HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME TROISIÈME

 

LIVRE XX. — LES MASSACRES DE SYRIE.

 

 

SOMMAIRE : I. — La Syrie et ses divisions. — Les races : Maronites et Druses. — Causes générales d'effervescence. — Premiers symptômes de lutte civile.
II. — Les massacres : villages aux environs de Beyrouth. — Saïda : complicité des Turcs avec les Druses. — Les Druses du Hauran : Hasbeya, Rasheya : Zahlé. — Terrible sort de Deir-el-Kamar.
III. — Impression publique en Europe : la Turquie : l'Angleterre et sa politique à double courant : la France. — Premières mesures.
IV. — Symptômes de troubles à Damas : comment le fanatisme musulman fait explosion : terrible massacre : complicité des autorités turques : attitude honteuse du pacha. — Abd-el-Kader.
V. — La France se décide à l'intervention : dans quelles conditions. — L'Angleterre : ses objections, son adhésion contrainte. — Convention du 3 août 1860.
VI. — Comment la Turquie entre en scène : Fuad-Pacha, sa mission, sa politique. — Fuad à Damas : exécutions sommaires. — Fuad à Beyrouth : comment le corps expéditionnaire est en partie paralysé. — Fuad et la commission européenne : comment les impressions des commissaires et l'état même de la Syrie semblaient rendre difficile l'indulgence : répressions : réparations. — On approche du terme assigné à l'occupation.
VII. — L'Angleterre : ses instances pour l'évacuation. — Attitude correcte du gouvernement impérial et de M. Thouvenel. — Nouvelle réunion de la Conférence. — Le dernier terme de l'occupation est fixé au 5 juin 1861. — Tristesse découragée de M. Thouvenel, et en quels termes il déplore l'égoïsme et les étroites jalousies de l'Angleterre.
VIII. — Fin de l'occupation. — A quoi se réduisent les répressions : les officiers turcs : les Druses. — A quoi se réduisent les réparations : le Liban : Damas. — Départ des troupes françaises.
IX. — Plan d'organisation pour la région du Liban. — Caractère général de l'expédition de Syrie : en quoi elle fait honneur au gouvernement impérial et à la France : de quelle façon l'entreprise eût pu être complétée.

 

I

Tandis que notre drapeau flottait jusque dans l'extrême Orient, il se déployait aussi sur les côtes de la Syrie. Pour l'intelligence du récit, il est nécessaire de décrire ces régions que souillèrent, en ce temps-là, des massacres plus sanglants que la guerre.

A une trentaine de lieues au sud de l'embouchure de l'Oronte, une chaîne se détache qui court du nord au midi sur une longueur de quarante lieues, parallèlement à la mer, et s'élève en quelques endroits jusqu'à une hauteur de près de trois mille mètres. On l'appelle le Liban. — Sur son versant occidental, le Liban serre de près le rivage au point de ne laisser entre le pied des montagnes et le bord de la mer qu'une langue de terre assez étroite. Le long de la côte se profilent, avec leurs maisons pittoresquement étagées et leurs vieilles murailles bistrées par le soleil, Tripoli d'Orient, Djebail, puis l'importante Beyrouth, Saïda qui n'est autre que l'antique Sidon, enfin, à l'entrée de la Palestine, Sour, bâtie sur l'emplacement de Tyr. — Du côté de l'orient, les montagnes s'abaissent vers une plaine, large d'une quinzaine de lieues environ, assez élevée elle-même au-dessus du niveau de la mer et qu'on appelait dans le monde ancien, qu'on appelle encore la Cœlesyrie. Là passent les voyageurs qui viennent visiter en ces lieux les ruines de Baalbeck. A l'extrémité de cette plaine, une autre chaîne, l'Anti-Liban, d'une hauteur moyenne de seize cents mètres, descend du nord au sud, parallèlement au Liban, et se termine par le haut massif du mont Hermon. Plus à l'est encore et au pied des derniers chaînons détachés de l'Anti-Liban, au milieu d'une campagne fameuse par l'abondance de ses eaux, la fraîcheur de ses ombrages, la richesse de ses cultures, est assise Damas, véritable reine de ces contrées. Au-delà s'ouvre, vers l'orient, le désert, et, vers le sud, la région peu explorée du Hauran. C'est cet ensemble de vallées, de plaines et de montagnes que l'on désigne sous le nom de Syrie.

En cette contrée, l'une des plus anciennement habitées du globe, bien des peuples avaient marqué leur passage. Les Turcs dominaient dans les villes, non par leur nombre, mais par leurs fonctions ; car, en dépit de leur décadence, ils demeuraient la race conquérante. Puis venaient les musulmans arabes. Les Juifs étaient peu nombreux, en ces lieux si voisins de leur berceau. Les Grecs orthodoxes, comme dans tout l'Orient, se tournaient vers la Russie, leur naturelle protectrice. On comptait quelques Arméniens, quelques Grecs unis. En dehors de ces éléments divers se détachaient deux groupes de population bien tranchés, les Druses et les Maronites.

Ce n'était guère dans les villes du littoral qu'on les rencontrait : ils habitaient, presque tous, les bourgades abruptes adossées aux pentes du Liban, et l'ensemble des régions où ils étaient répandus s'appelait la Montagne. Les Maronites s'étendaient surtout au nord, en arrière de Djebail et dans le Kesrouan. Dans les campagnes, aux environs de Beyrouth, les deux populations se mêlaient, sans toutefois se confondre. Enfin, plus au sud, dominait l'élément druse qui, en dehors du Liban, se retrouvait aussi dans la Cœlesyrie et en outre, au-delà de Damas, dans la province écartée du Hauran. Par les coutumes, les traditions et, par-dessus tout, la religion, les deux races étaient séparées, tellement séparées que leurs rivalités avaient dégénéré plus d'une fois en querelles. — Les Maronites, qui, suivant la tradition commune, tiraient leur nom d'un moine du cinquième siècle, Jean Maron, très vénéré dans la contrée, avaient maintenu à travers les âges l'intégrité de leur foi chrétienne et, sauf quelques différences liturgiques ou de discipline très sagement tolérées, se rattachaient au catholicisme romain. Ils s'adonnaient aux travaux agricoles et, à l'aide d'un patient travail, avaient revêtu de vignes, d'oliviers et de mûriers les pentes de leurs montagnes. Au-dessus de leurs bourgades se dressaient leurs couvents, moitié monastères, moitié forteresses, perchés souvent à des hauteurs presque inaccessibles et habités par des religieux, pauvres comme eux, simples comme eux et parfois ignorants comme eux. Nulle puissance n'égalait celle des prêtres et surtout des évêques, mêlés à tous les actes de la vie populaire. A côté du clergé, les chefs des principales familles exerçaient, sous le nom de Sheiks, surtout dans le Kesrouan, une sorte d'autorité féodale : en ces dernières années, cette autorité avait subi quelque atteinte, et non sans péril pour la sécurité de l'avenir ; car du même coup la force militaire de la nation s'était trouvée singulièrement affaiblie. Au-delà des mers, les Maronites reconnaissaient une protectrice, la France, la France qui, depuis le temps des croisades, leur apparaissait comme la grande nation. L'établissement de deux collèges à Ghazir et à Antourah, créés le premier par les Jésuites, le second par les Lazaristes, avait encore consolidé cette influence en propageant dans toutes les familles aisées l'usage de notre langue. — Tout autres étaient les Druses. Leur religion, incomplètement pénétrée, offrait un mélange de l'ancien paganisme oriental associé à quelques croyances musulmanes. Comme les Maronites, ils étaient agriculteurs, mais plus farouches, plus prompts aux armes, quoique hospitaliers, d'ailleurs, à l'égal de leurs voisins. Tandis que leurs rivaux se tournaient vers la France, ils se tournaient vers l'Angleterre ; et celle-ci, fort dépitée que notre influence en ces parages dépassât la sienne, avait saisi avec empressement ce patronage : depuis quelques années, de nombreux missionnaires protestants parcouraient les tribus, répandant partout les Bibles, faisant des conversions qui, par malheur, ne duraient guère, vantant habilement la toute-puissance de la Grande-Bretagne. A ne considérer que les districts du Liban, les Druses étaient beaucoup moins nombreux que les Maronites : mais ils pourraient être singulièrement redoutables s'ils appelaient à eux leurs coreligionnaires répandus dans la Cœlesyrie et dans le Hauran. Surtout le péril serait grand pour leurs voisins, si, quelque jour, ils devenaient les instruments du fanatisme et des vengeances des Turcs, toujours en méfiance contre les chrétiens.

Toute cette région du Liban, la Montagne, ainsi qu'on l'appelait, jouissait sous la suzeraineté ottomane d'une sorte d'autonomie. Druses et Maronites avaient longtemps vécu sous l'autorité d'émirs pris dans une famille très influente, la famille Chehab. En 1842, à la suite de grands troubles civils, le pays avait été divisé en deux provinces, ou caïmacamies : celle du nord gouvernée par un chef maronite, celle du sud par un chef druse. Cette organisation compliquée, loin de satisfaire les deux peuples, avait été l'origine de nouveaux désordres. Puis l'apaisement s'était fait, moins par la réconciliation des races que par la lassitude des partis. Mais, à partir de 1856, les résidents européens, les religieux, les consuls se prirent à craindre une prochaine conflagration.

Le péril naissait, au moins en partie, d'une cause générale. En 1856, le Sultan, sous la double pression de la France et de l'Angleterre, avait rendu un édit qui confirmait et étendait les privilèges des chrétiens. Le firman ayant été communiqué au Congrès de Paris, les membres de la haute assemblée, pour mieux consacrer les concessions récentes, avaient décidé de prendre acte de la communication et d'en consigner le souvenir dans l'un des articles du traité. Ce n'est pas sans une irritation profonde que le vieux parti turc avait vu se consommer ce qu'il appelait l'abaissement de l'antique puissance ottomane. Sans doute, les plénipotentiaires désavouaient toute pensée d'immixtion dans les affaires du Divan ; mais en dépit de tous les euphémismes diplomatiques, deux points restaient acquis : le premier, c'était que l'édit du Sultan conférait aux chrétiens des droits presque égaux à ceux des serviteurs de Mahomet ; le second, c'était que l'empressement à produire le firman dans les séances du Congrès marquait une docilité plus humiliante que le firman lui-même. Il ne manqua pas d'hommes d'État en Europe qui devinèrent ces sourdes colères et, dès lors, pressentirent que les sujets chrétiens de la Porte seraient peut-être les victimes autant que les bénéficiaires de leurs propres privilèges. Le 6 mai 1856, lord Aberdeen disait à la Chambre des lords : « Sans une continuelle surveillance, le firman en faveur des chrétiens ne vaudra pas même le papier sur lequel il est écrit[1]. » Cependant les Turcs ne pouvaient détruire eux-mêmes leur œuvre : tout au plus pouvaient-ils l'éluder. Mais si, sur un point quelconque de l'Empire, une race se rencontrait qui, sans appartenir à la race ottomane, en partagerait les préjugés et les rancunes ; si cette race avait, à ses côtés et comme à sa porte, quelques-unes de ces communautés chrétiennes qu'on détestait ; si d'ailleurs elle était assez belliqueuse pour ne pas craindre la lutte et assez forte pour en sortir victorieuse, quelle belle occasion de souffler la discorde, puis de laisser faire, et de se dédommager ainsi de la protection officielle qu'on était tenu de proclamer ! L'incendie une fois allumé, on le laisserait se propager si l'Europe le souffrait ainsi : que si les remontrances devenaient trop vives, on affecterait un grand zèle pour éteindre le feu, et, tout compte fait, ce serait toujours quelques chrétiens de moins. Or, il y avait une contrée dans l'Empire, la Syrie, où les instruments étaient tout prêts, et les victimes aussi. Les instruments, ce seraient les Druses ; les victimes, les Maronites.

Je ne prétends pas qu'un tel dessein ait été conçu et préparé avec la précision que je viens de dire. Ce qui est certain, c'est que les concessions de 1856 avaient excité d'une étrange manière le fanatisme turc. Ce qui est certain aussi, c'est que la Porte avait alors en Syrie, dans la personne du pacha de Beyrouth, un représentant dont toute la conduite demeurerait inexplicable si elle ne s'était inspirée de ces détestables pensées. Cet homme s'appelait Khourchid. Il était l'ami des Druses, entretenait des relations avec leurs chefs, tenait en éveil leurs passions religieuses et, s'étant assuré de leur supériorité militaire, les encourageait secrètement au combat. Quelle serait, en cas de guerre civile, l'attitude des troupes turques ? Il n'était pas malaisé de le prévoir. Leur fanatisme les pousserait contre les chrétiens, et aussi leurs convoitises ; car leur solde étant suspendue depuis de longs mois, elles seraient avides de compenser, par les dépouilles maronites, l'arriéré que la Turquie était impuissante à payer. A côté des bataillons réguliers se tenaient d'ailleurs les irréguliers, les bachi-bouzoucks, gens qui détruiraient sûrement ce que les Druses épargneraient. Vers la fin de 1859, comme les symptômes de crise apparaissaient plus menaçants, les négociants chrétiens de Beyrouth firent parvenir de sages avis à leurs frères de la Montagne, les engagèrent à se tenir sur leurs gardes et surtout à rassembler des armes. Au printemps de 1860, les premières rixes éclatèrent. Le 27 avril, trois Maronites du village de Katouli furent assassinés par les Druses. Le 1G mai, sur la route de Deir-el-Kamar à Djezzin, un parti de chrétiens fut assailli ; quatre d'entre eux périrent, parmi lesquels un prêtre. Le 25 mai, se produisit un nouveau conflit : deux chrétiens furent blessés ; quant aux Druses, trois des leurs furent atteints, dont un mortellement. Très alarmés de ces nouvelles, les marchands de Beyrouth portèrent leurs doléances aux consuls, et ceux-ci à leur tour s'adressèrent au pacha. Khourchid joua la surprise, parla d'un envoi de troupes qui ne manquerait pas de rétablir la tranquillité, puis, avec une paisible impudence, rejeta la responsabilité sur un certain comité chrétien qui siégeait à Beyrouth et duquel, disait-il, venait tout le mal. Nous ignorons ce que répondit notre consul. Vis-à-vis de l'Angleterre, cette patronne des Druses, la défaite n'était pas malhabile : vraiment il ne s'agissait que de molester quelques papistes, et ces papistes eux-mêmes étaient les clients de la France.

Malgré ces apparences inquiétantes, on espérait encore éviter l'explosion. On était à la saison des cocons, et sans doute, par un accord tacite, Druses et Maronites se garderaient d'interrompre ce travail, le plus fructueux de l'année. Ce serait un sursis, et qui peut-être ouvrirait la voie à quelque accommodement. Cette attente fut cruellement trompée[2].

 

II

Le 29 mai 1860, éclata la grande conjuration : conjuration, disons-nous, et à dessein ; car, bien que nous n'en puissions saisir tous les préparatifs, elle se développa avec un trop rare ensemble pour n'avoir pas été longuement préméditée.

