SOMMAIRE. I. — La Pologne au Congrès de
Vienne, sous Alexandre Ier et sous Nicolas. — Quel sentiment elle éveille en
Europe et spécialement en France. — L'avènement d'Alexandre II ; espérances
trompées ; premiers signes d'irritation. — Les manifestations pacifiques :
leur caractère ; la nation eu deuil : concessions et compression. — Mesure
relative au recrutement ; comment elle est exécutée : l'insurrection éclate.
II. — En quoi la
question polonaise peut intéresser les contemporains. Comment M. de Bismarck
entre en scène : mission à Saint-Pétersbourg du général Alvensleben :
convention du 8 février. — Impression à Londres, à Vienne, à Paris : projet
de note identique et de quelle façon il est écarté : comment l'incident
s'apaise : raisons pour lesquelles il mérite d'être retenu.
III. — Dispositions du
gouvernement impérial vis-à-vis de la Pologne : quelle réserve lui commandent
ses relations cordiales avec la Russie : avec quel soin l'Empereur s'abstient
d'exciter l'opinion publique et d'encourager les Polonais : comment il
persévère dans cette attitude, même après la mesure du recrutement. —
Attitude moins réservée de l'Angleterre et quelles propositions viennent de
Londres. — Répugnances persistantes de la France pour des représentations
officielles. — Discussion au Sénat : discours de M. Billault. — Napoléon
semble avoir caressé vers ce temps-là le plan d'une politique plus active et
pouvant mener à la Guerre : entretien de M. de Rechberg et du duc de Gramont
: le Prince de Metternich à Vienne : résultat de ces négociations. — Napoléon
est ramené malgré lui vers les représentations officielles : comment il y est
poussé par l'état de la Pologne et par l'état de l'opinion publique en
France.
IV. — La campagne
diplomatique : première remontrance : sentiment de Gortschakoff et du Czar
lui-même : quelle est la réponse du Chancelier. Pourparlers entre les trois
puissances en vue d'une nouvelle intervention : efforts combinés entre Saint-Pétersbourg
et Berlin pour détacher l'Autriche de l'alliance occidentale et insuccès de
ces efforts. — Seconde remontrance : les six points : réplique de
Gortschakoff : sa contre-proposition : irritation à Paris et à Londres ;
conjonctures un peu critiques. — Troisième remontrance : de quelle façon
hautaine le gouvernement russe clôt la discussion.
V. — Derniers efforts
en faveur de la Pologne : les Polonais seront-ils reconnus comme belligérants
? Projet de Congrès (5 novembre 1863) : quel accueil reçoit ce projet :
dépêche de lord Russell. — Fin de l'insurrection. Qu'est-il advenu de nos
sympathies polonaises : quelle influence les événements de Pologne ont
exercée sur la politique générale de l'Europe : eu quoi ils ont favorisé les
vues de la Prusse.
I Le
traité de Vienne avait consacré le partage de la Pologne, mais avec regret et
comme avec remords. Tout en maintenant l'iniquité, on eût aimé à la colorer
aux yeux du monde et à désarmer les victimes elles-mêmes. Ces pensées de
réparation, timides et partielles, furent consignées dans l'acte final du
Congrès. Maître du grand-duché de Varsovie, le Czar prendrait le titre de Roi
de Pologne. « S. M. I. se réservait le droit de donner à cet État,
jouissant d'une administration distincte, l'extension intérieure qu'Elle
jugerait convenable. » Les Polonais, sujets respectifs des trois puissances,
obtiendraient des institutions nationales, réglées d'après le mode
d'existence politique que chacun des gouvernements jugerait utile de leur
accorder. » C'est sous cette forme énigmatique et vague que les
plénipotentiaires avaient formulé leurs vœux, et, ayant ainsi recommandé les
vaincus à la bienveillance des vainqueurs, ils se séparèrent apaisés. La
conscience de l'Europe s'était tranquillisée à peu de frais, Alexandre Jr,
qui se piquait de libéralisme, s'appliqua à dépasser, par son octroi
spontané, les vœux timides de ses alliés. « D'autres pourront vous
promettre la liberté, disait-il aux Polonais ; l'Empereur seul pourra vous
l'assurer. » Le Royaume, ainsi qu'on appelait le grand-duché de Varsovie, fut
doté d'un gouvernement autonome. Une Diète fut établie, composée de deux
Chambres qui se réuniraient tous les deux ans pendant trente jours. La Presse
fut proclamée libre ; l'organisation d'une armée nationale fut décrétée.
Telle était, en ses traits principaux, la Constitution de novembre 1815. Cet
heureux accord ne dura guère. Autocrate en ses provinces moscovites, le Czar
se transformerait malaisément en monarque constitutionnel sur les bords de la
Vistule, et il était à craindre que les premiers symptômes de résistance
légale ne parussent à ses yeux rébellion. Les Polonais, de leur côté,
auraient peine à se figurer une demi-résurrection et, à travers l'autonomie,
mot abstrait et mal compris, plusieurs caresseraient le rêve d'une entière
indépendance. La Diète se réunit en 1818 et en 1820, puis, la Constitution
commençant à s'énerver, ne fut plus convoquée que deux fois à des intervalles
de cinq années. Dans l'entrefaite, Nicolas avait succédé à Alexandre. La presse
fut plus étroitement surveillée, la police générale devint plus tracassière.
Dans le même temps, les sociétés secrètes, s'étendant dans tout le royaume,
absorbaient en elles toutes les âmes inquiètes, avides de mouvement, et
toutes les âmes ardentes, éprises (le relèvement national. On en était là
quand on apprit la révolution parisienne de 1830. L'agitation fut extrême,
quoique d'abord contenue. Dans la soirée du 29 novembre, une conjuration
éclata dans Varsovie. Nicolas s'obstina dans la défense intégrale de ses
droits souverains, et les insurgés, dans la poursuite de leurs espérances. La
Diète, se reconstituant, proclama la déchéance des Romanoff et créa un
gouvernement provisoire. Ce qui était émeute devint guerre, et guerre sans
merci. Les Polonais eurent leurs jours de gloire à Grochow, puis leurs longs
jours de deuil. Leurs divisions accrurent les chances de leurs ennemis.
Pendant dix mois la lutte se prolongea, avec toutes sortes d'épisodes
héroïques ou atroces. Rien ne put vaincre la constance des insurgés, ni les
neiges de l'hiver, ni les ardeurs de l'été qui suivit, ni le nombre écrasant
de leurs adversaires, ni le choléra qui abattait tout ce que le feu des
Russes avait épargné. Enfin les soldats du Czar, ayant porté leurs attaques
sur la rive gauche de la Vistule et poussant de proche en proche leurs
ennemis, atteignirent les faubourgs de Vola et de Czysté. Le 8 septembre
1831, les Russes entraient dans la capitale polonaise : « Sire, écrivait
Paskiéwitch, Varsovie est à vos pieds. Quelles
qu'aient été les erreurs, les dissensions, les folles témérités des vaincus,
les excès des victorieux ne laissèrent place qu'à une immense pitié. La
Pologne fut ruinée par les confiscations, dépeuplée par les déportations,
décimée par les supplices. Ceux qui parvinrent à s'échapper gagnèrent
l'Europe occidentale. Quand on les vit arriver à travers les frontières,
haves, dépouillés, mourant de faim, pleurant à la fois leur famille, leur
patrimoine, leur pays, on n'eut le courage ni de leur demander de comptes, ni
de contrôler trop sévèrement leurs dires, et incontinent la grandeur de leur
infortune les rendit sacrés. Ainsi se forma, sur la foi de récits héroïques,
quoiqu’un peu embellis, la légende de la Pologne martyre et qui, disait-on,
ne devait point mourir. Nulle part les sympathies ne furent plus vives qu'en
France. La générosité privée s'appliqua à réconforter ceux qui avaient tout
perdu, à leur rendre, sur notre propre sol, l'illusion d'une seconde patrie.
Les pouvoirs publics tinrent à honneur de s'associer au vœu général et,
pendant tout le régime de Juillet, l'adresse de la Chambre des députés
reproduisit chaque année la fastueuse et impuissante assurance « que la
nationalité polonaise ne périrait point ». Vingt
années s'écoulèrent pour la Pologne en cet anéantissement. En 1855,
l'avènement d'Alexandre II sembla l'indice d'une ère meilleure. A quarante
ans de distance, les deux Alexandre, disait-on, se ressemblaient. La réalité
ne répondit guère à cette attente. « Tout ce qu'a fait mon père est bien
fait, dit le nouveau Czar en visitant pour la première fois ses nouveaux
sujets. » Puis s'adressant aux représentants de la noblesse : « Point de
rêveries, leur répéta-t-il plusieurs fois, point de rêveries. » Les
concessions se résumèrent en quelques améliorations matérielles et en une
amnistie entourée de tant de réserves qu'elle méritait à peine ce nom.
Retombés de nouveau du haut de leurs espérances, les malheureux Polonais se
reprirent à caresser « les rêveries » que leur prince voulait proscrire.
A quelque temps de là, une circonstance fortuite vint mettre à une rude
épreuve leur fierté. Au mois d'octobre 1860, comme les souverains de Prusse,
d'Autriche et de Russie songeaient à débattre leurs intérêts communs, ils
choisirent Varsovie pour le lieu de leur entrevue. Les vaincus sont
susceptibles : aussi l'indignation fut-elle grande quand on vit les monarques
des trois nations copartageantes étaler leur pompe au milieu de ceux que
jadis ils avaient dépouillés. Un dessin fut clandestinement répandu dans Varsovie,
qui représentait trois vautours acharnés sur un cadavre. Cependant du dehors
arrivaient toutes sortes d'excitations. C'était le temps où l'Italie achevait
son unité, où Garibaldi, victorieux des troupes napolitaines, remontait les
routes de la Calabre. Partout on parlait de nationalités qui se
reconstituaient, de groupes anciennement dissous qui essayaient de se
rejoindre. Au milieu des ruines, une nouvelle génération avait grandi,
attirée presque autant qu'effrayée par les récits du passé. Tout manquait pour
une prise d'armes, et nul alors n'eût eu la témérité de la provoquer : en
revanche, tout était prêt pour des manifestations qui affirmeraient de
nouveau la vitalité d'une race non résignée à périr. J'éprouve
quelque embarras à raconter ce qui suivit, tant furent étranges les
démonstrations de ce peuple, singulier en toutes choses, même en son héroïsme
! « Dieu est trop haut, et la France est trop loin, dit un proverbe
polonais. » Ceux qui ne pouvaient rapprocher la France tentèrent, à force de
supplications, de faire descendre Dieu jusqu'à eux. Cette nation qui aspirait
à la liberté débuta, non par des adresses ou par des menaces, mais par des
prières. Elle avait des anniversaires mémorables, anniversaires de ses
révolutions ou de ses batailles, de ses grandeurs ou de ses folies, car en
Pologne il n'y eut pas d'héroïsme qui ne se mêlât de folie, ni de folie qui
ne se colorât d'héroïsme. Elle imagina de célébrer ces dates par des rites
religieux qui apprendraient aux victimes à se souvenir, et monteraient vers
les vainqueurs comme un reproche pacifique, ardent et doux. Les lieux de
rassemblement seraient les églises, les guides seraient les prêtres, les
emblèmes seraient les bannières, et le seul bruit qui s'élèverait de la
multitude serait celui des chants nationaux autorisés par l'antique liturgie.
Le 25 février 1861 était l'anniversaire du combat de Grochow. La veille, de
petits billets, furtivement collés aux angles des rues, invitèrent le peuple
à se réunir le lendemain sur le vieux marché et à se rendre de là à l'église
voisine afin de prier pour les morts. A cet appel anonyme une foule immense
répondit. Après l'accomplissement des cérémonies religieuses, le cortège, se
reformant, se répandit dans la ville, sans autres armes que ses bannières,
sans autre tumulte que le refrain des hymnes patriotiques. « Dieu saint,
Dieu tout-puissant, rendez-nous notre patrie, » ainsi chantaient des milliers
de voix. Le prince Michel Gortschakoff, l'ancien défenseur de Sébastopol,
était gouverneur du royaume. Il avait résolu de tolérer ce qui pouvait
devenir sédition, mais ne l'était point encore. Cependant il y avait dans ce
calme même quelque chose de menaçant et qui présageait l'orage. Le chef de la
police, survenant, se heurta au rassemblement et, n'ayant pu le rompre, lança
deux escadrons sur la foule désarmée. Les manifestants tombèrent à genoux
sans que les chants fussent interrompus : quarante morts ou blessés restèrent
sur place. Le surlendemain, un nouvel anniversaire fut le prétexte d'une
nouvelle démonstration. Cette fois encore la force publique intervint ; on
releva dix cadavres et il y eut soixante blessés. Les Polonais ne se
déconcertèrent ni devant les menaces ni devant la mort. Le 2 mars, ils
portèrent à l'église Sainte-Croix les dépouilles des victimes, puis, au
nombre de plus de cent mille, accompagnèrent les cercueils jusqu'au
cimetière. Après quoi ils rentrèrent dans leurs demeures, et, ayant affirmé
leur foi par leur sang, ils se revêtirent d'habits de deuil que désormais ils
ne quitteraient plus. Les
Russes, qui devaient s'exaspérer plus tard jusqu'à devenir implacables,
étaient alors plus désireux d'apaisement qu'avides de conflits. Michel
Gortschakoff avait suivi avec une anxiété profonde les péripéties des
derniers jours. Soldat et fidèle à son maître, il eût sans trouble livré une
bataille, mais cette sombre réprobation, sans barricades, sans coups de feu,
sans cris de révolte, bouleversait son âme ; et il se sentait désarmé devant
ceux qui s'obstinaient à ne point se défendre. L'heure était favorable aux
concessions ; car aucun amour-propre n'était engagé, et ce qu'on n'eût point
accordé à des sujets séditieux, on pouvait l'octroyer sans peine à ce peuple
fièrement recueilli qui ne demandait qu'à genoux. Une adresse à l'Empereur,
signée par les Polonais les plus considérables et réclamant le rétablissement
des institutions nationales, fut transmise à Saint-Pétersbourg. Libéral par
conviction, bon par nature, Alexandre était digne d'entendre ce langage et,
ses droits souverains étant saufs, on ne pouvait douter de son humanité. Par
malheur, dans les conseils de l'Empire, on temporisa ; de plus, on qualifia
avec une rare âpreté de parole les derniers incidents, et on parut traiter en
rebelles ceux en qui il eût été politique de ne voir encore que des
suppliants. Le 26 mars enfin, un ukase parut qui réalisait d'importantes
réformes. Un Conseil d'État était institué pour le royaume : Varsovie et les
principales villes de Pologne étaient dotées de conseils municipaux élus :
dans chaque gouvernement et dans chaque district étaient établies des
assemblées délibérantes, issues, elles aussi, de l'élection : en outre, une
direction spéciale de l'instruction publique et des cultes était créée, et un
Polonais rallié à la Russie, le marquis Wielopolski, était préposé à cet
important service. Ce programme, assez ample, assez généreusement conçu,
pouvait, quoique tardif, devenir le point de départ d'un état meilleur.
