SOMMAIRE. I. — Le général Bazaine : sous
quels auspices il inaugurait son commandement. — De quelle politique
serait-il l'instrument ? — Campagne militaire pendant l'automne de 1863, et
de quels côtés se portent les opérations : adhésions au régime nouveau. — Comment
toutes choses semblent préparées pour l'Empire.
II. — Maximilien ; sa
jeunesse, ses tendances. — Premiers pourparlers pour la couronne du Mexique :
comment le projet subit ensuite un temps d'arrêt. L'Assemblée des notables
(juillet 1863). — Les délégués mexicains se rendent à Miramar et offrent au
prince de régner sur le Mexique. — Réponse de l'archiduc et quels sont ses
vrais sentiments. — Quels avertissements venus du Mexique, des puissances de
l'Europe, de la France même, auraient dû éclairer Maximilien. —
Avertissements venus du Corps législatif : demande de crédits supplémentaires
: la discussion de l'adresse, M. Thiers, M. Berryer (25 janvier 1864.). —
Quelles nouvelles favorables sur la pacification du Mexique viennent
confirmer l'archiduc dans ses fatales illusions. — Voyage de l'archiduc
Maximilien et de l'archiduchesse Charlotte à Bruxelles, à Paris, à Londres. —
Quelle convention, connue sous le nom de Convention de Miramar, est élaborée
entre Napoléon et le futur souverain : caractère de cette convention et
comment elle met le Prince en état d'insolvabilité avant qu'il ait pu régner.
— Derniers incidents et derniers retards. — Maximilien accepte officiellement
la couronne du Mexique (10 avril 1864). — Derniers jours au château de
Miramar et départ pour le Mexique.
III. — Arrivée à la
Vera-Cruz et accueil de la population mexicaine. — Les partis au Mexique et
commuent Maximilien évolue vers les libéraux. — Cette évolution laisse
présager de quelle façon seront tranchées les affaires religieuses : les
biens ecclésiastiques : le nonce du Pape : décret de l'Empereur confirmant
d'une façon générale les ventes des biens d'Église. — Comment les succès
militaires ajournent pour quelque temps les embarras : campagne au nord du
Mexique (été et automne de 1864) : Juarez obligé de fuir à Chichuahua :
opérations au sud : siège et prise d'Oajaca (février 1865). — Comment
l'espoir passager d'une pacification complète fait place à de nouvelles
inquiétudes : opérations militaires sur le littoral du Pacifique, dans le
Michoacan, dans les provinces septentrionales de l'Empire.
IV. — Vue générale du
gouvernement de Maximilien : l'esprit public ; leu fonctionnaires ; l'armée ;
quelle cause particulière inspire la timidité ; obstacles que la nature et
les mœurs opposent à la pacification ; comment les richesses du pays
demeurent inexploitées ; l'état financier, emprunts de 1864 et de 1865, dans
quelles conditions ils sont contractés, ce qu'en retire Maximilien.
—L'empereur Maximilien : ses qualités et ses défauts ; en quoi il est peu
approprié à son rôle. — Les deux pouvoirs : Maximilien et Bazaine : premiers
tiraillements : relations de l'un et de l'autre jusqu'à la fin de 1865.
V. — Les Etats-Unis :
comment ils envisagent, à l'origine, l'expédition du Mexique ; comment ils
refusent de s'associer à la convention du 31 octobre. — Comment les embarras
de la guerre de Sécession paralysent leur hostilité : divers symptômes de
malveillance. — De quelle façon les États-Unis refusent de reconnaître
Maximilien. — Fin de la guerre de sécession. — De quelle façon le cabinet de
Washington gradue ses hardiesses : événements divers ; essais de colonisation
au nord du Mexique ; incidents de frontières dans la région de Matamoros. —
Comment les Etats-Unis insistent pour l'évacuation. — Extrême tension des
rapports entre les cabinets de Paris et de Washington.
VI. — La France ; ses
dispositions vis-à-vis du Mexique. —Le Corps législatif ; son attitude ;
comment ses critiques se portent sur le terrain financier. L'opinion
publique. — Comment le blâme, discret mais très clair, monte jusqu'à
l'Empereur. — Langage de la presse au commencement de 1866. — Comment
l'Empereur, en ouvrant la session, annonce les pourparlers pour l'évacuation.
VII. — De quelle façon
l'année 1866 commence à Mexico : quelles illusions subsistent encore à la
cour de Maximilien. — Envoi d'Almonte à Paris. Gouvernement de Maximilien :
armée ; détresse extrême des finances. Échec des demandes d'Almonte : le
Moniteur du 5 avril et la note du 31 mai ; comment peut s'expliquer l'extrême
dureté du gouvernement français. Consternation à Mexico : partis divers. —
Départ de l'impératrice Charlotte pour Paris.
I Le 1er
octobre 1863, le général Bazaine avait pris le commandement des forces
françaises au Mexique. On a dit sous quels auspices favorables il avait
inauguré ses hautes fonctions. Officiers et soldats, médiocrement confiants
dans Forey, avaient salué avec joie leur nouveau général et reporté sur lui
leurs meilleures espérances. Le corps expéditionnaire, accru par une brigade
de réserve débarquée au printemps et par divers détachements qui s'étaient
échelonnés pendant l'été, atteignait alors le chiffre de 34 mille hommes.
Jamais armée ne fut plus solide, plus aguerrie, plus vaillante. A ces troupes
il convenait de joindre les contingents indigènes, ni bien nombreux encore ni
bien sûrs, mais qui grossiraient sans doute dans la proportion de nos succès.
Dans la région de Mexico, la paix publique semblait affermie, et l'importance
de nos effectifs permettrait d'étendre assez largement le cercle de notre
action. Il y a d'ailleurs pour tous les pouvoirs, quels qu'ils soient, une
ère presque toujours facile, c'est celle du début. En ces heures privilégiées,
une sorte de bonne volonté générale adoucit les dissentiments et conjure les
crises : déjà les difficultés apparaissent, mais elles n'ont point encore
atteint l'état aigu : les attentes ne sont pas encore trompées et l'esprit
d'hostilité demeure à l'état latent. Bazaine arrivait à cette heure propice,
et son habileté, réelle quoiqu’un peu vulgaire, suffirait, pour quelque temps
du moins, à imaginer des expédients, à trouver des solutions provisoires, à
reculer en un mot les grands embarras. De quelle
politique le général Bazaine serait-il l'instrument ? On aurait pu se le
demander tout d'abord. Au printemps de 1863, les lents progrès de notre
armée, l'inertie du parti réactionnaire, les longueurs du siège de Puebla
avaient déterminé à Paris une sorte de mouvement de recul : on en trouve la
preuve dans les lettres du maréchal Randon, dans les dépêches mêmes de M.
Drouyn de Lhuys. Le ministre des affaires étrangères, ainsi qu'on s'en
souvient, engageait Forey à s'aboucher, au lendemain de la victoire finale,
avec celui des chefs mexicains qui aurait le plus de chances de dominer les
factions, à provoquer en sa faveur un vote national et à lui abandonner la
réorganisation du pays. De ces vues modestes à l'ample conception d'un
établissement monarchique là distance était grande. Quand Forey, non encore
en possession de ces dépêches, et croyant se conformer à la pensée de
Napoléon, avait convoqué l'Assemblée des notables d'où étaient sortis la
proclamation de la monarchie et le choix de Maximilien, cette manifestation
avait été jugée excessive, prématurée, maladroite. Le rappel de M. de Saligny
avait paru un nouveau signe de revirement. Heureux si cette sage modération
eût prévalu, et si l'Empereur, ayant satisfait à l'honneur de ses armes, se
fût dégagé à temps d'une entreprise grandiose à distance, mais, de près,
féconde en déceptions. Il n'en fut, hélas ! point ainsi, et s'il y eut
hésitation ou regret, les traces s'en effacèrent bientôt. Comme le général
Bazaine entrait dans l'exercice de son commandement, deux dépêches de M.
Drouyn de Lhuys lui arrivèrent, qui restituaient au programme impérial toute
son ampleur. Ce programme s'inspirait du plus large libéralisme. Le ministre
désavouait toute politique réactionnaire et répétait à satiété qu'aucune pression
ne devrait être exercée sur la nation mexicaine. La décision de l'Assemblée
des notables, disait-il, est un indice, un indice seulement : ...
« C'est des entrailles mêmes du pays, ajoutait-il, que doit sortir sa
régénération... » Telle était la part faite à l'esprit moderne, tel était
l'hommage au droit populaire. Mais, à travers ces ménagements de langage,
apparaissait un dessein désormais bien net et arrêté. Non, on ne désavouait
point les plans monarchiques ; la seule chose qu'on désavouât, c'étaient les
procédés trop autoritaires de Forey et de Saligny, disposés à accepter comme
suffisant un simulacre de consultation nationale. M. Drouyn de Lhuys parlait
de l'élaboration « du nouveau régime politique qui devrait remplacer au
Mexique le bruit des armes ». Et il ajoutait, toujours en réservant la
consécration plébiscitaire : « Nous applaudissons au choix du prince
éminent que l'Assemblée a appelé au trône[1]. » Ces
instructions imposaient au général Bazaine une tâche qui ne laissait pas que
d'être fort étendue. Les dépêches impériales ne parlaient que de paix, de
régénération, de liberté. C'était à merveille ; mais ce qui finirait,
croyait-on, par un embrassement général devrait commencer les armes à la
main. Pour recueillir les vœux du peuple mexicain, il faudrait arriver
jusqu'à lui ; pour arriver jusqu'à lui, il faudrait pénétrer dans les
immenses provinces soustraites encore à notre action. De là la perspective
d'une campagne assez laborieuse, tant était vaste le rayon où l'on opérerait
! Heureusement, tout concourait alors à faciliter notre œuvre. Avec l'automne
allait commencer la saison la plus favorable aux marches militaires. Nos
récents succès, l'accueil que nous avions reçu à Mexico, avaient affaibli
parmi nos adversaires l'esprit de résistance. Que si quelques difficultés se
rencontraient, on comptait, pour les vaincre, sur Bazaine, dont nul, en ce
temps-là, ne mettait en doute la prévoyance et l'activité. Le
premier soin du commandant en chef fut d'assurer sa ligne de communication
vers la mer. Dans ce but, il fit occuper solidement Puebla, Tehuacan,
Orizaba, Cordova, Jalapa. S'étant de la sorte garanti contre toute surprise,
il prépara le grand mouvement offensif qui le porterait au cœur même de la
contrée. De Mexico partaient deux routes carrossables qui, se dirigeant l'une
et l'autre vers le nord-ouest, desservaient des districts généralement riches
et assez peuplés. La première passait par Toluca, Morelia, la Barca ; la
seconde, beaucoup mieux entretenue, était tracée par Queretaro, Léon et Lagos
: toutes deux aboutissaient à Guadalajara. De là la voie se prolongeait
jusqu'à San-Blas, située sur le littoral du Pacifique. Quiconque serait
assuré de ces deux artères pourrait aspirer à la conquête du Mexique tout
entier ; car du même coup l'adversaire, dont les forces seraient divisées en
deux tronçons, se trouverait rejeté, soit au nord, soit au sud, vers les
provinces les moins habitées, les moins fécondes en ressources. C'est d'après
ces considérations que Bazaine régla son plan. Il organisa deux grosses
colonnes : l'une composée de la division Castagny[2], à laquelle furent adjoints les
contingents de Marquez ; l'autre formée de la division Douay, renforcée
elle-même des auxiliaires de Mejia. Toutes deux furent dirigées vers
Guadalajara, la colonne Douay par la route de Queretaro, la colonne Castagny,
avec laquelle marcha Bazaine, par la route de Morelia. Autant les opérations
primitives avaient été lentes, autant fut prompte la nouvelle campagne. Les
deux colonnes, suivant chacune l'itinéraire fixé, s'avancèrent d'une allure
rapide, franchissant en certains jours jusqu'à huit ou neuf lieues et
polissant devant elles les bandes ennemies. Cette audace produisit ses
fruits. A notre approche, les Juaristes, confondus d'une telle assurance,
voyaient fondre leurs contingents et sentaient s'évanouir ce qui leur restait
d'espoir. Aucun engagement d'ensemble, mais de simples escarmouches ; en
revanche, de grandes fatigues par la longueur des étapes et, en certains
endroits, par la difficulté des chemins. Ce fut moins une guerre qu'une
promenade militaire, mais une promenade singulièrement rude, qui exigeait un
chef prévoyant et des troupes aguerries. On occupa successivement Queretaro,
Acambaro, Morelia, Guanajuato, Silao, Léon, Lagos. Les seules rencontres de quelque
importance furent une attaque d'Uraga contre Morelia défendue victorieusement
par Marquez, et un brillant combat de cavalerie livré par le colonel
Margueritte en avant de Zamora. Le 5 janvier 1864, les Français entrèrent
sans résistance dans Guadalajara, la seconde ville du Mexique par sa
population et ses ressources. Dans le même temps, Mejia, poussant une pointe
vers le nord, s'emparait de San-Luis de Potosi, déjà désertée par Juarez qui
s'établit un peu plus tard à Monterey. Bazaine était agent politique, que
dis-je ? agent électoral autant que chef militaire. Il n'avait eu garde de
l'oublier. Chemin faisant, il organisait la consultation nationale d'où
l'Empire sortirait. En chaque ville, des actes d'adhésions étaient préparés
par les municipalités. Les adhésions étaient constatées par des
procès-verbaux qui bientôt seraient rassemblés et seraient offerts au futur
Empereur comme la preuve des sympathies que le Mexique lui réservait. C'est
sous ces auspices que s'ouvrit l'année 1864. Aux yeux de tout observateur
clairvoyant se montraient déjà les germes des difficultés qui ne tarderaient
pas à se développer et porteraient plus tard en toutes choses une
inextricable confusion. Mais les apparences étaient assez brillantes, et en
forçant légèrement les couleurs on pourrait, sans trop altérer la vérité,
composer, à l'usage de l'Europe, un tableau séduisant. Dès le 27 novembre
1863, le général Almonte mandait à l'archiduc Maximilien que les trois quarts
du territoire et les quatre cinquièmes de la population étaient acquis à
l'Empire. Il annonçait la retraite de Juarez, le désarroi des libéraux, la
marche triomphale de l'armée franco-mexicaine. Il convenait de quelques
embarras dans l'ordre religieux, mais sans insister outre mesure sur cette
désagréable complication. « La résistance, ajoutait-il, ne consiste plus que
dans des actes isolés de brigandage ; la répression de ces désordres est
affaire de police ou de gendarmerie... Je considère l'Empire comme un fait
accompli, continuait le général. » Et saluant déjà le prince des
qualifications souveraines, il achevait en ces termes : « J'espère,
Sire, apprendre bientôt l'arrivée de Votre Majesté parmi nous[3]. » Ainsi s'exprimait le
personnage qui résumait en lui le Conseil de Régence. C'est à ce
moment que l'archiduc entre définitivement en scène. A lui il appartiendrait
de prononcer le mot décisif qui fixerait, au dire des flatteurs, les
destinées du Mexique. II Celui
que le monde devait connaître sous le nom d'empereur Maximilien était né à
Schœnbrünn le 6 juillet 1832. Il était second fils de l'archiduc
François-Charles et de la princesse Sophie de Bavière. Son frère aîné,
François-Joseph, avait ceint en 1848 la couronne d'Autriche. Si rapproché du
trône, le jeune archiduc semblait voué à cette existence fastueuse et un peu
stérile des princes à qui leur rang promet toutes les splendeurs, mais qui,
par une activité trop débordante, seraient soupçonnés d'empiéter sur la seule
place au-dessus d'eux. Comme beaucoup de cadets de grande race, Maximilien
sentit de bonne heure l'impatience de cette servitude brillante. Il avait des
soifs d'aventure, des visions de gloire et, au milieu des dissipations de la
jeunesse, s'élançait par échappées vers un monde idéal. L'une de ses passions
fut la mer. Elle lui offrait l'image de l'inconnu et évoquait en son âme des
espérances infinies. Puis il aimait les contrastes : premier prince du sang
dans une monarchie presque uniquement continentale, il eût semblé naturel
qu'il portât l'épée : c'était une raison pour qu'il dédaignât ce qui
paraissait le sort commun. Son regard se fixa vers ce petit coin méridional
de l'Empire où l'Adriatique vient creuser les rivages de l'Istrie. Sa vraie
patrie fut Trieste. Il fut marin, et avec honneur. Tout était à créer : par
des efforts dignes d'éloges, il parvint à constituer, pour le plus grand
profit de son pays, une force navale non pas très importante encore, mais
déjà respectable. Pendant plusieurs années, on le vit promener le pavillon de
l'Empire dans tout le bassin de la Méditerranée. Beaucoup plus tard, ille fit
paraître jusque sur les côtes du Brésil. En ces courses lointaines, il se
montrait amiral et prince, mais plus encore artiste, En tout il recherchait
la poésie des choses et volontiers descendait à terre, tantôt pour observer
les monuments des civilisations anciennes, tantôt pour s'adonner à la
botanique qu'il cultivait avec ardeur. Entre temps, il consignait ses
impressions dans une sorte de journal où il se livre tout entier, avec son
goût des voyages, son dédain des choses vulgaires, son esprit plus étendu que
précis, ses facultés plus distinguées que supérieures, son âme plus gracieuse
que forte, ses poussées d'ambition, mais d'ambition rêveuse encore et sans
but. Dans une monarchie absolue, tout prince qui s'éloigne de la cour est
aisément taxé de libéralisme. Maximilien passait pour libéral, et d'ailleurs
à juste titre. Ce qui était cause de suspicion dans les États héréditaires de
l'Autriche pourrait devenir avantage dans les possessions italiennes de
l'Empire. En 1857, comme François-Joseph songeait à ramener par douceur ceux
qu'il avait jusque-là contenus par force, il conféra à son frère la
vice-royauté des provinces lombardo-vénitiennes. Les Italiens ont conservé le
souvenir de ce prince, jeune, beau, de taille svelte et élégante, vraie
personnification des races du Nord en ce qu'elles ont de plus affiné et de
plus accompli. L'archiduc arrivait plein de promesses, et ses paroles,
expression de son âme sincère, ne respiraient que mansuétude, réconciliation,
espérance. Cavour, qui veillait de l'autre côté du Tessin, trembla, dit-on,
tout d'abord, craignant d'avoir trouvé l'homme qui endiguerait sa fortune.
Les Italiens résistèrent aux séductions comme ils l'avaient fait aux
rigueurs. Quand, à l'heure de l'angelus, Maximilien mêlé à la foule et
sans aucune suite se promenait sur le cours de la Porte-Orientale, les
Milanais s'écartaient respectueusement pour le saluer : que si le lendemain,
entouré d'une escorte et dans l'appareil de sa dignité, il se montrait en public,
aucun front ne se découvrait. Ainsi se marquait la nuance entre l'homme privé
dont on honorait le libéralisme et l'archiduc d'Autriche, représentant d'un
régime condamné. Cependant à Vienne le parti militaire réprouvait toutes ces
inutiles avances. Au début de l'année 1859, comme la guerre paraissait
probable, l'archiduc fut rappelé, et entre tous les symptômes belliqueux,
celui-là ne fut pas le moins remarqué. Dès lors le prince vécut un peu à
l'écart, dans une sorte de demi-disgrâce, fort douce d'ailleurs et très somptueuse.
Près de Trieste et sur les bords mêmes de l'Adriatique, un site fait à
souhait pour l'imagination d'un artiste avait charmé ses yeux. A grands frais
et sans souci d'ouvrir toutes les sources par où s'écoulerait sa fortune, il
avait fait surgir de cette côte déserte une superbe demeure, le château de
Miramar. C'est là qu'il rassembla ses collections, ses objets d'art, ses
souvenirs de botaniste, d'archéologue ou de voyageur : là il retrouvait tout
ce qu'il aimait, la flore des régions plus méridionales, le chaud soleil qui
inondait les portiques, la mer dont il était plus que jamais épris.
Aujourd'hui encore ces lieux sont pleins de son image, et il semble que son
sort tragique les ait pour jamais consacrés. Jusque dans l'heureuse retraite
se glissaient les inquiètes ambitions, et le repos même était agité. La vie
de famille, loin de tempérer ces désirs, les avait aiguillonnés. En 1857,
l'archiduc avait épousé Charlotte de Saxe-Cobourg, fille du premier roi des
Belges. Belle, intelligente, instruite, se plaisant aux affaires et très apte
à les manier, d'esprit résolu avec une légère nuance impérieuse, mêlant dans
son sang les ardeurs des Bourbons et les âpres ambitions des Cobourg, la
princesse était, comme son mari, avide de grandeurs, mais d'autre façon, avec
plus de netteté dans les vues, plus de persévérance, plus de sagacité pour
épier et saisir l'occasion. La nature, en lui refusant les joies maternelles,
avait porté vers la politique tout ce que d'autres soins eussent absorbé.
Dans les paisibles splendeurs de Miramar, elle se surprendrait, elle aussi,
par intervalles, à souhaiter quelque rôle éclatant, dût ce rôle se poursuivre
à travers les hasards ou les périls. Seulement, à la différence de
l'archiduc, il lui répugnerait de s'immobiliser dans la région des chimères ;
elle aspirerait à se dégager des ombres germaniques où volontiers Maximilien
eût bercé sa pensée ; et son esprit résolu, positif, avide d'action, se
hausserait jusqu'à la réalisation du dessein que son époux se fût peut-être contenté
de rêver. Pour
les princes fatigués de repos, l'Europe tient en réserve des couronnes, aussi
pauvres en joyaux que fortement tressées d'épines. La Grèce, les Principautés
danubiennes ont été dans notre siècle autant de débouchés pour les ambitions
disponibles. Dès 1859, assure-t-on, quelques négociations, très vagues
encore, furent engagées avec Maximilien : il ne s'agissait pas de gouverner
en Europe quelque pauvre État de troisième ordre, mais de régénérer 1c pays
de Fernand Cortez, de relever l'empire d'Iturbide, de mettre en œuvre les
ressources d'une des plus riches contrées du globe. Ainsi parlèrent les
émigrés mexicains, mais sans pousser plus loin leurs avances et sans que le
prince alors se laissât persuader. Pendant l'automne de 1861, comme la
France, l'Angleterre et l'Espagne préparaient la Convention de Londres, les
pourparlers reprirent, et avec l'assentiment de l'empereur Napoléon qui,
entre tous les prétendants possibles, recommanda le choix de l'archiduc. Aux
propositions qui lui furent transmises Maximilien fit une réponse qui, sans
être décisive, n'avait rien de décourageant : il importait que la nation
mexicaine manifestât d'abord ses vœux : jusque-là tout accord serait
prématuré et semblerait usurpation du droit populaire. Cette doctrine était
celle des Tuileries, et on ne pouvait douter que de Paris elle n'eût été
soufflée. Dans les mois qui suivirent, les journaux français débattirent
librement la candidature du prince. Le Morning-Post l'ayant annoncée[4], le Moniteur reproduisit en
partie l'article, comme pour confirmer l'information. La rumeur circula même
avec tant de persistance que, dans le public, on crut la question réglée.