L'attaque commença par la bourgade de Beit-Meri, située à quelques lieues de Beyrouth ; puis l'œuvre de dévastation s'étendit à tout le Meten. Tout d'abord, les Maronites, sortant en armes de leurs demeures, 'se mirent en devoir de défendre leurs biens, leurs familles, leurs foyers. Contre les Druses plus aguerris et mieux façonnés à la lutte, ils comptaient, malgré les signes contraires, sur l'assistance des Turcs., gardiens officiels du repos public. Les bachi-bouzoucks arrivèrent en effet, mais pour recueillir le butin et achever les blessés. Quant à Khourchid, au premier bruit des troubles, il quitta Beyrouth, alla s'établir au pied de la Montagne, puis, jugeant sans doute que la querelle lui était indifférente, s'immobilisa dans son bivouac. La défense est malaisée pour les victimes quand elles ont à se garder non seulement des malfaiteurs, mais des gendarmes. Ainsi en fut-il des malheureux Maronites. Ils s'abandonnèrent, un peu vite peut-être, à leur sort. En trois jours, disent les rapports les plus dignes de foi[3], trente-deux villages ou hameaux furent brûlés, et cela au milieu de scènes atroces, les bachi-bouzoucks taillant en pièces même les vieillards désarmés. Pendant ce temps, les chrétiens éperdus s'enfuyaient vers la ville, et à travers tous les dangers ; car, après avoir échappé aux poursuites des Druses, il leur fallait se dérober aux Turcs qui souvent leur barraient le chemin.

Du haut des terrasses de leurs demeures, les consuls pouvaient distinguer les colonnes de fumée s'élevant des villages, puis les groupes de cavaliers battant la campagne et dispersant à coups de sabre les misérables bandes chrétiennes. D'heure en heure, il leur était permis de noter pour la chancellerie de leur pays les péripéties du drame qui commençait. Le 30 mai, le consul anglais Moore écrivait : « La guerre civile vient d'éclater dans le Liban ; les villages en vue de Beyrouth sont la proie des flammes. » Le lendemain, dans une dépêche plus, grave encore, il ajoutait : « Les Druses mettent le feu à tous les villages chrétiens qui n'ont pas encore été brûlés. » Puis il rapportait, mais sous forme de rumeur, ce qu'on commençait à dire de la conduite des Turcs : « On prétend qu'hier les Turcs ont fait feu sur les chrétiens, ont brûlé Hadat, Baadba et d'autres hameaux dans la plaine. Leur artillerie a donné : mais dans quelles circonstances et contre qui ? On ne le sait pas encore positivement. » En dépit de ces premières lumières, le consul britannique conservait contre les papistes maronites tous les préjugés de sa nation. Il les considérait comme agresseurs et achevait son rapport par ces mots : « Il y a tout lieu d'espérer que les hostilités sont finies, à moins que les chrétiens n'attaquent de nouveau[4]. »

Cependant à Beyrouth, parmi les résidents européens, les alarmes étaient extrêmes. Dans la soirée du 31 mai, les consuls se réunirent, et de leur conférence sortit le projet d'une démarche collective auprès de Khourchid, bien suspect sans doute, mais représentant l'autorité légale. Ce ne seraient d'ailleurs, ajouta M. Moore avec un persistant optimisme, que « d'amicales représentations ». Le 1er juin au matin, tous ensemble ils se rendirent auprès du pacha. Celui-ci se tenait tranquillement dans son camp, à quelques portées de fusil des villages qui achevaient de brûler. Il accueillit « courtoise ment s, rapporte M. Moore, les représentants de l'Europe, puis, coupant court sur tout le reste, récrimina fort, ainsi qu'il l'avait fait naguère, contre l'évêque et le comité chrétien de Beyrouth. « Contenez le comité, ajouta-t-il, je me charge des Druses[5]. » Et déployant tout à coup une remarquable énergie, il insista pour l'immédiate arrestation « de tous ces intrigants ». Les consuls, n'ayant pu obtenir autre chose, retournèrent à Beyrouth, où M. Moore s'empressa de mander l'évêque et les prétendus meneurs catholiques. Ceux-ci, pour toute réponse, se contentèrent de montrer de loin les colonnes de feu des villages incendiés. Dociles aux demandes de Khourchid, les consuls s'étaient chargés du comité. Comment Khourchid se chargerait-il des Druses dans le pachalyk soumis à son commandement ? La suite de ce récit l'apprendra.

Le jour même où les consuls accomplissaient la démarche que nous venons de rapporter, les Druses se soulevaient en masse aux environs de Saïda, ville située sur le littoral à dix lieues au sud de Beyrouth. Ils s'abattirent sur les couvents, puis sur les villages. Les chrétiens d'abord résistèrent, puis lâchèrent pied. Alors commença le pillage, l'enlèvement du bétail, le massacre, l'incendie. Non contentes de ces déprédations, les tribus insurgées s'étendirent jusqu'à Djezzin, bourgade située dans la montagne, s'en emparèrent, mirent en fuite les habitants et, les ayant cernés dans un bois, en firent un grand carnage. Cependant les malheureux chrétiens échappés à la mort se flattaient de trouver un asile à Saïda : là étaient les agents consulaires, les autorités, une policé organisée, quelques troupes régulières. Tous en hâte y refluèrent, emmenant avec eux leurs femmes, leurs enfants, les débris de leurs pauvres richesses. On vit bien à cette heure ce que valait la protection turque. Comme ces bandes éperdues s'approchaient de la cité et déjà se félicitaient du salut assuré, les muftis rassemblèrent les musulmans, les excitèrent à la guerre sainte, leur fournirent même, dit-on, des armes. Ceux-ci, munis de fusils, de poignards, de casse-tête, sortirent des portes et, allant au-devant des fugitifs, les atteignirent dans les bosquets d'orangers qui entourent la ville. Poursuivis du côté de la campagne par les Druses, attaqués de front par les musulmans débordant des murailles, les infortunés succombèrent sans pouvoir se défendre. Les jours suivants, les massacres continuèrent dans les caves, dans les jardins, dans les maisons de campagne, partout où avaient pu se réfugier les survivants Dans l'intérieur même de la ville, la terreur régnait. Ni l'urgence du péril, ni les représentations des résidents européens, ni la voix de l'humanité ne pouvaient émouvoir les fonctionnaires turcs, ou complices, ou hébétés. Tous ceux des chrétiens des villages qui avaient pu franchir les murs étaient accourus au Khan français, construction très spacieuse et pourtant devenue trop petite pour les misères qu'elle devait abriter : là s'entassaient les malheureux Maronites : là étaient couchés les blessés que soignaient les Sœurs. Cet asile même paraissait précaire : car, par intervalles, on se prenait à craindre que le pavillon jusque-là respecté de la France ne fût une insuffisante garantie contre le fanatisme surexcité. Au milieu de l'abattement général, deux Jésuites français, le Père Rousseau et le Père de Prunière, donnèrent un méritoire exemple de courage. Accompagnés de deux hommes déterminés, ils se hasardèrent à sortir de la ville pour secourir les blessés, administrer aux mourants les derniers sacrements et aussi ensevelir les morts, parmi lesquels étaient un assez grand nombre de prêtres que déjà on honorait comme des confesseurs de la foi. Ayant franchi l'enceinte, ils parcoururent les buissons, les jardins, les bosquets, jaloux qu'ils étaient d'exercer leur dévouement. Les musulmans, les ayant reconnus, les assaillirent, et c'est au milieu de mille dangers qu'ils parvinrent à regagner la ville. Malgré l'insuccès, ils renouvelèrent deux jours plus tard leur pieuse tentative. Le lendemain, ils se disposaient à repartir encore, quand le consul effrayé leur interdit cette nouvelle témérité ; en effet, musulmans ou Druses tenaient toutes les issues, et c'était par une sorte de miracle que les deux saints religieux leur avaient échappé deux fois[6].

La nouvelle du soulèvement s'était déjà répandue parmi les Druses du Hauran, tribus guerrières, avides de pillage. Ils quittèrent en troupes leurs demeures afin de donner la main à leurs compatriotes du Liban. Leur première étape fut Hasbeya, ville située au pied du mont Hermon. Là vivait une assez nombreuse population chrétienne, mais non maronite, en sorte que le prétexte même de l'attaque manquait. Pourtant la ville fut assaillie. Les chrétiens résistaient, et même avec une opiniâtreté vaillante, quand Osman-bey, commandant de la garnison turque, intervint : e Confiez-moi vos armes, dit-il aux chrétiens, les Druses ne vous molesteront pas : j'ai été envoyé pour vous protéger. e Soit respect de l'autorité, soit timidité ou aveuglement, les chrétiens livrèrent leurs sabres et leurs fusils qu'Osman feignit de faire partir pour Damas ; mais l'escorte était si faible que les Druses purent piller le convoi à la sortie de la ville. Les chrétiens une fois dépouillés, le gouverneur turc leur conseilla, toujours pour leur plus grand bien, de se réfugier dans le sérail. Ils obéirent avec la même docilité : que pouvaient-ils d'ailleurs, s'étant laissé désarmer ? Pendant plusieurs jours, ils demeurèrent parqués dans les cours de l'édifice, manquant de tout, même de pain, et s'étant donné non un asile, mais une prison. Le 6 juin, un mouvement inusité se fit parmi les troupes ottomanes, comme si elles se fussent disposées à abandonner la place. Grande fut la détresse des chrétiens ; si précaire que fût la protection, ils n'en pouvaient espérer d'autre. Comme les Turcs partaient, ils essayèrent de sortir aussi ; mais aux portes du sérail les attendaient les Druses, qui les immolèrent les uns après les autres. On eût cru voir, dit un rapport anglais, une répétition des massacres de Septembre. Ceux des soldats turcs qui s'étaient attardés dans la ville se mêlèrent au carnage et, plus cruels que les Druses, n'épargnèrent ni les femmes ni les enfants. Quelques-uns obtinrent leur grâce, mais à prix d'argent, par la cupidité et non par la pitié de leurs ennemis. A part ces exceptions, il n'y eut de sauvés que ceux qui parvinrent à se cacher sous les cadavres ou qui, déjà blessés, furent abandonnés entre les morts. Le désastre eût été complet si une femme druse de haute condition, qui demeurait dans le voisinage, n'avait, dès l'arrivée de ses compatriotes et en prévision du prochain péril, recueilli chez elle quatre cents des habitants d'Hasbeya. Quand on la somma de livrer lés chiens de chrétiens : e Entrez si vous l'osez et prenez-les, répliqua-t-elle. Les Druses n'osèrent violer ce foyer qui était celui de la sœur d'un de leurs chefs. Quand les passions furent un peu calmées, les proscrits furent conduits à Moktarah, d'où ils gagnèrent Saïda et, de là, par mer, Beyrouth[7].

Après Hasbeya, Rasheya, autre bourgade dans cette même contrée de l'Hermon. Les Druses victorieux ne tardèrent pas à s'y porter. Son sort ne différa guère de celui de sa malheureuse voisine. Là aussi, les chrétiens, ayant épuisé leurs munitions et s'étant réfugiés dans le sérail, furent livrés par les Turcs à leurs ennemis. Ce fut la même trahison, la même férocité, la même répétition du honteux carnage. Près de sept cents chrétiens furent, dit-on, massacrés.

Remontant vers le nord et se rapprochant de plus en plus de leurs compatriotes de la Montagne, les Druses traversèrent la longue plaine de la Cœlesyrie et se dirigèrent vers Zahlé, ville assez considérable située sur le versant oriental du Liban. De nombreuses bandes les avaient rejoints, Kourdes, Arabes, Metoualis, tous également pillards. Zahlé était le siège de plusieurs établissements européens et la principale résidence des Lazaristes français, ainsi que des Jésuites, qui y avaient un collège. La nouvelle de l'invasion étant parvenue à Beyrouth, l'inquiétude redoubla. Décidément il y avait d'autres perturbateurs que les membres du comité chrétien. Qu'arriverait-il si les Druses du Hauran se joignaient à leurs frères du Liban, si les meurtriers d'Hasbeya et de Rasheya s'unissaient à ceux du Meten, de Saïda, de Djezzin ? De nouveau les consuls allèrent trouver Khourchid, toujours immobile dans son camp. Ils dépeignirent avec chaleur les périls de Zahlé. Les jours précédents, quand il s'était agi d'Hasbeya et de Rasheya, Khourchid avait répété négligemment : « Cela regarde le gouverneur de Damas. e Cette fois, ne pouvant se dérober de la sorte, il affecta un grand Zèle pour la paix publique. Son langage parut même si rassurant que, comme un jeune chef maronite du Kesrouan, Joseph Karam, se disposait à marcher au secours de Zahlé, le consul de France lui donna, dit-on[8], avis de ne pas bouger, le pacha se chargeant de tout. Il se chargea en effet d'envoyer des troupes. Mais chose inouïe ! à leur suite arrivèrent les Druses de la Montagne, qui se joignirent aux Druses du Hauran. Après quelque résistance, les habitants de Zahlé s'enfuirent la plupart vers le Kesrouan, gardé du moins par la vaillance de Karam. Les hordes entrèrent alors dans la cité, pillant tout, brûlant tout, n'épargnant pas même les édifices qu'aurait dû rendre inviolables le drapeau de la France. C'est ainsi que fut assailli le collège français des Jésuites. L'un des religieux, ainsi que l'un des Frères, fut égorgé dans le sanctuaire. Puis les envahisseurs foulèrent l'autel, dispersèrent les saintes espèces et se livrèrent à toute sorte de profanations[9].

De Beyrouth, le 21 juin, le consul anglais, M. Moore, tout à fait revenu de ses confiantes prévisions, écrivait ces lignes, où se peignait son épouvante : « Voici Zahlé tombé ; toute la contrée du Liban est maintenant ouverte aux Druses[10]. » Il ne se trompait pas. Dans ce moment-là même, au cœur du Liban, à Deir-el-Kamar, un drame plus affreux que tous les autres couronnait la série de ces atrocités.

