SOMMAIRE : I. — Les expéditions hors
d'Europe. — L'empire chinois et les nations occidentales : missionnaires et
négociants : la guerre de l'opium : ports ouverts au commerce : actes de
violence et représailles : démonstration navale : traité de Tien-tsin (27 juin
1858).
II. — Difficulté que
soulève la ratification du traité : échec aux bouches du Pei-ho. — La guerre
est décidée. — Effectifs anglais et français : préparatifs de l'expédition :
embarquement. — Ultimatum adressé à la Chine : comment il est rejeté. — Le
général Montauban à Shanghaï : soucis de toutes sortes qui l'y attendent. —
Arrivée du corps expéditionnaire : halte à Shanghaï : rassemblement général à
Tché-fou. — Les deux ambassadeurs : le baron Gros : lord Elgin. — Nouvelle
traversée et arrivée aux bouches du Peï-ho aspect général : débarquement près
de Pehtang : séjour à Pehtang : préparatifs pour l'attaque des forts.
III. — Attaque des
forts et prise de l'un d'eux (21 août 1860) : incidents divers : reddition de
tous les forts.
IV. — Marche vers
Tien-tsin : comment on se croit près de la paix. — Arrivée du négociateur
Kwei-liang au quartier général : son langage conciliant, entente presque
assurée, puis supercherie découverte. — Les alliés décident de s'avancer
jusqu'à Tung-chao. — Nouvelle comédie chinoise : le prince Tsaï : comment les
Européens repoussent les négociateurs, puis consentent à les écouter.
V. — Comment des
agents diplomatiques et militaires sont envoyés à Tung-chao. — M. Parkes et
le prince Tsaï. — Apparent accord et quel piège il cache. — Sort des
Européens : comment quelques-uns regagnent nos lignes : destin terrible des
autres (17-18 septembre 1860).
VI. — Marche des
armées alliées pendant la journée du 17 septembre. Marche du 18 : rencontre
des Tartares : affreuses inquiétudes sur le sort des otages. — Combat et
victoire de Tchang-kia-ouang (18 septembre).
VII. — Comment les
alliés se décident à un nouvel acte de vigueur. — Positions des Chinois près
du pont de Pa-li-kiao. — Bataille et victoire : caractère de cette bataille
et cause du succès (21 septembre).
VIII. — Nouveaux
négociateurs chinois : le prince Kong : refus de rendre les otages. — Marche
vers Pékin : étapes des 5 et 6 octobre. — Le palais d'été : ses richesses :
pillage. — Encore les otages : lettres échangées : retour de M. Parkes et de
quelques autres : nombre des victimes. — Sommation : occupation des remparts
de Pékin. — Farouche résolution de lord Elgin : projets divers : pensées et
arrière-pensées : incendie du palais d'été.
IX. — Comment le
prince Kong accepte les conditions des alliés. — Le traité de paix : ses
clauses principales. — Funérailles des otages et rétablissement officiel du
culte catholique. — Retour à Tien-tsin et mesures pour le rapatriement.
X. — Avec quel
sentiment est accueillie en France la conclusion de la paix résultats de la
guerre au point de vue économique et religieux.
I L'une
des tendances familières aux âges nouveaux est d'élargir le champ étroit de
l'Europe et de tenter jusqu'aux extrémités de l'univers de vastes
entreprises, moitié guerre, moitié explorations, sans qu'on sache bien
toujours où finit la lutte, où la pacification commence, sans qu'on puisse
surtout prévoir soit à distance, soit même sur les lieux, la part des
sacrifices et celle des avantages ou des profits. Tendance heureuse malgré
tant de hasards ; heureuse si, en ouvrant aux nations de l'ancien monde des
voies inconnues jusqu'ici, elle les détourne de leurs sanglantes querelles ; plus
heureuse encore si à l'esprit de lucre et de conquête s'ajoute le noble souci
de propager au loin les fortes maximes des peuples libres et d'étendre le
règne de l'Évangile ! Placé à une époque de transition, le second Empire vit
à la fois se poursuivre les cruels conflits du vieux continent et naître les
premières ardeurs qui porteraient vers les extrémités de l'Orient et de
l'Occident les générations futures. Si absorbé qu'il fût par la politique
européenne, Napoléon III saisit ces signes et les nota. Ses qualités et ses
défauts conspiraient également pour qu'il se montrât favorable à l'évolution
qui commençait. Son imagination s'abandonnait volontiers aux perspectives
lointaines, et le vague l'attirait, loin de l'effrayer. Il aimait tout ce qui
fait de l'effet, et rien n'en pouvait faire davantage que l'évocation des
régions mystérieuses que nul, pour ainsi dire, n'avait jusque-là parcourues.
Comme il se piquait d'économie politique, il supputait volontiers les
richesses des territoires inexploités, faisait dresser des statistiques, les
étudiait avec une consciencieuse application, puis, introduisant à son insu
la fantaisie dans la réalité, se laissait pénétrer par le rêve et dorait
toutes choses, même ses plus minutieux calculs, de quelques-uns des rayons
des Mille et une Nuits. Enfin l'Empereur, avec son âme bonne,
sensible, humanitaire, était invinciblement séduit par l'espoir des lumières
à répandre, des abus à redresser, des peuples à régénérer. Toutes ces
pensées, mêlées, à un degré incroyable, de sagesse et de chimères, se
retrouveront plus tard dans l'affaire du Mexique. Cette entreprise fut
précédée d'autres interventions d'un caractère fort différent, moins
ambitieuses, plus positives et mieux calculées, résolues soit pour assurer
notre commerce, soit pour étendre notre domaine colonial, soit pour venger
l'humanité outragée. Telles furent les expéditions de Chine, de Cochinchine,
de Syrie. De ces expéditions, celle de Chine est la première par sa date. Longtemps
l'immense empire chinois n'avait eu d'autre souci que de s'isoler. Il se
trouvait séparé du reste du monde, d'un côté par la mer, de l'autre par des
déserts ou des montagnes plus infranchissables que la mer même. Par surcroît
de vigilance, une longue suite de remparts avait été, sous le nom de grande
muraille, élevée sur la frontière du nord-ouest, création gigantesque et
enfantine pour compléter ce que la nature avait fait. Entre ces limites
vivait une nation populeuse à l'excès, visitée par de rares voyageurs qui en
racontaient des choses merveilleuses et affligeantes à la fois. Ce peuple,
disait-on, avait poussé plus loin qu'aucun de ceux de l'Europe les arts
utiles, puis tout à coup avait suspendu sa marche, en sorte qu'à l'inverse du
cours ordinaire, ce qui était antique s'appelait progrès ; et ce qui était
nouveau, routine. On croyait à peine à ces relations, tant on les jugeait
invraisemblables. Et pourtant elles n'étaient que vraies. Sur les fondements
d'une civilisation antique, de longs siècles d'apathie avaient accumulé la
rouille, soit que les habitants de ces contrées se fussent, à la manière de
certains enfants, subitement arrêtés dans leur croissance, soit qu'ayant
acquis un degré peu commun d'habileté pour le temps, ils aient jugé leur
œuvre bonne, au point de se fixer désormais dans une immobilité satisfaite
comme dans la suprême béatitude et la suprême perfection. Cette
Europe, dédaignée et redoutée tout ensemble, apparut cependant en ces régions
extrêmes : elle apparut avec ses missionnaires et avec ses négociants. Vis-à-vis
des missionnaires, la tactique fut d'abord de les favoriser, dans l'espoir de
les asservir. Pendant près de deux cents ans, les ministres du christianisme
furent, en dépit de quelques accès de fanatisme, tolérés, aidés même et
parfois influents. Au dix-huitième siècle, les liens de la fragile alliance
se brisèrent. A la faveur succéda la défiance, puis, par degrés, la
persécution : persécution irrégulière d'ailleurs, capricieuse, mêlée
d'accalmies et de reprises soudaines. Il arriva souvent qu'en certaines provinces,
les chrétiens célébraient leurs mystères dans une demi-sécurité, tandis qu'à
quelques lieues plus loin, la conquête des âmes était le prix du martyre.
Ainsi le voulait le bon plaisir des gouverneurs, en ce pays où l'éloignement
du pouvoir central laissait aux fonctionnaires locaux une autorité arbitraire
presque illimitée. Vis-à-vis
des négociants, le traitement ne fut point le même. Volontiers on les eût
chassés, mais le commerce est insinuant, et il est malaisé d'en dépister les
ruses. Une prohibition absolue étant impossible, on s'avisa d'un moyen terme
; on fit, comme on dit, la part du feu, et on ouvrit aux étrangers un seul
port à l'exclusion de tous les autres, celui de Canton. Comme si cette
concession eût paru excessive, rien ne fut négligé pour la rendre vaine. Le
nombre des Chinois admis à traiter avec les Européens fut soigneusement
limité. Quant aux Européens eux-mêmes, les avanies ne leur furent pas
épargnées, dans le double but de les décourager et de bien établir, devant
les indigènes, l'infériorité des barbares de l'Occident. Tel
fut, pendant de longues années, le modus vivendi de la Chine avec
l'Europe : elle communiquait avec nous, mais à contre-cœur, à travers le port
de Canton comme à travers le guichet d'un lazaret. Cependant
l'Angleterre, à l'aide d'une contrebande savamment organisée, versait sur les
côtes de la Chine d'immenses chargements d'opium. Aux yeux des négociants
britanniques, la grandeur du gain masquait l'immoralité du trafic, de jour en
jour plus étendu grâce à la honteuse passion des Chinois. Devant la gravité
du mal, la cour de Pékin songea d'abord à autoriser ce qu'elle ne pouvait
plus interdire. Puis la prohibition l'emporta : elle l'emporta si bien que,
le 7 juin 1839, le commissaire impérial de Canton, après avoir fait cerner
les factoreries, se fit remettre vingt mille caisses d'opium qui furent
réduites en pâte et jetées à la mer. Alors commença entre l'Angleterre et la
Chine la guerre devenue fameuse sous le nom de guerre de l'opium. D'une
guerre injuste naissent quelquefois des conséquences heureuses. De cette
lutte entreprise pour soutenir un indigne commerce sortit un traité
mémorable. Par ce traité, conclu d'abord entre le Céleste Empire et
l'Angleterre, puis étendu en 1844 à la France[1] et aux États-Unis, la Chine
désavoua pour la première fois la politique d'isolement. Elle céda à la
Grande-Bretagne l'île de Hong-Kong : elle ouvrit en outre au négoce quatre
nouveaux ports, Amoy, Foo-Choo, Ning-Po, Shanghaï. La France enfin eut à cœur
de stipuler pour la sécurité de ses missionnaires et le libre exercice de la
religion catholique. Quelques années plus tard, au nord de l'île de
Hong-Kong, dans un site qui passait alors pour peu salubre, mais en un lieu
merveilleusement propre au commerce, les Anglais jetèrent les fondements de
la ville de Victoria, vraie cité occidentale surgissant des mers de l'extrême
Orient. Dans le même temps, Shanghaï, à quelques lieues au sud de
l'embouchure du Yang-tse-Kiang, se couvrait d'établissements européens,
d'établissements anglais surtout ; car en ces parages, plus que partout
ailleurs, l'Angleterre entendait se réserver une prééminence qui aisément
tournerait à la domination. Le
difficile avec les Chinois n'est pas de signer un traité, mais d'en assurer
l'accomplissement. Quand on vint à l'exécution, les divergences surgirent. En
dépit de la liberté religieuse solennellement promise, un missionnaire
français, M. Chapdelaine, fut, au commencement de 1855, mis à mort au milieu
d'horribles tortures. L'année suivante, dans les eaux de Canton, un petit
bâtiment, ayant un équipage indigène, mais portant pavillon britannique, fut
capturé par les autorités chinoises qui se refusèrent à toute réparation. En
guise de représailles, les Anglais bombardèrent les forts de la ville. Le
vice-roi, rendant violences pour violences, incendia les factoreries
européennes. C'est dans ces conjonctures que le cabinet de Londres résolut
d'abattre, par un nouvel acte de vigueur, l'arrogance et la mauvaise foi
chinoise. La France s'associerait-elle à la démonstration ? A ne consulter
que les apparences, on en pouvait douter, tant étaient minces nos intérêts
comparés à ceux de notre envahissante voisine. Néanmoins, de graves motifs
conseillaient l'action commune. Il importait de sauvegarder, sinon nos
intérêts présents qui étaient modestes, au moins nos intérêts à venir. Nos
missionnaires avaient été insultés ; l'un d'eux avait été égorgé. Parmi les
factoreries incendiées, plusieurs étaient françaises. Une pensée qu'on se
gardait de formuler primait toutes les autres. L'Angleterre dominait à
Hong-Kong, à Canton, à Shanghaï ; elle débordait partout, elle avait, dans la
population chinoise des ports, des clients qui ne connaissaient que les
consuls anglais, le pavillon anglais, l'idiome anglais. S'associer à l'Angleterre,
ce n'était pas seulement l'aider, c'était aussi la contenir, c'était la
contraindre à limiter ses profits ou du moins à les partager. Ces raisons
prévalurent. En 1857, les flottes des deux nations bombardèrent Canton, puis,
après de nouveaux pourparlers entamés et rompus, se portèrent au nord jusque
dans le golfe du Petchili. Dans le golfe se déversent les eaux du Peï-ho,
fleuve secondaire par l'étendue, mais important par sa situation ; car, à
l'aide d'un canal qui le prolonge et le continue, il sert de voie de
communication entre Pékin et la mer. A l'embouchure de la rivière,
d'importantes défenses avaient été établies. Les alliés les forcèrent, puis
remontèrent jusqu'à Tien-tsin, située à trente-cinq lieues environ de la
capitale. Alors, alors seulement, les Chinois effrayés se décidèrent à
négocier. Le 27 juin 1858, un traité fut signé qui réglait les prérogatives
des Européens, ouvrait au négoce de nouveaux ports, proclamait de nouveau le
libre exercice de la religion chrétienne, enfin stipulait au profit des
alliés une indemnité de guerre et d'importantes réparations. L'accord
semblait rétabli, et, malgré les déceptions précédentes, on croyait cette
fois l'entente durable. De la paix même naquit un nouveau et plus grave
conflit. Ce fut la guerre de 1860. II Le
traité du 27 juin 1858 portait que les ratifications seraient échangées à
Pékin. Un an plus tard, car tout va lentement en ces régions lointaines, les
ministres de France et d'Angleterre, M. de Bourboulon et M. Bruce, quittèrent
Shanghaï, le premier à bord du Duchayla, le second à bord de la
Magicienne, et, après une courte navigation, arrivèrent, le 20 juin 1859, au
mouillage de l'embouchure du Peï-ho. Leur dessein était de remonter la
rivière jusqu'à Tien-tsin sur une embarcation légère, le Coromandel, qu'ils
avaient prise en remorque ; de là ils se rendraient à Pékin. L'amiral anglais
Hope les avait précédés dans ces parages et, depuis quelques jours déjà,
stationnait sur la côte avec plusieurs vaisseaux ou canonnières. Comme il
faisait explorer la passe avant que les ambassadeurs européens s'y
engageassent, il put s'assurer que les Chinois avaient, depuis l'année
précédente, grandement accru leurs moyens de défense. Le long des basses
rives du fleuve, les forts semblaient bien armés, et se reliaient entre eux
par divers ouvrages : puis le fleuve lui-même était fermé par trois barrages
successifs, formés, le premier de chevaux de frise fixés dans le fond, le
second de madriers réunis par des chaînes en fer, le troisième de blocs de
bois soutenus par des pilotis. L'amiral Hope envoya à terre l'un de ses
officiers, accompagné d'un interprète, pour notifier l'arrivée des alliés,
provoquer des explications, demander l'ouverture de la rivière, rappeler, en
un mot, les stipulations de Tien-tsin qui semblaient oubliées. Les envoyés,
étant descendus au rivage, ne rencontrèrent que quelques paysans ou soldats
de la milice. Ceux-ci leur expliquèrent que les mesures de précaution étaient
prises contre les rebelles qui troublaient alors l'Empire, non contre les
étrangers. Quant aux autorités chinoises, elles demeuraient invisibles. Après
beaucoup de démarches, on parvint à s'aboucher avec un mandarin d'ordre
secondaire qui ne fit que des réponses évasives, parla de délais, feignit de
ne pas comprendre. Vis-à-vis des Orientaux, rien n'est pire qu'une retraite.
