Avec une bonne grâce émue, avec
un empressement reconnaissant, il acceptait les bons offices de la France.
Voici la suite qui détruisait tout ce début : quelle que fût sa modération,
le monarque devait, avant tout, s'entendre avec son alliée de Florence. Que
l'Italie invoquât la même nécessité, et l'échange des communications pourrait
se prolonger assez pour que, dans l'intervalle, on menaçât Vienne. Ce n'était
pas tout. Le roi Guillaume souhaitait fort l'armistice, mais jugeait qu'il
n'en pouvait être question si on ne se mettait en même temps d'accord sur les
conditions générales de la paix. Quelles seraient ces conditions ? C'est ce
qu'au quartier général d'Horitz on se gardait encore de laisser pressentir. Toute
la conduite prussienne s'inspira de cette habile équivoque. Aux premières
interrogations de M. Drouyn de Lhuys, M. de Goltz répliqua en invoquant son
ignorance. « Tout ce que je puis assurer, dit-il, c'est que le programme
tracé par la lettre impériale du 11 juin est désormais inexécutable. Il ne
peut plus être question pour l'Autriche de grande position en Allemagne. »
Puis, comme se parlant à lui-même, il ajouta : « Sera-t-il possible de
rétablir ces souverains de Saxe, de Hesse, de Hanovre qui ont perdu tout
prestige ? » — « J'attends vos conditions avec une extrême impatience,
disait Napoléon à l'ambassadeur de Prusse. » La Prusse ne se montrerait-elle
pas aussi lente que Napoléon était pressé ? Le 8 juillet, arriva un
télégramme de M. de Bismarck, mais ambigu, incertain. Il parlait d'une nouvelle
organisation de l'Allemagne. Quant aux annexions, il se bornait à cette
remarque : « Il est impossible de ne pas faire quelque différence entre
nos amis et nos ennemis. » Il finissait en ces termes : « Dès que les
intentions royales seront connues, je vous les préciserai[5]. » Pendant ce temps, les heures
étaient mises à profit pour les mouvements militaires. Tandis que sur les
bords du Plein se poursuivaient les opérations qui réduiraient les États du
sud à merci, les vainqueurs de Sadowa s'établissaient à Pardubitz. De là, un
corps détaché alla occuper Prague. Puis les premières colonnes de l'armée de
Bohême commencèrent à se montrer aux confins de la Moravie. De Vienne, le duc
de Gramont dénonçait en des termes effrayés cette marche menaçante. « Les
Prussiens, écrivait-il, sont aux environs d'Iglau ; l'armée du général
Benedek, qui se reforme à Olmutz, n'est pas en état, à ce qu'il parait,
d'arrêter leur marche et, si l'armistice ne se conclut pas, ils peuvent être
à Vienne dans quelques jours[6]. » Tel
était, vis-à-vis de la Prusse, le résultat médiocre de la médiation
française. Du côté de l'Italie, plus vive encore fut la déconvenue. Le 5
juillet, dans la matinée, comme Victor-Emmanuel, venant du quartier général,
arrivait au bivouac d'une de ses divisions, il descendit de voiture et
s'adressant aux officiers qui étaient venus au-devant de lui : « Voulez-vous,
leur dit-il, que je vous annonce une grande nouvelle ? » Puis, après une
pause, il ajouta : « La Vénétie est à nous. » Et en même temps il déplia la
dépêche de l'Empereur[7]. Ce qui
eût dû provoquer l'allégresse n'éveilla qu'une surprise mêlée de déception.
La manœuvre ne parut qu'un artifice grossier pour rompre l'alliance
prussienne. Sans doute, l'Italie avait à se plaindre de la Prusse, qui, au
début de la guerre, avait voulu lui dicter un plan de campagne, qui l'avait
accusée de ne poursuivre que la conquête de la Vénétie et de limiter
volontairement à cet objet les hostilités, qui l'avait traitée, en toute
occurrence, en subordonnée plutôt qu'en égale. En dépit de ces griefs, quelle
opinion n'avait-on pas d'elle pour qu'on la crût capable de parjure ! Jadis,
en 1859, l'empereur d'Autriche avait remis la Lombardie à Napoléon, comme
s'il dédaignait de négocier avec la dynastie de Savoie : sept ans plus tard,
en renouvelant le même procédé, il renouvelait la même injure. Un sentiment
dominait, à savoir l'humiliation de recevoir en cadeau ce qu'on eût souhaité
conquérir par valeur : « On dit la guerre finie, écrivait le général della
Rocca, et finie sans une victoire ![8] » Ménager
de Napoléon, dont il n'avait pas oublié les bienfaits, Victor-Emmanuel ne
traduisit d'abord qu'avec certains adoucissements les répugnances de son
entourage. Son premier télégramme, expédié dès le 5 juillet, fut un
remerciement « pour l'intérêt que Sa Majesté impériale prenait à la cause
italienne ». Il se contenta d'ajouter que la gravité de la proposition
l'obligeait à s'entendre avec la Prusse, et à recueillir l'avis de ses
propres conseillers. — Le lendemain, dans une dépêche de M. Visconti-Venosta,
ministre des affaires étrangères, les objections se formulèrent avec plus de
précision : on ne pourrait rien résoudre sans accord préalable avec Berlin :
en outre, la forme de la cession semblait de nature à blesser la dignité
nationale : enfin il importait que le tracé définitif des frontières assurât
pour l'avenir l'indépendance du pays. — Ce que le roi n'avait fait
qu'insinuer, ce que M. Visconti-Venosta n'avait marqué qu'avec réserve, le
baron Ricasoli, chef du cabinet, tint à le souligner avec sa rudesse
ordinaire. M. de Malaret, ministre de France, s'étant rendu auprès de lui, il
le reçut avec une extrême mauvaise humeur. Notre représentant ayant fait
valoir que le cabinet de Berlin avait accepté la médiation, il s'empressa de
répliquer d'un ton péremptoire que, si la Prusse avait agréé les bons offices
de la France, rien n'établissait qu'elle eût adhéré à un armistice. En
s'exprimant de la sorte, M. Ricasoli ne faisait qu'établir une constatation
exacte, et répétait les propres formules de M. Visconti-Venosta. Mais à ces
arguments il s'empressa d'ajouter un commentaire qui était bien de sa façon.
Comme M. de Malaret essayait de l'incliner aux vues de son gouvernement, lui
développait les avantages d'une lutte abrégée, lui représentait combien
serait lamentable un inutile sacrifice de vies humaines, il l'arrêta d'un mot
bref et cassant : « Une plus longue insistance de votre part, lui dit-il, me
ferait croire que votre projet est de m'intimider. — De moi à vous, pas plus
que de vous à moi, reprit avec dignité M. de Malaret, il ne peut être
question d'intimidation. D'ailleurs, poursuivit-il, vous n'avez guère laissé
à mon insistance le temps d'être importune. » Sur cette observation, Ricasoli
se radoucit, mais point assez pour que l'entretien se continuât avec fruit.
« M. le président du Conseil, mandait dédaigneusement M. de Malaret, est
sujet à ces sortes de boutades ; il appelle cela de la dignité et de
l'indépendance. » — Par malheur, ce qui n'était point boutade, c'était
l'impression de susceptibilité douloureuse qui gagnait en Italie les
meilleurs amis de la France, les meilleurs amis de Napoléon. Du quartier
général, La Marmora mandait à M. Nigra : « Je comprends que l'Empereur
cherche à arrêter la Prusse, mais il est extrêmement douloureux qu'il le
fasse au détriment de l'honneur de l'Italie. Recevoir la Vénétie en cadeau de
la France est humiliant pour nous, et tout le monde croira que nous avons
trahi la Prusse. On ne pourra plus gouverner en Italie ; l'armée n'aura plus
de prestige. Tâchez de nous épargner la dure alternative d'une humiliation
insupportable, ou de nous brouiller avec la France[9]. » A
Paris, M. Nigra, toujours en éveil, avait, grâce à ses intelligences dans le
gouvernement et à la- cour, surpris quelque chose des récentes délibérations
des Tuileries. Quoique non adoptée, la politique de M. Drouyn de Lhuys
pouvait être reprise, et il suffirait du moindre déplacement d'influence pour
la faire prévaloir. En cette condition pleine d'imprévu, le représentant de
l'Italie ne recevait pas sans inquiétude les instructions qui lui arrivaient
de Florence, les dépêches qui lui parvenaient du quartier général. Tout ce
qui paraissait là-bas légitime amour-propre lui semblait témérité. Dans la
nuit du 7 au 8 juillet, il télégraphia à M. Visconti-Venosta : « Si nous
refusons l'armistice, l'Empereur a l'intention de convoquer le Corps
législatif, de lui exposer notre refus, de demander des armements, de rendre
la Vénétie à l'Autriche. Je crains qu'on aille même jusqu'à une alliance franco-autrichienne.
» M. Nigra convenait (i qu'une victoire eût été le meilleur moyen de sauver
la situation » ... C'est pourquoi « il avait conseillé de faire marcher les
troupes au plus vite ». « Mais, ajoutait-il, c'est maintenant trop tard
et je vous prie de réfléchir si le roi et la nation ne doivent pas faire le
sacrifice suprême de leur juste susceptibilité. » Malgré
ces avis, l'Italie continua à donner au monde le plus singulier des
spectacles, celui d'une nation qui s'insurge contre sa bonne fortune. Le 8
juillet, dans deux dépêches à l'Empereur, Victor-Emmanuel protesta contre la
forme proposée par l'Autriche pour l'abandon de la Vénétie. Il importait
qu'elle fût cédée directement ainsi que les forteresses : puis, publiant ses
convoitises, le roi observa que la sécurité des frontières exigerait
l'annexion du Tyrol italien : à ces conditions et sauf accord avec la Prusse,
il accepterait à la fois la médiation et l'armistice. Le lendemain les
exigences diminuèrent un peu. On ne demandait plus la cession directe, mais
seulement la remise des forteresses. En revanche, on persistait à réserver
pour les négociations de la paix la question du Tyrol. « Si la Prusse,
mandait M. de Malaret, n'est pas fâchée d'avoir un prétexte pour continuer la
guerre, il est à craindre que ce prétexte lui soit fourni par le gouvernement
du roi. » Le plus grand danger résidait dans l'opinion publique.
« L'agitation devient puérile à force d'être excessive, » écrivait de
Florence notre représentant. Le récent bienfait paraissant injure, la presse
éclata en reproches contre les Français et, comme au lendemain de
Villafranca, on vit reparaître aux vitrines les portraits d'Orsini. Quant aux
militaires, jamais ils n'avaient paru plus belliqueux que depuis que la
guerre était sans objet. On croit rêver en lisant les plans des plus sages
d'entre eux : « Si j'étais commandant en chef et parfaitement libre, écrivait
le général della Rocca, un corps d'armée serait aujourd'hui embarqué et
dirigé sur Trieste. Les autres passeraient les Alpes pour descendre en
Bavière... puis du Danube, d'accord avec les Prussiens, nous marcherions vers
Vienne[10]. » Pour que l'influence de
la France parût décidément secouée, il ne restait plus qu'à envahir le
territoire que le récent octroi de l'Autriche avait eu pour effet de dérober
aux armes italiennes. Quatre jours après l'offre de médiation, Cialdini, franchissant
le Pô et tournant les forteresses, pénétra en Vénétie. La témérité était
médiocre vis-à-vis de l'Autriche, qui avait renoncé à cette province ; en
revanche l'acte était assez osé vis-à-vis de Napoléon, qui en avait reçu
l'investiture et n'avait pas encore rétrocédé la donation. En Italie, la joie
fut grande. De Florence, le ministre de Prusse, M. d'Usedom, y fit bruyamment
écho : « Je suis tout ravi, mon cher baron, écrivait-il à Ricasoli, de voir
Cialdini au-delà du Pô, et encore sans obstacles, pas même celui d'un caporal
français[11]. » Décidément
notre voix n'arrêtait personne, ni les Prussiens qui débouchaient en Moravie,
ni les Italiens qui s'étendaient au nord du Pô. Fallait-il renoncer à des
démarches officieuses qui probablement demeureraient stériles et, sans tenter
de nouveaux efforts, se réfugier dans le silence ? Fallait-il revenir au
projet, un instant débattu, de médiation armée ? En ces conjonctures, une
autre solution s'offrait qui eût peut-être, à cette heure, été la moins
mauvaise, la plus propre à diminuer notre responsabilité, à conjurer les
conséquences de nos fautes. Elle
s'appelait d'un nom que Napoléon avait souvent prononcé. Combien de fois, en
ses discours publics, n'avait-il pas jeté à l'Europe attentive le mot de
Congrès ! Dans les époques médiocrement troublées, ces assemblées solennelles
offrent un risque redoutable, celui d'évoquer, outre les questions en litige,
toutes les autres questions qui sommeillent. Il arrive alors qu'en voulant
apaiser un orage bénin, on soulève de tous côtés les tempêtes. Lorsque la
perturbation est telle qu'il y a peu de chances de l'accroître,
l'appréhension d'un mal pire disparaît, et ce qui serait en temps ordinaire
remède périlleux devient suprême ressource. Au lendemain de Sadowa, l'aspect
compliqué des choses semblait appeler ce remède héroïque. Ce Congrès, la
Russie le souhaitait. Quelles que fussent ses sympathies pour la Prusse, elle
n'avait pas vu sans un déplaisir extrême la destruction de l'ancienne Diète.
Que de parents, que de clients ne comptait-elle pas dans la Confédération
germanique ! Au moment où commençaient les hostilités, le prince
Gortschakoff, en un ton de confidence, auquel nous n'étions plus accoutumés à
Saint-Pétersbourg, avait exprimé ses craintes à notre représentant, M. de
Talleyrand. Il ne jugeait pas que, devant les extraordinaires transformations
de l'Europe, le mutisme fût digne des grandes puissances : aussi suggérait-il
l'idée d'une note concertée entre les trois grands États neutres et qui
serait le point de départ d'une union plus intime entre eux[12]. Les opérations militaires
avaient marché plus vite que les pourparlers des diplomates. Mais le triomphe
de Sadowa n'avait donné au projet que plus d'opportunité. Sans doute, le Czar
avait désiré le triomphe du roi Guillaume, son oncle : mais décidément
l'oncle réussissait au point de faire ombrage au neveu. Sans doute, à
Saint-Pétersbourg, on n'aimait point Vienne : mais Vienne se trouvait
abaissée plus que ne le voulait la sécurité de l'Europe. Sans doute
Gortschakoff avait favorisé les projets de Bismarck : mais voici que l'élève
avait égalé le maître et même, chose insupportable, le dépassait. L'appel des
petits princes germaniques achèverait de décider la cour de Russie. De là la
pensée d'un Congrès qui, sans contester les fruits légitimes de la victoire,
préviendrait le complet bouleversement de l'Allemagne. Pourquoi la France
négligea-t-elle l'occasion d'effacer les souvenirs de Pologne et de contenir,
avec le concours d'Alexandre, la Prusse, démesurément ambitieuse ? Napoléon
craignait qu'un rapprochement avec la Russie ne fût précaire. Il gardait dans
l'oreille les paroles caressantes de M. de Goltz et poursuivait, malgré les
apparences contraires, le rêve d'être, à lui seul, pacificateur et arbitre.
Il répugnait à abandonner toute arrière-pensée de profit. Quelques jours
après Sadowa, le ministre de Prusse, ayant demandé à M. Drouyn de Lhuys si
son gouvernement songeait à un Congrès : « Nullement, répondit celui-ci. »
Ainsi fut laissée sans suite la suggestion qu'il eût été si politique
d'accueillir. Sans s'arrêter aux premiers déboires, Napoléon reprit ses bons
offices entre les belligérants, et M. Benedetti reçut l'ordre de se rendre au
quartier général du roi Guillaume. IV Depuis
la capitale de la Prusse jusqu'aux frontières de Moravie, toutes les routes,
toutes les voies ferrées étaient encombrées par les trains de blessés, les
colonnes de prisonniers, les convois de vivres et de munitions. C'est au
milieu de toutes ces images de la guerre que M. Benedetti accomplit son
voyage. Parti le 9 juillet de Berlin, il arriva de 10 au soir à Kœniginhof.
Le 11, il traversa une portion du champ de bataille de Sadowa. Il manqua le roi
à Pardubitz, puis à Hohenmauth. Enfin, dans la nuit, il parvint à rejoindre à
Zwittau le quartier général, et, à l'entrée du bivouac, un factionnaire lui
indiqua la maison où s'était installé M. de Bismarck. « La maladresse de
notre police militaire, a écrit plus tard, dans ses Mémoires le chancelier de
l'empire allemand, a permis à Benedetti de me surprendre à Zwittau. » Cette
malveillante remarque a le double tort d'une vanterie et d'un anachronisme.