Dès le 3 juin, Deir-el-Kamar avait subi une première attaque. Les chrétiens s'étaient valeureusement conduits, et avaient tué quatre-vingts de leurs adversaires. Puis, comme l'hostilité des Turcs leur enlevait tout espoir de triompher, ils s'étaient décidés à une sorte de capitulation, qui d'ailleurs n'avait empêché, durant les jours suivants, ni les meurtres isolés, ni les actes de pillage. Cette trêve précaire dura peu. Durant la nuit du 20 au 21 juin, les Druses, victorieux d'Hasbeya, de Rasheya, de Zahlé, s'acheminèrent vers la malheureuse ville. Ils étaient nombreux, bien armés, sûrs de l'impunité, exaltés en outre par les récents succès. Les Maronites, au contraire, étaient affaiblis par les derniers combats, médiocrement pourvus d'armes, découragés par les nouvelles du dehors. Quelle que fût leur infériorité, tout valait mieux que la protection turque. Aussi mal inspirés que leurs frères d'Hasbeya et de Rasheya, c'est aux Turcs qu'ils demandèrent asile. Au milieu même de la cité s'élevait le Sérail, vaste quadrilatère qui servait à la résidence des autorités, ainsi qu'au casernement des troupes, et semblait, par ses épaisses murailles, propre à défier toute attaque. C'est là qu'affluèrent les chrétiens, non pas très confiants, mais persuadés qu'entre plusieurs dangers ils choisissaient le moindre. Les Turcs les accueillirent, sous prétexte de bon ordre les désarmèrent, puis, quand ils furent parqués dans les cours, ouvrirent les portes aux assaillants. Le massacre dura toute la journée, les bourreaux ne se pressant pas et, comme les victimes ne pouvaient leur échapper, se plaisant à prolonger les agonies par d'ineffables tortures. La plume se lasserait à retracer les horreurs attestées, non par les témoignages français suspects peut-être de pitié, mais par les rapports des Anglais, ces protecteurs politiques des Druses. Les enfants mêmes furent massacrés, et, à certains endroits dans les cours, s'étaient formés de vrais ruisseaux de sang. Les soldats laissaient faire impassibles, ou poursuivaient, au milieu de cette promiscuité, quelque occasion de libertinage. Cependant Deir-el-Kamar n'était qu'à cinq heures de Beyrouth et à quatre heures de l'endroit où Kourchid avait posé son camp. Il était malaisé qu'il ignorât les événements, ou persistât dans son immobilité. Lentement il s'achemina vers Deir-el-Kamar. Il y arriva dans la soirée, guidé par la fumée des incendies qui s'élevaient de la ville, et par le bruit de la fusillade qui achevait les chrétiens. Au lieu de pénétrer dans la cité, il passa outre, et alla s'établir de l'autre côté du ravin, dans un palais transformé en caserne, en un lieu appelé Beit-Eddin. Comme on lui racontait les scènes de la journée : « Je regretterai, dit-il, toute ma vie, les horreurs que je viens d'apprendre. » En dépit de ces regrets, toute la nuit s'écoula sans qu'il prît souci de sauver les survivants ou de venger les morts. Le lendemain seulement, il ordonna de cesser le massacre, lequel avait fini, faute de victimes. Ceux-là seuls furent sauvés qui avaient préféré le fragile abri de leurs demeures aux solides murailles de la forteresse turque. Voyant leurs ennemis occupés ailleurs à égorger, ils s'étaient échappés par les sentiers de la montagne et, d'instinct, s'étaient dirigés vers la côte, dans l'attente que quelque navire européen, se montrant en vue, secourrait leur détresse. Ils ne se trompaient pas. Dans l'entrefaite, l'Angleterre avait envoyé dans les eaux de la Syrie un vaisseau de ligne et deux autres bâtiments ; la France, la frégate la Zénobie et deux avisos. Comme les malheureux étaient rassemblés en grand nombre à l'embouchure du Damour, une corvette apparut, portant pavillon anglais, et que le consul britannique avait à tout hasard expédiée dans ces parages. C'était le Cannet. Le bâtiment embarqua sept cents chrétiens, la plupart femmes, enfants, vieillards. Mais, sur le rivage, quatre cents autres demeuraient qu'on ne pouvait prendre à bord, et qui suppliaient qu'on ne les abandonnât pas. Le capitaine obtint des chefs druses une sorte de promesse que les fugitifs seraient respectés. Peu après, le Mohawk arriva et, les jours suivants, recueillit en trois voyages près de quinze cents passagers. Ainsi furent arrachés -à la mort plus de deux mille chrétiens. Ils débarquèrent à Beyrouth, dans un appareil digne de pitié, les uns blessés, les autres malades, tous dans le plus affreux dénuement et pleurant leurs maisons incendiées, leur patrimoine perdu, leurs parents massacrés. L'hôpital français, les couvents, les maisons particulières s'ouvrirent pour les recevoir, mais sans qu'aucun dévouement, même celui de nos incomparables religieuses, fût égal à tant d'infortunes. Quant à Deir-el-Kamar, elle était en partie détruite ; plus de treize cents cadavres étaient entassés dans le Sérail ou jonchaient les habitations et les jardins ; et de longues années devaient s'écouler avant que la malheureuse ville retrouvât son ancienne prospérité[11].

 

III

C'est le 7 juin que, par des dépêches de Smyrne, les ambassadeurs accrédités à Constantinople apprirent les événements de Syrie. A leurs représentations, les ministres de la Porte essayèrent d'abord d'opposer l'ignorance. Depuis trois semaines, ils n'avaient reçu aucun rapport du gouverneur de Beyrouth : vraiment, ils ne savaient ni la nature des troubles, ni même si quelques troubles avaient éclaté ; cependant ils allaient à tout hasard faire partir une frégate et deux bataillons. Les bataillons partirent, non de suite, mais douze jours plus tard. Dans les conférences suivantes, la vérité commença à percer. Le 27, quatre nouveaux bataillons furent embarqués. Les aveux se suivaient, mais enveloppés de réticences et comme extorqués. Les rumeurs, disaient les Ottomans, ont été exagérées ; en tout cas, les excès doivent être attribués aux Druses ; les musulmans en ont été victimes aussi bien que les chrétiens.

Le malheur voulut qu'en cette occurrence les Turcs trouvèrent un allié pour voiler leur inertie, leur souffler les excuses, traduire leurs réponses en langage diplomatique, soutenir en un mot le fantôme de leur puissance évanouie.

Depuis de longues années, l'Angleterre guidait toute sa conduite en Orient d'après deux règles devenues traditionnelles : la première était de combattre dans le Levant les progrès de l'influence catholique, c'est-à-dire française ; la seconde était de protéger la Turquie, sous la condition de la gouverner. Ainsi avait pensé lord Strattford, cet impérieux ami de la Porte, et qui si longtemps avait dominé dans Stamboul en vrai maire du Palais. Lord Strattford n'était plus à Constantinople, mais sa méthode avait fait école. Au Foreign Office, on jugeait fort ingénieusement qu'il y avait quelque chose de plus avisé que d'ouvrir l'héritage, c'était de prolonger la vieillesse du mourant, en exerçant sur lui la tutelle, et en s'attribuant peu à peu les profits de l'Empire. Or, pour que le grave incident de Syrie ne dérangeât point cette politique, il fallait, d'une part atténuer la responsabilité de la Porte, d'autre part voiler les maux des chrétiens. Autrement, on eût exposé à une atteinte nouvelle et peut-être décisive le pauvre corps décrépit qu'on voulait étayer ; en outre, on eût laissé à la France une occasion d'affirmer son crédit en intervenant pour ses clients séculaires : double échec qu'à tout prix il fallait prévenir.

Dès l'origine des événements, ces pensées se découvrent. Le 27 juin, sir Henri Bulwer, ambassadeur britannique, écrivait de Constantinople : « J'estime que la conduite des Maronites, la pression exercée sur eux par les autorités spirituelles pour les pousser contre les Druses, et l'attitude générale des tribus chrétiennes, ont beaucoup contribué à allumer la guerre civile[12]. » Ainsi il s'agit, non plus de massacres, mais de guerre civile, et de guerre civile dans laquelle les chrétiens ont été, au moins en partie, les provocateurs. Quoi de mieux trouvé pour amnistier la Turquie, excuser les Druses, désarmer la France ? La formule répondait trop aux intérêts, aux vues, aux besoins du cabinet britannique pour qu'il ne se l'appropriât point. Il se l'appropria en effet, non sans retour toutefois ni sans remords. Il y a dans tout Anglais deux hommes : l'homme politique qui est impitoyable, l'homme privé qui se laisse aisément toucher par l'infortune. Jamais ce contraste ne se montra mieux que dans les événements que nous rapportons. La politique dictera des dépêches violentes jusqu'à l'amertume ; la bienfaisance rassemblera des secours abondants jusqu'à la profusion. Ceux qui, dans les délibérations du Parlement, seront nommés provocateurs, s'appelleront, le même jour, victimes dans les meetings de charité ; et chose étrange ! les mêmes mains applaudiront les deux langages. Les journalistes flétriront les Maronites au double titre de papistes et de protégés de la France ; puis, se souvenant de leurs compatriotes tombés naguère aux bords du Gange sous un destin non moins cruel, ils s'amolliront jusqu'à des accents attendris. L'homme d'État, avec un féroce égoïsme, disputera aux malheureux chrétiens du Levant la dernière planche de salut ; puis le soir à son foyer, après avoir lu l'Évangile selon la coutume protestante, il se laissera étreindre par l'émotion ; et le lendemain, avec une munificence qui ne compte pas, il versera les guinées dans les caisses des comités. La même opposition se retrouvera dans les rapports des consuls, cédant tour à tour aux plus ombrageuses rancunes et à la plus touchante pitié. Singulier combat des sentiments et des intérêts, et qui seul permet de saisir les négociations qui vont suivre !

Telle était l'Angleterre. Bien autre était la France. Les premières dépêches parvenues à Paris, et transmises à Baden où se trouvait l'Empereur, furent un peu confuses, contradictoires même, et ne laissèrent pénétrer qu'une portion de la vérité. Mais au commencement de juillet, M. Thouvenel eut entre les mains tous les rapports de notre consul, M. Bentivoglio. Le mal apparut alors dans toute son étendue. Tout conseillait des mesures énergiques. En la personne des Maronites avaient été violés les droits les plus sacrés. De temps immémorial, les chrétiens du Liban s'étaient dits nos protégés, et jamais nous n'avions répudié l'honneur et la charge de ce patronage. A ne considérer que les plus récentes stipulations internationales, le Sultan n'avait-il pas communiqué aux plénipotentiaires du Congrès de Paris l'édit qui consacrait la liberté des chrétiens ? Les plénipotentiaires n'avaient-ils pas, dans l'article 9 du traité, constaté « la haute valeur de la communication » ? Ou cette rédaction ne signifiait rien, ou elle établissait au profit de l'Europe un droit éventuel de remontrance, et, le cas échéant, d'intervention. Napoléon III puisait enfin dans sa politique intérieure un autre motif de sollicitude pour les victimes. Au moment où les affaires de Rome le séparaient des catholiques, il ne lui déplaisait pas d'adoucir ces pénibles divergences et d'attester, par un acte éclatant, sa fidélité à ses anciens alliés. Or, quoi de plus habile que d'épouser avec chaleur la cause des chrétiens d'Orient et de reprendre ainsi ce rôle de Fils aîné de l'Église que, depuis quelque temps, on l'accusait d'oublier un peu ?

Dans cette voie nettement tracée, un seul obstacle pouvait surgir. A moins qu'on ne méconnût le principe de l'indépendance des États, il importait de n'agir qu'avec le consentement de la Porte. Or ce consentement, on serait contraint de le demander, non à Constantinople, mais à Londres.

Le 5 juillet, dans une longue conférence avec lord Cowley, M. Thouvenel lui résuma en termes émus les rapports qu'il venait de recevoir. Puis il lui proposa que des navires de guerre vinssent croiser sur les côtes de Syrie pour la protection des consuls et des nationaux. « Ne serait-il pas bon, ajouta-t-il, qu'une commission de délégués des cinq puissances fût envoyée sur les lieux pour y faire une enquête et y assurer le respect des arrangements antérieurs ?... Je ne parle pas encore d'intervention, d'expédition, poursuivit M. Thouvenel en homme qui déjà y pensait. D'ailleurs, à défaut de forces turques suffisantes, le Sultan ne pourrait-il pas emprunter, pour le rétablissement de l'ordre, les troupes du vice-roi d'Égypte ? » Dans la réponse de l'ambassadeur britannique se retrouvèrent les deux hommes qu'il y avait alors dans tout Anglais. Avec une émotion qui n'était pas feinte, il déplora les désordres, plaignit les victimes, flétrit l'inhumanité des Druses. Ayant de la sorte soulagé sa conscience, lord Cowley ne négligea aucune des objections que la politique lui dictait. Les Maronites, en bien des lieux, avaient été les provocateurs : les rapports parvenus en Europe étaient l'œuvre exclusive des chrétiens et ne devaient être accueillis qu'avec réserve : le gouvernement turc allait renforcer ses troupes[13]. Sans s'arrêter à ces critiques, M. Thouvenel transmit ce jour-là même au chargé d'affaires français à Londres tous les rapports venus de Beyrouth. Le lendemain, dans une dépêche circulaire aux cinq grandes cours, il proposa la nomination d'une Commission européenne qui étudierait sur place le mal et ses remèdes. Enfin quelques bâtiments de guerre furent envoyés dans les eaux de la Syrie sous le commandement du contre-amiral Jehenne. L'Angleterre elle-même, fort tiède pour les Maronites, mais très soucieuse de la sécurité de ses nationaux, s'associa à cette dernière mesure et expédia à Beyrouth le vice-amiral Martin avec d'assez importantes forces navales[14].

On en était là quand un nouveau soulèvement démontra, même aux plus indifférents, la grandeur du péril et l'urgence du secours.

 

IV

A Damas, les chrétiens avaient suivi avec un mélange d'indicible curiosité et de poignante inquiétude les événements qui s'accomplissaient si près d'eux. Quand, dans le Liban, les chaumières maronites brûlaient, leurs opulentes demeures seraient-elles épargnées ? En vain ils se répétaient qu'ils n'étaient point maronites, mais sujets directs du Sultan et couverts, à ce titre, par sa protection. Cette pensée ne les rassurait pas. Elle les rassurait d'autant moins que, la malveillance ne se déguisant plus, ils ne pouvaient se hasarder dans les rues ou les échoppes du quartier musulman sans être insultés. Un jour surtout, l'émotion fut vive : ce fut quand les fugitifs d'Hasbeya et de Rasheya arrivèrent dans la ville, propageant partout le récit de leurs infortunes. Les bandes, victorieuses et enivrées de pillage, n'allaient-elles pas fondre sur la cité ? Bientôt on apprit que, loin de descendre vers Damas, elles remontaient vers Zahlé, et, le fléau s'éloignant, on respira, mais comme entre deux crises. Le 29 juin commencèrent les fêtes du Beïram, et les chrétiens, persuadés que le fanatisme exploiterait ces heures de loisir et d'exaltation religieuse, s'enfermèrent plus que jamais dans leurs maisons. Ces jours se passèrent dans le calme, mais sans que les esprits s'apaisassent. Tout entretenait l'anxiété. A Damas, la population chrétienne, forte de vingt mille âmes environ, était noyée dans les cent trente mille âmes de la population musulmane. Les chrétiens eux-mêmes étaient peu accoutumés aux armes, nullement militaires, amollis par une longue paix. Pour comble de malheur, ils étaient riches, influents, avaient édifié de somptueuses constructions, en sorte qu'au jour du déchaînement, l'envie aussi bien que le fanatisme armerait le bras de leurs adversaires. La garnison venait de se renforcer de quelques détachements, mais arrivés de Rasheya et d'Hasbeya, si bien que cette protection semblait pire que l'abandon[15]. Les dispositions du gouverneur Achmet-Pacha achevaient d'abattre les courages ; on le savait non seulement suspect, mais ennemi, en un mot, digne collègue de Khourchid ; et, dès le mois de mars, l'un de nos agents consulaires avait, avec une prévoyance méritoire, signalé ses menées[16]. Toutes les lettres des Français qui résidaient en Orient annonçaient une crise, non seulement probable, mais sûre[17]. Elle l'était à tel point que, le 5 juillet, dans une lettre à ses Sœurs de Beyrouth, la supérieure des Filles de la Charité de Damas écrivait : « Un massacre des chrétiens est inévitable et aura lieu sous peu de jours. Nous en serons les premières victimes. Nous vous faisons nos adieux : nous vous prions de les transmettre à la supérieure générale des Filles de Saint-Vincent de Paul. Si nous devons périr, nous mourrons joyeuses, remerciant Dieu de la grâce du martyre, priant pour nos Sœurs et pour la France. »

