HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME QUATRIÈME

 

LIVRE XXVIII. — LE DANEMARK, L'ALLEMAGNE ET L'EUROPE.

 

 

SOMMAIRE :  I. — Mort de Frédéric VII, roi de Danemark (15 novembre 1863) : en quelles conjonctures il laisse son pays. — Retour en arrière : la question danoise : double complication née de la condition des duchés et de l'obscurité du droit successoral : traité de Londres ; comment il règle le droit héréditaire ; quel élément de confusion se mêle à ce traité. — Discussions et luttes entre le Danemark et la Confédération germanique : l'ordonnance du 30 mars et la Constitution du 13 novembre 1863.
II. — Avènement de Christian IX : quelles compétitions éclatent aussitôt. Le duc d'Augustembourg. — La Confédération germanique. — Intervention de la Prusse et de l'Autriche : M. de Bismarck ; comment tous les autres acteurs s'effacent devant lui. — Sentiments de M. de Bismarck sur la question des duchés : ses curieux entretiens avec M. de Quaade. — Son évolution : quel motif parait l'avoir inspirée : comment il est encouragé à la hardiesse par l'attitude des grandes puissances : mission de lord Wodehouse, de M. d'Ewers, du général Fleury ; langage sévère à Copenhague, complaisant à Berlin. — Comment la Prusse entraîne l'Autriche à sa suite. Comment elles se subrogent toutes deux à la Confédération germanique. La Russie ; l'Angleterre ; la France : de quelles causes naît l'impuissance générale. — Ultimatum : incidents divers. — Les armées alliées franchissent l'Eider.
III. — La guerre : appel de Christian IX à l'Europe : comment les alliés pénètrent dans le Jutland. — Vues confuses des puissances ; combinaisons diverses imaginées par l'Angleterre. — Projets de conférence à Londres : lord Clarendon à Paris : première réunion de la conférence (20 avril 1864) : incidents divers ; armistice : comment s'affirme le droit de conquête : proposition anglaise pour le partage du Sleswig ; idée d'un plébiscite et comment elle est appuyée par la France : discussions stériles. — Quelle cause générale paralyse l'action de la France et de l'Angleterre. — Echec définitif de la conférence.
IV. — Abandon du Danemark par la France et l'Angleterre. — Les alliés sont maîtres de tout le Jutland. — Christian IX se décide à traiter : suspension d'armes, préliminaires ; derniers efforts tentés à Paris. — Négociations à Vienne : traité définitif et quelles en sont les conditions.
V. — Influence des affaires danoises sur les affaires Générales de l'Europe : à quel moment la France et l'Angleterre eussent-elles pu exercer une influence décisive. —Comment toutes choses sont désormais préparées pour les desseins de M. de Bismarck.

 

I

Le 15 novembre 1863, Frédéric VII, roi de Danemark, mourut. En temps ordinaire, la seule conséquence eût été un deuil d'étiquette dans les cours de l'Europe, une modification dans l'Almanach de Gotha. A l'heure où le prince s'éteignait, tout autre était l'événement. Ce fut la fatalité du Second Empire, que les complications, les questions, comme le public prit l'habitude de les appeler, se succédèrent les unes aux autres sans laisser aux acteurs ou aux spectateurs de la politique un seul instant de trêve ou de repos. A la question d'Orient avait succédé la question italienne ; la question italienne avait été remplacée par la question polonaise : l'affaire de Pologne absorbait encore les esprits, et voici que surgissait la question danoise, conflit restreint en apparence, mais où toute l'Allemagne se passionnerait, où toute l'Europe prendrait parti, et où se verrait, dans un cadre moins tragique, l'image rapetissée de toutes les grandes violences qui s'accompliraient plus tard. C'est au début de la crise qui s'annonçait pour son pays que Frédéric VII venait d'expirer. Sur cette question depuis longtemps débattue à grands renforts d'arguties, l'obscurité naturelle du génie germanique avait jeté ses ténèbres ; puis étaient venus les intrigants et les ambitieux qui avaient achevé d'embrouiller le droit pour le nier plus aisément. Horace conseillait aux écrivains de son temps de ne point toucher aux sujets qu'ils ne pourraient rendre clairs[1]. Quel ne serait pas l'allégement de la tâche si le précepte pouvait ici s'appliquer ! Une telle licence, hélas ! serait hors de propos. Dans la suite des événements contemporains, le Danemark a, comme la Pologne, sa place, et il semble que ce soient deux anneaux de la même chaîne. L'affaire polonaise a bouleversé toutes les alliances : la longue et énervante question du Danemark va peu à peu affaiblir dans les consciences la notion du droit, en sorte que l'Europe s'offrira sans défense à qui aura l'audace d'y établir un ordre nouveau.

Si l'on jette les regards sur une carte de l'ancien Danemark, l'œil est frappé par une rivière assez importante qui prend sa source non loin de Kiel, se rapproche d'abord de la Baltique et semble vouloir s'y jeter, puis se dirige vers l'Ouest, baigne la ville de Rendsbourg et, après de nombreux circuits, déverse par un large estuaire ses eaux dans la mer du Nord. Cette rivière, qui coupe en deux parties fort inégales la presqu'île danoise à peu de distance de sa base, cette rivière s'appelle l'Eider. L'Eider n'était pas seulement le fleuve le plus important du royaume, mais il avait été regardé de tous temps, il était regardé encore au commencement de ce siècle, comme formant la limite entre les deux races distinctes que les monarques danois abritaient sous leur domination. Au Sud étaient le Holstein et le petit duché de Lauenbourg, pays de population allemande, et quoique gouvernés par les rois de Danemark, rattachés à la Confédération germanique. Au Nord s'étendaient les terres scandinaves, à savoir le Sleswig, puis le Jutland, enfin les îles, dont l'une portait Copenhague, capitale de tout le royaume. Cette démarcation avait été consacrée par les siècles : Eidora Romani terminus imperii, disait-on au moyen âge, pour marquer où finissait le Saint-Empire romain.

Ce que la nature avait fait, ce que le temps avait érigé en maxime, l'érudition allemande entreprit de le contester. Entre le Jutland uniquement danois, et le Holstein uniquement germanique, elle découvrit que le Sleswig formait une zone intermédiaire, ou pour mieux dire, une terre à part qui, sans se confondre tout à fait avec l'Allemagne, différait profondément du reste du Danemark. Par l'étude de vieux titres dont les plus anciens remontaient au XVe siècle, elle entreprit de persuader aux autres et de se persuader à elle-même, que les habitants de cette province, sous peine de répudier leur origine, devaient chercher leur point d'appui, non à Copenhague, mais en Holstein. C'est à la même époque, disaient les savants de la nouvelle école, que les deux duchés de Sleswig et de Holstein ont été réunis à la couronne danoise : ils l'ont été à la condition qu'ils auraient le même sort, ne seraient jamais distraits l'un de l'autre, et jamais ne seraient incorporés au Danemark. Ils étaient liés par un nexus socialis, un lien de solidarité, et l'Eider qui coulait entre eux n'avait pu effacer ou détruire cette fraternité antique. Ainsi parlaient les docteurs des Universités, au nom de ce prétendu droit historique qui, souvent, n'est ni le droit, ni l'histoire. La langue allemande excelle à composer des mots : elle réunit les deux duchés dans la même appellation, et le Sleswig-Holstein fut inventé. On ne revendiquait pas encore le Sleswig au nom de la grande patrie germanique, mais au nom du Holstein. Seulement le Holstein étant terre allemande, le reste irait par voie de conséquence, et bientôt on attirerait le tout à soi. La théorie une fois fixée, des gens très pratiques se rencontrèrent, à point nommé, pour la répandre. Les journaux la propagèrent, l'enseignement public la mit en relief. Il se trouva aussi que tous les arguments tirés des vieilles chartes s'accordaient à merveille avec des convoitises très positives et d'un goût très moderne. Studieux en toutes choses, les Allemands s'étaient appliqués à la géographie aussi bien qu'à l'histoire. Ils savaient de longue date que la côte orientale des duchés, avec ses baies' en grand nombre et profondément découpées, se prêterait à la création des établissements maritimes qui leur avaient manqué jusque-là. Pour comble de bonheur, la revendication, formulée au nom des précédents historiques, empruntait à la réalité même des choses un certain aspect de vraisemblance. En Sleswig, l'élément danois s'était, de temps immémorial, mêlé d'éléments germaniques. Le mouvement d'immigration, loin de diminuer, s'était accentué, et le sol appartenait en partie à des gens venus de l'autre rive de l'Eider : ces colons allemands, accueillis en hôtes, ne pourraient-ils pas se proclamer les maîtres ou du moins se transformer, à l'occasion, en frères à délivrer ? C'est ainsi qu'une opinion s'accrédita, celle qu'entre le Holstein et le Jutland s'étendait une terre litigieuse, le Sleswig, terre qui serait d'abord réclamée par la voie du droit, puis, si le droit était trop obscur ou insoutenable, par la force.

Une circonstance spéciale rendait particulièrement menaçante pour l'avenir cette théorie née de l'érudition, et peu à peu vulgarisée jusque dans le peuple. Il se trouvait que l'hérédité royale était régie d'après des lois différentes dans les diverses parties de la monarchie. Dans le Holstein, ou, pour parler comme les Allemands, dans les duchés, la couronne n'était transmissible qu'en ligne masculine ; dans le Jutland et dans les Iles, au contraire, la postérité féminine était apte à la recueillir. Que la dynastie régnante fût privée de descendance directe, et l'on risquait de voir surgir des compétiteurs armés de titres divers, cherchant leur point d'appui, les uns à Copenhague, les autres à Francfort ou à Berlin, et revendiquant, soit pour partie, soit en totalité, la succession vacante. Ce serait la guerre civile, et peut-être la dissolution de l'antique royaume.

Longtemps, ce sourd travail de désagrégation avait paru échapper aux souverains danois. Leur vigilance étant enfin en éveil, des lettres patentes du 8 juillet 1846 proclamèrent le lien direct qui unissait le Sleswig au Danemark. Les protestations furent grandes dans les pays germaniques, et ces clameurs eussent, à elles seules, montré combien l'érudition avait déjà tracé les voies à la conquête. L'année 1848 vint, année propice aux révolutions. Le Holstein se souleva contre la domination danoise : l'Allemagne intervint ; les bataillons prussiens campèrent jusque dans le Jutland, et il fallut les remontrances réitérées de l'Europe pour ramener la paix sur les deux rives de l'Eider.

Cette première manifestation du conflit danois en montrait la gravité. Les puissances jugèrent que leur tâche serait bien incomplète si, rétablissant l'ordre dans le présent, elles ne le consolidaient pour l'avenir L'essentiel serait de décourager toute tentative tendant à restreindre, au Nord de l'Eider, la souveraineté danoise, puis de fixer par des règles péremptoires le droit héréditaire incertain ou méconnu. A la suite de longs pourparlers, un acte en forme très solennelle fut signé le 8 mai 1852 à Londres. Il se résumait en deux points principaux. Tout d'abord, un principe était proclamé, celui de l'intégrité de la monarchie, sous la seule réserve du lien fédéral, qui, depuis 1815, unissait le Holstein et le Lauenbourg à la Confédération germanique. En second lieu, la question de l'ordre successoral en Danemark se trouvait résolue, et en termes assez clairs pour que toute compétition future parût écartée. Frédéric VII, n'ayant pas d'enfants, avait, entre les divers prétendants, choisi, pour lui succéder dans tous ses États, le prince Christian de Glüksbourg, et, après lui, ses descendants de mâle en mâle. C'est ce choix que les plénipotentiaires sanctionnèrent : par là ils faisaient du roi régnant et de son héritier présomptif les clients de l'Europe. Le traité fut signé par les représentants des cinq grandes puissances. Puis les États de second et de troisième ordre y accédèrent, y compris bon nombre de principautés de la Confédération germanique. Cependant l'empereur de Russie, comme chef de la maison de Holstein-Gottorp, et en outre plusieurs princes allemands, puisaient, en des généalogies plus ou moins obscures, des titres éventuels à la succession danoise : tous y renoncèrent en faveur du prince de Glüksbourg. Le moins aisé à convaincre fut le duc d'Augustembourg, qui s'attribuait des droits sur les duchés et avait participé aux derniers troubles. A la première nouvelle qu'il lui faudrait se dépouiller, il entra dans une grande colère, puis il s'adoucit, se fit offrir de l'argent, s'en fit même offrir beaucoup : enfin il se laissa séduire par la double perspective du payement de ses dettes et d'une grosse indemnité ; à ces conditions il abandonna, en son nom et au nom de ses descendants, toutes ses prétentions héréditaires.

La sage intervention des puissances semblait avoir non seulement ramené la paix, mais prévenu les causes ultérieures de troubles. Le traité du 8 mai assurait au Danemark la garantie de l'Europe et le plaçait en apparence dans une condition analogue à celle qui, depuis vingt ans, valait à la Belgique des jours si prospères. Comment l'acte qui devait consolider la paix n'inaugura-t-il qu'une trêve précaire ? Peu avant le traité du 8 mai, le gouvernement danois, à peine remis des calamités de la guerre, avait, dans ses dépêches aux puissances allemandes, laissé échapper, sous forme d'éclaircissements ou d'explications, des formules imprudentes ; et ces paroles, soigneusement recueillies, agiraient à la manière de ces contre-lettres qui vicient les actes les plus solennels et les empêchent de porter leurs fruits.

