HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME TROISIÈME

 

LIVRE XIX. — L'EXPÉDITION DE CHINE.

 

 

SOMMAIRE : I. — Les expéditions hors d'Europe. — L'empire chinois et les nations occidentales : missionnaires et négociants : la guerre de l'opium : ports ouverts au commerce : actes de violence et représailles : démonstration navale : traité de Tien-tsin (27 juin 1858).
II. — Difficulté que soulève la ratification du traité : échec aux bouches du Pei-ho. — La guerre est décidée. — Effectifs anglais et français : préparatifs de l'expédition : embarquement. — Ultimatum adressé à la Chine : comment il est rejeté. — Le général Montauban à Shanghaï : soucis de toutes sortes qui l'y attendent. — Arrivée du corps expéditionnaire : halte à Shanghaï : rassemblement général à Tché-fou. — Les deux ambassadeurs : le baron Gros : lord Elgin. — Nouvelle traversée et arrivée aux bouches du Peï-ho aspect général : débarquement près de Pehtang : séjour à Pehtang : préparatifs pour l'attaque des forts.
III. — Attaque des forts et prise de l'un d'eux (21 août 1860) : incidents divers : reddition de tous les forts.
IV. — Marche vers Tien-tsin : comment on se croit près de la paix. — Arrivée du négociateur Kwei-liang au quartier général : son langage conciliant, entente presque assurée, puis supercherie découverte. — Les alliés décident de s'avancer jusqu'à Tung-chao. — Nouvelle comédie chinoise : le prince Tsaï : comment les Européens repoussent les négociateurs, puis consentent à les écouter.
V. — Comment des agents diplomatiques et militaires sont envoyés à Tung-chao. — M. Parkes et le prince Tsaï. — Apparent accord et quel piège il cache. — Sort des Européens : comment quelques-uns regagnent nos lignes : destin terrible des autres (17-18 septembre 1860).
VI. — Marche des armées alliées pendant la journée du 17 septembre. Marche du 18 : rencontre des Tartares : affreuses inquiétudes sur le sort des otages. — Combat et victoire de Tchang-kia-ouang (18 septembre).
VII. — Comment les alliés se décident à un nouvel acte de vigueur. — Positions des Chinois près du pont de Pa-li-kiao. — Bataille et victoire : caractère de cette bataille et cause du succès (21 septembre).
VIII. — Nouveaux négociateurs chinois : le prince Kong : refus de rendre les otages. — Marche vers Pékin : étapes des 5 et 6 octobre. — Le palais d'été : ses richesses : pillage. — Encore les otages : lettres échangées : retour de M. Parkes et de quelques autres : nombre des victimes. — Sommation : occupation des remparts de Pékin. — Farouche résolution de lord Elgin : projets divers : pensées et arrière-pensées : incendie du palais d'été.
IX. — Comment le prince Kong accepte les conditions des alliés. — Le traité de paix : ses clauses principales. — Funérailles des otages et rétablissement officiel du culte catholique. — Retour à Tien-tsin et mesures pour le rapatriement.
X. — Avec quel sentiment est accueillie en France la conclusion de la paix résultats de la guerre au point de vue économique et religieux.

 

I

L'une des tendances familières aux âges nouveaux est d'élargir le champ étroit de l'Europe et de tenter jusqu'aux extrémités de l'univers de vastes entreprises, moitié guerre, moitié explorations, sans qu'on sache bien toujours où finit la lutte, où la pacification commence, sans qu'on puisse surtout prévoir soit à distance, soit même sur les lieux, la part des sacrifices et celle des avantages ou des profits. Tendance heureuse malgré tant de hasards ; heureuse si, en ouvrant aux nations de l'ancien monde des voies inconnues jusqu'ici, elle les détourne de leurs sanglantes querelles ; plus heureuse encore si à l'esprit de lucre et de conquête s'ajoute le noble souci de propager au loin les fortes maximes des peuples libres et d'étendre le règne de l'Évangile ! Placé à une époque de transition, le second Empire vit à la fois se poursuivre les cruels conflits du vieux continent et naître les premières ardeurs qui porteraient vers les extrémités de l'Orient et de l'Occident les générations futures. Si absorbé qu'il fût par la politique européenne, Napoléon III saisit ces signes et les nota. Ses qualités et ses défauts conspiraient également pour qu'il se montrât favorable à l'évolution qui commençait. Son imagination s'abandonnait volontiers aux perspectives lointaines, et le vague l'attirait, loin de l'effrayer. Il aimait tout ce qui fait de l'effet, et rien n'en pouvait faire davantage que l'évocation des régions mystérieuses que nul, pour ainsi dire, n'avait jusque-là parcourues. Comme il se piquait d'économie politique, il supputait volontiers les richesses des territoires inexploités, faisait dresser des statistiques, les étudiait avec une consciencieuse application, puis, introduisant à son insu la fantaisie dans la réalité, se laissait pénétrer par le rêve et dorait toutes choses, même ses plus minutieux calculs, de quelques-uns des rayons des Mille et une Nuits. Enfin l'Empereur, avec son âme bonne, sensible, humanitaire, était invinciblement séduit par l'espoir des lumières à répandre, des abus à redresser, des peuples à régénérer. Toutes ces pensées, mêlées, à un degré incroyable, de sagesse et de chimères, se retrouveront plus tard dans l'affaire du Mexique. Cette entreprise fut précédée d'autres interventions d'un caractère fort différent, moins ambitieuses, plus positives et mieux calculées, résolues soit pour assurer notre commerce, soit pour étendre notre domaine colonial, soit pour venger l'humanité outragée. Telles furent les expéditions de Chine, de Cochinchine, de Syrie. De ces expéditions, celle de Chine est la première par sa date.

Longtemps l'immense empire chinois n'avait eu d'autre souci que de s'isoler. Il se trouvait séparé du reste du monde, d'un côté par la mer, de l'autre par des déserts ou des montagnes plus infranchissables que la mer même. Par surcroît de vigilance, une longue suite de remparts avait été, sous le nom de grande muraille, élevée sur la frontière du nord-ouest, création gigantesque et enfantine pour compléter ce que la nature avait fait. Entre ces limites vivait une nation populeuse à l'excès, visitée par de rares voyageurs qui en racontaient des choses merveilleuses et affligeantes à la fois. Ce peuple, disait-on, avait poussé plus loin qu'aucun de ceux de l'Europe les arts utiles, puis tout à coup avait suspendu sa marche, en sorte qu'à l'inverse du cours ordinaire, ce qui était antique s'appelait progrès ; et ce qui était nouveau, routine. On croyait à peine à ces relations, tant on les jugeait invraisemblables. Et pourtant elles n'étaient que vraies. Sur les fondements d'une civilisation antique, de longs siècles d'apathie avaient accumulé la rouille, soit que les habitants de ces contrées se fussent, à la manière de certains enfants, subitement arrêtés dans leur croissance, soit qu'ayant acquis un degré peu commun d'habileté pour le temps, ils aient jugé leur œuvre bonne, au point de se fixer désormais dans une immobilité satisfaite comme dans la suprême béatitude et la suprême perfection.

Cette Europe, dédaignée et redoutée tout ensemble, apparut cependant en ces régions extrêmes : elle apparut avec ses missionnaires et avec ses négociants.

Vis-à-vis des missionnaires, la tactique fut d'abord de les favoriser, dans l'espoir de les asservir. Pendant près de deux cents ans, les ministres du christianisme furent, en dépit de quelques accès de fanatisme, tolérés, aidés même et parfois influents. Au dix-huitième siècle, les liens de la fragile alliance se brisèrent. A la faveur succéda la défiance, puis, par degrés, la persécution : persécution irrégulière d'ailleurs, capricieuse, mêlée d'accalmies et de reprises soudaines. Il arriva souvent qu'en certaines provinces, les chrétiens célébraient leurs mystères dans une demi-sécurité, tandis qu'à quelques lieues plus loin, la conquête des âmes était le prix du martyre. Ainsi le voulait le bon plaisir des gouverneurs, en ce pays où l'éloignement du pouvoir central laissait aux fonctionnaires locaux une autorité arbitraire presque illimitée.

Vis-à-vis des négociants, le traitement ne fut point le même. Volontiers on les eût chassés, mais le commerce est insinuant, et il est malaisé d'en dépister les ruses. Une prohibition absolue étant impossible, on s'avisa d'un moyen terme ; on fit, comme on dit, la part du feu, et on ouvrit aux étrangers un seul port à l'exclusion de tous les autres, celui de Canton. Comme si cette concession eût paru excessive, rien ne fut négligé pour la rendre vaine. Le nombre des Chinois admis à traiter avec les Européens fut soigneusement limité. Quant aux Européens eux-mêmes, les avanies ne leur furent pas épargnées, dans le double but de les décourager et de bien établir, devant les indigènes, l'infériorité des barbares de l'Occident. Tel fut, pendant de longues années, le modus vivendi de la Chine avec l'Europe : elle communiquait avec nous, mais à contre-cœur, à travers le port de Canton comme à travers le guichet d'un lazaret.

Cependant l'Angleterre, à l'aide d'une contrebande savamment organisée, versait sur les côtes de la Chine d'immenses chargements d'opium. Aux yeux des négociants britanniques, la grandeur du gain masquait l'immoralité du trafic, de jour en jour plus étendu grâce à la honteuse passion des Chinois. Devant la gravité du mal, la cour de Pékin songea d'abord à autoriser ce qu'elle ne pouvait plus interdire. Puis la prohibition l'emporta : elle l'emporta si bien que, le 7 juin 1839, le commissaire impérial de Canton, après avoir fait cerner les factoreries, se fit remettre vingt mille caisses d'opium qui furent réduites en pâte et jetées à la mer. Alors commença entre l'Angleterre et la Chine la guerre devenue fameuse sous le nom de guerre de l'opium.

D'une guerre injuste naissent quelquefois des conséquences heureuses. De cette lutte entreprise pour soutenir un indigne commerce sortit un traité mémorable. Par ce traité, conclu d'abord entre le Céleste Empire et l'Angleterre, puis étendu en 1844 à la France[1] et aux États-Unis, la Chine désavoua pour la première fois la politique d'isolement. Elle céda à la Grande-Bretagne l'île de Hong-Kong : elle ouvrit en outre au négoce quatre nouveaux ports, Amoy, Foo-Choo, Ning-Po, Shanghaï. La France enfin eut à cœur de stipuler pour la sécurité de ses missionnaires et le libre exercice de la religion catholique. Quelques années plus tard, au nord de l'île de Hong-Kong, dans un site qui passait alors pour peu salubre, mais en un lieu merveilleusement propre au commerce, les Anglais jetèrent les fondements de la ville de Victoria, vraie cité occidentale surgissant des mers de l'extrême Orient. Dans le même temps, Shanghaï, à quelques lieues au sud de l'embouchure du Yang-tse-Kiang, se couvrait d'établissements européens, d'établissements anglais surtout ; car en ces parages, plus que partout ailleurs, l'Angleterre entendait se réserver une prééminence qui aisément tournerait à la domination.

Le difficile avec les Chinois n'est pas de signer un traité, mais d'en assurer l'accomplissement. Quand on vint à l'exécution, les divergences surgirent. En dépit de la liberté religieuse solennellement promise, un missionnaire français, M. Chapdelaine, fut, au commencement de 1855, mis à mort au milieu d'horribles tortures. L'année suivante, dans les eaux de Canton, un petit bâtiment, ayant un équipage indigène, mais portant pavillon britannique, fut capturé par les autorités chinoises qui se refusèrent à toute réparation. En guise de représailles, les Anglais bombardèrent les forts de la ville. Le vice-roi, rendant violences pour violences, incendia les factoreries européennes. C'est dans ces conjonctures que le cabinet de Londres résolut d'abattre, par un nouvel acte de vigueur, l'arrogance et la mauvaise foi chinoise. La France s'associerait-elle à la démonstration ? A ne consulter que les apparences, on en pouvait douter, tant étaient minces nos intérêts comparés à ceux de notre envahissante voisine. Néanmoins, de graves motifs conseillaient l'action commune. Il importait de sauvegarder, sinon nos intérêts présents qui étaient modestes, au moins nos intérêts à venir. Nos missionnaires avaient été insultés ; l'un d'eux avait été égorgé. Parmi les factoreries incendiées, plusieurs étaient françaises. Une pensée qu'on se gardait de formuler primait toutes les autres. L'Angleterre dominait à Hong-Kong, à Canton, à Shanghaï ; elle débordait partout, elle avait, dans la population chinoise des ports, des clients qui ne connaissaient que les consuls anglais, le pavillon anglais, l'idiome anglais. S'associer à l'Angleterre, ce n'était pas seulement l'aider, c'était aussi la contenir, c'était la contraindre à limiter ses profits ou du moins à les partager. Ces raisons prévalurent. En 1857, les flottes des deux nations bombardèrent Canton, puis, après de nouveaux pourparlers entamés et rompus, se portèrent au nord jusque dans le golfe du Petchili. Dans le golfe se déversent les eaux du Peï-ho, fleuve secondaire par l'étendue, mais important par sa situation ; car, à l'aide d'un canal qui le prolonge et le continue, il sert de voie de communication entre Pékin et la mer. A l'embouchure de la rivière, d'importantes défenses avaient été établies. Les alliés les forcèrent, puis remontèrent jusqu'à Tien-tsin, située à trente-cinq lieues environ de la capitale. Alors, alors seulement, les Chinois effrayés se décidèrent à négocier. Le 27 juin 1858, un traité fut signé qui réglait les prérogatives des Européens, ouvrait au négoce de nouveaux ports, proclamait de nouveau le libre exercice de la religion chrétienne, enfin stipulait au profit des alliés une indemnité de guerre et d'importantes réparations.

L'accord semblait rétabli, et, malgré les déceptions précédentes, on croyait cette fois l'entente durable. De la paix même naquit un nouveau et plus grave conflit. Ce fut la guerre de 1860.

 

II

Le traité du 27 juin 1858 portait que les ratifications seraient échangées à Pékin. Un an plus tard, car tout va lentement en ces régions lointaines, les ministres de France et d'Angleterre, M. de Bourboulon et M. Bruce, quittèrent Shanghaï, le premier à bord du Duchayla, le second à bord de la Magicienne, et, après une courte navigation, arrivèrent, le 20 juin 1859, au mouillage de l'embouchure du Peï-ho. Leur dessein était de remonter la rivière jusqu'à Tien-tsin sur une embarcation légère, le Coromandel, qu'ils avaient prise en remorque ; de là ils se rendraient à Pékin. L'amiral anglais Hope les avait précédés dans ces parages et, depuis quelques jours déjà, stationnait sur la côte avec plusieurs vaisseaux ou canonnières. Comme il faisait explorer la passe avant que les ambassadeurs européens s'y engageassent, il put s'assurer que les Chinois avaient, depuis l'année précédente, grandement accru leurs moyens de défense. Le long des basses rives du fleuve, les forts semblaient bien armés, et se reliaient entre eux par divers ouvrages : puis le fleuve lui-même était fermé par trois barrages successifs, formés, le premier de chevaux de frise fixés dans le fond, le second de madriers réunis par des chaînes en fer, le troisième de blocs de bois soutenus par des pilotis. L'amiral Hope envoya à terre l'un de ses officiers, accompagné d'un interprète, pour notifier l'arrivée des alliés, provoquer des explications, demander l'ouverture de la rivière, rappeler, en un mot, les stipulations de Tien-tsin qui semblaient oubliées. Les envoyés, étant descendus au rivage, ne rencontrèrent que quelques paysans ou soldats de la milice. Ceux-ci leur expliquèrent que les mesures de précaution étaient prises contre les rebelles qui troublaient alors l'Empire, non contre les étrangers. Quant aux autorités chinoises, elles demeuraient invisibles. Après beaucoup de démarches, on parvint à s'aboucher avec un mandarin d'ordre secondaire qui ne fit que des réponses évasives, parla de délais, feignit de ne pas comprendre. Vis-à-vis des Orientaux, rien n'est pire qu'une retraite. A la suite d'une longue et anxieuse conférence, on résolut d'intimider par un coup de vigueur ces Chinois mystérieux silencieusement terrés dans leurs forts. Le 23 et le 24 juin furent consacrés aux préparatifs d'attaque, et cela sans qu'aucun avis n'arrivât des fonctionnaires indigènes, si ce n'est un message ambigu qui semblait désigner aux plénipotentiaires une autre route s'ils voulaient pénétrer jusqu'à Pékin. Le 25 juin, les canonnières anglaises remontèrent hardiment la rivière et, après beaucoup d'efforts, détruisirent en partie le premier barrage. Les forts demeuraient muets, les remparts déserts. Tout à coup les Chinois, avec plus de dextérité qu'on n'en eût attendu de si chétifs adversaires, démasquèrent leurs batteries et, tirant à la fois des forts des deux rives, couvrirent de leurs feux croisés les malheureuses canonnières. L'amiral Hope fut blessé, et, autour de lui, les ponts des embarcations se jonchèrent de morts. Vers le soir, le commandant du Duchayla, M. Tricault, qui était accouru dès le matin avec quelques matelots, tenta de descendre à terre, et d'assaillir l'un des ouvrages ; mais ses hommes furent accueillis par de nouvelles décharges, s'embourbèrent dans les terrains vaseux et, contraints à la retraite après des efforts infructueux autant qu'héroïques, regagnèrent les vaisseaux. Il ne restait plus qu'à retourner à Shanghaï, et non, hélas ! sans pertes sensibles. En ce combat qui, par un curieux rapprochement, avait été livré le lendemain même de Solferino, 430 Anglais, 15 Français avaient été mis hors de combat[2].

