HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME QUATRIÈME

 

LIVRE XXVII. — L'INSURRECTION POLONAISE.

 

 

SOMMAIRE. I. — La Pologne au Congrès de Vienne, sous Alexandre Ier et sous Nicolas. — Quel sentiment elle éveille en Europe et spécialement en France. — L'avènement d'Alexandre II ; espérances trompées ; premiers signes d'irritation. — Les manifestations pacifiques : leur caractère ; la nation eu deuil : concessions et compression. — Mesure relative au recrutement ; comment elle est exécutée : l'insurrection éclate.
II. — En quoi la question polonaise peut intéresser les contemporains. Comment M. de Bismarck entre en scène : mission à Saint-Pétersbourg du général Alvensleben : convention du 8 février. — Impression à Londres, à Vienne, à Paris : projet de note identique et de quelle façon il est écarté : comment l'incident s'apaise : raisons pour lesquelles il mérite d'être retenu.
III. — Dispositions du gouvernement impérial vis-à-vis de la Pologne : quelle réserve lui commandent ses relations cordiales avec la Russie : avec quel soin l'Empereur s'abstient d'exciter l'opinion publique et d'encourager les Polonais : comment il persévère dans cette attitude, même après la mesure du recrutement. — Attitude moins réservée de l'Angleterre et quelles propositions viennent de Londres. — Répugnances persistantes de la France pour des représentations officielles. — Discussion au Sénat : discours de M. Billault. — Napoléon semble avoir caressé vers ce temps-là le plan d'une politique plus active et pouvant mener à la Guerre : entretien de M. de Rechberg et du duc de Gramont : le Prince de Metternich à Vienne : résultat de ces négociations. — Napoléon est ramené malgré lui vers les représentations officielles : comment il y est poussé par l'état de la Pologne et par l'état de l'opinion publique en France.
IV. — La campagne diplomatique : première remontrance : sentiment de Gortschakoff et du Czar lui-même : quelle est la réponse du Chancelier. Pourparlers entre les trois puissances en vue d'une nouvelle intervention : efforts combinés entre Saint-Pétersbourg et Berlin pour détacher l'Autriche de l'alliance occidentale et insuccès de ces efforts. — Seconde remontrance : les six points : réplique de Gortschakoff : sa contre-proposition : irritation à Paris et à Londres ; conjonctures un peu critiques. — Troisième remontrance : de quelle façon hautaine le gouvernement russe clôt la discussion.
V. — Derniers efforts en faveur de la Pologne : les Polonais seront-ils reconnus comme belligérants ? Projet de Congrès (5 novembre 1863) : quel accueil reçoit ce projet : dépêche de lord Russell. — Fin de l'insurrection. Qu'est-il advenu de nos sympathies polonaises : quelle influence les événements de Pologne ont exercée sur la politique générale de l'Europe : eu quoi ils ont favorisé les vues de la Prusse.

 

I

Le traité de Vienne avait consacré le partage de la Pologne, mais avec regret et comme avec remords. Tout en maintenant l'iniquité, on eût aimé à la colorer aux yeux du monde et à désarmer les victimes elles-mêmes. Ces pensées de réparation, timides et partielles, furent consignées dans l'acte final du Congrès. Maître du grand-duché de Varsovie, le Czar prendrait le titre de Roi de Pologne. « S. M. I. se réservait le droit de donner à cet État, jouissant d'une administration distincte, l'extension intérieure qu'Elle jugerait convenable. » Les Polonais, sujets respectifs des trois puissances, obtiendraient des institutions nationales, réglées d'après le mode d'existence politique que chacun des gouvernements jugerait utile de leur accorder. » C'est sous cette forme énigmatique et vague que les plénipotentiaires avaient formulé leurs vœux, et, ayant ainsi recommandé les vaincus à la bienveillance des vainqueurs, ils se séparèrent apaisés.

La conscience de l'Europe s'était tranquillisée à peu de frais, Alexandre Jr, qui se piquait de libéralisme, s'appliqua à dépasser, par son octroi spontané, les vœux timides de ses alliés. « D'autres pourront vous promettre la liberté, disait-il aux Polonais ; l'Empereur seul pourra vous l'assurer. » Le Royaume, ainsi qu'on appelait le grand-duché de Varsovie, fut doté d'un gouvernement autonome. Une Diète fut établie, composée de deux Chambres qui se réuniraient tous les deux ans pendant trente jours. La Presse fut proclamée libre ; l'organisation d'une armée nationale fut décrétée. Telle était, en ses traits principaux, la Constitution de novembre 1815.

Cet heureux accord ne dura guère. Autocrate en ses provinces moscovites, le Czar se transformerait malaisément en monarque constitutionnel sur les bords de la Vistule, et il était à craindre que les premiers symptômes de résistance légale ne parussent à ses yeux rébellion. Les Polonais, de leur côté, auraient peine à se figurer une demi-résurrection et, à travers l'autonomie, mot abstrait et mal compris, plusieurs caresseraient le rêve d'une entière indépendance. La Diète se réunit en 1818 et en 1820, puis, la Constitution commençant à s'énerver, ne fut plus convoquée que deux fois à des intervalles de cinq années. Dans l'entrefaite, Nicolas avait succédé à Alexandre. La presse fut plus étroitement surveillée, la police générale devint plus tracassière. Dans le même temps, les sociétés secrètes, s'étendant dans tout le royaume, absorbaient en elles toutes les âmes inquiètes, avides de mouvement, et toutes les âmes ardentes, éprises (le relèvement national. On en était là quand on apprit la révolution parisienne de 1830. L'agitation fut extrême, quoique d'abord contenue. Dans la soirée du 29 novembre, une conjuration éclata dans Varsovie. Nicolas s'obstina dans la défense intégrale de ses droits souverains, et les insurgés, dans la poursuite de leurs espérances. La Diète, se reconstituant, proclama la déchéance des Romanoff et créa un gouvernement provisoire. Ce qui était émeute devint guerre, et guerre sans merci. Les Polonais eurent leurs jours de gloire à Grochow, puis leurs longs jours de deuil. Leurs divisions accrurent les chances de leurs ennemis. Pendant dix mois la lutte se prolongea, avec toutes sortes d'épisodes héroïques ou atroces. Rien ne put vaincre la constance des insurgés, ni les neiges de l'hiver, ni les ardeurs de l'été qui suivit, ni le nombre écrasant de leurs adversaires, ni le choléra qui abattait tout ce que le feu des Russes avait épargné. Enfin les soldats du Czar, ayant porté leurs attaques sur la rive gauche de la Vistule et poussant de proche en proche leurs ennemis, atteignirent les faubourgs de Vola et de Czysté. Le 8 septembre 1831, les Russes entraient dans la capitale polonaise : « Sire, écrivait Paskiéwitch, Varsovie est à vos pieds.

Quelles qu'aient été les erreurs, les dissensions, les folles témérités des vaincus, les excès des victorieux ne laissèrent place qu'à une immense pitié. La Pologne fut ruinée par les confiscations, dépeuplée par les déportations, décimée par les supplices. Ceux qui parvinrent à s'échapper gagnèrent l'Europe occidentale. Quand on les vit arriver à travers les frontières, haves, dépouillés, mourant de faim, pleurant à la fois leur famille, leur patrimoine, leur pays, on n'eut le courage ni de leur demander de comptes, ni de contrôler trop sévèrement leurs dires, et incontinent la grandeur de leur infortune les rendit sacrés. Ainsi se forma, sur la foi de récits héroïques, quoiqu’un peu embellis, la légende de la Pologne martyre et qui, disait-on, ne devait point mourir. Nulle part les sympathies ne furent plus vives qu'en France. La générosité privée s'appliqua à réconforter ceux qui avaient tout perdu, à leur rendre, sur notre propre sol, l'illusion d'une seconde patrie. Les pouvoirs publics tinrent à honneur de s'associer au vœu général et, pendant tout le régime de Juillet, l'adresse de la Chambre des députés reproduisit chaque année la fastueuse et impuissante assurance « que la nationalité polonaise ne périrait point ».

Vingt années s'écoulèrent pour la Pologne en cet anéantissement. En 1855, l'avènement d'Alexandre II sembla l'indice d'une ère meilleure. A quarante ans de distance, les deux Alexandre, disait-on, se ressemblaient. La réalité ne répondit guère à cette attente. « Tout ce qu'a fait mon père est bien fait, dit le nouveau Czar en visitant pour la première fois ses nouveaux sujets. » Puis s'adressant aux représentants de la noblesse : « Point de rêveries, leur répéta-t-il plusieurs fois, point de rêveries. » Les concessions se résumèrent en quelques améliorations matérielles et en une amnistie entourée de tant de réserves qu'elle méritait à peine ce nom. Retombés de nouveau du haut de leurs espérances, les malheureux Polonais se reprirent à caresser « les rêveries » que leur prince voulait proscrire. A quelque temps de là, une circonstance fortuite vint mettre à une rude épreuve leur fierté. Au mois d'octobre 1860, comme les souverains de Prusse, d'Autriche et de Russie songeaient à débattre leurs intérêts communs, ils choisirent Varsovie pour le lieu de leur entrevue. Les vaincus sont susceptibles : aussi l'indignation fut-elle grande quand on vit les monarques des trois nations copartageantes étaler leur pompe au milieu de ceux que jadis ils avaient dépouillés. Un dessin fut clandestinement répandu dans Varsovie, qui représentait trois vautours acharnés sur un cadavre. Cependant du dehors arrivaient toutes sortes d'excitations. C'était le temps où l'Italie achevait son unité, où Garibaldi, victorieux des troupes napolitaines, remontait les routes de la Calabre. Partout on parlait de nationalités qui se reconstituaient, de groupes anciennement dissous qui essayaient de se rejoindre. Au milieu des ruines, une nouvelle génération avait grandi, attirée presque autant qu'effrayée par les récits du passé. Tout manquait pour une prise d'armes, et nul alors n'eût eu la témérité de la provoquer : en revanche, tout était prêt pour des manifestations qui affirmeraient de nouveau la vitalité d'une race non résignée à périr.

J'éprouve quelque embarras à raconter ce qui suivit, tant furent étranges les démonstrations de ce peuple, singulier en toutes choses, même en son héroïsme ! « Dieu est trop haut, et la France est trop loin, dit un proverbe polonais. » Ceux qui ne pouvaient rapprocher la France tentèrent, à force de supplications, de faire descendre Dieu jusqu'à eux. Cette nation qui aspirait à la liberté débuta, non par des adresses ou par des menaces, mais par des prières. Elle avait des anniversaires mémorables, anniversaires de ses révolutions ou de ses batailles, de ses grandeurs ou de ses folies, car en Pologne il n'y eut pas d'héroïsme qui ne se mêlât de folie, ni de folie qui ne se colorât d'héroïsme. Elle imagina de célébrer ces dates par des rites religieux qui apprendraient aux victimes à se souvenir, et monteraient vers les vainqueurs comme un reproche pacifique, ardent et doux. Les lieux de rassemblement seraient les églises, les guides seraient les prêtres, les emblèmes seraient les bannières, et le seul bruit qui s'élèverait de la multitude serait celui des chants nationaux autorisés par l'antique liturgie. Le 25 février 1861 était l'anniversaire du combat de Grochow. La veille, de petits billets, furtivement collés aux angles des rues, invitèrent le peuple à se réunir le lendemain sur le vieux marché et à se rendre de là à l'église voisine afin de prier pour les morts. A cet appel anonyme une foule immense répondit. Après l'accomplissement des cérémonies religieuses, le cortège, se reformant, se répandit dans la ville, sans autres armes que ses bannières, sans autre tumulte que le refrain des hymnes patriotiques. « Dieu saint, Dieu tout-puissant, rendez-nous notre patrie, » ainsi chantaient des milliers de voix. Le prince Michel Gortschakoff, l'ancien défenseur de Sébastopol, était gouverneur du royaume. Il avait résolu de tolérer ce qui pouvait devenir sédition, mais ne l'était point encore. Cependant il y avait dans ce calme même quelque chose de menaçant et qui présageait l'orage. Le chef de la police, survenant, se heurta au rassemblement et, n'ayant pu le rompre, lança deux escadrons sur la foule désarmée. Les manifestants tombèrent à genoux sans que les chants fussent interrompus : quarante morts ou blessés restèrent sur place. Le surlendemain, un nouvel anniversaire fut le prétexte d'une nouvelle démonstration. Cette fois encore la force publique intervint ; on releva dix cadavres et il y eut soixante blessés. Les Polonais ne se déconcertèrent ni devant les menaces ni devant la mort. Le 2 mars, ils portèrent à l'église Sainte-Croix les dépouilles des victimes, puis, au nombre de plus de cent mille, accompagnèrent les cercueils jusqu'au cimetière. Après quoi ils rentrèrent dans leurs demeures, et, ayant affirmé leur foi par leur sang, ils se revêtirent d'habits de deuil que désormais ils ne quitteraient plus.

Les Russes, qui devaient s'exaspérer plus tard jusqu'à devenir implacables, étaient alors plus désireux d'apaisement qu'avides de conflits. Michel Gortschakoff avait suivi avec une anxiété profonde les péripéties des derniers jours. Soldat et fidèle à son maître, il eût sans trouble livré une bataille, mais cette sombre réprobation, sans barricades, sans coups de feu, sans cris de révolte, bouleversait son âme ; et il se sentait désarmé devant ceux qui s'obstinaient à ne point se défendre. L'heure était favorable aux concessions ; car aucun amour-propre n'était engagé, et ce qu'on n'eût point accordé à des sujets séditieux, on pouvait l'octroyer sans peine à ce peuple fièrement recueilli qui ne demandait qu'à genoux. Une adresse à l'Empereur, signée par les Polonais les plus considérables et réclamant le rétablissement des institutions nationales, fut transmise à Saint-Pétersbourg. Libéral par conviction, bon par nature, Alexandre était digne d'entendre ce langage et, ses droits souverains étant saufs, on ne pouvait douter de son humanité. Par malheur, dans les conseils de l'Empire, on temporisa ; de plus, on qualifia avec une rare âpreté de parole les derniers incidents, et on parut traiter en rebelles ceux en qui il eût été politique de ne voir encore que des suppliants. Le 26 mars enfin, un ukase parut qui réalisait d'importantes réformes. Un Conseil d'État était institué pour le royaume : Varsovie et les principales villes de Pologne étaient dotées de conseils municipaux élus : dans chaque gouvernement et dans chaque district étaient établies des assemblées délibérantes, issues, elles aussi, de l'élection : en outre, une direction spéciale de l'instruction publique et des cultes était créée, et un Polonais rallié à la Russie, le marquis Wielopolski, était préposé à cet important service. Ce programme, assez ample, assez généreusement conçu, pouvait, quoique tardif, devenir le point de départ d'un état meilleur. Bientôt une mesure funeste vint paralyser tous les témoignages de cette volonté plus clémente. En Pologne existait, depuis longtemps, sous le nom de Société agricole, une association qui avait encadré en elle tout ce que le pays contenait de plus éclairé, de plus sagement patriote. La Société agricole avait recueilli tout ce qui restait de vie publique et était devenue la vraie représentation nationale. A sa tête était placé le comte André Zamoyski, personnage d'illustre naissance et honoré en Europe autant que respecté dans sa patrie. Or, six jours après la publication de l'ukase, une ordonnance déclara l'association dissoute.

