SOMMAIRE : I. — Le roi Victor-Emmanuel
et son gouvernement après la paix de Villafranca. — Quels embarras naissent
de la situation de l'Italie centrale. La Toscane : impressions et sentiments
divers : Quelle influence prépondérante exerça en ces circonstances le baron
Ricasoli. — Les duchés de Modène et de Parme : comment M. Farini exerce dans
les duchés une influence pareille à celle de M. Ricasoli à Florence. — Les
Romagnes : quelles mesures avait prises M. d'Azeglio avant de regagner Turin.
— Comment le traité de Villafranca semble frappé de caducité. — On commence à
proclamer le principe de non-intervention. — Cavour dans sa retraite à Leri
et à Pressinge : son sentiment sur les affaires italiennes.
II. — Quelle est, en
ces conjonctures, la politique française : nombreux messagers qui arrivent à
Paris. — M. Walewski : son langage ; de quelle façon il conseille les
restaurations, principalement en Toscane. — L'Empereur : langage un peu
indécis, mais plutôt favorable à l'Italie. — Comment il importe de pénétrer
les vues de Napoléon III : le comte Arèse : sa première mission à Paris. —
Sur ces entrefaites, élections en Toscane : l'Assemblée toscane : comment
elle vote la déchéance des princes lorrains et l'annexion au Piémont. —
Nouveau voyage d'Arèse en France. — Les délégués toscans à Turin : quelle
réponse leur fait le Roi : comment les Italiens s'appliquent à amplifier le
sens de cette réponse : note du Moniteur (9 septembre) : comment elle est
impuissante à arrêter le mouvement. — Vote à Modène, à Parme, dans les
Romagnes : réponse du Roi aux Modénais et aux Parmesans. — Sa réponse aux
Romagnols.
III. — Émotion
publique : les diplomates : les plénipotentiaires de Zurich. -Comment la
réponse du Roi aux Romagnols a irrité les catholiques, et de quelle façon la
question romaine vient compliquer la question italienne. Premières brochures
épiscopales et premiers mandements. — L'Empereur et le cardinal Donnet à
Bordeaux. — Quel langage l'Empereur, de retour de Bordeaux, tient aux
délégués italiens. — Lettre impériale du 20 octobre, et comment elle est
interprétée.
IV. — Politique
raffinée des gouvernements italiens du centre : de deux causes particulières
qui accroissent leurs chances. — Hardiesse croissante : projet de régence au
profit du prince de Carignan dans l'Italie centrale : quel accueil l'Empereur
fait à ce projet : de quelle façon M. Buoncompagni est substitué au Prince. —
Comment se sont terminées, au milieu de ces incidents, les négociations de
Zurich : droit ancien et droit nouveau.
V. — Projet de congrès
: sentiment des puissances. — La Russie. — La Prusse. — L'Autriche. —
L'Angleterre : politique de lord John Russell : quels motifs le guident, et
comment il s'est constitué le conseiller de la Sardaigne. — Ce que la
Sardaigne a à espérer ou à craindre : qui la représentera au Congrès ?
Raisons de choisir ou d'écarter Cavour : sa nomination.
VI. — La brochure le
Pape et le Congrès : sous quelle influence elle a été écrite. — Comment elle
proclame le pouvoir temporel du Pape et le restreint au point de l'abolir. —
Ajournement du Congrès.
VII. — Conséquences,
au point de vue intérieur, de la brochure le Pape e le Congrès : comment elle
marque la scission entre l'Empire et les catholiques : signes qui révèlent
cette séparation. — Le Journal de Rome : discours du Pape (1er janvier 1860)
: lettre impériale du 31 décembre. — Chute de M. Walewski : M. Thouvenel. —
Journaux et brochures : l'Univers ; le Correspondant ; les parlementaires :
comment se forme l'opposition de droite et quels en sont les éléments. — Les
évêques ; leurs conciliabules et leurs embarras. — Suppression de l'Univers.
VIII. — Retour de M.
de Cavour aux affaires. — Son programme : il se résume dans l'annexion de
toute l'Italie centrale. — Action de Cavour en Italie. Son action en
Angleterre : quel est le projet anglais qui a prévenu ses vues. Comment il se
flatte, toutes choses ainsi préparées, de vaincre les dernières résistances
de la France : M. Nigra et le comte Arèse ; leur arrivée à Paris : confusion
dans l'entourage du souverain et dans la diplomatie ; à quoi paraissent se
réduire, à cette heure, les vues de Napoléon III. — Suprême conseil de
l'Empereur en faveur de la Toscane : résistance de Cavour. Nouveau vote dans
l'Italie centrale, et comment il consacre la politique d'annexion : M. Farini
et M. Ricasoli à Turin : réunion à la Sardaigne de toute l'Italie centrale.
IX. — La Savoie et le
comté de Nice : comment le projet de réunion à la France a été abandonné,
puis repris. — Déception en Piémont, excitations de l'Angleterre. —
L'Empereur persiste dans son dessein. — La Grande-Bretagne et les puissances
: la Confédération helvétique. — Négociations : attitude de Cavour et ses
efforts en faveur de Nice : comment ils sont vains. — Traité de cession (24
mars 1860). — Vote à Nice et en Savoie, et caractère de ce vote.
I Revenu
à Turin après Villafranca, Victor-Emmanuel parut d'abord accepter, avec une
sorte de résignation, les conséquences de son incomplète victoire. Cavour lui
ayant remis sa démission, il confia la présidence du conseil au général La
Marmora, soldat très ferme et très correct ; l'intérieur, à M. Rattazzi ; les
affaires étrangères, au général Dabormida, notoirement défavorable à la
politique d'aventures. Dans le même temps, le chevalier des Ambrois fut
désigné pour représenter la Sardaigne aux négociations qui s'ouvriraient à
Zurich ; pouvait-on méconnaître ouvertement les préliminaires de Villafranca,
quand on participait aux conférences qui scelleraient l'œuvre de paix ? Une
mesure parut marquer mieux encore la modération piémontaise. Le Roi annonça
qu'il rappelait ses commissaires : M. Farini qui était à Modène ; M.
d'Azeglio qui était à Bologne ; M. Buoncompagni qui était à Florence ; à quelques
jours de là, la même prescription s'étendit à M. Pallieri, gouverneur de ces
provinces de Parme qui n'avaient pas été mentionnées dans le traité de
Villafranca, et que, pour ce motif, la Sardaigne s'était flattée de
conserver. Quelle
que fût cette déférence apparente au droit des traités, la paix faisait
naître une question plus grave que toutes celles d'où la guerre avait surgi.
Comment les Italiens accepteraient-ils ce que les peuples asservis, ou se
croyant tels, acceptent le moins, à savoir : une demi-délivrance ? La
question se posait avec une urgence redoutable pour l'Italie centrale,
officiellement rendue aux princes qu'elle avait naguère laissés partir ou
chassés. Il n'est pas sans intérêt de rechercher quel mélange d'élan spontané
et de coercition savante amena, dans les divers États, à Florence, à Modène,
à Parme, à Bologne, la solution définitive que le temps semble avoir
aujourd'hui consacrée. Les
Toscans avaient, dès le 27 avril, expulsé ou plutôt congédié leur grand-duc.
La révolution accomplie, ils avaient passé tout le temps de la guerre à
s'étonner de ce qu'ils avaient fait. Sûrement ils ne se repentaient pas, car
ils détestaient les Autrichiens, autant du moins qu'un Toscan doux et poli
sait haïr ; et leur prince, quelque débonnaire qu'il fût, était Autrichien
par ses origines, ses alliances, ses souvenirs. Mais même dans la première
ferveur de leur émancipation, plusieurs choses leur avaient déplu. D'abord
ils avaient vu débarquer à Livourne le corps du prince Napoléon : que
signifiait cette protection qu'ils n'avaient point sollicitée, et quel serait
le bénéfice, si aux uniformes blancs se substituaient les pantalons rouges ?
Puis on les avait pressés de s'équiper, de s'armer, de s'enrôler, toutes
choses dont, jusque-là, à part la levée de 1848, ils n'avaient guère ouï
parler que dans les livres. Comme ils n'allaient point assez vite, le prince
Napoléon les avait gourmandés sans ménagement, et, de Turin, Cavour avait
accusé d'inertie le commissaire sarde, M. Buoncompagni. Un souci dominait
tous les autres. A Florence, on avait accepté la dictature du roi
Victor-Emmanuel, mais à titre provisoire et sous réserve de la plus entière
autonomie. Or une nuée d'agents sarcles parcouraient le pays, raillant les
petites principautés, vantant les grandes agglomérations, blâmant surtout
l'envoi de représentants à l'étranger, ainsi qu'eût pu le faire un État
souverain. Doucement et avec un peu d'ironie, les Toscans se plaignaient. Ils
ne voulaient point le retour de l'influence autrichienne : sur ce point, mais
sur ce point seul, ils étaient unanimes ; pour tout le reste, leur pensée
flottante s'égarait en toute sortes de plans, confédération d'État, prince
étranger, royaume de l'Italie centrale. S'ils inclinaient parfois à s'unir à
la Sardaigne, c'était par raison plutôt que par goût. Il faudra,
disaient-ils, faire ce sacrifice. Mais aussitôt ils s'appliquaient à retenir
à leur profit tant de choses, qu'on ne voyait plus ce qu'ils concédaient. Au
fond, ils ne se figuraient pas que la patrie de Dante, de Savonarole, de
Machiavel, de Michel-Ange, ne fût point capitale. Surtout ils n'imaginaient
point, ils ne pouvaient imaginer que leur cité s'effaçât devant Turin ;
autant eût valu, dans l'antiquité, subordonner Athènes à Thèbes[1] ! On en
était là, quand des messages, d'abord démentis, puis confirmés, annoncèrent
l'armistice et bientôt la paix. Il y eut grande agitation au Palais-Vieux,
grands rassemblements sous les Portiques. Bientôt on sut que le traité récent
stipulait la restauration du grand-duc. Personnellement, le prince n'était
pas impopulaire ; mais il reviendrait dans ses États après avoir passé par
les camps de l'Autriche, et cela seul suffisait à exciter les répugnances.
Aux anxiétés publiques se mêlaient les inquiétudes privées. Ceux qui s'étaient
compromis dans les derniers événements mesuraient les suites probables de
leur témérité. En secret et toutes portes closes, ils calculaient les
disgrâces, les vexations qui allaient suivre, le dérangement de leurs
affaires, la dispersion de leur clientèle. Sans doute ils seraient
contraints, comme après 1848, de s'éloigner au moins temporairement, et
l'exil, loin de cette belle Florence où il était si doux de vivre, leur
semblait doublement douloureux. En ces
conjonctures troublantes, M. Célestin Bianchi, secrétaire du gouvernement
provisoire, fut, dès le 13 juillet, envoyé à Turin. Les instructions qui lui
furent remises par M. Buoncompagni, non encore rappelé, portaient sur trois
points : La Toscane courait-elle vraiment le risque d'une restauration ? Le protectorat
piémontais devait-il continuer ? Ne serait-il pas opportun d'interroger la
nation sur son sort futur[2] ? Le lendemain, le messager
reçut du ministre des affaires étrangères toscan, M. Ridolfi, une dépêche où
se reflétait bien l'incertitude qui régnait alors à Florence dans les sphères
officielles. On ne parlait pas d'annexion. La solution jugée la meilleure, ce
serait la création d'un royaume séparé sous un prince de la maison de Savoie.
Subsidiairement, on préférerait le prince Napoléon à une princesse de
Bourbon, telle que la duchesse de Parme. On espérait, on voulait espérer la
réunion prochaine d'un congrès. On comptait bien que la Sardaigne
continuerait ses bons offices et ne retirerait pas sa protection[3]. Ainsi parlait M. Ridolfi,
flottant entre tant d'hypothèses diverses, que son langage était plus propre
à accroître la confusion qu'à la dissiper. Cependant, à Turin, M. Bianchi
allait, venait, écoutait à toutes les portes, recueillait toutes les rumeurs.