C'est au mois de septembre que l'Empereur, alors à Biarritz, apprit la nouvelle de l'insuccès. A. ne supputer que le chiffre des pertes, l'échec retombait surtout sur l'Angleterre. Mais, dans la journée du 25 juin, notre drapeau s'était déployé à côté du drapeau anglais ; nos marins, quoique engagés en petit nombre, avaient combattu à côté des marins britanniques, en sorte que, l'offense ayant été commune, il semblait juste que la réparation le fût aussi. Dès le 24 septembre, M. Walewski écrivait à M. de Bourboulon : « Le gouvernement de l'Empereur a décidé d'infliger aux Chinois le châtiment exigé par la violation éclatante des règles du droit international. Nous nous concertons avec le gouvernement de Sa Majesté Britannique pour être en état d'agir au commencement du prin« temps prochain[3]. » Si quelques doutes avaient subsisté, les dépêches du ministre anglais, M. Bruce, qui arrivèrent par les paquebots suivants, les auraient dissipés. Le gouvernement chinois se refusait à toute excuse. A Pékin, le courant belliqueux l'emportait : c'était Sang-ko-lin-sin, le chef du parti de la guerre et le plus expérimenté des généraux de la Chine, qui avait inspiré, dirigé peut-être la résistance. Un article de la Gazette de Pékin proclamait avec hauteur que les forts de Takou[4] avaient été armés par les ordres exprès de l'Empereur. On ne refusait pas aux plénipotentiaires l'entrée dans la capitale ; seulement, ils devaient passer, non par la voie fluviale du Peï-ho, mais par la route de terre et par Pehtang, petite bourgade située à quelques lieues au nord, au milieu des marais du rivage, et à peine mentionnée sur les cartes. « Mais je ne connais pas Pehtang », répétait M. Bruce. Et, en effet, il ne la connaissait que par le ministre des États-Unis, M. Ward, qui venait de consentir à prendre cette voie : de la sorte, il était arrivé à Pékin, mais dans le plus chétif cortège, et au milieu de toutes sortes de précautions destinées à marquer son rang subalterne. Humillime intravit, écrivait M. Bruce[5], à la fois dépité de tant d'insolence et charmé de n'avoir pas accepté pour son compte un rôle si peu digne de sa nation. La vérité, c'est que les Chinois ne voulaient recevoir dans leur capitale les ambassadeurs de l'Occident qu'après les avoir, par avance, dépouillés de leur prestige. La voie fluviale du Peï-ho, c'était la porte d'honneur : la voie détournée de Pehtang, c'était la porte de service. Aux Occidentaux on n'ouvrait que la porte de service : de la sorte, les « Barbares », que par malheur on ne pouvait tout à fait exclure, apparaîtraient aux peuples de la Chine, non comme des égaux venant ratifier une convention d'État à État, mais comme des vassaux venant rendre hommage au Céleste Empereur et solliciter de lui, à titre de faveur, quelque humiliant octroi.

L'accord s'étant établi entre Paris et Londres, les deux puissances préparèrent leurs effectifs. Pour une expédition aussi longue et sujette à tant de hasards, il importait de n'enrôler que des hommes aguerris, aptes à toutes les fatigues, animés du véritable esprit militaire qui non seulement se prête aux entreprises lointaines, mais les accepte joyeusement. Le 7 novembre 1859, une circulaire ministérielle, adressée aux chefs de corps, provoqua les demandes volontaires, et ces demandes furent si nombreuses, surtout dans les rangs inférieurs, qu'on put choisir, entre tous, les soldats les plus solides, les officiers les plus éprouvés[6]. De la sorte fut formé un corps de huit mille hommes environ, composé, outre les troupes spéciales, de deux régiments d'infanterie de ligne, d'un régiment d'infanterie de marine, d'un bataillon de chasseurs à pied, et réparti en deux brigades, placées sous les ordres des généraux Jamin et Collineau[7]. Le commandement en chef fut confié au général Cousin Montauban, ancien officier d'Afrique, un peu âgé, car il avait déjà soixante-quatre ans, pour une tâche si pleine d'imprévu, ayant de plus fait toute sa carrière dans la cavalerie, ce qui ne semblait guère le désigner à diriger une expédition au-delà des mers. Entre ses mains furent d'abord concentrés tous les pouvoirs, non seulement militaires, mais de l'ordre naval et diplomatique. Les troupes étant rassemblées, le général en chef leur annonça, dans un ordre du jour solennel jusqu'à la pompe, l'effort que le pays attendait de leur valeur. « Votre tâche est grande, leur dit-il, et belle à remplir : mais le succès est assuré par votre dévouement à l'Empereur et à la France. Un jour, en rentrant dans la mère patrie, vous direz avec orgueil à vos concitoyens que vous avez porté le drapeau national dans des contrées où la Rome immortelle, au temps de sa grandeur, n'a jamais songé à faire pénétrer ses légions[8]. » La préparation de l'entreprise valut mieux que cette rhétorique. Le général Montauban démentit bien vite les craintes que sa nomination avait éveillées. Il déploya, malgré son âge, une activité toute juvénile et surtout révéla une entente peu commune des besoins du soldat. Munitions, vivres, effets de campement, service médical, installation à bord, hygiène et passe-temps même pendant la longue traversée, tout fut prévu avec la sollicitude éclairée d'un chef attentif à prévenir les maladies, les privations, la nostalgie, à entretenir la santé, le bon esprit, la bonne humeur, à s'assurer, en un mot, contre les influences si diverses qui énervent les armées et les amoindrissent au point de les fondre, même avant le premier combat. — Tandis que cette organisation se poursuivait, les Anglais, de leur côté, réunissaient leurs forces. Bien que leurs effectifs dussent s'élever à un chiffre total de plus de douze mille hommes, leur tâche était plus aisée que la nôtre. C'est qu'ils pouvaient tirer de la colonie du Cap ou de l'Hindoustan la plupart de leurs bataillons, en sorte que la distance, vraiment effrayante pour nous, se trouvait pour eux abrégée de plus de moitié. En outre, ces bataillons se composaient en partie de troupes indiennes encadrées dans des cadres britanniques et, par conséquent, d'hommes déjà acclimatés. Enfin les nombreux établissements anglais créés sur les côtes de Chine assuraient à nos alliés une précision de renseignements, une abondance de ressources qui, dans la suite, nous feraient souvent envie. C'est au lieutenant général Hope Grant, officier vieilli dans le service des colonies, qu'avait été remis le commandement en chef. Mais dans la conduite de l'entreprise, ce n'est pas à lui qu'appartiendra la principale influence. Elle sera exercée plus tard par l'ambassadeur britannique, lord Elgin, personnage hautain, quoique sous des formes très courtoises, actif, absolu autant que résolu, en qui se personnifieront tous les défauts et toutes les qualités de ses compatriotes, qui aspirera à conduire non seulement la diplomatie, mais l'armée, non seulement les affaires de son pays, mais par surcroît les nôtres, et qui, par humeur impérieuse et puissance de vouloir, y parviendra quelquefois.

Le corps expéditionnaire fut embarqué à Toulon au mois de décembre et fut dirigé vers la Chine par la longue route du cap de Bonne-Espérance. Les relâches seraient Ténériffe, le Cap, Singapour. Jaloux de devancer sa petite armée et de surveiller lui-même les premières mesures d'installation, le général Montauban prit avec son état-major la voie abrégée de l'Égypte et de Suez. Parti de Marseille le 12 janvier 1860, il était le 26 février à Hong-Kong, le 12 mars à Shanghaï. Trois jours avant soir arrivée dans cette dernière ville, M. de Bourboulon avait, d'accord avec sir Bruce, adressé à la cour de Pékin un ultimatum dont le rejet marquerait le commencement des hostilités. Les représentants des puissances alliées exigeaient de la Chine des excuses formelles pour la dernière attaque devant les forts du Peï-ho ; ils réclamaient, à titre de réparation, une indemnité de guerre ; ils stipulaient enfin que les ratifications de la paix seraient échangées à Pékin. La réponse ne se fit pas attendre ; ce fut le refus de toute réparation, le refus de toute indemnité. Vis-à-vis des deux puissances, le gouvernement chinois ne tenait point d'ailleurs un langage tout à fait identique : vis-à-vis de la France, il jouait la surprise, désavouait toute cause de lutte, affectait de croire que notre flotte et nos effectifs étaient demeurés étrangers aux événements du Peï-ho. A l'égard de l'Angleterre, le ton était plus hautain et le mépris des formes ordinaires allait jusqu'à l'insolence[9]. Différence curieuse à noter : car elle se retrouvera plus d'une fois dans les négociations ultérieures, soit que, dans la Grande-Bretagne, la Chine pressentît un ennemi plus dangereux, plus envahissant, par conséquent plus haïssable, soit que, par cette ruse un peu grossière, elle se flattât de desserrer les liens de l'alliance et peut-être de les dénouer.

Avec la réponse de la Chine s'évanouissait la dernière chance d'accommodement. Installé seul à Shanghaï sur les concessions européennes en attendant ses troupes, le général Montauban travaillait activement à la préparation de la guerre, mais non sans mécompte ni sans contretemps. L'un des principaux soucis était de compléter le matériel de l'armée. L'emplacement fut choisi pour un hôpital temporaire. Des marchés furent passés pour la fourniture de vêtements légers aussi indispensables dans le sud de la Chine que le seraient plus tard dans le nord les chaudes capotes de laine en usage en France. Un millier de coolies furent loués pour les corvées et les transports. Le plus difficile fut de s'assurer des chevaux : la Chine n'en produisait guère ; après beaucoup de peine, on parvint à s'en procurer au Japon, et à assez haut prix, quoiqu'ils fussent de petite taille et de chétive apparence. L'impatience des Anglais à commencer les opérations ajoutait aux difficultés administratives ou militaires un autre embarras : nos alliés aspiraient surtout à occuper l'île de Chusan, située presque en face de Ning-Po et sur laquelle ils avaient peut-être des vues pour l'avenir : après quelques objections, Montauban se prêta à l'entreprise, et l'île fut occupée sans coup férir par deux régiments d'infanterie anglaise, aidés d'un petit détachement de notre infanterie de marine. Sur ces entrefaites, un courrier venu de France apprit au général que ses attributions étaient modifiées : il demeurait commandant en chef, mais de l'expédition seulement, tandis que la marine aurait un chef indépendant en la personne du vice-amiral Charner. Dans le même temps, la France et l'Angleterre expédiaient en Chine, l'une le baron Gros, l'autre lord Elgin, avec pleins pouvoirs diplomatiques. Il y aurait donc parmi les alliés six autorités distinctes : Montauban et sir Hope Grant pour les forces de terre ; l'amiral Charner et l'amiral Hope pour les forces navales ; le baron Gros et lord Elgin pour les négociations. Cette multiplicité d'agents, égaux pour ainsi dire entre eux, ne nuirait-elle pas à la rapidité et à l'ensemble des décisions ? Comme le mois d'avril s'avançait, une autre préoccupation, celle de l'arrivée de ses troupes, s'imposa au général en chef. Sa situation, à mesure que les délais se prolongeaient, devenait assez bizarre. Entre la Chine et les puissances occidentales, l'état de guerre existait. Déjà les Anglais avaient déployé leurs bataillons à Hong-Kong, à Shanghaï, à Chusan. Quant à lui, il en était encore à attendre son armée. Avec une hâte un peu fiévreuse, il calculait les relâches, comptait les distances, interrogeait du regard les flots ; et parfois son impatience se nuançait d'anxiété quand il songeait aux maladies, aux tempêtes, aux avaries de toute sorte qui pouvaient entraver cette navigation de cinq mois.

Aussi l'impression d'allégement fut grande quand, vers la fin d'avril, une dépêche du général Jamin apporta des nouvelles précises de la flotte. Le 1er mai, arrivèrent dans la rade de Woosung, voisine de Shanghaï, l'Entreprenante et la Garonne. Les autres bâtiments se succédèrent à quelques jours d'intervalle, sans que la longueur de la traversée parût avoir altéré la santé des soldats. « Nous avons été secoués comme des noix dans un sac », disaient-ils gaiement. A cela près ils se portaient bien. Seule, la frégate à voiles la Vengeance faisait exception : elle avait perdu une dizaine d'hommes en route et débarqua près de cent cinquante scorbutiques[10]. Vers la fin de mai, tous les transports étaient réunis dans les eaux de Shanghaï, sauf l'Isère qui avait échoué près d'Amoy, le Duperré qui était parti un peu en retard de Toulon, et enfin la Reine des Clippers qui, partie en retard aussi, devait être, à quelques jours de là, dévorée par un incendie en face de Macao, sans qu'on pût sauver autre chose que les troupes et l'équipage. En dépit de ces contretemps, les généraux alliés disposaient dès lors d'une force totale de dix-huit mille hommes à peu près. Rien ne retardait plus l'ouverture des hostilités.

Les instructions militaires du général Montauban lui prescrivaient de prendre pour lieu de rassemblement du corps expéditionnaire, soit l'île Chusan, soit un point quelconque de la côte le long du golfe du Petchili. De là, les deux armées, transportées de nouveau par la flotte à travers le golfe, aborderaient non loin de l'embouchure du Peï-ho. Par coup de force ou capitulation, elles se rendraient maîtresses des forts, dits forts de Takou, situés aux bouches de la rivière, et cela afin que la vengeance s'exerçât aux lieux mêmes où avait été subi l'affront. Les alliés remonteraient ensuite le Peï-ho jusqu'à la grande ville de Tien-tsin. De Tien-tsin marcheraient-ils sur la capitale ? La responsabilité de cette grave décision était laissée aux commandants en chef. Mais on ne prévoyait point, on ne voulait pas prévoir une telle extension de la guerre ; on jugeait au contraire que, Tien-tsin fortement occupé, les Chinois intimidés viendraient à composition, et sans aucune des arrière-pensées qui avaient rendu vaines les dernières négociations.

Ce plan fut fidèlement suivi. Après une ou deux semaines de relâche, les navires, reprenant leur marche vers le nord, abordèrent à la presqu'île de Tché-fou, située sur le golfe du Petchili et récemment reconnue par le contre-amiral Protet. Le débarquement et l'installation des bivouacs s'achevèrent sans qu'aucune force indigène se montrât. De leur côté, les Anglais s'établirent avec la même facilité à Talien-houan. Quelques bataillons avaient cependant été laissés à Shanghaï, non en vue de la guerre, mais afin d'assurer la sécurité de la cité. Une révolte terrible déchirait en effet la Chine en ce temps-là et menaçait surtout cette portion de l'Empire. Les insurgés, maîtres de plusieurs grandes villes et marchant sous diverses bannières, se signalaient, disait-on, par toutes sortes d'excès, meurtres, pillage, incendies. Justement inquiets pour leurs personnes et leurs comptoirs, les négociants européens sollicitaient la sauvegarde des troupes de l'Occident, et (ce qui était plus inattendu) les autorités chinoises joignaient leurs prières à celles des résidents anglais, français, américains. « Nous venons faire la guerre à la Chine, disait Montauban confondu, et voici qu'à Shanghaï les Chinois nous supplient de les protéger. » Chose étrange, en vérité ! Mais ce n'était pas la dernière surprise d'une expédition qui devait être féconde en événements imprévus.

De la presqu'île de Tché-fou aux bouches du Peï-ho, lieu des opérations prochaines, la distance était de soixante-quinze lieues. Sur quel point précis de la côte les alliés aborderaient-ils pour marcher à l'assaut des forts ? Dès le mois de mai, une reconnaissance, faite par le contre-amiral Protet, avait conclu à une descente au sud du Peï-ho et sur la rive droite du fleuve. Plus tard, le 18 juin, à la suite d'une conférence entre les chefs, il avait été convenu que les deux armées aborderaient séparément : les Français au sud, les Anglais au nord de la rivière. Au commencement de juillet, une nouvelle exploration, dirigée par le capitaine de vaisseau Bourgeois et par le lieutenant-colonel Schmitz, vint encore modifier les plans. Il fut constaté qu'au sud, c'est-à-dire sur la rive droite, l'état des terrains, modifiés par les dernières marées et absolument marécageux, rendait le débarquement tout à fait impossible. En revanche, à quelques lieues au nord du Peï-ho, un cours d'eau peu considérable qu'on appelait le Pehtang-ho se déversait dans la mer près de Pehtang. Pehtang, on s'en souvient, était cette petite ville où, d'après les Chinois, nos ambassadeurs auraient dû débarquer l'année précédente. En cet endroit, la nature du sol semblait un peu moins défavorable à une descente : car, au-delà d'un large banc de vase, s'étendaient des terrains plus secs et plus résistants. Le 19 juillet, après une dernière délibération, il fut décidé que ce point serait celui où l'on aborderait.

