SOMMAIRE. I. - L'Allemagne : comment,
sous l'ancien régime, les territoires y étaient morcelés : traits divers du
caractère allemand : dangers de l'intervention étrangère : comment ce danger
fait naître l'idée d'une organisation plus concentrée. Quello puissance
s'apprête à réaliser à son profit cette conception.
Il. — La Prusse :
éléments qui concourent à sa formation : vicissitudes diverses de son
histoire : son action en Allemagne depuis 1815.
III. — Guillaume le (2
janvier 1861) : son langage : ses projets militaires : commencement du
conflit avec la Chambre des députés : M. de Bismarck : son arrivée au
ministère (septembre 1862) : développement du conflit parlementaire :
symptômes divers qui dénotent une politique hardie jusqu'à la témérité. —
Comment cette politique eût sans doute échoué si les occasions ne l'eussent
aidée : Affaire de Pologne : Affaire des duchés danois : en quoi ces deux
événements se rattachent à l'histoire de la Prusse et ont assuré la fortune
de M. de Bismarck.
I J'ai
tardé, autant que je l'ai pu, à aborder les terribles complications qui,
durant la dernière moitié du Second Empire, éclatèrent dans le nord de
l'Europe, au grand préjudice de l'ancien équilibre, au grand dommage de la
France. C'était désir de ne pas morceler des événements qui, pour être bien
compris, doivent être présentés dans leur ensemble ; c'était aussi appréhension
d'un sujet redoutable par son étendue, malaisé à saisir, plus malaisé à
peindre, plein d'aventures vulgaires ou tragiques, fécond en alternatives de
ruses, d'impostures, de violences, douloureux pour quiconque a conservé le
respect des traditions et des traités, douloureux surtout pour notre pays. Au
moment de commencer cette tâche, instinctivement je cherche quelque autre
matière qui puisse nous en distraire ; je voudrais poser la plume, surseoir
encore, éloigner l'obsédant récit. Mais l'ordre des dates, déjà un peu
interverti, ne permet plus ni délais, ni détours, et force est d'entamer ce
qui ne peut se reculer davantage. Le
cours des siècles avait conduit du morcellement vers l'unification tous les
États de l'Europe occidentale. Ainsi en était-il advenu pour l'Angleterre,
l'Espagne et surtout la France. Tout autre avait été le sort de l'Allemagne.
En terre germanique, la civilisation s'était développée sans abolir les
souverainetés multiples que le moyen âge avait créées. La centralisation, qui
semblait chez nous la loi du progrès, n'eût été chez nos voisins qu'un mot vide
de sens. Tout au plus le Saint-Empire, puissance plus fastueuse que réelle,
rattachait-il à lui, par un lien fragile, toutes les dominations isolées. En
se prolongeant dans les temps modernes et jusqu'au XVIIIe siècle, cette
organisation avait imprimé à toutes les contrées d'outre-Rhin une physionomie
à part. Tout respirait là-bas la diversité : une foule de petites
principautés, ayant conservé les restes des formes féodales, même à travers
toutes les influences des âges nouveaux : de nombreux débris de souverainetés
ecclésiastiques qui avaient échappé à la Réforme et demeuraient solides
encore, malgré l'esprit du siècle qui les minait : des villes libres,
républicaines par leurs institutions, gothiques par leurs monuments, leurs
demeures, leurs coutumes, les noms de leurs magistrats : quelques États plus
importants, avec leurs capitales élégantes et froides imitées de Versailles,
avec leurs palais non plus féodaux mais modernisés, avec leurs princes, le
plus souvent trop fastueux et magnifiques pour l'exiguïté de leurs provinces,
d'esprit lettré parfois, se piquant même de philosophie ou de libéralisme,
toujours au fond princes d'ancien régime. Que de zones différentes en cette
grande Allemagne, et comme elle apparaissait sous des aspects divers, gracieuse,
poétique et pastorale, aux bords du Rhin ou dans les vallons de la Forêt
Noire ; élégante et polie à Dresde ou à Weimar ; bruyante, quasi italienne,
toute pénétrée des pompes catholiques, sous le ciel déjà éclairci de la
Bavière ; rude, âpre au contraire vers le nord et tout assombrie de la
rigidité piétiste et protestante. Cette vaste contrée, depuis l'Elbe jusqu'au
Danube, était bien le pays de l'individualisme. Enfermé dans sa maison
gothique, le bourgeois des vieilles villes allemandes tenait dans son regard
tout ce qui constituait sa patrie : sa patrie, c'était la cathédrale bâtie
par les ancêtres, le beffroi qui annonçait de loin la cité, les salles des
corporations aux fêtes traditionnelles, l'hôtel de ville où il était, pour sa
petite part, souverain : sa patrie, c'était surtout sa demeure, et sur ses
lèvres, la dure langue allemande devenait tout à coup délicieusement
harmonieuse quand elle abrégeait les noms des enfants ou exprimait les choses
du foyer. Tout, au-delà du Rhin, était décentralisé, et en particulier la vie
intellectuelle : beaucoup de savants, mais repliés en eux-mêmes, à la fois
audacieux et timides, comme le sont les solitaires : de patientes recherches
conduites avec une persévérance tranquille, sans grand souci de paraître et même
sans grand souci d'être utile, comme si la science eût été trop noble pour
s'abaisser à servir : de vigoureux esprits, point de beaux esprits : beaucoup
de petits foyers d'étude, mais disséminés et sans lien entre eux : aucun
grand centre littéraire ou philosophique, si ce n'est toutefois cette polie
et charmante cour de Weimar qui éclaira de ses rayons la fin du XVIIIe
siècle. Ainsi apparaît, au déclin de l'ancien régime, l'Allemagne, telle que
la décrivent les correspondances, telle que la dépeignent les Mémoires, telle
que l'ont vue les émigrés français qui, au début de la Révolution, l'ont
parcourue en quête d'un abri. En ce pays de la variété et des contrastes, un
seul lien, celui de la langue, marquait l'origine commune, lien assez fort, à
la vérité, pour que tous les autres s'y ajoutassent par surcroît. Cette
condition politique, très propre à développer la vie municipale et à affermir
l'esprit de famille, supposait ou une paix universelle ou un émiettement
pareil chez les autres peuples. Quoique très puissante en son ensemble,
l'Allemagne, ainsi morcelée, deviendrait pour les nations voisines un objet
de trafic ou un champ de bataille. On le vit bien quand se furent formés les
États modernes, avec leurs armées puissantes et leurs forces centralisées.