Il vit le Roi, qui lui promit de ne point « abandonner les braves gens qui
s'étaient donnés à lui » : « Armez-vous, ajouta-t-il, faites par
vous-mêmes, et plus tard on verra[4]. » Il vit Cavour, qui fut
encore plus encourageant[5]. Dans le même temps, l'un des
principaux citoyens de Florence, M. Corsini, qui était aussi à Turin, mandait
que les clauses du traité n'étaient point immuables[6]. A travers tous les indices
confus et contradictoires, une parole se répétait, singulièrement
réconfortante, et d'autant plus précieuse qu'elle était tombée, disait-on,
des lèvres de l'Empereur : « Le traité consacrait la restauration des
princes, mais ne pourrait s'exécuter par la force ; mot merveilleux, mot
secourable, mot vraiment sauveur, surtout si cette défense d'employer la
force ne s'appliquait qu'à l'Autriche et à ses clients ! Ces
informations, transmises aussitôt à Florence, calmèrent un peu les esprits.
Décidément le grand-duc n'était point aux portes, et peut-être ne
paraîtrait-il pas. Pourtant, il est douteux que la douce et molle Toscane,
livrée à ses propres forces, eût puisé en elle-même l'énergie nécessaire pour
résister jusqu'au bout à la diplomatie. De guerre lasse, elle eût repris ses
anciennes chaînes, assez légères d'ailleurs à porter. Mais, au milieu de ce
peuple qui avait plus de charme que de vouloir, un homme se trouvait qui
avait, à défaut de charme, un vouloir indomptable. C'est lui qui, d'une
impulsion impérieuse, poussa la Toscane dans la voie où elle hésitait à
s'engager ; c'est lui qui, ne tolérant ni trêve ni repos, l'amena à reconnaître,
à acclamer même comme une insigne faveur du sort, ce qui eût semblé naguère
abdication. Ce
personnage s'appelait le baron Ricasoli. Sa naissance était illustre et son
patrimoine opulent. De grandes épreuves privées avaient de bonne heure
assombri sa maison, et sans que l'activité de la vie publique pût distraire
son deuil ou l'alléger ; car, ainsi que beaucoup d'Italiens de son temps et
de tous les temps, il jugeait trop étroite sa petite patrie. Le plus souvent,
il vivait en son manoir de Brolio, adonné à l'agriculture qu'il aimait avec
passion, seul, et par-dessus tout triste, triste par sa nature, ses malheurs,
ses aspirations inassouvies. « J'aimerais à me réfugier, disait-il, dans un
cloître, si les cloîtres n'avaient perdu leur prestige[7]. » Comme il venait
d'acquérir un domaine dans les Maremmes, et comme on lui représentait
l'insalubrité du climat : « Mon existence, répliquait-il, n'est nécessaire à
personne, et je pourrais, même en cela, faire des expériences sans scrupules[8]. » La solitude, qui abat les
faibles, fortifie les forts, et les mêmes pensées, sans cesse reprises et
réfléchies dans l'isolement, atteignent parfois un degré de clairvoyance qui
touche à la divination. L'un des premiers, Ricasoli non seulement eut la conception
de l'unité italienne, mais annonça quelle forme elle revêtirait. En de
longues lettres, il esquissait, dessinait son programme. « Il faudrait
d'abord chasser l'Autriche, et aussi, ajoutait-il avec une sorte de froideur
dogmatique, tous les princes qui font cause commune avec elle. » Pour une
telle entreprise, le concours de la Révolution serait nécessaire ; et il
n'hésitait pas à l'appeler, non par sympathie, mais avec la hardiesse
paisible et radicale du systématique, indifférent à tout, hormis son but. Le
roi de Sardaigne ayant seul une organisation militaire, c'était à lui que
serait confié le drapeau de l'Italie. L'Italie délivrée, on devrait se garder
de la reconstituer avec deux ou trois princes, mais « lui donner de suite
cette unité puissante vers laquelle tendent toutes les choses de
l'avenir ». « Je ne puis comprendre, ajoutait Ricasoli, comment de bons
Italiens se sont donné la peine de faire des livres pour dire que l'Italie
devait être faite de morceaux, comme si un corps fait de morceaux pouvait jamais
être un corps[9]. » Avec un acharnement bizarre
chez un patricien de Florence, il flétrissait « l'orgueil étroit du
municipalisme », « l'esprit de provincialisme », et nul n'eût douté de
sa sincérité, car, en parlant de la sorte, il conspirait contre sa glorieuse
ville natale et contre lui-même. Ressaisissant sa pensée sous toutes les
formes, il raillait ce qu'il appelait « les projets eunuques des faiseurs de
confédération ». Il faut, répétait-il sans cesse, « travailler à devenir
peuple ». Sur un seul point, il se trompait, c'était sur la durée de
l'évolution qu'il prédisait si bien. « J'attends l'avenir, disait-il,
mais je renonce à le voir... Je me contente de la joie que j'en ressens, et
de moi, je ne m'inquiète pas[10]. A part quelques intimes,
l'obscur châtelain de Brolio ne faisait guère confidence de ses spéculations.
Obscur, il ne l'était pourtant pas à tel point que sa personnalité si marquée
n'eût éveillé quelque curiosité. A ses rares apparitions dans la ville, les
Florentins se montraient volontiers, sur la place de la Seigneurie ou aux
abords du cabinet Vieusseux, ce gentilhomme au visage rigide, aux traits
anguleux, distant au point d'inspirer la crainte, quoique très secourable
pour qui savait l'approcher ; sombre comme les vieux palais toscans aux fenêtres
rares et grillées, aristocrate avec des complaisances révolutionnaires,
absolu, disait-on, mais avec une nuance de mysticisme, et attentif à contenir
ses pensées, comme s'il eût attendu, dans une silencieuse confiance, l'heure
propice à leur éclosion. D'autres, à Florence, le dépassaient de beaucoup par
la haute culture intellectuelle, l'ouverture de l'esprit, l'éloquence : tels
étaient Lambruschini, Gino Capponi, Salvagnoli. Mais pour dominer les masses,
le moyen le plus sûr est moins de leur ressembler que de pousser même à
l'excès les aptitudes ou les qualités qui leur manquent. A ce compte, si
quelque crise survenait, nul ne serait plus puissant que Ricasoli. Dans une
cité éclectique, trop chercheuse pour n'être pas un peu indécise, il n'aurait
qu'une idée, mais fixe, et à laquelle il subordonnerait tout. En d'éloquents
conciliabules, pleins de vues ingénieuses ou d'aperçus savants, sa voix brève
résonnerait sans art, sans grâce, sans éclat, mais indiquant la solution et,
de plus, l'imposant. Au milieu d'un des peuples les plus polis de la terre,
sa rudesse intimiderait plus encore qu'elle ne choquerait, et comme on
attribuerait cette rudesse à quelque vue supérieure, on le suivrait, quoique
en murmurant. Il aurait tous les avantages des taciturnes qui, ne se laissant
jamais explorer, font croire à des profondeurs infinies. Les
révolutionnaires, flattés autant que charmés d'un allié si aristocratique, se
laisseraient, sans trop de résistance, maîtriser sous sa main. Plus tard, à
la vérité, quand les vicissitudes de la politique l'auront appelé à diriger
cette Italie sitôt rêvée par lui, ses amis constateront avec stupeur
l'insuffisance de ses services, son orgueil n'admettant pas le second rang,
et ses facultés étant décidément inégales au premier. Mais en 1859, au milieu
des événements où se jouait le sort de l'Italie, il incarnait bien en lui
quelques-unes des qualités plus impérieuses qu'aimables qui subjuguent les
peuples en les violentant un peu. C'est
au mois de mai, après l'expulsion du grand-duc, que le baron Ricasoli était
entré dans le gouvernement formé par M. Buoncompagni. Le ministère de
l'intérieur lui avait été attribué Il avait accepté son nouveau rôle avec une
affectation de simplicité rustique, qui n'était ni sans orgueil, ni sans
emphase. « Comme Cincinnatus, avait-il dit, je quitte mes champs, et j'y
reviendrai dès que le péril sera moins pressant. » Une fois au pouvoir,
il s'y était attaché, tout en paraissant le dédaigner. A la nouvelle de
Magenta, ses espérances avaient éclaté en une véritable explosion de joie.
« En Toscane, nous ne tarderons pas à proclamer Victor-Emmanuel pour roi
d'Italie. » Et devançant l'avenir, il avait ajouté : « L'Italie sera une
jusqu'au Garigliano, et ne tardera pas à l'être jusqu'au Faro[11]. » Sur ces entrefaites, la paix
survint qui l'indigna. Comme La Marmora lui envoyait du camp piémontais un
avis officieux pour l'engager à la résignation, il eut une réponse qui visait
à l'antique : « Dites à La Marmora, répliqua-t-il au messager, que j'ai
déchiré sa lettre en morceaux[12]. » Cependant Buoncompagni
allait partir, rappelé par les ordres de sa cour, soucieuse de ne point
transgresser trop ouvertement les traités. En quelles meilleures mains eût-il
pu remettre le sort de la Toscane ? Ricasoli, sous le nom de président du
conseil, était devenu chef du gouvernement. Élu au
poste suprême, il n'eut qu'un dessein, un seul : la guerre au rr
municipalisme », l'union au Piémont, et, par cette voie, l'unité italienne.
De ses collègues, il avait peu de souci, bien que plusieurs fussent d'esprit
fort distingué. On raconte qu'il montrait à ses familiers un tiroir où il
enfermait les dépêches qu'il ne lui convenait pas de communiquer : « Je
donne un tour de clef, disait-il, et je ne m'inquiète point du reste[13]. » Comme des adresses
commençaient à se signer dans les municipalités en vue de l'annexion à la
Sardaigne, il expédia des ordres aux gonfaloniers pour que ce mouvement fût
activé. Dans le même temps, il recommandait le maintien de la tranquillité
publique, afin de ne fournir aucun prétexte à une intervention étrangère.
Pourtant dans les districts éloignés de Florence, les gens des campagnes
comprenaient peu ce qui se passait : on leur parlait de levées, d'impôts, de
charges nouvelles : de là naissaient des regrets ou tout au moins des
hésitations. Bien vite, il faut intimider ces résistances : « Veillez,
écrit Ricasoli, sur les troubles qui auraient pour instigateurs les prêtres
ou les paysans. Je veux les uns à l'autel, les autres à la charrue. »
Les prêtres, on le voit, partageaient avec les paysans les défiances du haut
baron florentin. Ils avaient vivement ressenti les atteintes récentes portées
au domaine temporel du Pape, et on pouvait craindre que, dominés par ce
grief, ils n'entretinssent clans les masses rurales des opinions peu
favorables à la Sardaigne. De ce côté se porte toute la vigilance de
Ricasoli. Il prescrit d'empêcher les missions, de surveiller les sociétés
cléricales et surtout les sociétés de Saint-Vincent de Paul : « Rompons,
dit-il, tous les fils jésuitiques. » Ce n'était pas chez lui fanatisme
antireligieux, mais inébranlable volonté de briser tout ce qui retarderait le
dénouement final ou le compromettrait. Tandis que les campagnes demeuraient
un peu incertaines, les villes semblaient offrir un concours chaleureux. Pour
y resserrer l'esprit d'union, l'institution de la garde nationale fut
remaniée et fortifiée. Toutes choses étant ainsi préparées avec une rapide,
mais prévoyante sollicitude, l'heure parut venue d'élire l'assemblée qui
réglerait le sort définitif du grand-duché. La loi électorale remise en
vigueur fut celle de 1848, et, comme elle n'accordait guère le droit de vote
qu'à la classe moyenne, elle sembla merveilleusement propre à consacrer une
révolution voulue surtout par la bourgeoisie et par une portion du patriciat.
Tout préjugeait d'ailleurs le résultat. Le grand-duc était loin, et la
présence de son fils dans les rangs de l'Autriche, pendant la dernière
guerre, avait éloigné de lui les partisans qui lui restaient. Entre toutes
les solutions autres que la restauration des princes lorrains, le pays ne
voyait pas clair et ne savait de quel côté se porter. Puis les choses
n'étaient plus entières, car la Sardaigne avait mis la main sur le
grand-duché par M. Buoncompagni, et le tenait encore étroitement par
Ricasoli, plus Piémontais que Buoncompagni lui-même. Que les votes fussent
inspirés par l'obéissance, la résignation, l'enthousiasme, c'est de quoi M.