Bientôt une mesure funeste vint paralyser tous les témoignages de cette
volonté plus clémente. En Pologne existait, depuis longtemps, sous le nom de Société
agricole, une association qui avait encadré en elle tout ce que le pays
contenait de plus éclairé, de plus sagement patriote. La Société agricole
avait recueilli tout ce qui restait de vie publique et était devenue la vraie
représentation nationale. A sa tête était placé le comte André Zamoyski,
personnage d'illustre naissance et honoré en Europe autant que respecté dans
sa patrie. Or, six jours après la publication de l'ukase, une ordonnance
déclara l'association dissoute. A cette
nouvelle, toutes les récentes promesses furent oubliées et l'on ne songea
plus qu'à l'injure qui avait suivi. Les manifestations commencèrent le 7
avril sur la place du Château, et se prolongèrent le 8. Comme Gortschakoff se
présentait à la foule et demandait ce qu'elle souhaitait. : « Nous voulons
notre patrie, répondit d'une seule voix la multitude. » La troupe, prête à
faire feu, occupait la place : cependant le sang n'avait point encore coulé.
A ce moment un postillon vint à passer et, soit hasard, soit préméditation,
fit entendre sur son cornet l'air des légions de Dombrowski. Aussitôt les
manifestants tombèrent à genoux et répétèrent l'hymne fameux. Cet incident
amena la collision. Se croyant provoqués, les soldats déchargèrent leurs
armes, et plusieurs fois leurs feux de file percèrent cette foule qui
continuait à prier. Il y eut cinquante morts et plusieurs centaines de
blessés. Le lendemain, dans la ville de Varsovie, pas un passant ne se montra
qui ne fût vêtu de noir. L'autorité russe, déclarant ces vêtements factieux,
se mit à régler les couleurs, les formes des habits et jusqu'aux ornements
des femmes. Une lutte commença, mesquine et exaspérante, entre les gens de
police, qui voulaient proscrire toute marque extérieure de regret, et le
peuple, obstiné à se parer de sa douleur. Au fond, les dominateurs étaient
presque aussi troublés que les victimes. Pendant ce temps, le vaillant
Gortschakoff, habitué à d'autres combats, se confinait chez lui, désespéré de
sa morne victoire. Un mois après il expira, poursuivi, dit-on, jusque dans
son agonie, par l'image de femmes en deuil qui réclamaient leur patrie et
dont il ne parvenait pas à chasser l'obsédante vision. Une
longue période s'ouvrit, pleine de sombre confusion, de volontés
contradictoires, d'événements tragiques. La Russie alourdit son joug avec le
général Souchozannett, puis, avec le général comte Lambert, essaya de
l'adoucir. Oppresseurs et opprimés s'exaspéraient mutuellement. L'hostilité
résidait partout sans qu'on pût la saisir nulle part. Habitués à vaincre les
obstacles matériels, mais impuissants contre ces âmes tenaces et avides de
sacrifices, les serviteurs du Czar perdaient la claire vue des choses,
s'égaraient en toutes sortes de capricieuses maladresses, et tantôt
s'abandonnaient à des paroles conciliantes, tantôt ressaisissaient les pires
moyens de compression. Cependant les Polonais n'avaient point oublié leurs
anniversaires. Le 15 octobre 1861 était la date de la mort de Kosciusko. Ce
jour-là, dès le matin, le peuple se porta en foule à la cathédrale Saint-Jean
et à l'église des Bernardins. Comme les fidèles chantaient leurs hymnes au
pied des autels, la troupe se déploya autour des temples et les cerna. Quand
les mystères divins furent achevés, la multitude se refusa à sortir, si tout
d'abord la force publique ne se retirait. De part et d'autre on s'obstina.
Alors commença une sorte de siège inouï qui dura dix-sept heures, les Russes
demeurant l'arme au pied, la foule de son côté s'entassant dans le sanctuaire,
sans nourriture et sans repos. Le 16, à l'aube du jour, l'abri qu'on croyait
inviolable fut, profané, et les soldats, pénétrant dans les églises,
appesantirent leur main sur ceux qui priaient. Deux mille prisonniers, à ce
qu'on assure, furent conduits à la citadelle. Une immense consternation se
répandit dans la ville. Chose étrange ! la confusion ne fut pas moindre au
palais du gouvernement. L'ordonnateur de ces prescriptions farouches était le
commandant militaire, le général Gersteinweg. Le comte Lambert lui ayant
reproché ces excès, le général se tua d'un coup de pistolet. Quant au comte
Lambert, il quitta Varsovie pour n'y plus revenir jamais. Pendant ce temps,
l'administrateur du diocèse prescrivait la fermeture des églises jusqu'à ce
qu'elles fussent purifiées. C'est en ces conjonctures que fut installé le
nouveau lieutenant de l'Empereur, le général Luders. Il arriva en agent de
répression. Ainsi s'acheva l'année 1861. Six mois plus tard, le Czar,
toujours flottant dans sa conduite, reprit derechef les pensées de
conciliation. Le grand-duc Constantin fut nommé vice-roi de Pologne et
apporta à Varsovie des promesses de clémence. Par malheur les résolutions ne
répondirent point aux paroles. Comme une pétition se signait, demandant une
administration nationale, non seulement pour le grand-duché, mais pour les
anciennes provinces jadis détachées du royaume, l'inspirateur de ce
programme, le comte Zamoyski, fut mandé à Saint-Pétersbourg, puis frappé
d'exil, et cet acte d'ostracisme détruisit l'espoir renaissant d'un sort plus
tolérable. Quel
que fût le trouble de toutes choses, la paix extérieure subsistait. L'heure
approchait où une témérité injustifiable du gouvernement russe ferait éclater
l'esprit de révolte contenu jusque-là. Si nous
en croyons le chancelier de l'empire moscovite, c'est le marquis Wielopolski,
ce Polonais rallié à la Russie, qui, le premier, conçut le projet de la
mesure funeste. Pendant de longues années, la Pologne avait porté
douloureusement le fardeau de la conscription, et de ses enfants dispersés
dans les lointaines garnisons de l'empire, bien peu étaient revenus au foyer.
Depuis la guerre de Crimée, aucune levée n'avait été faite. De plus, en 1859,
une loi avait été rendue qui organisait le tirage au sort et introduisait
dans la législation militaire quelques-unes des règles établies chez les
autres peuples de l'Europe. Pourtant, de la jeunesse polonaise on pouvait
faire deux parts : d'un côté étaient les paysans, courbés sous leur travail,
passivement résignés, et ne souhaitant rien autre chose que l'amélioration de
leur sort matériel ; de l'autre, la jeunesse des villes, emportée par toutes
sortes d'ardeurs moitié mystiques, moitié révolutionnaires, et prête à toutes
les manifestations qui affirmeraient l'indépendance. Que si une levée
militaire pouvait s'accomplir en dehors des règles nouvelles, au moyen de
désignations qui, ne laissant rien au hasard, choisiraient d'avance les
recrues, quelle ne serait pas l'occasion de purger la Pologne des ennemis du
Czar ! Il ne resterait plus dans le royaume que les paysans, qu'on
s'attacherait en achevant leur émancipation ; les vieillards, qu'on ne
craignait point, et les enfants, qu'on pourrait façonner. Dès l'automne de
1862, la décision fut prise. Tel était son caractère d'âpreté que, pendant
plusieurs mois, l'exécution en fut suspendue. On affirme qu'un des principaux
personnages de l'empire, le comte Orlof, porta jusqu'à son maître les plus
fortes représentations contre un si fatal dessein. Enfin, au début de l'année
1863, on jugea bon de ne pas tarder davantage, et dans la nuit du 14 au 15
janvier, voici ce qui se passa dans Varsovie : Entre «
une et huit heures du matin », ainsi s'expriment les rapports officiels, les
gens de police, aidés de la force armée, s'introduisirent dans les demeures
marquées d'avance pour fournir au Czar des soldats. Les préférences s'étaient
portées, ainsi qu'on l'avoua plus tard, sur tous ceux qui s'étaient signalés
dans les derniers troubles. Les jeunes gens furent saisis ou, à défaut d'eux,
leurs parents, et tous, dans l'obscurité de la nuit, furent poussés vers la
citadelle. Ce qui se passa dans la capitale se répéta dans les principales
villes du royaume. Ayant frappé ce grand coup, l'autorité jugea ingénieux de
vanter le calme de la population et, qui l'eût cru ! le joyeux empressement
des victimes : « Jamais, depuis trente ans, écrivait le Journal officiel
de Varsovie, le recrutement ne s'était opéré avec tant d'aisance et de
facilité. Les conscrits déposés dans la citadelle étaient pleins d'allégresse
: ils témoignaient leur joie d'entrer dans cette école d'ordre, qui
est l'armée, et d'y reprendre une vie active et sérieuse après des années
passées dans le dérèglement de rêves pernicieux. » A
l'heure où un publiciste gagé traçait ces lignes, beaucoup de ceux pour qui
elles étaient écrites s'étaient déjà soustraits à leur sort. Tous ceux qui
avaient pu échapper à la razzia, tous ceux qui se croyaient menacés avaient,
en fugitifs, gagné la campagne. Ainsi se formèrent quelques bandes, mais sans
armes, sans ressources, exposées en outre à toutes les rigueurs du climat. Le
gouvernement russe prit d'abord en mépris cette misérable résistance, et les
agents consulaires, qui, de Varsovie, observaient l'état du pays, jugèrent,
eux aussi, la tentative insensée. Il arriva même que plusieurs de ceux qui
s'étaient évadés revinrent, préférant toutes choses, fût-ce le joug
moscovite, aux horreurs d'une lutte sans espoir. Les jours suivants, contre
toute attente, les rassemblements grossirent. Quelques escarmouches furent
signalées : les Russes l'emportèrent aisément, mais leurs ennemis ne se
dispersèrent que pour se reformer un peu plus loin. Les nouveaux outlaws,
car ce nom est celui qui convient le mieux, interceptaient les convois,
déplaçaient les rails des chemins de fer, coupaient les fils télégraphiques.
Serrés de trop près, ils se réfugiaient dans les bois, et la nature des
lieux, autant que les vastes espaces, rendait malaisé de les saisir. Suspects
aux paysans, aux prises avec la faim aussi bien qu'avec l'hiver, ils vivaient
comme ils pouvaient, moitié d'hospitalité, moitié de rapines, et, quoique
leur condition fût terrible, ils la supportaient par ardeur de patriotisme et
par crainte de maux pires encore. Les armes étaient ce qui leur manquait le
plus : ils n'avaient que des faux, des piques, des fusils de chasse ; de là
le grand avantage des Russes, qui leur infligeaient des pertes cruelles sans
péril appréciable pour eux-mêmes : dans la suite de la campagne, cette
infériorité fut ce qui paralysa tous leurs succès. Dans ces premiers temps,
le soulèvement, quoique plus grave qu'on ne l'avait cru au début, était
encore très limité. Les seuls qui y prissent part étaient des ouvriers, des
artisans échappés des villes, de petits propriétaires, des employés secondaires,
quelques gentilshommes, mais de la plus modeste fortune, et aussi quelques
prêtres. Les habitants des campagnes demeuraient méfiants, plutôt hostiles ;
il en était de même des juifs ; à Varsovie, les étudiants restaient sourds
aux excitations et, pour la plupart, s'étaient refusés à quitter la capitale.
Quant aux propriétaires de haute condition, ils déploraient le mouvement, le
jugeaient sans issue, craignaient qu'il ne portât le dernier coup à la cause
polonaise, et, malgré l'effroyable malentendu qui séparait les deux peuples,
plaçaient un dernier espoir dans la bienveillance de Constantin, dans la
modération d'Alexandre. A la fin de janvier parut le premier manifeste d'un
comité national qui se constitua à Varsovie et dont la domination anonyme ne serait
pas une des moindres étrangetés de cette étrange insurrection. Comme le mois
de février commençait, les Russes furent contraints de confesser ce qu'ils
avaient nié jusque-là, à savoir l'extension de la révolte. On avait parlé
d'abord d'échauffourée ridicule, puis de prise d'armes aisée à réprimer ; on
murmurait déjà le mot de guerre civile. « Le mouvement insurrectionnel a pris
des proportions considérables, écrivait, le 4 février, le consul d'Angleterre
à lord Russell[1]. » Les bandes, étonnamment
accrues et un peu moins mal pourvues d'armes, commençaient à tenir la
campagne et s'étaient même affirmées par quelques succès. On en comptait
trois principales : la première était concentrée près de Lowicz et était
forte de 2.000 hommes. La seconde, qui s'élevait à 3.000 hommes, était
établie autour de Wengrow, près des frontières de Lithuanie. La troisième
s'était formée tout au sud du royaume dans le gouvernement de Radom : c'était
la plus considérable par le nombre des combattants, car elle comptait près de
8.000 hommes ; c'était aussi la plus redoutable par l'avantage de la
position, car le voisinage de la Galicie lui permettrait de se procurer de la
poudre, des fusils, des munitions, tout ce qui ailleurs ne s'obtiendrait
qu'au prix de peines inouïes. On nommait déjà le chef de ce rassemblement :
c'était un Polonais d'origine, depuis longtemps éloigné du royaume et qui
venait d'arriver d'Italie avec quelques compatriotes ; on l'appelait
Langiewicz. II Depuis
longtemps le nom de la Pologne a perdu l'attrait magique qu'il exerçait
jadis. Nous avons coupé les ailes à nos rêves, et nos regards se sont repliés
sur nos frontières sans oser s'étendre au-delà. Il semble que la Providence
ait prononcé l'arrêt définitif, et que les Polonais eux-mêmes, matériellement
heureux, se soient courbés sous leur destin. Quelles que soient ces
variations des choses, le temps, en modifiant le tour de nos pensées, n'a
rien ôté de leur importance aux événements que nous racontons. L'intérêt ne
s'est pas affaibli, mais s'est généralisé. Éclairés par tous les
enseignements postérieurs, nous apercevons, à travers la Pologne, l'Europe.
La guerre qui éclata dans le grand-duché de Varsovie nous laisse plus froids
sur l'issue du combat ; en revanche elle nous touche par la perturbation
qu'elle apporta dans les alliances, par le relâchement ou la rupture
d'amitiés qui commençaient à se cimenter. C'est en quoi elle se rattache
fortement à la trame générale de l'histoire contemporaine. Elle s'y relie
d'autre façon encore, à savoir par les facilités qu'elle assura à ceux qui,
dès cette époque, épiaient les complications de l'Europe afin d'en profiter. Dans
les affaires polonaises, M. de Bismarck, car c'est à lui désormais qu'il
faudra toujours revenir, entre le premier en scène. Il avait, avec une
sollicitude attentive, observé tous les développements de la crise. Il
l'avait suivie avec le double intérêt d'un copartageant soucieux de
sauvegarder ses droits et d'un ministre toujours en éveil pour pousser sa
fortune. Une prévoyance, même médiocre, autorisait à croire que des
chancelleries des puissances occidentales partiraient quelques
représentations favorables à la nation vaincue. L'habileté serait grande si
le cabinet de Berlin offrait au Czar son plus chaleureux concours, juste à
l'heure où les autres États se répandraient en conseils rogues ou
déplaisants. Le procédé vaudrait surtout par le contraste et serait de ceux
qui ne s'oublient pas. Les intérêts communs de la Prusse et de la Russie, qui
détenaient chacune une partie des anciennes provinces polonaises,
fournissaient un prétexte tout naturel pour colorer une négociation séparée.