A cette nouvelle, toutes les récentes promesses furent oubliées et l'on ne songea plus qu'à l'injure qui avait suivi. Les manifestations commencèrent le 7 avril sur la place du Château, et se prolongèrent le 8. Comme Gortschakoff se présentait à la foule et demandait ce qu'elle souhaitait. : « Nous voulons notre patrie, répondit d'une seule voix la multitude. » La troupe, prête à faire feu, occupait la place : cependant le sang n'avait point encore coulé. A ce moment un postillon vint à passer et, soit hasard, soit préméditation, fit entendre sur son cornet l'air des légions de Dombrowski. Aussitôt les manifestants tombèrent à genoux et répétèrent l'hymne fameux. Cet incident amena la collision. Se croyant provoqués, les soldats déchargèrent leurs armes, et plusieurs fois leurs feux de file percèrent cette foule qui continuait à prier. Il y eut cinquante morts et plusieurs centaines de blessés. Le lendemain, dans la ville de Varsovie, pas un passant ne se montra qui ne fût vêtu de noir. L'autorité russe, déclarant ces vêtements factieux, se mit à régler les couleurs, les formes des habits et jusqu'aux ornements des femmes. Une lutte commença, mesquine et exaspérante, entre les gens de police, qui voulaient proscrire toute marque extérieure de regret, et le peuple, obstiné à se parer de sa douleur. Au fond, les dominateurs étaient presque aussi troublés que les victimes. Pendant ce temps, le vaillant Gortschakoff, habitué à d'autres combats, se confinait chez lui, désespéré de sa morne victoire. Un mois après il expira, poursuivi, dit-on, jusque dans son agonie, par l'image de femmes en deuil qui réclamaient leur patrie et dont il ne parvenait pas à chasser l'obsédante vision.

Une longue période s'ouvrit, pleine de sombre confusion, de volontés contradictoires, d'événements tragiques. La Russie alourdit son joug avec le général Souchozannett, puis, avec le général comte Lambert, essaya de l'adoucir. Oppresseurs et opprimés s'exaspéraient mutuellement. L'hostilité résidait partout sans qu'on pût la saisir nulle part. Habitués à vaincre les obstacles matériels, mais impuissants contre ces âmes tenaces et avides de sacrifices, les serviteurs du Czar perdaient la claire vue des choses, s'égaraient en toutes sortes de capricieuses maladresses, et tantôt s'abandonnaient à des paroles conciliantes, tantôt ressaisissaient les pires moyens de compression. Cependant les Polonais n'avaient point oublié leurs anniversaires. Le 15 octobre 1861 était la date de la mort de Kosciusko. Ce jour-là, dès le matin, le peuple se porta en foule à la cathédrale Saint-Jean et à l'église des Bernardins. Comme les fidèles chantaient leurs hymnes au pied des autels, la troupe se déploya autour des temples et les cerna. Quand les mystères divins furent achevés, la multitude se refusa à sortir, si tout d'abord la force publique ne se retirait. De part et d'autre on s'obstina. Alors commença une sorte de siège inouï qui dura dix-sept heures, les Russes demeurant l'arme au pied, la foule de son côté s'entassant dans le sanctuaire, sans nourriture et sans repos. Le 16, à l'aube du jour, l'abri qu'on croyait inviolable fut, profané, et les soldats, pénétrant dans les églises, appesantirent leur main sur ceux qui priaient. Deux mille prisonniers, à ce qu'on assure, furent conduits à la citadelle. Une immense consternation se répandit dans la ville. Chose étrange ! la confusion ne fut pas moindre au palais du gouvernement. L'ordonnateur de ces prescriptions farouches était le commandant militaire, le général Gersteinweg. Le comte Lambert lui ayant reproché ces excès, le général se tua d'un coup de pistolet. Quant au comte Lambert, il quitta Varsovie pour n'y plus revenir jamais. Pendant ce temps, l'administrateur du diocèse prescrivait la fermeture des églises jusqu'à ce qu'elles fussent purifiées. C'est en ces conjonctures que fut installé le nouveau lieutenant de l'Empereur, le général Luders. Il arriva en agent de répression. Ainsi s'acheva l'année 1861. Six mois plus tard, le Czar, toujours flottant dans sa conduite, reprit derechef les pensées de conciliation. Le grand-duc Constantin fut nommé vice-roi de Pologne et apporta à Varsovie des promesses de clémence. Par malheur les résolutions ne répondirent point aux paroles. Comme une pétition se signait, demandant une administration nationale, non seulement pour le grand-duché, mais pour les anciennes provinces jadis détachées du royaume, l'inspirateur de ce programme, le comte Zamoyski, fut mandé à Saint-Pétersbourg, puis frappé d'exil, et cet acte d'ostracisme détruisit l'espoir renaissant d'un sort plus tolérable.

Quel que fût le trouble de toutes choses, la paix extérieure subsistait. L'heure approchait où une témérité injustifiable du gouvernement russe ferait éclater l'esprit de révolte contenu jusque-là.

Si nous en croyons le chancelier de l'empire moscovite, c'est le marquis Wielopolski, ce Polonais rallié à la Russie, qui, le premier, conçut le projet de la mesure funeste. Pendant de longues années, la Pologne avait porté douloureusement le fardeau de la conscription, et de ses enfants dispersés dans les lointaines garnisons de l'empire, bien peu étaient revenus au foyer. Depuis la guerre de Crimée, aucune levée n'avait été faite. De plus, en 1859, une loi avait été rendue qui organisait le tirage au sort et introduisait dans la législation militaire quelques-unes des règles établies chez les autres peuples de l'Europe. Pourtant, de la jeunesse polonaise on pouvait faire deux parts : d'un côté étaient les paysans, courbés sous leur travail, passivement résignés, et ne souhaitant rien autre chose que l'amélioration de leur sort matériel ; de l'autre, la jeunesse des villes, emportée par toutes sortes d'ardeurs moitié mystiques, moitié révolutionnaires, et prête à toutes les manifestations qui affirmeraient l'indépendance. Que si une levée militaire pouvait s'accomplir en dehors des règles nouvelles, au moyen de désignations qui, ne laissant rien au hasard, choisiraient d'avance les recrues, quelle ne serait pas l'occasion de purger la Pologne des ennemis du Czar ! Il ne resterait plus dans le royaume que les paysans, qu'on s'attacherait en achevant leur émancipation ; les vieillards, qu'on ne craignait point, et les enfants, qu'on pourrait façonner. Dès l'automne de 1862, la décision fut prise. Tel était son caractère d'âpreté que, pendant plusieurs mois, l'exécution en fut suspendue. On affirme qu'un des principaux personnages de l'empire, le comte Orlof, porta jusqu'à son maître les plus fortes représentations contre un si fatal dessein. Enfin, au début de l'année 1863, on jugea bon de ne pas tarder davantage, et dans la nuit du 14 au 15 janvier, voici ce qui se passa dans Varsovie :

Entre « une et huit heures du matin », ainsi s'expriment les rapports officiels, les gens de police, aidés de la force armée, s'introduisirent dans les demeures marquées d'avance pour fournir au Czar des soldats. Les préférences s'étaient portées, ainsi qu'on l'avoua plus tard, sur tous ceux qui s'étaient signalés dans les derniers troubles. Les jeunes gens furent saisis ou, à défaut d'eux, leurs parents, et tous, dans l'obscurité de la nuit, furent poussés vers la citadelle. Ce qui se passa dans la capitale se répéta dans les principales villes du royaume. Ayant frappé ce grand coup, l'autorité jugea ingénieux de vanter le calme de la population et, qui l'eût cru ! le joyeux empressement des victimes : « Jamais, depuis trente ans, écrivait le Journal officiel de Varsovie, le recrutement ne s'était opéré avec tant d'aisance et de facilité. Les conscrits déposés dans la citadelle étaient pleins d'allégresse : ils témoignaient leur joie d'entrer dans cette école d'ordre, qui est l'armée, et d'y reprendre une vie active et sérieuse après des années passées dans le dérèglement de rêves pernicieux. »

A l'heure où un publiciste gagé traçait ces lignes, beaucoup de ceux pour qui elles étaient écrites s'étaient déjà soustraits à leur sort. Tous ceux qui avaient pu échapper à la razzia, tous ceux qui se croyaient menacés avaient, en fugitifs, gagné la campagne. Ainsi se formèrent quelques bandes, mais sans armes, sans ressources, exposées en outre à toutes les rigueurs du climat. Le gouvernement russe prit d'abord en mépris cette misérable résistance, et les agents consulaires, qui, de Varsovie, observaient l'état du pays, jugèrent, eux aussi, la tentative insensée. Il arriva même que plusieurs de ceux qui s'étaient évadés revinrent, préférant toutes choses, fût-ce le joug moscovite, aux horreurs d'une lutte sans espoir. Les jours suivants, contre toute attente, les rassemblements grossirent. Quelques escarmouches furent signalées : les Russes l'emportèrent aisément, mais leurs ennemis ne se dispersèrent que pour se reformer un peu plus loin. Les nouveaux outlaws, car ce nom est celui qui convient le mieux, interceptaient les convois, déplaçaient les rails des chemins de fer, coupaient les fils télégraphiques. Serrés de trop près, ils se réfugiaient dans les bois, et la nature des lieux, autant que les vastes espaces, rendait malaisé de les saisir. Suspects aux paysans, aux prises avec la faim aussi bien qu'avec l'hiver, ils vivaient comme ils pouvaient, moitié d'hospitalité, moitié de rapines, et, quoique leur condition fût terrible, ils la supportaient par ardeur de patriotisme et par crainte de maux pires encore. Les armes étaient ce qui leur manquait le plus : ils n'avaient que des faux, des piques, des fusils de chasse ; de là le grand avantage des Russes, qui leur infligeaient des pertes cruelles sans péril appréciable pour eux-mêmes : dans la suite de la campagne, cette infériorité fut ce qui paralysa tous leurs succès. Dans ces premiers temps, le soulèvement, quoique plus grave qu'on ne l'avait cru au début, était encore très limité. Les seuls qui y prissent part étaient des ouvriers, des artisans échappés des villes, de petits propriétaires, des employés secondaires, quelques gentilshommes, mais de la plus modeste fortune, et aussi quelques prêtres. Les habitants des campagnes demeuraient méfiants, plutôt hostiles ; il en était de même des juifs ; à Varsovie, les étudiants restaient sourds aux excitations et, pour la plupart, s'étaient refusés à quitter la capitale. Quant aux propriétaires de haute condition, ils déploraient le mouvement, le jugeaient sans issue, craignaient qu'il ne portât le dernier coup à la cause polonaise, et, malgré l'effroyable malentendu qui séparait les deux peuples, plaçaient un dernier espoir dans la bienveillance de Constantin, dans la modération d'Alexandre. A la fin de janvier parut le premier manifeste d'un comité national qui se constitua à Varsovie et dont la domination anonyme ne serait pas une des moindres étrangetés de cette étrange insurrection. Comme le mois de février commençait, les Russes furent contraints de confesser ce qu'ils avaient nié jusque-là, à savoir l'extension de la révolte. On avait parlé d'abord d'échauffourée ridicule, puis de prise d'armes aisée à réprimer ; on murmurait déjà le mot de guerre civile. « Le mouvement insurrectionnel a pris des proportions considérables, écrivait, le 4 février, le consul d'Angleterre à lord Russell[1]. » Les bandes, étonnamment accrues et un peu moins mal pourvues d'armes, commençaient à tenir la campagne et s'étaient même affirmées par quelques succès. On en comptait trois principales : la première était concentrée près de Lowicz et était forte de 2.000 hommes. La seconde, qui s'élevait à 3.000 hommes, était établie autour de Wengrow, près des frontières de Lithuanie. La troisième s'était formée tout au sud du royaume dans le gouvernement de Radom : c'était la plus considérable par le nombre des combattants, car elle comptait près de 8.000 hommes ; c'était aussi la plus redoutable par l'avantage de la position, car le voisinage de la Galicie lui permettrait de se procurer de la poudre, des fusils, des munitions, tout ce qui ailleurs ne s'obtiendrait qu'au prix de peines inouïes. On nommait déjà le chef de ce rassemblement : c'était un Polonais d'origine, depuis longtemps éloigné du royaume et qui venait d'arriver d'Italie avec quelques compatriotes ; on l'appelait Langiewicz.

 

II

Depuis longtemps le nom de la Pologne a perdu l'attrait magique qu'il exerçait jadis. Nous avons coupé les ailes à nos rêves, et nos regards se sont repliés sur nos frontières sans oser s'étendre au-delà. Il semble que la Providence ait prononcé l'arrêt définitif, et que les Polonais eux-mêmes, matériellement heureux, se soient courbés sous leur destin. Quelles que soient ces variations des choses, le temps, en modifiant le tour de nos pensées, n'a rien ôté de leur importance aux événements que nous racontons. L'intérêt ne s'est pas affaibli, mais s'est généralisé. Éclairés par tous les enseignements postérieurs, nous apercevons, à travers la Pologne, l'Europe. La guerre qui éclata dans le grand-duché de Varsovie nous laisse plus froids sur l'issue du combat ; en revanche elle nous touche par la perturbation qu'elle apporta dans les alliances, par le relâchement ou la rupture d'amitiés qui commençaient à se cimenter. C'est en quoi elle se rattache fortement à la trame générale de l'histoire contemporaine. Elle s'y relie d'autre façon encore, à savoir par les facilités qu'elle assura à ceux qui, dès cette époque, épiaient les complications de l'Europe afin d'en profiter.