Le 9 juillet fut le jour de l'explosion. Singulier hasard ou raffinement de trahison, l'un des chefs musulmans avait convoqué la veille même les principaux chrétiens, avait doucement raillé leurs craintes, les avait assurés qu'ils pouvaient dormir toutes portes ouvertes[18]. Un prétexte futile provoqua l'éclat. Vers le milieu du jour, quelques jeunes mahométans se mirent à tracer des croix dans les rues et à insulter les Infidèles qui passaient sans les fouler aux pieds. Deux de ces jeunes gens ayant été arrêtés, la populace les délivra. A ce moment et avec un ensemble qui accusait la préméditation d'un complot, les musulmans fermèrent leurs boutiques, saisirent leurs armes, se formèrent en groupes, puis, s'encourageant par de grands cris, se ruèrent sur le quartier chrétien. Malgré la soudaineté de l'attaque, il n'eût pas été malaisé de la repousser si la force publique se fût montrée vigilante ou seulement fût demeurée neutre ; car ces premières bandes étaient plus bruyantes qu'aguerries. Sur ces entrefaites survinrent les bachi-bouzouks et les gens de police, non pour ramener la paix, mais pour tuer et voler. Les gens de police étaient les plus surexcités. Quoi d'étonnant ? Depuis vingt jours, dit-on, on enrôlait dans leurs rangs tout ce que Damas comptait d'hommes tarés, en sorte que l'œuvre de meurtre s'accomplirait sous la livrée de l'ordre[19]. Vers le soir on vit arriver quelques Druses, mais pas en grand nombre, puis des paysans musulmans attirés par le butin. Terrifiés par l'alliance des assassins et des soldats, les chrétiens ne se défendirent point. C'est à peine si, de deux ou trois maisons grecques, quelques coups de fusil furent tirés. Ce fut non une bataille, non une guerre civile, mais une boucherie. Les bandes se portèrent d'abord vers les maisons les plus riches, depuis longtemps marquées pour la ruine, puis vers les demeures moins opulentes ; bientôt, sans souci des représailles qui pourraient suivre, elles assaillirent les consulats. Le consulat de Russie fut le premier attaqué, puis ce furent les vice-consulats hollandais, belge, américain : le drogman du consulat russe fut tué ; le vice-consul américain, grièvement blessé. Un peu plus tard, un missionnaire protestant, M. Graham, fut massacré, et l'assassin interrogé se contenta de répondre : « Je l'ai pris pour un consul[20]. » Les consulats de Prusse, de France et d'Angleterre furent épargnés. Ils durent ce privilège à ce qu'ils étaient situés en dehors du quartier chrétien ; puis, pour les Anglais, leur rôle avoué de protecteurs des Turcs et des Druses leur valait peut-être quelque immunité. Des consulats, la foule ameutée se jeta sur les églises ou chapelles dont on vantait depuis longtemps les trésors. A la première heure, quelques soldats avaient été requis pour en garder l'entrée, mais ils n'avaient point tardé à laisser fléchir leur consigne. Les portes une fois forcées, tout fut pillé. Là aussi furent immolées beaucoup de victimes ; car un certain nombre de chrétiens s'étaient réfugiés en ces lieux, soit dans le vain espoir que la sainteté du sanctuaire arrêterait même les sectateurs d'une autre religion, soit par cet instinct naturel qui, aux heures de suprême péril, porte au pied des autels les peuples éperdus.

Pendant ce temps, le gouverneur Achmet-Pacha demeurait confiné au fond du Sérail, dans une immobilité pire que le crime. A travers tous les dangers, les consuls parvinrent Jusqu'à lui et tentèrent de secouer son inertie. Le plus pressant de tous était le consul d'Angleterre, M. Brant, honteux de ses protégés, jaloux surtout de partager le sort commun et d'échapper à toute privauté qui eût été désespérante pour un honnête homme. Au nom de la civilisation, de l'humanité, de l'honneur ottoman, il somma le pacha de remplir les devoirs de sa charge, de faire barrer les rues conduisant au quartier chrétien, de fermer aux pillards du dehors les barrières extérieures, de lancer contre les perturbateurs quelques bataillons disciplinés. Toutes les réponses se résumèrent en de vaines promesses. « Empêchez, dit M Brant, les Druses d'entrer dans la ville. — Je le ferai. — Faites refluer les étrangers venus des villages voisins. — Le conseil vient précisément de le décider. — Du moins faites ensevelir les morts pour éviter la peste. Les ordres sont donnés pour cela. » Et ayant ainsi parlé, le misérable gouverneur retombait dans son apathie. Qui s'en fût étonné ? N'était-ce pas à lui qu'on attribuait ce propos : « Il y a deux fléaux en Syrie, les Druses et les Maronites ; le plus grand intérêt de la Porte, c'est la disparition des uns et des autres[21]. » « J'ai été plusieurs fois chez le pacha, écrivait M. Brant indigné, c'est toujours la même réponse : Je le ferai ; ou bien : Je l'ai fait. Mais il ne fait rien, et, quand j'éclate en reproches, il objecte le manque de troupes. Pas une seule fois, il n'est sorti du Sérail. » Et, à la vue des cadavres, au bruit de la fusillade, à la lueur des incendies, le consul britannique ajoutait : « Le ciel seul peut nous assurer cinq minutes de vie[22]. »

Le massacre, commencé le 9, continua toute la journée du 10. A. l'aube du 11 juillet, le bruit se répandit que quelques chrétiens avaient fait feu sur les Turcs, et leur avaient tué deux hommes. Sur cette rumeur, d'ailleurs fausse, le carnage redoubla. La plume se lasse à retracer ces horreurs. Les habitations riches ou aisées une fois pillées, on assaillit jusqu'aux demeures des pauvres. Partout l'œuvre de destruction s'accomplissait de même. Les portes étaient abattues à coups de hache, et les malheureux habitants, s'ils n'avaient pu fuir, expiraient sous le sabre. Quant aux femmes, on les soumettait à toutes sortes de tortures jusqu'à ce qu'elles découvrissent l'argent, les bijoux, les trésors de la famille. Les enfants, les jeunes gens, les jeunes filles étaient emmenés, dans l'espoir de contraindre les uns à l'apostasie, et de faire servir les autres pour le libertinage. Quand une bande avait passé, d'autres survenaient encore, comme pour glaner à travers le pillage. Puis, lorsque rien ne restait plus à voler, l'incendie s'allumait, et lentement les flammes montaient le long des murs dépouillés, afin que tout, jusqu'aux ruines, pérît.

Le 12, le carnage diminua, plus par fatigue de tuer que par repentir ou pitié. Les jours suivants, quoique marqués par bien des meurtres, parurent presque paisibles, tant était grande l'horreur de ce qu'on avait vu ! Enfin, dans la ville désolée le calme revint, mais aussi lugubre que la guerre elle-même ; car les rues étaient encombrées de cadavres sans sépulture, et à travers les décombres jaillissaient, par intervalles, les feux des incendies qu'on croyait éteints. Quelles étaient les pertes ? On l'ignorait encore ; mais d'après les évaluations les plus modérées, plus du tiers de la population male avait disparu. Les plus heureux furent ceux qui, au moment de la terrible alerte, étaient absents de leur demeure ; ceux-là se réfugièrent, soit au consulat français ou anglais, soit à la citadelle, et y attendirent dans une sécurité relative la fin des troubles. En ces mêmes lieux d'asile affluèrent également tous ceux qui, pendant les massacres, purent, à l'aide de communications intérieures, sortir de leurs habitations envahies, ou durent leur salut soit à un travestissement, soit à la compassion de quelque ennemi moins impitoyable. Plusieurs, pour échapper à la mort, se confondirent dans les rangs des meurtriers. Quelques-uns apostasièrent, mais sans que leur faiblesse rachetât toujours leur vie. Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul échappèrent à la mort ; il en fut de même des Lazaristes : quant aux Franciscains, leur couvent fut détruit, et huit d'entre eux furent égorgés[23]. En ces terribles conjonctures, un ancien adversaire de la France, Abd-el-Kader, se montra jaloux de venge' l'honneur de l'Islam. Il vivait alors retiré à Damas, dans une existence somptueuse, moitié particulier, moitié souverain. Dès le début des troubles, sa clairvoyance lui avait fait pressentir le danger. « Sur vingt-quatre musulmans, disait-il, vingt excitent publiquement au massacre ; sur les quatre autres, trois et demi le désirent. » Pourtant, dans un suprême espoir de détourner la catastrophe, il s'était rendu auprès des membres du Grand Conseil, mais les avait trouvés, ainsi qu'il le rapporta plus tard, « fumant leur pipe et se refusant à rien faire[24] ». Ne pouvant réveiller l'indigne apathie de ses coreligionnaires, il ouvrit aux Européens, et en particulier aux Français, les portes de son palais, que le prestige de son nom rendait sacré, et que gardaient d'ailleurs, avec leurs fusils bien chargés, ses Algériens fidèles. Quinze cents chrétiens, dit-on, furent sauvés grâce à lui. Quand l'orage fut calmé, notre ancien ennemi ne se crut point quitte envers ceux qui lui étaient redevables de la vie. Jugeant que Damas, même pacifiée, serait pour ses hôtes un séjour précaire, il les forma en caravane, les fit escorter à travers le Liban, et ne les abandonna qu'en vue de Beyrouth, sous la protection des consuls et des vaisseaux de l'Occident.

 

V

Le 16 juillet seulement, on connut à Paris les nouveaux massacres. Aussitôt M. Thouvenel se rendit à Saint-Cloud auprès de l'Empereur. L'indécision ne fut pas longue. Après le Liban, Damas ; après les Druses, les Turcs. Le fanatisme musulman avait-il résolu d'anéantir toutes les chrétientés de l'Orient ? Il ne suffisait plus que quelques navires vinssent déployer notre pavillon dans les eaux de Beyrouth ; il fallait qu'une force européenne descendit à terre et, sous couleur d'aider la Porte, se subrogeât à elle dans la mission de haute police qu'elle ne pouvait ni ne voulait remplir. L'intervention fut résolue.

Comme le ministre rentrait à son hôtel, il rencontra lord Cowley, qui précisément arrivait chez lui. L'horreur des événements rendait les objections malaisées. Aux explications de M. Thouvenel, l'ambassadeur anglais ne répondit point. « Il faut bien peser tout cela », dit-il ; puis il se retira, et en toute hâte télégraphia à Londres ce qu'il venait d'apprendre. Le lendemain, une communication de M. de Persigny acheva d'éclairer le chef du Foreign Office. L'Empereur avait décidé le débarquement d'un corps d'occupation. Tout d'ailleurs était calculé pour dissiper les ombrages. Le but ne serait ni la conquête, ni la poursuite de quelque avantage particulier, mais le rétablissement de la paix publique. L'expédition n'aurait lieu qu'en vertu des traités, de concert avec les puissances et avec la Porte elle-même. La France ne serait que l'exécutrice des volontés de l'Europe. Le mieux serait même, si la chose se pouvait, que chaque État fournît son contingent et contribuât, pour sa part, au triomphe de l'ordre et de l'humanité[25].

On a dit quels sentiments contradictoires partageaient l'Angleterre. A cette communication la perplexité redoubla, et les ministres de la Reine demeurèrent plus que jamais flottants entre leurs bonnes et leurs mauvaises pensées.

Ce n'était pas que, par intervalles, les bonnes pensées ne l'emportassent. Chaque courrier apportait à Londres les correspondances des agents anglais, consuls, marins, missionnaires, simples résidents. Or, de la lecture de ces rapports se dégageait une impression d'horreur qui allait s'accentuant au point de tout absorber. Mais, étouffés un instant sous le cri de la conscience publique, les préjugés nationaux ne tardaient pas à reparaître et de nouveau s'insinuaient dans les âmes. L'Angleterre se désolait presque également de deux choses : la première, qu'il y eût des victimes ; la seconde, que ces victimes fussent secourues par nous. Qui croirait au désintéressement de Napoléon III ? Naguère, il s'était attribué Nice et la Savoie : quelles étaient ses nouvelles convoitises ? Quelle question tenait-il en réserve pour surprendre l'Europe ou la troubler ? Que deviendrait la Syrie ? Royaume ? Principauté ? Pays de protectorat français ? Ainsi s'exprimaient les journaux. Au principe de l'entreprise, le gouvernement de la Reine n'eût osé refuser son adhésion. Mais par quelles subtilités de détail n'essayait-il pas de reprendre son consentement ? Dans cet esprit, il s'évertuait à tout discuter jalousement, les proportions de l'expédition, sa durée, son cercle d'action. Il propageait toutes les objections et au besoin les faisait naître, puis s'en autorisait. Avec une perspicacité surprenante, il discernait tous les points noirs et, les ayant découverts, ne souffrait pas que personne les ignorât. En d'autres termes, il ne disait oui qu'en formulant toutes les raisons de dire non.

Ce mauvais vouloir était impuissant à changer un dessein désormais inébranlable. Le 3 août, les ambassadeurs des cinq grands États s'étant réunis à Paris, il fut convenu qu'un corps de troupes françaises débarquerait en Syrie pour y réprimer les factions ou, comme on disait en langage diplomatique, pour aider le Sultan à rétablir la paix. Napoléon III agirait moins en son nom personnel qu'à titre de mandataire de l'Europe, et de mandataire désintéressé. La durée de l'occupation ne devrait pas excéder six mois, et dans cette limitation se retrouvèrent les défiances de la Grande-Bretagne. Une forte brigade d'environ six /mille hommes avait été d'avance préparée au camp de Châlons et se tenait prête à partir. Le commandement en fut confié au général de Beaufort d'Hautpoul, lequel connaissait, disait-on, l'Orient à merveille, ayant servi longtemps sous les ordres d'Ibrahim-Pacha. Même avant que l'acte du 3 août fût transformé en convention définitive[26], le petit corps expéditionnaire fut dirigé sur Toulon. Pendant ce temps, l'Empereur, avec une patience méritoire, s'employait à calmer son irritable voisine. Dans une lettre à M. de Persigny, lettre de forme privée, mais destinée évidemment à la publicité, il désavouait toute ambition, rappelait son programme de Bordeaux, témoignait quelque ennui de toutes les questions soulevées en Italie et ailleurs, ajoutait qu'il aurait souhaité de ne pas aller en Syrie, tant à cause de la dépense que de l'embarras : « Mais, poursuivait-il avec une modestie qui touchait à l'excuse, je ne puis résister à l'opinion publique de mon pays. » Le même sentiment de modération se retrouva dans la proclamation adressée aux troupes qui allaient s'embarquer. a Vous allez, disait le souverain, non faire la guerre à une puissance quelconque, mais aider le Sultan à ramener dans l'obéissance des sujets aveuglés. » Comme il recevait le général de Beaufort avant son départ, Napoléon tint à accentuer le même langage. «Je serais désolé, lui dit-il en le congédiant, que vous ne fussiez pas de retour dans trois mois. »

N'ayant pu empêcher l'expédition de partir, l'Angleterre n'avait plus qu'un espoir, celui que la Porte fût assez avisée pour précipiter les répressions et présenter aux nouveaux arrivants une besogne toute faite, ou fût assez habile pour réduire les Français à l'état d'auxiliaires. Mais, de la Porte rebelle jusqu'ici à tous les enseignements, pouvait-on attendre pareille énergie ou pareille dextérité ? Cette dernière chance cependant se réalisa, et au-delà même des vœux de l'Angleterre. L'élève, non content d'égaler le maître, le surpassera, et de beaucoup. On va voir la Turquie se frayer un chemin entre la France et la Grande-Bretagne jalouses, éluder les réformes, ajourner les réparations, limiter à sa volonté les châtiments, jouer les Maronites, Beaufort, les diplomates, tous en un mot, y compris ceux-là mêmes qui lui avaient donné des leçons.