Une douzaine de jours après le fatal recrutement de Varsovie, un aide de camp
du roi Guillaume, le général Gustave d'Alvensleben, reçut la mission de se
rendre à Saint-Pétersbourg. Le messager devait insister sur la solidarité des
deux puissances, sur les dangers que courait l'ordre public, sur la nécessité
d'une action concertée : « Le roi, disaient les instructions dont il
était porteur, est persuadé que les intérêts des deux gouvernements sont
menacés par les affaires de Pologne. Ce mouvement d'émancipation ne
s'arrêtera pas, mais franchira la frontière royale et troublera les provinces
prussiennes aussi bien que celles qui dépendent de la Russie. Les deux cours
sont donc également atteintes par ce mouvement révolutionnaire et ont intérêt
à s'y opposer. » A ces instructions le monarque prussien joignit une
lettre autographe pour son neveu le Czar, et sans perdre une heure, l'envoyé
quitta Berlin[2]. La
mission paraît avoir été entourée d'un certain secret ; car les dépêches
diplomatiques, au moins celles que nous avons sous les yeux, n'en firent pas
tout d'abord mention. C'est le G février seulement que le chargé d'affaires
d'Angleterre à Berlin annonçait le départ d'Alvensleben : c'est le 10 février
que lord Napier mandait à Londres l'arrivée de l'aide de camp royal à
Saint-Pétersbourg. Déjà les deux puissances avaient lié partie. A peine à
Saint-Pétersbourg, le négociateur avait été reçu par le Czar. Il avait trouvé
Alexandre fort désabusé de toutes les tentatives de conciliation à l'égard de
la Pologne : cependant, observait Alvensleben, le marquis Wielopolski n'était
point déchu de sa faveur, et son influence pourrait encore amener un
revirement dans les pensées impériales. L'ambassadeur prussien, dans son
rapport, insistait beaucoup sur cet état d'esprit du souverain, car l'une des
craintes principales entretenues à Berlin était que l'Empereur ne se
réconciliât avec ses sujets polonais et ne reconstituât de la sorte l'union
de toutes les races slaves, au grand détriment des influences germaniques.
Messager d'amitié, le général avait offert de la part du roi son maître
l'aide la plus dévouée, la plus désintéressée. La proposition avait été
agréée, quoiqu’avec une légère surprise, la Russie ne se sentant pas si
malade. De l'entretien du monarque et de l'envoyé était sorti le projet d'une
Convention qui, dans les troubles présents, assurerait la sécurité des deux
États. Alvensleben demanda par télégraphe les ordres de sa cour : la réponse,
qui n'était point douteuse, arriva aussitôt : ce fut l'autorisation de
traiter. On était au 6 février : le 8, l'acte avait été signé par le prince
Gortschakoff et par Alvensleben. Il portait en substance que, sur les limites
des deux États, les commandants prussiens et russes pourraient se prêter un
mutuel concours et au besoin franchir la frontière pour la poursuite des
rebelles. Un état-major supérieur, choisi parmi les officiers des deux
armées, serait appelé à surveiller l'exécution de la Convention. La
diplomatie avait été surprise par le voyage précipité d'Alvensleben. Il est
juste d'ajouter que, de suite, elle en pénétra l'objet. Le 10 février, lord
Napier écrivait de Saint-Pétersbourg au comte Russell : « J'apprends que
le général Alvensleben a signé avec les autorités militaires russes un
engagement par lequel les forces impériales sont autorisées à poursuivre sur
le territoire prussien les insurgés fugitifs. Une pareille tolérance est
stipulée au profit de l'armée prussienne opérant sur le territoire russe[3]. » De Berlin arrivaient en même
temps des informations semblables quoiqu’un peu moins précises. Les jours
suivants, les agents diplomatiques, en particulier ceux d'Angleterre,
désormais fort en éveil, multiplièrent les télégrammes et les messages ; ils notèrent
les allées et venues entre la Prusse et la Russie, et signalèrent tous les
indices qui trahiraient une entente trop intime entre le roi Guillaume et le
Czar. « Le colonel prussien Tresckow est parti pour Varsovie, mandait de
Berlin sir André Buchanan au comte Russell, il est délégué au quartier
général russe, et sa mission se rattache à la récente Convention... Le
colonel russe Reuter, ajoutait-il, est arrivé ici ; il est, à ce qu'on
suppose, investi de pouvoirs analogues[4]. » — L'arrangement s'étant
ébruité, ni les Russes ni les Prussiens ne le dissimulèrent, seulement ils
s'appliquèrent à en restreindre le sens et surtout à lui enlever tout
caractère politique. Comme M. Drouyn de Lhuys demandait des explications à M.
de Goltz, celui-ci répondit que l'objet de cet acte était de maintenir la
sûreté des relations commerciales, d'empêcher le pillage des caisses de la
douane[5]. M. de Budberg, ambassadeur du
Czar à Paris, tint un langage identique. De son côté, M. de Bismarck ne
parlait pas autrement : lui aussi il se prévalait de considérations
commerciales : il niait les déploiements de troupes dont commençaient à
s'entretenir certains journaux : la négociation, disait-il, avait été
uniquement inspirée par (les motifs de police et par le souci de maintenir le
bon ordre dans les provinces polonaises de la monarchie prussienne. Quelles
que fussent les assurances prussiennes et russes, on se figurait malaisément
à Londres, à Vienne, à Paris, que cette Convention, dont l'existence était
avouée, mais dont nul n'avait vu la teneur, fût chose indifférente ou
inoffensive. — A Londres, le grand souci de lord John Russell, chef du Foreign-Office,
fut d'obtenir communication du traité, de saisir, comme il le disait lui-même
d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux, le corps du délit :
« Tâchez de vous procurer le texte de la Convention, mandait-il à sir
André Buchanan. » A défaut de texte authentique, il rassemblait les rapports
de ses agents, les contrôlait par les aveux recueillis à Berlin ou à
Saint-Pétersbourg et, s'autorisant de toutes ces informations, condamnait
hautement la politique du roi Guillaume. « La Prusse, ne cessait-il de
répéter, en conférant aux troupes russes le droit de poursuivre les insurgés
sur son territoire, prend par là même parti dans la guerre. » Et, rapprochant
les événements de Pologne de ceux d'Amérique, il ajoutait : « Notre
attitude ne serait pas plus incorrecte si nous permettions à un vaisseau de
guerre fédéré d'attaquer un confédéré dans les eaux britanniques[6]. » — A Vienne, le blâme ne
fut guère moindre. Dès la première nouvelle de la Convention, plusieurs
journaux la qualifièrent très sévèrement. « C'est le premier pas d'une
alliance intime entre Berlin et Saint-Pétersbourg, disait avec une
remarquable perspicacité l' Oost-Deutsche-Post. Cette conduite est tout à
fait en harmonie avec l'esprit de la politique de M. de Bismarck. En cet acte
nous voyons le signal de l'antagonisme contre l'Autriche. » Dans les cercles
officiels, les appréciations furent plus réservées, mais visiblement nuancées
d'inquiétude. Détenteurs d'une partie des provinces polonaises, les ministres
de François-Joseph étaient mal à l'aise pour invoquer les principes du droit
public et pour répéter les aphorismes où se complaisait lord Russell. Du
moins ils tinrent à honneur de ne point imiter la Prusse et de désavouer avec
un empressement significatif tous ceux qui leur attribueraient pareil
dessein. « La Russie ne nous a fait aucune ouverture, ne nous a soumis aucun
arrangement, disait dès le 12 février le chef du ministère viennois, M. de
Rechberg, à l'ambassadeur d'Angleterre, lord Bloomfield. A la première
nouvelle de la Convention, ajoutait-t-il, j'ai télégraphié à notre envoyé à
Saint-Pétersbourg pour prévenir toute proposition qu'on serait tenté de nous
adresser. » Et le ministre, poursuivant, insistait avec affectation sur le
calme de la Galicie, sur l'inutilité d'un extraordinaire déploiement de
forces : douze mille hommes suffisaient à l'Autriche pour garder ses
provinces polonaises, et vraiment on ne comprenait pas l'attitude de la
Prusse qui avait mis sur pied trois corps d'armée[7]. — C'est à Paris que la
réprobation se marqua avec le plus de netteté. Le 17 février, dans une
dépêche à M. de Talleyrand, représentant de la France à Berlin, M. Drouyn de
Lhuys s'éleva avec beaucoup de force contre ce qu'il appelait c. la
résolution précipitée de la Prusse ». — « La Convention, ajoutait-il, en
ouvrant la frontière aux troupes des deux pays, implique dans un rayon
vaguement défini, une coopération militaire... Le plus grand inconvénient de
la politique prussienne, c'est d'évoquer la question polonaise. Jusqu'ici
l'insurrection était locale. En intervenant dans le conflit, le cabinet de
Berlin n'accepte pas seulement la responsabilité des mesures répressives
adoptées par la Russie, il réveille l'idée d'une solidarité entre les
populations de l'ancienne Pologne, et il semble inviter les membres séparés
de cette nation à opposer leur union à celle des gouvernements. » La critique
que le ministre des Affaires étrangères venait de formuler avec une certaine
amertume, l'Empereur la renouvela trois jours plus tard, mais en
l'enveloppant dans un reproche attristé. Comme il rencontrait M. de Goltz, il
alla à lui : « Vous savez, lui dit-il, combien je désire entretenir avec
la Prusse des relations amicales. Si l'Autriche avait commis la faute que
vous venez de commettre, cela m'eût été bien indifférent ; mais que la Prusse
s'engage dans la même voie, voilà ce qui m'afflige beaucoup[8]. » Le 21 février, le
gouvernement français, se découvrant tout à fait, proposa à Vienne et à
Londres la rédaction d'une note identique qui serait une protestation des
trois puissances contre la politique suivie à Berlin. Le sort
des incidents diplomatiques est sujet à bien des caprices. Il en est qui,
fort minces dès l'abord, grossissent tout à coup au point d'engendrer
l'inquiétude : il en est d'autres qui, d'apparence menaçante, s'apaisent
subitement. La Convention russo-prussienne, la Convention du 8 février, ainsi
qu'on l'appela, n'entraîna point les complications que, durant quelques
jours, elle parut porter en elle. L'Angleterre et l'Autriche refusèrent de
s'associer au projet de note identique, l'Angleterre par ménagement pour le
cabinet de Berlin, l'Autriche par la conviction qu'en refusant d'imiter la
Prusse elle avait avec une suffisante clarté manifesté son jugement. Le blâme
se réduisit donc à des représentations officieuses. Les remontrances
elles-mêmes eurent quelque peine à se préciser ; car l'un des côtés les plus
curieux de l'incident, ce fut que personne n'eut le loisir d'étudier à tête
reposée ce fameux traité qui éveilla tant d'ombrages. Lord Napier raconte que
le prince Gortschakoff ne lui ayant pas offert de le lui montrer, il n'osa
pas le demander. Sir André Buchanan en entendit, de la bouche du premier
ministre prussien, une rapide traduction verbale, faite de l'allemand en
français. Plus heureux, à ce qu'on assure, le duc de Montebello, notre
ambassadeur à Saint-Pétersbourg, tint un instant entre les mains le texte
véritable. M. de Bismarck d'ailleurs ne négligea rien pour ramener à de
modestes proportions le récent arrangement : les effectifs mis sur pied pour
garder la frontière avaient été fort exagérés par le bruit public ; les
Russes ne pouvaient être autorisés à pénétrer sur le territoire prussien qu'à
la suite immédiate d'un conflit avec les insurgés ; quant aux Prussiens, ils
ne pouvaient s'avancer en pays russe au-delà d'une journée de marche. Ainsi
s'exprima en plusieurs entretiens le chef du cabinet de Berlin. — Cependant
l'insurrection s'éloignait du grand-duché de Posen et paraissait se
concentrer plutôt dans les districts méridionaux du royaume de Pologne. La
Convention n'avait point encore été ratifiée, et elle avait été libellée de
telle sorte que chacune des parties pouvait en tout temps y renoncer. En ces
conjonctures, le gouvernement de Saint-Pétersbourg jugea bon de décliner
lui-même le bénéfice des stipulations qu'il avait conclues. Avant la fin de
février, le ministre de Russie à Berlin, M. d'Oubril, se rendit auprès de M.
de Bismarck et, après avoir fort insisté sur l'hostilité de l'Europe,
l'informa que l'empereur son maître ne se prévaudrait point du droit de
poursuite réciproque sur les territoires des deux pays[9]. Le chef du cabinet prussien,
dans ses conversations postérieures avec les diplomates étrangers, put donc
affirmer en toute assurance que les inquiétudes nées à Vienne, à Londres, à
Paris, étaient tout à fait sans fondement. « La Convention peut être
considérée comme lettre morte, dit-il sans s'expliquer davantage, et les
instructions nécessaires pour la mettre à exécution n'ont point été dressées.
» Ces
déclarations concordaient avec celles venues de Saint-Pétersbourg. Devant
cette unanimité, les puissances occidentales auraient eu mauvaise grâce à
pousser plus loin leurs investigations : « Ne réclamez plus la copie de la
Convention, écrivait lord Russell à ses agents. » On ne s'occupa plus de
l'arrangement russo-prussien ou, si on s'en occupa, ce fut avec une pointe de
raillerie, comme d'une chose qu'on s'était exagérée. Faisant allusion à
l'acte qui avait si fort ému, le Journal des Débats disait avec une
nuance de persiflage : « C'est une sorte de traité de police échangé
entre deux chefs de maréchaussée bien plus qu'entre deux chefs d'empire[10]. » Les Russes ne
négligèrent rien pour accréditer cette appréciation : ils parlèrent même de
la Convention avec un accent de dédain qui touchait au désaveu.
« Le concours de la Prusse, disait M. de Balabine, ambassadeur de Russie
à Vienne, à notre envoyé M. de Gramont, est inutile au point de vue militaire
et regrettable au point de vue diplomatique[11]. » Toutefois l'incident,
qui n'éveilla chez les contemporains qu'une attention passagère, s'offre
aujourd'hui à nous avec un relief saisissant. Dès le début des complications
polonaises, M. de Bismarck, les yeux fixés sur l'avenir bien plus que sur le
présent, s'était placé résolument aux côtés du Czar. L'acte par lequel cette
bonne volonté se témoignait était, somme toute, d'assez mince importance.