Déjà la guerre de Trente ans, les guerres de Louis XIV, celles même du XVIIIe
siècle, avaient mêlé de cruels épisodes à la vie paisible des petites cours
ou des petites cités germaniques. La Révolution française survint, et avec
elle un surcroît de maux. Anciennes franchises, coutumes, institutions,
monuments, tout passa sous le niveau de l'envahisseur. Inhabile à rassembler
ses groupements épars, l'Allemagne ne put que plier sous l'orage. Chose
singulière ! Ceux qui apportaient le mal apportèrent aussi l'idée du remède.
Aussi acharnés à détruire que leurs ennemis à conserver, les révolutionnaires
français, affamés d'unification pour les autres comme pour eux-mêmes,
abattirent un grand nombre de petites souverainetés, surtout de souverainetés
ecclésiastiques, et, dans l'obscur enchevêtrement créé par le travail des
âges, pratiquèrent de la sorte une première éclaircie. La leçon fut
silencieusement retenue par les victimes elles-mêmes. Instruits par leurs
adversaires, les peuples de l'Allemagne saisirent pour la première fois les
avantages d'une organisation simplifiée et pressentirent quelle sécurité ils
puiseraient dans leur cohésion. Cependant Napoléon avait incarné en lui la
révolution. Dédaignant tout ménagement, il proclama, sur les rives du Rhin,
son droit de conquête et, au-delà du Rhin, son droit de suzeraineté. De
l'excès de l'oppression une idée toute nouvelle naquit, celle du patriotisme,
non du patriotisme local, mais du patriotisme germanique. L'idée chemina dans
les âmes, d'abord lentement, sourdement ; puis, au premier grand échec du
dominateur, elle éclata avec violence. Jeunes gens, hommes mûrs, vieillards,
tous ceux qui jusque-là s'étaient ignorés, s'unirent ; par leurs communs
efforts, ils assurèrent le succès final ; puis ils revinrent dans leurs
foyers, y rapportant un désir mal précisé encore, mais obstiné, celui de
devenir nation. Les
souverains et les plénipotentiaires rassemblés à Vienne ne tardèrent pas à
juger suspectes ces aspirations. Elles avaient un arrière-goût
révolutionnaire, et il importait de ne pas perpétuer dans les jours de paix
des entraînements d'idées et des paroles tolérables seulement dans les
excitations d'une grande crise. Ayant à reconstituer l'Allemagne, ceux qui
décidaient alors du destin de l'Europe imaginèrent une organisation composite
qui, tout en conservant, au moins en partie, le morcellement territorial,
pourvoirait à la protection de la patrie commune. C'est dans cet esprit que
fut créée la Confédération germanique, association d'États individuellement
assez faibles mais s'étayant les uns les autres, et appuyés en outre sur deux
grands tuteurs, au patronage impérieux autant que puissant. La combinaison ne
laissait pas que d'être sage, et il y aurait témérité à la critiquer, car
elle assura aux petites principautés cinquante années d'une existence très
douce et à l'Europe une longue paix. Ce fut, avec quelques différences, le
retour au régime ancien, non toutefois à l'ancienne quiétude. Longtemps
l'Allemagne s'était repliée dans sa vie municipale et provinciale : désormais
ce sort moyen, ce bonheur tempéré lui semblerait fade par le souvenir du rêve
grandiose qu'elle avait caressé en ses heures de péril et qu'elle ne se
résignait point à secouer. Au milieu de sa sécurité reconquise, un souci la
hantait, celui de sa défense, une ambition, celle de rassembler ses
ressources et de copier les grandes monarchies. De là toutes sortes de
théories discutées avec passion. Les plus modérés dans leurs vœux se
bornaient à souhaiter que les pouvoirs de la Diète fussent fortifiés ;
d'autres songeaient à un groupement des États de second ordre ; un grand
nombre se tournaient vers Berlin ; les plus audacieux rêvaient de parlement
national ou caressaient la création d'un nouveau Saint-Empire plus vivace,
mieux concentré que l'ancien et édifié par la démocratie. Pendant toute la
première moitié de ce siècle, on put surprendre dans les livres et les
journaux, dans les productions de la littérature et de l'art, dans les
tendances de l'enseignement ou des associations, les traces de ces pensées. Cependant
de l'abondance même des plans naissait la confusion. Puis l'esprit germanique
se plaît aux longues spéculations, et, comme d'instinct, il recule l'heure de
réaliser ses rêves, tant il trouve de charme à rêver ! Tout enfin en Europe
détournait des nouveautés, les princes se reposant de l'agitation
révolutionnaire et ne songeant qu'à consolider les biens qu'ils avaient
retrouvés. En ces conjonctures, le vaste projet de l'unification allemande
semblait un thème pour les disputes de l'école plutôt qu'un dessein d'une
exécution prochaine ou même réalisable. Et peut-être en eût-il été de la
sorte si, tout au nord de la Confédération, un État jeune, actif,
entreprenant, ne se fût rencontré, qui déjà épiait, avec une sollicitude
pleine de convoitise, ce mouvement des esprits et s'apprêtait à l'exploiter. II Pour
quiconque étudie le développement des États contemporains, je ne sais pas
d'image plus suggestive que celle d'une carte de la Prusse pendant la
première moitié du XVIIe siècle. Au milieu de l'enchevêtrement des
territoires germaniques, l'œil distingue trois îlots, reconnaissables
seulement parce que le géographe les a marqués de même teinte : à l'est,
c'est la Prusse propre, avec sa vieille capitale Kœnigsberg, tout enserrée
dans les provinces polonaises ; au centre, c'est, entre l'Oder et l'Elbe, le
margraviat de Brandebourg, terre de médiocre étendue, du milieu de laquelle
surgit Berlin, modeste et mesquine cité, triste à l'égal de la région qui
l'entoure ; l'ouest enfin, c'est le duché de Clèves, sur les rives
inférieures du Rhin et inclinant vers les terres bataves, comme la Prusse
propre vers les terres slaves. A ces trois fragments isolés qui oserait
donner le nom d'État ? Ne dirait-on pas plutôt trois grands domaines,
recueillis, à titre privé, par les hasards d'un héritage et destinés à subir,
à la génération suivante, le caprice d'un nouveau morcellement ? Entre ces
trois territoires aucun lien moral, aucune cohésion, aucun intérêt commun :
pour le souverain qui essaie de les retenir en ses mains, rien que des périls
: périls des soulèvements locaux, périls des ambitions rivales, périls des
guerres étrangères, enfin, pour tout dire, périls des traités, tant ces
territoires séparés semblent matière commode à dédommagements ou à compensations
! Pour conjurer de si multiples dangers, aucune force, ni celle du nombre des
sujets, car ces provinces sont peu peuplées, ni celle de la richesse, car le
pays est pauvre, ni celle de l'antique prestige, car, sauf pour le
Brandebourg, récent est le lien qui unit la dynastie au pays. Ainsi apparaît
à son origine la Prusse, tellement incomplète, tellement mal formée qu'elle
est condamnée à disparaître, à moins qu'elle n'imite ces enfants débiles de
naissance qui, à force d'énergie et de persévérante réaction, refont parfois
l'œuvre de la nature et deviennent robustes au point d'étonner les plus
robustes eux-mêmes. La
première cause de sa grandeur fut son obstinée volonté de vivre. Pour vivre,
il lui fallait rapprocher et, s'il se pouvait, rejoindre ses tronçons épars.