Ricasoli ne s'inquiétait guère : au sortir de l'urne, tous les suffrages
d'adhésion auraient la même couleur et vaudraient également devant l'Europe.
Le succès étant contagieux, on ne doutait pas que la soumission ne prît
bientôt des airs de joyeux empressement ; on ne doutait même pas des
acclamations, surtout si quelque apparence d'autonomie administrative
fournissait aux partisans arriérés du cc municipalisme » un prétexte pour se
rallier. Tel
était l'état de la Toscane au commencement d'août. Si la Glorieuse Florence
consentait à se laisser absorber, quelle résistance pourraient offrir les
duchés, celui de Modène, mal gouverné et depuis longtemps envahi par les
agents sardes ; celui de Parme, qui semblait le prolongement naturel du
Piémont ? Un homme, d'ailleurs, se trouvait en ces régions, bien décidé à
proscrire toute réaction et à dicter même au peuple ce qu'il devait vouloir.
Ce que M. Ricasoli était à Florence, M. Farini le fut à Modène, et plus tard,
comme on le dira, dans tonte l'Italie centrale. A ne voir que l'origine ou le
milieu social, rien ne les rapprochait l'un de l'autre. Farini était un élève
de Cavour ; Ricasoli, formé dans la solitude, ne relevait que de lui-même.
Ricasoli, gentilhomme de vieille race, n'avait eu qu'à descendre de son
manoir de Brolio sur la place de Florence, pour fixer les regards du peuple ;
simple émigré romagnol, venu à Turin en étranger, grandi uniquement par son
talent, son savoir-faire, son travail, Farini avait à peine un foyer. Chef du
gouvernement de son pays, Ricasoli n'avait à pourvoir qu'aux affaires
publiques, sans souci de son propre sort ; Farini était besogneux jusqu'à la
pauvreté, de telle manière que l'ambition, qui semblait pour l'un un
passe-temps de grand seigneur, était pour l'autre une nécessité. Mais les
révolutions, quand elles ont été longtemps préparées et voulues, attirent à
elles les éléments les plus divers. En des contrées voisines, ces deux hommes
devinrent les instruments de l'œuvre commune. Farini, après le départ de
François V, avait été envoyé comme commissaire sarde à Modène. C'est là que
le surprit la nouvelle de la paix. Ce qui aurait dû le consterner l'excita.
Son parti fut bientôt pris avec la décision hardie d'un conspirateur, mais
d'un conspirateur qui s'élève au niveau d'un homme d'État. Dès le 15 juillet,
il avait, de Modène, télégraphié It Cavour : « Ne me laissez pas sans
instructions. Sachez bien que si, par l'effet d'une convention à moi
inconnue, le duc faisait quelque tentative, je le traiterais en ennemi du Roi
et de la patrie. Je ne me laisserai chasser par personne, dût-il m'en coûter
la vie. 'i Quand il reçut cette dépêche, Cavour était démissionnaire, mais
non encore remplacé ; il répondit par ces simples mots : « Le ministre est
mort, l'ami applaudit à votre décision[14]. » Il ne se contenta pas
d'applaudir. Décidé à rechercher tous les concours, il manda le colonel Luigi
Frapolli, bien connu comme républicain et unitaire. « Êtes-vous décidé, lui
dit-il en lui serrant les mains, à nous prêter votre aide pour le salut de
l'Italie ? — Certainement, monsieur le comte. — Eh bien, partez immédiatement
pour Modène et mettez-vous à la disposition de Farini, s'il est encore là-bas
; si Farini, obéissant aux instructions que le gouvernement est contraint de
lui transmettre, est déjà parti, faites flèche de tout bois, repoussez les
soldats du duc ; ce sont des Italiens qui ont renié leur patrie ; rejetez-les
jusqu'au Pô[15]. » Deux heures plus tard arriva
chez Cavour un habitant notable de Modène, M. Malmusi, qui demandait des
armes. « Je ne suis plus ministre de la guerre, répliqua Cavour, mais tentons
un coup. v En disant ces mots, il écrivit un billet, le tendit au Modénais et
ajouta : « En toute hâte, rendez-vous à l'arsenal ; si, grâce à cet ordre, on
vous remet des fusils, emballez-les et, sans perdre une heure, partez[16]. » Les arsenaux
s'ouvrirent comme le voulait Cavour. — C'est sur ces entrefaites que Farini
reçut son ordre de rappel. Il obéit, mais avec une subtilité tout italienne.
Solennellement, il abdiqua ses fonctions de commissaire ; puis, ayant déposé
la livrée piémontaise, il monta au balcon du palais d'Este et proclama sa
propre dictature. Il ne souhaitait, répétait-il, que deux choses : des hommes
et de l'argent. Et il ajoutait : « Si les Autrichiens viennent, nous nous
battrons désespérément. » Cependant, tous les avis venus de Turin
l'encourageaient à la résistance et le suppliaient de tenir ferme. A tenir
ferme, Farini avait quelque mérite : non loin de la frontière se tenait le
duc de Modène, François V, épiant le moindre signe d'une fortune plus
propice. En cas de succès, il n'eût pas hésité à faire pendre Farini, lequel,
d'ailleurs, n'eût pas hésité davantage à pendre le duc lui-même. C'est
sous ces auspices que se préparèrent les élections pour l'Assemblée
modénaise. A Parme, l'animation était moindre, mais le résultat fut le même.
Le commissaire sarde était M. Pallieri. Comme le traité de Villafranca se
taisait sur le sort du duché, on avait affecté de croire à Turin que ce
silence signifiait annexion. « Parme doit rester annexé à la Sardaigne,
télégraphiait Cavour, dès le 13 juillet. Faites prêter serment et agissez
avec la plus grande énergie[17]. » Sur les remontrances du
gouvernement français, qui jugea prématurée cette avidité, force fut
d'abattre l'écusson de Savoie déjà placé sur les édifices publics et de
rappeler le commissaire déjà transformé en gouverneur. M. Pallieri partit
donc, mais partit comme M. Buoncompagni, en laissant derrière lui une
administration qui, sous prétexte de maintenir l'ordre, préparerait l'union
avec le Piémont. Il délégua ses pouvoirs à M. Manfredi, chargé de convoquer
l'Assemblée parmesane. Plus tard, la direction des affaires fut confiée à M.
Farini, qui, dominant dès lors les deux duchés, devint le véritable dictateur
de toute l'Émilie. Il
reste à parler des Romagnes. Le Piémont y avait envoyé, à titre de délégué
provisoire, un de ses meilleurs citoyens, l'illustre Maxime d'Azeglio. A la
nouvelle de la paix, la perplexité fut plus grande en cette contrée qu'en
toute autre partie de la Péninsule. Ces provinces appartenaient, de par les
traités, non à un prince fugitif, mais à un souverain encore assis sur le
trône, et ce monarque était le chef de l'Église. Un incident récent avait
paru révéler chez les conseillers de Pie IX une énergie inattendue. A la fin
de juin, la petite ville de Pérouse, dans l'Ombrie, ayant secoué la domination
pontificale, les Suisses à la solde du Pape l'avaient réoccupée, non sans
effusion de sang. Ne pouvait-on pas craindre dans les Romagnes évacuées
quelque tentative de même sorte ? Et qui arrêterait la réaction une fois
commencée ? C'est dans ces conjonctures que d'Azeglio reçut la dépêche qui le
rappelait à Turin. Il lut entre les lignes et résolut de ne reparaître à la
cour qu'après avoir mis en état de défense les provinces qu'il était
contraint d'abandonner. Un message de Cavour ne contribua pas peu à
l'affermir dans ces pensées. A côté du péril de la réaction, il y avait
d'ailleurs un autre péril très réel et qui préoccupait grandement d'Azeglio,
celui de l'anarchie. En un pays turbulent par nature, longtemps comprimé,
puis privé tout à coup de toute autorité, autrichienne, papale ou
piémontaise, quel danger la paix publique ne courrait-elle pas ? Au lieu de
concentrer ses troupes pour l'évacuation comme le voulaient ses instructions
officielles, d'Azeglio les répartit dans les anciennes garnisons
pontificales, occupa fortement Bologne, puis délégua ses pouvoirs à son chef
d'état-major, le colonel Falicon. Alors, alors seulement, il regagna Turin. A
peine arrivé, il se présenta devant le Roi : « Sire, lui dit-il, j'ai
désobéi à Votre Majesté ; qu'Elle me fasse passer devant un conseil de
guerre. — Vous avez très bien fait, lui répliqua Victor-Emmanuel, après avoir
écouté sa justification[18]. » Comment le prince
n'eût-il pas approuvé cette conduite ? Pour la blâmer, il eût dû condamner
ses ministres eux-mêmes. Dans le même temps, M. Rattazzi, ministre de
l'intérieur, veillait, malgré les recommandations contraires de l'Empereur, à
ce que les troupes piémontaises fussent maintenues à Bologne. Le ministre des
finances du royaume sarde, M. Oytana, n'était pas moins secourable : ce fut
lui qui, par de larges subsides secrètement alloués, permit aux autorités
romagnotes de pourvoir aux services publics. Cette assistance fut niée
d'abord, puis proclamée fastueusement, ainsi qu'il arrive pour toute audace qui
a réussi[19]. Trois
semaines à peine s'étaient écoulées depuis la paix de Villafranca, et déjà le
traité semblait caduc. Des rivages de Livourne aux lagunes de Ravenne,
l'armée, la police, l'administration, tous les ressorts de l'autorité étaient
aux mains des amis du Piémont. A Florence, à Modène, à Parme, à Bologne, tout
un nouvel ordre de choses s'était établi qui avait pour lui ce qu'en droit
civil on nomme le bénéfice de la possession, et ce qu'en politique on appelle
la puissance du fait accompli. Il ne restait plus qu'à conduire le peuple
jusqu'à l'urne du suffrage et à lui soumettre des combinaisons tellement
arrangées d'avance qu'il y aurait témérité à ne pas les absoudre, et que le
comble de la désapprobation serait de ne pas les acclamer. Ricasoli en
Toscane, Farini dans l'Émilie, allaient présider à cette épreuve et la
diriger. Restait, à la vérité, le risque de l'intervention diplomatique. Mais
une rumeur fort rassurante prenait de plus en plus crédit. Le traité de
Villafranca, disait-on, en ce qui concernait l'Italie centrale, ne pouvait
être exécutable que par la persuasion ; et cette doctrine, qui proscrivait
l'emploi de la force, comblait de joie tous ceux qui de leur vie n'avaient
employé rien autre chose. De
Turin, puis de Léri où il s'était retiré, Cavour avait suivi le développement
de cette œuvre qui était la sienne. Affranchi de toute réserve, puisqu'il
n'était plus au pouvoir, il n'avait rien négligé pour embrouiller l'écheveau,
pour l'embrouiller si bien que nul ne pourrait plus le démêler. Ayant ainsi
mis les choses à point, il jugea qu'il avait le droit de se reposer un peu.