Du 20 au 25 juillet, les troupes, refaites par leur séjour à terre, furent de nouveau embarquées, mais cette fois pour quelques jours seulement. Les Français emmenaient six mille hommes, non compris les coolies, les Anglais dix mille. Avec les généraux prirent passage les deux ambassadeurs, le baron Gros et lord Elgin, l'un et l'autre récemment arrivés d'Europe, mais dans des dispositions si différentes qu'elles offraient le plus singulier des contrastes. Très élevé en dignité, assez versé dans les affaires de l'Extrême-Orient qu'il avait déjà maniées, mais fort avancé en âge et avide de repos, l'ambassadeur de France devait incliner à restreindre l'entreprise bien plus qu'à la mener à fond. Tout le portait à la modération, et ses vieux ans qui lui faisaient durement sentir la fatigue, et les désillusions d'une longue vie qui cadraient mal avec les vastes pensées, et la crainte de travailler pour l'Angleterre dont les intérêts commerciaux surpassaient les nôtres au point de les absorber. Tout autre était lord Elgin, aussi dispos de corps que d'esprit, prêt à accompagner l'armée à cheval et presque à la devancer, aussi absolu dans les négociations qu'eût pu l'être un chef de corps dans le commandement, bien décidé à pousser jusqu'au bout les conséquences des victoires futures, non seulement résolu à humilier la Chine, mais attentif à épier ses dissensions intérieures pour prendre opportunément parti selon l'occasion, rêvant démembrement, suzeraineté, conquête, se disant par intervalles qu'après tout le Céleste Empereur n'était pas plus révéré que jadis le Grand Mogol, et laissant échapper parfois dans ses dépêches quelque chose de ses pensées ou de ses rêves.

Le 28 juillet, les deux escadres se rallièrent près d'un groupe d'îlots, qu'on appelle les îles Slia-lui-tien. Le 30, elles vinrent mouiller à peu de distance de l'embouchure du Pehtang-ho. Un canot de la marine, monté par quelques officiers, s'engagea hardiment dans la rivière pour en étudier les défenses. Puis la corvette le Duchayla, descendant vers le sud, procéda à une dernière exploration des bouches du Peï-ho. Pendant ce temps, du pont des navires on observait la côte, côte basse, triste, plate, et qui, dans les jours de grande marée, devait être envahie par les flots. Au bord du rivage s'étendaient les bancs de vase, mêlés de flaques d'eau, que nos officiers avaient naguère relevés : sur le littoral aucune trace d'habitation. A deux ou trois kilomètres dans l'intérieur, émergeait du sol une sorte de digue étroite qui courait de l'est à l'ouest : c'était une chaussée qui, partant de Pehtang, s'enfonçait dans les terres et, rejoignant le Peï-ho en amont des forts, se dirigeait sans doute vers Pékin. Les regards se tournaient avec curiosité vers cette route qui sûrement serait celle que suivrait l'armée pour prendre à revers les défenses chinoises, et pénétrer dans le pays inexploré : à l'aide de longues-vues, on aperçut plusieurs chariots qui se croisaient ; d'où l'on conclut que la voie serait assez large pour le transport des bagages et de l'artillerie. Comme on calculait tout cela, le canot revint : les rives du Pehtang-ho étaient désertes : aucunes patrouilles tartares ; quelques pêcheries, et c'était tout. Aux abords de Pehtang, située sur la rivière à quelque distance de son embouchure, les explorateurs n'avaient rencontré aucun indigène qu'ils pussent interroger. Peu après, les marins du Duchayla rallièrent à leur tour le reste de l'escadre : ils rapportèrent que les barrages leur avaient paru accrus, et que les forts semblaient puissamment armés du côté de la mer ; mais ils doutaient que, du côté de la terre, l'appareil de la défense fût aussi perfectionné, ce qui était un argument de plus pour l'attaque de revers qu'on méditait.

Le 1er août, comme le temps, peu favorable les jours précédents, devenait meilleur, les escadres se rapprochèrent de la côte. Les troupes anglo-françaises, destinées à former le premier convoi de débarquement, descendirent dans les canots et les jonques que remorquèrent les chaloupes à vapeur. Montauban, malgré son âge avancé, ne voulut laisser à personne l'honneur de le précéder sur la terre ennemie. Il prit place dans l'un des canots, puis, à une cinquantaine de mètres du littoral, sauta dans l'eau qui le couvrait jusqu'au-dessus des genoux, et, suivi de ses officiers ainsi que d'un détachement de chasseurs à pied, se dirigea vers le rivage. Les Anglais l'imitèrent, sans beaucoup d'entrain, mais ne voulant pas se laisser dépasser. Après avoir franchi les dernières vagues et traversé la zone vaseuse, presque aussi incommode que l'eau de mer, on atteignit enfin une surface sèche et résistante. Alors, au milieu des acclamations des Français et des hourras des Anglais, les drapeaux des deux nations furent plantés en terre, en signe d'occupation. Ainsi commençait la guerre, guerre fantastique par l'éloignement, et surtout par l'imprévu : car tout était nouveau pour nos yeux, et cette côte naguère ignorée, et cet immense empire qu'aucune armée européenne n'avait jamais foulé, et ce Pehtang-ho que les cartes relevaient à peine, et cette bourgade de Pehtang qui apparaissait sous les rayons du soleil déjà déclinant, avec ses deux fortins muets, avec ses pauvres maisons mornes et silencieuses, soit que les habitants se fussent cachés dans les lieux les plus secrets de leurs demeures, soit qu'à la nouvelle de l'invasion, ils se fussent enfuis éperdus devant les hôtes à la fois dédaignés et redoutés de l'Occident.

Ce silence pouvait cacher quelque piège. Comme le jour baissait rapidement, le lieutenant-colonel Dupin se hâta de rassembler une petite escorte et, sans perdre de temps, pénétra jusque dans la bourgade. Quelques Chinois y étaient restés, mais semblaient inoffensifs et plus empressés à demander grâce qu'à se défendre. Avec une hardiesse qui touchait à la témérité, les explorateurs se hasardèrent jusque dans les fortins. Ils les trouvèrent évacués, et sans autre armement que deux ou trois canons en bois cerclés de fer abandonnés sur les remparts. Malgré cet examen rassurant, on craignait les mines, et non sans raison : car le lendemain, on découvrit de petites machines explosibles que les sapeurs du génie furent assez heureux pour détruire sans accident.

Pehtang était le lieu le moins propice pour un séjour prolongé. Peu de végétation ; point d'eau potable ; des approvisionnements difficiles ; un sol marécageux d'où s'exhalaient des émanations tellement pestilentielles qu'elles engendrèrent bientôt quelques cas de fièvres et de diarrhées. Les embarras du débarquement et la persistance des pluies retardèrent le départ plus qu'on ne l'eût voulu. Enfin, le 12 août, les alliés quittèrent l'infecte bourgade, avec l'espérance de ne la revoir jamais. On s'engagea d'abord sur la chaussée, déjà reconnue le 3 août par le général Collineau, et qui inclinait vers le Peï-ho, puis de là sur Tien-tsin. La marche, au début, fut pénible sur la digue glissante qui dominait une vaste plaine envahie en partie à marée haute. Au bout de sept ou huit kilomètres, le sol s'éleva insensiblement, et devint plus favorable aux charrois et à l'artillerie ; bientôt se montrèrent d'assez riches cultures et même des jardins, singulier contraste avec l'aspect désolé de Pehtang. Point d'ennemi, si ce n'est quelques éclaireurs tartares, armés de lances, qui galopaient loin de nous, se rapprochaient, puis s'éloignaient soudain, et faisaient penser aux cavaliers des goums arabes. A droite de la route apparaissaient, en assez grand nombre, des tertres de forme conique qui marquaient d'anciennes sépultures, et rappelaient aux vieux soldats de Crimée d'autres tumuli à peu près pareils, vus jadis dans la Dobrudscha ; on contemplait ces monticules avec curiosité, avec crainte aussi, car ils auraient pu fournir d'excellents abris pour une guerre de surprise. Vers le milieu du jour, on atteignit le village de Sin-ko, en avant duquel quelques redoutes peu importantes furent occupées sans grande résistance. Le surlendemain, au village de Tang-ko, un autre ouvrage, celui-là édifié moins grossièrement et constituant une sorte de camp retranché, fut emporté après un engagement assez vif, mais peu meurtrier pour les nôtres à cause de la défectuosité du tir ennemi. Devant nous coulait à pleins bords, à travers la plaine basse, le Peï-ho, sillonné par des jonques qui en jalonnaient le cours. Sur notre gauche et en aval, c'est-à-dire en retour vers la mer, se montraient les forts, les estacades, en un mot, tous les lieux témoins de l'échec que nous avions mission de venger.

 

III

Les forts, dits forts de Takou, étaient au nombre de quatre, accouplés deux à deux sur chaque rive. Deux d'entre eux se dressaient au bord de la mer ; les deux autres, plus rapprochés de nous, avaient été érigés un peu en arrière, et enfilaient le cours du fleuve. Ils étaient construits à l'européenne et paraissaient assez bien pourvus. On ne pouvait guère douter qu'ils ne fussent énergiquement défendus. A. la vérité, dès l'époque du débarquement, diverses communications avaient été adressées à nos ambassadeurs, d'abord par l'entremise du ministre de Russie, le général Ignatieff, puis par l'intermédiaire du représentant des États-Unis, M. Ward, et enfin par le gouverneur même de la province. Mais ces messages, qui ne formulaient aucune promesse de réparation, paraissaient avoir pour but de gagner du temps bien plus que d'assurer la paix. Au camp de Sin-ko, dans les bagages des chefs chinois fugitifs, toute une liasse de documents avait été saisie où se révélait, à côté de certaines tendances pacifiques, l'animosité du parti de la guerre : parmi ces pièces était une proclamation qui mettait à prix la tête des « barbares », et graduait savamment les salaires suivant le rang des victimes[11].

Les renforts en matériel et en artillerie étant arrivés de Pehtang, l'attaque fut fixée au 21 août. Il fut convenu qu'elle commencerait par celui des forts de la rive gauche qui était le plus rapproché de nous. A cinq heures du matin s'ouvrit le feu des batteries alliées. Il durait depuis deux heures sans résultat très notable, quand une formidable explosion retentit derrière le parapet. Dès ce moment, les pièces ennemies ripostèrent avec plus de mollesse, et les coups espacés parurent accuser quelque découragement. Attentif à l'occasion, le général Collineau fit avancer trois compagnies du 102e de ligue et, les abritant derrière une levée de terre, les disposa pour l'assaut. Les obstacles étaient grands, et eussent été sans doute insurmontables en face d'un ennemi moins inhabile à manier son artillerie. Ils consistaient en trois fossés pleins d'eau, puis en un rang de palissades de bambous fixées en avant des murailles ; les murailles elles-mêmes n'avaient été que faiblement entamées par le feu des batteries. L'élan des troupes rendit vaines ces défenses. Les fossés furent franchis, les palissades rapidement abattues à coups de hache. Puis les coolies ayant fixé les échelles, les plus hardis d'entre les nôtres s'élevèrent jusqu'au talus des remparts. Alors commença une nouvelle phase de la lutte. A leur feu presque inoffensif, tant il était mal dirigé, les Chinois, serrés de près, substituèrent une sorte de corps à corps, usant de leurs piques, de leurs sabres, de leurs flèches, saisissant au hasard tous les obstacles, roulant à la main les pierres et les boulets sur l'assaillant, et tantôt le rejetant dans le fossé, tantôt l'attirant à lui à travers les embrasures. Dans l'intérieur même de l'ouvrage, la résistance se prolongea quelque temps, jusqu'à ce qu'enfin l'ennemi, écrasé par les compagnies de soutien venues au secours de la colonne d'assaut, débordé par les Anglais, refoulé de tous côtés, terrifié par l'étendue de ses pertes, s'enfuit par toutes les issues et nous abandonna la forteresse remplie de ses blessés et de ses morts.

Le succès était grand, mais assez chèrement acheté. Nous avions près de deux cents hommes tués, blessés ou contusionnés, et les pertes des Anglais égalaient les nôtres. Les autres ouvrages offriraient-ils la même résistance ? Cette pensée ne laissait pas que d'inspirer quelque souci. A deux heures de l'après-midi, après une courte halte, les alliés se portèrent vers le second fort de la rive gauche, distant de deux kilomètres environ et situé sur le bord de la mer. Contre toute attente, l'artillerie de la forteresse demeura muette et les assaillants purent, sans échanger un seul coup de feu, s'avancer jusqu'au bord du fossé. Toutes les issues étaient fermées ; nul ne se montrait sur les remparts ; aucun signe soit de défense, soit de capitulation. Ainsi qu'ils avaient fait le matin devant le premier fort, les alliés dressèrent les échelles et gravirent les murailles, non sans défiance, ni sans crainte de quelque redoutable surprise. Comme ils venaient de franchir le talus, un spectacle inouï les laissa partagés entre la stupéfaction et la joie. A l'intérieur de l'ouvrage, trois mille Tartares, dépouillés de leurs armes, blottis les uns contre les autres, et portant sur leur visage les traces de la plus vive terreur, suppliaient par signes qu'on épargnât leur vie. Les alliés n'eurent plus qu'un embarras, celui du nombre des prisonniers qu'on ne pouvait ni fusiller, ni nourrir, ni garder.

Cependant, sur la rive droite du Peï-ho, les deux autres forts se dressaient, intacts encore et bien armés. La même bonne fortune compléta la victoire. Deux officiers de l'état-major, le commandant Campenon et le capitaine de Cools, accompagnés du major Anson et de deux interprètes anglais, M. Parkes et M. Lookes, se jetèrent dans une jonque, traversèrent le fleuve et allèrent sommer les chefs ennemis de se rendre. Longtemps on parlementa. Les Chinois consentaient à laisser libre le passage de la rivière, mais se refusaient à livrer ce que les Européens n'avaient pas conquis. En certaines conjonctures, l'audace est aussi opportune que la douceur est périlleuse : habilement conseillés par l'interprète Parkes, les délégués des alliés poussèrent la hauteur jusqu'à l'arrogance, et leurs menaces achevèrent d'abattre les Chinois déjà démoralisés par leur récent échec. Bien avant dans la soirée, une convention fut conclue qui remettait en notre pouvoir tous les ouvrages sans exception ainsi que leur matériel. Déjà plusieurs compagnies de notre infanterie de marine et de fusiliers anglais avaient abordé sur la rive droite. Quelques heures plus tard, elles prenaient possession des forts qu'abandonnaient les Tartares en désordre. C'est ainsi que, le 22 août 1860, à l'aube du jour, le cours du Peï-ho était libre, et l'échec de 1859 réparé.

 

IV

A soixante kilomètres en amont sur les rives du Peï-ho, s'élevait l'importante cité de Tien-tsin qui, par le canal impérial, communiquait directement avec Pékin. L'occupation de Tien-tsin, ce serait la consécration et la récompense de la victoire. Sans doute, ce serait aussi la paix : car les Chinois, terrifiés par la prise de leurs forts, voudraient à tout prix éloigner de leur capitale un ennemi si funeste à leur prestige et à leur empire.

Au plus tôt il fallait atteindre la grande ville. Les Anglais le comprirent, et le comprirent si bien que, dans leur empressement, ils parurent ne plus se souvenir qu'ils avaient des alliés.