 

VI

A Constantinople, on avait d'abord nié les mauvaises nouvelles. Quand la dissimulation ne fut plus possible, la tactique changea tout à coup. Comme on ne pouvait plus tromper l'Europe, on imagina de la surprendre par un étalage d'indignation et un appareil de fermeté auxquels il eût été malaisé de rien ajouter. De sa propre main, le Sultan écrivit à l'empereur des Français et à la reine d'Angleterre pour flétrir les excès et promettre ample réparation. Puis on annonça l'envoi en Syrie d'un commissaire extraordinaire, investi de pouvoirs illimités et instrument des inflexibles justices de son maître. On connut bientôt le nom de ce haut fonctionnaire : c'était Fuad-Pacha, ministre des affaires étrangères, personnage très éclairé et aussi élevé en crédit qu'en dignité. Les instructions qui lui furent données et qu'on ne manqua pas de publier proclamaient fastueusement l'égalité de tous les sujets de l'Empire, qui, sans distinction de croyances, avaient droit à une même protection. Le départ de Fuad fut entouré d'une certaine solennité. Le Sultan, détachant de son bonnet la plaque distinctive de son autorité militaire, la lui remit comme un gage particulier de sa confiance. Plusieurs navires furent mis à la disposition du plénipotentiaire, et aussi quelques bataillons qui, chose extraordinaire ! avaient à peu près reçu leur solde. Enfin, au moment de s'embarquer, le ministre turc, s'adressant à l'un de nos agents consulaires, lui dit avec beaucoup de chaleur : « Répétez bien à l'ambassadeur de France qu'au péril de ma vie je laverai la tache, et que les troupes feront leur devoir[27]. »

La mise en scène était habile. L'acteur ne l'était pas moins. Bien vite Fuad s'était convaincu qu'il y avait quelque chose de plus avisé que de résister à l'Europe, c'était de paraître lui céder. Le plus urgent serait d'apaiser par quelques exécutions sommaires les clameurs de l'Occident. Ainsi fait un débiteur, qui, pressé par d'innombrables dettes, acquitte d'abord les plus criardes. Cet acompte payé, on obtiendrait des délais pour le reste. Dès lors, deux choses combattraient pour les Turcs : le temps qui affaiblirait l'impression publique, les compétitions européennes qui, des jalousies de chacun, feraient naître l'impuissance de tous°. On éconduirait la France à l'aide de l'Angleterre, et, si on pouvait ensuite éconduire l'Angleterre elle-même, cette impérieuse et désagréable bienfaitrice, la perfection serait atteinte. On esquiverait, étant insolvable, les réparations pécuniaires ; on ajournerait les châtiments par la complication des procédures et un louable étalage de scrupules légaux. Quant aux réformes, on en promettrait abondamment. Le malheur serait grand si, dans l'entrefaite, quelque complication, surgissant en Europe, ne détournait sur un autre objet les soucis des diplomates. Du même coup, la crise serait apaisée et les années amèneraient l'oubli. Toute cette œuvre n'exigerait que beaucoup de dextérité et aussi beaucoup d'assurance : des deux côtés, Fuad, l'habile Fuad, était largement pourvu.

Plein de ces pensées, le ministre turc aborda à Beyrouth. Le silence y régnait, ainsi que dans tout le Liban, les uns étant morts, les autres terrifiés. Les autorités turques appelaient cela la paix, et dans de récentes dépêches avaient osé transmettre l'heureuse nouvelle à Londres. Fuad constata ce bon ordre et, à son tour, signala dans ses rapports la sensible amélioration des affaires. Cependant il y avait à Beyrouth trop de malheureux et d'affamés pour qu'il fût possible de ne pas les voir. Le haut-commissaire du Sultan laissa tomber de ses lèvres quelques bonnes paroles ; il distribua des encouragements ; même il répandit quelques secours en numéraire, ce qui éveilla la surprise générale. Il faut, dit-on, que la situation soit bien grave pour que la Turquie s'oublie jusqu'à donner de l'argent.

C'est à Damas que Fuad avait souci d'arriver. Là s'étaient commis les plus honteux massacres, et il importait que la nouvelle de la vengeance suivît de près la relation des crimes. Après s'être recueilli quelques jours, Fuad accomplit ce que, dans ses entretiens avec les consuls, il appelait son coup d'État. Beaucoup de musulmans furent arrêtés, un peu pêle-mêle, au jugé, non d'après les règles de l'équité, mais d'après le calcul approximatif des condamnations qu'exigerait l'Europe. La plupart étaient des gens de la plus basse classe ; on y mêla quelques notables, quelques officiers supérieurs même, pour se donner des airs de hardiesse et d'impartialité. L'enquête fut courte. Ce fut la justice turque, c'est-à-dire une justice qui ressemblait fort aux excès qu'on voulait réprimer. Après un procès sommaire, les militaires furent fusillés, les autres pendus. A ces exécutions, les Damasquins ne revenaient pas de leur surprise, jamais un musulman n'ayant été mis à mort pour le meurtre d'un chien de chrétien. Cependant Fuad envoyait à toutes les chancelleries le relevé de ses rigueurs et, comme eût pu faire le plus vigilant des bureaucrates, multipliait les listes, les statistiques, les états nominatifs. Il y avait eu 57 pendus, 111 fusillés : en outre, 83 arrêts de mort avaient été prononcés par contumace. A ces condamnations capitales s'ajoutaient les autres, à savoir 325 condamnations au bagne, 145 au bannissement, et cela sans compter les menues sévérités que le commissaire turc se gardait bien d'oublier[28]. Pour que l'illusion fût complète, Fuad jugea ingénieux de joindre à la punition du crime la récompense du courage. Un jour, il se rendit auprès d'Abd-el-Kader et, avec une assurance déconcertante, lui remit au nom du Sultan la plaque du Medjidié : dans le même temps l'émir recevait le grand cordon de la Légion d'honneur : vraiment tout le monde n'était-il pas d'accord ? — Restait Achmet, le misérable gouverneur. En dépit de son haut rang, Fuad ne crut pas qu'il convînt de l'épargner. Un tel acte d'énergie ôterait aux Français tout prétexte pour occuper Damas, la ville sainte. Et puis, si on en croit certaines révélations, Achmet avait eu le tort de parler trop, de soutenir même qu'il s'était conformé aux ordres venus de Constantinople. Achmet fut donc arrêté, mis au secret, jugé, condamné à la peine capitale, mais après un procès dont tous les détails échappèrent à la publicité. C'est clandestinement aussi qu'il fut conduit à la mort, sans témoin, avant le lever du soleil ; ce qui permit à Fuad de dire à l'Europe qu'il avait été sans pitié, et de laisser croire aux musulmans fidèles qu'il n'y avait eu qu'un simulacre, et que le grand coupable avait été épargné.

Ayant agi de la sorte à Damas, Fuad revint, le 11 septembre, à Beyrouth, et cette fois la tête haute. Dans la région du Liban deux sortes de coupables existaient : d'abord les Druses, puis les Turcs complices des Druses. — Quant aux Druses, Fuad adressa aux chefs une sommation pour qu'ils se constituassent prisonniers ; que s'ils résistaient, ils seraient déchus de tous leurs titres ou honneurs, et leurs biens seraient séquestrés. Une douzaine d'entre eux se laissèrent persuader, vinrent à Beyrouth, y furent mis en surveillance ; non sans espoir toutefois : n'étaient-ils pas les protégés de l'Angleterre ? — Vis-à-vis des Turcs, il semble qu'au début, le gouvernement de la Porte se soit flatté d'éviter toute répression. On se rappelle Khourchid, l'odieux Khourchid. Khourchid n'avait été ni condamné, ni arrêté, ni destitué. En revanche, il avait été investi d'une mission de confiance et chargé d'inspecter les côtes, sorte de pirate devenu amiral. Le malheur fut que les commandants des vaisseaux alliés se soucièrent peu de ce nouveau collègue. Un Anglais, le vice-amiral Martin, protesta, et de ce ton péremptoire des marins qui ont coutume d'être obéis. Alors seulement Khourchid avait été arrêté, et avec lui quelques officiers ottomans. Mais Fuad comptait bien qu'il n'y aurait de sang versé que celui qu'on avait été contraint de répandre à Damas. Sûrement, les Anglais intercéderaient en faveur des Druses ; et, les Druses une fois sauvés, pourrait-on immoler les Turcs ?

Cependant, à son retour à Beyrouth, un spectacle assez désagréable avait frappé Fuad, celui du pavillon français flottant sur la cité. Depuis la fin d'août, le débarquement était achevé, et nos troupes, un peu incommodées par la chaleur extrême, mais pleines de zèle et de bonne volonté, bivouaquaient dans les bois de pins autour de la ville. Leur seule présence avait apporté un inexprimable soulagement. Désormais les chrétiens se sentaient soutenus, leurs ennemis se sentaient contenus. C'était là le premier, l'inappréciable résultat de l'entreprise. Pour qu'elle produisît vraiment tous ses fruits, il importait que nos bataillons ne fussent point immobilisés à Beyrouth, mais qu'avec leur concours et comme sous leur contrôle, les meurtriers, désormais soustraits à toute indulgence, fussent partout cernés, saisis, jugés. C'est sous l'abri du drapeau tricolore, déployé dans toute la région de la Montagne, que les chrétiens devraient rentrer dans leurs villages, recevoir d'urgence le dédommagement de leurs pertes, reconstruire leurs demeures, préparer leurs terres pour la prochaine récolte, en un mot, se reprendre et se rattacher à la vie après la terrible bourrasque qui les avait presque anéantis. C'est aussi sous les auspices de la France que la sécurité de l'avenir devrait être assurée par un remaniement profond des institutions locales et peut-être des institutions politiques. A ce prix seul, l'expédition serait digne de notre pays et de son traditionnel renom.

Ce plan était tellement simple qu'il n'y avait aucun mérite à le concevoir : peut-être y aurait-il quelque habileté à l'exécuter jusqu'au bout. Officiellement nous n'étions rien autre chose que les auxiliaires du Sultan, et nous venions lui offrir une gendarmerie supplémentaire destinée à réparer les erreurs ou l'impuissance de l'autre. Ainsi l'avait voulu la diplomatie, ainsi l'avait proclamé l'Empereur lui-même. Gendarmes ! nous étions disposés à l'être avec zèle ; mais en même temps la fausse logique des choses nous contraignait à concerter tous nos mouvements avec les coreligionnaires, les anciens amis, les anciens protecteurs des coupables. En cette occurrence, il y aurait quelque naïveté à compter sur ceux que nous étions censés aider ; ce serait déjà merveille s'ils ne nous trahissaient pas tout à fait. Pourtant, parmi les Turcs, il s'en trouvait un qui venait de se signaler à Damas par son énergie et que l'élévation de son rang mettait au-dessus des préjugés vulgaires : c'était Fuad. Fuad méritait-il la confiance dont ses compatriotes paraissaient indignes ? Quelques-uns, parmi les nôtres, se plaisaient à l'espérer.

Dès son arrivée à Beyrouth, le haut-commissaire du Sultan eut avec le général de Beaufort plusieurs entrevues. De ces entretiens naquit un dessein qui semblait fait à souhait pour rétablir la paix publique. Les Français, quittant leurs campements, se dirigeraient vers Deir-el-Kamar : de là ils exploreraient la Montagne, rendraient courage aux chrétiens, les ramèneraient à leur foyer, reconstitueraient l'administration. Pendant ce temps, les Turcs, chargés du poste d'honneur — et pouvait-il en être autrement, puisque nous n'étions que leurs auxiliaires ? —, marcheraient vers le sud, feraient halte à Djezzin et franchiraient les crêtes du Liban ; puis ils opéreraient à l'est de la chaîne, couperaient aux bandes druses encore en armes la retraite vers le Hauran et les rejetteraient sur les bataillons français. De la sorte personne n'échapperait ; ce qui réjouissait grandement Beaufort, et Fuad encore plus.

Voilà quel fut le programme : voici quelle fut l'exécution. Le 26 septembre, les Français arrivèrent à Deir-el-Kamar et, généreux autant que vaillants, s'appliquèrent à secourir les victimes en attendant qu'ils pussent les venger. Quant aux Turcs, ils passèrent le Liban, puis, ainsi qu'il avait été concerté, se rangèrent le long des issues qui gardaient l'accès du Hauran ; mais ils survinrent juste assez tard pour que les Druses eussent le temps de fuir. Fuad ne se déconcerta point ; et, comme les Français qui venaient, eux aussi, de traverser la Montagne, attendaient le signal convenu, il invita tranquillement le général de Beaufort à restreindre ses opérations. Dans la suite[29], pour colorer l'insuccès, il objecta la nature des lieux qui ne permettait pas d'intercepter les passages aux petites bandes indigènes. Cette conduite fut jugée défavorablement, même par les Anglais. « Je ne crois pas à la connivence de Fuad, écrivait lord Dufferin, mais à la stupidité de ses agents[30]. » Ce que les Anglais appelaient stupidité s'appela ailleurs d'un nom plus sévère. II ne restait plus aux Français qu'à continuer leur promenade militaire ou plutôt leur promenade de bienfaisance : ils passèrent donc en faisant le bien ; tâche méritoire, mais un peu insuffisante pour des soldats, et pour des soldats venus de si loin. Au déplaisir de l'échec se joignit pour le général en chef un autre mécompte. Quelques Maronites, se sentant protégés, ne résistèrent point au désir de venger le meurtre de leurs proches : de là quelques assassinats sur les Druses isolés. Aussitôt du consulat britannique arrivèrent des représentations vives, presque irritées[31], en sorte que, pour comble d'ennui, le général de Beaufort, au moment même où les Druses lui échappaient, se vit accusé de les laisser immoler.

Pendant ces pourparlers et ces contremarches, les membres de la Commission européenne nommée, on s'en souvient, sur l'initiative de M. Thouvenel, étaient arrivés à Beyrouth. C'étaient pour la France M. Béclard, pour l'Angleterre lord Dufferin pour la Russie M. Novikow, pour la Prusse et l'Autriche MM. de Rehfues et de Weckbecker. Leur mission se référait à un triple objet : surveiller les répressions, — assurer les indemnités, — réviser l'organisation administrative. Fuad mettrait le comble à sa réputation si, en usant les uns par les autres ces incommodes censeurs, il parvenait à ne rien réprimer, à ne rien payer et à ne réorganiser solidement que le pouvoir de son maître.