Mais qu'importait la valeur intrinsèque de l'assistance ? Bien que le zèle du
gouvernement de Berlin ait paru d'abord un peu indiscret, un peu excessif, on
se rappellerait plus tard à Saint-Pétersbourg, et avec une reconnaissance
infinie, cet ami empressé qui s'était rapproché de la Russie, à l'heure même
où tout le monde allait s'éloigner d'elle. Par cette habile initiative, le
chef du cabinet prussien avait posé son premier jalon. Nos pères ont pu
oublier la modeste, l'insignifiante Convention du 8 février. Notre génération
n'a que trop de raisons de s'en souvenir. III En
renonçant à combattre la Convention prussienne, on n'avait pas supprimé la
question polonaise. Sur le terrain de la Convention, une première escarmouche
s'était livrée et, à travers le blâme adressé à la Prusse, on eût pu
discerner une plainte, timide encore, qui se faisait entendre à Berlin pour
que l'écho s'en prolongeât jusqu'à Saint-Pétersbourg. Cette escarmouche
allait être suivie d'un vrai combat, combat de plume, mais fort acéré, qui
serait très impuissant, hélas ! pour sauver la Pologne, très efficace en
revanche pour troubler toutes les alliances ébauchées ou établies et rendre
possible ce que l'Europe devait voir plus tard. Il
n'est pas téméraire d'affirmer que les premières agitations de Varsovie
avaient éveillé aux Tuileries un vif déplaisir. La France, traditionnelle
protectrice de la nation vaincue, était devenue, par penchant et par intérêt,
l'alliée de la nation victorieuse. Les dures batailles devant Sébastopol,
loin de tracer une séparation entre les combattants, avaient créé entre eux
des liens d'estime mutuelle, et bientôt l'estime avait engendré la sympathie.
Depuis 1856, les deux cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg s'étaient
accoutumés à agir de concert. Cette entente s'était révélée à l'époque de la
guerre d'Italie, puis dans la question des Principautés danubiennes, et dans
tous les menus incidents des affaires d'Orient. Au milieu de cette
transformation de sa politique, Napoléon III était trop généreux, trop humain,
trop soucieux de l'opinion de son pays, pour oublier la Pologne. Seulement,
au lieu de publier son assistance, il s'était appliqué à la voiler. C'est
dans cet esprit qu'au Congrès de Paris, il avait consenti à ne pas laisser
introduire la question polonaise. Plus tard, à l'époque du couronnement
d'Alexandre, il avait transmis quelques représentations par l'intermédiaire
de M. de Morny : lui-même, l'année suivante, avait profité de l'entrevue de
Stuttgart pour hasarder quelques avis. Ces conseils, dissimulés sous les
apparences de la flatterie ou sous les protestations de l'amitié, avaient, en
fait, produit peu de fruits ; car, pour tout ce qui touchait à la Pologne, la
Russie, quand on parlait trop haut, affectait de s'irriter et, quand on
parlait trop bas, feignait de ne pas entendre. Venant à ce point des
relations franco-russes, les premières manifestations patriotiques de 1861
avaient semblé les plus malencontreuses du monde : elles plaçaient notre
gouvernement en une condition très perplexe, entre de vieux souvenirs qu'il
eût été peu séant de répudier et une nouvelle alliance très opportune qui
commençait à s'affirmer. Le protecteur, pour se tirer d'embarras, prêcha à
son ancien client le calme, la patience et, afin de se justifier à ses
propres yeux, invoqua l'intérêt de la France qui valait bien, après tout,
l'intérêt de la Pologne, l'intérêt de la Pologne elle-même qui ne gagnerait
rien par l'agitation. Le 23 avril, une note du Moniteur parut qui «
décourageait des espérances peut-être impossibles à soutenir » et masquait,
sous des sympathies banales, le plus entier refus de concours. Très
généralement le langage de la presse officieuse se modela sur cette
déclaration. Entre tous les personnages officiels, un seul se départit un peu
de cette réserve. Au mois d'août 1861, M. Duruy, alors inspecteur général de
l'Université, s'exprima en ces termes, à la distribution des prix de l'École
Polonaise : « Les peuples immolés veulent renaître, la Pologne
ressuscite. » Mais vraiment pouvait-on refuser ce maigre réconfort à de
pauvres enfants privés de leur famille et de leur patrie ? Comme les
manifestations se multipliaient, comme les répressions redoublaient de
rigueur, le sentiment public s'affirma avec une certaine énergie. « Nous
n'avons pas le courage, écrivait le Journal des Débats, de recommander
la prudence à ceux qu'on opprime depuis si longtemps[12]. » Même au milieu de l'émotion
grandissante, le gouvernement ne cessa de prêcher a cette prudence » qui
semblait ailleurs dérisoire. Vis-à-vis de la nation vaincue, de la nation en
deuil, comme l'appelait Montalembert, il s'arma d'impassibilité jusqu'à paraître
indifférent. Pendant toute l'année 1862, il ne dévia point de cette conduite.
Un nouvel ambassadeur russe, M. de Budberg, ayant été accrédité à Paris, Napoléon
tint à marquer, par des paroles d'une bienveillance toute particulière,
l'intimité persistante des deux peuples. « Je n'ai qu'à me féliciter, dit-il,
des rapports qui existent depuis six ans entre l'Empereur de Russie et moi.
Ils ont d'autant plus de chances de durée qu'ils sont nés d'une sympathie
mutuelle et des véritables intérêts des deux empires... J'ai pu apprécier en
effet l'élévation d'esprit, la droiture de cœur de votre souverain, et je lui
ai voué le plus sincère attachement. » C'est
en ces conjonctures qu'avait été connue en France l'extraordinaire razzia
déguisée sous le nom de conscription. Quel que fût l'odieux de la mesure, le
gouvernement contint sa réprobation. Le 5 février 1863, l'un des députés
ayant, à propos de l'Adresse, formulé un vœu en faveur de la malheureuse
Pologne, M. Billault répliqua en un langage sévère, mais qui ne l'était que
pour les Polonais. Il se défendit de « donner par de vaines paroles un
aliment trompeur à des passions insurrectionnelles ». — « Nous sommes, ajouta-t-il,
trop jaloux de la dignité de la France pour laisser répéter pendant quinze
ans, dans une adresse, des protestations inutiles. » On nota vers cette
époque, dans les journaux officieux, des articles malveillants, mais contre
la Prusse seulement. Avec une intention visible, la Russie était ménagée ;
si, par aventure, on voulait lui faire parvenir quelques vérités
déplaisantes, le reproche prenait une voie oblique, et c'est à travers le roi
Guillaume qu'on atteignait le Czar. Ainsi en fut-il après la Convention du
8 février. Les dépêches du ministre des Affaires étrangères à M. de
Montebello étaient conçues en termes soigneusement mesurés : notre
ambassadeur à Saint-Pétersbourg était invité à recommander une politique de
progrès, de conciliation, d'apaisement, mais sans laisser en rien supposer
que ces conseils pussent être le prélude de recommandations moins cordiales :
ce seraient les représentations d'un ami, d'un ami attristé, mais obstinément
confiant et qui craignait avant tout de blesser ou d'être importun. C'est
de Londres que partirent les premières paroles acerbes. L'Angleterre n'avait
pas plus à cœur que nous le sort de la victime, mais elle entretenait avec
les dominateurs des relations beaucoup moins amicales. En outre, lord John
Russell ne se piquait pas de la belle courtoisie diplomatique où se
complaisais M. Drouyn de Lhuys ; en vrai pédagogue, il aimait à transformer
en leçon chacune de ses dépêches et, entre deux formules, choisissait
d'instinct la plus déplaisante. Au Foreign-Office enfin, on
nourrissait un dessein d'une astuce assez raffinée l'intimité croissante de
la Russie et de la France avait, en ces dernières années, excité à plusieurs
reprises un assez vif dépit. En poussant à fond l'Empereur dans l'affaire
polonaise, on, avait toutes chances de détruire les fondements de l'alliance
: que si on ne sauvait pas la Pologne, on compromettrait du moins le voisin
d'outre-Manche, et, de toute façon, on n'aurait pas travaillé en vain. Dès la
première nouvelle de l'insurrection la presse britannique jeta feu et
flammes. Le 20 février, la question ayant été portée au Parlement, lord John
Russell fut aussi peu contenu dans ses paroles que M. Billault avait été
sobre dans les siennes. Il s'étendit sur la situation des partis en Pologne,
rappela les incidents des années précédentes et n'omit rien de ce qui pouvait
irriter. Venant au recrutement de Varsovie, il en parla avec une extrême
âpreté. « Soldats pour soldats, dit-il, les Polonais ont mieux aimé l'être
pour le service de leur pays... » Puis il ajouta : « La mesure est de
celles qu'aucun ministère anglais n'oserait s'aventurer à défendre. » Le 2
mars, en une dépêche à lord Napier, il formula les vœux de son gouvernement.
Ce que les diplomates français se décidaient à peine à effleurer, il le grava
d'un trait incisif. Il proclamait le droit d'ingérence de l'Europe, fondé,
disait-il, sur les traités de 1815, qui avaient promis au royaume de Pologne
une existence autonome. Partant de là, il demandait une amnistie immédiate et
complète, puis le retour aux institutions constitutionnelles jadis octroyées
par Alexandre Ier. A. ce prix, concluait-il, les Polonais seraient satisfaits
et sans doute aussi l'opinion publique. Ayant écrit de la sorte, lord Russell
jugea bon de lier fortement son action à celle de la France. Le 5 mars, en
une dépêche officielle, il communiqua ses vues à l'ambassadeur de la reine à
Paris. Le chef du Foreign-Office commençait par souffler
dédaigneusement sur la Convention russo-prussienne. Le terrain ainsi déblayé,
il portait décidément à Saint-Pétersbourg la controverse jusque-là un peu
égarée à Berlin. « Le Gouvernement de S. M., disait-il, est d'avis que
les puissances signataires du traité de Vienne s'unissent pour rappeler à la
Russie les stipulations et la politique de ce traité[13]. » Le 6
mars, M. Drouyn de Lhuys vit arriver au quai d'Orsay, non lord Cowley qui
était alors en congé, mais M. Grey, l'un des secrétaires de l'ambassade.
Celui-ci lui communiqua le projet de lord Russell de réunir les puissances
dans une solennelle représentation commune. L'entrevue ne fut pas longue.
« Il y aura Conseil demain, répliqua froidement M. Drouyn de Lhuys sans
s'expliquer davantage, et je prendrai les ordres de l'Empereur. » Par
plusieurs côtés, la proposition britannique était de nature à déplaire aux
Tuileries. D'abord la remontrance se fonderait sur les traités de 1815 qui
sonnaient mal aux oreilles de l'Empereur. A cette répugnance se joignait une
petite considération d'amour-propre. Naguère, à propos de la Convention prussienne,
l'Angleterre avait écarté, sans beaucoup d'égards, le projet de note
identique imaginé par la France. Quelle n'était pas la tentation de traiter
de même le projet venu de Londres ! Ces motifs secondaires écartés, le plan
de lord Russell provoquait trois objections fondamentales. La première était
tirée de l'alliance russe, toute récente, fragile encore, et que, dans l'état
de l'Europe, il y avait intérêt à ne pas compromettre. La seconde résidait
dans la grandeur même du conflit que peut-être on allait soulever : si la
Russie repoussait les représentations, irait-on jusqu'aux mesures
coercitives, jusqu'à la rupture, jusqu'à la guerre ? D'avance, l'Angleterre
répudiait ces extrémités : mais, en ces conditions, quel intérêt y avait-il à
s'allier à une puissance qui déclarait sa volonté de s'arrêter à mi-chemin,
au point juste où l'Europe rencontrerait l'humiliation, et la Pologne
l'accroissement de ses maux. Enfin, à supposer que les choses fussent
poussées aussi loin, quelle anarchie, et là était la troisième objection,
quelle anarchie ne pourrait pas naître d'une guerre même heureuse ! quelle
Pologne essaierait-on de reconstituer ? la petite Pologne du duché de
Varsovie ? la grande Pologne d'avant le premier partage ? La malheureuse
nation avait été tellement morcelée, qu'au milieu des transformations de
l'Europe centrale, il serait malaisé de la retrouver. Pénétré de ces embarras
(et on conviendra que jamais question ne fut plus compliquée), le
gouvernement des Tuileries se contenta d'une adhésion générale. Lord Cowley
était en congé, et la convenance d'attendre son retour permettait d'ajourner
toute décision irrévocable. Dans l'entre-temps, une nouvelle dépêche très
brève, mais cette fois très pressante, fut adressée, le 9 mars, au duc de
Montebello. En paroles amicales, mais où se révélait un commencement
d'inquiétude, on priait, on suppliait le gouvernement russe de se hâter, de
se montrer conciliant, de prévenir toute remontrance de l'Europe. « Le
cabinet de Saint-Pétersbourg, écrivait M. Drouyn de Lhuys, comprendra que,
dans le cas où les puissances qui ont concouru au traité général de Vienne
adhéreraient à la proposition du gouvernement de Sa Majesté Britannique, nous
ne pourrions refuser de nous y associer. Si donc, ainsi que nous en avons
l'espoir, la Cour de Russie est disposée à entrer dans la voie des
concessions, elle jugera peut-être opportun de ne pas attendre cette
manifestation, et nous serions les premiers à la féliciter de l'usage qu'elle
ferait de son initiative[14]. » Ce que formulait M.
Drouyn de Lhuys, l'Empereur le répétait à M. de Budberg. Faisant allusion aux
concessions nécessaires : « Il faut, disait-il, savoir se couper un membre à
temps. » Napoléon était allé plus loin et, en une lettre autographe,
s'était adressé au Czar, dans l'espoir qu'un acte suprême du souverain
rendrait à la Pologne un sort tolérable et permettrait à la France elle-même
de garder son nouvel ami sans désespérer sa cliente d'autrefois. A
observer cette réserve, notre gouvernement avait quelque mérite ; car, en ses
efforts obstinés pour revivre, la Pologne était de plus en plus soutenue par
l'opinion publique. Le plus éclatant témoignage de ces sympathies, ce furent
les pétitions qui, dès le commencement de mars, arrivèrent au Sénat et qui,
sans oser prononcer le mot de guerre, parlaient « d'aide, de
protestation, de défense du droit contre l'iniquité ». Le débat public
s'ouvrit le 17 mars 1863, au palais du Luxembourg, au milieu d'une curiosité
très surexcitée. Les pétitionnaires eurent de chaleureux avocats : M. Bonjean,
qui refit, avec une émotion communicative, l'histoire de la malheureuse
nation ; puis M. Poniatowski, dont la harangue fut médiocre, mais dont le nom
éveillait des images plus éloquentes que tous les discours. Le lendemain, le
prince Napoléon, en un langage neuf, original, plein de saillies et, comme
toujours, intempérant, plaida la cause du peuple soulevé. Le prince avait en
lui quelque chose de l'enfant turbulent qui casse tout ce qu'il touche, et de
l'enfant terrible qui, en frappant ses adversaires, compromet étourdiment ses
amis. Cette fois l'enfant terrible domina, et, comme il allait s'asseoir,
l'auguste orateur détruisit d'une seule phrase tout ce qu'il avait dit :
« Je ne veux pas la guerre, s'écria-t-il, mais je ne veux pas non plus
la paix. » C'était bien à cette solution ambiguë, bizarre, impossible,
qu'aboutissaient les pétitionnaires. — Cependant l'ampleur des débats,
l'abondance des paroles, le rang des orateurs, ne permettaient pas que le
gouvernement se tût. Devant le Corps législatif, il s'était contenté d'une
sèche déclaration qui tenait en quatre lignes. Devant le Sénat, après trois
jours de séance, et surtout quand un prince n'avait pas dédaigné de parler,
cette sobriété n'eût point été de mise. Le 20 mars, M. Billault se leva du banc
des ministres. Son discours fut en certains endroits d'une précision étudiée,
en d'autres, d'un vague plus étudié encore. Des fleurs de son éloquence il
fit deux bouquets : celui de la Pologne fut fort beau, quoique composé de
nuances un peu mélancoliques : le plus beau fut pour Alexandre. Les gerbes
ainsi partagées en deux parts, il resta quelques épines : celles-ci furent
très gracieusement offertes à l'Angleterre. Parlant de la Grande-Bretagne, M.