De bonne heure, l'avidité fut sa maîtresse passion. Avant d'être conquérante
par goût, elle le fut par nécessité. De vrai, tout l'excitait à prendre.
Jamais princes ne ressentirent, comme les princes prussiens, l'aiguillon de
l'envie. Quand ils parcouraient les Marches de Brandebourg, leur regard
n'embrassait qu'une région assez pauvre, féconde seulement par endroits, et
grâce à un infatigable labeur : en revanche, au sud-est s'étendait la riche
Silésie. Quand ils visitaient leur petite principauté de Clèves, ils
pouvaient, en suivant en amont le cours du Rhin, entrevoir, au-delà de leur
modeste enclave, une des plus admirables vallées de l'Europe. Ils avaient peu
de villes, et d'assez mince importance : mais ce n'était pas que l'Allemagne
manquât de nobles cités, opulentes par leur industrie, belles par leurs
monuments, imposantes par leurs souvenirs. Sur les bords de la Baltique ou
aux rives de la Sprée, le ciel était sombre, le paysage sans relief, les
horizons mornes : mais plus au sud se dessinaient de belles montagnes
boisées, de gracieux et fertiles coteaux qu'éclairait un soleil déjà un peu
moins pâle. Cette irritante comparaison fut le tourment des premiers
Hohenzollern et aussi leur stimulant. Comment n'eussent-ils pas été avides,
pillards même ? En Allemagne, tout ou presque tout était beau, hormis ce qui
leur appartenait. Ce
peuple, ou plutôt cette agglomération de sujets groupés par le hasard,
n'avait point de force qui lui fût propre et ne pouvait être qu'un instrument
entre les mains de ses princes. Les Hohenzollern ne furent pas tous de grands
hommes, mais tous, avec leurs qualités, avec leurs défauts même, apportèrent
leur tribut à la prospérité de leur maison. Au XVIIe siècle le Grand-Électeur
Frédéric-Guillaume mit toutes choses à point pour que son fils pût, sans être
taxé de témérité, se proclamer roi. Ce fils fut vain et fastueux, mais d'un
faste qui lui-même ne fut point inutile, car il donna à la jeune monarchie un
air-de prospérité et d'éclat. Frédéric-Guillaume, son successeur, souverain
médiocre et brutal, eut deux passions, amasser des trésors, discipliner des
soldats. Sans doute il eût été inhabile à employer les uns et les autres,
mais l'heureux destin de la Prusse voulut que cette armée et ces trésors de
guerre tombassent aux mains de celui qui fut le grand Frédéric. L'Europe
avait d'abord ignoré cette puissance naissante. A ses premiers progrès, elle
était devenue vaguement attentive ; puis elle s'était fait dédaigneusement la
complice d'une avidité qui, sans doute, ne se hausserait jamais jusqu'à la
vraie grandeur. Il était donc arrivé que la Prusse, ne portant ombrage à
personne, avait profité de tous les remaniements dans le nord de l'Europe. Le
traité de Westphalie lui avait donné la Poméranie orientale et l'évêché de
Magdebourg. Quand la Suède, après avoir débordé sur l'Europe centrale, se
retira de l'Allemagne comme une mer calmée qui rentre dans son lit, les
Hohenzollern recueillirent les rivages qu'elle abandonnait. C'est ainsi
qu'ils achevèrent de s'étendre en Poméranie. Dans le même temps ils
arrondirent leurs petites principautés aux bords du Rhin. Avec Frédéric II
commença l'ère glorieuse ; et le grand fruit de sa politique, ce fut la
Silésie. Enfin, en 1772, les dépouilles de la Pologne, une première fois partagée,
assurèrent la contiguïté des territoires entre la Prusse propre et le
Brandebourg ; et la joie fut pareille à celle du paysan déjà riche qui, à
force d'économie et de ruse, de patience et de travail, arrive à rassembler
ses champs morcelés. Sur la
fin du XVIIIe siècle, la grandeur prussienne subit un temps d'arrêt. Le grand
Frédéric eut en Frédéric-Guillaume II un successeur médiocre ; puis vint
Frédéric-Guillaume III, prince honnête, d'intentions droites, mais qui, au
moins dans la première partie de son règne, se montra faible et indécis.