« L'archiduc grille d'envie d'eue Empereur, écrivait M. Thouvenel à M.
de Flahaut[5]. » A la candidature
autrichienne Napoléon voyait plus d'un avantage. L'élection se porterait sur
un prince étranger aux trois États alliés, ce qui préviendrait toute
jalousie. On espérait, on voulait espérer que le gouvernement de Vienne
verrait avec faveur l'élévation de l'archiduc et que, sous l'impression de ce
procédé, s'affaiblirait le déplaisant souvenir de la dernière guerre. Une
considération plus puissante agissait sur l'esprit de l'Empereur. Assurer à
la famille impériale d'Autriche un trône au-delà de l'Atlantique, ne serait-ce
point faciliter une transaction du côté de Venise ? Les diplomates italiens,
toujours en éveil, avaient saisi cet aspect de la question mexicaine et, avec
un intérêt anxieux, en observaient les phases. Au mois de janvier 1862, comme
lord Palmerston annonçait la candidature de Maximilien au marquis Emmanuel
d'Azeglio, celui-ci s'était empressé de répliquer : « Nous serions
enchantés que l'Autriche trouvât en Amérique la compensation de ce que nous
sommes obligés de lui demander en Europe[6]. » L'affaire,
très vivement menée d'abord, subit bientôt un temps d'arrêt. L'Angleterre
accueillit dédaigneusement la combinaison et, dès le début, tint à décliner
toute responsabilité dans l'aventure. L'Espagne s'irrita qu'elle eût
travaillé pour autrui. Quant à l'Autriche, elle repoussa avec hauteur la
perspective d'un bienfait, et nia surtout que les provinces vénètes pussent
être échangées contre un empire mexicain. Rebutée de tous côtés, la France
parut ramener à l'état d'idée vague ce qui avait semblé naguère un dessein à
peu près résolu. Dès le mois de mars 1862, M. Billault, parlant de la
candidature du prince s'en exprima sur le ton le plus dégagé : « Les
officiers français qui partaient pour le Mexique avaient annoncé qu'ils
allaient fonder un trône au profit d'un archiduc autrichien : quelle autorité
pouvait s'attacher à de semblables assurances ? Au mois de juin, le même
ministre, revenant sur le même objet, avoua quelques pourparlers, mais qui
n'avaient point, disait-il, dépassé l'importance de « simples
conversations diplomatiques ». L'année suivante, le langage fut à peu près
pareil : le nom de Maximilien, disaient les orateurs officiels, avait sans
doute été prononcé ; mais le but principal de l'entreprise n'avait été
nullement de créer un Empire au Mexique. Cette indifférence pour un projet
d'abord presque publié était-elle sincère ou affectée ? La vérité, c'est que
la résistance des Juaristes dérangeait fort le plan primitif. En outre,
Napoléon était détourné du Mexique par toutes sortes de complications
européennes : l'Italie imparfaitement pacifiée, la Pologne en pleine
insurrection, l'Allemagne enfin dont un œil exercé eût pu discerner les
premiers agissements. De là certaines hésitations ; de là, par moments et
surtout en 1863, vers la fin du second siège de Puebla, l'arrière-pensée
d'abréger l'affaire mexicaine, de traiter avec quiconque serait homme d'ordre
et ne serait pas Juarez. Au milieu de ces incertitudes, l'archiduc attendait
à Miramar. Les longueurs de la guerre, la froideur de l'Angleterre,
l'attitude plus silencieuse de la France elle-même, étaient bien propres à
l'éclairer ; mais, par intervalle, l'ambition le ressaisissait, et avec elle
l'impatience du repos : on a dit aussi qu'obéré par les profusions de
Miramar, il se laissait attirer par les prétendues richesses du Mexique qui
l'aideraient à réparer les brèches de sa fortune privée. Cependant
Forey, vainqueur de Puebla, marchait sur Mexico. Une fois entré dans la
capitale, il conduisit la politique plus rapidement qu'il n'avait mené la
guerre. En toute hâte, il convoqua, comme on l'a dit, une assemblée des
notables ; celle-ci, dans une hâte non moins grande, proclama l'Empire et
appela Maximilien. Cette initiative précipitée obligeait à résoudre sans
retard ce que peut-être on n'eût pas été fâché d'éluder. Le 3
octobre 1863, les délégués, chargés de porter à Maximilien les vœux des
notables, arrivèrent au château de Miramar. Le prince témoigna sa gratitude
d'un choix qui l'honorait : il ne se refuserait pas à guider le Mexique dans
les voies de l'ordre, de la liberté, du progrès : toutefois le vote récent ne
lui apparaissait que comme un premier signe de l'adhésion populaire : que le
peuple manifestât sa volonté par l'organe du suffrage universel : alors,
alors seulement, il se considérerait comme légitimement élu ; il ne ceindrait
d'ailleurs la couronne qu'avec l'assentiment du chef de sa famille et que si
u des garanties solides étaient acquises pour l'avenir ». Ainsi parla
l'archiduc. A ne prendre que les termes mêmes de la harangue princière,
l'acceptation était conditionnelle et assez entourée de réserves pour laisser
encore une voie de retraite. Pour un recul, les prétextes ne manqueraient
pas. Il était douteux que la consultation nationale pût s'accomplir
pareillement dans toutes les provinces. Puis, que signifiaient « ces
garanties solides » qui seraient nécessaires pour l'avenir ? Le prince
entendait-il par-là que les puissances signataires du Traité de Londres
garantiraient son trône, que la France pourvoirait à son établissement et lui
assurerait une assistance permanente ? Quelles que soient ces obscurités, les
intentions de l'archiduc se révèlent par la correspondance que, dès cette
époque, il entretient avec le général Almonte, chef réel de la Régence. Dans
ses lettres, il veut suivre jour par jour tout ce qui se dit, tout ce qui se
fait au Mexique ; il donne des avis, des conseils qui ressemblent à des
ordres ; il compte les adhésions et suppute quelles hostilités subsistent
encore ; il se considère comme virtuellement responsable d'un pouvoir que
déjà il semble exercer ; surtout il s'attache à démentir toutes les rumeurs
qui le montreraient perplexe ou irrésolu. « Tenez pour certain, mon cher
général, écrit-il le 4 novembre 1863[7], que je n'hésite en aucune
façon ; ma résolution est bien prise, et depuis mon discours du 3 octobre,
elle est proclamée à la face du monde entier. » Le 10 janvier 1864, il
renouvelle les mêmes assurances : « Ma résolution est prise, je le répète,
depuis le 3 octobre, et aussitôt que les négociations relatives aux garanties
à obtenir pour la nouvelle Monarchie auront abouti, je suis prêt à me rendre
au désir des Mexicains[8]. » On ne
peut guère douter, d'après ces témoignages, que le malheureux prince ne subit
dès lors la fascination de son fatal Empire. Et cependant, même à cette
heure, que de raisons de s'arrêter ou de surseoir ! Et que de lumières ne
seraient point parvenues jusqu'au château de Miramar si les yeux du
prétendant n'eussent refusé de voir tout ce qui n'était pas son rêve ! Les
avertissements venaient du Mexique, de l'Europe, de la France elle-même. Au
Mexique les plus modérés d'entre les libéraux avaient noué quelques
intelligences dans l'entourage de Maximilien ; ils en profitaient pour agir
indirectement auprès de lui, faire passer sous ses yeux des documents de
toute sorte, lui démontrer les dangers de sa tentative. C'étaient des
adversaires et, à ce titre, leur jugement pourrait être récusé. Ce qui
n'était point suspect, c'étaient les dépêches d'Almonte. A travers
l'optimisme ordinaire de ses affirmations se dégageait par endroits une note
assez alarmante. Il ne dissimulait pas les divisions qui déjà s'étaient
introduites jusque dans le conseil de Régence : les uns, inféodés au clergé
et poussant la réaction jusqu'au bout, aspiraient à révoquer en bloc les lois
de sécularisation rendues par Juarez et à annuler toutes les ventes
ecclésiastiques ; les autres recherchaient les termes d'une transaction qui
satisferait à demi l'épiscopat sans pousser à bout les détenteurs des
propriétés nationalisées. « Sauf cette pénible question, tout va vite et
bien, ajoutait Almonte, comme pour se rassurer. » Cette « pénible
question », à elle seule, pourrait tout paralyser. L'opinion
de l'Europe — de l'Autriche et de l'Angleterre surtout — était bien propre,
elle aussi, à suggérer au prince de salutaires réflexions. En Autriche, les
amis, les proches de l'archiduc tantôt lui marquaient leur désapprobation par
leur silence, tantôt l'exhortaient à repousser les trompeuses faveurs de la
fortune ; quant au gouvernement, il ne se lassait pas de répéter que
Maximilien agissait à ses risques et périls, qu'il n'aurait à compter que sur
lui seul, qu'en vain il se flatterait d'entraîner son pays à sa suite. La
Grande-Bretagne, de plus en plus dégagée du Mexique, s'affermissait dans une
sorte d'indifférence railleuse. « Nous ne marchanderons pas notre bon
vouloir au prince, disait lord Palmerston... » Et il ajoutait après une pause
: « S'il réussit. » Pendant cet automne de 1863, sir Charles Wyke, alors en
congé, vint à Vienne, vit M. de Rechberg, se donna beaucoup de mouvement et,
contestant toutes les informations d'origine française, nia que l'archiduc
pût jamais trouver au Mexique un parti assez fort pour le soutenir et le
consolider[9]. La presse anglaise gravait en
traits incisifs ce que les ministres de la reine se contentaient d'effleurer.
« Moins nous interviendrons dans cette affaire, disait le Times,
plus nos compatriotes seront satisfaits. » Puis il détaillait avec une
complaisance ironique tous les embarras du Prétendant. « Sans doute
l'archiduc a pesé toutes les difficultés. Il sera toujours le souverain d'un
peuple pauvre, indolent, démoralisé. Aucun protocole ne pourra lui donner
autre chose que quelques millions d'Espagnols ignorants, d'Indiens rouges et
de métis. Il sera toujours à 5.000 milles de l'Europe et séparé de ses alliés
par l'Océan et des territoires malsains. Il aura toujours devant lui les
Anglo-Saxons du Nord. Tout cela est inévitable. » Et le journal de la Cité
concluait en un ton de persiflage : « Nous ne pouvons donner que nos
encouragements et notre amitié[10]. » Du
moins la chaude assistance de la France compenserait-elle toutes ces
froideurs ? Même dans l'entourage de l'Empereur, même dans les conseils des
Tuileries, l'entreprise mexicaine était loin de rencontrer un assentiment
unanime. Plusieurs des ministres, entre autres le maréchal Randon,
regrettaient la continuation de nos sacrifices. Les gens d'affaires, sauf
quelques spéculateurs, se montraient sceptiques sur les profits futurs. Parmi
les confidents les plus intimes du souverain, quelques-uns, comme le général
Fleury, faisaient bon marché de la Monarchie et souhaitaient par-dessus tout
un prompt rappel de nos troupes[11]. Le plus souvent, le respect de
la volonté impériale contenait les objections ; mais elles s'échangeaient à
huis clos, elles se retrouvaient dans les correspondances, et, quelque
discrète que fût cette opposition, l'archiduc eût été bien mal servi par ses
agents s'il n'en eût pénétré quelque chose. Ce qui était public, ce que tout
le monde pouvait entendre, c'était le langage du Corps législatif. Dès le
début de l'année 1864, une demande de crédits supplémentaires, applicables en
partie au Mexique, fournit aux députés l'occasion d'exercer leur droit de
contrôle. Dans la commission, les interrogations se pressèrent, un peu plus
vives, un peu plus hardies que de coutume. Jusqu'à quand se poursuivraient
les courses militaires ? Quel serait le terme de l'occupation ? Où
s'arrêteraient les dépenses ? La France assurerait-elle des garanties
quelconques au nouveau gouvernement ? Y avait-il quelque chance que nous
fussions un jour remboursés de nos frais ? Ainsi parlèrent les commissaires,
brisant malgré eux le cadre de leur spécialité financière. Les ministres
s'ingénièrent à dissiper les craintes ; la France n'avait aucun engagement :
on espérait que la fin de l'année 1864 verrait le terme de l'expédition :
prochainement le Mexique pourrait contribuer à la solde et à l'entretien des
troupes. Incomplètement rassurés, les députés voulurent, en acceptant les
crédits, laisser dans les documents officiels la trace de leurs prévoyantes
réserves. Le rapporteur était M. Larrabure, personnage très dévoué à
l'Empire, mais de caractère indépendant. Il se fit l'organe de ses collègues,
et en des termes qui méritent d'être rapportés : « L'honneur du drapeau
étant satisfait, l'opinion publique reprend ses préoccupations. Dans l'état
des affaires en Europe, dans l'état de nos besoins intérieurs et de nos
finances, elle voudrait que l'on continuât le moins longtemps possible à
dépenser au loin des ressources qui pourraient nous être précieuses près de
nous. Ces expéditions ouvriront peut-être de nouveaux marchés d'échange. Mais
pour le moment, nous devons le reconnaître, le pays est moins frappé des
avantages possibles, mais incertains ou éloignés, que des charges réelles et
actuelles qui le fatiguent[12]. » L'avis, quoique très
mesuré, était en même temps très formel. Le plus grave, c'est que ce langage
n'émanait pas de l'opposition, mais représentait assez fidèlement l'opinion
moyenne du Corps législatif. La remontrance était à l'adresse des Tuileries ;
mais quel sujet de méditations n'offrait-elle pas aux hôtes de Miramar ? Au
Mexique, cependant, nos soldats poursuivaient leurs courses laborieuses,
d'une main tenant l'épée et de l'autre soutenant l'urne électorale. Là-bas,
on jugeait que l'épreuve était suffisante et qu'il serait inutile de la
prolonger. Encore un peu, et les délégués, porteurs des procès-verbaux
d'adhésion, s'embarqueraient à la Vera-Cruz : bientôt ils aborderaient en
Europe, et la réponse, cette fois décisive, irrévocable, ne se pourrait plus
différer. Un dernier espoir subsistait-il de retenir le gouvernement,
d'arrêter Maximilien lui-même ? Du Corps législatif partit en ce temps-là un
second et solennel avertissement. Le 26 janvier 1864, au cours de la
discussion de l'adresse, M. Thiers et M. Berryer se levèrent l'un et l'autre
du milieu de leurs collègues et dénoncèrent les dangers de l'entreprise
mexicaine. Ce fut une journée mémorable dans l'histoire parlementaire que
celle où ces deux illustres personnages unirent leurs efforts pour éclairer
leur gouvernement et leur pays. M. Thiers parla le premier avec sa clarté
accoutumée, avec son habituelle abondance de développements, avec une force de
raison qui ravit ses amis et par instants conquit ses adversaires. Quant à M.
Berryer, il ne prit la parole qu'à la fin de la séance et ne prononça qu'un
bref discours, écourté par l'heure tardive et plus encore par sa propre
fatigue. Cette fatigue même contre laquelle il luttait semblait ajouter
quelque chose à l'autorité de sa parole, et nul ne put douter que les
conjonctures fussent bien graves, puisque ce grand vieillard, peu soucieux de
son épuisement, peu soucieux même de paraître inégal à ses beaux jours
d'autrefois, n'hésitait pas à rassembler ses restes de forces pour se porter
où l'appelait son patriotisme alarmé. Tout ce qui pouvait être dit contre
l'expédition fut dit en cette séance fameuse. Rivalisant de sagesse et de bon
sens, les deux orateurs fixèrent le bilan des sacrifices passés, établirent
le compte des sacrifices futurs, démontrèrent l'impossibilité d'un
établissement monarchique durable. Combien, hélas ! l'avenir ne devait-il pas
dépasser celles de leurs prévisions qui semblèrent alors les plus sombres :
« Je ne hasarde rien, disait M. Thiers, en affirmant qu'il vous faudra
rester au Mexique pendant toute l'année 1864 : on le niera ; mais, pour ma
part, je rendrai grâces au ciel s'il nous est possible de revenir en 1865. »
Dans l'un et l'autre discours un seul point était faible, c'était la solution
proposée pour mettre fin à l'entreprise. M. Berryer conseillait de négocier
avec Almonte, M. Thiers de s'entendre avec Juarez. A l'idée d'un traité avec
Juarez, la Chambre interrompit avec violence. Mais sur qui retombaient les
murmures sinon sur le gouvernement qui, en poussant si loin les choses, avait
rendu malaisée toute retraite honorable ? Tous les contemporains ont gardé le
souvenir du prévoyant appel que M. Thiers, avant de s'asseoir, adressa à ses
collègues : « Songez-y bien, lorsque vous aurez encouragé le gouvernement à
persister dans ses desseins, vous serez bien mal venus plus tard à lui
refuser les troupes, les marins, les millions, pour soutenir jusqu'au bout ce
que vous allez entreprendre maintenant. Jusqu'ici vous n'êtes pas engagés
d'honneur, mais le jour où le prince sera parti avec votre appui et avec
votre garantie, vous devrez le soutenir, quoi qu'il arrive. » En
dépit de ces avertissements, tout conspirait pour que le destin du malheureux
archiduc s'accomplît. Le lendemain, M. Rouher rallia la majorité un instant
troublée ; et, la plupart des députés refoulant au fond du cœur leurs
répugnances, 47 voix seulement se prononcèrent pour l'amendement de
l'opposition. Le gouvernement conserva donc toute latitude pour poursuivre
l'entreprise et y entraîner son protégé. Les jours suivants, toutes sortes de
bonnes nouvelles arrivèrent du Mexique. C'était l'époque où Bazaine achevait
sa brillante campagne. On apprit la fuite de Juarez, l'occupation de
Guadalajara : nos soldats allaient atteindre le Pacifique, et notre
occupation s'étendrait de l'un à l'autre océan. A distance, on ignorait
combien était fragile la conquête, et les officieux raillèrent fort leurs
adversaires qu'ils traitaient d'alarmistes ou même de complices de l'ennemi.
Au commencement de mars, les correspondances du Moniteur devinrent tout à
fait triomphales : « La pacification est complète, disait l'organe
officiel. On ne parle plus de Juarez ni de son gouvernement ambulant.
Quelques épaves de ce naufrage peuvent encore apparaître, mais les
populations achèveront elles-mêmes l'œuvre de notre armée[13]. » Dans le même temps
arrivèrent en Europe les délégués qui apportaient les procès-verbaux
d'adhésion. Tout était à l'espoir, et tellement qu'il semblait qu'aux jours
de guerre dussent succéder sans trouble les travaux de la paix. Un jour le
Moniteur[14] publia une circulaire de M.
Duruy, qui rappelait le premier Consul et l'expédition d'Égypte : une
commission scientifique allait être organisée pour étudier sur place les
antiquités mexicaines et rechercher les vestiges de l'empire de Montezume. Un
instant, le bruit se répandit d'une indisposition du prince. Ce serait,
disait-on, le prétexte qui voilerait l'ajournement, peut-être même l'abandon
du projet. Le Moniteur se hâta de démentir la nouvelle. L'archiduc n'était
point malade. Il était à Bruxelles, auprès de son beau-père le roi Léopold,
qui, malgré sa sagesse, ne décourageait point ses espérances : de là, il
comptait se rendre à Paris et à Londres. Le voyage fut fastueux comme la
première inauguration d'un règne, mais avec cet arrière-goût de tristesse qui
est au fond de tous les adieux. A Paris, l'éclat des fêtes voilà ce que
l'avenir avait d'inquiétant et ce qu'auraient d'illusoire et d'incomplet les
garanties offertes par la France à son protégé. Le public contemplait avec
curiosité ce prince à l'espoir robuste, « nouveau Jason partant pour la
conquête de la Toison d'Or ». Ce qui semblait aux yeux des uns hardiesse
et vaillance, paraissait aux yeux des autres crédulité et sottise. « Ce
n'est pas un archiduc, mais une archidupe, murmuraient tout bas, par
un fort mauvais jeu de mots, plusieurs des familiers des Tuileries. » Le
prince montrait un front serein : quant à la princesse, elle était radieuse
et comme absorbée dans le mirage de son lointain royaume. L'un et l'autre
reçurent beaucoup d'hommages. Un témoignage manqua toutefois qui eût été le
plus essentiel. Le 27 février, M. Seward écrivait de Washington à M. Dayton,
ministre des États-Unis à Paris : « Si l'archiduc vient en France comme
prétendant au trône du Mexique, vous vous abstiendrez entièrement de
relations avec lui. Voilà ce que j'ai à vous mander, après avoir pris les
instructions du Président[15]. » La consigne fut
rigoureusement observée, et cette abstention marqua, dès la première heure,
les sentiments du puissant voisin de qui l'empereur du Mexique aurait tout à
craindre ou à espérer. — De Paris Maximilien, Maximilien Ier, ainsi que
l'appelaient déjà les flatteurs, se rendit à Londres. Les ministres
britanniques s'étaient abstenus de tout encouragement ; ils persistèrent dans
leur conduite, offrirent à l'archiduc et à son épouse de banales
félicitations, leur prodiguèrent les souhaits de bon voyage, puis, ayant
parlé de la sorte, se turent obstinément sur le reste. Les devoirs de
famille, aussi bien que la politique, attiraient les princes en Angleterre. A
quelques lieues de Londres vivait la reine Marie-Amélie, aïeule de
l'archiduchesse Charlotte. Tout ce que Marie-Amélie avait eu d'affection pour
sa fille bien-aimée, la bonne et sainte reine Louise, elle l'avait reporté
sur la jeune femme. Avec l'autorité de son grand âge, de son expérience et de
sa tendresse, elle avait déconseillé l'acceptation de la couronne mexicaine.
Comme ses enfants venaient prendre congé d'elle, elle renouvela ses avis,
mais faiblement, sentant bien que toute remontrance serait désormais tardive.
L'entrevue fut assez courte. La princesse était animée d'un confiant
enthousiasme ; le prince était ému et, au moment de la séparation, on le vit
verser des larmes. Quand ces hôtes si chers eurent disparu, la reine retomba
dans les bras de ceux qui l'entouraient et d'un ton déchirant répéta
plusieurs fois : « Ils seront assassinés, ils seront assassinés ». Quelle
que fût la fascination de l'Empire mexicain, une chose demeure
incompréhensible, c'est que les yeux du prince ne se soient pas ouverts quand
il sut quelles charges il apporterait au Mexique en don de joyeux avènement. Pendant
le voyage à Paris que nous venons de raconter, une Convention avait été
élaborée entre l'Empereur des Français et le futur souverain. Elle ne devait
être publiée qu'après l'acceptation officielle de la couronne et ne le fut en
effet qu'à la date du 10 avril 1864. Elle est connue dans l'histoire sous le
nom de Convention de Miramar. Voici quelles furent les clauses de ce traité. Le
corps expéditionnaire français serait réduit le plus tôt possible au chiffre
de 25.000 hommes. Les troupes seraient rappelées au fur et à mesure que
Maximilien pourrait organiser une armée nationale. Ainsi s'exprimaient les
art. 1 et 2. Ajoutons de suite qu'une disposition secrète annexée à l'acte
public donnait à l'archiduc une double satisfaction : il était stipulé que le
rapatriement ne s'opérerait que par fractions et que nos forces seraient de
20.000 hommes jusqu'en 1867. Même après l'évacuation, la légion étrangère au
service de la France passerait à la solde du gouvernement mexicain et
demeurerait au Mexique pendant six années. Tel était le concours militaire
que Napoléon assurait au jeune Empire. — Les articles suivants énuméraient la
série des dettes du Mexique envers la France, et c'est ici que commence la
surprise. Maximilien s'engageait à indemniser les sujets français de tous les
préjudices qu'ils avaient indûment subis et qui avaient motivé l'expédition.