Dès le 22 août, l'amiral britannique Hope, les barrages étant détruits, vint mouiller devant les forts conquis. Le lendemain, la marée étant favorable, il monta sur le Coromandel, se fit accompagner d'une petite division de cinq canonnières et, sans prévenir les autorités françaises, s'engagea dans la rivière. Dans sa hâte, il ne s'enquit même point s'il rencontrerait quelque obstacle. La fortune favorisa, plus qu'elle ne le méritait, cette course précipitée. Le long des berges, les habitants des villages sortaient de leurs demeures et, avec une curiosité ébahie, regardaient filer les steamers : nulle part ne se révélait aucun signe d'hostilité. Vers deux heures, on passa sous les forts de Shwang-Keang : ils étaient déserts et désarmés. A la chute du jour, on fit halte non loin de Tien-tsin. Là survinrent quelques notables de la ville, venus, disaient-ils, pour rendre hommage aux commandants alliés. Ils furent interrogés par M. Parkes, cet interprète anglais dont nous avons déjà mentionné le nom et qui, par son expérience des mœurs et de la langue chinoises, devait jouer en cette campagne un si grand rôle. On reçut d'eux les informations les plus rassurantes. Aucun des ouvrages naguère aménagés par Sang-ko-lin-sin ne serait défendu : Sang-ko-lin-sin lui-même était en fuite ; il avait passé la veille près de Tien-tsin, accompagné de deux cents cavaliers, et, cachant la honte de sa défaite, s'était enfoncé dans l'intérieur. Le 24, dès le matin, l'amiral anglais entra dans la cité au milieu d'une population paisible, favorable même. Charmé de se montrer seul, il harangua les autorités, afficha une proclamation conciliante, fit arborer sur les édifices publics le drapeau de la Reine, puis le pavillon français que volontiers on eût oublié. Pendant ce temps, l'amiral Charner, fort dépité qu'on l'eût devancé, remontait à son tour le Pei-ho, aussi vite que le permettaient les sinuosités du fleuve : malgré ses efforts, il n'arriva que quelques heures après son collègue. Deux jours plus tard, le gros du corps expéditionnaire atteignit Tien-tsin et s'établit près de la ville sans y entrer. Telles étaient les dispositions, que l'interprète Parkes put visiter à pied, seul et sans encombre, les rues de la cité. Les Chinois avaient éloigné leurs femmes ou les avaient cachées en lieu sûr ; mais toutes les boutiques demeuraient ouvertes. Un comité, formé pour le ravitaillement de l'armée chinoise, se mit, avec une paisible indifférence, au service des Européens Dans les environs, les villageois préparèrent avec empressement les greniers ou granges destinés au logement des troupes. Sur les murailles, les proclamations hostiles de Sang-ko-lin-sin furent arrachées. Quelques-unes seules restèrent, vieilles de quelques jours ; elles annonçaient que les Barbares avaient été défaits, qu'ils imploraient la paix, que les habitants pouvaient être tranquilles. Les habitants étaient en effet tranquilles, mais sous le drapeau des alliés. Qui se souciait encore de Sang-ko-lin-sin ? L'un des jours suivants, un des hauts fonctionnaires chinois communiqua à M. Parkes, en signe de dispositions favorables, un édit impérial qui privait le fameux général « de son aigrette à trois plumes de paon, de sa position honoraire dans la garde, de son commandement en chef de la bannière bleue mandchoue ». « C'était, disait le décret, une légère punition[12]. »

Si on avait dû juger les coutumes du Céleste Empire d'après celles de l'Europe, on eût été bien près de la paix. Dès le 23 août, encore à bord du Duchayla, le baron Gros avait reçu du vice-roi du Petchili un message qui la laissait pressentir. Avec un singulier mélange de naïveté et de platitude, le vice-roi confessait la récente défaite. « Comme les armées de votre noble Empire, disait-il, se sont emparées des forts qui servaient à notre défense, elles ont prouvé ainsi leur grande habileté dans l'art de la guerre, et nos troupes ont dû s'avouer vaincues : donc il est inutile de continuer la lutte[13]. » La dépêche se terminait par l'annonce d'un plénipotentiaire envoyé de Pékin pour traiter. Le 26 août, à son arrivée à Tien-tsin, le baron Gros connut le nom du haut-commissaire. C'était Kwei-liang, ministre de l'Empire. Le baron Gros accueillit la nouvelle avec faveur. Le haut rang de Kwei-liang semblait une garantie de pourparlers sincères. On savait que ce personnage avait toujours soutenu la politique de la paix. Kwei-liang d'ailleurs n'était pas un inconnu ; déjà il avait négocié le traité de 188, et sans doute il aurait à cœur de rendre définitive l'œuvre à laquelle, une première fois, il avait attaché son nom. Quelles que fussent les apparences, le baron Gros voulut se mettre en garde contre la duplicité traditionnelle des Chinois. Dans cette pensée, après avoir répondu aux ouvertures qui lui étaient faites, il envoya au conseil de l'Empire copie de sa réponse. De la sorte, la cour de Pékin ne pourrait alléguer l'ignorance ou se dérober. De toutes les précautions diplomatiques, aucune n'était plus sage ni plus justifiée[14].

Tout sembla d'abord marcher à souhait. Le baron Gros, visiblement désireux de la paix, inclinait à la conciliation son collègue anglais : puis, dans ses dépêches au général Montauban, il l'exhortait à s'abstenir de toute rigueur dans les lieux occupés, à se garder de toute démonstration hostile contre la capitale et surtout de toute intervention dans les affaires intérieures du pays[15]. Kwei-liang, étant arrivé le 31 août à Tientsin, s'appliqua de son côté à tenir le langage le meilleur, le plus rassurant. A l'entendre, les récentes hostilités ne pouvaient être que le résultat d'un malentendu : à peine se décidait-on à y croire, tant un pareil conflit semblait invraisemblable ! Encore un peu, et il aurait affirmé que les fusils ou les canons n'étaient partis que par hasard. Au plus vite, il fallait effacer les traces de ce mauvais rêve et non seulement signer un traité, mais encore, disait le plénipotentiaire chinois, « établir les bases d'une paix éternelle ». Les ministres de France et d'Angleterre n'en demandaient pas tant. Ils se contentaient de réclamer la confirmation du traité de Tien-tsin passé en 1858, des excuses pour l'affront fait à notre pavillon aux bouches du Peï-ho, et, en outre, une indemnité de guerre. Enfin les ratifications seraient échangées à Pékin, où les ambassadeurs seraient admis à se rendre dans un appareil digne de leur rang et de leur pays. Avec le plus louable empressement, Kwei-liang concéda tout. A peine débattit-il faiblement le chiffre de l'indemnité et éleva-t-il quelque objection sur l'importance du corps de troupes qui accompagnerait à Pékin les ambassadeurs. Après une très légère discussion, l'escorte fut fixée à mille hommes pour lord Elgin et à un nombre égal pour le baron Gros, qui, volontiers, se fût contenté d'un plus modeste cortège. Cependant la nouvelle des négociations s'était répandue dans les camps, et la perspective fantastique de l'entrée à Pékin exaltait toutes les têtes. C'était à qui ferait partie de l'escorte d'honneur. Dans cet espoir, chacun fourbissait ses armes, apprêtait ses uniformes, faisait reluire ses équipements. Déjà les deux interprètes anglais et français, M. Parkes et M. de Meritens, se disposaient à partir pour la capitale afin d'assurer les logements et de préparer la réception.

Avec les Chinois, oui ne veut pas dire oui, non ne veut pas dire non. Ils sont pleins de ruses à la fois raffinées et transparentes, de savantes roueries déguisées sous la naïveté, et excellent à déconcerter leurs ennemis, tantôt par leur effronterie tranquille, tantôt par leur obséquiosité. Nul peuple ne sait mieux, quand il a perdu une partie, persuader aux autres et se persuader à lui-même qu'il ne l'a pas engagée. Tout favorise leurs fourberies, et l'aisance extraordinaire avec laquelle ils se désavouent mutuellement, et les longues distances qui permettent aux dépêches de se croiser ou de se perdre, et les difficultés de la langue qui laissent toute latitude pour récuser les interprètes ou alléguer qu'on ne s'est pas compris. La fausseté d'ailleurs s'exerce doublement, et vis-à-vis de l'ennemi qu'on trompe, et vis-à-vis du maître qui ne doit jamais soupçonner qu'il n'a point triomphé. Nous allions faire l'expérience de cette diplomatie que la force brutale rend seule maniable, et alors jusqu'à la platitude.

Le 6 septembre, le baron Gros venait de clore une dépêche au général Montauban pour lui annoncer la conclusion définitive, quand, à une heure fort avancée de la soirée, un bruit à peine croyable lui parvint. Kwei-liang, ce négociateur si élevé en dignité, n'avait point, pour traiter, les pleins pouvoirs dont il s'était vanté, et il l'avait, disait-on, confessé à M. Parkes. Le lendemain, dès le matin, l'un des secrétaires de l'ambassade, M. de Bastard, accompagné de M. de Meritens et d'un prêtre, M. l'abbé Delamarre, se rendit auprès du ministre chinois. Alors commença une scène de supercheries, assez grossière et en même temps assez osée. Kwei-liang essaya d'abord de se dire absent ou invisible. Quand il parut, ce fut en affectant une extrême faiblesse, et un état de maladie qui rendrait cruelles de longues interrogations. Comme les délégués insistaient, il s'ingénia à ne pas répondre, s'appliqua fort à détourner l'entretien, puis, les demandes ne pouvant plus être éludées, il invoqua derechef sa lassitude, son grand âge, et sembla tomber en une sorte de pâmoison. « Ce fut une vraie mise en scène », disait en sortant M. de Bastard indigné. Enfin Kwei-liang, poussé à bout, déclara qu'il avait bien le sceau impérial, mais non les pleins pouvoirs : il allait d'ailleurs les demander à Pékin, et, ajoutait-il en reprenant tout son aplomb, il ne doutait pas qu'ils ne lui arrivassent incontinent.

Ainsi toute la négociation n'avait été qu'un leurre. On devine la colère de lord Elgin. L'excellent baron Gros ne fut pas moins irrité, et, comme il avait un vif souci de la dignité de son pays, il fit au pseudo-plénipotentiaire la réponse qu'il méritait. La tactique des Chinois commençait à se découvrir. Ils ne songeaient qu'à gagner du temps, qu'à laisser venir l'hiver, aussi brusque et aussi rude dans ces régions que l'été y est accablant. Que deviendrait alors cette poignée d'hommes aventurée et comme noyée dans l'immense empire ? Justement courroucés, à demi éclairés, mais pas assez pour pénétrer toute la vérité, les chefs alliés résolurent de franchir une nouvelle étape sur la route de la capitale. Ils s'avanceraient, disaient-ils, jusqu'à Tung-chao, grande ville située à trente lieues environ au-delà de Tien-tsin et à quatre ou cinq lieues en avant de Pékin. Là seulement ils consentiraient à écouter de nouvelles propositions. Sans plus tarder, Anglais et Français quittèrent leur camp, mais pas tous, car la brigade Collineau et la division anglaise Napier demeurèrent provisoirement à Tien-tsin ; ce qui réduisait de plus de moitié le corps expéditionnaire. Avec les troupes cheminaient les deux ambassadeurs : lord Elgin, à cheval, ardent, actif, non moins dispos que les soldats eux-mêmes ; le baron Gros, porté en palanquin, un peu surpris de l'aventure, effrayé surtout d'une campagne si peu sortable à son âge. Le 11 septembre, la petite armée établit son bivouac à Pouchao. Là commença une nouvelle comédie chinoise, et fort audacieusement jouée ; car il semblait invraisemblable que la même fourberie pût réussir deux fois.

Ce jour-là dans l'après-midi, comme le baron Gros, assez mélancolique, se reposait dans une pagode « ornée, dit-il, d'abominables idoles », un « petit mandarin à globule bleu » survint qui lui remit un message en chinois. La dépêche était signée de deux des personnages les plus importants de l'Empire : le prince Tsaï, membre de la famille impériale et aide de camp de l'Empereur, et Mouh, membre du grand conseil et président du bureau de la guerre. Ceux-ci, du ton le plus naturel et sans aucun embarras, désavouaient Kwei-liang : il était vieux, n'avait pas su e se conformer aux intentions de l'Empereur, avait fait naître mille difficultés ». Les nouveaux plénipotentiaires poursuivaient avec des formes de plus en plus engageantes : « Puisque nous sommes d'accord, puisque toutes les clauses exigées par votre noble empire ont été concédées, à quoi bon pousser jusqu'à Tung-chao ? Ce vous sera une fatigue pour l'aller, et une autre non moins grande pour le retour. Puis, l'armée et le peuple pourraient concevoir de ce mouvement quelque ombrage et quelque inquiétude. Que Vos Excellences retournent à Tien-tsin, et là nous traiterons[16]. » Le baron Gros, fidèle à ses récentes résolutions, répliqua qu'il ne renonçait pas à négocier, mais seulement à Tung-chro. Lord Elgin fit la même réponse. Le surlendemain on se remit en route, s'enfonçant de plus en plus à travers la contrée inexplorée. Bien qu'aucun fait direct ne trahît un retour prochain d'hostilités, déjà certains signes défavorables auraient pu éveiller quelque sollicitude. Une nuit, et à la faveur d'un orage, les coolies chinois, loués pour conduire nos équipages, s'étaient enfuis presque tous, emmenant avec eux les bêtes de trait ; et notre embarras eût été grand si les jonques amarrées aux bords du Peï-ho n'eussent été réquisitionnées pour les transports. Les populations se retiraient devant nous, et nous trouvions les villages déserts. A l'abondance de Tien-tsin succédaient de vraies difficultés pour les approvisionnements. Enfin, de Pékin arrivèrent des émissaires secrets, annonçant que, dans la capitale, le parti de la guerre gagnait du terrain.

Le 13, on bivouaqua à Yang-tsine. Comme on allait y atteindre, une nouvelle dépêche des commissaires chinois fut remise aux ambassadeurs. Derechef, Tsaï et Mouh désavouaient Kwei-liang : e Nous qui ne lui ressemblons pas, disaient-ils, nous ne manquerons pas à notre parole. » Comme Kwei-liang, ils parlaient de paix et d'amitié éternelle. La conclusion était que l'armée rétrogradât vers Tien-tsin. C'était toujours le même système : nous éloigner de Pékin, nous retarder par des pourparlers sans fin, puis se confier dans l'hiver. Une seule phrase menaçante contrastait avec l'obséquiosité du message : « Si Votre Excellence veut avancer avec son armée, elle prouvera que ses intentions ne sont pas pacifiques : donc, s'il surgissait quelque conflit entre vos troupes et les garnisons qui se trouvent dans les environs de Hosihou, il y aurait de grands obstacles à un arrangement prochain ; et ce conflit, nous ne pourrions nous engager à le prévenir[17]. »

A cette seconde dépêche un second refus fut opposé ; mais les Chinois sont subtils et tenaces. A Hosihou, un mandarin de haut rang, nommé Lâne, vint visiter lord Elgin, puis le baron Gros. Peu après arrivèrent trois autres mandarins, porteurs d'une troisième lettre de Tsaï et de Mouh. Le message ne différait guère des précédentes communications : c'était la même humilité de ton, mais tempérée par une menace qui, répétée deux fois, ne laissait pas que d'être inquiétante : « Nous devons vous dire que les troupes chinoises qui tiennent garnison au nord de Hosihou n'obéissent qu'à leurs chefs militaires, et que nous n'avons aucune autorité sur elles... Aussi nous craignons qu'un conflit ne devienne inévitable entre vos troupes et les nôtres, ce qui rendrait peut-être inutile notre vif désir de rétablir la paix. Ne serait-ce pas à regretter ?), Pour prévenir cet incident « regrettable «, les plénipotentiaires n'insistaient plus sur le mouvement rétrograde vers Tien-tsin, mais soumettaient à leurs adversaires un arrangement nouveau. Ils proposaient que les alliés, suspendant leur marche, s'arrêtassent à deux étapes de Tung-chao ; de là, ils enverraient dans cette ville des délégués qui s'aboucheraient avec les négociateurs chinois : la paix serait conclue, et il ne resterait plus qu'à la ratifier à Pékin. Le message se terminait par toutes sortes de protestations rassurantes. « Nous donnons notre assentiment, disaient Tsaï et son collègue, à tous les articles de la convention... Nous souhaitons vivement qu'après tant de preuves de bon vouloir, le désir que nous avons de conclure la paix ne soit pas déçu, et nous aimons à croire que le même sentiment anime Votre Excellence[18]. » Que répondre à ces avances réitérées ? Soit fatigue de leurs propres refus, soit hâte d'un dénouement, les alliés s'en laissèrent peu à peu pénétrer. Après de nouveaux pourparlers, car tout est long avec les Chinois, il fut convenu que les deux petites armées européennes, quittant leur bivouac d'Hosihou, s'arrêteraient près de la vieille ville de Tchang-kia-ouang, à huit kilomètres en avant de Tung-chao. En cette dernière ville se rendraient des agents anglais et français pour préparer le traité de paix qui pourrait être enfin, on l'espérait du moins, signé par les ambassadeurs et ratifié à Pékin. A cette combinaison, acceptée par lord Elgin et le baron Gros, Montauban adhéra, mais avec peu de confiance. Rien ne lui avait échappé, ni le départ furtif des coolies, ni la fuite des populations, ni les allusions équivoques des autorités chinoises à ces troupes tartares qui campaient dans le voisinage et qu'on ne pourrait contenir. Dès le 13 septembre, il avait expédié un messager sûr à Tien-tsin pour que le général Collineau le ralliât, non avec toute sa brigade, mais avec quelques troupes. Ces soupçons étaient sagesse. On touchait au drame à la fois hideux et terrible qui a laissé chez tous les survivants de l'expédition un souvenir aujourd'hui encore ineffacé.