Dans les affaires polonaises, M. de Bismarck, car c'est à lui désormais qu'il faudra toujours revenir, entre le premier en scène. Il avait, avec une sollicitude attentive, observé tous les développements de la crise. Il l'avait suivie avec le double intérêt d'un copartageant soucieux de sauvegarder ses droits et d'un ministre toujours en éveil pour pousser sa fortune. Une prévoyance, même médiocre, autorisait à croire que des chancelleries des puissances occidentales partiraient quelques représentations favorables à la nation vaincue. L'habileté serait grande si le cabinet de Berlin offrait au Czar son plus chaleureux concours, juste à l'heure où les autres États se répandraient en conseils rogues ou déplaisants. Le procédé vaudrait surtout par le contraste et serait de ceux qui ne s'oublient pas. Les intérêts communs de la Prusse et de la Russie, qui détenaient chacune une partie des anciennes provinces polonaises, fournissaient un prétexte tout naturel pour colorer une négociation séparée. Une douzaine de jours après le fatal recrutement de Varsovie, un aide de camp du roi Guillaume, le général Gustave d'Alvensleben, reçut la mission de se rendre à Saint-Pétersbourg. Le messager devait insister sur la solidarité des deux puissances, sur les dangers que courait l'ordre public, sur la nécessité d'une action concertée : « Le roi, disaient les instructions dont il était porteur, est persuadé que les intérêts des deux gouvernements sont menacés par les affaires de Pologne. Ce mouvement d'émancipation ne s'arrêtera pas, mais franchira la frontière royale et troublera les provinces prussiennes aussi bien que celles qui dépendent de la Russie. Les deux cours sont donc également atteintes par ce mouvement révolutionnaire et ont intérêt à s'y opposer. » A ces instructions le monarque prussien joignit une lettre autographe pour son neveu le Czar, et sans perdre une heure, l'envoyé quitta Berlin[2].

La mission paraît avoir été entourée d'un certain secret ; car les dépêches diplomatiques, au moins celles que nous avons sous les yeux, n'en firent pas tout d'abord mention. C'est le G février seulement que le chargé d'affaires d'Angleterre à Berlin annonçait le départ d'Alvensleben : c'est le 10 février que lord Napier mandait à Londres l'arrivée de l'aide de camp royal à Saint-Pétersbourg. Déjà les deux puissances avaient lié partie. A peine à Saint-Pétersbourg, le négociateur avait été reçu par le Czar. Il avait trouvé Alexandre fort désabusé de toutes les tentatives de conciliation à l'égard de la Pologne : cependant, observait Alvensleben, le marquis Wielopolski n'était point déchu de sa faveur, et son influence pourrait encore amener un revirement dans les pensées impériales. L'ambassadeur prussien, dans son rapport, insistait beaucoup sur cet état d'esprit du souverain, car l'une des craintes principales entretenues à Berlin était que l'Empereur ne se réconciliât avec ses sujets polonais et ne reconstituât de la sorte l'union de toutes les races slaves, au grand détriment des influences germaniques. Messager d'amitié, le général avait offert de la part du roi son maître l'aide la plus dévouée, la plus désintéressée. La proposition avait été agréée, quoiqu’avec une légère surprise, la Russie ne se sentant pas si malade. De l'entretien du monarque et de l'envoyé était sorti le projet d'une Convention qui, dans les troubles présents, assurerait la sécurité des deux États. Alvensleben demanda par télégraphe les ordres de sa cour : la réponse, qui n'était point douteuse, arriva aussitôt : ce fut l'autorisation de traiter. On était au 6 février : le 8, l'acte avait été signé par le prince Gortschakoff et par Alvensleben. Il portait en substance que, sur les limites des deux États, les commandants prussiens et russes pourraient se prêter un mutuel concours et au besoin franchir la frontière pour la poursuite des rebelles. Un état-major supérieur, choisi parmi les officiers des deux armées, serait appelé à surveiller l'exécution de la Convention.

La diplomatie avait été surprise par le voyage précipité d'Alvensleben. Il est juste d'ajouter que, de suite, elle en pénétra l'objet. Le 10 février, lord Napier écrivait de Saint-Pétersbourg au comte Russell : « J'apprends que le général Alvensleben a signé avec les autorités militaires russes un engagement par lequel les forces impériales sont autorisées à poursuivre sur le territoire prussien les insurgés fugitifs. Une pareille tolérance est stipulée au profit de l'armée prussienne opérant sur le territoire russe[3]. » De Berlin arrivaient en même temps des informations semblables quoiqu’un peu moins précises. Les jours suivants, les agents diplomatiques, en particulier ceux d'Angleterre, désormais fort en éveil, multiplièrent les télégrammes et les messages ; ils notèrent les allées et venues entre la Prusse et la Russie, et signalèrent tous les indices qui trahiraient une entente trop intime entre le roi Guillaume et le Czar. « Le colonel prussien Tresckow est parti pour Varsovie, mandait de Berlin sir André Buchanan au comte Russell, il est délégué au quartier général russe, et sa mission se rattache à la récente Convention... Le colonel russe Reuter, ajoutait-il, est arrivé ici ; il est, à ce qu'on suppose, investi de pouvoirs analogues[4]. » — L'arrangement s'étant ébruité, ni les Russes ni les Prussiens ne le dissimulèrent, seulement ils s'appliquèrent à en restreindre le sens et surtout à lui enlever tout caractère politique. Comme M. Drouyn de Lhuys demandait des explications à M. de Goltz, celui-ci répondit que l'objet de cet acte était de maintenir la sûreté des relations commerciales, d'empêcher le pillage des caisses de la douane[5]. M. de Budberg, ambassadeur du Czar à Paris, tint un langage identique. De son côté, M. de Bismarck ne parlait pas autrement : lui aussi il se prévalait de considérations commerciales : il niait les déploiements de troupes dont commençaient à s'entretenir certains journaux : la négociation, disait-il, avait été uniquement inspirée par (les motifs de police et par le souci de maintenir le bon ordre dans les provinces polonaises de la monarchie prussienne.

Quelles que fussent les assurances prussiennes et russes, on se figurait malaisément à Londres, à Vienne, à Paris, que cette Convention, dont l'existence était avouée, mais dont nul n'avait vu la teneur, fût chose indifférente ou inoffensive. — A Londres, le grand souci de lord John Russell, chef du Foreign-Office, fut d'obtenir communication du traité, de saisir, comme il le disait lui-même d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux, le corps du délit : « Tâchez de vous procurer le texte de la Convention, mandait-il à sir André Buchanan. » A défaut de texte authentique, il rassemblait les rapports de ses agents, les contrôlait par les aveux recueillis à Berlin ou à Saint-Pétersbourg et, s'autorisant de toutes ces informations, condamnait hautement la politique du roi Guillaume. « La Prusse, ne cessait-il de répéter, en conférant aux troupes russes le droit de poursuivre les insurgés sur son territoire, prend par là même parti dans la guerre. » Et, rapprochant les événements de Pologne de ceux d'Amérique, il ajoutait : « Notre attitude ne serait pas plus incorrecte si nous permettions à un vaisseau de guerre fédéré d'attaquer un confédéré dans les eaux britanniques[6]. » — A Vienne, le blâme ne fut guère moindre. Dès la première nouvelle de la Convention, plusieurs journaux la qualifièrent très sévèrement. « C'est le premier pas d'une alliance intime entre Berlin et Saint-Pétersbourg, disait avec une remarquable perspicacité l' Oost-Deutsche-Post. Cette conduite est tout à fait en harmonie avec l'esprit de la politique de M. de Bismarck. En cet acte nous voyons le signal de l'antagonisme contre l'Autriche. » Dans les cercles officiels, les appréciations furent plus réservées, mais visiblement nuancées d'inquiétude. Détenteurs d'une partie des provinces polonaises, les ministres de François-Joseph étaient mal à l'aise pour invoquer les principes du droit public et pour répéter les aphorismes où se complaisait lord Russell. Du moins ils tinrent à honneur de ne point imiter la Prusse et de désavouer avec un empressement significatif tous ceux qui leur attribueraient pareil dessein. « La Russie ne nous a fait aucune ouverture, ne nous a soumis aucun arrangement, disait dès le 12 février le chef du ministère viennois, M. de Rechberg, à l'ambassadeur d'Angleterre, lord Bloomfield. A la première nouvelle de la Convention, ajoutait-t-il, j'ai télégraphié à notre envoyé à Saint-Pétersbourg pour prévenir toute proposition qu'on serait tenté de nous adresser. » Et le ministre, poursuivant, insistait avec affectation sur le calme de la Galicie, sur l'inutilité d'un extraordinaire déploiement de forces : douze mille hommes suffisaient à l'Autriche pour garder ses provinces polonaises, et vraiment on ne comprenait pas l'attitude de la Prusse qui avait mis sur pied trois corps d'armée[7]. — C'est à Paris que la réprobation se marqua avec le plus de netteté. Le 17 février, dans une dépêche à M. de Talleyrand, représentant de la France à Berlin, M. Drouyn de Lhuys s'éleva avec beaucoup de force contre ce qu'il appelait c. la résolution précipitée de la Prusse ». — « La Convention, ajoutait-il, en ouvrant la frontière aux troupes des deux pays, implique dans un rayon vaguement défini, une coopération militaire... Le plus grand inconvénient de la politique prussienne, c'est d'évoquer la question polonaise. Jusqu'ici l'insurrection était locale. En intervenant dans le conflit, le cabinet de Berlin n'accepte pas seulement la responsabilité des mesures répressives adoptées par la Russie, il réveille l'idée d'une solidarité entre les populations de l'ancienne Pologne, et il semble inviter les membres séparés de cette nation à opposer leur union à celle des gouvernements. » La critique que le ministre des Affaires étrangères venait de formuler avec une certaine amertume, l'Empereur la renouvela trois jours plus tard, mais en l'enveloppant dans un reproche attristé. Comme il rencontrait M. de Goltz, il alla à lui : « Vous savez, lui dit-il, combien je désire entretenir avec la Prusse des relations amicales. Si l'Autriche avait commis la faute que vous venez de commettre, cela m'eût été bien indifférent ; mais que la Prusse s'engage dans la même voie, voilà ce qui m'afflige beaucoup[8]. » Le 21 février, le gouvernement français, se découvrant tout à fait, proposa à Vienne et à Londres la rédaction d'une note identique qui serait une protestation des trois puissances contre la politique suivie à Berlin.

Le sort des incidents diplomatiques est sujet à bien des caprices. Il en est qui, fort minces dès l'abord, grossissent tout à coup au point d'engendrer l'inquiétude : il en est d'autres qui, d'apparence menaçante, s'apaisent subitement. La Convention russo-prussienne, la Convention du 8 février, ainsi qu'on l'appela, n'entraîna point les complications que, durant quelques jours, elle parut porter en elle. L'Angleterre et l'Autriche refusèrent de s'associer au projet de note identique, l'Angleterre par ménagement pour le cabinet de Berlin, l'Autriche par la conviction qu'en refusant d'imiter la Prusse elle avait avec une suffisante clarté manifesté son jugement. Le blâme se réduisit donc à des représentations officieuses. Les remontrances elles-mêmes eurent quelque peine à se préciser ; car l'un des côtés les plus curieux de l'incident, ce fut que personne n'eut le loisir d'étudier à tête reposée ce fameux traité qui éveilla tant d'ombrages. Lord Napier raconte que le prince Gortschakoff ne lui ayant pas offert de le lui montrer, il n'osa pas le demander. Sir André Buchanan en entendit, de la bouche du premier ministre prussien, une rapide traduction verbale, faite de l'allemand en français. Plus heureux, à ce qu'on assure, le duc de Montebello, notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, tint un instant entre les mains le texte véritable. M. de Bismarck d'ailleurs ne négligea rien pour ramener à de modestes proportions le récent arrangement : les effectifs mis sur pied pour garder la frontière avaient été fort exagérés par le bruit public ; les Russes ne pouvaient être autorisés à pénétrer sur le territoire prussien qu'à la suite immédiate d'un conflit avec les insurgés ; quant aux Prussiens, ils ne pouvaient s'avancer en pays russe au-delà d'une journée de marche. Ainsi s'exprima en plusieurs entretiens le chef du cabinet de Berlin. — Cependant l'insurrection s'éloignait du grand-duché de Posen et paraissait se concentrer plutôt dans les districts méridionaux du royaume de Pologne. La Convention n'avait point encore été ratifiée, et elle avait été libellée de telle sorte que chacune des parties pouvait en tout temps y renoncer. En ces conjonctures, le gouvernement de Saint-Pétersbourg jugea bon de décliner lui-même le bénéfice des stipulations qu'il avait conclues. Avant la fin de février, le ministre de Russie à Berlin, M. d'Oubril, se rendit auprès de M. de Bismarck et, après avoir fort insisté sur l'hostilité de l'Europe, l'informa que l'empereur son maître ne se prévaudrait point du droit de poursuite réciproque sur les territoires des deux pays[9]. Le chef du cabinet prussien, dans ses conversations postérieures avec les diplomates étrangers, put donc affirmer en toute assurance que les inquiétudes nées à Vienne, à Londres, à Paris, étaient tout à fait sans fondement. « La Convention peut être considérée comme lettre morte, dit-il sans s'expliquer davantage, et les instructions nécessaires pour la mettre à exécution n'ont point été dressées. »

Ces déclarations concordaient avec celles venues de Saint-Pétersbourg. Devant cette unanimité, les puissances occidentales auraient eu mauvaise grâce à pousser plus loin leurs investigations : « Ne réclamez plus la copie de la Convention, écrivait lord Russell à ses agents. » On ne s'occupa plus de l'arrangement russo-prussien ou, si on s'en occupa, ce fut avec une pointe de raillerie, comme d'une chose qu'on s'était exagérée. Faisant allusion à l'acte qui avait si fort ému, le Journal des Débats disait avec une nuance de persiflage : « C'est une sorte de traité de police échangé entre deux chefs de maréchaussée bien plus qu'entre deux chefs d'empire[10]. » Les Russes ne négligèrent rien pour accréditer cette appréciation : ils parlèrent même de la Convention avec un accent de dédain qui touchait au désaveu. « Le concours de la Prusse, disait M. de Balabine, ambassadeur de Russie à Vienne, à notre envoyé M. de Gramont, est inutile au point de vue militaire et regrettable au point de vue diplomatique[11]. » Toutefois l'incident, qui n'éveilla chez les contemporains qu'une attention passagère, s'offre aujourd'hui à nous avec un relief saisissant. Dès le début des complications polonaises, M. de Bismarck, les yeux fixés sur l'avenir bien plus que sur le présent, s'était placé résolument aux côtés du Czar. L'acte par lequel cette bonne volonté se témoignait était, somme toute, d'assez mince importance. Mais qu'importait la valeur intrinsèque de l'assistance ? Bien que le zèle du gouvernement de Berlin ait paru d'abord un peu indiscret, un peu excessif, on se rappellerait plus tard à Saint-Pétersbourg, et avec une reconnaissance infinie, cet ami empressé qui s'était rapproché de la Russie, à l'heure même où tout le monde allait s'éloigner d'elle. Par cette habile initiative, le chef du cabinet prussien avait posé son premier jalon. Nos pères ont pu oublier la modeste, l'insignifiante Convention du 8 février. Notre génération n'a que trop de raisons de s'en souvenir.