Ces déclarations, interprétées plus tard comme de véritables engagements, avaient surtout trait au Holstein et au Lauenbourg, mais, par une funeste extension, touchaient aussi au Sleswig et semblaient reconnaître à cette dernière province une condition toute spéciale. Il était parlé de Diète pour ce duché, de mesures destinées à satisfaire à la fois les deux nationalités danoise et allemande : en outre, l'une des dépêches venues de Copenhague contenait l'assurance que le Sleswig ne serait pas incorporé. Ces malencontreuses concessions fournissaient à l'Allemagne un prétexte pour intervenir, et rouvraient le débat au moment où la Conférence de Londres le déclarait clos. Après une assez courte accalmie, une guerre de plume commença entre la Diète, où venaient affluer toutes les prétentions germaniques, et le roi Frédéric VII, jaloux de préserver l'indépendance de sa couronne. On s'épuiserait à compter les notes, les circulaires, les mémorandums échangés entre les ministres danois et la Confédération. Plus d'une fois l'hostilité fut poussée si loin que, de Francfort, partirent des menaces d'exécution fédérale. Ce fut une lutte à la fois exaspérante et mesquine, poursuivie à l'aide d'arguments obscurs, de textes plus obscurs encore, et où l'étalage de la plus pédantesque érudition masquait mal l'appareil de la force qui, en fin de compte, trancherait le conflit. Que si on les dégageait des ténèbres où elles s'enveloppaient, les deux politiques suivies à Copenhague et en Allemagne pouvaient se résumer en deux mots. Frédéric VII n'avait qu'une pensée, celle d'assurer à ses sujets holsteinois une autonomie complète, d'ôter de la sorte tout fondement aux ingérences de la Confédération germanique, puis, ayant ainsi fait la part du feu, de resserrer autour de lui par des liens indissolubles les autres provinces de la monarchie. Tout à l'inverse, les Allemands se souciaient fort peu de concessions qui ne viseraient que l'un des duchés : toute leur habileté se dépensait à entretenir l'agitation dans le Holstein, à la propager de là dans le Sleswig, à affirmer l'idée de solidarité entre les deux provinces, dans l'espoir de les absorber pareillement. Frédéric VII eût été bien naïf s'il n'eût pénétré cette conduite plus raffinée que loyale. Longtemps il patienta, prêt à tous les sacrifices, pourvu qu'au Nord de l'Eider son indépendance souveraine fût reconnue. Dans l'entrefaite, il essayait, en prévision des prochains orages, de nouer des intelligences en Europe et de pousser sa propre famille : un fils du duc Christian de Glüksbourg fut appelé au trône de Grèce ; une fille du même prince épousa l'héritier du trône d'Angleterre, et cette glorieuse alliance voila un instant les périls qui menaçaient le trône. Enfin le gouvernement danois se décida à deux actes décisifs : par une patente du 30 mars 1863 il essaya de désintéresser le Holstein en le dotant d'institutions indépendantes : puis, huit mois plus tard, par la loi constitutionnelle du 13 novembre 1863, il fixa la condition du Sleswig, et, sans l'incorporer, sans lui refuser ses franchises provinciales, le rattacha fortement à la monarchie. De ces deux actes, le premier avait éveillé les protestations de l'Allemagne, attentive surtout à ne point séparer les deux duchés ; le second, en dérobant le Sleswig aux influences germaniques, était bien propre à précipiter la rupture. Ce fut le sort du Danemark que, deux fois en quinze ans, les crises de sa politique coïncidèrent avec un changement de règne. C'est au milieu des troubles de 1848 que Christian VIII avait rendu le dernier soupir. Une destinée pareille attendait Frédéric VII. La loi qui réglait l'État du Sleswig avait été adoptée le 13 novembre. Deux jours plus tard, le roi mourut. C'est cette nouvelle qui, transmise dans les chancelleries, venait d'y éveiller, non l'intérêt banal qui s'attache à un monarque de troisième ordre, mais un sentiment d'émotion, presque d'anxiété. Le prince disparaissait à l'heure des périls suprêmes, laissant son peuple en- armes, ses États divisés, un successeur choisi entre plusieurs prétendants ; et il avait pu voir, avant de fermer les yeux, ses puissants voisins prêts à fondre sur son pays.

 

II

Ce qui suivit fut plein d'obscurités, d'âpres convoitises, de mensonges, et plus encore de fourberies. Toutes sortes de menées s'entremêlent, fastidieuses autant que compliquées, en sorte que le récit devient inintelligible s'il pénètre les détails et cesse d'être vrai s'il les néglige. Cependant, quand on perce ces épaisses et malsaines ténèbres, il semble que l'affaire danoise — l'affaire des duchés de l'Elbe, comme l'appelèrent les contemporains — peut tenir tout entière en trois choses : une misérable intrigue tramée par un prince subalterne ; — un petit complot collectif, ambitieux et débile, ourdi à la Diète de Francfort ; — enfin une grande audace qui rejette dans l'ombre toutes les timides impostures et, ne laissant aux malfaiteurs de second ordre que le discrédit ou la confusion, s'attribue sans partage tous les profits.

La petite intrigue princière fut la première à se dévoiler. Le 16 novembre, le prince Christian de Ghiksbourg, doublement légitime par le choix de son prédécesseur et l'adoption de l'Europe, fut proclamé roi sous le nom de Christian IX. Deux jours plus tard, jaloux de témoigner ses sentiments nationaux, il sanctionna la Constitution du 13 novembre que Frédéric VII avait proposée, que le parlement avait votée et qui rattachait fortement le Sleswig au Danemark. Cet acte n'était point encore connu, la dépouille du monarque défunt n'était point encore confiée à la terre, et déjà la compétition éclatait. On se souvient de ce duc Christian-Frédéric d'Augustembourg, sujet félon de Christian VIII comme de Frédéric VII, qui, au milieu des troubles de 1848, avait revendiqué pour lui la souveraineté des duchés. Quel que fût le fondement de cette prétention, il y avait renoncé, et à la suite de longs pourparlers qui excluaient toute erreur comme toute surprise. La négociation avait été laborieuse, par les exigences du prétendant, fort habile à monnayer ses droits. Une rente annuelle de 2.000 L. St. ayant d'abord été proposée, la réponse avait été un dédaigneux refus. La somme est vraiment trop pauvre, avait fait observer M. de Bismarck, alors ministre de Prusse à Francfort et intermédiaire en tout ce marché[2]. Quand on avait parlé de 70 à 80.000 dollars prussiens, le prince était devenu plus attentif[3]. En fin de compte, l'indemnité avait été fixée à 1.500.000 doubles rixdales danoises. La somme avait paru bien forte : mais, comme l'observait M. de Manteuffel, l'avantage de la transaction serait de prévenir à tout jamais tout débat successoral[4]. L'acte de renonciation avait été rédigé avec une grande redondance de termes, comme si on eût d'avance soupçonné le parjure. Le duc renonçait pour lui-même et pour ses héritiers. Outre l'indemnité, on lui payait ses dettes, mais il quitterait le royaume, et s'engagerait à n'en plus troubler la tranquillité. Le prétendant promit tout cela « sur sa parole et son honneur de prince ». Sur cette assurance, les fonds furent versés, et on crut avoir acheté à ce prix la paix de l'avenir. Or, le lendemain de la mort de Frédéric VII, une déclaration du duc parut : il était devenu vieux, et, riche (le l'indemnité, peu soucieux de nouvelles aventures, ne songeait plus, disait-il, qu'à passer le reste de sa vie dans le calme et le contentement en son château de Primtenau. Seulement, il léguait à son fils tous les droits que jadis il avait vendus. A cette même date du 16 novembre, celui-ci, en une proclamation datée du château de Dolzig, se présenta à ses « sujets » du Holstein, du Slesivig, du Lauenbourg. Il rappelait l'ancien ordre de succession, se prévalait spécialement de la récente abdication paternelle, invoquait « la sainteté d'anciens et de nouveaux serments » et, avouant d'ailleurs l'insuffisance de ses moyens d'action, se confiait pieusement à Dieu. Les jours suivants, il s'adressa à l'empereur des Français au nom du principe des nationalités, et à l'empereur de Russie au nom du principe d'hérédité légitime. Alexandre, à ce qu'assura Gortschakoff, ne répondit point : moins avare de ses lettres, Napoléon honora le duc d'une épître où il l'appelait son « cousin », se disait le champion des nations opprimées, convenait que « le Danemark avait pu avoir des torts envers l'Allemagne ». De plus en plus en goût de souveraineté, le prétendant forma un ministère, décréta un emprunt dont on ne connaît point le résultat, annonça même la prochaine formation d'une armée. Le 10 décembre, il adressa une seconde proclamation à ses peuples et, tout à fait oublieux de l'argent qu'avait reçu son père, parla avec un dédain superbe des traités de 1852 « qui n'avaient pu, disait-il, ni infirmer les droits anciens, ni créer des droits nouveaux. » Pourtant, en dépit de toute son assurance, Frédéric d'Augustembourg risquait fort de demeurer à l'état de prince in partibus. C'est de Gotha qu'il datait ses actes. Sans soldats, sans ressources, sans crédit, il était réduit à contempler de loin ses États et à regarder vers Kiel comme vers la terre promise. Un secours lui était nécessaire pour qu'il pût soutenir quelque temps son rôle sans verser dans le ridicule.

Ce secours lui vint de la Diète. C'est alors qu'à l'intrigue isolée du duc d'Augustembourg se substitue l'action collective de la Confédération germanique, qui prend en main la cause de l'Allemagne et, sans l'avouer tout à fait, choisit le duc pour son instrument. Depuis de longues années, le sort des duchés de l'Elbe était l'objet habituel des délibérations de Francfort. Soutenir les prétendus droits du Holstein et, par extension, du Sleswig, c'était s'ériger en champion de la « grande patrie, et la Diète, déjà fort discréditée, n'eût eu garde de négliger cette occasion de popularité. A la nouvelle de la mort de Frédéric VII, l'émoi avait été extrême, et tous les représentants des petits États, tous les Dii minores du Corps germanique s'étaient rassemblés en mille conciliabules agités. Que ferait le nouveau roi ? Continuerait-il la politique danoise de son prédécesseur ? Céderait-il au contraire à l'influence allemande ? Sur ces entrefaites, on avait appris que Christian IX maintenait la constitution du 13 novembre et, par-là, marquait sa place à côté de Frédéric VII. Aussitôt les protestations avaient éclaté dans Francfort. Que de fois les rois de Danemark, en tant que membres de la Confédération, n'avaient-ils pas été menacés d'exécution fédérale ! La menace s'était même renouvelée si souvent qu'elle avait cessé d'effrayer. Cette fois, la réalisation suivit de près. Le 7 décembre, l'exécution fut prononcée, et les gouvernements saxon et hanovrien reçurent l'ordre d'occuper militairement le Holstein, jusqu'à ce que Christian IX eût rempli ce qu'on appelait, ce qu'on voulait appeler ses devoirs de confédéré. Quelle que fût la gravité du vote, il ne dépassait pas les attributions de la Diète. Ce qui dépasserait sa compétence, ce serait tout vœu, toute manifestation impliquant un changement dans l'ordre de souveraineté. Déjà le gouvernement de Bade et celui de la Saxe ducale avaient invité la Diète à évoquer à elle la question de succession. « Beaucoup de gouvernements allemands ont reconnu mon bon droit, » écrivait le 10 décembre le duc d'Augustembourg, prompt à noter tous les témoignages de bonne volonté et à les amplifier. Entre tous les protecteurs du prétendant, le gouvernement bavarois était le plus puissant. Tandis que s'ourdissaient ces petites machinations, on recevait à Copenhague l'avis de l'exécution prochaine. Le chef du Cabinet danois, M. Hall, ne perdit pas un instant pour protester. Il fit observer que, si le roi son maitre avait sanctionné la constitution du 13 novembre, il venait d'abroger l'ordonnance du 30 mars relative au Holstein, et se déclarait prêt à toutes les concessions raisonnables. Il se retrancha derrière les puissances de l'Europe, derrière l'Angleterre surtout qui offrait ses bons offices. Il ajouta enfin, avec une logique fort embarrassante, que toute réclamation adressée au roi Christian IX en tant que duc de Holstein ne pouvait avoir de valeur que si les droits de ce prince sur ce même duché étaient préalablement reconnus. Quelque sensée que fût la réponse, toute cette sagesse se dépensa en pure perte. A quelque temps de là les contingents saxons et hanovriens, commandés par le général saxon de Hacke, franchirent la frontière et se répandirent dans le Holstein. Jaloux d'éviter tout conflit, Christian IX avait évacué la province et ramené ses troupes derrière l'Eider. D'après les statuts de la Confédération, l'exécution n'était qu'une mesure provisoire, ne préjugeant en rien l'issue du différend qui l'avait rendue nécessaire. En dépit de cette règle, les commissaires, dès leurs premiers décrets, tinrent à marquer où les portaient leurs préférences. Ils défendirent aux autorités du duché de prendre la qualité de « royales », ils proscrivirent la cocarde danoise, ils abattirent tous les insignes qui rappelaient la souveraineté de Christian IX. Ces mesures furent suivies d'un acte de tolérance plus significatif encore. Le 30 décembre, le duc d'Augustembourg arriva à Kiel et il put, sans menace d'expulsion, haranguer ceux qu'il appelait ses sujets, provoquer même sur ses pas des manifestations. Le lendemain, il adressa aux gens du Holstein et aussi à ceux du Sleswig, car ses regards se portaient au-delà de l'Eider, une proclamation pleine d'espoir qui se terminait par ces mots : « Remerciez avec moi le Dieu tout-puissant qui nous a conduits jusqu'ici. Il nous conduira plus loin. »

Dans ce manifeste, la dernière phrase était de trop. Le pauvre duc d'Augustembourg était au bout de sa bonne fortune et la Confédération au bout de son crédit. Pour accomplir une entreprise injuste, les mauvaises intentions ne suffisent pas, il faut en outre la force qui les transforme en acte et la persévérante audace qui ne s'arrête point en chemin. Or, le duc était faible : quant aux États secondaires, ils n'étaient guère moins débiles, et de plus mêleraient des scrupules à leurs velléités iniques. Nous avons dit les petites intrigues princières, les petites menées fédérales. Voici l'heure où entrent en scène les grands acteurs. Au premier plan apparaît la Prusse, puis, derrière elle et à long intervalle, l'Autriche, un peu honteuse et troublée. La Prusse elle-même se personnifie en un seul homme, M. de Bismarck. Devant lui s'effacent tous les agents secondaires, et le malheureux Augustembourg qu'il ressuscitera de temps à autre pour les besoins de ses ambitions, et les États moyens qu'il laissera s'épuiser en vaines paroles en attendant qu'il les bafoue, et l'Autriche, complice dans l'iniquité autant qu'oubliée dans le profit. Dès qu'il pénètre dans cette obscure affaire du Danemark, il la domine, l'incarne en lui et, suivant les nécessités de sa politique, en dissipe ou en épaissit les ténèbres. C'est pourquoi, à distance, toutes les autres images s'absorbent dans le puissant relief de la sienne.