A la suite d'une longue et anxieuse conférence, on résolut d'intimider par un
coup de vigueur ces Chinois mystérieux silencieusement terrés dans leurs
forts. Le 23 et le 24 juin furent consacrés aux préparatifs d'attaque, et
cela sans qu'aucun avis n'arrivât des fonctionnaires indigènes, si ce n'est
un message ambigu qui semblait désigner aux plénipotentiaires une autre route
s'ils voulaient pénétrer jusqu'à Pékin. Le 25 juin, les canonnières anglaises
remontèrent hardiment la rivière et, après beaucoup d'efforts, détruisirent
en partie le premier barrage. Les forts demeuraient muets, les remparts
déserts. Tout à coup les Chinois, avec plus de dextérité qu'on n'en eût
attendu de si chétifs adversaires, démasquèrent leurs batteries et, tirant à
la fois des forts des deux rives, couvrirent de leurs feux croisés les
malheureuses canonnières. L'amiral Hope fut blessé, et, autour de lui, les
ponts des embarcations se jonchèrent de morts. Vers le soir, le commandant du
Duchayla, M. Tricault, qui était accouru dès le matin avec quelques
matelots, tenta de descendre à terre, et d'assaillir l'un des ouvrages ; mais
ses hommes furent accueillis par de nouvelles décharges, s'embourbèrent dans
les terrains vaseux et, contraints à la retraite après des efforts
infructueux autant qu'héroïques, regagnèrent les vaisseaux. Il ne restait
plus qu'à retourner à Shanghaï, et non, hélas ! sans pertes sensibles. En ce
combat qui, par un curieux rapprochement, avait été livré le lendemain même
de Solferino, 430 Anglais, 15 Français avaient été mis hors de combat[2]. C'est
au mois de septembre que l'Empereur, alors à Biarritz, apprit la nouvelle de
l'insuccès. A. ne supputer que le chiffre des pertes, l'échec retombait
surtout sur l'Angleterre. Mais, dans la journée du 25 juin, notre drapeau
s'était déployé à côté du drapeau anglais ; nos marins, quoique engagés en
petit nombre, avaient combattu à côté des marins britanniques, en sorte que,
l'offense ayant été commune, il semblait juste que la réparation le fût
aussi. Dès le 24 septembre, M. Walewski écrivait à M. de Bourboulon : « Le
gouvernement de l'Empereur a décidé d'infliger aux Chinois le châtiment exigé
par la violation éclatante des règles du droit international. Nous nous concertons
avec le gouvernement de Sa Majesté Britannique pour être en état d'agir au
commencement du prin« temps prochain[3]. » Si quelques doutes avaient
subsisté, les dépêches du ministre anglais, M. Bruce, qui arrivèrent par les
paquebots suivants, les auraient dissipés. Le gouvernement chinois se
refusait à toute excuse. A Pékin, le courant belliqueux l'emportait : c'était
Sang-ko-lin-sin, le chef du parti de la guerre et le plus expérimenté des
généraux de la Chine, qui avait inspiré, dirigé peut-être la résistance. Un
article de la Gazette de Pékin proclamait avec hauteur que les forts
de Takou[4] avaient été armés par les
ordres exprès de l'Empereur. On ne refusait pas aux plénipotentiaires
l'entrée dans la capitale ; seulement, ils devaient passer, non par la voie
fluviale du Peï-ho, mais par la route de terre et par Pehtang, petite
bourgade située à quelques lieues au nord, au milieu des marais du rivage, et
à peine mentionnée sur les cartes. « Mais je ne connais pas Pehtang »,
répétait M. Bruce. Et, en effet, il ne la connaissait que par le ministre des
États-Unis, M. Ward, qui venait de consentir à prendre cette voie : de la
sorte, il était arrivé à Pékin, mais dans le plus chétif cortège, et au
milieu de toutes sortes de précautions destinées à marquer son rang
subalterne. Humillime intravit, écrivait M. Bruce[5], à la fois dépité de tant
d'insolence et charmé de n'avoir pas accepté pour son compte un rôle si peu
digne de sa nation. La vérité, c'est que les Chinois ne voulaient recevoir
dans leur capitale les ambassadeurs de l'Occident qu'après les avoir, par avance,
dépouillés de leur prestige. La voie fluviale du Peï-ho, c'était la porte
d'honneur : la voie détournée de Pehtang, c'était la porte de service. Aux
Occidentaux on n'ouvrait que la porte de service : de la sorte, les
« Barbares », que par malheur on ne pouvait tout à fait exclure,
apparaîtraient aux peuples de la Chine, non comme des égaux venant ratifier
une convention d'État à État, mais comme des vassaux venant rendre hommage au
Céleste Empereur et solliciter de lui, à titre de faveur, quelque humiliant
octroi. L'accord
s'étant établi entre Paris et Londres, les deux puissances préparèrent leurs
effectifs. Pour une expédition aussi longue et sujette à tant de hasards, il
importait de n'enrôler que des hommes aguerris, aptes à toutes les fatigues,
animés du véritable esprit militaire qui non seulement se prête aux
entreprises lointaines, mais les accepte joyeusement. Le 7 novembre 1859, une
circulaire ministérielle, adressée aux chefs de corps, provoqua les demandes
volontaires, et ces demandes furent si nombreuses, surtout dans les rangs
inférieurs, qu'on put choisir, entre tous, les soldats les plus solides, les
officiers les plus éprouvés[6]. De la sorte fut formé un corps
de huit mille hommes environ, composé, outre les troupes spéciales, de deux
régiments d'infanterie de ligne, d'un régiment d'infanterie de marine, d'un
bataillon de chasseurs à pied, et réparti en deux brigades, placées sous les
ordres des généraux Jamin et Collineau[7]. Le commandement en chef fut
confié au général Cousin Montauban, ancien officier d'Afrique, un peu âgé,
car il avait déjà soixante-quatre ans, pour une tâche si pleine d'imprévu,
ayant de plus fait toute sa carrière dans la cavalerie, ce qui ne semblait
guère le désigner à diriger une expédition au-delà des mers. Entre ses mains
furent d'abord concentrés tous les pouvoirs, non seulement militaires, mais
de l'ordre naval et diplomatique. Les troupes étant rassemblées, le général
en chef leur annonça, dans un ordre du jour solennel jusqu'à la pompe,
l'effort que le pays attendait de leur valeur. « Votre tâche est grande, leur
dit-il, et belle à remplir : mais le succès est assuré par votre dévouement à
l'Empereur et à la France. Un jour, en rentrant dans la mère patrie, vous
direz avec orgueil à vos concitoyens que vous avez porté le drapeau national
dans des contrées où la Rome immortelle, au temps de sa grandeur, n'a jamais
songé à faire pénétrer ses légions[8]. » La préparation de
l'entreprise valut mieux que cette rhétorique. Le général Montauban démentit
bien vite les craintes que sa nomination avait éveillées. Il déploya, malgré
son âge, une activité toute juvénile et surtout révéla une entente peu
commune des besoins du soldat. Munitions, vivres, effets de campement, service
médical, installation à bord, hygiène et passe-temps même pendant la longue
traversée, tout fut prévu avec la sollicitude éclairée d'un chef attentif à
prévenir les maladies, les privations, la nostalgie, à entretenir la santé,
le bon esprit, la bonne humeur, à s'assurer, en un mot, contre les influences
si diverses qui énervent les armées et les amoindrissent au point de les
fondre, même avant le premier combat. — Tandis que cette organisation se
poursuivait, les Anglais, de leur côté, réunissaient leurs forces. Bien que
leurs effectifs dussent s'élever à un chiffre total de plus de douze mille
hommes, leur tâche était plus aisée que la nôtre. C'est qu'ils pouvaient
tirer de la colonie du Cap ou de l'Hindoustan la plupart de leurs bataillons,
en sorte que la distance, vraiment effrayante pour nous, se trouvait pour eux
abrégée de plus de moitié. En outre, ces bataillons se composaient en partie
de troupes indiennes encadrées dans des cadres britanniques et, par
conséquent, d'hommes déjà acclimatés. Enfin les nombreux établissements
anglais créés sur les côtes de Chine assuraient à nos alliés une précision de
renseignements, une abondance de ressources qui, dans la suite, nous feraient
souvent envie. C'est au lieutenant général Hope Grant, officier vieilli dans
le service des colonies, qu'avait été remis le commandement en chef. Mais
dans la conduite de l'entreprise, ce n'est pas à lui qu'appartiendra la
principale influence. Elle sera exercée plus tard par l'ambassadeur
britannique, lord Elgin, personnage hautain, quoique sous des formes très
courtoises, actif, absolu autant que résolu, en qui se personnifieront tous
les défauts et toutes les qualités de ses compatriotes, qui aspirera à
conduire non seulement la diplomatie, mais l'armée, non seulement les
affaires de son pays, mais par surcroît les nôtres, et qui, par humeur
impérieuse et puissance de vouloir, y parviendra quelquefois. Le
corps expéditionnaire fut embarqué à Toulon au mois de décembre et fut dirigé
vers la Chine par la longue route du cap de Bonne-Espérance. Les relâches
seraient Ténériffe, le Cap, Singapour. Jaloux de devancer sa petite armée et
de surveiller lui-même les premières mesures d'installation, le général
Montauban prit avec son état-major la voie abrégée de l'Égypte et de Suez.
Parti de Marseille le 12 janvier 1860, il était le 26 février à Hong-Kong, le
12 mars à Shanghaï. Trois jours avant soir arrivée dans cette dernière ville,
M. de Bourboulon avait, d'accord avec sir Bruce, adressé à la cour de Pékin
un ultimatum dont le rejet marquerait le commencement des hostilités.
Les représentants des puissances alliées exigeaient de la Chine des excuses
formelles pour la dernière attaque devant les forts du Peï-ho ; ils
réclamaient, à titre de réparation, une indemnité de guerre ; ils stipulaient
enfin que les ratifications de la paix seraient échangées à Pékin. La réponse
ne se fit pas attendre ; ce fut le refus de toute réparation, le refus de
toute indemnité. Vis-à-vis des deux puissances, le gouvernement chinois ne
tenait point d'ailleurs un langage tout à fait identique : vis-à-vis de la
France, il jouait la surprise, désavouait toute cause de lutte, affectait de
croire que notre flotte et nos effectifs étaient demeurés étrangers aux
événements du Peï-ho. A l'égard de l'Angleterre, le ton était plus hautain et
le mépris des formes ordinaires allait jusqu'à l'insolence[9]. Différence curieuse à noter :
car elle se retrouvera plus d'une fois dans les négociations ultérieures,
soit que, dans la Grande-Bretagne, la Chine pressentît un ennemi plus
dangereux, plus envahissant, par conséquent plus haïssable, soit que, par
cette ruse un peu grossière, elle se flattât de desserrer les liens de
l'alliance et peut-être de les dénouer. Avec la
réponse de la Chine s'évanouissait la dernière chance d'accommodement.
Installé seul à Shanghaï sur les concessions européennes en attendant ses
troupes, le général Montauban travaillait activement à la préparation de la
guerre, mais non sans mécompte ni sans contretemps. L'un des principaux
soucis était de compléter le matériel de l'armée. L'emplacement fut choisi
pour un hôpital temporaire. Des marchés furent passés pour la fourniture de
vêtements légers aussi indispensables dans le sud de la Chine que le seraient
plus tard dans le nord les chaudes capotes de laine en usage en France. Un
millier de coolies furent loués pour les corvées et les transports. Le plus
difficile fut de s'assurer des chevaux : la Chine n'en produisait guère ;
après beaucoup de peine, on parvint à s'en procurer au Japon, et à assez haut
prix, quoiqu'ils fussent de petite taille et de chétive apparence.
L'impatience des Anglais à commencer les opérations ajoutait aux difficultés
administratives ou militaires un autre embarras : nos alliés aspiraient
surtout à occuper l'île de Chusan, située presque en face de Ning-Po et sur
laquelle ils avaient peut-être des vues pour l'avenir : après quelques
objections, Montauban se prêta à l'entreprise, et l'île fut occupée sans coup
férir par deux régiments d'infanterie anglaise, aidés d'un petit détachement
de notre infanterie de marine. Sur ces entrefaites, un courrier venu de
France apprit au général que ses attributions étaient modifiées : il
demeurait commandant en chef, mais de l'expédition seulement, tandis que la
marine aurait un chef indépendant en la personne du vice-amiral Charner. Dans
le même temps, la France et l'Angleterre expédiaient en Chine, l'une le baron
Gros, l'autre lord Elgin, avec pleins pouvoirs diplomatiques. Il y aurait
donc parmi les alliés six autorités distinctes : Montauban et sir Hope Grant
pour les forces de terre ; l'amiral Charner et l'amiral Hope pour les forces
navales ; le baron Gros et lord Elgin pour les négociations. Cette
multiplicité d'agents, égaux pour ainsi dire entre eux, ne nuirait-elle pas à
la rapidité et à l'ensemble des décisions ? Comme le mois d'avril s'avançait,
une autre préoccupation, celle de l'arrivée de ses troupes, s'imposa au
général en chef. Sa situation, à mesure que les délais se prolongeaient,
devenait assez bizarre. Entre la Chine et les puissances occidentales, l'état
de guerre existait. Déjà les Anglais avaient déployé leurs bataillons à
Hong-Kong, à Shanghaï, à Chusan. Quant à lui, il en était encore à attendre
son armée. Avec une hâte un peu fiévreuse, il calculait les relâches, comptait
les distances, interrogeait du regard les flots ; et parfois son impatience
se nuançait d'anxiété quand il songeait aux maladies, aux tempêtes, aux
avaries de toute sorte qui pouvaient entraver cette navigation de cinq mois. Aussi
l'impression d'allégement fut grande quand, vers la fin d'avril, une dépêche
du général Jamin apporta des nouvelles précises de la flotte. Le 1er mai,
arrivèrent dans la rade de Woosung, voisine de Shanghaï, l'Entreprenante
et la Garonne. Les autres bâtiments se succédèrent à quelques jours
d'intervalle, sans que la longueur de la traversée parût avoir altéré la
santé des soldats. « Nous avons été secoués comme des noix dans un sac
», disaient-ils gaiement. A cela près ils se portaient bien. Seule, la
frégate à voiles la Vengeance faisait exception : elle avait perdu une
dizaine d'hommes en route et débarqua près de cent cinquante scorbutiques[10]. Vers la fin de mai, tous les
transports étaient réunis dans les eaux de Shanghaï, sauf l'Isère qui avait
échoué près d'Amoy, le Duperré qui était parti un peu en retard de
Toulon, et enfin la Reine des Clippers qui, partie en retard aussi,
devait être, à quelques jours de là, dévorée par un incendie en face de
Macao, sans qu'on pût sauver autre chose que les troupes et l'équipage. En
dépit de ces contretemps, les généraux alliés disposaient dès lors d'une
force totale de dix-huit mille hommes à peu près. Rien ne retardait plus
l'ouverture des hostilités. Les
instructions militaires du général Montauban lui prescrivaient de prendre
pour lieu de rassemblement du corps expéditionnaire, soit l'île Chusan, soit
un point quelconque de la côte le long du golfe du Petchili. De là, les deux
armées, transportées de nouveau par la flotte à travers le golfe,
aborderaient non loin de l'embouchure du Peï-ho. Par coup de force ou
capitulation, elles se rendraient maîtresses des forts, dits forts de Takou,
situés aux bouches de la rivière, et cela afin que la vengeance s'exerçât aux
lieux mêmes où avait été subi l'affront. Les alliés remonteraient ensuite le
Peï-ho jusqu'à la grande ville de Tien-tsin. De Tien-tsin marcheraient-ils
sur la capitale ? La responsabilité de cette grave décision était laissée aux
commandants en chef. Mais on ne prévoyait point, on ne voulait pas prévoir
une telle extension de la guerre ; on jugeait au contraire que, Tien-tsin
fortement occupé, les Chinois intimidés viendraient à composition, et sans
aucune des arrière-pensées qui avaient rendu vaines les dernières
négociations. Ce plan
fut fidèlement suivi. Après une ou deux semaines de relâche, les navires,
reprenant leur marche vers le nord, abordèrent à la presqu'île de Tché-fou,
située sur le golfe du Petchili et récemment reconnue par le contre-amiral
Protet. Le débarquement et l'installation des bivouacs s'achevèrent sans qu'aucune
force indigène se montrât. De leur côté, les Anglais s'établirent avec la
même facilité à Talien-houan. Quelques bataillons avaient cependant été
laissés à Shanghaï, non en vue de la guerre, mais afin d'assurer la sécurité
de la cité. Une révolte terrible déchirait en effet la Chine en ce temps-là
et menaçait surtout cette portion de l'Empire. Les insurgés, maîtres de
plusieurs grandes villes et marchant sous diverses bannières, se signalaient,
disait-on, par toutes sortes d'excès, meurtres, pillage, incendies. Justement
inquiets pour leurs personnes et leurs comptoirs, les négociants européens
sollicitaient la sauvegarde des troupes de l'Occident, et (ce qui était plus
inattendu) les autorités chinoises joignaient leurs prières à celles des
résidents anglais, français, américains. « Nous venons faire la guerre à la
Chine, disait Montauban confondu, et voici qu'à Shanghaï les Chinois nous
supplient de les protéger. » Chose étrange, en vérité ! Mais ce n'était
pas la dernière surprise d'une expédition qui devait être féconde en
événements imprévus. De la
presqu'île de Tché-fou aux bouches du Peï-ho, lieu des opérations prochaines,
la distance était de soixante-quinze lieues. Sur quel point précis de la côte
les alliés aborderaient-ils pour marcher à l'assaut des forts ? Dès le mois
de mai, une reconnaissance, faite par le contre-amiral Protet, avait conclu à
une descente au sud du Peï-ho et sur la rive droite du fleuve. Plus tard, le