L'heure n'était point encore venue où on pourrait éconduire le représentant
de la France. Quand M. Lefèvre de Béhaine, qui accompagnait l'ambassadeur à
titre de premier secrétaire, se rendit auprès de M. de Bismarck pour lui
annoncer la présence de son chef, l'homme d'État prussien se contenta de
manifester sa surprise : il n'avait, disait-il, rien pressenti de la
démarche. Puis il ajouta : « Cette ignorance n'a rien qui doive
surprendre, tous les fils télégraphiques étant souvent coupés par des mains
inconnues. » M. Benedetti arrivant sur ces entrefaites, le premier ministre
lui fit l'accueil le plus courtois et même, avec une bonhomie cordiale, lui
offrit de partager son logis. Cette
bonne grâce empressée n'allégerait que médiocrement la lourde tâche du
diplomate français. L'homme que naguère il avait vu à Berlin, furieusement
attaqué par ses adversaires, contesté par plusieurs de ses amis, oppressé
sous l'étreinte de sa responsabilité, il le retrouvait glorifié par le succès
et désormais supérieur aux retours du destin. Au-dessus du ministre, était le
roi, à l'esprit plein de conquêtes, et, à ses côtés, les généraux, jaloux de
nouveaux lauriers. Dans le cadre de cette armée victorieuse, l'ambassadeur
paraîtrait petit, même figurant la France. A cette cause générale d'inégalité
se joindraient pour le négociateur les embarras résultant de sa position
vis-à-vis de son propre pays. Le gouvernement français, en conférant à M.
Benedetti la plus haute mission, ne lui avait ni découvert ses desseins, ni
donné de pouvoirs pour conclure. Il devait insister pour que la Prusse
acceptât l'armistice et, usant de toute son influence, le fît accepter à
l'Italie. En dehors de cette recommandation générale, il était dépourvu de
directions positives, et ignorait quelles conditions précises de paix
l'Empereur, son maître, serait disposé à patronner. Il ne savait point
davantage si les conseils dont il était porteur seraient appuyés par quelque
démonstration matérielle ou demeureraient sans sanction. Enfin, si M. de
Bismarck se transformait derechef en tentateur, il n'était autorisé ni à
écouter les offres ni à les décliner. Cette absence d'instructions était-elle
le résultat d'une confiance limitée ? N'était-elle pas plutôt la conséquence
de l'incertitude qui régnait à Paris ? Quel que fût le motif réel de cette
situation équivoque, toute la souplesse de M. Benedetti, toute son expérience
diplomatique, compenseraient mal tout ce que son rôle aurait d'ambigu et de
mal défini. Dès les
premiers instants et avant de prendre le repos de la nuit, M. de Bismarck se
mit à débattre avec l'ambassadeur les intérêts de la guerre et de la paix. Le
diplomate français lui ayant recommandé l'armistice, il lui répondit d'abord
en termes conciliants et en rendant hommage aux intentions de Napoléon.
Bientôt, jugeant habile un certain étalage de résistance, il haussa un peu le
ton et fit valoir avec beaucoup de force les dangers de notre intervention.
L'Autriche, disait-il, ne souhaitait qu'une chose, gagner du temps,
reconstituer son armée. Déjà, par la cession de la Vénétie, elle avait
grandement simplifié la tâche de sa défense. L'armistice lui assurerait une
chance de plus pour rétablir ses affaires. Aujourd'hui, ajoutait le premier
ministre, les portes de Vienne nous sont ouvertes : dans quelques jours,
elles seront fermées. Et, parlant de la sorte, M. de Bismarck laissait
entendre, non sans une nuance de reproche, que si les fruits de la victoire
échappaient en partie à la Prusse, ce serait à la France qu'elle pourrait
imputer l'arrêt de ses succès. Derechef M. Benedetti vanta les avantages de la
modération : il mit en lumière le véritable intérêt des vainqueurs, qui était
d'offrir à l'Autriche une paix acceptable, et non de la réduire au désespoir.
Il osa même parler de mesures préventives, auxquelles pourraient être amenés
les États voisins. Sans contester ces arguments, M. de Bismarck se retrancha
derrière le roi, dont il fallait prendre les ordres ; derrière M. de Moltke,
qui avait, en temps de guerre, une autorité prépondérante ; et l'entretien
s'acheva sans que rien fût résolu. Le
lendemain, l'ambassadeur vit le souverain, qui fut très gracieux, comme il
l'était de sa nature, mais aussi très habile à se dérober. Bismarck avait
invoqué le nécessité de consulter le maître : à son tour, le maître, vrai
monarque constitutionnel quand il le fallait, allégua le besoin de s'entendre
avec ses conseillers. Cependant l'armée s'avançant toujours, on atteignit le
bivouac de Czerna-hora. Là fut tenu un conseil auquel assistaient M. de
Moltke, M. de Bismarck, le général de Roon, et on pourrait presque dire M. Benedetti
lui-même, car on délibérait en plein air sur une terrasse où le diplomate
français était assis. A la suite de cette conférence, il fut décidé qu'une
suspension d'armes de trois jours serait offerte à l'ennemi. Par une
singulière interversion des rôles, ce fut au premier secrétaire de
l'ambassade française, M. Lefebvre de Béhaine, que revint la charge de porter
à Vienne la proposition. Du côté des Autrichiens, le projet fut repoussé, et
il ne pouvait guère ne pas l'être, car les Prussiens, tout en s'engageant à
se tenir pendant la trêve à trois milles d'Olmutz, ne s'interdisaient aucun
des mouvements qui leur permettraient de cerner cette place. Assez déconcerté
de ces retards, n'obtenant que des réponses toujours obligeantes, mais
toujours incomplètes, M. Benedetti se résigna à suivre d'étape en étape les
vainqueurs. En face de l'armée, s'ouvraient les plaines de la Moravie, jadis
traversées par les armées de Napoléon. Le 15 juillet, le quartier général
prussien s'établit à Brünn, à six lieues d'Austerlitz. Quoique
dans une condition un peu fausse et pénible, l'ambassadeur français
conservait des chances qu'il eût été possible d'exploiter. La meilleure était
l'état d'esprit de M. de Bismarck. A bien juger les choses, sa résistance,
quoiqu’assez vive, était toute de surface, et destinée surtout à faire valoir
le prix de ses concessions. Au lendemain de Sadowa, il avait subi, comme tout
le monde, la fascination de la victoire. Plus tard, la certitude qu'il
acquerrait de l'inertie de Napoléon l'encouragerait à jeter le masque et à
tout oser. On traversait alors une période intermédiaire qui n'était plus
celle de l'éblouissement, qui n'était point encore celle de la sécurité. Au
fond, le premier ministre ne se persuadait pas, ne pouvait se persuader que l'Empereur
fût inactif jusqu'au bout. D'après ce qu'il a affirmé plus tard, il savait
par ses émissaires que la France n'était pas prête à la guerre ; mais, même
incomplètement préparée, combien ne serait-elle pas redoutable si elle
s'alliait à l'Autriche ! A ces appréhensions se joignaient d'autres craintes,
celle de l'infidélité italienne, celle des résistances qui viendraient de
Saint-Pétersbourg. De plus, les rapports parvenus au- quartier général
commençaient à signaler les ravages du choléra dans l'armée. En proie à tous
ces souci, M. de Bismarck, quelles que fussent ses objections apparentes,
était pressé de tout terminer, pressé d'engranger, dût-il en laisser échapper
quelques gerbes, l'ample moisson de Sadowa. Dans cette hâte, il eût
volontiers brusqué une entente directe avec l'Autriche. Par la voie de
Saint-Pétersbourg, il fit passer, dit-on, certains avis en ce sens au
gouvernement de François-Joseph. Vers le même temps, un personnage de rang
assez modeste M. Giskra, bourgmestre de Brünn, fut envoyé à Vienne, afin d'y
porter des suggestions semblables. Le premier ministre s'employait à contenir
le roi ; très avide d'agrandissements ; puis il se tournait vers les généraux
et s'ingéniait à les calmer. Faisant allusion à l'entrée à Vienne, triomphe qui,
par avance, exaltait fort tous les militaires : « Ce sera, disait-il, un souvenir
agréable, mais rien de plus[13]. » Il tenait à M. de
Moltke un langage pareil et faisait valoir le prestige d'une campagne qui se
terminerait sans aucun revers. « Jusqu'ici, répétait-il, nous n'avons aucune
tache sur notre gilet blanc. » Ces
dispositions de M. de Bismarck permettaient à notre médiation, non de se
terminer avec avantage, mais de finir par un dénouement décent et pas trop
dommageable. Les conversations du premier ministre laissaient deviner que la
Prusse n'avait que deux exigences tout à fait absolues : la première, c'était
l'établissement d'une confédération de l'Allemagne du Nord ; la seconde,
c'était un accroissement de territoire suffisant pour réunir au reste du
royaume les provinces rhénanes, qui en avaient été jusque-là isolées. Le 15
juillet, M. Benedetti écrivait de Brünn à M. Drouyn de Lhuys : « Le président
du conseil m'a déclaré qu'une assurance personnelle de l'Empereur, lui
garantissant, en termes plus ou moins généraux, le bon vouloir de Sa Majesté
sur certains points essentiels, notamment en ce qui concerne la continuité
des frontières de la Prusse et le lien à établir entre elle et les États de
l'Allemagne du Nord, satisferait le roi. Dans ce cas, l'armistice pourrait
être conclu sans retard... si l'Italie, toutefois, n'y met pas obstinément
obstacle[14]. » Après de si éclatants
succès, ces prétentions étaient assez modestes. Nul ne pouvait plus disputer
à la Prusse le droit d'organiser à sa guise une confédération au nord du
Mein. Quant aux annexions, si elles se limitaient à l'acquisition de trois ou
quatre cent mille sujets, si, au lieu de faire disparaître des États
souverains, elles se bornaient à raccorder entre eux les deux grands
fragments de la monarchie prussienne, le résultat serait à peu près celui
qu'avait prévu Napoléon lui-même quand, dans sa lettre du 11 juin, il avait
souhaité pour la Prusse une conformation meilleure. La vraie sagesse eût été
de saisir le moment, le dernier moment où la crainte d'une conférence
européenne rendait M. de Bismarck modéré, et le roi lui-même un peu moins
intraitable. L'Allemagne du Nord, quoique fortement liée à la Prusse, eût,
sauf certaines diminutions de territoire, conservé ses princes. L'Allemagne
du Sud eût peut-être gardé son indépendance. Et nous-mêmes, après toutes nos
fautes, nous aurions pu, sans de trop cruels mécomptes, nous renfermer dans
le silence et la résignation. Il n'en
alla pas de la sorte. Venu au quartier général pour conseiller l'armistice,
M. Benedetti n'avait ni les pouvoirs, ni l'autorité qui lui eussent permis de
répondre pour son gouvernement. L'obscurité et les retards des messages
télégraphiques, les embarras de l'entente avec l'Italie, la multiplicité des
pourparlers qui finissait par produire un véritable imbroglio, tout cela
ajourna la solution qu'il eût fallu brusquer. Pendant ce temps, M. de Goltz,
demeuré à Paris, veillait avec un soin jaloux aux intérêts de sa patrie. Que
dirait de lui son pays s'il dépassait les espérances de M. de Bismarck
lui-même ? C'est en Bohême que la Prusse avait remporté sa grande victoire
militaire : c'est chez nous qu'elle remporterait sa grande victoire
diplomatique. V A
Paris, le désarroi de la politique impériale autorisait toutes les intrigues,
permettait toutes les audaces. Distancés dans le conseil du 5 juillet par
l'influence de M. de La Valette, les partisans de l'Autriche avaient, après
un court intervalle d'abattement, repris contenance et courage. « Drouyn
de Lhuys excite l'Empereur, mandait dès le 8 juillet l'ambassadeur de Prusse,
et il ne cesse de conférer avec Metternich. » Le 11 juillet, le ministre
des affaires étrangères remit à Napoléon un mémoire où il dénonçait en termes
fort accusateurs les projets de M. de Bismarck, qui ne tendaient à rien moins
qu'à médiatiser tous les souverains germaniques et à fonder, sous les
apparences du dualisme, l'unité de toute l'Allemagne[15]. De son côté, le maréchal
Randon, très jaloux de protester contre le reproche d'imprévoyance, faisait
étudier un plan de mobilisation auquel travaillait nuit et jour son chef de
cabinet, le colonel Colson[16]. — En sens inverse, les amis de
l'Italie et de la Prusse insistaient sur notre pénurie, prédisaient des
revers, des catastrophes. A ne rien dissimuler, chaque jour de délai
combattait pour eux ; car une démonstration militaire, exécutable au
lendemain de Sadowa, deviendrait dangereuse, presque téméraire, en face des
contingents du sud vaincus, de l'Autriche de plus en plus abattue, de la
Prusse de plus en plus maîtresse de ses forces. Le plus ardent à repousser la
politique d'intervention était le prince Napoléon. Il était sur le point de
partir pour l'Italie, afin d'y conseiller l'armistice. En attendant, il
priait, il suppliait l'Empereur, avec son ordinaire véhémence, de ne point
détruire l'œuvre de 1859, de ne point échanger la cause des nationalités
contre celle de la contre-révolution, de ne point s'attacher au cadavre
autrichien. — Au milieu de ce conflit d'opinions rivales, l'Impératrice
allait et venait, agitée, nerveuse, éclairée par les intermittentes, mais
très vives lumières de sa prescience maternelle. Parfois elle cachait ses
frayeurs sous les apparences du badinage : « Vraiment, disait-elle un
jour au prince de Reuss, qui lui exposait les forces de la Prusse, vraiment
vous me faites frémir. Avec les développements de votre puissance, nous
courons le risque de vous voir un jour devant Paris. Le soir, je m'endormirai
Française ; le matin, je me réveillerai Prussienne » Cependant, à travers les
guichets des Tuileries, on voyait passer et repasser les hauts fonctionnaires
du règne, vaguement alarmés sur leur propre sort ou celui de leur maitre et
s'oubliant jusqu'à des pronostics qu'aucune flatterie ne tempérait plus. Ceux
qui étaient éloignés de Paris ou n'osaient aborder le prince consignaient en
de graves messages l'expression de leurs inquiétudes. Plusieurs de ces
lettres ont été retrouvées plus tard dans le palais vide de ses hôtes, et
demeurent comme le témoignage d'une clairvoyance pleine de soucis. Par malheur,
ces conseillers officieux, quelle que fût la sagesse de leurs critiques,
cachaient mal leur embarras au moment de conclure. Que dire en effet ? Quel
plan former ? Et n'était-il pas déjà bien tard pour remonter le courant des
fautes passées ? Renfermé
dans le château des Tuileries, le souverain se sentait plus troublé
qu'éclairé par tous les avis qui pénétraient jusqu'à lui. Ceux qui l'ont
approché en ce temps-là n'hésitent point à compter ces jours parmi les plus
tristes de son règne, parmi les plus sombres de sa vie. Il traversait déjà
les premières crises de l'affection rhumatismale et néphrétique qui devait,
trois semaines plus tard, inspirer à son entourage de véritables inquiétudes
; et la douleur étreignait son corps autant que la politique usait son
esprit. De quelque côté qu'il se tournât, rien que des soucis : l'affaire du
Mexique, qu'il ne pouvait ni poursuivre sans péril, ni interrompre sans
déshonneur ; la question romaine, toujours pendante, jamais résolue ;
l'Italie rebelle, demain peut-être ennemie. A cela se joignaient les embarras
secondaires : une récolte médiocre, les ravages du choléra, comme si Dieu,
las de ses faveurs, eût tout retiré à la fois. Ayant évoqué à lui toutes
choses, Napoléon sentait que toute responsabilité montait directement jusqu'à
sa personne sans s'arrêter à ces degrés intermédiaires où se rencontrent,
sous les monarchies libres, les ministres révocables. Autour du trône,
beaucoup de donneurs d'avis, aucun conseiller assez doué d'audace et de génie
pour dominer la confusion générale, se tracer une voie et la suivre. Morny
était mort : Persigny était un ami grondeur, fantasque, d'un esprit
habituellement obscur et qui ne s'allumait que par éclairs : Walewski, qui
allait bientôt tomber en une sorte de demi-disgrâce, se recommandait par un
sens droit plutôt que par les véritables aptitudes de l'homme d'État :
Routier tenait les regards fixés sur le Corps législatif, et la politique
extérieure n'était à ses yeux qu'un facteur secondaire destiné à rendre la
politique intérieure plus aisée. Très seul en réalité quoique très
circonvenu, le malheureux souverain n'avait, à certains moments, qu'un désir,
échapper à l'excès de la lassitude, s'absorber en lui-même, chercher, en une
de ces rêveries qu'il avait toujours affectionnées, l'oubli de ses embarras
ou de ses souffrances. En ces intervalles d'engourdissement, il n'écoutait
guère, répondait moins encore, et laissait à ceux qui l'approchaient une
impression bizarre, les uns s'étonnant de tant d'indifférence, les autres se
persuadant, par un reste d'illusions, que ce silence, tout méditatif, cachait
quelque conception de génie. Que si le prince sortait de cette volontaire
léthargie, c'était pour retrouver le même et irritant spectacle de
l'Allemagne agrandie, bientôt peut-être prépondérante. Tout ce qui était
facile à régler avant la guerre devenait, après le grand coup de Sadowa,
malaisé à contenir. Autant qu'on peut pénétrer les pensées du monarque, il
avait pris son parti d'une confédération du nord entièrement dominée par Berlin
; en revanche, il se flattait de soustraire à la Prusse les territoires du
sud et d'y favoriser un groupement d'États : de là une sorte de dualisme qui
sauvegarderait l'équilibre européen. Cependant l'Empereur caressait vaguement
certains agrandissements qui compenseraient les acquisitions prussiennes.
