HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME QUATRIÈME

 

LIVRE XXV. — L'EMPIRE DE MAXIMILIEN.

 

 

SOMMAIRE. I. — Le général Bazaine : sous quels auspices il inaugurait son commandement. — De quelle politique serait-il l'instrument ? — Campagne militaire pendant l'automne de 1863, et de quels côtés se portent les opérations : adhésions au régime nouveau. — Comment toutes choses semblent préparées pour l'Empire.
II. — Maximilien ; sa jeunesse, ses tendances. — Premiers pourparlers pour la couronne du Mexique : comment le projet subit ensuite un temps d'arrêt. L'Assemblée des notables (juillet 1863). — Les délégués mexicains se rendent à Miramar et offrent au prince de régner sur le Mexique. — Réponse de l'archiduc et quels sont ses vrais sentiments. — Quels avertissements venus du Mexique, des puissances de l'Europe, de la France même, auraient dû éclairer Maximilien. — Avertissements venus du Corps législatif : demande de crédits supplémentaires : la discussion de l'adresse, M. Thiers, M. Berryer (25 janvier 1864.). — Quelles nouvelles favorables sur la pacification du Mexique viennent confirmer l'archiduc dans ses fatales illusions. — Voyage de l'archiduc Maximilien et de l'archiduchesse Charlotte à Bruxelles, à Paris, à Londres. — Quelle convention, connue sous le nom de Convention de Miramar, est élaborée entre Napoléon et le futur souverain : caractère de cette convention et comment elle met le Prince en état d'insolvabilité avant qu'il ait pu régner. — Derniers incidents et derniers retards. — Maximilien accepte officiellement la couronne du Mexique (10 avril 1864). — Derniers jours au château de Miramar et départ pour le Mexique.
III. — Arrivée à la Vera-Cruz et accueil de la population mexicaine. — Les partis au Mexique et commuent Maximilien évolue vers les libéraux. — Cette évolution laisse présager de quelle façon seront tranchées les affaires religieuses : les biens ecclésiastiques : le nonce du Pape : décret de l'Empereur confirmant d'une façon générale les ventes des biens d'Église. — Comment les succès militaires ajournent pour quelque temps les embarras : campagne au nord du Mexique (été et automne de 1864) : Juarez obligé de fuir à Chichuahua : opérations au sud : siège et prise d'Oajaca (février 1865). — Comment l'espoir passager d'une pacification complète fait place à de nouvelles inquiétudes : opérations militaires sur le littoral du Pacifique, dans le Michoacan, dans les provinces septentrionales de l'Empire.
IV. — Vue générale du gouvernement de Maximilien : l'esprit public ; leu fonctionnaires ; l'armée ; quelle cause particulière inspire la timidité ; obstacles que la nature et les mœurs opposent à la pacification ; comment les richesses du pays demeurent inexploitées ; l'état financier, emprunts de 1864 et de 1865, dans quelles conditions ils sont contractés, ce qu'en retire Maximilien. —L'empereur Maximilien : ses qualités et ses défauts ; en quoi il est peu approprié à son rôle. — Les deux pouvoirs : Maximilien et Bazaine : premiers tiraillements : relations de l'un et de l'autre jusqu'à la fin de 1865.
V. — Les Etats-Unis : comment ils envisagent, à l'origine, l'expédition du Mexique ; comment ils refusent de s'associer à la convention du 31 octobre. — Comment les embarras de la guerre de Sécession paralysent leur hostilité : divers symptômes de malveillance. — De quelle façon les États-Unis refusent de reconnaître Maximilien. — Fin de la guerre de sécession. — De quelle façon le cabinet de Washington gradue ses hardiesses : événements divers ; essais de colonisation au nord du Mexique ; incidents de frontières dans la région de Matamoros. — Comment les Etats-Unis insistent pour l'évacuation. — Extrême tension des rapports entre les cabinets de Paris et de Washington.
VI. — La France ; ses dispositions vis-à-vis du Mexique. —Le Corps législatif ; son attitude ; comment ses critiques se portent sur le terrain financier. L'opinion publique. — Comment le blâme, discret mais très clair, monte jusqu'à l'Empereur. — Langage de la presse au commencement de 1866. — Comment l'Empereur, en ouvrant la session, annonce les pourparlers pour l'évacuation.
VII. — De quelle façon l'année 1866 commence à Mexico : quelles illusions subsistent encore à la cour de Maximilien. — Envoi d'Almonte à Paris. Gouvernement de Maximilien : armée ; détresse extrême des finances. Échec des demandes d'Almonte : le Moniteur du 5 avril et la note du 31 mai ; comment peut s'expliquer l'extrême dureté du gouvernement français. Consternation à Mexico : partis divers. — Départ de l'impératrice Charlotte pour Paris.

 

I

Le 1er octobre 1863, le général Bazaine avait pris le commandement des forces françaises au Mexique. On a dit sous quels auspices favorables il avait inauguré ses hautes fonctions. Officiers et soldats, médiocrement confiants dans Forey, avaient salué avec joie leur nouveau général et reporté sur lui leurs meilleures espérances. Le corps expéditionnaire, accru par une brigade de réserve débarquée au printemps et par divers détachements qui s'étaient échelonnés pendant l'été, atteignait alors le chiffre de 34 mille hommes. Jamais armée ne fut plus solide, plus aguerrie, plus vaillante. A ces troupes il convenait de joindre les contingents indigènes, ni bien nombreux encore ni bien sûrs, mais qui grossiraient sans doute dans la proportion de nos succès. Dans la région de Mexico, la paix publique semblait affermie, et l'importance de nos effectifs permettrait d'étendre assez largement le cercle de notre action. Il y a d'ailleurs pour tous les pouvoirs, quels qu'ils soient, une ère presque toujours facile, c'est celle du début. En ces heures privilégiées, une sorte de bonne volonté générale adoucit les dissentiments et conjure les crises : déjà les difficultés apparaissent, mais elles n'ont point encore atteint l'état aigu : les attentes ne sont pas encore trompées et l'esprit d'hostilité demeure à l'état latent. Bazaine arrivait à cette heure propice, et son habileté, réelle quoiqu’un peu vulgaire, suffirait, pour quelque temps du moins, à imaginer des expédients, à trouver des solutions provisoires, à reculer en un mot les grands embarras.

De quelle politique le général Bazaine serait-il l'instrument ? On aurait pu se le demander tout d'abord. Au printemps de 1863, les lents progrès de notre armée, l'inertie du parti réactionnaire, les longueurs du siège de Puebla avaient déterminé à Paris une sorte de mouvement de recul : on en trouve la preuve dans les lettres du maréchal Randon, dans les dépêches mêmes de M. Drouyn de Lhuys. Le ministre des affaires étrangères, ainsi qu'on s'en souvient, engageait Forey à s'aboucher, au lendemain de la victoire finale, avec celui des chefs mexicains qui aurait le plus de chances de dominer les factions, à provoquer en sa faveur un vote national et à lui abandonner la réorganisation du pays. De ces vues modestes à l'ample conception d'un établissement monarchique là distance était grande. Quand Forey, non encore en possession de ces dépêches, et croyant se conformer à la pensée de Napoléon, avait convoqué l'Assemblée des notables d'où étaient sortis la proclamation de la monarchie et le choix de Maximilien, cette manifestation avait été jugée excessive, prématurée, maladroite. Le rappel de M. de Saligny avait paru un nouveau signe de revirement. Heureux si cette sage modération eût prévalu, et si l'Empereur, ayant satisfait à l'honneur de ses armes, se fût dégagé à temps d'une entreprise grandiose à distance, mais, de près, féconde en déceptions. Il n'en fut, hélas ! point ainsi, et s'il y eut hésitation ou regret, les traces s'en effacèrent bientôt. Comme le général Bazaine entrait dans l'exercice de son commandement, deux dépêches de M. Drouyn de Lhuys lui arrivèrent, qui restituaient au programme impérial toute son ampleur. Ce programme s'inspirait du plus large libéralisme. Le ministre désavouait toute politique réactionnaire et répétait à satiété qu'aucune pression ne devrait être exercée sur la nation mexicaine. La décision de l'Assemblée des notables, disait-il, est un indice, un indice seulement : ... « C'est des entrailles mêmes du pays, ajoutait-il, que doit sortir sa régénération... » Telle était la part faite à l'esprit moderne, tel était l'hommage au droit populaire. Mais, à travers ces ménagements de langage, apparaissait un dessein désormais bien net et arrêté. Non, on ne désavouait point les plans monarchiques ; la seule chose qu'on désavouât, c'étaient les procédés trop autoritaires de Forey et de Saligny, disposés à accepter comme suffisant un simulacre de consultation nationale. M. Drouyn de Lhuys parlait de l'élaboration « du nouveau régime politique qui devrait remplacer au Mexique le bruit des armes ». Et il ajoutait, toujours en réservant la consécration plébiscitaire : « Nous applaudissons au choix du prince éminent que l'Assemblée a appelé au trône[1]. »

Ces instructions imposaient au général Bazaine une tâche qui ne laissait pas que d'être fort étendue. Les dépêches impériales ne parlaient que de paix, de régénération, de liberté. C'était à merveille ; mais ce qui finirait, croyait-on, par un embrassement général devrait commencer les armes à la main. Pour recueillir les vœux du peuple mexicain, il faudrait arriver jusqu'à lui ; pour arriver jusqu'à lui, il faudrait pénétrer dans les immenses provinces soustraites encore à notre action. De là la perspective d'une campagne assez laborieuse, tant était vaste le rayon où l'on opérerait ! Heureusement, tout concourait alors à faciliter notre œuvre. Avec l'automne allait commencer la saison la plus favorable aux marches militaires. Nos récents succès, l'accueil que nous avions reçu à Mexico, avaient affaibli parmi nos adversaires l'esprit de résistance. Que si quelques difficultés se rencontraient, on comptait, pour les vaincre, sur Bazaine, dont nul, en ce temps-là, ne mettait en doute la prévoyance et l'activité.

Le premier soin du commandant en chef fut d'assurer sa ligne de communication vers la mer. Dans ce but, il fit occuper solidement Puebla, Tehuacan, Orizaba, Cordova, Jalapa. S'étant de la sorte garanti contre toute surprise, il prépara le grand mouvement offensif qui le porterait au cœur même de la contrée. De Mexico partaient deux routes carrossables qui, se dirigeant l'une et l'autre vers le nord-ouest, desservaient des districts généralement riches et assez peuplés. La première passait par Toluca, Morelia, la Barca ; la seconde, beaucoup mieux entretenue, était tracée par Queretaro, Léon et Lagos : toutes deux aboutissaient à Guadalajara. De là la voie se prolongeait jusqu'à San-Blas, située sur le littoral du Pacifique. Quiconque serait assuré de ces deux artères pourrait aspirer à la conquête du Mexique tout entier ; car du même coup l'adversaire, dont les forces seraient divisées en deux tronçons, se trouverait rejeté, soit au nord, soit au sud, vers les provinces les moins habitées, les moins fécondes en ressources. C'est d'après ces considérations que Bazaine régla son plan. Il organisa deux grosses colonnes : l'une composée de la division Castagny[2], à laquelle furent adjoints les contingents de Marquez ; l'autre formée de la division Douay, renforcée elle-même des auxiliaires de Mejia. Toutes deux furent dirigées vers Guadalajara, la colonne Douay par la route de Queretaro, la colonne Castagny, avec laquelle marcha Bazaine, par la route de Morelia. Autant les opérations primitives avaient été lentes, autant fut prompte la nouvelle campagne. Les deux colonnes, suivant chacune l'itinéraire fixé, s'avancèrent d'une allure rapide, franchissant en certains jours jusqu'à huit ou neuf lieues et polissant devant elles les bandes ennemies. Cette audace produisit ses fruits. A notre approche, les Juaristes, confondus d'une telle assurance, voyaient fondre leurs contingents et sentaient s'évanouir ce qui leur restait d'espoir. Aucun engagement d'ensemble, mais de simples escarmouches ; en revanche, de grandes fatigues par la longueur des étapes et, en certains endroits, par la difficulté des chemins. Ce fut moins une guerre qu'une promenade militaire, mais une promenade singulièrement rude, qui exigeait un chef prévoyant et des troupes aguerries. On occupa successivement Queretaro, Acambaro, Morelia, Guanajuato, Silao, Léon, Lagos. Les seules rencontres de quelque importance furent une attaque d'Uraga contre Morelia défendue victorieusement par Marquez, et un brillant combat de cavalerie livré par le colonel Margueritte en avant de Zamora. Le 5 janvier 1864, les Français entrèrent sans résistance dans Guadalajara, la seconde ville du Mexique par sa population et ses ressources. Dans le même temps, Mejia, poussant une pointe vers le nord, s'emparait de San-Luis de Potosi, déjà désertée par Juarez qui s'établit un peu plus tard à Monterey. Bazaine était agent politique, que dis-je ? agent électoral autant que chef militaire. Il n'avait eu garde de l'oublier. Chemin faisant, il organisait la consultation nationale d'où l'Empire sortirait. En chaque ville, des actes d'adhésions étaient préparés par les municipalités. Les adhésions étaient constatées par des procès-verbaux qui bientôt seraient rassemblés et seraient offerts au futur Empereur comme la preuve des sympathies que le Mexique lui réservait.

C'est sous ces auspices que s'ouvrit l'année 1864. Aux yeux de tout observateur clairvoyant se montraient déjà les germes des difficultés qui ne tarderaient pas à se développer et porteraient plus tard en toutes choses une inextricable confusion. Mais les apparences étaient assez brillantes, et en forçant légèrement les couleurs on pourrait, sans trop altérer la vérité, composer, à l'usage de l'Europe, un tableau séduisant. Dès le 27 novembre 1863, le général Almonte mandait à l'archiduc Maximilien que les trois quarts du territoire et les quatre cinquièmes de la population étaient acquis à l'Empire. Il annonçait la retraite de Juarez, le désarroi des libéraux, la marche triomphale de l'armée franco-mexicaine. Il convenait de quelques embarras dans l'ordre religieux, mais sans insister outre mesure sur cette désagréable complication. « La résistance, ajoutait-il, ne consiste plus que dans des actes isolés de brigandage ; la répression de ces désordres est affaire de police ou de gendarmerie... Je considère l'Empire comme un fait accompli, continuait le général. » Et saluant déjà le prince des qualifications souveraines, il achevait en ces termes : « J'espère, Sire, apprendre bientôt l'arrivée de Votre Majesté parmi nous[3]. » Ainsi s'exprimait le personnage qui résumait en lui le Conseil de Régence. C'est à ce moment que l'archiduc entre définitivement en scène. A lui il appartiendrait de prononcer le mot décisif qui fixerait, au dire des flatteurs, les destinées du Mexique.

 

II

Celui que le monde devait connaître sous le nom d'empereur Maximilien était né à Schœnbrünn le 6 juillet 1832. Il était second fils de l'archiduc François-Charles et de la princesse Sophie de Bavière. Son frère aîné, François-Joseph, avait ceint en 1848 la couronne d'Autriche. Si rapproché du trône, le jeune archiduc semblait voué à cette existence fastueuse et un peu stérile des princes à qui leur rang promet toutes les splendeurs, mais qui, par une activité trop débordante, seraient soupçonnés d'empiéter sur la seule place au-dessus d'eux. Comme beaucoup de cadets de grande race, Maximilien sentit de bonne heure l'impatience de cette servitude brillante. Il avait des soifs d'aventure, des visions de gloire et, au milieu des dissipations de la jeunesse, s'élançait par échappées vers un monde idéal. L'une de ses passions fut la mer. Elle lui offrait l'image de l'inconnu et évoquait en son âme des espérances infinies. Puis il aimait les contrastes : premier prince du sang dans une monarchie presque uniquement continentale, il eût semblé naturel qu'il portât l'épée : c'était une raison pour qu'il dédaignât ce qui paraissait le sort commun. Son regard se fixa vers ce petit coin méridional de l'Empire où l'Adriatique vient creuser les rivages de l'Istrie. Sa vraie patrie fut Trieste. Il fut marin, et avec honneur. Tout était à créer : par des efforts dignes d'éloges, il parvint à constituer, pour le plus grand profit de son pays, une force navale non pas très importante encore, mais déjà respectable. Pendant plusieurs années, on le vit promener le pavillon de l'Empire dans tout le bassin de la Méditerranée. Beaucoup plus tard, ille fit paraître jusque sur les côtes du Brésil. En ces courses lointaines, il se montrait amiral et prince, mais plus encore artiste, En tout il recherchait la poésie des choses et volontiers descendait à terre, tantôt pour observer les monuments des civilisations anciennes, tantôt pour s'adonner à la botanique qu'il cultivait avec ardeur. Entre temps, il consignait ses impressions dans une sorte de journal où il se livre tout entier, avec son goût des voyages, son dédain des choses vulgaires, son esprit plus étendu que précis, ses facultés plus distinguées que supérieures, son âme plus gracieuse que forte, ses poussées d'ambition, mais d'ambition rêveuse encore et sans but. Dans une monarchie absolue, tout prince qui s'éloigne de la cour est aisément taxé de libéralisme. Maximilien passait pour libéral, et d'ailleurs à juste titre. Ce qui était cause de suspicion dans les États héréditaires de l'Autriche pourrait devenir avantage dans les possessions italiennes de l'Empire. En 1857, comme François-Joseph songeait à ramener par douceur ceux qu'il avait jusque-là contenus par force, il conféra à son frère la vice-royauté des provinces lombardo-vénitiennes. Les Italiens ont conservé le souvenir de ce prince, jeune, beau, de taille svelte et élégante, vraie personnification des races du Nord en ce qu'elles ont de plus affiné et de plus accompli. L'archiduc arrivait plein de promesses, et ses paroles, expression de son âme sincère, ne respiraient que mansuétude, réconciliation, espérance. Cavour, qui veillait de l'autre côté du Tessin, trembla, dit-on, tout d'abord, craignant d'avoir trouvé l'homme qui endiguerait sa fortune. Les Italiens résistèrent aux séductions comme ils l'avaient fait aux rigueurs. Quand, à l'heure de l'angelus, Maximilien mêlé à la foule et sans aucune suite se promenait sur le cours de la Porte-Orientale, les Milanais s'écartaient respectueusement pour le saluer : que si le lendemain, entouré d'une escorte et dans l'appareil de sa dignité, il se montrait en public, aucun front ne se découvrait. Ainsi se marquait la nuance entre l'homme privé dont on honorait le libéralisme et l'archiduc d'Autriche, représentant d'un régime condamné. Cependant à Vienne le parti militaire réprouvait toutes ces inutiles avances. Au début de l'année 1859, comme la guerre paraissait probable, l'archiduc fut rappelé, et entre tous les symptômes belliqueux, celui-là ne fut pas le moins remarqué. Dès lors le prince vécut un peu à l'écart, dans une sorte de demi-disgrâce, fort douce d'ailleurs et très somptueuse. Près de Trieste et sur les bords mêmes de l'Adriatique, un site fait à souhait pour l'imagination d'un artiste avait charmé ses yeux. A grands frais et sans souci d'ouvrir toutes les sources par où s'écoulerait sa fortune, il avait fait surgir de cette côte déserte une superbe demeure, le château de Miramar. C'est là qu'il rassembla ses collections, ses objets d'art, ses souvenirs de botaniste, d'archéologue ou de voyageur : là il retrouvait tout ce qu'il aimait, la flore des régions plus méridionales, le chaud soleil qui inondait les portiques, la mer dont il était plus que jamais épris. Aujourd'hui encore ces lieux sont pleins de son image, et il semble que son sort tragique les ait pour jamais consacrés. Jusque dans l'heureuse retraite se glissaient les inquiètes ambitions, et le repos même était agité. La vie de famille, loin de tempérer ces désirs, les avait aiguillonnés. En 1857, l'archiduc avait épousé Charlotte de Saxe-Cobourg, fille du premier roi des Belges. Belle, intelligente, instruite, se plaisant aux affaires et très apte à les manier, d'esprit résolu avec une légère nuance impérieuse, mêlant dans son sang les ardeurs des Bourbons et les âpres ambitions des Cobourg, la princesse était, comme son mari, avide de grandeurs, mais d'autre façon, avec plus de netteté dans les vues, plus de persévérance, plus de sagacité pour épier et saisir l'occasion. La nature, en lui refusant les joies maternelles, avait porté vers la politique tout ce que d'autres soins eussent absorbé. Dans les paisibles splendeurs de Miramar, elle se surprendrait, elle aussi, par intervalles, à souhaiter quelque rôle éclatant, dût ce rôle se poursuivre à travers les hasards ou les périls. Seulement, à la différence de l'archiduc, il lui répugnerait de s'immobiliser dans la région des chimères ; elle aspirerait à se dégager des ombres germaniques où volontiers Maximilien eût bercé sa pensée ; et son esprit résolu, positif, avide d'action, se hausserait jusqu'à la réalisation du dessein que son époux se fût peut-être contenté de rêver.