A ne considérer que le passé, il ne semblait pas que le conseiller du roi Guillaume dût être pour la monarchie danoise un ennemi. Au début de sa vie parlementaire, en 1849, il s'était élevé avec une extrême vigueur contre l'invasion des duchés de l'Elbe et avait jugé l'entreprise inique autant que révolutionnaire. Trois ans plus tard, le cours de sa carrière diplomatique l'ayant amené à Francfort, il s'y était appliqué à apaiser, non à aigrir l'irritant débat : c'est sur ses conseils que le duc d'Augustembourg avait renoncé à ses droits successoraux. « M. de Bismarck, écrivait lord Cowley, alors représentant de l'Angleterre auprès de la Diète, tient le langage le meilleur, le plus conciliant. Il ne cesse d'affirmer la bonne volonté de son roi, désireux, dit-il, d'une prompte et équitable solution. Il ajoute que l'intérêt de son pays est bien plutôt de soutenir le trône de Frédéric VII que de voir le Holstein séparé du Danemark[5]. » En montant aux honneurs, l'homme d'État prussien n'avait point abandonné ces maximes, et, devenu premier ministre, il n'avait pas hésité à les proclamer. Ses entretiens avec l'ambassadeur danois en Prusse, M. de Quaade, fournissent un curieux témoignage de ses dispositions. A l'approche de la crise qui menace le Danemark, toutes sortes de dépêches effarées et inquiètes parviennent à Copenhague : or d'un seul point arrivent des informations favorables, c'est de Berlin. Au commencement d'octobre 1863, six semaines avant la mort de Frédéric VII, M. de Bismarck, sur le point de partir pour Bade, reçoit l'envoyé danois. Avec quel soin ne s'applique-t-il pas à le rassurer ! Parlant de l'exécution fédérale déjà proposée, il répète à plusieurs reprises que les plus grands ménagements présideront à la mesure et que le droit d'intervention de la Diète s'arrêtera aux limites du Holstein. Puis il ajoute sur un ton de plus en plus amical et comme en glissant un conseil : « Les procédés de la Diète ne sont pas éloignés des désirs de votre gouvernement qui a souhaité la séparation du Holstein. La Diète se chargeant de consommer cette séparation, les projets de Danisation dans le Sleswig ne seront que plus faciles à réaliser. » La suggestion répond si bien aux vues du Cabinet de Copenhague que M. de Quaade se défie de cet excès de sollicitude et tient à écarter ce qui pourrait être un piège. « Ah ! réplique-t-il aussitôt en protestant, notre gouvernement n'a pas l'intention d'incorporer le Sleswig. » La conversation s'égare un peu : enfin M. de Bismarck, concluant l'entretien, le résume en dégageant sa responsabilité : « Soyez tranquille, la Prusse ne paraîtra dans toute cette affaire que le moins possible. » Au retour de Bade, le 21 octobre, M. de Quaade est reçu de nouveau. Il trouve le premier ministre fort irrité, mais, chose très rassurante, contre les ennemis du Danemark. Au cours de son voyage, il a découvert, au nord comme au sud du Mein, des États, des ministres qui voudraient, fût-ce au risque d'une guerre générale, pousser jusqu'à la dernière extrémité les mesures contre la monarchie danoise, et cela, ajoute-t-il du ton le plus scandalisé, « dans le but d'assurer l'unité et la centralisation de l'Allemagne. » En écoutant ce langage, M. de Quaade ne peut se défendre d'un espoir, celui que son maître, en sa détresse, a trouvé un véritable ami. Pénétré de ces pensées, il exhorte sa Cour à se montrer conciliante, se porte garant de M. de Bismarck qui désire cordialement un arrangement. « Je puis déclarer en toute confiance, poursuit-il, que le gouvernement prussien souhaite que l'exécution n'ait pas lieu. » Le 27 octobre, le 3 novembre, nouvelles entrevues. De plus en plus, M. de Bismarck s'érige en conseiller : il engage le roi Frédéric VII à se montrer large quant au Holstein, puis, ayant satisfait aux exigences fédérales, à réserver le reste du différend. Plus d'une fois il s'arrête au milieu de ses avis, en homme qui craint de trop s'avancer : « Il ne faut pas, dit-il comme pris de scrupules, que la Prusse soit accusée de conduire avec le Danemark des négociations privées. » Que pouvait souhaiter de plus la Cour de Copenhague ? Avec empressement, M. de Quaade mande les bonnes nouvelles. Ce qu'il loue surtout dans M. de Bismarck, c'est son soin à se renfermer dans la question fédérale, à éloigner toutes les autres perspectives, et il n'exprime qu'un regret, celui que le Cabinet de Vienne reste bien en arrière du Cabinet de Berlin[6].

Le dernier rapport de M. de Quaade est du 6 novembre. Le 15 novembre, Frédéric VII mourait. Six semaines plus tard, M. de Bismarck se subrogeant à la Confédération germanique se plaçait au premier rang parmi les ennemis du Danemark. Une si brusque évolution ne peut s'expliquer que par deux causes : l'état d'effervescence de l'Allemagne qui obligeait à ne pas se laisser distancer, la coupable inertie de l'Europe qui permettait d'oser beaucoup.

Nous avons dit ailleurs comment les ambitions nationales s'étaient développées en Allemagne depuis le commencement de ce siècle. Enseignements de l'École, recherches ethnologiques, découvertes de l'érudition, fictions de l'art et de la littérature, institutions militaires, associations de toute sorte, tout avait contribué à propager l'idée d'une grande patrie, non plus comme autrefois morcelée ou sujette, mais au contraire dominatrice, et s'étendant partout où la langue germanique résonnerait. Nos voisins d'outre-Rhin excellent à enfanter de ces conceptions, à la fois très vagues et très positives, que les âmes rêveuses caressent et que d'autres âmes très réalistes exploitent. Tandis que les poètes chantaient la patrie allemande, des esprits très pratiques, très envahissants même, s'appliquaient à en marquer les confins. La question du Sleswig-Holstein n'avait pas eu d'autre origine que cette sollicitude à rechercher des nationaux. Les hostilités de 1848, les négociations qui avaient suivi, les interminables débats de la Diète, les perpétuelles polémiques des journaux, tout avait concouru à tenir le public en haleine. Il se trouvait donc qu'en 1863, cette affaire tenait dans les préoccupations générales une place tout à fait dominante. D'un-bout à l'autre de l'Allemagne, c'était une croyance populaire qu'il y avait, non seulement au sud, mais au nord de l'Eider, tout un territoire, germanique par la majorité de ses habitants, et qu'il importait d'arracher à la race scandinave. Ce courant d'opinion, très puissant quoiqu’artificiellement créé, venait aboutir à Francfort. Dès le 22 octobre, M. de Rosenkrantz, représentant du Danemark auprès de la Confédération, mandait à Copenhague que « tous les plénipotentiaires de la Diète étaient très excités et qu'à tout prix on voulait l'exécution fédérale[7] ». Les incidents qui avaient suivi la mort de Frédéric VII avaient encore accru cette agitation. Cette époque fut l'époque brillante de la troisième Allemagne, ainsi qu'on appelait les États moyens par opposition à la Prusse et à l'Autriche. « M. de Pfordten, le premier ministre de Bavière, est bien belliqueux, écrivait M. de Rosenkrantz. » M. de Beust, chef du cabinet saxon, d'autres encore, ne se donnaient pas moins de mouvement. Pour tous ces personnages, jusque-là resserrés dans les limites étroites de leur petite patrie, quel ne serait pas le succès s'ils menaient à bien l'exécution fédérale et réduisaient le Danemark à capituler ! Le rôle était grand, trop grand même pour leur taille, et c'était ainsi qu'en jugea M. de Bismarck. Jusque-là, il avait parlé avec égard du Danemark, avec déférence du traité de Londres ; à Berlin il avait rassuré, presque cajolé M. de Quaade. Mais voici que, le conflit arrivant à l'état aigu, l'état de l'Allemagne, passionnée pour cette question des Duchés, exigeait qu'il manœuvrât d'autre façon. Puisque cette affaire prenait décidément de grandes proportions aux yeux du patriotisme germanique, il importait que personne ne le devançât, que personne ne l'égalât, que seul il recueillit la popularité du succès. Aux bienveillantes assurances prodiguées à M. de Quaade succède dès lors un langage plus sombre. Il jette comme en passant, dans l'oreille des diplomates, des confidences inquiétantes. Il parle du sentiment populaire qui est très en éveil, de la pression des petits États, du mouvement démocratique qu'il est nécessaire de contenir. C'est au ministre d'Angleterre, sir André Buchanam, qu'il communique surtout ses appréhensions : il craint tout, même le duc d'Augustembourg ; et c'est ainsi qu'il laisse entrevoir le jour où il prendra toute l'entreprise à son compte, même au mépris de toutes ses précédentes déclarations, même au mépris du Traité de Londres, que jadis la Prusse a signé.

Cette politique, qui se développa d'abord avec circonspection, se sentit bientôt encouragée par l'attitude des grandes puissances. Comme Christian IX avait notifié son avènement aux diverses cours de l'Europe, des envoyés extraordinaires lui furent dépêchés pour le complimenter. Ce furent pour l'Angleterre lord Wodehouse, pour la Russie M. d'Ewers, pour la France le général Fleury. Cette mission apprit peu de chose au malheureux souverain que, par une douloureuse ironie des mots, on venait féliciter : en revanche, elle vint à point nommé pour enseigner à M. de Bismarck le degré de hardiesse qu'il pourrait se permettre impunément.

Lord Wodehouse, avant de se rendre à Copenhague, passa par Berlin. Le 12 décembre, il vit M. de Bismarck. Celui-ci proclama, en se les appropriant, les vœux de l'Allemagne : le Holstein, le Sleswig, le Lauenbourg, devaient jouir de droits égaux à ceux du royaume : le Sleswig ne devait, sous aucun prétexte, être incorporé au Danemark : enfin la récente loi, votée le 13 novembre, devait être déclarée inapplicable au Sleswig. « Sur ce dernier point, ajouta le ministre prussien, il n'y aura pas de compromis : il faut que la loi soit rapportée avant le 1er janvier, sinon les puissances allemandes se considéreront comme déliées de tous les engagements envers le Danemark, y compris le traité de 1852. » Il n'est pas téméraire de penser qu'en parlant de la sorte, M. de Bismarck haussait à dessein ses exigences, prêt qu'il était à les maintenir ou à les restreindre, suivant la tolérance ou la fermeté de l'Europe. Quelle ne fut pas sa sécurité quand l'envoyé britannique, loin de manifester sa réprobation, se contenta de formuler quelques critiques et de solliciter des délais ! La constitution du 13 novembre, répliqua-t-il, étant un acte législatif, ne pouvait être révoquée que par les Chambres elles-mêmes, et la décision ne pourrait être prise avant la fin de l'année. « Que le roi congédie son ministère et fasse un coup d'État, répliqua M. de Bismarck, enhardi par cette timidité. » Lord Wodehouse se borna à exprimer doucement ses regrets ; il constata qu'un tel langage équivalait à un programme d'intervention ; puis il égara ses blâmes sur le duc d'Augustembourg, qu'il traita assez durement : « Nous nous séparâmes dans les termes les plus courtois, écrit l'ambassadeur anglais en rendant compte de la conversation : au moment de prendre congé, je priai M. de Bismarck de fixer dans un mémorandum les vues de sa cour, ce qu'il me concéda avec beaucoup de bonne grâce[8]. » — Sur cette concession, lord Wodehouse partit pour Copenhague. Là il dépensa auprès du faible Danemark toute l'énergie qu'il avait économisée auprès de la puissante Prusse. En plusieurs entretiens avec M. Hall, premier ministre de Christian IX, il le pressa de révoquer au plus vite la fameuse Constitution de novembre : « Je ne puis admettre, répliqua avec gravité M. Hall, que, par la récente Constitution, nous ayons violé nos engagements ; mais sans entrer sur ce point dans un débat inutile, que gagnerions-nous à suivre le conseil de l'Angleterre ? Une telle concession désarmerait-elle nos voisins ? ne serait-elle pas plutôt le prélude de demandes ultérieures ? Le Danemark a besoin d'établir sur des règles bien fixes ses rapports avec l'Allemagne, non de rouvrir de stériles et interminables négociations. » Lord Wodehouse reprit avec quelque aigreur : « Il s'agit de savoir, non ce que le Danemark gagnerait à révoquer sa Constitution, mais ce qu'il risquerait en s'obstinant à la maintenir. » — « À repousser vos avis les dangers sont grands, répondit M. Hall, à les suivre ils sont plus grands encore. Le roi est obligé de compter avec les manifestations de l'esprit national et avec les susceptibilités de son peuple. » Puis le ministre danois, osant hasarder un reproche, se plaignit avec quelque vivacité que l'Angleterre, cette traditionnelle alliée, conseillât des sacrifices qui équivaudraient au suicide. Un peu ému de la riposte, lord Wodehouse protesta de sa bonne volonté, fit valoir les efforts du gouvernement de la reine eh faveur de l'intégrité danoise. Bientôt, revenant à son thème favori, il prêcha de nouveau les concessions. Que le roi Christian IX, par sa docilité, facilite la tâche de ses alliés : qu'il s'abstienne d'une fierté qui ne convient pas aux faibles : qu'il observe la plus extrême prudence en une crise où se joue le sort de son pays[9]. Entre le petit Danemark et la grande Allemagne se recommençait l'éternelle fable du Loup et de l'Agneau. Seulement, à l'apologue, un trait s'ajoutait qui manquait dans La Fontaine : c'était à l'Agneau qu'un ambassadeur était expédié pour le supplier de n'être pas trop provocant.

L'Angleterre était la meilleure amie du Danemark. Qu'attendre des autres puissances ? A son arrivée à Copenhague, lord Wodehouse y avait trouvé l'envoyé moscovite, M. d'Ewers. On ne pouvait espérer que la Russie, encore embarrassée dans les affaires polonaises, liée d'ailleurs au cabinet de Berlin, fût très empressée à s'engager à fond dans la question danoise. M. d'Ewers se montra donc peu secourable, mais pas plus rogue que ne l'était l'envoyé britannique. En partant de Saint-Pétersbourg, il avait reçu pour instructions de réclamer du cabinet danois le retrait de cette malencontreuse Constitution de novembre qui était jugée la cause de tous les maux. Il s'associa aux conseils de lord Wodehouse, répéta ses remontrances, et plus d'une fois l'accompagna chez les ministres danois. Le 21 décembre, en terminant le récit d'une de ses entrevues avec M. Hall, l'ambassadeur britannique s'exprimait ainsi : « Je ne puis clore cette dépêche sans constater combien je suis reconnaissant de l'appui amical et cordial que j'ai reçu de mon collègue russe, pendant le cours de cet entretien : ses arguments ont coïncidé complètement avec ceux dont je me suis servi moi-même[10]. » Pour le pauvre Danemark, cette identité de vues était un médiocre réconfort. Était-il possible que le Czar s'opposât bien énergiquement à ce que souhaiterait la Prusse ? Les Danois à cet égard ne se faisaient point illusion, et, si la froideur de l'Angleterre leur était une déception, ils n'avaient jamais compté sur le concours de la Russie.