Mais ici résidait la grande erreur de sa politique. La fragile conception du
dualisme allemand ne réussirait, si elle devait réussir jamais, que si aucune
menace venue de France n'effrayait le patriotisme germanique. A la
revendication « d'un seul champ de trèfle allemand », comme devait dire plus
tard M. de Bismarck, les susceptibilités nationales s'éveilleraient : le
premier ministre prussien se chargerait de les irriter ; et le prétexte
serait tout fourni au redoutable manieur d'hommes pour franchir le Mein et
relier ensemble les deux tronçons. Quel
théâtre meilleur eût souhaité un diplomate rompu à l'intrigue, ardent au
service de sa patrie, obstinément jaloux de son chef et ambitieux jusqu'à
rêver un partage de gloire avec lui ! Au milieu de notre pays désemparé cette
condition fut celle de M. de Goltz. Toutes les passions que manie le drame le
plus compliqué, l'ambassadeur les mit en jeu tour à tour. Pour atteindre ses
fins, il fit vibrer tous les ressorts des actions humaines, à savoir la peur,
la flatterie, l'avidité du gain. C'est ainsi qu'il avança, d'abord par
degrés, puis par bonds, quand, ayant mesuré l'énergie affaiblie de Napoléon,
il osa se hausser jusqu'à des demandes d'abord jugées exorbitantes ou
impossibles. Il
commença par frapper l'esprit de l'Impératrice La souveraine lui ayant
reproché avec une ardeur extrême les prétentions de son pays, il ne se laissa
pas déconcerter, mais répliqua par une vive peinture des dangers
qu'entraînerait pour la France une lutte contre la Prusse et l'Italie. Ayant
ainsi préparé les voies, M. de Goltz aborda l'Empereur. C'était le 11
juillet. Un télégramme qu'il avait reçu du quartier général, et qui annonçait
de prochains éclaircissements sur les conditions de paix, fut le prétexte de
la demande d'audience. « Je trouvai, a écrit le diplomate prussien,
l'Empereur secoué, presque brisé. Il me dit qu'il était absolument inutile de
se perdre en récriminations, que l'Impératrice lui avait rapporté notre conversation,
que dans mes paroles il pouvait y avoir du vrai. » Napoléon poursuivit par un
singulier aveu de ses fautes : sans en mesurer les conséquences, il s'était
prononcé pour le projet de réforme fédérale ; puis il avait saisi l'occasion
depuis longtemps cherchée de réunir à l'Italie les provinces vénètes : il
n'avait point, disait-il, réfléchi suffisamment aux suites d'une pareille
conduite. En rendant compte de l'entretien, M. de Goltz s'exprimait de la
sorte : L'Empereur paraît avoir perdu toute boussole de route. La
constatation était de nature à surexciter au quartier général prussien la
joie et les espérances. Cependant il se pouvait que cette humble confession
du monarque cachât quelque feinte. Tout en s'accusant lui-même, le prince
parlait du vœu de ses sujets, des exigences du pays. Il laissait entendre
que, si la Prusse et l'Italie résistaient trop ouvertement à ses avis, il
serait amené à une politique en contradiction avec toutes ses sympathies. Un
tel langage ne recélait-il pas l'arrière-pensée d'un changement d'attitude
qui, pour se justifier, s'autoriserait du sentiment public français ?
Travaillé par cette crainte, M. de Goltz jugeait encore, à cette heure, la
prudence nécessaire. Il conseillait de tenir ferme pour une nouvelle
constitution de l'Allemagne en dehors de l'Autriche. Ce résultat obtenu,
continuait-il, nous pourrons nous montrer hautement conciliants. Et il
ajoutait, soit par habile modération, soit par retour de gratitude pour
Napoléon, pour l'Impératrice, qui l'avaient l'un et l'autre comblé de leurs
faveurs : « Si nous permettons à l'Empereur de sortir de sa situation
pénible, il nous en sera éternellement reconnaissant[17]. » Le 12
juillet, l'Empereur devait se rendre à Nancy, où se préparaient de grandes
fêtes pour le centenaire de la réunion de la Lorraine à la France. Il demeura
à Paris, les affaires publiques étant de plus en plus pressantes et sa santé
de plus en plus précaire. Ce jour-là un nouvel effort fut tenté pour la
politique d'intervention. Il le fut par M. de Beust, qui arrivait de Vienne.
C'était une sorte d'ambassadeur à double mission, représentant à la fois
l'empereur François-Joseph, dont il allait devenir le ministre, et le roi de
Saxe, dont il avait été le conseiller. Comme il débarquait à Paris, M. de
Metternich et avec lui M. de Seebach, plénipotentiaire de la cour de Dresde,
ne lui cachèrent pas que l'heure était déjà bien tardive pour réclamer des
mesures énergiques. Reçu par l'Empereur, l'envoyé allemand ne lui demanda
point de faire la guerre, mais seulement de porter sur la frontière un corps
d'observation : cela suffirait, disait-il, pour arrêter la Prusse, pour
ranimer tous les courages à Vienne, à Munich, à Stuttgart ; pour assurer le
succès d'une médiation équitable et que toute l'Allemagne accepterait avec
reconnaissance. Si nous en croyons M. de Beust[18], Napoléon se contenta de
répliquer à plusieurs reprises, d'un ton lassé : « Je ne suis pas prêt à
la guerre. Tout ce que put obtenir le négociateur, ce furent certaines
assurances en faveur de la Saxe, dont l'intégrité devait être en effet
sauvegardée. Bien qu'il fût le plus zélé champion de la politique
antiprussienne, M. Drouyn de Lhuys se montra lui-même peu encourageant, et
cette froideur avait à elle seule un sens trop clair pour qu'on s'y méprit.
Décidément le parti autrichien déclinait, et du même coup montait l'influence
de M. de Goltz. Le 13
juillet, l'ambassadeur prussien revit l'Empereur. Il le trouva courtois et
bon comme toujours, mais un peu impatient : « Serait-il vrai, dit-il,
que vous n'avez d'autre but que de gagner du temps afin de vous emparer de
Vienne ? Parlez-moi, je vous en prie, sincèrement. Avec cette médiation
perpétuellement ajournée, je joue, continua-t-il, un rôle ridicule. » M. de
Goltz allégua l'éloignement du quartier général : bientôt s'élevant au-dessus
des timidités qui, les jours précédents, avaient encore paru opportunes, il
parla non seulement d'une nouvelle organisation fédérale pour les territoires
au nord du Mein, mais aussi d'annexions. Ces annexions se feraient aux dépens
des États secondaires qui avaient eu le malheur de se ranger dans le parti de
l'Autriche. On pouvait attendre que Napoléon, tout en reconnaissant la
suprématie de la Prusse dans l'Allemagne septentrionale, défendrait dans la
mesure du possible les petites souverainetés menacées. Soit affaiblissement
de malade disposé à tout abandonner, soit indifférence pour des intérêts
jugés négligeables, l'Empereur, si nous en croyons Goltz, n'exprima ni
surprise ni réprobation. Au grand étonnement de l'ambassadeur lui-même, il ne
défendit aucun des petits États du nord, hormis toutefois la Saxe. a Encore
n'était-ce point, disait-il, par sympathie pour la dynastie régnante, mais
seulement dans un intérêt de bon ordre et d'équilibre européen. » Puis le
souverain parla des États Méridionaux qu'il eût voulu voir groupés entre eux.
Sans contredire ouvertement, Goltz formula une seule observation. « Il
ne faudrait pas, dit-il, prononcer des paroles trop en contradiction avec
l'idée de l'unité allemande. » — « Si nous n'avions pas la paix,
poursuivit-il, nous serions peut-être amenés à reprendre le programme de
1849. » Aussitôt, pour détruire le désagréable effet de ces paroles,
l'ambassadeur laissa clairement entendre que son gouvernement était prêt à
discuter les exigences qui pourraient se produire à Paris. C'était s'ériger
derechef en tentateur et ouvrir la voie à un partage de profits. L'Empereur
ne releva pas l'insinuation et se borna à suggérer un plan qui consistait à
laisser la Prusse s'arrondir en Saxe, et à indemniser le roi de Saxe en
l'installant dans les provinces rhénanes. « C'est impossible, » répliqua
brièvement Goltz. La conversation se prolongeant, l'Empereur continua de
traiter comme choses secondaires les remaniements de territoire dans le nord.
Tout ce qu'il désirait, c'était l'intégrité de l'Autriche, c'était
l'indépendance de l'Allemagne du Sud, et tout programme qui sauvegarderait ce
double principe pourrait être recommandé par lui à Vienne. Tout le
bénéfice de l'entretien était pour M. de Goltz. Où il croyait rencontrer une
énergique résistance, il se heurtait à peine à quelques molles objections. Il
savait, en outre, par des informations non suspectes, que le crédit de M.
Drouyn de Lhuys s'usait de plus en plus, et cette bonne nouvelle achevait de
l'encourager. Cependant, au quartier général prussien, l'affaire des
annexions était à l'ordre du jour. Soit respect pour le droit des couronnes,
soit reste de timidité, le roi répugnait à une dépossession complète des
souverains du nord : en revanche, il souhaitait des profits cueillis un peu
partout, aux dépens du Hanovre, de la Hesse électorale, de la Saxe, de la
Bavière : quant aux princes régnants, il songeait à provoquer leur abdication
et à ce qu'ils fussent remplacés par leurs fils. « Les fils ne vaudront pas
mieux que les pères », répliquait Bismarck ; et toujours hardi
autant que net, il eût voulu pratiquer la spoliation totale partout où
l'avantage prussien l'exigeait, maintenir au contraire sans aucun
amoindrissement les États qu'il n'y aurait point intérêt à supprimer. Le 17
juillet, le président du conseil télégraphia à son ambassadeur à Paris :
« Le principal pour nous est actuellement l'annexion de trois ou quatre
millions d'habitants nord-allemands. » Ce programme cadrait mal avec le
langage modéré tenu à M. Benedetti les jours précédents et que celui-ci avait
rapporté dans sa dépêche du 15 juillet. Aussi on peut présumer avec
vraisemblance que M. de Bismarck ne demandait beaucoup qu'avec
l'arrière-pensée de rabattre quelque chose de ses exigences. Ce qui autorise
cette supposition, c'est que, dans la suite de son télégramme, il
s'appliquait à atténuer sa hardiesse et ajoutait, comme pour diminuer ses
prétentions : « Nous sommes prêts à donner à la France l'assurance de notre
respect pour l'Allemagne du Sud. » Même
avec ce tempérament, une telle avidité avait de quoi surprendre Contre le
projet, M. Drouyn de Lhuys s'éleva fort, le déclarant inacceptable. Éclairé
par les précédents entretiens, Goltz courut à Saint-Cloud, où se trouvait
l'Empereur, avec l'espoir de faire réformer par le maître le jugement que le
ministre venait de porter. L'issue justifia cette hardiesse. Ces petits États
perdus au nord de l'Allemagne parurent au souverain un objet indigne de
sollicitude : « C'était, disait-il, une question de détail, une affaire, non
d'ordre international, mais à débattre entre Allemands. » Bismarck ne se
contenta pas de cette tolérance, il voulait un acquiescement. Le 20 juillet,
il télégraphia de nouveau à M. de Goltz, invoquant les désirs du roi, qui
tenait, disait-il, plus encore que lui, aux agrandissements territoriaux.
Derechef l'ambassadeur vit Napoléon. Aux instances du diplomate prussien,
l'Empereur répondit, à ce qu'on assure, par une entière adhésion. Il ne fit
de réserves que pour la Saxe. Mais ni l'annexion du Hanovre, ni celle de la
Hesse électorale, ne lui parurent matière à protestation. Toujours en quête
d'échanges qui rendraient les territoires plus symétriques, il conseilla même
à la Prusse de s'approprier les districts septentrionaux de la
Hesse-Darmstadt, sauf à indemniser le grand-duc sur la rive gauche du Rhin.
L'ambassadeur se retira confondu de son propre succès, osant à peine y
croire, osant à peine se féliciter : quel ne serait point, pensait-il, le
prix de si inexplicables complaisances ! M.
Drouyn de Lhuys apprit, et, à ce qu'on a affirmé, de la bouche même de M. de
Goltz, la victoire que la Prusse venait de remporter. Son dépit fut grand, et
plus grande encore sa stupeur. Aux petits États liés par le lien fragile de
l'ancienne confédération, se substituait une Prusse compacte, s'étendant sans
interruption depuis les contins de la Pologne jusqu'aux frontières de
Lorraine. Au nord de l'Allemagne, rien n'existerait autour d'elle ; car on ne
pourrait compter comme États ni la Saxe préservée, mais réduite à la
condition de vassale, ni à plus forte raison une quinzaine de principautés
minuscules qui apparaîtraient sur la carte comme d'imperceptibles îlots. Et
la situation présente n'était rien auprès de ce que réservait l'avenir. Consolidée
par ses succès, forte de son puissant outillage militaire, incarnant en elle
l'idée nationale, la Prusse ne tarderait pas, malgré toutes les affirmations
contraires, à franchir la faible barrière du Mein. Ainsi s'évanouirait la
chimérique conception du dualisme. Le soir, le ministre confia à son chef de
cabinet, M. de Chaudordy, ce qui venait de se passer et lui découvrit toutes
ses craintes, qui étaient poussées jusqu'à la terreur. Celui-ci a souvent
rapporté l'entretien, et je l'ai recueilli de sa bouche dans les derniers
jours de sa vie. La conversation se prolongea bien avant dans la nuit, sur le
quai d'Orsay devenu désert. M. Drouyn de Lhuys ne cacha rien de ses efforts
toujours déjoués, rien de ses tentatives désormais impossibles à renouveler ;
puis, résumant en un seul mot son impression découragée :
« Maintenant, dit-il, il ne nous reste plus qu'à pleurer. » VI Maîtresse
de façonner l'Allemagne du Nord suivant ses ambitions, ne craignant de
l'Allemagne du Sud, qui, isolée et sans force, serait tôt ou tard à sa merci,
la Prusse pouvait se montrer accommodante vis-à-vis de sa principale
adversaire. -fêlée à la Confédération germanique et prétendant l'inspirer,
l'Autriche était la grande ennemie : reléguée aux bords du Danube, elle
cessait d'être redoutable. La vraie sagesse conseillait même de ne point
rendre éternelles les haines nées de la guerre : une nouvelle lutte pouvait
surgir, cette fois sur la frontière occidentale, et il y aurait intérêt à
préparer de longue main la neutralité de ceux qu'on venait de vaincre. —
Tandis que M de Bismarck pensait de la sorte, les conseillers de
François-Joseph inclinaient, de leur côté, à la résignation. Ils ne
comptaient plus sur personne, ni sur la France, cette amie équivoque ; ni sur
les États du sud, ces alliés tardifs ; ni même sur leurs propres forces, tant
avait été grand le mécompte de la défaite ! Les Prussiens, qui n'avaient pas
suspendu leur marche, approchaient de la capitale : si une nouvelle bataille
se livrait, on combattrait non pour la victoire, mais pour le salut. En un si
proche danger, en une si grande pénurie de ressources, les regards se
détournaient de l'ancienne Confédération germanique pour se concentrer sur
les possessions héréditaires de la maison impériale. Que l'Autriche conservât
l'intégrité de son territoire, que la Saxe, en récompense de son concours
pendant la journée de Sadowa, demeurât saine et sauve, et on était prêt à
sacrifier l'antique influence en Allemagne, aussi bien que, du côté de
l'Italie, on avait sacrifié les provinces vénètes. Ces
dispositions réciproques présageaient la paix. Le quartier général du roi
Guillaume s'était établi à Nikolsbourg, en un château qui, par une bizarre
coïncidence, appartenait à M. de Mensdorff, chef du cabinet autrichien. Là
fut débattu le programme recommandé par Napoléon et qui se résumait en deux
points principaux : liberté pour la Prusse à l'effet d'organiser l'Allemagne
du Nord : en revanche, intégrité de l'empire d'Autriche. M. Benedetti partit
pour Vienne. Quand il en revint, les choses parurent assez avancées pour
qu'on stipulât une trêve de cinq jours qui commencerait le 22 juillet. Par
une singulière malchance, un combat s'engagea ce jour-là près de Blumenau et
ne fut interrompu qu'à midi, après de grandes pertes. Quelque déplorable que
fut ce sacrifice inutile, on se consola par la persuasion que ce sang serait
le dernier versé. On
touchait en effet à l'armistice. Toutefois, il ne serait point conclu sans un
retour de l'avidité prussienne. M. de Bismarck, dans ses Mémoires, a révélé
tout cet épisode. Le roi ne s'était décidé qu'avec peine à tirer l'épée
contre l'Autriche. La campagne une fois engagée, il s'était convaincu de son
bon droit et avait subi l'éblouissement de la victoire. Dans les jours qui
avaient suivi Sadowa, il avait caressé toutes sortes d'agrandissements, en
Bohême, dans la Silésie autrichienne, ainsi qu'aux dépens de la Saxe et des
États du sud. Ce n'était que par degrés que la réflexion avait tempéré ses
convoitises. Elles se réveillèrent quand, dans un conseil tenu le 23 juillet,
le premier ministre prussien proposa l'accord avec l'Autriche sur les bases
établies à Paris et acceptées à Vienne. D'un élan unanime, les généraux
s'insurgèrent contre l'excès des concessions, et leurs critiques
s'affermirent par l'assentiment du monarque. Impuissant à dominer tant de
contradicteurs, M. de Bismarck se retira, et, dans un memorandum destiné à
son maitre, fixa les motifs qui militaient en faveur de la paix. L'Autriche,
disait-il, était une pièce nécessaire à l'échiquier européen : si on se
montrait vis-à-vis d'elle impitoyable, on la rejetterait dans les bras de la
France : la guerre se continuant, l'armée serait entraînée dans les plaines
de la Hongrie, où elle se fondrait par la longueur des distances et sous les
ardeurs du climat. Combien ne serait pas redoutable alors une intervention de
Napoléon ! Le lendemain, le ministre se rendit de nouveau chez le roi. Comme
il entrait dans l'antichambre, il se croisa avec deux colonels qui lui
dépeignirent en un langage très effrayé les ravages grandissants du choléra.