Pour les princes fatigués de repos, l'Europe tient en réserve des couronnes, aussi pauvres en joyaux que fortement tressées d'épines. La Grèce, les Principautés danubiennes ont été dans notre siècle autant de débouchés pour les ambitions disponibles. Dès 1859, assure-t-on, quelques négociations, très vagues encore, furent engagées avec Maximilien : il ne s'agissait pas de gouverner en Europe quelque pauvre État de troisième ordre, mais de régénérer 1c pays de Fernand Cortez, de relever l'empire d'Iturbide, de mettre en œuvre les ressources d'une des plus riches contrées du globe. Ainsi parlèrent les émigrés mexicains, mais sans pousser plus loin leurs avances et sans que le prince alors se laissât persuader. Pendant l'automne de 1861, comme la France, l'Angleterre et l'Espagne préparaient la Convention de Londres, les pourparlers reprirent, et avec l'assentiment de l'empereur Napoléon qui, entre tous les prétendants possibles, recommanda le choix de l'archiduc. Aux propositions qui lui furent transmises Maximilien fit une réponse qui, sans être décisive, n'avait rien de décourageant : il importait que la nation mexicaine manifestât d'abord ses vœux : jusque-là tout accord serait prématuré et semblerait usurpation du droit populaire. Cette doctrine était celle des Tuileries, et on ne pouvait douter que de Paris elle n'eût été soufflée. Dans les mois qui suivirent, les journaux français débattirent librement la candidature du prince. Le Morning-Post l'ayant annoncée[4], le Moniteur reproduisit en partie l'article, comme pour confirmer l'information. La rumeur circula même avec tant de persistance que, dans le public, on crut la question réglée. « L'archiduc grille d'envie d'eue Empereur, écrivait M. Thouvenel à M. de Flahaut[5]. » A la candidature autrichienne Napoléon voyait plus d'un avantage. L'élection se porterait sur un prince étranger aux trois États alliés, ce qui préviendrait toute jalousie. On espérait, on voulait espérer que le gouvernement de Vienne verrait avec faveur l'élévation de l'archiduc et que, sous l'impression de ce procédé, s'affaiblirait le déplaisant souvenir de la dernière guerre. Une considération plus puissante agissait sur l'esprit de l'Empereur. Assurer à la famille impériale d'Autriche un trône au-delà de l'Atlantique, ne serait-ce point faciliter une transaction du côté de Venise ? Les diplomates italiens, toujours en éveil, avaient saisi cet aspect de la question mexicaine et, avec un intérêt anxieux, en observaient les phases. Au mois de janvier 1862, comme lord Palmerston annonçait la candidature de Maximilien au marquis Emmanuel d'Azeglio, celui-ci s'était empressé de répliquer : « Nous serions enchantés que l'Autriche trouvât en Amérique la compensation de ce que nous sommes obligés de lui demander en Europe[6]. »

L'affaire, très vivement menée d'abord, subit bientôt un temps d'arrêt. L'Angleterre accueillit dédaigneusement la combinaison et, dès le début, tint à décliner toute responsabilité dans l'aventure. L'Espagne s'irrita qu'elle eût travaillé pour autrui. Quant à l'Autriche, elle repoussa avec hauteur la perspective d'un bienfait, et nia surtout que les provinces vénètes pussent être échangées contre un empire mexicain. Rebutée de tous côtés, la France parut ramener à l'état d'idée vague ce qui avait semblé naguère un dessein à peu près résolu. Dès le mois de mars 1862, M. Billault, parlant de la candidature du prince s'en exprima sur le ton le plus dégagé : « Les officiers français qui partaient pour le Mexique avaient annoncé qu'ils allaient fonder un trône au profit d'un archiduc autrichien : quelle autorité pouvait s'attacher à de semblables assurances ? Au mois de juin, le même ministre, revenant sur le même objet, avoua quelques pourparlers, mais qui n'avaient point, disait-il, dépassé l'importance de « simples conversations diplomatiques ». L'année suivante, le langage fut à peu près pareil : le nom de Maximilien, disaient les orateurs officiels, avait sans doute été prononcé ; mais le but principal de l'entreprise n'avait été nullement de créer un Empire au Mexique. Cette indifférence pour un projet d'abord presque publié était-elle sincère ou affectée ? La vérité, c'est que la résistance des Juaristes dérangeait fort le plan primitif. En outre, Napoléon était détourné du Mexique par toutes sortes de complications européennes : l'Italie imparfaitement pacifiée, la Pologne en pleine insurrection, l'Allemagne enfin dont un œil exercé eût pu discerner les premiers agissements. De là certaines hésitations ; de là, par moments et surtout en 1863, vers la fin du second siège de Puebla, l'arrière-pensée d'abréger l'affaire mexicaine, de traiter avec quiconque serait homme d'ordre et ne serait pas Juarez. Au milieu de ces incertitudes, l'archiduc attendait à Miramar. Les longueurs de la guerre, la froideur de l'Angleterre, l'attitude plus silencieuse de la France elle-même, étaient bien propres à l'éclairer ; mais, par intervalle, l'ambition le ressaisissait, et avec elle l'impatience du repos : on a dit aussi qu'obéré par les profusions de Miramar, il se laissait attirer par les prétendues richesses du Mexique qui l'aideraient à réparer les brèches de sa fortune privée.

Cependant Forey, vainqueur de Puebla, marchait sur Mexico. Une fois entré dans la capitale, il conduisit la politique plus rapidement qu'il n'avait mené la guerre. En toute hâte, il convoqua, comme on l'a dit, une assemblée des notables ; celle-ci, dans une hâte non moins grande, proclama l'Empire et appela Maximilien. Cette initiative précipitée obligeait à résoudre sans retard ce que peut-être on n'eût pas été fâché d'éluder.

Le 3 octobre 1863, les délégués, chargés de porter à Maximilien les vœux des notables, arrivèrent au château de Miramar. Le prince témoigna sa gratitude d'un choix qui l'honorait : il ne se refuserait pas à guider le Mexique dans les voies de l'ordre, de la liberté, du progrès : toutefois le vote récent ne lui apparaissait que comme un premier signe de l'adhésion populaire : que le peuple manifestât sa volonté par l'organe du suffrage universel : alors, alors seulement, il se considérerait comme légitimement élu ; il ne ceindrait d'ailleurs la couronne qu'avec l'assentiment du chef de sa famille et que si u des garanties solides étaient acquises pour l'avenir ». Ainsi parla l'archiduc. A ne prendre que les termes mêmes de la harangue princière, l'acceptation était conditionnelle et assez entourée de réserves pour laisser encore une voie de retraite. Pour un recul, les prétextes ne manqueraient pas. Il était douteux que la consultation nationale pût s'accomplir pareillement dans toutes les provinces. Puis, que signifiaient « ces garanties solides » qui seraient nécessaires pour l'avenir ? Le prince entendait-il par-là que les puissances signataires du Traité de Londres garantiraient son trône, que la France pourvoirait à son établissement et lui assurerait une assistance permanente ? Quelles que soient ces obscurités, les intentions de l'archiduc se révèlent par la correspondance que, dès cette époque, il entretient avec le général Almonte, chef réel de la Régence. Dans ses lettres, il veut suivre jour par jour tout ce qui se dit, tout ce qui se fait au Mexique ; il donne des avis, des conseils qui ressemblent à des ordres ; il compte les adhésions et suppute quelles hostilités subsistent encore ; il se considère comme virtuellement responsable d'un pouvoir que déjà il semble exercer ; surtout il s'attache à démentir toutes les rumeurs qui le montreraient perplexe ou irrésolu. « Tenez pour certain, mon cher général, écrit-il le 4 novembre 1863[7], que je n'hésite en aucune façon ; ma résolution est bien prise, et depuis mon discours du 3 octobre, elle est proclamée à la face du monde entier. » Le 10 janvier 1864, il renouvelle les mêmes assurances : « Ma résolution est prise, je le répète, depuis le 3 octobre, et aussitôt que les négociations relatives aux garanties à obtenir pour la nouvelle Monarchie auront abouti, je suis prêt à me rendre au désir des Mexicains[8]. »

On ne peut guère douter, d'après ces témoignages, que le malheureux prince ne subit dès lors la fascination de son fatal Empire. Et cependant, même à cette heure, que de raisons de s'arrêter ou de surseoir ! Et que de lumières ne seraient point parvenues jusqu'au château de Miramar si les yeux du prétendant n'eussent refusé de voir tout ce qui n'était pas son rêve ! Les avertissements venaient du Mexique, de l'Europe, de la France elle-même.

Au Mexique les plus modérés d'entre les libéraux avaient noué quelques intelligences dans l'entourage de Maximilien ; ils en profitaient pour agir indirectement auprès de lui, faire passer sous ses yeux des documents de toute sorte, lui démontrer les dangers de sa tentative. C'étaient des adversaires et, à ce titre, leur jugement pourrait être récusé. Ce qui n'était point suspect, c'étaient les dépêches d'Almonte. A travers l'optimisme ordinaire de ses affirmations se dégageait par endroits une note assez alarmante. Il ne dissimulait pas les divisions qui déjà s'étaient introduites jusque dans le conseil de Régence : les uns, inféodés au clergé et poussant la réaction jusqu'au bout, aspiraient à révoquer en bloc les lois de sécularisation rendues par Juarez et à annuler toutes les ventes ecclésiastiques ; les autres recherchaient les termes d'une transaction qui satisferait à demi l'épiscopat sans pousser à bout les détenteurs des propriétés nationalisées. « Sauf cette pénible question, tout va vite et bien, ajoutait Almonte, comme pour se rassurer. » Cette « pénible question », à elle seule, pourrait tout paralyser.

L'opinion de l'Europe — de l'Autriche et de l'Angleterre surtout — était bien propre, elle aussi, à suggérer au prince de salutaires réflexions. En Autriche, les amis, les proches de l'archiduc tantôt lui marquaient leur désapprobation par leur silence, tantôt l'exhortaient à repousser les trompeuses faveurs de la fortune ; quant au gouvernement, il ne se lassait pas de répéter que Maximilien agissait à ses risques et périls, qu'il n'aurait à compter que sur lui seul, qu'en vain il se flatterait d'entraîner son pays à sa suite. La Grande-Bretagne, de plus en plus dégagée du Mexique, s'affermissait dans une sorte d'indifférence railleuse. « Nous ne marchanderons pas notre bon vouloir au prince, disait lord Palmerston... » Et il ajoutait après une pause : « S'il réussit. » Pendant cet automne de 1863, sir Charles Wyke, alors en congé, vint à Vienne, vit M. de Rechberg, se donna beaucoup de mouvement et, contestant toutes les informations d'origine française, nia que l'archiduc pût jamais trouver au Mexique un parti assez fort pour le soutenir et le consolider[9]. La presse anglaise gravait en traits incisifs ce que les ministres de la reine se contentaient d'effleurer. « Moins nous interviendrons dans cette affaire, disait le Times, plus nos compatriotes seront satisfaits. » Puis il détaillait avec une complaisance ironique tous les embarras du Prétendant. « Sans doute l'archiduc a pesé toutes les difficultés. Il sera toujours le souverain d'un peuple pauvre, indolent, démoralisé. Aucun protocole ne pourra lui donner autre chose que quelques millions d'Espagnols ignorants, d'Indiens rouges et de métis. Il sera toujours à 5.000 milles de l'Europe et séparé de ses alliés par l'Océan et des territoires malsains. Il aura toujours devant lui les Anglo-Saxons du Nord. Tout cela est inévitable. » Et le journal de la Cité concluait en un ton de persiflage : « Nous ne pouvons donner que nos encouragements et notre amitié[10]. »

Du moins la chaude assistance de la France compenserait-elle toutes ces froideurs ? Même dans l'entourage de l'Empereur, même dans les conseils des Tuileries, l'entreprise mexicaine était loin de rencontrer un assentiment unanime. Plusieurs des ministres, entre autres le maréchal Randon, regrettaient la continuation de nos sacrifices. Les gens d'affaires, sauf quelques spéculateurs, se montraient sceptiques sur les profits futurs. Parmi les confidents les plus intimes du souverain, quelques-uns, comme le général Fleury, faisaient bon marché de la Monarchie et souhaitaient par-dessus tout un prompt rappel de nos troupes[11]. Le plus souvent, le respect de la volonté impériale contenait les objections ; mais elles s'échangeaient à huis clos, elles se retrouvaient dans les correspondances, et, quelque discrète que fût cette opposition, l'archiduc eût été bien mal servi par ses agents s'il n'en eût pénétré quelque chose. Ce qui était public, ce que tout le monde pouvait entendre, c'était le langage du Corps législatif. Dès le début de l'année 1864, une demande de crédits supplémentaires, applicables en partie au Mexique, fournit aux députés l'occasion d'exercer leur droit de contrôle. Dans la commission, les interrogations se pressèrent, un peu plus vives, un peu plus hardies que de coutume. Jusqu'à quand se poursuivraient les courses militaires ? Quel serait le terme de l'occupation ? Où s'arrêteraient les dépenses ? La France assurerait-elle des garanties quelconques au nouveau gouvernement ? Y avait-il quelque chance que nous fussions un jour remboursés de nos frais ? Ainsi parlèrent les commissaires, brisant malgré eux le cadre de leur spécialité financière. Les ministres s'ingénièrent à dissiper les craintes ; la France n'avait aucun engagement : on espérait que la fin de l'année 1864 verrait le terme de l'expédition : prochainement le Mexique pourrait contribuer à la solde et à l'entretien des troupes. Incomplètement rassurés, les députés voulurent, en acceptant les crédits, laisser dans les documents officiels la trace de leurs prévoyantes réserves. Le rapporteur était M. Larrabure, personnage très dévoué à l'Empire, mais de caractère indépendant. Il se fit l'organe de ses collègues, et en des termes qui méritent d'être rapportés : « L'honneur du drapeau étant satisfait, l'opinion publique reprend ses préoccupations. Dans l'état des affaires en Europe, dans l'état de nos besoins intérieurs et de nos finances, elle voudrait que l'on continuât le moins longtemps possible à dépenser au loin des ressources qui pourraient nous être précieuses près de nous. Ces expéditions ouvriront peut-être de nouveaux marchés d'échange. Mais pour le moment, nous devons le reconnaître, le pays est moins frappé des avantages possibles, mais incertains ou éloignés, que des charges réelles et actuelles qui le fatiguent[12]. » L'avis, quoique très mesuré, était en même temps très formel. Le plus grave, c'est que ce langage n'émanait pas de l'opposition, mais représentait assez fidèlement l'opinion moyenne du Corps législatif. La remontrance était à l'adresse des Tuileries ; mais quel sujet de méditations n'offrait-elle pas aux hôtes de Miramar ?

Au Mexique, cependant, nos soldats poursuivaient leurs courses laborieuses, d'une main tenant l'épée et de l'autre soutenant l'urne électorale. Là-bas, on jugeait que l'épreuve était suffisante et qu'il serait inutile de la prolonger. Encore un peu, et les délégués, porteurs des procès-verbaux d'adhésion, s'embarqueraient à la Vera-Cruz : bientôt ils aborderaient en Europe, et la réponse, cette fois décisive, irrévocable, ne se pourrait plus différer. Un dernier espoir subsistait-il de retenir le gouvernement, d'arrêter Maximilien lui-même ? Du Corps législatif partit en ce temps-là un second et solennel avertissement. Le 26 janvier 1864, au cours de la discussion de l'adresse, M. Thiers et M. Berryer se levèrent l'un et l'autre du milieu de leurs collègues et dénoncèrent les dangers de l'entreprise mexicaine. Ce fut une journée mémorable dans l'histoire parlementaire que celle où ces deux illustres personnages unirent leurs efforts pour éclairer leur gouvernement et leur pays. M. Thiers parla le premier avec sa clarté accoutumée, avec son habituelle abondance de développements, avec une force de raison qui ravit ses amis et par instants conquit ses adversaires. Quant à M. Berryer, il ne prit la parole qu'à la fin de la séance et ne prononça qu'un bref discours, écourté par l'heure tardive et plus encore par sa propre fatigue. Cette fatigue même contre laquelle il luttait semblait ajouter quelque chose à l'autorité de sa parole, et nul ne put douter que les conjonctures fussent bien graves, puisque ce grand vieillard, peu soucieux de son épuisement, peu soucieux même de paraître inégal à ses beaux jours d'autrefois, n'hésitait pas à rassembler ses restes de forces pour se porter où l'appelait son patriotisme alarmé. Tout ce qui pouvait être dit contre l'expédition fut dit en cette séance fameuse. Rivalisant de sagesse et de bon sens, les deux orateurs fixèrent le bilan des sacrifices passés, établirent le compte des sacrifices futurs, démontrèrent l'impossibilité d'un établissement monarchique durable. Combien, hélas ! l'avenir ne devait-il pas dépasser celles de leurs prévisions qui semblèrent alors les plus sombres : « Je ne hasarde rien, disait M. Thiers, en affirmant qu'il vous faudra rester au Mexique pendant toute l'année 1864 : on le niera ; mais, pour ma part, je rendrai grâces au ciel s'il nous est possible de revenir en 1865. » Dans l'un et l'autre discours un seul point était faible, c'était la solution proposée pour mettre fin à l'entreprise. M. Berryer conseillait de négocier avec Almonte, M. Thiers de s'entendre avec Juarez. A l'idée d'un traité avec Juarez, la Chambre interrompit avec violence. Mais sur qui retombaient les murmures sinon sur le gouvernement qui, en poussant si loin les choses, avait rendu malaisée toute retraite honorable ? Tous les contemporains ont gardé le souvenir du prévoyant appel que M. Thiers, avant de s'asseoir, adressa à ses collègues : « Songez-y bien, lorsque vous aurez encouragé le gouvernement à persister dans ses desseins, vous serez bien mal venus plus tard à lui refuser les troupes, les marins, les millions, pour soutenir jusqu'au bout ce que vous allez entreprendre maintenant. Jusqu'ici vous n'êtes pas engagés d'honneur, mais le jour où le prince sera parti avec votre appui et avec votre garantie, vous devrez le soutenir, quoi qu'il arrive. »

En dépit de ces avertissements, tout conspirait pour que le destin du malheureux archiduc s'accomplît. Le lendemain, M. Rouher rallia la majorité un instant troublée ; et, la plupart des députés refoulant au fond du cœur leurs répugnances, 47 voix seulement se prononcèrent pour l'amendement de l'opposition. Le gouvernement conserva donc toute latitude pour poursuivre l'entreprise et y entraîner son protégé. Les jours suivants, toutes sortes de bonnes nouvelles arrivèrent du Mexique. C'était l'époque où Bazaine achevait sa brillante campagne. On apprit la fuite de Juarez, l'occupation de Guadalajara : nos soldats allaient atteindre le Pacifique, et notre occupation s'étendrait de l'un à l'autre océan. A distance, on ignorait combien était fragile la conquête, et les officieux raillèrent fort leurs adversaires qu'ils traitaient d'alarmistes ou même de complices de l'ennemi. Au commencement de mars, les correspondances du Moniteur devinrent tout à fait triomphales : « La pacification est complète, disait l'organe officiel. On ne parle plus de Juarez ni de son gouvernement ambulant. Quelques épaves de ce naufrage peuvent encore apparaître, mais les populations achèveront elles-mêmes l'œuvre de notre armée[13]. » Dans le même temps arrivèrent en Europe les délégués qui apportaient les procès-verbaux d'adhésion. Tout était à l'espoir, et tellement qu'il semblait qu'aux jours de guerre dussent succéder sans trouble les travaux de la paix. Un jour le Moniteur[14] publia une circulaire de M. Duruy, qui rappelait le premier Consul et l'expédition d'Égypte : une commission scientifique allait être organisée pour étudier sur place les antiquités mexicaines et rechercher les vestiges de l'empire de Montezume.

Un instant, le bruit se répandit d'une indisposition du prince. Ce serait, disait-on, le prétexte qui voilerait l'ajournement, peut-être même l'abandon du projet. Le Moniteur se hâta de démentir la nouvelle. L'archiduc n'était point malade. Il était à Bruxelles, auprès de son beau-père le roi Léopold, qui, malgré sa sagesse, ne décourageait point ses espérances : de là, il comptait se rendre à Paris et à Londres. Le voyage fut fastueux comme la première inauguration d'un règne, mais avec cet arrière-goût de tristesse qui est au fond de tous les adieux. A Paris, l'éclat des fêtes voilà ce que l'avenir avait d'inquiétant et ce qu'auraient d'illusoire et d'incomplet les garanties offertes par la France à son protégé. Le public contemplait avec curiosité ce prince à l'espoir robuste, « nouveau Jason partant pour la conquête de la Toison d'Or ». Ce qui semblait aux yeux des uns hardiesse et vaillance, paraissait aux yeux des autres crédulité et sottise. « Ce n'est pas un archiduc, mais une archidupe, murmuraient tout bas, par un fort mauvais jeu de mots, plusieurs des familiers des Tuileries. » Le prince montrait un front serein : quant à la princesse, elle était radieuse et comme absorbée dans le mirage de son lointain royaume. L'un et l'autre reçurent beaucoup d'hommages. Un témoignage manqua toutefois qui eût été le plus essentiel. Le 27 février, M. Seward écrivait de Washington à M. Dayton, ministre des États-Unis à Paris : « Si l'archiduc vient en France comme prétendant au trône du Mexique, vous vous abstiendrez entièrement de relations avec lui. Voilà ce que j'ai à vous mander, après avoir pris les instructions du Président[15]. » La consigne fut rigoureusement observée, et cette abstention marqua, dès la première heure, les sentiments du puissant voisin de qui l'empereur du Mexique aurait tout à craindre ou à espérer. — De Paris Maximilien, Maximilien Ier, ainsi que l'appelaient déjà les flatteurs, se rendit à Londres. Les ministres britanniques s'étaient abstenus de tout encouragement ; ils persistèrent dans leur conduite, offrirent à l'archiduc et à son épouse de banales félicitations, leur prodiguèrent les souhaits de bon voyage, puis, ayant parlé de la sorte, se turent obstinément sur le reste. Les devoirs de famille, aussi bien que la politique, attiraient les princes en Angleterre. A quelques lieues de Londres vivait la reine Marie-Amélie, aïeule de l'archiduchesse Charlotte. Tout ce que Marie-Amélie avait eu d'affection pour sa fille bien-aimée, la bonne et sainte reine Louise, elle l'avait reporté sur la jeune femme. Avec l'autorité de son grand âge, de son expérience et de sa tendresse, elle avait déconseillé l'acceptation de la couronne mexicaine. Comme ses enfants venaient prendre congé d'elle, elle renouvela ses avis, mais faiblement, sentant bien que toute remontrance serait désormais tardive. L'entrevue fut assez courte. La princesse était animée d'un confiant enthousiasme ; le prince était ému et, au moment de la séparation, on le vit verser des larmes. Quand ces hôtes si chers eurent disparu, la reine retomba dans les bras de ceux qui l'entouraient et d'un ton déchirant répéta plusieurs fois : « Ils seront assassinés, ils seront assassinés ».

Quelle que fût la fascination de l'Empire mexicain, une chose demeure incompréhensible, c'est que les yeux du prince ne se soient pas ouverts quand il sut quelles charges il apporterait au Mexique en don de joyeux avènement.

Pendant le voyage à Paris que nous venons de raconter, une Convention avait été élaborée entre l'Empereur des Français et le futur souverain. Elle ne devait être publiée qu'après l'acceptation officielle de la couronne et ne le fut en effet qu'à la date du 10 avril 1864. Elle est connue dans l'histoire sous le nom de Convention de Miramar. Voici quelles furent les clauses de ce traité.