 

V

Le 17 septembre, partirent de Hosihou pour Tung-chao les délégués des deux ambassadeurs : c'étaient, du côté des Français, M. de Bastard, secrétaire d'ambassade, assisté de deux interprètes, M. de Meritens et l'abbé Duluc ; du côté des Anglais, M. Parkes, accompagné du secrétaire particulier de lord Elgin, M. Loch, et d'un attaché, M. de Norman. A ces messagers chargés des pourparlers diplomatiques, s'étaient joints plusieurs officiers ou employés d'administration, le colonel anglais Walker, le lieutenant-colonel Foulon-Grandchamps, le capitaine Chanoine, le sous-intendant militaire Dubut, les agents comptables Ader et Gagey ; les uns avaient été désignés pour régler, de concert avec les autorités chinoises, l'emplacement des camps alliés pendant les négociations : les autres devaient, par des marchés avec les indigènes, assurer l'approvisionnement de l'armée. La petite troupe comptait encore quelques autres personnes, notamment M. d'Escayrac de Lauture, chef d'une mission scientifique, le lieutenant anglais Anderson, M. Bowlby, correspondant du Times. Une petite escorte de trente soldats environ complétait la caravane : car avec les Chinois, le pavillon parlementaire laisse toujours quelque doute, et l'insistance même de nos adversaires à n'avoir devant eux que des négociateurs sans armes démontrait la nécessité de ne jamais être tout à fait désarmés.

Les Anglais quittèrent le camp bien avant l'aube, les Français à cinq heures du matin. De Hosihou à Tung-chao, la distance est de onze lieues environ. Près de Tchang-kia-ouang, la petite caravane britannique rencontra un corps de cavalerie tartare : le chef vint au-devant des voyageurs, les félicita avec beaucoup de cordialité apparente sur la paix prochaine. « Oublions, dit-il, que nous avons été ennemis, et désormais soyons amis. » Cependant M. d'Escayrac, qui suivit la même route un peu plus tard, observa certains groupes hostiles. En outre, en approchant de Tung-chao, on remarqua que, sur plusieurs petites rivières, les ponts étaient coupés ; ce qui semblait indiquer le dessein d'une défense opiniâtre, et non le désir de traiter. On ne s'arrêta pas à ces indices, qui ne furent rappelés que plus tard. On croyait à toutes les supercheries, à toutes les roueries chinoises, non à un guet-apens[19].

A. dix heures et demie, les Anglais entraient dans Tung-chao. Presque aussitôt, M. Parkes fut reçu par le prince Tsar, entouré de deux commissaires adjoints, Mouh et Hang-ki. A la différence de la plupart des Européens, Parkes connaissait à fond ses adversaires et, en quelques mots péremptoires et méprisants, perçait à jour leurs malfaisantes finesses. Cela faisait à la fois sa puissance et sa faiblesse : sa puissance, car on le craignait ; sa faiblesse, car, à force de le craindre, on l'évitait au point de ne lui rien livrer, et, plutôt que de lui répondre, les Chinois feignaient, tantôt d'être sourds, tantôt de ne pas comprendre son accent. Parmi les commissaires, Parkes put distinguer un visage connu, celui de Hang-ki, qu'il avait vu autrefois à Canton. Le prince Tsaï lui parut un personnage de très grandes manières, habitué au commandement, mais au regard méchant et fourbe. Quant à Mouh, il semblait doux, presque doucereux, intelligent comme les Chinois le sont souvent, rusé comme ils le sont tous. L'accueil fut courtois, mais bientôt la discussion s'échauffa. Elle porta sur trois points : le mouvement rétrograde de l'armée qui, d'après les Chinois, devrait avoir lieu dès la signature du traité ; le chiffre de l'escorte qui accompagnerait à Pékin le baron Gros et lord Elgin ; enfin, la prétention des ambassadeurs qui voulaient être reçus en audience particulière par l'Empereur, et consacrer l'égalité entre le Fils du Ciel et les puissances de l'Occident. Sur les deux premiers points, Tsaï inclinait à la conciliation : mais sur le troisième, il manifesta une répugnance extrême à toute concession ; ce qui lui attira de la part de M. Parkes de vives répliques, acerbes même au dire des Chinois, qui, dans la suite, essayèrent d'excuser ainsi le reste de leur conduite. On en était là quand survint M. de Bastard, qui, parti plus tard de Hosihou, était arrivé un peu plus tard aussi. Tsaï le reçut avec la politesse hautaine qui semblait lui être habituelle, reprit avec lui les pourparlers, puis enfin céda. Comme on semblait d'accord : « Avez-vous de pleins pouvoirs pour traiter ? » demanda à Tsaï M. de Bastard, fidèle aux recommandations du baron Gros, qui se souvenait de Kwei-liang. Tsaï affecta de se trouver blessé : « Mon langage est sincère, répéta-t-il plusieurs fois ; ma parole vaut celle de l'Empereur. » Bientôt il se radoucit. Le traité préparé à Tien-tsin fut repris, relu, accepté dans toutes ses conditions. Les armées alliées s'arrêteraient, près de Tchang-kia-ouang, dans des positions qui, dès le lendemain, seraient délimitées. Puis les ambassadeurs iraient à Pékin pour les ratifications. Les négociateurs prirent alors congé les uns des autres, et avec toutes les apparences de l'entente. « Je ne pus croire, a écrit plus tard Parkes, que la satisfaction témoignée par les commissaires chinois, quand je leur parlai de la paix, n'était pas sincère[20]. » Rentrés à leur logis, les délégués reçurent pendant la nuit une dépêche de Tsaï qui confirmait les résultats de l'entrevue et, derechef, constatait l'accord.

Une fois encore, tout semblait conclu. Le 18, bien avant le jour, M. Parkes, accompagné de M. Loch, monta à cheval pour regagner les lignes anglaises : peu après M. de Bastard quitta aussi Tung-chao avec M. de Meritens. En même temps partirent le colonel anglais Walker et le capitaine Chanoine, chargés de tracer, de concert avec les autorités chinoises, l'emplacement des positions alliées. Quand on arriva au lieu désigné pour ces campements, un spectacle inattendu s'offrit aux yeux. Sur les lieux mêmes destinés à nos bivouacs s'étendait, à perte de vue, l'armée tartare, avec sa cavalerie et ses pièces en bon ordre comme pour une bataille imminente. A cette vue, les Européens stupéfaits se rappelèrent tous les menus incidents qui, la veille, auraient pu exciter leur vigilance. Avec anxiété M. Parkes interroge les chefs tartares ; il n'en reçoit que des réponses évasives. Il soupçonne alors la trahison, mais sans y croire encore. Se tournant vers M. Loch : « En toute hâte, lui dit-il, prévenez le général Grant. » Il prie le colonel Walker de l'attendre avec quelques hommes de l'escorte. Puis, rejoignant M. de Bastard et le capitaine Chanoine qui étaient restés un peu en arrière, il les exhorte à regagner au plus vite le quartier général français. Quant à lui, à bride abattue, il reprend la route de Tung-chao pour saisir le mot de la terrible énigme, arracher, par la crainte des représailles, ce que ne pourrait obtenir la prière, sauver, s'il se peut, les Européens restés dans la ville, prévenir, en un mot, la suprême catastrophe.

Tung-chao, Parkes eut quelque peine à parvenir jusqu'aux commissaires. Longtemps ils se firent attendre, comme pour se dérober à une embarrassante explication. Quand enfin ils parurent, un entretien s'engagea, rapide, heurté, où perçaient de mutuelles colères. Palles ayant protesté contre la violation des engagements pris la veille : ci Nous ne sommes point autorité militaire, répliquèrent les plénipotentiaires, et nous n'avons aucun droit de contrôle sur les troupes. — Mais vous avez pleins pouvoirs pour inviter vos généraux à cesser les hostilités. — Sans doute, mais à la condition que la paix soit faite. Elle l'est ; n'en avons-nous pas réglé tous les préliminaires ? Nullement, car la question de l'audience impériale n'a pas été réglée. — Ce n'est qu'une question secondaire d'où ne peut dépendre la paix ou la guerre. — Tout autre est notre pensée : il ne peut y avoir d'entente tant que ce point n'est pas réglé. — Je regrette d'entendre Votre Excellence parler de la sorte ; mais je n'ai pas d'instructions sur cette matière, et je ne puis que m'en référer à lord Elgin[21]. » Pendant ce dialogue, une foule de mandarins de tout grade avaient envahi la salle et, soulignant les réponses de leur chef, y ajoutaient toutes sortes de commentaires ironiques et méprisants ; peu à peu leurs voix couvraient celle de l'envoyé européen : premier outrage qui laissait deviner tous ceux qui allaient suivre.

Ne doutant plus du péril, M. Parkes se hâte de prendre congé. Avec une opportune prévoyance, il avait avisé ceux de ses compatriotes restés dans la ville, afin qu'ils se rassemblassent et se tinssent prêts à partir. Ceux-ci s'étaient réunis aux portes de la cité, et, depuis vingt minutes, attendaient anxieusement. Ils étaient au nombre de 22 : 18 soldats, 2 officiers, et en outre M. de Norman et M. Bowlby[22]. M. Parkes les ayant rejoints, tous s'élancent au galop dans la direction de Tchang-kia-ouang ; ils ne retrouvent plus le colonel Walker, mais M. Loch, que le général Grant avait renvoyé avec le major anglais Brabazon au-devant de l'interprète britannique ; ils gagnent la ville de Tchang-kia-ouang, la dépassent, atteignent sans encombre les premiers camps ennemis ; encore quelques minutes, et ils seront en dehors des lignes chinoises. A ce moment un groupe épais de cavaliers tartares leur intercepte la route. Le nombre des ennemis ne permettant pas de se frayer un chemin par la force, M. Parkes arbore le pavillon parlementaire. Mais c'est en vain qu'il invoque sa qualité : il est entouré, outragé, frappé. « Nous sommes prisonniers », dit-il à M. Loch. Il l'était en effet, ainsi que ses compagnons, et du plus redoutable des ennemis. — Pendant ce temps, les Français restés à Tung-chao après le départ du capitaine Chanoine et de M. de Bastard étaient, eux aussi, assaillis par la foule et traînés dans les prisons publiques : c'étaient M. d'Escayrac de Lauture, qui, en un récit émouvant, devait plus tard raconter ses souffrances ; puis l'intendant militaire Dubut, le colonel Foulon-Grandchamps, l'abbé Duluc, et avec eux quelques soldats dont les traces se perdent à partir de ce moment. Seuls, les officiers comptables Gagey et Ader, ainsi que deux soldats, étaient parvenus à sortir de la ville. Le guet-apens était consommé.

 

VI

Il était consommé, mais déjà l'expiation allait commencer.

Le 17, quelques heures après le départ des négociateurs, les alliés avaient quitté Hosihou et, le soir, avaient fait halte à Matao. Le 18, à l'aube du jour, ils avaient repris leur route, s'acheminant vers ces campements où ils devaient, disait-on, s'établir en attendant la paix. D'un moment à l'autre on s'attendait à voir reparaître les messagers dépêchés la veille à Tung-chao. Les Anglais marchaient les premiers, avec leur général sir Hope Grant. Les Français venaient ensuite, ayant à leur tête le général Montauban, déjà un peu inquiet, assure-t-on, et grommelant en vieux soldat contre toutes ces longueurs. La première partie de l'étape s'accomplit sans incidents. Vers huit heures du matin, après un parcours de huit kilomètres environ, à l'entrée d'une plaine entourée d'arbres et de bouquets de bois, l'avant-garde anglaise se heurta à un corps considérable de Tartares. Chose étrange ! ces troupes occupaient précisément le voisinage de Tchang-kia-ouang, c'est-à-dire les lieux où, selon les négociations récentes, nous devions installer nos bivouacs. Les Anglais s'arrêtent et se replient ; on fait halte ; on concentre les bagages : sir Hope Grant, prévenu aussitôt, court à son collègue français. Le danger ne laissait pas que d'être assez grand. Quelles étaient les forces de l'ennemi ? On l'ignorait, mais, à première vue, elles paraissaient considérables. Les alliés, dans la confiance d'une paix presque assurée, avaient échelonné une portion de leurs effectifs du côté de Matao et plus loin encore en arrière. En outre, on ne connaissait point le pays, et tout prêtait à une surprise. Par-dessus tout le reste, une affreuse pensée venait de naître et étreignait tous les cœurs. Là-bas, au-delà de l'épais rideau des troupes tartares, au-delà de Tchang-kia-ouang, se trouvaient, séparés de l'armée, les diplomates et les compagnons d'armes partis la veille pour Tung-chao. Étaient-ils libres ? prisonniers ? massacrés ? Incertitude cruelle et tellement cruelle que, devant ce grand péril, tous les autres périls s'effaçaient.

Comme on s'entretenait anxieusement de ceux que déjà on appelait les otages, on vit reparaître dans nos lignes, d'abord le capitaine Chanoine, qui, en invoquant son titre de parlementaire, était parvenu, non sans peine, à traverser l'armée tartare ; puis M. de Bastard, très ému de l'aventure, tellement ému que son esprit frappé en garda une impression qui ne s'effaça plus ; enfin, un peu plus tard, l'officier comptable Gagey, qui s'étendit longuement sur l'importance de l'armée ennemie : « Elle s'élève, dit-il, à trente mille hommes au moins. » Et, malgré les signes de dénégation du général Montauban qui ne pouvait croire à un tel rassemblement, il maintint que ce chiffre effrayant n'était guère au-dessous de la vérité[23]. Dans le même temps arriva aux avant-postes anglais un haut mandarin chinois. Interrogé par le général en chef britannique, il répondit avec beaucoup d'assurance qu'il venait pour régler le cérémonial de l'entrée à Pékin et de l'audience que l'Empereur son maître accorderait aux ambassadeurs occidentaux. « Mais, lui répliqua-t-on avec quelque vivacité, est-ce en signe pacifique que les Tartares occupent l'emplacement de nos camps ? » Sur cette repartie, il joua la surprise, parla de malentendus, promit qu'incontinent il allait enjoindre à ses compatriotes de rétrograder. Après quoi, il se retira ; et, avec une générosité qui n'était pas sans-mérite, on le laissa librement retourner vers les siens.

En ces conjonctures extraordinaires, on hésitait encore quand, vers dix heures du matin, on entendit sur le front de l'armée anglaise le galop précipité d'un petit peloton de cavalerie en désordre. Au même instant parut le colonel Walker, avec quelques hommes pour la plupart blessés. On l'entoure, on l'interroge, et, en quelques mots entrecoupés, il raconte ce qu'il sait de la tragique aventure. Il avait quitté M. Parkes au moment où celui-ci était retourné vers Tung-chao. Après l'avoir attendu quelque temps, il avait craint d'être enveloppé et s'était frayé un passage à travers l'armée tartare dont il avait. à plusieurs reprises essuyé le feu : non loin de lui, il avait vu un officier d'administration français, M. Ader, et un chasseur à pied qui se débattaient sans espoir au milieu d'un groupe ennemi ; il avait essayé de leur porter secours ; mais impuissant devant le nombre, il s'était hâté de rallier sa faible escorte, et tous ensemble n'avaient dû leur salut qu'à la vigueur de leurs chevaux.

Ce récit dissipait les derniers doutes. Il ne restait plus qu'à combattre. La bataille, la bataille immédiate, c'était peut-être le salut des otages, c'était, dans tous les cas, le salut de l'armée. Sans perdre un instant, sir Hope Grant et le général Montauban arrêtèrent leurs dispositions, d'après les indices fournis par le colonel Walker. A droite, les Français, après s'être emparés d'un petit village où s'appuyait l'extrême gauche ennemie, poussèrent devant eux l'armée chinoise, la débusquèrent d'un second village, puis la rejetèrent sous le canon britannique. Alors, les batteries, mesurant leur tir avec une savante précision, ouvrirent à travers les rangs épais de sanglantes trouées. Une charge de la cavalerie anglaise acheva l'œuvre commencée. Bientôt les Tartares, déconcertés par la soudaineté de l'attaque, terrifiés par les ravages de l'artillerie, inhabiles à profiter de leur supériorité numérique, disparurent à l'horizon, marquant de tous côtés leurs traces par les morts et les blessés qu'ils étaient obligés d'abandonner. De notre côté, les pertes furent très légères : la plus sensible fut celle d'un jeune lieutenant, M. de Damas, tué glorieusement en chargeant à la tête de quelques spahis. Le succès, en dissipant les alarmes assez vives conçues le matin, montra ce que pouvaient sur ces masses confuses la discipline, l'élan, la justesse du tir : de là une impression de confiance qui influa heureusement sur le reste de la campagne. A l'extrémité de la plaine apparaissait la ville de Tchang-kia-ouang. C'est elle qui, dans les bulletins de la guerre, donna son nom au rapide et brillant combat[24].