Dès l'abord, on put douter qu'un tel succès fût possible. Les commissaires étaient confondus de ce qu'ils voyaient en Syrie. Tout ce qu'ils avaient cru grossi par la rumeur publique ou par l'affolement des victimes leur apparaissait comme une hideuse réalité. Des rapports des consuls ou des résidents européens se dégageait la plus effroyable des statistiques. A quelques lieues de Beyrouth, Deir-el-Kamar offrait le spectacle lamentable de ses ruines[32]. A. Rasheya, l'élément chrétien se trouvait réduit à 80 hommes et à 250 femmes, dont 85 étaient veuves ; tout le reste avait péri ou avait fui. A Hasbeya, qui comptait naguère 3.500 âmes, le désastre était plus complet : 25 hommes, une centaine de femmes et d'enfants, voilà de quoi se composait la population chrétienne qui n'avait pas abandonné ses foyers[33]. Pour toute la région du Liban, le chiffre total des chrétiens tués s'élevait à 6.000, dont 500 tombés dans la lutte à main armée et 5.500 massacrés ; 150 villages ou hameaux avaient été brûlés. Quant au nombre de ceux qui avaient souffert de la guerre civile, on ne l'évaluait pas à moins de 75.000 personnes, frappées à des degrés divers par la mort de leurs proches, la perte de leurs biens, l'incendie de leurs demeures[34]. Tel était l'état de la Montagne. A Damas, les calculs n'étaient pas moins effrayants : on estimait que plus de 5.000 chrétiens avaient été immolés ; quant aux pertes matérielles, elles n'étaient pas inférieures à 125 millions[35]. De toute la Syrie, un seul point semblait vraiment sûr, Beyrouth, siège des consulats et du quartier général français. C'est vers Beyrouth qu'avaient reflué tous les fugitifs du Liban, de la Cœlesyrie, de Damas, n'ayant qu'une ambition, celle d'échapper au sabre des Turcs ou des Druses, ne formant qu'un vœu, bien modeste et pourtant difficile à satisfaire, celui d'avoir du pain. En présence de tant de maux, qui eût osé parler d'indulgence, d'impunité surtout ? qui eût osé marchander aux victimes les secours qui adouciraient leur détresse ?

La Commission tint le 5 octobre sa première séance, et presque aussitôt s'occupa des répressions. Un tribunal extraordinaire avait été institué à Beyrouth, un autre allait l'être à Moktarah. Les commissaires, s'étant hasardés à rechercher les antécédents des juges, firent une première découverte : l'un des membres du tribunal de Beyrouth était un certain colonel Hosni-Beck, naguère commandant d'une des garnisons ottomanes qui avaient fait cause commune avec les Druses. Les Turcs nièrent d'abord le fait, puis l'avouèrent sans aucun embarras et, ayant destitué l'officier, le firent aussitôt passer du rang de juge à celui d'accusé. Volontiers la curiosité des Européens se fût exercée sur quelques autres points. Mais, soit surcroît d'occupations, soit raffinement d'habileté, Fuad s'abstenait à l'ordinaire d'assister aux séances : il était remplacé par un subordonné, Abro-Effendi, qui tantôt se taisait, tantôt alléguait l'ignorance ou le défaut d'instructions ; de la sorte, on gagnait du temps, chose précieuse entre toutes, l'occupation française étant limitée. Quand Fuad condescendait à siéger avec ses collègues, il s'abandonnait parfois à des accès de zèle, mais qui troublaient, loin de rassurer, tant il apparaissait que c'était pur étalage. En réalité, depuis les exécutions de Damas, rien d'efficace n'avait été accompli. Les Druses demeuraient libres, sauf les quelques chefs tenus en surveillance à Beyrouth. Quant à Khourchid et à ses officiers, ils attendaient toujours leur procès. Les commissaires réclamèrent. Ils demandèrent qu'on fixât le sort du pacha et de ses acolytes. Ils observèrent en outre que, si un grand nombre de Druses s'étaient enfuis, d'autres demeuraient encore qui se montraient moins soucieux de faire leur soumission que de mettre en sûreté leur butin. Fuad sollicita d'abord des délais. Puis, après deux mois, vers le milieu de décembre, il prit un ensemble de mesures qui avaient un grand air de fermeté. Dans le Liban et l'Anti-Liban, un grand nombre de D ruses, sept ou huit cents, dit-on, furent arrêtés. A la même époque, Khourchid et les officiers turcs furent condamnés à un emprisonnement perpétuel. Enfin onze condamnations à mort furent prononcées contre les chefs druses qui s'étaient rendus à discrétion à Beyrouth. A distance et transmises à Paris et à Londres, ces décisions paraissaient révéler une énergie presque égale à celle qui naguère s'était déployée à Damas. Sur les lieux, elles ne satisfirent qu'à demi les populations chrétiennes et les commissaires européens eux-mêmes. On remarqua qu'aucun des fonctionnaires ottomans, même Khourchid, n'était frappé de la peine capitale. Quant aux chefs druses, on attendit quelques jours, puis, comme aucun d'eux n'était conduit au supplice, on ne douta point qu'ils ne fussent épargnés. Restaient les Druses arrêtés en masse. Sûrement l'Angleterre les abriterait sous sa protection. On en eut la preuve quand, dans la séance du 29 décembre, lord Dufferin s'éleva avec beaucoup de force, non contre les auteurs des massacres, mais contre les évêques qui avaient dénoncé, disait-il, plus de 1.200 Druses. n Cette soif de vengeance, ajoutait-il, était-elle dans l'esprit de l'Évangile ? — Le nombre des dénonciations faites par les évêques est accablant, non pour les évêques, mais pour la nation druse, répliqua vivement le commissaire français M. Béclard. Avec une joie maligne les Turcs assistaient à ces discussions. Les divisions des commissaires européens seraient en effet leur meilleure chance, et, les puissances leur demandant de faire des choses différentes, ils s'en autoriseraient pour ne rien faire du tout.

Au souci de punir les coupables se joignait celui de soulager les victimes. L'approche de l'hiver rendait l'œuvre urgente. Il importait de relever les toitures des maisons incendiées, d'assurer des secours en vêtements, en couvertures, en grains, en provisions, de permettre, par des distributions de semences ou d'outils, la reprise des travaux agricoles. Fuad prodigua les promesses. Le commissaire français insista, essaya de préciser, demanda que les demeures des Druses fugitifs fussent assignées aux chrétiens sans asile, que les récoltes accaparées pendant les derniers troubles fussent, au moins en partie, attribuées aux Maronites, que les habitants des cités détruites pussent, en vue des reconstructions, couper du bois dans les forêts voisines. « Ces vœux seront exaucés, répliqua Fuad ; ils ont même été prévenus. » Il allégua toutefois, à plusieurs  reprises et avec un embarras marqué, la rareté du numéraire : « C'est un aveu d'insolvabilité », se dirent entre eux les commissaires[36]. Malgré ces signes peu favorables, les représentants européens s'ingénièrent à rechercher soit pour Damas, soit pour le Liban, un système efficace de réparations. — Pour Damas, les commissaires français et prussien proposèrent l'établissement d'une contribution de guerre et, en outre, des perquisitions fort étendues afin de recouvrer les objets volés. Peu de jours plus tard, le consul de France envoya un projet de règlement très complet. Il réclamait pour les chrétiens damasquins une indemnité de trente millions qui serait fournie, partie par un impôt extraordinaire sur la ville et la banlieue, partie par une subvention de la Porte. Le plan était bon, mais comment la Porte, qui ne payait pas ses soldats, eût-elle payé de simples chrétiens ? « Ce qui importe, répétait M. Béclard, c'est moins le chiffre de l'indemnité que le règlement immédiat[37]. » Ainsi parlait notre représentant, et avec beaucoup de sagesse, en homme qui savait bien que ce qui ne serait pas payé de suite ne le serait pas du tout. Le 1er décembre, les commissaires partirent pour Damas, afin d'étudier sur place et le mal et les remèdes. Ils y furent reçus très solennellement, et entourés d'une escorte d'officiers dont plusieurs avaient participé aux derniers massacres. En leur honneur, on s'était hâté de déblayer un peu le quartier chrétien, comme on assainit une prison quand l'inspecteur passe : des décombres on retirait de temps en temps quelques ossements, pauvres débris rassemblés à la hâte et furtivement portés au cimetière. Pendant plusieurs jours, les commissaires se promenèrent à travers les ruines ; puis ils regagnèrent Beyrouth dans le même appareil somptueux, mais sans aucun profit pour les victimes : les seuls secours venaient des religieuses françaises, des Lazaristes français, des comités français, et aussi des Anglais, non moins généreux dans leur bienfaisance qu'implacablement égoïstes dans la politique. Voilà ce qui se passait à Damas. — Quant à la région du Liban, le général de Beaufort, pendant que les commissaires étaient absents, avait fait prévaloir un système, déjà énoncé par M. Béclard, déjà accepté par Fuad, celui d'une forte contribution en nature à prélever sur les Druses en état de porter les armes. Les moyens les plus coercitifs seraient adoptés pour en assurer le prompt recouvrement. Mais alors survint lord Dufferin qui reçut les pétitions des Druses et, invoquant certaines dispositions excessives, protesta contre la sévérité de la mesure[38]. Quelle belle occasion pour Fuad de se croiser les bras et d'inviter les représentants de l'Europe à s'accorder entre eux !

Cependant on touchait à la fin de l'année. Encore deux mois, et, le terme assigné à l'expédition étant expiré, les bataillons français devraient regagner Marseille. Pour que le succès de la Porte fût complet, il faudrait traîner jusque-là les châtiments et les indemnités. Surtout il faudrait empêcher qu'une occupation longuement prolongée ne rendît vains les atermoiements et n'acculât les Turcs à la nécessité finale de punir et de payer. Quoique l'éventualité fût redoutable, la Porte l'envisageait sans beaucoup d'appréhension. Elle comptait sur les jalousies de l'Angleterre.

 

VII

Le 10 janvier 1861, lord Cowley, porteur des instructions de lord Russell, se présenta au ministère des affaires étrangères et, après avoir rappelé la convention du 5 septembre, demanda le prochain rappel de l'expédition. M. Thouvenel avait entre les mains les rapports de M. Béclard ; il les lut à l'ambassadeur, et insista sur la pacification incomplète de la Syrie. « L'intérêt de l'humanité et notre propre honneur, ajouta-t-il, ne permettent pas l'évacuation avant qu'un pouvoir fort et responsable soit établi là-bas. — Mais, répliqua Cowley, le gouvernement français est tenu de bonne foi à retirer ses troupes au terme fixé par la Conférence. — Sans doute, et nous ne résisterons pas à l'Europe ; mais, en mon âme et conscience, si nous partons maintenant, un nouveau massacre suivra de près. — Au moins, repartit Cowley un peu déconcerté, que les Français fassent replier vers la côte leurs garnisons de l'intérieur, car leur présence dans la Montagne ne fait qu'irriter les Druses et exciter les Maronites[39]. » Ce que l'ambassadeur exprimait avec une courtoisie toute diplomatique, lord Russell le répéta les jours suivants avec une rogue insistance. « Le Sultan, écrivait-il, est un souverain indépendant ; la Turquie n'est pas sous la domination des cinq puissances[40]. » Et il ajoutait quelques jours plus tard : « Nous ne voulons pas créer en Orient un nouvel État pontifical, et donner à la France un nouveau prétexte d'occupation indéfinie[41]. » Dégagée des ménagements officiels, la presse britannique enchérit sur ce langage et, avec une rare acrimonie, dénonça ce qu'on appelait les ambitions françaises. « Ce n'est pas pour rien, disait la Saturday Review, que Partant pour la Syrie est l'air national de la dynastie napoléonienne. La conquête de la Syrie et de l'Égypte est l'idée favorite de l'esprit napoléonien. L'intrigue de Syrie est un reste du vieil esprit d'agression inhérent au despotisme militaire des Bonaparte. »

Tant d'injustice aurait pu faire naître le désir de représailles, réveiller même, en la France alors toute-puissante, quelques-uns de ces fiers souvenirs si imprudemment évoqués. En ces conjonctures, le gouvernement impérial n'eut d'autre souci que de se montrer correct, correct même à l'excès, et au point d'écourter, par crainte de froissements vulgaires, sa haute mission de justicier. Les cinq puissances avaient voté l'entreprise ; ce serait à elles à en décider la continuation ou à en marquer le terme. De nouveau, M. Thouvenel convoqua la Conférence. Puis, avec une patience méritoire quoique sur un ton un peu attristé, il rassura de nouveau l'ombrageuse Angleterre. Tout au plus, dans sa correspondance intime, un peu de dédain se mêlait-il à sa longanimité. « Vraiment, écrivait-il en ce temps-là à notre envoyé à Londres, M. de Flahaut, les soupçons se succèdent dans l'esprit de lord Russell, comme les mauvaises herbes poussent dans les champs[42].

Le 19 février, la Conférence se réunit. M. Thouvenel fit valoir les avantages d'une occupation prolongée : sept mille Druses demeuraient en armes dans le Hauran ; pas un de leurs chefs n'avait encore été exécuté ; les indemnités n'étaient point payées ; aucun gouvernement régulier n'était assuré. A cette demande, l'ambassadeur d'Angleterre opposa les objections tant de fois répétées ; il ajouta, d'ailleurs, que la sécurité des chrétiens pourrait être assurée par la présence des escadres de l'Occident. a Mais, répliquèrent en même temps M. Thouvenel et M. de Kisselef, les vaisseaux ne pourront fouiller la Montagne pour y faire justice. » A ce moment l'ambassadeur d'Autriche intervint : « Quand la flotte anglaise pourra-t-elle mouiller au large dans les mers de Syrie ? — Vers le 1" mai, répliqua lord Cowley — Eh bien ! repartit M. de Metternich, l'occupation ne pourrait-elle pas se prolonger jusqu'à l'arrivée des escadres, c'est-à-dire jusqu'à la fin de mai ou le commencement de juin ? » Cette sorte de moyen terme parut réunir les suffrages, et de la sorte on se flatta de satisfaire à demi la France sans pousser à bout l'Angleterre. M. Thouvenel était trop clairvoyant pour ne pas mesurer à son juste prix cette parcimonieuse bienveillance. Ce dérisoire répit valait-il la peine qu'on en profitât ? Dans un conseil des ministres qui se tint le lendemain, on songea même un instant à décliner les faveurs presque désobligeantes de l'Europe et à rappeler les troupes de suite, puisque, de toute façon, il faudrait le faire dans trois mois. Dans le même temps, l'opinion publique en France commençait à s'agiter, et des pétitions, revêtues de noms illustres, étaient adressées au Sénat pour que le gouvernement n'abandonnât point ses clients séculaires. C'est sur ces entrefaites que la Conférence, se rassemblant de nouveau, fixa définitivement au 5 juin 1861 le dernier délai de l'évacuation. M. Thouvenel accepta l'expédient, mais en homme découragé. « Rien n'a été fait, répétait-il à lord Cowley ; nous allons partir sans que notre programme ait été rempli, ni même sérieusement ébauché. Et puis, si après notre départ de nouveaux massacres surviennent, quelle honte pour l'humanité, quelle déconsidération pour l'Europe ! » A ces paroles, dont il reconnaissait la justesse, mais que les défiances de la politique nationale lui interdisaient d'approuver, lord Cowley demeurait muet ; puis, faute de meilleure réponse, il objectait les difficultés de toute solution pratique. « Ah ! si la France et l'Angleterre s'entendaient bien... », répliquait M. Thouvenel. Et son silence, plein de tristesse et de grave reproche, achevait sa pensée.

 

VIII

Ces divisions rendraient inefficaces nos meilleur, nos plus consciencieux efforts. Il ne reste plus qu'à enregistrer les derniers actes de la Commission européenne.

Il y avait alors dans les prisons de Beyrouth ou de Moktarah trois sortes de coupables : d'abord Khourchid et quelques officiers ottomans, condamnés à la détention perpétuelle ; puis onze chefs druses condamnés à mort ; enfin plusieurs centaines de Druses de rang moins élevé, arrêtés récemment et attendant leur sort. Voici ce qu'il advint pour chacune de ces catégories.