Cependant la Révolution française avait éclaté et, après une longue suite de
gloires et de crimes, s'était absorbée dans l'Empire. Vis-à-vis de la France,
la Prusse tint une conduite flottante, tantôt disposée à lier partie avec
elle, tantôt se rejetant en arrière par scrupule, crainte de tout perdre,
aversion des nouveautés. Enfin l'hostilité l'emporta et une campagne décisive
s'ouvrit, celle qui commença et finit sur le champ de bataille d'Iéna. On vit
alors un fait unique peut-être dans l'histoire. La Prusse écrasée subit à tel
point la loi du vainqueur, qu'une exigence de plus l'eût anéantie. Elle ne
conserva guère que quatre provinces, et encore point entièrement : la
nouvelle et la moyenne Marche de Brandebourg, la Prusse propre, la Silésie,
le duché de Poméranie. Matériellement diminuée de près de moitié et
moralement plus abaissée encore, elle ne semblait qu'un satellite à la suite
de Napoléon, maître de l'achever ou de la laisser vivre. Or, chose extraordinaire,
inouïe c'est dans l'extrémité de sa misère qu'elle traça la première ébauche
de la vaste transformation qui non seulement réparerait ses revers, mais
couronnerait sa grandeur. Silencieusement
elle rassemble ses débris d'armée. Par une organisation alors nouvelle, elle
réussit à exercer au métier militaire toute sa jeunesse valide, tout en
gardant les apparences d'effectifs médiocres, en harmonie avec ses finances
et sa fortune. Dans l'ordre civil, elle recherche les abus et, devenue hardie
par excès d'adversité, ne craint pas d'emprunter quelques-uns de ses modèles
à la Révolution française, son irréconciliable ennemie. De son sol ou des
autres contrées de l'Allemagne, elle tire les hommes qui seront les agents de
son relèvement : Hardenberg, Stein, Scharnhorst. Pourtant, sous l'exagération
même de ses entreprises, l'empire français s'affaisse. Après de cruelles
anxiétés, car il s'agit cette fois de sa vie, la Prusse prend rang dans la
coalition. Elle y porte toutes ses forces, toutes ses haines surtout. La plus
ardente à la lutte, elle se montre aussi la plus ardente à revendiquer les
fruits de la victoire. Les traités de 1815 lui restituent, sauf quelques
provinces polonaises, tous les territoires perdus ; en outre ils lui
attribuent une portion de la Saxe, une partie de la Westphalie, enfin les
Provinces rhénanes. Par-là elle devient la voisine de la France, qu'elle
surveillera aux bords de la Moselle, aux bords de la Sarre, jusque dans les
petits postes avancés de Sarrelouis et de Sarrebruck ; et on peut être assuré
qu'elle gardera bien cette frontière, tant elle conserve dans le cœur le
persistant souvenir de ses humiliations ! C'était
la revanche d'Iéna. Si enviables que fussent les profits, ils valaient moins
que les leçons méditées dans la défaite On vient de dire comment l'Allemagne,
menacée dans son existence, s'était affermie dans la pensée d'une
organisation centralisée qui garantirait sa sécurité. Dans les petits États
allemands, la conception demeurerait à l'état vague, obscurcie par l'abondance
des controverses, entachée par les tendances révolutionnaires, viciée par
l'esprit d'utopie, impuissante par la pénurie des moyens. Ici apparaît la
Prusse. Elle est jeune ; l'Autriche est vieillie : elle est forte ; la
Confédération germanique est faible. Dans ses cadres très souples et tout
prêts à s'élargir, elle peut encadrer toute l'Allemagne. Que d'autres
caressent et prolongent le rêve : la Prusse précise, positive, brutale, s'est
réservé le soin de l'incarner. Ce fut
pour elle le grand travail de ce siècle. Il s'accomplit par l'évolution des
mœurs publiques bien plus que par les actes des gouvernants. Dès l'école, les
yeux de l'enfant furent accoutumés à contempler, au-dessus de l'Allemagne
morcelée que les traités avaient faite, une autre Allemagne où toutes les
petites divisions politiques étaient marquées d'un trait à peine effleuré,
une Allemagne, une par la langue, par la ressemblance des intérêts, par la
nécessité de faire face à l'ennemi. A cette leçon par l'image un bref
commentaire s'ajoutait sur la mission historique de la Prusse, façonnée de
longue main pour défendre la communauté germanique. Dans les universités,
l'enseignement de l'école se continua. L'enfant, une fois devenu homme, des
associations de toutes sortes le reçurent : associations de chant où étaient
remis en honneur les hymnes nationaux, associations de gymnastique qui
rendaient les corps souples et vaillants, associations de tir qui étaient une
préparation au métier des armes ou en demeuraient comme le prolongement. Les
arts eux-mêmes, avec leurs vastes compositions symboliques, si vastes qu'on
eût dit de véritables épopées, contribuèrent à populariser l'idée d'une
grande patrie. Jusque-là les entraves de la législation commerciale n'avaient
pas peu contribué à isoler les diverses principautés : sous l'influence de la
Prusse, ces barrières s'abaissèrent : de la sorte se créa le Zollverein,
l'union douanière, premier acheminement vers l'union politique. Le
patriotisme ne s'entretient bien que si la crainte du péril l'aiguise. Au
milieu de l'heureuse paix où vivait l'Europe, il était malaisé d'évoquer des
images guerrières. Cependant, en 1840, sous le ministère de M. Thiers,
quelques belliqueuses paroles partirent de France. Aussitôt elles furent
recueillies au-delà du Rhin, et ranimèrent contre l'ennemi héréditaire les
méfiances qui sommeillaient. — Attentive à tenir en éveil le mouvement
national, la Prusse ne l'était pas moins à discipliner les forces qui lui
permettraient de l'absorber. En nul pays, les citoyens n'étaient plus instruits,
les soldats plus vigoureux, les fonctionnaires plus vigilants et plus
économes. Peu ou point d'éclatantes supériorités, mais une moyenne fort
élevée de capacités et de culture intellectuelle ; un aspect général un peu
terne, sans relief, déplaisant pour l'étranger ; une certaine âpreté de
mœurs, aucune grâce dans l'esprit ; une raideur pédantesque qui contrastait
avec la politesse saxonne et la bonhomie bavaroise ; mais quelque chose de
réglé dans le travail, de calme dans l'activité, de persévérant dans l'effort
; et dans toutes les classes une ferme notion du devoir professionnel. Ces
qualités, plus solides qu'attirantes, étaient précisément celles qui
assureraient la domination de la Prusse. Les Allemands, accoutumés surtout à
rêver, subiraient l'ascendant de ceux qui étaient surtout accoutumés à agir.