cc Je vais m'établir au pied du mont Blanc, écrivait-il, en ce temps-là, à la
comtesse de Circourt, pour y oublier, au milieu des merveilles de la nature,
les tristesses des affaires menées par les hommes. » Dans les premiers jours
du mois d'août, l'un des bateaux qui desservaient la rive savoisienne du lac
de Genève, le déposa à Hermance, d'où, moitié en carriole, moitié à pied, il
monta à Pressinge, chez ses fidèles amis, les de la Rive, compagnons
habituels de ses jours de disgrâce et de délassement. Quand il arriva,
quelques mots, mais quelques mots seulement, trahirent ses récentes anxiétés
: « L'Empereur, dit-il avec une singulière justesse et un accent déjà
dépouillé d'amertume, m'a donné d'excellentes raisons pour ne pas commencer
la guerre, mais aucune pour faire la paix. » Les jours suivants, il se montra
à ses hôtes avec un visage tout à fait rasséréné, curieux d'agriculture ou de
livres nouveaux, avide d'excursions qui referaient ses forces, se prêtant à
tous les jeux, même les plus familiers, à tous les entretiens, même les plus
abandonnés. C'est le propre des vrais grands hommes d'avoir de ces heures de
détente, et ils déposent d'autant plus aisément leurs grandes pensées qu'ils
savent qu'ils pourront les reprendre à volonté, sans crainte qu'elles leur
échappent jamais. Cavour ne doutait pas de son retour au pouvoir, et, avec
une précision presque mathématique, marquait la durée de sa retraite. « Ce
n'est pas en arrière, disait-il, c'est en avant qu'il faut regarder. Que lui
importait qu'un autre ministère occupât le devant de la scène ? Si d'autres
tenaient les fils, n'était-ce pas lui qui les faisait mouvoir ? Vraiment il
pouvait, sans ombrage ni jalousie, tolérer que, pendant quelque temps, les
dépêches adressées de Turin aux chancelleries européennes fussent signées par
celui qu'il appelait le « bon Dabormida ». II Au
milieu de ces prospérités qui en laissaient entrevoir beaucoup d'autres, les
rénovateurs de l'Italie avaient une crainte, celle que la France n'oubliât ni
assez vite, ni assez complètement le traité qu'elle venait de signer. Dès la
fin de juillet, comme l'Empereur, revenu à Saint-Cloud, s'y reposait de ses
fatigues, toutes sortes de messagers accoururent des divers points de la
Péninsule. De Turin, arriva le chevalier des Ambrois, qui se rendait à Zurich
; de Florence fut envoyé M. Peruzzi, tandis que M. Corsini était expédié à
Londres ; le comte Fontanelli vint de Modène ; et de Parme, un peu plus tard,
vint le comte Linati. Ajoutez à cela tous les négociateurs officieux, moitié
touristes, moitié diplomates, conduits par curiosité ou désir d'importance,
et qui assiégeaient les bureaux des journaux, les antichambres des
ministères, tous les lieux, en un mot, où se crée l'opinion publique : tels
étaient le comte Pasolini, le marquis Bevilacqua, plusieurs autres encore. Le
but était pour tous le même : capter la protection ou tout au moins s'assurer
la tolérance de l'Empereur. On aurait tout obtenu s'il consentait à ne pas
voir ce qui se passait au-delà des monts, et surtout s'il empêchait les
autres de le voir plus que lui. Suivant
des traditions qui commençaient à se relâcher un peu, il fallait, pour
arriver jusqu'à Napoléon III, passer par l'hôtel du quai d'Orsay. C'était une
première épreuve, et assez redoutée. Le ministre des affaires étrangères, M.
Walewski, puisant ses inspirations auprès des diplomates de l'ancienne école,
professait plusieurs maximes surannées, entre autres celle que les traités
doivent être exécutés à la lettre, et, comme il était tout d'une pièce,
cassant autant que loyal, il semblait toujours, même lorsqu'il notifiait de
simples opinions, formuler d'irrévocables volontés. Prenant pour point de
départ les stipulations de Villafranca et s'y attachant scrupuleusement, il
recommanda à M. des Ambrois d'organiser la confédération italienne sous la
présidence du Pape, conception vieille de quinze jours, mais déjà si dépassée
qu'on eût dit un anachronisme. Il rudoya quelque peu le délégué de Modène. Le
plus maltraité de tous fut le représentant toscan, M. Peruzzi. Avec une
franchise qui touchait à la brusquerie, M. Walewski conseillait la
restauration des princes lorrains, et cela sans hésitation ni délai.
« Contentez-vous, ajoutait-il, du fils du grand-duc ; ainsi le veulent
les traités. Le Piémont, d'ailleurs, ne pousse pas si loin ses convoitises,
et Cavour même se défendrait contre une pareille ambition. » Comme le
délégué florentin objectait le vœu des populations et l'impossibilité de
contenir les révolutionnaires exaspérés : « Nous craignons Mazzini, lui
répliqua le ministre, quand, de Londres, il lance ses sicaires ; en Italie,
nous ne le craignons pas. » Ainsi éconduit, M. Peruzzi cherchait des
consolations, des encouragements, auprès des amis du Piémont, puis s'épuisait
en toutes sortes de démarches pour conquérir l'appui des principaux journaux.
Quoi qu'il pût faire, il n'échappait pas entièrement à l'influence de M.
Walewski, dont le ton péremptoire l'intimidait ; aussi, dans ses rapports à
son gouvernement, il conseillait la prudence, non l'audace. Il engageait à
faire voter par la prochaine Assemblée la déchéance du grand-duc, puis à
remettre aux puissances le soin de régler le destin définitif de la Toscane.
Il n'osait pousser à l'annexion, et jugeait que ce serait déjà beaucoup si on
pouvait obtenir l'exclusion de la dynastie lorraine[20]. Napoléon
III partageait-il les vues de son ministre ? On ne pouvait guère le croire,
quand on se rappelait le langage que naguère, à Turin, il avait tenu à M.
Pepoli et à Cavour lui-même. Ce qui confirmait les espérances, c'était la
sollicitude du monarque à panser les blessures faites par M. Walewski. Toutes
les dépêches qui parvenaient en ce temps-là en Italie pouvaient se résumer en
deux mots ; on avait été fort mal reçu au quai d'Orsay ; en revanche, on
était charmé de la bienveillance de l'Empereur. Cependant le bruit se
répandait que certains agents des princes dépossédés avaient été, eux aussi,
reçus à Saint-Cloud, et qu'ils étaient sortis de l'audience impériale
également charmés et ravis. Il importait de tirer la chose au clair. C'est
dans ce but que de Turin on imagina d'expédier à Paris, non un courrier
officiel, non un ambassadeur extraordinaire, mais un messager de caractère
tout intime qui pénétrerait jusqu'où l'audace se pourrait pousser sans
devenir témérité. Ce
personnage, qui devait être si souvent employé, dans les années suivantes, à
consolider l'alliance ou à en réparer les brisements, ce personnage était un
grand seigneur milanais qu'on appelait le comte Arèse. Napoléon aimait les
amis de l'exil. Entre tous, Arèse tenait une place à part. D'abord, c'était
un compagnon des premiers jours de jeunesse. Puis, au milieu d'un entourage
composé trop souvent d'aventuriers, son nom, sa fortune, son caractère
l'avaient rendu tout à fait digne d'une auguste prédilection. Entre
l'Empereur et le patricien milanais subsistait d'ailleurs le souvenir d'un
inoubliable service. En 1836, comme Bonaparte, après l'échauffourée de
Strasbourg, devait être transporté aux États-Unis, Arese avait conçu un
dessein qui, dans les temps antiques, aurait trouvé sa place en un Traité
sur l'amitié. Gagnant en toute hâte Liverpool, il s'y était embarqué et,
à l'insu du prince, l'avait devancé en Amérique, en sorte que Louis-Napoléon,
en mettant le pied sur la terre étrangère, avait rencontré, non des visages
inconnus, mais un compagnon venant à lui les bras ouverts et prêt à partager
sa disgrâce. Qui eût oublié cette ingénieuse et charmante surprise du dévouement
et de l'affection ? Pendant plusieurs mois, les deux amis vécurent
inséparables, et le futur Empereur, dans ses heures d'épanchement, promit
même, dit-on, à Arèse que, si la destinée lui était quelque jour favorable,
il saurait se souvenir du sort de l'Italie[21]. Pendant la captivité de Ham,
les relations avaient continué sous la forme d'une correspondance, un peu
espacée parfois, mais toujours affectueuse, et abandonnée jusqu'à l'intimité.
Compagnon des jours mauvais, Arèse demeura l'ami, mais l'ami discret et peu
bruyant des jours d'éclat. Ce qui grandit son crédit, c'est qu'il n'en usa
pas, son patrimoine le mettant au-dessus du besoin et sa modestie au-dessus
des honneurs. Il n'était ni un sujet, ni un courtisan, ni un obligé. Et comme
il ne demandait rien pour lui-même, il était assuré d'obtenir beaucoup quand
il se ferait l'avocat de son pays. Arèse
arriva le 3 août à Paris. Il voyageait dans le plus grand secret et n'avait
aucune mission officielle, mais il devait s'entendre avec le chevalier des
Ambrois et employer, en cas d'urgence, le chiffre de la légation. Le degré de
sa faveur se marqua par le lieu même où il descendit. C'est au château de
Saint-Cloud qu'il reçut l'hospitalité, et il trouva l'accueil le plus
chaleureux, non seulement auprès de l'Empereur, mais aussi auprès de
l'Impératrice, qui, bien que goûtant peu la cause italienne, l'avait
personnellement fort en gré. Si l'ami d'autrefois fut comblé d'égards, il ne
semble pas que le négociateur ait eu lieu de se féliciter pareillement. L'Empereur,
dit-on, se plaignit fort : les Toscans avaient été bien mous pendant la
guerre ; le soulèvement des Romagnes avait irrité le parti catholique ;
Cavour avait éveillé des convoitises qu'il serait également impossible de
satisfaire ou de contenir. Allant ensuite au fond des choses, Napoléon se
montra plus fidèle qu'on ne l'aurait cru aux récentes stipulations de
Villafranca. Il protestait, et avec une énergie qui ne mollirait que par
degrés, contre toute pensée de réunir la Toscane au Piémont : rien de pareil
n'avait été convenu à Plombières ; puis la Toscane avait de trop vieux, de
trop glorieux souvenirs pour qu'elle se fondit de la sorte dans un État
voisin. Vers le même temps, deux agents français, M. de Reiset et M.
Poniatowski, étaient envoyés à Florence à quelques jours d'intervalle, en vue
de créer, de seconder du moins, un retour d'opinion en faveur des princes
lorrains. En un seul point, l'Empereur paraissait disposé, à cette heure, à
favoriser les ambitions piémontaises. Le territoire de Parme, disait-il,
pourrait être réuni au Piémont ; quant à la duchesse de Parme, elle recevrait
en échange la principauté de Modène, en sorte que François V, prince fort
impopulaire, serait seul sacrifié. Arèse n'obtint rien de plus. — Deux choses
néanmoins tempéraient l'échec relatif de sa mission. D'abord cette première
dérogation au traité de Villafranca laissait l'espoir d'arracher en détail ce
qui, concédé en bloc, eût paru excessif ou effrayant. En outre, à travers les
paroles de l'Empereur, on devinait de plus en plus la volonté, non seulement
de ne point intervenir, mais d'empêcher toute intervention d'autrui. Il
donnerait des conseils amicaux et, au besoin, renforcerait même un peu sa
voix, mais il n'irait point au-delà. Tous les rapports des diplomates, tous
les propos recueillis par les journaux, toutes les rumeurs colportées avec
plus ou moins d'autorité par les agents officieux confirmaient cette
impression. « Venez-vous comme conseiller ou comme huissier ? demandait-on
quelques jours plus tard à M. Poniatowski, qui faisait halte à Turin, en se
rendant à, Florence. — C'est la question que je me suis permis de poser à
l'Empereur, répliqua naïvement et en véritable enfant terrible le diplomate
improvisé : à quoi il m'a répondu que mon rôle se bornait à prier les
populations de recevoir leurs princes[22]. » Si
vraiment il ne s'agissait que de résister à des prières, la timidité eût été
niaiserie. Comme le comte Arèse était encore en France, Ricasoli, dont
l'ardeur ne souffrait pas de retards, devança un peu Modène, Parme, les
Romagnes, et fit procéder aux élections. Elles furent ce qu'elles devaient
être, avec un corps électoral restreint, en présence de faits presque
accomplis, et sous la main du rude conducteur qui régissait alors la Toscane.