Billault loua son libéralisme qui la portait au secours des peuples opprimés,
puis sa circonspection qui empêchait que ce libéralisme ne s'égarât au-delà
des encouragements. A cette légère ironie soulignée par les sourires de
l'auditoire, se joignit la critique assez vive de ces traités de 1815, dont
Russell voulait faire le fondement de ses remontrances. Sous une forme
discrète, ce langage trahissait la répugnance de la France pour des
représentations qui ne feraient que blesser. S'associant à la pensée
impériale, le Sénat, par 109 voix contre 17, vota l'ordre du jour. Pour mieux
se dégager de toute solidarité compromettante, l'Empereur, dans une lettre
publique à M. Billault, le félicita de son discours « qui avait été sur tous
les points conforme à sa pensée ». — « Je repousse, dit-il par une
allusion très transparente aux paroles du prince Napoléon, je repousse toute
autre interprétation de mes sentiments. » Les jours suivants, la presse
officieuse, tout en continuant à parler de la Pologne, s'attacha à célébrer
surtout la magnanimité d'Alexandre. C'est
ainsi que le gouvernement retenait le pays et se retenait lui-même sur la
pente d'une négociation qui pourrait nous acculer à une cuisante humiliation
ou à une guerre terrible. Est-ce à dire pourtant qu'en ces conjonctures,
Napoléon n'ait pas entrevu, ébauché peut-être, le plan d'une conduite plus
active ? Mis en face de la question polonaise, le monarque inclinait avant
tout à provoquer du gouvernement russe, par une action tout officieuse, tout
amicale, un octroi souverain qui permettrait de dire la Pologne à demi
satisfaite et de déclarer l'incident clos. Que s'il était entraîné hors de
cette voie, c'est à Vienne qu'il importerait de lier partie, non à Londres,
où l'on n'obtiendrait que des articles de journaux ou des meetings. Tout en
prêchant très sincèrement la paix, l'Empereur parait avoir caressé une autre
politique, toute différente, qui, en cas d'échec de la première, s'y
substituerait, qui aurait en Autriche son principal point d'appui et qui,
grande par les risques, pourrait l'être également par les résultats. Les
informations que Napoléon recevait des bords du Danube étaient plus propres à
le tenir en éveil qu'à le décourager. Je trouve dans la correspondance du duc
de Gramont plusieurs dépêches qui semblent révéler, à cette époque, chez les
ministres de François-Joseph, une curieuse disposition à se concerter avec la
France. Dans ses entretiens avec notre ambassadeur, M. de Rechberg n'hésitait
pas à affirmer que la Russie ne céderait pas à des recommandations soit
isolées, soit collectives : puis il laissait entendre, en un ton de
confidence peu conforme aux habitudes réservées de la chancellerie viennoise,
que, si l'Autriche jugeait imprudentes des manifestations stériles, elle
pourrait s'associer à une œuvre résolument poursuivie et dont les résultats seraient
définis et acceptés d'un commun accord. « Il me semble, mandait à Paris,
le 28 février, le duc de Gramont, que le gouvernement autrichien ne serait
pas disposé à faire de grands sacrifices pour la création pure et simple
d'une Pologne russe dotée de garanties constitutionnelles... mais il porte
ses vues au-delà et voit, dans un avenir qu'il ne peut mesurer, la Pologne
érigée de nouveau en royaume polonais : c'est dans la prévision de cette
éventualité que M de Rechberg sonde nos intentions et s'attache à provoquer
un échange d'idées pouvant servir jusqu'à un certain point de préliminaires[15]. » Le 9 mars, en une nouvelle
conversation, le chef du Cabinet viennois aborda le même sujet. Après avoir
parlé d'entente possible, il ajouta : « On ne doit pas se dissimuler que
le premier pas en avant, c'est la guerre, peut-être pas la guerre immédiate,
mais la guerre certaine avec les sacrifices qu'elle comporte... nous ne
reculons pas devant cette éventualité ; mais avant de nous lier dans une
pareille entreprise, il faut autre chose que des promesses, il faut un acte,
un engagement. — Vous voulez dire un traité, interrompit M. de Gramont. —
Sans doute, un traité formel et stipulant des compensations. — Je ne doute
pas, continua l'ambassadeur sur un ton d'interrogation, que je ne sois
autorisé à considérer votre langage comme l'expression des pensées de
l'empereur François-Joseph. — Je ne suis, répondit gravement Rechberg, que
l'interprète de mon Souverain. » rendant compte de l'entrevue, M. de
Gramont s'exprimait en ces termes : « Je ne m'exagère pas la portée de
cet entretien. Il ne constitue ni d'un côté ni de l'autre un engagement
quelconque... c'est une explication personnelle, officieuse jusqu'à un
certain point, entre les intermédiaires ordinaires des deux gouvernements ;
mais vous penserez sans doute comme moi, monsieur le ministre, qu'il est bon
d'en garder le souvenir[16]. » Non seulement il était
naturel de « garder le souvenir » de telles paroles, mais on
pouvait y voir, sans être taxé de légèreté, une provocation à une action
commune. Avant même que cette dépêche arrivât à Paris, le prince de
Metternich, ambassadeur d'Autriche, était parti pour Vienne. Était-il chargé
d'une négociation précise ? C'est ce qu'aucun document n'autorise à affirmer.
Ce qui n'est guère douteux, c'est que le but principal de son voyage ait été
de pénétrer les plus intimes pensées de sa Cour et de recueillir les
instructions de son Souverain en vue d'une demande de coopération non
seulement diplomatique, mais peut-être militaire, qui, de Paris, pourrait
être adressée à l'Autriche. — Quel que fût l'objet exact de la mission, le
résultat ne répondit point à ce que les précédentes dépêches de notre
ambassadeur eussent pu faire pressentir. Après avoir écouté, provoqué même
des ouvertures très significatives, l'Autriche se déroba. Comme l'Europe
s'émouvait du voyage du Prince, comme les diplomates s'empressaient
curieusement autour de M. de Rechberg, le chef du Cabinet de Vienne
s'empressa de désavouer tout changement dans la politique de l'Empereur son
maître : « Notre politique n'a subi, ne subira aucune altération,
répéta-t-il plusieurs fois. » — « Quoi qu'il puisse arriver, je ne
perdrai pas de vue les intérêts de la paix », répondit-il à
l'ambassadeur d'Angleterre, lord Bloomfield, qui s'enquérait, non sans
quelque anxiété, de ses dispositions[17]. L'Autriche avait trop ressenti
les procédés peu amicaux de la Russie, principalement dans les affaires
d'Italie, pour voir avec déplaisir les embarras du Czar dans le grand-duché
de Varsovie : mais elle détenait elle-même une partie de l'ancien royaume et,
en excitant les flammes trop près de son territoire, elle risquait d'attirer
l'incendie sur son propre sol. Volontiers elle laisserait filtrer, de
Galicie en Pologne, des armes, des balles, de la poudre ; volontiers elle
serait propice aux insurgés internés chez elle et même parfois les laisserait
évader : ce serait sa façon de complaire à ses sujets polonais et de rendre à
la Russie sa monnaie italienne. Mais elle n'irait pas plus loin. Elle signerait
des remontrances diplomatiques, des invitations à mieux gouverner ; mais ce
serait à la condition que l'invitation ne fût pas trop sérieuse, comme
disait un jour M. de Rechberg à lord Bloomfield. Entre le commencement et la
fin de mars, la correspondance de M. de Gramont offre un singulier contraste.
Il met autant de soin à énumérer les symptômes pacifiques qu'il en a mis à
noter les paroles presque belliqueuses : l'Autriche, tout compte fait,
jugeait qu'en cas de guerre, rien ne serait plus certain que les sacrifices,
rien de plus incertain que les compensations : s'il fallait agir, elle
n'agirait que de concert avec la France, mais elle remettait l'heure de
l'action. Telles étaient les informations que mandait notre envoyé[18]. Le 24 mars, le prince de
Metternich était de retour à Paris, porteur de maintes bonnes paroles, mais
qui n'impliquaient aucune promesse particulière de concours.
« L'Autriche, écrivait M. Drouyn de Lhuys à ses agents diplomatiques, ne
veut pas devancer les événements et s'en remet à eux du soin de lui inspirer
ses résolutions ultérieures[19]. » On
atteignit, au milieu de ces pourparlers, les derniers jours de mars. La
situation de Napoléon ne laissait pas que d'être assez embarrassante.
Jusque-là il s'était appliqué à ne rien sacrifier de l'alliance russe, à ne
rien demander que sous la forme de la plus courtoise prière. Entre temps, il
avait imaginé, sous une forme plus ou moins définie, une sorte de politique
subsidiaire qui pourrait se traduire par des mesures coercitives et exigerait
une entente étroite avec Vienne. Des deux combinaisons, la première avait le
mérite de ne rien compromettre ; la seconde, qui pouvait tout compromettre,
avait sa grandeur autant que ses dangers. Par malheur, l'un et l'autre plan
semblaient voués à un pareil échec. On vient de dire comment l'Autriche était
résolue à s'arrêter là où le risque commencerait. Du côté de
Saint-Pétersbourg, le succès n'était guère meilleur et les conseils
affectueux, prodigués par la France, ne produisaient qu'un très médiocre
effet : « Le gouvernement russe, disait notre ministre des Affaires
étrangères, met notre patience à une singulière épreuve : lorsque nous
formulons en termes généraux les griefs de la Pologne, il nous reproche de
demeurer dans le vague ; lorsque nous précisons, il nous accuse
d'intervention dans ses affaires. » C'est ainsi que l'Empereur se
trouvait ramené à l'idée anglaise d'une grande remontrance officielle. Que
cette représentation fût tout ensemble désobligeante et inefficace, il l'avait
de suite pressenti et, en y adhérant en principe, il s'était flatté que le
cours des événements, les concessions du Czar ou toute autre combinaison la
rendraient inutile. Or voici qu'il était acculé à cette alternative, ou de
garder le silence, ou de suivre lord Russell. Quels que fussent les
inconvénients de cette manifestation compromettante et incomplète, tout
contribuait à y pousser Napoléon : car vers l'Empereur, alors jugé
tout-puissant, un double cri montait à cette heure, — celui de la Pologne
sanglante qui suppliait qu'on ne l'oubliât point, — celui de l'opinion
publique elle-même qui eût difficilement pardonné au souverain l'indifférence
ou l'inertie. Tandis
que la diplomatie débattait ses plans, les insurgés du grand-duché de
Varsovie haussaient leurs efforts au niveau de leurs épreuves. Les
combattants se multipliaient, s'aguerrissant par leurs souffrances mêmes. Ils
s'étaient groupés sous des chefs obscurs, forts de leur passion, de leur
courage, de leur désespoir, et qui étaient destinés presque tous à mourir sur
les champs de bataille ou dans les représailles qui suivraient. Dans les
engagements, les Russes étaient généralement victorieux : mais les bandes
dispersées se réfugiaient dans les forêts ou se retranchaient derrière les
marécages ; là, elles se reformaient de leur mieux, compensaient leurs pertes
par de nouvelles recrues, puis elles reprenaient la campagne, et on les
retrouvait, ayant réparé leurs vides, alors qu'on les croyait anéanties. Pour
empêcher de nouveaux rassemblements, les Russes tentèrent de former, parmi
les paysans, des gardes rurales qui surveilleraient les suspects et au besoin
se saisiraient de leurs personnes. Ces encouragements à la dénonciation
n'arrêtèrent point le mouvement qui portait vers les bivouacs insurgés non
seulement les victimes désignées de la conscription, mais toutes sortes de
gens qui n'avaient à fuir aucun péril personnel. Entre tous les corps, le
plus important, le mieux organisé était celui de Langiewicz, établi près des
frontières d'Autriche. Langiewicz étant tout à coup devenu fameux, le Comité
national anonyme abdiqua entre ses mains, et il fut nommé dictateur.
Jusque-là les classes éclairées avaient condamné le soulèvement, par
certitude de la défaite et aussi par un reste de confiance dans le Czar. Au
mois de mars, les membres les plus indépendants du Conseil d'État et, un peu
plus tard, plusieurs des conseillers municipaux de Varsovie donnèrent leur
démission. Puis on vit l'archevêque, Mgr Félinski, prélat d'esprit très
modéré, s'adresser à Alexandre en une prière ardente, le supplier d'arrêter
l'effusion du sang, de faire de la Pologne une nation indépendante, unie
seulement à la Russie par le lien dynastique[20]. De si hauts témoignages
consacrèrent les griefs des Polonais, et ceux mêmes qui avaient traité leurs
réclamations de chimériques perdirent quelque chose de leur assurance. Sur
ces entrefaites, Langiewicz, ayant pénétré sur le territoire autrichien, y fut
interné, et, sur cette nouvelle, la presse russe annonça la fin prochaine des
troubles. Il se trouva que l'insurrection, en perdant son chef, n'avait rien
perdu de sa vitalité. Le Comité national reprit ses pouvoirs suspendus, et,
dans toute l'étendue du grand-duché, aucun rassemblement ne désarma. Parmi
les compagnons de Langiewicz internés à Cracovie, beaucoup même s'évadèrent
et, après avoir repassé la frontière sous divers déguisements, reprirent leur
poste de combat[21]. « L'insurrection peut
durer des mois, écrivait le consul anglais, M. Stanton[22]. » Au centre du royaume en
feu, Varsovie demeurait tranquille, mais d'une tranquillité plus morne que ne
l'eût été la guerre : rien que des images de deuil chez ce peuple extrême en
toutes choses et qui se nourrissait de sa douleur comme il l'eût fait de sa
joie. Cependant la ville se dépeuplait au profit des campagnes. Aller aux
bois était l'expression consacrée pour désigner ceux qui partaient. Au
milieu des bois, en effet, se cachaient les campements des nouveaux outlaws.
Là se trouvaient déjà, confondus avec les Polonais, des gens de toute
profession, rassemblés de tous les points du monde, mêlant en leur âme toutes
sortes de passions, passions révolutionnaires, passions humanitaires ou
simples passions d'aventures : celui-ci venait des bataillons de Garibaldi
et, au bord de la Vistule, racontait les exploits des Mille ; celui-là,
expert en insurrection, était arrivé de Londres, jaloux de voir un
soulèvement qui ne ressemblerait en rien à ce qu'on avait vu jusque-là ;
ailleurs étaient des groupes de jeunes gens, quelques-uns de noble race,
bercés par les grands souvenirs de la nation vaincue et épris de glorieux
combats. Ces étrangers apportaient avec eux leurs rêveries, quelques-uns même
leurs détestables projets de bouleversement cosmopolite, et c'est ce qui
permettrait aux Russes de condamner en bloc le mouvement comme une
conspiration contre l'ordre européen. Pourtant la force réelle de
l'insurrection n'était pas là : elle résidait dans l'élément national. Dans
ces camps apparaissaient les vrais Polonais, résistants contre la souffrance,
vaillants contre la mort. Ils ne se piquaient ni de beaucoup de logique ni de
beaucoup de sagesse, et avec une ardeur presque égale ils embrassaient les
rites religieux ou se pénétraient des maximes révolutionnaires. Mais ces
pensées ou ces images, confuses, contradictoires, ne se gravaient en leur âme
et ne valaient à leurs yeux que si elles servaient à leur relèvement. Au
fond, leur seule passion, leur vraie foi était leur patrie. A l'heure où nous
sommes, un rayon un peu moins sombre perçait les ténèbres de leur triste fortune.