Philosophes et théoriciens, tout confinés dans la science pure, ils se
sentiraient fort dépassés par leurs concitoyens du nord, philosophes eux
aussi, mais philosophes utilitaires, qui ne gardaient de leurs théories que
ce qui justifiait leurs ambitions et n'admettaient Dieu lui-même que comme
suprême approbateur. Jusque dans leurs nouvelles aspirations, les habitants
des petits États avaient conservé leurs anciennes habitudes de vie facile,
d'études spéculatives, de recueillement paisible en leurs vieilles villes et
à leur foyer. Le puissant mécanisme de la monarchie prussienne en imposerait
à leur timidité et, en leur offrant des institutions toutes faites,
déchargerait leur paresse. C'est ainsi qu'une idée s'accréditerait de plus en
plus, celle de l'hégémonie prussienne. Cette prééminence ne se fonderait ni
sur l'inclination, ni sur la communauté des goûts, mais résulterait bien
plutôt des contrastes : moitié admiration, moitié faiblesse ou embarras de
résister, les paisibles Allemands se confieraient à leurs redoutables
compatriotes, si bien ordonnés, si terribles militaires, si bien prêts pour
la défense et même pour l'attaque, en un mot si abondamment pourvus de toutes
les forces que leur vieille patrie morcelée n'avait jamais connues. Avant
d'arriver à la domination de l'Allemagne, la Prusse eut pourtant ses jours de
défaillance. Ce fut peu après la révolution de février. L'Autriche, très
affaiblie à la suite des agitations de 1848, retrouva soudain toute sa
vigueur avec un ministre hardi autant qu'intrépide, le prince de
Schwarzenberg. Schwarzenberg se donna pour programme d'arrêter l'essor
croissant de son envahissante voisine. En 1849, Frédéric-Guillaume IV,
effrayé plus encore qu'ébloui, refusa la couronne impériale que lui offrait
le parlement de Francfort. Comme il essayait de reprendre quelque chose de ce
plan, de le dépouiller de ses apparences révolutionnaires, il se heurta aux
résistances venues de Vienne. L'année suivante, un conflit survenu entre
l'électeur de liesse et ses sujets mit aux prises les deux grands États
allemands et, pendant quelques jours, on crut à la guerre. Frédéric-Guillaume
IV céda et, par la convention d'Olmütz, rendit hommage à François-Joseph
comme l'eût fait un vassal à un suzerain. Dix-huit mois plus tard,
Schwarzenberg mourut. Mais l'élan d'énergie qu'il avait imprimé à la
politique autrichienne ne s'arrêta point de suite. Durement ramenée au second
rang, et à l'heure où elle semblait toucher au premier, la Prusse regagna
lentement, péniblement, le terrain qu'elle avait perdu. A qui la visitait,
elle offrait, en ce temps-là, l'aspect d'une grandeur froide, silencieuse et
dans l'attente. Cette grandeur se réaliserait-elle jamais ? Beaucoup en
doutaient, même parmi ceux qui jusque-là y avaient cru. L'unité allemande,
disait-on, aura le sort de ces cathédrales du moyen âge, si nombreuses en
terre germanique, et dont pas une seule n'est achevée. Fata
viam invenient !
Ce qui semblait échec n'était qu'un temps d'arrêt. Dix ans après
l'humiliation d'Olmütz, la Prusse rencontra, comme à point nommé, tout ce qui
compléterait sa destinée, à savoir un roi assez ambitieux pour s'élever
jusqu'aux plus grands desseins, — un ministre assez hardi pour les réaliser,
— et enfin une incroyable suite d'occasions qui autoriseraient toutes les
témérités. III Celui
qui devait relever l'Empire germanique était le second fils de
Frédéric-Guillaume III et de cette belle reine Louise qui, aux jours de
Tilsitt, avait en vain sollicité la clémence de Napoléon. En 1813, alors âgé
de seize ans, il s'était fait soldat pour l'indépendance de l'Allemagne.
Quand la chute de l'Empire avait rendu la paix à l'Europe, il était rentré
dans son pays et y avait mené cette existence laborieuse des princes prussiens,
activement mêlés aux affaires publiques et surtout à celles de l'armée. Il
vécut longtemps de la sorte, tantôt dans les anciens États de la monarchie,
tantôt dans les provinces rhénanes. Cependant Frédéric-Guillaume IV, son
frère, qui régnait depuis 1840, n'avait point de postérité : ainsi se
trouva-t-il rapproché du trône. En 1857, l'esprit du roi commençant à
s'affaiblir, il recueillit l'administration du royaume à titre provisoire ;
puis cette débilité paraissant sans remède, il devint régent. Enfin, le 2
janvier 1861, la mort du prince fit tomber en ses mains la couronne, et il
fut proclamé sous le nom de Guillaume Ier. Que
serait le nouveau monarque ? Son passé et ce qu'on savait de sa nature
autorisaient des pronostics contraires. Il avait grandi en combattant contre
la France. Une sollicitude poussée jusqu'à la passion le portait vers les
choses militaires, et on ne pouvait le toucher en un plus sensible endroit
qu'en lui rappelant qu'il était un des plus vieux soldats de l'Europe. En
outre, tous les souvenirs de sa race évoquaient à ses yeux des images
belliqueuses ; et pour ranimer en lui tout ce que le patriotisme prussien a
de plus âpre, il n'avait qu'à descendre dans le caveau de Charlottenbourg,
près du mausolée de sa mère, morte jadis dans l'humiliation et la défaite. —
D'un autre côté, bien qu'il eût passé, en 1848, pour le champion de la
résistance, on le disait assez accessible aux idées modernes. L'année
précédente, il s'était rencontré avec Napoléon à Bade, et cette entrevue avait
paru d'heureux présage pour les relations futures avec la France. Ceux qui
l'avaient approché louaient son aménité gracieuse et ses sentiments
d'humanité : sa conscience était, disait-on, très scrupuleuse, avec une
nuance presque timorée. A tout cela s'ajoutait une considération fort
rassurante : le roi qui venait de saisir le pouvoir suprême était âgé de 63
ans, et quoique d'une remarquable vigueur physique, touchait à ces heures de
déclin où les princes, mêmes les plus résolus, se montrent moins avides de conquêtes
que de repos. Ces
appréciations contradictoires se prolongeaient encore quand se publièrent en
Europe les premières paroles du monarque. Elles y résonnèrent avec un son
étrangement belliqueux. Dans sa proclamation à son peuple, Guillaume fer
rappela « la glorieuse série des souverains à qui la Prusse devait sa
grandeur et qui avaient fait d'elle le symbole de l'Allemagne ». « Je
conserverai fidèlement, ajouta-t-il, le legs de mes aïeux... la destinée de
la Prusse n'est pas de vivre dans la jouissance des biens acquis...