L'argument s'ajouta à tous ceux que le ministre fit valoir. Pourtant, le
souverain ne parut pas convaincu. Une pensée le hantait obstinément, celle de
l'injustice qu'il y aurait à n'exiger de l'Autriche aucun sacrifice
territorial. « Le principal coupable, répétait-il, ne peut sortir de la
guerre impuni. — Mais, répliquait le président du conseil, nous sommes tenus
de faire œuvre de politiques, non œuvre de justiciers. » M. de Bismarck, qui
a sans doute un peu dramatisé la scène, afin de se donner tous les mérites de
la modération, raconte qu'il regagna son logis, bien décidé à se démettre de
sa charge. En ce moment entra chez lui le prince royal, qui avait toujours
été hostile à la politique belliqueuse et qui lui offrit ses bons offices
auprès de son père. Au bout d'une demi-heure, le prince revint : « Cela a été
dur, dit-il ; mais enfin mon père a consenti. » En marge du memorandum
remis par Bismarck, le vieux roi avait écrit ces mots : « Puisque mon fils se
joint au président du conseil, je me vois forcé, à ma grande douleur,
d'avaler l'amère pilule et d'accepter une paix honteuse[19]. » Amère
pilule ! paix honteuse ! ces mots étaient étranges pour l'acte que les
plénipotentiaires prussiens allaient parafer. Les préliminaires signés le 26
juillet et connus dans l'histoire sous le nom de préliminaires de Nikolsbourg
consacraient, sauf la Vénétie, l'intégrité de la monarchie autrichienne. Ils
stipulaient le maintien de la Saxe dans ses limites territoriales. Enfin la
contribution de guerre ne s'élevait qu'à 40 millions de thalers, somme bien
modeste, et qui, par suite de divers arrangements, se trouva réduite de
moitié. Tels étaient les signes auxquels se reconnaissait la modération du
vainqueur. En revanche, quel n'était pas pour la Prusse le dédommagement de
ces concessions ! L'empereur d'Autriche acceptait « la dissolution de
l'ancienne Confédération germanique ». Il « donnait son consentement à une
nouvelle organisation dont l'Autriche ne ferait point partie ». Il
« promettait de reconnaître l'union plus étroite que le roi de Prusse
constituerait au nord de la ligne du Mein. Il adhérait à ce que « les États
allemands situés au sud de cette ligne formassent entre eux une union dont
les liens nationaux avec le nord seraient librement réglés par une entente
commune ». Ce n'était pas tout. Le gouvernement autrichien, renonçant à
tous les fruits de la guerre de 1864, transférait à la Prusse tous ses droits
sur le Sleswig et sur le Holstein : il se contentait de stipuler, et là se
retrouvait l'influence française, que les populations septentrionales du
Sleswig seraient consultées sur leur sort. Enfin le cabinet de Vienne se
gardait de toute intervention en faveur de ses alliés du sud. Quant aux
alliés du nord, Napoléon ne les avait-il pas déjà sacrifiés ? Aussi, sauf
pour la Saxe, leur immolation était explicitement autorisée :
« L'empereur d'Autriche, disait l'article 5 des préliminaires, s'engage
à reconnaître les nouveaux arrangements que la Prusse effectuera dans le nord
de l'Allemagne, y compris les arrangements territoriaux. » Les
malheureux princes de l'ancienne Confédération avaient pressenti leur
abandon. Aux bords du Mein, les hostilités n'avaient point encore cessé, et
l'infortunée Francfort pliait sous les réquisitions prussiennes. On vit les
délégués des États moyens accourir au camp des victorieux, et y accourir en
suppliants. « Dur nous fut, a dit l'un d'eux, le voyage de Nikolsbourg.
» Le premier qui parut fut M. de Pfordten, représentant de la Bavière. M. de Bismarck
le reçut fort niai, soit que vraiment il fût irrité, soit qu'il jugeât
politique certain étalage de courroux qui donnerait ensuite plus de prix à sa
clémence : « Savez-vous, lui dit-il, que je pourrais vous faire arrêter
comme prisonnier de guerre. » Les députés du Wurtemberg vinrent ensuite. En
tout autre temps, ils se fussent rassurés par la protection du Czar, dont
leur reine était la sœur : mais déjà l'influence de la Russie pâlissait, dans
la mesure où montait l'astre grandissant de la Prusse. Les moins effrayés
furent les envoyés de Bade : leur pays était entré dans la coalition, plutôt
par contrainte que par sympathie autrichienne, et d'ailleurs le grand-duc,
qui était gendre du roi Guillaume, avait parmi les ennemis de la Prusse une
situation privilégiée. M. de Bismarck étendit l'armistice à tous ces États.
Quant aux accords définitifs, il résolut de traiter avec chacun d'eux par
acte séparé. A cet effet, il donna à leurs délégués rendez-vous à Berlin
comme ferait un suzerain qui convoque un vassal et se réserve, suivant
l'occurrence, de punir ou d'amnistier. D'autres se rendirent aussi à
Nikolsbourg, plus humbles encore, plus courbés sous le poids de la défaite :
c'étaient les représentants des États du nord. Mais déjà ils étaient
descendus au-dessous du niveau où se concluent les traités. Le roi de Hanovre
ayant envoyé un aide de champ au quartier général, Guillaume, sur l'avis de
son premier ministre, refusa de le recevoir. Le roi Georges était le plus
considérable entre ces princes qui joignaient au malheur d'être faibles, au
malheur d'être vaincus, un malheur plus grand, celui d'être enclavés entre
les deux fragments de l'État prussien ; et de Napoléon comme de l'Autriche
elle-même, M. de Bismarck avait obtenu le blanc-seing qui permettrait l'annexion. Tandis
que la paix se rétablissait en Allemagne, mais dans une Allemagne nouvelle
qui ne garderait rien de l'ancienne, l'Italie s'obstinait à occuper par
conquête la Vénétie, qui déjà lui était assurée par donation. L'occupation
s'étendait sans péril, les Autrichiens s'étant concentrés dans les
forteresses du Quadrilatère, et le reste de la contrée étant ouvert de tous
côtés. « Je pense qu'il est impossible à l'Italie de refuser
l'armistice, mandait de Paris, le 20 juillet, M. Nigra. » Le prince
Napoléon, qui venait d'être envoyé au quartier général du roi
Victor-Emmanuel, formulait, avec la double autorité de son rang et de son
amitié non suspecte, la même recommandation. Cependant le conseil demeurait
inécouté, soit par crainte de froisser l'amour-propre national, qui était
très susceptible ; soit par espoir d'un succès final qui réparerait les
revers de la campagne. Ce qui
arriva ne fut pas une revanche, mais une nouvelle défaite. Le 20 juillet, la
flotte de l'amiral Persano fut battue à Lissa par l'amiral Teghetoff. Ce fut,
suivant une expression qui eut cours dans la Péninsule et en Europe, ce fut
le Custozza di mare. Décidément l'Italie, en fait de victoires, devrait se
rattraper sur celles des autres. L'heure était favorable pour réitérer les conseils
de prudence. Le 22 juillet, Napoléon manda le chevalier Nigra. Il lui fit
connaître que la trêve venait de se conclure entre la Prusse et l'Autriche,
mais que M. de Barrai, alléguant le défaut d'instructions, avait refusé de
s'associer à cet acte. Que le roi, poursuivit l'Empereur, envoie un
télégramme à Barrai pour l'autoriser à signer. Partant de là, le souverain
développa de nouveau, avec une patience remarquable, ce qu'il pouvait faire
pour le gouvernement de Florence et ce qu'il était contraint de refuser. Il
déclara qu'en remettant la Vénétie aux commissaires du roi Victor-Emmanuel,
il entendait faire un don gratuit et n'exigerait en retour aucun engagement
nouveau sur la question romaine. Il ajouta que, pour satisfaire le sentiment
national, la cession serait ratifiée par un plébiscite du peuple vénète.
Ayant ainsi établi sa bonne volonté, il tint à réprouver toutes les autres
exigences et à décourager en particulier toute revendication du Tyrol italien[20]. Ce
langage était d'un ami, d'un ami qui ne méritait qu'un reproche, celui d'un
excès dans le dévouement. Troublée par le dépit de ses défaites, l'Italie
persévérait dans sa rébellion contre la France, sa protectrice, et contre la
sagesse elle-même. Impuissante à réparer ses revers, elle ne se décidait pas
à les accepter, et elle subissait toutes sortes d'impressions à la fois
violentes et puériles, à la manière des peuples nouveaux, gâtés par une bonne
fortune imméritée, et plus riches en ambitions qu'en vertus. Avec une
violence inouïe, la presse incriminait les généraux. Quant aux généraux, ils
s'accusaient entre eux. Le plus attaqué fut Persano, le vaincu de Lissa :
comme, après sa défaite, il revenait à Ancône, il dut se réfugier à bord des
vaisseaux pour échapper à la populace qui le poursuivait par des cris de mort[21]. En cette confusion, le prince
Napoléon eût pu exercer une influence salutaire : par malheur, comme il était
de nature frondeuse, et habitué à ne rien retenir de ses impressions, il
affaiblissait son autorité par ses écarts de langage, et employait son esprit,
qui était grand, à blâmer tout le monde, La Marmora, Visconti-Venosta,
Cialdini, Ricasoli, tous en un mot, jusqu'au roi lui-même, qui, disait-il, «
compromettait le sort du pays pour des questions de susceptibilité ou des
formules de rhétorique[22]. » Cependant la Prusse
raillait sans ménagements les prétentions de son alliée et demandait sur
quelle victoire elle fondait ses exigences. De Paris continuaient à arriver à
Florence de sages conseils qui ne se lassaient point : « L'Empereur désire
vivement l'armistice et la paix, mandait, le 28 juillet, le chevalier Nigra.
» Et le diplomate italien ajoutait : « Nous avons été malheureux sur terre et
sur mer. Mais l'honneur est sauf. Sachons profiter de la leçon amère, et
prenons courage pour faire mieux dans l'avenir. » On ne pouvait mieux dire et
en un langage plus viril. Enfin, après bien des retours violents, bien des
résistances aveugles, l'Italie consentit, le 30 juillet, à la suspension
d'armes. Puis de nouvelles difficultés survinrent, en sorte que l'armistice
définitif fut retardé jusqu'au 11 août. La
pacification, qui laissait à l'Italie de cuisants regrets, provoquait en
Prusse une explosion d'orgueil triomphant. Berlin se préparait à recevoir son
roi victorieux. Depuis plusieurs jours, Guillaume avait quitté Nikolsbourg,
et, remontant vers ses États, s'était arrêté à Prague. Le 4 août, il en
repartit pour regagner sa capitale. Dans la prospérité inespérée de toutes
choses, un mauvais souvenir restait, celui du conflit qui, durant plusieurs
années, avait divisé le parlement et la couronne. En ces conjonctures,
Bismarck montra qu'il savait se revêtir de toutes les apparences, même de
celles de la modération. Comme il revenait à Berlin en compagnie du roi et du
prince royal, il insista pour que le discours du trône contînt un solennel
appel à la concorde et la promesse qu'un bill d'indemnité serait
demandé aux représentants de la nation. Le monarque jugeait ce langage
humiliant ; mais le ministre tint bon : In verbis simus faciles,
dit-il en appelant le latin à son aide. Guillaume finit par se laisser
convaincre. Le lendemain, devant les députés réunis dans la salle blanche, il
fit allusion au dernier conflit, mais avec une impartialité dégagée, comme
s'il se fût agi d'événements déjà lointains ; puis, avec une modestie que
permettait sa haute fortune, il annonça qu'il provoquerait un vote pour
couvrir les irrégularités passées. Ainsi fut rétablie la paix à l'intérieur
en même temps que la paix avec l'étranger Un seul point demeurait dans
l'ombre : le prix que Napoléon demanderait pour ses complaisances. Mais
bientôt J'armée ramenée de Bohême borderait de nouveau la frontière du Rhin.
Ce jour-là finirait la politique dilatoire, et Bismarck pourrait
ressaisir toutes les demi-promesses qu'il avait laissées en suspens. VII Dans la
vie politique comme dans la vie du monde, il y a parfois quelque chose de
pire que de commettre des fautes ; c'est de s'obstiner à les réparer. Le mal
se souligne par les efforts maladroits qui essaient de le couvrir, et ce qui
eût pu s'oublier dans le silence se grave en traits qui ne s'effacent plus.
Depuis un an, la politique impériale n'avait échappé à aucune aberration ; et
si M. de Bismarck en eût tenu lui-même le fil, il est douteux qu'il l'eût
autrement dirigée. La conséquence avait été l'entier triomphe de la Prusse.
Tout étant consommé, la seule conduite possible était le recueillement, et
aussi le ferme propos d'un patient labeur pour refaire dans le monde notre
place perdue. Cette modestie eût eu sa dignité. Elle eût eu aussi ses
avantages : car, l'Allemagne ne se sentant Menacée d'aucun côté, le prétexte
eût manqué à M. de Bismarck pour saisir ce qu'il n'avait pas encore absorbé.
Une attitude si humble cadrait mal avec le train ordinaire du régime impérial.