Ils recueillaient les rumeurs de l'Occident et, crédules comme les
malheureux, ne pouvaient se persuader qu'on ne les secourût point. Le
printemps, dont les premiers signes s'annonçaient, rendrait leurs travaux
moins rudes, leurs refuges moins sévères, leur subsistance moins difficile.
Leur armement était un peu meilleur et, par achats faits à haut prix, pillage
de convois, complicités en Galicie, ils s'étaient enfin procuré des fusils.
Les recrues arrivaient de plus en plus nombreuses : c'étaient des jeunes
gens, presque des enfants, échappés des écoles ou de la demeure paternelle,
des gentilshommes qui, après de longues incertitudes, se joignaient à
l'insurrection jugée d'abord folle ou réprouvée, des femmes même ou des
jeunes filles que n'avait pu retenir leur foyer. C'est dans cette disposition
un peu raffermie que ces malheureux se préparèrent à la Pâque, fête nationale
là-bas autant que religieuse ; et, entre deux alertes, deux combats, deux
périls, en quelque asile perdu au fond de leurs forêts, ils reçurent, des
mains de leurs prêtres, le viatique, qui, pour la plupart, serait celui de
l'éternité. A
Paris, on suivait avec une curiosité ardente les incidents de la lutte. De
parti pris, on écartait les dépêches moscovites, et tous les bulletins
semblaient suspects, hormis les correspondances des insurgés arrivées par la
voie de Galicie. Outre Langiewicz, d'autres chefs de bande furent célébrés :
on répandit leurs portraits, on traça leur biographie ; on se désespéra
seulement que leurs noms, aux consonances étrangères, fussent de ceux que
notre langue française ne peut ni populariser ni retenir. Langiewicz étant
interné en Autriche, on crut que l'insurrection était abattue. Comme elle se
releva aussitôt et même s'étendit, le bruit s'accrédita qu'elle était bien
plus forte qu'on ne l'avait imaginé et que, moyennant un secours opportun,
fût-ce un secours moral, elle pourrait demeurer victorieuse. Les brochures,
les articles de journaux, les souscriptions se multiplièrent. Les grandeurs
et les infortunes de la Pologne devinrent l'entretien des habitués des
cercles, le hors-d'œuvre obligé des cours de la Sorbonne, un sujet de
dissertation pour les enfants des lycées. Si les paroles eussent pu sauver le
pauvre peuple, quel rang n'eût-il pas pris parmi les nations de la terre !
Seule entre toutes les causes, la cause polonaise réunissait à cette heure
toutes les sympathies : celles des catholiques, ne luttait-elle pas pour sa
foi ?, celles des âmes sensibles à la poésie des choses, n'était-elle pas la
nation en deuil ?, celles des démocrates, sa constitution n'était-elle pas
l'un des articles du catéchisme républicain ?, celles des révolutionnaires,
ne comptait-elle pas des garibaldiens parmi ses défenseurs ?, celles des
salons, qui ne se fût rappelé les Czartoryski, les Zamoïsky, ces grands
seigneurs qui avaient porté si fièrement l'exil ? Le Siècle parlait
comme le Monde, le clergé comme l'Université, l'Académie comme le
faubourg Saint-Antoine, et, chose étrange, incroyable, sans exemple depuis le
commencement du règne, sur cette question de la Pologne, l'Impératrice et le
prince Napoléon étaient du même avis. Que
pouvait l'Empereur ? Son cœur excellent lui rendait insupportable
l'indifférence : l'opinion publique le suppliait de s'émouvoir et, comme
l'avait dit au Sénat le prince Napoléon en paroles vagues et ardentes, de faire
quelque chose. Inutilement, il avait essayé les prières à
Saint-Pétersbourg et ébauché à Vienne un plan d'intervention. La voie des
représentations officielles restait ouverte : sans beaucoup d'entrain il s'y
engagea. C'était, comme on disait, le moyen de faire quelque chose.
Cette chose, en soi fort raisonnable et juste, serait, en
l'occurrence, la moins avisée de toutes : car par là on porterait à la Russie
le coup le plus maladroit, celui qui blesserait sans frapper. IV Le 17
avril fut un jour très notable pour la chancellerie russe. C'est en ce
jour-là que les puissances présentèrent au cabinet de Saint-Pétersbourg leurs
remontrances sur le sort de la Pologne. Elles avaient écarté la forme d'une
représentation collective, mais, pour donner plus de poids à leurs pensées
communes, avaient décidé que les dépêches, bien que rédigées séparément,
seraient communiquées à la même date au prince Gortschakoff. Le prince reçut
d'abord la dépêche de la France, très brève, très réservée, et où les
conseils se tempéraient de toutes sortes de protestations courtoises ; puis
celle de l'Angleterre, qui, plus développée, plus dogmatique, plus agressive
surtout, invoquait nettement les traités de 1815 ; enfin celle de l'Autriche,
qui faisait valoir en termes un peu embarrassés ses intérêts en Galicie et se
contentait de demander que « les provinces polonaises fussent replacées
dans les conditions d'une paix durable ». Le défilé n'était pas fini : les
puissances secondaires : l'Italie, l'Espagne, les États de troisième ordre
eux-mêmes, avaient rédigé leurs doléances et fournissaient leur note dans le
concert européen. Comme on le voit, la mercuriale était en règle, et le
chancelier dut l'essuyer jusqu'au bout. L'unanimité eût été presque complète
sans une abstention fort prévue, fort rassurante aussi pour la Russie.
« Le silence est d'or, dit le proverbe français. » Sur les bords de la
Sprée, la maxime avait été jugée bonne, et, de fait, jamais silence ne devait
être mieux payé. Comme
les dépêches, annoncées et connues par les entretiens des ambassadeurs,
s'acheminaient vers Saint-Pétersbourg, Gortschakoff, un peu ému dès l'abord,
avait imaginé de désarmer par avance les représentations de l'Europe. Le 12
avril, Alexandre avait proclamé, sauf certaines réserves, une amnistie au
profit de tous les Polonais qui feraient leur soumission avant le 12 mai. En
l'état où se trouvaient les choses, l'opinion publique et les gouvernements
eux-mêmes avaient accueilli avec un empressement médiocre un édit qui
n'améliorait en rien l'avenir et se contentait de suspendre les châtiments.
En dépit de cet échec, le chancelier s'était assez vite remis de son trouble,
et, ayant froidement envisagé la condition de son maître, n'avait point jugé
qu'il y eût lieu de plier sous l'orage. La France était trop loin pour être
redoutable, et l'Autriche trop près pour n'être pas circonspecte. Quant à
l'Angleterre, elle se bornerait à se montrer désobligeante et d'avance
l'avait annoncé. Que s'il avait eu besoin d'être réconforté, Gortschakoff eût
été très raffermi par les sentiments qui éclataient en son propre pays. Le
peuple russe préparait sa contre-manifestation, en réponse aux manifestations
de l'Europe. Déjà, à Saint-Pétersbourg, l'Assemblée de la noblesse et la
municipalité avaient, en des adresses très enflammées, invité le gouvernement
à maintenir l'intégrité de l'empire. Bientôt, ce mouvement s'accentuant, on
verrait, en face de la nationalité polonaise, qui s'obstinait à revivre, se
dresser la nationalité moscovite, non moins ardente à tout absorber. Ainsi
gardé du côté de la Russie comme du côté de l'Europe, Gortschakoff écouta les
remontrances des ambassadeurs, avec agacement plutôt qu'avec inquiétude.
C'est dans cet esprit qu'il prépara la réfutation, et, puisqu'il devait y
avoir un combat de plume, il résolut de le poursuivre aussi vivement qu'il
l'eût fait d'un duel à l'épée. Sa
réponse, formulée le 26 avril, fut assez amicale vis-à-vis de la France,
légèrement dédaigneuse vis-à-vis de l'Autriche. En revanche, il se rattrapa
amplement dans sa réplique à l'Angleterre. Le style des chancelleries est
d'une rare souplesse et sait enfermer en peu de mots très courtois beaucoup
de leçons très impertinentes. La dépêche russe pratiquait cet art avec
raffinement. Russell avait invoqué les traités de 1815. En termes d'une
politesse irréprochable, le chef du Foreign-Office était averti que la
première condition pour bien interpréter un traité, c'est de le lire : que si
on avait pris cette peine à Londres, on se serait assuré que l'acte de Vienne
avait laissé l'empereur Alexandre Ier libre de faire, à l'égard de la Pologne,
« ce qu'il jugerait convenable. » De la Constitution de 1815 tant vantée par
les Anglais, Gortschakoff parlait en termes fort dégagés, niant que ce fût «
la seule panacée propre à calmer les maux de la Pologne ». —
« Lord Russell, ajoutait l'homme d'État moscovite avec une nuance
hautaine, convie la Russie, en sa qualité de membre de la société européenne,
à remplir les devoirs de convenance envers les autres États... La Russie
apprécie ce que lui commande sa situation internationale. Mais il serait
difficile d'affirmer qu'elle ait rencontré sous ce rapport une scrupuleuse
réciprocité. » Le meilleur trait était réservé pour la fin. Le chancelier,
après avoir rappelé le vœu des puissances : « que la Pologne rentrât
dans les conditions d'une paix durable, » observait avec beaucoup de douceur
que son auguste maitre n'avait jamais eu d'autre désir, mais que le principal
obstacle résidait « dans les instigations permanentes de la révolution
cosmopolite ». Partant de là, il exhortait avec une tranquille ironie
les trois gouvernements à se faire, chacun chez soi, gendarmes pour le
service de la paix générale : de cette manière ils travailleraient à rétablir
l'ordre partout, et très spécialement en Pologne. C'est ainsi que la
remontrance, adressée à Saint-Pétersbourg, était renvoyée à Londres, à Paris,
à Vienne. Jusque-là, lord Russell avait paru hors de pair pour la rédaction
des dépêches désobligeantes. Cette fois, il avait trouvé son maître. Russell
se bornait à montrer la férule : Gortschakoff allait jusqu'à la manier. La
première passe du duel, puisque décidément il y avait duel, était terminée,
et point à l'avantage de ceux qui l'avaient engagé. En France, on essaya de
pallier l'échec. « Les intentions de l'empereur Alexandre, disait le
journal la Patrie, correspondent de tout point avec celles de l'empereur
Napoléon[23]. » — « L'accueil fait par
le gouvernement russe aux observations du cabinet, ajoutait le
Constitutionnel, nous fait espérer que, sous une forme diplomatique, non
arrêtée peut-être, on parviendra à sauvegarder les intérêts légitimes de la
Pologne[24]. » Le Moniteur n'afficha
point cette satisfaction béate, mais, faisant allusion aux dernières dépêches
de Saint-Pétersbourg, déclara que « ces documents ouvraient la voie à
des plans de conciliation[25] ». Au fond, il était peut-être
habile de ne point entendre ce qu'on n'eût pu laisser passer sans réplique.
La vérité, c'est que le gouvernement russe, quelque peu encourageant que fût
son langage, reconnaissait l'existence du mal dont souffrait la Pologne et se
déclarait prêt à un « échange d'idées ». Sur cette vague assurance, on
se reprit à l'espoir ; entre Paris, Londres et Vienne, recommencèrent les
communications de dépêches, les transmissions de télégrammes, les projets de
notes ; et on se mit à ourdir une nouvelle trame qui remplacerait celle que
Gortschakoff venait de déchirer. Si ces
secondes remontrances arrivaient à Saint-Pétersbourg, le chancelier pourrait
se donner le plaisir d'un second succès de plume. Il y aurait pourtant
quelque imprudence à recommencer ce hautain persiflage. L'insurrection, loin
de se calmer, s'étendait et, débordant hors du royaume, avait gagné la Lithuanie.
On était à la fin du printemps, c'est-à-dire à l'époque où la Baltique, libre
de glaces, rend l'empire moscovite moins inaccessible. Après tout, ce n'était
pas une médiocre audace que de braver, fût-ce de fort loin, trois grandes
puissances. Combien la condition de la Russie ne serait-elle pas meilleure
si, mettant à profit les délais, elle consacrait tous ses efforts à briser
les liens, faibles encore et lâches, de la triple alliance ! C'est à Vienne
que pourrait se poursuivre, avec le plus de chances, ce travail de
désagrégation En adressant à Saint-Pétersbourg des notes sur la Pologne,
l'Autriche mentait à tout son passé. En invoquant le principe des
nationalités, elle ouvrait elle-même la brèche par où s'écroulerait son
empire. Placée au centre de tous les pays incandescents : la Vénétie, la
Hongrie, les Principautés Danubiennes, elle était de ceux qui éteignent, non
de ceux qui fomentent les incendies. Serait-il impossible de l'éclairer sur
ses véritables intérêts ? Le 1er
juin, Alexandre II confia ses vœux à son oncle le roi Guillaume, en une
lettre autographe qui montre bien l'intimité des deux souverains. Après un
court préambule sur l'état général de l'Europe, le Czar parlait de la
situation fausse où la conduite de l'Autriche plaçait les États du Nord.
« Jamais, disait-il, si l'attitude de l'Autriche avait été plus franche,
les puissances de l'Ouest n'auraient été si loin. » Il poursuivait en une
série d'interrogations qui laissaient percer quelque anxiété : « Si une
rupture survient, quelle sera votre attitude ? Qu'attendez-vous du reste de
l'Allemagne ? Je sais que je puis compter sur vous comme vous sur moi. Dans
quels cas vos intérêts vous pousseraient-ils à une intervention efficace ?
Entre nous, pas de défiance. Je voudrais connaître vos projets pour mesurer
moi-même les devoirs et les sacrifices que ma situation comporte. Puis-je
compter sur cette même fraternité qui a déjà uni nos armes ? » Le Czar, en
terminant, adressait à « son oncle respecté » une demande précise : tous les
embarras venaient de l'Autriche, qui assurerait la prépondérance au parti
qu'elle embrasserait. La conclusion était que le gouvernement de Berlin usât
de tout son crédit à Vienne pour ramener l'empereur François-Joseph et ses
ministres dans le faisceau des puissances conservatrices. — La Prusse était
toute disposée à rendre des services, était même charmée de les rendre, avec
la certitude que, plus tard, elle saurait prélever sa commission. La démarche
fut aussitôt tentée. François-Joseph était peu favorable aux Polonais ; mais
M. de Rechberg, quoique très résolu à ne point s'aventurer jusqu'à la guerre,
jugeait peu séant que son pays se rangeât à la suite de la Russie : ce serait
trahir la France et l'Angleterre : ce serait peut-être provoquer à la révolte
la Galicie demeurée paisible. Bref, la suggestion fut repoussée et, le 11
juin, la nouvelle en arriva à Berlin. Quelques jours plus tard, sans que nous
puissions préciser la date, le roi Guillaume, dans une lettre rédigée, à ce
qu'on assure, par M. de Bismarck lui-même, annonçait à son neveu l'insuccès.