Si tièdes, si équivoques que fussent ces appuis, rien n'était irrévocablement compromis tant que la France ne s'était pas prononcée. Tandis que lord Wodehouse et M. d'Ewers s'acheminaient vers Copenhague, le général Fleury s'apprêtait à quitter Paris. Les instructions qui lui furent remises par le ministre de 3 Affaires étrangères portaient la trace d'un petit dépit et d'une grande illusion. Voici où résidait le dépit : Napoléon se consolait malaisément que son récent projet de Congrès eût reçu un médiocre accueil. Sous l'empire de ce mécompte, il inclinait à se renfermer dans une abstention boudeuse ou à signaler, d'une humeur chagrine, tout ce que le Congrès eût pu résoudre et tout ce qui, faute de Congrès, demeurait en suspens. Dans cet esprit, une réserve extrême et peut-être excessive était prescrite à l'envoyé impérial. Quant à l'illusion, elle reposait sur une croyance plus fâcheuse que tout le reste, celle que toute intervention directe en faveur du Danemark serait une atteinte au principe des nationalités, et cette erreur initiale devait peser jusqu'au bout sur la politique française. La seule recommandation positive qu'emportait l'ambassadeur, c'était celle d'exhorter le cabinet danois à remplir les engagements contractés en 1852 envers l'Allemagne. Avant de partir, Fleury vit l'Empereur, qui lui marqua sa volonté de ne point s'immiscer dans la querelle entre la Confédération et le Danemark, et insista surtout sur l'entêtement des conseillers de Christian IX[11]. Muni de ces directions aussi vagues qu'incomplètes, le général arriva le 16 décembre à Copenhague. Aussitôt il se trouva fort entouré, à cause du grand pays qu'il représentait, et surtout à cause de son crédit auprès de Napoléon ; car en lui, pensait-on, le diplomate se doublait d'un favori. Comme lord Wodehouse l'interrogeait, il s'exprima sur l'objet de sa mission avec une franchise presque brutale et en termes qui eussent consterné, s'il eût pu les entendre, le prince qu'il « venait complimenter ». « Je suis chargé, dit-il, de prêcher ici la politique modérée, la politique de conciliation. Je dois surtout faire savoir, d'une manière explicite, au gouvernement danois, que, s'il est engagé dans une guerre avec l'Allemagne, la France ne lui viendra pas en aide[12]. » Dans l'audience qu'il obtint de Christian IX, dans ses entrevues avec les ministres du roi, le général tint-il un langage aussi catégorique ? C'est ce que nous ignorons. S'entretenant avec le chef du cabinet danois, il fit valoir à ses yeux les avantages d'un Congrès qui eût permis de concilier l'idée des nationalités avec les stipulations du traité écrit. Cependant les envoyés de Grande-Bretagne et de Russie, allant à lui, le pressèrent de se joindre à eux pour recommander le rappel de la Constitution de novembre, seul moyen, disaient-ils, d'éviter la rupture. L'ambassadeur français télégraphia à Paris pour solliciter des ordres, puis il se joignit à ses deux collègues. Trois jours plus tard, Fleury quittait Copenhague, n'ayant rien fait d'efficace pour conjurer la crise et laissant toutes choses plus emmêlées que jamais.

L'Angleterre se montrait dure conseillère. La Russie était indifférente. La France parlait congrès ou aspirations nationales et pour le reste se dérobait. Le pire serait que cet abandon où était réduit le Danemark se dévoile aux yeux de ceux qui convoitaient ses dépouilles. Cet excès de bonheur ne manqua point à M. de Bismarck. Avant d'aller à Copenhague, lord Wodehouse avait passé par la Prusse et s'était bénévolement confessé à celui-là même qu'il eût dû fuir. En quittant Copenhague, Fleury prit, lui aussi, la voie de Berlin, en sorte que le conseiller du roi Guillaume put mesurer les pensées de la France aussi bien que celles de la Grande-Bretagne. Que le général ait plaidé la cause de la paix, la chose n'est point douteuse, mais le plaidoyer fut si tiède, entouré de tant de restrictions, si rassurant en un mot pour l'agresseur, que mieux eût valu le silence. Moins intimidé qu'encouragé, M. de Bismarck réclama derechef le retrait de la Constitution de novembre : à ce prix seul, il pourrait modérer la Confédération et prévenir la guerre. S'étant exprimé de la sorte, le chef du cabinet prussien, suivant une coutume qui lui était déjà familière, égara l'entretien, effleura sans les aborder toutes sortes de questions alléchantes, jeta de tous côtés la sonde, afin de surprendre les convoitises de l'Empereur et de chercher les moyens d'endormir sa vigilance. On parla du projet de congrès, puis de l'hégémonie prussienne, à laquelle Napoléon n'était nullement défavorable : « Seulement, télégraphiait-il à Fleury, il faudra que la Prusse s'entende avec nous. » Entre temps, on médit fort de l'Autriche. Au milieu de toutes ces hautes visées, sur quel arrière-plan lointain n'apparaissait pas la pauvre petite affaire danoise ! L'avocat semblait moins soucieux de défendre son client que de lier partie avec l'adversaire. De plus en plus en veine de confidences, M. de Bismarck parla de l'insurrection polonaise et de ses provinces de la Vistule : « Plutôt mourir, dit-il, que de laisser discuter nos possessions de Posen. Puis il ajouta négligemment : « J'aimerais mieux céder nos provinces du Rhin. » — « Quant aux provinces du Rhin, télégraphia aussitôt Fleury, le mot a été prononcé. Faut-il insister ? » Napoléon répondit : « Ne parlez pas du Rhin et tranquillisez sur Posen. » Après quoi, dans la même dépêche, l'empereur des Français se souvint du Danemark, et, avec une résignation philosophique, il ajouta ces mots : « Nous avons fait pour le Danemark tout ce que nous pouvions faire. » Sur ce télégramme, Fleury quitta Berlin, comblé par M. de Bismarck, non moins comblé par le roi, qui le chargea de « force compliments pour Sa Majesté impériale. Sur un seul point, mais combien ce point n'était-il pas négligeable à côté de tout le reste, sur un seul point, le général était sombre : c'était sur l'avenir de la monarchie danoise. « Que le roi Christian IX, écrivait-il, retire ou non sa Constitution, il n'y aura pas moins des coups de fusil. » L'horoscope n'était pas malaisé à tirer : ce qui eût été sagesse autant qu'équité, c'eût été d'empêcher qu'il se vérifiât. Cependant le terrain demeurait libre pour M. de Bismarck. Avec un redoublement d'âpreté, il répéta son ultimatum : ou la guerre, ou le retrait de la Constitution avant le 1er janvier[13].

A Copenhague ces sombres perspectives, d'abord un peu voilées, se découvraient une à une et tous les cœurs se glaçaient d'effroi. L'exécution fédérale n'avait qu'à demi inquiété. Voici que la Prusse, entrant en scène, menait tout le complot. Le chef du cabinet, M. Hall, résigna ses pouvoirs. Un nouveau ministère fut créé non sans quelque peine, sous la présidence de l'évêque Monrad. La date du 1er janvier approchait : c'était l'échéance fixée par M. de Bismarck pour la capitulation de la monarchie danoise. En ces conjonctures, M. Monrad, tout effaré, allait de sir Augustus Paget, ministre d'Angleterre, à lord Wodehouse, qui n'était point encore parti. A certains moments, il tenait un langage presque révolutionnaire, parlait de « lancer le peuple », traçait tout un programme de résistance : « Si les Danois, disait-il, sont repoussés du Sleswig, ils continueront la lutte dans le Jutland ; s'ils sont forcés d'évacuer le Jutland, ils se battront à outrance dans les Iles, jusqu'à ce que Copenhague tombe aux mains de l'ennemi. » Ces velléités belliqueuses étaient courtes. Le plus souvent, le malheureux ministre se contentait d'énumérer ses concessions et plaçait dans l'Europe son espoir. Mais quelle n'était pas ici la déception ! L'Europe, complaisante pour le fort, parcimonieusement équitable pour le faible, réservait pour Berlin ses prières, pour Copenhague ses sommations.

Au milieu de cette crise, tous les regards des diplomates se tournaient vers les bords du Danube. Le gouvernement de Vienne, selon qu'il modérerait la Prusse ou qu'il s'attacherait à ses pas, pourrait prévenir ou précipiter le conflit. A ne voir que les apparences, il ne semblait pas que l'empereur François-Joseph fût intéressé dans cette querelle lointaine qui s'agitait aux limites des pays scandinaves. La crainte de troubler la paix européenne, de soulever la question des nationalités, de grandir une ambition rivale sans aucun profit pour soi-même, tout paraissait convier l'Autriche à l'abstention. Longtemps les ministres de l'Empire, pénétrés de ces pensées, avaient affecté de n'émettre dans l'affaire danoise aucun avis personnel. Pendant les derniers mois de 1861, pendant la première partie de l'année 1862, notre ambassadeur, M. le duc de Gramont, avait transmis à cet égard des informations très nettes. Dès le 30 novembre 1861, il s'exprimait en ces termes : « Depuis l'origine du différend danois, le gouvernement autrichien en a laissé pour ainsi dire la direction à la Prusse. » Il écrivait un mois plus tard : « Le cabinet de Vienne a abdiqué toute initiative dans la question des duchés. Si l'on veut exercer une utile influence, c'est à Berlin qu'il faut agir et parler. » — « L'Autriche, ajoutait-il le 31 janvier 1862, est peu soucieuse d'imposer au Danemark une contrainte péremptoire. En s'associant aux réclamations de la Prusse, elle laisse entendre qu'elle ne les a point inspirées[14]. » Pourtant, comme le temps s'avançait, le duc de Gramont, sans se départir de ce langage, avait développé à plusieurs reprises une considération qui tenait fort à cœur aux ministres viennois. Après avoir répété que l'Autriche n'entretenait aucune animosité contre le Danemark, il observait que jamais elle ne laisserait son entreprenante voisine agir seule, parce que jamais elle ne voudrait lui laisser le monopole du mandat fédéral. Abandonner le champ libre à la Prusse dans le nord de l'Allemagne, et très spécialement dans les duchés, c'était grandir « le Piémont septentrional », comme disait M. de Rechberg, et lui transférer la direction du mouvement national germanique. Cette appréhension d'être distancé en popularité, d'être éclipsé en influence, était devenue beaucoup plus vive lorsque M. de Bismarck, arrivé au pouvoir, avait commencé à dessiner sa politique aventureuse. Il se trouverait donc que les deux puissances se rapprocheraient pour se surveiller mutuellement ou se retenir, et que l'action commune aurait pour fondement, non l'amitié, non l'identité des pensées, mais la jalousie. Durant l'automne de 1863, on avait vu les ministres autrichiens accentuer leur langage vis-à-vis du gouvernement danois, s'approprier même certaines formules hautaines ou amères tout à fait inaccoutumées dans leur bouche. M. de Rechberg proclamait comme par le passé la validité du traité de Londres et sa volonté de respecter l'intégrité de la monarchie danoise ; seulement il revenait, avec une insistance marquée, sur les engagements de 1851 et de 1852 et parlait de la non-incorporation du Slesvig comme on eût pu le faire à Francfort ou à Berlin. Sur ces entrefaites, un incident survint qui fit grand bruit dans les cercles viennois. Christian IX avant envoyé à François-Joseph le contre-amiral d'Irminger pour lui notifier son avènement, celui-ci attendit trois jours que l'Empereur le reçût et dut repartir sans avoir obtenu d'audience. De la part de l'Autriche, qui avait signé le traité de Londres et reconnu les droits héréditaires du nouveau roi, le procédé était peu justifiable et sentait déjà l'état de guerre. Sur ce traité même du 8 mai, le langage de M. de Rechberg avait un peu changé. Son adhésion n'était plus que conditionnelle : « Le cabinet de Vienne, disait-il, est décidé à rester sur le terrain du traité, mais, ajoutait-il à titre de correctif, pourvu que le Danemark révoque la Constitution de novembre et remplisse les engagements de 1851 et de 1852. » S'exprimait-on autrement aux bords de la Sprée, et le gouvernement de Vienne ne rejoignait-il pas celui de Berlin ? Alliance bizarre et fondée, on ne saurait trop le redire, sur la méfiance ! Tout était étrange dans l'enchaînement des causes qui poussaient le conflit jusqu'à l'état le plus aigu. Jadis l'érudition allemande avait établi (lue les duchés faisaient de droit partie du patrimoine germanique. La Diète de Francfort avait recueilli ce vœu, et, de crainte de se laisser distancer par l'opinion publique, se l'était approprié. La Prusse à son tour, afin que nul ne la dépassât en popularité, s'était subrogée à la Diète de Francfort. Voici que l'Autriche enfin se portait aux côtés de la Prusse, de peur d'être accusée d'indifférence pour la grande patrie ; et c'est ainsi que de ce malsain mélange de l'ambition et de la jalousie naissait la coalition contre le malheureux. Danemark.

Cette entente des deux puissances apparut clairement quand, le 28 décembre, la Prusse et l'Autriche, par une motion commune, demandèrent que la Diète sommât le Danemark de révoquer la Constitution de novembre : en cas de refus, le Sleswig serait occupé comme l'était déjà le Holstein. La Diète ayant décliné la solidarité d'une mesure qui dépassait fort sa hardiesse, les deux hauts confédérés déclarèrent qu'ils prendraient à leur compte l'agression. Le 16 janvier 1864, un ultimatum parvint à la cour de Danemark. Il était bref autant que menaçant : si les conseillers de Christian IX n'avaient pas, dans les quarante-huit heures, abrogé la Constitution, les deux ambassadeurs quitteraient Copenhague. Ainsi parlaient les deux puissances, mais en colorant leur conduite de toutes sortes d'explications : l'entrée dans le Sleswig ne serait point conquête, mais simple prise de gage : l'intégrité du Danemark serait respectée : si le recours aux armes était nécessaire, la plus grande modération présiderait aux arrangements de la paix. Tel était, à cette heure où les ménagements semblaient encore de mise, le langage de M. de Rechberg à Vienne et, je crois aussi, de M. de Bismarck à Berlin.