18 juin, à la suite d'une conférence entre les chefs, il avait été convenu
que les deux armées aborderaient séparément : les Français au sud, les
Anglais au nord de la rivière. Au commencement de juillet, une nouvelle
exploration, dirigée par le capitaine de vaisseau Bourgeois et par le
lieutenant-colonel Schmitz, vint encore modifier les plans. Il fut constaté
qu'au sud, c'est-à-dire sur la rive droite, l'état des terrains, modifiés par
les dernières marées et absolument marécageux, rendait le débarquement tout à
fait impossible. En revanche, à quelques lieues au nord du Peï-ho, un cours
d'eau peu considérable qu'on appelait le Pehtang-ho se déversait dans la mer
près de Pehtang. Pehtang, on s'en souvient, était cette petite ville où,
d'après les Chinois, nos ambassadeurs auraient dû débarquer l'année
précédente. En cet endroit, la nature du sol semblait un peu moins
défavorable à une descente : car, au-delà d'un large banc de vase,
s'étendaient des terrains plus secs et plus résistants. Le 19 juillet, après
une dernière délibération, il fut décidé que ce point serait celui où l'on
aborderait. Du 20
au 25 juillet, les troupes, refaites par leur séjour à terre, furent de
nouveau embarquées, mais cette fois pour quelques jours seulement. Les
Français emmenaient six mille hommes, non compris les coolies, les Anglais
dix mille. Avec les généraux prirent passage les deux ambassadeurs, le baron
Gros et lord Elgin, l'un et l'autre récemment arrivés d'Europe, mais dans des
dispositions si différentes qu'elles offraient le plus singulier des
contrastes. Très élevé en dignité, assez versé dans les affaires de
l'Extrême-Orient qu'il avait déjà maniées, mais fort avancé en âge et avide
de repos, l'ambassadeur de France devait incliner à restreindre l'entreprise
bien plus qu'à la mener à fond. Tout le portait à la modération, et ses vieux
ans qui lui faisaient durement sentir la fatigue, et les désillusions d'une
longue vie qui cadraient mal avec les vastes pensées, et la crainte de
travailler pour l'Angleterre dont les intérêts commerciaux surpassaient les
nôtres au point de les absorber. Tout autre était lord Elgin, aussi dispos de
corps que d'esprit, prêt à accompagner l'armée à cheval et presque à la
devancer, aussi absolu dans les négociations qu'eût pu l'être un chef de
corps dans le commandement, bien décidé à pousser jusqu'au bout les conséquences
des victoires futures, non seulement résolu à humilier la Chine, mais
attentif à épier ses dissensions intérieures pour prendre opportunément parti
selon l'occasion, rêvant démembrement, suzeraineté, conquête, se disant par
intervalles qu'après tout le Céleste Empereur n'était pas plus révéré que
jadis le Grand Mogol, et laissant échapper parfois dans ses dépêches quelque
chose de ses pensées ou de ses rêves. Le 28
juillet, les deux escadres se rallièrent près d'un groupe d'îlots, qu'on
appelle les îles Slia-lui-tien. Le 30, elles vinrent mouiller à peu de
distance de l'embouchure du Pehtang-ho. Un canot de la marine, monté par
quelques officiers, s'engagea hardiment dans la rivière pour en étudier les
défenses. Puis la corvette le Duchayla, descendant vers le sud,
procéda à une dernière exploration des bouches du Peï-ho. Pendant ce temps,
du pont des navires on observait la côte, côte basse, triste, plate, et qui,
dans les jours de grande marée, devait être envahie par les flots. Au bord du
rivage s'étendaient les bancs de vase, mêlés de flaques d'eau, que nos
officiers avaient naguère relevés : sur le littoral aucune trace
d'habitation. A deux ou trois kilomètres dans l'intérieur, émergeait du sol
une sorte de digue étroite qui courait de l'est à l'ouest : c'était une
chaussée qui, partant de Pehtang, s'enfonçait dans les terres et, rejoignant
le Peï-ho en amont des forts, se dirigeait sans doute vers Pékin. Les regards
se tournaient avec curiosité vers cette route qui sûrement serait celle que suivrait
l'armée pour prendre à revers les défenses chinoises, et pénétrer dans le
pays inexploré : à l'aide de longues-vues, on aperçut plusieurs chariots qui
se croisaient ; d'où l'on conclut que la voie serait assez large pour le
transport des bagages et de l'artillerie. Comme on calculait tout cela, le
canot revint : les rives du Pehtang-ho étaient désertes : aucunes patrouilles
tartares ; quelques pêcheries, et c'était tout. Aux abords de Pehtang, située
sur la rivière à quelque distance de son embouchure, les explorateurs
n'avaient rencontré aucun indigène qu'ils pussent interroger. Peu après, les
marins du Duchayla rallièrent à leur tour le reste de l'escadre : ils
rapportèrent que les barrages leur avaient paru accrus, et que les forts
semblaient puissamment armés du côté de la mer ; mais ils doutaient que, du
côté de la terre, l'appareil de la défense fût aussi perfectionné, ce qui
était un argument de plus pour l'attaque de revers qu'on méditait. Le 1er
août, comme le temps, peu favorable les jours précédents, devenait meilleur,
les escadres se rapprochèrent de la côte. Les troupes anglo-françaises,
destinées à former le premier convoi de débarquement, descendirent dans les
canots et les jonques que remorquèrent les chaloupes à vapeur. Montauban,
malgré son âge avancé, ne voulut laisser à personne l'honneur de le précéder
sur la terre ennemie. Il prit place dans l'un des canots, puis, à une
cinquantaine de mètres du littoral, sauta dans l'eau qui le couvrait
jusqu'au-dessus des genoux, et, suivi de ses officiers ainsi que d'un
détachement de chasseurs à pied, se dirigea vers le rivage. Les Anglais
l'imitèrent, sans beaucoup d'entrain, mais ne voulant pas se laisser
dépasser. Après avoir franchi les dernières vagues et traversé la zone
vaseuse, presque aussi incommode que l'eau de mer, on atteignit enfin une
surface sèche et résistante. Alors, au milieu des acclamations des Français
et des hourras des Anglais, les drapeaux des deux nations furent plantés en
terre, en signe d'occupation. Ainsi commençait la guerre, guerre fantastique
par l'éloignement, et surtout par l'imprévu : car tout était nouveau pour nos
yeux, et cette côte naguère ignorée, et cet immense empire qu'aucune armée
européenne n'avait jamais foulé, et ce Pehtang-ho que les cartes relevaient à
peine, et cette bourgade de Pehtang qui apparaissait sous les rayons du
soleil déjà déclinant, avec ses deux fortins muets, avec ses pauvres maisons
mornes et silencieuses, soit que les habitants se fussent cachés dans les
lieux les plus secrets de leurs demeures, soit qu'à la nouvelle de
l'invasion, ils se fussent enfuis éperdus devant les hôtes à la fois
dédaignés et redoutés de l'Occident. Ce
silence pouvait cacher quelque piège. Comme le jour baissait rapidement, le
lieutenant-colonel Dupin se hâta de rassembler une petite escorte et, sans
perdre de temps, pénétra jusque dans la bourgade. Quelques Chinois y étaient
restés, mais semblaient inoffensifs et plus empressés à demander grâce qu'à
se défendre. Avec une hardiesse qui touchait à la témérité, les explorateurs
se hasardèrent jusque dans les fortins. Ils les trouvèrent évacués, et sans
autre armement que deux ou trois canons en bois cerclés de fer abandonnés sur
les remparts. Malgré cet examen rassurant, on craignait les mines, et non
sans raison : car le lendemain, on découvrit de petites machines explosibles
que les sapeurs du génie furent assez heureux pour détruire sans accident. Pehtang
était le lieu le moins propice pour un séjour prolongé. Peu de végétation ;
point d'eau potable ; des approvisionnements difficiles ; un sol marécageux
d'où s'exhalaient des émanations tellement pestilentielles qu'elles
engendrèrent bientôt quelques cas de fièvres et de diarrhées. Les embarras du
débarquement et la persistance des pluies retardèrent le départ plus qu'on ne
l'eût voulu. Enfin, le 12 août, les alliés quittèrent l'infecte bourgade,
avec l'espérance de ne la revoir jamais. On s'engagea d'abord sur la
chaussée, déjà reconnue le 3 août par le général Collineau, et qui inclinait
vers le Peï-ho, puis de là sur Tien-tsin. La marche, au début, fut pénible
sur la digue glissante qui dominait une vaste plaine envahie en partie à
marée haute. Au bout de sept ou huit kilomètres, le sol s'éleva
insensiblement, et devint plus favorable aux charrois et à l'artillerie ;
bientôt se montrèrent d'assez riches cultures et même des jardins, singulier
contraste avec l'aspect désolé de Pehtang. Point d'ennemi, si ce n'est
quelques éclaireurs tartares, armés de lances, qui galopaient loin de nous,
se rapprochaient, puis s'éloignaient soudain, et faisaient penser aux
cavaliers des goums arabes. A droite de la route apparaissaient, en
assez grand nombre, des tertres de forme conique qui marquaient d'anciennes
sépultures, et rappelaient aux vieux soldats de Crimée d'autres tumuli
à peu près pareils, vus jadis dans la Dobrudscha ; on contemplait ces
monticules avec curiosité, avec crainte aussi, car ils auraient pu fournir
d'excellents abris pour une guerre de surprise. Vers le milieu du jour, on
atteignit le village de Sin-ko, en avant duquel quelques redoutes peu
importantes furent occupées sans grande résistance. Le surlendemain, au
village de Tang-ko, un autre ouvrage, celui-là édifié moins grossièrement et
constituant une sorte de camp retranché, fut emporté après un engagement
assez vif, mais peu meurtrier pour les nôtres à cause de la défectuosité du
tir ennemi. Devant nous coulait à pleins bords, à travers la plaine basse, le
Peï-ho, sillonné par des jonques qui en jalonnaient le cours. Sur notre
gauche et en aval, c'est-à-dire en retour vers la mer, se montraient les
forts, les estacades, en un mot, tous les lieux témoins de l'échec que nous
avions mission de venger.
III Les
forts, dits forts de Takou, étaient au nombre de quatre, accouplés deux à
deux sur chaque rive. Deux d'entre eux se dressaient au bord de la mer ; les
deux autres, plus rapprochés de nous, avaient été érigés un peu en arrière,
et enfilaient le cours du fleuve. Ils étaient construits à l'européenne et
paraissaient assez bien pourvus. On ne pouvait guère douter qu'ils ne fussent
énergiquement défendus. A. la vérité, dès l'époque du débarquement, diverses
communications avaient été adressées à nos ambassadeurs, d'abord par
l'entremise du ministre de Russie, le général Ignatieff, puis par
l'intermédiaire du représentant des États-Unis, M. Ward, et enfin par le
gouverneur même de la province. Mais ces messages, qui ne formulaient aucune
promesse de réparation, paraissaient avoir pour but de gagner du temps bien
plus que d'assurer la paix. Au camp de Sin-ko, dans les bagages des chefs
chinois fugitifs, toute une liasse de documents avait été saisie où se
révélait, à côté de certaines tendances pacifiques, l'animosité du parti de
la guerre : parmi ces pièces était une proclamation qui mettait à prix la
tête des « barbares », et graduait savamment les salaires suivant le rang des
victimes[11]. Les
renforts en matériel et en artillerie étant arrivés de Pehtang, l'attaque fut
fixée au 21 août. Il fut convenu qu'elle commencerait par celui des forts de
la rive gauche qui était le plus rapproché de nous. A cinq heures du matin
s'ouvrit le feu des batteries alliées. Il durait depuis deux heures sans
résultat très notable, quand une formidable explosion retentit derrière le
parapet. Dès ce moment, les pièces ennemies ripostèrent avec plus de
mollesse, et les coups espacés parurent accuser quelque découragement.
Attentif à l'occasion, le général Collineau fit avancer trois compagnies du
102e de ligue et, les abritant derrière une levée de terre, les disposa pour
l'assaut. Les obstacles étaient grands, et eussent été sans doute
insurmontables en face d'un ennemi moins inhabile à manier son artillerie.
Ils consistaient en trois fossés pleins d'eau, puis en un rang de palissades
de bambous fixées en avant des murailles ; les murailles elles-mêmes
n'avaient été que faiblement entamées par le feu des batteries. L'élan des
troupes rendit vaines ces défenses. Les fossés furent franchis, les
palissades rapidement abattues à coups de hache. Puis les coolies ayant fixé
les échelles, les plus hardis d'entre les nôtres s'élevèrent jusqu'au talus
des remparts. Alors commença une nouvelle phase de la lutte. A leur feu
presque inoffensif, tant il était mal dirigé, les Chinois, serrés de près,
substituèrent une sorte de corps à corps, usant de leurs piques, de leurs
sabres, de leurs flèches, saisissant au hasard tous les obstacles, roulant à
la main les pierres et les boulets sur l'assaillant, et tantôt le rejetant
dans le fossé, tantôt l'attirant à lui à travers les embrasures. Dans
l'intérieur même de l'ouvrage, la résistance se prolongea quelque temps,
jusqu'à ce qu'enfin l'ennemi, écrasé par les compagnies de soutien venues au
secours de la colonne d'assaut, débordé par les Anglais, refoulé de tous
côtés, terrifié par l'étendue de ses pertes, s'enfuit par toutes les issues
et nous abandonna la forteresse remplie de ses blessés et de ses morts. Le
succès était grand, mais assez chèrement acheté. Nous avions près de deux
cents hommes tués, blessés ou contusionnés, et les pertes des Anglais
égalaient les nôtres. Les autres ouvrages offriraient-ils la même résistance
? Cette pensée ne laissait pas que d'inspirer quelque souci. A deux heures de
l'après-midi, après une courte halte, les alliés se portèrent vers le second
fort de la rive gauche, distant de deux kilomètres environ et situé sur le
bord de la mer. Contre toute attente, l'artillerie de la forteresse demeura
muette et les assaillants purent, sans échanger un seul coup de feu,
s'avancer jusqu'au bord du fossé. Toutes les issues étaient fermées ; nul ne
se montrait sur les remparts ; aucun signe soit de défense, soit de
capitulation. Ainsi qu'ils avaient fait le matin devant le premier fort, les
alliés dressèrent les échelles et gravirent les murailles, non sans défiance,
ni sans crainte de quelque redoutable surprise. Comme ils venaient de
franchir le talus, un spectacle inouï les laissa partagés entre la
stupéfaction et la joie. A l'intérieur de l'ouvrage, trois mille Tartares,
dépouillés de leurs armes, blottis les uns contre les autres, et portant sur
leur visage les traces de la plus vive terreur, suppliaient par signes qu'on
épargnât leur vie. Les alliés n'eurent plus qu'un embarras, celui du nombre
des prisonniers qu'on ne pouvait ni fusiller, ni nourrir, ni garder. Cependant,
sur la rive droite du Peï-ho, les deux autres forts se dressaient, intacts
encore et bien armés. La même bonne fortune compléta la victoire. Deux
officiers de l'état-major, le commandant Campenon et le capitaine de Cools,
accompagnés du major Anson et de deux interprètes anglais, M. Parkes et M.
Lookes, se jetèrent dans une jonque, traversèrent le fleuve et allèrent
sommer les chefs ennemis de se rendre. Longtemps on parlementa. Les Chinois
consentaient à laisser libre le passage de la rivière, mais se refusaient à livrer
ce que les Européens n'avaient pas conquis. En certaines conjonctures,
l'audace est aussi opportune que la douceur est périlleuse : habilement
conseillés par l'interprète Parkes, les délégués des alliés poussèrent la
hauteur jusqu'à l'arrogance, et leurs menaces achevèrent d'abattre les
Chinois déjà démoralisés par leur récent échec. Bien avant dans la soirée,
une convention fut conclue qui remettait en notre pouvoir tous les ouvrages
sans exception ainsi que leur matériel. Déjà plusieurs compagnies de notre
infanterie de marine et de fusiliers anglais avaient abordé sur la rive
droite. Quelques heures plus tard, elles prenaient possession des forts
qu'abandonnaient les Tartares en désordre. C'est ainsi que, le 22 août 1860,
à l'aube du jour, le cours du Peï-ho était libre, et l'échec de 1859 réparé.
IV A
soixante kilomètres en amont sur les rives du Peï-ho, s'élevait l'importante
cité de Tien-tsin qui, par le canal impérial, communiquait directement avec
Pékin. L'occupation de Tien-tsin, ce serait la consécration et la récompense
de la victoire. Sans doute, ce serait aussi la paix : car les Chinois,
terrifiés par la prise de leurs forts, voudraient à tout prix éloigner de
leur capitale un ennemi si funeste à leur prestige et à leur empire. Au plus
tôt il fallait atteindre la grande ville. Les Anglais le comprirent, et le
comprirent si bien que, dans leur empressement, ils parurent ne plus se
souvenir qu'ils avaient des alliés. Dès le
22 août, l'amiral britannique Hope, les barrages étant détruits, vint mouiller
devant les forts conquis. Le lendemain, la marée étant favorable, il monta
sur le Coromandel, se fit accompagner d'une petite division de cinq
canonnières et, sans prévenir les autorités françaises, s'engagea dans la
rivière. Dans sa hâte, il ne s'enquit même point s'il rencontrerait quelque
obstacle. La fortune favorisa, plus qu'elle ne le méritait, cette course
précipitée. Le long des berges, les habitants des villages sortaient de leurs
demeures et, avec une curiosité ébahie, regardaient filer les steamers :
nulle part ne se révélait aucun signe d'hostilité. Vers deux heures, on passa
sous les forts de Shwang-Keang : ils étaient déserts et désarmés. A la chute
du jour, on fit halte non loin de Tien-tsin. Là survinrent quelques notables
de la ville, venus, disaient-ils, pour rendre hommage aux commandants alliés.