 

III

En renonçant à combattre la Convention prussienne, on n'avait pas supprimé la question polonaise. Sur le terrain de la Convention, une première escarmouche s'était livrée et, à travers le blâme adressé à la Prusse, on eût pu discerner une plainte, timide encore, qui se faisait entendre à Berlin pour que l'écho s'en prolongeât jusqu'à Saint-Pétersbourg. Cette escarmouche allait être suivie d'un vrai combat, combat de plume, mais fort acéré, qui serait très impuissant, hélas ! pour sauver la Pologne, très efficace en revanche pour troubler toutes les alliances ébauchées ou établies et rendre possible ce que l'Europe devait voir plus tard.

Il n'est pas téméraire d'affirmer que les premières agitations de Varsovie avaient éveillé aux Tuileries un vif déplaisir. La France, traditionnelle protectrice de la nation vaincue, était devenue, par penchant et par intérêt, l'alliée de la nation victorieuse. Les dures batailles devant Sébastopol, loin de tracer une séparation entre les combattants, avaient créé entre eux des liens d'estime mutuelle, et bientôt l'estime avait engendré la sympathie. Depuis 1856, les deux cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg s'étaient accoutumés à agir de concert. Cette entente s'était révélée à l'époque de la guerre d'Italie, puis dans la question des Principautés danubiennes, et dans tous les menus incidents des affaires d'Orient. Au milieu de cette transformation de sa politique, Napoléon III était trop généreux, trop humain, trop soucieux de l'opinion de son pays, pour oublier la Pologne. Seulement, au lieu de publier son assistance, il s'était appliqué à la voiler. C'est dans cet esprit qu'au Congrès de Paris, il avait consenti à ne pas laisser introduire la question polonaise. Plus tard, à l'époque du couronnement d'Alexandre, il avait transmis quelques représentations par l'intermédiaire de M. de Morny : lui-même, l'année suivante, avait profité de l'entrevue de Stuttgart pour hasarder quelques avis. Ces conseils, dissimulés sous les apparences de la flatterie ou sous les protestations de l'amitié, avaient, en fait, produit peu de fruits ; car, pour tout ce qui touchait à la Pologne, la Russie, quand on parlait trop haut, affectait de s'irriter et, quand on parlait trop bas, feignait de ne pas entendre. Venant à ce point des relations franco-russes, les premières manifestations patriotiques de 1861 avaient semblé les plus malencontreuses du monde : elles plaçaient notre gouvernement en une condition très perplexe, entre de vieux souvenirs qu'il eût été peu séant de répudier et une nouvelle alliance très opportune qui commençait à s'affirmer. Le protecteur, pour se tirer d'embarras, prêcha à son ancien client le calme, la patience et, afin de se justifier à ses propres yeux, invoqua l'intérêt de la France qui valait bien, après tout, l'intérêt de la Pologne, l'intérêt de la Pologne elle-même qui ne gagnerait rien par l'agitation. Le 23 avril, une note du Moniteur parut qui « décourageait des espérances peut-être impossibles à soutenir » et masquait, sous des sympathies banales, le plus entier refus de concours. Très généralement le langage de la presse officieuse se modela sur cette déclaration. Entre tous les personnages officiels, un seul se départit un peu de cette réserve. Au mois d'août 1861, M. Duruy, alors inspecteur général de l'Université, s'exprima en ces termes, à la distribution des prix de l'École Polonaise : « Les peuples immolés veulent renaître, la Pologne ressuscite. » Mais vraiment pouvait-on refuser ce maigre réconfort à de pauvres enfants privés de leur famille et de leur patrie ? Comme les manifestations se multipliaient, comme les répressions redoublaient de rigueur, le sentiment public s'affirma avec une certaine énergie. « Nous n'avons pas le courage, écrivait le Journal des Débats, de recommander la prudence à ceux qu'on opprime depuis si longtemps[12]. » Même au milieu de l'émotion grandissante, le gouvernement ne cessa de prêcher a cette prudence » qui semblait ailleurs dérisoire. Vis-à-vis de la nation vaincue, de la nation en deuil, comme l'appelait Montalembert, il s'arma d'impassibilité jusqu'à paraître indifférent. Pendant toute l'année 1862, il ne dévia point de cette conduite. Un nouvel ambassadeur russe, M. de Budberg, ayant été accrédité à Paris, Napoléon tint à marquer, par des paroles d'une bienveillance toute particulière, l'intimité persistante des deux peuples. « Je n'ai qu'à me féliciter, dit-il, des rapports qui existent depuis six ans entre l'Empereur de Russie et moi. Ils ont d'autant plus de chances de durée qu'ils sont nés d'une sympathie mutuelle et des véritables intérêts des deux empires... J'ai pu apprécier en effet l'élévation d'esprit, la droiture de cœur de votre souverain, et je lui ai voué le plus sincère attachement. »

C'est en ces conjonctures qu'avait été connue en France l'extraordinaire razzia déguisée sous le nom de conscription. Quel que fût l'odieux de la mesure, le gouvernement contint sa réprobation. Le 5 février 1863, l'un des députés ayant, à propos de l'Adresse, formulé un vœu en faveur de la malheureuse Pologne, M. Billault répliqua en un langage sévère, mais qui ne l'était que pour les Polonais. Il se défendit de « donner par de vaines paroles un aliment trompeur à des passions insurrectionnelles ». — « Nous sommes, ajouta-t-il, trop jaloux de la dignité de la France pour laisser répéter pendant quinze ans, dans une adresse, des protestations inutiles. » On nota vers cette époque, dans les journaux officieux, des articles malveillants, mais contre la Prusse seulement. Avec une intention visible, la Russie était ménagée ; si, par aventure, on voulait lui faire parvenir quelques vérités déplaisantes, le reproche prenait une voie oblique, et c'est à travers le roi Guillaume qu'on atteignait le Czar. Ainsi en fut-il après la Convention du 8 février. Les dépêches du ministre des Affaires étrangères à M. de Montebello étaient conçues en termes soigneusement mesurés : notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg était invité à recommander une politique de progrès, de conciliation, d'apaisement, mais sans laisser en rien supposer que ces conseils pussent être le prélude de recommandations moins cordiales : ce seraient les représentations d'un ami, d'un ami attristé, mais obstinément confiant et qui craignait avant tout de blesser ou d'être importun.

C'est de Londres que partirent les premières paroles acerbes. L'Angleterre n'avait pas plus à cœur que nous le sort de la victime, mais elle entretenait avec les dominateurs des relations beaucoup moins amicales. En outre, lord John Russell ne se piquait pas de la belle courtoisie diplomatique où se complaisais M. Drouyn de Lhuys ; en vrai pédagogue, il aimait à transformer en leçon chacune de ses dépêches et, entre deux formules, choisissait d'instinct la plus déplaisante. Au Foreign-Office enfin, on nourrissait un dessein d'une astuce assez raffinée l'intimité croissante de la Russie et de la France avait, en ces dernières années, excité à plusieurs reprises un assez vif dépit. En poussant à fond l'Empereur dans l'affaire polonaise, on, avait toutes chances de détruire les fondements de l'alliance : que si on ne sauvait pas la Pologne, on compromettrait du moins le voisin d'outre-Manche, et, de toute façon, on n'aurait pas travaillé en vain. Dès la première nouvelle de l'insurrection la presse britannique jeta feu et flammes. Le 20 février, la question ayant été portée au Parlement, lord John Russell fut aussi peu contenu dans ses paroles que M. Billault avait été sobre dans les siennes. Il s'étendit sur la situation des partis en Pologne, rappela les incidents des années précédentes et n'omit rien de ce qui pouvait irriter. Venant au recrutement de Varsovie, il en parla avec une extrême âpreté. « Soldats pour soldats, dit-il, les Polonais ont mieux aimé l'être pour le service de leur pays... » Puis il ajouta : « La mesure est de celles qu'aucun ministère anglais n'oserait s'aventurer à défendre. » Le 2 mars, en une dépêche à lord Napier, il formula les vœux de son gouvernement. Ce que les diplomates français se décidaient à peine à effleurer, il le grava d'un trait incisif. Il proclamait le droit d'ingérence de l'Europe, fondé, disait-il, sur les traités de 1815, qui avaient promis au royaume de Pologne une existence autonome. Partant de là, il demandait une amnistie immédiate et complète, puis le retour aux institutions constitutionnelles jadis octroyées par Alexandre Ier. A. ce prix, concluait-il, les Polonais seraient satisfaits et sans doute aussi l'opinion publique. Ayant écrit de la sorte, lord Russell jugea bon de lier fortement son action à celle de la France. Le 5 mars, en une dépêche officielle, il communiqua ses vues à l'ambassadeur de la reine à Paris. Le chef du Foreign-Office commençait par souffler dédaigneusement sur la Convention russo-prussienne. Le terrain ainsi déblayé, il portait décidément à Saint-Pétersbourg la controverse jusque-là un peu égarée à Berlin. « Le Gouvernement de S. M., disait-il, est d'avis que les puissances signataires du traité de Vienne s'unissent pour rappeler à la Russie les stipulations et la politique de ce traité[13]. »

Le 6 mars, M. Drouyn de Lhuys vit arriver au quai d'Orsay, non lord Cowley qui était alors en congé, mais M. Grey, l'un des secrétaires de l'ambassade. Celui-ci lui communiqua le projet de lord Russell de réunir les puissances dans une solennelle représentation commune. L'entrevue ne fut pas longue. « Il y aura Conseil demain, répliqua froidement M. Drouyn de Lhuys sans s'expliquer davantage, et je prendrai les ordres de l'Empereur. » Par plusieurs côtés, la proposition britannique était de nature à déplaire aux Tuileries. D'abord la remontrance se fonderait sur les traités de 1815 qui sonnaient mal aux oreilles de l'Empereur. A cette répugnance se joignait une petite considération d'amour-propre. Naguère, à propos de la Convention prussienne, l'Angleterre avait écarté, sans beaucoup d'égards, le projet de note identique imaginé par la France. Quelle n'était pas la tentation de traiter de même le projet venu de Londres ! Ces motifs secondaires écartés, le plan de lord Russell provoquait trois objections fondamentales. La première était tirée de l'alliance russe, toute récente, fragile encore, et que, dans l'état de l'Europe, il y avait intérêt à ne pas compromettre. La seconde résidait dans la grandeur même du conflit que peut-être on allait soulever : si la Russie repoussait les représentations, irait-on jusqu'aux mesures coercitives, jusqu'à la rupture, jusqu'à la guerre ? D'avance, l'Angleterre répudiait ces extrémités : mais, en ces conditions, quel intérêt y avait-il à s'allier à une puissance qui déclarait sa volonté de s'arrêter à mi-chemin, au point juste où l'Europe rencontrerait l'humiliation, et la Pologne l'accroissement de ses maux. Enfin, à supposer que les choses fussent poussées aussi loin, quelle anarchie, et là était la troisième objection, quelle anarchie ne pourrait pas naître d'une guerre même heureuse ! quelle Pologne essaierait-on de reconstituer ? la petite Pologne du duché de Varsovie ? la grande Pologne d'avant le premier partage ? La malheureuse nation avait été tellement morcelée, qu'au milieu des transformations de l'Europe centrale, il serait malaisé de la retrouver. Pénétré de ces embarras (et on conviendra que jamais question ne fut plus compliquée), le gouvernement des Tuileries se contenta d'une adhésion générale. Lord Cowley était en congé, et la convenance d'attendre son retour permettait d'ajourner toute décision irrévocable. Dans l'entre-temps, une nouvelle dépêche très brève, mais cette fois très pressante, fut adressée, le 9 mars, au duc de Montebello. En paroles amicales, mais où se révélait un commencement d'inquiétude, on priait, on suppliait le gouvernement russe de se hâter, de se montrer conciliant, de prévenir toute remontrance de l'Europe. « Le cabinet de Saint-Pétersbourg, écrivait M. Drouyn de Lhuys, comprendra que, dans le cas où les puissances qui ont concouru au traité général de Vienne adhéreraient à la proposition du gouvernement de Sa Majesté Britannique, nous ne pourrions refuser de nous y associer. Si donc, ainsi que nous en avons l'espoir, la Cour de Russie est disposée à entrer dans la voie des concessions, elle jugera peut-être opportun de ne pas attendre cette manifestation, et nous serions les premiers à la féliciter de l'usage qu'elle ferait de son initiative[14]. » Ce que formulait M. Drouyn de Lhuys, l'Empereur le répétait à M. de Budberg. Faisant allusion aux concessions nécessaires : « Il faut, disait-il, savoir se couper un membre à temps. » Napoléon était allé plus loin et, en une lettre autographe, s'était adressé au Czar, dans l'espoir qu'un acte suprême du souverain rendrait à la Pologne un sort tolérable et permettrait à la France elle-même de garder son nouvel ami sans désespérer sa cliente d'autrefois.

A observer cette réserve, notre gouvernement avait quelque mérite ; car, en ses efforts obstinés pour revivre, la Pologne était de plus en plus soutenue par l'opinion publique. Le plus éclatant témoignage de ces sympathies, ce furent les pétitions qui, dès le commencement de mars, arrivèrent au Sénat et qui, sans oser prononcer le mot de guerre, parlaient « d'aide, de protestation, de défense du droit contre l'iniquité ». Le débat public s'ouvrit le 17 mars 1863, au palais du Luxembourg, au milieu d'une curiosité très surexcitée. Les pétitionnaires eurent de chaleureux avocats : M. Bonjean, qui refit, avec une émotion communicative, l'histoire de la malheureuse nation ; puis M. Poniatowski, dont la harangue fut médiocre, mais dont le nom éveillait des images plus éloquentes que tous les discours. Le lendemain, le prince Napoléon, en un langage neuf, original, plein de saillies et, comme toujours, intempérant, plaida la cause du peuple soulevé. Le prince avait en lui quelque chose de l'enfant turbulent qui casse tout ce qu'il touche, et de l'enfant terrible qui, en frappant ses adversaires, compromet étourdiment ses amis. Cette fois l'enfant terrible domina, et, comme il allait s'asseoir, l'auguste orateur détruisit d'une seule phrase tout ce qu'il avait dit : « Je ne veux pas la guerre, s'écria-t-il, mais je ne veux pas non plus la paix. » C'était bien à cette solution ambiguë, bizarre, impossible, qu'aboutissaient les pétitionnaires. — Cependant l'ampleur des débats, l'abondance des paroles, le rang des orateurs, ne permettaient pas que le gouvernement se tût. Devant le Corps législatif, il s'était contenté d'une sèche déclaration qui tenait en quatre lignes. Devant le Sénat, après trois jours de séance, et surtout quand un prince n'avait pas dédaigné de parler, cette sobriété n'eût point été de mise. Le 20 mars, M. Billault se leva du banc des ministres. Son discours fut en certains endroits d'une précision étudiée, en d'autres, d'un vague plus étudié encore. Des fleurs de son éloquence il fit deux bouquets : celui de la Pologne fut fort beau, quoique composé de nuances un peu mélancoliques : le plus beau fut pour Alexandre. Les gerbes ainsi partagées en deux parts, il resta quelques épines : celles-ci furent très gracieusement offertes à l'Angleterre. Parlant de la Grande-Bretagne, M. Billault loua son libéralisme qui la portait au secours des peuples opprimés, puis sa circonspection qui empêchait que ce libéralisme ne s'égarât au-delà des encouragements. A cette légère ironie soulignée par les sourires de l'auditoire, se joignit la critique assez vive de ces traités de 1815, dont Russell voulait faire le fondement de ses remontrances. Sous une forme discrète, ce langage trahissait la répugnance de la France pour des représentations qui ne feraient que blesser. S'associant à la pensée impériale, le Sénat, par 109 voix contre 17, vota l'ordre du jour. Pour mieux se dégager de toute solidarité compromettante, l'Empereur, dans une lettre publique à M. Billault, le félicita de son discours « qui avait été sur tous les points conforme à sa pensée ». — « Je repousse, dit-il par une allusion très transparente aux paroles du prince Napoléon, je repousse toute autre interprétation de mes sentiments. » Les jours suivants, la presse officieuse, tout en continuant à parler de la Pologne, s'attacha à célébrer surtout la magnanimité d'Alexandre.