Comme, depuis le commencement du règne, on avait vécu de coups de théâtre, on
voulut en vivre jusqu'à la fin, et on se persuada que toua serait pardonné
aux yeux de l'opinion, que tout serait pallié aux yeux de l'avenir si,
l'Italie devenant grande et la Prusse plus grande encore, on attirait à soi
quelque part de butin. Cette
politique s'appela en France la politique des compensations. Un jour, M. de
Bismarck, avec tout le dédain des grandes avidités pour les petites, l'appela
la politique des pourboires. Là résida l'erreur suprême, celle qui aggrava
toutes les erreurs passées en les voulant réparer. Quand
on réfléchit à la condition où les victoires prussiennes avaient mis la
France, on demeure stupéfait que cette conduite ait été conseillée. Avant la
lutte, et toute question de moralité mise à part, aucune exigence n'eût été
téméraire. Au lendemain de Sadowa, il y aurait encore eu danger à nous
éconduire. Mais, depuis Sadowa, trois semaines s'étaient écoulées qui avaient
consommé la ruine des États du sud, abattu les dernières espérances de
l'Autriche, fait douter de notre propre énergie. La demande n'était pas
seulement tardive, elle manquait de l'appareil belliqueux qui seul eût pu la
soutenir. « Je suis convaincu, écrivait M. Nigra à M. Visconti-Venosta, que
l'Empereur a renoncé à faire la guerre, au moins pendant un an. » Dans
la correspondance des agents prussiens, on trouverait certainement quelque
prévision pareille. Tout était d'ailleurs confus dans les conseils de
Saint-Cloud, tout jusqu'à l'étendue des revendications, et jusqu'aux lieux où
elles s'exerceraient. Toujours préoccupé de l'opinion publique et du
sentiment des Chambres, M. Rouher inclinait à réclamer les anciennes
frontières de 1814. L'Impératrice, sentant que la pire politique serait la
politique d'ambiguïté, était d'avis de demander beaucoup ou de ne rien
demander du tout. Quant au prince Napoléon, il avait, avant son départ pour
l'Italie, exprimé à M. de Goltz le souhait que la Prusse, par un modeste
sacrifice territorial, rendît à la France la résignation plus aisée.
Au-dessus de tous était l'Empereur, mais de plus en plus valétudinaire et
abattu, incapable de préciser sa volonté, plus incapable de l'imposer, et sur
le point d'aller chercher à Vichy un traitement que l'excès de ses
souffrances ne lui permettrait pas d'achever. C'est à
Nikolsbourg que se formulèrent nos premières demandes. Chose singulière !
Quand la Prusse était à notre merci, on avait négligé toutes ses suggestions
; voici qu'on les reprenait, à l'heure où la victoire l'avait mise hors de
page. Le 23 juillet, en une dépêche à M. Benedetti, M. Drouyn de Lhuys fit
valoir « l'équité et la convenance d'accorder à l'empire français des
compensations propres à accroître dans une certaine mesure sa force défensive ».
Le message fut communiqué à M. de Bismarck. Les préliminaires, bien qu'à peu
près conclus, n'étaient pas signés. Il y avait sagesse à supporter encore
ceux qu'on n'avait pas tout à fait cessé de craindre. La réplique fut vague
comme la requête elle-même, mais point décourageante. Puis la solution fut
ajournée jusqu'au retour à Berlin Tandis
que le roi Guillaume quittait Nikolsbourg pour gagner Prague, puis rentrer
triomphalement en son pays, le train impérial se formait au bout du parc de
Saint-Cloud et emportait vers Vichy l'empereur malade. M. Drouyn de Lhuys l'y
rejoignit. Notre ministre des affaires étrangères avait passé, depuis
quelques semaines, par de cruelles déconvenues. Par-dessus tout, les
extraordinaires concessions consenties par Napoléon à M. de Goltz l'avaient
stupéfié. Pourtant, revenu de son premier abattement, il s'était dit qu'après
tout rien n'avait été consacré par stipulation écrite, que la confirmation
positive d'une si large tolérance vaudrait bien quelque retour, et que la
Prusse dépasserait la mesure de l'ingratitude commune si, remaniant à son gré
toute l'Allemagne du Nord, elle ne permettait au profit de la France quelques
rectifications de frontières. S'affermissant dans ces vues, il s'était
approprié la doctrine des compensations. Il arriverait donc que, conseiller
très sage jusque-là, il deviendrait sur la fin conseiller malavisé, funeste
même, et cela par le désir de réparer ce qui n'était plus réparable. Ce fut
sous l'empire de ces inopportunes pensées que, s'étant rendu à Vichy auprès
de son souverain, il s'ingénia à préciser les demandes que la dépêche
adressée à Nikolsbourg avait déjà laissé pressentir. De l'aveu de ceux qui
ont approché l'empereur à cette époque, le monarque était alors trop affaibli
par les crises de son mal pour donner aux affaires, même les plus graves, une
attention très suivie. Il est donc assez vraisemblable que le prince, ainsi
qu'il l'a déclaré plus tard[23], s'abstint de discuter les
plans de son ministre. Cependant M. Drouyn de Lhuys a affirmé de son côté que
les instructions envoyées à Berlin « furent revues, corrigées et agréées
par Sa Majesté[24]. » Quelles étaient ces
instructions ? Elles se formulaient, cette fois, en termes bien nets et
catégoriques. Tandis que la dépêche adressée à Nikolsbourg se contentait de
proclamer, en thèse générale, l'opportunité d'un dédommagement à la France,
la dépêche de Vichy renfermait tout un projet de traité secret : l'empire
français demandait à la Prusse agrandie la cession de la rive gauche du Rhin,
jusques et y compris Mayence. Le
message arriva à Berlin dans les premiers jours d'août, c'est-à-dire à
l'heure où la ville se parait pour son roi triomphant. Quel ne serait pas
l'effet d'une pareille demande sur un gouvernement fier jusqu'à la
provocation et encore enivré de ses succès ? M. Benedetti ne reçut point sans
trouble la communication. Il jugeait comme M. Drouyn de Lhuys que les récents
agrandissements prussiens rendaient une rectification de frontières opportune
pour la puissance française, nécessaire peut-être pour le prestige de la
dynastie napoléonienne. D'un autre côté, en plusieurs dépêches écrites avant
la guerre, il avait dépeint, en un langage très vif, les répugnances que
soulèverait, d'un bout à l'autre de l'Allemagne, tout abandon de territoire
germanique. M. de Bismarck ne lui avait-il pas dit un jour qu'il préférerait
disparaître de la scène politique plutôt que de consentir à la cession de
Mayence[25] ! Si tel avait été le langage
avant la lutte, que ne devait-on pas attendre après la victoire ? Tout
d'abord, l'ambassadeur s'arma de courage et annonça à son chef, en un langage
très résolu, qu'il ne négligerait rien pour assurer la réussite[26]. Bientôt, ses perplexités le
ressaisissant, et jamais craintes ne furent mieux justifiées, il sollicita
l'autorisation de se rendre à Paris afin d'y conférer avec le ministre. La
réponse fut qu'il produisit d'abord sa demande et qu'il vint ensuite pour
faire connaître les dispositions qu'il aurait rencontrées[27]. Malgré l'ordre contraire, M.
Benedetti songea un instant à partir ; en fin de compte, la discipline
l'emporta, et il se décida à accomplir sa mission ; mais, tout en
s'encourageant à la fermeté, il s'y décida à contre-cœur, et comme avec la
prescience d'un insuccès. Toutes
choses conspirant contre nous, cette appréhension, si légitime en elle-même,
devint l'origine d'une fort grave imprudence. Craignant un éclat regrettable
et voulant en prévenir les conséquences, M. Benedetti jugea habile de se
faire précéder d'une lettre, et aussi d'une copie du projet libellé à Vichy.
Les habitudes de la diplomatie française, courtoise entre toutes, semblaient
autoriser ce procédé confiant On ne pouvait d'ailleurs se persuader que la
cour de Berlin ne fût pas une cour amie. Pourtant, sur ces mêmes bords de la
Sprée, Frédéric avait jadis, à l'usage de ces successeurs, tracé cette maxime
: « Tâchez de vous procurer quelque chose d'écrit. » Ce jour-là, M.
Benedetti oublia le précepte, et ce premier oubli fut promptement suivi d'un
second, comme on le dira bientôt Le 7
août eut lieu l'entrevue de l'ambassadeur et du premier ministre. Cinq années
plus tard, dans un discours au Parlement allemand, M. de Bismarck rapporta
l'entretien en un langage fortement dramatisé. Il représenta l'ambassadeur de
France entrant dans son cabinet, un ultimatum à la main, et le sommant, sous
peine de guerre, de livrer Mayence. A quoi il aurait répondu : « C'est
bien, nous aurons la guerre. » Tout démontre l'exagération de ce
récit, et les déclarations de M. Benedetti, qui affirme que la conversation
ne cessa pas d'être « convenable et courtoise » ; et l'intérêt de la
Prusse, qui était de nous ménager encore, non de nous pousser à bout : et la
propre version du premier ministre, qui, en des notes utilisées plus tard par
l'historien allemand M. de Sybel[28], a retracé l'incident en termes
un peu plus adoucis. M. Benedetti ayant exposé sa demande, préparée
d'ailleurs par la communication de la veille, M. de Bismarck repoussa tout
projet de cession, mais sous une forme tout amicale et sans aucun éclat. Il
fonda son refus sur le sentiment national, qui ne permettait l'abandon
d'aucune terre allemande. » Peut-être, ajouta-t-il comme en laissant flotter
son regard sur les territoires voisins, peut-être pourrait-on trouver
d'autres chemins pour vous contenter. » Puis il poursuivit sur un ton résolu,
quoique non provocant : « Si vous persistez dans vos exigences, vous
n'avez pas d'illusions à vous faire. A tout prix nous convertirons en paix
définitive les préliminaires avec l'Autriche ; après quoi, nous porterons
toutes nos forces sur le Rhin. — Comment, s'écria l'ambassadeur, l'Autriche
conclurait la paix, par ce fait même que nous marcherions contre vous ! —
N'en doutez pas, reprit M. de Bismarck, et puisque vous allez à Paris,
n'hésitez point, je vous en prie, à dire à S. M. l'Empereur toute la vérité.
» M. Benedetti avait exprimé les vœux de son pays avec netteté, bien que sans
beaucoup d'illusion. Il insista en invoquant les exigences de l'opinion
publique française et la nécessité de dérober à toute atteinte le prestige de
la dynastie napoléonienne. M. de Bismarck, haussant un peu le ton, mais non
jusqu'à la menace, se contenta de répliquer que, quant à la dynastie
impériale, elle courrait plus de dangers par la guerre qu'elle n'en pourrait
courir par la paix. Tout espoir de réussite étant perdu, M. Benedetti se hâta
de partir pour la France. Il fut reçu en audience par l'Empereur et lui
rendit compte de l'insuccès. Le souverain parla de la combinaison comme s'il
l'avait à peine connue, en rejeta la responsabilité sur M. Drouyn de Lhuys,
traita fort dédaigneusement la politique de compensation, jugea qu'il y
aurait péril à y persévérer : « Il résulte de ma conversation avec M.
Benedetti, écrivait-il à M. de La Valette, que nous aurions toute l'Allemagne
contre nous pour un très petit bénéfice[29]. » Cette
infructueuse négociation que la France avait intérêt à nier ou à tenir dans
l'ombre, la Prusse au contraire aurait tout profit à l'ébruiter. A la
divulguer, elle trouverait un triple bénéfice. D'abord elle exciterait contre
nous le sentiment national allemand : en second lieu, elle apaiserait les
remontrances de la Russie en rejetant sur Napoléon le reproche d'ambition :
en troisième lieu, elle rallierait à elle les États de l'Allemagne du Sud en
ne leur laissant entrevoir que deux perspectives : ou une vie précaire sous
les ingérences de la France, ou une indépendance assurée sous le protectorat
de Berlin. M. de Bismarck était en fonds d'habileté pour exploiter tous ces
avantages. Pour
éveiller le sentiment national allemand, le gouvernement de Berlin avait à
son service les journaux. S'il se fût servi des siens, l'habileté eût été
médiocre. La véritable adresse serait de faire révéler par la presse
française elle-même ce que la France avait intérêt à cacher, puis de propager
dans toute l'Allemagne, sur le ton de la surprise et du scandale, ce que
soi-même on aurait soufflé. Justement, à la veille de la guerre, M. Benedetti
avait présenté à M. de Bismarck un correspondant du journal le Siècle, qu'on
appelait M. Vilbord et qui devait se faire l'historiographe de la campagne.
M. de Bismarck avait accueilli fort bien le journaliste, à la manière des
vrais politiques, qui, dans leur jeu redoutable, ne négligent aucune pièce,
même les plus petites. Le reporter français serait le dépositaire des
indiscrétions opportunes. On pouvait être certain que, jaloux d'informations
de première main, il enverrait à Paris, comme autant de primeurs, tout ce qui
lui serait mandé de si haut. Plus d'une fois, le publiciste s'étonna de sa
faveur et remercia fort, se croyant l'obligé. Au fond le procédé n'était pas
nouveau, et Bismarck l'eût puisé dans l'héritage de Cavour. Or il arriva que,
précisément en cette journée du 7 août où fut débattue la question de
Mayence, le premier ministre trouva le temps de recevoir le Français, et,
comme pour lui permettre d'exercer ses facultés d'observation, le garda toute
la soirée dans le cercle de sa famille et de ses amis. Bien que M. Vilbord
fût homme de mérite et de bonne compagnie, tant d'intimité avait de quoi surprendre.
Au moment de prendre congé, le correspondant du Siècle osa interroger le
président du conseil. Celui-ci ne se découvrit point et parla même d'amitié
entre les deux peuples : mais un de ses subordonnés, M. de Keudell, souleva
aux yeux du journaliste le voile des négociations qui venaient de s'engager.
Il lui confia que la France avait introduit une demande de compensation
territoriale ; que la demande était relative aux frontières du Rhin, que le
gouvernement, soutenu par le pays, était d'avis de n'y point accéder[30]. Le 10 août, le Siècle
publia l'information. Qu'ajouterai-je ? La nouvelle se répandit en Allemagne,
mais comme empruntée aux journaux français. Pour les feuilles dévouées à M.
de Bismarck, c'était le moment d'entrer en campagne. La Gazette de
l'Allemagne du Nord exprima l'étonnement que de telles questions fussent
livrées à la publicité. Elle se félicita du moins que l'indiscrétion ne fût
point imputable à la presse allemande. Puis elle poursuivit en ces termes :
« Il est du reste caractéristique que ce soit précisément le Siècle,
l'organe des cercles chauvinistes français, qui ait été appelé à
répandre le premier cette rumeur et à encourager des espérances
irréalisables. » L'impulsion ainsi donnée, les officieux reproduisirent le
même langage, et ce fut à qui répéterait que l'Allemagne avait de l'autre
côté du Rhin une voisine toujours jalouse, et que vraiment toutes les forces
prussiennes n'étaient pas de trop pour la bien garder. Exploitées
en Allemagne, les demandes de la France seraient précieuses à divulguer en
Russie. Depuis Sadowa, les dispositions qui régnaient à Saint-Pétersbourg
étaient pour le roi Guillaume un sujet de souci. Sur les ambitions de M. de
Bismarck, l'ambassadeur du Czar à Berlin, M. d'Oubril, tenait un langage fort
improbateur. A la nouvelle que plusieurs souverains se trouvaient menacés,
non d'amoindrissement, mais de spoliation totale, Alexandre avait ressenti un
grand trouble : Les
dynasties qu'on va déposer, disait-il, règnent aussi bien que celle de Prusse
par la grâce de Dieu. » De son côté, Gortschakoff, à la pensée qu'un homme
d'État en Europe le surpasserait, ne revenait pas de sa stupeur. Il cachait
son dépit sous une sorte d'ironie protectrice : « Je souhaite,
répétait-il, que M. de Bismarck ne soit point un météore, mais une étoile
fixe ; c'est pourquoi je lui recommande la modération. » À Saint-Pétersbourg,
on avait parlé de congrès, an en parlait encore. La Russie, si elle demeurait
isolée, serait réduite à éparpiller en vaines plaintes sa mauvaise humeur.
Que si jamais elle s'unissait à la France, elle pourrait, même à cette heure
tardive, infliger aux vainqueurs quelque mortification. Pour une conférence
internationale, l'argument était tout préparé : il consistait à dire que la
Confédération germanique, avant été créée par l'Europe, ne pouvait subir de
profonds remaniements sans l'intervention de cette même Europe. En ces
conjonctures, la bonne fortune serait grande, si on parvenait à établir que
Napoléon poursuivait, non l'intérêt de l'équilibre général, mais le sien
propre. Du même coup, le gouvernement des Tuileries descendrait du rang de
médiateur à celui de solliciteur de territoire, et, tous les rôles se
brouillant, ce serait lui qui serait accusé d'avidité. La demande de la
France vint à point nommé pour favoriser la manœuvre. Les dates sont ici trop
instructives pour qu'on ne les retienne pas. C'est le dimanche 5 août que M.
Benedetti transmit à M. de Bismarck le projet de traité relatif à Mayence.