Ils furent interrogés par M. Parkes, cet interprète anglais dont nous avons
déjà mentionné le nom et qui, par son expérience des mœurs et de la langue
chinoises, devait jouer en cette campagne un si grand rôle. On reçut d'eux
les informations les plus rassurantes. Aucun des ouvrages naguère aménagés
par Sang-ko-lin-sin ne serait défendu : Sang-ko-lin-sin lui-même était en
fuite ; il avait passé la veille près de Tien-tsin, accompagné de deux cents
cavaliers, et, cachant la honte de sa défaite, s'était enfoncé dans
l'intérieur. Le 24, dès le matin, l'amiral anglais entra dans la cité au
milieu d'une population paisible, favorable même. Charmé de se montrer seul,
il harangua les autorités, afficha une proclamation conciliante, fit arborer
sur les édifices publics le drapeau de la Reine, puis le pavillon français
que volontiers on eût oublié. Pendant ce temps, l'amiral Charner, fort dépité
qu'on l'eût devancé, remontait à son tour le Pei-ho, aussi vite que le
permettaient les sinuosités du fleuve : malgré ses efforts, il n'arriva que
quelques heures après son collègue. Deux jours plus tard, le gros du corps
expéditionnaire atteignit Tien-tsin et s'établit près de la ville sans y
entrer. Telles étaient les dispositions, que l'interprète Parkes put visiter
à pied, seul et sans encombre, les rues de la cité. Les Chinois avaient
éloigné leurs femmes ou les avaient cachées en lieu sûr ; mais toutes les
boutiques demeuraient ouvertes. Un comité, formé pour le ravitaillement de
l'armée chinoise, se mit, avec une paisible indifférence, au service des
Européens Dans les environs, les villageois préparèrent avec empressement les
greniers ou granges destinés au logement des troupes. Sur les murailles, les
proclamations hostiles de Sang-ko-lin-sin furent arrachées. Quelques-unes
seules restèrent, vieilles de quelques jours ; elles annonçaient que les
Barbares avaient été défaits, qu'ils imploraient la paix, que les habitants
pouvaient être tranquilles. Les habitants étaient en effet tranquilles, mais
sous le drapeau des alliés. Qui se souciait encore de Sang-ko-lin-sin ? L'un
des jours suivants, un des hauts fonctionnaires chinois communiqua à M.
Parkes, en signe de dispositions favorables, un édit impérial qui privait le
fameux général « de son aigrette à trois plumes de paon, de sa position
honoraire dans la garde, de son commandement en chef de la bannière bleue
mandchoue ». « C'était, disait le décret, une légère punition[12]. » Si on
avait dû juger les coutumes du Céleste Empire d'après celles de l'Europe, on
eût été bien près de la paix. Dès le 23 août, encore à bord du Duchayla, le
baron Gros avait reçu du vice-roi du Petchili un message qui la laissait
pressentir. Avec un singulier mélange de naïveté et de platitude, le vice-roi
confessait la récente défaite. « Comme les armées de votre noble Empire,
disait-il, se sont emparées des forts qui servaient à notre défense, elles
ont prouvé ainsi leur grande habileté dans l'art de la guerre, et nos troupes
ont dû s'avouer vaincues : donc il est inutile de continuer la lutte[13]. » La dépêche se terminait
par l'annonce d'un plénipotentiaire envoyé de Pékin pour traiter. Le 26 août,
à son arrivée à Tien-tsin, le baron Gros connut le nom du haut-commissaire.
C'était Kwei-liang, ministre de l'Empire. Le baron Gros accueillit la
nouvelle avec faveur. Le haut rang de Kwei-liang semblait une garantie de
pourparlers sincères. On savait que ce personnage avait toujours soutenu la
politique de la paix. Kwei-liang d'ailleurs n'était pas un inconnu ; déjà il
avait négocié le traité de 188, et sans doute il aurait à cœur de rendre
définitive l'œuvre à laquelle, une première fois, il avait attaché son nom.
Quelles que fussent les apparences, le baron Gros voulut se mettre en garde
contre la duplicité traditionnelle des Chinois. Dans cette pensée, après
avoir répondu aux ouvertures qui lui étaient faites, il envoya au conseil de
l'Empire copie de sa réponse. De la sorte, la cour de Pékin ne pourrait
alléguer l'ignorance ou se dérober. De toutes les précautions diplomatiques,
aucune n'était plus sage ni plus justifiée[14]. Tout
sembla d'abord marcher à souhait. Le baron Gros, visiblement désireux de la
paix, inclinait à la conciliation son collègue anglais : puis, dans ses
dépêches au général Montauban, il l'exhortait à s'abstenir de toute rigueur
dans les lieux occupés, à se garder de toute démonstration hostile contre la
capitale et surtout de toute intervention dans les affaires intérieures du
pays[15]. Kwei-liang, étant arrivé le 31
août à Tientsin, s'appliqua de son côté à tenir le langage le meilleur, le
plus rassurant. A l'entendre, les récentes hostilités ne pouvaient être que
le résultat d'un malentendu : à peine se décidait-on à y croire, tant un
pareil conflit semblait invraisemblable ! Encore un peu, et il aurait affirmé
que les fusils ou les canons n'étaient partis que par hasard. Au plus vite,
il fallait effacer les traces de ce mauvais rêve et non seulement signer un
traité, mais encore, disait le plénipotentiaire chinois, « établir les
bases d'une paix éternelle ». Les ministres de France et d'Angleterre n'en
demandaient pas tant. Ils se contentaient de réclamer la confirmation du
traité de Tien-tsin passé en 1858, des excuses pour l'affront fait à notre
pavillon aux bouches du Peï-ho, et, en outre, une indemnité de guerre. Enfin
les ratifications seraient échangées à Pékin, où les ambassadeurs seraient
admis à se rendre dans un appareil digne de leur rang et de leur pays. Avec
le plus louable empressement, Kwei-liang concéda tout. A peine débattit-il
faiblement le chiffre de l'indemnité et éleva-t-il quelque objection sur
l'importance du corps de troupes qui accompagnerait à Pékin les ambassadeurs.
Après une très légère discussion, l'escorte fut fixée à mille hommes pour
lord Elgin et à un nombre égal pour le baron Gros, qui, volontiers, se fût
contenté d'un plus modeste cortège. Cependant la nouvelle des négociations
s'était répandue dans les camps, et la perspective fantastique de l'entrée à
Pékin exaltait toutes les têtes. C'était à qui ferait partie de l'escorte
d'honneur. Dans cet espoir, chacun fourbissait ses armes, apprêtait ses
uniformes, faisait reluire ses équipements. Déjà les deux interprètes anglais
et français, M. Parkes et M. de Meritens, se disposaient à partir pour la capitale
afin d'assurer les logements et de préparer la réception. Avec
les Chinois, oui ne veut pas dire oui, non ne veut pas dire non. Ils sont
pleins de ruses à la fois raffinées et transparentes, de savantes roueries
déguisées sous la naïveté, et excellent à déconcerter leurs ennemis, tantôt
par leur effronterie tranquille, tantôt par leur obséquiosité. Nul peuple ne
sait mieux, quand il a perdu une partie, persuader aux autres et se persuader
à lui-même qu'il ne l'a pas engagée. Tout favorise leurs fourberies, et
l'aisance extraordinaire avec laquelle ils se désavouent mutuellement, et les
longues distances qui permettent aux dépêches de se croiser ou de se perdre,
et les difficultés de la langue qui laissent toute latitude pour récuser les
interprètes ou alléguer qu'on ne s'est pas compris. La fausseté d'ailleurs
s'exerce doublement, et vis-à-vis de l'ennemi qu'on trompe, et vis-à-vis du
maître qui ne doit jamais soupçonner qu'il n'a point triomphé. Nous allions
faire l'expérience de cette diplomatie que la force brutale rend seule
maniable, et alors jusqu'à la platitude. Le 6
septembre, le baron Gros venait de clore une dépêche au général Montauban
pour lui annoncer la conclusion définitive, quand, à une heure fort avancée
de la soirée, un bruit à peine croyable lui parvint. Kwei-liang, ce
négociateur si élevé en dignité, n'avait point, pour traiter, les pleins
pouvoirs dont il s'était vanté, et il l'avait, disait-on, confessé à M.
Parkes. Le lendemain, dès le matin, l'un des secrétaires de l'ambassade, M.
de Bastard, accompagné de M. de Meritens et d'un prêtre, M. l'abbé Delamarre,
se rendit auprès du ministre chinois. Alors commença une scène de
supercheries, assez grossière et en même temps assez osée. Kwei-liang essaya
d'abord de se dire absent ou invisible. Quand il parut, ce fut en affectant
une extrême faiblesse, et un état de maladie qui rendrait cruelles de longues
interrogations. Comme les délégués insistaient, il s'ingénia à ne pas
répondre, s'appliqua fort à détourner l'entretien, puis, les demandes ne
pouvant plus être éludées, il invoqua derechef sa lassitude, son grand âge,
et sembla tomber en une sorte de pâmoison. « Ce fut une vraie mise en scène
», disait en sortant M. de Bastard indigné. Enfin Kwei-liang, poussé à bout,
déclara qu'il avait bien le sceau impérial, mais non les pleins pouvoirs : il
allait d'ailleurs les demander à Pékin, et, ajoutait-il en reprenant tout son
aplomb, il ne doutait pas qu'ils ne lui arrivassent incontinent. Ainsi
toute la négociation n'avait été qu'un leurre. On devine la colère de lord
Elgin. L'excellent baron Gros ne fut pas moins irrité, et, comme il avait un
vif souci de la dignité de son pays, il fit au pseudo-plénipotentiaire la
réponse qu'il méritait. La tactique des Chinois commençait à se découvrir. Ils
ne songeaient qu'à gagner du temps, qu'à laisser venir l'hiver, aussi brusque
et aussi rude dans ces régions que l'été y est accablant. Que deviendrait
alors cette poignée d'hommes aventurée et comme noyée dans l'immense empire ?
Justement courroucés, à demi éclairés, mais pas assez pour pénétrer toute la
vérité, les chefs alliés résolurent de franchir une nouvelle étape sur la
route de la capitale. Ils s'avanceraient, disaient-ils, jusqu'à Tung-chao,
grande ville située à trente lieues environ au-delà de Tien-tsin et à quatre
ou cinq lieues en avant de Pékin. Là seulement ils consentiraient à écouter
de nouvelles propositions. Sans plus tarder, Anglais et Français quittèrent
leur camp, mais pas tous, car la brigade Collineau et la division anglaise
Napier demeurèrent provisoirement à Tien-tsin ; ce qui réduisait de plus de
moitié le corps expéditionnaire. Avec les troupes cheminaient les deux
ambassadeurs : lord Elgin, à cheval, ardent, actif, non moins dispos que les
soldats eux-mêmes ; le baron Gros, porté en palanquin, un peu surpris de
l'aventure, effrayé surtout d'une campagne si peu sortable à son âge. Le 11
septembre, la petite armée établit son bivouac à Pouchao. Là commença une
nouvelle comédie chinoise, et fort audacieusement jouée ; car il semblait
invraisemblable que la même fourberie pût réussir deux fois. Ce
jour-là dans l'après-midi, comme le baron Gros, assez mélancolique, se
reposait dans une pagode « ornée, dit-il, d'abominables idoles », un
« petit mandarin à globule bleu » survint qui lui remit un message en
chinois. La dépêche était signée de deux des personnages les plus importants
de l'Empire : le prince Tsaï, membre de la famille impériale et aide de camp
de l'Empereur, et Mouh, membre du grand conseil et président du bureau de la
guerre. Ceux-ci, du ton le plus naturel et sans aucun embarras, désavouaient
Kwei-liang : il était vieux, n'avait pas su e se conformer aux intentions de
l'Empereur, avait fait naître mille difficultés ». Les nouveaux
plénipotentiaires poursuivaient avec des formes de plus en plus engageantes :
« Puisque nous sommes d'accord, puisque toutes les clauses exigées par
votre noble empire ont été concédées, à quoi bon pousser jusqu'à Tung-chao ?
Ce vous sera une fatigue pour l'aller, et une autre non moins grande pour le
retour. Puis, l'armée et le peuple pourraient concevoir de ce mouvement
quelque ombrage et quelque inquiétude. Que Vos Excellences retournent à
Tien-tsin, et là nous traiterons[16]. » Le baron Gros, fidèle à ses
récentes résolutions, répliqua qu'il ne renonçait pas à négocier, mais
seulement à Tung-chro. Lord Elgin fit la même réponse. Le surlendemain on se
remit en route, s'enfonçant de plus en plus à travers la contrée inexplorée.
Bien qu'aucun fait direct ne trahît un retour prochain d'hostilités, déjà certains
signes défavorables auraient pu éveiller quelque sollicitude. Une nuit, et à
la faveur d'un orage, les coolies chinois, loués pour conduire nos équipages,
s'étaient enfuis presque tous, emmenant avec eux les bêtes de trait ; et
notre embarras eût été grand si les jonques amarrées aux bords du Peï-ho
n'eussent été réquisitionnées pour les transports. Les populations se
retiraient devant nous, et nous trouvions les villages déserts. A l'abondance
de Tien-tsin succédaient de vraies difficultés pour les approvisionnements.
Enfin, de Pékin arrivèrent des émissaires secrets, annonçant que, dans la
capitale, le parti de la guerre gagnait du terrain. Le 13,
on bivouaqua à Yang-tsine. Comme on allait y atteindre, une nouvelle dépêche
des commissaires chinois fut remise aux ambassadeurs. Derechef, Tsaï et Mouh
désavouaient Kwei-liang : e Nous qui ne lui ressemblons pas, disaient-ils,
nous ne manquerons pas à notre parole. » Comme Kwei-liang, ils parlaient de
paix et d'amitié éternelle. La conclusion était que l'armée rétrogradât vers
Tien-tsin. C'était toujours le même système : nous éloigner de Pékin, nous
retarder par des pourparlers sans fin, puis se confier dans l'hiver. Une
seule phrase menaçante contrastait avec l'obséquiosité du message : « Si
Votre Excellence veut avancer avec son armée, elle prouvera que ses
intentions ne sont pas pacifiques : donc, s'il surgissait quelque conflit
entre vos troupes et les garnisons qui se trouvent dans les environs de
Hosihou, il y aurait de grands obstacles à un arrangement prochain ; et ce
conflit, nous ne pourrions nous engager à le prévenir[17]. » A cette
seconde dépêche un second refus fut opposé ; mais les Chinois sont subtils et
tenaces. A Hosihou, un mandarin de haut rang, nommé Lâne, vint visiter lord
Elgin, puis le baron Gros. Peu après arrivèrent trois autres mandarins,
porteurs d'une troisième lettre de Tsaï et de Mouh. Le message ne différait
guère des précédentes communications : c'était la même humilité de ton, mais
tempérée par une menace qui, répétée deux fois, ne laissait pas que d'être
inquiétante : « Nous devons vous dire que les troupes chinoises qui tiennent
garnison au nord de Hosihou n'obéissent qu'à leurs chefs militaires, et que
nous n'avons aucune autorité sur elles... Aussi nous craignons qu'un conflit
ne devienne inévitable entre vos troupes et les nôtres, ce qui rendrait
peut-être inutile notre vif désir de rétablir la paix. Ne serait-ce pas à
regretter ?), Pour prévenir cet incident « regrettable «, les
plénipotentiaires n'insistaient plus sur le mouvement rétrograde vers
Tien-tsin, mais soumettaient à leurs adversaires un arrangement nouveau. Ils
proposaient que les alliés, suspendant leur marche, s'arrêtassent à deux
étapes de Tung-chao ; de là, ils enverraient dans cette ville des délégués
qui s'aboucheraient avec les négociateurs chinois : la paix serait conclue,
et il ne resterait plus qu'à la ratifier à Pékin. Le message se terminait par
toutes sortes de protestations rassurantes. « Nous donnons notre
assentiment, disaient Tsaï et son collègue, à tous les articles de la
convention... Nous souhaitons vivement qu'après tant de preuves de bon
vouloir, le désir que nous avons de conclure la paix ne soit pas déçu, et
nous aimons à croire que le même sentiment anime Votre Excellence[18]. » Que répondre à ces
avances réitérées ? Soit fatigue de leurs propres refus, soit hâte d'un
dénouement, les alliés s'en laissèrent peu à peu pénétrer. Après de nouveaux
pourparlers, car tout est long avec les Chinois, il fut convenu que les deux petites
armées européennes, quittant leur bivouac d'Hosihou, s'arrêteraient près de
la vieille ville de Tchang-kia-ouang, à huit kilomètres en avant de
Tung-chao. En cette dernière ville se rendraient des agents anglais et
français pour préparer le traité de paix qui pourrait être enfin, on
l'espérait du moins, signé par les ambassadeurs et ratifié à Pékin. A cette
combinaison, acceptée par lord Elgin et le baron Gros, Montauban adhéra, mais
avec peu de confiance. Rien ne lui avait échappé, ni le départ furtif des
coolies, ni la fuite des populations, ni les allusions équivoques des
autorités chinoises à ces troupes tartares qui campaient dans le voisinage et
qu'on ne pourrait contenir. Dès le 13 septembre, il avait expédié un messager
sûr à Tien-tsin pour que le général Collineau le ralliât, non avec toute sa
brigade, mais avec quelques troupes. Ces soupçons étaient sagesse. On
touchait au drame à la fois hideux et terrible qui a laissé chez tous les
survivants de l'expédition un souvenir aujourd'hui encore ineffacé. V Le 17
septembre, partirent de Hosihou pour Tung-chao les délégués des deux
ambassadeurs : c'étaient, du côté des Français, M. de Bastard, secrétaire
d'ambassade, assisté de deux interprètes, M. de Meritens et l'abbé Duluc ; du
côté des Anglais, M. Parkes, accompagné du secrétaire particulier de lord
Elgin, M. Loch, et d'un attaché, M. de Norman. A ces messagers chargés des
pourparlers diplomatiques, s'étaient joints plusieurs officiers ou employés
d'administration, le colonel anglais Walker, le lieutenant-colonel Foulon-Grandchamps,
le capitaine Chanoine, le sous-intendant militaire Dubut, les agents
comptables Ader et Gagey ; les uns avaient été désignés pour régler, de
concert avec les autorités chinoises, l'emplacement des camps alliés pendant
les négociations : les autres devaient, par des marchés avec les indigènes,
assurer l'approvisionnement de l'armée. La petite troupe comptait encore
quelques autres personnes, notamment M. d'Escayrac de Lauture, chef d'une
mission scientifique, le lieutenant anglais Anderson, M. Bowlby,
correspondant du Times. Une petite escorte de trente soldats environ
complétait la caravane : car avec les Chinois, le pavillon parlementaire
laisse toujours quelque doute, et l'insistance même de nos adversaires à
n'avoir devant eux que des négociateurs sans armes démontrait la nécessité de
ne jamais être tout à fait désarmés. Les
Anglais quittèrent le camp bien avant l'aube, les Français à cinq heures du
matin. De Hosihou à Tung-chao, la distance est de onze lieues environ. Près
de Tchang-kia-ouang, la petite caravane britannique rencontra un corps de
cavalerie tartare : le chef vint au-devant des voyageurs, les félicita avec
beaucoup de cordialité apparente sur la paix prochaine. « Oublions, dit-il,
que nous avons été ennemis, et désormais soyons amis. » Cependant M.
d'Escayrac, qui suivit la même route un peu plus tard, observa certains
groupes hostiles. En outre, en approchant de Tung-chao, on remarqua que, sur
plusieurs petites rivières, les ponts étaient coupés ; ce qui semblait indiquer
le dessein d'une défense opiniâtre, et non le désir de traiter. On ne
s'arrêta pas à ces indices, qui ne furent rappelés que plus tard. On croyait
à toutes les supercheries, à toutes les roueries chinoises, non à un
guet-apens[19]. A. dix
heures et demie, les Anglais entraient dans Tung-chao. Presque aussitôt, M.