Le corps expéditionnaire français serait réduit le plus tôt possible au chiffre de 25.000 hommes. Les troupes seraient rappelées au fur et à mesure que Maximilien pourrait organiser une armée nationale. Ainsi s'exprimaient les art. 1 et 2. Ajoutons de suite qu'une disposition secrète annexée à l'acte public donnait à l'archiduc une double satisfaction : il était stipulé que le rapatriement ne s'opérerait que par fractions et que nos forces seraient de 20.000 hommes jusqu'en 1867. Même après l'évacuation, la légion étrangère au service de la France passerait à la solde du gouvernement mexicain et demeurerait au Mexique pendant six années. Tel était le concours militaire que Napoléon assurait au jeune Empire. — Les articles suivants énuméraient la série des dettes du Mexique envers la France, et c'est ici que commence la surprise. Maximilien s'engageait à indemniser les sujets français de tous les préjudices qu'ils avaient indûment subis et qui avaient motivé l'expédition. Une commission mixte créée à Mexico, une commission de révision instituée à Paris, procéderaient à la liquidation définitive. Cette clause était à coup sûr légitime, et l'archiduc, devenu souverain par nos armes, eût eu mauvaise grâce à en contester le principe. Cependant si l'on songe que M. Dubois de Saligny avait jadis réclamé de ce chef 60 millions, qu'à ce chiffre se joindrait sans doute la créance Jecker, on constate que cette seule demande, à moins de réduction importante, absorberait pour le Mexique plus d'une année de son revenu. Le nouvel Empereur n'était pas au bout de ses déboursés. Le gouvernement français fixait à 270 millions les frais de l'expédition jusqu'au 1er juillet 1864. Maximilien se reconnaissait débiteur de cette somme qui eût été considérable en tout pays et semblait tout à fait inouïe pour le Mexique : il en servirait les intérêts jusqu'à parfait acquittement. Ce n'était pas tout. A partir du 1er juillet 1864, le gouvernement mexicain payerait pour dépense de solde, nourriture, entretien du corps d'armée, 1.000 fr. par homme et par an. Ce n'était pas tout encore. Napoléon n'oubliait rien, pas même les services de transports qui se feraient tous les deux mois ; ils étaient évalués à 400.000 francs par voyage et seraient supportés par le Mexique. On estimait que Maximilien, grâce à l'appui de la France, aurait assez de crédit pour contracter un emprunt. 66 millions de titres de cet emprunt seraient remis aussitôt au gouvernement français. Ce serait le premier acompte sur cette dette formidable qui rejetait le Mexique dans une crise pire que toutes celles qu'il avait traversées.

Plus on relit cette Convention et moins on peut la justifier. Maximilien, en la signant, se déclarait insolvable avant d'avoir régné. Quant à Napoléon, il consommait la ruine du Mexique précisément dans le traité qui prétendait le régénérer.

On jugerait mal cet acte, si peu digne de la générosité de Napoléon, si on ne le rattachait à une situation générale qui pesa sur toute l'entreprise mexicaine.

Les historiographes du grand siècle racontent que, quand Jacques II partit de Saint-Germain pour reconquérir son trône, Louis XIV le pourvut abondamment de toutes choses, veilla à tous ses besoins, à son luxe même ; puis, au moment du départ, il lui ceignit de ses mains son armure et, se gardant de stipuler aucun prix de ses services, le congédia avec ces seules paroles : « Mon frère, je souhaite de ne vous revoir jamais. » Ainsi font les monarques absolus, magnifiques jusque dans leurs erreurs ou leurs fautes. A l'inverse, les souverains parlementaires dressent bourgeoisement leur budget et conduisent étroitement leur ménage. Dans l'affaire du Mexique, Napoléon mélangea les deux rôles et, en les mêlant, les gâta tous les deux. Ce qu'il avait rêvé au temps de l'Empire autoritaire, il le réalisa au temps de l'Empire libéral. Entre l'heure du plan et celle de l'exécution s'insinuèrent d'incommodes contrôleurs, devenus tout à coup exigeants ou du moins assez curieux. Le Traité de Miramar fut la concession à l'esprit nouveau qui commençait à poindre. Le Corps législatif ne se haussait pas encore jusqu'à la grande politique, mais se piquait de surveiller les finances. Pour désarmer l'opposition naissante, Napoléon transforma en avances remboursables ce qui, dans la conception primitive, eût sans doute été don gratuit. La Convention fut publiée comme pour bien signifier aux budgétaires de la Chambre qu'on avait pourvu à tout et qu'on ne perdrait rien. Au fond, on n'osait compter sur l'entière ponctualité du débiteur ; mais dans le présent on aurait l'apparence de fonder un Empire sans bourse délier. En quoi le gouvernement se crut fort avisé. Mais cette prudence valait moins que toutes les imprudences passées. Il y a des édifices qu'il est sage de ne pas construire : que si on les construit, le pire est de lésiner. Venu plus tôt, le régime constitutionnel eût sans doute empêché l'expédition : venu à ce point, il ne réussirait point à l'arrêter à temps et n'aboutirait qu'à détruire le peu de chances qui restaient. On avait convié Maximilien au splendide festin du Mexique : à la dernière heure, on lui présentait la carte à payer qui comprenait toutes ses dépenses et, par surcroît, les nôtres. Le bienfaiteur s'abaissait au rang de créancier, et, pour comble de malheur, de créancier qui n'obtiendrait rien. A bref délai la déconvenue éclaterait, et nul ne serait satisfait, ni la Chambre, bien vite désabusée sur les chances de remboursement ; ni Maximilien qui, dès les premières heures de mécompte ou de repentir, se dirait dupé, exploité ou trahi ; ni le Mexique qui, pressé entre d'innombrables créances, se résignerait plus tard à une banqueroute générale ; ni Napoléon réduit à entretenir un rêve qui ne serait même plus grandiose.

Soit irrésistible fascination du trône, soit incroyable confiance dans les richesses du Mexique, Maximilien accepta tout. Comme il revenait en Autriche, un dernier incident survint qui, pendant quelques jours, parut suspendre encore la suprême résolution. Avant de partir pour sa nouvelle royauté, l'archiduc avait à régler sa situation princière dans sa patrie. Il était le frère de l'Empereur, et, bien que celui-ci eût alors un fils, tenait de ce chef des droits éventuels à la couronne impériale. Quelles que fussent ses illusions sur le trône du Mexique, il lui répugnait, en s'éloignant, de briser tout lien derrière lui. Tout en reconnaissant l'impossibilité de réunir jamais les deux couronnes sur une même tête, tout en se déclarant prêt à une renonciation, il se flattait de retenir quelque chose de ce qu'il allait abandonner : dans cet esprit, il eût souhaité qu'une convention secrète, valable seulement en cas de chute ou d'abdication, le rétablit, en ces conjonctures, dans le rang que lui conférait sa naissance. Ainsi en avait-il été de Henri III qui, descendu du trône de Pologne, était venu régner sur la France. A l'inverse, l'Empereur François-Joseph exigeait une renonciation définitive, ne jugeant pas que l'ordre successoral en Autriche pût demeurer incertain, ou fût subordonné à des complications étrangères. Le différend prit un tour fort aigu ; en se prolongeant il donna lieu à toutes sortes de commentaires, et derechef le bruit courut que Maximilien ne partirait pas. Le 28 mars 1864, l'archiduc Léopold télégraphia à François-Joseph que Maximilien était décidé à recevoir le lendemain les délégués du Mexique et à leur déclarer son refus. A cette nouvelle, l'émoi fut grand parmi les délégués, à la fois très confus et fort irrités. Il ne fut pas moindre à la cour des Tuileries où on jugea que, les choses ayant été conduites à ce point, l'abandon du projet aurait une apparence de mystification et jetterait sur la politique française elle-même quelque ridicule. En toute hâte, l'Empereur fit partir pour l'Autriche le général Frossard avec une lettre pour Maximilien : cette lettre était pressante, trop pressante même ; car elle rappelait impérativement au malheureux prince toutes ses paroles antérieures et lui faisait un point d'honneur de formuler son acceptation définitive. Le 30 mars le général Frossard était à Vienne, le 31 à Trieste. Les pourparlers traînèrent pendant plusieurs jours, soit que Maximilien eût décidément à cœur ses droits héréditaires, soit qu'au dernier moment son courage défaillit. Cependant les Français s'impatientaient fort. A propos de l'archiduc et de son hésitation, notre ambassadeur, le duc de Gramont, écrivait ces lignes d'une âpreté singulière : « De plus longs délais entacheraient son honneur et un refus l'effacerait[16]. » Enfin François-Joseph vint lui-même à Miramar, et les deux frères s'accordèrent au moins en apparence, car le pénible incident ne s'apaisa point tellement qu'il n'en restât quelques traces. Aux termes du pacte de famille qui fut déposé le 16 novembre suivant dans les archives de la Chambre des seigneurs, l'archiduc renonçait à tout droit héréditaire jusqu'à extinction de la ligne masculine dans toute la maison d'Autriche : cette renonciation aurait ses effets jusque dans l'ordre privé, et s'étendrait aux successions ab intestat, mais non aux libéralités entre-vifs ou testamentaires. En une seule disposition se manifestait une sorte de sollicitude in extremis pour celui qui partait : « Si quelque événement extraordinaire avait pour conséquence un changement essentiel dans la nouvelle situation de S. A. I. ou de ses descendants, ceux-ci auraient une part de revenus dans le fonds de prévoyance de la famille impériale. » Ainsi s'exprimait l'article 4. C'était comme la pension alimentaire stipulée en cas de faillite de l'Empire mexicain.

Le 10 avril, les délégués, qui attendaient depuis longtemps une audience officielle, furent enfin reçus à Miramar. Aux félicitations de M. Guttierez de Estrada, Maximilien répondit par un discours grave, recueilli, très digne de sa nouvelle fortune. Il exprima tout d'abord la conviction que le vote des notables de Mexico était sanctionné par l'immense majorité du pays. Il rendit hommage à l'Empereur des Français, « à sa loyauté, à son esprit de bienveillance dont il garderait toujours le souvenir. » Il prit acte « du consentement du chef de sa famille », mais dans un langage un peu bref qui laissait soupçonner les récents dissentiments. Soit crainte de s'émouvoir, soit rancune pour une désapprobation qui jamais ne s'était dissimulée, il s'abstint de parler de l'Autriche, sa patrie, et ce silence produisit une impression singulière. L'archiduc, continuant, protesta, mais en termes généraux, de ses intentions libérales et adressa à tous les hommes de bonne volonté cet appel qui se retrouve sur les lèvres de tous les monarques nouveaux. Puis, résumant sa pensée en une phrase où se marquait sa décision désormais irrévocable, il ajouta : « Je déclare solennellement qu'avec l'aide du Tout-Puissant j'accepte de la nation mexicaine la couronne qu'elle m'a confiée. » A cette harangue, les assistants répondirent en saluant le nouvel Empereur, et, la consécration religieuse s'ajoutant aux pompes civiles, Maximilien jura sur les Saints Livres de sauvegarder l'indépendance du peuple qu'il allait gouverner.

On voudrait abréger ces derniers jours à la fois fastueux et tristes. Pour les raconter, il faudrait se soustraire à l'obsédante vision de ce qui suivit. Maximilien n'était point de la race de ces ambitieux obstinés, faits pour la domination. Ayant dit le mot suprême, il s'affaissa, doublement troublé, et par le poids de sa responsabilité, et par le regret de la patrie. Ses forces l'abandonnèrent et, pendant les jours qui suivirent, la princesse Charlotte, plus virile, plus maîtresse d'elle-même, inaugura son rôle d'Impératrice en présidant aux réceptions qui précédèrent le départ. De Trieste arrivèrent les plus touchants témoignages ; d'affection. Dans le reste de l'Empire, au contraire, le langage de la presse fut très réservé : on reprochait au prince de renoncer trop aisément à la terre natale, de se faire avec trop de complaisance l'instrument de Napoléon. Cependant la frégate autrichienne la Novara mouillait au large, attendant les ordres de Maximilien : ce bâtiment était le même qui, trois ans plus tard, ramènerait son cercueil. Tout auprès, stationnait une autre frégate, la Thémis, navire français qui ferait escorte aux voyageurs comme pour affirmer, aux yeux de l'Europe et du monde, que jamais la protection de notre drapeau ne les abandonnerait. Le 14 avril fut le jour du départ. Ce jour-là les habitants de Trieste remplirent de bonne heure les terrasses et les jardins de Miramar, se disputant les derniers regards de celui qu'ils ne reverraient plus. A deux heures et demie, le canot qui portait les souverains accosta la Novara, qui aussitôt arbora le pavillon mexicain, et les navires, salués par toutes les batteries côtières, disparurent dans la direction du sud. Quand tout fut fini, Maximilien descendit dans sa cabine et y demeura longtemps, plongé, à ce qu'on assure, dans l'abattement le plus profond. Une halte qu'il fit à Rome avant de quitter l'Europe, afin de régler les questions religieuses qui restèrent irrésolues, ne fut guère propre à réconforter son courage. Pourtant, à mesure qu'il s'éloignait de la patrie, son émotion s'apaisait, et son esprit mobile se fixait vers d'autres horizons. Quand, ayant franchi le détroit de Gibraltar, il vogua en plein Océan, il fut ressaisi par la poésie de la mer et la séduction des choses lointaines. De nouveau il se berça dans son rêve, au son aimé des vagues. Puis on le vit, à la manière de ces travailleurs incomplets qui ne le sont que par intermittences, préparer avec une ardeur fiévreuse l'organisation de sa monarchie future. Cette activité n'était pas toujours réglée, et déjà se montrait en lui cette manie de légiférer qu'il devait pousser plus tard jusqu'à la puérilité. C'est ainsi que s'acheva, au milieu de toutes sortes d'espérances, le voyage commencé dans le trouble et la tristesse. Qui s'étonnerait de ces inconséquences en un esprit qui n'était d'ailleurs ni médiocre ni vulgaire ? Celui qui passait pour le tuteur de Maximilien, l'Empereur Napoléon, n'était alors ni plus clairvoyant ni plus sagace. Il croyait, il affectait de croire que les grandes difficultés étaient surmontées. Dans le temps même où son protégé voguait vers le Nouveau-Monde, il adressait à M. Fould, ministre des Finances, une lettre par laquelle il mettait à l'étude une importante diminution d'impôts ; et, avec beaucoup de naïveté ou beaucoup d'assurance, il annonçait que ce dégrèvement serait dû à l'heureuse solution des affaires mexicaines[17].

 

III

M. Thiers avait dit dans son dernier discours : « Je ne doute pas que le prince ne soit tout d'abord bien accueilli. Est-il un monarque nouveau qui n'ait été salué, au jour de son avènement, par des félicitations et des hommages ? La prévision se réalisa, lorsque, le 28 mai 1864, Maximilien et Charlotte abordèrent aux rivages du Nouveau-Monde. Si, à la Vera-Cruz, alors attristée par la fièvre jaune et assez mal disposée pour l'Empire, l'affluence fut médiocre, si la traversée des terres chaudes, contrariée par les pluies et retardée par l'état des chemins ainsi que par un accident de voiture, s'accomplit dans une solitude un peu morne, l'aspect des choses changea quand on eut commencé à gravir les plateaux. A Cordova, la réception fut bonne sans être encore très chaleureuse ; à Orizaba, elle fut presque enthousiaste. Dès lors les sympathies toujours grandissantes transformèrent le voyage impérial en une longue suite d'ovations. Au milieu de la foule, les Indiens, accourus de toutes parts, se distinguaient par l'ardeur de leurs acclamations. Pauvres gens, foulés aux pieds jusque-là par tous les intrigants qui avaient spéculé sur leur ignorance, ils ne pouvaient que gagner au nouveau règne ; et leur confiante affection allait au-devant de celui qui sans doute améliorerait leur sort. Une ancienne tradition leur annonçait la venue d'un prince aux cheveux blonds qui arriverait de l'Orient et serait leur sauveur. Maximilien leur apparaissait comme ce prince prédestiné. Les souverains avaient en eux ce qui attire les cœurs : la jeunesse, la bonne grâce, la bonté. Avant de se montrer à la capitale, l'Empereur et l'Impératrice voulurent se rendre au sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe, comme pour placer les débuts de leur règne sous les auspices de la Vierge vénérée qui protégeait le Mexique. Le 12 juin, ils firent leur entrée dans Mexico, et au milieu d'un concours si général, d'une allégresse si universelle qu'on eût dit que les traces des anciennes guerres civiles avaient disparu.

Quand le bruit des dernières acclamations se fut dissipé, le monarque se retrouva face à face avec tous les soucis de sa nouvelle royauté. Entre tous ces soucis, le premier était de savoir avec qui il gouvernerait.

Un parti l'avait appelé : le parti conservateur, appuyé sur les grands propriétaires, avides de repos, et sur le clergé, jaloux de rentrer dans ses biens. Plusieurs raisons poussaient Maximilien à tenir un peu en suspicion ces amis de la première heure. D'abord ils disposaient d'une influence médiocre et, quoique représentant des intérêts forts importants, ne formaient, à proprement parler, ni une classe politique ni surtout une classe dirigeante. En outre, le clergé mexicain, à l'inverse du clergé européen, était peu instruit, de mœurs souvent relâchées ; et, bien qu'il fallût se garder d'en encourir l'inimitié, son patronage ne serait que d'un assez faible secours. Maximilien d'ailleurs était imbu des idées modernes, et on ne pouvait attendre de lui qu'après avoir réprouvé ou raillé l'ancien régime en Europe, il se plût à le restaurer dans le Nouveau-Monde. En face du parti réactionnaire, un autre parti existait : le parti républicain, qu'on appelait aussi, mais très improprement, le parti libéral. Ce parti, quoique hostile dans son ensemble à l'intervention, offrait une infinité de nuances, et de nuances si différentes qu'elles tranchaient très vivement entre elles : il avait ses fanatiques qui avaient suivi Juarez dans son lointain exode ; il avait ses enfants perdus qui vivaient de la guerre civile ; il avait ses intrigants qui épiaient l'occasion et inclineraient vers le plus fort ; il traînait enfin à sa suite une masse confuse de gens de toute sorte, étrangers à toute habitude de vie publique, accoutumés de temps immémorial à plier sous le joug des habiles ou des violents, craignant les exagérations cléricales, mais fidèles à leurs croyances et à leurs pratiques religieuses, n'ayant aucune idée de la monarchie, mais prêts à bénir quiconque les préserverait des exactions ou des pillages. Ne serait-il pas possible de désagréger un parti si peu homogène, de lui ravir ses meilleurs éléments, de rassembler en un même groupe tout ce qu'il y avait d'hommes d'ordre, soit parmi les conservateurs, soit parmi les libéraux, de créer ainsi un grand parti national, rallié autour du trône et assez fort pour dominer les factions ? Le dessein était généreux et bien digne d'un souverain ; mais, pour réussir, il exigerait un tact délicat, un rare sang-froid, une connaissance approfondie des hommes et du pays, toutes choses qui manquaient à la jeunesse et à l'inexpérience de l'Empereur. Au lieu de s'affranchir peu à peu de ses partisans les plus excessifs, de graduer avec soin son évolution, Maximilien s'orienta brusquement vers ses adversaires. Ayant à former un ministère, non seulement il ne s'adressa pas à ses amis, mais il se crut fort avisé en appelant à lui quelques-uns de ceux qu'on eût crus ses ennemis. C'est ainsi que le portefeuille des Affaires étrangères fut confié à M. Ramirez, qui appartenait à une nuance libérale fort accentuée. Almonte, qui avait été le précurseur de l'Empire, fut immobilisé dans la charge honorifique de grand maréchal du Palais. Plusieurs des fonctionnaires de la Régence furent disgraciés. Plus tard, sous prétexte de différentes missions, les généraux Miramon et Marquez seraient envoyés en Europe, comme si, sur le sol du Mexique, ils eussent été compromettants ou importuns. Il semblait que, de toutes les fautes, l'excès de zèle fût la moins pardonnable Que cette politique dût produire d'heureux fruits dans l'avenir, nul ne le pouvait nier ou affirmer à cette heure. Mais dans le présent, les résultats étaient singuliers ; car Maximilien, à peine arrivé au Mexique, s'appuyait précisément sur ceux qui ne l'y avaient point appelé.

Ce revirement, qui surprit les conservateurs, irrita fort les hauts dignitaires du clergé. Il indiquait par avance quelle solution l'Empereur adopterait dans la grave affaire des biens ecclésiastiques. On a déjà dit, au moins d'une façon générale, quelles étaient les doléances de l'Église mexicaine. L'œuvre de sécularisation commencée en 185G par Comonfort, puis interrompue sous les régimes suivants, avait été reprise et achevée par Juarez. Ce que Comonfort avait inauguré avec ménagement et en assurant la subsistance du clergé, Juarez l'avait accompli avec une implacable âpreté, et ses lois, qu'on appela lois de réforme, n'étaient que spoliation pure et simple. Parmi les propriétés confisquées, beaucoup avaient été vendues : certaines ventes avaient été régulières ; d'autres avaient été conclues à vil prix, acquittées à l'aide de bons dépréciés et se trouvaient viciées par toutes sortes de fraudes. L'espoir de faire rapporter ces lois injustes fut l'un des motifs qui poussa le clergé, et avec lui le parti réactionnaire, à réclamer l'intervention. Une fois au Mexique, la situation des Français n'avait pas laissé que d'être embarrassante : l'équité leur interdisait d'approuver la spoliation ; d'autre part, pouvaient-ils employer leurs armes à rétablir un état de choses généralement disparu en Europe et qu'eux-mêmes avaient jadis aboli ? Les instructions de Napoléon III au général Forey lui avaient prescrit de couvrir de sa protection les intérêts religieux, mais de rassurer les acquéreurs de propriétés nationales. Fidèle à cette double recommandation, Forey avait dit dans sa proclamation du 10 juin 1863 : « La religion catholique sera protégée et les évêques seront rappelés dans leurs diocèses » ; puis il avait ajouté : « Les ventes frauduleuses seules pourront être l'objet d'une révision. » La Régence ayant été instituée, deux courants se produisirent : d'un côté, Mgr Labastida demanda le rappel immédiat des lois de réforme ; de l'autre, Almonte, persuadé que la France n'approuverait point la mesure, s'efforça de modérer son collègue. A Maximilien appartiendrait la décision suprême. On a vu qu'avant de quitter l'Europe, sa dernière étape avait été Rome. Malheureusement, de l'entrevue du Saint-Père et du nouvel Empereur aucun accord n'était sorti. En se portant vers les libéraux, Maximilien venait de marquer nettement son orientation future. A quelque temps de là, au mois de décembre 1864, Pie IX envoya un nonce au Mexique ; cette solennelle ambassade, loin d'apaiser le dissentiment, le fit éclater. Le nonce, Mgr Meglia, réclama le retour au régime ancien : Maximilien proposa l'établissement d'un ordre de choses assez semblable à celui qui existait en France. L'un et l'autre s'obstinèrent, et ce qui était difficulté devint conflit. La vraie solution eût été un concordat qui, au prix de quelques concessions mutuelles, eût assuré au pays l'inestimable bienfait de la paix religieuse. Il semble que la masse des biens non encore vendus ou vendus dans des conditions révisables eût pu fournir les éléments d'une transaction. Mgr Meglia objecta l'absence d'instructions et s'éleva avec beaucoup de véhémence contre tout projet qui ferait descendre les membres du clergé au rang de fonctionnaires salariés. Ainsi rebuté, Maximilien perdit patience, et se portant à l'extrême, fit, comme on l'a dit, son Concordat à lui tout seul. Par un décret émané de sa volonté souveraine, il reconnut la religion catholique comme religion de l'État ; mais par un autre décret rendu le même jour, il régla, en dehors de toute entente avec le pouvoir ecclésiastique, le sort des biens sécularisés. L'acte du prince parut bien précipité, bien autoritaire, et, en Europe, éveilla les vives critiques de la presse religieuse, qui crut retrouver dans l'archiduc le vieil esprit de Joseph II. Les Mexicains se souciaient peu de Joseph II : en revanche, ils s'étonnaient que leur souverain fût si prompt à se dégager de ses premiers amis. Restait, il est vrai, le parti libéral ou, comme on disait autour de l'Empereur, le parti national. Mais ce parti qui n'avait point souhaité Maximilien, qui même l'avait combattu, se rallierait-il vraiment autour du prince ? Surtout lui serait-t-il fidèle au-delà des jours de succès ?