Cette dissimulation était inutile, tant l'état de l'Europe rendait superflues les excuses. Liée au Danemark par une amitié traditionnelle, une récente alliance de famille, le souvenir des engagements conclus sous ses auspices à Londres, l'Angleterre songeait à une médiation. Mais elle tentait vainement d'émouvoir la Russie, d'entraîner la France. — De Saint-Pétersbourg, lord Napier envoyait des nouvelles décourageantes : il n'y avait guère d'espoir, mandait-il, que le gouvernement du Czar se résignât à adresser des représentations à la Prusse. Gortschakoff contemplait avec une sérénité tranquille le développement de la crise : la seule conduite qu'il conseillait au Danemark, c'était de ne point résister, de considérer l'envahissement comme une occupation ; de la sorte l'excessive patience de la victime ayant prévenu l'effusion du sang, on sauvegarderait jusqu'au bout les apparences de la paix[15]. — La France était fort éloignée d'un tel langage, qui eût semblé ironie ou complicité. Mais toutes sortes de motifs la rendaient tiède pour la défense du droit violé. La question danoise semblait bien mesquine, bien ennuyeuse, bien obscure surtout : pour la débattre, il eût fallu la comprendre, et qui donc se flattait de l'avoir pénétrée ? Napoléon aimait les causes justes, mais à la condition qu'elles fussent éclatantes. Or, ici, le droit était modeste, quoique sacré. La puissance à combattre était la Prusse, celle de toutes les puissances que Napoléon alors caressait le plus, dans l'espoir d'action commune et d'agrandissements communs. A Paris, on avait encore sous les yeux la dépêche péremptoire par laquelle lord Russell avait écarté la proposition de congrès : quoi de plus naturel, de plus humain sinon de plus légitime, que d'user de représailles et, à qui parlait médiation ou conférence, de répondre congrès ! Une considération enfin dominait toutes les autres. Aux Tuileries, on avait sur le cœur les vaines négociations polonaises, et on était bien résolu à se taire désormais, à moins qu'on ne fût prêt à tirer l'épée. Que de fois, durant ce mois de janvier 1864, l'ambassadeur d'Angleterre ne se rendit-il pas au quai d'Orsay ! M. Drouyn de Lhuys l'écoutait sans l'interrompre et avec une gravité attristée. Il ne niait pas les périls du Danemark et réprouvait, au même titre que l'envoyé britannique, les abus de la force. En revanche, à peine un plan lui était-il proposé que son esprit se montrait prodigieusement fertile à trouver les objections : il ne refuserait certes pas de participer à une conférence ou de s'associer à une médiation, mais il faudrait au moins que quelque espoir d'accord subsistât : les choses étaient trop avancées pour un arrangement pacifique ; bientôt, entrant dans les détails, il multipliait les interrogations : était-on en mesure d'assurer le statu quo militaire et politique pendant les négociations ? les projets anglais seraient-ils acceptés par la Diète ? Lord Cowley discutait ces critiques, s'ingéniait à les amoindrir, puis ajoutait avec une légère, très légère nuance d'impatience : « Nous ne préviendrons point la guerre en observant la marche des événements l'arme au bras. » En dépit de tous les arguments, M. Drouyn de Lhuys ne se laissait pas convaincre. Que si l'ambassadeur devenait trop pressant, il répliquait, non sans une arrière-pensée de reproche, que la récente campagne en faveur de la Pologne n'encourageait guère à recommencer une campagne pareille : on ne s'associerait à l'Angleterre que si l'Angleterre était décidée à aller au-delà des remontrances ; et, sur ces souvenirs un peu irritants, l'entretien prenait fin[16]. — Ce qui complétait la confusion, c'est que la Grande-Bretagne, cette protectrice du Danemark, ressentait elle-même par intervalles quelque embarras de son patronage. Comme le Danemark, la Prusse se rattachait à elle par la communauté de religion, les liens de famille, de vieilles habitudes d'amitié. La reine, en mémoire du prince Albert, répugnait à tout ce qui la séparerait de l'Allemagne, cette patrie de son époux. Que si on allait jusqu'à la guerre, ne ferait-on pas le jeu de la France, qui se porterait jusqu'au Rhin[17] ? Au fond la protection semblait bien onéreuse. Dans cet esprit, on n'était pas éloigné de reprocher au Danemark tous les soucis qu'il causait à l'Europe : il était, lui chétif, l'objet de bien des ennuis ; vraiment, il aurait dû être plus avisé et aider un peu la tache de ses amis. On le traitait en parent pauvre que volontiers on soutient, que plus volontiers ou malmène. Il se trouvait donc que des remontrances énergiques étaient méditées au Foreign-Office, mais s'affaiblissaient fort en approchant de Berlin : parfois même elles n'arrivaient point du tout, ou bien encore, se trompant de chemin, elles allaient se déverser à Copenhague.

On le vit bien quand l'ultimatum du 16 janvier parvint à la Cour de Danemark. La plus impérieuse représentation fut adressée, non aux puissances allemandes, mais aux conseillers de Christian IX. « Le gouvernement de S. M., écrit le 18 janvier Russell à Sir Augustus Paget, exhorte sérieusement le gouvernement danois à révoquer sans perdre de temps la Constitution de novembre en tant qu'elle s'applique au Sleswig, et à convoquer immédiatement le Rigsraad à cet effet. » Sir Augustus Paget se rend aussitôt auprès de l'évêque Monrad et exprime sa surprise, son désappointement que le Danemark n'ait pas déjà souscrit à sa propre immolation. « Mais, réplique Monrad, à quoi serviront de nouvelles et illusoires négociations ? » Puis il ajoute, avec une volonté déjà un peu fléchissante, que sans doute la note du 16 janvier sera suivie d'une autre sommation et qu'il sera temps alors de consommer le sacrifice si vraiment on ne peut l'éviter. « Que gagnerez-vous à attendre une autre sommation ? réplique durement le diplomate anglais ; vous aurez vingt-quatre heures pour vous décider au lieu de quarante-huit, voilà votre seul bénéfice. » La conversation se prolongea quelque temps. Enfin Monrad vaincu tira de son portefeuille un écrit préparé d'avance : c'était une déclaration du gouvernement danois qui s'engageait à convoquer le Rigsraad et à faire voter par lui le retrait de la Constitution. Sir Augustus Paget se fit lire à plusieurs reprises le document, en pesa tous les termes, le jugea « presque satisfaisant », puis, après avoir indiqué quelques retouches, estima que son client avait assez montré sa docilité. « Si cette dernière concession est rejetée par la Prusse et l'Autriche, écrivait-il à Russell, on ne pourra conclure de ce refus qu'une chose, c'est que les deux puissances allemandes ainsi que la Confédération germanique ne poursuivent rien moins que le démembrement du Danemark[18]. »

Le 21 janvier, la résolution du Cabinet danois fut notifiée par le télégraphe à Paris, à Saint-Pétersbourg, à Londres, à Stockholm. Les puissances non allemandes interposèrent leurs bons offices et cette fois en un langage qui ne permettait point de réplique, puisque Christian IX s'engageait dans la voie que lui montraient ses adversaires eux-mêmes. En ces conjonctures éclatèrent les ambitions prussiennes. A Berlin, tout se préparait pour l'entrée en campagne, et les militaires se réjouissaient d'éprouver leurs forces après une longue période de paix. « Songez, mon cher général, que je suis général de division et que je n'ai pas encore vu le feu. » Ainsi s'était exprimé quelques jours auparavant le général de Manteuffel causant avec le général Fleury[19]. « La question, disait le général de bon, n'est pas une question de droit, mais une question de force, et la force, nous l'avons[20]. » M. de Bismarck se refusa à tout nouveau délai, qualifia de fin de non-recevoir les concessions danoises. L'Autriche suivit, mais avec toutes sortes de raisonnements subtils pour masquer l'injustice et avec cette attitude contrainte des honnêtes gens qui participent à une iniquité. Le plus singulier, ce fut que le chef du Cabinet viennois parvint à rassurer M. de Gramont : « Je suis convaincu, écrivait notre ambassadeur, que l'Autriche et la Prusse sont résolues de maintenir, en fin de compte, l'intégrité de la monarchie danoise[21]. » Comme le mois de janvier s'avançait, Prussiens et Autrichiens remontèrent à travers le Holstein, poussant à droite et à gauche les contingents fédéraux, ainsi que font de puissants malfaiteurs qui en écartent de plus petits. Ceux qui détenaient le grand-duché de Posen, la Hongrie, la Vénétie, la Galicie, marchaient à la délivrance des frères allemands opprimés par le Danemark. Le 30 janvier, le feld-maréchal Wrangel, en une brève sommation, notifia au commandant militaire danois qu'il avait ordre d'occuper le Sleswig et, en conséquence, l'invita à l'évacuer. Je me souviens avoir.lu quelque chose de pareil. Jadis aux jours de 1860, un aide de camp du général Fanti avait porté des paroles à peu près semblables au bivouac de Lamoricière. Le 1er février 1864, les alliés franchirent l'Eider. L'Europe qui avait supporté l'invasion des Marches ne s'émut guère de cette nouvelle invasion. Elle ne devina point l'émule de Cavour ou négligea de l'arrêter à son premier pas. Après tout n'avait-on pas fait assez pour le pauvre petit Danemark ? Embrouillé était le litige, humble était la victime, lointain était le champ du combat. Seulement le droit ne se mesure ni à l'éclat ni à l'importance de l'objet qu'il sauvegarde ; et ce droit qu'on n'avait point défendu sur les bords de l'Eider, on devrait le défendre un jour sur les bords du Rhin.

 

III

L'armée alliée s'élevait à soixante mille hommes bien armés, bien équipés, bien disciplinés, aussi assurés du côté de la force que faibles du côté du droit. Les Prussiens étaient sous les ordres du prince Frédéric-Charles, les Autrichiens, du général de Gablenz : le commandement supérieur était exercé par le feld-maréchal Wrangel. Les combattants sentaient derrière eux toutes les réserves, toutes les ressources de deux puissants empires. Les Danois, en défalquant les garnisons, ne disposaient guère que de trente mille soldats, inférieurs à l'ennemi pour l'instruction comme pour l'armement et n'ayant pour eux que leur bonne cause et aussi leur bravoure. A quelques lieues au nord de l'Eider s'étendait une ligne d'ouvrages défensifs connus sous le nom de Danewirke. C'était, d'après la croyance commune, le boulevard du royaume. Les plus patriotes d'entre les Danois se flattaient que derrière ces redoutes, élevées en un pays propice à la défense, l'ennemi pourrait être retenu assez longtemps pour que l'honneur fût sauf et que l'Europe intervînt. Il se trouva que ce modeste espoir était encore trop orgueilleux. Pénétrés de leur faiblesse, les généraux de Christian IX ne jugèrent pas qu'il convint, dès le début de la campagne, de risquer leur seule armée. Le 5 février, la ligne du Danewirke fut abandonnée sans résistance. Quand la nouvelle se répandit dans Copenhague, elle parut si invraisemblable que tout d'abord on n'y voulût point ajouter foi. A l'incrédulité succéda la consternation, puis la colère. Ainsi qu'il arrive chez les peuples malheureux, même les meilleurs, des bruits de trahison coururent ; les protestations montèrent jusqu'au roi, prince germanique, disait-on, plus que monarque national, et inhabile à défendre la patrie. Pendant ce temps, l'armée rétrogradait à travers le Sleswig. Quelques engagements honorables ne compensèrent point le dommage de cette retraite. Deux positions fortifiées demeuraient seules pour la défense du pays : dans le Sleswig, Düppel près de l'île d'Alsen ; dans le Jutland, Frédéricia près de l'île de Fionie. A la vérité, une grande force restait aux Danois, c'était leur flotte ; mais l'hiver emprisonnait la côte de ses glaces, et un long temps s'écoulerait encore avant que la Baltique, devenue libre, leur permît de se montrer les hardis marins qu'ils étaient.

Jamais prince n'avait fait, en de plus dures conditions que Christian IX, l'apprentissage de la royauté. Que pouvait le monarque sinon tourner de nouveau ses regards vers l'Europe ? Elle avait mollement travaillé à sauvegarder la paix : la guerre une fois engagée, serait-elle plus clairvoyante ? En un pressant appel, le roi s'adressa aux puissances non allemandes. Il invoquait en sa faveur un titre ancien et un titre nouveau : le titre ancien était un acte de 1720, par lequel la France et l'Angleterre avaient garanti au Danemark la possession du Slesvig : le titre nouveau était le traité du 8 mai 1852 qui avait proclamé l'intégrité des États danois et réglé la transmission de la couronne.

Le 11 février, la protestation partit de Copenhague. Cette demande de secours emprunta bientôt au développement des faits de guerre une saisissante urgence. Le 17 février, les alliés entrèrent dans le Jutland et occupèrent Kolding. La nouvelle fut accueillie avec stupeur. Ainsi, il ne s'agissait plus du Holstein, territoire fédéral, ou du Sleswig, territoire litigieux. L'invasion s'étendait en pleine terre danoise, là où jamais un Allemand ne s'était établi. Interpellé par les diplomates, M. de Bismarck répondit, à ce qu'assura lord Russell, que l'occupation avait eu lieu sans ordre, mais qu'elle serait continuée[22]. A Vienne, on invoqua, non sans un certain embarras, des considérations stratégiques[23]. Enfin les Allemands, procéduriers autant que soldats, trouvèrent une autre explication : les Danois détenaient encore une partie du Sleswig que les alliés avaient reçu l'ordre de saisir à titre de gage : en cette occurrence, l'invasion du Jutland était une compensation pour les territoires sleswigois, que les troupes de Christian IX n'avaient point délaissés : c'était le gage du gage, comme on répéta plaisamment en Europe, et le mot fit fortune, ainsi qu'il le méritait.

Si triste que fût la guerre, elle ne le fut pas plus que la politique. On vit alors les premiers signes de la grande confusion où l'ancienne Europe s'abîmerait. La France était dominée par une crainte, celle de recommencer les remontrances polonaises, par un dépit, celui que le Congrès eût échoué : que si elle sortait de son mutisme, c'était pour suggérer vaguement, très vaguement, l'idée d'un plébiscite La Russie, qui croyait avoir à se plaindre de tout le monde hormis de la Prusse, suivait, sans trop de souci, des complications dont la Prusse seule bénéficierait. En Autriche, on observait par intervalles un commencement de repentir : seulement, c'était ce repentir sans vertu qui naît non de la faute, mais de la crainte que la faute ne profite point. La Prusse parlait de son amour pour la paix, mais en faisant échouer tout ce qui pouvait y conduire. Dans la Confédération germanique régnait une disposition confuse, pleine de surprises naïves et de mécomptes : les petits États se sentaient distancés par leurs puissants voisins : bientôt ils resteraient les mains vides, avec un seul souvenir, celui de leurs mauvais desseins mal récompensés. En cette situation emmêlée, la Grande-Bretagne multipliait ses dépêches et préparait les éléments du plus volumineux Blue-book qui ait jamais été publié. S'étant approprié la demande d'armistice venue du Danemark, que de projets ne formula-t-elle pas : conférence avec armistice, conférence sans armistice, conférence avec bases, conférence sans bases ! Hélas ! on ne sait ce qui doit le plus surprendre, ou l'aisance de lord Russell à varier ses combinaisons, ou la subtile habileté des puissances à trouver des objections. A force de discussions, les mots les phis simples perdaient leur sens naturel, les textes les plus clairs s'obscurcissaient, et le droit le mieux établi se retrouvait avec peine au milieu de tous les commentaires imaginés par l'esprit de dispute, le sophisme ou l'ambition.