Or, sur-le-champ, le général de Manteuffel, qui était à l'armée, fut mandé à
Berlin. C'était l'un des personnages les plus considérables du royaume,
c'était surtout l'un des plus attachés à la politique conservatrice, et, à ce
titre, il serait un messager fait à souhait auprès d'une cour qui se piquait de
sauvegarder la tradition. Dans la nuit du 7 au 8 août, le général partit pour
Saint-Pétersbourg. Emporta-t-il avec lui le projet français ? On ne peut
guère en douter. Le 8 août, M. Benedetti, très intrigué de ce soudain départ,
interrogea le président du conseil : « Mais je croyais vous avoir parlé
de cette mission, répliqua M. de Bismarck... Tout au moins j'en ai informé M.
de Goltz pour qu'il avisât votre gouvernement. » Le diplomate français
insista : « M. de Manteuffel a-t-il reçu communication de notre ouverture ? —
Je n'ai pas eu occasion de lui en faire part, reprit négligemment le chef du
cabinet. » Puis il ajouta du même ton dégagé : « Mais je ne peux pas
vous garantir que le roi ne lui en ait pas fait connaître la substance. » Sur
le voyage du général, nous savons peu de chose, sinon qu'il eut à combattre
de grandes répugnances pour la politique d'annexions, et qu'il dénonça, comme
il le disait dans un de ses rapports, les pensées de derrière de
Napoléon. Ce qui est certain, c'est que désormais le mot de congrès ne fut
plus prononcé. En ces derniers temps, M. d'Oubril, ministre de Russie à
Berlin, s'était fort rapproché de M. Benedetti ; tout à coup, il se montra
vis-à-vis de lui d'une froideur remarquable et, loin de le rechercher,
s'appliqua à le fuir. Enfin, après un dernier murmure de doléances sur les
princes dépossédés, l'alliance des deux cours se renoua aussi solidement que
jamais. Pour
que M. de Bismarck exprimât tout le fruit de notre malencontreuse
communication, il lui restait à s'en prévaloir vis-à-vis des souverains de
l'Allemagne méridionale A dire vrai, la tentation était trop forte pour qu'un
politique, même peu raffiné, y résistât. Après la défaite, tous les États du
sud, sauf Bade, avaient réclamé les bons offices de la France : à Nikolsbourg,
M. Benedetti avait soutenu leur cause, avait particulièrement pris en main
les intérêts de la Bavière, et en cela il avait paru l'interprète fidèle des
instructions qui lui venaient de Paris[31]. Or, voici qu'au retour de
Nikolsbourg, notre ambassadeur, obéissant pareillement aux directions de sa
cour, livrait à M. de Bismarck un projet écrit qui, en étendant jusqu'à
Mayence la domination française, semblait englober dans ses stipulations une
portion du territoire hessois, une portion du territoire bavarois. Quand les
plénipotentiaires venus de Munich invoqueraient, dans l'espoir d'un
traitement plus doux, les bons offices de la France, M. de Bismarck n'aurait,
pour les détromper, qu'à leur tendre le projet de traité. Puis, après les
avoir frappés de stupeur et d'effroi, il les rassurerait par la perspective
de conditions débonnaires : enfin il leur offrirait de commander leurs
troupes et de les prendre sous sa protection[32]. L'offre serait acceptée,
moitié par crainte d'un sort pire, moitié par découragement de tout autre
appui. Ainsi se prépareraient les traités secrets qui bientôt allaient se
conclure. Ce serait le grand triomphe de la politique prussienne : ce serait
aussi le grand châtiment de notre politique, d'une duplicité inconsciente, et
confuse au point de ne plus se reconnaître elle-même. Tandis que se
resserrait autour de nous la trame dont nous avions nous-mêmes ourdi les
fils, Napoléon, plus affaibli que soulagé par le traitement thermal,
interrompait sa cure et quittait Vichy. « La santé de Sa Majesté est
beaucoup meilleure depuis son retour, » annonçait le Moniteur. Quelles
que fussent ces assurances, une certaine anxiété régnait parmi les amis du
souverain. A quelques jours de là, dans une dépêche confidentielle à M.
Visconti-Venosta, M. Nigra écrivait : « Il est important que la paix se
fasse bien vite, que bien vite les forteresses soient remises entre nos
mains. » Et il ajoutait : « Si, pour le malheur de l'Italie, l'Empereur
mourait maintenant, les Autrichiens resteraient sans doute dans le
Quadrilatère[33]. » Transporté à Saint-Cloud, le
monarque y trouva toutes sortes de soucis. Même au point de vue extérieur,
l'Allemagne n'était point le seul sujet d'angoisse. Le 11 août, arriva au
château une visiteuse, de trop haut rang et venue de trop loin pour qu'on pût
l'écarter, mais importune comme l'évocation de vieux engagements téméraires :
c'était l'impératrice Charlotte. Nous dirons ailleurs tout ce qui a été
recueilli sur cette entrevue mémorable. A cette apparition, à la fois
suppliante et irritée, les moins prévoyants comprirent que par cette plaie du
Mexique comme par toutes les autres s'écoulait le bonheur de l'empire. —
Cependant les ministres, les hauts fonctionnaires, dans leurs discours
d'apparat, s'efforçaient encore de soutenir le prestige du trône par de
fastueuses paroles. Comme il présidait la distribution des prix du concours
général, M. Drouyn de Lhuys célébra Napoléon « comme un génie tutélaire
planant au-dessus des orages », puis, jugeant la langue française insuffisante,
il appela Virgile à son aide : Celsa
sedet œolus arce, Sceptra tenens, mollitque animos et temperat iras[34]. Dans le
même temps, M. Baroche, en une circulaire aux évêques à propos de la
solennité du 15 août, s'exprimait en ces termes : « Le peuple se prépare à célébrer
la fête nationale au milieu d'événements qui attestent d'une manière
éclatante l'ascendant moral de l'Empereur. » Hélas ! la louange cessait de
tromper par son excès même, et le scepticisme était pareil chez ceux qui
composaient ces formules adulatrices ou chez ceux qui les écoutaient. L'échec
du projet relatif à Mayence rendait téméraire ou périlleuse toute
revendication de territoire germanique. Malgré l'insuccès, on persista à
chercher une combinaison qui apparût comme une satisfaction pour le sentiment
public, comme une garantie contre le voisinage de la Prusse toute-puissante.
Ces pensées inspirèrent une négociation tout officieuse, tentée en dehors de
la diplomatie accréditée, poursuivie sans beaucoup d'espoir, bien vite
interrompue, et qui pourtant mérite d'être mentionnée. Un
jour, c'était en mai ou juin 1866, comme on délibérait aux Tuileries sur le
conflit austro-prussien et sur l'attitude qui convenait au gouvernement
impérial, M. de Persigny avait proposé qu'on laissât à M. de Bismarck pleine
liberté pour s'étendre de la Baltique au Mein : en revanche les princes
dépossédés seraient indemnisés sur la rive gauche du Rhin, où ils
constitueraient une barrière entre la France et la Prusse. Charmé de son
dessein, l'ancien ministre s'était élevé jusqu'aux plus belles espérances :
même, ces petites principautés, unies entre elles, et forcément attirées vers
l'empire français par la communauté de religion ou les intérêts du commerce,
lui avaient apparu comme le noyau d'une Confédération des Gaules[35] ». Après Sadowa il y
aurait eu singulier anachronisme à parler de Confédération des Gaules, et,
sous ce point de vue, le plan de M. de Persigny descendait au rang des pures
chimères. Ce qu'on en pouvait retenir, c'était la conception d'un État intermédiaire,
interposé sur notre frontière de l'est et qui du moins ne serait point
ennemi. Il y
avait alors à Paris un agent danois, très mêlé aux affaires de son pays et
très attaché à la France : c'était M. Hansen. Fort zélé pour les intérêts du
Sleswig, il en avait défendu la cause auprès de M. de Bismarck, qui lui avait
témoigné quelque bienveillance. Le 11 août, il fut appelé à l'hôtel du quai
d'Orsay. Il y fut reçu par le chef de cabinet du ministre, M. de Chaudordy.
Celui-ci lui remit un memorandum rédigé trois jours auparavant par M.
Drouyn de Lhuys. Le mémoire désavouait, au nom du gouvernement impérial,
toute pensée d'ambition ou de conquête. Puis il proclamait qu'en présence des
extraordinaires agrandissements de la Prusse, le principal besoin de la France
était une protection sur ses frontières. « L'Empereur, continuait M. Drouyn
de Lhuys, verrait avec satisfaction toute cause de conflit entre deux grands
peuples définitivement éloignée par un établissement analogue à celui de la
Suisse moderne ou de la Belgique. Dans le projet qui suivait, le soin était
extrême à ménager toutes les susceptibilités du roi Guillaume. Le nouvel
État, quoique État neutre, serait purement germanique : quoique politiquement
séparé de l'Allemagne, il resterait en communion avec elle : le sacrifice
territorial serait amplement compensé, pour le gouvernement de Berlin, par
les annexions accomplies au nord. Pouvait-on même parler de sacrifice ? Dans
la copie du mémoire confiée au négociateur danois, le candidat suggéré pour
le nouveau trône se trouvait être un prince de la famille de Hohenzollern :
de la sorte, les provinces rhénanes, tout en ayant désormais une existence à
part, demeureraient un apanage de la maison royale. Tel était le memorandum
de M. Drouyn de Lhuys M. Hansen était invité à s'en pénétrer, puis à se
rendre sans retard à Berlin et à tout mettre en œuvre pour en faire prévaloir
les vues. Que
dire de ce programme ? Le plus grand malheur du gouvernement impérial ne fut
ni l'ignorance du bien ni la pénurie des idées. Les desseins les plus
généreux, les plus rationnels, les plus sages, furent entrevus, conseillés,
débattus. Mais le plus souvent ils se croisèrent en une inextricable
confusion : presque toujours aussi ils se produisirent soit avant, soit après
l'heure propice. Avant la lutte, la combinaison de l'État neutre eût pu
entrer dans le calcul des arrangements futurs : peut-être eût-elle pu
s'imposer au lendemain de Sadowa. Quelles étaient les chances de réussite six
semaines après la victoire de la Prusse ? Tout annonçait l'échec, tout
jusqu'au choix de l'agent obscur, bien que fort honorable, qui venait d'être
emprunté à l'étranger pour formuler, à tout risque, les souhaits de la
France. Et Napoléon pouvait-il se faire illusion ? Naguère, en un entretien
avec M. de Goltz, ayant essayé de lancer une combinaison à peu près pareille,
il avait aussitôt essuyé un refus. Le 13,
M. Hansen était à Berlin. Dès son arrivée, il adressa à M. de Bismarck une
demande d'audience. Il attendit trois jours. Le quatrième, il fut reçu, non
par le premier ministre, mais par M. de Keudell, conseiller de légation. Dans
la haute fortune de la Prusse et avec un messager si humble que l'envoyé
danois, il n'y avait pas à se gêner. M. de Keudell ne se gêna point. Son
langage fut celui d'un subordonné qui enchérit sur la dureté du maître. La
Prusse, dit-il, n'est pas l'obligée de la France, n'ayant point sollicité son
intervention : la médiation de l'Empereur n'avait eu d'autre résultat que de
restreindre les conséquences de la victoire : à Berlin, on tenait sans doute
à la bonne entente avec le cabinet des Tuileries ; mais la meilleure garantie
de force était l'appui de l'Allemagne. La réponse se résumait en cette
formule bien nette : ni cession, ni neutralisation d'aucun territoire
germanique. Un espoir restait à M. Hansen, celui de parvenir jusqu'au
président du conseil. Le lendemain, celui-ci l'informa qu'il ne le recevrait
que s'il produisait des pouvoirs réguliers. Livré à lui-même, le négociateur
tenta encore quelques démarches, mais inutiles. Pourtant, un des hauts
fonctionnaires de la monarchie lui suggéra, sans croire beaucoup à la
réussite, un suprême expédient : la Prusse s'annexerait la Saxe, et le roi de
Saxe serait indemnisé sur la rive gauche du Rhin. Ce projet était précisément
celui que naguère Napoléon avait exposé à M. de Goltz et que celui-ci avait
jugé impraticable. Très perplexe, M. Hansen finit par envoyer au ministre des
affaires étrangères un télégramme en ces termes : « La maison de Berlin parle
vaguement de prendre la porcelaine de Saxe en échange du vin de Rhin. »
A Paris, dans l'entrefaite, M. Drouyn de Lhuys avait résigné ses fonctions et
ne gardait plus son portefeuille qu'en attendant son successeur. La réponse,
qui arriva quelques heures plus tard, trahit une lassitude découragée : elle
était ainsi conçue : « Ne dites plus rien à personne ; revenez quand vous
voudrez[36]. » Plût à
Dieu que le découragement eût été sans retour ! L'affaire lamentable des
compensations ne devait point se clore sans un dernier épilogue, et non le
moins triste. L'Allemagne nous étant interdite, les regards, se détournant du
nord-est, se tournèrent vers le nord ; et, comme on n'avait pu ni empiéter
sur les provinces rhénanes ni créer une seconde Belgique, on rêva du moins
d'absorber l'autre Belgique, celle qui existait déjà. L'excuse,
la seule excuse, ce furent les suggestions de M. de Bismarck. Toutes les
vraisemblances, tous les témoignages attestent qu'il fut le vrai tentateur.
Il s'y prit de longue main. M. de La Tour d'Auvergne était encore
représentant de l'Empereur à Berlin, et déjà le premier ministre prussien
montrait le royaume belge comme un prolongement naturel du territoire
français. En 1865, en 1866, il avait tenu le même langage à M. Lefebvre de
Béhaine, premier secrétaire de l'ambassade : à l'en croire, la France avait
le droit de s'étendre partout où se parlait la langue française, et si elle
exerçait cette faculté légitime, la Prusse n'aurait rien à y redire. Dans ses
dépêches, dans ses livres, dans ses entretiens, M. Benedetti a affirmé, et je
le lui ai entendu répéter à plusieurs reprises, que maintes fois M. de
Bismarck, en quête d'agrandissements pour son pays, essaya de faire dériver
vers la Belgique les ambitions impériales. A Paris, M. de Goltz remplissait
le même office et, appréhendant que l'Empereur ne réclamât sa part de
profits, s'appliquait à la lui tailler sur toutes ses frontières, hormis
celles d'Allemagne. Comme M. Benedetti était à Nikolsbourg, le président du
conseil précisa ces pensées ; et ce qui n'avait été jusque-là qu'insinuation
devint encouragement positif. Le 26 juillet, notre ambassadeur écrivait à M.
Drouyn de Lhuys : « Je n'apprendrai rien de nouveau à Votre
Excellence en lui annonçant que M. de Bismarck est d'avis que nous devons
chercher un équivalent en Belgique, et qu'il m'a offert de s'en entendre avec
nous[37]. » Par ses
qualités, par ses défauts même, Napoléon semblait au-dessus de ces vulgaires
tentations. Pour entretenir de faux calculs, pour donner corps à des
chimères, son intelligence compliquée trouvait de prodigieuses ressources, et
il dépensait plus d'efforts pour s'égarer que d'autres pour se pousser dans
le droit chemin. Ces infirmités de l'esprit ne gagnaient point le cœur, et le
même homme, qui était capable de toutes les aberrations, ne l'était pas d'une
vilenie. Comment ce prince, à l'âme généreuse, s'oublia-t-il jusqu'à la
pensée de réparer, aux dépens d'un faible, les disgrâces qu'un fort lui avait
infligées ? Habile à discerner les moindres nuances de l'opinion, Napoléon
sentait la confiance générale s'amoindrir, et cela à l'heure où l'approche
d'un changement de règne rendrait plus funeste tout affaiblissement du
prestige dynastique : de là l'anxieux désir d'un succès obtenu coûte que
coûte ; de là la conviction que la plus grande des fautes serait une
immobilité qui semblerait inertie. Il y a d'ailleurs, par intervalles, des
souffles de violence qui passent sur les âmes comme des souffles d'épidémie.