Une commission mixte créée à Mexico, une commission de révision instituée à
Paris, procéderaient à la liquidation définitive. Cette clause était à coup
sûr légitime, et l'archiduc, devenu souverain par nos armes, eût eu mauvaise
grâce à en contester le principe. Cependant si l'on songe que M. Dubois de
Saligny avait jadis réclamé de ce chef 60 millions, qu'à ce chiffre se
joindrait sans doute la créance Jecker, on constate que cette seule demande,
à moins de réduction importante, absorberait pour le Mexique plus d'une année
de son revenu. Le nouvel Empereur n'était pas au bout de ses déboursés. Le
gouvernement français fixait à 270 millions les frais de l'expédition
jusqu'au 1er juillet 1864. Maximilien se reconnaissait débiteur de cette
somme qui eût été considérable en tout pays et semblait tout à fait inouïe
pour le Mexique : il en servirait les intérêts jusqu'à parfait acquittement.
Ce n'était pas tout. A partir du 1er juillet 1864, le gouvernement mexicain
payerait pour dépense de solde, nourriture, entretien du corps d'armée, 1.000
fr. par homme et par an. Ce n'était pas tout encore. Napoléon n'oubliait
rien, pas même les services de transports qui se feraient tous les deux mois
; ils étaient évalués à 400.000 francs par voyage et seraient supportés par
le Mexique. On estimait que Maximilien, grâce à l'appui de la France, aurait
assez de crédit pour contracter un emprunt. 66 millions de titres de cet
emprunt seraient remis aussitôt au gouvernement français. Ce serait le
premier acompte sur cette dette formidable qui rejetait le Mexique dans une
crise pire que toutes celles qu'il avait traversées. Plus on
relit cette Convention et moins on peut la justifier. Maximilien, en la
signant, se déclarait insolvable avant d'avoir régné. Quant à Napoléon, il
consommait la ruine du Mexique précisément dans le traité qui prétendait le
régénérer. On
jugerait mal cet acte, si peu digne de la générosité de Napoléon, si on ne le
rattachait à une situation générale qui pesa sur toute l'entreprise
mexicaine. Les
historiographes du grand siècle racontent que, quand Jacques II partit de
Saint-Germain pour reconquérir son trône, Louis XIV le pourvut abondamment de
toutes choses, veilla à tous ses besoins, à son luxe même ; puis, au moment
du départ, il lui ceignit de ses mains son armure et, se gardant de stipuler
aucun prix de ses services, le congédia avec ces seules paroles : « Mon
frère, je souhaite de ne vous revoir jamais. » Ainsi font les monarques absolus,
magnifiques jusque dans leurs erreurs ou leurs fautes. A l'inverse, les
souverains parlementaires dressent bourgeoisement leur budget et conduisent
étroitement leur ménage. Dans l'affaire du Mexique, Napoléon mélangea les
deux rôles et, en les mêlant, les gâta tous les deux. Ce qu'il avait rêvé au
temps de l'Empire autoritaire, il le réalisa au temps de l'Empire libéral.
Entre l'heure du plan et celle de l'exécution s'insinuèrent d'incommodes
contrôleurs, devenus tout à coup exigeants ou du moins assez curieux. Le
Traité de Miramar fut la concession à l'esprit nouveau qui commençait à
poindre. Le Corps législatif ne se haussait pas encore jusqu'à la grande
politique, mais se piquait de surveiller les finances. Pour désarmer
l'opposition naissante, Napoléon transforma en avances remboursables ce qui,
dans la conception primitive, eût sans doute été don gratuit. La Convention
fut publiée comme pour bien signifier aux budgétaires de la Chambre qu'on
avait pourvu à tout et qu'on ne perdrait rien. Au fond, on n'osait compter
sur l'entière ponctualité du débiteur ; mais dans le présent on aurait
l'apparence de fonder un Empire sans bourse délier. En quoi le gouvernement
se crut fort avisé. Mais cette prudence valait moins que toutes les
imprudences passées. Il y a des édifices qu'il est sage de ne pas construire
: que si on les construit, le pire est de lésiner. Venu plus tôt, le régime
constitutionnel eût sans doute empêché l'expédition : venu à ce point, il ne
réussirait point à l'arrêter à temps et n'aboutirait qu'à détruire le peu de
chances qui restaient. On avait convié Maximilien au splendide festin du
Mexique : à la dernière heure, on lui présentait la carte à payer qui
comprenait toutes ses dépenses et, par surcroît, les nôtres. Le bienfaiteur
s'abaissait au rang de créancier, et, pour comble de malheur, de créancier
qui n'obtiendrait rien. A bref délai la déconvenue éclaterait, et nul ne
serait satisfait, ni la Chambre, bien vite désabusée sur les chances de
remboursement ; ni Maximilien qui, dès les premières heures de mécompte ou de
repentir, se dirait dupé, exploité ou trahi ; ni le Mexique qui, pressé entre
d'innombrables créances, se résignerait plus tard à une banqueroute générale
; ni Napoléon réduit à entretenir un rêve qui ne serait même plus grandiose. Soit
irrésistible fascination du trône, soit incroyable confiance dans les
richesses du Mexique, Maximilien accepta tout. Comme il revenait en Autriche,
un dernier incident survint qui, pendant quelques jours, parut suspendre
encore la suprême résolution. Avant de partir pour sa nouvelle royauté,
l'archiduc avait à régler sa situation princière dans sa patrie. Il était le
frère de l'Empereur, et, bien que celui-ci eût alors un fils, tenait de ce
chef des droits éventuels à la couronne impériale. Quelles que fussent ses
illusions sur le trône du Mexique, il lui répugnait, en s'éloignant, de
briser tout lien derrière lui. Tout en reconnaissant l'impossibilité de
réunir jamais les deux couronnes sur une même tête, tout en se déclarant prêt
à une renonciation, il se flattait de retenir quelque chose de ce qu'il
allait abandonner : dans cet esprit, il eût souhaité qu'une convention
secrète, valable seulement en cas de chute ou d'abdication, le rétablit, en
ces conjonctures, dans le rang que lui conférait sa naissance. Ainsi en
avait-il été de Henri III qui, descendu du trône de Pologne, était venu
régner sur la France. A l'inverse, l'Empereur François-Joseph exigeait une
renonciation définitive, ne jugeant pas que l'ordre successoral en Autriche
pût demeurer incertain, ou fût subordonné à des complications étrangères. Le
différend prit un tour fort aigu ; en se prolongeant il donna lieu à toutes
sortes de commentaires, et derechef le bruit courut que Maximilien ne
partirait pas. Le 28 mars 1864, l'archiduc Léopold télégraphia à
François-Joseph que Maximilien était décidé à recevoir le lendemain les
délégués du Mexique et à leur déclarer son refus. A cette nouvelle, l'émoi
fut grand parmi les délégués, à la fois très confus et fort irrités. Il ne
fut pas moindre à la cour des Tuileries où on jugea que, les choses ayant été
conduites à ce point, l'abandon du projet aurait une apparence de
mystification et jetterait sur la politique française elle-même quelque
ridicule. En toute hâte, l'Empereur fit partir pour l'Autriche le général
Frossard avec une lettre pour Maximilien : cette lettre était pressante, trop
pressante même ; car elle rappelait impérativement au malheureux prince
toutes ses paroles antérieures et lui faisait un point d'honneur de formuler son
acceptation définitive. Le 30 mars le général Frossard était à Vienne, le 31
à Trieste. Les pourparlers traînèrent pendant plusieurs jours, soit que
Maximilien eût décidément à cœur ses droits héréditaires, soit qu'au dernier
moment son courage défaillit. Cependant les Français s'impatientaient fort. A
propos de l'archiduc et de son hésitation, notre ambassadeur, le duc de
Gramont, écrivait ces lignes d'une âpreté singulière : « De plus longs
délais entacheraient son honneur et un refus l'effacerait[16]. » Enfin François-Joseph vint
lui-même à Miramar, et les deux frères s'accordèrent au moins en apparence,
car le pénible incident ne s'apaisa point tellement qu'il n'en restât
quelques traces. Aux termes du pacte de famille qui fut déposé le 16 novembre
suivant dans les archives de la Chambre des seigneurs, l'archiduc renonçait à
tout droit héréditaire jusqu'à extinction de la ligne masculine dans toute la
maison d'Autriche : cette renonciation aurait ses effets jusque dans l'ordre
privé, et s'étendrait aux successions ab intestat, mais non aux libéralités
entre-vifs ou testamentaires. En une seule disposition se manifestait une
sorte de sollicitude in extremis pour celui qui partait : « Si quelque
événement extraordinaire avait pour conséquence un changement essentiel
dans la nouvelle situation de S. A. I. ou de ses descendants, ceux-ci
auraient une part de revenus dans le fonds de prévoyance de la famille
impériale. » Ainsi s'exprimait l'article 4. C'était comme la pension
alimentaire stipulée en cas de faillite de l'Empire mexicain. Le 10
avril, les délégués, qui attendaient depuis longtemps une audience
officielle, furent enfin reçus à Miramar. Aux félicitations de M. Guttierez
de Estrada, Maximilien répondit par un discours grave, recueilli, très digne
de sa nouvelle fortune. Il exprima tout d'abord la conviction que le vote des
notables de Mexico était sanctionné par l'immense majorité du pays. Il rendit
hommage à l'Empereur des Français, « à sa loyauté, à son esprit de
bienveillance dont il garderait toujours le souvenir. » Il prit acte
« du consentement du chef de sa famille », mais dans un langage un peu
bref qui laissait soupçonner les récents dissentiments. Soit crainte de
s'émouvoir, soit rancune pour une désapprobation qui jamais ne s'était
dissimulée, il s'abstint de parler de l'Autriche, sa patrie, et ce silence
produisit une impression singulière. L'archiduc, continuant, protesta, mais
en termes généraux, de ses intentions libérales et adressa à tous les hommes
de bonne volonté cet appel qui se retrouve sur les lèvres de tous les
monarques nouveaux. Puis, résumant sa pensée en une phrase où se marquait sa
décision désormais irrévocable, il ajouta : « Je déclare solennellement
qu'avec l'aide du Tout-Puissant j'accepte de la nation mexicaine la couronne qu'elle
m'a confiée. » A cette harangue, les assistants répondirent en saluant le
nouvel Empereur, et, la consécration religieuse s'ajoutant aux pompes
civiles, Maximilien jura sur les Saints Livres de sauvegarder l'indépendance
du peuple qu'il allait gouverner. On
voudrait abréger ces derniers jours à la fois fastueux et tristes. Pour les
raconter, il faudrait se soustraire à l'obsédante vision de ce qui suivit.
Maximilien n'était point de la race de ces ambitieux obstinés, faits pour la
domination. Ayant dit le mot suprême, il s'affaissa, doublement troublé, et
par le poids de sa responsabilité, et par le regret de la patrie. Ses forces
l'abandonnèrent et, pendant les jours qui suivirent, la princesse Charlotte,
plus virile, plus maîtresse d'elle-même, inaugura son rôle d'Impératrice en
présidant aux réceptions qui précédèrent le départ. De Trieste arrivèrent les
plus touchants témoignages ; d'affection. Dans le reste de l'Empire, au
contraire, le langage de la presse fut très réservé : on reprochait au prince
de renoncer trop aisément à la terre natale, de se faire avec trop de
complaisance l'instrument de Napoléon. Cependant la frégate autrichienne la Novara
mouillait au large, attendant les ordres de Maximilien : ce bâtiment était le
même qui, trois ans plus tard, ramènerait son cercueil. Tout auprès,
stationnait une autre frégate, la Thémis, navire français qui ferait
escorte aux voyageurs comme pour affirmer, aux yeux de l'Europe et du monde,
que jamais la protection de notre drapeau ne les abandonnerait. Le 14 avril
fut le jour du départ. Ce jour-là les habitants de Trieste remplirent de
bonne heure les terrasses et les jardins de Miramar, se disputant les
derniers regards de celui qu'ils ne reverraient plus. A deux heures et demie,
le canot qui portait les souverains accosta la Novara, qui aussitôt arbora le
pavillon mexicain, et les navires, salués par toutes les batteries côtières,
disparurent dans la direction du sud. Quand tout fut fini, Maximilien
descendit dans sa cabine et y demeura longtemps, plongé, à ce qu'on assure,
dans l'abattement le plus profond. Une halte qu'il fit à Rome avant de
quitter l'Europe, afin de régler les questions religieuses qui restèrent
irrésolues, ne fut guère propre à réconforter son courage. Pourtant, à mesure
qu'il s'éloignait de la patrie, son émotion s'apaisait, et son esprit mobile
se fixait vers d'autres horizons. Quand, ayant franchi le détroit de
Gibraltar, il vogua en plein Océan, il fut ressaisi par la poésie de la mer
et la séduction des choses lointaines. De nouveau il se berça dans son rêve,
au son aimé des vagues. Puis on le vit, à la manière de ces travailleurs
incomplets qui ne le sont que par intermittences, préparer avec une ardeur
fiévreuse l'organisation de sa monarchie future. Cette activité n'était pas toujours
réglée, et déjà se montrait en lui cette manie de légiférer qu'il devait
pousser plus tard jusqu'à la puérilité. C'est ainsi que s'acheva, au milieu
de toutes sortes d'espérances, le voyage commencé dans le trouble et la
tristesse. Qui s'étonnerait de ces inconséquences en un esprit qui n'était
d'ailleurs ni médiocre ni vulgaire ? Celui qui passait pour le tuteur de
Maximilien, l'Empereur Napoléon, n'était alors ni plus clairvoyant ni plus
sagace. Il croyait, il affectait de croire que les grandes difficultés
étaient surmontées. Dans le temps même où son protégé voguait vers le
Nouveau-Monde, il adressait à M. Fould, ministre des Finances, une lettre par
laquelle il mettait à l'étude une importante diminution d'impôts ; et, avec
beaucoup de naïveté ou beaucoup d'assurance, il annonçait que ce dégrèvement
serait dû à l'heureuse solution des affaires mexicaines[17]. III M.
Thiers avait dit dans son dernier discours : « Je ne doute pas que le prince
ne soit tout d'abord bien accueilli. Est-il un monarque nouveau qui n'ait été
salué, au jour de son avènement, par des félicitations et des hommages ? La
prévision se réalisa, lorsque, le 28 mai 1864, Maximilien et Charlotte
abordèrent aux rivages du Nouveau-Monde. Si, à la Vera-Cruz, alors attristée
par la fièvre jaune et assez mal disposée pour l'Empire, l'affluence fut
médiocre, si la traversée des terres chaudes, contrariée par les pluies et
retardée par l'état des chemins ainsi que par un accident de voiture,
s'accomplit dans une solitude un peu morne, l'aspect des choses changea quand
on eut commencé à gravir les plateaux. A Cordova, la réception fut bonne sans
être encore très chaleureuse ; à Orizaba, elle fut presque enthousiaste. Dès
lors les sympathies toujours grandissantes transformèrent le voyage impérial
en une longue suite d'ovations. Au milieu de la foule, les Indiens, accourus
de toutes parts, se distinguaient par l'ardeur de leurs acclamations. Pauvres
gens, foulés aux pieds jusque-là par tous les intrigants qui avaient spéculé
sur leur ignorance, ils ne pouvaient que gagner au nouveau règne ; et leur
confiante affection allait au-devant de celui qui sans doute améliorerait
leur sort. Une ancienne tradition leur annonçait la venue d'un prince aux
cheveux blonds qui arriverait de l'Orient et serait leur sauveur. Maximilien
leur apparaissait comme ce prince prédestiné. Les souverains avaient en eux
ce qui attire les cœurs : la jeunesse, la bonne grâce, la bonté. Avant de se
montrer à la capitale, l'Empereur et l'Impératrice voulurent se rendre au sanctuaire
de Notre-Dame de Guadalupe, comme pour placer les débuts de leur règne sous
les auspices de la Vierge vénérée qui protégeait le Mexique. Le 12 juin, ils
firent leur entrée dans Mexico, et au milieu d'un concours si général, d'une
allégresse si universelle qu'on eût dit que les traces des anciennes guerres
civiles avaient disparu. Quand
le bruit des dernières acclamations se fut dissipé, le monarque se retrouva
face à face avec tous les soucis de sa nouvelle royauté. Entre tous ces
soucis, le premier était de savoir avec qui il gouvernerait. Un
parti l'avait appelé : le parti conservateur, appuyé sur les grands
propriétaires, avides de repos, et sur le clergé, jaloux de rentrer dans ses
biens. Plusieurs raisons poussaient Maximilien à tenir un peu en suspicion
ces amis de la première heure. D'abord ils disposaient d'une influence
médiocre et, quoique représentant des intérêts forts importants, ne
formaient, à proprement parler, ni une classe politique ni surtout une classe
dirigeante. En outre, le clergé mexicain, à l'inverse du clergé européen,
était peu instruit, de mœurs souvent relâchées ; et, bien qu'il fallût se
garder d'en encourir l'inimitié, son patronage ne serait que d'un assez
faible secours. Maximilien d'ailleurs était imbu des idées modernes, et on ne
pouvait attendre de lui qu'après avoir réprouvé ou raillé l'ancien régime en
Europe, il se plût à le restaurer dans le Nouveau-Monde. En face du parti
réactionnaire, un autre parti existait : le parti républicain, qu'on appelait
aussi, mais très improprement, le parti libéral. Ce parti, quoique hostile
dans son ensemble à l'intervention, offrait une infinité de nuances, et de
nuances si différentes qu'elles tranchaient très vivement entre elles : il
avait ses fanatiques qui avaient suivi Juarez dans son lointain exode ; il
avait ses enfants perdus qui vivaient de la guerre civile ; il avait ses
intrigants qui épiaient l'occasion et inclineraient vers le plus fort ; il
traînait enfin à sa suite une masse confuse de gens de toute sorte, étrangers
à toute habitude de vie publique, accoutumés de temps immémorial à plier sous
le joug des habiles ou des violents, craignant les exagérations cléricales,
mais fidèles à leurs croyances et à leurs pratiques religieuses, n'ayant
aucune idée de la monarchie, mais prêts à bénir quiconque les préserverait
des exactions ou des pillages. Ne serait-il pas possible de désagréger un
parti si peu homogène, de lui ravir ses meilleurs éléments, de rassembler en
un même groupe tout ce qu'il y avait d'hommes d'ordre, soit parmi les
conservateurs, soit parmi les libéraux, de créer ainsi un grand parti
national, rallié autour du trône et assez fort pour dominer les factions ? Le
dessein était généreux et bien digne d'un souverain ; mais, pour réussir, il
exigerait un tact délicat, un rare sang-froid, une connaissance approfondie
des hommes et du pays, toutes choses qui manquaient à la jeunesse et à
l'inexpérience de l'Empereur. Au lieu de s'affranchir peu à peu de ses
partisans les plus excessifs, de graduer avec soin son évolution, Maximilien
s'orienta brusquement vers ses adversaires. Ayant à former un ministère, non
seulement il ne s'adressa pas à ses amis, mais il se crut fort avisé en
appelant à lui quelques-uns de ceux qu'on eût crus ses ennemis. C'est ainsi
que le portefeuille des Affaires étrangères fut confié à M. Ramirez, qui
appartenait à une nuance libérale fort accentuée. Almonte, qui avait été le
précurseur de l'Empire, fut immobilisé dans la charge honorifique de grand
maréchal du Palais. Plusieurs des fonctionnaires de la Régence furent
disgraciés. Plus tard, sous prétexte de différentes missions, les généraux
Miramon et Marquez seraient envoyés en Europe, comme si, sur le sol du
Mexique, ils eussent été compromettants ou importuns. Il semblait que, de
toutes les fautes, l'excès de zèle fût la moins pardonnable Que cette
politique dût produire d'heureux fruits dans l'avenir, nul ne le pouvait nier
ou affirmer à cette heure. Mais dans le présent, les résultats étaient
singuliers ; car Maximilien, à peine arrivé au Mexique, s'appuyait
précisément sur ceux qui ne l'y avaient point appelé. Ce
revirement, qui surprit les conservateurs, irrita fort les hauts dignitaires
du clergé. Il indiquait par avance quelle solution l'Empereur adopterait dans
la grave affaire des biens ecclésiastiques. On a déjà dit, au moins d'une
façon générale, quelles étaient les doléances de l'Église mexicaine. L'œuvre
de sécularisation commencée en 185G par Comonfort, puis interrompue sous les
régimes suivants, avait été reprise et achevée par Juarez. Ce que Comonfort
avait inauguré avec ménagement et en assurant la subsistance du clergé,
Juarez l'avait accompli avec une implacable âpreté, et ses lois, qu'on appela
lois de réforme, n'étaient que spoliation pure et simple. Parmi les
propriétés confisquées, beaucoup avaient été vendues : certaines ventes
avaient été régulières ; d'autres avaient été conclues à vil prix, acquittées
à l'aide de bons dépréciés et se trouvaient viciées par toutes sortes de
fraudes. L'espoir de faire rapporter ces lois injustes fut l'un des motifs
qui poussa le clergé, et avec lui le parti réactionnaire, à réclamer
l'intervention. Une fois au Mexique, la situation des Français n'avait pas
laissé que d'être embarrassante : l'équité leur interdisait d'approuver la
spoliation ; d'autre part, pouvaient-ils employer leurs armes à rétablir un
état de choses généralement disparu en Europe et qu'eux-mêmes avaient jadis
aboli ? Les instructions de Napoléon III au général Forey lui avaient
prescrit de couvrir de sa protection les intérêts religieux, mais de rassurer
les acquéreurs de propriétés nationales. Fidèle à cette double
recommandation, Forey avait dit dans sa proclamation du 10 juin 1863 :
« La religion catholique sera protégée et les évêques seront rappelés
dans leurs diocèses » ; puis il avait ajouté : « Les ventes frauduleuses
seules pourront être l'objet d'une révision. » La Régence ayant été
instituée, deux courants se produisirent : d'un côté, Mgr Labastida demanda
le rappel immédiat des lois de réforme ; de l'autre, Almonte, persuadé que la
France n'approuverait point la mesure, s'efforça de modérer son collègue. A
Maximilien appartiendrait la décision suprême. On a vu qu'avant de quitter
l'Europe, sa dernière étape avait été Rome. Malheureusement, de l'entrevue du
Saint-Père et du nouvel Empereur aucun accord n'était sorti. En se portant
vers les libéraux, Maximilien venait de marquer nettement son orientation
future. A quelque temps de là, au mois de décembre 1864, Pie IX envoya un
nonce au Mexique ; cette solennelle ambassade, loin d'apaiser le
dissentiment, le fit éclater. Le nonce, Mgr Meglia, réclama le retour au
régime ancien : Maximilien proposa l'établissement d'un ordre de choses assez
semblable à celui qui existait en France. L'un et l'autre s'obstinèrent, et ce
qui était difficulté devint conflit. La vraie solution eût été un concordat
qui, au prix de quelques concessions mutuelles, eût assuré au pays
l'inestimable bienfait de la paix religieuse. Il semble que la masse des
biens non encore vendus ou vendus dans des conditions révisables eût pu
fournir les éléments d'une transaction. Mgr Meglia objecta l'absence
d'instructions et s'éleva avec beaucoup de véhémence contre tout projet qui
ferait descendre les membres du clergé au rang de fonctionnaires salariés. Ainsi
rebuté, Maximilien perdit patience, et se portant à l'extrême, fit, comme on
l'a dit, son Concordat à lui tout seul. Par un décret émané de sa volonté
souveraine, il reconnut la religion catholique comme religion de l'État ;
mais par un autre décret rendu le même jour, il régla, en dehors de toute
entente avec le pouvoir ecclésiastique, le sort des biens sécularisés. L'acte
du prince parut bien précipité, bien autoritaire, et, en Europe, éveilla les
vives critiques de la presse religieuse, qui crut retrouver dans l'archiduc
le vieil esprit de Joseph II. Les Mexicains se souciaient peu de Joseph II :
en revanche, ils s'étonnaient que leur souverain fût si prompt à se dégager
de ses premiers amis. Restait, il est vrai, le parti libéral ou, comme on
disait autour de l'Empereur, le parti national. Mais ce parti qui n'avait
point souhaité Maximilien, qui même l'avait combattu, se rallierait-il
vraiment autour du prince ? Surtout lui serait-t-il fidèle au-delà des jours
de succès ? Heureusement
pour Maximilien, les succès continuaient ; ils continuaient par l'épée de la
France. Pendant l'année 1864 et même pendant la première partie de 1865, les
opérations militaires réussirent presque toutes. De là certaines apparences
brillantes qui prolongèrent les illusions. Le
printemps de 1864 avait été employé à consolider au centre du Mexique l'œuvre
de pacification. Le général Douay avait dégagé la région de Guadalajara,
tandis que le colonel Garnier détruisait les guérillas autour de Guanajuato.