Heureusement pour Maximilien, les succès continuaient ; ils continuaient par l'épée de la France. Pendant l'année 1864 et même pendant la première partie de 1865, les opérations militaires réussirent presque toutes. De là certaines apparences brillantes qui prolongèrent les illusions.

Le printemps de 1864 avait été employé à consolider au centre du Mexique l'œuvre de pacification. Le général Douay avait dégagé la région de Guadalajara, tandis que le colonel Garnier détruisait les guérillas autour de Guanajuato. Un peu plus tard, comme l'un des lieutenants de Juarez, Doblado, se portait en avant de Monterey, le colonel Aymard, uni à la division de Méjia, le battit près de Matéhuala. Au mois de juin commença une grande campagne vers le nord. Le but était de déloger Juarès et de le pousser de retraite en retraite jusqu'à la frontière des États-Unis. Plusieurs colonnes furent formées qui combineraient leur action et s'appuieraient mutuellement. Parti de Zacatecas le 22 juin, le général Lhériller entra le 4 juillet à Durango. Le général Castagny atteignit Saltillo le 20 août et, six jours plus tard, Monterey. Le 21 septembre, au Cerro de Majoma, fut livré un brillant combat qui dispersa les meilleures forces de l'armée républicaine. Le 26 septembre, tout à l'extrémité de notre ligne et sur les bords de l'Atlantique, Matamoros fut occupé. Déjà Juarez avait fait passer sa famille aux États-Unis : lui-même se réfugia à Chihuahua. Les résultats étaient considérables : ils eussent été plus décisifs encore si le mauvais temps, les mauvais chemins, les distances qui étaient énormes, et enfin les intervalles entre les colonnes d'opérations n'eussent apporté quelque trouble dans l'action d'ensemble.

Après le nord, le sud. A plus de cent lieues au midi de Mexico, l'importante cité d'Oajaca avait refusé jusque-là de reconnaître l'Empire. Là, dominait Porfirio Diaz qui disposait de contingents assez importants. Dès le milieu de l'année 1864, les premiers préparatifs furent commencés pour l'attaque de cette place. Une route fut ouverte pour les transports militaires ; puis, à grand'peine et surtout à grands frais, des convois considérables de munitions ou de matériel de guerre furent expédiés de Mexico. Cependant les premières reconnaissances autour de la ville firent craindre une résistance opiniâtre. Par la disposition de ses rues, Oajaca rappelait Puebla. Les points principaux avaient été garnis d'ouvrages en terre et fortifiés par des barricades. Avec une énergie farouche, les chefs militaires avaient abattu toutes les constructions qui pouvaient gêner la défense et en avaient utilisé les matériaux. L'opération parut si importante que Bazaine n'en voulut laisser la conduite à aucun de ses lieutenants. Le 15 janvier 1865, il arriva à Etla, petite bourgade située à six lieues de la cité. Il avait sous la main 6.000 hommes environ. Oajaca comptait 7.000 défenseurs. La ville fut investie, et, par d'habiles dispositions, le général en chef suppléa au petit nombre de ses troupes. Le 1er février, la tranchée fut ouverte. On croyait à une lutte longue, difficile, marquée peut-être par quelques-uns de ces épisodes qui avaient rendu fameux le siège de Puebla. L'attente fut trompée, et le dénouement se précipita quand il semblait encore lointain. Le 9 février 1865, comme Bazaine, contrarié dans ses cheminements par la nature du sol, préparait une attaque de vive force, Porfirio Diaz, désespérant de sa fortune, se présenta lui-même à notre quartier général et rendit la ville à discrétion.

La prise d'Oajaca marque l'époque la plus prospère de l'occupation française. Elle marque aussi le point culminant dans la carrière de Bazaine. Tout souriait au commandant en chef. Quelques mois auparavant, il avait été élevé à la dignité de maréchal. Le corps expéditionnaire placé sous ses ordres et fort de plus de 30.000 hommes méritait vraiment le nom d'armée. Il y fallait joindre les contingents indigènes et en outre une légion belge et une légion autrichienne qui achevaient de se former. Maître absolu des choses militaires, Bazaine non seulement égalait, mais dominait l'Empereur. La conquête d'Oajaca venait d'ajouter à sa renommée. Ce n'était pas que l'opération fût en soi très glorieuse ; mais il fallait, disait-on, que le prestige de nos armes fût bien grand pour que l'ennemi le plus farouche, soudain frappé de terreur, prévînt notre attaque par sa soumission. Si le chef de l'expédition française avait lieu de se féliciter, l'œuvre de la régénération mexicaine semblait elle-même en un peu meilleure voie. Il y eut alors un moment, moment bien fugitif, où l'aspect extérieur des choses autorisa vaguement l'espoir du succès final. Au centre de l'Empire, le parti républicain était visiblement découragé. Les uns se ralliaient par raison, les autres par ambition : d'autres subissaient l'ascendant personnel du souverain dont la bonté attirait les cœurs. Cet apaisement était attesté par les progrès de la sécurité publique. Les États de Mexico, de Puebla, de Queretaro, de Guanajuato, de San-Luis paraissaient à tout jamais purgés des guérillas et pleinement soumis aux autorités régulières.

L'éclaircie fut courte, jamais d'ailleurs tout à fait complète. Bientôt l'horizon se rembrunit, et pour ne plus se rasséréner. Bazaine, vainqueur d'Oajaca, était à peine revenu à Mexico, quand sa sollicitude fut attirée de trois côtés à la fois : — vers la région du Pacifique, — vers la province du Michoacan, enfin vers les districts septentrionaux de l'Empire.

Sur le littoral du Pacifique, quelques troupes de débarquement avaient, dès la fin de 1864, occupé le port de Mazatlan. La petite garnison avait été bientôt bloquée. Une forte colonne, qui de Durango avait été envoyée à son secours, n'avait pu parvenir jusqu'à elle qu'à travers tous les obstacles. Au passage des montagnes, en un endroit qu'on appelait l'Espinazo del Diablo, elle avait rencontré les bandes juaristes et ne les avait culbutées qu'après le plus rude combat. Tous les engagements n'avaient pas été également heureux, et, quelques jours plus tard, au village de Veranos, toute une compagnie avait été détruite. Deux mois après, le 29 mars, Guaymas fut occupée comme l'avait été Mazatlan. Nonobstant ces efforts, il était clair que ces régions nous échapperaient toujours. Dans les ports régnait l'influence des Américains du nord, entièrement maîtres du commerce et très hostiles à l'intervention. Quant aux vastes solitudes de la Sonora et du Sinaloa, leur immensité même les garderait contre toute conquête durable. Ce serait une suite de combats obscurs et aussi d'âpres rigueurs ; car de part et d'autre on s'exaspérerait dans la lutte. On avait vu, après le combat de Veranos, le général Castagny brûler le village pour punir les habitants de leur complicité avec l'ennemi ; dans le même temps, le juariste Corona massacrait ses prisonniers. La guerre allait se poursuivre avec des épisodes non moins farouches et sans qu'on pût en prévoir la fin.

Telles étaient les nouvelles qui arrivaient de l'extrême ouest. Plus près de Mexico, dans le Michoacan, l'insurrection se réveillait. Là combattaient plusieurs des chefs juaristes les plus actifs : Régules, Riva Palacio, Arteaga. Le 11 avril, la légion belge, récemment formée, subit à Tacambaro le plus douloureux échec. Elle perdit une soixantaine d'hommes tués ou blessés et laissa aux mains de l'ennemi plus de 200 prisonniers. Ce ne fut que trois mois plus tard qu'elle prit sa revanche, et au lieu même où elle avait subi sa défaite.

Vers le nord, le but était toujours le même, refouler Juarez au-delà du Rio Bravo. Loin que cet espoir se réalisât, on vit au mois d'avril 1865 l'un des chefs libéraux, Negrete, prendre une audacieuse offensive, descendre vers le midi et nous ravir momentanément quelques-unes de nos conquêtes. Il entra le 9 avril à Saltillo, le 12 à Monterey, et menaça Matamoros. Il fut bientôt contraint à la retraite et ses contingents se fondirent. Mais combien n'était pas précaire notre occupation, toujours à la merci d'un incident ou d'une surprise ! Trois mois après, au mois d'août, une marche hardie nous porta jusqu'à Chihuahua et obligea Juarez à une nouvelle retraite. Même en ces conjonctures, le succès fut incomplet, car notre tenace adversaire, quoique serré de très près, s'arrêta à Paso del Norte, sans franchir la frontière des États-Unis.

Ainsi se poursuivait, au milieu de toutes sortes d'alternatives, la campagne de 1865, inaugurée sous des auspices plus heureux. Le passager, le fugitif espoir de pacification s'était évanoui. Peut-on dire qu'il y ait eu de beaux jours pour l'Empire mexicain ? Le mot serait excessif ; mais il y avait eu du moins quelques jours de trompeuse illusion. Ce temps même était passé, et l'heure était venue où les causes de dissolution apparaîtraient si clairement que l'œil le moins exercé pourrait les discerner.

 

IV

Je ne veux pas noter ici jour par jour les actes de Maximilien, mais seulement mettre en relief les idées et les faits principaux qui permettent de juger et le monarque et son œuvre.

Quand on étudie le règne du prince, on s'étonne, non qu'il ait échoué, mais qu'à la vue de ses innombrables embarras, il n'ait point rejeté la couronne qui, de loin, avait pu le tenter ou l'éblouir.

Entre tous ces embarras, le plus grand résidait dans l'état social du Mexique. Les dénominations habituelles de conservateurs et de libéraux, de réactionnaires ou de républicains, ne répondaient que fort imparfaitement à la réalité des choses. A proprement parler, les Mexicains se divisaient en deux classes, l'une qui exerçait la tyrannie, l'autre qui passivement la subissait. Les longues habitudes de discordes avaient fait de la guerre civile une véritable industrie, la seule qui fût prospère. Tout ce qui était ambitieux, en quête d'aventures ou ennemi du travail journalier se rangeait dans une faction et en vivait. Tous ces politiciens se ressemblaient. Par force ou appât du butin, ils recrutaient quelques bandes ; puis ils se proclamaient généraux, levaient des contributions, tenaient la campagne moitié en bandits, moitié en soldats. Vainqueurs, ils participaient au pouvoir, le partageaient avec quelques personnages civils, grandis dans l'intrigue comme eux dans la violence, et proscrivaient sans pitié leurs ennemis. Vaincus, ils s'efforçaient de gagner la côte ou les retraites des montagnes en attendant une meilleure fortune ; que s'ils étaient capturés, ils ne s'attardaient point à solliciter une vaine clémence et acceptaient silencieusement le sort qu'ils eussent infligé à ceux du parti contraire. A l'inverse de cette turbulente et cruelle oligarchie, le reste de la nation se composait de masses dociles, honnêtes, laborieuses, avides surtout de repos. Pour réaliser la création d'un grand parti national, c'est à cette foule que l'Empereur devrait faire appel. Mais bien qu'elle formât l'immense majorité, il serait aussi malaisé de vaincre son inertie que de maîtriser les fauteurs de sédition. Elle était tellement timide, qu'elle oserait à peine saisir la main qu'on lui tendrait. D'elle-même elle ne tirerait rien et n'aurait d'autre force que celle qui lui serait prêtée. Elle réclamerait des soldats pour la garder, des fonctionnaires pour la diriger, des capitaux pour développer ses entreprises, c'est-à-dire tout ce qu'eût pu fournir le mieux établi des monarques. Reconnaissante à l'Empereur de ses intentions droites, elle l'encouragerait par de touchantes acclamations, mais irait rarement au-delà. Cette affection même serait inquiète, agitée par toutes sortes de peurs ; et au premier échec de notre politique ou de nos armes, les malheureuses populations, terrifiées de leur audace, se composeraient craintivement pour la neutralité. Le souverain était faible ; elles l'étaient plus encore : comment ces deux faiblesses eussent-elles pu constituer une force ! Tel était le prétendu parti national. Il faudrait le créer, après l'avoir créé l'organiser, et après l'avoir organisé lui offrir chaque jour un nouveau succès qui l'empêchât de trembler.

En cette absence de toutes mœurs politiques, une solide hiérarchie de fonctionnaires eût peut-être étayé l'Empire naissant. Maximilien, qui ne puiserait aucune force réelle dans le concours de ses sujets, ne pouvait compter qu'à demi sur ses propres agents. Les hommes laborieux, éclairés, intègres, étaient rares au Mexique. Les plus avisés ne se donnaient qu'avec réserve, regardaient en arrière, mesuraient froidement les profits ou les risques, en sorte que leur fidélité serait d'autant moins assurée que les périls du trône la rendraient plus nécessaire. En cette pénurie, l'Empereur se retourna vers les étrangers. Les officiers français eussent été une précieuse ressource ; mais ils ne seraient que prêtés à titre transitoire, n'exerceraient leurs fonctions que sous l'œil de Bazaine, très prompt à la jalousie ou au soupçon ; et, au premier signe du maréchal ou de leur propre souverain, ils reviendraient s'absorber dans les rangs de l'armée. Plusieurs Belges avaient suivi l'impératrice Charlotte : l'un d'eux, M. Éloin, devint chef du cabinet de l'Empereur et, par son hostilité constante contre les Français, exerça sur le prince une influence funeste. Quelques Autrichiens avaient aussi accompagné Maximilien. C'étaient les amis personnels de l'archiduc, déjà anxieux sur le sort de leur maître, et plus préoccupés de son salut que de son trône. Entre tous ces serviteurs d'origine si diverse régnaient des rivalités très vives ; et les conseils contradictoires n'engendraient que la confusion. La disette d'hommes étant de plus en plus grande, on demanda à l'Europe des administrateurs et des financiers. Il en vint quelques-uns, mais sans grand profit pour la chose publique, et le résultat le plus clair de ces missions fut l'argent dépensé. Entre tous ces agents extraordinaires, le plus considérable fut un conseiller d'État, M. Langlais, venu de France vers l'automne de 1865 ; et pour comble de malchance, il mourut peu après son arrivée.

Dans cette impuissance à créer un ordre civil durable, les Français étaient présents et maintenaient toutes choses de leur épée. Un temps viendrait, qu'on pouvait déjà prévoir, où Napoléon, pressé par le sentiment public, les rappellerait dans leur patrie. Que resterait-il ce jour-là pour sauvegarder l'Empire ? A la fin de 1864, une légion belge, forte de 1.500 hommes, avait été débarquée à la Vera-Cruz : peu après arriva une légion autrichienne qui atteignit un effectif de 6.000 hommes. Ces corps étaient bien organisés, bien commandés et seraient d'un précieux secours. Mais, plus tard, les privations, les mécomptes, les insuccès, les rivalités vis-à-vis de l'armée française en altéreraient l'esprit primitif, et une seule passion remplirait toutes les âmes, celle du retour au pays natal. Souverain mexicain, il eût été logique que Maximilien cherchât dans l'armée indigène son principal point d'appui. Celle-ci offrait d'assez bons éléments, et l'un de ses chefs, Mejia, eût été en tous pays un excellent militaire, brave, intelligent et fidèle. Malheureusement la détresse financière où l'on se trouverait bientôt obligerait à des économies funestes. En outre, Maximilien, toujours préoccupé d'imiter le vieux continent, méditait toutes sortes de réorganisations à l'européenne. Ces projets, mal conçus, tour à tour abandonnés et repris, ajouteraient à la confusion générale, et le résultat final serait de discréditer l'ancien système sans qu'aucun système nouveau s'établit.

Une circonstance eût pu favoriser grandement la consolidation de l'Empire. Partout où se montraient nos troupes, les effets de leur présence ne tardaient pas à se faire sentir : on observait, au bout de peu de temps, un progrès dans la sécurité publique, une protection plus efficace de tous les intérêts légitimes, un ordre meilleur et une probité plus scrupuleuse dans les diverses administrations. Ces bienfaits amenaient une comparaison tout à notre avantage entre le régime ancien et celui que nous venions établir. De là, en beaucoup de cités ou bourgades, un courant de sympathie très vif et même un commencement de fidélité. Mais, dès l'automne de 1865, on vit, surtout dans le nord, les troupes françaises évacuer plusieurs des villes qu'elles avaient occupées et les confier, comme disaient les proclamations officielles, au patriotisme des habitants. Dans les places abandonnées les libéraux rentrèrent et, invoquant, eux aussi, le patriotisme, punirent comme trahison toute complicité avec les étrangers. Placées entre la protection précaire des impériaux et les vengeances des dissidents, les malheureuses cités n'eurent plus qu'un souci, celui de ne donner de gages à personne. Quand notre drapeau reparut, ce fut à qui se cacherait, se déroberait aux faveurs françaises, répudierait notre dangereuse amitié. Les Juaristes bénéficièrent même de leurs excès ; car, la peur devenant l'unique règle, on s'appliqua d'autant plus à ne pas encourir leurs représailles qu'on les savait plus inaccessibles à la pitié.

Bien des fois les rapports et les journaux annoncèrent à l'Europe la pacification. La nouvelle, à force de se répéter, n'éveilla plus qu'une incrédulité railleuse. Et pourtant il eût été injuste d'accuser d'imposture ceux qui la transmettaient. Ce pays semblait fait à souhait pour que le feu des luttes civiles s'y rallumât, même lorsqu'on le croyait éteint. Tout favorisait la guerre de partisans : l'étendue du territoire qui défiait les poursuites, l'abondance des chevaux qui permettait une fuite rapide, les habitudes générales de frugalité et d'endurance à la fatigue, la timidité des habitants paisibles qui, devinant sous tout soldat un bandit prêt à la violence, osaient rarement refuser un renseignement ou un abri. Dans la région des hauts plateaux, les guérillas trouvaient, à travers les montagnes, d'innombrables retraites ; dans la région basse, l'insalubrité du climat, plus redoutable aux troupes européennes qu'à elles-mêmes, leur était une sécurité. A la suite de cet ennemi, nos soldats marchaient, marchaient toujours, tantôt s'enfonçant dans les marécages des terres chaudes, tantôt franchissant les barrancas ou arpentant les hautes plaines sans eau. En vain ils doublaient les étapes, en vain ils bravaient la faim, la soif, la fatigue ; rarement ils parvenaient à joindre l'adversaire. Poussés à bout par ces courses sans fin, il leur arriva, en quelques circonstances, d'oublier leur habituelle modération et d'appliquer à l'ennemi, quand ils le purent saisir, toute la rigueur des impitoyables coutumes mexicaines. Cette exaspération finit par gagner ceux-là mêmes qui gouvernaient. Comme on ne pouvait avoir raison des dissidents, le plus simple parut de les mettre hors la loi et de décider que toute résistance s'appellerait désormais, non acte de guerre, mais brigandage. Au mois de septembre 1865, la nouvelle, bientôt démentie, que Juarez s'était retiré aux États-Unis, fournit un prétexte pour proclamer que sur le sol mexicain il n'y avait plus de républicains, mais seulement des rebelles. Ainsi s'explique le fameux décret du 3 octobre, que Maximilien rendit sous la pression de l'autorité française et qui punissait de mort quiconque ferait partie des bandes ou en serait complice. Plusieurs chefs juaristes, coupables d'ailleurs d'odieux excès, Artéaga, Salazar, subirent cette loi rigoureuse et furent fusillés. Le décret fit une autre victime, Maximilien lui-même, qui, deux ans plus tard, prisonnier de Juarez, tomba sous une loi pareille à celle que jadis il avait portée.

Dans les courtes accalmies que lui laissait la guerre, Maximilien put mesurer les ressources de sa nouvelle patrie. Le Mexique offrait à la fois l'image d'une grande richesse et d'une grande indigence. Qu'il recelât dans ses entrailles d'immenses gisements miniers, on pouvait sans témérité l'assurer. En outre, l'agriculture se prêterait à toutes sortes de progrès : si l'insalubrité des terres basses rendait dangereux, au moins pour les Européens, tout établissement permanent, si les districts montagneux étaient presque stériles, en revanche les salubres vallées des régions tempérées et certaines plaines elles-mêmes surprenaient par leur fertilité. Les ports situés sur les deux océans pourraient devenir les agents du commerce le plus actif et le plus fructueux. Mais nulle part le travail n'avait moins développé ce que la nature avait donné. Pendant plusieurs siècles, l'Espagne avait tenu sa colonie dans une dure dépendance, et les bras, engourdis dans la servitude, avaient gardé, même après la délivrance, les traces de leurs anciens liens. De la foule inerte et timide quelques hommes remuants s'étaient dégagés qui avaient porté toute leur ardeur dans les guerres civiles et s'étaient appliqués à détruire, comme ailleurs on s'applique à créer. L'Empereur, dans ses voyages, put observer plus d'une fois sur sa route des haciendas dévastées, des exploitations abandonnées. Ces traces étaient celles des luttes intestines. Ainsi l'activité humaine avait fait peu de chose, et ce peu de chose même s'en allait en ruine. Maximilien tenta les plus louables efforts pour stimuler son peuple. Il concéda des chemins de fer, ouvrit des routes, construisit des lignes télégraphiques, décréta l'établissement d'écoles industrielles ou d'instituts agricoles, offrit toutes sortes d'encouragements aux exploitations indigènes ou étrangères. Mais l'attention du prince ne pouvait s'appliquer que par intermittences à ces objets multiples. Le souci quotidien était non de prospérer, mais de vivre. Avant de féconder l'empire, il fallait le conquérir. Dans le présent, tout manquait : les travailleurs, les habitudes d'initiative, la sécurité du lendemain : ce qui manquait au-delà de tout le reste, c'étaient les capitaux.

Je touche ici à la grande faiblesse de l'entreprise. Dans les correspondances venues en ce temps-là du Mexique, nous trouvons, en général, les pronostics les plus sombres sur l'avenir. Presque toujours cette conclusion s'accompagne d'une réserve : l'issue, dit-on, pourrait être tout autre si la France, renonçant à tout remboursement actuel de ses avances, pouvait assurer à Maximilien, pendant une période indéterminée, 150 ou 200 millions par an.

Ce qui était le plus nécessaire fut ce qu'on eut le moins. L'expédition commença dans un rêve épique et finit comme un compte de marchand. Aucune histoire n'est plus lamentable lue l'histoire financière de l'Empire mexicain.