Après les iniquités de la Pologne, les sophismes de l'affaire danoise, les
brutales hardiesses de la politique prussienne, l'atmosphère était surchargée
de ces souffles malsains, et, dans l'oppression générale.de tous les faibles,
une seule chose paraissait petitesse d'esprit ou naïveté, c'était de ne rien
gagner. Saisi par cette émulation, Napoléon cédait, lentement, peu à peu,
avec toutes sortes de retours et de repentirs. Il cédait pourtant et, par
surcroît de mauvaise fortune, ses scrupules mêmes se tourneraient contre lui
: car s'étant décidé le dernier à être malhonnête, il le serait tardivement,
quand tous les profits auraient été cueillis, et quand le seul fruit de
l'injustice serait le discrédit du droit déserté. Dans les papiers des
Tuileries, une pièce fut trouvée, sans date, dictée à M. Conti et qui,
rédigée sans doute à cette époque, révèle les déviations de la conscience
impériale. Avec la timidité de ceux qui ne sont pervers qu'à regret,
l'Empereur marque en traits un peu indécis l'ébauche de ses mauvaises
pensées. Comme pour s'amnistier lui-même, il invoque le principe des nationalités
: « Il n'existe pas de nationalité belge, ajoute-t-il, et il importe de
fixer avec la Prusse ce point essentiel. » Puis il poursuit en ces termes :
« Le cabinet de Berlin semblant disposé à entrer en arrangement avec la
France, il y aurait lieu de négocier un acte secret qui engagerait les deux
parties. » Ayant tracé cette ligne de conduite, l'Empereur, redevenu
soupçonneux, se prend à douter que « cet acte soit une garantie
parfaitement sûre ». Bientôt l'hésitation cesse, et il développe les
avantages de la combinaison. Cet avantage serait double : le premier serait
de compromettre la Prusse, le second serait de rassurer cette même Prusse en
lui montrant que la France cherche ses extensions partout ailleurs qu'aux
bords du Rhin[38]. Ces
desseins, d'abord vagues, ne tardèrent pas à se traduire par un acte très
positif. Le 16 août, une instruction où se résumaient les revendications de
la France fut envoyée à M. Benedetti. Chose singulière et qui prouve le
désarroi des affaires françaises, elle partit du ministère d'État. Notre
ambassadeur devait demander la cession de Landau, de Sarrebruck, de
Sarrelouis, et, en outre, conclure une entente pour que la cession du
Luxembourg nous fût facilitée. Le principal objet de la négociation était un
traité secret qui nous permettrait, sans opposition et même avec l'appui de
la Prusse, de mettre, le cas échéant, la main sur la Belgique. Le diplomate
français, en cas d'objections, était autorisé à renoncer aux petites places
fortes, auxquelles on ne tenait guère et qui étaient même qualifiées de
vieilles bicoques. De plus, si la crainte des résistances britanniques
exigeait cette restriction, il pourrait être convenu qu'Anvers serait
constituée en ville libre. En échange de ces stipulations, la France
contracterait avec la Prusse une alliance offensive et défensive et en
reconnaitrait tous les agrandissements[39]. Muni de
ces instructions, M. Benedetti, en une entrevue avec M, de Bismarck, exposa
le plan et le débattit. La combinaison se trouvait, en fin de compte,
présentée par la France, niais après de si nombreuses, de si pressantes
suggestions de la Prusse, que sur elle retombe la principale responsabilité.
Plus que jamais affermi dans sa résolution de n'abandonner aucune terre
allemande, le président du conseil refusa la cession de Landau, de
Sarrebruck, de Sarrelouis, c'est-à-dire des villes qui nous avaient été
laissées en 1814. Au lieu d'un double traité, traité ostensible pour le
Luxembourg, traité secret pour la Belgique, il jugea convenable la rédaction
d'un seul acte qui demeurerait confidentiel. Sur la minute qu'il avait entre
les mains, l'ambassadeur nota les corrections à mesure que le premier
ministre prussien les lui signalait. Cependant M. de Bismarck exprima le
désir d'avoir communication d'un texte exact qu'il soumettrait au jugement du
roi. On a déjà dit combien la diplomatie française était courtoise et
confiante. Sans objection, M. Benedetti prit la plume, et mit au net le
projet amendé et raturé. Il était conçu en ces termes : ARTICLE PREMIER.
— S. M. l'empereur des Français admet et reconnaît les acquisitions que la
Prusse a faites à la suite de la dernière guerre qu'elle a soutenue contre
l'Autriche et ses alliés... ART. 2. — S. M. le roi de Prusse promet de faciliter à la France
l'acquisition du Luxembourg... ART. 3. — S. M. l'empereur des Français ne s'opposera pas à une
union fédérale de la Confédération du nord avec les États du midi de
l'Allemagne, à l'exception de l'Autriche, laquelle union pourra être basée
sur un parlement commun, tout en respectant, dans une juste mesure, la
souveraineté desdits États. ART. 4. — De son côté, S. M. le roi de Prusse, au cas où S. M.
l'empereur des Français serait amené par les circonstances à faire entrer ses
troupes en Belgique ou à la conquérir, accordera le concours de ses armes à
la France, et il la soutiendra avec toutes ses forces de terre et de mer
envers et contre toute puissance qui, dans cette éventualité, lui déclarerait
la guerre. ART. 5. — Pour assurer l'entière exécution des dispositions qui
précèdent, S. M. le roi de Prusse et S. M. l'empereur des Français
contractent une alliance offensive et défensive[40]... Ainsi
fut libellé, en une sorte de collaboration tout officieuse et amicale, le
projet qui n'était encore qu'une ébauche, mais que l'adhésion des deux
gouvernements pourrait transformer en convention définitive. Quand M.
Benedetti eut posé la plume, M. de Bismarck plia le document et le serra
comme on fait d'une chose qui peut servir. Une seconde fois, il s'était,
suivant la recommandation du grand Frédéric, procuré quelque chose d'écrit. Au
milieu de ces pourparlers, le premier ministre prussien achevait de
consolider sa fortune. Le 17 août, avait été déposé aux Chambres le projet
qui consacrait l'annexion du Hanovre, de la Hesse électorale, du duché de
Nassau, de la ville de Francfort. Le roi réclama avec une brièveté modeste
ces fruits de la victoire. A quelques jours de là, recevant les délégués du
Hanovre, il leur déclara qu'il ne se résignait que le cœur gros, le cœur
très gros, au rôle de conquérant. Mais, ajouta-t-il, la Providence
l'avait voulu ainsi, et tout ce qui était gain pour la Prusse l'était aussi
pour la grande patrie germanique. Quant au reste de l'Allemagne du Nord, tout
se ménageait déjà pour plier sous une servitude uniforme les États qui
conserveraient les apparences de la souveraineté. — Le 23 août, les
préliminaires de Nikolsbourg furent convertis en un traité définitif. Ce fut
le traité de Prague. Par-là disparut la dernière crainte que l'Autriche, soit
par congrès, soit par assistance de la France, pût se dérober à son ennemi
victorieux. — Dans le même temps, la paix fut conclue avec les États du sud.
Elle le fut à des conditions à la fois débonnaires et accablantes. Voici où
apparut la magnanimité prussienne. Les traités publics signés le 13 août avec
le Wurtemberg, le 17 avec Bade, le avec le gouvernement bavarois, un peu plus
tard avec la Hesse-Darmstadt, n'imposaient aux vaincus qu'une simple
contribution de guerre. Seules, la Hesse-Darmstadt et la Bavière durent
consentir, la première à un échange de territoires, la seconde à l'abandon de
trois petits districts. Après une si complète défaite et dans l'isolement où
l'Autriche laissait ses alliés, ce traitement sembla générosité inespérée. Ce
n'était qu'une apparence, et, par acte clandestin, la Prusse avait déjà
préparé le vasselage de ceux que la diplomatie officielle proclamait
indépendants. Dans son œuvre d'absorption, son inconsciente complice fut,
comme on l'a dit, la France. En divulguant à Munich les projets d'extension
jusqu'à Mayence, M. de Bismarck put convaincre la Bavière qu'à tort elle
compterait sur Napoléon et qu'elle n'avait plus d'autre liberté que le choix
de ses maîtres. Alors, alors seulement, les Bavarois, bien à regret et après
avoir cherché en vain quelques chances meilleures, se tournèrent vers le roi
Guillaume, qui, du moins, représentait à leurs yeux une protection sûre, qui
du moins était Allemand comme eux. Déjà la cour de Carlsruhe et la cour de
Stuttgart avaient donné l'exemple de la soumission. Les conventions secrètes
conclues le 13 août avec le Wurtemberg, le 17 avec Bade, le 22 avec la
Bavière, établissaient une alliance offensive et défensive avec la Prusse et
plaçaient, en cas de guerre, sous son commandement supérieur toutes les
forces alliées. Telle fut la redoutable contre-lettre qui, au mépris de
toutes les déclarations publiques, étendit la domination prussienne au-delà
du Mein. Chose singulière ! la dernière de ces conventions fut signée
vingt-quatre heures- avant le traité de Prague, qui proclamait, en son
article 4, l'indépendance du sud. C'est ce qui permit de dire plus tard à
Vienne que le traité avait été violé avant même qu'il fût parafé. Le même
jour qui couronna la grandeur prussienne marqua aussi, vis-à-vis de la
France, la fin de la politique dilatoire. L'évolution fut brusque. et de
nature à décourager toute démarche ultérieure. Vers la fin d'août, comme M.
Benedetti revoyait M. de Bismarck, il le trouva remarquablement réservé et
surtout remarquablement soupçonneux : il doutait que le projet belge, naguère
débattu, fût opportun ; puis, sans souci de blesser ceux qu'il ne craignait
plus, il se demandait si l'empereur Napoléon ne se servirait pas d'une telle
négociation pour créer des ombrages entre la Prusse et l'Angleterre. M. Benedetti
était trop avisé pour ne point pénétrer le changement. Aussi inquiet que M.
de Bismarck était refroidi, il écrivait le 29 août : « Quel degré de
confiance pouvons-nous, de notre côté, accorder à des interlocuteurs
accessibles à de pareils calculs ! » Poursuivant en un langage de plus en
plus désabusé, il rappelait la mission du général de Manteuffel à
Saint-Pétersbourg. « Que si l'on refuse de nous écouter, continuait-il, c'est
qu'on a obtenu ailleurs des assurances qui dispensent de compter avec nous.
Il faut à la Prusse, comme M. de Bismarck prétend l'avoir dit au roi,
l'alliance d'une grande puissance ; si l'on décline celle de la France, c'est
qu'on est déjà pourvu ou à la veille de l'être[41]. » Cependant
l'ambassadeur avait été autorisé à se rendre à Carlsbad ; il y resta quinze
jours, prêt à interrompre sa villégiature au premier message du président du
conseil. L'attente fut vaine. En revanche, M. Lefebvre de Béhaine, demeuré à
Berlin à titre de chargé d'affaires, eut à essuyer les brusqueries du premier
ministre, tout à coup devenu de caressant hautain, de conciliant querelleur.
Un jour, c'était le 10 septembre, à propos d'un incident de minime
importance, il se répandit en vifs reproches sur la politique française : «
La France, disait-il, prétendait intervenir dans la constitution de la
Confédération du nord : elle avait obligé la Prusse à modérer ses prétentions
vis-à-vis de la Bavière et de la Hesse-Darmstadt ; elle s'était ingérée de
toute façon dans les affaires de Saxe, contrairement à la lettre et à
l'esprit des préliminaires de paix. » M. Lefebvre de Béhaine écouta d'abord
ce langage avec un étonnement plein de stupeur. Bientôt, revenu de son
trouble, il comprit que l'homme qui parlait de la sorte n'avait plus rien à
tirer de notre amitié. Le jour même, notre chargé d'affaires, en une dépêche
à son gouvernement, marquait sa surprise pénible, presque douloureuse : « Il
fut un temps, encore bien présent à mes souvenirs, où jamais, à aucun prix,
l'éminent homme d'État n'aurait eu de pareils abandons de paroles et de
pensées... J'ai rompu sans regret un entretien aussi stérile[42]. » Les
jours suivants, le principal souci du président du conseil fut de se dérober
à toute explication : « M. de Bismarck souffre d'une rechute de ses
névralgies ; il est obligé de garder la chambre et ne reçoit personne. »
Ainsi s'exprimait la Gazette de l'Allemagne du Nord. Lorsque M. Benedetti
regagna Berlin, M. de Bismarck, toujours, disait-on, de santé précaire,
venait de s'éloigner pour une longue absence. Quand il revint, les relations
reprirent, sinon intimes comme par le passé, au moins très correctes. Mais
pouvait-il être question de renouer, à propos de la Belgique, les pourparlers
interrompus ? Napoléon lui-même n'avait-il pas perdu le souvenir de ses
courtes convoitises ? Par malheur, il est plus aisé de chasser une mauvaise
pensée que d'en détruire la trace. Un gage écrit restait aux mains de M. de
Bismarck, gage qu'on avait eu l'imprudence de livrer, qu'on n'eut point
l'occasion de ressaisir ; et ce document, mis en lumière avec un à-propos
perfide, grossi en outre par les commentaires de l'Europe, transformerait un
jour en un dessein profondément médité ce qui, dans la politique française,
ne fut sans doute qu'une passagère déviation. VIII D'un
bout à l'autre de l'Allemagne, la Prusse triomphait. Le monde, qui croyait
avoir épuisé tous les sujets de surprise, n'était pas au bout de ses
étonnements. Il apprit vers ce temps-là, non sans une médiocre stupeur, que
la France avait, elle aussi, de nombreux sujets de se réjouir. Depuis
le 12 août, M. Drouyn de Lhuys avait cessé, en fait, de diriger le ministère
des affaires étrangères. Le 1er septembre, il avait été remplacé par M. de
Moustier, ambassadeur auprès de la Porte. Comme celui-ci était encore à
Constantinople, l'intérim fut confié à M. de La Valette, ministre de
l'intérieur. Ce fut lui qui entreprit de nous exposer la démonstration de
tous nos bonheurs. Ils
étaient grands, à en juger par la longueur de la circulaire qui les énuméra.
Cette circulaire, sorte de synthèse des événements récents, fut adressée,
sous la date du 16 septembre, aux agents diplomatiques de l'empire français.
Elle prétendait s'élever au-dessus des préjugés d'un autre âge : en quoi elle
avait raison, car aucun autre âge n'eût découvert ce qu'elle imaginait. La
dépêche débutait par l'aveu des émotions publiques : « L'opinion,
disait-elle, flotte incertaine entre la joie de voir les traités de 1815
détruits et la crainte que la puissance de la Prusse ne prenne des
proportions excessives, entre le désir de maintenir la paix et l'espérance
d'obtenir par la guerre un agrandissement territorial. Elle applaudit à
l'affranchissement complet de l'Italie, mais veut être rassurée sur les
dangers qui pourraient menacer le Saint-Père. » A cette
brève confession succédait, comme en un discours, la division des matières
qu'on se proposait d'aborder. « La France, disait le publiciste officiel, ne
saurait avoir une politique équivoque... Pour dissiper les incertitudes et
fixer les convictions, il faut envisager dans leur ensemble le passé tel
qu'il était, l'avenir tel qu'il se présente. Un
tableau du passé suivait, mais tellement chargé de sombres couleurs qu'on se
demandait quelle providence secourable nous avait jusqu'ici gardés en vie.
« Après 1815, la Sainte-Alliance réunissait contre la France tous les
peuples, depuis l'Oural jusqu'au Rhin. » De quelque côté qu'on se tournât,
apparaissait « la coalition des trois cours du Nord, unies par leurs
défaites, par leurs victoires, par leurs traités, par leurs communes
défiances contre notre action libérale et civilisatrice ». Le plus grand
péril provenait « de la Confédération germanique, qui comprenait, avec la
Prusse et l'Autriche, 80 millions d'habitants, s'étendait depuis le
Luxembourg jusqu'à Trieste, depuis la Baltique jusqu'à Trente, nous entourait
d'une ceinture de fer et nous enchaînait par les plus habiles combinaisons
territoriales ». — « Si l'on excepte l'Espagne, nous n'avions aucune
possibilité de contracter une alliance sur le continent. L'Italie était
morcelée. La Prusse n'était ni assez compacte ni assez indépendante pour se
dégager de ses traditions. L'Autriche était trop préoccupée de conserver ses
possessions en Italie pour pouvoir s'entendre intimement avec nous. » Les
doléances sur les disgrâces de l'Italie, l'exiguïté de la Prusse, les
préoccupations italiennes de l'Autriche servaient de transition pour décrire
l'état présent. Dans les développements qui suivaient se montrait l'Europe de
l'avenir. A ce point de sa tâche, le rédacteur de la circulaire s'arrêtait
avec complaisance et un à un découvrait tous nos avantages : « La coalition
des trois cours du Nord est brisée. Le principe nouveau qui régit l'Europe
est la liberté des alliances. Toutes les grandes puissances sont rendues les
unes et les autres à la plénitude de leur indépendance, au développement
régulier de leurs destinées. Au midi, l'Italie est mise en possession de tous
ses éléments de grandeur nationale, et, malgré des susceptibilités
irréfléchies ou des injustices passagères, ses principes, ses intérêts, ses
idées la rapprochent de la nation qui a versé son sang pour elle. » Il
n'était pas jusqu'à la grandeur prussienne qui ne parût un gage de sécurité.
Les esprits timides, chagrins ou routiniers pouvaient seuls s'en offusquer.
Quant aux autres, ils n'en prendraient aucun ombrage. Un argument ingénieux
était imaginé pour flatter les chauvins, pour rassurer les naïfs : en
s'unifiant, l'Allemagne ne faisait qu'imiter la France. « Fière de son
indestructible nationalité », la France serait-elle jalouse de ceux qui
marchaient à sa suite ? Le
spectacle, consolant dans l'ensemble, ne l'était pas moins dans les détails.