La défaite était pour la déloyauté chinoise un premier châtiment. Dans la joie du succès, une inquiétude poignante subsistait, celle du sort des otages. Qu'étaient devenus M. Parkes et ses compagnons, M. Dubut, le colonel Grandchamps, l'abbé Duluc, en un mot, tous ceux qui n'avaient pu regagner nos lignes ? On espéra, on voulut espérer que la terreur de nos armes et la perspective de nouvelles représailles décideraient l'ennemi à délivrer les victimes. Le 19, le second interprète anglais, M. Wade, reçut la périlleuse mission de se rendre de nouveau à Tung-chao et de tenter auprès des commissaires impériaux un suprême effort. L'illusion ne fut pas longue. Sur sa route et malgré le pavillon parlementaire, M. Wade eut à plusieurs reprises à essuyer le feu, peu dangereux par bonheur, des cavaliers tartares. A Tung-chao, les mandarins, comme naguère pour M. Parkes, se firent d'abord invisibles, puis, de l'air le plus naturel du monde, exprimèrent leur surprise. « Mais vraiment, répétèrent-ils plusieurs fois, les Européens sont partis de Tung-chao bien avant la bataille, et nous ne savons ce qu'ils sont devenus. » Ainsi les malheureux n'étaient plus dans les prisons de la ville. N'avaient-ils pas été livrés aux soldats et massacrés par eux ? Un peu plus tard, un Chinois, capturé dans une reconnaissance, déclara qu'il avait vu, se dirigeant vers Pékin, un chariot chargé de captifs européens, et ce rapport, si alarmant qu'il fût, rendit quelque espoir de retrouver encore vivants ceux dont on pleurait déjà la perte[25].

 

VII

La rupture réitérée des négociations, la mauvaise foi chinoise, l'injustifiable détention de plusieurs des nôtres, tout conseillait de dépouiller les ménagements passés. Après une longue délibération, généraux et ambassadeurs, d'un commun accord, résolurent une nouvelle étape qui, sans doute, les porterait sous les murs de Pékin.

Le 20 septembre, une reconnaissance hardie permit de relever l'état des lieux qui nous étaient absolument inconnus et aussi de mesurer les obstacles qui nous barreraient le chemin (2). A six kilomètres en avant des bivouacs, s'élevait Tung-chao, désormais si tristement célèbre. Tung-chao, séparée de Pékin par une distance de quinze à seize kilomètres, y est reliée par une spacieuse chaussée en granit, ouvrage grandiose des antiques dynasties. Après un parcours de quatre kilomètres, la chaussée traverse sur un solide pont en pierre le canal qui s'embranche du Peï-ho sur la capitale. C'est en cet endroit que l'ennemi avait concentré ses moyens de défense. Des deux côtés de la grand'route avaient été rassemblées des forces importantes en cavalerie et en artillerie : puis de nombreux bataillons d'infanterie, massés en arrière, défendaient l'accès même du pont qui empruntait son nom à un village voisin, et qu'on appelait le pont de Palikiao.

Malgré leur infériorité numérique, les alliés, raffermis par le succès de Tchang-kia-ouang, n'hésitèrent pas à aborder ces positions. Le 21 septembre, ils quittèrent leur bivouac, les Français dès l'aube, les Anglais un peu plus tard. Les premiers devaient marcher directement sur Palikiao ; les seconds, s'étendant sur la gauche, devaient gagner un pont de bois situé en amont et à trois kilomètres du pont de pierre, le traverser, et se rabattre sur l'ennemi en le prenant à revers. Les nôtres ne tardèrent pas à joindre les premières vedettes chinoises, et les obligèrent à se replier. Alors se déploya devant nous toute la cavalerie tartare, formant un immense arc de cercle. A plusieurs reprises, ces masses énormes essayèrent de rompre nos files. Mais toujours leurs efforts se brisèrent contre la calme énergie des fantassins qui attendaient de pied ferme leurs adversaires, puis les criblaient de leurs balles tandis que l'artillerie les prenait en écharpe. Après plusieurs mouvements offensifs, les escadrons ennemis se lassèrent de leurs pertes, commencèrent à tournoyer et enfin disparurent, poursuivis jusque dans leur retraite par le feu de nos pièces. Une fois maîtres du terrain, les fantassins et les chasseurs se portèrent d'un élan rapide vers un village situé en avant du pont de pierre, puis s'élancèrent vers le pont lui-même, véritable enjeu du combat. Là, les Chinois avaient rassemblé, comme on l'a dit, leur meilleure infanterie. Au milieu des soldats tartares se montraient quelques hauts personnages richement vêtus et agitant des drapeaux brodés d'or, comme pour rallier autour d'eux leurs contingents indécis. A trois ou quatre reprises et avec un courage digne d'une meilleure fortune, ces vaillants chefs, sans se soucier que leur somptueux costume les désignât à la mort, s'avancèrent sur le pont, essayant de maintenir ou de ramener les bataillons qui fléchissaient. On les vit tomber les uns après les autres, serrant encore dans leurs bras leurs éclatantes bannières, tandis que leurs troupes flottantes et déjà en partie débandées reculaient bien au-delà du canal, s'éparpillaient de toutes parts et fuyaient dans la direction de Pékin[26].

Vers le milieu du jour, et avant que les Anglais eussent achevé leur mouvement tournant, la victoire était décidée. Victoire aisée si l'on en juge par le chiffre des pertes, qui ne dépassait pas pour les nôtres une vingtaine de tués ou blessés[27] : victoire non sans mérite cependant ! Qu'à l'aspect de l'innombrable multitude, un seul mouvement de panique se fût produit ; que, sous le choc des escadrons tartares, un seul peloton d'infanterie eût laissé rompre ses rangs, et alors, cette brèche unique désagrégeant tout le reste, la petite armée, séparée en tronçons impuissants, eût été perdue sans retour. Ce qui assura le succès, ce fut, outre l'esprit de discipline et la solidité de l'infanterie, la supériorité de notre armement. Les témoins de cette guerre se rappellent encore la malheureuse artillerie chinoise dont les boulets passaient au-dessus des têtes et allaient se perdre dans les arbres : ils se souviennent des fusils à mèche, des fragments de flèches, ramassés sur le champ de bataille : armes enfantines d'un peuple qui, ayant de vieille date tout trouvé, avait dédaigné de rien perfectionner. Le surlendemain, dans un rapport au ministre de la guerre, le général Montauban insista beaucoup sur le nombre de ses adversaires qu'il évaluait au chiffre de quarante à soixante mille hommes. Puis il ajoutait : « Tout cela est si étrange que, pour se rendre compte de nos succès, il faut remonter bien haut dans le passé, et se rappeler les victoires constantes de quelques poignées de soldats romains sur les hordes barbares[28]. » Le général Montauban avait raison. Tout cela était étrange, tellement étrange qu'une seule chose désormais pourrait l'être davantage, ce serait le spectacle de « cette poignée d'hommes » plantant leur drapeau sur les remparts de Pékin.

 

VIII

Décidément vaincus sur le champ de bataille, les Chinois essayèrent une dernière mise en scène pour éloigner de leur capitale l'ennemi triomphant.

Le 22 septembre, un « petit mandarin, à bouton d'argent et portant un drapeau », arriva dans le camp et remit une dépêche aux ambassadeurs. La lettre soigneusement antidatée ne faisait pas la moindre allusion à la bataille de la veille. Les Chinois graduaient le rang de leurs diplomates suivant la gravité des conjonctures. Cette fois, le négociateur n'était plus un haut fonctionnaire comme Kwei-liang, ce n'était même plus un prince comme Tsaï ; c'était Kong, le propre frère de l'Empereur. De même que Tsaï avait désavoué Kwei-liang, de même Kong désavouait Tsaï. « Il avait, disait-il, mal géré les affaires et avait été privé de sa charge. » Quant à lui, Kong, il ne ressemblait nullement à ses devanciers, méritait toute confiance, avait pleins pouvoirs, en sorte que rien ne s'opposait plus à la paix. « Qu'on ramène d'abord les otages au camp », répliquèrent le baron Gros et lord Elgin, confondus d'une si impudente naïveté. De Pékin une nouvelle dépêche survint, conçue dans le même ton cyniquement ingénu. « Un seul point, disait Kong, avait séparé les négociateurs occidentaux et le prince Tsaï, c'était la présentation directe à l'Empereur des lettres autographes des souverains de France et d'Angleterre. Mais M. Parkes s'était fâché et avait par là tout gâté. Au moment où les Européens revenaient de Tung-chao, les hostilités avaient déjà recommencé. C'est ainsi qu'ils avaient été capturés dans la mêlée, à titre de prisonniers de guerre. Ils seront rendus, mais après la paix et après l'évacuation des forts du Pei-ho. » « Telle est la coutume des nations de l'Occident », ajoutait le Chinois, également habile, comme la plupart de ses compatriotes, à se prévaloir du droit public européen ou à l'éluder. La réponse ne se fit pas attendre : il ne s'agissait pas de prisonniers de guerre, mais de parlementaires. Kong ne se découragea pas, convint d'une regrettable méprise, de nouveau désavoua Tsaï : « Je suis le propre frère de l'Empereur, répétait-il, j'ai toujours agi loyalement, je n'ai jamais trompé ni le Ciel ni les hommes. Quant aux otages, ils ne seront pas rendus, mais quel tort peut vous faire l'absence de quelques officiers de votre noble Empire ?... Les prisonniers sont bien traités, continuait le prince, logés confortablement ; ceux qui sont blessés sont soignés. » Les jours suivants, les assurances doucereuses se nuancèrent d'une vague menace : « Si votre noble Empire emploie la force des armes pour nous contraindre à céder, je crains que vos nationaux, en ce moment dans la capitale, ne puissent être suffisamment protégés[29]. »

Tandis qu'un vague espoir de sauver nos compatriotes empêchait de rompre, comme ils le méritaient, ces décevants pourparlers, les chefs militaires préparaient le dernier acte de la campagne. Le combat de Tchang-kia-ouang, celui de Palikiao surtout avaient presque épuisé nos munitions. En outre, les effectifs étaient réduits à un chiffre très faible, la brigade Collineau étant restée en grande partie à Tien-tsin[30] et de nombreux détachements ayant été disséminés sur la route à titre de postes ou de garnisons. Les Anglais avaient, eux aussi, laissé une portion de leurs forces à Tien-tsin. De cette dernière ville, au commencement d'octobre, arrivèrent d'abondants convois de munitions et aussi d'importants renforts : ce furent de notre côté le 102e de ligne, plusieurs compagnies d'infanterie de marine, une batterie d'artillerie ; ce furent, du côté des Anglais, deux régiments d'infanterie commandés par le général Napier. Les deux armées ainsi complétées formaient une masse compacte de neuf à dix mille combattants. Il ne restait plus qu'à se dégager, une fois pour toutes, des liens d'une diplomatie menteuse et à contraindre par l'appareil de la force un ennemi que la force seule pourrait réduire.

Le 5 octobre, Français et Anglais levèrent leur camp, tous joyeux de marcher en avant, exaltés par la surexcitation de l'inconnu, animés par l'espoir de la vengeance. L'étape fut longue, non par la distance, mais par la difficulté des lieux, car on cheminait en un pays couvert, dans des routes encaissées et qui s'entrecroisaient, sans plan, souvent sans guides, la plupart des habitants ayant fui. Comme le jour commençait à décliner, on atteignit un grand village où on résolut de s'établir pour la nuit. Au centre de la bourgade s'élevaient d'immenses fours à briques. Quelques officiers, les ayant gravis, virent, à une distance de cinq à six kilomètres, se déployer la ville de Pékin. L'enceinte se dessinait distinctement avec ses grosses tours ; puis, au-delà, c'était la ville immense, la ville prestigieuse que personne n'eût espéré voir, et où si peu d'Européens étaient entrés. La nouvelle s'étant répandue, ce fut à qui rassasierait ses yeux de l'extraordinaire spectacle. A la curiosité se mêla bientôt une impression de tristesse. On se prit à songer aux otages qui, par-delà ces murailles, souffraient, peinaient, mouraient peut-être. Le matin même, un billet de M. Parkes, écrit en chinois, était arrivé à lord Elgin, annonçant « qu'il était bien traité, et qu'on pouvait avoir pleine confiance dans le prince Kong ». Mais dans le parafe de la signature tracée en caractère anglais, le malheureux interprète avait intercalé ces mots : Tout ceci m'est dicté[31].

Le lendemain, dès l'aube, on se remit en marche, et, comme la veille, un peu à l'aventure. Cependant, certaines informations signalaient un grand camp retranché au nord de la capitale. Dans la pensée d'en déloger les Chinois avant d'attaquer la ville, les alliés se portèrent de ce côté en passant à l'est de la cité. De loin le camp leur parut désert, et, en s'approchant, ils s'assurèrent qu'il avait été récemment évacué. Sur ces entrefaites, un nouvel avis transmis à sir Hope Grant annonça que l'ennemi s'était replié vers Yuen-min-yuen, lieu célèbre par le palais d'été de l'Empereur ; on n'en était plus éloigné, disait-on, que de deux milles environ. Comme la journée était peu avancée, on n'hésita pas à saisir l'occasion d'un combat qui serait sans doute un nouveau et décisif succès. Les colonnes alliées s'avancèrent donc dans cette direction, sous la conduite d'un paysan chinois qu'on avait arrêté. Mais les routes se croisaient comme en un labyrinthe, et c'était un vrai dédale d'allées couvertes, de maisons de campagne, de chemins creux où toute surprise eût été funeste. Les deux armées s'éloignèrent l'une de l'autre et bientôt se perdirent de vue. La fatigue commençait à se faire sentir quand, au déclin du jour, les Français atteignirent une bourgade assez importante : puis, après avoir franchi un pont superbe, ils s'engagèrent sur une large chaussée en granit : à l'extrémité de la chaussée, apparaissait, à travers de grands massifs d'arbres, une série de constructions qui s'espaçaient à perte de vue dans un parc qui semblait à perte de vue aussi. Où on se flattait de rencontrer l'ennemi, on ne rencontra qu'un rêve des Mille et une Nuits.

On était devant ce fameux palais de l'Empereur qu'aucun Européen, disait-on, n'avait jamais foulé et dont de vagues rumeurs racontaient les merveilles. A travers les portes solidement fermées, quelques Tartares, à notre aspect, firent feu, puis, après une courte résistance, se replièrent en arrière, sans que, dans notre ignorance des lieux, nous pussions les poursuivre. Au milieu des ombres du soir déjà grandissantes, les premiers arrivés purent entrevoir, mais entrevoir seulement, la fabuleuse demeure. C'était moins un palais qu'une suite de palais, de kiosques, de pagodes, de jardins. Mus par une invincible curiosité, quelques-uns s'aventurèrent assez loin de l'entrée, mais le danger d'une plus longue exploration les rappela, et aussi l'obscurité qui, venant tout à fait, couvrait sous une bruine uniforme toutes ces magnificences.

La nuit parut longue, tant il tardait d'explorer la nouvelle conquête ! Quand le jour fut venu, le général Montauban, avec son état-major et quelques officiers, pénétra dans la résidence impériale. Tout y était silencieux, silencieux au point de laisser craindre quelque piège. Une compagnie d'infanterie battit les kiosques, les jardins, les buissons, sans que, dans ce vaste enclos, se montrât un seul Chinois armé. Bientôt les trésors de la somptueuse demeure attirèrent les regards au point de les détourner de tout le reste. Tous les dons volontaires des sujets reconnaissants, toutes les rançons des vassaux coupables, tous les présents des princes tributaires attentifs à capter la faveur du maitre ou à la recouvrer, tout le produit des confiscations de plusieurs siècles, tout cela s'était, de temps immémorial, enfoui dans ces lieux. Dans les salles d'apparat comme dans les plus intimes recoins, s'amoncelaient, en un amas inouï, les objets d'or et d'argent, les soieries brodées et unies, les cristaux, les porcelaines, les pierreries. L'embarras même de tant de richesses se trahissait par l'insouciance à les mettre en relief ou à les garder : on eût dit « un magasin de splendeurs », mais non classées ni entretenues, soit que le temps eût manqué, soit que de l'abondance fût née la satiété. Le plus souvent, le travail de l'ouvrier ou du joaillier dépassait encore le prix de la matière : candélabres, brûle-parfums, animaux fabuleux, divinités en or massif, tout était sculpté, chargé, fouillé, ciselé, tordu, avec un art tellement raffiné qu'il provoquait la stupeur plus encore que l'admiration : c'étaient des fantaisies, à la fois prodigieuses et enfantines, mais dont le but ou l'inspiration échappait, et qui aboutissaient à déformer plus encore qu'à imiter la réalité, comme si le Chinois, le plus habile des bourreaux, se fût appliqué à torturer la nature aussi bien que les hommes. Au bout de quelques heures, les explorateurs revinrent, les yeux remplis d'images confuses, et tout éblouis de tant de choses toujours extraordinaires, sinon toujours belles. Il serait malaisé de dérober à la convoitise de l'armée ces trésors sans maître. Le général Montauban organisa un service de surveillance pour que nul ne pût, sans laissez-passer, franchir les portes. Puis il attendit les Anglais qu'il avait fait prévenir, afin d'inventorier avec eux la magnifique trouvaille.

Ceux-ci étant arrivés sans retard, une commission mixte fut nommée qui essaya de classer les principales de ces merveilles. Les objets les plus précieux furent mis à part pour les souverains ou pour les collections publiques ; puis, par une première extension qui en pourrait entraîner d'autres, quelques-uns furent prélevés aussi au profit des généraux et chefs de service. Les lingots d'or et d'argent furent réservés pour qu'on en partageât la valeur à titre de prise. Jusque-là, les règles de la discipline avaient prévalu ; mais elles ne furent pas longtemps maintenues.