Tout cela dura deux mois. Pendant ce temps la condition du Danemark empirait chaque jour. En Holstein, les Austro-Prussiens se substituaient progressivement à leurs confédérés. En Sleswig, la conquête se hâtait, afin de se présenter, à l'heure des négociations, comme un fait accompli : tous les signes extérieurs de la souveraineté danoise y étaient abattus : la langue allemande y était déclarée obligatoire ; les fonctionnaires douteux étaient révoqués : les ministres du culte et les instituteurs étaient changés. L'invasion du Jutland avait d'abord réveillé à Vienne quelques scrupules. Le général de Manteuffel fut envoyé à la Cour d'Autriche pour y vaincre ces malencontreuses timidités. Il semble qu'il fut fort persuasif ; car le 7 mars, lendemain de son départ, M. de Gramont écrivait à M. Drouyn de Lhuys : « La frontière jutlandaise a cessé d'exister pour les Austro-Prussiens. » Le Jutland, en effet, subit bientôt tous les maux de la guerre, et particulièrement des contributions ruineuses. Pourtant le principal effort des alliés se concentrait sur Düppel. Le siège de cette place était commencé, et nul ne doutait que cette opération ne fût l'acte décisif de la campagne. Là, du moins, la résistance du Danemark était vaillante, opiniâtre, mêlée même de quelques retours heureux, et ce petit reflet de gloire éclairait par intervalles les épaisses ténèbres où se débattait le pauvre peuple vaincu.

Enfin un jour vint où la réunion d'une conférence fut résolue. Elle se tiendrait à Londres ; les cinq grands États y seraient représentés, ainsi que le Danemark, la Confédération germanique et la Suède. Dès lors les plus optimistes se prirent à espérer un prochain règlement du conflit. De toutes les attentes, aucune n'était plus vaine ; et ceux qui allaient se rassembler pour proclamer le droit ne proclameraient que leur impuissance.

C'est en des conditions singulières que les travaux de la conférence allaient être inaugurés. Aucun programme n'avait été établi qui pût être le fondement des délibérations. Aucun armistice, aucune suspension d'armes, n'avaient été conclus, en sorte que, la lutte se poursuivant, les nouvelles de la guerre pourraient hausser d'heure en heure les exigences des victorieux. — Un instant on se flatta que de l'entente de la France et de l'Angleterre, sortirait un plan de conduite qui peut-être s'imposerait. Lord Clarendon fut envoyé en France, et, le 13 avril, quitta Londres. Le messager avait été habilement choisi entre tous pour plaire à l'hôte des Tuileries. Le noble lord avait joui naguère du plus haut crédit auprès de Napoléon. Il rappelait les jours brillants du Congrès de Paris, les plus beaux temps de cette alliance britannique qui, suivant une maxime encore peu contredite, était jugée toute-puissante pour assurer la paix du monde. Le langage du Souverain montra bien vite à l'homme d'État anglais quelles dispositions prévalaient dans les conseils de l'Empire. Une considération péremptoire dominait le monarque, et aussitôt il l'exprima sans détour : ie Nous avons reçu, dit-il, un gros soufflet de la Russie à propos de la Pologne : nous ne pourrions, sans le relever, en recevoir un nouveau de l'Allemagne à propos du Danemark ; autrement nous tomberions dans le mépris. Or, ajouta Napoléon en appuyant sur ce mot, je ne suis pas préparé à la guerre. » L'Empereur développa, mais plus brièvement, les autres motifs qui le poussaient à l'abstention : le Corps législatif souhaitait la paix : l'honneur et les intérêts français n'étaient pas engagés dans la question danoise : on l'accuserait, en cas d'intervention, de rechercher des avantages pour son pays et de poursuivre la conquête du Rhin : il ne pouvait soutenir la cause des nationalités en Vénétie et la combattre dans les duchés. Lord Clarendon revint donc à Londres sans avoir combiné aucune action commune[24]. Pendant ce temps le chef du Foreign-Office expédiait les lettres d'invitation à la conférence. Elles étaient brèves, vagues, se bornaient à exprimer l'espoir que les plénipotentiaires, avec l'aide du ciel, rendraient au monde les « bénédictions de la paix ». Et vraiment lord Russell avait raison de tenir ce pieux langage, car Dieu devrait tout faire, les hommes s'aidant si peu.

En attendant les bénédictions de la paix, les Prussiens poussaient vigoureusement les travaux contre Düppel. Le 18 avril, ils tentèrent l'assaut, s'emparèrent des redoutes, et leurs adversaires, malgré leur courage, furent contraints de chercher un refuge dans l'île d'Alsen. C'est au bruit de cette nouvelle que la conférence se réunit. Le 20 avril, on vit s'acheminer vers Downing-Street les membres de l'assemblée : c'étaient les représentants du Danemark, M. de Quaade, M. Bill, M. Krieger, tout courbés sous le poids de la défaite et s'apprêtant à défendre ce qui restait de leurs foyers ; puis le représentant de la Suède, presque aussi consterné ; car à travers le Danemark, toute la race scandinave se sentait atteinte. Les ministres des grandes puissances venaient ensuite : M. de la Tour d'Auvergne, ambassadeur de France et destiné à jouer un rôle un peu effacé pour un si grand pays ; M. de Brunnow, ambassadeur de Russie, l'un des promoteurs du traité de 1852, partagé entre les instructions de sa cour, très froide pour les vaincus, et le respect de l'acte solennel que jadis il avait signé ; lord Russell enfin, chef du Foreign-Office, et lord Clarendon. Quand on appela les noms, ils se trouva que les Allemands faisaient défaut, comme on eût dit en termes de procédure : M. de Beust, ministre de la Confédération germanique, n'était point arrivé ; M. de Bernstorff, ministre de Prusse, ne voulait pas siéger sans lui, et naturellement l'ambassadeur de Vienne imitait celui de Berlin.

Faute de pouvoir se constituer, les plénipotentiaires s'ajournèrent au 25 avril. La Grande-Bretagne, au surplus, leur offrait un spectacle bien propre à occuper leur oisiveté. Qu'importaient les arides travaux de la conférence ? En ces jours, la cité de Londres n'avait d'attention que pour un hôte extraordinaire qui venait de débarquer à Southampton : c'était Garibaldi. Pour être acclamé aux bords de la Tamise, le solitaire de Caprera avait bien des titres, et spécialement celui d'ennemi du papisme. Quand les Anglais font des folies, ils ne les font pas à demi. L'ovation fut plus excentrique que le héros qui en était l'objet. Rien n'égala le concours du peuple, l'affluence des corporations, l'abondance des harangues, la profusion des banquets. A celui qui était le lion du jour, les jeunes filles les plus qualifiées offrirent leurs bouquets, les hommes d'État les plus éminents leurs hommages. On produisit Garibaldi au théâtre de Covent-Garden, on le présenta au Parlement, on le promena au palais de cristal. Cependant le héros se répandait en toutes sortes de discours, où il revendiquait Rome et Venise pour son pays. En outre, il lui arriva d'échapper à ses admirateurs et de s'égarer jusqu'auprès de Mazzini. A ce point, l'Angleterre jugea que le triomphe, à se prolonger davantage, deviendrait compromettant. Elle persuada à son hôte que sa santé pourrait souffrir de tant d'émotions, que sa blessure d'Aspromonte allait se rouvrir, et doucement le rembarqua. L'éclipse fut aussi rapide que l'apothéose avait été bruyante. Durant leur chômage, les diplomates purent assister à cette grandeur et aussi à cette décadence. Pendant ce temps, tout autre était le spectacle au pays de Christian IX. Là, les Danois, retires dans leurs îles, rendaient pieusement les derniers devoirs à leurs morts, et les alliés, libres du côté de Düppel, s'avançaient en forces à travers le Jutland pour réduire Frédéricia.

Le 25 avril, la conférence se réunit de nouveau sous la présidence de lord John Russell, et cette fois avec l'adjonction des plénipotentiaires allemands. Un objet s'imposait tout d'abord à l'assemblée, c'était une suspension des hostilités. Ici apparurent les exigences des vainqueurs. Les Danois se montraient disposés à lever le blocus des côtes pendant l'armistice, à la condition que leurs adversaires évacueraient le Jutland. Les alliés prétendaient être libres sur mer par la levée du blocus, et, sur terre, ne rien céder du tout. On discuta pendant trois séances. Tandis qu'on délibérait de la sorte, le sang continuait à couler. Le 28 avril, Frédéricia était tombée. Le 9 mai un combat naval s'engagea près d'Heligoland entre les Danois et les Autrichiens ; cette fois les Danois eurent l'avantage, et la nouvelle, annoncée à la Chambre des communes, y fut saluée par d'unanimes applaudissements. Cependant, d'un bout de l'Europe à l'autre, la presse ne tarissait pas en railleries sur l'impuissance des négociateurs : ils sont incapables, disait-on, d'imposer une suspension d'armes, comment présideraient-ils à l'œuvre de la paix ? Les plus irrévérencieux ajoutaient : la conférence ne sera rien autre chose qu'un pique-nique diplomatique. Au moment où on avait cessé de l'espérer, l'armistice fut conclu. Il le fut aux conditions les plus défavorables pour les Danois, qui devaient tout à la fois débloquer les côtes et supporter l'occupation dans le Jutland. La trêve ne fut stipulée que pour quatre semaines. C'était le Danemark qui l'avait voulu ainsi, et pour un motif qu'il ne dissimulait point : si les hostilités recommençaient, il avait à cœur de mettre à profit le printemps et l'été, court moment où sa flotte pourrait librement se déployer sur les mers.

Quatre semaines suffisaient, si vraiment on voulait la paix : que si on était de mauvaise foi, qu'importaient les délais ? Le 12 mai, la conférence aborda l'objet principal de ses délibérations. Bien que lord Russell l'eût proposé, nul ne songea à remonter aux origines du différend danois : c'était par excellence la question compliquée, la question ennuyeuse, tedious question, disaient les Anglais. Comme les débats s'ouvraient, le comte de Bernstorff, plénipotentiaire de Prusse, prit la parole et, au milieu de ses collègues fort attentifs, développa les vues de son gouvernement. Dès le début de son discours, il proclama avec une audace tranquille cette maxime téméraire autant que hasardeuse, à savoir que l'état de guerre anéantissait tous les engagements antérieurs : c'était infirmer tous les traités précédents et signifier très clairement au Danemark qu'il n'avait à espérer d'autre condition que celle où l'avaient réduit ses malheurs. A la séance suivante, le diplomate poursuivit sa thèse et, descendant des principes à l'application, exposa que la paix ne pourrait être solide et durable si les duchés, unis par des institutions communes, n'obtenaient une indépendance politique complète. A ces mots M. de Quaade, très ému, interrompit : « En quoi consistera l'union entre les deux duchés ? par quel lien seront-ils rattachés à la couronne danoise ? » M. de Bernstorff répliqua avec beaucoup d'assurance : « Il s'agit d'abord de savoir quel est le souverain légitime dans les principautés du Sleswig et du Holstein. » Cette question, jusque-là douteuse, parut, à la séance du 28 mai, tout à fait résolue. Ce jour-là le comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche, déclara sans ambages que les deux duchés devaient être détachés du Danemark. Quel serait le souverain de cet état nouveau ? On avait déjà un peu oublié le duc d'Augustembourg. Le comte Apponyi, le ressuscitant, proposa de valider ses droits. L'Autriche en agissant de la sorte, poursuivait un double but, satisfaire la Confédération germanique et prévenir une annexion prussienne réelle ou déguisée. Quant à la Prusse, elle laissait dire, mais se réservait de traiter le pauvre prince comme ces figurants de théâtre qu'on tolère, qu'on exhibe même à l'occasion, et qu'à l'heure décisive on ramène dans la coulisse.

Quel que fût le sort futur des deux duchés, une chose était claire, c'était l'affirmation du droit de conquête. Les plénipotentiaires écoutaient avec une surprise mêlée de stupeur leurs collègues allemands. Que de fois, même au cours des hostilités, Prussiens et Autrichiens n'avaient-ils pas proclamé l'intégrité du Danemark, et voici qu'ils proposaient de ravir à Christian IX les deux cinquièmes de ses États ! Ce traité de Londres qu'ils déclaraient aboli, ils l'avaient signé : que si le Danemark était, de par le droit de la guerre, inhabile à l'invoquer contre ses ennemis, les puissances cosignataires avaient du moins qualité pour le rappeler, et c'est ce que lord Clarendon avait, en termes très péremptoires, signifié à M. de Bernstorff. On n'était pas au bout des étrangetés. Ce duc d'Augustembourg proclamé tout à coup prince légitime, l'Autriche l'avait déclaré impossible, la Prusse, méprisable. Pour compléter la confusion, il se trouverait que, l'exemple d'Augustembourg réveillant les convoitises, on verrait renaître toutes les compétitions que le traité de Londres avaient écartées. Dans les jours qui suivraient, tous les concurrents qui jadis s'étaient effacés renonceraient à leur renonciation : ainsi ferait le prince Frédéric de Hesse, ainsi ferait le duc d'Oldenbourg : de la sorte trois concurrents surgiraient pour ces malheureux duchés, trois concurrents, sans compter Christian IX appuyé sur le traité de Londres et le choix de Frédéric VII, sans compter les deux puissances belligérantes qui, malgré leur subite inclination pour Augustembourg, ne se résigneraient peut-être pas, en fin de compte, à avoir travaillé pour autrui.

L'âpreté des ambitions, la subtilité des disputes, avaient si bien obscurci le droit qu'il devenait malaisé de le rétablir, plus malaisé de l'imposer. Maîtres, non seulement du Sleswig-Holstein, mais pour ainsi dire de tout le Danemark continental, les alliés entendaient ne se dessaisir de leur gage que contre des bénéfices positifs. En cette occurrence, les neutres, et très spécialement les Anglais, qui étaient les plus actifs, s'appliquèrent à limiter la conquête puisque décidément il fallait la subir.