Cette lettre est assez curieuse, en ce sens qu'elle achève de fixer les
rapports entre Saint-Pétersbourg et Berlin. Le roi assurait le Czar de sa
chaude amitié. Il attribuait toute la responsabilité des complications
présentes à Napoléon qui, disait-il, menaçait la paix comme jadis l'avait
fait son oncle. Il voulait bien pourtant ne pas croire à l'imminence de la
guerre : que si d'aventure elle éclatait, il promettait à Alexandre son
concours, à charge d'assistance réciproque si la France attaquait les
Provinces Rhénanes. Quant au refus de l'Autriche, Guillaume en parlait avec
un regret médiocre, en homme qui jugeait l'union à deux suffisante. Il ne
dissimulait point d'ailleurs que l'alliance russe était impopulaire à Berlin
; et par là il faisait valoir très habilement le prix de son amitié. Quelle
récompense ne méritaient pas ses bons offices puisque, pour servir la Russie,
il résistait, non seulement aux puissances occidentales, mais au vœu de son
peuple lui-même[26] ! Bien
avant que l'Autriche fût exhortée de la sorte à se rapprocher de la Russie,
les messages venus de Paris et de Londres lui avaient porté une invitation
toute contraire, celle de s'associer à une seconde remontrance. Après bien
des projets, des pourparlers, des allées et venues, les trois gouvernements
arrêtèrent le plan de leur nouvelle action commune. Ils convinrent de résumer
en six points principaux, qui furent d'abord rédigés à Vienne, puis
légèrement remaniés à Paris et à Londres, leurs demandes en faveur de la
Pologne. Ils réclameraient pour elle une amnistie générale et complète,
l'établissement d'une représentation nationale, une administration distincte
composée de Polonais : en outre, la liberté de conscience serait proclamée,
de façon à ce que le culte catholique pût s'exercer sans aucune entrave ;
enfin la langue polonaise serait, à l'exclusion de toute autre, la langue
officielle, et un système de recrutement régulier serait décrété. Si la
Russie acceptait ces vues générales, des négociations pourraient s'ouvrir
entre les huit puissances signataires de l'acte de Vienne, et sur ces bases
pourrait être réglé le sort futur du royaume. L'humanité, comme la raison
elle-même, répugnait à ce que l'effusion du sang continuât pendant les
pourparlers : aussi le Czar serait invité à proclamer une pacification
provisoire fondée sur le maintien du statu quo militaire, sorte de trêve
obligatoire pour les deux partis. Les dépêches où se formulait ce programme
partirent le 17 juin de Paris et de Londres, et le 18, de Vienne. C'était le
second acte de la campagne diplomatique. Cette politique était en elle-même
assez audacieuse, car les princes qui sont disposés à tirer l'épée ne
débutent guère par d'autres réclamations ; mais elle était par d'autres côtés
fort débile, un peu enfantine même, car l'une des trois puissances s'épuisait
à déclarer que les armes qu'elle montrait ne se chargeraient jamais :
« La Pologne peut compter sur nos sympathies, non sur notre assistance
matérielle, avait proclamé lord Palmerston, dans un discours public à
Édimbourg. » — « Je regretterais, avait ajouté lord Russell devant
le Parlement, que la nation polonaise pût croire l'Angleterre disposée à
s'engager dans la lutte. » — « Je proteste d'avance contre tout recours
à la force, avait-il répété, le 8 juin, à la Chambre des lords[27]. » Telle était la
Grande-Bretagne. L'Autriche aurait rompu avec toutes ses traditions de
prudence si, pour ressusciter un peuple opprimé dont elle avait jadis partagé
les dépouilles, elle eût offert aux attaques d'un voisin puissant sa
frontière dégarnie. Restait la France, la France seule, la France qui était
trop loin, comme disaient les Polonais, obstinés dans ce temps-là même, à
lutter et à mourir. La
réponse du chancelier se fit attendre. Dans l'intervalle, on vit en Pologne
tout ce que la guerre a de plus horrible, tout ce que les répressions
militaires ont de plus implacable. Comme la Lithuanie s'était insurgée, un
nouveau gouverneur avait été envoyé, c'était le général Mourawief. Ce nom
acquit bientôt une célébrité sinistre. En plusieurs occasions les prisonniers
furent massacrés. Des règlements d'une minutie cruelle imposèrent la
dénonciation, proscrivirent les sympathies, enveloppèrent dans une même
suspicion les propriétaires qui, sans y être autorisés, s'éloignaient de
leurs domaines, les femmes qui se paraient de deuil, les prêtres qui
s'obstinaient à ne voir dans les rebelles rien autre chose que des frères.
Les peines étaient l'emprisonnement, l'exil, la confiscation, la déportation,
la mort. Tous les moyens paraissant bons pour réduire la révolte, les paysans
furent excités contre leurs seigneurs par la perspective d'être associés aux
profits de la spoliation. Exaspérés à leur tour, les Polonais, trop souvent,
ne faisaient point de quartier, et aux excès répondaient par d'autres excès.
Chaque courrier apportait à Paris et à Londres, au lieu de la réponse qu'on
attendait, les récits de cette lutte sans pitié : une à une les chances
d'apaisement s'évanouissaient ; car, en cet acharnement des âmes, serait-il
possible d'amener les uns à promettre, les autres à recevoir le pardon ?
Enfin, le 13 juillet, Gortschakoff se décida à parler. Il repoussa toute «
pacification provisoire », toute suspension d'armes, les Polonais étant des
rebelles, non des ennemis. Sur les six points, il ne s'expliquait guère et,
sans s'attarder à les concéder ou à les combattre, se bornait à répéter,
ainsi qu'il l'avait dit cent fois, que les encouragements donnés aux insurgés
étaient la principale cause qui prolongeait l'insurrection. Quant au projet
d'une conférence, il l'écartait péremptoirement comme une insupportable
ingérence dans les affaires intérieures de son pays. A ce point de sa
dépêche, Gortschakoff tournait court et formulait la plus étrange, la plus
inattendue des contre-propositions. Nous avons dit ses efforts pour détacher
l'Autriche de l'alliance occidentale. Malgré l'insuccès de la tentative, il
l'avait renouvelée et, si nous en croyons des témoignages autorisés, M. de
Balabine, ambassadeur russe à Vienne, trompé sans doute ou se faisant
illusion, avait transmis à cet égard des informations favorables :
l'Autriche, mandait-il, serait disposée à se concerter, sur la question
polonaise, avec la Prusse et la Russie. Gortschakoff fut-il encouragé par ces
assurances ? Ce qui est certain, c'est que, subitement éclairé, il jugeait
une entente restreinte aussi désirable qu'une entente générale eût été
malséante. Cette conférence qu'il avait repoussée, il y revenait au moment de
clore sa dépêche. Seulement, il faudrait en écarter la France d'abord,
l'Angleterre ensuite et, pareillement, tous les États secondaires qui avaient
participé à l'acte de Vienne. Ces éliminations accomplies, les trois
puissances copartageantes resteraient seules pour la délibération commune.
Telle était en effet la conclusion du chancelier ; et, comme l'Europe
libérale s'était émue du sort de la Pologne, il proposait, avec une ironie
tranquille, que le soin d'assurer son bonheur à venir fût confié à l'unique
sollicitude de ceux qui jadis s'en étaient partagé les lambeaux. La
riposte était d'un maître, mais d'un maître qui, cédant au plaisir d'affiner
ses traits, oubliait un peu les lois de la prudence. S'étant rendu à
Tzarskoe-Selo et y ayant entendu cette étrange doctrine, M. le duc de
Montebello ne cacha point sa surprise : « Voilà ce que nul n'eût imaginé,
dit-il à son collègue d'Angleterre en sortant de l'audience du
chancelier. » Il ne dissimula pas davantage son irritation, ni même son
inquiétude : « Dans mon pays, dit-il, cette combinaison sera regardée,
non seulement comme peu satisfaisante, mais comme presque insultante, et je
crains qu'elle n'amène une positive et immédiate rupture. » Lord Napier
pensait de même, quoique plus calme ; car la France, très lente à s'associer
à l'Angleterre, tendait alors à la dépasser. Après s'être consultés, les deux
ambassadeurs résolurent de retourner le lendemain auprès de Gortschakoff afin
d'obtenir de lui quelque éclaircissement qui tempérât cette réponse hautaine
et permît de la présenter au public sous un jour plus adouci. L'entrevue fut
vive et mêlée de paroles non exemptes d'amertume. « La réplique de
la Russie, firent observer les diplomates, sera considérée comme un simple
moyen de gagner du temps et de détacher l'Autriche de la France et de l'Angleterre...
Tout au moins, poursuivirent-ils, quelle sera la forme de cette délibération
à trois ? Les résultats en seront-ils soumis aux puissances occidentales ? —
Ils leur seront communiqués, répliqua Gortschakoff. » Et il ajouta que
la hase de la discussion serait les six points. Il revendiqua
d'ailleurs très hautement l'indépendance des copartageants et persista à
repousser toute intervention de la France et de l'Angleterre. C'est sur ce
ton fort peu amical que se termina l'entretien[28]. Il y
eut alors un moment de véritable crise. Dans le public régnait l'agitation et
dans les sphères officielles une très réelle perplexité. Le Siècle demandait
qu'un plébiscite s'ouvrît sur la question de l'intervention[29]. Lord Malmesbury, à la Chambre
des pairs, proposait que l'Angleterre traitât le Czar comme jadis le roi de
Naples, et marquât sa réprobation par le rappel de son ambassadeur[30]. Le gouvernement français avait
longuement, cruellement hésité avant d'inaugurer les remontrances : une fois
engagé dans cette voie, il éprouvait quelque confusion à s'arrêter à
mi-chemin. Dès le 20 juin, en prévision d'une réponse défavorable de la Russie,
il avait proposé à ses alliés d'arrêter par avance leur ligne de conduite. Le
29 juillet, la réplique de Gortschakoff étant connue, il imagina une note
collective. Ce serait une nouvelle étape à franchir dans la voie qui
conduirait de la prière à la menace, et peut-être même, qui eût pu affirmer
le contraire ?, de la menace à l'action. En ces conjonctures, la
Grande-Bretagne se déroba : quant à l'Autriche, elle suivit l'Angleterre,
mais après avoir montré plus de fermeté. C'est du moins le témoignage que lui
rendit M. Drouyn de Lhuys dans une dépêche à M. de Gramont. « Je constate
avec plaisir, écrivait-il, que nos raisons ont été très bien comprises à
Vienne, et je me fais un devoir de reconnaître qu'il n'a point dépendu du
gouvernement autrichien que nos propositions ne fussent adoptées[31]. » A
défaut de mesures plus énergiques, entamerait-on une troisième campagne
diplomatique quand les deux autres avaient si complètement échoué ? Il semble
qu'une saine politique eût conseillé de ne point prolonger des
représentations mi-conciliantes, mi-comminatoires, et qui n'avaient ni
l'autorité de la force, ni celle de la prière. Les alliés, si toutefois on
peut donner le nom d'alliance à ce qui n'était qu'un accord de paroles, les
alliés ne se résignèrent pas à un silence qui eût semblé l'aveu de leur
défaite morale. Donc, dès le commencement d'août, de nouvelle% remontrances
partirent de Paris, de Londres, de Vienne. Tout ce qui pouvait être invoqué
en faveur de la justice, de l'humanité, M. Drouyn de Lhuys le dit, dans cette
claire langue française qui sait mieux que toute autre traduire les intérêts
généraux du monde et rend plus transparente l'évidence du droit. Il parla de
la récente réponse russe avec une surprise attristée. Il affirma, mais sans
aucune parole provocatrice, le caractère national du mouvement polonais. Il
repoussa, au nom de son gouvernement, tout reproche de complicité avec la
révolution. Il renouvela quelques conseils, mais sans oser y mêler l'espoir
qu'ils fussent accueillis. A travers les remontrances se retrouvaient encore
quelques formules affectueuses, tristes restes d'une amitié qui s'en allait
en lambeaux. Avec une gravité solennelle, le ministre français proclamait, en
terminant, « la Russie responsable de toutes les conséquences que
pouvait entraîner la prolongation des troubles de Pologne » ; et
vraiment ce beau plaidoyer n'avait qu'un tort, celui d'avoir, à deux reprises
déjà, été répété en vain. Cette
fois encore, il ne frapperait à Saint-Pétersbourg que des oreilles
indifférentes. Cette responsabilité qu'invoquait la France, Alexandre, fixé
dans ce qu'il appelait son droit souverain, n'avait nulle envie de la
décliner. Comme il attribuait aux encouragements de l'Europe les longueurs de
la guerre civile, il était plus disposé à dénoncer les puissances qu'à subir
leurs avis. Tout le fortifiait dans sa résistance, et les suggestions du
vieux parti moscovite qui poussait à la guerre à outrance, et les excitations
de la lutte qui, de part et d'autre, faisaient perdre tout sang-froid, et
l'approche de la mauvaise saison qui, en couvrant la Baltique de glaces, la
Pologne de frimas, rendrait la Russie invulnérable et priverait les rebelles
de leurs meilleurs refuges. Gortschakoff recueillit les pensées de son
Souverain et, ayant calculé tous ses avantages, jugea que les raisonnements
même étaient superflus. A la troisième remontrance de l'Europe il se contenta
d'opposer un bref déclinatoire : son maître était le meilleur ami de la
Pologne : il était assez fort, ayant pour lui Dieu, sa conscience, ses
peuples. Telle fut la dernière circulaire russe. Le 7 septembre, elle partit
de Saint-Pétersbourg. « Ce ne sont pas les trois puissances, disait la
Presse de Vienne, c'est la Russie qui déclare la discussion close, c'est
l'accusé qui interrompt les débats et impose silence à l'accusateur. » V Tout
semblait fini pour la diplomatie, et aussi pour la Pologne. Cependant en
Europe un regret subsistait de cette intervention si téméraire et si timide,
si solennelle et si vaine. De là deux projets ou plutôt deux ébauches de
projets qui eurent pour but, moins de secourir la nation infortunée que de
masquer ce que le récent échec avait eu de mortifiant. Les
inspirateurs du premier projet furent les Polonais eux-mêmes. Depuis le début
de l'insurrection, ils se plaignaient que leurs armes, que leurs munitions
fussent confisquées aux frontières : combien notre condition, ajoutaient-ils,
serait moins précaire si nous étions reconnus comme belligérants ! Un mémoire
en ce sens fut adressé par le Comité national au prince Ladislas Czartoryski
et (signe très remarquable de l'état des esprits) fut publié, le =22
septembre, par le Moniteur. L'insertion fit grand bruit, et on n'hésita point
à y voir un acte de représailles contre le prince Gortschakoff. Cette petite
vengeance serait-elle suivie d'une autre plus éclatante ? Quatre jours plus
tard, comme lord John Russell était en villégiature à Blairgowrie, il y prononça
un discours qui, tout en repoussant l'idée de la guerre, s'aventurait jusqu'à
des paroles qui ne pouvaient plus être considérées comme des paroles de paix.