Un peu plus tard, comme l'un des lieutenants de Juarez, Doblado, se portait
en avant de Monterey, le colonel Aymard, uni à la division de Méjia, le
battit près de Matéhuala. Au mois de juin commença une grande campagne vers
le nord. Le but était de déloger Juarès et de le pousser de retraite en
retraite jusqu'à la frontière des États-Unis. Plusieurs colonnes furent
formées qui combineraient leur action et s'appuieraient mutuellement. Parti
de Zacatecas le 22 juin, le général Lhériller entra le 4 juillet à Durango.
Le général Castagny atteignit Saltillo le 20 août et, six jours plus tard,
Monterey. Le 21 septembre, au Cerro de Majoma, fut livré un brillant combat
qui dispersa les meilleures forces de l'armée républicaine. Le 26 septembre,
tout à l'extrémité de notre ligne et sur les bords de l'Atlantique, Matamoros
fut occupé. Déjà Juarez avait fait passer sa famille aux États-Unis :
lui-même se réfugia à Chihuahua. Les résultats étaient considérables : ils
eussent été plus décisifs encore si le mauvais temps, les mauvais chemins, les
distances qui étaient énormes, et enfin les intervalles entre les colonnes
d'opérations n'eussent apporté quelque trouble dans l'action d'ensemble. Après
le nord, le sud. A plus de cent lieues au midi de Mexico, l'importante cité
d'Oajaca avait refusé jusque-là de reconnaître l'Empire. Là, dominait
Porfirio Diaz qui disposait de contingents assez importants. Dès le milieu de
l'année 1864, les premiers préparatifs furent commencés pour l'attaque de
cette place. Une route fut ouverte pour les transports militaires ; puis, à
grand'peine et surtout à grands frais, des convois considérables de munitions
ou de matériel de guerre furent expédiés de Mexico. Cependant les premières
reconnaissances autour de la ville firent craindre une résistance opiniâtre.
Par la disposition de ses rues, Oajaca rappelait Puebla. Les points
principaux avaient été garnis d'ouvrages en terre et fortifiés par des
barricades. Avec une énergie farouche, les chefs militaires avaient abattu
toutes les constructions qui pouvaient gêner la défense et en avaient utilisé
les matériaux. L'opération parut si importante que Bazaine n'en voulut
laisser la conduite à aucun de ses lieutenants. Le 15 janvier 1865, il arriva
à Etla, petite bourgade située à six lieues de la cité. Il avait sous la main
6.000 hommes environ. Oajaca comptait 7.000 défenseurs. La ville fut
investie, et, par d'habiles dispositions, le général en chef suppléa au petit
nombre de ses troupes. Le 1er février, la tranchée fut ouverte. On croyait à
une lutte longue, difficile, marquée peut-être par quelques-uns de ces
épisodes qui avaient rendu fameux le siège de Puebla. L'attente fut trompée,
et le dénouement se précipita quand il semblait encore lointain. Le 9 février
1865, comme Bazaine, contrarié dans ses cheminements par la nature du sol,
préparait une attaque de vive force, Porfirio Diaz, désespérant de sa
fortune, se présenta lui-même à notre quartier général et rendit la ville à
discrétion. La
prise d'Oajaca marque l'époque la plus prospère de l'occupation française.
Elle marque aussi le point culminant dans la carrière de Bazaine. Tout
souriait au commandant en chef. Quelques mois auparavant, il avait été élevé
à la dignité de maréchal. Le corps expéditionnaire placé sous ses ordres et
fort de plus de 30.000 hommes méritait vraiment le nom d'armée. Il y fallait
joindre les contingents indigènes et en outre une légion belge et une légion
autrichienne qui achevaient de se former. Maître absolu des choses
militaires, Bazaine non seulement égalait, mais dominait l'Empereur. La conquête
d'Oajaca venait d'ajouter à sa renommée. Ce n'était pas que l'opération fût
en soi très glorieuse ; mais il fallait, disait-on, que le prestige de nos
armes fût bien grand pour que l'ennemi le plus farouche, soudain frappé de
terreur, prévînt notre attaque par sa soumission. Si le chef de l'expédition
française avait lieu de se féliciter, l'œuvre de la régénération mexicaine
semblait elle-même en un peu meilleure voie. Il y eut alors un moment, moment
bien fugitif, où l'aspect extérieur des choses autorisa vaguement l'espoir du
succès final. Au centre de l'Empire, le parti républicain était visiblement
découragé. Les uns se ralliaient par raison, les autres par ambition :
d'autres subissaient l'ascendant personnel du souverain dont la bonté
attirait les cœurs. Cet apaisement était attesté par les progrès de la
sécurité publique. Les États de Mexico, de Puebla, de Queretaro, de
Guanajuato, de San-Luis paraissaient à tout jamais purgés des guérillas et
pleinement soumis aux autorités régulières. L'éclaircie
fut courte, jamais d'ailleurs tout à fait complète. Bientôt l'horizon se
rembrunit, et pour ne plus se rasséréner. Bazaine, vainqueur d'Oajaca, était
à peine revenu à Mexico, quand sa sollicitude fut attirée de trois côtés à la
fois : — vers la région du Pacifique, — vers la province du Michoacan, enfin
vers les districts septentrionaux de l'Empire. Sur le
littoral du Pacifique, quelques troupes de débarquement avaient, dès la fin
de 1864, occupé le port de Mazatlan. La petite garnison avait été bientôt
bloquée. Une forte colonne, qui de Durango avait été envoyée à son secours,
n'avait pu parvenir jusqu'à elle qu'à travers tous les obstacles. Au passage
des montagnes, en un endroit qu'on appelait l'Espinazo del Diablo,
elle avait rencontré les bandes juaristes et ne les avait culbutées qu'après
le plus rude combat. Tous les engagements n'avaient pas été également
heureux, et, quelques jours plus tard, au village de Veranos, toute une
compagnie avait été détruite. Deux mois après, le 29 mars, Guaymas fut occupée
comme l'avait été Mazatlan. Nonobstant ces efforts, il était clair que ces
régions nous échapperaient toujours. Dans les ports régnait l'influence des
Américains du nord, entièrement maîtres du commerce et très hostiles à
l'intervention. Quant aux vastes solitudes de la Sonora et du Sinaloa, leur
immensité même les garderait contre toute conquête durable. Ce serait une
suite de combats obscurs et aussi d'âpres rigueurs ; car de part et d'autre
on s'exaspérerait dans la lutte. On avait vu, après le combat de Veranos, le
général Castagny brûler le village pour punir les habitants de leur
complicité avec l'ennemi ; dans le même temps, le juariste Corona massacrait
ses prisonniers. La guerre allait se poursuivre avec des épisodes non moins
farouches et sans qu'on pût en prévoir la fin. Telles
étaient les nouvelles qui arrivaient de l'extrême ouest. Plus près de Mexico,
dans le Michoacan, l'insurrection se réveillait. Là combattaient plusieurs
des chefs juaristes les plus actifs : Régules, Riva Palacio, Arteaga. Le 11
avril, la légion belge, récemment formée, subit à Tacambaro le plus
douloureux échec. Elle perdit une soixantaine d'hommes tués ou blessés et
laissa aux mains de l'ennemi plus de 200 prisonniers. Ce ne fut que trois
mois plus tard qu'elle prit sa revanche, et au lieu même où elle avait subi
sa défaite. Vers le
nord, le but était toujours le même, refouler Juarez au-delà du Rio Bravo.
Loin que cet espoir se réalisât, on vit au mois d'avril 1865 l'un des chefs
libéraux, Negrete, prendre une audacieuse offensive, descendre vers le midi
et nous ravir momentanément quelques-unes de nos conquêtes. Il entra le 9
avril à Saltillo, le 12 à Monterey, et menaça Matamoros. Il fut bientôt
contraint à la retraite et ses contingents se fondirent. Mais combien n'était
pas précaire notre occupation, toujours à la merci d'un incident ou d'une
surprise ! Trois mois après, au mois d'août, une marche hardie nous porta
jusqu'à Chihuahua et obligea Juarez à une nouvelle retraite. Même en ces
conjonctures, le succès fut incomplet, car notre tenace adversaire, quoique
serré de très près, s'arrêta à Paso del Norte, sans franchir la frontière des
États-Unis. Ainsi
se poursuivait, au milieu de toutes sortes d'alternatives, la campagne de
1865, inaugurée sous des auspices plus heureux. Le passager, le fugitif
espoir de pacification s'était évanoui. Peut-on dire qu'il y ait eu de beaux
jours pour l'Empire mexicain ? Le mot serait excessif ; mais il y avait eu du
moins quelques jours de trompeuse illusion. Ce temps même était passé, et
l'heure était venue où les causes de dissolution apparaîtraient si clairement
que l'œil le moins exercé pourrait les discerner. IV Je ne
veux pas noter ici jour par jour les actes de Maximilien, mais seulement
mettre en relief les idées et les faits principaux qui permettent de juger et
le monarque et son œuvre. Quand
on étudie le règne du prince, on s'étonne, non qu'il ait échoué, mais qu'à la
vue de ses innombrables embarras, il n'ait point rejeté la couronne qui, de
loin, avait pu le tenter ou l'éblouir. Entre
tous ces embarras, le plus grand résidait dans l'état social du Mexique. Les
dénominations habituelles de conservateurs et de libéraux, de réactionnaires
ou de républicains, ne répondaient que fort imparfaitement à la réalité des
choses. A proprement parler, les Mexicains se divisaient en deux classes,
l'une qui exerçait la tyrannie, l'autre qui passivement la subissait. Les
longues habitudes de discordes avaient fait de la guerre civile une véritable
industrie, la seule qui fût prospère. Tout ce qui était ambitieux, en quête
d'aventures ou ennemi du travail journalier se rangeait dans une faction et
en vivait. Tous ces politiciens se ressemblaient. Par force ou appât du
butin, ils recrutaient quelques bandes ; puis ils se proclamaient généraux,
levaient des contributions, tenaient la campagne moitié en bandits, moitié en
soldats. Vainqueurs, ils participaient au pouvoir, le partageaient avec
quelques personnages civils, grandis dans l'intrigue comme eux dans la
violence, et proscrivaient sans pitié leurs ennemis. Vaincus, ils
s'efforçaient de gagner la côte ou les retraites des montagnes en attendant
une meilleure fortune ; que s'ils étaient capturés, ils ne s'attardaient
point à solliciter une vaine clémence et acceptaient silencieusement le sort
qu'ils eussent infligé à ceux du parti contraire. A l'inverse de cette
turbulente et cruelle oligarchie, le reste de la nation se composait de
masses dociles, honnêtes, laborieuses, avides surtout de repos. Pour réaliser
la création d'un grand parti national, c'est à cette foule que l'Empereur
devrait faire appel. Mais bien qu'elle formât l'immense majorité, il serait
aussi malaisé de vaincre son inertie que de maîtriser les fauteurs de
sédition. Elle était tellement timide, qu'elle oserait à peine saisir la main
qu'on lui tendrait. D'elle-même elle ne tirerait rien et n'aurait d'autre
force que celle qui lui serait prêtée. Elle réclamerait des soldats pour la
garder, des fonctionnaires pour la diriger, des capitaux pour développer ses
entreprises, c'est-à-dire tout ce qu'eût pu fournir le mieux établi des
monarques. Reconnaissante à l'Empereur de ses intentions droites, elle
l'encouragerait par de touchantes acclamations, mais irait rarement au-delà.
Cette affection même serait inquiète, agitée par toutes sortes de peurs ; et
au premier échec de notre politique ou de nos armes, les malheureuses
populations, terrifiées de leur audace, se composeraient craintivement pour
la neutralité. Le souverain était faible ; elles l'étaient plus encore :
comment ces deux faiblesses eussent-elles pu constituer une force ! Tel était
le prétendu parti national. Il faudrait le créer, après l'avoir créé
l'organiser, et après l'avoir organisé lui offrir chaque jour un nouveau
succès qui l'empêchât de trembler. En
cette absence de toutes mœurs politiques, une solide hiérarchie de
fonctionnaires eût peut-être étayé l'Empire naissant. Maximilien, qui ne
puiserait aucune force réelle dans le concours de ses sujets, ne pouvait
compter qu'à demi sur ses propres agents. Les hommes laborieux, éclairés,
intègres, étaient rares au Mexique. Les plus avisés ne se donnaient qu'avec
réserve, regardaient en arrière, mesuraient froidement les profits ou les
risques, en sorte que leur fidélité serait d'autant moins assurée que les
périls du trône la rendraient plus nécessaire. En cette pénurie, l'Empereur
se retourna vers les étrangers. Les officiers français eussent été une
précieuse ressource ; mais ils ne seraient que prêtés à titre transitoire,
n'exerceraient leurs fonctions que sous l'œil de Bazaine, très prompt à la
jalousie ou au soupçon ; et, au premier signe du maréchal ou de leur propre
souverain, ils reviendraient s'absorber dans les rangs de l'armée. Plusieurs
Belges avaient suivi l'impératrice Charlotte : l'un d'eux, M. Éloin, devint chef
du cabinet de l'Empereur et, par son hostilité constante contre les Français,
exerça sur le prince une influence funeste. Quelques Autrichiens avaient
aussi accompagné Maximilien. C'étaient les amis personnels de l'archiduc,
déjà anxieux sur le sort de leur maître, et plus préoccupés de son salut que
de son trône. Entre tous ces serviteurs d'origine si diverse régnaient des
rivalités très vives ; et les conseils contradictoires n'engendraient que la
confusion. La disette d'hommes étant de plus en plus grande, on demanda à
l'Europe des administrateurs et des financiers. Il en vint quelques-uns, mais
sans grand profit pour la chose publique, et le résultat le plus clair de ces
missions fut l'argent dépensé. Entre tous ces agents extraordinaires, le plus
considérable fut un conseiller d'État, M. Langlais, venu de France vers
l'automne de 1865 ; et pour comble de malchance, il mourut peu après son
arrivée. Dans
cette impuissance à créer un ordre civil durable, les Français étaient
présents et maintenaient toutes choses de leur épée. Un temps viendrait,
qu'on pouvait déjà prévoir, où Napoléon, pressé par le sentiment public, les
rappellerait dans leur patrie. Que resterait-il ce jour-là pour sauvegarder
l'Empire ? A la fin de 1864, une légion belge, forte de 1.500 hommes, avait
été débarquée à la Vera-Cruz : peu après arriva une légion autrichienne qui
atteignit un effectif de 6.000 hommes. Ces corps étaient bien organisés, bien
commandés et seraient d'un précieux secours. Mais, plus tard, les privations,
les mécomptes, les insuccès, les rivalités vis-à-vis de l'armée française en
altéreraient l'esprit primitif, et une seule passion remplirait toutes les
âmes, celle du retour au pays natal. Souverain mexicain, il eût été logique
que Maximilien cherchât dans l'armée indigène son principal point d'appui.
Celle-ci offrait d'assez bons éléments, et l'un de ses chefs, Mejia, eût été
en tous pays un excellent militaire, brave, intelligent et fidèle.
Malheureusement la détresse financière où l'on se trouverait bientôt obligerait
à des économies funestes. En outre, Maximilien, toujours préoccupé d'imiter
le vieux continent, méditait toutes sortes de réorganisations à l'européenne.
Ces projets, mal conçus, tour à tour abandonnés et repris, ajouteraient à la
confusion générale, et le résultat final serait de discréditer l'ancien
système sans qu'aucun système nouveau s'établit. Une
circonstance eût pu favoriser grandement la consolidation de l'Empire.
Partout où se montraient nos troupes, les effets de leur présence ne tardaient
pas à se faire sentir : on observait, au bout de peu de temps, un progrès
dans la sécurité publique, une protection plus efficace de tous les intérêts
légitimes, un ordre meilleur et une probité plus scrupuleuse dans les
diverses administrations. Ces bienfaits amenaient une comparaison tout à
notre avantage entre le régime ancien et celui que nous venions établir. De
là, en beaucoup de cités ou bourgades, un courant de sympathie très vif et
même un commencement de fidélité. Mais, dès l'automne de 1865, on vit,
surtout dans le nord, les troupes françaises évacuer plusieurs des villes
qu'elles avaient occupées et les confier, comme disaient les proclamations
officielles, au patriotisme des habitants. Dans les places abandonnées les
libéraux rentrèrent et, invoquant, eux aussi, le patriotisme, punirent comme
trahison toute complicité avec les étrangers. Placées entre la protection
précaire des impériaux et les vengeances des dissidents, les malheureuses
cités n'eurent plus qu'un souci, celui de ne donner de gages à personne.
Quand notre drapeau reparut, ce fut à qui se cacherait, se déroberait aux
faveurs françaises, répudierait notre dangereuse amitié. Les Juaristes
bénéficièrent même de leurs excès ; car, la peur devenant l'unique règle, on
s'appliqua d'autant plus à ne pas encourir leurs représailles qu'on les
savait plus inaccessibles à la pitié. Bien
des fois les rapports et les journaux annoncèrent à l'Europe la pacification.
La nouvelle, à force de se répéter, n'éveilla plus qu'une incrédulité
railleuse. Et pourtant il eût été injuste d'accuser d'imposture ceux qui la
transmettaient. Ce pays semblait fait à souhait pour que le feu des luttes
civiles s'y rallumât, même lorsqu'on le croyait éteint. Tout favorisait la
guerre de partisans : l'étendue du territoire qui défiait les poursuites,
l'abondance des chevaux qui permettait une fuite rapide, les habitudes
générales de frugalité et d'endurance à la fatigue, la timidité des habitants
paisibles qui, devinant sous tout soldat un bandit prêt à la violence, osaient
rarement refuser un renseignement ou un abri. Dans la région des hauts
plateaux, les guérillas trouvaient, à travers les montagnes,
d'innombrables retraites ; dans la région basse, l'insalubrité du climat,
plus redoutable aux troupes européennes qu'à elles-mêmes, leur était une
sécurité. A la suite de cet ennemi, nos soldats marchaient, marchaient
toujours, tantôt s'enfonçant dans les marécages des terres chaudes, tantôt
franchissant les barrancas ou arpentant les hautes plaines sans eau.
En vain ils doublaient les étapes, en vain ils bravaient la faim, la soif, la
fatigue ; rarement ils parvenaient à joindre l'adversaire. Poussés à bout par
ces courses sans fin, il leur arriva, en quelques circonstances, d'oublier
leur habituelle modération et d'appliquer à l'ennemi, quand ils le purent
saisir, toute la rigueur des impitoyables coutumes mexicaines. Cette
exaspération finit par gagner ceux-là mêmes qui gouvernaient. Comme on ne
pouvait avoir raison des dissidents, le plus simple parut de les
mettre hors la loi et de décider que toute résistance s'appellerait
désormais, non acte de guerre, mais brigandage. Au mois de septembre 1865, la
nouvelle, bientôt démentie, que Juarez s'était retiré aux États-Unis, fournit
un prétexte pour proclamer que sur le sol mexicain il n'y avait plus de
républicains, mais seulement des rebelles. Ainsi s'explique le fameux décret
du 3 octobre, que Maximilien rendit sous la pression de l'autorité française
et qui punissait de mort quiconque ferait partie des bandes ou en serait complice.
Plusieurs chefs juaristes, coupables d'ailleurs d'odieux excès, Artéaga,
Salazar, subirent cette loi rigoureuse et furent fusillés. Le décret fit une
autre victime, Maximilien lui-même, qui, deux ans plus tard, prisonnier de
Juarez, tomba sous une loi pareille à celle que jadis il avait portée. Dans
les courtes accalmies que lui laissait la guerre, Maximilien put mesurer les
ressources de sa nouvelle patrie. Le Mexique offrait à la fois l'image d'une
grande richesse et d'une grande indigence. Qu'il recelât dans ses entrailles
d'immenses gisements miniers, on pouvait sans témérité l'assurer. En outre,
l'agriculture se prêterait à toutes sortes de progrès : si l'insalubrité des
terres basses rendait dangereux, au moins pour les Européens, tout établissement
permanent, si les districts montagneux étaient presque stériles, en revanche
les salubres vallées des régions tempérées et certaines plaines elles-mêmes
surprenaient par leur fertilité. Les ports situés sur les deux océans
pourraient devenir les agents du commerce le plus actif et le plus fructueux.
Mais nulle part le travail n'avait moins développé ce que la nature avait
donné. Pendant plusieurs siècles, l'Espagne avait tenu sa colonie dans une
dure dépendance, et les bras, engourdis dans la servitude, avaient gardé,
même après la délivrance, les traces de leurs anciens liens. De la foule
inerte et timide quelques hommes remuants s'étaient dégagés qui avaient porté
toute leur ardeur dans les guerres civiles et s'étaient appliqués à détruire,
comme ailleurs on s'applique à créer. L'Empereur, dans ses voyages, put
observer plus d'une fois sur sa route des haciendas dévastées, des
exploitations abandonnées. Ces traces étaient celles des luttes intestines.