Depuis le matin, toutes sortes de bruits fantastiques circulaient dans le camp. Autour de l'enceinte soigneusement gardée se groupaient les soldats libres de service, et, quand un de leurs camarades, employé à titre d'ordonnance ou autrement, passait avec un permis ou repassait chargé de quelque fardeau précieux, la curiosité s'éveillait et aussi la convoitise. Les récits circulant de bouche en bouche ajoutaient à la réalité les plus chimériques exagérations. Peu à peu, les entretiens s'animèrent : d'un si long voyage ne rapporterait-on rien ? Sur ces entrefaites, la rumeur s'accrédita que de nombreux pillards chinois, empruntant les échelles des coolies, avaient franchi sur plusieurs points l'enceinte et procédaient pour leur propre compte à l'enlèvement du butin. C'en était trop. A la pensée que l'ennemi s'approprierait les richesses que nous garderions pour lui, tous les scrupules se turent, et une plus longue continence parut naïveté ou duperie. La consigne fléchit-elle ou fut-elle ouvertement forcée ? Ce qui est certain, c'est que bien avant la fin du jour, soit tolérance tacite des chefs, soit impossibilité de maintenir les prohibitions, la résidence impériale fut envahie par toutes ses issues.

Ce fut moins un pillage qu'un gaspillage gigantesque. Jamais nos troupiers n'auraient imaginé de telles splendeurs. Ils s'embarrassaient dans leur choix, prenaient, rejetaient, prenaient encore. L'abondance même des richesses les déconcertait : longtemps ils hésitaient et rarement s'appropriaient les objets les plus rares ou les plus précieux. Ils complétaient enfin leur charge, en semaient souvent en route une partie, puis, de retour au camp, troquaient, revendaient, donnaient, détruisaient au milieu de rires et de plaisanteries sans fin. On les voyait se draper dans les pièces de soie, se parer de broderies, se consteller de pierres précieuses ; et, à cet aspect plaisant et grotesque, les quolibets reprenaient de plus belle. Cela sera bon, disaient-ils, pour nos sœurs, nos fiancées, nos maîtresses. Cependant, dans l'insouciance générale, on ne se demandait guère comment on emporterait tous ces trésors ; de fait, on emporta peu de chose et on rapporta moins encore, eu égard à la grandeur du butin. De ces écarts la discipline souffrit et aussi le bon renom de l'armée. Les Anglais, très attentifs à noter les défauts des autres, s'élevèrent fort plus tard contre le coupable laisser-aller de leurs alliés. On doit confesser qu'ils eurent sur nous un avantage, non celui de ne pas piller, car ils le firent autant que nous, mais celui de piller avec esprit de conservation, comme il sied à des gens accoutumés de vieille date à dévaliser les peuples lointains et à revêtir leurs vices mêmes d'un certain air méthodique, décent, réglé, qui ressemble à la vertu.

Même au milieu de ces passagères licences, une pensée grave assombrissait les âmes, celle des compagnons d'armes restés aux mains des Chinois. Comment eût-on échappé à ce souvenir ? Dans l'un des kiosques du Palais d'Été, on avait trouvé des selles de cavaliers anglais, des objets d'équipement et un carnet au nom de l'officier comptable Ader, puis un uniforme d'officier d'artillerie qui avait appartenu au colonel Foullon-Grandchamps. A la suite de quelles péripéties ces infortunés étaient-ils venus en ces lieux ? Avaient-ils succombé ? Avaient-ils été transférés ailleurs ? Nul ne le savait. De Pékin arrivaient toutes sortes de nouvelles : l'Empereur et ses ministres s'étaient enfuis vers le nord ; Sang-ko-lin-sin et ses bandes avaient disparu. Mais sur les otages, une inquiétante équivoque se prolongeait. Le 8 octobre, le baron Gros écrivait dans son Journal : Nul doute pour moi que la plupart n'aient été sacrifiés ; et le prince Kong, nous jugeant d'après lui, craint que nous exercions de cruelles représailles si, avant que la paix soit assurée, nous connaissons le sort de nos malheureux nationaux[32]. » Le 9, revinrent au quartier général quelques-unes des victimes : M. Parkes, M. Loch, M. d'Escayrac de Lauture, un soldat anglais, quatre soldats français. On sut d'eux ce qu'on devait croire de l'humanité chinoise : ces captifs entourés de tant d'égards, au dire de nos ennemis, avaient été, pendant le trajet de Tung-chao à Pékin, insultés, frappés, torturés de mille manières, et maintes fois menacés de mort. Ce n'est que dans les derniers jours que le traitement avait changé, sans doute par la terreur des représailles européennes[33]. De leurs compagnons d'infortune, ni M. Parkes, ni les autres prisonniers ne purent rien dire, ayant été dès le début séparés d'eux. Les jours suivants, les dépêches du prince Kong, à travers les obscurités voulues dont elles s'enveloppaient, laissèrent deviner une partie de la réalité. Il parla « de soins à donner aux blessés, de recherches vis-à-vis de ceux qui avaient disparu ». Il y avait donc des Européens disparus ! Que signifiait cet euphémisme ? L'aveu que le prince Kong retenait encore, l'un des sous-commissaires, avec toute la maladresse d'un subalterne, le laissa échapper en un mot sinistre : « Les cercueils, dit-il, sont très convenables[34]. » Et en effet, deux jours plus tard, au milieu de l'universelle horreur et de l'universelle pitié, on vit les cercueils arriver dans le camp et défiler le long des tentes. On les ouvrit, et la reconnaissance des corps permit de recomposer la liste de ceux qui avaient succombé : c'étaient, du côté des Français, le colonel Foullon-Grandchamps, l'intendant militaire Dubut, l'officier comptable Ader et trois soldats[35] ; c'étaient, du côté des Anglais, M. de Norman, le lieutenant Anderson, M. Bowlby, correspondant du Times, et treize soldats. Avec un méritoire courage, les médecins de l'armée mirent à nu les cadavres, et sur ces misérables restes, moins défigurés par la corruption de la mort que par les tortures des bourreaux, s'appliquèrent à compter les traces des ligatures, les marques affreuses des tourments et des supplices. Parmi les otages, trois seulement ne furent rendus ni vivants ni morts, l'abbé Duluc, le capitaine anglais Brabazon et un soldat français. Étaient-ce là ces disparus dont parlaient les Chinois dans leurs hypocrites dépêches ? Jamais on n'eut de leurs nouvelles, mais du témoignage de deux prêtres chinois, on peut inférer, avec une sorte de certitude, qu'ils furent décapités par un chef tartare le soir de la défaite de Palikiao.

C'est dans ces émouvantes conjonctures que les alliés, après avoir vainement cherché les armées tartares, étaient enfin arrivés au pied des murs de Pékin. Une sommation fut adressée aux autorités chinoises pour qu'une des portes nous fût livrée. Afin que la menace ne parût point vaine, deux batteries furent installées du côté de la porte Anting, toutes prêtes à ouvrir leur feu contre les épaisses murailles. Les Chinois, vaincus jusqu'ici, tenteraient-ils une dernière fois la fortune ? Dès le premier moment, on ne put saisir dans leur conduite aucun symptôme, soit de soumission, soit de résistance. Nul obstacle n'était opposé à nos préparatifs ; mais de nombreux Tartares, moitié curieux, moitié hostiles, garnissaient les créneaux. Cette incertitude ne se prolongea point. Le 13, le sous-commissaire Hang-ki se rendit au camp des alliés et, après un assez vif débat, souscrivit à l'occupation de la porte. Le jour même, deux forts détachements, empruntés aux deux armées, s'installèrent sur les remparts, et cela au milieu d'une foule pressée que les agents de la police chinoise écartaient à grands coups de fouet. De part et d'autre, la surprise était la même, et chez les nôtres qui n'eussent jamais rêvé si fabuleuse conquête, et chez les indigènes qui ne pouvaient se persuader que les barbares de l'Occident fussent devenus leurs hôtes et leurs maîtres.

Serait-ce enfin la paix, la paix définitive, celle qu'on voulait rapporter à l'Europe ? Les Chinois ont de prodigieux détours pour nier la guerre quand ils ont été défaits. Les Européens étaient à peine établis sur les remparts, et déjà le prince Kong s'appliquait à transformer le titre de leur conquête. Ce qui était capitulation, il l'appelait convention amicale. Les bataillons entrés à Pékin n'étaient, à l'entendre, que l'escorte d'honneur destinée à accompagner les ambassadeurs chargés de ratifier la paix. « Je viens d'apprendre, écrivait-il au baron Gros le 14 octobre, que les soldats de l'escorte de Votre Excellence viennent d'entrer dans la ville. La sage discipline qu'ils observent a tranquillisé la population[36]. » Encore un peu, et il eût représenté les soldats alliés comme les gardiens de la paix publique, comme les auxiliaires de son propre souverain. Quelle supercherie nouvelle nous ménageait, au dernier moment, la diplomatie chinoise ?

C'est en cette occurrence que lord Elgin jugea bon d'amener à merci, par un coup de violence brutale, ces ennemis captieux qui négociaient toujours et ne se rendaient jamais.

A maintes reprises, depuis le commencement de la campagne, l'ambassadeur anglais, avec la hauteur familière à son caractère et à sa nation, s'était élevé contre la politique de ménagement. En ces derniers temps, le guet-apens de Tung-chao l'avait exaspéré. A ses yeux, le récent massacre des otages non seulement autorisait la sévérité, mais l'imposait à peine de faiblesse. Que dirait l'Angleterre en apprenant le meurtre de ses enfants ? Et quelles clameurs dans la presse du monde entier quand on saurait la mort du correspondant du Times lâchement assassiné ! Depuis plusieurs jours, lord Elgin flottait entre les rigueurs diverses que lui suggérait sa pensée courroucée. Volontiers, il eût demandé qu'on lui livrât les meurtriers. Mais quoi ! On lui abandonnerait quelques mandarins secondaires pris au hasard, pauvres comparses qu'il serait imprudent d'absoudre, et cruel de punir. A défaut de cette réparation, un autre projet eût flatté l'orgueil de lord Elgin, t'eût été l'érection d'un monument expiatoire élevé sur une des places de Tien-tsin, comme un solennel témoignage de la sollicitude de l'Europe à venger ses injures. Le baron Gros fit abandonner ce dessein. « Ce serait, dit-il, éterniser l'humiliation, mais ce serait aussi éterniser les haines. e Cependant, le Palais d'Été subsistait encore. Là les otages avaient passé, et sans doute avaient souffert, puisqu'on avait trouvé leurs traces en ces lieux ; là était la résidence favorite de l'Empereur. Détruire le Palais d'Été, ce serait terrifier la dynastie sans s'aliéner la nation. Ce serait porter la vengeance aussi haut qu'on la pouvait porter. Cette fois encore, le baron Gros protesta. Circonspect autant que son collègue était fougueux, il craignait de pousser à bout les Chinois ; il redoutait que le prince Kong ne se dérobât comme l'Empereur, et qu'on ne trouvât plus aucune autorité régulière avec laquelle on pût négocier. a Que faire alors, répétait-il avec inquiétude, sinon hiverner à Pékin ? Et quels ne seraient pas nos dangers pendant ce long hiver, loin de notre base d'opérations, à nous qui ne sommes qu'une poignée d'hommes perdus dans l'immense Empire ! » « Nous sommes peut-être engagés plus qu'il ne faudrait », écrivait-il le 16 octobre à lord Elgin. Et dans ses notes intimes tracées au jour le jour, il ajoutait : « Mon collègue d'Angleterre me semble vouloir pousser les choses bien loin ; voudrait-il renverser la dynastie pour donner la main aux rebelles de Nan-king[37] ? » Montauban partageait toutes les appréhensions du baron Gros. Mais l'impérieux ambassadeur d'Angleterre n'était point de ceux qui plient sous les avis. Son esprit, partagé entre l'ambition et la colère, caressait vaguement toutes sortes de desseins : profiter des dissensions de la Chine, y consolider l'influence britannique, y préparer une sorte de protectorat ; et les soupçons du baron Gros n'étaient que clairvoyance. Le 18 octobre, les instruments de la vengeance anglaise partirent pour le Palais d'Été. A cinq heures, on vit dans la direction du nord s'élever d'épais tourbillons de fumée ; puis les flammes, rabattues par le vent, éclairèrent la campagne pendant toute la nuit. C'était l'exécution des ordres de lord Elgin[38].

 

IX

Avec les Asiatiques, rien ne vaut la force brutale, rien ne réussit comme le fait accompli. L'événement justifia l'acte osé de lord Elgin. « Je crains, écrivait le baron Gros à la première nouvelle de l'incendie, je crains que cet acte de vengeance inutile et sauvage n'effraye le prince Kong, et ne le décide à fuir en Tartarie[39]. » Non, il ne s'enfuit pas, mais alors, alors seulement il comprit l'inutilité des subterfuges. La flamme crépitait encore, et voici que, le 19, une dépêche du négociateur chinois arriva au camp français, la première qui fût bien nette, bien catégorique, et qui contînt une acceptation formelle de toutes les propositions des alliés.

On tenait enfin quelque chose de positif. Le baron Gros saisit l'occasion avec empressement ; lord Elgin s'y prêta avec un peu plus de hauteur. La convention, conclue à Tien-tsin le 27 juin 1858, fut reprise, mais avec une série d'articles additionnels, renfermés dans un acte séparé. De l'ensemble des clauses du traité ressortait un principe général, jusque-là répudié à Pékin, celui de l'égalité entre le Céleste Empire et les nations européennes ; dans cet esprit, il était stipulé que les agents diplomatiques des deux puissances alliées pourraient se rendre dans la capitale toutes les fois qu'une affaire importante les y appellerait[40]. Un article spécial consacrait les regrets et les excuses du gouvernement chinois pour la malheureuse affaire des forts du Peï-ho[41]. Aux cinq ports déjà ouverts au commerce étranger étaient ajoutés six autres ports[42] ; en outre, la même franchise s'étendait à la ville de Tien-tsin[43]. Des dispositions minutieuses réglèrent le sort et les privilèges des citoyens des deux nations qui s'établiraient en Chine. Leurs propriétés seraient inviolables. Ils seraient protégés contre toute vexation dans leurs entreprises. Ils pourraient établir à leur gré des écoles, des églises, des hospices, des cimetières. Ils seraient régis par les lois criminelles de leur pays. Les consuls seraient appelés à trancher, sans aucune immixtion des autorités chinoises, les différends commerciaux ou civils entre leurs nationaux[44]. Une clause particulière eut pour but d'assurer, dans toute l'étendue de l'Empire chinois, le paisible exercice de la religion chrétienne et la libre propagande des missionnaires[45]. En dehors des diverses réparations consenties au profit de l'Angleterre, une indemnité de 60 millions fut stipulée en notre faveur, tant pour les frais de guerre que pour les dommages causés, soit à nos établissements commerciaux, soit à nos missions[46] ; en outre, une somme de 1.500.000 francs fut immédiatement versée entre nos mains pour les victimes du guet-apens de Tung-chao et pour leurs familles[47]. Ces avantages obtenus, les alliés s'abstinrent de demander aucun sacrifice territorial ; l'île de Chusan, occupée depuis le commencement de la guerre, fut restituée ; seuls, les Anglais se firent concéder une petite langue de terre d'une lieue carrée environ, voisine de Hong-Kong, et que depuis longtemps ils détenaient à titre de bail.

Les ratifications furent échangées à Pékin, le 24 octobre pour les Anglais, le 25 pour les Français. Même en cette cérémonie d'apparat se révélèrent les dispositions un peu différentes des alliés. Vis-à-vis de ses ennemis d'hier, lord Elgin poussa la hauteur jusqu'à l'arrogance, en homme dont le programme n'aurait été accompli qu'à demi, et qui s'appliquerait à laisser dans ces régions lointaines une impression de terreur, favorable aux entreprises ou aux conquêtes de l'avenir. Tout autre fut le baron Gros, heureux de ses soucis allégés, plus heureux encore du retour prochain dans la patrie, peu jaloux d'aventures nouvelles dont son collègue anglais s'approprierait sans doute l'honneur et le profit. Dans cette pensée, il s'appliqua à rendre cordiale son entrevue avec le prince Kong, cordiale au-delà de ce qu'autorisait peut-être le récent guet-apens de Tung-chao. Les signatures et les sceaux ayant été apposés, un entretien tout amical s'engagea entre le Chinois et le négociateur français. Celui-ci étala complaisamment devant le prince les échantillons de nos monnaies, lui remit les portraits de l'Empereur, de l'Impératrice et du Prince impérial, s'abandonna, en un mot, à toutes sortes d'avances. Il alla même jusqu'à s'excuser de paraître sans uniforme, les siens, disait-il, ce qui était vrai, ayant été perdus dans un naufrage, près de Ceylan. A quoi Kong répondit avec assez de finesse pour un Chinois : « Moi non plus, je n'ai point d'uniforme ; si l'eau a submergé les vôtres, le feu a détruit les miens. » C'était une allusion à l'incendie du Palais d'Été : c'était aussi un remerciement indirect aux Français ; on savait à Pékin qu'ils avaient refusé de s'associer à la destruction, et on voulait leur en marquer une particulière reconnaissance.