Parkes fut reçu par le prince Tsar, entouré de deux commissaires adjoints,
Mouh et Hang-ki. A la différence de la plupart des Européens, Parkes
connaissait à fond ses adversaires et, en quelques mots péremptoires et
méprisants, perçait à jour leurs malfaisantes finesses. Cela faisait à la
fois sa puissance et sa faiblesse : sa puissance, car on le craignait ; sa
faiblesse, car, à force de le craindre, on l'évitait au point de ne lui rien
livrer, et, plutôt que de lui répondre, les Chinois feignaient, tantôt d'être
sourds, tantôt de ne pas comprendre son accent. Parmi les commissaires,
Parkes put distinguer un visage connu, celui de Hang-ki, qu'il avait vu
autrefois à Canton. Le prince Tsaï lui parut un personnage de très grandes
manières, habitué au commandement, mais au regard méchant et fourbe. Quant à
Mouh, il semblait doux, presque doucereux, intelligent comme les Chinois le
sont souvent, rusé comme ils le sont tous. L'accueil fut courtois, mais
bientôt la discussion s'échauffa. Elle porta sur trois points : le mouvement
rétrograde de l'armée qui, d'après les Chinois, devrait avoir lieu dès la
signature du traité ; le chiffre de l'escorte qui accompagnerait à Pékin le
baron Gros et lord Elgin ; enfin, la prétention des ambassadeurs qui
voulaient être reçus en audience particulière par l'Empereur, et consacrer
l'égalité entre le Fils du Ciel et les puissances de l'Occident. Sur les deux
premiers points, Tsaï inclinait à la conciliation : mais sur le troisième, il
manifesta une répugnance extrême à toute concession ; ce qui lui attira de la
part de M. Parkes de vives répliques, acerbes même au dire des Chinois, qui,
dans la suite, essayèrent d'excuser ainsi le reste de leur conduite. On en
était là quand survint M. de Bastard, qui, parti plus tard de Hosihou, était
arrivé un peu plus tard aussi. Tsaï le reçut avec la politesse hautaine qui
semblait lui être habituelle, reprit avec lui les pourparlers, puis enfin
céda. Comme on semblait d'accord : « Avez-vous de pleins pouvoirs pour
traiter ? » demanda à Tsaï M. de Bastard, fidèle aux recommandations du
baron Gros, qui se souvenait de Kwei-liang. Tsaï affecta de se trouver blessé
: « Mon langage est sincère, répéta-t-il plusieurs fois ; ma parole vaut celle
de l'Empereur. » Bientôt il se radoucit. Le traité préparé à Tien-tsin
fut repris, relu, accepté dans toutes ses conditions. Les armées alliées
s'arrêteraient, près de Tchang-kia-ouang, dans des positions qui, dès le
lendemain, seraient délimitées. Puis les ambassadeurs iraient à Pékin pour
les ratifications. Les négociateurs prirent alors congé les uns des autres,
et avec toutes les apparences de l'entente. « Je ne pus croire, a écrit
plus tard Parkes, que la satisfaction témoignée par les commissaires chinois,
quand je leur parlai de la paix, n'était pas sincère[20]. » Rentrés à leur logis,
les délégués reçurent pendant la nuit une dépêche de Tsaï qui confirmait les
résultats de l'entrevue et, derechef, constatait l'accord. Une
fois encore, tout semblait conclu. Le 18, bien avant le jour, M. Parkes,
accompagné de M. Loch, monta à cheval pour regagner les lignes anglaises :
peu après M. de Bastard quitta aussi Tung-chao avec M. de Meritens. En même
temps partirent le colonel anglais Walker et le capitaine Chanoine, chargés
de tracer, de concert avec les autorités chinoises, l'emplacement des
positions alliées. Quand on arriva au lieu désigné pour ces campements, un
spectacle inattendu s'offrit aux yeux. Sur les lieux mêmes destinés à nos
bivouacs s'étendait, à perte de vue, l'armée tartare, avec sa cavalerie et
ses pièces en bon ordre comme pour une bataille imminente. A cette vue, les
Européens stupéfaits se rappelèrent tous les menus incidents qui, la veille,
auraient pu exciter leur vigilance. Avec anxiété M. Parkes interroge les
chefs tartares ; il n'en reçoit que des réponses évasives. Il soupçonne alors
la trahison, mais sans y croire encore. Se tournant vers M. Loch : « En
toute hâte, lui dit-il, prévenez le général Grant. » Il prie le colonel
Walker de l'attendre avec quelques hommes de l'escorte. Puis, rejoignant M.
de Bastard et le capitaine Chanoine qui étaient restés un peu en arrière, il
les exhorte à regagner au plus vite le quartier général français. Quant à
lui, à bride abattue, il reprend la route de Tung-chao pour saisir le mot de
la terrible énigme, arracher, par la crainte des représailles, ce que ne
pourrait obtenir la prière, sauver, s'il se peut, les Européens restés dans
la ville, prévenir, en un mot, la suprême catastrophe. Tung-chao,
Parkes eut quelque peine à parvenir jusqu'aux commissaires. Longtemps ils se
firent attendre, comme pour se dérober à une embarrassante explication. Quand
enfin ils parurent, un entretien s'engagea, rapide, heurté, où perçaient de
mutuelles colères. Palles ayant protesté contre la violation des engagements
pris la veille : ci Nous ne sommes point autorité militaire, répliquèrent les
plénipotentiaires, et nous n'avons aucun droit de contrôle sur les troupes. —
Mais vous avez pleins pouvoirs pour inviter vos généraux à cesser les
hostilités. — Sans doute, mais à la condition que la paix soit faite. Elle
l'est ; n'en avons-nous pas réglé tous les préliminaires ? Nullement, car la
question de l'audience impériale n'a pas été réglée. — Ce n'est qu'une
question secondaire d'où ne peut dépendre la paix ou la guerre. — Tout autre
est notre pensée : il ne peut y avoir d'entente tant que ce point n'est pas
réglé. — Je regrette d'entendre Votre Excellence parler de la sorte ; mais je
n'ai pas d'instructions sur cette matière, et je ne puis que m'en référer à
lord Elgin[21]. » Pendant ce dialogue,
une foule de mandarins de tout grade avaient envahi la salle et, soulignant
les réponses de leur chef, y ajoutaient toutes sortes de commentaires
ironiques et méprisants ; peu à peu leurs voix couvraient celle de l'envoyé
européen : premier outrage qui laissait deviner tous ceux qui allaient
suivre. Ne
doutant plus du péril, M. Parkes se hâte de prendre congé. Avec une opportune
prévoyance, il avait avisé ceux de ses compatriotes restés dans la ville,
afin qu'ils se rassemblassent et se tinssent prêts à partir. Ceux-ci
s'étaient réunis aux portes de la cité, et, depuis vingt minutes, attendaient
anxieusement. Ils étaient au nombre de 22 : 18 soldats, 2 officiers, et en
outre M. de Norman et M. Bowlby[22]. M. Parkes les ayant rejoints,
tous s'élancent au galop dans la direction de Tchang-kia-ouang ; ils ne
retrouvent plus le colonel Walker, mais M. Loch, que le général Grant avait
renvoyé avec le major anglais Brabazon au-devant de l'interprète britannique
; ils gagnent la ville de Tchang-kia-ouang, la dépassent, atteignent sans
encombre les premiers camps ennemis ; encore quelques minutes, et ils seront
en dehors des lignes chinoises. A ce moment un groupe épais de cavaliers
tartares leur intercepte la route. Le nombre des ennemis ne permettant pas de
se frayer un chemin par la force, M. Parkes arbore le pavillon parlementaire.
Mais c'est en vain qu'il invoque sa qualité : il est entouré, outragé,
frappé. « Nous sommes prisonniers », dit-il à M. Loch. Il l'était en
effet, ainsi que ses compagnons, et du plus redoutable des ennemis. — Pendant
ce temps, les Français restés à Tung-chao après le départ du capitaine
Chanoine et de M. de Bastard étaient, eux aussi, assaillis par la foule et
traînés dans les prisons publiques : c'étaient M. d'Escayrac de Lauture, qui,
en un récit émouvant, devait plus tard raconter ses souffrances ; puis
l'intendant militaire Dubut, le colonel Foulon-Grandchamps, l'abbé Duluc, et
avec eux quelques soldats dont les traces se perdent à partir de ce moment.
Seuls, les officiers comptables Gagey et Ader, ainsi que deux soldats,
étaient parvenus à sortir de la ville. Le guet-apens était consommé. VI Il
était consommé, mais déjà l'expiation allait commencer. Le 17,
quelques heures après le départ des négociateurs, les alliés avaient quitté
Hosihou et, le soir, avaient fait halte à Matao. Le 18, à l'aube du jour, ils
avaient repris leur route, s'acheminant vers ces campements où ils devaient,
disait-on, s'établir en attendant la paix. D'un moment à l'autre on
s'attendait à voir reparaître les messagers dépêchés la veille à Tung-chao.
Les Anglais marchaient les premiers, avec leur général sir Hope Grant. Les
Français venaient ensuite, ayant à leur tête le général Montauban, déjà un peu
inquiet, assure-t-on, et grommelant en vieux soldat contre toutes ces
longueurs. La première partie de l'étape s'accomplit sans incidents. Vers
huit heures du matin, après un parcours de huit kilomètres environ, à
l'entrée d'une plaine entourée d'arbres et de bouquets de bois, l'avant-garde
anglaise se heurta à un corps considérable de Tartares. Chose étrange ! ces
troupes occupaient précisément le voisinage de Tchang-kia-ouang, c'est-à-dire
les lieux où, selon les négociations récentes, nous devions installer nos
bivouacs. Les Anglais s'arrêtent et se replient ; on fait halte ; on
concentre les bagages : sir Hope Grant, prévenu aussitôt, court à son
collègue français. Le danger ne laissait pas que d'être assez grand. Quelles
étaient les forces de l'ennemi ? On l'ignorait, mais, à première vue, elles
paraissaient considérables. Les alliés, dans la confiance d'une paix presque
assurée, avaient échelonné une portion de leurs effectifs du côté de Matao et
plus loin encore en arrière. En outre, on ne connaissait point le pays, et
tout prêtait à une surprise. Par-dessus tout le reste, une affreuse pensée
venait de naître et étreignait tous les cœurs. Là-bas, au-delà de l'épais
rideau des troupes tartares, au-delà de Tchang-kia-ouang, se trouvaient,
séparés de l'armée, les diplomates et les compagnons d'armes partis la veille
pour Tung-chao. Étaient-ils libres ? prisonniers ? massacrés ? Incertitude
cruelle et tellement cruelle que, devant ce grand péril, tous les autres
périls s'effaçaient. Comme
on s'entretenait anxieusement de ceux que déjà on appelait les otages, on vit
reparaître dans nos lignes, d'abord le capitaine Chanoine, qui, en invoquant
son titre de parlementaire, était parvenu, non sans peine, à traverser
l'armée tartare ; puis M. de Bastard, très ému de l'aventure, tellement ému
que son esprit frappé en garda une impression qui ne s'effaça plus ; enfin,
un peu plus tard, l'officier comptable Gagey, qui s'étendit longuement sur
l'importance de l'armée ennemie : « Elle s'élève, dit-il, à trente mille
hommes au moins. » Et, malgré les signes de dénégation du général Montauban
qui ne pouvait croire à un tel rassemblement, il maintint que ce chiffre
effrayant n'était guère au-dessous de la vérité[23]. Dans le même temps arriva aux
avant-postes anglais un haut mandarin chinois. Interrogé par le général en
chef britannique, il répondit avec beaucoup d'assurance qu'il venait pour
régler le cérémonial de l'entrée à Pékin et de l'audience que l'Empereur son
maître accorderait aux ambassadeurs occidentaux. « Mais, lui répliqua-t-on
avec quelque vivacité, est-ce en signe pacifique que les Tartares occupent
l'emplacement de nos camps ? » Sur cette repartie, il joua la surprise, parla
de malentendus, promit qu'incontinent il allait enjoindre à ses compatriotes
de rétrograder. Après quoi, il se retira ; et, avec une générosité qui
n'était pas sans-mérite, on le laissa librement retourner vers les siens. En ces
conjonctures extraordinaires, on hésitait encore quand, vers dix heures du
matin, on entendit sur le front de l'armée anglaise le galop précipité d'un
petit peloton de cavalerie en désordre. Au même instant parut le colonel
Walker, avec quelques hommes pour la plupart blessés. On l'entoure, on
l'interroge, et, en quelques mots entrecoupés, il raconte ce qu'il sait de la
tragique aventure. Il avait quitté M. Parkes au moment où celui-ci était
retourné vers Tung-chao. Après l'avoir attendu quelque temps, il avait craint
d'être enveloppé et s'était frayé un passage à travers l'armée tartare dont
il avait. à plusieurs reprises essuyé le feu : non loin de lui, il avait vu
un officier d'administration français, M. Ader, et un chasseur à pied qui se
débattaient sans espoir au milieu d'un groupe ennemi ; il avait essayé de
leur porter secours ; mais impuissant devant le nombre, il s'était hâté de
rallier sa faible escorte, et tous ensemble n'avaient dû leur salut qu'à la
vigueur de leurs chevaux. Ce
récit dissipait les derniers doutes. Il ne restait plus qu'à combattre. La
bataille, la bataille immédiate, c'était peut-être le salut des otages,
c'était, dans tous les cas, le salut de l'armée. Sans perdre un instant, sir
Hope Grant et le général Montauban arrêtèrent leurs dispositions, d'après les
indices fournis par le colonel Walker. A droite, les Français, après s'être
emparés d'un petit village où s'appuyait l'extrême gauche ennemie, poussèrent
devant eux l'armée chinoise, la débusquèrent d'un second village, puis la
rejetèrent sous le canon britannique. Alors, les batteries, mesurant leur tir
avec une savante précision, ouvrirent à travers les rangs épais de sanglantes
trouées. Une charge de la cavalerie anglaise acheva l'œuvre commencée.
Bientôt les Tartares, déconcertés par la soudaineté de l'attaque, terrifiés
par les ravages de l'artillerie, inhabiles à profiter de leur supériorité
numérique, disparurent à l'horizon, marquant de tous côtés leurs traces par
les morts et les blessés qu'ils étaient obligés d'abandonner. De notre côté,
les pertes furent très légères : la plus sensible fut celle d'un jeune
lieutenant, M. de Damas, tué glorieusement en chargeant à la tête de quelques
spahis. Le succès, en dissipant les alarmes assez vives conçues le matin,
montra ce que pouvaient sur ces masses confuses la discipline, l'élan, la
justesse du tir : de là une impression de confiance qui influa heureusement
sur le reste de la campagne. A l'extrémité de la plaine apparaissait la ville
de Tchang-kia-ouang. C'est elle qui, dans les bulletins de la guerre, donna
son nom au rapide et brillant combat[24]. La
défaite était pour la déloyauté chinoise un premier châtiment. Dans la joie
du succès, une inquiétude poignante subsistait, celle du sort des otages.
Qu'étaient devenus M. Parkes et ses compagnons, M. Dubut, le colonel
Grandchamps, l'abbé Duluc, en un mot, tous ceux qui n'avaient pu regagner nos
lignes ? On espéra, on voulut espérer que la terreur de nos armes et la
perspective de nouvelles représailles décideraient l'ennemi à délivrer les
victimes. Le 19, le second interprète anglais, M. Wade, reçut la périlleuse
mission de se rendre de nouveau à Tung-chao et de tenter auprès des
commissaires impériaux un suprême effort. L'illusion ne fut pas longue. Sur
sa route et malgré le pavillon parlementaire, M. Wade eut à plusieurs
reprises à essuyer le feu, peu dangereux par bonheur, des cavaliers tartares.