Puissé-je, avec l'aide de Dieu, la conduire à de nouvelles gloires. » Aux
députés réunis dans La Salle Blanche du château royal, le souverain tint, à
quelques jours de là, un langage à peu près semblable. Il parla des affaires
danoises, de la Constitution, de l'intégrité des territoires allemands, de
tout ce qui pouvait, en un mot, devenir cause de souci. Ainsi qu'il l'avait
fait en son premier appel à ses sujets, il répéta que la confiance dans le
repos de l'Europe était ébranlée. « Le roi Frédéric-Guillaume, dit-il,
nous a quittés en des temps bien graves. » Et vraiment le nouveau roi avait
raison de parler de la sorte, car il eût suffi de quelques harangues
pareilles pour que l'horizon fût en effet fort troublé. Ce
n'étaient que des paroles. Les actes suivirent. On pourrait presque dire
qu'ils les avaient précédées. Dès 1860, même avant la mort du feu roi, un
projet avait été élaboré qui, se fondant sur l'accroissement de la population
et le principe du service obligatoire, portait de 40 à 63.000 hommes la levée
militaire annuelle, c'est-à-dire absorbait le contingent tout entier, et qui,
en outre, augmentait la durée du service actif. Le but était de créer une
armée régulière formidable, et tout à fait indépendante de la Landwehr qui ne
formerait plus désormais qu'une organisation de seconde ligne. Les
propositions ayant été accueillies avec peu de faveur, le gouvernement ne
crut pas que ses plans de réorganisation dussent se subordonner au jugement
des députés, et, commençant lui-même son œuvre, procéda de sa propre
initiative à certaines formations régimentaires. Ces mesures, quoique
partielles, exigeaient la sanction de la Chambre, à cause des dépenses
qu'elles nécessiteraient. Dès 1861, le conflit s'annonça. L'année suivante,
il s'accentua lorsque, la représentation nationale ayant été dissoute, les
électeurs renvoyèrent à Berlin une nouvelle majorité, hostile, comme la
précédente, aux projets militaires. Bien que ces incidents relevassent
surtout de la politique intérieure, l'Europe en recueillit l'écho avec une
curiosité légèrement nuancée d'inquiétude. On rassemblait tous les indices :
les discours belliqueux du roi, les récents projets en vue d'accroître les
effectifs, le langage des publicistes qui, de plus en plus, invoquaient la mission
historique de la Prusse et, de plus en plus aussi, parlaient de
nationalités, mot vague, vide et sonore, comme le sont d'ordinaire les cris
de guerre. Cependant Guillaume Ier était, à ce qu'on assurait, de nature un
peu indécise, ambitieux, mais avec des retours d'appréhension, presque de
repentir. Sans doute il tenait aux réformes militaires. Mais risquerait-il,
fût-ce pour cet objet, de rompre l'harmonie entre son peuple et lui ? Sur ces
entrefaites arriva au pouvoir le ministre puissant qui, avec une hardiesse
pleine de dextérité, pousserait en avant son maitre et dépasserait les plus
ambitieuses visées de Frédéric II. C'est
le 24 septembre 1862 que M. de Bismarck-Schœnhausen entra dans les conseils
du roi Guillaume. Cette date est à retenir pour l'histoire. Bien que ce nom
se rencontre pour la première fois sous notre plume, tout portrait est
inutile, tant ce personnage demeure gravé en relief dans les souvenirs de
tous les contemporains ! Tout le monde sait la carrière de cet homme
extraordinaire, sa naissance dans une famille d'ancienne origine quoique sans
illustration, son enfance au château de Schœnhausen, sa jeunesse bruyante à
Gœttingue et à Berlin, son court passage dans de modestes fonctions civiles,
ses années de vie rurale, enfin son entrée dans les assemblées publiques. Là,
il se montre en sa première manière, gentilhomme féodal, réactionnaire
provocant, recherchant les éclats comme d'autres les évitent ; et en vérité
il atteint son but, car dès cette époque ceux qui l'ont vu ne parviennent
plus à l'oublier. En 1851, il entre dans la diplomatie et devient
représentant de la Prusse à la Diète germanique. C'est alors que se précise
le premier dessein de ce qu'il sera un jour. Il arrive à Francfort plein de
ses préjugés rétrogrades, envieux de l'Autriche ainsi que tout bon Prussien
doit l'être, mais plus respectueux encore des traditions que l'Autriche
représente. Or, à peine à son poste, il discerne les manèges du gouvernement
de Vienne, attentif à mettre à profit toutes ses relations dans les États du
sud et même au nord, enserrant l'Allemagne méridionale par toutes les
influences ultramontaines, multipliant les agents extra-officiels, dénonçant,
quoique à mots couverts, les ambitions de la Prusse. A ce grief général
s'ajoutent les procédés hautains, les façons compassées, les airs de
supériorité d'une grande puissance qui se croit encore suzeraine en Allemagne
et ne voit dans sa voisine de Berlin qu'une vassale un peu plus grande que
les autres. Dans ce contact irritant, l'envie use le respect et bientôt le
détruit. A son tour, M. de Bismarck dénonce l'Autriche. II lui attribue
toutes les habiletés qu'elle a, quelques autres même qu'il invente. Avec le
temps, son langage s'aigrit et s'exaspère. « Depuis près de sept ans que
je suis en fonctions ici, écrit-il le 14 mars 1858, j'ai soutenu une lutte
incessante contre de perpétuelles tentatives pour exploiter la Confédération
au profit de l'Autriche, au détriment de la Prusse. Je pourrais me rendre la
vie aussi facile que mon prédécesseur et, à l'exemple de la plupart de mes
collègues, acheter, au prix d'une haute trahison à peine perceptible,
d'agréables relations d'affaires et la réputation d'un collègue conciliant.