Avant de quitter cette terre lointaine, un double devoir restait à remplir, inspiré, l'un par la piété envers les morts, l'autre par la religion de la patrie.

Tandis que les nôtres visitaient la grande ville et ouvraient leur cœur aux joies du retour, sous l'une des tentes du bivouac reposaient, entourés de quelques cierges funèbres, les cercueils des victimes de Tung-chao. Un ancien cimetière catholique subsistait encore dans Pékin, fort oublié, mais non sans illustration : car, à travers les broussailles que le temps avait grandies, se lisaient les inscriptions des missionnaires glorieux, le P. Ricci, le P. Verbiest, le P. Gerbillon, qui jadis avaient porté l'Évangile en ces lieux. Même aux heures de persécution, le respect des Chinois pour les morts n'avait pas permis qu'aucune tombe fût profanée. Plus tard, pendant la guerre, la protection de l'ambassade russe avait couvert le pieux asile. On jugea que pour les soldats de la patrie, le repos serait plus doux près de ces autres soldats, soldats de l'Évangile, tombés eux aussi en demeure étrangère. Le 28 octobre, sous l'escorte de nos bataillons en armes, six fourgons d'artillerie transportèrent les dépouilles jusqu'en terre bénite. Pompe religieuse, pompe militaire, rien n'avait été omis de ce qui graverait dans les survivants le souvenir du poignant adieu. Quand les prêtres eurent achevé les prières, les cercueils furent descendus dans une large fosse, assez spacieuse pour les recevoir tous fraternellement. Après une dernière salve, la tombe se referma, et sur la sépulture fut plantée la croix, ici doublement sacrée, car elle devait tenir lieu de tout le reste.

Cet auguste symbole du christianisme, la France ne le posa pas seulement sur les tertres des cimetières, mais voulut aussi, et ce fut le dernier acte de l'expédition, le rétablir sur le faîte des temples. Le baron Gros raconte que, le 25 octobre, comme il entrait dans Pékin, des Chinois en assez grand nombre s'approchèrent de son palanquin et, pour se faire reconnaître, tracèrent silencieusement sur leur front et leur poitrine le signe de la croix. Le vieux diplomate ajoute, avec une émotion dont il a bien tort de se défendre : « J'ai été vivement attendri... je n'ose dire que quelques larmes bien douces me sont venues aux yeux[48]. » A qui reconnaissait sous cette forme humble et expressive le patronage de la France, il importait de donner un gage solennel de protection. L'ancienne cathédrale de Pékin, élevée par les Portugais au temps des premières et florissantes missions, était demeurée debout, mais portant les traces lamentables des outrages des persécuteurs et aussi d'un long abandon. Les fenêtres étaient brisées, plusieurs pans de mur menaçaient ruine, les portes mêmes étaient obstruées par les pierres, et, devant la façade, les arbustes et les épines avaient cru au point de se transformer en hallier. C'est en cette église que les, Français résolurent de célébrer les mystères chrétiens. Les sapeurs du génie furent chargés de déblayer les décombres, de procéder aux réfections les plus urgentes, de réparer, autant qu'on le pourrait, en si peu de jours, les injures du temps ou des hommes. Avec un zèle pieux qu'on n'eût point attendu de leur insouciance ordinaire, ils allèrent au-delà de leur consigne, et, le souvenir de leur église natale ou de leur mère revenant sans doute à leur mémoire attendrie, ils s'ingénièrent à orner le sanctuaire, à dresser des trophées, à parer la nudité des murailles ; surtout la croix fut replacée sur le fronton en témoignage de la liberté reconquise. Le 29 octobre, les délégations de l'armée remplissant la nef, l'évêque de Pékin, Mgr Mouly, monta à l'autel et célébra le divin sacrifice. Puis le Te Deum fut chanté en action de grâces des récentes victoires, et, sous la bénédiction du pontife, on vit s'incliner les drapeaux tricolores qui jamais n'avaient été portés si loin.

Il ne restait plus qu'à partir. Déjà, sur les montagnes au nord de Pékin, les premières neiges avaient paru. Les Français commencèrent leur mouvement de retraite le 1" novembre, et les Anglais, cinq jours plus tard. Le 14, les uns et les autres étaient rassemblés à Tien-tsin. Là, plusieurs pertes sensibles vinrent encore attrister la joie du retour. La plus cruelle fut celle du général Collineau, enlevé en quelques heures par un mal pernicieux. Un peu plus tard, expira dans un accès de fièvre chaude, sur le bâtiment qui le ramenait à Shanghaï, M. de Bastard, secrétaire d'ambassade. Il avait été l'un des messagers de Tung-chao et jamais n'avait pu secouer la profonde impression de cette tragique journée. Au moment de son départ de France, sa mère, saisie de pressentiments, avait dit au baron Gros : « Si vous ne pouvez le ramener, du moins rapportez-le-moi. » Le vœu maternel fut exaucé, et la dépouille du pauvre jeune homme fut rendue au sol natal, tandis que les restes du brave général Collineau furent transférés à Pékin et enterrés dans le cimetière catholique de la grande ville. Cependant, la marine préparait les transports pour le rapatriement des troupes. Après une halte à Shanghaï, elles furent dirigées vers la France. Seuls, le 2e bataillon de chasseurs à pied et un bataillon d'infanterie de marine furent mis à la disposition de l'amiral Charner pour concourir à la consolidation de notre colonie naissante de Cochinchine.

 

X

Ainsi fut menée à bonne fin l'expédition. A Paris, le maréchal Randon, ministre de la guerre, accueillit la nouvelle du traité de Pékin avec un vrai sentiment de délivrance. « Enfin, écrivait-il le 22 décembre, voilà une grande affaire terminée. Du moins, c'est déjà beaucoup de n'avoir plus à porter le poids des graves inquiétudes qui s'attachaient à l'hivernage de nos troupes sur le pied de guerre, dans un pays où tout leur devenait un danger si sérieux[49]. » La sollicitude du maréchal ne s'égarait point à tort. Qu'une seule de nos compagnies se fût laissée entamer par la cavalerie ennemie, que les masses tartares eussent essayé de couper notre ligne de retraite, que les autorités chinoises, accompagnant l'Empereur dans sa fuite, n'eussent laissé aucun négociateur pour traiter avec nous, et Dieu sait seul quelle eût été l'issue. Heureusement les Chinois ne s'étaient point avisés de perfectionner leurs armes, et, au jour du combat, ils ne s'avisèrent point non plus de compter le petit nombre de leurs ennemis. Ils s'imaginèrent, dans leur déloyauté enfantine, que la ruse tient lieu d'expérience militaire et de sagesse politique. C'est à cette circonstance non moins qu'à la ferme habileté du commandement que nos soldats durent la bonne fortune de rentrer presque tous sains et saufs dans leur pays.

On les vit, l'année suivante, débarquer à Marseille, assez fiers de revenir de si loin, heureux du foyer retrouvé, moins chargés de butin qu'on ne l'a dit et qu'on ne le croit encore, les richesses du Palais d'Été s'étant éparpillées un peu partout. Au chef de l'expédition, Napoléon III réserva un siège au Sénat, puis il lui conféra le nom de comte de Palikiao. Bien que fort mérité, ce nom bizarre et pompeux éveilla quelques railleries, car, après les grands succès de Crimée et d'Italie, on s'était un peu blasé sur la gloire militaire. Quand l'Empereur voulut attacher à ce titre une dotation, les députés murmurèrent, soit qu'ils trouvassent le budget bien chargé, soit que les profits supposés du Palais d'Été leur parussent exclure toute autre rémunération. Le souverain marqua son blâme de cette parcimonie et, dans une lettre amère, rappela que « les nations dégénérées marchandent seules l'expression de leur reconnaissance[50] ».

Le public, déjà fort émancipé, s'émut peu de la mercuriale : en revanche, il se montra plus attentif à démêler les avantages réels de l'expédition. Le gouvernement de la Chine avait consenti à négocier d'égal à égal avec les puissances européennes et à consigner dans une convention irrévocable ce que, dans les actes antérieurs, il n'avait semblé concéder qu'à titre d'octroi. C'était là le résultat, le grand et mémorable résultat de la guerre. Mais ces ports nouveaux ouverts aux échanges, ces facilités assurées au négoce, ces franchises accordées aux Européens, tous ces privilèges ne tourneraient-ils pas au bénéfice exclusif de l'Angleterre, maîtresse presque absolue du commerce en ces régions ? Cette pensée tempéra un peu la satisfaction générale, et on se prit à redouter qu'après un partage égal des fatigues et des périls, les profits ne fussent très inégalement répartis. Cette crainte était au fond plus égoïste que juste, car l'un des motifs qui avaient déterminé notre participation à la guerre, était précisément d'empêcher que la Grande-Bretagne ne transformât sa prépondérance en monopole, et de garder la place libre pour celles de nos entreprises que l'avenir peut-être ferait surgir ou développerait. — Il est triste d'ajouter que parmi les clauses du traité, l'une des principales, celle qui stipulait le libre exercice de la religion catholique, fut presque immédiatement violée. Si dans les provinces voisines de Pékin et dans certaines grandes villes telles que Canton[51], les missionnaires purent en toute liberté, et même avec de grandes consolations spirituelles, ouvrir leurs églises, pratiquer leur culte et le prêcher publiquement, bien différent fut en d'autres provinces le sort des communautés chrétiennes[52]. M. de Bourboulon, ministre de France, ayant protesté contre ces infractions, la Gazette de Pékin publia un édit qui renouvelait les anciennes promesses, mais énumérait complaisamment tous les délits dont les chrétiens pouvaient se rendre coupables et ajoutait en un style peu rassurant a qu'ils seraient punis avec la dernière rigueur[53]. Ce que signifiait cette restriction, on le sut bientôt. Le 23 février 1862, Mgr Faurie, vicaire apostolique du Kouy-tcheou, écrivait : « Le sang des martyrs vient de couler dans notre province », et il annonçait la mort d'un jeune prêtre, M. Néel, décapité pour la foi, ainsi que quatre indigènes[54]. Sur de nouvelles réclamations de l'ambassade française, un nouvel édit fut rendu qui confirma les stipulations du traité de Pékin[55]. Nonobstant ces assurances, un autre prêtre, M. l'abbé Mabileau, fut, trois ans plus tard, martyrisé dans le Su-tchuen[56]. En principe, la liberté subsista, mais subordonnée aux passions des lettrés, aux caprices des gouverneurs, en un mot, à toutes les influences qui, de loin en loin, réveillaient l'esprit de fanatisme chez ce peuple habile à raffiner les tourments.

 

 

 



[1] Traité de Whampoa, 24 octobre 1844.

[2] Rapport de M. de Bourboulon à M. le ministre des affaires étrangères, 30 juin 1859. (Documents diplomatiques, 1860, p. 223-227.) — Rapport de M. Bruce au comte de Malmesbury, 5 juillet 1859. (Correspondence with M. Bruce, p. 16.) — Relation de l'expédition de Chine rédigée au dépôt de la guerre, p. 9-11. — Voir aussi Moniteur, 15 septembre 1859.

[3] Documents diplomatiques, année 1860, p. 229. — Voir aussi Moniteur, 14 septembre 1859.

[4] On appelait ainsi les forts de l'embouchure du Peï-ho.

[5] Rapport de M. Bruce à lord Russell, 3 septembre 1859. (Correspondence with M. Bruce, p. 19.) — Voir aussi le Times, 31 octobre 1859.

[6] Voir maréchal RANDON, Mémoires, t. II, p. 26.

[7] Voir Relation de l'expédition de Chine rédigée au dépôt de la guerre, p. 16-18.

[8] Moniteur, 27 novembre 1859.

[9] Voir Documents diplomatiques, 1860, p. 235-237, et Correspondence respecting the affairs in China, 1859-1860, p. 42-43.

[10] Docteur CASTANO, médecin en chef de l'expédition de Chine, L'expédition de Chine, p. 75.

[11] Correspondence respecting affairs in China, p. 111. — Dépêches et Journal du baron GROS, p. 248.

[12] Rapport de M. Parkes à lord Elgin, 26 août 1860. (Correspondence respecting affairs in China, p. 126-128.)

[13] Correspondance et Journal du baron GROS, p. 44.

[14] Dépêches du baron Gros, 28 et 29 août. (Correspondance et Journal, p. 51 et 55.)

[15] Dépêche du baron Gros au général Montauban, 30 août. (Correspondance, p. 56 et 57.)

[16] Dépêche de Tsaï, 10 septembre. (Voir Correspondance du baron GROS, p. 74-76.)

[17] Dépêche de Tsaï, 11 septembre. (Correspondance du baron GROS, p. 78.)

[18] Dépêche de Tsaï, 13 septembre. (Correspondance du baron GROS, p. 81-82.)

[19] Voir Rapport de M. Parkes à lord Elgin, 20 octobre 1860. (Correspondence respecting affairs in China, p. 226, 227.) — Récit de M. d'Escayrac de Lauture. (Moniteur, 31 décembre 1860.)

[20] Rapport de M. Parkes à lord Elgin, 20 octobre 1860. (Correspondence respecting affairs in China, p. 228.) — Voir aussi Rapport de M. de Bastard au baron Gros, 18 septembre 1860. (Documents parlementaires, p. 247-249.)

[21] Rapport de M. Parkes à lord Elgin, 20 octobre 1860. (Correspondence respecting the affairs in China, p. 229.)

[22] Voir Rapport de M. Loch à lord Elgin, 9 octobre 1860. (Correspondence respecting the affairs in China, p. 190.)

[23] Journal d'un interprète en Chine, par M. le comte D'HÉRISSON, p. 265.

[24] Relation de l'expédition de Chine rédigée au dépôt de la guerre, p. 128.-130. — Rapport du général Montauban. (Moniteur, 6 décembre 1860.) — Voir aussi Correspondence respecting affairs in China, p. 176.

[25] Voir dépêche de lord Elgin à lord Russell, 23 septembre 1860. (Correspondence respecting affairs in China, p. 173, 174.)

[26] Voir Relation de l'expédition de Chine rédigée au dépôt de la guerre, p. 123-140.

[27] Français : 3 tués, 18 blessés ; Anglais : 2 tués, 29 blessés. (Docteur CHENU, Spectateur militaire, mars 1875.)

[28] Rapport du général Montauban, 24 septembre 1860. (Moniteur, 29 novembre 1860.)

[29] Correspondence respecting affairs in China, p. 178 et suiv. — Correspondance du baron GROS, p. 100 et suiv., 119.

[30] Le général Collineau avait rejoint l'armée dès le 19 septembre, mais seulement avec un peu d'artillerie et quelques compagnies d'infanterie.

[31] Journal du baron GROS, p. 125.

[32] Journal du baron GROS, p. 129.

[33] Voir Rapport de M. Loch, 9 octobre 1860 ; de M. Parkes, 20 octobre. (Correspondence respectinq affairs in China, p. 190-195 et 226-244.) — Voir aussi témoignages divers. (Correspondence, etc., p. 197, 198.) — Récit de M. d'Escayrac de Lauture. (Moniteur, 31 décembre 1860.)

[34] Journal du baron GROS, p. 131.

[35] Rapport du colonel Foley, commissaire britannique au quartier général français, 26 octobre. (Correspondence respecting affairs in China, p. 247.)

[36] Correspondance du baron GROS, p. 146. — Voir aussi Correspondence respecting affairs in China, p. 208.

[37] Voir Correspondance et Journal du baron GROS, p. 144, 147, 148.

[38] Voir dépêche de lord Elgin à lord Russell, 25 octobre 1860. (Correspondence respecting affairs in China, p. 213-215.)

[39] Journal du baron GROS, p. 150.

[40] Articles 1 et 2.

[41] Article premier. (Convention additionnelle.)

[42] Article 6.

[43] Article 7 du traité additionnel.

[44] Articles 7 et suiv.

[45] Article 13.

[46] Article 5 du traité additionnel.

[47] Documents diplomatiques, p. 277. — Voir aussi Moniteur, 5 décembre 1861.

[48] Journal, p. 163.

[49] Maréchal RANDON, Mémoires, t. II, p. 27.

[50] Voir Moniteur de 1862, p. 239.

[51] Annales de la propagation de la foi, 1862, p. 236 et suiv. — Moniteur de 1861, p. 49.

[52] Annales de la propagation de la foi, 1862, p. 432 et suiv.

[53] Voir Documents diplomatiques, 1862, p. 210.

[54] Annales de la propagation de la foi, 1862, p. 387 et suiv.

[55] Voir Documents diplomatiques, 1862, p. 211, 212. — Voir aussi Moniteur, 1863, p. 287.

[56] Annales de la propagation de la foi, année 1866, p. 303 et suiv.