Tous, jusqu'au Pape, avaient lieu de se rassurer. Une chose surtout charmait
le ministre : c'était de voir surgir dans la Baltique comme dans la
Méditerranée des marines qu'il appelait avec une bienveillance dégagée
« des marines secondaires ». Et il ajoutait, d'un ton de plus en
plus satisfait : « Elles défendront la liberté des mers. » Quant à
l'Autriche, on la félicitait de s'être soustraite à ses préoccupations
italiennes ou germaniques, et on l'invitait avec une obligeante
condescendance à porter son activité vers l'Europe orientale, où elle ne
rencontrerait ni compétiteurs ni ennemis. Il fallait compter que certains
esprits obstinés se montreraient rebelles aux enseignements de l'histoire ou
de l'ethnographie. Pour ceux-là, on recourait à la statistique : « La
France, avec l'Algérie, aurait bientôt 40 millions d'habitants ; l'Allemagne,
37 ; l'Autriche, 35 ; l'Italie, 26 ; l'Espagne, 18. Qu'y avait-il, dans cette
distribution des forces, qui dût nous inquiéter ? » Le
public, car c'était bien au public plus qu'à la diplomatie que le document
s'adressait, était d'ailleurs averti que l'organisation nouvelle découlait de
la force des choses et qu'il faudrait s'y soumettre par nécessité si on ne
l'acceptait par libre adhésion. « Une puissance universelle, faut-il le
regretter ? pousse les peuples à se réunir en grandes agglomérations en
faisant disparaître les États secondaires. » Ici un peu de résignation se
mêlait à l'apologie. Mais le ministre se rassurait bientôt en invoquant deux
autorités : dans le ciel, celle de la Providence, qui sans doute avait voulu
diriger ainsi les destinées du monde ; sur la terre, celle du fondateur de la
dynastie napoléonienne, qui avait déposé sur le continent européen le germe
de nationalités nouvelles. Dans la Péninsule, Napoléon avait créé le royaume
d'Italie ; en Allemagne, on découvrait qu'il avait aboli 253 États
indépendants. Si le grand Empereur avait agi de la sorte, pouvait-on
reprocher à M. de Bismarck d'avoir détruit un royaume, spolié deux
grands-ducs, découronné une ville libre, réduit une quinzaine d'autres petits
princes à la condition de vassaux ? Ces modestes remaniements territoriaux
méritaient-ils le nom de conquête ? n'était-ce pas plutôt simplification ? Dans
les pièces émanées du gouvernement impérial, il n'était point d'aberrations
qu'un souffle de générosité ne pénétrât. Cette marque généreuse, c'était
l'empreinte que Napoléon, à la fois bon et funeste, mettait à tout ce que
touchait sa main. La circulaire proclamait que le véritable équilibre
résidait clans les vœux satisfaits des nations de l'Europe. Elle protestait
contre cette maxime jalouse que la grandeur d'un pays dépend de
l'affaiblissement des puissances voisines. L'Empereur se félicitait d'avoir
arrêté l'effusion du sang, modéré le vainqueur, atténué les revers. Il
désavouait toute guerre de races, plaçait au-dessus de tous les
agrandissements les intérêts de la civilisation et du progrès. Ainsi parlait
le souverain, et en un langage irréprochable. Pour que rien ne manque à
l'étrangeté de la fameuse dépêche, tout à coup ces belles, ces nobles
formules s'interrompaient, et une seule ligne suffisait à en détruire l'effet
apaisant. Après s'être ingénié à rassurer le pays, l'Empereur ressaisissait
sa pensée et, confessant implicitement tout ce qu'il venait de nier,
proclamait l'urgence de perfectionner sans délai notre organisation
militaire. Cet appareil belliqueux ne se montrait que pour se retirer
aussitôt. De nouveau, la note pacifique dominait. Et la circulaire s'achevait
par l'affirmation réitérée que la France n'avait rien à craindre, rien à
regretter ; qu'elle n'avait rien laissé échapper de sa grandeur, rien perdu dans
l'opinion du monde. Cette assurance n'avait qu'un tort, c'était de se répéter
au-delà de ce que voulait l'habileté. Car on eût dit qu'on doutait de la
crédulité du public ou que le gouvernement eût besoin de se certifier à
lui-même ce qu'il s'efforçait d'accréditer autour de lui. Qui
composa cette circulaire fameuse ? On a affirmé qu'elle fut rédigée par
Napoléon lui-même, qui, revenu à une santé meilleure, avait repris la
direction des affaires. L'affirmation est vraisemblable ; car, dans le
document, on trouve, en plusieurs endroits, la manière accoutumée du
souverain. Si le texte ne fut pas l'œuvre du maître, on ne peut douter que
les grandes lignes n'aient été tracées sous son inspiration. Il était malaisé
de trouver un diplomate de carrière pour coordonner des doctrines si étranges
ou les autoriser de sa signature. Cependant M. de La Valette, ministre de
l'intérieur, se trouvait chargé, par intérim, des affaires étrangères. Il
s'était montré toujours très hostile à l'alliance autrichienne, et toujours
aussi avait proclamé comme inévitable une transformation de l'Europe.
L'occasion s'offrit pour lui de faire acte de bon courtisan sans s'écarter de
son propre avis. La dépêche partit de la place Beauvau sans même passer par
le quai d'Orsay. Pourrait-on s'en étonner ? Après tout, ne s'agissait-il pas
d'un véritable manifeste à l'adresse du pays ? Le pays
accueillerait-il la glorification ? Le Français « né malin » eût perdu le
sens de la critique s'il n'avait pénétré ce que cachait de mécomptes cet
excès de contentement. Ceux-là seuls se réjouirent pour qui toute destruction
de l'ancien monde était sujet d'allégresse, dût chaque pierre détachée du
vieil édifice écraser quelque chose de la France. L'impression générale se
nuança de tristesse, de scepticisme et d'ironie. « Sans doute, disaient
les uns, le gouvernement a voulu par avance répondre au prochain discours de
M. Thiers... » — « ... La circulaire, ajoutaient les autres,
substitue le patriotisme européen au patriotisme français. Elle serait
excellente... à la condition que M. de Bismarck en voulût faire une pareille.
» Ce qui était, chez le plus grand nombre, persiflage se transformait chez
les conservateurs, chez les hommes des anciens partis, en indignation ou en
mépris. « Il faut, écrivait M. Doudan, recevoir de l'État un traitement
bien considérable pour prendre son courage à deux mains et nous dire de ces
choses-là[43]. » Le manifeste eut la bonne
fortune d'échapper au plus impitoyable, au plus fin des critiques. De quelle
main d'artiste, à la fois cruelle et délicate, Prévost-Paradol ne l'eût-il
pas déchiqueté ! Heureusement le Courrier du dimanche avait été, depuis un
mois, supprimé. Cependant on attendait le jugement de la presse étrangère.
L'Angleterre s'étonna qu'elle ne fût point nommée, et l'Autriche, qu'on
s'obstinât à l'entraîner vers l'Orient. En Prusse, l'annonce de notre réforme
militaire résonna comme un désagréable avertissement. A cela près,
l'approbation domina au-delà du Rhin : « La circulaire, dit-on, implique
le désaveu de l'ancienne politique française, de la politique de Louis XIV,
de celle qui prétendait s'imposer à l'Europe et tenir à l'arrière-plan
l'Allemagne morcelée. » Déplacée,
presque ridicule par son imperturbable optimisme, la dépêche du 16 septembre
avait du moins un double mérite : celui d'affirmer la paix, celui de détruire
le vain rêve des compensations. A une apologie puérile à force d'être
insoutenable, s'adaptait une conclusion assez sensée, celle qu'il y aurait
imprudence, témérité même, à se débattre contre le fait accompli. De grandes,
de lourdes erreurs avaient été longtemps entretenues. Les fautes étant
consommées, le pire serait de vouloir inconsidérément les réparer ; et la
même politique, qui eût été aisée avant la guerre, praticable encore au
lendemain de Sadowa, ne pourrait entraîner, après l'entière consolidation de
la Prusse, qu'embarras, déboires et périls. La circulaire, même sous ses
formes les plus triomphales, laissait percer par intervalles une pensée
résignée. Par cette résignation, par cette résignation seule, elle était
raisonnable. Toutes les occasions ayant été manquées, la seule conduite
efficace serait le recueillement, la garde vigilante des frontières, un soin
attentif à fuir les incidents, à éviter les conflits ; en autres termes,
cinquante années de prudence, de modestie, de sagesse. Seulement ces choses
n'avaient pas besoin de se déguiser en six pages d'affirmations téméraires :
elles pouvaient s'écrire en quatre lignes : le mieux eût été encore de ne
rien écrire du tout, et de cheminer silencieusement dans la voie étroite où
nos fautes nous avaient resserrés. Cette politique serait-elle celle de l'avenir ? Dans les temps qui vont suivre, on verra le gouvernement impérial, perpétuellement oscillant, résigné, avec des retours de hauteur, fiévreux et insouciant tout ensemble, répugnant à préparer la guerre comme à garder la paix. En cet automne de 1866, après tant d'émotions, de conseils tumultueux, de desseins débattus, repris, abandonnés, la principale aspiration était le repos Comme la saison s'avançait, la cour se rendit, suivant la coutume, à Biarritz. Il ne semble pas que la gravité des événements à peine apaisés ait rien ôté à l'entrain des plaisirs habituels. « Nous ne sommes pas aussi sérieux qu'il conviendrait à des gens aussi respectables que nous tous, écrivait Mérimée. Napoléon, qui était demeuré à Saint-Cloud, arriva à son tour à la villa impériale ; ses serviteurs le retrouvèrent non seulement de santé raffermie, mais ayant repris une vigueur inespérée, et ce fut parmi eux une joie sincère, presque tous ayant éprouvé sa bonté simple et sa générosité. Le choléra disparaissait peu à peu, après avoir fait un assez grand nombre de victimes, après avoir aussi fourni aux souverains l'occasion de déployer leur courage : car chez eux le cœur était fort au-dessus de la sagesse ; et Amiens garde encore le souvenir de la visite qu'y fit l'Impératrice au plus fort du fléau. Les plus vives doléances étaient celles des paysans, désolés de la pénurie des récoltes ; et, dans leur ignorance de ce qui plus tard leur coûterait si cher, ils se montraient beaucoup plus sensibles à ce mécompte qu'aux complications d'événements obscurs et lointains. Au milieu de ce calme relatif, le sentiment d'un péril, éloigné encore mais menaçant, se trahissait par un surcroît de sollicitude pour tout ce qui touchait à la défense nationale. Les journaux publiaient, en les soulignant, des nouvelles qui, en autre temps, eussent passé inaperçues. Un jour, ils annonçaient qu'on venait de décorer un certain M. Chassepot, inventeur d'un fusil qui serait adopté pour l'armée et qui était, disait-on, supérieur au fusil prussien. Un autre jour, une feuille officieuse exhumait du Progrès du Pas-de-Calais un article écrit à Ham par Louis Bonaparte en 1843, et où le futur empereur proposait d'appliquer à l'armée française l'organisation prussienne. Au mois de novembre, la cour s'étant transportée à Compiègne, on remarqua parmi les invités un nombre inaccoutumé de militaires. Tandis que les larges breaks des équipages impériaux conduisaient en forêt les hôtes des souverains, l'Empereur s'enfermait avec ses généraux et débattait anxieusement les projets qui élèveraient les ressources de la France au niveau de ce qu'exigeait sa sécurité. Ainsi s'acheva l'année 1866. L'éclat des fêtes, les pompes des réjouissances publiques, on les retrouverait encore, et l'Exposition universelle, préparée pour 1867, allait en ramener le retour. Le bonheur, hélas ! après le grand coup de Sadowa, il faudrait y renoncer. Mérimée écrivait vers ce temps-là : « L'Empereur est préoccupé de bien des choses qui apportent chacune leur contingent d'embarras : le Mexique, l'Allemagne, le Pape, la mauvaise récolte, le fusil à aiguille. » — « Tout est à solder à la fois, ajoutait-il avec une nuance découragée. » Entre toutes les entreprises à solder, la plus urgente était celle du Mexique. En même temps que les mécomptes des affaires allemandes s'accumulaient les mécomptes du Nouveau Monde. Ce sont les derniers jours de l'empire de Maximilien qu'il nous faut maintenant raconter. |
[1]
Un peu plus tard, l'armée de l'Elbe, tout en conservant son existence
distincte, fut subordonnée au prince Frédéric-Charles.
[2]
Voir t. II, p. 8-9.
[3]
Voir ROTHAN, l'Affaire
du Luxembourg, p 44 et suiv.
[4]
Séance du 20 février 1878.
[5]
SYREL, Die
Begründung des Deutschen Reiches durch Wilkelm I, t. V, p. 238, 239, 240.
[6]
Dépêche télégraphique à M. Drouyn de Dhuys, 9 juillet. (Documents
diplomatiques, 1867, p. 69.)
[7]
Diarii delle campagne del 1848-1849, 1859, 1860, 1866, scritti da un
aiutante di Campo di S. M. il re Vittorio-Emmanuele II, p. 358.
[8]
Lettre du 6 juillet (Autobiografia di un veterano, t. II, p. 265).
[9]
LA MARMORA, I segreti
di stato nel governo costituzionale, p. 12.
[10]
Autobiografia di un veterano, t. II, p. 266.
[11]
Lettere e documenti del barone, t. VIII, p. 43.
[12]
Voir D'HARCOURT, les Quatre
Ministères de M. Drouyn de Lhuys, p. 256.
[13]
BISMARCK, Pensées
et souvenirs, t. II, p. 44.
[14]
Voir BERNARD D'HARCOURT, les Quatre
Ministères de M. Drouyn de Lhuys, p. 275.
[15]
Voir Documents pour l'histoire contemporaine, publiés par M. PRADIER-FODÉRÉ, p. 16.
[16]
Lettre de M. le général de Miribel, 18 février 1874. (Mémoires du maréchal
Bandon, t. II, p. 148.)
[17]
Rapport du 11 juillet. (SYBEL,
Die Begründung des Deutschen Reiches, t. V, p. 246-249.)
[18]
Voir Mémoires, t. II, p. 12-14.
[19]
BISMARCK, Pensées
et souvenirs, t. II, p. 52 et suiv.
[20]
Voir Lettere e documenti del barone Ricasoli, t. VIII, p. 83.
[21]
Lettre du général della Rocca, 29 juillet. (Autobiografia di un veterano,
t. II, p. 282.)
[22]
Voir Autobiografia di un veterano, t. II, p. 278.
[23]
Lettre de l'empereur Napoléon à M. de La Valette, 12 août 1866.
[24]
Lettre de M. Drouyn de Lhuys à l'empereur Napoléon, 12 octobre 1867.
[25]
Voir lettre de M. Benedetti à M. Drouyn de Lhuys, 4 juin 1866, (Ma Mission
en Prusse, p. 165.)
[26]
Rapport du 5 août. (Papiers de Cercey.)
[27]
Voir Ma Mission en Prusse, p. 179.
[28]
SYBEL, Die
Begründung des Deutschen Reiches, t. V, p. 379.
[29]
Lettre du 12 août 1866.
[30]
VILBORD, l'Œuvre
de M. de Bismarck, p. 522-523.
[31]
Voir Documents diplomatiques, p. 83.
[32]
Voir SYBEL, Die
Begründung des Deutschen Reiches, t. V, p. 406-407.
[33]
Voir Documenti del barone Ricasoli, t. VIII, p. 111.
[34]
Moniteur, 7 août 1866.
[35]
M. DE PERSIGNY, Mémoires,
p. 332-333.
[36]
Voir HANSEN, Quinze
Ans à l'étranger, p. 108-115.
[37]
Voir BENEDETTI, Ma
Mission en Prusse, passim. — BENEDETTI, Essais diplomatiques, p. 45-55. — Voir aussi Documents
diplomatiques, publiés en 1870. — HANSEN, Quinze Ans à l'étranger, p. 91, etc.
[38]
Papiers des Tuileries, t. I, p. 16-17.
[39]
Papiers de Cercey. On sait que M. Rouher, en 1870, avait transporté en
sa propriété de Cercey un certain nombre de papiers d'État, croyant par-là les
mettre en sûreté. Ces papiers furent saisis par l'ennemi et transportés à
Berlin. Une partie de ces documents fut publiée par le gouvernement prussien
dans le Reichsanzeiger (Moniteur de l'Empire) du 20 octobre 1871.
[40]
Voir fac-similé dans les Archives diplomatiques, 1871-1872, t. III,
280-281.
[41]
Papiers de Cercey.
[42]
Voir sur cet incident les Quatre Ministères de M. Drouyn de Lhuys, p.
316-319.
[43]
DOUDAN, Correspondance,
t. IV, p. 54.