C'est ainsi que le gouvernement retenait le pays et se retenait lui-même sur la pente d'une négociation qui pourrait nous acculer à une cuisante humiliation ou à une guerre terrible. Est-ce à dire pourtant qu'en ces conjonctures, Napoléon n'ait pas entrevu, ébauché peut-être, le plan d'une conduite plus active ? Mis en face de la question polonaise, le monarque inclinait avant tout à provoquer du gouvernement russe, par une action tout officieuse, tout amicale, un octroi souverain qui permettrait de dire la Pologne à demi satisfaite et de déclarer l'incident clos. Que s'il était entraîné hors de cette voie, c'est à Vienne qu'il importerait de lier partie, non à Londres, où l'on n'obtiendrait que des articles de journaux ou des meetings. Tout en prêchant très sincèrement la paix, l'Empereur parait avoir caressé une autre politique, toute différente, qui, en cas d'échec de la première, s'y substituerait, qui aurait en Autriche son principal point d'appui et qui, grande par les risques, pourrait l'être également par les résultats. Les informations que Napoléon recevait des bords du Danube étaient plus propres à le tenir en éveil qu'à le décourager. Je trouve dans la correspondance du duc de Gramont plusieurs dépêches qui semblent révéler, à cette époque, chez les ministres de François-Joseph, une curieuse disposition à se concerter avec la France. Dans ses entretiens avec notre ambassadeur, M. de Rechberg n'hésitait pas à affirmer que la Russie ne céderait pas à des recommandations soit isolées, soit collectives : puis il laissait entendre, en un ton de confidence peu conforme aux habitudes réservées de la chancellerie viennoise, que, si l'Autriche jugeait imprudentes des manifestations stériles, elle pourrait s'associer à une œuvre résolument poursuivie et dont les résultats seraient définis et acceptés d'un commun accord. « Il me semble, mandait à Paris, le 28 février, le duc de Gramont, que le gouvernement autrichien ne serait pas disposé à faire de grands sacrifices pour la création pure et simple d'une Pologne russe dotée de garanties constitutionnelles... mais il porte ses vues au-delà et voit, dans un avenir qu'il ne peut mesurer, la Pologne érigée de nouveau en royaume polonais : c'est dans la prévision de cette éventualité que M de Rechberg sonde nos intentions et s'attache à provoquer un échange d'idées pouvant servir jusqu'à un certain point de préliminaires[15]. » Le 9 mars, en une nouvelle conversation, le chef du Cabinet viennois aborda le même sujet. Après avoir parlé d'entente possible, il ajouta : « On ne doit pas se dissimuler que le premier pas en avant, c'est la guerre, peut-être pas la guerre immédiate, mais la guerre certaine avec les sacrifices qu'elle comporte... nous ne reculons pas devant cette éventualité ; mais avant de nous lier dans une pareille entreprise, il faut autre chose que des promesses, il faut un acte, un engagement. — Vous voulez dire un traité, interrompit M. de Gramont. — Sans doute, un traité formel et stipulant des compensations. — Je ne doute pas, continua l'ambassadeur sur un ton d'interrogation, que je ne sois autorisé à considérer votre langage comme l'expression des pensées de l'empereur François-Joseph. — Je ne suis, répondit gravement Rechberg, que l'interprète de mon Souverain. » rendant compte de l'entrevue, M. de Gramont s'exprimait en ces termes : « Je ne m'exagère pas la portée de cet entretien. Il ne constitue ni d'un côté ni de l'autre un engagement quelconque... c'est une explication personnelle, officieuse jusqu'à un certain point, entre les intermédiaires ordinaires des deux gouvernements ; mais vous penserez sans doute comme moi, monsieur le ministre, qu'il est bon d'en garder le souvenir[16]. » Non seulement il était naturel de « garder le souvenir » de telles paroles, mais on pouvait y voir, sans être taxé de légèreté, une provocation à une action commune. Avant même que cette dépêche arrivât à Paris, le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche, était parti pour Vienne. Était-il chargé d'une négociation précise ? C'est ce qu'aucun document n'autorise à affirmer. Ce qui n'est guère douteux, c'est que le but principal de son voyage ait été de pénétrer les plus intimes pensées de sa Cour et de recueillir les instructions de son Souverain en vue d'une demande de coopération non seulement diplomatique, mais peut-être militaire, qui, de Paris, pourrait être adressée à l'Autriche. — Quel que fût l'objet exact de la mission, le résultat ne répondit point à ce que les précédentes dépêches de notre ambassadeur eussent pu faire pressentir. Après avoir écouté, provoqué même des ouvertures très significatives, l'Autriche se déroba. Comme l'Europe s'émouvait du voyage du Prince, comme les diplomates s'empressaient curieusement autour de M. de Rechberg, le chef du Cabinet de Vienne s'empressa de désavouer tout changement dans la politique de l'Empereur son maître : « Notre politique n'a subi, ne subira aucune altération, répéta-t-il plusieurs fois. » — « Quoi qu'il puisse arriver, je ne perdrai pas de vue les intérêts de la paix », répondit-il à l'ambassadeur d'Angleterre, lord Bloomfield, qui s'enquérait, non sans quelque anxiété, de ses dispositions[17]. L'Autriche avait trop ressenti les procédés peu amicaux de la Russie, principalement dans les affaires d'Italie, pour voir avec déplaisir les embarras du Czar dans le grand-duché de Varsovie : mais elle détenait elle-même une partie de l'ancien royaume et, en excitant les flammes trop près de son territoire, elle risquait d'attirer l'incendie sur son propre sol. Volontiers elle laisserait filtrer, de Galicie en Pologne, des armes, des balles, de la poudre ; volontiers elle serait propice aux insurgés internés chez elle et même parfois les laisserait évader : ce serait sa façon de complaire à ses sujets polonais et de rendre à la Russie sa monnaie italienne. Mais elle n'irait pas plus loin. Elle signerait des remontrances diplomatiques, des invitations à mieux gouverner ; mais ce serait à la condition que l'invitation ne fût pas trop sérieuse, comme disait un jour M. de Rechberg à lord Bloomfield. Entre le commencement et la fin de mars, la correspondance de M. de Gramont offre un singulier contraste. Il met autant de soin à énumérer les symptômes pacifiques qu'il en a mis à noter les paroles presque belliqueuses : l'Autriche, tout compte fait, jugeait qu'en cas de guerre, rien ne serait plus certain que les sacrifices, rien de plus incertain que les compensations : s'il fallait agir, elle n'agirait que de concert avec la France, mais elle remettait l'heure de l'action. Telles étaient les informations que mandait notre envoyé[18]. Le 24 mars, le prince de Metternich était de retour à Paris, porteur de maintes bonnes paroles, mais qui n'impliquaient aucune promesse particulière de concours. « L'Autriche, écrivait M. Drouyn de Lhuys à ses agents diplomatiques, ne veut pas devancer les événements et s'en remet à eux du soin de lui inspirer ses résolutions ultérieures[19]. »

On atteignit, au milieu de ces pourparlers, les derniers jours de mars. La situation de Napoléon ne laissait pas que d'être assez embarrassante. Jusque-là il s'était appliqué à ne rien sacrifier de l'alliance russe, à ne rien demander que sous la forme de la plus courtoise prière. Entre temps, il avait imaginé, sous une forme plus ou moins définie, une sorte de politique subsidiaire qui pourrait se traduire par des mesures coercitives et exigerait une entente étroite avec Vienne. Des deux combinaisons, la première avait le mérite de ne rien compromettre ; la seconde, qui pouvait tout compromettre, avait sa grandeur autant que ses dangers. Par malheur, l'un et l'autre plan semblaient voués à un pareil échec. On vient de dire comment l'Autriche était résolue à s'arrêter là où le risque commencerait. Du côté de Saint-Pétersbourg, le succès n'était guère meilleur et les conseils affectueux, prodigués par la France, ne produisaient qu'un très médiocre effet : « Le gouvernement russe, disait notre ministre des Affaires étrangères, met notre patience à une singulière épreuve : lorsque nous formulons en termes généraux les griefs de la Pologne, il nous reproche de demeurer dans le vague ; lorsque nous précisons, il nous accuse d'intervention dans ses affaires. » C'est ainsi que l'Empereur se trouvait ramené à l'idée anglaise d'une grande remontrance officielle. Que cette représentation fût tout ensemble désobligeante et inefficace, il l'avait de suite pressenti et, en y adhérant en principe, il s'était flatté que le cours des événements, les concessions du Czar ou toute autre combinaison la rendraient inutile. Or voici qu'il était acculé à cette alternative, ou de garder le silence, ou de suivre lord Russell. Quels que fussent les inconvénients de cette manifestation compromettante et incomplète, tout contribuait à y pousser Napoléon : car vers l'Empereur, alors jugé tout-puissant, un double cri montait à cette heure, — celui de la Pologne sanglante qui suppliait qu'on ne l'oubliât point, — celui de l'opinion publique elle-même qui eût difficilement pardonné au souverain l'indifférence ou l'inertie.

Tandis que la diplomatie débattait ses plans, les insurgés du grand-duché de Varsovie haussaient leurs efforts au niveau de leurs épreuves. Les combattants se multipliaient, s'aguerrissant par leurs souffrances mêmes. Ils s'étaient groupés sous des chefs obscurs, forts de leur passion, de leur courage, de leur désespoir, et qui étaient destinés presque tous à mourir sur les champs de bataille ou dans les représailles qui suivraient. Dans les engagements, les Russes étaient généralement victorieux : mais les bandes dispersées se réfugiaient dans les forêts ou se retranchaient derrière les marécages ; là, elles se reformaient de leur mieux, compensaient leurs pertes par de nouvelles recrues, puis elles reprenaient la campagne, et on les retrouvait, ayant réparé leurs vides, alors qu'on les croyait anéanties. Pour empêcher de nouveaux rassemblements, les Russes tentèrent de former, parmi les paysans, des gardes rurales qui surveilleraient les suspects et au besoin se saisiraient de leurs personnes. Ces encouragements à la dénonciation n'arrêtèrent point le mouvement qui portait vers les bivouacs insurgés non seulement les victimes désignées de la conscription, mais toutes sortes de gens qui n'avaient à fuir aucun péril personnel. Entre tous les corps, le plus important, le mieux organisé était celui de Langiewicz, établi près des frontières d'Autriche. Langiewicz étant tout à coup devenu fameux, le Comité national anonyme abdiqua entre ses mains, et il fut nommé dictateur. Jusque-là les classes éclairées avaient condamné le soulèvement, par certitude de la défaite et aussi par un reste de confiance dans le Czar. Au mois de mars, les membres les plus indépendants du Conseil d'État et, un peu plus tard, plusieurs des conseillers municipaux de Varsovie donnèrent leur démission. Puis on vit l'archevêque, Mgr Félinski, prélat d'esprit très modéré, s'adresser à Alexandre en une prière ardente, le supplier d'arrêter l'effusion du sang, de faire de la Pologne une nation indépendante, unie seulement à la Russie par le lien dynastique[20]. De si hauts témoignages consacrèrent les griefs des Polonais, et ceux mêmes qui avaient traité leurs réclamations de chimériques perdirent quelque chose de leur assurance. Sur ces entrefaites, Langiewicz, ayant pénétré sur le territoire autrichien, y fut interné, et, sur cette nouvelle, la presse russe annonça la fin prochaine des troubles. Il se trouva que l'insurrection, en perdant son chef, n'avait rien perdu de sa vitalité. Le Comité national reprit ses pouvoirs suspendus, et, dans toute l'étendue du grand-duché, aucun rassemblement ne désarma. Parmi les compagnons de Langiewicz internés à Cracovie, beaucoup même s'évadèrent et, après avoir repassé la frontière sous divers déguisements, reprirent leur poste de combat[21]. « L'insurrection peut durer des mois, écrivait le consul anglais, M. Stanton[22]. » Au centre du royaume en feu, Varsovie demeurait tranquille, mais d'une tranquillité plus morne que ne l'eût été la guerre : rien que des images de deuil chez ce peuple extrême en toutes choses et qui se nourrissait de sa douleur comme il l'eût fait de sa joie. Cependant la ville se dépeuplait au profit des campagnes. Aller aux bois était l'expression consacrée pour désigner ceux qui partaient. Au milieu des bois, en effet, se cachaient les campements des nouveaux outlaws. Là se trouvaient déjà, confondus avec les Polonais, des gens de toute profession, rassemblés de tous les points du monde, mêlant en leur âme toutes sortes de passions, passions révolutionnaires, passions humanitaires ou simples passions d'aventures : celui-ci venait des bataillons de Garibaldi et, au bord de la Vistule, racontait les exploits des Mille ; celui-là, expert en insurrection, était arrivé de Londres, jaloux de voir un soulèvement qui ne ressemblerait en rien à ce qu'on avait vu jusque-là ; ailleurs étaient des groupes de jeunes gens, quelques-uns de noble race, bercés par les grands souvenirs de la nation vaincue et épris de glorieux combats. Ces étrangers apportaient avec eux leurs rêveries, quelques-uns même leurs détestables projets de bouleversement cosmopolite, et c'est ce qui permettrait aux Russes de condamner en bloc le mouvement comme une conspiration contre l'ordre européen. Pourtant la force réelle de l'insurrection n'était pas là : elle résidait dans l'élément national. Dans ces camps apparaissaient les vrais Polonais, résistants contre la souffrance, vaillants contre la mort. Ils ne se piquaient ni de beaucoup de logique ni de beaucoup de sagesse, et avec une ardeur presque égale ils embrassaient les rites religieux ou se pénétraient des maximes révolutionnaires. Mais ces pensées ou ces images, confuses, contradictoires, ne se gravaient en leur âme et ne valaient à leurs yeux que si elles servaient à leur relèvement. Au fond, leur seule passion, leur vraie foi était leur patrie. A l'heure où nous sommes, un rayon un peu moins sombre perçait les ténèbres de leur triste fortune. Ils recueillaient les rumeurs de l'Occident et, crédules comme les malheureux, ne pouvaient se persuader qu'on ne les secourût point. Le printemps, dont les premiers signes s'annonçaient, rendrait leurs travaux moins rudes, leurs refuges moins sévères, leur subsistance moins difficile. Leur armement était un peu meilleur et, par achats faits à haut prix, pillage de convois, complicités en Galicie, ils s'étaient enfin procuré des fusils. Les recrues arrivaient de plus en plus nombreuses : c'étaient des jeunes gens, presque des enfants, échappés des écoles ou de la demeure paternelle, des gentilshommes qui, après de longues incertitudes, se joignaient à l'insurrection jugée d'abord folle ou réprouvée, des femmes même ou des jeunes filles que n'avait pu retenir leur foyer. C'est dans cette disposition un peu raffermie que ces malheureux se préparèrent à la Pâque, fête nationale là-bas autant que religieuse ; et, entre deux alertes, deux combats, deux périls, en quelque asile perdu au fond de leurs forêts, ils reçurent, des mains de leurs prêtres, le viatique, qui, pour la plupart, serait celui de l'éternité.