Vis-à-vis des officiers turcs, les commissaires européens, d'une opinion unanime, inclinaient à une rigueur exemplaire. Les décisions du tribunal de Beyrouth constituaient, non des arrêts définitifs, mais bien plutôt de simples propositions que l'autorité supérieure avait le pouvoir de confirmer, d'adoucir ou d'aggraver. Or le supplice de Khourchid semblait surtout une expiation nécessaire. Mais les Anglais qui se faisaient les avocats des Druses avaient-ils qualité pour se faire les accusateurs des Turcs ? En faveur du pacha et de ses subordonnés, Fuad plaida les circonstances atténuantes : « Ils étaient coupables d'inertie, non d'avoir versé le sang[43]. » Puis, avec un grand étalage de scrupules, il se retrancha derrière le tribunal. Sans doute il avait le droit de modifier les sentences ; mais ce droit était un droit extrême et dont l'usage tournerait aisément à l'abus. Qu'ajouterai-je ? Khourchid et ses compagnons furent embarqués pour Constantinople. Serait-ce bien pour y subir leur peine ? Tous en doutaient, même les Anglais. « Si la vie de Khourchid a été épargnée, écrivait lord John Russell, que sa détention au moins soit rigoureuse, que sa peine soit une réalité et non une feinte destinée à couvrir de prochaines faveurs et de prochaines dignités[44]. »

Tel fut le sort des Turcs. Quant aux Druses, on assista à une sorte de marchandage qui n'avait plus rien de commun avec la justice. De vrai, l'embarras était assez grand. Les choses avaient été si bien menées que les chrétiens, de moins en moins assurés d'une protection durable, se souciaient peu de s'exposer à des représailles trop certaines : de là des difficultés presque insurmontables pour recueillir les témoignages. Dans ces conjonctures, les Turcs, après avis du tribunal de Moktarah, s'ingénièrent à établir, d'après une sorte de proportion arithmétique, le nombre des victimes à immoler. Ils calculèrent que, les massacres n'ayant pas eu lieu partout sans résistance, les Druses avaient perdu 1.300 hommes environ dans la guerre civile ; à ce chiffre ils ajoutèrent 176 meurtres commis, disaient-ils, pendant les mois précédents par les chrétiens sur leurs adversaires. Cette évaluation faite, ils conclurent que, les Maronites s'étant déjà à moitié vengés, un léger supplément de répression suffirait. Une fois sur cette pente et se décidant de plus en plus au jugé, ils estimèrent qu'une vingtaine de condamnations à mort, ajoutées à celles déjà prononcées à Beyrouth, serait un holocauste raisonnable pour apaiser la France et ses protégés. A la séance du 24 janvier 1861, l'expédient fut soumis à la commission européenne, et sans beaucoup de déguisement. Il y éveilla d'ailleurs moins de réprobation qu'on n'eût imaginé. Le commissaire français, fort découragé, déplora qu'on eût tant tardé, ce qui rendait impossibles les dépositions des témoins et contraignait à verser dans l'arbitraire. Lord Dufferin, tout en convenant de certains châtiments nécessaires, insista pour les garanties à accorder aux Druses. Les plus sages furent les commissaires prussien et russe, qui repoussèrent péremptoirement ces fixations[45]. La même discussion un peu honteuse se traîna durant les séances suivantes[46]. Bref, de concession en concession, de débat en débat, on arriva à une manière de scrutin. Les Français demandaient dix exécutions, les Prussiens neuf, les Russes cinq, les Anglais et les Autrichiens deux. Hâtons-nous d'ajouter qu'en fin de compte, la décision échappa au jugement des commissaires et fut renvoyée à Constantinople. La principale répression dont nous trouvons la trace fut la suivante. Le 16 mars, à Beyrouth, furent embarqués sur une corvette turque, à destination de Tripoli de Barbarie, 245 Druses, les uns exilés temporairement, les autres réservés à un emprisonnement plus ou moins long. L'Angleterre n'a point coutume d'abandonner ceux qui se confient à elle. Elle n'avait point oublié les Druses proscrits. Lord Dufferin avait recommandé les nouveaux arrivants au consul britannique de Tripoli. Fuad, de son côté, s'était assuré que les familles des bannis ne souffriraient point, et qu'eux-mêmes, au lieu de leur internement, seraient préservés de toute avanie. C'est ainsi réconfortés que les condamnés partirent. A leur débarquement à Tripoli, les prisonniers furent installés sous des baraques salubres et qui contrastaient avec les abris misérables où se consumaient les malheureux Maronites. La même Providence, qui décidément n'abandonnait pas les Druses, leur ménageait un nouvel adoucissement. Le gouverneur de Tripoli était un ancien gouverneur de Saïda qui avait connu plusieurs d'entre eux, en sorte qu'ils purent se figurer n'avoir changé ni de ciel ni de patrie[47]. L'un des principaux insurgés, frappé d'une maladie incurable, était resté à Beyrouth : on l'appelait Saïd-bey-Djumblat. L'Angleterre ne se contenta pas de le dérober aux légitimes réclamations de la France : elle veilla sur lui ; elle prescrivit que lord Dufferin le visitât ; elle le fit entourer de soins et d'égards ; puis, quand il mourut, elle le pleura comme un ami, loin de le flétrir comme un coupable. Par un bizarre contraste, tandis que l'Angleterre politique assurait l'indulgence aux fauteurs de troubles, l'Angleterre chrétienne prodiguait les consolations parmi les victimes. Distributeurs des comités de secours, les missionnaires protestants parcouraient la Montagne ; puis, le soir, après leurs charitables courses, il leur arrivait de s'asseoir au foyer des Druses, et souvent ils leur reprochaient leurs excès. « Mais, répliquaient ceux-ci, nous pensions avoir agi avec l'appui de la Grande-Bretagne. » A ce langage les pieux clergymen se récriaient avec des élans fort pudiques et tiraient de leur bagage la Bible, ce livre divin que l'Angleterre excelle à rapprendre comme à oublier. Cependant, dans leurs pauvres villages ou sur les quais de Beyrouth, les infortunés Maronites enviaient le sort de leurs persécuteurs, et, ne sachant plus à qui se plaindre, égaraient leurs confidences même auprès des Turcs : « Que voulez-vous ? leur répliquait Fuad. Je sais bien que les Druses n'ont été que bien légèrement punis ; mais ce n'est pas ma faute, c'est celle des commissaires européens qui n'ont pu s'entendre entre eux. »

Les réparations pécuniaires furent au niveau des répressions pénales

On sait comment, dans la région du Liban, le projet de contribution individuelle sur chaque Druse en état de porter les armes avait été abandonné ou du moins ajourné. A la séance du 21 mars 1861, la question fut de nouveau soumise aux commissaires européens, mais sans grand espoir d'une solution favorable. Sur les Druses pauvres, que pouvait-on prélever ? Vis-à-vis des Druses riches, Fuad se désarmait d'avance ; car, avec un grand appareil de scrupules légaux et de considérations économiques, il repoussait toute idée de confiscation. L'indemnité se réduisit en effet à douze cent mille francs en numéraire et à quelques secours en nature. Cinq semaines plus tard, à la séance du 29 avril, M. Béclard résumait en quelques mots tristes et irrités les longues déceptions des protégés de la France. « Des promesses faites, disait-il, aucune n'a été tenue... Quelques acomptes dérisoires ont été inégalement distribués. Dans un grand nombre de localités, un sixième des secours nécessaires pour la reconstruction des maisons a été réparti. Mais à quoi cela pouvait-il servir ? Les victimes mouraient de faim ; elles ont dépensé cette modique somme pour vivre et ne sont pas aujourd'hui plus avancées[48]. »

A Damas, les chrétiens ne furent pas mieux traités. On se rappelle le projet du consul de France qui fixait les réparations à une somme de trente millions à prélever, par voie d'appels successifs, sur la population musulmane de la cité. Pendant quelques jours, on put espérer que cette combinaison servirait de point de départ pour le règlement futur. Sur ces entrefaites, à la séance du 22 décembre, Fuad produisit une dépêche de Constantinople par laquelle la Porte évoquait à elle la fixation des indemnités. Par cet acte d'autorité, par cette sorte de coup d'État, les commissaires européens se trouvaient dessaisis, et le commissaire turc lui-même n'avait plus qu'à s'abriter derrière son maître. Autant le Sultan avait été empressé à revendiquer la décision, autant il fut lent à la promulguer. C'est seulement à la séance du 5 mars 1861 que Fuad notifia aux commissaires les volontés du Divan. Et quelles volontés ! L'indemnité était réduite de trente millions à quinze millions. Non seulement le dédommagement était réduit de moitié, mais le payement, réparti en six acomptes semestriels, s'échelonnerait sur un espace de trois années. Le plus grave, c'était que les malheureux chrétiens, au lieu d'être payés directement sur un impôt local et pénal, deviendraient les créanciers du gouvernement ottoman, le plus irrégulier des débiteurs et peut-être le plus insolvable. Sans doute, l'impôt serait levé spécialement sur Damas : seulement le produit serait, non pas réparti sur place, mais versé au trésor public qui se chargerait de payer les victimes, à moins toutefois qu'une de ces crises pécuniaires familières à l'Orient ne détournât les fonds pour quelque autre objet. Les commissaires écoutèrent avec un mélange d'ahurissement et de colère ce plan dérisoire où se masquait à peine l'arrière-pensée d'une définitive spoliation. Un point restait incertain : la contribution sur Damas serait-elle prélevée sur les musulmans seuls ou sur l'ensemble de la population ? Interrogé par le commissaire français, Fuad se déroba. Mais ce silence même laissait craindre que les Turcs, habiles à copier l'Europe quand leur intérêt le commande, n'appliquassent ici le principe de l'égalité de l'impôt. Il arriverait donc que les chrétiens seraient imposés pour les maux qu'ils avaient soufferts et payeraient l'indemnité avant de la recevoir. Mais encore une fois, cette indemnité, la recevraient-ils jamais ? Avec une méritoire patience, le commissaire français demanda qu'au moins le premier acompte, qui était de 2.500.000 francs, fût payé de suite. Fuad le promit : « Je dépasserai même ce chiffre, ajouta-t-il, si cela est possible. Remettez-vous-en à moi[49]. » On s'en remit à lui, ne pouvant plus faire autre chose. C'est seulement deux mois plus tard que l'annonce d'une contribution sur les Juifs et musulmans de Damas permit d'espérer un commencement de réparation. Dans ses entretiens intimes, Fuad laissait percer la vérité. Il n'avait point d'argent, et son gouvernement n'en avait pas davantage. Depuis plus de trente mois les officiers musulmans n'avaient point reçu leur solde complète. Quand on manquait de fonds pour des besoins si pressants, comment en aurait-on eu pour payer les chiens de chrétiens ?

On atteignit ainsi les premiers jours de juin, c'est-à-dire l'extrême délai de notre occupation. Jusqu'au dernier moment les chrétiens se flattèrent qu'un arrangement nouveau leur assurerait une protection plus longue et peut-être établirait à leur profit le patronage permanent de la France. Quand l'évacuation parut résolue, leurs regrets se mesurèrent à la grandeur de leurs inquiétudes. Ce n'était pas qu'une certaine sécurité ne régnât dans les villes et jusque dans la Montagne ; mais cette tranquillité précaire n'avait rien de commun avec la confiance. Les villages ne se rebâtissaient pas ; plusieurs cités demeuraient presque désertes ; en beaucoup d'endroits les bras manquaient pour la prochaine récolte. Dans un dernier espoir de retarder le départ, de nombreuses pétitions se signèrent qui demandaient au moins un répit. Aussitôt les résidents anglais, s'agitant beaucoup, firent circuler des pétitions contraires. Dans le même temps de nombreux navires britanniques croisaient dans les eaux de la Syrie, comme pour déployer un appareil de protection qui ôterait tout prétexte à un nouveau sursis.

Ce sursis, la France découragée ne songeait ni à l'imposer d'autorité, ni surtout à le solliciter. Elle avait fait d'irréprochables efforts pour rétablir l'ordre et, ayant empêché le mal plutôt que consolidé le retour au bien, n'avait plus d'autre souci que de dégager sa responsabilité. De toute la région de la Montagne, nos détachements se concentrèrent vers Beyrouth au milieu des plus touchantes marques d'affection et de douleur. A Deir-el-Kamar, presque tous les habitants firent escorte à nos soldats, répétant à l'envi qu'ils renonçaient à leurs foyers, puisque l'uniforme français ne serait plus là pour les protéger. La manifestation fut si vive que Fuad et, avec lui, les agents consulaires durent, par des promesses réitérées de vigilance, s'employer à calmer les esprits. Pendant qu'éclataient ces témoignages sincères, le général de Beaufort écoutait d'autres protestations qui l'étaient moins : car, au milieu des visites officielles ou des banquets d'adieu, on ne manquait point de vanter de part et d'autre le bon accord des puissances et de se congratuler des résultats acquis. Le 5 juin, l'embarquement se termina. Les jours suivants, les Turcs eurent grand soin d'expédier de nombreux rapports, où ils vantaient la sécurité profonde du pays, et les Anglais mirent un soin non moindre à propager partout les bonnes nouvelles. Cependant, à travers les flots de la Méditerranée, s'éloignaient les navires de l'escadre, et, quand le dernier eut disparu à l'horizon, les vieux Turcs, désormais débarrassés de leurs incommodes censeurs, purent répéter le vers fameux :

Que tout rentre au sérail dans l'ordre accoutumé.

 

IX

Les institutions du Liban seraient pourtant refondues et remaniées. Tandis que nos bataillons se préparaient à regagner la France, les membres de la commission internationale étaient partis pour Constantinople. En cette dernière ville un projet de règlement, déjà élaboré à Beyrouth et applicable à toute la région de la Montagne, fut discuté entre les ambassadeurs des cinq puissances. L'établissement de deux caïmacamies, l'une druse, l'autre maronite, n'avait amené que désordre et anarchie. Sur les représentations de la France, le principe d'une autorité unique, d'abord accueilli, puis remis en question, fut adopté. Le pouvoir résiderait entre les mains d'un gouverneur nommé par le Sultan, relevant directement de la Porte et indépendant, soit du pacha de Beyrouth, soit de celui de Damas. Ce gouverneur serait choisi pour trois années, ne pourrait être révoqué qu'en vertu d'un jugement, présiderait à l'administration dans toute l'étendue de la Montagne, qui jouirait d'une organisation à part et comme séparée. Il fut convenu que ce chef serait pris parmi les sujets chrétiens de l'Empire. Serait-il indigène ? Sur ce point, un vif débat s'engagea. Sir Bulwer, ministre britannique, et Aali-Pacha se prononçaient contre l'indigénat : l'ambassadeur de France, appuyé par l'internonce d'Autriche, soutenait la solution contraire, et avec beaucoup d'insistance : que serait, en effet, un gouverneur étranger, fût-il chrétien, sinon un simple fonctionnaire, un simple instrument entre les mains de la Porte ? Le ministre de Russie se rallia d'abord à l'opinion anglaise, puis, sur de nouvelles dépêches de Saint-Pétersbourg, se rangea à celle de la France. En cette incertitude, le ministre de Prusse fit prévaloir un avis intermédiaire : le choix du Sultan serait libre et pourrait se porter soit sur un indigène, soit sur un étranger. Avec une répugnance extrême, le gouvernement français accepta l'amendement. Tel fut le règlement arrêté dès le 9 juin 1861 entre les représentants des cinq grands États. — Le premier gouverneur nommé fut Daoud-pacha, Arménien catholique, qui avait rempli dans l'Empire de hautes fonctions administratives. Au commencement de juillet, il arriva à Beyrouth. Alors, alors seulement Fuad fut relevé de sa charge. Il s'éloigna, et sans que sa politique raffinée eût reçu sa pleine récompense. Les Français lui pardonnaient avec peine ses ménagements envers les Turcs ; de leur côté, les musulmans, fidèles à la loi du Prophète, gardaient un amer souvenir des exécutions de Damas : à ces reproches contraires se mêlaient pour le plénipotentiaire ottoman les mécomptes de l'ambition déçue ; car, d'après l'opinion universelle, il avait un instant caressé l'espoir de se créer en Syrie, sous les auspices de l'Angleterre, une sorte de gouvernement général et peut-être de principauté.