A Tung-chao, les mandarins, comme naguère pour M. Parkes, se firent d'abord
invisibles, puis, de l'air le plus naturel du monde, exprimèrent leur
surprise. « Mais vraiment, répétèrent-ils plusieurs fois, les Européens
sont partis de Tung-chao bien avant la bataille, et nous ne savons ce qu'ils
sont devenus. » Ainsi les malheureux n'étaient plus dans les prisons de la
ville. N'avaient-ils pas été livrés aux soldats et massacrés par eux ? Un peu
plus tard, un Chinois, capturé dans une reconnaissance, déclara qu'il avait
vu, se dirigeant vers Pékin, un chariot chargé de captifs européens, et ce
rapport, si alarmant qu'il fût, rendit quelque espoir de retrouver encore
vivants ceux dont on pleurait déjà la perte[25]. VII La
rupture réitérée des négociations, la mauvaise foi chinoise, l'injustifiable
détention de plusieurs des nôtres, tout conseillait de dépouiller les
ménagements passés. Après une longue délibération, généraux et ambassadeurs,
d'un commun accord, résolurent une nouvelle étape qui, sans doute, les
porterait sous les murs de Pékin. Le 20
septembre, une reconnaissance hardie permit de relever l'état des lieux qui
nous étaient absolument inconnus et aussi de mesurer les obstacles qui nous
barreraient le chemin (2). A six kilomètres en avant des bivouacs, s'élevait
Tung-chao, désormais si tristement célèbre. Tung-chao, séparée de Pékin par
une distance de quinze à seize kilomètres, y est reliée par une spacieuse
chaussée en granit, ouvrage grandiose des antiques dynasties. Après un
parcours de quatre kilomètres, la chaussée traverse sur un solide pont en
pierre le canal qui s'embranche du Peï-ho sur la capitale. C'est en cet
endroit que l'ennemi avait concentré ses moyens de défense. Des deux côtés de
la grand'route avaient été rassemblées des forces importantes en cavalerie et
en artillerie : puis de nombreux bataillons d'infanterie, massés en arrière,
défendaient l'accès même du pont qui empruntait son nom à un village voisin,
et qu'on appelait le pont de Palikiao. Malgré
leur infériorité numérique, les alliés, raffermis par le succès de
Tchang-kia-ouang, n'hésitèrent pas à aborder ces positions. Le 21 septembre,
ils quittèrent leur bivouac, les Français dès l'aube, les Anglais un peu plus
tard. Les premiers devaient marcher directement sur Palikiao ; les seconds,
s'étendant sur la gauche, devaient gagner un pont de bois situé en amont et à
trois kilomètres du pont de pierre, le traverser, et se rabattre sur l'ennemi
en le prenant à revers. Les nôtres ne tardèrent pas à joindre les premières
vedettes chinoises, et les obligèrent à se replier. Alors se déploya devant
nous toute la cavalerie tartare, formant un immense arc de cercle. A
plusieurs reprises, ces masses énormes essayèrent de rompre nos files. Mais
toujours leurs efforts se brisèrent contre la calme énergie des fantassins
qui attendaient de pied ferme leurs adversaires, puis les criblaient de leurs
balles tandis que l'artillerie les prenait en écharpe. Après plusieurs
mouvements offensifs, les escadrons ennemis se lassèrent de leurs pertes, commencèrent
à tournoyer et enfin disparurent, poursuivis jusque dans leur retraite par le
feu de nos pièces. Une fois maîtres du terrain, les fantassins et les
chasseurs se portèrent d'un élan rapide vers un village situé en avant du
pont de pierre, puis s'élancèrent vers le pont lui-même, véritable enjeu du
combat. Là, les Chinois avaient rassemblé, comme on l'a dit, leur meilleure
infanterie. Au milieu des soldats tartares se montraient quelques hauts
personnages richement vêtus et agitant des drapeaux brodés d'or, comme pour
rallier autour d'eux leurs contingents indécis. A trois ou quatre reprises et
avec un courage digne d'une meilleure fortune, ces vaillants chefs, sans se
soucier que leur somptueux costume les désignât à la mort, s'avancèrent sur
le pont, essayant de maintenir ou de ramener les bataillons qui
fléchissaient. On les vit tomber les uns après les autres, serrant encore
dans leurs bras leurs éclatantes bannières, tandis que leurs troupes
flottantes et déjà en partie débandées reculaient bien au-delà du canal,
s'éparpillaient de toutes parts et fuyaient dans la direction de Pékin[26]. Vers le
milieu du jour, et avant que les Anglais eussent achevé leur mouvement
tournant, la victoire était décidée. Victoire aisée si l'on en juge par le
chiffre des pertes, qui ne dépassait pas pour les nôtres une vingtaine de
tués ou blessés[27] : victoire non sans mérite
cependant ! Qu'à l'aspect de l'innombrable multitude, un seul mouvement de
panique se fût produit ; que, sous le choc des escadrons tartares, un seul
peloton d'infanterie eût laissé rompre ses rangs, et alors, cette brèche unique
désagrégeant tout le reste, la petite armée, séparée en tronçons impuissants,
eût été perdue sans retour. Ce qui assura le succès, ce fut, outre l'esprit
de discipline et la solidité de l'infanterie, la supériorité de notre
armement. Les témoins de cette guerre se rappellent encore la malheureuse
artillerie chinoise dont les boulets passaient au-dessus des têtes et
allaient se perdre dans les arbres : ils se souviennent des fusils à mèche,
des fragments de flèches, ramassés sur le champ de bataille : armes
enfantines d'un peuple qui, ayant de vieille date tout trouvé, avait dédaigné
de rien perfectionner. Le surlendemain, dans un rapport au ministre de la
guerre, le général Montauban insista beaucoup sur le nombre de ses
adversaires qu'il évaluait au chiffre de quarante à soixante mille hommes.
Puis il ajoutait : « Tout cela est si étrange que, pour se rendre compte de
nos succès, il faut remonter bien haut dans le passé, et se rappeler les
victoires constantes de quelques poignées de soldats romains sur les hordes
barbares[28]. » Le général Montauban avait
raison. Tout cela était étrange, tellement étrange qu'une seule chose
désormais pourrait l'être davantage, ce serait le spectacle de « cette
poignée d'hommes » plantant leur drapeau sur les remparts de Pékin. VIII Décidément
vaincus sur le champ de bataille, les Chinois essayèrent une dernière mise en
scène pour éloigner de leur capitale l'ennemi triomphant. Le 22
septembre, un « petit mandarin, à bouton d'argent et portant un drapeau »,
arriva dans le camp et remit une dépêche aux ambassadeurs. La lettre
soigneusement antidatée ne faisait pas la moindre allusion à la bataille de
la veille. Les Chinois graduaient le rang de leurs diplomates suivant la
gravité des conjonctures. Cette fois, le négociateur n'était plus un haut
fonctionnaire comme Kwei-liang, ce n'était même plus un prince comme Tsaï ;
c'était Kong, le propre frère de l'Empereur. De même que Tsaï avait désavoué
Kwei-liang, de même Kong désavouait Tsaï. « Il avait, disait-il, mal géré les
affaires et avait été privé de sa charge. » Quant à lui, Kong, il ne
ressemblait nullement à ses devanciers, méritait toute confiance, avait
pleins pouvoirs, en sorte que rien ne s'opposait plus à la paix. « Qu'on
ramène d'abord les otages au camp », répliquèrent le baron Gros et lord
Elgin, confondus d'une si impudente naïveté. De Pékin une nouvelle dépêche
survint, conçue dans le même ton cyniquement ingénu. « Un seul point, disait
Kong, avait séparé les négociateurs occidentaux et le prince Tsaï, c'était la
présentation directe à l'Empereur des lettres autographes des souverains de
France et d'Angleterre. Mais M. Parkes s'était fâché et avait par là tout
gâté. Au moment où les Européens revenaient de Tung-chao, les hostilités
avaient déjà recommencé. C'est ainsi qu'ils avaient été capturés dans la
mêlée, à titre de prisonniers de guerre. Ils seront rendus, mais après la
paix et après l'évacuation des forts du Pei-ho. » « Telle est la
coutume des nations de l'Occident », ajoutait le Chinois, également habile,
comme la plupart de ses compatriotes, à se prévaloir du droit public européen
ou à l'éluder. La réponse ne se fit pas attendre : il ne s'agissait pas de
prisonniers de guerre, mais de parlementaires. Kong ne se découragea pas,
convint d'une regrettable méprise, de nouveau désavoua Tsaï : « Je suis le
propre frère de l'Empereur, répétait-il, j'ai toujours agi loyalement, je
n'ai jamais trompé ni le Ciel ni les hommes. Quant aux otages, ils ne seront
pas rendus, mais quel tort peut vous faire l'absence de quelques officiers
de votre noble Empire ?... Les prisonniers sont bien traités, continuait
le prince, logés confortablement ; ceux qui sont blessés sont soignés. » Les
jours suivants, les assurances doucereuses se nuancèrent d'une vague menace :
« Si votre noble Empire emploie la force des armes pour nous contraindre à
céder, je crains que vos nationaux, en ce moment dans la capitale, ne
puissent être suffisamment protégés[29]. » Tandis
qu'un vague espoir de sauver nos compatriotes empêchait de rompre, comme ils
le méritaient, ces décevants pourparlers, les chefs militaires préparaient le
dernier acte de la campagne. Le combat de Tchang-kia-ouang, celui de Palikiao
surtout avaient presque épuisé nos munitions. En outre, les effectifs étaient
réduits à un chiffre très faible, la brigade Collineau étant restée en grande
partie à Tien-tsin[30] et de nombreux détachements
ayant été disséminés sur la route à titre de postes ou de garnisons. Les
Anglais avaient, eux aussi, laissé une portion de leurs forces à Tien-tsin.
De cette dernière ville, au commencement d'octobre, arrivèrent d'abondants convois
de munitions et aussi d'importants renforts : ce furent de notre côté le 102e
de ligne, plusieurs compagnies d'infanterie de marine, une batterie
d'artillerie ; ce furent, du côté des Anglais, deux régiments d'infanterie
commandés par le général Napier. Les deux armées ainsi complétées formaient
une masse compacte de neuf à dix mille combattants. Il ne restait plus qu'à
se dégager, une fois pour toutes, des liens d'une diplomatie menteuse et à
contraindre par l'appareil de la force un ennemi que la force seule pourrait
réduire. Le 5
octobre, Français et Anglais levèrent leur camp, tous joyeux de marcher en avant,
exaltés par la surexcitation de l'inconnu, animés par l'espoir de la
vengeance. L'étape fut longue, non par la distance, mais par la difficulté
des lieux, car on cheminait en un pays couvert, dans des routes encaissées et
qui s'entrecroisaient, sans plan, souvent sans guides, la plupart des
habitants ayant fui. Comme le jour commençait à décliner, on atteignit un
grand village où on résolut de s'établir pour la nuit. Au centre de la
bourgade s'élevaient d'immenses fours à briques. Quelques officiers, les
ayant gravis, virent, à une distance de cinq à six kilomètres, se déployer la
ville de Pékin. L'enceinte se dessinait distinctement avec ses grosses tours
; puis, au-delà, c'était la ville immense, la ville prestigieuse que personne
n'eût espéré voir, et où si peu d'Européens étaient entrés. La nouvelle
s'étant répandue, ce fut à qui rassasierait ses yeux de l'extraordinaire
spectacle. A la curiosité se mêla bientôt une impression de tristesse. On se
prit à songer aux otages qui, par-delà ces murailles, souffraient, peinaient,
mouraient peut-être. Le matin même, un billet de M. Parkes, écrit en chinois,
était arrivé à lord Elgin, annonçant « qu'il était bien traité, et qu'on
pouvait avoir pleine confiance dans le prince Kong ». Mais dans le
parafe de la signature tracée en caractère anglais, le malheureux interprète
avait intercalé ces mots : Tout ceci m'est dicté[31]. Le
lendemain, dès l'aube, on se remit en marche, et, comme la veille, un peu à
l'aventure. Cependant, certaines informations signalaient un grand camp
retranché au nord de la capitale. Dans la pensée d'en déloger les Chinois
avant d'attaquer la ville, les alliés se portèrent de ce côté en passant à
l'est de la cité. De loin le camp leur parut désert, et, en s'approchant, ils
s'assurèrent qu'il avait été récemment évacué. Sur ces entrefaites, un nouvel
avis transmis à sir Hope Grant annonça que l'ennemi s'était replié vers
Yuen-min-yuen, lieu célèbre par le palais d'été de l'Empereur ; on n'en était
plus éloigné, disait-on, que de deux milles environ. Comme la journée était
peu avancée, on n'hésita pas à saisir l'occasion d'un combat qui serait sans
doute un nouveau et décisif succès. Les colonnes alliées s'avancèrent donc
dans cette direction, sous la conduite d'un paysan chinois qu'on avait arrêté.
Mais les routes se croisaient comme en un labyrinthe, et c'était un vrai
dédale d'allées couvertes, de maisons de campagne, de chemins creux où toute
surprise eût été funeste. Les deux armées s'éloignèrent l'une de l'autre et
bientôt se perdirent de vue. La fatigue commençait à se faire sentir quand,
au déclin du jour, les Français atteignirent une bourgade assez importante :
puis, après avoir franchi un pont superbe, ils s'engagèrent sur une large
chaussée en granit : à l'extrémité de la chaussée, apparaissait, à travers de
grands massifs d'arbres, une série de constructions qui s'espaçaient à perte
de vue dans un parc qui semblait à perte de vue aussi. Où on se flattait de
rencontrer l'ennemi, on ne rencontra qu'un rêve des Mille et une Nuits. On
était devant ce fameux palais de l'Empereur qu'aucun Européen, disait-on,
n'avait jamais foulé et dont de vagues rumeurs racontaient les merveilles. A
travers les portes solidement fermées, quelques Tartares, à notre aspect,
firent feu, puis, après une courte résistance, se replièrent en arrière, sans
que, dans notre ignorance des lieux, nous pussions les poursuivre. Au milieu
des ombres du soir déjà grandissantes, les premiers arrivés purent entrevoir,
mais entrevoir seulement, la fabuleuse demeure. C'était moins un palais
qu'une suite de palais, de kiosques, de pagodes, de jardins. Mus par une
invincible curiosité, quelques-uns s'aventurèrent assez loin de l'entrée,
mais le danger d'une plus longue exploration les rappela, et aussi
l'obscurité qui, venant tout à fait, couvrait sous une bruine uniforme toutes
ces magnificences. La nuit
parut longue, tant il tardait d'explorer la nouvelle conquête ! Quand le jour
fut venu, le général Montauban, avec son état-major et quelques officiers,
pénétra dans la résidence impériale. Tout y était silencieux, silencieux au
point de laisser craindre quelque piège. Une compagnie d'infanterie battit
les kiosques, les jardins, les buissons, sans que, dans ce vaste enclos, se
montrât un seul Chinois armé. Bientôt les trésors de la somptueuse demeure
attirèrent les regards au point de les détourner de tout le reste. Tous les
dons volontaires des sujets reconnaissants, toutes les rançons des vassaux
coupables, tous les présents des princes tributaires attentifs à capter la
faveur du maitre ou à la recouvrer, tout le produit des confiscations de
plusieurs siècles, tout cela s'était, de temps immémorial, enfoui dans ces
lieux. Dans les salles d'apparat comme dans les plus intimes recoins,
s'amoncelaient, en un amas inouï, les objets d'or et d'argent, les soieries
brodées et unies, les cristaux, les porcelaines, les pierreries. L'embarras
même de tant de richesses se trahissait par l'insouciance à les mettre en
relief ou à les garder : on eût dit « un magasin de splendeurs », mais
non classées ni entretenues, soit que le temps eût manqué, soit que de
l'abondance fût née la satiété. Le plus souvent, le travail de l'ouvrier ou
du joaillier dépassait encore le prix de la matière : candélabres,
brûle-parfums, animaux fabuleux, divinités en or massif, tout était sculpté,
chargé, fouillé, ciselé, tordu, avec un art tellement raffiné qu'il
provoquait la stupeur plus encore que l'admiration : c'étaient des
fantaisies, à la fois prodigieuses et enfantines, mais dont le but ou
l'inspiration échappait, et qui aboutissaient à déformer plus encore qu'à
imiter la réalité, comme si le Chinois, le plus habile des bourreaux, se fût
appliqué à torturer la nature aussi bien que les hommes. Au bout de quelques
heures, les explorateurs revinrent, les yeux remplis d'images confuses, et
tout éblouis de tant de choses toujours extraordinaires, sinon toujours
belles. Il serait malaisé de dérober à la convoitise de l'armée ces trésors
sans maître. Le général Montauban organisa un service de surveillance pour
que nul ne pût, sans laissez-passer, franchir les portes. Puis il attendit
les Anglais qu'il avait fait prévenir, afin d'inventorier avec eux la
magnifique trouvaille. Ceux-ci
étant arrivés sans retard, une commission mixte fut nommée qui essaya de
classer les principales de ces merveilles. Les objets les plus précieux
furent mis à part pour les souverains ou pour les collections publiques ;
puis, par une première extension qui en pourrait entraîner d'autres,
quelques-uns furent prélevés aussi au profit des généraux et chefs de
service. Les lingots d'or et d'argent furent réservés pour qu'on en partageât
la valeur à titre de prise. Jusque-là, les règles de la discipline avaient
prévalu ; mais elles ne furent pas longtemps maintenues. Depuis
le matin, toutes sortes de bruits fantastiques circulaient dans le camp.