Le jour de son avènement, le prince avait signé, comme on l'a dit, l'onéreuse Convention de Miramar. Il n'apporterait que des dettes à son pays d'adoption, lequel à son tour ne lui offrirait que des charges. La seule voie de salut était un appel au crédit. Le premier acte du souverain fut de décréter un emprunt en rentes 6 pour 100, au capital nominal de 8 millions de livres sterling, c'est-à-dire un peu plus de deux cents millions. La même pauvreté qui rendait l'emprunt nécessaire semblait un obstacle à ce qu'il réussit. Le Mexique avait d'ailleurs une vieille renommée d'improbité qui n'ajouterait rien aux chances de l'opération. En ces conjonctures, le gouvernement français se fit le parrain du nouvel Empire. Il intéressa à l'affaire la place de Londres en faisant revivre les bons anglais 3 pour 100 d'un certain emprunt mexicain de 1851, dont les intérêts, depuis plus de dix ans, n'étaient point payés : ces bons seraient inscrits sur le Grand-Livre de la dette extérieure mexicaine, et les coupons d'arrérages seraient capitalisés : l'un de ces coupons, chose tout à fait nouvelle, serait même payé en numéraire. Les Anglais ainsi ramenés, le soin fut extrême à bien établir qu'il n'y avait rien de commun entre l'ancienne République et l'Empire nouveau. Dans ce but fut créé à Paris une commission dite des finances mexicaines et dont le président fut un Français, très élevé en dignité, M. de Germiny, sénateur, ancien ministre, gouverneur honoraire de la Banque de France. La Convention de Miramar, si dure qu'elle fût pour Maximilien, fut présentée elle-même comme une garantie : la France assurait son concours jusqu'à ce que l'archiduc pût organiser ses forces militaires et son administration civile ; donc elle se solidarisait dans une certaine mesure avec l'État qu'elle venait de créer. MM. Glyn et Cie en Angleterre, le Crédit mobilier en France, se chargèrent de l'opération, mais à commission seulement. Le taux d'émission fut 63 francs. A l'emprunt principal fut ajouté un emprunt accessoire : des titres de rentes 6 pour 100, pour une valeur nominale de 66 millions, furent remis au gouvernement français ; ce serait, jusqu'à concurrence de 54 millions un acompte sur le remboursement des frais de l'expédition ; les 12 millions de titres qui restaient permettraient d'assurer une première répartition à ceux de nos nationaux qui avaient subi jadis des dommages au Mexique : de la sorte Napoléon paraîtrait, aux yeux du Corps législatif, soucieux, et jusqu'au scrupule, de sauvegarder les finances publiques de son pays. — Malgré l'appât d'un intérêt de 10 pour 100, malgré l'appui de la France, malgré le concours des receveurs généraux qui associèrent leurs efforts à ceux du Crédit mobilier, l'emprunt ne fut pas entièrement couvert, et les titres, au bout de quelques mois, avaient subi une dépréciation d'une dizaine de francs. Si le sort des prêteurs fut peu enviable, celui de l'emprunteur ne fut pas plus heureux. Le produit de la souscription ne dépassa pas 100 millions. Sur cette somme il faudrait prélever d'abord les frais de commission, d'impression des titres, et autres de même nature. En outre, la Caisse des dépôts et consignations retiendrait environ 24 millions pour la garantie des quatre premiers semestres d'intérêts. La même Caisse absorberait enfin plus de 23 millions pour le payement, pendant deux années, des intérêts des bons anglais qu'on venait de faire revivre. Que resterait-il après toutes ces défalcations ? Moins de 50 millions. Ces 50 millions seraient-ils du moins la propriété de l'État mexicain ? Nullement. La France, créancière du Mexique en vertu du traité de Miramar, en pourrait réclamer à son gré la meilleure partie Le reliquat couvrirait à peine les dépenses de premier établissement du nouvel Empire. Tel fut le dérisoire résultat de l'emprunt de 1864. Les seuls privilégiés furent les Anglais qui changèrent en un papier encore négociable un autre papier qui depuis longtemps ne valait plus rien du tout.

Au début de 1865, la détresse fut extrême à Mexico, et l'effort fut à recommencer. Tout naturellement, Maximilien se tourna de nouveau vers la France. Le gouvernement français, qui ne pouvait plus rien obtenir du Corps législatif, jugea que le public serait de meilleure composition. Le portefeuille des Finances était alors aux mains de M. Fould, ministre avisé, banquier plus avisé encore. Il déploya en cette affaire une véritable habileté ; cette habileté même fut fatale, car elle ne prolongea guère le malheureux Empire, et n'eut d'autre résultat que de porter à l'épargne française une très sensible atteinte. Parmi les titres qui commençaient à se répandre dans le public, le type le plus en faveur était celui des obligations de 500 francs qui, émises à un taux inférieur, offraient le double appât d'un intérêt rémunérateur et d'une plus ou moins forte prime de remboursement. Il fut décidé que le nouvel emprunt se ferait en titres de cette sorte. Le nombre d'obligations serait de 500.000, le prix d'émission 340 francs, l'intérêt annuel 30 francs. A l'appât des primes, fut joint celui de lots fort considérables qui tiendraient sans cesse le public en éveil. Le plus original était une combinaison qui, au moyen de certains prélèvements, assurerait aux porteurs un second remboursement intégral au bout de cinquante ans. — Si alléchant que fût le placement de fonds, la foi dans l'Empire de Maximilien se trouvait déjà fort ébranlée, et il importait de la raffermir par une savante mise en scène. A cette fin, une grande représentation fut préparée au bénéfice du Mexique : le théâtre serait le Palais-Bourbon ; l'impresario serait M. Rouher ; le principal acteur serait un député qui, par une coïncidence tout à fait heureuse, revenait précisément du Mexique, en rapportait des impressions toutes fraîches et ne dirait que des choses vues, des choses vécues. Justement on discutait l'adresse. Le 10 avril, comme M. Jules Favre venait de rééditer ses critiques habituelles, M. Corta, c'était le nom du député voyageur, se leva du milieu de ses collègues. Aussitôt un grand silence se fit, comme si on eût été avide de recueillir jusqu'en ses moindres détails cette déposition d'un témoin. Ce discours qui tint deux séances ne peut se relire aujourd'hui sans une douloureuse surprise. M. Corta avait pratiqué ce système d'enquête, le plus trompeur, le plus fatal de tous, qui consiste à se fixer tout d'abord dans une croyance invariable, puis à ne retenir entre tous les faits observés que ce qui confirme cette croyance. il répéta, mais avec l'autorité de son récent voyage, tous les bruits qui couraient sur les fabuleuses richesses du Mexique. Il vanta la popularité de Maximilien qui s'appuyait sur les Indiens, sur les conservateurs et, en outre, sur tous ceux qui, dans le parti libéral, avaient conservé quelque sagesse. Il rendit hommage aux conseillers de l'archiduc, notamment à M. Ramirez, « le savant ministre des Affaires étrangères, » et salua en passant Bazaine, « aussi remarquable comme homme politique que comme homme de guerre. » Sur les ressources du Mexique, il grossit les recettes, atténua les dépenses, porta en compte non seulement ce qui entrait dans les caisses, mais tout ce qui eût pu y entrer, sans la contrebande, sans la fraude, sans les causes diverses qui, en tous pays, diminuent le chiffre des impôts. « M. Corta, répliqua M. Picard, a doré son récit de quelques-uns des rayons du beau soleil qu'il vient de quitter. » Cette appréciation, doucement ironique, loin de marquer un excès de sévérité, péchait plutôt par indulgence. Mais la Chambre, si froide la veille sur les choses du Mexique, et qui le lendemain devait retrouver ses méfiances, fut ce jour-là ébranlée ; et après M. Corta, l'homme qui avait vu, elle ne voulut plus entendre aucun de ceux qui ne parlaient que par ouï-dire. Elle écouta cependant M. Rouher qui vint donner dans ce concert la triomphante note finale. Il railla les incertains, reprocha à l'opposition d'encourager Juarez, préconisa les incontestables garanties financières qu'offrait le nouvel Empire, puis, avec une assurance déconcertante, conclut en déclarant que l'emprunt était souscrit. — Dans le présent, la nouvelle était fausse ; deux jours plus tard, elle devint vraie. Un groupe de banquiers prit l'opération à forfait, moyennant une commission de 10 pour 100 ; tout le personnel financier de l'État fut mis en réquisition pour seconder l'entreprise ; les obligations furent placées avec une facilité inattendue ; et les officieux saluèrent bruyamment ce qu'on appela, ce qu'on osa appeler un grand succès. La vérité, c'est que ce succès assurerait à peine à Maximilien quelques mois de répit. Du produit brut de l'emprunt il y aurait à défalquer, outre les frais de commission, les prélèvements destinés au service des intérêts, aux primes, à l'amortissement, à la reconstitution du capital. Il faudrait satisfaire aux réclamations du gouvernement français qui volontiers eût patienté, mais qui, pour prévenir les critiques du Corps législatif et donner à son propre budget un air d'équilibre, était obligé de se montrer rigoureux. Il faudrait régler les indemnités dues aux résidents étrangers et qui avaient été l'origine première de l'expédition. Le Mexique lui-même avait des besoins immenses et, à part le produit des douanes qui, à certaines époques, fut en notable progrès, n'avait que des recettes presque nulles. On voit que chaque ressource nouvelle était guettée d'avance par des créanciers multiples. Même dans les sphères officielles, le langage intime était bien différent des déclarations publiques. En annonçant au maréchal Bazaine le succès de l'emprunt, M. Fould prêchait l'économie et ajoutait : « Des efforts comme ceux qui viennent d'être faits ne peuvent se renouveler de longtemps. » Cinq mois après la triomphante séance du 10 avril, on vit plus clairement encore, en une circonstance particulière, quelle confiance réelle inspirait au monde financier l'œuvre de Maximilien. Comme les titres du premier emprunt 6 pour 100 étaient convertissables en obligations de 500 francs, le gouvernement français profita de cette faculté pour les 66 millions de titres qui lui avaient été remis ; et le stock d'obligations de 500 francs, provenant de cet échange, fut repris au prix ferme de 300 francs l'obligation, par M. Pinard, directeur du Comptoir d'Escompte. Celui-ci devait se libérer en douze termes mensuels. Au moment de signer la convention, M. Pinard fut saisi de crainte et demanda la résiliation du marché en cas de chute du gouvernement mexicain. M. Fould accepta sans objection cette réserve qui fut constatée, le 28 septembre 1865, par un échange de lettres annexées au contrat. Ainsi ce même gouvernement, que, du haut de la tribune, on proclamait si solide, était in petto tenu en suspicion et presque condamné.

Je me suis attardé à décrire la détresse financière du Mexique. Je n'en finirais pas si je voulais noter tous les germes de dissolution que portait en lui le malheureux Empire. Il serait téméraire de croire que le génie, même le plus vaste, eût dominé tant de périls. Non seulement le génie manqua, mais souvent aussi l'esprit politique. Autant l'œuvre était ardue, autant l'instrument fut mal choisi pour l'accomplir. Maximilien était d'intelligence élevée, d'intentions droites, d'instruction peu commune ; mais les dons qu'il possédait le moins étaient précisément ceux qui maîtrisent les huiela.te3 et fondent les États.

Une erreur initiale pesa sur toute sa conduite. Pénétré des doctrines qui avaient charmé sa jeunesse et l'avaient même rendu un peu suspect à Vienne, il se persuada que le meilleur moyen d'assurer sa popularité serait de se présenter à ses sujets en prince ami des lumières, libéral et progressiste. En quoi le souverain se trompa de temps, de lieu, de circonstances. Pour abattre les factieux, pour ranimer les timides, une seule chose serait indispensable, à savoir, une autorité ferme et qui ne paraîtrait jamais hésitante. Sûrs du châtiment, les turbulents se déconcerteraient ; sûrs de la protection, les craintifs reprendraient courage. Le libéralisme moderne, fait d'idées éclectiques, de tempéraments, d'appels aux partis divers, semblerait là-bas versatilité ou impuissance. Les fauteurs de troubles redouteraient peu un prince dont le premier souci ne serait pas de les écraser. Quant aux masses, le langage de Maximilien passerait au-dessus d'elles. Elles eussent compris un programme très simple et une exécution très rapide. Tout le reste leur échapperait et, ne sachant pas ce que voulait l'Empereur, elles s'affermiraient dans leur vieille habitude de ne rien vouloir elles-mêmes.

Le prince fut, au moins à certaines heures, laborieux et appliqué. Mais sa pensée était toujours fixée sur l'ancien monde, dont il aspirait à copier les lois : de là des règlements très sages en théorie, et souvent fort déraisonnables pour le Mexique. Parmi les innovations les plus praticables, plusieurs demeurèrent inefficaces par l'inertie des agents d'exécution. On créa un Conseil d'État, comme en Europe : on régla, comme en Europe, les attributions des ministères : on partagea le Mexique en circonscriptions administratives, judiciaires, financières, comme si on l'eût réellement possédé. Le seul résultat fut de donner à l'Empire une certaine régularité bureaucratique, mais qui n'avait rien de commun avec l'ordre.

Ce n'était pas que Maximilien se confinât dans son palais. Bien au contraire, il se piquait de tout voir, de tout inspecter, de pénétrer même, au risque de s'y perdre, dans les plus petits détails. Ses voyages n'étaient pas sans heureux effet. Il avait l'élégance extérieure qui charme les regards et plus encore la bonté qui conquiert les cœurs. De plus il avait la passion de la probité, et quand, sur sa route, il surprenait les abus et les malversations, il n'hésitait pas à les punir. Seulement, sa persévérance n'égalait pas sa bonne volonté. Le rang suprême qui l'avait ébloui lui inspirait l'ennui. Pendant ses longues courses à travers le Mexique, ses premières passions le ressaisissaient, l'art, la poésie, l'observation de la nature : et, berçant sa fantaisie comme au temps jadis, il s'attardait à étudier la flore ou à contempler les paysages de sa nouvelle patrie. Plus d'une fois il lui arriva d'achever en touriste les voyages qu'il avait commencés en homme d'État et en soldat. Sa curiosité intellectuelle était grande, mais s'égarait à butiner sur toutes choses, et il oubliait de gouverner le Mexique, tant il était attentif à l'explorer !

Son âme était fort au-dessus de la mesure commune. Il eut des à-propos heureux et des paroles éloquentes. Il s'appliqua à honorer tous les souvenirs nationaux. On le vit célébrer à Dolorès, patrie du curé Hidalgo, l'anniversaire de l'Indépendance et entourer de toutes sortes de pompes la fête nationale de Notre-Dame de Guadalupe. Certaines inaugurations de travaux publics lui fournirent l'occasion de discours émus bien propres à remuer les cœurs. Par malheur, son jugement était moins sûr que son âme n'était généreuse. Tout entier à ses pensées de conciliation et d'union nationale, il lui arriva de leur sacrifier toutes les convenances et jusqu'à sa propre dignité. Un jour, s'oubliant jusqu'à l'aberration, il alla jusqu'à louer dans un acte public « le courage et la constance de Benito Juarez[18] ». Un peu plus tard, en 1866, au plus fort de la détresse financière, il imagina d'accorder une pension à la veuve du général Saragoza, le pire ennemi de l'intervention. L'infortuné monarque se croyait chevaleresque, tandis qu'il n'était que naïf. « Il y a, dit l'Évangile, plus de joie pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui persévèrent. » Dans les affaires humaines, la maxime ne veut être entendue qu'avec réserve. A suivre cette politique, Maximilien risquait fort de lasser les justes, et cela sans atteindre le pécheur qui se repentait moins que jamais.

Nature mobile, Maximilien tantôt pliait, tantôt se raidissait sous la mauvaise fortune. Dans ses élans d'activité, il aspirait à tout conduire, puis laissait chômer les affaires qu'il avait évoquées jusqu'à lui. Il avait de longs abattements, mais avec d'incroyables retours d'illusion. Son esprit, d'ordinaire irrésolu, montrait parfois des obstinations étranges. Le fond de sa nature était la clémence : « Traitez comme des frères les prisonniers en votre pouvoir, écrivait-il, le 3 août 1865, au chef de la légion belge, M. Van der Smissen ; je ne dois pas oublier que ce sont des Mexicains, égarés sans doute par l'erreur ou l'ignorance, mais enfin des Mexicains[19]. » Et pourtant deux mois plus tard ce même prince signait le décret du 3 octobre qui frappait de mort tout ennemi tombé entre nos mains. Tous ces contrastes s'expliquent par les inextricables embarras d'un gouvernement qui eût usé les plus forts. D'une main indécise, et comme à tâtons, le malheureux Empereur cherchait partout le remède. Il devait flotter ainsi entre toutes sortes de pensées contraires, jusqu'au jour où, n'ayant plus à garder que son honneur, il le sauverait du moins tout entier.

Ce qui mit le comble aux complications, ce fut la coexistence de deux autorités parallèles : Maximilien d'un côté et de l'autre Bazaine. La condition de ces deux hommes fut si singulière que l'esprit ne peut imaginer rien de plus étrange. Maximilien avait l'honneur du premier rang ; mais la principale prérogative du pouvoir lui échappait : au maréchal il appartenait de commander non seulement le corps expéditionnaire, mais l'armée mexicaine unie à l'armée française, et de décider sans contrôle toutes les mesures militaires qui, suivant l'issue, ébranleraient ou consolideraient le nouvel État. Si on eût demandé au souverain quelles étaient ses frontières, il eût dû tout d'abord interroger Bazaine, maître d'élargir ou de restreindre le rayon de son occupation et de fixer par-là les limites de l'Empire. Arbitre de la guerre (et toute la politique tenait alors dans la guerre), Bazaine l'était en partie des finances. Il réglerait à son gré les convois et les transports, réparerait les routes et les places fortes, ordonnerait, en un mot, toutes les dépenses connexes à la guerre et aurait le droit de les imputer ensuite sur le budget mexicain. L'administration civile elle-même serait indirectement sous la main de la France, car elle ne vivrait le plus souvent qu'en s'abritant sous la force publique dont le maréchal disposait exclusivement. C'eût été nouveauté inouïe si une sujétion si complète n'eût provoqué quelque velléité de révolte. Dès le début de l'année 1865, certains germes de mésintelligence se montrèrent. Au premier insuccès, Maximilien se donna le plaisir de critiquer les opérations militaires qu'il n'avait pas le droit d'ordonner. Il jugea bien fortes les dépenses des transports, surtout à l'occasion du siège d'Oajaca : « Votre gouvernement m'élève d'une main et de l'autre m'empêche de vivre, disait-il au général Lhériller, alors gouverneur de Mexico. » Comme les autorités indigènes avaient eu quelques démêlés avec les officiers de notre armée, il écouta avec une attention bienveillante les doléances de ses fonctionnaires. Sur ces entrefaites, Bazaine, voulant faire sa cour à Napoléon qui lui-même voulait satisfaire l'opinion publique, ordonna le rapatriement d'une de ses brigades. A Mexico, la mesure déplut fort ; car c'était le malheur de Maximilien, que le gouvernement, incommode avec les Français, était sans eux tout à fait impossible. A quelque temps de là, il arriva que, dans le nord de l'Empire, nos troupes évacuèrent certaines places qu'elles avaient occupées. A cette nouvelle, Maximilien se plaignit plus vivement que de coutume, jugea la mesure très impolitique, taxa le commandant en chef de faiblesse et d'inertie. — Tout accentua les divergences. Maximilien avait toutes les susceptibilités d'un protégé, Bazaine toutes les exigences d'un protecteur. A chaque grief du Palais impérial, le quartier général avait sa réplique toute prête. Quand Maximilien critiquait les opérations militaires, on ne manquait pas de lui rappeler assez aigrement qu'après tout nos soldats peinaient, souffraient, mouraient pour lui tailler un empire. Quand l'Empereur signalait le fâcheux effet des évacuations, Bazaine observait que ses bataillons ne pouvaient être partout et que l'occasion était belle pour le parti impérialiste d'affirmer son existence en se défendant par lui-même. Que si le prince blâmait les rigueurs de certains officiers, la réponse était que l'autorité française, responsable de la pacification, était juge des moyens les plus efficaces pour la réaliser. Les affaires civiles elles-mêmes ne se réglaient pas sans récriminations. « Tout est à faire, disait Maximilien, un peu désabusé du Mexique. — Assurément, répliquaient avec ironie les Français, et d'autant plus qu'on ne fait rien. » Sur quoi, ils énuméraient tous les vagues projets, toutes les théories creuses qui se discutaient autour du souverain. — Ce serait pourtant une erreur de croire que les dissentiments soient devenus de suite hostilité ouverte. Pendant toute l'année 1865 et même pendant une partie de l'année suivante, la préoccupation réciproque fut d'éviter tout éclat. Dans sa correspondance, Bazaine signalait assez dédaigneusement l'insuffisance du jeune Empereur ; il paraît certain que, de son côté, Maximilien, dès 1865, demanda le rappel du commandant en chef ; mais le prince se piquait de formes toujours courtoises, et le maréchal affectait un langage toujours respectueux. Quand, de l'entourage de l'Empereur, les plaintes s'élevaient en rumeurs trop bruyantes, celui-ci s'ingéniait à calmer ses amis. Les désaccords se voilaient même parfois sous des attentions qu'on eût crues cordiales. Comme Bazaine, devenu veuf, allait, en juin 1865, épouser une Mexicaine, Maximilien et Charlotte, à cette occasion, prodiguèrent au maréchal les plus bienveillants témoignages et lui offrirent les plus magnifiques présents. De son côté, le commandant en chef, témoin de la détresse du souverain, s'appliqua, ainsi qu'on le dira plus tard, à adoucir en matière financière les instructions trop dures qu'il recevait de Paris. Ainsi fut maintenue jusqu'aux derniers temps une apparence décente qui n'avait rien de commun avec la véritable harmonie. L'heure viendrait plus tard où, la mauvaise fortune aigrissant les âmes, les liens, renoués à plusieurs reprises et devenus chaque fois plus fragiles, se briseraient pour toujours. Une seule chose eût prévenu la rupture et peut-être atténué l'échec final : c'eût été chez Maximilien cette claire vue des choses, cette ferme possession de soi-même qu'on nomme la sagesse ; c'eût été chez Bazaine cette haute notion du devoir, ce désintéressement loyal qui, dans la vie civile et militaire, s'appelle la vertu. Mais Maximilien n'avait pas reçu ce rare don de la sagesse, et Bazaine se fût étonné qu'on louât sa vertu.

 

V

Tandis que Maximilien se débattait entre tous ces embarras, un redoutable voisin veillait, prêt à arrêter ses progrès ou à hâter sa chute. Une seule alliance eût été indispensable, celle des États-Unis. Il n'est pas sans intérêt de rechercher comment la puissante République, d'abord froidement réservée, puis ouvertement malveillante, devint par degrés tout à fait ennemie.