Ainsi l'activité humaine avait fait peu de chose, et ce peu de chose même
s'en allait en ruine. Maximilien tenta les plus louables efforts pour
stimuler son peuple. Il concéda des chemins de fer, ouvrit des routes,
construisit des lignes télégraphiques, décréta l'établissement d'écoles
industrielles ou d'instituts agricoles, offrit toutes sortes d'encouragements
aux exploitations indigènes ou étrangères. Mais l'attention du prince ne
pouvait s'appliquer que par intermittences à ces objets multiples. Le souci
quotidien était non de prospérer, mais de vivre. Avant de féconder l'empire,
il fallait le conquérir. Dans le présent, tout manquait : les travailleurs,
les habitudes d'initiative, la sécurité du lendemain : ce qui manquait
au-delà de tout le reste, c'étaient les capitaux. Je
touche ici à la grande faiblesse de l'entreprise. Dans les correspondances
venues en ce temps-là du Mexique, nous trouvons, en général, les pronostics
les plus sombres sur l'avenir. Presque toujours cette conclusion s'accompagne
d'une réserve : l'issue, dit-on, pourrait être tout autre si la France,
renonçant à tout remboursement actuel de ses avances, pouvait assurer à
Maximilien, pendant une période indéterminée, 150 ou 200 millions par an. Ce qui
était le plus nécessaire fut ce qu'on eut le moins. L'expédition commença
dans un rêve épique et finit comme un compte de marchand. Aucune histoire
n'est plus lamentable lue l'histoire financière de l'Empire mexicain. Le jour
de son avènement, le prince avait signé, comme on l'a dit, l'onéreuse
Convention de Miramar. Il n'apporterait que des dettes à son pays d'adoption,
lequel à son tour ne lui offrirait que des charges. La seule voie de salut
était un appel au crédit. Le premier acte du souverain fut de décréter un
emprunt en rentes 6 pour 100, au capital nominal de 8 millions de livres
sterling, c'est-à-dire un peu plus de deux cents millions. La même pauvreté
qui rendait l'emprunt nécessaire semblait un obstacle à ce qu'il réussit. Le
Mexique avait d'ailleurs une vieille renommée d'improbité qui n'ajouterait
rien aux chances de l'opération. En ces conjonctures, le gouvernement
français se fit le parrain du nouvel Empire. Il intéressa à l'affaire la
place de Londres en faisant revivre les bons anglais 3 pour 100 d'un certain
emprunt mexicain de 1851, dont les intérêts, depuis plus de dix ans,
n'étaient point payés : ces bons seraient inscrits sur le Grand-Livre de la
dette extérieure mexicaine, et les coupons d'arrérages seraient capitalisés :
l'un de ces coupons, chose tout à fait nouvelle, serait même payé en
numéraire. Les Anglais ainsi ramenés, le soin fut extrême à bien établir
qu'il n'y avait rien de commun entre l'ancienne République et l'Empire
nouveau. Dans ce but fut créé à Paris une commission dite des finances
mexicaines et dont le président fut un Français, très élevé en dignité, M. de
Germiny, sénateur, ancien ministre, gouverneur honoraire de la Banque de
France. La Convention de Miramar, si dure qu'elle fût pour Maximilien, fut
présentée elle-même comme une garantie : la France assurait son concours
jusqu'à ce que l'archiduc pût organiser ses forces militaires et son
administration civile ; donc elle se solidarisait dans une certaine mesure
avec l'État qu'elle venait de créer. MM. Glyn et Cie en Angleterre, le Crédit
mobilier en France, se chargèrent de l'opération, mais à commission
seulement. Le taux d'émission fut 63 francs. A l'emprunt principal fut ajouté
un emprunt accessoire : des titres de rentes 6 pour 100, pour une valeur
nominale de 66 millions, furent remis au gouvernement français ; ce serait,
jusqu'à concurrence de 54 millions un acompte sur le remboursement des frais
de l'expédition ; les 12 millions de titres qui restaient permettraient
d'assurer une première répartition à ceux de nos nationaux qui avaient subi
jadis des dommages au Mexique : de la sorte Napoléon paraîtrait, aux yeux du
Corps législatif, soucieux, et jusqu'au scrupule, de sauvegarder les finances
publiques de son pays. — Malgré l'appât d'un intérêt de 10 pour 100, malgré
l'appui de la France, malgré le concours des receveurs généraux qui associèrent
leurs efforts à ceux du Crédit mobilier, l'emprunt ne fut pas entièrement
couvert, et les titres, au bout de quelques mois, avaient subi une
dépréciation d'une dizaine de francs. Si le sort des prêteurs fut peu
enviable, celui de l'emprunteur ne fut pas plus heureux. Le produit de la
souscription ne dépassa pas 100 millions. Sur cette somme il faudrait
prélever d'abord les frais de commission, d'impression des titres, et autres
de même nature. En outre, la Caisse des dépôts et consignations retiendrait
environ 24 millions pour la garantie des quatre premiers semestres
d'intérêts. La même Caisse absorberait enfin plus de 23 millions pour le
payement, pendant deux années, des intérêts des bons anglais qu'on venait de
faire revivre. Que resterait-il après toutes ces défalcations ? Moins de 50
millions. Ces 50 millions seraient-ils du moins la propriété de l'État
mexicain ? Nullement. La France, créancière du Mexique en vertu du traité de
Miramar, en pourrait réclamer à son gré la meilleure partie Le reliquat
couvrirait à peine les dépenses de premier établissement du nouvel Empire.
Tel fut le dérisoire résultat de l'emprunt de 1864. Les seuls privilégiés
furent les Anglais qui changèrent en un papier encore négociable un autre
papier qui depuis longtemps ne valait plus rien du tout. Au
début de 1865, la détresse fut extrême à Mexico, et l'effort fut à
recommencer. Tout naturellement, Maximilien se tourna de nouveau vers la
France. Le gouvernement français, qui ne pouvait plus rien obtenir du Corps
législatif, jugea que le public serait de meilleure composition. Le
portefeuille des Finances était alors aux mains de M. Fould, ministre avisé,
banquier plus avisé encore. Il déploya en cette affaire une véritable
habileté ; cette habileté même fut fatale, car elle ne prolongea guère le
malheureux Empire, et n'eut d'autre résultat que de porter à l'épargne
française une très sensible atteinte. Parmi les titres qui commençaient à se
répandre dans le public, le type le plus en faveur était celui des
obligations de 500 francs qui, émises à un taux inférieur, offraient le
double appât d'un intérêt rémunérateur et d'une plus ou moins forte prime de
remboursement. Il fut décidé que le nouvel emprunt se ferait en titres de
cette sorte. Le nombre d'obligations serait de 500.000, le prix d'émission
340 francs, l'intérêt annuel 30 francs. A l'appât des primes, fut joint celui
de lots fort considérables qui tiendraient sans cesse le public en éveil. Le
plus original était une combinaison qui, au moyen de certains prélèvements, assurerait
aux porteurs un second remboursement intégral au bout de cinquante ans. — Si
alléchant que fût le placement de fonds, la foi dans l'Empire de Maximilien
se trouvait déjà fort ébranlée, et il importait de la raffermir par une
savante mise en scène. A cette fin, une grande représentation fut préparée au
bénéfice du Mexique : le théâtre serait le Palais-Bourbon ; l'impresario
serait M. Rouher ; le principal acteur serait un député qui, par une
coïncidence tout à fait heureuse, revenait précisément du Mexique, en
rapportait des impressions toutes fraîches et ne dirait que des choses vues,
des choses vécues. Justement on discutait l'adresse. Le 10 avril, comme M.
Jules Favre venait de rééditer ses critiques habituelles, M. Corta, c'était
le nom du député voyageur, se leva du milieu de ses collègues. Aussitôt un
grand silence se fit, comme si on eût été avide de recueillir jusqu'en ses
moindres détails cette déposition d'un témoin. Ce discours qui tint deux
séances ne peut se relire aujourd'hui sans une douloureuse surprise. M. Corta
avait pratiqué ce système d'enquête, le plus trompeur, le plus fatal de tous,
qui consiste à se fixer tout d'abord dans une croyance invariable, puis à ne
retenir entre tous les faits observés que ce qui confirme cette croyance. il
répéta, mais avec l'autorité de son récent voyage, tous les bruits qui
couraient sur les fabuleuses richesses du Mexique. Il vanta la popularité de
Maximilien qui s'appuyait sur les Indiens, sur les conservateurs et, en
outre, sur tous ceux qui, dans le parti libéral, avaient conservé quelque
sagesse. Il rendit hommage aux conseillers de l'archiduc, notamment à M.
Ramirez, « le savant ministre des Affaires étrangères, » et salua en passant
Bazaine, « aussi remarquable comme homme politique que comme homme de guerre.
» Sur les ressources du Mexique, il grossit les recettes, atténua les
dépenses, porta en compte non seulement ce qui entrait dans les caisses, mais
tout ce qui eût pu y entrer, sans la contrebande, sans la fraude, sans les
causes diverses qui, en tous pays, diminuent le chiffre des impôts. « M.
Corta, répliqua M. Picard, a doré son récit de quelques-uns des rayons du
beau soleil qu'il vient de quitter. » Cette appréciation, doucement ironique,
loin de marquer un excès de sévérité, péchait plutôt par indulgence. Mais la
Chambre, si froide la veille sur les choses du Mexique, et qui le lendemain
devait retrouver ses méfiances, fut ce jour-là ébranlée ; et après M. Corta, l'homme
qui avait vu, elle ne voulut plus entendre aucun de ceux qui ne parlaient
que par ouï-dire. Elle écouta cependant M. Rouher qui vint donner dans ce
concert la triomphante note finale. Il railla les incertains, reprocha à
l'opposition d'encourager Juarez, préconisa les incontestables garanties
financières qu'offrait le nouvel Empire, puis, avec une assurance
déconcertante, conclut en déclarant que l'emprunt était souscrit. — Dans le
présent, la nouvelle était fausse ; deux jours plus tard, elle devint vraie.
Un groupe de banquiers prit l'opération à forfait, moyennant une commission
de 10 pour 100 ; tout le personnel financier de l'État fut mis en réquisition
pour seconder l'entreprise ; les obligations furent placées avec une facilité
inattendue ; et les officieux saluèrent bruyamment ce qu'on appela, ce qu'on
osa appeler un grand succès. La vérité, c'est que ce succès assurerait à
peine à Maximilien quelques mois de répit. Du produit brut de l'emprunt il y
aurait à défalquer, outre les frais de commission, les prélèvements destinés
au service des intérêts, aux primes, à l'amortissement, à la reconstitution
du capital. Il faudrait satisfaire aux réclamations du gouvernement français
qui volontiers eût patienté, mais qui, pour prévenir les critiques du Corps
législatif et donner à son propre budget un air d'équilibre, était obligé de
se montrer rigoureux. Il faudrait régler les indemnités dues aux résidents
étrangers et qui avaient été l'origine première de l'expédition. Le Mexique
lui-même avait des besoins immenses et, à part le produit des douanes qui, à
certaines époques, fut en notable progrès, n'avait que des recettes presque
nulles. On voit que chaque ressource nouvelle était guettée d'avance par des
créanciers multiples. Même dans les sphères officielles, le langage intime
était bien différent des déclarations publiques. En annonçant au maréchal
Bazaine le succès de l'emprunt, M. Fould prêchait l'économie et ajoutait :
« Des efforts comme ceux qui viennent d'être faits ne peuvent se
renouveler de longtemps. » Cinq mois après la triomphante séance du 10
avril, on vit plus clairement encore, en une circonstance particulière,
quelle confiance réelle inspirait au monde financier l'œuvre de Maximilien.
Comme les titres du premier emprunt 6 pour 100 étaient convertissables en
obligations de 500 francs, le gouvernement français profita de cette faculté
pour les 66 millions de titres qui lui avaient été remis ; et le stock
d'obligations de 500 francs, provenant de cet échange, fut repris au prix
ferme de 300 francs l'obligation, par M. Pinard, directeur du Comptoir
d'Escompte. Celui-ci devait se libérer en douze termes mensuels. Au moment de
signer la convention, M. Pinard fut saisi de crainte et demanda la
résiliation du marché en cas de chute du gouvernement mexicain. M.
Fould accepta sans objection cette réserve qui fut constatée, le 28 septembre
1865, par un échange de lettres annexées au contrat. Ainsi ce même
gouvernement, que, du haut de la tribune, on proclamait si solide, était in
petto tenu en suspicion et presque condamné. Je me
suis attardé à décrire la détresse financière du Mexique. Je n'en finirais
pas si je voulais noter tous les germes de dissolution que portait en lui le
malheureux Empire. Il serait téméraire de croire que le génie, même le plus
vaste, eût dominé tant de périls. Non seulement le génie manqua, mais souvent
aussi l'esprit politique. Autant l'œuvre était ardue, autant l'instrument fut
mal choisi pour l'accomplir. Maximilien était d'intelligence élevée,
d'intentions droites, d'instruction peu commune ; mais les dons qu'il
possédait le moins étaient précisément ceux qui maîtrisent les huiela.te3 et
fondent les États. Une
erreur initiale pesa sur toute sa conduite. Pénétré des doctrines qui avaient
charmé sa jeunesse et l'avaient même rendu un peu suspect à Vienne, il se
persuada que le meilleur moyen d'assurer sa popularité serait de se présenter
à ses sujets en prince ami des lumières, libéral et progressiste. En quoi le
souverain se trompa de temps, de lieu, de circonstances. Pour abattre les
factieux, pour ranimer les timides, une seule chose serait indispensable, à
savoir, une autorité ferme et qui ne paraîtrait jamais hésitante. Sûrs du
châtiment, les turbulents se déconcerteraient ; sûrs de la protection, les
craintifs reprendraient courage. Le libéralisme moderne, fait d'idées
éclectiques, de tempéraments, d'appels aux partis divers, semblerait là-bas
versatilité ou impuissance. Les fauteurs de troubles redouteraient peu un
prince dont le premier souci ne serait pas de les écraser. Quant aux masses,
le langage de Maximilien passerait au-dessus d'elles. Elles eussent compris
un programme très simple et une exécution très rapide. Tout le reste leur
échapperait et, ne sachant pas ce que voulait l'Empereur, elles
s'affermiraient dans leur vieille habitude de ne rien vouloir elles-mêmes. Le
prince fut, au moins à certaines heures, laborieux et appliqué. Mais sa
pensée était toujours fixée sur l'ancien monde, dont il aspirait à copier les
lois : de là des règlements très sages en théorie, et souvent fort
déraisonnables pour le Mexique. Parmi les innovations les plus praticables,
plusieurs demeurèrent inefficaces par l'inertie des agents d'exécution. On
créa un Conseil d'État, comme en Europe : on régla, comme en Europe, les
attributions des ministères : on partagea le Mexique en circonscriptions
administratives, judiciaires, financières, comme si on l'eût réellement
possédé. Le seul résultat fut de donner à l'Empire une certaine régularité
bureaucratique, mais qui n'avait rien de commun avec l'ordre. Ce
n'était pas que Maximilien se confinât dans son palais. Bien au contraire, il
se piquait de tout voir, de tout inspecter, de pénétrer même, au risque de
s'y perdre, dans les plus petits détails. Ses voyages n'étaient pas sans
heureux effet. Il avait l'élégance extérieure qui charme les regards et plus
encore la bonté qui conquiert les cœurs. De plus il avait la passion de la
probité, et quand, sur sa route, il surprenait les abus et les malversations,
il n'hésitait pas à les punir. Seulement, sa persévérance n'égalait pas sa
bonne volonté. Le rang suprême qui l'avait ébloui lui inspirait l'ennui.
Pendant ses longues courses à travers le Mexique, ses premières passions le
ressaisissaient, l'art, la poésie, l'observation de la nature : et, berçant
sa fantaisie comme au temps jadis, il s'attardait à étudier la flore ou à
contempler les paysages de sa nouvelle patrie. Plus d'une fois il lui arriva
d'achever en touriste les voyages qu'il avait commencés en homme d'État et en
soldat. Sa curiosité intellectuelle était grande, mais s'égarait à butiner
sur toutes choses, et il oubliait de gouverner le Mexique, tant il était
attentif à l'explorer ! Son âme
était fort au-dessus de la mesure commune. Il eut des à-propos heureux et des
paroles éloquentes. Il s'appliqua à honorer tous les souvenirs nationaux. On
le vit célébrer à Dolorès, patrie du curé Hidalgo, l'anniversaire de
l'Indépendance et entourer de toutes sortes de pompes la fête nationale de
Notre-Dame de Guadalupe. Certaines inaugurations de travaux publics lui
fournirent l'occasion de discours émus bien propres à remuer les cœurs. Par
malheur, son jugement était moins sûr que son âme n'était généreuse. Tout
entier à ses pensées de conciliation et d'union nationale, il lui arriva de
leur sacrifier toutes les convenances et jusqu'à sa propre dignité. Un jour,
s'oubliant jusqu'à l'aberration, il alla jusqu'à louer dans un acte public «
le courage et la constance de Benito Juarez[18] ». Un peu plus tard, en
1866, au plus fort de la détresse financière, il imagina d'accorder une
pension à la veuve du général Saragoza, le pire ennemi de l'intervention.
L'infortuné monarque se croyait chevaleresque, tandis qu'il n'était que naïf.
« Il y a, dit l'Évangile, plus de joie pour un pécheur qui se repent que pour
quatre-vingt-dix-neuf justes qui persévèrent. » Dans les affaires humaines,
la maxime ne veut être entendue qu'avec réserve. A suivre cette politique,
Maximilien risquait fort de lasser les justes, et cela sans atteindre le
pécheur qui se repentait moins que jamais. Nature
mobile, Maximilien tantôt pliait, tantôt se raidissait sous la mauvaise
fortune. Dans ses élans d'activité, il aspirait à tout conduire, puis
laissait chômer les affaires qu'il avait évoquées jusqu'à lui. Il avait de
longs abattements, mais avec d'incroyables retours d'illusion. Son esprit,
d'ordinaire irrésolu, montrait parfois des obstinations étranges. Le fond de
sa nature était la clémence : « Traitez comme des frères les prisonniers
en votre pouvoir, écrivait-il, le 3 août 1865, au chef de la légion belge, M.
Van der Smissen ; je ne dois pas oublier que ce sont des Mexicains, égarés
sans doute par l'erreur ou l'ignorance, mais enfin des Mexicains[19]. » Et pourtant deux mois plus
tard ce même prince signait le décret du 3 octobre qui frappait de mort tout
ennemi tombé entre nos mains. Tous ces contrastes s'expliquent par les
inextricables embarras d'un gouvernement qui eût usé les plus forts. D'une
main indécise, et comme à tâtons, le malheureux Empereur cherchait partout le
remède. Il devait flotter ainsi entre toutes sortes de pensées contraires,
jusqu'au jour où, n'ayant plus à garder que son honneur, il le sauverait du
moins tout entier. Ce qui
mit le comble aux complications, ce fut la coexistence de deux autorités
parallèles : Maximilien d'un côté et de l'autre Bazaine. La condition de ces
deux hommes fut si singulière que l'esprit ne peut imaginer rien de plus
étrange. Maximilien avait l'honneur du premier rang ; mais la principale
prérogative du pouvoir lui échappait : au maréchal il appartenait de
commander non seulement le corps expéditionnaire, mais l'armée mexicaine unie
à l'armée française, et de décider sans contrôle toutes les mesures
militaires qui, suivant l'issue, ébranleraient ou consolideraient le nouvel
État. Si on eût demandé au souverain quelles étaient ses frontières, il eût
dû tout d'abord interroger Bazaine, maître d'élargir ou de restreindre le
rayon de son occupation et de fixer par-là les limites de l'Empire. Arbitre
de la guerre (et toute la politique tenait alors dans la guerre), Bazaine
l'était en partie des finances. Il réglerait à son gré les convois et les
transports, réparerait les routes et les places fortes, ordonnerait, en un
mot, toutes les dépenses connexes à la guerre et aurait le droit de les
imputer ensuite sur le budget mexicain. L'administration civile elle-même
serait indirectement sous la main de la France, car elle ne vivrait le plus
souvent qu'en s'abritant sous la force publique dont le maréchal disposait
exclusivement. C'eût été nouveauté inouïe si une sujétion si complète n'eût
provoqué quelque velléité de révolte. Dès le début de l'année 1865, certains
germes de mésintelligence se montrèrent. Au premier insuccès, Maximilien se
donna le plaisir de critiquer les opérations militaires qu'il n'avait pas le
droit d'ordonner. Il jugea bien fortes les dépenses des transports, surtout à
l'occasion du siège d'Oajaca : « Votre gouvernement m'élève d'une main et de
l'autre m'empêche de vivre, disait-il au général Lhériller, alors gouverneur
de Mexico. » Comme les autorités indigènes avaient eu quelques démêlés
avec les officiers de notre armée, il écouta avec une attention bienveillante
les doléances de ses fonctionnaires. Sur ces entrefaites, Bazaine, voulant
faire sa cour à Napoléon qui lui-même voulait satisfaire l'opinion publique,
ordonna le rapatriement d'une de ses brigades. A Mexico, la mesure déplut
fort ; car c'était le malheur de Maximilien, que le gouvernement, incommode
avec les Français, était sans eux tout à fait impossible. A quelque temps de
là, il arriva que, dans le nord de l'Empire, nos troupes évacuèrent certaines
places qu'elles avaient occupées. A cette nouvelle, Maximilien se plaignit
plus vivement que de coutume, jugea la mesure très impolitique, taxa le
commandant en chef de faiblesse et d'inertie. — Tout accentua les
divergences. Maximilien avait toutes les susceptibilités d'un protégé,
Bazaine toutes les exigences d'un protecteur. A chaque grief du Palais
impérial, le quartier général avait sa réplique toute prête. Quand Maximilien
critiquait les opérations militaires, on ne manquait pas de lui rappeler assez
aigrement qu'après tout nos soldats peinaient, souffraient, mouraient pour
lui tailler un empire. Quand l'Empereur signalait le fâcheux effet des
évacuations, Bazaine observait que ses bataillons ne pouvaient être partout
et que l'occasion était belle pour le parti impérialiste d'affirmer son
existence en se défendant par lui-même. Que si le prince blâmait les rigueurs
de certains officiers, la réponse était que l'autorité française, responsable
de la pacification, était juge des moyens les plus efficaces pour la
réaliser. Les affaires civiles elles-mêmes ne se réglaient pas sans
récriminations. « Tout est à faire, disait Maximilien, un peu désabusé
du Mexique. — Assurément, répliquaient avec ironie les Français, et d'autant
plus qu'on ne fait rien. » Sur quoi, ils énuméraient tous les vagues projets,
toutes les théories creuses qui se discutaient autour du souverain. — Ce
serait pourtant une erreur de croire que les dissentiments soient devenus de
suite hostilité ouverte. Pendant toute l'année 1865 et même pendant une
partie de l'année suivante, la préoccupation réciproque fut d'éviter tout
éclat. Dans sa correspondance, Bazaine signalait assez dédaigneusement
l'insuffisance du jeune Empereur ; il paraît certain que, de son côté,
Maximilien, dès 1865, demanda le rappel du commandant en chef ; mais le
prince se piquait de formes toujours courtoises, et le maréchal affectait un
langage toujours respectueux. Quand, de l'entourage de l'Empereur, les
plaintes s'élevaient en rumeurs trop bruyantes, celui-ci s'ingéniait à calmer
ses amis. Les désaccords se voilaient même parfois sous des attentions qu'on
eût crues cordiales. Comme Bazaine, devenu veuf, allait, en juin 1865,
épouser une Mexicaine, Maximilien et Charlotte, à cette occasion,
prodiguèrent au maréchal les plus bienveillants témoignages et lui offrirent
les plus magnifiques présents. De son côté, le commandant en chef, témoin de
la détresse du souverain, s'appliqua, ainsi qu'on le dira plus tard, à
adoucir en matière financière les instructions trop dures qu'il recevait de
Paris. Ainsi fut maintenue jusqu'aux derniers temps une apparence décente qui
n'avait rien de commun avec la véritable harmonie. L'heure viendrait plus
tard où, la mauvaise fortune aigrissant les âmes, les liens, renoués à
plusieurs reprises et devenus chaque fois plus fragiles, se briseraient pour
toujours. Une seule chose eût prévenu la rupture et peut-être atténué l'échec
final : c'eût été chez Maximilien cette claire vue des choses, cette ferme
possession de soi-même qu'on nomme la sagesse ; c'eût été chez Bazaine cette
haute notion du devoir, ce désintéressement loyal qui, dans la vie civile et
militaire, s'appelle la vertu. Mais Maximilien n'avait pas reçu ce rare don
de la sagesse, et Bazaine se fût étonné qu'on louât sa vertu. V Tandis
que Maximilien se débattait entre tous ces embarras, un redoutable voisin
veillait, prêt à arrêter ses progrès ou à hâter sa chute. Une seule alliance
eût été indispensable, celle des États-Unis. Il n'est pas sans intérêt de
rechercher comment la puissante République, d'abord froidement réservée, puis
ouvertement malveillante, devint par degrés tout à fait ennemie. Dès
l'origine de l'entreprise, on avait pu reconnaître à des signes certains
quels sentiments dominaient à Washington. Au premier bruit de l'expédition,
le gouvernement des États-Unis avait songé à prendre à sa charge, moyennant
la cession éventuelle de certains territoires ou districts miniers, les
intérêts de la dette étrangère mexicaine. Le but évident de cette munificence
inattendue, c'était de mettre la main sur le Mexique en paraissant
l'assister, et surtout d'enlever tout prétexte à l'intervention européenne.