Je n'y consentirai pas, et c'est pourquoi, ajoute-il, je finirai par passer pour
un querelleur auprès de tous ceux qui ne savent pas comment se traitent les
affaires à Francfort. » — « Un observateur francfortois, écrit-il
un peu plus tard, est seul capable de comprendre la morgue autrichienne[1]. » C'est cette Autriche qu'il
faut reléguer au sud, exclure peut-être de la Confédération ; c'est à elle
qu'il faut substituer la Prusse. Tel est l'enseignement que M. de Bismarck
emporte de Francfort. Cependant il n'a étudié jusqu'ici que l'Allemagne. Sa
bonne fortune le porte aux lieux où se complétera le plus heureusement son
éducation politique. Il devient ambassadeur à Saint-Pétersbourg, puis à
Paris, c'est-à-dire dans les deux États qu'il lui importe le plus de
connaître. A Saint-Pétersbourg, il conquiert, en médisant de l'Autriche, ceux
qui seront bientôt ses complices : à Paris, il observe, tout en les flattant
beaucoup, ceux qui seront plus tard ses ennemis. C'est
de Paris que M. de Bismarck fut mandé pour saisir le pouvoir. Il arrivait aux
affaires à quarante-huit ans, c'est-à-dire en sa pleine maturité. Et vraiment
il aurait besoin de toutes ses forces, tant seraient grands ses embarras !
Embarras vis-à-vis du pays, embarras vis-à-vis de la Chambre ! Le roi
lui-même qui avait engagé le conflit parlementaire ne s'en lasserait-il pas un
jour ? Pour une tâche si lourde, le nouveau président du conseil inspirait
une médiocre confiance. On se rappelait son début dans les assemblées et les
étalages de son zèle réactionnaire. On le savait homme d'esprit, éblouissant
de verve, audacieux, volontiers paradoxal. Ces tendances, ces qualités mêmes
n'étaient-elles pas indice de témérité autant que de sagesse ? On eût dit
qu'on avait choisi M. de Bismarck pour une expérience, sauf à l'abandonner si
le péril était trop grand et à lui laisser la responsabilité de l'insuccès.
Ainsi pensait le public allemand et aussi le public européen, curieux de voir
comment cet homme osé se tirerait d'un pas si difficile, prêt à compter ses
coups, à admirer son bien joué, plus prêt encore à siffler sa chute. Le
pouvoir grandit d'ordinaire ceux qu'il n'écrase pas. De suite le chef du
cabinet grava sa marque sur tous ses actes. Il débuta par des paroles
contenues, modérées même, comme pour déconcerter ceux qui, d'avance,
dénonçaient son esprit provocant. Cependant, entre les représentants du pays
et la Couronne, le conflit était arrivé à l'état aigu. La Chambre avait
repoussé les accroissements de dépenses militaires inscrits dans le budget de
1862. Le gouvernement de son côté avait maintenu son projet et avait trouvé un
appui dans la Chambre des Seigneurs, qui, non seulement avait rejeté les
réductions opérées par la représentation nationale, mais s'était enhardie
jusqu'à reprendre pour son compte et jusqu'à voter le budget primitif établi
par le ministère. Ces résolutions divisaient bien nettement le pays en deux
partis ici la royauté étayée sur la haute Chambre, là l'assemblée issue du
vote populaire. Les députés ayant interrompu leurs travaux durant l'automne,
plusieurs d'entre eux, revenant dans leur province, y furent accueillis par
les ovations de leurs électeurs. En sens contraire, des adresses furent
rédigées qui exhortaient le roi à persévérer dans sa politique. L'année 1863
s'ouvrit au milieu de cette confusion. Les séances législatives ayant été
reprises, les débats de l'Adresse fournirent matière à une série de
réquisitoires contre les conseillers de la Couronne. C'est alors que reparut
M. de Bismarck, dédaigneux cette fois de tout ménagement. En un langage
ironique, paisiblement insolent, il nia que la Constitution eût été violée ;
il s'éleva avec beaucoup de force contre les prétentions de la Chambre qui ne
tendaient à rien moins qu'à paralyser tout à la fois la royauté et la Chambre
des Seigneurs. « Si vous aviez le droit, ajouta-t-il, de fixer à vous seuls
le budget, si vous aviez le droit de régler le chiffre et l'organisation de
l'armée, vous seriez les maîtres dans le pays. » Puis, s'élevant jusqu'à
la menace, il termina en ces mots : « La dynastie prussienne n'a pas
encore accompli sa mission, et il ne saurait lui convenir de figurer comme un
vain ornement dans l'édifice parlementaire que vous songez à fonder. » Par
ces paroles, M. de Bismarck affirmait sa volonté de continuer les dépenses,
nonobstant le veto de la représentation nationale. Et ainsi qu'il
l'avait dit, il le fit. Cette
ardeur à accroître les ressources militaires n'était pas d'un prince
pacifique. Ce qui n'était pas moins curieux à noter, c'était le langage du
roi, langage mêlé d'inspirations mystiques et d'enlevées guerrières. Avec une
obstination qui paraissait sincère, il se défendait de toute violation des
lois constitutionnelles : c'était la Chambre qui jetait le trouble dans le
pays. « J'ai pris l'année dernière la couronne sur l'autel, avait dit
quelque temps auparavant Guillaume Ier en réponse à une adresse, je l'ai
reçue de Dieu avec humilité. Je veux la porter avec humilité ; mais je ne
veux pas que la puissance royale souffre des attaques de ses adversaires. » —
« On veut amoindrir l'armée, répétait le souverain, mais le pays en a
besoin. » La vérité, c'est que, par une singulière contradiction, le
même parti, qui repoussait les dépenses militaires, ne cessait de convier la
Prusse à réaliser à son profit l'unité allemande. Sur ces entrefaites, un
anniversaire survint, fort propre à éveiller, au moins chez nous, de
soucieuses réflexions. L'année 1863 ramenait le cinquantenaire de l'époque