La proposition, formulée par lord Russell, se produisit le 28 mai, à la suite de la motion en faveur d'Augustembourg. Le plan consistait à détacher de la monarchie danoise le Holstein, le Lauenbourg et, en outre, une faible portion du Sleswig, c'est-à-dire la partie méridionale de cette province jusqu'à la rivière de la Slei. Par cette combinaison, on se flattait de satisfaire au vœu des puissances germaniques, très ardentes à affirmer que le sud du Sleswig était, en majorité, peuplé d'Allemands. Le projet fut appuyé par les représentants de la France et de la Russie, et aussi par le plénipotentiaire suédois qui pourtant le trouva bien dur. Les Danois eux-mêmes, après une longue résistance, y adhérèrent tristement et, déployant sur la table des conférences une carte de leur pays, tracèrent de leur propre main une ligne frontière qui, sauf une très légère rectification, suivait le tracé britannique. « Du moins, ajoutèrent-ils, que le Roi notre maître puisse gouverner en toute indépendance les États qui lui sont laissés. » Et l'on sentait que cette stipulation leur tenait surtout à cœur, tant était amer le souvenir des perpétuelles ingérences germaniques ! Restait à entendre les plénipotentiaires austro-prussiens. Ils parlèrent d'abord de leur esprit de conciliation, et ce début autorisa quelque espérance. Combien grand ne fut pas le mécompte quand on entendit leur contre-proposition ! Ils s'attribuaient, non le Sleswig méridional, mais le duché tout entier jusqu'à Apenrad et Tondern ou tout au moins jusqu'au nord de la baie de Flensbourg, et ne laissaient au Danemark qu'une bande de terre aux limites du Jutland. Longtemps on discuta mais sans chance d'entente, les Allemands se refusant à baisser leurs exigences et les Danois à consommer leur immolation. Plus radical que les Prussiens eux-mêmes, M. de Beust s'exprimait en ces termes : « Je considère le Sleswig comme détaché de la monarchie danoise. » Et il ajoutait que ce qui lui serait laissé ne lui serait concédé que par faveur. L'armistice tirait à sa fin. On dut le prolonger de quinze jours. L'espoir, de plus en plus faible, d'amener un arrangement suscita encore quelques projets. On imagina d'organiser un plébiscite dans les districts du Sleswig où étaient mêlées les deux populations danoise et germanique ; l'ambassadeur de France, d'ordinaire assez taciturne, soutint chaleureusement la proposition ; au moment où la conférence allait se clore, il la reprit même pour son propre compte en demandant le vote par commune. Cependant ceux des plénipotentiaires qui jadis avaient assisté au Congrès de Paris ne revenaient pas de leur surprise en constatant leur impuissance : « Eh quoi ! disaient-ils, il ne s'agit que de la possession de quelques lieues carrées dans une province éloignée : la guerre va-t-elle renaître pour un si mince enjeu ? » Pleins de leurs anciens souvenirs, ils rappelaient qu'aux jours brillants de 1856, les membres du Congrès avaient formulé un vœu solennel, celui que tout recours aux armes fût précédé d'une tentative de conciliation. Le plus empressé à parler de la sorte était lord Clarendon, très pénétré des maximes jadis proclamées à Paris, très pénétré aussi des dangers prochains, et qui semblait, suivant l'expression de M. de Beust, « le vrai chef de la conférence[25]. » A la séance du 18 juin, les Anglais, dans une dernière tentative pour la paix, proposèrent que les belligérants confiassent à une puissance amie le tracé définitif de la frontière. Ce monarque ami qu'on ne nommait point serait sans doute l'empereur des Français, peut-être aussi le roi des Belges. Quatre jours plus tard, cette dernière chance d'arrangement s'évanouit. Les Danois se refusaient à reculer au-delà de la Slei. Quant aux Austro-Prussiens, leur adhésion était subordonnée à des réserves plus blessantes qu'un refus : ils récusaient le médiateur s'il devait être choisi parmi les, souverains représentés aux conférences : en outre s'ils acceptaient l'arbitrage, c'était à la condition que la sentence ne les obligeât point.

Ainsi se dépensaient, en une activité stérile, les efforts de la diplomatie. Le plus curieux, le plus triste aussi, ce n'étaient pas les séances tenues dans Downing-Street, mais les relations-entre Paris et Londres. C'est là qu'il faut chercher la véritable cause de l'échec définitif. Il y a quelque chose de pire que l'isolement, ce sont les alliances au fond desquelles réside le soupçon. L'alliance franco - anglaise fut alors une de ces alliances-là.

Que de communications depuis six mois entre le Foreign-Office et le quai d'Orsay ! Que d'entrevues entre lord Cowley et M. Drouyn de Lhuys ! Que de messages officieux, que de notes, que de projets ! Le plus important de ces négociateurs avait été lord Clarendon, venu à Paris à la veille des conférences. Entre gens résolus et confiants, une heure d'entretien eût suffi pour préciser les vues. Dans l'état réciproque des esprits, plus les conversations se multipliaient, plus s'accumulaient les causes d'ombrages. Quand les Anglais songeaient aux disgrâces de leurs vieux amis les Danois, injustement attaqués et pliant sous le nombre, ils s'émouvaient avec un grand bruit de paroles et étaient bien près d'armer leurs vaisseaux, sinon leurs bataillons ; en revanche, quand ils se représentaient que l'adversaire serait la Prusse, cette autre amie de la Grande-Bretagne, ils commençaient à retenir leurs ardeurs ; puis, lorsqu'ils réfléchissaient que l'alliée serait la France, que la prochaine campagne pourrait être l'envers de Waterloo, une-nouveauté si inouïe achevait de les troubler, et ils se refroidissaient tout à fait. Lorsque les hommes d'État britanniques voyaient déchirer le traité de 1852, conclu chez eux et sous leurs auspices, ils avaient grande envie de s'indigner : mais il y avait d'autres traités qui leur étaient plus chers encore, ceux de 1815 : s'ils s'unissaient à la France qui affectait de les détester, celle-ci, en cas de succès, n'achèverait-elle pas de les abolir ? Il arriverait donc que, pour préserver une colonne de l'ordre européen, on risquerait d'ébranler l'édifice tout entier. Cependant, à chaque nouvelle audace de la Prusse, grande était l'excitation dans les journaux, grandes étaient les clameurs aux Communes. Le 1er mai, après la deuxième réunion de la conférence, lord Palmerston, chef du cabinet, vit le comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche et depuis longtemps accrédité à Londres : « Ce n'est pas comme ministre anglais, mais à titre privé que je veux vous parler, lui dit-il gravement. Ce que je vais vous dire n'est point une menace, mais un amical avertissement. Sur terre nous ne pourrions lutter, niais sur mer nous sommes forts. » S'étant exprimé de la sorte, il ajouta que, si une escadre autrichienne entrait dans la Baltique, une escadre anglaise y entrerait aussitôt à sa suite[26]. L'avis était sérieux et sentait les approches de la guerre. Le lendemain, lord Paget, membre de l'amirauté, annonçait à la Chambre des Communes que la flotte était aux Dunes et ajoutait, au milieu des applaudissements, qu'elle était prête à se porter sur n'importe quel point du monde[27]. Pourtant Palmerston, qui manda aussitôt sa conversation à Russell, avait écrit naguère à ce même Russell des lettres bien différentes et où il n'exprimait qu'une crainte, celle que la France, en cas de guerre, ne se portât jusqu'au Rhin. Même en ces conjonctures, qui semblèrent, durant quelques jours, un peu critiques, la prudence prévalut, et la flotte des Dunes, qui devait se porter sur n'importe quel point du monde, finit par n'aller nulle part.

Curieuse à observer du côté de l'Angleterre, cette maussade alliance n'était pas, de notre côté, moins singulière. Notre diplomatie, comme pour justifier notre inaction, s'appliquait à montrer la différence de nos intérêts et de ceux de la Grande-Bretagne : nous n'avions avec le Danemark ni les mêmes liens de famille ni les mêmes relations commerciales : les risques ne seraient point les mêmes, l'Angleterre hasardant quelques vaisseaux, la France portant tout le poids d'une grande guerre continentale : on ne pouvait troubler la paix générale pour quarante ou cinquante mille âmes à perdre ou à gagner dans le Sleswig[28]. — Tandis que l'Angleterre inclinait à ménager la Prusse comme une ancienne alliée, Napoléon la caressait comme une amie nouvelle qu'on pourrait exploiter. A Berlin, on avait discerné cette tendance et on s'appliquait à l'encourager : « Nous ne nous plaignons pas de votre gouvernement, votre attitude est parfaite, avait dit deux mois auparavant M. de Manteuffel à M. de Gramont pendant son séjour à Vienne[29]. » En parlant de la sorte, le général prussien était le fidèle interprète de M. de Bismarck qui, en toutes sortes de propos destinés à être rapportés, ne cessait de louer la sagesse, la prudente modération de Napoléon. — De pensées différentes naissaient des conseils qui ne concordaient pas. Le 28 avril, comme lord Russell avait proposé d'assigner comme limite aux États danois la ligne de la Slei, le ministre (lu Danemark à Paris, M. de Moltke-Hwitfeldt, courut aux Tuileries, supplia l'Empereur d'appuyer la combinaison. Le souverain protesta de sa bonne volonté personnelle pour le Danemark, mais ajouta qu'il ne risquerait point la paix de son pays. « L'Angleterre ne fera rien, poursuivit-il. » Puis, prenant sur une table une carte du Sleswig, il marqua un tracé qui ne différait guère de celui que la Prusse proposait. « Résignez-vous, dit-il, à cette ligne de démarcation, autrement tout vous sera ravi. » M. de Moltke-Hwitfeldt n'eut plus qu'une ressource, partir pour Londres, y montrer aux représentants danois les vues divergentes des deux Cours et prêcher à Copenhague la soumission[30]. — Les deux puissances différaient par leurs formules autant que par leurs pensées. Tandis que les Anglais s'appliquaient à limiter la conquête, à chercher d'après la nature des lieux ou les intérêts commerciaux une bonne et solide frontière, les Français se bornaient à lancer quelques vagues déclarations : ils insistaient sur la mauvaise répartition des groupes danois et allemands, sur l'urgence d'une consultation nationale. De temps en temps, au cours des Conférences, le prince de la Tour d'Auvergne répétait, comme par ordre, quelques-unes de ces maximes, puis, comme par ordre aussi, rentrait dans le silence. La Prusse se gardait de contredire, au besoin même elle appuyait. Quelle bonne fortune pour M. de Bismarck que ces différences de langage, et, les Anglais parlant de tracé positif, les Français de nationalité, combien ne lui serait-il pas aisé de se frayer son chemin entre la géographie des uns et l'ethnographie des autres ! — Quelque décourageantes que fussent ces conjonctures, les Danois ne renonçaient point encore à plaider la cause de leur pays. Ils allaient des Français aux Anglais, cherchant des deux côtés aide et réconfort. Si le sujet n'avait été si triste, quel piquant récit n'eussent-ils pas pu faire ! Ces prétendus alliés se rejetaient mutuellement les responsabilités et disaient plus de mal l'un de l'autre que d'aucun des belligérants. Parfois cependant, on semblait tenir à Paris un langage plus belliqueux, mais c'était avec une restriction malicieuse qui ne manquait jamais : « A aucun prix nous n'interviendrons, disait M. Drouyn de Lhuys, si l'Angleterre n'envoie une division sur le continent. » Dans les derniers temps de la conférence, M. Rouher disait un jour : « Si nous intervenons, nous aurons souci de la Vénétie ou du Rhin bien plus que du Danemark. » A ces paroles, les hommes d'État britanniques devenaient tout à coup fort silencieux, et la France s'autorisant de ce que l'Angleterre ne voulait pas s'engager à fond, s'affermissait dans la résolution de ne point s'engager du tout.

En cet état de division, à quoi bon la conférence et n'était-elle pas d'avance condamnée ? Le 25 juin, les plénipotentiaires tinrent leur dernière réunion. L'armistice, prorogé de quinze jours, touchait à sa fin ; vingt-quatre heures encore et les alliés, délivrés de toute crainte, pourraient réduire à merci ce qui restait du Danemark. Avant de se séparer, chacun des plénipotentiaires tint à présenter sa justification. Tous se trouvèrent de conscience très pure, mais surtout les Allemands, et le représentant de l'Autriche dénonça du ton le plus improbateur « l'insupportable opiniâtreté du Danemark ». A un jour non éloigné, le même reproche serait avec une égale bonne foi adressé à son pays. La séance ne se termina point sans une petite scène de comédie. Le comte Apponyi, au nom de ses collègues, remercia très gravement Russell de sa bienveillance et répandit sur lui les fleurs accoutumées de la diplomatie. Russell négligea de voir l'ironie. La sincérité étant de part et d'autre pareille, il rendit grâce à son tour à ceux qui avaient été les hôtes de l'Angleterre, loua leur modération autant que leur courtoisie, parla de son devoir qui avait été fort doux, de sa reconnaissance qui serait tout à fait durable. C'est sur ces témoignages réciproques que les plénipotentiaires quittèrent Downing-Street. Les souverains d'Autriche et de Prusse étaient réunis à Carlsbald avec leurs ministres et leur cour quand ils apprirent la dissolution de la conférence. Le jour même où arriva cette nouvelle, M. de Bismarck, rencontrant le duc de Gramont, alla à lui : « Grâce à la sagesse de votre souverain, lui dit-il, voilà donc la guerre localisée. Nous allons la mener bon train, il nous faut les duchés, nous les aurons... Après cela, ajouta-t-il, comme si déjà il eût entrevu un autre ennemi, vous pouvez être assuré que nous laisserons le roi de Danemark bien tranquille[31]. »

 

IV

Les jours suivants, la question danoise fut définitivement enterrée. — A Londres, les funérailles furent très solennelles. Pendant une semaine, soit chez les pairs, soit aux Communes, l'opposition exposa fort éloquemment tout ce que les ministres auraient dû faire et n'avaient point fait. « Nous avons menacé l'Autriche, disait M. Disraeli, et l'Autriche s'est aussi peu inquiétée de nous que du souffle du vent ; nous avons menacé la Prusse, et la Prusse nous a bravés ; nous avons censuré la Diète, et la Diète nous a traités avec mépris. » Sans s'émouvoir outre mesure de ce débordement d'attaques, les conseillers de la reine, lord Palmerston, lord Russell, s'associèrent à tous les témoignages envers le Danemark, en sorte que, des deux côtés, l'oraison funèbre fut complète[32]. — A Paris, le sacrifice s'accomplit sans phrases, se consomma même avec une certaine brutalité, et on eut à cœur de ne point leurrer ceux que décidément on ne secourrait point. Le 6 juillet, le représentant du Danemark, M. de Moltke-Hwitfeldt, se rendit au ministère des Affaires étrangères ; il s'y rendit en vaincu, niais en vaincu qui s'obstine à espérer encore. Il trouva M. Drouyn de Lhuys très net en son langage et persuadé « que le Sleswig en totalité était perdu pour le Danemark ». « J'ai perdu mes paroles, mandait tristement M. de Moltke en rendant compte de l'entretien, et je ne garde aucune illusion. » Dans une nouvelle entrevue, le diplomate danois insista de nouveau. « Serait-il possible, dit-il timidement et avec toutes sortes de détours, de solliciter l'arbitrage de l'empereur ou d'obtenir qu'il prenne l'initiative d'une demande de suspension d'armes. — L'empereur ne fera rien de pareil, répliqua aussitôt M. Drouyn de Lhuys ; il ne voudra point prendre de responsabilité ; surtout, ajouta le ministre, et ici se retrouvait le souvenir irritant des affaires de Pologne, surtout il ne voudra pas s'exposer à un refus désobligeant... Dans votre condition, poursuivit-il, toute résistance prolongée serait folie. Mettez de côté tout amour-propre. Adressez-vous directement à Berlin ou à Vienne. Nous appuierons votre demande, mais nous ne ferons rien de plus[33]. »

La diplomatie conseillait au malheureux Christian IX de traiter. L'état de son armée le lui disait aussi. L'armistice avait expiré le 2G juin. Pendant la nuit du 28 au 29, les Prussiens avaient abordé dans l'île d'Alsen et, après plusieurs engagements très vifs, en avaient chassé leurs adversaires. Dans les jours qui suivirent, ils revinrent sur le continent et s'avancèrent jusqu'aux limites extrêmes du Jutland. Le 13 juillet, ils arrivèrent à Skagen. Le lendemain, il ne restait plus un seul soldat danois en terre ferme. A part les deux îles de Fionie et de Seeland, Christian IX avait perdu tous ses États.