On caressa l'espoir de conserver, même sous le sceptre de Victor-Emmanuel,
quelque autonomie. Le désarroi des partis réactionnaires fit le reste, en
sorte que l'hostilité la plus vive n'alla guère au-delà de l'abstention. Sur
ces entrefaites, arrivèrent en Toscane les agents du gouvernement français,
M. de Reiset d'abord, puis, quelques jours après, M. Poniatowski. Les
ministres toscans accueillirent M. de Reiset avec beaucoup de courtoisie,
puis, avec une politesse mêlée d'un peu d'ironie, l'invitèrent à parcourir le
pays, à interroger les habitants : il pourrait de la sorte mesurer les
sympathies que les princes lorrains avaient laissées. Vis-à-vis de M.
Poniatowski, la réception fut un peu plus sommaire. « Avez-vous des pouvoirs
réguliers qui vous accréditent auprès de nous ? » lui demanda le
ministre des affaires étrangères, M. Ridolfi. Comme il n'en avait point, on
lui objecta ce même principe de non-intervention qui était en haut lieu
soutenu, disait-on, par son maître. Il demeura quelque temps à Florence, rallia
autour de lui les débris du parti réactionnaire, devint le centre de quelques
manifestations grossies avec complaisance par les rapports de police, puis
disparut obscurément[23]. Pendant ce temps, l'Assemblée
s'était réunie. Le 11 août, elle tint sa première séance. Le 12 août, une
proposition lui fut soumise, qui consacrait la déchéance de la maison de
Lorraine. Dans les bureaux et dans la commission, la discussion fut brève,
digne, sans emportement contre ceux qui étaient tombés. La plupart ne niaient
pas les services de leurs anciens princes, mais les rejetaient comme les amis
de l'Autriche. La séance publique consista dans la simple lecture du rapport,
lequel développait la même thèse. Comme on allait aux voix, l'un des députés
voulut motiver son vote par quelques paroles irritées : aussitôt des murmures
s'élevèrent, et le président réprima ces invectives malséantes. Le 16, la
déchéance fut prononcée sans aucune voix dissidente. Quatre jours plus tard,
à l'unanimité moins trois voix, l'annexion à la Sardaigne fut votée. Toutes
portes closes, quelques-uns murmuraient tout bas. Les
Piémontais, disaient-ils, sont en quête de nouveaux payeurs pour acquitter
leurs dettes. » Et ils supputaient en soupirant les charges qu'apporterait un
avenir prochain. Mais ces doléances ne sont pas de celles que les journaux
enregistrent. En revanche, sur la place de la Seigneurie, des groupes
nombreux se répandaient en acclamations bruyantes, ainsi que font les peuples
pour les choses nouvelles et qui ont un air de grandeur. Il
avait été décidé qu'une délégation serait envoyée à Victor-Emmanuel pour lui
porter le vote des Toscans et lui offrir la couronne. Quand ces nouvelles
parvinrent à Turin, elles y éveillèrent une grande joie mêlée de beaucoup
d'embarras. C'était un magnifique joyau que la Toscane, mais si beau qu'on se
figurait à peine qu'on pût y porter la main. Tandis que l'imperturbable
Ricasoli allait de l'avant sans connaître les obstacles, les ministres sardes
s'effrayaient de tous leurs bonheurs. L'Empereur avait paru juger l'annexion
impossible : était-il prudent d'enfreindre ses vœux sans lui demander au
moins la permission d'agir au rebours de ses conseils ? Arèse, le secourable
Arèse, revenait de Paris. Comme on ne doutait pas de son dévouement, on
l'invita à repartir aussitôt pour la France. Lui seul pourrait sonder le
mystère dont s'enveloppaient les pensées impériales. Napoléon, pressenti sur
l'opportunité de la nouvelle visite, répondit avec sa bonne grâce accoutumée
: « Je serai enchanté de voir Arèse ; je serai le 10 septembre à Biarritz. »
Pourtant la députation toscane arriverait d'un moment à l'autre, et il ne
serait pas possible de la tenir longtemps en suspens. Au lieu d'attendre le
10 septembre, Arèse voyagea, nous dit son biographe, in fretta e in furia[24]. Le 30 août, il était dans les
Pyrénées, et rejoignait l'Empereur à Saint-Sauveur. Chemin faisant, il avait
reçu de l'Impératrice une lettre assez découragée, assez malveillante même :
« Je travaille tant que je peux, lui écrivait-elle, à devenir Italienne ; mais
ne craignez-vous pas de prouver à l'Europe que le métier de rédempteur est un
métier de sots ? » Malgré ce fâcheux pronostic, Arèse trouva chez l'Empereur
des dispositions qui commençaient à s'amollir. Fort habilement, il laissa
entrevoir les menées révolutionnaires qui agiteraient l'Italie centrale si
elle était livrée à elle-même : à quoi Napoléon répliqua que, dans une si
redoutable éventualité, il n'aurait point d'objection à ce que ces contrées
fussent occupées militairement. L'objet principal était la réponse à faire
par Victor-Emmanuel aux délégués toscans. Arèse avait apporté deux projets de
discours : l'un se résumait en une acceptation pure et simple ; l'autre ne
formulait qu'une acceptation conditionnelle et remettait la solution
définitive au jugement de l'Europe assemblée en congrès. L'Empereur repoussa
le premier projet ; quant au second, il le toléra sans y acquiescer tout à
fait ; puis il congédia son ami. Visiblement le monarque était fatigué de
l'Italie, qui faisait beaucoup trop parler d'elle et surtout se montrait
insatiable. Toutefois, il était visible aussi qu'il finirait par céder, mais
à la longue, par lassitude, par retour d'anciennes sympathies, par
importunité d'insistances réitérées ; et cette manière de céder serait
elle-même la pire de toutes : car, de la sorte, il indisposerait ses obligés
et leur épargnerait, dans tous les cas, l'embarras de la gratitude. Tandis
qu'Arèse s'éloignait de Saint-Sauveur, les délégués toscans venus de Livourne
débarquaient à Gênes. Ils y furent accueillis avec de grandes marques de
joie, et ces démonstrations se renouvelèrent durant tout leur voyage. A
Turin, l'accueil qu'ils reçurent fut tellement pompeux qu'on n'eût pas fait
plus pour des hôtes royaux. Souverains, ils l'étaient en effet, et on leur marchandait
d'autant moins les hommages qu'ils venaient pour abdiquer. Le 3 septembre, à
quatre heures de l'après-midi, au milieu d'un immense concours, ils se
rendirent au palais royal et remirent solennellement au Roi le procès-verbal
des délibérations de l'Assemblée. On attendait avec curiosité les paroles du
prince. Il remercia, comme il le devait, ceux qui se donnaient à lui, vanta
la nécessité d'un royaume fort qui assurerait l'indépendance nationale,
exprima hautement le désir de grouper sous son sceptre les populations de la
Toscane. Après avoir ainsi marqué ses préférences personnelles,
Victor-Emmanuel tourna court et, comme s'il n'eût osé proclamer encore ses
ambitions, s'abrita, avec une modestie affectée, derrière le jugement de
l'Europe. « La réalisation de nos vœux ne peut s'opérer que par la voie
des négociations qui auront lieu sur les affaires d'Italie. Fort des droits
que votre résolution me confère, je soutiendrai votre cause auprès des
puissances, et surtout auprès du magnanime empereur des Français qui a tant
fait pour la nation italienne. J'espère que l'Europe ne refusera pas
d'accomplir vis-à-vis de la Toscane l'œuvre réparatrice que, dans des
circonstances moins favorables, elle a accomplie naguère vis-à-vis de la
Grèce, de la Belgique et des Principautés. » Le
discours de Victor-Emmanuel vaudrait surtout par l'interprétation qu'on lui
donnerait. C'est à forcer cette interprétation que les Italiens
s'appliquèrent. Cavour, revenu de Suisse, et toujours fort consulté, dit aux
députés florentins : « Il faut entendre les paroles royales dans le sens
le plus large possible[25]. » Ce qui n'était encore qu'une
espérance fut présenté au public comme une certitude. Pendant les jours qui
suivirent, toutes sortes de banquets furent offerts aux délégués toscans, non
seulement par les corps constitués et le municipe, mais aussi par la ville de
Milan elle-même, qui voulut s'associer à la joie commune : or, dans toutes
ces fêtes, les délégués furent traités en compatriotes, unis désormais sous
les mêmes lois et le même sceptre. A Florence, on alla plus loin. Quand le
texte du discours royal eut été transmis par le télégraphe, une proclamation
de l'autorité municipale amplifia la nouvelle au point de laisser croire à la
réunion définitive. Puis une série de décrets furent rendus ou mis à l'étude
en vue d'unifier par avance les coutumes ou la législation. « Il faut,
répétaient Ricasoli et ses amis, créer des liens de fait tellement puissants
qu'on ne puisse plus les briser, même si on le voulait. » Cependant,
autour de l'Empereur, de grands efforts se faisaient pour retenir le
mouvement que les Italiens s'ingéniaient à hâter. Comme Arèse venait de
quitter Saint-Sauveur, le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche, y
était arrivé. Il avait représenté vivement le danger des concessions, puis
avait ajouté que ces dérogations au traité de Villafranca auraient pour
conséquence l'ajournement des desseins généreux de son maître envers la
Vénétie. Sur ces observations, une longue note parut, le 9 septembre, au Moniteur,
laquelle était une satisfaction à l'Autriche et un avertissement au Piémont.
Un mois plus tôt, l'avertissement eût effrayé. Mais on commençait à
s'accoutumer aux remontrances impériales. Le rédacteur de la feuille
officielle prenait d'ailleurs soin d'assurer que les archiducs ne seraient
point ramenés par une force étrangère. Dès lors la mercuriale tournait à
l'homélie. « C'est le double jeu qui continue », disait dédaigneusement
La Farina[26]. « Il ne faut pas
interroger l'Empereur, mais il faut le comprendre », ajoutait d'Azeglio[27]. « Ne répondons pas, écrivait
Salvagnoli, et vengeons-nous par le silence[28]. » Loin de ralentir la marche,
on résolut de la précipiter. — Tandis que Ricasoli travaillait à Florence,
Farini n'était pas demeuré inactif. A Modène, il avait provoqué des
élections, et du suffrage populaire était sortie une Assemblée qui venait de
proclamer, comme celle de Toscane, la déchéance de la dynastie régnante et la
réunion à la Sardaigne. A quelques jours de là, les Parmesans ne procédèrent
pas autrement et, sous la même influence de Farini, vrai dictateur dans les
deux principautés, prirent une double délibération : la première qui
déclarait les Bourbons inhabiles à régner, la seconde qui les faisait
eux-mêmes sujets de la maison de Savoie. Le 15 septembre, les représentants
des deux duchés arrivèrent à Turin, comme l'avaient fait naguère les députés
de Florence, afin de porter au Roi les vœux de leurs Assemblées. Rien n'avait
été négligé pour aviver l'enthousiasme : « Mets Turin sens dessus dessous »,
écrivait M. Farini à son agent, M. Castelli[29]. La récente note du 9 septembre
aurait pu troubler Victor-Emmanuel. Il n'en fut rien. Avec une confiance
tranquille en la bénignité de son puissant allié, il répéta avec quelques
variations de forme son dernier discours aux Florentins. Il serait, disait-il,
heureux de régner sur les nouvelles provinces ; seulement il était tenu
d'obtenir la ratification de l'Europe. Sur quoi, Modénais et Parmesans
poussèrent de grandes acclamations et, affectant d'ignorer que l'acceptation
fût conditionnelle, se mirent à parler et à agir comme si leur sort était
réglé. Un
dernier pas restait à franchir, mais tellement difficile que les plus
politiques hésitaient à en courir le risque. Comme les habitants de la
Toscane et des duchés, les Romagnols avaient élu une Assemblée constituante,
et cette Assemblée, à l'exemple de ses voisines, avait voté l'annexion au
Piémont Sans doute, l'imitation se pousserait jusqu'au bout, et, sous peu de
jours, une députation, partie de Bologne, porterait au Roi l'hommage de ceux
qui aspiraient à devenir ses sujets. Mais ici éclaterait, sans qu'aucune
fiction permît de voiler l'antagonisme, l'opposition entre l'ancien droit des
traités et le droit nouveau. A toute rigueur, les diverses principautés de
l'Italie centrale pouvaient être, à cause de la fuite de leurs princes,
considérées comme vacantes. Les légations de Bologne, de Ferrare, de Ravenne
n'étaient qu'un démembrement d'un État encore existant. En la capitale de cet
État, le roi sarde avait encore son ambassadeur. Entre les deux cours les
rapports accoutumés subsistaient comme entre puissances amies. Aucune
querelle n'avait surgi qui motivât l'invasion ou la guerre. Sûrement les
Romagnols avaient certains griefs légitimes contre la domination cléricale et
les cardinaux. Le motif était-il suffisant pour justifier une expropriation
sommaire qui n'attendrait pour devenir définitive que la légalisation de
l'Europe ou son silence ? Dans l'entourage du roi Victor-Emmanuel, la
nouveauté parut si extraordinaire qu'on craignit un instant qu'elle ne fît
scandale. Les avis venus de Paris conseillaient d'éviter une démonstration
compromettante autant qu'incorrecte. On assure qu'en cette irrésolution le
ministre de l'intérieur M. Rattazzi, insista pour qu'on ne s'arrêtât point[30]. Après quelques fluctuations,
le parti de l'audace triompha. Le Roi était alors au château de Monza, près
de Milan. C'est là que, le 24 septembre, il reçut les députés des Romagnes.