Il développa cette thèse, que la Russie tenait du traité de Vienne ses droits
sur la Pologne, que ces droits n'avaient été consacrés que moyennant
certaines conditions et que, les conditions n'étant point accomplies, le
titre lui-même disparaissait. C'était reconnaître implicitement aux Polonais
tous les droits des belligérants. Pendant quelques jours, on sembla, à Paris
comme à Londres, bien près de franchir un pas décisif. Cependant l'Autriche,
dont la frontière était tout ouverte du côté de la Russie, pressentait qu'une
pareille déclaration serait la préface de la guerre, et, comme elle n'était assurée,
au moins de la part de l'Angleterre, d'aucune garantie, elle rentra dans le
silence pour n'en plus sortir. Au Foreign-Office, on médita une
dépêche menaçante, on en rédigea même le canevas ; puis la réflexion
tempérant les ardeurs, on y substitua une rédaction plus débonnaire. Quand, à
quelques mois de là, l'opposition, à la Chambre des communes, voulut
interpeller le ministère sur l'incident, lord Palmerston se contenta de
répondre, d'un ton de persiflage, qu'il n'était pas plus responsable de ses brouillons
que de ses pensées[32]. Encore une fois, la France
demeura seule. Le
second projet émana directement de Napoléon. Le 5 novembre 1863, comme il
inaugurait la session législative, il s'expliqua d'abord sur les affaires
intérieures, puis, après avoir touché au Mexique, aborda la question
polonaise qui, disait-il, « exigeait plus de développements. » En
termes émus, reconnaissants même, il parla de ses relations cordiales avec
l'empereur Alexandre et regretta que l'intérêt d'une cause chère à la France l'ait
amené à compromettre l'une des premières alliances du Continent. Il
retraça ensuite, en traits généraux, l'histoire des récentes négociations.
« Nos conseils désintéressés, ajouta-t-il avec tristesse, ont été
interprétés comme une intimidation ; nos démarches, au lieu d'arrêter la
lutte, n'ont fait que l'envenimer. Des deux côtés se commettent des excès
qu'au nom de l'humanité on doit également déplorer. » S'étant exprimé de la
sorte, l'Empereur posa nettement la question qui était au fond de toutes les
consciences : « Sommes-nous réduits, dit-il, à la seule alternative de
la guerre ou du silence ? Non, répliqua résolument le Souverain. » La suite
de la harangue fut une ample généralisation qui embrassait l'Europe entière.
La conclusion, ce fut la proposition d'un Congrès qui, non seulement
réglerait le sort de la Pologne, mais substituerait aux traités de 1815,
devenus caducs, des stipulations nouvelles propres à assurer la paix du
monde. Que fallait-il voir en ce discours ? Était-ce une oraison funèbre
prononcée de très haut, suprême et sonore témoignage à la nation expirante ?
Était-ce au contraire une dernière voie de salut qui s'ouvrait ? L'illusion
fut courte. Dès le 4 novembre, les lettres d'invitations étaient parties de
Paris. Quelques jours plus tard, les réponses arrivèrent, froidement polies,
pleines de méfiantes réserves, approbatives seulement chez ceux qui, dans les
remaniements de l'Europe, espéraient grandir leur fortune. Secrètement
inquiète pour la Vénétie, l'Autriche demanda que le programme fût précisé.
Plus intransigeant que jamais sur le gouvernement de la Pologne, le Czar se
borna à vanter ce qu'il avait fait pour le bien de ses peuples et, comme
François-Joseph, sollicita des éclaircissements. En revanche, le roi
Guillaume convint que les arrangements de 1815 avaient subi, devaient subir
quelques modifications : dans cet esprit il adhérait à la convocation du
Congrès, sans le désirer toutefois, car, disait-il avec toute la sécurité
d'une conscience pure, « la Prusse, n'étant jamais sortie de la limite des
traités, n'a pas d'intérêt à provoquer ou à empêcher la réunion d'un Congrès.
» Toujours attentif à Rome et à Venise, le roi d'Italie enveloppa son
acceptation dans les mêmes formules vertueuses. — En ces conjonctures,
l'Angleterre se chargea de déchirer tous les voiles. Ayant pendant trois
semaines médité sa réponse, lord Russell la publia le 25 novembre sous la
forme d'une dépêche à lord Cowley. C'était un refus, et où rien n'était omis
de ce qui pouvait blesser. Le chef du Foreign-office laissait
doucement entendre que sans doute les traités de Vienne avaient déjà été
violés sur plusieurs points, mais que ce serait une singulière façon
d'assurer la paix que de les déclarer en bloc abolis. Il énumérait
complaisamment, si complaisamment qu'il y semblait prendre plaisir, toutes
les causes de trouble qui agitaient le continent : il n'oubliait rien, ni le
conflit polonais, ni les embarras danois, ni l'anarchie des Principautés
Danubiennes, ni la Vénétie, ni l'occupation de Rome. « Un Congrès
général des États européens, ajoutait-il avec une nuance d'incrédulité
narquoise, pourra-t-il vraisemblablement résoudre dans un sens pacifique les
divers points en litige ? » Ces points en litige, il les reprenait en
détail et montrait que de chacun d'eux pouvaient naître des complications
pires que celles qu'on voulait apaiser. En ce qui concernait la Pologne, la
Russie, dans l'orgueil de la force, accorderait-elle ce qu'elle avait refusé
dans les premiers jours de découragement ? Pourrait-on sans humiliation se
courber sous ses refus, ou les braver sans verser dans la guerre ? En
s'asseyant à la table du Congrès, le représentant de l'Italie aurait-il
d'autre pensée que d'acquérir la Vénétie, et le représentant de l'Autriche,
d'autre espoir que de se la faire garantir ? Sur les affaires danoises, sur
les Principautés Danubiennes, l'homme d'État britannique glissait rapidement.
Enfin, après avoir montré quelles vues contraires animeraient les puissances,
il demandait avec un redoublement d'ironie quelle autorité suprême rendrait
obligatoires les décisions de la majorité. Ainsi s'exprima lord Russell. Le
projet, déjà fort ébranlé, ne résista pas à cette exécution. On parla pendant
quelques jours de Congrès restreint, puis on se tut. Et de l'incident, une
seule puissance, la Russie, tira profit. Non seulement elle avait le champ
libre vis-à-vis des révoltés, mais un plaisir non médiocre lui avait été
ménagé, celui de voir s'échanger, entre Paris et Londres, des explications
presque aussi aigres que toutes les remontrances accumulées naguère contre
Saint-Pétersbourg. Ce qui
suivit ne fut plus que l'agonie de la Pologne. L'hiver sévissait là-bas,
fécond en privations et en rigueurs, moins sombre pourtant que le désespoir
qui désolait les âmes... Presque tous les chefs avaient été tués, fusillés ou
pendus. La frontière de Galicie, désormais sévèrement gardée, ne laissait
plus rien passer. Une à une les bandes s'amoindrirent, puis se dispersèrent
ou furent anéanties. Quelques-uns seuls restèrent, aguerris contre toutes les
fatigues, et, par un vrai miracle de constance et de fortune, se trouvèrent
encore debout quand le printemps revint. Déjà distraite par d'autres soucis,
l'Europe, de temps en temps, faisait silence pour écouter le bruit de cette
insurrection qui s'en allait diminuant, comme le râle d'un mourant. Un jour
vint où la cause nationale dut elle-même se proclamer vaincue. « La
lutte contre l'ennemi, écrivait le 25 juillet 1864 le prince Czartoryski,
doit désormais se renfermer dans la sphère toute morale où aucun glaive ne
peut atteindre. » Le lendemain de la victoire fut sinistre à l'égal de la
bataille. Plusieurs fois les prisons se remplirent, puis se vidèrent par la
transportation. Au 1er janvier 1864, le nombre des Polonais déportés
dépassait déjà, à ce qu'on assure, le chiffre de 30.000. Une police
impitoyable épia tout ce qui était signe de deuil ou seulement sympathie ;
puis, sous peine de suspicion, elle imposa aux habitants paisibles les
adresses de fidélité au Czar, le retour aux anciennes habitudes de plaisirs,
les illuminations en l'honneur des victorieux, et ces marques obligatoires de
joie complétèrent la servitude. Enfin, dans les temps qui suivirent, une
série de décrets prohibèrent tout enseignement qui ne serait pas celui de
l'État, proscrivirent toute influence de langue ou de religion, remanièrent
profondément le régime de la propriété, s'appliquèrent en un mot à façonner
une génération nouvelle qui, séparée du passé et d'ailleurs matériellement
prospère, ignorerait tout ce que l'ancienne n'avait pu oublier. Ces
dernières suites de l'insurrection n'appartiennent plus à l'histoire de
l'Europe occidentale. En s'absorbant pour toujours dans l'empire russe, la
Pologne laissait après elle deux images — l'une vague jusqu'au mysticisme,
poétique comme une figure de légende, tout imprégnée de la mélancolie des
choses qui s'effacent — l'autre dure, réaliste, brutale et surtout pleine de
menaces. L'image
touchante, c'est celle de la nation militante et immolée. Cette image a
poursuivi nos pères. Ayant fait juste assez pour irriter les maîtres, point
assez pour servir les victimes, un peu confus de leurs timides audaces, ils
voulurent du moins protéger dans leur exode ceux à qui ils n'avaient pu
Garder le sol natal. Avec une pieuse sollicitude, ils s'ingénièrent à leur
rendre plus hospitalier le toit de l'étranger, moins amer le pain de l'exil.
Tout ce qui était Polonais parut sacré comme le malheur. L'abus même que
plusieurs firent de nos bienfaits n'arrêta point l'élan des sympathies. Et
ces sympathies ne se refroidirent que le jour où, d'une terre plus proche,
arrivèrent d'autres exilés. Ce jour-là, ce jour-là seulement, la France,
ayant près d'elle sa Pologne, dut laisser retomber son bras tutélaire et,
devenue malgré elle égoïste, oublia un peu la Pologne d'autrefois qui
décidément était trop loin. Voici
maintenant l'autre image qui surgissait des débris de la nation abattue. Nos
pères ne la distinguèrent que par échappées. Aux yeux de notre génération,
elle apparaît avec un relief saisissant. Cette image, c'est celle de
l'immense confusion qui, du grand-duché de Varsovie, s'étendit sur l'Europe.
On eût dit que de la Pologne, jadis sacrifiée et maintenant expirante,
s'échappaient, par un retour frappant des choses, tous les germes funestes
qui troubleraient le monde. Avant l'insurrection, une grande alliance, celle
de Paris et de Saint-Pétersbourg, alliance nouvelle mais déjà à demi
cimentée, semblait garantir la paix générale contre tous les agitateurs. Les
récentes et infructueuses remontrances venaient de substituer à la cordialité
des années précédentes un état plein de contention. En blessant la Russie,
les trois Cours, loin de resserrer leur intimité par suite de leur action
commune, s'étaient, à plusieurs reprises, mutuellement froissées, ainsi qu'il
arrive dans une entreprise mal conçue qu'on n'ose ni pousser à bout ni
abandonner. Il se trouverait donc que nul groupement au centre de l'Europe ne
compenserait l'alliance perdue â Saint-Pétersbourg. C'est ainsi que, dans
l'émiettement de toutes les forces, quiconque poursuivrait d'ambitieux
projets pourrait, sans invincible obstacle, se tracer son chemin. L'ambitieux existait déjà, attentif à toutes les occasions de fortune. M. de Bismarck fut le vrai, le seul bénéficiaire des affaires polonaises. Sans l'insurrection, rien ne lui eût été possible, surveillé qu'il eût été entre ses deux voisins de l'Orient et de l'Occident. Après la grande perturbation née de la Pologne, aucune témérité n'eût semblé folie. Pendant le conflit, le chef du cabinet prussien avait pratiqué une conduite, très astucieuse et très simple tout à la fois, qui consistait à faire vis-à-vis de la Russie le contraire de ce qui se faisait à Vienne, à Londres, à Paris. Le résultat, très simple aussi, fut de concentrer vers Berlin les sympathies qui se détournaient des autres grands États et spécialement de la France. C'est par là que les affaires polonaises se rattachent aux affaires allemandes et n'en sont pour ainsi dire qu'un fragment. Que les ambitions de M. de Bismarck le portent vers le petit Danemark, vers la puissante Autriche, vers la vaillante France, et il pourra, sans souci de diversion, marcher droit à l'ennemi ; car l'amitié russe lui garantira la sécurité de sa frontière orientale. |
[1]
Correspondence respecting the insurrection in Poland, p. 25.
[2]
Voir HENRI DE SYBEL, Die
Begründung des deutschen Reiches durch Wilhelm Ier, t. II, p. 505, 506.
[3]
Correspondence respectinq the insurrection in Poland, p. 39.
[4]
Correspondence respectinq the insurrection in Poland, p. 37.
[5]
Dépêche de M. Drouyn de Dhuys à M. de Talleyrand, 19 février 1863 (Moniteur,
16 mars 1863).
[6]
Correspondence respectinq the insurrection in Poland, p. 61.
[7]
Lord Bloomfield à lord Russell, 12 février (Correspondence respecting the
insurrection in Poland, p. 31).
[8]
Voir HENRI DE SYBEL, Die
Begründung des deutschen Reiches durch Wilhelm Ier, t. II, p. 512.
[9]
HENRI DE SYBEL, Die
Begründung des deutschen Reiches, p. 514.
[10]
Journal des Débats, 3 mars 1863.
[11]
Dépêche de M. le duc de Gramont à M. Drouyn de Lhuys, 3 mars 1863 (Correspondance
inédite).
[12]
Journal des Débats, 25 octobre 1861.
[13]
Voir Correspondence respecting the insurrection in Poland, p. 60, 61,
67.
[14]
Documents diplomatiques, 1863, p. 5.
[15]
Correspondance inédite.
[16]
Correspondance inédite.
[17]
Correspondence respecting the insurrection in Poland, p. 96.
[18]
Dépêches du 26 et du 31 mars (Correspondance inédite).
[19]
Documents diplomatiques, 1863, p. 8.
[20]
Voir Affaires de Pologne, p. 43.
[21]
Voir Rapport de M. Mounsey à lord Bloomfield, 7 avril (Correspondence
recpecting the insurrection in Poland, p. 125).
[22]
Correspondence respecting the insurrection in Poland, p. 105.
[23]
La Patrie, 3 mai 1863.
[24]
Le Constitutionnel, 8 mai 1863.
[25]
Le Moniteur, 5 mai 1863.
[26]
Voir HENRI DE SYBEL, Die
Begründung des deutschen Reiches durch Wilhelm Ier, t. II, p. 533 et suiv.
[27]
Parliamentary debates, t. CLXX, p. 1385, et t. CLXXI, p. 488.
[28]
Further correspondence respective the insurrection in Poland, Partie Ve,
p. 1-2.
[29]
Le Siècle, 21 juillet.
[30]
Séance du 24 juillet 1863 (Parliamentary Debates, t. CLXXII, p. 1353).
[31]
Documents diplomatiques, 1865, p. 52.
[32]
Chambre des communes, 12 février 1864 (Parliamentary debates, third series,
tome CLXXIII, p. 740.)