Autour de l'enceinte soigneusement gardée se groupaient les soldats libres de
service, et, quand un de leurs camarades, employé à titre d'ordonnance ou
autrement, passait avec un permis ou repassait chargé de quelque fardeau
précieux, la curiosité s'éveillait et aussi la convoitise. Les récits
circulant de bouche en bouche ajoutaient à la réalité les plus chimériques
exagérations. Peu à peu, les entretiens s'animèrent : d'un si long voyage ne
rapporterait-on rien ? Sur ces entrefaites, la rumeur s'accrédita que de
nombreux pillards chinois, empruntant les échelles des coolies, avaient
franchi sur plusieurs points l'enceinte et procédaient pour leur propre
compte à l'enlèvement du butin. C'en était trop. A la pensée que l'ennemi
s'approprierait les richesses que nous garderions pour lui, tous les
scrupules se turent, et une plus longue continence parut naïveté ou duperie.
La consigne fléchit-elle ou fut-elle ouvertement forcée ? Ce qui est certain,
c'est que bien avant la fin du jour, soit tolérance tacite des chefs, soit
impossibilité de maintenir les prohibitions, la résidence impériale fut
envahie par toutes ses issues. Ce fut
moins un pillage qu'un gaspillage gigantesque. Jamais nos troupiers
n'auraient imaginé de telles splendeurs. Ils s'embarrassaient dans leur
choix, prenaient, rejetaient, prenaient encore. L'abondance même des
richesses les déconcertait : longtemps ils hésitaient et rarement
s'appropriaient les objets les plus rares ou les plus précieux. Ils
complétaient enfin leur charge, en semaient souvent en route une partie,
puis, de retour au camp, troquaient, revendaient, donnaient, détruisaient au
milieu de rires et de plaisanteries sans fin. On les voyait se draper dans
les pièces de soie, se parer de broderies, se consteller de pierres
précieuses ; et, à cet aspect plaisant et grotesque, les quolibets
reprenaient de plus belle. Cela sera bon, disaient-ils, pour nos sœurs, nos
fiancées, nos maîtresses. Cependant, dans l'insouciance générale, on ne se
demandait guère comment on emporterait tous ces trésors ; de fait, on emporta
peu de chose et on rapporta moins encore, eu égard à la grandeur du butin. De
ces écarts la discipline souffrit et aussi le bon renom de l'armée. Les
Anglais, très attentifs à noter les défauts des autres, s'élevèrent fort plus
tard contre le coupable laisser-aller de leurs alliés. On doit confesser
qu'ils eurent sur nous un avantage, non celui de ne pas piller, car ils le
firent autant que nous, mais celui de piller avec esprit de conservation,
comme il sied à des gens accoutumés de vieille date à dévaliser les peuples
lointains et à revêtir leurs vices mêmes d'un certain air méthodique, décent,
réglé, qui ressemble à la vertu. Même au
milieu de ces passagères licences, une pensée grave assombrissait les âmes,
celle des compagnons d'armes restés aux mains des Chinois. Comment eût-on
échappé à ce souvenir ? Dans l'un des kiosques du Palais d'Été, on avait
trouvé des selles de cavaliers anglais, des objets d'équipement et un carnet au
nom de l'officier comptable Ader, puis un uniforme d'officier d'artillerie
qui avait appartenu au colonel Foullon-Grandchamps. A la suite de quelles
péripéties ces infortunés étaient-ils venus en ces lieux ? Avaient-ils
succombé ? Avaient-ils été transférés ailleurs ? Nul ne le savait. De Pékin
arrivaient toutes sortes de nouvelles : l'Empereur et ses ministres s'étaient
enfuis vers le nord ; Sang-ko-lin-sin et ses bandes avaient disparu. Mais sur
les otages, une inquiétante équivoque se prolongeait. Le 8 octobre, le baron
Gros écrivait dans son Journal : Nul doute pour moi que la plupart n'aient
été sacrifiés ; et le prince Kong, nous jugeant d'après lui, craint que nous
exercions de cruelles représailles si, avant que la paix soit assurée, nous
connaissons le sort de nos malheureux nationaux[32]. » Le 9, revinrent au
quartier général quelques-unes des victimes : M. Parkes, M. Loch, M.
d'Escayrac de Lauture, un soldat anglais, quatre soldats français. On sut
d'eux ce qu'on devait croire de l'humanité chinoise : ces captifs entourés de
tant d'égards, au dire de nos ennemis, avaient été, pendant le trajet de
Tung-chao à Pékin, insultés, frappés, torturés de mille manières, et maintes
fois menacés de mort. Ce n'est que dans les derniers jours que le traitement
avait changé, sans doute par la terreur des représailles européennes[33]. De leurs compagnons
d'infortune, ni M. Parkes, ni les autres prisonniers ne purent rien dire,
ayant été dès le début séparés d'eux. Les jours suivants, les dépêches du
prince Kong, à travers les obscurités voulues dont elles s'enveloppaient,
laissèrent deviner une partie de la réalité. Il parla « de soins à
donner aux blessés, de recherches vis-à-vis de ceux qui avaient disparu ».
Il y avait donc des Européens disparus ! Que signifiait cet euphémisme
? L'aveu que le prince Kong retenait encore, l'un des sous-commissaires, avec
toute la maladresse d'un subalterne, le laissa échapper en un mot sinistre :
« Les cercueils, dit-il, sont très convenables[34]. » Et en effet, deux jours
plus tard, au milieu de l'universelle horreur et de l'universelle pitié, on
vit les cercueils arriver dans le camp et défiler le long des tentes. On les
ouvrit, et la reconnaissance des corps permit de recomposer la liste de ceux
qui avaient succombé : c'étaient, du côté des Français, le colonel
Foullon-Grandchamps, l'intendant militaire Dubut, l'officier comptable Ader
et trois soldats[35] ; c'étaient, du côté des
Anglais, M. de Norman, le lieutenant Anderson, M. Bowlby, correspondant du Times,
et treize soldats. Avec un méritoire courage, les médecins de l'armée mirent
à nu les cadavres, et sur ces misérables restes, moins défigurés par la
corruption de la mort que par les tortures des bourreaux, s'appliquèrent à
compter les traces des ligatures, les marques affreuses des tourments et des
supplices. Parmi les otages, trois seulement ne furent rendus ni vivants ni
morts, l'abbé Duluc, le capitaine anglais Brabazon et un soldat français.
Étaient-ce là ces disparus dont parlaient les Chinois dans leurs
hypocrites dépêches ? Jamais on n'eut de leurs nouvelles, mais du témoignage
de deux prêtres chinois, on peut inférer, avec une sorte de certitude, qu'ils
furent décapités par un chef tartare le soir de la défaite de Palikiao. C'est
dans ces émouvantes conjonctures que les alliés, après avoir vainement
cherché les armées tartares, étaient enfin arrivés au pied des murs de Pékin.
Une sommation fut adressée aux autorités chinoises pour qu'une des portes
nous fût livrée. Afin que la menace ne parût point vaine, deux batteries
furent installées du côté de la porte Anting, toutes prêtes à ouvrir leur feu
contre les épaisses murailles. Les Chinois, vaincus jusqu'ici,
tenteraient-ils une dernière fois la fortune ? Dès le premier moment, on ne
put saisir dans leur conduite aucun symptôme, soit de soumission, soit de
résistance. Nul obstacle n'était opposé à nos préparatifs ; mais de nombreux
Tartares, moitié curieux, moitié hostiles, garnissaient les créneaux. Cette
incertitude ne se prolongea point. Le 13, le sous-commissaire Hang-ki se rendit
au camp des alliés et, après un assez vif débat, souscrivit à l'occupation de
la porte. Le jour même, deux forts détachements, empruntés aux deux armées,
s'installèrent sur les remparts, et cela au milieu d'une foule pressée que
les agents de la police chinoise écartaient à grands coups de fouet. De part
et d'autre, la surprise était la même, et chez les nôtres qui n'eussent
jamais rêvé si fabuleuse conquête, et chez les indigènes qui ne pouvaient se
persuader que les barbares de l'Occident fussent devenus leurs hôtes
et leurs maîtres. Serait-ce
enfin la paix, la paix définitive, celle qu'on voulait rapporter à l'Europe ?
Les Chinois ont de prodigieux détours pour nier la guerre quand ils ont été
défaits. Les Européens étaient à peine établis sur les remparts, et déjà le
prince Kong s'appliquait à transformer le titre de leur conquête. Ce qui
était capitulation, il l'appelait convention amicale. Les bataillons entrés à
Pékin n'étaient, à l'entendre, que l'escorte d'honneur destinée à accompagner
les ambassadeurs chargés de ratifier la paix. « Je viens d'apprendre,
écrivait-il au baron Gros le 14 octobre, que les soldats de l'escorte de
Votre Excellence viennent d'entrer dans la ville. La sage discipline qu'ils
observent a tranquillisé la population[36]. » Encore un peu, et il
eût représenté les soldats alliés comme les gardiens de la paix publique,
comme les auxiliaires de son propre souverain. Quelle supercherie nouvelle
nous ménageait, au dernier moment, la diplomatie chinoise ? C'est
en cette occurrence que lord Elgin jugea bon d'amener à merci, par un coup de
violence brutale, ces ennemis captieux qui négociaient toujours et ne se
rendaient jamais. A
maintes reprises, depuis le commencement de la campagne, l'ambassadeur
anglais, avec la hauteur familière à son caractère et à sa nation, s'était
élevé contre la politique de ménagement. En ces derniers temps, le guet-apens
de Tung-chao l'avait exaspéré. A ses yeux, le récent massacre des otages non
seulement autorisait la sévérité, mais l'imposait à peine de faiblesse. Que
dirait l'Angleterre en apprenant le meurtre de ses enfants ? Et quelles
clameurs dans la presse du monde entier quand on saurait la mort du
correspondant du Times lâchement assassiné ! Depuis plusieurs jours, lord
Elgin flottait entre les rigueurs diverses que lui suggérait sa pensée
courroucée. Volontiers, il eût demandé qu'on lui livrât les meurtriers. Mais
quoi ! On lui abandonnerait quelques mandarins secondaires pris au hasard,
pauvres comparses qu'il serait imprudent d'absoudre, et cruel de punir. A
défaut de cette réparation, un autre projet eût flatté l'orgueil de lord
Elgin, t'eût été l'érection d'un monument expiatoire élevé sur une des places
de Tien-tsin, comme un solennel témoignage de la sollicitude de l'Europe à
venger ses injures. Le baron Gros fit abandonner ce dessein. « Ce serait,
dit-il, éterniser l'humiliation, mais ce serait aussi éterniser les haines. e
Cependant, le Palais d'Été subsistait encore. Là les otages avaient passé, et
sans doute avaient souffert, puisqu'on avait trouvé leurs traces en ces lieux
; là était la résidence favorite de l'Empereur. Détruire le Palais d'Été, ce
serait terrifier la dynastie sans s'aliéner la nation. Ce serait porter la
vengeance aussi haut qu'on la pouvait porter. Cette fois encore, le baron
Gros protesta. Circonspect autant que son collègue était fougueux, il
craignait de pousser à bout les Chinois ; il redoutait que le prince Kong ne
se dérobât comme l'Empereur, et qu'on ne trouvât plus aucune autorité
régulière avec laquelle on pût négocier. a Que faire alors, répétait-il avec
inquiétude, sinon hiverner à Pékin ? Et quels ne seraient pas nos dangers
pendant ce long hiver, loin de notre base d'opérations, à nous qui ne sommes
qu'une poignée d'hommes perdus dans l'immense Empire ! » « Nous
sommes peut-être engagés plus qu'il ne faudrait », écrivait-il le 16
octobre à lord Elgin. Et dans ses notes intimes tracées au jour le jour, il
ajoutait : « Mon collègue d'Angleterre me semble vouloir pousser les
choses bien loin ; voudrait-il renverser la dynastie pour donner la main aux
rebelles de Nan-king[37] ? » Montauban
partageait toutes les appréhensions du baron Gros. Mais l'impérieux
ambassadeur d'Angleterre n'était point de ceux qui plient sous les avis. Son
esprit, partagé entre l'ambition et la colère, caressait vaguement toutes
sortes de desseins : profiter des dissensions de la Chine, y consolider
l'influence britannique, y préparer une sorte de protectorat ; et les
soupçons du baron Gros n'étaient que clairvoyance. Le 18 octobre, les instruments
de la vengeance anglaise partirent pour le Palais d'Été. A cinq heures, on
vit dans la direction du nord s'élever d'épais tourbillons de fumée ; puis
les flammes, rabattues par le vent, éclairèrent la campagne pendant toute la
nuit. C'était l'exécution des ordres de lord Elgin[38]. IX Avec
les Asiatiques, rien ne vaut la force brutale, rien ne réussit comme le fait
accompli. L'événement justifia l'acte osé de lord Elgin. « Je crains,
écrivait le baron Gros à la première nouvelle de l'incendie, je crains que
cet acte de vengeance inutile et sauvage n'effraye le prince Kong, et ne le
décide à fuir en Tartarie[39]. » Non, il ne s'enfuit
pas, mais alors, alors seulement il comprit l'inutilité des subterfuges. La
flamme crépitait encore, et voici que, le 19, une dépêche du négociateur
chinois arriva au camp français, la première qui fût bien nette, bien
catégorique, et qui contînt une acceptation formelle de toutes les
propositions des alliés. On
tenait enfin quelque chose de positif. Le baron Gros saisit l'occasion avec
empressement ; lord Elgin s'y prêta avec un peu plus de hauteur. La
convention, conclue à Tien-tsin le 27 juin 1858, fut reprise, mais avec une
série d'articles additionnels, renfermés dans un acte séparé. De l'ensemble
des clauses du traité ressortait un principe général, jusque-là répudié à
Pékin, celui de l'égalité entre le Céleste Empire et les nations européennes
; dans cet esprit, il était stipulé que les agents diplomatiques des deux
puissances alliées pourraient se rendre dans la capitale toutes les fois
qu'une affaire importante les y appellerait[40]. Un article spécial consacrait
les regrets et les excuses du gouvernement chinois pour la malheureuse
affaire des forts du Peï-ho[41]. Aux cinq ports déjà ouverts au
commerce étranger étaient ajoutés six autres ports[42] ; en outre, la même franchise
s'étendait à la ville de Tien-tsin[43]. Des dispositions minutieuses
réglèrent le sort et les privilèges des citoyens des deux nations qui
s'établiraient en Chine. Leurs propriétés seraient inviolables. Ils seraient
protégés contre toute vexation dans leurs entreprises. Ils pourraient établir
à leur gré des écoles, des églises, des hospices, des cimetières. Ils
seraient régis par les lois criminelles de leur pays. Les consuls seraient
appelés à trancher, sans aucune immixtion des autorités chinoises, les
différends commerciaux ou civils entre leurs nationaux[44]. Une clause particulière eut
pour but d'assurer, dans toute l'étendue de l'Empire chinois, le paisible
exercice de la religion chrétienne et la libre propagande des missionnaires[45]. En dehors des diverses
réparations consenties au profit de l'Angleterre, une indemnité de 60
millions fut stipulée en notre faveur, tant pour les frais de guerre que pour
les dommages causés, soit à nos établissements commerciaux, soit à nos
missions[46] ; en outre, une somme de
1.500.000 francs fut immédiatement versée entre nos mains pour les victimes
du guet-apens de Tung-chao et pour leurs familles[47]. Ces avantages obtenus, les
alliés s'abstinrent de demander aucun sacrifice territorial ; l'île de
Chusan, occupée depuis le commencement de la guerre, fut restituée ; seuls,
les Anglais se firent concéder une petite langue de terre d'une lieue carrée
environ, voisine de Hong-Kong, et que depuis longtemps ils détenaient à titre
de bail. Les
ratifications furent échangées à Pékin, le 24 octobre pour les Anglais, le 25
pour les Français. Même en cette cérémonie d'apparat se révélèrent les
dispositions un peu différentes des alliés. Vis-à-vis de ses ennemis d'hier,
lord Elgin poussa la hauteur jusqu'à l'arrogance, en homme dont le programme
n'aurait été accompli qu'à demi, et qui s'appliquerait à laisser dans ces
régions lointaines une impression de terreur, favorable aux entreprises ou
aux conquêtes de l'avenir. Tout autre fut le baron Gros, heureux de ses
soucis allégés, plus heureux encore du retour prochain dans la patrie, peu
jaloux d'aventures nouvelles dont son collègue anglais s'approprierait sans
doute l'honneur et le profit. Dans cette pensée, il s'appliqua à rendre
cordiale son entrevue avec le prince Kong, cordiale au-delà de ce
qu'autorisait peut-être le récent guet-apens de Tung-chao. Les signatures et
les sceaux ayant été apposés, un entretien tout amical s'engagea entre le
Chinois et le négociateur français. Celui-ci étala complaisamment devant le
prince les échantillons de nos monnaies, lui remit les portraits de
l'Empereur, de l'Impératrice et du Prince impérial, s'abandonna, en un mot, à
toutes sortes d'avances. Il alla même jusqu'à s'excuser de paraître sans
uniforme, les siens, disait-il, ce qui était vrai, ayant été perdus dans un
naufrage, près de Ceylan. A quoi Kong répondit avec assez de finesse pour un
Chinois : « Moi non plus, je n'ai point d'uniforme ; si l'eau a submergé les
vôtres, le feu a détruit les miens. » C'était une allusion à l'incendie
du Palais d'Été : c'était aussi un remerciement indirect aux Français ; on
savait à Pékin qu'ils avaient refusé de s'associer à la destruction, et on
voulait leur en marquer une particulière reconnaissance. Avant
de quitter cette terre lointaine, un double devoir restait à remplir,
inspiré, l'un par la piété envers les morts, l'autre par la religion de la
patrie. Tandis
que les nôtres visitaient la grande ville et ouvraient leur cœur aux joies du
retour, sous l'une des tentes du bivouac reposaient, entourés de quelques
cierges funèbres, les cercueils des victimes de Tung-chao. Un ancien
cimetière catholique subsistait encore dans Pékin, fort oublié, mais non sans
illustration : car, à travers les broussailles que le temps avait grandies,
se lisaient les inscriptions des missionnaires glorieux, le P. Ricci, le P.