Ni à Paris, ni à Londres, ni à Madrid, l'expédient n'avait été accueilli.
« Nous ne pouvons point, avait déclaré M. Thouvenel, empêcher les
États-Unis d'offrir de l'argent au Mexique ; nous ne pouvons pas davantage
empêcher le Mexique de recevoir de l'argent des États-Unis ; mais nous ne
devons ni prendre part à la transaction ni la sanctionner[20]. » Nonobstant
cette opposition, bien discrète encore et voilée, la convention du 31 octobre
1861 avait été signée. En France, en Angleterre, en Espagne, on crut habile
et amical de solliciter des États-Unis leur accession au traité. La démarche
n'avait rien d'insolite : car la République américaine avait, elle aussi,
d'anciens et de nombreux griefs contre le Mexique ; jadis elle l'avait envahi
et avait même commencé à le démembrer. Dès la première nouvelle de
l'intervention, l'ennemie d'hier devint tout à coup la plus chère des
protégées. Aux ouvertures venues de Londres, de Paris, de Madrid, M. Seward,
secrétaire des Affaires étrangères, répondit par un refus : le gouvernement
de l'Union n'avait pas coutume de se lier par des traités : le Mexique
d'ailleurs était une République et à ce titre éveillait à Washington de
chaudes sympathies. M. Seward ne se contenta point de se dérober à
l'alliance. A quelque temps de là, le 3 mars 1862, dans une dépêche
circulaire qui ressemblait fort à une protestation, il consigna ses vues sur
les événements mexicains : il s'élevait contre toute combinaison monarchique
: il jugeait la solution dangereuse si la couronne était offerte à un
candidat étranger : il condamnait une forme de gouvernement peu compatible
avec le système qui tendait à prévaloir en Amérique. Puis, se haussant
jusqu'à des paroles hautaines et presque comminatoires, il ajoutait :
« L'émancipation du Continent américain vis-à-vis de l'Europe a été le
trait principal de ce dernier demi-siècle[21]. » Sur
l'heure, cette vague menace n'émut guère, et plût à Dieu qu'elle eût ému
davantage ! Les États-Unis, déchirés par la plus affreuse guerre civile,
étaient alors trop absorbés par le souci de leur propre conservation pour
éparpiller leurs forces au dehors. Impuissants à nous nuire ou à nous
arrêter, ils ne manquèrent du moins aucune occasion de nous témoigner leur
malveillance. — La presse dénonça les prétendues ambitions de la France :
tantôt on l'accusait de vouloir détacher le Texas de l'Union américaine ;
tantôt on lui prêtait des projets d'établissement dans la Sonora. — Au
printemps de 1862, comme le gouvernement de Washington était invité à se
joindre aux puissances européennes dans les remontrances en faveur de la
Pologne, la réponse fut très significative : « Quelles que soient nos
sympathies, dit en substance M. Seward, nous ne voulons point nous immiscer
dans les affaires de l'Europe. » La leçon était transparente, et ce langage
marquait clairement que l'Amérique, en s'imposant la non-intervention
vis-à-vis de l'Europe, entendait que la même réserve fût observée vis-à-vis
d'elle. — Sur ces entrefaites, un incident survint qui irrita à juste titre
le gouvernement français. Deux sujets américains établis à Londres, nommés
l'un Howell et l'autre Zirman, avaient affrété un bâtiment et l'avaient chargé
d'approvisionnements et d'armes à destination des Juaristes de Matamoros.
Comme cette dernière ville touchait à la frontière des États confédérés,
c'est-à-dire des États sudistes, les assureurs refusèrent d'abord leur
concours ; ils craignaient que la cargaison ne fût saisie par les croiseurs
fédérés comme destinée aux États rebelles. Dans cet embarras, Howell et
Zirman recoururent au ministre des États-Unis à Londres, M. Adams. Celui-ci
consentit à attester que le chargement n'avait point pour objet d'aider les
révoltés du Sud, puis il termina son certificat par ces paroles étranges :
« Je me fais un plaisir d'appuyer une entreprise qui a un but bien
différent et honorable. C'est pourquoi je donne avec empressement à MM.
Zirman et Howell l'attestation qu'ils m'ont demandée. » L'affaire ayant été
ébruitée, M. Drouyn de Lhuys se plaignit avec une extrême vivacité de
l'incorrection qui était flagrante. « Quoi donc, répéta-t-il plusieurs fois,
est-ce aux yeux de la diplomatie américaine une chose honorable que d'expédier
des armes destinées à tuer des Français ? » M. Adams fut blâmé, mais
sans que le souvenir de l'injure s'effaçât tout à fait[22]. Ce qui
entretenait les méfiances, c'était la persuasion, assez générale à
Washington, que Napoléon inclinait vers les confédérés et se servirait un
jour des États du Sud pour assurer son œuvre au Mexique. Divers indices
contribuaient à affermir cette croyance. L'Empereur des Français avait soumis
naguère aux cours de Londres et de Saint-Pétersbourg un projet de médiation entre
les belligérants. Puis, les Anglais et les Russes ayant jugé plus sage
l'abstention, il avait suggéré l'idée de pourparlers directs entre les deux
partis rivaux. Parmi les fédérés, ces tentatives de conciliation avaient fort
déplu : en conseillant un accord, une transaction, Napoléon semblait placer
sur le même pied les deux combattants. La France n'irait-elle pas jusqu'à
reconnaître l'indépendance des États sudistes ? Assez inquiet, feignant
surtout de l'être, le gouvernement de Washington recueillait, sans en
négliger aucune, toutes les rumeurs qui arrivaient d'Europe. Au mois de juin
1863, un débat qui surgit au Parlement anglais parut confirmer toutes ses
craintes. Un membre de la Chambre des communes, M. Rœbuck, pour exhorter le
cabinet britannique à reconnaître le Sud, se fonda sur les sentiments de
Napoléon qu'il avait vu naguère à Fontainebleau et dont il rapporta la
conversation : e L'Empereur des Français, ajouta-t-il, n'avait pas fait
mystère de ses pensées et avait même autorisé à ce qu'elles fussent
publiquement rapportées[23]. Ce langage était grave et de
nature à faire sensation. Aux plaintes de la légation américaine, M. Drouyn
de Lhuys répondit en désavouant M. Rœbuck. Aux déclarations du ministre se
joignirent les démentis du Moniteur. Nonobstant ces satisfactions, les
traces de l'incident subsistèrent. « En parlant d'arrangement, vous
enhardissez nos ennemis, et vous énervez nos propres forces. Ainsi
s'exprimait l'envoyé des États-Unis à Paris, M. Dayton. M. Drouyn de Lhuys
repoussait les reproches, mais avec quelque mollesse : « Sa Majesté,
répliquait-il, n'a point de politique arrêtée à l'égard du Sud ; elle
attend. » Il était clair que si la France voulait pousser à bout
l'entreprise mexicaine, la politique lui conseillait de couper en deux
tronçons la grande République du nord, de tendre la main aux confédérés, de
s'appuyer sur ceux dont elle aurait assuré l'indépendance ; et les
Américains, prêtant à Napoléon l'esprit décidé qu'ils avaient eux-mêmes, ne
pouvaient se persuader que l'Empereur hésitât à orienter délibérément sa
conduite dans le sens exclusif de ses intérêts. Au
milieu de tous ces incidents, notre armée pénétrait jusqu'au cœur du Mexique.
Puebla fut prise. A l'annonce du succès, les Sudistes illuminèrent à
Richmond. Le 10 juillet 1863, l'Assemblée des notables réunie à Mexico
proclama l'Empire. A cette nouvelle, le gouvernement fédéral afficha le
persiflage le plus méprisant. « J'ai reçu, écrivait le 22 septembre 1863 M.
Seward à M. Dayton, une notification d'un M. Arroyo qui s'intitule sous-secrétaire
d'État des affaires étrangères pour l'Empire du Mexique. Nous n'avons
fait et ne ferons probablement aucune réponse à cette communication[24]. » Le dédain n'était pas
tel qu'il exclût l'inquiétude. M. Dayton courut chez M. Drouyn de Lhuys, lui
représenta vivement combien serait précaire le nouvel Empire, insista sur
l'impossibilité d'une sincère consultation nationale. e Le principal obstacle
pour le gouvernement de l'archiduc sera l'hostilité des États-Unis, repartit
froidement M. Drouyn de Lhuys ; qu'il se hâte de reconnaitre Maximilien, et
nous hâterons de notre côté notre évacuation. — Ah ! ne vous attendez pas à
une prompte reconnaissance, répliqua avec gravité M. Dayton[25]. Le 4 avril 1864, comme
l'archiduc allait quitter l'Europe, la Chambre des représentants, jalouse de
dépasser le pouvoir exécutif, vota à l'unanimité une motion qui condamnait
l'établissement de la monarchie au Mexique. Ce fut la bienvenue des États-Unis
au nouveau souverain. A Paris, M. Drouyn de Lhuys prit la manifestation fort
à cœur : « Eh bien ! dit-il à M. Dayton, la première fois qu'il le
rencontra après cet incident, nous apportez-vous la paix ou la guerre ?[26] » Non, ce
n'était pas la guerre. Les États du Sud n'avaient pas déposé les armes et la
prudence conseillait encore les ménagements. Une conduite trop incorrecte
n'aurait eu d'autre résultat que de sceller le rapprochement entre le
gouvernement impérial et le parti confédéré. M. Seward s'ingénia à atténuer
la portée du récent vote parlementaire : M. Dayton, de son côté, mettant à
profit ses relations personnelles avec M. Drouyn de Lhuys, lui prodigua les
paroles rassurantes. La seule mesure prise par la République fédérale fut le
rappel de son agent au Mexique, M. Corwin, qui s'embarqua à la Vera-Cruz et
regagna New-York. Le 6
avril 1865, Richmond, la capitale des États confédérés, tomba aux mains des
armées du Nord. Le 9 avril, le général Lee fut forcé de capituler. A quelques
jours de là, la soumission de Johnston acheva la défaite du Sud. Ayant
violemment rétabli l'unité, les Américains se jugèrent assez forts pour
braver l'Europe. Les longues habitudes de guerre civile avaient accru leur
rudesse naturelle, et depuis longtemps leur modération leur coûtait. C'est
avec joie qu'abandonnant les vieilles traditions diplomatiques, ils
inaugurèrent une manière nouvelle, à la fois sentencieuse et brutale, pédante
et grossière. En vrais démocrates, ils ne se contentèrent pas de mépriser les
anciens usages, mais ils les déchirèrent avec raffinement. Le plaisir fut
sans mélange quand la connaissance qu'ils eurent ties affaires européennes et
des nôtres les eût assurés que l'insolence même serait sans danger. La
querelle débuta par l'invocation de griefs généraux, ainsi qu'il arrive à
ceux qui, de faibles devenus forts, haussent volontiers le ton et se vengent
de leur réserve passée. M. Bigelow, qui avait succédé à M. Dayton, reprocha
au gouvernement français ses sympathies pour le Sud. « C'est, dit-il,
une opinion accréditée dans notre pays que les Français ont souhaité le
démembrement de l'Union et la création de deux confédérations séparées. Le
maintien de la bonne harmonie entre les deux peuples exigerait que cette
croyance fût démentie. » Un peu surpris de cette imputation qui s'était déjà
produite plusieurs fois, mais jamais sous cette forme péremptoire, M. Drouyn
de Lhuys ne se départit pas de sa courtoisie habituelle. « Nous avons,
répliqua-t-il, aidé jadis à la fondation des États-Unis. Pendant la dernière
guerre, nous avons gardé la plus stricte neutralité et aucune de nos
démarches n'autorise à penser que nous ayons favorisé un parti au détriment
de l'autre... Que ne dit-on pas, ajouta M. Drouyn de Lhuys prenant
l'offensive à son tour ? Ne répète-t-on pas à Paris que les États-Unis,
débarrassés de la guerre civile, n'attendent qu'une occasion pour se jeter
sur l'Empire mexicain ? Nous souhaitons que cette rumeur soit aussi peu
fondée que celle qui nous a attribué des complaisances pour le Sud. » Rebuté
de ce côté, M. Bigelow renouvela bientôt ses récriminations. Cette fois, il
ne parla plus du Sud, définitivement vaincu, mais insista sur les dangers
d'une monarchie au Mexique. « Cette tentative, ajouta-t-il, ne sera-t-elle
pas le point de départ d'une propagande monarchique qui s'étendra à tout le
Nouveau-Monde ? » Ce que disait M. Bigelow, les hommes d'État américains le
répétaient à Washington. Comme le nouveau président de la République, M.
Johnson, recevait notre envoyé, M. de Montholon, il lui adressa un discours
qui contrastait fort avec les compliments habituels de ces audiences
d'apparat ; car, tout en protestant de ses intentions pacifiques, il fit
allusion aux éventualités qui pourraient troubler les rapports entre les deux
pays. M. Seward essaya d'atténuer cette extraordinaire harangue, en invoquant
les exigences de l'opinion publique, alors très excitée contre la France.
L'explication même parut insuffisante. Ce langage, ainsi qu'on le remarqua,
était celui qui, dans les relations internationales, annonce le plus souvent
et précède les conflits. Jusque-là,
la malveillance ne s'était traduite que par des paroles. Les faits suivirent
bientôt. L'intérêt de Maximilien était d'accueillir les Sudistes vaincus,
d'utiliser leurs bras et de les établir, à titre de colons, dans les vastes
territoires inexploités ou dans les districts miniers du Mexique. Les mesures
les plus minutieuses furent prescrites pour prévenir toute réclamation venue
de Washington : les émigrants ne passeraient la frontière qu'isolément ; ils
seraient aussitôt désarmés ; ils se rendraient dans les lieux qui leur
seraient désignés ; ils s'engageraient à s'abstenir de toute tentative contre
les gouvernements amis ou limitrophes. L'ombrageuse République américaine
tenait à se montrer inquiète, et toutes ces garanties ne purent la rassurer.
On ne tarda pas à en avoir la preuve. Un certain docteur Gwin, ancien
sénateur de la Californie, était récemment venu à Paris, avait été reçu par
l'Empereur et combinait un vaste essai de colonisation dans les districts
miniers de la Sonora. A cette nouvelle, le gouvernement de l'Union crut ou
feignit de croire que le projet, patronné par Napoléon, avait pour but de
grouper les débris des Sudistes rebelles et de fortifier l'Empire de
Maximilien au détriment des États-Unis. M. Bigelow fut chargé de porter au quai
d'Orsay des représentations qui ressemblaient fort à une mise en demeure. M.
Drouyn de Lhuys, pour détruire le reproche, n'eut qu'à rééditer ce qu'il
avait tant de fois répétée et affirma de nouveau la stricte neutralité de la
France dans les affaires de l'Union : il ajouta, chose vraiment superflue,
que Maximilien ne pouvait nourrir aucune pensée agressive vis-à-vis de sa
redoutable voisine. Dans la réponse du ministre, une seule phrase traduisit
un commencement d'impatience : « Nous sommes toujours prêts à répondre
loyalement aux demandes d'explications présentées sur un ton amical et
fondées sur des documents réguliers. Mais l'Empereur est résolu à repousser
toute interpellation faite sur un ton comminatoire et à propos de vagues
allégations[27]. » C'est ainsi que les
rapports mutuels devenaient de plus en plus tendus. Sur ces entrefaites, les
projets du docteur Gwin furent abandonnés, en sorte que l'affaire, qui aurait
pu comporter des suites si graves, s'apaisa d'elle-même. Cependant
les incidents de frontière se multipliaient. Le Rio Bravo del Norte
forme, comme on sait, la limite septentrionale du Mexique et le sépare des
États-Unis. Les Impériaux qui occupaient Matamoros ne cessaient de se
plaindre de l'assistance que leurs adversaires recevaient des Américains. Des
bandes de gens de toute sorte, recrutées sur divers points de la République,
passaient à travers le Texas, franchissaient librement le fleuve sous
prétexte de commerce et s'enrôlaient dans l'armée de Juarez. C'est du Texas
que nos ennemis tiraient le plus souvent leurs armes, leurs munitions, leurs
équipements. Plusieurs fois, après les escarmouches, on trouva des Américains
parmi les blessés ou les morts. Les libéraux évoluaient à leur gré des deux
côtés du Rio Bravo, et les districts neutres de la rive gauche leur offraient
un lieu de ravitaillement en cas de disette, un asile sûr en cas de poursuite
trop vive. Quand les violations du droit des gens étaient trop flagrantes, le
gouvernement central intervenait, et un simulacre de surveillance donnait une
satisfaction temporaire aux plaintes de notre diplomatie. Ce n'était qu'une
apparence, et on revenait sans tarder aux anciens errements. Au mois
d'octobre 1865, comme Escobedo, commandant des troupes juaristes, bloquait
Matamoros, la complicité des autorités américaines fut poussée jusqu'au
scandale. Hommes, munitions, vivres, les libéraux reçurent tout du Texas et
en particulier de Brownsville, où commandait le général américain Weitzel.
Les pièces d'Escobedo furent servies par des canonniers de l'armée
américaine, et qui n'étaient même pas encore congédiés. C'est à l'hôpital de
Brownsville que les blessés juaristes furent recueillis. Brownsville fut le
lieu où les officiers d'Escobedo venaient, dans l'intervalle des attaques, se
reposer, prendre leurs repas ou se livrer au plaisir. Le capitaine de
vaisseau Cloué commandait l'escadre du golfe. Outré de tous ces procédés, il
se décida à protester, et du ton péremptoire des marins qui ont coutume
d'être obéis. Dans une dépêche du G novembre, il établit par des faits
indéniables que Brownsville, quoique cité de l'Union, semblait devenue le
quartier général des Juaristes ; puis il rappela au général Weitzel toutes
les obligations internationales que celui-ci avait oubliées. « Bien
différente, ajouta-t-il, a été la conduite de la France pendant la récente
guerre qui vient de déchirer l'Union américaine. Si nous avions fait la
centième partie de ce qui se fait à Brownsville ou sur les bords du Rio
Grande, le peuple américain aurait protesté, et il aurait eu raison. Les lois
internationales, adoptées par toutes les nations civilisées, sont
obligatoires pour toutes ; vous ne pouvez prétendre être affranchis des
règles sur lesquelles vous vous êtes appuyés, sous prétexte que ces règles ne
vous sont plus bonnes à rien. » Discourtois jusqu'à la grossièreté,
l'Américain retourna la lettre, et ajouta insolemment qu'il ajournait sa
réponse jusqu'à ce qu'il reçût une dépêche plus convenable. Le jour même où
le général Weitzel s'exprimait de la sorte, un nouveau sujet de plainte
s'ajoutait à tous les autres. Comme un petit vapeur de rivière, l'Antonia,
commandé par un officier français, remontait le Rio Bravo et allait au
secours de Matamoros, il fut assailli par des coups de feu qui partaient des
rives du Texas. Aux notes comminatoires du capitaine Cloué et du général
impérialiste Méjia, Weitzel répondit, avec une singulière désinvolture, qu'il
faudrait toute la cavalerie de l'Europe et de l'Amérique pour prévenir
ces sortes d'attaques isolées[28]. Telle était l'étrange
neutralité observée par les représentants des États-Unis. Cependant, vers le
milieu de novembre, Escobedo leva le siège de Matamoros et, grâce à cette
circonstance, une sorte de calme relatif revint sur les rives du Rio Bravo. Aux
Tuileries, on n'envisageait pas sans ennui, sans inquiétude même, la
désagréable querelle qui s'annonçait. Sur la durée de l'Empire de Maximilien,
les illusions premières étaient déjà bien ébranlées. Du moins, si
l'entreprise devait aboutir à un insuccès, il importait que notre dignité
demeurât sauve. Dans cette pensée, M. Drouyn de Lhuys s'appliquait à
poursuivre quelque arrangement qui, sans sacrifice pour notre honneur, nous
dégageât vis-à-vis de la puissante et ombrageuse République. Vers le
commencement d'octobre 1865, une parole échappée à l'envoyé des États-Unis
parut lui fournir l'issue qu'il cherchait. Dans un entretien privé, M.
Bigelow lui avait dit : « Ne croyez-vous pas que la reconnaissance de
l'Empire mexicain par les États-Unis pourrait faciliter et hâter le rappel
des troupes françaises ? » Bien que ce langage n'eût rien d'officiel, M.
Drouyn de Lhuys avait retenu l'insinuation. Sur cette simple phrase, il
édifia tout un plan de conduite. Le 18 octobre, dans une dépêche très étudiée
à notre représentant à -Washington, il fit valoir, en se référant à ses
communications antérieures, « le vif désir qu'avait le gouvernement français
de retirer le plus tôt possible le corps d'occupation. » — « Une
attitude amicale des États-Unis envers le Mexique faciliterait beaucoup,
ajoutait-il, le départ de nos troupes. » — « Ce que nous demandons au cabinet
de Washington, poursuivait M. Drouyn de Lhuys en précisant sa pensée, c'est
d'être assurés que sa volonté n'est pas de nuire à la consolidation de l'état
de choses fondé au Mexique ; la meilleure garantie que nous puissions avoir
de ses intentions, ce serait la reconnaissance de l'Empereur Maximilien
par le gouvernement fédéral. » Les vues de M. Drouyn de Lhuys se
marquaient mieux encore dans les lignes suivantes : « Que le cabinet de
Washington se décide à nouer des relations diplomatiques avec la cour de
Mexico, et de notre côté nous ne ferons pas de difficulté pour rappeler nos
troupes dans un délai dont nous pourrions consentir à fixer le terme. » Rien
n'était négligé pour adoucir ou ramener l'irascible adversaire. Aux
considérations d'ordre général s'ajoutait la perspective d'importants
avantages matériels. « L'Union, disait le ministre en terminant, est
intéressée plus qu'aucune autre puissance à ce que ses échanges avec le
Mexique soient placés sous la sauvegarde de stipulations en harmonie avec les
besoins mutuels des deux nations. Nous emploierions volontiers nos bons
offices pour faciliter la conclusion d'un traité de commerce qui cimenterait
le rapprochement politique dont je viens de vous faire connaître les
bases. » Ainsi s'exprimait M. Drouyn de Lhuys, avide de dissiper toute
apparence de conflit. Le soir même, dans une lettre particulière à M. de
Montholon, il insista sur l'importance de sa communication : « L'Empereur,
écrivait-il, vous recommande très particulièrement l'affaire que je traite
dans ma dépêche en date d'aujourd'hui. » — L'espoir fut court et bien
vite s'évanouit. La France était loin, Maximilien était faible, double raison
qui permettait l'arrogance. Avant même que M. de Montholon transmît la
réponse officielle du gouvernement américain, M. Bigelow avait été chargé de
décliner tout projet d'arrangement : les États-Unis se refusaient à
reconnaître Maximilien : plus que jamais ils réprouvaient toute immixtion de
l'Europe dans les affaires du Nouveau-Monde. A Washington, on eut à cœur de
souligner par un procédé disgracieux l'échec de notre diplomatie. En ce
temps-là même, un représentant des États-Unis fut envoyé au Mexique en signe
d'amitié, mais il fut accrédité auprès de Juarez. Le choix de l'envoyé ne
s'égara pas au hasard, mais se porta, entre tous les noms, sur celui qui
aurait à nos yeux la signification la plus déplaisante : le personnage
désigné fut le général Logan, qui s'était signalé par son hostilité publique
contre notre intervention[29]. L'année
1865 s'acheva au milieu de ces discourtoises communications. Cependant M.