A Paris, on suivait avec une curiosité ardente les incidents de la lutte. De parti pris, on écartait les dépêches moscovites, et tous les bulletins semblaient suspects, hormis les correspondances des insurgés arrivées par la voie de Galicie. Outre Langiewicz, d'autres chefs de bande furent célébrés : on répandit leurs portraits, on traça leur biographie ; on se désespéra seulement que leurs noms, aux consonances étrangères, fussent de ceux que notre langue française ne peut ni populariser ni retenir. Langiewicz étant interné en Autriche, on crut que l'insurrection était abattue. Comme elle se releva aussitôt et même s'étendit, le bruit s'accrédita qu'elle était bien plus forte qu'on ne l'avait imaginé et que, moyennant un secours opportun, fût-ce un secours moral, elle pourrait demeurer victorieuse. Les brochures, les articles de journaux, les souscriptions se multiplièrent. Les grandeurs et les infortunes de la Pologne devinrent l'entretien des habitués des cercles, le hors-d'œuvre obligé des cours de la Sorbonne, un sujet de dissertation pour les enfants des lycées. Si les paroles eussent pu sauver le pauvre peuple, quel rang n'eût-il pas pris parmi les nations de la terre ! Seule entre toutes les causes, la cause polonaise réunissait à cette heure toutes les sympathies : celles des catholiques, ne luttait-elle pas pour sa foi ?, celles des âmes sensibles à la poésie des choses, n'était-elle pas la nation en deuil ?, celles des démocrates, sa constitution n'était-elle pas l'un des articles du catéchisme républicain ?, celles des révolutionnaires, ne comptait-elle pas des garibaldiens parmi ses défenseurs ?, celles des salons, qui ne se fût rappelé les Czartoryski, les Zamoïsky, ces grands seigneurs qui avaient porté si fièrement l'exil ? Le Siècle parlait comme le Monde, le clergé comme l'Université, l'Académie comme le faubourg Saint-Antoine, et, chose étrange, incroyable, sans exemple depuis le commencement du règne, sur cette question de la Pologne, l'Impératrice et le prince Napoléon étaient du même avis.

Que pouvait l'Empereur ? Son cœur excellent lui rendait insupportable l'indifférence : l'opinion publique le suppliait de s'émouvoir et, comme l'avait dit au Sénat le prince Napoléon en paroles vagues et ardentes, de faire quelque chose. Inutilement, il avait essayé les prières à Saint-Pétersbourg et ébauché à Vienne un plan d'intervention. La voie des représentations officielles restait ouverte : sans beaucoup d'entrain il s'y engagea. C'était, comme on disait, le moyen de faire quelque chose. Cette chose, en soi fort raisonnable et juste, serait, en l'occurrence, la moins avisée de toutes : car par là on porterait à la Russie le coup le plus maladroit, celui qui blesserait sans frapper.

 

IV

Le 17 avril fut un jour très notable pour la chancellerie russe. C'est en ce jour-là que les puissances présentèrent au cabinet de Saint-Pétersbourg leurs remontrances sur le sort de la Pologne. Elles avaient écarté la forme d'une représentation collective, mais, pour donner plus de poids à leurs pensées communes, avaient décidé que les dépêches, bien que rédigées séparément, seraient communiquées à la même date au prince Gortschakoff. Le prince reçut d'abord la dépêche de la France, très brève, très réservée, et où les conseils se tempéraient de toutes sortes de protestations courtoises ; puis celle de l'Angleterre, qui, plus développée, plus dogmatique, plus agressive surtout, invoquait nettement les traités de 1815 ; enfin celle de l'Autriche, qui faisait valoir en termes un peu embarrassés ses intérêts en Galicie et se contentait de demander que « les provinces polonaises fussent replacées dans les conditions d'une paix durable ». Le défilé n'était pas fini : les puissances secondaires : l'Italie, l'Espagne, les États de troisième ordre eux-mêmes, avaient rédigé leurs doléances et fournissaient leur note dans le concert européen. Comme on le voit, la mercuriale était en règle, et le chancelier dut l'essuyer jusqu'au bout. L'unanimité eût été presque complète sans une abstention fort prévue, fort rassurante aussi pour la Russie. « Le silence est d'or, dit le proverbe français. » Sur les bords de la Sprée, la maxime avait été jugée bonne, et, de fait, jamais silence ne devait être mieux payé.

Comme les dépêches, annoncées et connues par les entretiens des ambassadeurs, s'acheminaient vers Saint-Pétersbourg, Gortschakoff, un peu ému dès l'abord, avait imaginé de désarmer par avance les représentations de l'Europe. Le 12 avril, Alexandre avait proclamé, sauf certaines réserves, une amnistie au profit de tous les Polonais qui feraient leur soumission avant le 12 mai. En l'état où se trouvaient les choses, l'opinion publique et les gouvernements eux-mêmes avaient accueilli avec un empressement médiocre un édit qui n'améliorait en rien l'avenir et se contentait de suspendre les châtiments. En dépit de cet échec, le chancelier s'était assez vite remis de son trouble, et, ayant froidement envisagé la condition de son maître, n'avait point jugé qu'il y eût lieu de plier sous l'orage. La France était trop loin pour être redoutable, et l'Autriche trop près pour n'être pas circonspecte. Quant à l'Angleterre, elle se bornerait à se montrer désobligeante et d'avance l'avait annoncé. Que s'il avait eu besoin d'être réconforté, Gortschakoff eût été très raffermi par les sentiments qui éclataient en son propre pays. Le peuple russe préparait sa contre-manifestation, en réponse aux manifestations de l'Europe. Déjà, à Saint-Pétersbourg, l'Assemblée de la noblesse et la municipalité avaient, en des adresses très enflammées, invité le gouvernement à maintenir l'intégrité de l'empire. Bientôt, ce mouvement s'accentuant, on verrait, en face de la nationalité polonaise, qui s'obstinait à revivre, se dresser la nationalité moscovite, non moins ardente à tout absorber. Ainsi gardé du côté de la Russie comme du côté de l'Europe, Gortschakoff écouta les remontrances des ambassadeurs, avec agacement plutôt qu'avec inquiétude. C'est dans cet esprit qu'il prépara la réfutation, et, puisqu'il devait y avoir un combat de plume, il résolut de le poursuivre aussi vivement qu'il l'eût fait d'un duel à l'épée.

Sa réponse, formulée le 26 avril, fut assez amicale vis-à-vis de la France, légèrement dédaigneuse vis-à-vis de l'Autriche. En revanche, il se rattrapa amplement dans sa réplique à l'Angleterre. Le style des chancelleries est d'une rare souplesse et sait enfermer en peu de mots très courtois beaucoup de leçons très impertinentes. La dépêche russe pratiquait cet art avec raffinement. Russell avait invoqué les traités de 1815. En termes d'une politesse irréprochable, le chef du Foreign-Office était averti que la première condition pour bien interpréter un traité, c'est de le lire : que si on avait pris cette peine à Londres, on se serait assuré que l'acte de Vienne avait laissé l'empereur Alexandre Ier libre de faire, à l'égard de la Pologne, « ce qu'il jugerait convenable. » De la Constitution de 1815 tant vantée par les Anglais, Gortschakoff parlait en termes fort dégagés, niant que ce fût « la seule panacée propre à calmer les maux de la Pologne ». — « Lord Russell, ajoutait l'homme d'État moscovite avec une nuance hautaine, convie la Russie, en sa qualité de membre de la société européenne, à remplir les devoirs de convenance envers les autres États... La Russie apprécie ce que lui commande sa situation internationale. Mais il serait difficile d'affirmer qu'elle ait rencontré sous ce rapport une scrupuleuse réciprocité. » Le meilleur trait était réservé pour la fin. Le chancelier, après avoir rappelé le vœu des puissances : « que la Pologne rentrât dans les conditions d'une paix durable, » observait avec beaucoup de douceur que son auguste maitre n'avait jamais eu d'autre désir, mais que le principal obstacle résidait « dans les instigations permanentes de la révolution cosmopolite ». Partant de là, il exhortait avec une tranquille ironie les trois gouvernements à se faire, chacun chez soi, gendarmes pour le service de la paix générale : de cette manière ils travailleraient à rétablir l'ordre partout, et très spécialement en Pologne. C'est ainsi que la remontrance, adressée à Saint-Pétersbourg, était renvoyée à Londres, à Paris, à Vienne. Jusque-là, lord Russell avait paru hors de pair pour la rédaction des dépêches désobligeantes. Cette fois, il avait trouvé son maître. Russell se bornait à montrer la férule : Gortschakoff allait jusqu'à la manier.

La première passe du duel, puisque décidément il y avait duel, était terminée, et point à l'avantage de ceux qui l'avaient engagé. En France, on essaya de pallier l'échec. « Les intentions de l'empereur Alexandre, disait le journal la Patrie, correspondent de tout point avec celles de l'empereur Napoléon[23]. » — « L'accueil fait par le gouvernement russe aux observations du cabinet, ajoutait le Constitutionnel, nous fait espérer que, sous une forme diplomatique, non arrêtée peut-être, on parviendra à sauvegarder les intérêts légitimes de la Pologne[24]. » Le Moniteur n'afficha point cette satisfaction béate, mais, faisant allusion aux dernières dépêches de Saint-Pétersbourg, déclara que « ces documents ouvraient la voie à des plans de conciliation[25] ». Au fond, il était peut-être habile de ne point entendre ce qu'on n'eût pu laisser passer sans réplique. La vérité, c'est que le gouvernement russe, quelque peu encourageant que fût son langage, reconnaissait l'existence du mal dont souffrait la Pologne et se déclarait prêt à un « échange d'idées ». Sur cette vague assurance, on se reprit à l'espoir ; entre Paris, Londres et Vienne, recommencèrent les communications de dépêches, les transmissions de télégrammes, les projets de notes ; et on se mit à ourdir une nouvelle trame qui remplacerait celle que Gortschakoff venait de déchirer.

Si ces secondes remontrances arrivaient à Saint-Pétersbourg, le chancelier pourrait se donner le plaisir d'un second succès de plume. Il y aurait pourtant quelque imprudence à recommencer ce hautain persiflage. L'insurrection, loin de se calmer, s'étendait et, débordant hors du royaume, avait gagné la Lithuanie. On était à la fin du printemps, c'est-à-dire à l'époque où la Baltique, libre de glaces, rend l'empire moscovite moins inaccessible. Après tout, ce n'était pas une médiocre audace que de braver, fût-ce de fort loin, trois grandes puissances. Combien la condition de la Russie ne serait-elle pas meilleure si, mettant à profit les délais, elle consacrait tous ses efforts à briser les liens, faibles encore et lâches, de la triple alliance ! C'est à Vienne que pourrait se poursuivre, avec le plus de chances, ce travail de désagrégation En adressant à Saint-Pétersbourg des notes sur la Pologne, l'Autriche mentait à tout son passé. En invoquant le principe des nationalités, elle ouvrait elle-même la brèche par où s'écroulerait son empire. Placée au centre de tous les pays incandescents : la Vénétie, la Hongrie, les Principautés Danubiennes, elle était de ceux qui éteignent, non de ceux qui fomentent les incendies. Serait-il impossible de l'éclairer sur ses véritables intérêts ?

Le 1er juin, Alexandre II confia ses vœux à son oncle le roi Guillaume, en une lettre autographe qui montre bien l'intimité des deux souverains. Après un court préambule sur l'état général de l'Europe, le Czar parlait de la situation fausse où la conduite de l'Autriche plaçait les États du Nord. « Jamais, disait-il, si l'attitude de l'Autriche avait été plus franche, les puissances de l'Ouest n'auraient été si loin. » Il poursuivait en une série d'interrogations qui laissaient percer quelque anxiété : « Si une rupture survient, quelle sera votre attitude ? Qu'attendez-vous du reste de l'Allemagne ? Je sais que je puis compter sur vous comme vous sur moi. Dans quels cas vos intérêts vous pousseraient-ils à une intervention efficace ? Entre nous, pas de défiance. Je voudrais connaître vos projets pour mesurer moi-même les devoirs et les sacrifices que ma situation comporte. Puis-je compter sur cette même fraternité qui a déjà uni nos armes ? » Le Czar, en terminant, adressait à « son oncle respecté » une demande précise : tous les embarras venaient de l'Autriche, qui assurerait la prépondérance au parti qu'elle embrasserait. La conclusion était que le gouvernement de Berlin usât de tout son crédit à Vienne pour ramener l'empereur François-Joseph et ses ministres dans le faisceau des puissances conservatrices. — La Prusse était toute disposée à rendre des services, était même charmée de les rendre, avec la certitude que, plus tard, elle saurait prélever sa commission. La démarche fut aussitôt tentée. François-Joseph était peu favorable aux Polonais ; mais M. de Rechberg, quoique très résolu à ne point s'aventurer jusqu'à la guerre, jugeait peu séant que son pays se rangeât à la suite de la Russie : ce serait trahir la France et l'Angleterre : ce serait peut-être provoquer à la révolte la Galicie demeurée paisible. Bref, la suggestion fut repoussée et, le 11 juin, la nouvelle en arriva à Berlin. Quelques jours plus tard, sans que nous puissions préciser la date, le roi Guillaume, dans une lettre rédigée, à ce qu'on assure, par M. de Bismarck lui-même, annonçait à son neveu l'insuccès. Cette lettre est assez curieuse, en ce sens qu'elle achève de fixer les rapports entre Saint-Pétersbourg et Berlin. Le roi assurait le Czar de sa chaude amitié. Il attribuait toute la responsabilité des complications présentes à Napoléon qui, disait-il, menaçait la paix comme jadis l'avait fait son oncle. Il voulait bien pourtant ne pas croire à l'imminence de la guerre : que si d'aventure elle éclatait, il promettait à Alexandre son concours, à charge d'assistance réciproque si la France attaquait les Provinces Rhénanes. Quant au refus de l'Autriche, Guillaume en parlait avec un regret médiocre, en homme qui jugeait l'union à deux suffisante. Il ne dissimulait point d'ailleurs que l'alliance russe était impopulaire à Berlin ; et par là il faisait valoir très habilement le prix de son amitié. Quelle récompense ne méritaient pas ses bons offices puisque, pour servir la Russie, il résistait, non seulement aux puissances occidentales, mais au vœu de son peuple lui-même[26] !