Une troisième fois, il répéta le discours qu'il avait déjà tenu aux gens de
Florence, et à ceux des duchés. Une seule variante fut apportée au canevas
consacré. Après avoir annoncé qu'il prendrait au Pape, si l'Europe n'y avait
pas trop de répugnance, un bon tiers de ses États, Victor-Emmanuel ajouta, comme
pour s'absoudre lui-même aux yeux de ses ancêtres et devant ses peuples :
« Prince catholique, je conserverai toujours un profond et inaltérable
respect pour le chef suprême de l'Église. » III En deux
mois, trois États avaient disparu. Un quatrième, l'État pontifical, se
trouvait démembré, et cette première atteinte présageait une ruine totale
dans un avenir prochain. Le royaume des Deux-Siciles, jusque-là sain et sauf,
n'échapperait sans doute pas au sort commun. Cette démolition, pièce à pièce,
de tout ce que l'ancien droit public avait établi, provoquait une surprise
poussée jusqu'à la stupeur. Une cause non moins grande d'étonnement, c'était
la doctrine nouvelle qui, sous prétexte de non-intervention, réduisait
l'Europe au silence ou n'autorisait qu'un blâme sans sanction. La diplomatie
n'avait plus qu'un refuge, Zurich, lieu désigné pour les conférences qui
transformeraient en traité définitif les préliminaires de paix. Là étaient
arrivés, dès le commencement d'août, M. de Bourqueney et M. de Banneville,
représentant la France ; le comte Colloredo[31] et M. de Mysenbug,
plénipotentiaires d'Autriche : un peu plus tard arriva le délégué de la
Sardaigne. Les travaux avaient bientôt été suspendus. De quoi se fût-on
entretenu ? De la confédération italienne ? Mais nul n'y songeait plus, même
ceux qui l'avaient inventée. Des réformes à opérer dans l'État pontifical ?
Vraiment pouvait-on parler de réformes quand l'État lui-même s'en allait par
morceaux ! De l'organisation de la Vénétie ? Mais les Vénètes eux-mêmes
repoussaient dédaigneusement l'autonomie et ne voulaient que l'entière
indépendance. Du retour des archiducs à Florence et à Modène ? Ici l'embarras
croissait. A Florence et à Modène, Victor-Emmanuel régnait déjà, au moins à
titre provisoire, en sorte que le plénipotentiaire sarde eût dû délibérer sur
la restauration de ceux dont le Roi son maître avait virtuellement accepté
l'héritage. En cet
extraordinaire imbroglio, la critique ne savait où se prendre et se trouvait
déconcertée par l'abondance de la matière. Cependant la réponse du roi
Victor-Emmanuel à la délégation romagnole avait piqué au vif le parti
catholique. En Fiance surtout, il se montra irrité, et ne fut pas éloigné de
considérer la faiblesse de l'Empereur comme une véritable défection. C'est
lui qui, dans la confusion universelle, parla le premier. L'évêque d'Orléans,
Mgr Dupanloup, publia une éloquente protestation contre les derniers
événements. Un autre dignitaire de l'Église entra aussi en lice, lequel était
appelé à conquérir dans les années suivantes une bruyante célébrité c'était
Mgr Pie, évêque de Poitiers, prélat attaché aux doctrines ultramontaines les
plus extrêmes, fougueux dans ses écrits, prodigieux de verve et d'éclat dans
ses entretiens, pieux et bienveillant dans sa vie privée, mais implacable
quand il avait saisi la plume, et contenant d'autant moins ses hardiesses
qu'il se sentait soutenu par son diocèse qu'il dominait au point de le
remplir tout entier. Dès la fin de septembre, Mgr Pie, dans une Lettre à son
clergé, dénonça avec véhémence l'œuvre de spoliation qui s'accomplissait dans
les Romagnes. Le signal une fois donné, beaucoup d'évêques suivirent, et les
mandements se succédèrent, touchant tous à la politique, sous le prétexte que
la politique s'était la première introduite dans la religion. En haut lieu,
ces pieuses doléances déplurent. Un agent du ministère de l'intérieur se
rendit aux bureaux de l'Univers, et, sous la forme la plus adoucie, invita le
rédacteur en chef à s'abstenir de publier les lettres épiscopales.
« C'était, disait-il, dans l'intérêt de la religion que vraiment de
pareils éclats pourraient compromettre. » Malgré l'aménité du langage, on
devinait bien que les avertissements, la suppression même,
seraient la peine de la résistance. « On nous prie respectueusement, écrivait
Louis Veuillot, mais sous peine de mort. » Désormais les journaux catholiques
se bornèrent à citer les titres des mandements, hardiesse qui déplut encore,
« l'intention étant blâmable », comme disait le Moniteur. Ainsi
commençait la lutte entre l'Empire et le clergé. Les catholiques, déjà très
animés, se croyaient au fort de la bataille : ils se trompaient ; ce
n'étaient que les premières escarmouches, tant étaient grands les mécomptes
que l'avenir leur réservait ! L'Empereur
était encore à Biarritz. En revenant à Paris, il avait résolu de s'arrêter à
Bordeaux, et comme la réception des autorités officielles devait être
l'occasion d'un discours, on attendait impatiemment ses paroles. Bordeaux
avait alors pour archevêque Mgr Donnet, prêtre d'esprit assez ordinaire, mais
très bon, très populaire en son diocèse, fort en faveur, quoique capable
d'indépendance, cardinal, sénateur, membre du conseil privé, assez élevé en
dignité pour devenir le dépositaire des plus augustes pensées. Appelé à
haranguer le prince, le prélat mêla fort habilement les conseils aux
flatteries. Il commença par louer Napoléon de ses récentes victoires ; puis,
par un heureux retour en arrière, il rappela le voyage de 1852 et le fameux
discours qui, jadis en cette même ville de Bordeaux, avait annoncé à la
France l'empire pacifique, conservateur et chrétien. Partant de là, le
cardinal, avec une insistance qui n'était peut-être pas exempte de malice,
remettait en mémoire au monarque ses précédentes déclarations en faveur du
Saint-Père. Il ne plaidait pas la cause du Pape avec ses propres arguments,
mais à l'aide des extraits des harangues impériales. Mgr Donnet ajoutait avec
une gravité nuancée d'un peu de tristesse : « Nous prions, Sire, avec
plus de ferveur encore qu'autrefois, s'il est possible, pour que Dieu vous
fournisse les moyens, comme il vous en a donné la volonté, de rester fidèle à
cette politique chrétienne qui fit bénir votre nom et qui est peut-être le
secret de la prospérité et des gloires de votre règne. » En terminant,
l'archevêque, dépouillant sa pensée de tout voile, exhorta l'Empereur à «
mettre un terme aux anxiétés du monde catholique ». — Quoique fort
respectueuse, la mise en demeure était très nette. La réponse, à travers
toutes sortes d'ambiguïtés et de détours, laissa percer quelques légers
signes d'une orientation nouvelle. L'Empereur commença par féliciter
l'archevêque de ce qu'il « comprenait bien sa haute mission et cherchait
à fortifier la confiance plutôt qu'à répandre d'inutiles alarmes ». Après
cette leçon aux prélats qui prenaient les journaux pour confidents,
l'Empereur exprima « la ferme espérance qu'une nouvelle ère de gloire
s'ouvrirait pour l'Église, si tout le monde était persuadé que le pouvoir
temporel du Saint-Père n'est pas opposé à la liberté et à l'indépendance de
l'Italie ». Le thème était beau à développer, et de cette pensée tout un
programme pouvait sortir, fécond peut-être et lumineux. Le monarque se hâta
de tourner court et, changeant subitement de sujet, protesta que le Saint-Père
ne recevrait de lui que « des conseils inspirés par le plus sincère, le
plus respectueux dévouement ». De toute la harangue impériale, le passage le
plus remarqué fut l'allusion au jour prochain où les troupes françaises
évacueraient les États romains. « Quand notre armée se retirera, que
laissera-t-elle derrière elle, l'anarchie, la terreur ou la paix ? » Ayant
entr'ouvert ces inquiétantes perspectives, l'Empereur, de nouveau, se déroba
et, comme il convenait dans une harangue à un archevêque, finit en quelques
paroles de la plus onctueuse dévotion. « Nous devons, dit-il, rechercher
avec calme la vérité, et prier la Providence d'éclairer les peuples et les
rois sur le sage exercice de leurs droits comme sur l'étendue de leurs
devoirs. » Cet appel à la Providence était fort édifiant, mais n'apprenait
rien de ce qu'on eût souhaité savoir. À elle seule, la question italienne
était déjà bien complexe ; que serait-ce si, tout de bon, elle se compliquait
de la question romaine ? Quel ne serait pas alors le dédale, et, à travers
les fils entrecroisés, qui pourrait se reconnaître ou se guider ? Le 12
octobre, Napoléon rentra à Paris. Il y trouva un véritable congrès d'Italiens
notables, tous jaloux de faire parler le sphinx. Le 16, il leur donna
audience. D'abord il reçut les envoyés de Parme et, leur ayant assuré qu'ils
deviendraient Piémontais, les congédia ravis. Puis les délégués de Florence
furent introduits : c'étaient M. Peruzzi, puis M. Corsini venu de Londres, et
M. Matteucci venu de Turin. M. Corsini ayant lu une adresse, l'Empereur
rappela ses engagements de Villafranca. Il céderait pour Parme, disait-il, et
transférerait à Modène la duchesse de Parme, dont le fils pourrait épouser
une nièce du duc François V. Quant à la Toscane, il expliqua, avec beaucoup
de ménagements d'ailleurs, qu'il était lié, absolument lié ; que le retour du
grand-duc s'imposait, moyennant l'octroi d'une constitution et l'adoption du
drapeau national. Après avoir parlé de la sorte, Napoléon s'appliqua à
adoucir son refus : « Je voudrais bien, dit-il, seconder vos vœux, si je
le pouvais. » Il proclama le principe de non-intervention, parla des missions
de M. de Reiset et de M. Poniatowski, mais presque en s'excusant. « Leur rôle
était, dit-il, d'exercer une action conciliatrice ; s'ils ont été plus loin,
ils ont dépassé leur mandat. » La conversation s'égarant un peu, le monarque
s'exprima avec beaucoup de liberté sur les princes dépossédés. Il parla du
fils du grand-duc en ternies assez favorables, quoiqu’avec un peu d'ironie. Du
duc de Modène il dit ces simples mots : « Je ne suis pas payé pour l'aimer
beaucoup. La duchesse de Parme lui inspirait un intérêt sympathique : « Je ne
la connais pas, mais l'Autriche ne l'aime point. » Enfin l'Empereur leva
l'audience, laissant les délégués fort perplexes. Sûrement ils étaient
éconduits : mais la désobéissance serait si peu périlleuse que se soumettre
serait naïveté. Le ministre des affaires étrangères sarde, M. Dabormida, reçu
par l'Empereur deux heures plus tard, rapporta, assure-t-on, la même
impression : « Napoléon, écrivait-il, est lié à l'Autriche, mais il ne
maudira point la main qui le déliera[32]. » Quatre
jours plus tard, un document qu'on peut appeler officiel, bien qu'il n'ait
pas figuré au Moniteur, formula ce qu'on se plaisait à nommer la
politique du gouvernement français. Le Times et, après lui, le
Constitutionnel[33] publièrent une lettre de
l'Empereur, adressée le 20 octobre au roi Victor-Emmanuel. Napoléon
persistait à maintenir les stipulations de Villafranca. Sur un seul point, il
admettait qu'il y fût dérogé. La Sardaigne, comme il l'avait laissé entendre
plusieurs fois, obtiendrait le duché de Parme, et la duchesse de Parme serait
transférée à Modène ; que si les Italiens limitaient ainsi leurs désirs,
l'Autriche ne se laisserait pas vaincre en générosité, et assurerait à la
Vénétie des libertés si larges que cette autonomie serait synonyme
d'indépendance. De plus, dans les États restaurés, des réformes seraient
promulguées, et assez étendues pour satisfaire à tous les vœux légitimes.