Alors, alors seulement, le roi, désespérant de sa fortune et de l'Europe, sollicita la paix de ses ennemis. Le 18 juillet, une suspension d'armes fut conclue. Aussitôt les négociations commencèrent, si l'on peut appeler négociations ce qui ne fut que la consécration de la conquête. Le 1er août, les préliminaires furent signés. Christian IX cédait à la Prusse et à l'Autriche indivisément le Lauenbourg, le Holstein, le Sleswig tout entier, et s'interdisait toute intervention dans le sort futur des territoires abandonnés. Les Danois se soumirent, mais en frémissant. Les plus désolés furent les Sleswigois du Nord, très attachés à leur dynastie et à leurs institutions nationales. Pleins d'une foi robuste, ils tentèrent d'obtenir par leurs propres efforts ce que la diplomatie n'avait pu leur assurer. Ils expédièrent une députation à Paris. Elle se composait, à ce qu'on assure, d'un médecin, d'un fondeur en fer, d'un brasseur, de deux propriétaires. Les délégués furent admis auprès de M. Drouyn de Lhuys, qui leur exprima ses sympathies, « ses sympathies profondes, ajouta que l'avenir leur réservait peut-être des chances, puis, comme si ces banalités eussent été compromettantes, recommanda par-dessus tout que les journaux se tussent sur l'entrevue. Infatigables dans leurs démarches, les envoyés imaginèrent de plaider devant leurs ennemis la cause perdue devant leurs protecteurs. M. de Bismarck était à Biarritz. Un agent danois, M. Hansen, alla l'y trouver. Le ministre prussien le reçut, se plaignit de l'attitude du Danemark pendant les conférences de Londres, prétendit avec peu de vraisemblance qu'il aurait accepté la ligne de la Slei, ajouta avec plus de vérité qu'il préférait une conquête partielle, mais au profit de la Prusse, à une absorption totale qui ne profiterait qu'à Augustembourg. Parlant d'Augustembourg : « J'ai des doutes, dit-il, sur les droits de ce prétendant. » Puis, en une autre entrevue qui eut lieu plus tard, il laissa entendre que si la Prusse avait les duchés, elle pourrait en rétrocéder la partie septentrionale, mais, poursuivit-il, et ce dernier trait achève de le peindre, « ce ne serait que moyennant compensation[34]. »

Pendant ces allées et venues, les pourparlers se poursuivaient à Vienne en vue de transformer en traité définitif les préliminaires du 1er août. Il eût été étrange que l'Europe, impuissante quand ses prières se nuançaient de menaces, fût tout à coup devenue une protectrice efficace alors qu'elle s'était désarmée. Le 24 septembre, le duc de Gramont mandait à Paris : « Si les plénipotentiaires allemands montrent quelque condescendance dans la discussion des détails administratifs, j'ai lieu de croire que pour les limites territoriales ils maintiennent toute la rigidité de leurs premières exigences. Dès qu'il s'agit de frontière, ce sont des vainqueurs qui imposent aux vaincus leurs conditions draconiennes et menacent à chaque observation de dénoncer l'armistice. » — « L'histoire, ajoutait notre représentant à Vienne, offre peu d'exemples d'une torture morale aussi complète que celle à laquelle sont soumis les malheureux négociateurs. » Et il concluait tristement : « Je n'attends rien de nos efforts ni de nos conseils. » L'ambassadeur d'Angleterre ne fut pas plus heureux que son collègue de France. Le chargé d'affaires de Russie ajouta lui-même inutilement quelques avis. Sur ces entrefaites, lord Clarendon, qui se rendait à Venise, passa par Vienne, et on crut qu'il venait pour plaider in extremis la cause des vaincus. A tous ceux qui l'interrogeaient, il déclara que son voyage était étranger à la politique et n'avait d'autre objet que ses affaires privées. Le 30 octobre, le traité définitif fut signé : il le fut entre le Danemark d'une part, la Prusse et l'Autriche de l'autre, et sans que la Confédération germanique, déjà reléguée à l'arrière-plan, intervînt ou fût consultée. Il reproduisait les dures conditions des préliminaires. Les Danois courbèrent la tête sous la mauvaise fortune. Dans cet amoindrissement de leur puissance, une seule consolation leur restait : du moins dans leur petit royaume ils seraient vraiment chez eux : ils n'auraient plus devant les yeux l'obsédant cauchemar de la Diète de Francfort, des exécutions fédérales, des textes obscurs à interpréter, des districts mixtes à satisfaire ; et après toutes les angoisses des dernières années, cet aspect simplifié des choses, cette perspective reposante tempérait un peu le regret de tout ce qu'ils avaient perdu.

 

V

J'ai raconté en détail cette affaire du Danemark, non pour le Danemark lui-même, mais parce qu'elle contient en germe toutes les perturbations futures. Relégués désormais en terre scandinave, les vaincus rentrèrent dans le repos, sans autre protestation qu'un faible murmure contre ceux qui les avaient abandonnés. Leur vengeance serait le trouble où leur disgrâce jetterait l'Europe. Des rivages du Jutland, du littoral de leurs îles, ils verraient se répéter, au centre de l'Europe, toute la politique qui s'était essayée contre eux. Ce sera pour l'avenir un immense sujet de regret, que Napoléon, si empressé à éparpiller partout ses conseils, son influence, ses armes, n'ait jeté qu'un regard morne et froidement sympathique sur le lieu du monde où le droit subissait ses plus cruelles déchirures. L'Angleterre manqua à la France, la France à l'Angleterre, l'une et l'autre à l'Europe. L'intervention eût été prématurée jusqu'à la fin de 1863, alors que, le Holstein étant surtout en cause, le différend pouvait sembler purement germanique. Peut-être eût-elle été tardive ou dangereuse à la fin de la conférence de Londres : car alors les trois puissances du Nord tendaient à relier fortement leur action : la Russie était débarrassée de la Pologne ; l'Autriche était trop compromise pour reculer, la Prusse trop enorgueillie pour s'arrêter, le Danemark trop abattu pour apporter quelque force à ses alliés. L'opinion publique enfin, ne voyant que l'objet matériel du débat, eût mal compris qu'une bande de terre slesvigoise fût un enjeu suffisant pour risquer la paix générale. Entre ces deux époques, il y eut un moment décisif, ce fut celui où les agresseurs franchirent l'Eider, cette ancienne limite de la Germanie ou, mieux encore, se répandirent dans le Jutland, cette vieille terre danoise. Ce jour-là, l'abus de la force apparut si nettement que la modestie des intérêts en litige s'absorbait dans la grandeur de l'injustice. Au milieu de toutes les subtilités germaniques, que n'eût pas pu à cette heure une parole modérée, brève, claire, ne s'abaissant point à discuter le droit et se contentant de le proclamer ?' A cette période du conflit, la Prusse n'avait pas encore développé tout son armement : l'Autriche, mal pliée à son rôle, balbutiait des excuses, et il fallut même, on s'en souvient, envoyer à Vienne M. de Manteuffel pour calmer ses scrupules, lui fournir des arguments, prévenir toute déviation de l'alliance la Russie avait encore à compter avec les restes de l'insurrection polonaise : le Danemark n'avait pas encore épuisé ses ressources, et la Suède, à la condition qu'elle fût soutenue, était prête à le secourir. Quelle apparence que, dans cette distribution des forces, la France et l'Angleterre, solidement unies, eussent été impuissantes à imposer leur arbitrage ! Du même coup, le petit Danemark eût été préservé : bien mieux, le droit eût été replacé si haut que de longtemps la main des ambitieux n'eût pu y atteindre, et en assurant pour le présent le salut des faibles, on eût garanti pour l'avenir la sécurité des forts eux-mêmes.

Dieu ne donna point à notre souverain cette prévoyance. Il épaissit au contraire devant ses yeux toutes les vagues images qui obscurcissaient sa vue. Le nom du Danemark était modeste, et Napoléon aimait les choses retentissantes. Ayant péché par excès de paroles dans l'affaire polonaise, l'Empereur pécha, dans l'affaire danoise, par excès de réserve. Ayant entrepris, en Europe et hors d'Europe, toutes sortes de tâches inutiles, il se sentait mal soutenu, même pour les entreprises nécessaires, par l'opinion publique devenue méfiante de sa sagesse. Une idée fatale le hantait, celle de lier partie avec ceux qu'il eût fallu maîtriser. Dans cet esprit, il se fixa d'abord en une sorte d'impartialité affectée, comme s'il eût été à la recherche du droit : puis, à la Conférence de Londres, il se contenta de faire bégayer par son ambassadeur quelque projet de consultation nationale. Les envahisseurs ne marchandèrent point leurs remerciements. A la fin de juin, comme M. de Gramont s'était rendu à Carlsbad, où s'étaient rassemblés le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche, l'accueil fut plein de grâce et de caresses : « Je ne dois point passer sous silence, écrivait le 3 juillet 1864 notre ambassadeur, les protestations de reconnaissance que j'ai recueillies pour la politique suivie par l'Empereur dans la question danoise. » — « Ensemble et séparément, ajoute-t-il, Leurs Majestés m'ont témoigné leur gratitude[35]. » Ces flatteries ont quelque chose de navrant. A la fin de 1864, l'Europe apparaît tranquille encore, mais désorientée : c'est la paix, mais cette paix instable qui n'a rien de commun avec l'ordre. Un seul triomphe, M. de Bismarck. Il a posé la main sur le cœur de la France et en a compté les battements ralentis. Il a mesuré l'inertie de l'Angleterre, inactive autant que murmurante. Il tient la Russie par les souvenirs de la Pologne. Il traîne à sa suite la pauvre Autriche, inique avec scrupule et commençant perpétuellement des actes de contrition qu'elle n'achève pas. Il met sous ses pieds la Diète et, vers ce temps-là, se substituant à la Confédération dans le Holstein, il occupe Rendsbourg comme plus tard Hanovre, Cassel ou Francfort. Il a créé, dans les duchés de l'Elbe, par une artificieuse copossession, un territoire litigieux d'où sortira à volonté la guerre. Il n'a encore rien fait de grand, mais déjà il a tout préparé : « Une fois les duchés pris, disait-il, nous laisserons le Danemark bien tranquille. » Que lui importe en effet Christian IX ? Le Danemark n'a été pour lui qu'un champ d'expérience. Dès à présent il peut beaucoup. Qu'un allié lui survienne, et, à moins d'un vigoureux réveil du droit, il pourra tout. C'est à ce moment qu'il se souvient de la patrie de Cavour et que « le Piémont du Nord », comme Rechberg appelait la Prusse, tend la main au Piémont du Midi.

 

 

 



[1] Épître aux Pisans, v. 130.

[2] Correspondence respecting the affairs of Denmark, 1850-1853, p. 102.

[3] Correspondence respecting the affairs of Denmark, 1850-1853, p. 107.

[4] Correspondence respecting the affairs of Denmark, 1850-1853, p. 101.

[5] Correspondence respecting the affairs of Denmark, 1850-1853, p. 98.

[6] Rapports de M. de Quaade à M. Hall, 8, 21-23, 28, 31 octobre et 3 novembre 1863 (Documents relatifs à la question dano-allemande, communiqués au Rigsraad, 1864).

[7] Rapport à M. Hall (Documents sur ta question dano-allemande, communiqués au Rigsraad, 1864).

[8] Lord Wodehouse à lord John Russell, 12 décembre 1863 (Denmark and Germany).

[9] Dépêches de lord Wodehouse à lord Russell, 19, 21 décembre 1863 (Denmark and Germany, 1864).

[10] Dépêche de lord Wodehouse à lord Russell, 21 décembre 1863 (Denmark and Germany, 1864).

[11] Souvenirs du général Fleury, t. II, p. 277.

[12] Dépêche de lord Wodehouse à lord Russell, 19 décembre 1863.

[13] Voir Souvenirs du général Fleury, t. II, p. 273-286. — Voir aussi Denmark and Germany, passim.

[14] Correspondance inédite.

[15] Dépêche de lord Napier à lord Russell, 10 et 11 janvier 1864 (Denmark and Germany).

[16] Dépêches de lord Cowley à lord Russell, 5, 7 et 14 janvier 1864. — Voir aussi Documents diplomatiques, 1864, p. 6-8.

[17] Voir SPENCER WALPOLE, Life of John Russell, t. II, p. 389-390. — Voir aussi EVELYN ASULEY, Life of Palmerston, p. 425 et 431.

[18] Dépêche de sir Augustus Page à lord John Russell, 19 janvier 1864.

[19] FLEURY, Souvenirs, t. II, p. 286.

[20] THEODOR VON BERNHARDI, Der Streit um die Elbherzogthümer, p. 163.

[21] Dépêche du 26 janvier 1864. (Correspondance inédite).

[22] Voir Chambre des lords, 26 février 1864 (Parliamentary Debates, t. CLXXIII, p. 1159).

[23] Dépêche de M. le duc de Gramont à M. Drouyn de Lhuys, 25 février 1864 (Correspondance inédite).

[24] Voir SPENCER WALPOLE, Life of John Russell, t. II, p. 390-391.

[25] BEUST, Mémoires, t. Ier, p. 256.

[26] Lettre à lord John Russell, 1er mai 1S64. (EVELYN ASULEY, Life of lord Palmerston, t. II, p. 432-433.)

[27] Parliamentary Debates, t. CLXXIV, p. 1979.

[28] Voir Documents diplomatiques, 1864. p. 21-24.

[29] Correspondance de M. le duc de Gramont.

[30] HANSEN, Quinze ans à l'étranger, les coulisses de la diplomatie, p. 22.

[31] Correspondance inédite.

[32] Voir Parliamentary Debates, Third series, t. CLXXVI, p. 709 et suivantes.

[33] Dépêches de M. le comte de Moltke-Hwitfeldt à l'évêque Monrad, 7 et 12 juillet 1864 (Documents communiqués au Rigsraad, 1864).

[34] HANSEN, Quinze ans à l'étranger, les coulisses de la diplomatie, p. 33 et suivantes.

[35] Correspondance inédite.