Dès l'origine de l'entreprise, on avait pu reconnaître à des signes certains quels sentiments dominaient à Washington. Au premier bruit de l'expédition, le gouvernement des États-Unis avait songé à prendre à sa charge, moyennant la cession éventuelle de certains territoires ou districts miniers, les intérêts de la dette étrangère mexicaine. Le but évident de cette munificence inattendue, c'était de mettre la main sur le Mexique en paraissant l'assister, et surtout d'enlever tout prétexte à l'intervention européenne. Ni à Paris, ni à Londres, ni à Madrid, l'expédient n'avait été accueilli. « Nous ne pouvons point, avait déclaré M. Thouvenel, empêcher les États-Unis d'offrir de l'argent au Mexique ; nous ne pouvons pas davantage empêcher le Mexique de recevoir de l'argent des États-Unis ; mais nous ne devons ni prendre part à la transaction ni la sanctionner[20]. »

Nonobstant cette opposition, bien discrète encore et voilée, la convention du 31 octobre 1861 avait été signée. En France, en Angleterre, en Espagne, on crut habile et amical de solliciter des États-Unis leur accession au traité. La démarche n'avait rien d'insolite : car la République américaine avait, elle aussi, d'anciens et de nombreux griefs contre le Mexique ; jadis elle l'avait envahi et avait même commencé à le démembrer. Dès la première nouvelle de l'intervention, l'ennemie d'hier devint tout à coup la plus chère des protégées. Aux ouvertures venues de Londres, de Paris, de Madrid, M. Seward, secrétaire des Affaires étrangères, répondit par un refus : le gouvernement de l'Union n'avait pas coutume de se lier par des traités : le Mexique d'ailleurs était une République et à ce titre éveillait à Washington de chaudes sympathies. M. Seward ne se contenta point de se dérober à l'alliance. A quelque temps de là, le 3 mars 1862, dans une dépêche circulaire qui ressemblait fort à une protestation, il consigna ses vues sur les événements mexicains : il s'élevait contre toute combinaison monarchique : il jugeait la solution dangereuse si la couronne était offerte à un candidat étranger : il condamnait une forme de gouvernement peu compatible avec le système qui tendait à prévaloir en Amérique. Puis, se haussant jusqu'à des paroles hautaines et presque comminatoires, il ajoutait : « L'émancipation du Continent américain vis-à-vis de l'Europe a été le trait principal de ce dernier demi-siècle[21]. »

Sur l'heure, cette vague menace n'émut guère, et plût à Dieu qu'elle eût ému davantage ! Les États-Unis, déchirés par la plus affreuse guerre civile, étaient alors trop absorbés par le souci de leur propre conservation pour éparpiller leurs forces au dehors. Impuissants à nous nuire ou à nous arrêter, ils ne manquèrent du moins aucune occasion de nous témoigner leur malveillance. — La presse dénonça les prétendues ambitions de la France : tantôt on l'accusait de vouloir détacher le Texas de l'Union américaine ; tantôt on lui prêtait des projets d'établissement dans la Sonora. — Au printemps de 1862, comme le gouvernement de Washington était invité à se joindre aux puissances européennes dans les remontrances en faveur de la Pologne, la réponse fut très significative : « Quelles que soient nos sympathies, dit en substance M. Seward, nous ne voulons point nous immiscer dans les affaires de l'Europe. » La leçon était transparente, et ce langage marquait clairement que l'Amérique, en s'imposant la non-intervention vis-à-vis de l'Europe, entendait que la même réserve fût observée vis-à-vis d'elle. — Sur ces entrefaites, un incident survint qui irrita à juste titre le gouvernement français. Deux sujets américains établis à Londres, nommés l'un Howell et l'autre Zirman, avaient affrété un bâtiment et l'avaient chargé d'approvisionnements et d'armes à destination des Juaristes de Matamoros. Comme cette dernière ville touchait à la frontière des États confédérés, c'est-à-dire des États sudistes, les assureurs refusèrent d'abord leur concours ; ils craignaient que la cargaison ne fût saisie par les croiseurs fédérés comme destinée aux États rebelles. Dans cet embarras, Howell et Zirman recoururent au ministre des États-Unis à Londres, M. Adams. Celui-ci consentit à attester que le chargement n'avait point pour objet d'aider les révoltés du Sud, puis il termina son certificat par ces paroles étranges : « Je me fais un plaisir d'appuyer une entreprise qui a un but bien différent et honorable. C'est pourquoi je donne avec empressement à MM. Zirman et Howell l'attestation qu'ils m'ont demandée. » L'affaire ayant été ébruitée, M. Drouyn de Lhuys se plaignit avec une extrême vivacité de l'incorrection qui était flagrante. « Quoi donc, répéta-t-il plusieurs fois, est-ce aux yeux de la diplomatie américaine une chose honorable que d'expédier des armes destinées à tuer des Français ? » M. Adams fut blâmé, mais sans que le souvenir de l'injure s'effaçât tout à fait[22].

Ce qui entretenait les méfiances, c'était la persuasion, assez générale à Washington, que Napoléon inclinait vers les confédérés et se servirait un jour des États du Sud pour assurer son œuvre au Mexique. Divers indices contribuaient à affermir cette croyance. L'Empereur des Français avait soumis naguère aux cours de Londres et de Saint-Pétersbourg un projet de médiation entre les belligérants. Puis, les Anglais et les Russes ayant jugé plus sage l'abstention, il avait suggéré l'idée de pourparlers directs entre les deux partis rivaux. Parmi les fédérés, ces tentatives de conciliation avaient fort déplu : en conseillant un accord, une transaction, Napoléon semblait placer sur le même pied les deux combattants. La France n'irait-elle pas jusqu'à reconnaître l'indépendance des États sudistes ? Assez inquiet, feignant surtout de l'être, le gouvernement de Washington recueillait, sans en négliger aucune, toutes les rumeurs qui arrivaient d'Europe. Au mois de juin 1863, un débat qui surgit au Parlement anglais parut confirmer toutes ses craintes. Un membre de la Chambre des communes, M. Rœbuck, pour exhorter le cabinet britannique à reconnaître le Sud, se fonda sur les sentiments de Napoléon qu'il avait vu naguère à Fontainebleau et dont il rapporta la conversation : e L'Empereur des Français, ajouta-t-il, n'avait pas fait mystère de ses pensées et avait même autorisé à ce qu'elles fussent publiquement rapportées[23]. Ce langage était grave et de nature à faire sensation. Aux plaintes de la légation américaine, M. Drouyn de Lhuys répondit en désavouant M. Rœbuck. Aux déclarations du ministre se joignirent les démentis du Moniteur. Nonobstant ces satisfactions, les traces de l'incident subsistèrent. « En parlant d'arrangement, vous enhardissez nos ennemis, et vous énervez nos propres forces. Ainsi s'exprimait l'envoyé des États-Unis à Paris, M. Dayton. M. Drouyn de Lhuys repoussait les reproches, mais avec quelque mollesse : « Sa Majesté, répliquait-il, n'a point de politique arrêtée à l'égard du Sud ; elle attend. » Il était clair que si la France voulait pousser à bout l'entreprise mexicaine, la politique lui conseillait de couper en deux tronçons la grande République du nord, de tendre la main aux confédérés, de s'appuyer sur ceux dont elle aurait assuré l'indépendance ; et les Américains, prêtant à Napoléon l'esprit décidé qu'ils avaient eux-mêmes, ne pouvaient se persuader que l'Empereur hésitât à orienter délibérément sa conduite dans le sens exclusif de ses intérêts.

Au milieu de tous ces incidents, notre armée pénétrait jusqu'au cœur du Mexique. Puebla fut prise. A l'annonce du succès, les Sudistes illuminèrent à Richmond. Le 10 juillet 1863, l'Assemblée des notables réunie à Mexico proclama l'Empire. A cette nouvelle, le gouvernement fédéral afficha le persiflage le plus méprisant. « J'ai reçu, écrivait le 22 septembre 1863 M. Seward à M. Dayton, une notification d'un M. Arroyo qui s'intitule sous-secrétaire d'État des affaires étrangères pour l'Empire du Mexique. Nous n'avons fait et ne ferons probablement aucune réponse à cette communication[24]. » Le dédain n'était pas tel qu'il exclût l'inquiétude. M. Dayton courut chez M. Drouyn de Lhuys, lui représenta vivement combien serait précaire le nouvel Empire, insista sur l'impossibilité d'une sincère consultation nationale. e Le principal obstacle pour le gouvernement de l'archiduc sera l'hostilité des États-Unis, repartit froidement M. Drouyn de Lhuys ; qu'il se hâte de reconnaitre Maximilien, et nous hâterons de notre côté notre évacuation. — Ah ! ne vous attendez pas à une prompte reconnaissance, répliqua avec gravité M. Dayton[25]. Le 4 avril 1864, comme l'archiduc allait quitter l'Europe, la Chambre des représentants, jalouse de dépasser le pouvoir exécutif, vota à l'unanimité une motion qui condamnait l'établissement de la monarchie au Mexique. Ce fut la bienvenue des États-Unis au nouveau souverain. A Paris, M. Drouyn de Lhuys prit la manifestation fort à cœur : « Eh bien ! dit-il à M. Dayton, la première fois qu'il le rencontra après cet incident, nous apportez-vous la paix ou la guerre ?[26] »

Non, ce n'était pas la guerre. Les États du Sud n'avaient pas déposé les armes et la prudence conseillait encore les ménagements. Une conduite trop incorrecte n'aurait eu d'autre résultat que de sceller le rapprochement entre le gouvernement impérial et le parti confédéré. M. Seward s'ingénia à atténuer la portée du récent vote parlementaire : M. Dayton, de son côté, mettant à profit ses relations personnelles avec M. Drouyn de Lhuys, lui prodigua les paroles rassurantes. La seule mesure prise par la République fédérale fut le rappel de son agent au Mexique, M. Corwin, qui s'embarqua à la Vera-Cruz et regagna New-York.

Le 6 avril 1865, Richmond, la capitale des États confédérés, tomba aux mains des armées du Nord. Le 9 avril, le général Lee fut forcé de capituler. A quelques jours de là, la soumission de Johnston acheva la défaite du Sud. Ayant violemment rétabli l'unité, les Américains se jugèrent assez forts pour braver l'Europe. Les longues habitudes de guerre civile avaient accru leur rudesse naturelle, et depuis longtemps leur modération leur coûtait. C'est avec joie qu'abandonnant les vieilles traditions diplomatiques, ils inaugurèrent une manière nouvelle, à la fois sentencieuse et brutale, pédante et grossière. En vrais démocrates, ils ne se contentèrent pas de mépriser les anciens usages, mais ils les déchirèrent avec raffinement. Le plaisir fut sans mélange quand la connaissance qu'ils eurent ties affaires européennes et des nôtres les eût assurés que l'insolence même serait sans danger.

La querelle débuta par l'invocation de griefs généraux, ainsi qu'il arrive à ceux qui, de faibles devenus forts, haussent volontiers le ton et se vengent de leur réserve passée. M. Bigelow, qui avait succédé à M. Dayton, reprocha au gouvernement français ses sympathies pour le Sud. « C'est, dit-il, une opinion accréditée dans notre pays que les Français ont souhaité le démembrement de l'Union et la création de deux confédérations séparées. Le maintien de la bonne harmonie entre les deux peuples exigerait que cette croyance fût démentie. » Un peu surpris de cette imputation qui s'était déjà produite plusieurs fois, mais jamais sous cette forme péremptoire, M. Drouyn de Lhuys ne se départit pas de sa courtoisie habituelle. « Nous avons, répliqua-t-il, aidé jadis à la fondation des États-Unis. Pendant la dernière guerre, nous avons gardé la plus stricte neutralité et aucune de nos démarches n'autorise à penser que nous ayons favorisé un parti au détriment de l'autre... Que ne dit-on pas, ajouta M. Drouyn de Lhuys prenant l'offensive à son tour ? Ne répète-t-on pas à Paris que les États-Unis, débarrassés de la guerre civile, n'attendent qu'une occasion pour se jeter sur l'Empire mexicain ? Nous souhaitons que cette rumeur soit aussi peu fondée que celle qui nous a attribué des complaisances pour le Sud. » Rebuté de ce côté, M. Bigelow renouvela bientôt ses récriminations. Cette fois, il ne parla plus du Sud, définitivement vaincu, mais insista sur les dangers d'une monarchie au Mexique. « Cette tentative, ajouta-t-il, ne sera-t-elle pas le point de départ d'une propagande monarchique qui s'étendra à tout le Nouveau-Monde ? » Ce que disait M. Bigelow, les hommes d'État américains le répétaient à Washington. Comme le nouveau président de la République, M. Johnson, recevait notre envoyé, M. de Montholon, il lui adressa un discours qui contrastait fort avec les compliments habituels de ces audiences d'apparat ; car, tout en protestant de ses intentions pacifiques, il fit allusion aux éventualités qui pourraient troubler les rapports entre les deux pays. M. Seward essaya d'atténuer cette extraordinaire harangue, en invoquant les exigences de l'opinion publique, alors très excitée contre la France. L'explication même parut insuffisante. Ce langage, ainsi qu'on le remarqua, était celui qui, dans les relations internationales, annonce le plus souvent et précède les conflits.

Jusque-là, la malveillance ne s'était traduite que par des paroles. Les faits suivirent bientôt. L'intérêt de Maximilien était d'accueillir les Sudistes vaincus, d'utiliser leurs bras et de les établir, à titre de colons, dans les vastes territoires inexploités ou dans les districts miniers du Mexique. Les mesures les plus minutieuses furent prescrites pour prévenir toute réclamation venue de Washington : les émigrants ne passeraient la frontière qu'isolément ; ils seraient aussitôt désarmés ; ils se rendraient dans les lieux qui leur seraient désignés ; ils s'engageraient à s'abstenir de toute tentative contre les gouvernements amis ou limitrophes. L'ombrageuse République américaine tenait à se montrer inquiète, et toutes ces garanties ne purent la rassurer. On ne tarda pas à en avoir la preuve. Un certain docteur Gwin, ancien sénateur de la Californie, était récemment venu à Paris, avait été reçu par l'Empereur et combinait un vaste essai de colonisation dans les districts miniers de la Sonora. A cette nouvelle, le gouvernement de l'Union crut ou feignit de croire que le projet, patronné par Napoléon, avait pour but de grouper les débris des Sudistes rebelles et de fortifier l'Empire de Maximilien au détriment des États-Unis. M. Bigelow fut chargé de porter au quai d'Orsay des représentations qui ressemblaient fort à une mise en demeure. M. Drouyn de Lhuys, pour détruire le reproche, n'eut qu'à rééditer ce qu'il avait tant de fois répétée et affirma de nouveau la stricte neutralité de la France dans les affaires de l'Union : il ajouta, chose vraiment superflue, que Maximilien ne pouvait nourrir aucune pensée agressive vis-à-vis de sa redoutable voisine. Dans la réponse du ministre, une seule phrase traduisit un commencement d'impatience : « Nous sommes toujours prêts à répondre loyalement aux demandes d'explications présentées sur un ton amical et fondées sur des documents réguliers. Mais l'Empereur est résolu à repousser toute interpellation faite sur un ton comminatoire et à propos de vagues allégations[27]. » C'est ainsi que les rapports mutuels devenaient de plus en plus tendus. Sur ces entrefaites, les projets du docteur Gwin furent abandonnés, en sorte que l'affaire, qui aurait pu comporter des suites si graves, s'apaisa d'elle-même.

Cependant les incidents de frontière se multipliaient. Le Rio Bravo del Norte forme, comme on sait, la limite septentrionale du Mexique et le sépare des États-Unis. Les Impériaux qui occupaient Matamoros ne cessaient de se plaindre de l'assistance que leurs adversaires recevaient des Américains. Des bandes de gens de toute sorte, recrutées sur divers points de la République, passaient à travers le Texas, franchissaient librement le fleuve sous prétexte de commerce et s'enrôlaient dans l'armée de Juarez. C'est du Texas que nos ennemis tiraient le plus souvent leurs armes, leurs munitions, leurs équipements. Plusieurs fois, après les escarmouches, on trouva des Américains parmi les blessés ou les morts. Les libéraux évoluaient à leur gré des deux côtés du Rio Bravo, et les districts neutres de la rive gauche leur offraient un lieu de ravitaillement en cas de disette, un asile sûr en cas de poursuite trop vive. Quand les violations du droit des gens étaient trop flagrantes, le gouvernement central intervenait, et un simulacre de surveillance donnait une satisfaction temporaire aux plaintes de notre diplomatie. Ce n'était qu'une apparence, et on revenait sans tarder aux anciens errements. Au mois d'octobre 1865, comme Escobedo, commandant des troupes juaristes, bloquait Matamoros, la complicité des autorités américaines fut poussée jusqu'au scandale. Hommes, munitions, vivres, les libéraux reçurent tout du Texas et en particulier de Brownsville, où commandait le général américain Weitzel. Les pièces d'Escobedo furent servies par des canonniers de l'armée américaine, et qui n'étaient même pas encore congédiés. C'est à l'hôpital de Brownsville que les blessés juaristes furent recueillis. Brownsville fut le lieu où les officiers d'Escobedo venaient, dans l'intervalle des attaques, se reposer, prendre leurs repas ou se livrer au plaisir. Le capitaine de vaisseau Cloué commandait l'escadre du golfe. Outré de tous ces procédés, il se décida à protester, et du ton péremptoire des marins qui ont coutume d'être obéis. Dans une dépêche du G novembre, il établit par des faits indéniables que Brownsville, quoique cité de l'Union, semblait devenue le quartier général des Juaristes ; puis il rappela au général Weitzel toutes les obligations internationales que celui-ci avait oubliées. « Bien différente, ajouta-t-il, a été la conduite de la France pendant la récente guerre qui vient de déchirer l'Union américaine. Si nous avions fait la centième partie de ce qui se fait à Brownsville ou sur les bords du Rio Grande, le peuple américain aurait protesté, et il aurait eu raison. Les lois internationales, adoptées par toutes les nations civilisées, sont obligatoires pour toutes ; vous ne pouvez prétendre être affranchis des règles sur lesquelles vous vous êtes appuyés, sous prétexte que ces règles ne vous sont plus bonnes à rien. » Discourtois jusqu'à la grossièreté, l'Américain retourna la lettre, et ajouta insolemment qu'il ajournait sa réponse jusqu'à ce qu'il reçût une dépêche plus convenable. Le jour même où le général Weitzel s'exprimait de la sorte, un nouveau sujet de plainte s'ajoutait à tous les autres. Comme un petit vapeur de rivière, l'Antonia, commandé par un officier français, remontait le Rio Bravo et allait au secours de Matamoros, il fut assailli par des coups de feu qui partaient des rives du Texas. Aux notes comminatoires du capitaine Cloué et du général impérialiste Méjia, Weitzel répondit, avec une singulière désinvolture, qu'il faudrait toute la cavalerie de l'Europe et de l'Amérique pour prévenir ces sortes d'attaques isolées[28]. Telle était l'étrange neutralité observée par les représentants des États-Unis. Cependant, vers le milieu de novembre, Escobedo leva le siège de Matamoros et, grâce à cette circonstance, une sorte de calme relatif revint sur les rives du Rio Bravo.

Aux Tuileries, on n'envisageait pas sans ennui, sans inquiétude même, la désagréable querelle qui s'annonçait. Sur la durée de l'Empire de Maximilien, les illusions premières étaient déjà bien ébranlées. Du moins, si l'entreprise devait aboutir à un insuccès, il importait que notre dignité demeurât sauve. Dans cette pensée, M. Drouyn de Lhuys s'appliquait à poursuivre quelque arrangement qui, sans sacrifice pour notre honneur, nous dégageât vis-à-vis de la puissante et ombrageuse République. Vers le commencement d'octobre 1865, une parole échappée à l'envoyé des États-Unis parut lui fournir l'issue qu'il cherchait. Dans un entretien privé, M. Bigelow lui avait dit : « Ne croyez-vous pas que la reconnaissance de l'Empire mexicain par les États-Unis pourrait faciliter et hâter le rappel des troupes françaises ? » Bien que ce langage n'eût rien d'officiel, M. Drouyn de Lhuys avait retenu l'insinuation. Sur cette simple phrase, il édifia tout un plan de conduite. Le 18 octobre, dans une dépêche très étudiée à notre représentant à -Washington, il fit valoir, en se référant à ses communications antérieures, « le vif désir qu'avait le gouvernement français de retirer le plus tôt possible le corps d'occupation. » — « Une attitude amicale des États-Unis envers le Mexique faciliterait beaucoup, ajoutait-il, le départ de nos troupes. » — « Ce que nous demandons au cabinet de Washington, poursuivait M. Drouyn de Lhuys en précisant sa pensée, c'est d'être assurés que sa volonté n'est pas de nuire à la consolidation de l'état de choses fondé au Mexique ; la meilleure garantie que nous puissions avoir de ses intentions, ce serait la reconnaissance de l'Empereur Maximilien par le gouvernement fédéral. » Les vues de M. Drouyn de Lhuys se marquaient mieux encore dans les lignes suivantes : « Que le cabinet de Washington se décide à nouer des relations diplomatiques avec la cour de Mexico, et de notre côté nous ne ferons pas de difficulté pour rappeler nos troupes dans un délai dont nous pourrions consentir à fixer le terme. » Rien n'était négligé pour adoucir ou ramener l'irascible adversaire. Aux considérations d'ordre général s'ajoutait la perspective d'importants avantages matériels. « L'Union, disait le ministre en terminant, est intéressée plus qu'aucune autre puissance à ce que ses échanges avec le Mexique soient placés sous la sauvegarde de stipulations en harmonie avec les besoins mutuels des deux nations. Nous emploierions volontiers nos bons offices pour faciliter la conclusion d'un traité de commerce qui cimenterait le rapprochement politique dont je viens de vous faire connaître les bases. » Ainsi s'exprimait M. Drouyn de Lhuys, avide de dissiper toute apparence de conflit. Le soir même, dans une lettre particulière à M. de Montholon, il insista sur l'importance de sa communication : « L'Empereur, écrivait-il, vous recommande très particulièrement l'affaire que je traite dans ma dépêche en date d'aujourd'hui. » — L'espoir fut court et bien vite s'évanouit. La France était loin, Maximilien était faible, double raison qui permettait l'arrogance. Avant même que M. de Montholon transmît la réponse officielle du gouvernement américain, M. Bigelow avait été chargé de décliner tout projet d'arrangement : les États-Unis se refusaient à reconnaître Maximilien : plus que jamais ils réprouvaient toute immixtion de l'Europe dans les affaires du Nouveau-Monde. A Washington, on eut à cœur de souligner par un procédé disgracieux l'échec de notre diplomatie. En ce temps-là même, un représentant des États-Unis fut envoyé au Mexique en signe d'amitié, mais il fut accrédité auprès de Juarez. Le choix de l'envoyé ne s'égara pas au hasard, mais se porta, entre tous les noms, sur celui qui aurait à nos yeux la signification la plus déplaisante : le personnage désigné fut le général Logan, qui s'était signalé par son hostilité publique contre notre intervention[29].