Bien avant que l'Autriche fût exhortée de la sorte à se rapprocher de la Russie, les messages venus de Paris et de Londres lui avaient porté une invitation toute contraire, celle de s'associer à une seconde remontrance. Après bien des projets, des pourparlers, des allées et venues, les trois gouvernements arrêtèrent le plan de leur nouvelle action commune. Ils convinrent de résumer en six points principaux, qui furent d'abord rédigés à Vienne, puis légèrement remaniés à Paris et à Londres, leurs demandes en faveur de la Pologne. Ils réclameraient pour elle une amnistie générale et complète, l'établissement d'une représentation nationale, une administration distincte composée de Polonais : en outre, la liberté de conscience serait proclamée, de façon à ce que le culte catholique pût s'exercer sans aucune entrave ; enfin la langue polonaise serait, à l'exclusion de toute autre, la langue officielle, et un système de recrutement régulier serait décrété. Si la Russie acceptait ces vues générales, des négociations pourraient s'ouvrir entre les huit puissances signataires de l'acte de Vienne, et sur ces bases pourrait être réglé le sort futur du royaume. L'humanité, comme la raison elle-même, répugnait à ce que l'effusion du sang continuât pendant les pourparlers : aussi le Czar serait invité à proclamer une pacification provisoire fondée sur le maintien du statu quo militaire, sorte de trêve obligatoire pour les deux partis. Les dépêches où se formulait ce programme partirent le 17 juin de Paris et de Londres, et le 18, de Vienne. C'était le second acte de la campagne diplomatique. Cette politique était en elle-même assez audacieuse, car les princes qui sont disposés à tirer l'épée ne débutent guère par d'autres réclamations ; mais elle était par d'autres côtés fort débile, un peu enfantine même, car l'une des trois puissances s'épuisait à déclarer que les armes qu'elle montrait ne se chargeraient jamais : « La Pologne peut compter sur nos sympathies, non sur notre assistance matérielle, avait proclamé lord Palmerston, dans un discours public à Édimbourg. » — « Je regretterais, avait ajouté lord Russell devant le Parlement, que la nation polonaise pût croire l'Angleterre disposée à s'engager dans la lutte. » — « Je proteste d'avance contre tout recours à la force, avait-il répété, le 8 juin, à la Chambre des lords[27]. » Telle était la Grande-Bretagne. L'Autriche aurait rompu avec toutes ses traditions de prudence si, pour ressusciter un peuple opprimé dont elle avait jadis partagé les dépouilles, elle eût offert aux attaques d'un voisin puissant sa frontière dégarnie. Restait la France, la France seule, la France qui était trop loin, comme disaient les Polonais, obstinés dans ce temps-là même, à lutter et à mourir.

La réponse du chancelier se fit attendre. Dans l'intervalle, on vit en Pologne tout ce que la guerre a de plus horrible, tout ce que les répressions militaires ont de plus implacable. Comme la Lithuanie s'était insurgée, un nouveau gouverneur avait été envoyé, c'était le général Mourawief. Ce nom acquit bientôt une célébrité sinistre. En plusieurs occasions les prisonniers furent massacrés. Des règlements d'une minutie cruelle imposèrent la dénonciation, proscrivirent les sympathies, enveloppèrent dans une même suspicion les propriétaires qui, sans y être autorisés, s'éloignaient de leurs domaines, les femmes qui se paraient de deuil, les prêtres qui s'obstinaient à ne voir dans les rebelles rien autre chose que des frères. Les peines étaient l'emprisonnement, l'exil, la confiscation, la déportation, la mort. Tous les moyens paraissant bons pour réduire la révolte, les paysans furent excités contre leurs seigneurs par la perspective d'être associés aux profits de la spoliation. Exaspérés à leur tour, les Polonais, trop souvent, ne faisaient point de quartier, et aux excès répondaient par d'autres excès. Chaque courrier apportait à Paris et à Londres, au lieu de la réponse qu'on attendait, les récits de cette lutte sans pitié : une à une les chances d'apaisement s'évanouissaient ; car, en cet acharnement des âmes, serait-il possible d'amener les uns à promettre, les autres à recevoir le pardon ? Enfin, le 13 juillet, Gortschakoff se décida à parler. Il repoussa toute « pacification provisoire », toute suspension d'armes, les Polonais étant des rebelles, non des ennemis. Sur les six points, il ne s'expliquait guère et, sans s'attarder à les concéder ou à les combattre, se bornait à répéter, ainsi qu'il l'avait dit cent fois, que les encouragements donnés aux insurgés étaient la principale cause qui prolongeait l'insurrection. Quant au projet d'une conférence, il l'écartait péremptoirement comme une insupportable ingérence dans les affaires intérieures de son pays. A ce point de sa dépêche, Gortschakoff tournait court et formulait la plus étrange, la plus inattendue des contre-propositions. Nous avons dit ses efforts pour détacher l'Autriche de l'alliance occidentale. Malgré l'insuccès de la tentative, il l'avait renouvelée et, si nous en croyons des témoignages autorisés, M. de Balabine, ambassadeur russe à Vienne, trompé sans doute ou se faisant illusion, avait transmis à cet égard des informations favorables : l'Autriche, mandait-il, serait disposée à se concerter, sur la question polonaise, avec la Prusse et la Russie. Gortschakoff fut-il encouragé par ces assurances ? Ce qui est certain, c'est que, subitement éclairé, il jugeait une entente restreinte aussi désirable qu'une entente générale eût été malséante. Cette conférence qu'il avait repoussée, il y revenait au moment de clore sa dépêche. Seulement, il faudrait en écarter la France d'abord, l'Angleterre ensuite et, pareillement, tous les États secondaires qui avaient participé à l'acte de Vienne. Ces éliminations accomplies, les trois puissances copartageantes resteraient seules pour la délibération commune. Telle était en effet la conclusion du chancelier ; et, comme l'Europe libérale s'était émue du sort de la Pologne, il proposait, avec une ironie tranquille, que le soin d'assurer son bonheur à venir fût confié à l'unique sollicitude de ceux qui jadis s'en étaient partagé les lambeaux.

La riposte était d'un maître, mais d'un maître qui, cédant au plaisir d'affiner ses traits, oubliait un peu les lois de la prudence. S'étant rendu à Tzarskoe-Selo et y ayant entendu cette étrange doctrine, M. le duc de Montebello ne cacha point sa surprise : « Voilà ce que nul n'eût imaginé, dit-il à son collègue d'Angleterre en sortant de l'audience du chancelier. » Il ne dissimula pas davantage son irritation, ni même son inquiétude : « Dans mon pays, dit-il, cette combinaison sera regardée, non seulement comme peu satisfaisante, mais comme presque insultante, et je crains qu'elle n'amène une positive et immédiate rupture. » Lord Napier pensait de même, quoique plus calme ; car la France, très lente à s'associer à l'Angleterre, tendait alors à la dépasser. Après s'être consultés, les deux ambassadeurs résolurent de retourner le lendemain auprès de Gortschakoff afin d'obtenir de lui quelque éclaircissement qui tempérât cette réponse hautaine et permît de la présenter au public sous un jour plus adouci. L'entrevue fut vive et mêlée de paroles non exemptes d'amertume. « La réplique de la Russie, firent observer les diplomates, sera considérée comme un simple moyen de gagner du temps et de détacher l'Autriche de la France et de l'Angleterre... Tout au moins, poursuivirent-ils, quelle sera la forme de cette délibération à trois ? Les résultats en seront-ils soumis aux puissances occidentales ? — Ils leur seront communiqués, répliqua Gortschakoff. » Et il ajouta que la hase de la discussion serait les six points. Il revendiqua d'ailleurs très hautement l'indépendance des copartageants et persista à repousser toute intervention de la France et de l'Angleterre. C'est sur ce ton fort peu amical que se termina l'entretien[28].

Il y eut alors un moment de véritable crise. Dans le public régnait l'agitation et dans les sphères officielles une très réelle perplexité. Le Siècle demandait qu'un plébiscite s'ouvrît sur la question de l'intervention[29]. Lord Malmesbury, à la Chambre des pairs, proposait que l'Angleterre traitât le Czar comme jadis le roi de Naples, et marquât sa réprobation par le rappel de son ambassadeur[30]. Le gouvernement français avait longuement, cruellement hésité avant d'inaugurer les remontrances : une fois engagé dans cette voie, il éprouvait quelque confusion à s'arrêter à mi-chemin. Dès le 20 juin, en prévision d'une réponse défavorable de la Russie, il avait proposé à ses alliés d'arrêter par avance leur ligne de conduite. Le 29 juillet, la réplique de Gortschakoff étant connue, il imagina une note collective. Ce serait une nouvelle étape à franchir dans la voie qui conduirait de la prière à la menace, et peut-être même, qui eût pu affirmer le contraire ?, de la menace à l'action. En ces conjonctures, la Grande-Bretagne se déroba : quant à l'Autriche, elle suivit l'Angleterre, mais après avoir montré plus de fermeté. C'est du moins le témoignage que lui rendit M. Drouyn de Lhuys dans une dépêche à M. de Gramont. « Je constate avec plaisir, écrivait-il, que nos raisons ont été très bien comprises à Vienne, et je me fais un devoir de reconnaître qu'il n'a point dépendu du gouvernement autrichien que nos propositions ne fussent adoptées[31]. »

A défaut de mesures plus énergiques, entamerait-on une troisième campagne diplomatique quand les deux autres avaient si complètement échoué ? Il semble qu'une saine politique eût conseillé de ne point prolonger des représentations mi-conciliantes, mi-comminatoires, et qui n'avaient ni l'autorité de la force, ni celle de la prière. Les alliés, si toutefois on peut donner le nom d'alliance à ce qui n'était qu'un accord de paroles, les alliés ne se résignèrent pas à un silence qui eût semblé l'aveu de leur défaite morale. Donc, dès le commencement d'août, de nouvelle% remontrances partirent de Paris, de Londres, de Vienne. Tout ce qui pouvait être invoqué en faveur de la justice, de l'humanité, M. Drouyn de Lhuys le dit, dans cette claire langue française qui sait mieux que toute autre traduire les intérêts généraux du monde et rend plus transparente l'évidence du droit. Il parla de la récente réponse russe avec une surprise attristée. Il affirma, mais sans aucune parole provocatrice, le caractère national du mouvement polonais. Il repoussa, au nom de son gouvernement, tout reproche de complicité avec la révolution. Il renouvela quelques conseils, mais sans oser y mêler l'espoir qu'ils fussent accueillis. A travers les remontrances se retrouvaient encore quelques formules affectueuses, tristes restes d'une amitié qui s'en allait en lambeaux. Avec une gravité solennelle, le ministre français proclamait, en terminant, « la Russie responsable de toutes les conséquences que pouvait entraîner la prolongation des troubles de Pologne » ; et vraiment ce beau plaidoyer n'avait qu'un tort, celui d'avoir, à deux reprises déjà, été répété en vain.

Cette fois encore, il ne frapperait à Saint-Pétersbourg que des oreilles indifférentes. Cette responsabilité qu'invoquait la France, Alexandre, fixé dans ce qu'il appelait son droit souverain, n'avait nulle envie de la décliner. Comme il attribuait aux encouragements de l'Europe les longueurs de la guerre civile, il était plus disposé à dénoncer les puissances qu'à subir leurs avis. Tout le fortifiait dans sa résistance, et les suggestions du vieux parti moscovite qui poussait à la guerre à outrance, et les excitations de la lutte qui, de part et d'autre, faisaient perdre tout sang-froid, et l'approche de la mauvaise saison qui, en couvrant la Baltique de glaces, la Pologne de frimas, rendrait la Russie invulnérable et priverait les rebelles de leurs meilleurs refuges. Gortschakoff recueillit les pensées de son Souverain et, ayant calculé tous ses avantages, jugea que les raisonnements même étaient superflus. A la troisième remontrance de l'Europe il se contenta d'opposer un bref déclinatoire : son maître était le meilleur ami de la Pologne : il était assez fort, ayant pour lui Dieu, sa conscience, ses peuples. Telle fut la dernière circulaire russe. Le 7 septembre, elle partit de Saint-Pétersbourg. « Ce ne sont pas les trois puissances, disait la Presse de Vienne, c'est la Russie qui déclare la discussion close, c'est l'accusé qui interrompt les débats et impose silence à l'accusateur. »

 

V

Tout semblait fini pour la diplomatie, et aussi pour la Pologne. Cependant en Europe un regret subsistait de cette intervention si téméraire et si timide, si solennelle et si vaine. De là deux projets ou plutôt deux ébauches de projets qui eurent pour but, moins de secourir la nation infortunée que de masquer ce que le récent échec avait eu de mortifiant.