Drouyn de Lhuys, avec une méritoire patience, s'appliquait à désarmer les
griefs. Il désavouait toute pensée d'hostilité : il ne se permettait d'autres
récriminations que celles qu'autorisait la plus stricte défense : la France
n'avait aucun parti pris contre les républiques, hormis contre celles qui,
comme au Mexique, étaient synonymes d'anarchie : les États-Unis, eux aussi,
avaient jadis porté leurs armes au-delà du Rio Bravo ; seulement, moins
désintéressés que la France, ils n'avaient point négligé leur avantage
personnel et avaient stipulé à leur profit la cession d'une province : la
présence à Mexico de quelques-uns de nos bataillons n'ôtait rien au
'mouvement national qui avait porté Maximilien au trône, pas plus qu'au
siècle précédent ; l'assistance française n'avait altéré la spontanéité du
soulèvement américain. Tel était le langage de notre diplomatie[30]. Hélas ! toute cette sagesse,
toute cette logique, se dépensaient en pure perte. Trois années auparavant,
dans ses instructions au général Forey, Napoléon avait imprudemment dévoilé
l'un des buts de l'expédition mexicaine, qui était de contenir la puissance
débordante des États-Unis. Les Américains avaient retenu l'aveu, et, libres
de tout 'péril intérieur, n'avaient plus désormais qu'une pensée, celle de
rejeter en Europe ceux qui avaient prétendu limiter leur expansion dans le
Nouveau-Monde. Les membres du Parlement dépassaient de beaucoup le pouvoir
exécutif et impérieusement lui montraient la voie. De Maximilien, « se
disant Empereur du Mexique », ils parlaient comme ils eussent fait du
plus vulgaire des aventuriers. Ils n'étaient eux-mêmes que les interprètes
d'une opinion turbulente et à laquelle les citoyens les plus sages osaient à
peine résister. A quelque temps de là, le gouvernement fédéral, jaloux de se
mettre à l'unisson du sentiment public, inséra dans les papiers
parlementaires toutes ses correspondances diplomatiques. Il arriva donc
qu'à la pensée malveillante qui avait dicté les dépêches s'ajouta la
malveillance plus grande qui les divulgua. VI Entre
tous les malheurs de Maximilien, le pire n'était pas ; l'hostilité de ses
adversaires, mais la lassitude découragée qui commençait à gagner ses amis. Au mois
d'avril 1865, une habile et pompeuse mise en scène avait été préparée, comme
on l'a dit, au Palais-Bourbon. 'l'out avait été soigneusement aménagé : le
théâtre, les acteurs, leg discours. On avait entendu avec curiosité M. Corta,
avec émotion M. Rouher ; et l'emprunt dont toutes ces belles harangues
n'étaient que le prospectus avait réussi au-delà de toutes les espérances. Ce
furent des heures d'illusion, mais les dernières. Quand la toile fut tombée,
quand les derniers feux de la rampe furent éteints, il se trouva qu'à la
réflexion toute cette éloquence parut vide ; le Corps législatif se repentit
de ses acclamations, le public de sa confiance, et les ministres s'étonnèrent
eux-mêmes de tout ce qu'ils avaient témérairement affirmé. Ce fut
le Corps législatif qui, après de longues complaisances, contribua le plus à
abréger ou à restreindre l'entreprise. A première vue, l'affirmation paraît
contestable si on songe que jamais les déclarations gouvernementales ne
manquèrent d'approbateurs. Mais les députés de l'époque impériale avaient des
mœurs à eux et que les parlementaires d'aujourd'hui ne comprendraient plus.
Comme ils étaient de nature respectueuse, leur mécontentement se marquait,
non par des murmures, mais par le bruit affaibli de leurs applaudissements.
La plus grave ; de leurs manifestations était le silence. Il fallait lire
entre les, lignes de leurs rapports, surprendre les nuances- et noter, pour
ainsi dire, le son de leurs paroles. Leurs résistances étaient douces,
discrètes, humbles même ; elles étaient pourtant assez opiniâtres, et il eût
été imprudent de les braver sous prétexte qu'elles ne faisaient pas de bruit.
C'est dans les affaires mexicaines qu'on put le mieux observer en eux cette
disposition. Quand on vantait les larges visées de la politique impériale,
ils se gardaient de désapprouver, ne voulant paraître ni de dévouement
douteux, ni d'esprit étroit, mais ils laissaient aux familiers du château le
soin d'applaudir. En revanche, si on parlait d'évacuation, leur assentiment
chaleureux était, à lui seul, la moins équivoque des leçons. La question du
Mexique arrivait généralement à la Chambre sous la forme de demandes de
crédit ou à propos de la discussion du budget. Quand le gouvernement portait
en articles de recettes tout ce que devait Maximilien en vertu de la
convention de Miramar, les députés.se montraient poliment sceptiques à
l'endroit de ces calculs et ne se gênaient pas, dans les commissions, pour
déclarer tout à fait factice l'équilibre obtenu à l'aide de pareilles
ressources. « L'expédition du Mexique, disait ironiquement Jules Favre,
le 8 juin 1865, dans la discussion du budget, figure à la fois aux dépenses
et aux recettes. Mais pour recouvrer les 25 millions portés aux recettes, il
faut d'abord voter les 30 millions portés aux dépenses. » A ce langage amer,
les murmures éclataient ; mais entre l'opposition et la majorité le ton seul
et l'intention différaient. Dans le huis clos des bureaux, les amis les plus
fidèles de l'Empire parlaient-ils autrement ? L'opposition, même publique,
rencontrait parfois une sorte de faveur lorsqu'elle dépouillait tout accent
d'hostilité ou de malséant persiflage. « C'est folie pure, dit un jour
Berryer, que de vouloir fonder l'équilibre de notre budget sur l'espoir des
redevances mexicaines. » A ces graves paroles, inspirées par le patriotisme
et non par la passion, on put discerner d'assez nombreux signes
d'assentiment, et quelques très bien partis des centres résonnèrent même dans
la salle attentive. Pour esquiver les objections, le gouvernement englobait
les crédits spéciaux pour le Mexique dans des crédits plus généraux,
applicables à des objets non susceptibles de discussion. Le plus souvent il
ne révélait que petit à petit ses découverts, graduait les surprises,
échelonnait ses demandes : ainsi font les fils de famille qui, soucieux des
remontrances paternelles, n'avouent leurs dettes qu'en détail et par
confessions successives. Ce qui indisposait surtout la Chambre, c'est qu'on
ne la consultait d'ordinaire qu'après coup. Cette intervention tardive
paraissait dérisoire, et plusieurs étaient tentés de rappeler à M. Fould,
ministre des Finances, ce que le même M. Fould avait dit jadis en 1861 dans
son Mémoire à l'Empereur : « Qu'est-ce qu'un contrôle qui s'exerce sur une
dépense dix-huit mois après qu'elle est faite ? » Cependant les députés,
plus dévoués encore que mécontents, votaient les crédits, mais de mauvaise
humeur et en demandant d'un ton moitié amical, moitié courroucé, qu'on ne
recommençât plus. Malgré l'avertissement on recommença ; mais pourrait-on
recommencer toujours ! Après avoir péché par faiblesse ou imprudente
confiance, les députés, dès le début de 1866, n'aspiraient plus qu'au retour
des troupes, à la liquidation définitive. Le développement de plus en plus
marqué des institutions parlementaires assurerait à leurs représentations une
autorité de jour en jour plus grande. La condition du malheureux Maximilien
serait surtout funeste si Napoléon se rebutait de l'entreprise dans le temps
même où le Corps législatif en réclamait la fin. Car alors l'Empereur des
Français invoquerait le sentiment de la Chambre, l'exagérerait même et,
devenu tout à coup le plus docile des monarques constitutionnels, s'en
prévaudrait pour abandonner son allié. Ce que
les députés disaient à voix basse, quoique d'un ton assez ferme, le public le
répétait en un langage un peu plus bruyant. L'expédition avait séduit les
hommes d'imagination, entraînés par les perspectives d'un brillant Empire, et
les faiseurs d'affaires qui, en ce pays privilégié, croyaient voir une mine
d'or au fond de chaque ornière. Illusions de grandeur, illusions d'argent,
tout s'évanouissait en même temps. Tous les quinze jours, le gouvernement
publiait par la voie du Moniteur les Correspondances venues de
la Vera-Cruz. Sur les cartes du Mexique, on avait fini par en dresser
quelques-unes à peu près exactes, les habitués des cercles suivaient les
marches de nos troupes, notaient les gîtes d'étapes, épinglaient les points
extrêmes de nos occupations. Quand ils avaient renouvelé trois ou quatre fois
leur patient travail, ils s'étonnaient de n'avoir sous les yeux qu'une vue
confuse d'opérations sans lien entre elles, de villes prises, abandonnées,
reprises encore, de pointes audacieuses poussées jusqu'à la frontière, puis
de retraites subites qui ramenaient souvent jusqu'aux lieux d'où l'on était
parti. L'aspect général était celui de détachements isolés, trop faibles pour
se prêter appui et évoluant successivement dans des directions contraires,
suivant l'inspiration des chefs et les chances d'atteindre l'ennemi. Le
Mexique était le paradis des chefs de bataillon jeunes et ambitieux, qui
jouissaient pleinement de leur indépendance, se plaisaient à déployer toutes
leurs ressources d'esprit, toute leur vaillante vigueur, et poursuivaient, à
travers les hasards, quelque éclatante prouesse qui grandirait leur nom. Mais
en ce pays quatre fois grand comme la France, cette sorte de guerre pouvait
se prolonger indéfiniment. Le ton des Correspondances était à la fois
très optimiste et fort inquiétant. Elles proclamaient tous les quinze jours
de nouveaux progrès dans la pacification. La première fois qu'on lut ces
bonnes nouvelles, on se réjouit fort, croyant toucher au dénouement. Mais
comme ces assurances se renouvelaient deux fois par mois, la surprise
s'éveilla, puis l'ironie. Comment se faisait-il que dans ce pays pacifié nous
continuions à gagner des batailles : on était heureux d'apprendre que les
bandes étaient dispersées ; on serait encore plus heureux de savoir qu'elles
ne se reformaient pas. Les Juaristes, ajoutait-on, ressemblent aux brigands
de Naples, dont on annonce toutes les semaines l'entière destruction. Juarez,
ce mystérieux personnage qu'on ne pouvait ni cerner dans sa retraite, ni
rejeter hors des frontières, fournit à l'opposition un thème d'incessantes
railleries. « Les correspondances officielles, disaient un jour les Débats,
peuvent se résumer en un seul mot : Juarez continue à être en fuite comme par
le passé. » Ces vaines et longues attentes, en ébranlant la confiance
générale, ne laissaient plus place qu'à un seul désir, celui d'une prompte
évacuation. Dès l'automne de 1865, la baisse de plus en plus accentuée des
fonds mexicains attesta ces dispositions de l'esprit public : les obligations
de l'emprunt, émises à 340 francs, tombèrent au-dessous de 300 francs. La
chute eût été plus complète si la perspective des prochains tirages n'eût été
pour les détenteurs de titres un suprême appât. Dans les premiers jours de
1866, la loterie fut tirée et les lots payés ; mais les plus avisés ne
manquèrent point d'observer que cette bonne aubaine serait sans doute la
dernière. Tandis que ces propos s'échangeaient de la sorte dans les cercles,
à la Bourse, dans les bureaux des journalistes, les masses rurales ou urbaines
suivaient de loin, sans la bien comprendre, cette singulière aventure du
Mexique. Dans les intervalles des sessions, lorsque les députés revenaient
dans leurs campagnes, les paysans les accostaient, leur demandaient quand
finirait la guerre, puis, avec un surcroît d'anxiété, les interrogeaient sur
leur enfant, parti pour quelques mois seulement, et dont ils attendaient
depuis plusieurs années le retour. De temps en temps un acte de décès parvenu
au village ravivait les alarmes sur le sort des absents : on parlait
vaguement de combats qui se succédaient toujours, et aussi d'une terrible
maladie, la fièvre jaune, dont on savait à peine le nom et qui était,
disait-on, plus terrible que le choléra lui-même. A ces entretiens, les cœurs
des mères se serraient, et silencieusement elles priaient Dieu qu'il épargnât
leur fils. L'Empereur
excellait à saisir toutes les nuances, et rien ne lui échappait, pas même ce
blâme discret qui ne se traduit que par le silence. Le Souverain, pour être
éclairé, n'avait d'ailleurs qu'à jeter les yeux autour de lui. Parmi ses
conseillers, plusieurs avaient vu avec appréhension les premiers
développements de l'entreprise ; quelles ne devaient pas être leurs craintes
en présence des embarras croissants ! M. Drouyn de Lhuys, déjà très
préoccupé des complications qui s'annonçaient au centre de l'Europe, prêchait
comme de coutume la prudence. Le maréchal Randon tenait le même langage :
sous aucun prétexte, répétait-il, il ne faut nous ancrer au Mexique et nous
substituer au gouvernement de Maximilien ; autrement notre occupation
deviendrait un état permanent ainsi qu'il est arrivé pour l'occupation de
Rome[31]. Napoléon puisait à une autre
source certaines informations qui avaient, à ses yeux, un prix réel. A
l'armée du Mexique, on écrivait beaucoup, beaucoup trop même. Il n'était
guère d'officier d'état-major qui, ayant saisi quelque fragment des choses
militaires ou politiques, ne cédât à la tentation de mander soit à ses chefs,
soit à ses amis d'Europe, ce qu'il savait ou croyait savoir. Volontiers
l'Empereur se faisait remettre ces correspondances, en gardait des copies ou
des extraits et s'en servait pour compléter, pour contrôler même, les
dépêches officielles. Or ces lettres, écrites du style le plus libre et sur
un ton plus frondeur que ne l'eût voulu la stricte discipline, insistaient
presque toutes sur le désarroi de tous les services, sur l'insuffisance de
Bazaine, déjà bien déchu de son ancienne popularité, sur les mésintelligences
des diverses autorités, aujourd'hui désunies, demain peut-être tout à fait
ennemies. La conclusion à peu près invariable était qu'il fallait au plus tôt
se retirer de ce guêpier du Mexique. C'est ainsi que la lumière se
faisait dans l'esprit de l'Empereur. — Cependant les difficultés, les
conflits de toute sorte qui naissaient de l'expédition venaient tous aboutir
au palais des Tuileries comme en leur naturel confluent. Là convergeaient les
plaintes de Maximilien contre Bazaine, et de Bazaine contre Maximilien : là
arrivaient les remontrances du Corps législatif, qui prêchait l'économie, et
les prières du malheureux archiduc, qui, invoquant « sa situation grave, mais
non désespérée[32] », implorait de nouveaux
subsides : là s'accumulaient les représentations des États-Unis, hautains
dans la mesure de leur fortune ascendante et de nos embarras croissants.
Mécontent, excédé, tiraillé en tous sens, le Souverain s'en prenait par
intervalles au maréchal Bazaine, dont la situa-lion semblait un peu ébranlée.
Le plus souvent son dépit tombait sur Maximilien, dont il avait trop
favorablement jugé l'intelligence et l'énergie. Les deux empereurs s'étaient
mutuellement crus grands hommes ; l'erreur était double, et l'un et l'autre
la reconnaissaient en même temps. La conséquence de tous ces déboires,
c'était une singulière fatigue de tout ce qui louchait au Mexique, un extrême
désir de n'en plus parler. La grande pensée du règne, comme on avait dit
jadis, n'était plus qu'affaire importune. En quoi Napoléon se montrait
injuste envers ses propres desseins : la conception n'avait rien perdu de sa
grandeur ; seulement, pour réussir, elle eût exigé d'autres circonstances,
d'autres moyens, une autre persévérance dans les vues ; elle eût exigé
surtout d'autres instruments, à commencer par l'Empereur des Français
lui-même. Dès les
premiers jours de l'année 1866, les journalistes, alors fort émancipés,
posèrent nettement la question de l'évacuation. En plusieurs articles très
remarqués du Journal des Débats[33], M. Saint-Marc Girardin montra
dans quel dilemme était enfermé le gouvernement français. Il devait, ou se
dégager de l'entreprise mexicaine, ou la poursuivre à tous risques avec des
ressources fort accrues. Quels que fussent ses ménagements pour Maximilien,
le publiciste marquait en un langage d'un vif relief où le portaient ses préférences.
« Quand Napoléon, disait-il, vendit la Louisiane, on le blâma de l'avoir
vendue au prix dérisoire de 34 centimes l'hectare : mais il a épargné à son
pays un siècle de lutte contre les États-Unis. Que la politique de Napoléon
III ne soit pas le contraire de celle de Napoléon Qui terre a guerre a, dit
le proverbe. Ici toutes les mauvaises chances seraient réunies, nous aurions
la guerre et nous n'aurions même pas la terre. » Avec moins d'esprit et
sous une forme moins saisissante, M. Forcade, dans la Revue des Deux
Mondes, formulait le même souhait. Préoccupé surtout des considérations
financières, il démontrait l'impossibilité de continuer notre concours à la
nouvelle monarchie. Chemin faisant, il qualifiait d'un mot très dur, trop dur
même, l'entreprise mexicaine : « Jusqu'à quand, disait-il, persévérerons-nous
dans cette étourderie gigantesque ? » L'heure
était venue où ces vœux seraient entendus. M. Rouher a raconté plus tard à la
suite de quels graves conseils l'évacuation fut décidée. « Tristement et
solennellement, dit-il, nous nous sommes décidés à fixer l'époque de notre
retraite[34]. » En deux longues
dépêches rédigées avec un soin extrême et destinées à la publicité du livre
jaune, le gouvernement français essaya d'établir par avance sa
justification : les prévisions budgétaires ne permettaient plus de nouveaux
sacrifices ; d'un autre côté, tout emprunt, en faveur du nouvel Empire était
impossible. Maximilien, ajoutait-on, n'avait rempli aucun des engagements
financiers du traité de Miramar, ce qui autorisait la France à tenir la
convention pour caduque et à s'en dégager elle-même[35]. Ce langage était plus sensé
que glorieux, mais c'est le malheur de certaines entreprises, qu'elles ne
laissent d'autre choix qu'entre le mal et le pire. Le 22 janvier 1866, en
ouvrant les Chambres, Napoléon annonça sa résolution. « Ainsi que j'en exprimais
l'espoir l'année dernière, dit-il, notre expédition touche à son terme. Je
m'entends avec l'Empereur Maximilien pour fixer l'époque du rappel de nos
troupes. » A bien juger les choses, cette déclaration était l'arrêt de mort
de l'Empire mexicain. Napoléon prévoyait lui-même, dès cette époque, la ruine
de son œuvre. Quelques jours après le discours du Trône, le 31 janvier, dans
une lettre confidentielle au maréchal Bazaine, il invoquait, pour justifier
sa résolution, « les circonstances plus fortes que sa volonté ; » puis il
exhortait le commandant en chef « à travailler de tout son zèle et de toute
son activité pour organiser quelque chose de durable ». « Vous avez, ajoutait-il,
pour accomplir cette tâche difficile, un an ou dix-huit mois. » La fin de la
lettre montrait combien étaient fragiles les espérances de Napoléon. En
termes très nets, il prévoyait l'irrémédiable disgrâce de son, protégé. « Si
par hasard l'Empereur Maximilien n'avait pas l'énergie voulue pour rester au
Mexique après le départ de nos troupes, il faudrait convoquer une junte,
faire organiser un gouvernement et amener, par votre influence, le choix d'un
président de la République dont les pouvoirs devraient durer de six à dix
ans. Ce gouvernement devrait naturellement s'engager à payer la plupart de
nos créances sur le Mexique. » — « Il est clair, poursuivait Napoléon
pour adoucir la dureté de ces paroles, qu'il ne faudra recourir à cette combinaison
qu'à la dernière extrémité ; car mon plus vif désir, c'est que l'Empereur
Maximilien puisse se soutenir[36]. » Ainsi
se dessinait la nouvelle politique napoléonienne. Déjà un messager officiel,
le baron Saillard, était parti de Saint-Nazaire, porteur des instructions
impériales. A lui était réservé de notifier à Maximilien le prochain abandon. VII L'année
1866 avait commencé tristement à Mexico. Le 3 janvier, on avait appris la
mort de Léopold de Belgique, père de l'Impératrice Charlotte : ce n'était pas
seulement un deuil privé, mais un malheur politique ; car, dans les
conjonctures où se trouvait l'Empire, l'appui moral du vieux roi pouvait
devenir une dernière ressource. Aux compliments de condoléances qui lui
furent adressés, Maximilien répondit par des paroles mélancoliques : « Les
forces pourront m'abandonner, le courage, jamais. » Dans ce temps-là même, un
nouvel incident de frontière réveilla toutes les craintes de conflit avec les
États-Unis. Le 5 janvier, la petite ville de Bagdad, située à l'embouchure et
sur la rive droite du Rio Bravo, fut envahie par une troupe de nègres et de
flibustiers américains qui y commirent toutes sortes d'excès. Le gouvernement
de l'Union désavoua l'attentat et en condamna les auteurs. Mais qui pourrait
garantir contre le retour de pareilles incursions ? La situation militaire
était elle-même plus sombre. Le maréchal tendait à restreindre son cercle
d'action bien plus qu'à l'étendre. Chihuahua, abandonnée, puis réoccupée, fut
définitivement évacuée par les Français, le 31 janvier 1866 : deux mois plus
tard, les libéraux y rentrèrent. Bientôt toute la région au nord de Durango
se trouva dégarnie de troupes, sauf un poste qui fut maintenu au Parral. Sur
la côte, Matamoros-et Tampico étaient serrées d'assez près par les guérillas,
de plus en plus audacieuses. Sur ces entrefaites, une perte sensible vint
atteindre le gouvernement de Maximilien. A Mexico, était arrivé, quelques
mois auparavant, un conseiller d'État, M. Langlais, dont on vantait l'esprit
de ressources et les capacités financières Cet appui même manqua à
l'Empereur. Le 23 février 1866, M. Langlois mourut et, au milieu de tant de
chances contraires, ce fut un nouvel espoir qui s'évanouit. On venait de
rendre les derniers devoirs à M. Langlais quand on apprit un assez grave
échec de nos armes. Le 1er mars, à Santa-Isabel, près de Parras, un
détachement français avait été presque entièrement détruit. Jusque dans les
provinces centrales, la sécurité des communications n'était point entière et
on en eut, en ces jours mêmes, la preuve. Une mission belge, qui était venue
notifier l'avènement de Léopold II et qui redescendait de Mexico pour
regagner la côte, fut assaillie, le 4 mars, près du Rio Frio, par une troupe
de bandits : quatre Belges furent blessés, dont l'un mortellement. L'accident
était déplorable, moins encore par lui-même que par l'éclat qui s'ensuivrait.
Que dirait-on en Europe de la pacification du Mexique, de la bonne police de
l'Empire, quand on saurait cette audacieuse attaque contre des diplomates
étrangers, et cela sur la grande route des communications avec la mer, à
dix-sept lieues de Mexico ? C'est
au milieu de ces embarras, de ces tristesses croissantes, qu'était arrivé de
Paris, dès le milieu de février, le baron Saillard. Quoique très pénétré de
ses périls, Maximilien n'était point préparé à ce que la France l'abandonnât.