L'année 1865 s'acheva au milieu de ces discourtoises communications. Cependant M. Drouyn de Lhuys, avec une méritoire patience, s'appliquait à désarmer les griefs. Il désavouait toute pensée d'hostilité : il ne se permettait d'autres récriminations que celles qu'autorisait la plus stricte défense : la France n'avait aucun parti pris contre les républiques, hormis contre celles qui, comme au Mexique, étaient synonymes d'anarchie : les États-Unis, eux aussi, avaient jadis porté leurs armes au-delà du Rio Bravo ; seulement, moins désintéressés que la France, ils n'avaient point négligé leur avantage personnel et avaient stipulé à leur profit la cession d'une province : la présence à Mexico de quelques-uns de nos bataillons n'ôtait rien au 'mouvement national qui avait porté Maximilien au trône, pas plus qu'au siècle précédent ; l'assistance française n'avait altéré la spontanéité du soulèvement américain. Tel était le langage de notre diplomatie[30]. Hélas ! toute cette sagesse, toute cette logique, se dépensaient en pure perte. Trois années auparavant, dans ses instructions au général Forey, Napoléon avait imprudemment dévoilé l'un des buts de l'expédition mexicaine, qui était de contenir la puissance débordante des États-Unis. Les Américains avaient retenu l'aveu, et, libres de tout 'péril intérieur, n'avaient plus désormais qu'une pensée, celle de rejeter en Europe ceux qui avaient prétendu limiter leur expansion dans le Nouveau-Monde. Les membres du Parlement dépassaient de beaucoup le pouvoir exécutif et impérieusement lui montraient la voie. De Maximilien, « se disant Empereur du Mexique », ils parlaient comme ils eussent fait du plus vulgaire des aventuriers. Ils n'étaient eux-mêmes que les interprètes d'une opinion turbulente et à laquelle les citoyens les plus sages osaient à peine résister. A quelque temps de là, le gouvernement fédéral, jaloux de se mettre à l'unisson du sentiment public, inséra dans les papiers parlementaires toutes ses correspondances diplomatiques. Il arriva donc qu'à la pensée malveillante qui avait dicté les dépêches s'ajouta la malveillance plus grande qui les divulgua.

 

VI

Entre tous les malheurs de Maximilien, le pire n'était pas ; l'hostilité de ses adversaires, mais la lassitude découragée qui commençait à gagner ses amis.

Au mois d'avril 1865, une habile et pompeuse mise en scène avait été préparée, comme on l'a dit, au Palais-Bourbon. 'l'out avait été soigneusement aménagé : le théâtre, les acteurs, leg discours. On avait entendu avec curiosité M. Corta, avec émotion M. Rouher ; et l'emprunt dont toutes ces belles harangues n'étaient que le prospectus avait réussi au-delà de toutes les espérances. Ce furent des heures d'illusion, mais les dernières. Quand la toile fut tombée, quand les derniers feux de la rampe furent éteints, il se trouva qu'à la réflexion toute cette éloquence parut vide ; le Corps législatif se repentit de ses acclamations, le public de sa confiance, et les ministres s'étonnèrent eux-mêmes de tout ce qu'ils avaient témérairement affirmé.

Ce fut le Corps législatif qui, après de longues complaisances, contribua le plus à abréger ou à restreindre l'entreprise. A première vue, l'affirmation paraît contestable si on songe que jamais les déclarations gouvernementales ne manquèrent d'approbateurs. Mais les députés de l'époque impériale avaient des mœurs à eux et que les parlementaires d'aujourd'hui ne comprendraient plus. Comme ils étaient de nature respectueuse, leur mécontentement se marquait, non par des murmures, mais par le bruit affaibli de leurs applaudissements. La plus grave ; de leurs manifestations était le silence. Il fallait lire entre les, lignes de leurs rapports, surprendre les nuances- et noter, pour ainsi dire, le son de leurs paroles. Leurs résistances étaient douces, discrètes, humbles même ; elles étaient pourtant assez opiniâtres, et il eût été imprudent de les braver sous prétexte qu'elles ne faisaient pas de bruit. C'est dans les affaires mexicaines qu'on put le mieux observer en eux cette disposition. Quand on vantait les larges visées de la politique impériale, ils se gardaient de désapprouver, ne voulant paraître ni de dévouement douteux, ni d'esprit étroit, mais ils laissaient aux familiers du château le soin d'applaudir. En revanche, si on parlait d'évacuation, leur assentiment chaleureux était, à lui seul, la moins équivoque des leçons. La question du Mexique arrivait généralement à la Chambre sous la forme de demandes de crédit ou à propos de la discussion du budget. Quand le gouvernement portait en articles de recettes tout ce que devait Maximilien en vertu de la convention de Miramar, les députés.se montraient poliment sceptiques à l'endroit de ces calculs et ne se gênaient pas, dans les commissions, pour déclarer tout à fait factice l'équilibre obtenu à l'aide de pareilles ressources. « L'expédition du Mexique, disait ironiquement Jules Favre, le 8 juin 1865, dans la discussion du budget, figure à la fois aux dépenses et aux recettes. Mais pour recouvrer les 25 millions portés aux recettes, il faut d'abord voter les 30 millions portés aux dépenses. » A ce langage amer, les murmures éclataient ; mais entre l'opposition et la majorité le ton seul et l'intention différaient. Dans le huis clos des bureaux, les amis les plus fidèles de l'Empire parlaient-ils autrement ? L'opposition, même publique, rencontrait parfois une sorte de faveur lorsqu'elle dépouillait tout accent d'hostilité ou de malséant persiflage. « C'est folie pure, dit un jour Berryer, que de vouloir fonder l'équilibre de notre budget sur l'espoir des redevances mexicaines. » A ces graves paroles, inspirées par le patriotisme et non par la passion, on put discerner d'assez nombreux signes d'assentiment, et quelques très bien partis des centres résonnèrent même dans la salle attentive. Pour esquiver les objections, le gouvernement englobait les crédits spéciaux pour le Mexique dans des crédits plus généraux, applicables à des objets non susceptibles de discussion. Le plus souvent il ne révélait que petit à petit ses découverts, graduait les surprises, échelonnait ses demandes : ainsi font les fils de famille qui, soucieux des remontrances paternelles, n'avouent leurs dettes qu'en détail et par confessions successives. Ce qui indisposait surtout la Chambre, c'est qu'on ne la consultait d'ordinaire qu'après coup. Cette intervention tardive paraissait dérisoire, et plusieurs étaient tentés de rappeler à M. Fould, ministre des Finances, ce que le même M. Fould avait dit jadis en 1861 dans son Mémoire à l'Empereur : « Qu'est-ce qu'un contrôle qui s'exerce sur une dépense dix-huit mois après qu'elle est faite ? » Cependant les députés, plus dévoués encore que mécontents, votaient les crédits, mais de mauvaise humeur et en demandant d'un ton moitié amical, moitié courroucé, qu'on ne recommençât plus. Malgré l'avertissement on recommença ; mais pourrait-on recommencer toujours ! Après avoir péché par faiblesse ou imprudente confiance, les députés, dès le début de 1866, n'aspiraient plus qu'au retour des troupes, à la liquidation définitive. Le développement de plus en plus marqué des institutions parlementaires assurerait à leurs représentations une autorité de jour en jour plus grande. La condition du malheureux Maximilien serait surtout funeste si Napoléon se rebutait de l'entreprise dans le temps même où le Corps législatif en réclamait la fin. Car alors l'Empereur des Français invoquerait le sentiment de la Chambre, l'exagérerait même et, devenu tout à coup le plus docile des monarques constitutionnels, s'en prévaudrait pour abandonner son allié.

Ce que les députés disaient à voix basse, quoique d'un ton assez ferme, le public le répétait en un langage un peu plus bruyant. L'expédition avait séduit les hommes d'imagination, entraînés par les perspectives d'un brillant Empire, et les faiseurs d'affaires qui, en ce pays privilégié, croyaient voir une mine d'or au fond de chaque ornière. Illusions de grandeur, illusions d'argent, tout s'évanouissait en même temps. Tous les quinze jours, le gouvernement publiait par la voie du Moniteur les Correspondances venues de la Vera-Cruz. Sur les cartes du Mexique, on avait fini par en dresser quelques-unes à peu près exactes, les habitués des cercles suivaient les marches de nos troupes, notaient les gîtes d'étapes, épinglaient les points extrêmes de nos occupations. Quand ils avaient renouvelé trois ou quatre fois leur patient travail, ils s'étonnaient de n'avoir sous les yeux qu'une vue confuse d'opérations sans lien entre elles, de villes prises, abandonnées, reprises encore, de pointes audacieuses poussées jusqu'à la frontière, puis de retraites subites qui ramenaient souvent jusqu'aux lieux d'où l'on était parti. L'aspect général était celui de détachements isolés, trop faibles pour se prêter appui et évoluant successivement dans des directions contraires, suivant l'inspiration des chefs et les chances d'atteindre l'ennemi. Le Mexique était le paradis des chefs de bataillon jeunes et ambitieux, qui jouissaient pleinement de leur indépendance, se plaisaient à déployer toutes leurs ressources d'esprit, toute leur vaillante vigueur, et poursuivaient, à travers les hasards, quelque éclatante prouesse qui grandirait leur nom. Mais en ce pays quatre fois grand comme la France, cette sorte de guerre pouvait se prolonger indéfiniment. Le ton des Correspondances était à la fois très optimiste et fort inquiétant. Elles proclamaient tous les quinze jours de nouveaux progrès dans la pacification. La première fois qu'on lut ces bonnes nouvelles, on se réjouit fort, croyant toucher au dénouement. Mais comme ces assurances se renouvelaient deux fois par mois, la surprise s'éveilla, puis l'ironie. Comment se faisait-il que dans ce pays pacifié nous continuions à gagner des batailles : on était heureux d'apprendre que les bandes étaient dispersées ; on serait encore plus heureux de savoir qu'elles ne se reformaient pas. Les Juaristes, ajoutait-on, ressemblent aux brigands de Naples, dont on annonce toutes les semaines l'entière destruction. Juarez, ce mystérieux personnage qu'on ne pouvait ni cerner dans sa retraite, ni rejeter hors des frontières, fournit à l'opposition un thème d'incessantes railleries. « Les correspondances officielles, disaient un jour les Débats, peuvent se résumer en un seul mot : Juarez continue à être en fuite comme par le passé. » Ces vaines et longues attentes, en ébranlant la confiance générale, ne laissaient plus place qu'à un seul désir, celui d'une prompte évacuation. Dès l'automne de 1865, la baisse de plus en plus accentuée des fonds mexicains attesta ces dispositions de l'esprit public : les obligations de l'emprunt, émises à 340 francs, tombèrent au-dessous de 300 francs. La chute eût été plus complète si la perspective des prochains tirages n'eût été pour les détenteurs de titres un suprême appât. Dans les premiers jours de 1866, la loterie fut tirée et les lots payés ; mais les plus avisés ne manquèrent point d'observer que cette bonne aubaine serait sans doute la dernière. Tandis que ces propos s'échangeaient de la sorte dans les cercles, à la Bourse, dans les bureaux des journalistes, les masses rurales ou urbaines suivaient de loin, sans la bien comprendre, cette singulière aventure du Mexique. Dans les intervalles des sessions, lorsque les députés revenaient dans leurs campagnes, les paysans les accostaient, leur demandaient quand finirait la guerre, puis, avec un surcroît d'anxiété, les interrogeaient sur leur enfant, parti pour quelques mois seulement, et dont ils attendaient depuis plusieurs années le retour. De temps en temps un acte de décès parvenu au village ravivait les alarmes sur le sort des absents : on parlait vaguement de combats qui se succédaient toujours, et aussi d'une terrible maladie, la fièvre jaune, dont on savait à peine le nom et qui était, disait-on, plus terrible que le choléra lui-même. A ces entretiens, les cœurs des mères se serraient, et silencieusement elles priaient Dieu qu'il épargnât leur fils.

L'Empereur excellait à saisir toutes les nuances, et rien ne lui échappait, pas même ce blâme discret qui ne se traduit que par le silence. Le Souverain, pour être éclairé, n'avait d'ailleurs qu'à jeter les yeux autour de lui. Parmi ses conseillers, plusieurs avaient vu avec appréhension les premiers développements de l'entreprise ; quelles ne devaient pas être leurs craintes en présence des embarras croissants ! M. Drouyn de Lhuys, déjà très préoccupé des complications qui s'annonçaient au centre de l'Europe, prêchait comme de coutume la prudence. Le maréchal Randon tenait le même langage : sous aucun prétexte, répétait-il, il ne faut nous ancrer au Mexique et nous substituer au gouvernement de Maximilien ; autrement notre occupation deviendrait un état permanent ainsi qu'il est arrivé pour l'occupation de Rome[31]. Napoléon puisait à une autre source certaines informations qui avaient, à ses yeux, un prix réel. A l'armée du Mexique, on écrivait beaucoup, beaucoup trop même. Il n'était guère d'officier d'état-major qui, ayant saisi quelque fragment des choses militaires ou politiques, ne cédât à la tentation de mander soit à ses chefs, soit à ses amis d'Europe, ce qu'il savait ou croyait savoir. Volontiers l'Empereur se faisait remettre ces correspondances, en gardait des copies ou des extraits et s'en servait pour compléter, pour contrôler même, les dépêches officielles. Or ces lettres, écrites du style le plus libre et sur un ton plus frondeur que ne l'eût voulu la stricte discipline, insistaient presque toutes sur le désarroi de tous les services, sur l'insuffisance de Bazaine, déjà bien déchu de son ancienne popularité, sur les mésintelligences des diverses autorités, aujourd'hui désunies, demain peut-être tout à fait ennemies. La conclusion à peu près invariable était qu'il fallait au plus tôt se retirer de ce guêpier du Mexique. C'est ainsi que la lumière se faisait dans l'esprit de l'Empereur. — Cependant les difficultés, les conflits de toute sorte qui naissaient de l'expédition venaient tous aboutir au palais des Tuileries comme en leur naturel confluent. Là convergeaient les plaintes de Maximilien contre Bazaine, et de Bazaine contre Maximilien : là arrivaient les remontrances du Corps législatif, qui prêchait l'économie, et les prières du malheureux archiduc, qui, invoquant « sa situation grave, mais non désespérée[32] », implorait de nouveaux subsides : là s'accumulaient les représentations des États-Unis, hautains dans la mesure de leur fortune ascendante et de nos embarras croissants. Mécontent, excédé, tiraillé en tous sens, le Souverain s'en prenait par intervalles au maréchal Bazaine, dont la situa-lion semblait un peu ébranlée. Le plus souvent son dépit tombait sur Maximilien, dont il avait trop favorablement jugé l'intelligence et l'énergie. Les deux empereurs s'étaient mutuellement crus grands hommes ; l'erreur était double, et l'un et l'autre la reconnaissaient en même temps. La conséquence de tous ces déboires, c'était une singulière fatigue de tout ce qui louchait au Mexique, un extrême désir de n'en plus parler. La grande pensée du règne, comme on avait dit jadis, n'était plus qu'affaire importune. En quoi Napoléon se montrait injuste envers ses propres desseins : la conception n'avait rien perdu de sa grandeur ; seulement, pour réussir, elle eût exigé d'autres circonstances, d'autres moyens, une autre persévérance dans les vues ; elle eût exigé surtout d'autres instruments, à commencer par l'Empereur des Français lui-même.

Dès les premiers jours de l'année 1866, les journalistes, alors fort émancipés, posèrent nettement la question de l'évacuation. En plusieurs articles très remarqués du Journal des Débats[33], M. Saint-Marc Girardin montra dans quel dilemme était enfermé le gouvernement français. Il devait, ou se dégager de l'entreprise mexicaine, ou la poursuivre à tous risques avec des ressources fort accrues. Quels que fussent ses ménagements pour Maximilien, le publiciste marquait en un langage d'un vif relief où le portaient ses préférences. « Quand Napoléon, disait-il, vendit la Louisiane, on le blâma de l'avoir vendue au prix dérisoire de 34 centimes l'hectare : mais il a épargné à son pays un siècle de lutte contre les États-Unis. Que la politique de Napoléon III ne soit pas le contraire de celle de Napoléon Qui terre a guerre a, dit le proverbe. Ici toutes les mauvaises chances seraient réunies, nous aurions la guerre et nous n'aurions même pas la terre. » Avec moins d'esprit et sous une forme moins saisissante, M. Forcade, dans la Revue des Deux Mondes, formulait le même souhait. Préoccupé surtout des considérations financières, il démontrait l'impossibilité de continuer notre concours à la nouvelle monarchie. Chemin faisant, il qualifiait d'un mot très dur, trop dur même, l'entreprise mexicaine : « Jusqu'à quand, disait-il, persévérerons-nous dans cette étourderie gigantesque ? »

L'heure était venue où ces vœux seraient entendus. M. Rouher a raconté plus tard à la suite de quels graves conseils l'évacuation fut décidée. « Tristement et solennellement, dit-il, nous nous sommes décidés à fixer l'époque de notre retraite[34]. » En deux longues dépêches rédigées avec un soin extrême et destinées à la publicité du livre jaune, le gouvernement français essaya d'établir par avance sa justification : les prévisions budgétaires ne permettaient plus de nouveaux sacrifices ; d'un autre côté, tout emprunt, en faveur du nouvel Empire était impossible. Maximilien, ajoutait-on, n'avait rempli aucun des engagements financiers du traité de Miramar, ce qui autorisait la France à tenir la convention pour caduque et à s'en dégager elle-même[35]. Ce langage était plus sensé que glorieux, mais c'est le malheur de certaines entreprises, qu'elles ne laissent d'autre choix qu'entre le mal et le pire. Le 22 janvier 1866, en ouvrant les Chambres, Napoléon annonça sa résolution. « Ainsi que j'en exprimais l'espoir l'année dernière, dit-il, notre expédition touche à son terme. Je m'entends avec l'Empereur Maximilien pour fixer l'époque du rappel de nos troupes. » A bien juger les choses, cette déclaration était l'arrêt de mort de l'Empire mexicain. Napoléon prévoyait lui-même, dès cette époque, la ruine de son œuvre. Quelques jours après le discours du Trône, le 31 janvier, dans une lettre confidentielle au maréchal Bazaine, il invoquait, pour justifier sa résolution, « les circonstances plus fortes que sa volonté ; » puis il exhortait le commandant en chef « à travailler de tout son zèle et de toute son activité pour organiser quelque chose de durable ». « Vous avez, ajoutait-il, pour accomplir cette tâche difficile, un an ou dix-huit mois. » La fin de la lettre montrait combien étaient fragiles les espérances de Napoléon. En termes très nets, il prévoyait l'irrémédiable disgrâce de son, protégé. « Si par hasard l'Empereur Maximilien n'avait pas l'énergie voulue pour rester au Mexique après le départ de nos troupes, il faudrait convoquer une junte, faire organiser un gouvernement et amener, par votre influence, le choix d'un président de la République dont les pouvoirs devraient durer de six à dix ans. Ce gouvernement devrait naturellement s'engager à payer la plupart de nos créances sur le Mexique. » — « Il est clair, poursuivait Napoléon pour adoucir la dureté de ces paroles, qu'il ne faudra recourir à cette combinaison qu'à la dernière extrémité ; car mon plus vif désir, c'est que l'Empereur Maximilien puisse se soutenir[36]. »

Ainsi se dessinait la nouvelle politique napoléonienne. Déjà un messager officiel, le baron Saillard, était parti de Saint-Nazaire, porteur des instructions impériales. A lui était réservé de notifier à Maximilien le prochain abandon.

 

VII

L'année 1866 avait commencé tristement à Mexico. Le 3 janvier, on avait appris la mort de Léopold de Belgique, père de l'Impératrice Charlotte : ce n'était pas seulement un deuil privé, mais un malheur politique ; car, dans les conjonctures où se trouvait l'Empire, l'appui moral du vieux roi pouvait devenir une dernière ressource. Aux compliments de condoléances qui lui furent adressés, Maximilien répondit par des paroles mélancoliques : « Les forces pourront m'abandonner, le courage, jamais. » Dans ce temps-là même, un nouvel incident de frontière réveilla toutes les craintes de conflit avec les États-Unis. Le 5 janvier, la petite ville de Bagdad, située à l'embouchure et sur la rive droite du Rio Bravo, fut envahie par une troupe de nègres et de flibustiers américains qui y commirent toutes sortes d'excès. Le gouvernement de l'Union désavoua l'attentat et en condamna les auteurs. Mais qui pourrait garantir contre le retour de pareilles incursions ? La situation militaire était elle-même plus sombre. Le maréchal tendait à restreindre son cercle d'action bien plus qu'à l'étendre. Chihuahua, abandonnée, puis réoccupée, fut définitivement évacuée par les Français, le 31 janvier 1866 : deux mois plus tard, les libéraux y rentrèrent. Bientôt toute la région au nord de Durango se trouva dégarnie de troupes, sauf un poste qui fut maintenu au Parral. Sur la côte, Matamoros-et Tampico étaient serrées d'assez près par les guérillas, de plus en plus audacieuses. Sur ces entrefaites, une perte sensible vint atteindre le gouvernement de Maximilien. A Mexico, était arrivé, quelques mois auparavant, un conseiller d'État, M. Langlais, dont on vantait l'esprit de ressources et les capacités financières Cet appui même manqua à l'Empereur. Le 23 février 1866, M. Langlois mourut et, au milieu de tant de chances contraires, ce fut un nouvel espoir qui s'évanouit. On venait de rendre les derniers devoirs à M. Langlais quand on apprit un assez grave échec de nos armes. Le 1er mars, à Santa-Isabel, près de Parras, un détachement français avait été presque entièrement détruit. Jusque dans les provinces centrales, la sécurité des communications n'était point entière et on en eut, en ces jours mêmes, la preuve. Une mission belge, qui était venue notifier l'avènement de Léopold II et qui redescendait de Mexico pour regagner la côte, fut assaillie, le 4 mars, près du Rio Frio, par une troupe de bandits : quatre Belges furent blessés, dont l'un mortellement. L'accident était déplorable, moins encore par lui-même que par l'éclat qui s'ensuivrait. Que dirait-on en Europe de la pacification du Mexique, de la bonne police de l'Empire, quand on saurait cette audacieuse attaque contre des diplomates étrangers, et cela sur la grande route des communications avec la mer, à dix-sept lieues de Mexico ?