Les inspirateurs du premier projet furent les Polonais eux-mêmes. Depuis le début de l'insurrection, ils se plaignaient que leurs armes, que leurs munitions fussent confisquées aux frontières : combien notre condition, ajoutaient-ils, serait moins précaire si nous étions reconnus comme belligérants ! Un mémoire en ce sens fut adressé par le Comité national au prince Ladislas Czartoryski et (signe très remarquable de l'état des esprits) fut publié, le =22 septembre, par le Moniteur. L'insertion fit grand bruit, et on n'hésita point à y voir un acte de représailles contre le prince Gortschakoff. Cette petite vengeance serait-elle suivie d'une autre plus éclatante ? Quatre jours plus tard, comme lord John Russell était en villégiature à Blairgowrie, il y prononça un discours qui, tout en repoussant l'idée de la guerre, s'aventurait jusqu'à des paroles qui ne pouvaient plus être considérées comme des paroles de paix. Il développa cette thèse, que la Russie tenait du traité de Vienne ses droits sur la Pologne, que ces droits n'avaient été consacrés que moyennant certaines conditions et que, les conditions n'étant point accomplies, le titre lui-même disparaissait. C'était reconnaître implicitement aux Polonais tous les droits des belligérants. Pendant quelques jours, on sembla, à Paris comme à Londres, bien près de franchir un pas décisif. Cependant l'Autriche, dont la frontière était tout ouverte du côté de la Russie, pressentait qu'une pareille déclaration serait la préface de la guerre, et, comme elle n'était assurée, au moins de la part de l'Angleterre, d'aucune garantie, elle rentra dans le silence pour n'en plus sortir. Au Foreign-Office, on médita une dépêche menaçante, on en rédigea même le canevas ; puis la réflexion tempérant les ardeurs, on y substitua une rédaction plus débonnaire. Quand, à quelques mois de là, l'opposition, à la Chambre des communes, voulut interpeller le ministère sur l'incident, lord Palmerston se contenta de répondre, d'un ton de persiflage, qu'il n'était pas plus responsable de ses brouillons que de ses pensées[32]. Encore une fois, la France demeura seule.

Le second projet émana directement de Napoléon. Le 5 novembre 1863, comme il inaugurait la session législative, il s'expliqua d'abord sur les affaires intérieures, puis, après avoir touché au Mexique, aborda la question polonaise qui, disait-il, « exigeait plus de développements. » En termes émus, reconnaissants même, il parla de ses relations cordiales avec l'empereur Alexandre et regretta que l'intérêt d'une cause chère à la France l'ait amené à compromettre l'une des premières alliances du Continent. Il retraça ensuite, en traits généraux, l'histoire des récentes négociations. « Nos conseils désintéressés, ajouta-t-il avec tristesse, ont été interprétés comme une intimidation ; nos démarches, au lieu d'arrêter la lutte, n'ont fait que l'envenimer. Des deux côtés se commettent des excès qu'au nom de l'humanité on doit également déplorer. » S'étant exprimé de la sorte, l'Empereur posa nettement la question qui était au fond de toutes les consciences : « Sommes-nous réduits, dit-il, à la seule alternative de la guerre ou du silence ? Non, répliqua résolument le Souverain. » La suite de la harangue fut une ample généralisation qui embrassait l'Europe entière. La conclusion, ce fut la proposition d'un Congrès qui, non seulement réglerait le sort de la Pologne, mais substituerait aux traités de 1815, devenus caducs, des stipulations nouvelles propres à assurer la paix du monde. Que fallait-il voir en ce discours ? Était-ce une oraison funèbre prononcée de très haut, suprême et sonore témoignage à la nation expirante ? Était-ce au contraire une dernière voie de salut qui s'ouvrait ? L'illusion fut courte. Dès le 4 novembre, les lettres d'invitations étaient parties de Paris. Quelques jours plus tard, les réponses arrivèrent, froidement polies, pleines de méfiantes réserves, approbatives seulement chez ceux qui, dans les remaniements de l'Europe, espéraient grandir leur fortune. Secrètement inquiète pour la Vénétie, l'Autriche demanda que le programme fût précisé. Plus intransigeant que jamais sur le gouvernement de la Pologne, le Czar se borna à vanter ce qu'il avait fait pour le bien de ses peuples et, comme François-Joseph, sollicita des éclaircissements. En revanche, le roi Guillaume convint que les arrangements de 1815 avaient subi, devaient subir quelques modifications : dans cet esprit il adhérait à la convocation du Congrès, sans le désirer toutefois, car, disait-il avec toute la sécurité d'une conscience pure, « la Prusse, n'étant jamais sortie de la limite des traités, n'a pas d'intérêt à provoquer ou à empêcher la réunion d'un Congrès. » Toujours attentif à Rome et à Venise, le roi d'Italie enveloppa son acceptation dans les mêmes formules vertueuses. — En ces conjonctures, l'Angleterre se chargea de déchirer tous les voiles. Ayant pendant trois semaines médité sa réponse, lord Russell la publia le 25 novembre sous la forme d'une dépêche à lord Cowley. C'était un refus, et où rien n'était omis de ce qui pouvait blesser. Le chef du Foreign-office laissait doucement entendre que sans doute les traités de Vienne avaient déjà été violés sur plusieurs points, mais que ce serait une singulière façon d'assurer la paix que de les déclarer en bloc abolis. Il énumérait complaisamment, si complaisamment qu'il y semblait prendre plaisir, toutes les causes de trouble qui agitaient le continent : il n'oubliait rien, ni le conflit polonais, ni les embarras danois, ni l'anarchie des Principautés Danubiennes, ni la Vénétie, ni l'occupation de Rome. « Un Congrès général des États européens, ajoutait-il avec une nuance d'incrédulité narquoise, pourra-t-il vraisemblablement résoudre dans un sens pacifique les divers points en litige ? » Ces points en litige, il les reprenait en détail et montrait que de chacun d'eux pouvaient naître des complications pires que celles qu'on voulait apaiser. En ce qui concernait la Pologne, la Russie, dans l'orgueil de la force, accorderait-elle ce qu'elle avait refusé dans les premiers jours de découragement ? Pourrait-on sans humiliation se courber sous ses refus, ou les braver sans verser dans la guerre ? En s'asseyant à la table du Congrès, le représentant de l'Italie aurait-il d'autre pensée que d'acquérir la Vénétie, et le représentant de l'Autriche, d'autre espoir que de se la faire garantir ? Sur les affaires danoises, sur les Principautés Danubiennes, l'homme d'État britannique glissait rapidement. Enfin, après avoir montré quelles vues contraires animeraient les puissances, il demandait avec un redoublement d'ironie quelle autorité suprême rendrait obligatoires les décisions de la majorité. Ainsi s'exprima lord Russell. Le projet, déjà fort ébranlé, ne résista pas à cette exécution. On parla pendant quelques jours de Congrès restreint, puis on se tut. Et de l'incident, une seule puissance, la Russie, tira profit. Non seulement elle avait le champ libre vis-à-vis des révoltés, mais un plaisir non médiocre lui avait été ménagé, celui de voir s'échanger, entre Paris et Londres, des explications presque aussi aigres que toutes les remontrances accumulées naguère contre Saint-Pétersbourg.

Ce qui suivit ne fut plus que l'agonie de la Pologne. L'hiver sévissait là-bas, fécond en privations et en rigueurs, moins sombre pourtant que le désespoir qui désolait les âmes... Presque tous les chefs avaient été tués, fusillés ou pendus. La frontière de Galicie, désormais sévèrement gardée, ne laissait plus rien passer. Une à une les bandes s'amoindrirent, puis se dispersèrent ou furent anéanties. Quelques-uns seuls restèrent, aguerris contre toutes les fatigues, et, par un vrai miracle de constance et de fortune, se trouvèrent encore debout quand le printemps revint. Déjà distraite par d'autres soucis, l'Europe, de temps en temps, faisait silence pour écouter le bruit de cette insurrection qui s'en allait diminuant, comme le râle d'un mourant. Un jour vint où la cause nationale dut elle-même se proclamer vaincue. « La lutte contre l'ennemi, écrivait le 25 juillet 1864 le prince Czartoryski, doit désormais se renfermer dans la sphère toute morale où aucun glaive ne peut atteindre. » Le lendemain de la victoire fut sinistre à l'égal de la bataille. Plusieurs fois les prisons se remplirent, puis se vidèrent par la transportation. Au 1er janvier 1864, le nombre des Polonais déportés dépassait déjà, à ce qu'on assure, le chiffre de 30.000. Une police impitoyable épia tout ce qui était signe de deuil ou seulement sympathie ; puis, sous peine de suspicion, elle imposa aux habitants paisibles les adresses de fidélité au Czar, le retour aux anciennes habitudes de plaisirs, les illuminations en l'honneur des victorieux, et ces marques obligatoires de joie complétèrent la servitude. Enfin, dans les temps qui suivirent, une série de décrets prohibèrent tout enseignement qui ne serait pas celui de l'État, proscrivirent toute influence de langue ou de religion, remanièrent profondément le régime de la propriété, s'appliquèrent en un mot à façonner une génération nouvelle qui, séparée du passé et d'ailleurs matériellement prospère, ignorerait tout ce que l'ancienne n'avait pu oublier.

Ces dernières suites de l'insurrection n'appartiennent plus à l'histoire de l'Europe occidentale. En s'absorbant pour toujours dans l'empire russe, la Pologne laissait après elle deux images — l'une vague jusqu'au mysticisme, poétique comme une figure de légende, tout imprégnée de la mélancolie des choses qui s'effacent — l'autre dure, réaliste, brutale et surtout pleine de menaces.

L'image touchante, c'est celle de la nation militante et immolée. Cette image a poursuivi nos pères. Ayant fait juste assez pour irriter les maîtres, point assez pour servir les victimes, un peu confus de leurs timides audaces, ils voulurent du moins protéger dans leur exode ceux à qui ils n'avaient pu Garder le sol natal. Avec une pieuse sollicitude, ils s'ingénièrent à leur rendre plus hospitalier le toit de l'étranger, moins amer le pain de l'exil. Tout ce qui était Polonais parut sacré comme le malheur. L'abus même que plusieurs firent de nos bienfaits n'arrêta point l'élan des sympathies. Et ces sympathies ne se refroidirent que le jour où, d'une terre plus proche, arrivèrent d'autres exilés. Ce jour-là, ce jour-là seulement, la France, ayant près d'elle sa Pologne, dut laisser retomber son bras tutélaire et, devenue malgré elle égoïste, oublia un peu la Pologne d'autrefois qui décidément était trop loin.

Voici maintenant l'autre image qui surgissait des débris de la nation abattue. Nos pères ne la distinguèrent que par échappées. Aux yeux de notre génération, elle apparaît avec un relief saisissant. Cette image, c'est celle de l'immense confusion qui, du grand-duché de Varsovie, s'étendit sur l'Europe. On eût dit que de la Pologne, jadis sacrifiée et maintenant expirante, s'échappaient, par un retour frappant des choses, tous les germes funestes qui troubleraient le monde. Avant l'insurrection, une grande alliance, celle de Paris et de Saint-Pétersbourg, alliance nouvelle mais déjà à demi cimentée, semblait garantir la paix générale contre tous les agitateurs. Les récentes et infructueuses remontrances venaient de substituer à la cordialité des années précédentes un état plein de contention. En blessant la Russie, les trois Cours, loin de resserrer leur intimité par suite de leur action commune, s'étaient, à plusieurs reprises, mutuellement froissées, ainsi qu'il arrive dans une entreprise mal conçue qu'on n'ose ni pousser à bout ni abandonner. Il se trouverait donc que nul groupement au centre de l'Europe ne compenserait l'alliance perdue â Saint-Pétersbourg. C'est ainsi que, dans l'émiettement de toutes les forces, quiconque poursuivrait d'ambitieux projets pourrait, sans invincible obstacle, se tracer son chemin.

L'ambitieux existait déjà, attentif à toutes les occasions de fortune. M. de Bismarck fut le vrai, le seul bénéficiaire des affaires polonaises. Sans l'insurrection, rien ne lui eût été possible, surveillé qu'il eût été entre ses deux voisins de l'Orient et de l'Occident. Après la grande perturbation née de la Pologne, aucune témérité n'eût semblé folie. Pendant le conflit, le chef du cabinet prussien avait pratiqué une conduite, très astucieuse et très simple tout à la fois, qui consistait à faire vis-à-vis de la Russie le contraire de ce qui se faisait à Vienne, à Londres, à Paris. Le résultat, très simple aussi, fut de concentrer vers Berlin les sympathies qui se détournaient des autres grands États et spécialement de la France. C'est par là que les affaires polonaises se rattachent aux affaires allemandes et n'en sont pour ainsi dire qu'un fragment. Que les ambitions de M. de Bismarck le portent vers le petit Danemark, vers la puissante Autriche, vers la vaillante France, et il pourra, sans souci de diversion, marcher droit à l'ennemi ; car l'amitié russe lui garantira la sécurité de sa frontière orientale.

 

 

 



[1] Correspondence respecting the insurrection in Poland, p. 25.

[2] Voir HENRI DE SYBEL, Die Begründung des deutschen Reiches durch Wilhelm Ier, t. II, p. 505, 506.

[3] Correspondence respectinq the insurrection in Poland, p. 39.

[4] Correspondence respectinq the insurrection in Poland, p. 37.

[5] Dépêche de M. Drouyn de Dhuys à M. de Talleyrand, 19 février 1863 (Moniteur, 16 mars 1863).

[6] Correspondence respectinq the insurrection in Poland, p. 61.

[7] Lord Bloomfield à lord Russell, 12 février (Correspondence respecting the insurrection in Poland, p. 31).

[8] Voir HENRI DE SYBEL, Die Begründung des deutschen Reiches durch Wilhelm Ier, t. II, p. 512.

[9] HENRI DE SYBEL, Die Begründung des deutschen Reiches, p. 514.

[10] Journal des Débats, 3 mars 1863.

[11] Dépêche de M. le duc de Gramont à M. Drouyn de Lhuys, 3 mars 1863 (Correspondance inédite).

[12] Journal des Débats, 25 octobre 1861.

[13] Voir Correspondence respecting the insurrection in Poland, p. 60, 61, 67.

[14] Documents diplomatiques, 1863, p. 5.

[15] Correspondance inédite.

[16] Correspondance inédite.

[17] Correspondence respecting the insurrection in Poland, p. 96.

[18] Dépêches du 26 et du 31 mars (Correspondance inédite).

[19] Documents diplomatiques, 1863, p. 8.

[20] Voir Affaires de Pologne, p. 43.

[21] Voir Rapport de M. Mounsey à lord Bloomfield, 7 avril (Correspondence recpecting the insurrection in Poland, p. 125).

[22] Correspondence respecting the insurrection in Poland, p. 105.

[23] La Patrie, 3 mai 1863.

[24] Le Constitutionnel, 8 mai 1863.

[25] Le Moniteur, 5 mai 1863.

[26] Voir HENRI DE SYBEL, Die Begründung des deutschen Reiches durch Wilhelm Ier, t. II, p. 533 et suiv.

[27] Parliamentary debates, t. CLXX, p. 1385, et t. CLXXI, p. 488.

[28] Further correspondence respective the insurrection in Poland, Partie Ve, p. 1-2.

[29] Le Siècle, 21 juillet.

[30] Séance du 24 juillet 1863 (Parliamentary Debates, t. CLXXII, p. 1353).

[31] Documents diplomatiques, 1865, p. 52.

[32] Chambre des communes, 12 février 1864 (Parliamentary debates, third series, tome CLXXIII, p. 740.)