Il avait sous les yeux la convention de Miramar, très dure dans ses exigences
financières, mais cependant très tutélaire pour l'Empire nouveau. A la lettre
même du traité s'ajoutaient pour lui tontes les promesses d'assistance que
jadis, avant son départ de l'Europe, il avait reçues de Napoléon. Dominé par
ces souvenirs, il ne put s'imaginer un revirement si subit ni si complet. Il
crut à un avis vague plutôt qu'à un dessein arrêté ; il se persuada que le
Cabinet des Tuileries était mal renseigné ; il s'en prit à son représentant à
Paris, M. Hidalgo. Le texte même du discours du Trône, qui lui parvint peu
après, ne réussit point à l'éclairer. M. Saillard n'avait ni le rang
officiel, ni l'autorité qui s'impose ; peut-être aussi n'osa-t-il point
braver la mauvaise humeur du prince ou le réduire au désespoir par une
brutale révélation de toute vérité ? La mission du messager impérial était
d'ailleurs fort délicate. Il devait, de concert avec Maximilien, régler une
nouvelle convection financière et fixer le terme de l'évacuation. Mais
était-il possible que le malheureux souverain se prêtât à cette cruelle
entente ? Il pourrait subir la loi de son protecteur, mais non marquer
lui-même l'heure où il serait abandonné. Après un court séjour à Mexico, M.
Saillard redescendit vers la côte, sans rapporter dans son pays aucun accord,
sans avoir déposé dans l'esprit du prince autre chose qu'un avis inquiétant
qui aurait besoin d'être confirmé. Déjà anxieux, mais encore plein
d'illusions, ne pouvant concevoir chez son puissant allié une retraite si peu
glorieuse, Maximilien se décida à expédier en Europe un nouvel envoyé. Le
choix du souverain se porta sur le général Almonte, jadis très en crédit
auprès de Napoléon, et qui remplacerait M. Hidalgo. Quel
que fût son persistant optimisme, Maximilien sentait clairement qu'un jour
viendrait où il n'aurait à compter pour se soutenir que sur lui-même et sur
sa patrie d'adoption. La mission de M. Saillard, même interprétée dans son
sens le moins défavorable, avait la portée d'un premier avertissement.
Aiguillonné par la nécessité, le prince s'appliqua à utiliser ses ressources
et surtout à créer la chose indispensable entre toutes, à savoir une force
publique indépendante des troupes françaises. Les seuls éléments solides de
l'armée mexicaine étaient les régiments de Mejia, quelques bataillons de
l'ancienne division Marquez, et aussi un régiment de cavalerie, placé, sous
les ordres du colonel Lopez et désigné sous le nom de régiment de
l'Impératrice. Les gardes rurales, sorte de milice locale récemment créée,
offriraient peu de consistance, à moins qu'elles ne fussent commandées par
des chefs très dévoués à l'Empire. Pour renforcer tous ces corps, on songea à
organiser des bataillons dits de chasseurs du Mexique, composés de
soldats indigènes, mais avec des cadres en partie français. Les volontaires
autrichiens et belges, la légion étrangère française laissée au service de
Maximilien, compléteraient cette organisation. On dira plus loin comment ces
essais furent poursuivis, quels résultats partiels furent obtenus, et
comment, à l'heure de l'évacuation, le souci de ramener sains et saufs tous
les Européens fit oublier les promesses faites à notre allié. Dès le printemps
de 186G, un obstacle terrible entravait toutes les tentatives de réforme,
compromettait le fonctionnement de tous les services militaires ou civils,
c'était l'extrême pénurie du Trésor. De l'emprunt, il ne restait plus rien,
et tout nouvel appel au crédit eût été pure folie. Les recettes des douanes
étaient absorbées en partie par diverses délégations ; en certains ports
d'ailleurs, comme Matamoros et Tampico, menacés du côté de la terre par les
libéraux, le mouvement du commerce s'était sensiblement amoindri. Le
recouvrement des autres revenus publics était aussi difficile qu'incertain.
L'Empereur supprima des emplois, diminua des deux tiers sa liste civile,
mesures partielles qui ne pouvaient rien sauver. Les rapports venus de tous
côtés révélaient une détresse poussée jusqu'à l'indigence. Dans le nord de
l'Empire, Mejia ne vivait que d'expédients Un autre général, Quiroja, pour
nourrir ses hommes, était obligé d'exiger le paiement anticipé des
Contributions. La solde des officiers était en retard, le prêt journalier des
soldats n'était point assuré, le fourrage manquait pour les chevaux. Les
troupes austro-belges étaient endettées et consommaient les dernières
provisions des places de guerre. Le seul secours était la France, et elle
commençait à se désintéresser du Mexique. Témoin de ces misères, Bazaine
avait déjà consenti plusieurs avances, et au-delà de ce que lui prescrivaient
ses instructions. Jusque dans ce bienfait, il y avait quelque chose
d'humiliant pour l'infortuné prince, réduit à remercier ce même maréchal qui
lui apparaissait par d'autres côtés comme suspect, presque comme ennemi. Le
1er mai 1866, comme les besoins étaient plus pressants que jamais, un grand
conseil se tint sous la présidence de Maximilien. L'Empereur exposa l'état du
Trésor, parla de banqueroute et, faisant taire sa fierté, sollicita un
nouveau subside. Les dépêches venues de Paris prescrivaient d'arrêter le
compte du gouvernement mexicain. La nécessité faisant loi, Bazaine interpréta
ses ordres et, en attendant de nouvelles instructions de Paris, consentit un
prêt mensuel de 2.500.000 francs. Cette avance serait remboursable, sauf
arrangements ultérieurs, sur ces malheureuses douanes maritimes qui devaient
pourvoir à tant de choses. La somme fut versée, et cette précaire ressource
assura à l'Empire quelques jours de vie. C'est
en vain que Maximilien eût désormais compté sur la France. Bazaine, qu'à
juste titre on accusa souvent de dureté, s'exposait alors à ce qu'on le taxât
de faiblesse. Désabusé de son rêve, Napoléon se raidissait contre la pitié.
Tout contribuait à l'affermir dans sa nouvelle politique. Le baron Saillard,
revenu du Mexique, en avait rapporté, dit-on, l'impression d'une ruine
inévitable. Tandis que la voix de Maximilien était timide comme celle du
malheur, la voix des États-Unis était arrogante comme celle de la prospérité.
Les Américains réclamaient impérieusement l'évacuation, et, en attendant,
soulevaient toute espèce de querelles, tantôt à propos du recrutement d'un
bataillon égyptien pour la garnison de la Vera-Cruz, tantôt à propos
d'enrôlements qui se faisaient à Trieste pour la légion autrichienne. Le
Corps législatif, bien que toujours dévoué, ne formait phis qu'un vœu, celui
qu'on ne parlât plus du Mexique, sinon pour régler le compte définitif de cette
affaire désormais condamnée. Entre la Prusse et l'Autriche se développait le
conflit qui bientôt amènerait la guerre, et ce grand débat tenait l'Europe
attentive. Napoléon eut hâte d'en finir et, faute d'entente avec Maximilien,
jugea bon de régler tout seul le sort de son allié. Le 22 janvier, en ouvrant
les Chambres, il avait annoncé l'évacuation. Le Moniteur du 5 avril en
précisa les dates. Le rapatriement s'opérerait en trois départs : le premier
à l'automne de 1866, le second et le troisième au printemps et à l'automne de
1867. La résolution fut notifiée au gouvernement des États-Unis, qui prit
acte de la communication, affecta d'y voir un engagement et célébra notre
retraite comme une victoire de sa diplomatie. Dans
l'entrefaite, Almonte était arrivé en Europe. Jadis il avait quitté la
France, comblé des témoignages de Napoléon, et en précurseur de l'Empire
nouveau. Aujourd'hui, il invoquerait une faveur refroidie, une amitié à
charge, des souvenirs importuns. Comme il venait de débarquer, il put se convaincre
que l'attention publique, tout entière aux événements d'Allemagne, se
détournait déjà du Mexique comme d'une chose finie. Cependant ses
instructions reflétaient les espérances qu'on entretenait encore à Mexico :
il devait demander la continuation du secours français, secours en hommes,
secours en argent, en autres termes, l'observation du traité de Miramar,
entendu dans son sens le plus large, le plus favorable, et avec toutes les
extensions que comporterait la plus bienveillante amitié. La réponse,
renfermée dans une note officielle datée du 31 mai, fut un refus non
seulement très formel, mais assez âpre de ton pour décourager toute nouvelle
insistance. On eût dit que Napoléon, si courtois d'ordinaire, eût emprunté
aux États-Unis quelques-unes de leurs plus dures formules pote• les appliquer
à son allié. Le gouvernement des Tuileries affectait la surprise ; il
s'étonnait de l'ignorance où vivait la Cour du Mexique ; il proclamait ses
devoirs envers son propre pays, lesquels étaient les premiers de tous. Venant
au traité de Miramar, il rappelait que la France en avait acquitté toutes les
charges, tandis que Maximilien, de son côté, n'en avait que bien
incomplètement exécuté les clauses. D'assez aigres récriminations suivaient,
comme si le protecteur, prenant les devants, eût voulu prévenir les reproches
du protégé. La conclusion se résumait en un véritable ultimatum : au point de
vue financier, une nouvelle convention serait soumise à Maximilien, par
laquelle il s'engagerait à céder au gouvernement français, pour le
remboursement de ses avances, la moitié du produit des douanes maritimes ;
que si cet accord était accepté, les termes d'évacuation annoncés par le
Moniteur seraient maintenus ; dans le cas contraire, le rapatriement pourrait
s'opérer aussitôt. Dans le même temps, et comme pour accentuer ces dures
conditions, le ministre de la Guerre recommandait à Bazaine de ne point
renouveler les subsides mensuels qu'il avait cru devoir consentir. Telle
était la note du 31 mai, tel était l'accueil fait au général Almonte. Tant de
rigueur serait inexplicable si le but secret n'eût été dès lors, en arrachant
à Maximilien toutes ses ressources, de le réduire à l'abdication.
L'entreprise du Mexique étant condamnée, nous ne pouvions partir sans
inquiétude, sans remords, sans diminution de notre dignité, si le prince
restait seul aux mains de ses ennemis. Combien notre condition serait moins
mauvaise si l'Empereur se rembarquait avec nous ! Alors nous ne laisserions
rien au Mexique : bien plus, notre responsabilité s'absorberait dans celle de
l'archiduc, dont l'infortune ne serait même pas glorieuse, et qui, réputé
insuffisant, incapable ou inerte, porterait aux yeux du monde le poids de
l'insuccès. Vers la
fin de juin, on connut à Mexico les volontés de Napoléon. On avait pu
révoquer en doute le langage de M. Saillard ; la lumière était désormais
complète. La crise éclata, proportionnée à la grandeur des espérances où l'on
s'était complu. L'abattement s'accrut par les inquiétantes nouvelles qui
arrivaient de tous les points de l'Empire. Le 15 juin, un convoi qui se
rendait de Matamoros à Monterey, sous la conduite de 1.600 Mexicains et de
300 Autrichiens, avait été enlevé près de Camargo par les Juaristes après un
sanglant combat. Le 23 juin, Mejia avait été contraint d'abandonner Matamoros
et s'était embarqué pour la Vera-Cruz avec les troupes qui lui restaient.
Quelques jours auparavant, la ville d'Hermosillo, ayant été prise par les
libéraux, avait été mise à sac ; et ces représailles montraient d'avance
quels châtiments puniraient la fidélité à l'Empire. Le Moniteur français, en
publiant les dates de notre évacuation, avait comblé de joie les Juaristes et
consterné les Impériaux. Les défections se multipliaient parmi les gardes
rurales. Les fonctionnaires civils, mesurant l'heure précise où ils seraient
abandonnés, cherchaient anxieusement un prétexte pour rompre à temps leurs
liens. Les chefs militaires n'étaient pas moins perplexes et, si nous en
croyons les documents venus d'Amérique[37], plusieurs ne demeurèrent fidèles
que par l'impuissance où ils furent de faire agréer par Juarez les conditions
de leur soumission. Les libéraux, écrivait en ce temps-là l'un des officiers
du corps expéditionnaire, n'étaient jusqu'ici qu'un parti dissident, les
voici qui deviennent presque un parti belligérant[38]. Irrité
de l'abandon, se jugeant joué et trahi, Maximilien ne pouvait se persuader
que Napoléon voulût détruire l'œuvre que jadis il avait fondée. Il croyait à
quelque intrigue partie du Mexique et volontiers portait ses soupçons sur
Bazaine. Nous avons déjà dit ses rapports avec le maréchal. Ils avaient été
jusque-là de nature singulière, et tellement mêlés de gracieux témoignages et
d'aigres récriminations qu'on ne savait ce qui l'emportait, ou la
reconnaissance pour le secours, ou l'impatience du joug. Dans les derniers
temps, l'Empereur avait chaudement remercié Bazaine pour l'appui financier
qu'il lui avait prêté : puis, en voyant le commandant en chef restreindre son
occupation, concentrer ses troupes, abandonner aux dissidents les provinces
septentrionales, préparer, pour ainsi dire, les lignes d'étapes pour sa
retraite, sa désapprobation s'était traduite en termes assez vifs. Le
mécontentement n'avait pas été jusqu'à la rupture ; et sur ces entrefaites,
comme le maréchal était devenu père, les souverains, par une haute marque de
faveur, avaient tenu l'enfant sur les fonts baptismaux. A la nouvelle de
l'évacuation prochaine, tous les souvenirs des anciens dissentiments se
ravivèrent dans l'esprit de l'Empereur ; il récapitula ses anciens griefs,
les fixa même dans une sorte de mémoire, comme pour n'en rien laisser
oublier. Le commandant en chef, qui partait pour San-Luis de Potosi, s'étant
présenté au palais pour prendre congé du souverain, celui-ci saisit un
prétexte et déclina tout entretien. Cependant, au milieu des périls qui déjà
s'annonçaient, une question dominait tout le reste, celle de savoir s'il ne
convenait pas de prévenir par une abdication l'inévitable chute. Tandis que
Bazaine s'éloignait pour rejoindre ses troupes, cette grave éventualité fut
discutée dans le palais impérial. Des avis secrets venus des personnes de
l'entourage parvinrent jusqu'au Monarque et le conjurèrent de céder à la
mauvaise fortune. L'un des plus ardents à conseiller cette résolution fut
l'un des officiers de notre armée, le capitaine Pierron, chef du cabinet
militaire de Maximilien. Le prince, disait-on, impuissant désormais à garder
son rôle d'empereur, ne pourrait plus se maintenir qu'au prix d'expédients
qui le rabaisseraient au niveau des anciens chefs de parti. Mieux valait une
abdication qui, publiée à cette heure, ne paraitrait pas encore imposée par
la force[39]. En
cette grande confusion, il appartint à l'Impératrice de relever momentanément
les espérances. Son caractère était plus viril, ses ambitions plus tenaces.
Puisque tous les ambassadeurs avaient échoué, elle partirait pour l'Europe,
irait à Paris, verrait l'Empereur : elle arracherait à Napoléon son dernier
mot, et, s'il avait résolu d'abandonner son allié, elle l'obligerait du moins
à publier son déshonneur. La première pensée fut de ne point ébruiter le
projet ; puis, comme le secret ne pouvait être gardé, le Journal officiel
de Mexico annonça le départ. Le dessein était plus courageux que
n'étaient grandes les chances de succès. Le malheureux Maximilien avait perdu
tous ses appuis. En dehors de la France, à qui s'adresserait-on ? A
l'Autriche ? Jamais elle n'avait été chaleureuse, et elle était aujourd'hui
absorbée par ses propres périls. A. la Belgique ? Léopold Ier était mort. Au
Pape ? Le conflit religieux n'était pas apaisé. Aux grands soucis
s'ajoutaient les mesquins embarras. La détresse était telle qu'on eut,
dit-on, quelque peine à réunir pour l'auguste voyageuse et pour sa suite
l'argent de la route. Le mémoire rédigé contre Bazaine fut remis à
l'Impératrice. Il était fort accusateur, et jusqu'à l'excès, car on
calomniait le maréchal quand il eût peut-être suffi d'en médire. La princesse
quitta Mexico le 8 juillet. Le départ laissa l'impression non d'une
solennelle ambassade qui consoliderait l'Empire, mais d'un écroulement qui
commençait. Maximilien accompagna son épouse jusqu'au Rio Frio, puis, la
séparation consommée, celle-ci descendit seule vers la mer. Le voyage,
attristé par les préoccupations de la politique, fut 'incommode, presque
dangereux ; car les pluies continuelles rendaient les chemins peu
praticables, et la fièvre jaune sévissait alors dans toute son intensité. Le
15 juillet, on atteignit la Vera-Cruz. Même aux jours les meilleurs, le
peuple de cette ville avait montré peu de faveur pour l'intervention : quels
ne devaient pas être ses sentiments alors que l'Empire déclinait ! Une foule
considérable stationnait sur le môle, mais dans une silencieuse malveillance
; tout au plus quelques têtes se découvrirent, faible témoignage qui n'était
que sympathie pour le malheur. Au large mouillait le paquebot
l'Impératrice-Eugénie, prêt à partir pour Saint-Nazaire. Cependant le
capitaine du port n'avait préparé aucun canot mexicain. A la hâte, une
embarcation française fut aménagée. Avec une sorte d'impatience fébrile qui
fut rappelée plus tard, l'Impératrice insista pour que le pavillon du Mexique
fût arboré à la poupe à la place du drapeau tricolore, et, tout en s'étonnant
un peu de cette exigence, on y satisfit avec un empressement respectueux[40]. Nos marins s'appliquèrent avec
leur habituelle générosité à réparer ce qu'avait d'attristant la froideur de
la population indigène. Le canon du Magellan tonna, et les matelots d'un
bâtiment amarré près du fort poussèrent les cris répétés de Vive
l'Empereur ! vive l'Impératrice ! Un peu réconfortée par cet appareil
officiel qui distrayait sa douleur, la souveraine accosta enfin le steamer.
Arrivée sur le pont, elle conversa pendant un quart d'heure encore avec le
capitaine de vaisseau Cloué qui l'avait accompagnée jusque-là. Dans ce
dernier entretien, elle affecta la sérénité, la confiance ; surtout elle
s'efforça de transformer en revoir ce qui, aux yeux du plus grand nombre,
semblait adieu. Comme le paquebot allait s'ébranler et comme le commandant
Cloué prenait congé d'elle, elle lui dit ces mots qui furent les derniers :
« Je m'éloigne, mais je serai de retour dans trois mois. » Hélas ! en mettant le pied sur le sol de l'ancien continent, la malheureuse princesse trouvait l'Autriche vaincue, l'Europe désorientée, la France contrainte à concentrer ses forces pour des luttes peut-être prochaines, et, au milieu du tumulte de cette querelle agrandie, la voix de ses plaintes se perdait. |
[1]
Voir Documents diplomatiques, année 1863, p. 127-130.
[2]
Le général de Castagny avait remplacé dans le commandement de l'une des
divisions le général Bazaine, appelé au commandement en chef.
[3]
Voir Emmanuel DOMENECH,
Juarez et Maximilien, Correspondances inédites, t. III, p. 156-158.
[4]
Morning-Post, 4 février 1862.
[5]
Lettre du 22 janvier 1862. (Le Secret de l'Empereur, t. II, p. 227.)
[6]
Voir Lettere e documenti del Barone Ricasoli, t. VI, p. 330 et p.
357-361.
[7]
Voir Moniteur, 5 février 1864.
[8]
Voir Emmanuel DOMENECH,
Juarez et Maximilien, Correspondances inédites, t. III, p. 157.
[9]
Dépêche de M. le duc de Gramont, 30 septembre 1863. (Correspondance inédite.)
[10]
Times, 7 octobre 1863.
[11]
Voir Souvenirs du général Fleury, t. II, p. 266.
[12]
Moniteur de 1864, p. 40.
[13]
Voir Moniteur, 2 et 3 mars 1864.
[14]
29 février 1864.
[15]
Executive document, 1865-1866, t. II, p. 364.
[16]
Dépêche du 5 avril 1864. (Correspondance inédite.)
[17]
Lettre à M. Fould, 15 avril. (Moniteur, 19 avril 1864.)
[18]
Proclamation du 2 octobre 1865.
[19]
Lettre au colonel Van der Smissen. (VAN DER
SMISSEN, Souvenirs
du Mexique, p. 98.)
[20]
Voir dépêche de lord Cowley à lord Russell, 24 septembre 1861. (Correspondence
respecting the affairs of Mexico, p. 58-59.) — Voir aussi dépêche du
ministre d'Espagne à Washington, à M. Calderon-Collantès, 14 octobre 1861, et
dépêche de M. Calderon-Collantès au ministre d'Espagne à Washington, 16
novembre 1861. (Documents communiqués au Parlement espagnol sur les affaires
du Mexique, 1861-1862.)
[21]
Correspondence relative to the present condition of Mexico communicated to
the house of representatives by the department of state, Washington, 1862,
p. 208.
[22]
Voir Documents diplomatiques, 1863, p. 116-119, 121-122. — Voir aussi
dépêche de M. Dayton à M. Seward, 24 avril 1863 et de M. Seward à M. Dayton, 8
mai 1863. (Papers relative to Mexican affairs, communicated to the Senate,
Washington, 1864, p. 449 et 453.)
[23]
Chambre des Communes, 39 juin 1863. (Parliamentary debates, t. CLXX, p.
1777.)
[24]
Voir Papers relative to Mexican affairs, Washington, 1864, p. 465.
[25]
Voir dépêche de M. Dayton à M. Seward, 9 octobre 1863. (Papers relative to
Mexican affairs, Washington, 1864, p. 471.)
[26]
Dépêche de M. Dayton à M. Seward, 22 avril 1864. (Executive documents,
1865-1866, 2e partie, p. 378.)
[27]
M. Drouyn de Lhuys à M. Bigelow, 7 août 1865. (Documents diplomatiques,
1866, p. 193.)
[28]
Voir Executive documents, Mexican affairs, 1865-1866, 1re partie, p.
346, et suiv.
[29]
Voir Documents diplomatiques, 1866, p. 204 et suiv., 210, 212 et suiv.
[30]
Voir dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. de Montholon, 9 janvier 1866. (Documents
diplomatiques, p. 216 et suiv.)
[31]
Rapport à l'Empereur, 5 octobre 1865. (Voir RANDON, Mémoires, t. II, p. 103 et
104.)
[32]
Lettre du 20 octobre 1865. (Papiers des Tuileries, t. I, p. 96.)
[33]
Journal des Débats, 12 et 19 janvier 1866.
[34]
Voir Discours de M. Rouher au Corps législatif, 10 juillet 1867.
[35]
Voir dépêches de M. Drouyn de Lhuys à M. Dano, 14 et 15 janvier 1866. (Documents
diplomatiques, 1866, p. 32-36.)
[36]
Lettre de Napoléon III au maréchal Bazaine, 31 janvier. (M. Paul GAULOT, l'Empire de
Maximilien, p. 326-327.)
[37]
Executive documents, 1867, p. 250-251.
[38]
Lettre du lieutenant-colonel Bressonnet au général ***. (Papiers des
Tuileries, t. II, p. 207.)
[39]
Voir l'Intervention française au Mexique, 1868. p. 248-251.
[40]
La Marine française au Mexique, par le capitaine de vaisseau RIVIÈRE, p. 190.