Verbiest, le P. Gerbillon, qui jadis avaient porté l'Évangile en ces lieux.
Même aux heures de persécution, le respect des Chinois pour les morts n'avait
pas permis qu'aucune tombe fût profanée. Plus tard, pendant la guerre, la
protection de l'ambassade russe avait couvert le pieux asile. On jugea que
pour les soldats de la patrie, le repos serait plus doux près de ces autres
soldats, soldats de l'Évangile, tombés eux aussi en demeure étrangère. Le 28
octobre, sous l'escorte de nos bataillons en armes, six fourgons d'artillerie
transportèrent les dépouilles jusqu'en terre bénite. Pompe religieuse, pompe
militaire, rien n'avait été omis de ce qui graverait dans les survivants le
souvenir du poignant adieu. Quand les prêtres eurent achevé les prières, les
cercueils furent descendus dans une large fosse, assez spacieuse pour les
recevoir tous fraternellement. Après une dernière salve, la tombe se referma,
et sur la sépulture fut plantée la croix, ici doublement sacrée, car elle
devait tenir lieu de tout le reste. Cet
auguste symbole du christianisme, la France ne le posa pas seulement sur les
tertres des cimetières, mais voulut aussi, et ce fut le dernier acte de
l'expédition, le rétablir sur le faîte des temples. Le baron Gros raconte
que, le 25 octobre, comme il entrait dans Pékin, des Chinois en assez grand
nombre s'approchèrent de son palanquin et, pour se faire reconnaître,
tracèrent silencieusement sur leur front et leur poitrine le signe de la
croix. Le vieux diplomate ajoute, avec une émotion dont il a bien tort de se
défendre : « J'ai été vivement attendri... je n'ose dire que quelques
larmes bien douces me sont venues aux yeux[48]. » A qui reconnaissait sous
cette forme humble et expressive le patronage de la France, il importait de
donner un gage solennel de protection. L'ancienne cathédrale de Pékin, élevée
par les Portugais au temps des premières et florissantes missions, était
demeurée debout, mais portant les traces lamentables des outrages des
persécuteurs et aussi d'un long abandon. Les fenêtres étaient brisées,
plusieurs pans de mur menaçaient ruine, les portes mêmes étaient obstruées
par les pierres, et, devant la façade, les arbustes et les épines avaient cru
au point de se transformer en hallier. C'est en cette église que les,
Français résolurent de célébrer les mystères chrétiens. Les sapeurs du génie
furent chargés de déblayer les décombres, de procéder aux réfections les plus
urgentes, de réparer, autant qu'on le pourrait, en si peu de jours, les
injures du temps ou des hommes. Avec un zèle pieux qu'on n'eût point attendu
de leur insouciance ordinaire, ils allèrent au-delà de leur consigne, et, le
souvenir de leur église natale ou de leur mère revenant sans doute à leur
mémoire attendrie, ils s'ingénièrent à orner le sanctuaire, à dresser des
trophées, à parer la nudité des murailles ; surtout la croix fut replacée sur
le fronton en témoignage de la liberté reconquise. Le 29 octobre, les
délégations de l'armée remplissant la nef, l'évêque de Pékin, Mgr Mouly,
monta à l'autel et célébra le divin sacrifice. Puis le Te Deum fut chanté en
action de grâces des récentes victoires, et, sous la bénédiction du pontife,
on vit s'incliner les drapeaux tricolores qui jamais n'avaient été portés si
loin. Il ne
restait plus qu'à partir. Déjà, sur les montagnes au nord de Pékin, les
premières neiges avaient paru. Les Français commencèrent leur mouvement de
retraite le 1" novembre, et les Anglais, cinq jours plus tard. Le 14,
les uns et les autres étaient rassemblés à Tien-tsin. Là, plusieurs pertes
sensibles vinrent encore attrister la joie du retour. La plus cruelle fut
celle du général Collineau, enlevé en quelques heures par un mal pernicieux.
Un peu plus tard, expira dans un accès de fièvre chaude, sur le bâtiment qui
le ramenait à Shanghaï, M. de Bastard, secrétaire d'ambassade. Il avait été
l'un des messagers de Tung-chao et jamais n'avait pu secouer la profonde
impression de cette tragique journée. Au moment de son départ de France, sa
mère, saisie de pressentiments, avait dit au baron Gros : « Si vous ne pouvez
le ramener, du moins rapportez-le-moi. » Le vœu maternel fut exaucé, et la
dépouille du pauvre jeune homme fut rendue au sol natal, tandis que les
restes du brave général Collineau furent transférés à Pékin et enterrés dans
le cimetière catholique de la grande ville. Cependant, la marine préparait
les transports pour le rapatriement des troupes. Après une halte à Shanghaï,
elles furent dirigées vers la France. Seuls, le 2e bataillon de chasseurs à
pied et un bataillon d'infanterie de marine furent mis à la disposition de
l'amiral Charner pour concourir à la consolidation de notre colonie naissante
de Cochinchine. X Ainsi
fut menée à bonne fin l'expédition. A Paris, le maréchal Randon, ministre de
la guerre, accueillit la nouvelle du traité de Pékin avec un vrai sentiment
de délivrance. « Enfin, écrivait-il le 22 décembre, voilà une grande affaire
terminée. Du moins, c'est déjà beaucoup de n'avoir plus à porter le poids des
graves inquiétudes qui s'attachaient à l'hivernage de nos troupes sur le pied
de guerre, dans un pays où tout leur devenait un danger si sérieux[49]. » La sollicitude du
maréchal ne s'égarait point à tort. Qu'une seule de nos compagnies se fût
laissée entamer par la cavalerie ennemie, que les masses tartares eussent
essayé de couper notre ligne de retraite, que les autorités chinoises,
accompagnant l'Empereur dans sa fuite, n'eussent laissé aucun négociateur
pour traiter avec nous, et Dieu sait seul quelle eût été l'issue.
Heureusement les Chinois ne s'étaient point avisés de perfectionner leurs
armes, et, au jour du combat, ils ne s'avisèrent point non plus de compter le
petit nombre de leurs ennemis. Ils s'imaginèrent, dans leur déloyauté
enfantine, que la ruse tient lieu d'expérience militaire et de sagesse
politique. C'est à cette circonstance non moins qu'à la ferme habileté du
commandement que nos soldats durent la bonne fortune de rentrer presque tous
sains et saufs dans leur pays. On les
vit, l'année suivante, débarquer à Marseille, assez fiers de revenir de si
loin, heureux du foyer retrouvé, moins chargés de butin qu'on ne l'a dit et
qu'on ne le croit encore, les richesses du Palais d'Été s'étant éparpillées
un peu partout. Au chef de l'expédition, Napoléon III réserva un siège au
Sénat, puis il lui conféra le nom de comte de Palikiao. Bien que fort mérité,
ce nom bizarre et pompeux éveilla quelques railleries, car, après les grands
succès de Crimée et d'Italie, on s'était un peu blasé sur la gloire militaire.
Quand l'Empereur voulut attacher à ce titre une dotation, les députés
murmurèrent, soit qu'ils trouvassent le budget bien chargé, soit que les
profits supposés du Palais d'Été leur parussent exclure toute autre
rémunération. Le souverain marqua son blâme de cette parcimonie et, dans une
lettre amère, rappela que « les nations dégénérées marchandent seules
l'expression de leur reconnaissance[50] ». Le public, déjà fort émancipé, s'émut peu de la mercuriale : en revanche, il se montra plus attentif à démêler les avantages réels de l'expédition. Le gouvernement de la Chine avait consenti à négocier d'égal à égal avec les puissances européennes et à consigner dans une convention irrévocable ce que, dans les actes antérieurs, il n'avait semblé concéder qu'à titre d'octroi. C'était là le résultat, le grand et mémorable résultat de la guerre. Mais ces ports nouveaux ouverts aux échanges, ces facilités assurées au négoce, ces franchises accordées aux Européens, tous ces privilèges ne tourneraient-ils pas au bénéfice exclusif de l'Angleterre, maîtresse presque absolue du commerce en ces régions ? Cette pensée tempéra un peu la satisfaction générale, et on se prit à redouter qu'après un partage égal des fatigues et des périls, les profits ne fussent très inégalement répartis. Cette crainte était au fond plus égoïste que juste, car l'un des motifs qui avaient déterminé notre participation à la guerre, était précisément d'empêcher que la Grande-Bretagne ne transformât sa prépondérance en monopole, et de garder la place libre pour celles de nos entreprises que l'avenir peut-être ferait surgir ou développerait. — Il est triste d'ajouter que parmi les clauses du traité, l'une des principales, celle qui stipulait le libre exercice de la religion catholique, fut presque immédiatement violée. Si dans les provinces voisines de Pékin et dans certaines grandes villes telles que Canton[51], les missionnaires purent en toute liberté, et même avec de grandes consolations spirituelles, ouvrir leurs églises, pratiquer leur culte et le prêcher publiquement, bien différent fut en d'autres provinces le sort des communautés chrétiennes[52]. M. de Bourboulon, ministre de France, ayant protesté contre ces infractions, la Gazette de Pékin publia un édit qui renouvelait les anciennes promesses, mais énumérait complaisamment tous les délits dont les chrétiens pouvaient se rendre coupables et ajoutait en un style peu rassurant a qu'ils seraient punis avec la dernière rigueur[53]. Ce que signifiait cette restriction, on le sut bientôt. Le 23 février 1862, Mgr Faurie, vicaire apostolique du Kouy-tcheou, écrivait : « Le sang des martyrs vient de couler dans notre province », et il annonçait la mort d'un jeune prêtre, M. Néel, décapité pour la foi, ainsi que quatre indigènes[54]. Sur de nouvelles réclamations de l'ambassade française, un nouvel édit fut rendu qui confirma les stipulations du traité de Pékin[55]. Nonobstant ces assurances, un autre prêtre, M. l'abbé Mabileau, fut, trois ans plus tard, martyrisé dans le Su-tchuen[56]. En principe, la liberté subsista, mais subordonnée aux passions des lettrés, aux caprices des gouverneurs, en un mot, à toutes les influences qui, de loin en loin, réveillaient l'esprit de fanatisme chez ce peuple habile à raffiner les tourments. |
[1]
Traité de Whampoa, 24 octobre 1844.
[2]
Rapport de M. de Bourboulon à M. le ministre des affaires étrangères, 30 juin
1859. (Documents diplomatiques, 1860, p. 223-227.) — Rapport de M. Bruce
au comte de Malmesbury, 5 juillet 1859. (Correspondence with M. Bruce,
p. 16.) — Relation de l'expédition de Chine rédigée au dépôt de la
guerre, p. 9-11. — Voir aussi Moniteur, 15 septembre 1859.
[3]
Documents diplomatiques, année 1860, p. 229. — Voir aussi Moniteur,
14 septembre 1859.
[4]
On appelait ainsi les forts de l'embouchure du Peï-ho.
[5]
Rapport de M. Bruce à lord Russell, 3 septembre 1859. (Correspondence with
M. Bruce, p. 19.) — Voir aussi le Times, 31 octobre 1859.
[6]
Voir maréchal RANDON,
Mémoires, t. II, p. 26.
[7]
Voir Relation de l'expédition de Chine rédigée au dépôt de la guerre, p.
16-18.
[8]
Moniteur, 27 novembre 1859.
[9]
Voir Documents diplomatiques, 1860, p. 235-237, et Correspondence
respecting the affairs in China, 1859-1860, p. 42-43.
[10]
Docteur CASTANO,
médecin en chef de l'expédition de Chine, L'expédition de Chine, p. 75.
[11]
Correspondence respecting affairs in China, p. 111. — Dépêches et
Journal du baron GROS,
p. 248.
[12]
Rapport de M. Parkes à lord Elgin, 26 août 1860. (Correspondence respecting
affairs in China, p. 126-128.)
[13]
Correspondance et Journal du baron GROS, p. 44.
[14]
Dépêches du baron Gros, 28 et 29 août. (Correspondance et Journal, p. 51
et 55.)
[15]
Dépêche du baron Gros au général Montauban, 30 août. (Correspondance, p.
56 et 57.)
[16]
Dépêche de Tsaï, 10 septembre. (Voir Correspondance du baron GROS, p. 74-76.)
[17]
Dépêche de Tsaï, 11 septembre. (Correspondance du baron GROS, p. 78.)
[18]
Dépêche de Tsaï, 13 septembre. (Correspondance du baron GROS, p. 81-82.)
[19]
Voir Rapport de M. Parkes à lord Elgin, 20 octobre 1860. (Correspondence
respecting affairs in China, p. 226, 227.) — Récit de M. d'Escayrac de
Lauture. (Moniteur, 31 décembre 1860.)
[20]
Rapport de M. Parkes à lord Elgin, 20 octobre 1860. (Correspondence
respecting affairs in China, p. 228.) — Voir aussi Rapport de M. de Bastard
au baron Gros, 18 septembre 1860. (Documents parlementaires, p.
247-249.)
[21]
Rapport de M. Parkes à lord Elgin, 20 octobre 1860. (Correspondence
respecting the affairs in China, p. 229.)
[22]
Voir Rapport de M. Loch à lord Elgin, 9 octobre 1860. (Correspondence
respecting the affairs in China, p. 190.)
[23]
Journal d'un interprète en Chine, par M. le comte D'HÉRISSON, p. 265.
[24]
Relation de l'expédition de Chine rédigée au dépôt de la guerre, p.
128.-130. — Rapport du général Montauban. (Moniteur, 6 décembre 1860.) —
Voir aussi Correspondence respecting affairs in China, p. 176.
[25]
Voir dépêche de lord Elgin à lord Russell, 23 septembre 1860. (Correspondence
respecting affairs in China, p. 173, 174.)
[26]
Voir Relation de l'expédition de Chine rédigée au dépôt de la guerre, p.
123-140.
[27]
Français : 3 tués, 18 blessés ; Anglais : 2 tués, 29 blessés. (Docteur CHENU, Spectateur
militaire, mars 1875.)
[28]
Rapport du général Montauban, 24 septembre 1860. (Moniteur, 29 novembre
1860.)
[29]
Correspondence respecting affairs in China, p. 178 et suiv. — Correspondance
du baron GROS,
p. 100 et suiv., 119.
[30]
Le général Collineau avait rejoint l'armée dès le 19 septembre, mais seulement
avec un peu d'artillerie et quelques compagnies d'infanterie.
[31]
Journal du baron GROS,
p. 125.
[32]
Journal du baron GROS,
p. 129.
[33]
Voir Rapport de M. Loch, 9 octobre 1860 ; de M. Parkes, 20 octobre. (Correspondence
respectinq affairs in China, p. 190-195 et 226-244.) — Voir aussi
témoignages divers. (Correspondence, etc., p. 197, 198.) — Récit de M.
d'Escayrac de Lauture. (Moniteur, 31 décembre 1860.)
[34]
Journal du baron GROS,
p. 131.
[35]
Rapport du colonel Foley, commissaire britannique au quartier général français,
26 octobre. (Correspondence respecting affairs in China, p. 247.)
[36]
Correspondance du baron GROS, p. 146. — Voir aussi Correspondence respecting affairs
in China, p. 208.
[37]
Voir Correspondance et Journal du baron GROS, p. 144, 147, 148.
[38]
Voir dépêche de lord Elgin à lord Russell, 25 octobre 1860. (Correspondence
respecting affairs in China, p. 213-215.)
[39]
Journal du baron GROS,
p. 150.
[40]
Articles 1 et 2.
[41]
Article premier. (Convention additionnelle.)
[42]
Article 6.
[43]
Article 7 du traité additionnel.
[44]
Articles 7 et suiv.
[45]
Article 13.
[46]
Article 5 du traité additionnel.
[47]
Documents diplomatiques, p. 277. — Voir aussi Moniteur, 5
décembre 1861.
[48]
Journal, p. 163.
[49]
Maréchal RANDON,
Mémoires, t. II, p. 27.
[50]
Voir Moniteur de 1862, p. 239.
[51]
Annales de la propagation de la foi, 1862, p. 236 et suiv. — Moniteur
de 1861, p. 49.
[52]
Annales de la propagation de la foi, 1862, p. 432 et suiv.
[53]
Voir Documents diplomatiques, 1862, p. 210.
[54]
Annales de la propagation de la foi, 1862, p. 387 et suiv.
[55]
Voir Documents diplomatiques, 1862, p. 211, 212. — Voir aussi Moniteur,
1863, p. 287.
[56]
Annales de la propagation de la foi, année 1866, p. 303 et suiv.