mémorable où l'Allemagne s'était liguée contre Napoléon. Le roi voulut que
cette date fût marquée par des réjouissances extraordinaires, banquets, harangues
patriotiques, récompenses en faveur des vétérans des grandes guerres,
érection d'un monument en l'honneur de Frédéric-Guillaume III. Dans les temps
qui suivirent, diverses mesures restrictives furent adoptées notamment
vis-à-vis de la presse, ainsi qu'on eût pu le faire dans l'imminence d'une
crise. Pourtant le conflit parlementaire se perpétuait, aggravé par des
altercations personnelles entre la Chambre et les ministres. Le roi,
s'obstinant, prononça de nouveau la dissolution de la Chambre : de nouveau,
le pays, non moins tenace, renvoya à Berlin une majorité hostile au cabinet. Décidément
la Prusse, à force de s'agiter elle-même, menaçait d'agiter l'Europe. Que
voulait le gouvernement de Berlin ? Surtout qu'était ce M. de Bismarck,
environné tout à coup d'une célébrité si tapageuse ? En France, on ne se
troublait que médiocrement, et ce personnage, qui pratiquait une façon si
leste d'éconduire les députés, paraissait tout à fait divertissant. Pourquoi
d'ailleurs se fût-on troublé ? Naguère le roi Guillaume était venu à
Compiègne, s'y était montré très empressé, et on avait encore dans l'oreille
ses caressantes paroles. En Autriche, une appréciation un peu plus sombre
dominait. Déjà on dénonçait les allures agressives de l'homme d'État prussien
; on l'accusait de vouloir étendre son influence sur toute l'Allemagne du
Nord ; par-dessus tout, on le jugeait compromettant et insidieux. Dès le mois
de mars 1863, M. de Rechberg disait à notre ambassadeur, M. de Gramont : «
J’ai recommandé au comte Karolyi, notre envoyé à Berlin, d'être très sobre
d'entrevues et de conversations avec M. de Bismarck, car il sait tirer parti
des moindres circonstances pour en dénaturer le caractère et pour les tourner
au profit de ses desseins[2]. » Tous ceux qui avaient
connu le chef du cabinet de Berlin dans ses résidences diplomatiques, à
Francfort, à Saint-Pétersbourg, à Paris, étaient curieusement questionnés.
Aux interrogations les réponses étaient toutes à peu près pareilles : en tous
ses postes, M. de Bismarck avait étonné et ébloui ses collègues par la
richesse de ses combinaisons, l'abondance de ses idées, la promptitude de ses
saillies, la liberté de ses jugements. Ce qui frappait le plus en lui,
c'était une extraordinaire indiscrétion de langage, mais troublante, et qui pouvait
être raffinement d'habileté aussi bien qu'extrême franchise : avec son vif
relief il attirait invinciblement les regards, et les veux, une fois fixés
sur lui, ne s'en pouvaient plus détacher. Ainsi se formulaient les
appréciations. Mais à ce point, elles s'arrêtaient, et la plupart n'osaient
s'aventurer jusqu'à pronostiquer l'avenir. Ce personnage serait-il un homme
d'État persévérant et heureux aussi bien qu'un original diplomate ?
Étonnerait-il quelque jour le monde par ses actes, ou se contenterait-il de
l'avoir distrait par son esprit et scandalisé par ses hardiesses ?
Passerait-il à la manière d'un météore ? S'imposerait-il au contraire à son
roi et à son pays ? Nul ne le savait alors, nul ne l'eût su jamais, si les circonstances ne fussent venues à point nommé pour mettre en lumière celui qui était alors au début de sa fortune. C'est ici le lieu d'admirer combien, en cette histoire, si cruelle pour nous, de la grandeur prussienne, les hommes et les événements concoururent à la fois pour élever le peuple qui devait monter si haut. Combien de temps n'eût-il pas fallu à la Prusse, après l'humiliation d'Olmütz, pour se dégager de l'Autriche et s'imposer à l'Allemagne, si Guillaume Ier n'avait surgi, incarnant en lui toutes les aspirations de sa maison ? Guillaume Ier ne se fût-il pas, dès le début, découragé de sa tâche par indécision, scrupule, défaut de ressources ou de génie, s'il n'eût eu M. de Bismarck à ses côtés ? Et M. de Bismarck lui-même ne se fût-il pas débattu dans l'impuissance, si l'état de perturbation où se trouvait l'Europe n'eût favorisé, et à un degré incroyable, le développement de ses desseins ? En cette année 1863, deux grandes complications éclatèrent dans l'Europe septentrionale : la révolte polonaise, l'affaire des Duchés danois. On ne dira jamais assez quelle influence ces événements, même le premier, exercèrent sur les destins de la Prusse. Ce furent pour M. de Bismarck les deux insignes faveurs que lui accorda la fortune, et sans lesquelles son génie fût demeuré sans doute emprisonné. L'insurrection polonaise fut l'occasion merveilleuse qui assura à la Prusse l'appui moral de la Russie vis-à-vis de l'Occident. L'affaire des Duchés danois fut la répétition sur un champ restreint de tout ce qui s'essaierait sur un théâtre agrandi. A distance et pour l'avenir qui ne discernera que les sommets des choses, ces deux épisodes, même le premier, je le répète, se fondront dans l'ensemble des transformations qui, en bouleversant le nord-est de l'Europe, ont consacré la prépondérance prussienne. Ils en seront comme la préface, et une préface si étroitement soudée au livre qu'on ne l'en pourra détacher. Avant d'aborder le grand conflit austro-prussien, cause et prélude de nos propres disgrâces, il y a intérêt à connaître les malheurs de la Pologne, les malheurs du Danemark. En ces récits, M. de Bismarck n'apparaîtra point toujours, mais c'est à lui que finalement tout se rapportera, et il dominera tout le drame, même lorsque des acteurs secondaires s'agiteront sur le devant de la scène. |