C'est au milieu de ces embarras, de ces tristesses croissantes, qu'était arrivé de Paris, dès le milieu de février, le baron Saillard. Quoique très pénétré de ses périls, Maximilien n'était point préparé à ce que la France l'abandonnât. Il avait sous les yeux la convention de Miramar, très dure dans ses exigences financières, mais cependant très tutélaire pour l'Empire nouveau. A la lettre même du traité s'ajoutaient pour lui tontes les promesses d'assistance que jadis, avant son départ de l'Europe, il avait reçues de Napoléon. Dominé par ces souvenirs, il ne put s'imaginer un revirement si subit ni si complet. Il crut à un avis vague plutôt qu'à un dessein arrêté ; il se persuada que le Cabinet des Tuileries était mal renseigné ; il s'en prit à son représentant à Paris, M. Hidalgo. Le texte même du discours du Trône, qui lui parvint peu après, ne réussit point à l'éclairer. M. Saillard n'avait ni le rang officiel, ni l'autorité qui s'impose ; peut-être aussi n'osa-t-il point braver la mauvaise humeur du prince ou le réduire au désespoir par une brutale révélation de toute vérité ? La mission du messager impérial était d'ailleurs fort délicate. Il devait, de concert avec Maximilien, régler une nouvelle convection financière et fixer le terme de l'évacuation. Mais était-il possible que le malheureux souverain se prêtât à cette cruelle entente ? Il pourrait subir la loi de son protecteur, mais non marquer lui-même l'heure où il serait abandonné. Après un court séjour à Mexico, M. Saillard redescendit vers la côte, sans rapporter dans son pays aucun accord, sans avoir déposé dans l'esprit du prince autre chose qu'un avis inquiétant qui aurait besoin d'être confirmé. Déjà anxieux, mais encore plein d'illusions, ne pouvant concevoir chez son puissant allié une retraite si peu glorieuse, Maximilien se décida à expédier en Europe un nouvel envoyé. Le choix du souverain se porta sur le général Almonte, jadis très en crédit auprès de Napoléon, et qui remplacerait M. Hidalgo.

Quel que fût son persistant optimisme, Maximilien sentait clairement qu'un jour viendrait où il n'aurait à compter pour se soutenir que sur lui-même et sur sa patrie d'adoption. La mission de M. Saillard, même interprétée dans son sens le moins défavorable, avait la portée d'un premier avertissement. Aiguillonné par la nécessité, le prince s'appliqua à utiliser ses ressources et surtout à créer la chose indispensable entre toutes, à savoir une force publique indépendante des troupes françaises. Les seuls éléments solides de l'armée mexicaine étaient les régiments de Mejia, quelques bataillons de l'ancienne division Marquez, et aussi un régiment de cavalerie, placé, sous les ordres du colonel Lopez et désigné sous le nom de régiment de l'Impératrice. Les gardes rurales, sorte de milice locale récemment créée, offriraient peu de consistance, à moins qu'elles ne fussent commandées par des chefs très dévoués à l'Empire. Pour renforcer tous ces corps, on songea à organiser des bataillons dits de chasseurs du Mexique, composés de soldats indigènes, mais avec des cadres en partie français. Les volontaires autrichiens et belges, la légion étrangère française laissée au service de Maximilien, compléteraient cette organisation. On dira plus loin comment ces essais furent poursuivis, quels résultats partiels furent obtenus, et comment, à l'heure de l'évacuation, le souci de ramener sains et saufs tous les Européens fit oublier les promesses faites à notre allié. Dès le printemps de 186G, un obstacle terrible entravait toutes les tentatives de réforme, compromettait le fonctionnement de tous les services militaires ou civils, c'était l'extrême pénurie du Trésor. De l'emprunt, il ne restait plus rien, et tout nouvel appel au crédit eût été pure folie. Les recettes des douanes étaient absorbées en partie par diverses délégations ; en certains ports d'ailleurs, comme Matamoros et Tampico, menacés du côté de la terre par les libéraux, le mouvement du commerce s'était sensiblement amoindri. Le recouvrement des autres revenus publics était aussi difficile qu'incertain. L'Empereur supprima des emplois, diminua des deux tiers sa liste civile, mesures partielles qui ne pouvaient rien sauver. Les rapports venus de tous côtés révélaient une détresse poussée jusqu'à l'indigence. Dans le nord de l'Empire, Mejia ne vivait que d'expédients Un autre général, Quiroja, pour nourrir ses hommes, était obligé d'exiger le paiement anticipé des Contributions. La solde des officiers était en retard, le prêt journalier des soldats n'était point assuré, le fourrage manquait pour les chevaux. Les troupes austro-belges étaient endettées et consommaient les dernières provisions des places de guerre. Le seul secours était la France, et elle commençait à se désintéresser du Mexique. Témoin de ces misères, Bazaine avait déjà consenti plusieurs avances, et au-delà de ce que lui prescrivaient ses instructions. Jusque dans ce bienfait, il y avait quelque chose d'humiliant pour l'infortuné prince, réduit à remercier ce même maréchal qui lui apparaissait par d'autres côtés comme suspect, presque comme ennemi. Le 1er mai 1866, comme les besoins étaient plus pressants que jamais, un grand conseil se tint sous la présidence de Maximilien. L'Empereur exposa l'état du Trésor, parla de banqueroute et, faisant taire sa fierté, sollicita un nouveau subside. Les dépêches venues de Paris prescrivaient d'arrêter le compte du gouvernement mexicain. La nécessité faisant loi, Bazaine interpréta ses ordres et, en attendant de nouvelles instructions de Paris, consentit un prêt mensuel de 2.500.000 francs. Cette avance serait remboursable, sauf arrangements ultérieurs, sur ces malheureuses douanes maritimes qui devaient pourvoir à tant de choses. La somme fut versée, et cette précaire ressource assura à l'Empire quelques jours de vie.

C'est en vain que Maximilien eût désormais compté sur la France. Bazaine, qu'à juste titre on accusa souvent de dureté, s'exposait alors à ce qu'on le taxât de faiblesse. Désabusé de son rêve, Napoléon se raidissait contre la pitié. Tout contribuait à l'affermir dans sa nouvelle politique. Le baron Saillard, revenu du Mexique, en avait rapporté, dit-on, l'impression d'une ruine inévitable. Tandis que la voix de Maximilien était timide comme celle du malheur, la voix des États-Unis était arrogante comme celle de la prospérité. Les Américains réclamaient impérieusement l'évacuation, et, en attendant, soulevaient toute espèce de querelles, tantôt à propos du recrutement d'un bataillon égyptien pour la garnison de la Vera-Cruz, tantôt à propos d'enrôlements qui se faisaient à Trieste pour la légion autrichienne. Le Corps législatif, bien que toujours dévoué, ne formait phis qu'un vœu, celui qu'on ne parlât plus du Mexique, sinon pour régler le compte définitif de cette affaire désormais condamnée. Entre la Prusse et l'Autriche se développait le conflit qui bientôt amènerait la guerre, et ce grand débat tenait l'Europe attentive. Napoléon eut hâte d'en finir et, faute d'entente avec Maximilien, jugea bon de régler tout seul le sort de son allié. Le 22 janvier, en ouvrant les Chambres, il avait annoncé l'évacuation. Le Moniteur du 5 avril en précisa les dates. Le rapatriement s'opérerait en trois départs : le premier à l'automne de 1866, le second et le troisième au printemps et à l'automne de 1867. La résolution fut notifiée au gouvernement des États-Unis, qui prit acte de la communication, affecta d'y voir un engagement et célébra notre retraite comme une victoire de sa diplomatie.

Dans l'entrefaite, Almonte était arrivé en Europe. Jadis il avait quitté la France, comblé des témoignages de Napoléon, et en précurseur de l'Empire nouveau. Aujourd'hui, il invoquerait une faveur refroidie, une amitié à charge, des souvenirs importuns. Comme il venait de débarquer, il put se convaincre que l'attention publique, tout entière aux événements d'Allemagne, se détournait déjà du Mexique comme d'une chose finie. Cependant ses instructions reflétaient les espérances qu'on entretenait encore à Mexico : il devait demander la continuation du secours français, secours en hommes, secours en argent, en autres termes, l'observation du traité de Miramar, entendu dans son sens le plus large, le plus favorable, et avec toutes les extensions que comporterait la plus bienveillante amitié. La réponse, renfermée dans une note officielle datée du 31 mai, fut un refus non seulement très formel, mais assez âpre de ton pour décourager toute nouvelle insistance. On eût dit que Napoléon, si courtois d'ordinaire, eût emprunté aux États-Unis quelques-unes de leurs plus dures formules pote• les appliquer à son allié. Le gouvernement des Tuileries affectait la surprise ; il s'étonnait de l'ignorance où vivait la Cour du Mexique ; il proclamait ses devoirs envers son propre pays, lesquels étaient les premiers de tous. Venant au traité de Miramar, il rappelait que la France en avait acquitté toutes les charges, tandis que Maximilien, de son côté, n'en avait que bien incomplètement exécuté les clauses. D'assez aigres récriminations suivaient, comme si le protecteur, prenant les devants, eût voulu prévenir les reproches du protégé. La conclusion se résumait en un véritable ultimatum : au point de vue financier, une nouvelle convention serait soumise à Maximilien, par laquelle il s'engagerait à céder au gouvernement français, pour le remboursement de ses avances, la moitié du produit des douanes maritimes ; que si cet accord était accepté, les termes d'évacuation annoncés par le Moniteur seraient maintenus ; dans le cas contraire, le rapatriement pourrait s'opérer aussitôt. Dans le même temps, et comme pour accentuer ces dures conditions, le ministre de la Guerre recommandait à Bazaine de ne point renouveler les subsides mensuels qu'il avait cru devoir consentir. Telle était la note du 31 mai, tel était l'accueil fait au général Almonte. Tant de rigueur serait inexplicable si le but secret n'eût été dès lors, en arrachant à Maximilien toutes ses ressources, de le réduire à l'abdication. L'entreprise du Mexique étant condamnée, nous ne pouvions partir sans inquiétude, sans remords, sans diminution de notre dignité, si le prince restait seul aux mains de ses ennemis. Combien notre condition serait moins mauvaise si l'Empereur se rembarquait avec nous ! Alors nous ne laisserions rien au Mexique : bien plus, notre responsabilité s'absorberait dans celle de l'archiduc, dont l'infortune ne serait même pas glorieuse, et qui, réputé insuffisant, incapable ou inerte, porterait aux yeux du monde le poids de l'insuccès.

Vers la fin de juin, on connut à Mexico les volontés de Napoléon. On avait pu révoquer en doute le langage de M. Saillard ; la lumière était désormais complète. La crise éclata, proportionnée à la grandeur des espérances où l'on s'était complu. L'abattement s'accrut par les inquiétantes nouvelles qui arrivaient de tous les points de l'Empire. Le 15 juin, un convoi qui se rendait de Matamoros à Monterey, sous la conduite de 1.600 Mexicains et de 300 Autrichiens, avait été enlevé près de Camargo par les Juaristes après un sanglant combat. Le 23 juin, Mejia avait été contraint d'abandonner Matamoros et s'était embarqué pour la Vera-Cruz avec les troupes qui lui restaient. Quelques jours auparavant, la ville d'Hermosillo, ayant été prise par les libéraux, avait été mise à sac ; et ces représailles montraient d'avance quels châtiments puniraient la fidélité à l'Empire. Le Moniteur français, en publiant les dates de notre évacuation, avait comblé de joie les Juaristes et consterné les Impériaux. Les défections se multipliaient parmi les gardes rurales. Les fonctionnaires civils, mesurant l'heure précise où ils seraient abandonnés, cherchaient anxieusement un prétexte pour rompre à temps leurs liens. Les chefs militaires n'étaient pas moins perplexes et, si nous en croyons les documents venus d'Amérique[37], plusieurs ne demeurèrent fidèles que par l'impuissance où ils furent de faire agréer par Juarez les conditions de leur soumission. Les libéraux, écrivait en ce temps-là l'un des officiers du corps expéditionnaire, n'étaient jusqu'ici qu'un parti dissident, les voici qui deviennent presque un parti belligérant[38].

Irrité de l'abandon, se jugeant joué et trahi, Maximilien ne pouvait se persuader que Napoléon voulût détruire l'œuvre que jadis il avait fondée. Il croyait à quelque intrigue partie du Mexique et volontiers portait ses soupçons sur Bazaine. Nous avons déjà dit ses rapports avec le maréchal. Ils avaient été jusque-là de nature singulière, et tellement mêlés de gracieux témoignages et d'aigres récriminations qu'on ne savait ce qui l'emportait, ou la reconnaissance pour le secours, ou l'impatience du joug. Dans les derniers temps, l'Empereur avait chaudement remercié Bazaine pour l'appui financier qu'il lui avait prêté : puis, en voyant le commandant en chef restreindre son occupation, concentrer ses troupes, abandonner aux dissidents les provinces septentrionales, préparer, pour ainsi dire, les lignes d'étapes pour sa retraite, sa désapprobation s'était traduite en termes assez vifs. Le mécontentement n'avait pas été jusqu'à la rupture ; et sur ces entrefaites, comme le maréchal était devenu père, les souverains, par une haute marque de faveur, avaient tenu l'enfant sur les fonts baptismaux. A la nouvelle de l'évacuation prochaine, tous les souvenirs des anciens dissentiments se ravivèrent dans l'esprit de l'Empereur ; il récapitula ses anciens griefs, les fixa même dans une sorte de mémoire, comme pour n'en rien laisser oublier. Le commandant en chef, qui partait pour San-Luis de Potosi, s'étant présenté au palais pour prendre congé du souverain, celui-ci saisit un prétexte et déclina tout entretien. Cependant, au milieu des périls qui déjà s'annonçaient, une question dominait tout le reste, celle de savoir s'il ne convenait pas de prévenir par une abdication l'inévitable chute. Tandis que Bazaine s'éloignait pour rejoindre ses troupes, cette grave éventualité fut discutée dans le palais impérial. Des avis secrets venus des personnes de l'entourage parvinrent jusqu'au Monarque et le conjurèrent de céder à la mauvaise fortune. L'un des plus ardents à conseiller cette résolution fut l'un des officiers de notre armée, le capitaine Pierron, chef du cabinet militaire de Maximilien. Le prince, disait-on, impuissant désormais à garder son rôle d'empereur, ne pourrait plus se maintenir qu'au prix d'expédients qui le rabaisseraient au niveau des anciens chefs de parti. Mieux valait une abdication qui, publiée à cette heure, ne paraitrait pas encore imposée par la force[39].

En cette grande confusion, il appartint à l'Impératrice de relever momentanément les espérances. Son caractère était plus viril, ses ambitions plus tenaces. Puisque tous les ambassadeurs avaient échoué, elle partirait pour l'Europe, irait à Paris, verrait l'Empereur : elle arracherait à Napoléon son dernier mot, et, s'il avait résolu d'abandonner son allié, elle l'obligerait du moins à publier son déshonneur. La première pensée fut de ne point ébruiter le projet ; puis, comme le secret ne pouvait être gardé, le Journal officiel de Mexico annonça le départ. Le dessein était plus courageux que n'étaient grandes les chances de succès. Le malheureux Maximilien avait perdu tous ses appuis. En dehors de la France, à qui s'adresserait-on ? A l'Autriche ? Jamais elle n'avait été chaleureuse, et elle était aujourd'hui absorbée par ses propres périls. A. la Belgique ? Léopold Ier était mort. Au Pape ? Le conflit religieux n'était pas apaisé. Aux grands soucis s'ajoutaient les mesquins embarras. La détresse était telle qu'on eut, dit-on, quelque peine à réunir pour l'auguste voyageuse et pour sa suite l'argent de la route. Le mémoire rédigé contre Bazaine fut remis à l'Impératrice. Il était fort accusateur, et jusqu'à l'excès, car on calomniait le maréchal quand il eût peut-être suffi d'en médire. La princesse quitta Mexico le 8 juillet. Le départ laissa l'impression non d'une solennelle ambassade qui consoliderait l'Empire, mais d'un écroulement qui commençait. Maximilien accompagna son épouse jusqu'au Rio Frio, puis, la séparation consommée, celle-ci descendit seule vers la mer. Le voyage, attristé par les préoccupations de la politique, fut 'incommode, presque dangereux ; car les pluies continuelles rendaient les chemins peu praticables, et la fièvre jaune sévissait alors dans toute son intensité. Le 15 juillet, on atteignit la Vera-Cruz. Même aux jours les meilleurs, le peuple de cette ville avait montré peu de faveur pour l'intervention : quels ne devaient pas être ses sentiments alors que l'Empire déclinait ! Une foule considérable stationnait sur le môle, mais dans une silencieuse malveillance ; tout au plus quelques têtes se découvrirent, faible témoignage qui n'était que sympathie pour le malheur. Au large mouillait le paquebot l'Impératrice-Eugénie, prêt à partir pour Saint-Nazaire. Cependant le capitaine du port n'avait préparé aucun canot mexicain. A la hâte, une embarcation française fut aménagée. Avec une sorte d'impatience fébrile qui fut rappelée plus tard, l'Impératrice insista pour que le pavillon du Mexique fût arboré à la poupe à la place du drapeau tricolore, et, tout en s'étonnant un peu de cette exigence, on y satisfit avec un empressement respectueux[40]. Nos marins s'appliquèrent avec leur habituelle générosité à réparer ce qu'avait d'attristant la froideur de la population indigène. Le canon du Magellan tonna, et les matelots d'un bâtiment amarré près du fort poussèrent les cris répétés de Vive l'Empereur ! vive l'Impératrice ! Un peu réconfortée par cet appareil officiel qui distrayait sa douleur, la souveraine accosta enfin le steamer. Arrivée sur le pont, elle conversa pendant un quart d'heure encore avec le capitaine de vaisseau Cloué qui l'avait accompagnée jusque-là. Dans ce dernier entretien, elle affecta la sérénité, la confiance ; surtout elle s'efforça de transformer en revoir ce qui, aux yeux du plus grand nombre, semblait adieu. Comme le paquebot allait s'ébranler et comme le commandant Cloué prenait congé d'elle, elle lui dit ces mots qui furent les derniers : « Je m'éloigne, mais je serai de retour dans trois mois. »

Hélas ! en mettant le pied sur le sol de l'ancien continent, la malheureuse princesse trouvait l'Autriche vaincue, l'Europe désorientée, la France contrainte à concentrer ses forces pour des luttes peut-être prochaines, et, au milieu du tumulte de cette querelle agrandie, la voix de ses plaintes se perdait.

 

 

 



[1] Voir Documents diplomatiques, année 1863, p. 127-130.

[2] Le général de Castagny avait remplacé dans le commandement de l'une des divisions le général Bazaine, appelé au commandement en chef.

[3] Voir Emmanuel DOMENECH, Juarez et Maximilien, Correspondances inédites, t. III, p. 156-158.

[4] Morning-Post, 4 février 1862.

[5] Lettre du 22 janvier 1862. (Le Secret de l'Empereur, t. II, p. 227.)

[6] Voir Lettere e documenti del Barone Ricasoli, t. VI, p. 330 et p. 357-361.

[7] Voir Moniteur, 5 février 1864.

[8] Voir Emmanuel DOMENECH, Juarez et Maximilien, Correspondances inédites, t. III, p. 157.

[9] Dépêche de M. le duc de Gramont, 30 septembre 1863. (Correspondance inédite.)

[10] Times, 7 octobre 1863.

[11] Voir Souvenirs du général Fleury, t. II, p. 266.

[12] Moniteur de 1864, p. 40.

[13] Voir Moniteur, 2 et 3 mars 1864.

[14] 29 février 1864.

[15] Executive document, 1865-1866, t. II, p. 364.

[16] Dépêche du 5 avril 1864. (Correspondance inédite.)

[17] Lettre à M. Fould, 15 avril. (Moniteur, 19 avril 1864.)

[18] Proclamation du 2 octobre 1865.

[19] Lettre au colonel Van der Smissen. (VAN DER SMISSEN, Souvenirs du Mexique, p. 98.)

[20] Voir dépêche de lord Cowley à lord Russell, 24 septembre 1861. (Correspondence respecting the affairs of Mexico, p. 58-59.) — Voir aussi dépêche du ministre d'Espagne à Washington, à M. Calderon-Collantès, 14 octobre 1861, et dépêche de M. Calderon-Collantès au ministre d'Espagne à Washington, 16 novembre 1861. (Documents communiqués au Parlement espagnol sur les affaires du Mexique, 1861-1862.)

[21] Correspondence relative to the present condition of Mexico communicated to the house of representatives by the department of state, Washington, 1862, p. 208.

[22] Voir Documents diplomatiques, 1863, p. 116-119, 121-122. — Voir aussi dépêche de M. Dayton à M. Seward, 24 avril 1863 et de M. Seward à M. Dayton, 8 mai 1863. (Papers relative to Mexican affairs, communicated to the Senate, Washington, 1864, p. 449 et 453.)

[23] Chambre des Communes, 39 juin 1863. (Parliamentary debates, t. CLXX, p. 1777.)

[24] Voir Papers relative to Mexican affairs, Washington, 1864, p. 465.

[25] Voir dépêche de M. Dayton à M. Seward, 9 octobre 1863. (Papers relative to Mexican affairs, Washington, 1864, p. 471.)

[26] Dépêche de M. Dayton à M. Seward, 22 avril 1864. (Executive documents, 1865-1866, 2e partie, p. 378.)

[27] M. Drouyn de Lhuys à M. Bigelow, 7 août 1865. (Documents diplomatiques, 1866, p. 193.)

[28] Voir Executive documents, Mexican affairs, 1865-1866, 1re partie, p. 346, et suiv.

[29] Voir Documents diplomatiques, 1866, p. 204 et suiv., 210, 212 et suiv.

[30] Voir dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. de Montholon, 9 janvier 1866. (Documents diplomatiques, p. 216 et suiv.)

[31] Rapport à l'Empereur, 5 octobre 1865. (Voir RANDON, Mémoires, t. II, p. 103 et 104.)

[32] Lettre du 20 octobre 1865. (Papiers des Tuileries, t. I, p. 96.)

[33] Journal des Débats, 12 et 19 janvier 1866.

[34] Voir Discours de M. Rouher au Corps législatif, 10 juillet 1867.

[35] Voir dépêches de M. Drouyn de Lhuys à M. Dano, 14 et 15 janvier 1866. (Documents diplomatiques, 1866, p. 32-36.)

[36] Lettre de Napoléon III au maréchal Bazaine, 31 janvier. (M. Paul GAULOT, l'Empire de Maximilien, p. 326-327.)

[37] Executive documents, 1867, p. 250-251.

[38] Lettre du lieutenant-colonel Bressonnet au général ***. (Papiers des Tuileries, t. II, p. 207.)

[39] Voir l'Intervention française au Mexique, 1868. p. 248-251.

[40] La Marine française au Mexique, par le capitaine de vaisseau RIVIÈRE, p. 190.