L'expédition était finie. En toute cette affaire, une seule puissance, la France, s'était élevée au-dessus de toutes les compétitions vulgaires, avait dédaigné les rivalités ou l'intrigue, s'était appliquée à servir par-dessus tout la cause de la civilisation et de l'humanité. L'idée de l'intervention jaillit pour ainsi dire du cœur de la France chrétienne. Napoléon s'appropria le vœu public, et très noblement s'en fit l'exécuteur. L'armée fut digne et de la nation et du souverain. Suivant une formule souvent usurpée, mais cette fois admirablement vraie, elle ne parut sur les rivages de l'Orient que « pour rassurer les bons et intimider les méchants. » N'ayant point de bataille à livrer, elle eut à cœur de laisser là-bas le bon renom de sa discipline, de sa sagesse et aussi de sa charité, car plus d'une fois nos pauvres soldats partagèrent leur nécessaire avec ceux qui manquaient de tout. Notre gouvernement eut à un degré singulier le mérite de la patience ; il l'eut même à l'excès vis-à-vis de l'Angleterre et de la Porte liguées pour nous paralyser. Le pays, en cette occurrence, valut mieux encore que le gouvernement. Gomme la misérable Turquie, insolvable et gaspilleuse, était décidément impuissante à relever les ruines, il prit à son compte l'œuvre de réparation. Tout ce qu'une grande nation généreuse peut faire pour un peuple ami, la France le fit pour la Syrie en détresse. Un comité, dit Comité des écoles d'Orient, existait depuis quelques années à Paris : ce comité devint comité de secours. On ne sait ce qu'on doit le plus admirer, ou de l'infatigable activité qui sollicita les dons, ou de l'élan charitable qui multiplia les offrandes. Le chiffre total des aumônes s'éleva à près de trois millions, sans compter les secours en nature[50]. Un prêtre, l'abbé Lavigerie, fut délégué pour la répartition des secours ; pendant de longs jours, il parcourut toute la région de la Montagne, préludant ainsi aux courses apostoliques qui devaient plus tard signaler son ministère épiscopal en Algérie. On peut le dire avec une rigoureuse vérité, il n'y eut pas en ce temps-là, à Beyrouth et dans toute la région du Liban, une seule œuvre de bienfaisance, de relèvement matériel ou moral qui n'ait été inspirée et, pour la plus grande part, accomplie par les religieuses françaises, les religieux français, les résidents français. C'est par leurs soins que furent distribués les aliments, les semences, les vêtements, les matériaux de reconstruction et les ustensiles même qui reconstitueraient le foyer de la famille. Dans la disparition de toutes les autorités ou incapables ou indignes, ce fut souvent par leur initiative que furent prises les mesures de sécurité, de police, de salubrité auxquelles nul autre ne songeait. Comme les évêques du temps des invasions barbares, et dans une catastrophe non moins lamentable, ils furent bien les defensores civitatis. Ce furent leurs exhortations, leur exemple, leur courage qui ranimèrent les Maronites désespérés. Parmi les legs de la guerre civile, l'un d'eux surtout leur parut sacré. Dans les sentiers de la Montagne ou sur les grèves du rivage, erraient de pauvres enfants sans parents comme sans foyer. Se souvenant de saint Vincent de Paul, nos religieux firent de ces orphelins leurs propres enfants ; ils les prirent à leur charge, les recueillirent dans de modestes maisons aménagées à la hâte, partagèrent avec eux tout ce qu'ils avaient ; plus tard, de spacieuses constructions surgirent, proportionnées à la grandeur des misères, et sous ces abris hospitaliers, ceux qui n'avaient plus ni père ni mère grandirent dans le double amour de l'Évangile et de la France.

Cette légitime et généreuse intervention du gouvernement impérial laisse un seul regret, c'est qu'elle ne se soit pas développée avec plus de hardiesse et d'ampleur. On voudrait une politique plus personnelle, moins subordonnée à tous ceux qui eurent pour principal souci de nous enlacer dans leurs liens et qui préférèrent une solution incomplète ou mesquine à un succès remporté par nous. Au lieu de notre correcte et inaltérable mansuétude, on se prend par instants à souhaiter, chez nos diplomates, quelque chose de l'accent impérieux d'un Stratford de Redcliffe agissant au nom et pour le compte de l'intérêt catholique et français. Au moment où débarquaient nos premiers bataillons, la Syrie était vraiment res nullius ; aucune autorité, si ce n'est celle de Fuad, nouvellement arrivé, payant d'assurance et osant à peine espérer que son assurance réussirait. Tout eût justifié en notre bouche un langage péremptoire, et l'humanité dont nous étions les représentants, et les cruelles injures faites à nos clients séculaires, et le droit international violé en la personne de plusieurs de nos compatriotes, et le sentiment même de la France qui se montra plus tard par de si imposantes pétitions et par un si manifeste vœu public. La vraie sagesse n'interdit point l'audace, mais elle la met où il faut. Tout esprit de conquête à part, l'heure était belle pour procéder, non à quelques remaniements timides, mais à une organisation générale de la région du Liban, décidément assurée de son autonomie, affranchie de la Porte sauf l'obligation du tribut, et rattachée à la France par une relation bien définie de patronage et de protectorat. Je n'ignore pas quels embarras dérivent parfois de ces tutelles. Mais que de raisons ne conviaient pas à embrasser la tâche ! A une assistance transitoire et précaire se substituait un appui durable ; et la certitude de cet appui eût fait naître en ces contrées un sentiment de sécurité et de confiance jusque-là inconnu. Il s'agissait non de créer de nouveaux liens, mais de reprendre d'anciennes traditions. Enfin si la reconnaissance n'est pas un mot vide de sens, quelle n'eût pas été la gratitude d'un peuple que nous venions d'arracher littéralement à une ruine totale et à une mort inévitable !

L'Empereur n'eut pas cette ambition. Dès le début de l'entreprise, il s'était proclamé le simple mandataire de l'Europe et, soit modestie, soit crainte de froissements, avait aliéné un peu vite son indépendance. En outre, Napoléon III attachait une importance extrême à la bonne entente avec l'Angleterre ; or l'Angleterre se tenait prête à protester si la France accomplissait sur un seul point du globe ce qu'elle-même a coutume de faire dans le monde entier. J'ajoute que le programme impérial se trouvait déjà bien chargé de toutes sortes de questions irrésolues, pleines d'embarras pour le présent comme de périls pour l'avenir ; et le souverain, de plus en plus attiré par ces perspectives dangereuses, ne gardait plus qu'une attention un peu lassée pour d'autres objets moins absorbants, quoique d'un intérêt bien national et bien français. Même avec ses proportions restreintes et ses résultats incomplets, l'expédition de Syrie demeure l'un des actes les meilleurs du règne. Seulement l'esprit se figure un dénouement moins écourté, un champ d'action moins jalousement circonscrit. De là, je le répète, un regret, celui que l'Empereur se soit contenté de tracer une page honorable, là où la Providence lui permettait peut-être d'écrire une grande page, grande pour lui-même et pour son pays.

 

 

 



[1] Parliamentary debates, Third series, t. CXLI, p. 2021.

[2] Voir Papers relating to the disturbances in Syria, p. 1, 2. — LENORMANT, Les derniers événements de Syrie, p. 16 et suiv. — Discussion au Sénat sur la pétition en faveur des chrétiens de Syrie. (Moniteur, 15 mai 1861.) — Documents inédits, etc.

[3] Voir, en particulier, Rapport de M. Graham à lord Dufferin. (Further Papers relating to the distutbances in Syria, p. 40, 41.)

[4] Rapports de M. Moore à sir Bulwer, 30 et 31 mai. (Papers relating te the disturbances in Syria, p. 6-8.)

[5] Rapport de M. Moore à sir Bulwer, 1er juin. (Papers relating te the disturbances in Syria, p. 8.)

[6] Voir lettres de MM. Ford et Eddy, missionnaires américains, au consul américain de Beyrouth. (Papers relating to the disturbances in Syria, p. 12.) — Rapport du capitaine Mansell au vice-amiral Fanshawe et Rapport du vice-consul Abéla. (Papers relating, etc., p. 13, 26-27.) — Annales de la propagation de la foi, 1860, p. 397-398. — L'Ami de la religion, 10 juillet 1860.

[7] Voir, en particulier, Rapport de M. Graham à lord Dufferin. (Further papers relating to the disturbances in Syria, p. 41 et 42. — Voir aussi Further papers, p. 8 et suiv., etc. Correspondence relating to the affairs of Syria, p. 85, 86.)

[8] Voir Papiers et correspondance du général DUCROT, t. Ier, p. 393. — LENORMANT, Les derniers évènements de Syrie, p. 68 et 69.

[9] Voir LENORMANT, Les derniers événements de Syrie, p. 70, 71, et Appendice, p. 190, 191. — Rapport de M. Graham à lord Dufferin. (Further papers, p. 43 et suiv.)

[10] Papers relating to the disturbances in Syria, p. 39.

[11] Rapport de M. Graham à lord Dufferin. (Further papers, p. 44 et suiv.) — Rapport du commandant Lamber et du commandant West au capitaine Paynter, et du capitaine Paynter au vice-amiral Martin. (Papers relating to the disturbances in Syria, p. 41-44.)

[12] Dépêche de sir Henri Bulwer à loerd Russell, 27 juin. (Papers relating to the disturbances in Syria, p. 18.)

[13] Dépêche de lord Cowley à lord Russell, 5 juillet. (Correspondence relating to the affairs in Syria, p. 1, 2.)

[14] Voir Documents diplomatiques, 1860, p. 193-197.

[15] Voir Memorandum de M. Robson à lord Dufferin. (Correspondence relating to the disturbances in Syria, p. 141, 142.) — Voir aussi Rapport de M. Brant, consul d'Angleterre, à sir Henri Bulwer. (Correspondence, p. 133.)

[16] Rapport du consul de France à Beyrouth, 28 mars 1860. (Correspondence relating to the disturbances in Syria, p. 18.)

[17] Voir séance du Sénat, 14 mai 1861 : discours de M. de Saulcy. (Moniteur, 15 mai 1861.)

[18] Memorandum de M. Robson à lord Dufferin. (Correspondence, p. 142.)

[19] Voir Correspondence relating to the disturbances in Syria, p. 69-71.

[20] Rapport de M. Brant, 16 juillet. (Further papers, p. 47.)

[21] Rapport de M. Brant à sir Bulwer. (Correspondence, p. 132.)

[22] Rapport de M. Brant, 12 juillet. (Further Papers, p. 49.)

[23] Voir Annales de la propagation de la foi, 1861, p. 60.

[24] Rapport du major Fraser à lord Russell, 23 août. (Correspondence relating to the disturbances in Syria, p. 96.)

[25] Voir dépêche de lord Cowley à lord Russell, 17 juillet. (Correspondence relating to the disturbances in Syria, p. 6-7.) — Dépêches de M. Thouvenel à M. de Persigny, 16, 17 juillet. (Documents diplomatiques, 1860, p. 198-199.)

[26] La convention ne fut signée que le 5 septembre.

[27] Dépêche de M. de Lavalette à M. Thouvenel, 18 juillet. (Documents diplomatiques, p. 200). — Moniteur, 29 juillet 1860.

[28] Voir Correspondence relating to the disturbances in Syria, p. 104. — Dépêche de M. de Lavalette, 2 septembre 1860.

[29] Voir notamment Procès-verbal de la séance de la commission européenne du 10 novembre 1860. — Voir aussi Rapport de Fuad-Pacha, 2 janvier 1861. (Correspondence relating to the disturbances in Syria, p. 374.7.)

[30] Dépêche de lord Dufferin à sir Henri Bulwer, 1er novembre 1860. (Correspondence relating to the disturbances in Syria, p. 203.)

[31] Voir Correspondence relating to the disturbances in Syria, p. 158, 159, 167.

[32] Voir lettre de M. l'abbé Lavigerie, directeur du comité des Écoles d'Orient. (Ami de la religion, 27 novembre 1860.)

[33] Rapport du major Fraser. (Correspondence relating to die disturbances in Syria, p. 259.)

[34] J'emprunte ces chiffres à un rapport de M. Moore, consul général d'Angleterre à Beyrouth, à sir Henri Bulwer, ambassadeur britannique à Constantinople, 30 juin 1860. (Furthers Papers, p. 25.) Les documents d'origine française accusent des chiffres encore plus élevés ; mais, comme ils émanent le plus souvent des victimes elles-mêmes, ils pourraient être suspectés d'exagération. C'est pourquoi je me suis référé de préférence aux rapports britanniques, plus enclins à atténuer le mal qu'à le grossir.

[35] Rapport du consul Brant à lord Russell, 11 août. (Correspondence relating to the disturbances in Syria, p. 83.) M. Brant estime le nombre des morts à 5.500, dont 3.500 Damasquins et 2.000 étrangers qui s'étaient réfugiés dans la ville.

[36] Voir Procès-verbal de la séance du 30 octobre 1860. — Voir aussi Correspondence relating to the disturbances in Syria, p. 217.

[37] Correspondence relating to the disturbances in Syria, p. 240, 241, 261. — Procès-verbal de la séance du 21 novembre 1860.

[38] Voir Correspondence relating to the disturbances in Syria, p. 284, 288, 312.

[39] Dépêche de lord Cowley à lord Russell, 11 janvier 1861. (Correspondence, p. 317.)

[40] Dépêche de lord Russell à lord Cowley, 24. janvier. (Correspondence, p. 332.)

[41] Lord Russell à lord Cowley, 21 février 1861. (Correspondence, p. 410.)

[42] Lettre de M. de Flahault, ambassadeur à Londres. (Le Secret de l'Empereur, t Ier, p. 323.)

[43] Procès-verbal des séances de la commission de Beyrouth, séance du 31 décembre 1860.

[44] Lord Russell à lord Durferin, 18 mars 1861. (Correspondence, p. 462.)

[45] Procès-verbal des séances de la commission de Beyrouth, séance du 24 janvier 1861.

[46] Procès-verbaux des séances des 29 janvier, 27 février 1861, et Annexes, 28 février, 2 mars 1861.

[47] Voir Rapport de lord Dufferin à sir Bulwer, 23 mars 1861 ; dépêche du consul général Herman à lord Dufferin. (Correspondence relatinq to the affairs of Syria, 2e partie, p. 8 et 36.)

[48] Procès-verbal de la séance du 29 avril 1861.

[49] Procès-verbal de la séance du 5 mars 1861.

[50] Rapport de M. l'abbé Lavigerie sur sa mission en Syrie. (Œuvres du cardinal Lavigerie, t. II, p. 145.)