Telle était en gros la lettre impériale. Au lendemain de Villafranca, quand
dominait la crainte de tout perdre, peut-être l'eût-on écoutée. A l'heure où
elle venait, elle ne parut plus qu'une importune redite. On s'affermit de
plus en plus dans la pensée qu'il y avait deux politiques : l'une, impérieuse
dans la forme, mais impuissante, celle de M. Walewski, qui déjà déclinait en
crédit ; l'autre, grondeuse parfois, mais jamais jusqu'à l'hostilité, et
toujours secourable à l'heure du vrai péril, celle de l'Empereur. C'est la
première de ces deux politiques qui venait de se produire au grand jour. La
seconde se résumait dans les rapports des agents secrets qui, sous les
menaces débonnaires, avaient depuis longtemps deviné le bon vouloir ou du moins
la tolérance. Décidément, chez les Italiens, les raisons d'espérer
l'emportaient sur les raisons de craindre. Les uns disaient :
« L'Empereur nous laissera faire » ; les autres ajoutaient, en forçant,
je crois, un peu la note : « Le plus sûr moyen de lui plaire, c'est de
lui résister. » IV Deux
choses, en ce temps-là, favorisèrent l'Italie centrale dans l'entreprise
qu'elle poursuivait. D'abord,
elle eut la prévoyance de s'assurer une force militaire, non pas très
importante, mais suffisante pour intimider ses ennemis. Dès le mois d'août,
entre les quatre États de Florence, de Modène, de Parme, de Bologne, une
ligue avait été formée en vue de la défense commune. La Toscane devait
fournir 10.000 hommes ; Modène et Parme, chacune 4.000 ; Bologne, 7.000. A cette
ligue, des politiques imprudents eussent donné pour chef Garibaldi ; cette
maladresse avait été soigneusement évitée. Il fallait un général capable
d'organiser solidement les troupes et, en outre, assez correct pour ne point
éveiller les défiances de l'Europe. En cette occurrence, Victor-Emmanuel
s'était montré secourable envers ceux qui étaient déjà ses quasi-sujets. Il
avait préposé à la Ligue l'un de ses lieutenants généraux les plus estimés,
le général Fanti, et Garibaldi n'avait été que commandant en second.
Officiellement, le général Fanti quitta le service de Piémont ; mais il fut
convenu qu'il y retrouverait à sa volonté son grade et son ancienneté[34]. A sa suite arrivèrent, et dans
les mêmes conditions, de nombreux officiers sardes, chargés de créer les
cadres ou de les fortifier. A la fin de septembre, l'armée comptait, à ce
qu'on assure, environ 30.000 hommes. Le but était de maintenir la paix publique
; il était surtout d'empêcher toute tentative de restauration. Ainsi
constituée, l'Italie centrale ressemblait à la lice de la fable de La
Fontaine : Ses
petits étaient déjà forts, si
forts que, pour les réduire, il faudrait non seulement des prières, mais
aussi un peu de coercition. Les
gouvernements provisoires de l'Italie centrale eurent une autre chance et,
très habilement, l'exploitèrent Dès qu'il vit quelques forces organisées,
Garibaldi, commandant en second de la Ligue, et toujours en quête
d'aventures, s'égara en toutes sortes de desseins, notamment celui d'envahir
les Marches, et, à travers l'État pontifical, de pénétrer jusque dans les
Abbruzes. Fanti et Farini ne repoussèrent pas d'abord le projet ; puis, sur
des avis plus sages venus de Florence et de Turin, ils se décidèrent à
l'abandonner. Garibaldi s'obstina et, S'animant de plus en plus, somma un
jour Farini de lui céder la dictature. Farini tint bon, et Garibaldi, se
retirant de la Ligue, s'éloigna afin de poursuivre ailleurs, comme on le
verra plus tard, la réalisation de ses vues. Les Italiens savaient tirer
parti de tout, même de leurs dissensions intestines. Ce qui semblait
contretemps devint pour eux une vraie bonne fortune. Avec une prestesse peu
commune, les novateurs d'hier se transformèrent en gendarmes. Le mot d'ordre
fut de représenter les gouvernements de Florence, de Bologne, de Parme, de
Modène, comme les vrais garants de la tranquillité publique. Sans la
constante énergie des autorités, quels n'eussent pas été les désordres, en
des pays depuis longtemps mal gouvernés, et où les excès du passé avaient
amassé dans les cœurs de terribles désirs de vengeance ! Que si les pouvoirs
existants se retiraient, les provinces abandonnées iraient, non à leurs
anciens princes, mais à la Révolution. Ce serait, à l'intérieur, l'anarchie ;
au dehors, le triomphe des projets garibaldiens, et peut-être pis encore.
Ainsi s'exprimaient tous les rapports qui, venus de Turin, arrivaient à
Paris. Ils pouvaient tous se résumer en un mot : ce que l'Empereur marchande
à Victor-Emmanuel, il court le risque de le livrer à Mazzini. Tels
étaient, au mois de novembre, les gouvernements de l'Italie centrale. S'étant
ainsi affermis par ruse, persévérance et habileté, ils se crurent assez forts
pour tenter une combinaison qui, en cas de succès, consommerait virtuellement
l'annexion. Cette
combinaison consistait à réunir les quatre États sous la régence provisoire
d'un prince de la maison de Savoie, le prince de Carignan. Le plan n'était
point nouveau. Dès le 28 septembre, il avait été agité dans un conciliabule
entre divers représentants notables des Romagnes, de la Toscane et des duchés
: à Turin, M. Fabrizi au nom de Florence, et M. Minghetti au nom de Bologne,
en avaient, à plusieurs reprises, entretenu les ministres : Cavour s'y était
montré favorable ; l'Angleterre, disait-on, y poussait. Cependant, il avait
été ajourné, dans la crainte de contrecarrer trop ouvertement l'Empereur : «
Il n'en faut plus parler », écrivait de Turin, le 24 octobre, Salvagnoli à
Ricasoli[35]. Sur ces entrefaites, les
menées garibaldiennes avaient paru fournir un prétexte pour le reprendre de
nouveau. Le projet serait présenté comme un moyen de grouper, sous une
direction unique, tous les hommes du parti de l'ordre et comme une
manifestation monarchique opposée aux agissements révolutionnaires.
L'argument était ingénieux et bien digne de la finesse italienne. A Parme, à
Modène, à Bologne, à Florence, les Assemblées furent convoquées et votèrent
une adresse qui conférait la régence au prince de Carignan. C'était devancer
la décision de l'Europe au point de la rendre inutile. Que serait le prince
de Carignan, sinon le lieutenant général qui précéderait le Roi ? Et quel
congrès pourrait exproprier la Sardaigne de provinces qu'elle dominerait, non
plus par ses agents officieux, mais par un prince de la maison royale ? C'est à
Compiègne que l'Empereur apprit la nouvelle hardiesse. Malgré ses indulgences
pour l'Italie, on put croire qu'il allait se fâcher tout de bon. Le 9
novembre, il télégraphia en ces termes au roi Victor-Emmanuel : a Mon opinion
est que Votre Majesté doit refuser la régence. Le congrès va être convoqué ;
lui seul peut trancher les difficultés présentes. Si Votre Majesté permet au
prince Eugène d'accepter, le congrès n'aura pas lieu, et comme les torts
seront du côté de Votre Majesté, je ne pourrai la soutenir. Montrez de
l'énergie et prouvez que la paix signée est chose sérieuse. En agissant
autrement, vous perdrez l'Italie[36]. L'avis
touchait de trop près à l'injonction pour que le gouvernement piémontais
passât outre. Mais voici quel genre d'obéissance il imagina. Le 11 novembre,
un conseil se tint, auquel assistaient non seulement les ministres, mais
plusieurs personnages de marque, entre autres Cavour, le ministre d'hier et
de demain. L'illustre homme d'État émit l'opinion que le prince de Carignan
déclinât le choix des Assemblées : en même temps, il proposa un expédient qui
réduisait à une concession de pure forme l'acte de déférence envers Napoléon.
Le prince recevrait les députations, invoquerait, pour refuser leurs offres,
de hautes raisons de convenance politique, mais aurait soin de donner à son
refus un caractère tout personnel et ajouterait que, pour satisfaire au vœu
public, il déléguait ses pouvoirs à un mandataire qui exercerait la régence à
sa place. Ce mandataire ne devait être autre que le chevalier Buoncompagni.
Ces vues ayant été exprimées, le projet trouva dans le ministre des affaires
étrangères, M. Dabormida, un énergique contradicteur. Ce remplacement du
prince de Carignan par M. Buoncompagni, ce n'était plus de la politique, mais
de la prestidigitation. La France serait-elle assez aveugle pour ne point
découvrir la dérision sous la feinte obéissance ? Cavour insista, et, malgré
le danger d'une telle conduite, son dessein prévalut. Il quitta le conseil,
fort irrité contre Dabormida, qui, suivant lui, se montrait d'une timidité et
d'une irrésolution déplorables : « Nous vivons, disait-il, dans un temps
où, sans audace, on perd les États et les hommes qui les gouvernent[37]. » L'Empereur
pratiquait, vis-à-vis de l'Italie, une sorte de résistance qui allait toujours
à reculons et surtout s'excusait d'être la résistance. On ne le vit jamais
mieux qu'en ces conjonctures. Il se montra mécontent, très mécontent même, du
tour de passe-passe qui substituait M. Buoncompagni au prince de Carignan ;
mais il se garda bien de pousser sa désapprobation jusqu'au veto. Tout au
contraire, avec une infatigable longanimité, il insinua bien vite par quel
moyen on pourrait l'apaiser. Il télégraphia à Victor-Emmanuel : « Que Votre
Majesté fasse au moins en sorte que le chevalier Buoncompagni ait le titre de
dictateur et non de régent. » Quelques jours plus tard, tous les nuages
parurent dissipés, et les journaux officieux, la Patrie et le Constitutionnel,
qui d'abord avaient tenu un langage assez sévère[38], se mirent à juger la
combinaison nouvelle avec une impartialité très voisine de la faveur. « La
désignation de M. Buoncompagni, disait la Patrie, est un obstacle aux
éventualités révolutionnaires qui pourraient compromettre la cause de
l'Italie ; elle est, par conséquent, une garantie pour l'indépendance du
congrès[39]. » Chose singulière ! un seul
trouva qu'on s'était moqué de lui : ce n'était pas l'Empereur, mais
l'impérieux Ricasoli. Les assemblées avaient voté la régence du prince de
Carignan ; donc c'était le prince de Carignan, et non un autre, qu'elles
attendaient. « Il faut le prince ou rien », télégraphiait-il à Turin[40]. Le chef du gouvernement toscan
estimait que le Piémont négligeait les intérêts de l'Italie centrale et se
mettait vraiment trop à la remorque de la France. Entre Turin et Florence de
nombreux messages furent échangés, et il fallut l'intervention des plus hauts
personnages pour calmer les colères de l'irascible baron. Tandis
que M. Buoncompagni, gouverneur général, préparait son entrée dans les
nouvelles provinces, d'autres faisaient, en un plus humble appareil, un assez
mélancolique voyage. C'étaient les plénipotentiaires qui revenaient de
Zurich, après avoir signé le traité. Leurs conférences avaient duré
longtemps, mais vides le plus souvent, ou avec un ordre du jour que les faits
s'étaient chargés de régler. Ils avaient délimité la frontière entre la
Lombardie et la Vénétie et déterminé certains arrangements financiers ; puis,
tristement et sans illusion, ils avaient consigné en style diplomatique
toutes sortes de choses qui n'avaient même pas attendu pour mourir qu'on les
enregistrât. M. Buoncompagni, arrivant dans l'Italie centrale en véritable
héraut de son maître, en véritable messager d'annexion, c'était l'image du
nouveau droit qui faisait triomphalement son entrée dans le monde et, après
avoir transformé la Péninsule, se porterait plus tard ailleurs. Les
diplomates qui rapportaient de Zurich un instrument de paix déjà caduc,
c'étaient les représentants de l'ancien droit, du droit des traités, de ce
vieux droit qui sans doute avait méconnu à l'excès, dans la distribution des
territoires, les affinités des peuples, mais était châtié au-delà même de ses
fautes ; car les hommages officiels qu'on lui rendait encore ne parvenaient
plus à masquer son irrémédiable discrédit. Une prévoyance même courte et
médiocre suffisait à deviner quel terrain favorable allait s'offrir aux
ambitieux que les maximes anciennes ne gêneraient plus et qui
s'autoriseraient des maximes récentes, confuses ou mal connues, pour colorer
leurs empiétements et pousser leur fortune. Comme M. de Bourqueney revenait à
Paris, plusieurs le complimentèrent d'avoir attaché sa signature à l'un des
actes importants de la diplomatie contemporaine : à ces félicitations
inattendues, il se prit à sourire avec incrédulité et répliqua par ces
simples mots : « Je vous rapporte une paix, mais non la paix. »
V Un
seul, un faible espoir restait : un Congrès qui pèserait le droit ancien et
le droit nouveau, et, à force d'habileté, de tempéraments, de patience, les
mettrait peut-être d'accord l'un et l'autre. Le Congrès ! Ce mot se trouvait
sur toutes les lèvres ; et dans toutes les cours on attendait les lettres de
convocation. Mais à Saint-Pétersbourg, à Berlin, à Vienne, à Londres, les
dispositions étaient fort différentes, si différentes que l'œuvre finale en
serait sans doute un peu entravée. Le
gouvernement russe affectait de contempler avec impassibilité des révolutions
qui s'accomplissaient si loin. La disgrâce de l'Autriche avait satisfait ses
rancunes. Le reste ne le touchait point directement. Au Czar, prince
schismatique, le Pape importait peu. Soit à Florence, soit à Modène,
l'empereur Alexandre ne se rattachait par aucune alliance de famille aux
maisons régnantes. La duchesse de Parme lui inspirait plus d'intérêt, sans
que cet intérêt fût poussé jusqu'à la sollicitude. Sur un seul des États
italiens, il se piquait d'exercer son patronage, c'était sur le royaume des
Deux-Siciles, qui n'était point encore menacé. Sûrement la Russie
n'accepterait point comme une thèse de droit public le principe de
non-intervention ; sûrement elle s'élèverait, au nom de la solidarité des
couronnes, contre les événements accomplis. Mais ses protestations seraient
sans passion ni colère, et elle se prêterait à tout tempérament qui sauverait
les apparences en évitant un trop Grand scandale. Cela obtenu, elle se
proclamerait désintéressée et ne dévierait point de l'impartialité hautaine
qui lui était alors habituelle dans les affaires de l'Europe occidentale. En
Prusse, certains esprits observateurs commençaient à trouver que plusieurs
des petites capitales allemandes avaient une ressemblance bizarre avec
Florence, Bologne, Modène ; de là des méditations profondes, mais
généralement silencieuses, car l'idée était encore vague, ébauchée, à l'état
de rêve, et il faudrait du temps, beaucoup de temps même, pour qu'elle
revêtit sa forme précise et brutale. En tout cas, ces pensées n'avaient point
pénétré dans les sphères officielles au point d'influencer les résolutions.
Le baron de Schleinitz, chef du cabinet, tout en reconnaissant la difficulté
de rétablir les princes dépossédés, opinait pour leur restauration. Aux
objections du ministre de Sardaigne, M. de Launay, il répliquait en invoquant
les troubles qui ne manqueraient pas de surgir tôt ou tard dans l'Italie
centrale. Sans doute, il devenait très attentif quand le chargé d'affaires
sarde faisait valoir les affinités entre le Piémont et la Prusse, et montrait
que les agrandissements de l'un deviendraient un prétexte pour les empiétements
de l'autre : mais, quoiqu'un peu troublé par ces perspectives lointaines et
grandioses, il ramenait bien vite son regard vers des objets plus proches et
plus modestes. Quand on insistait, il laissait entendre qu'il n'était point
le maître, et que l'attachement du prince régent au principe de légitimité ne
permettait pas l'approbation des entreprises récentes. Le langage de M. de
Schleinitz marquait bien l'opinion alors générale à Berlin. La Prusse, non
encore éclairée sur ses destins futurs, soutiendrait le droit des traités ;
en revanche, elle ne donnerait aucun gage qui pût l'embarrasser. C'était de
sa part égoïsme. C'était aussi prudence ; elle ne se croyait pas tenue à
faire plus, et, comme elle était la dernière des grandes puissances, elle
jugeait, par un juste retour, qu'elle devait être aussi la dernière à se
compromettre. Les
Autrichiens ne pouvaient ni se dire désintéressés comme les Russes, ni se
dérober comme les Prussiens. Chez eux dominait le profond, l'immense regret
de ces traités de 1815, jadis scellés à Vienne et si profitables à leur
empire. A ces regrets se mêlait l'indignation contre les entreprises de la
Sardaigne. Les ministres viennois ne se lassaient point de signaler les actes
de violence ou de ruse qui avaient vicié, disaient-ils, les prétendues
manifestations du suffrage. Ils affirmaient, avec un peu de complaisance pour
eux-mêmes, que le temps et la réflexion remettraient toutes choses à leur
place. Ils ne se refusaient pas à accorder à la Vénétie les franchises les
plus larges ; mais, observaient-ils, tout traité a un caractère
synallagmatique et ne doit pas être exécuté par une seule des parties, tandis
que l'autre le déclare nul ou caduc. Ils dénonçaient les comités constitués à
Milan, et qui envoyaient des émissaires jusque dans le Tyrol. Ils niaient que
les Vénitiens émigrassent en masse et, l'accusation leur tenant à cœur,
allaient jusqu'à préciser les chiffres. « Le nombre des émigrés,
disaient-ils, n'est pas de 45.000, comme l'ont hasardé les journaux sardes,
mais de 3.300 : encore beaucoup sont-ils revenus, tant ils ont trouvé
hospitalier le royaume de Victor-Emmanuel[41]. » Irrité ou dédaigneux
vis-à-vis de l'Italie, le gouvernement autrichien se montrait, au contraire,
vis-à-vis de la France, correct et même assez cordial. La présence de M.
Walewski au ministère des affaires étrangères semblait un gage de bonnes
relations. En outre, la note du 9 septembre, insérée au Moniteur,
avait paru un hommage à la politique des traités, et, quoique cette
déclaration fût bien démentie par les faits, on affectait de ne point voir le
contraste ou de l'ignorer. Cette modération était pour l'Autriche une
nécessité : peu sûre de la Prusse et de la Russie, abandonnée par son
ancienne amie l'Angleterre, que lui resterait-il si elle ne ménageait Napoléon
? Une cause particulière lui rendait d'ailleurs la déférence moins pénible
vis-à-vis de son heureuse rivale : elle voyait la France presque aussi
embarrassée de ses victoires qu'elle-même n'était incommodée de ses défaites
; et cette petite revanche n'était point pour elle une médiocre consolation.
— Ce mélange de mauvaise humeur et de résignation sage indiquait assez
quelles dispositions l'Autriche apporterait au Congrès. En principe, elle le
jugeait inutile, les traités étant clairs et, pour qui savait lire, n'ayant
pas besoin d'interprétation. Elle s'y prêterait pourtant, par égard pour la
France, par condescendance pour l'Europe, et afin de ne point encourir le
reproche d'obstination. En s'y prêtant, elle s'appliquerait à le ramener à
des proportions modestes, à y fortifier surtout les éléments conservateurs.
Toutes les puissances signataires des traités de 1815 devraient y être
représentées ; le programme devrait être tracé d'avance, et sous aucun
prétexte on n'en devrait sortir ; le but serait de confirmer les anciennes
conventions, non de les détruire. Telles étaient les vues assez modérées qui
prévalaient à Vienne. Une circonstance particulière venait toutefois de
mettre à une rude épreuve la longanimité des ministres autrichiens. Le vote
des assemblées en faveur du prince de Carignan et la nomination de M.
Buoncompagni avaient paru une intolérable hardiesse. A quoi bon le congrès,
si ses décisions étaient préjugées de la sorte ? Sous cette impression, le
langage était devenu plus aigre encore vis-à-vis du Piémont, et vis-à-vis de
la France elle-même, moins conciliant. Combattus
par l'Autriche, les Sardes trouveraient auprès des Anglais un patronage plus
chaud que celui même de la France, I un patronage plus bruyant surtout et
plus démonstratif. C'est
en ce temps-là que l'Angleterre entreprit de persuader au monde que l'Italie
avait été faite, non avec le sang de Magenta ou de Solferino, mais avec les
déclamations des meetings ou l'encre des presses de la Cité. L'évolution est
assez curieuse pour qu'on la rapporte ici. Le
principal instrument de cette politique fut lord John Russell. Ses sympathies
pour l'Italie étaient anciennes. On se rappelait qu'au commencement de 1857,
comme il passait l'hiver en une villa près de Florence, sa demeure était
devenue le rendez-vous de tous les libéraux[42]. Le 10 juin 1859, le cabinet
tory étant tombé sous un vote parlementaire, il avait reçu le portefeuille
des affaires étrangères dans le ministère whig présidé par lord Palmerston.
Il était à peine installé dans son poste quand la paix l'avait surpris, comme
elle avait surpris tout le monde. Chef du Foreign Office, lord John
Russell n'avait pas vu sans dépit une si grande affaire se régler sans lui.
Attaché à toutes les traditions de l'Angleterre aristocratique et
protestante, mêlant à des tendances très libérales des vues très surannées,
étant de ceux qui ont beaucoup appris, mais peu oublié, il inclinait
d'instinct à jalouser la France et portait aveuglément à l'actif de la
Grande-Bretagne tout ce qui était mécompte ou humiliation pour nous.
Pédagogue bien plus que diplomate, il poussait en outre à un degré singulier
l'art d'exposer savamment, après coup, tout ce qui aurait dû se faire et
n'avait point été fait. Avec de telles tendances, Russell n'eut pas à chercher
longtemps sa voie. Il commença par critiquer en gros et en détail toute
l'œuvre de Villafranca et s'ingénia à montrer aux Italiens tout ce qu'avait
eu d'incomplet la générosité de l'Empereur. Puis il adopta vis-à-vis de
l'Italie une ligne de conduite qui consisterait à surenchérir toujours sur
les intentions bienveillantes de la France, à effacer toutes les avances par
des avances plus grandes, à afficher, en un mot, tant de sollicitude que,
sous l'étalage accumulé des promesses, disparaîtraient peu à peu les marques
de nos éclatants services. Toutes
les délibérations, tous les actes du Foreign Office dérivèrent de
cette même pensée. Le premier jugement de Russell sur les princes dépossédés
fut qu'il n'existait point à leur charge de griefs suffisants pour justifier
leur chute : après avoir parlé de la sorte, il se hâta de réduire ce jugement
à une opinion inoffensive ; car bientôt, le premier de tous, non avec les
réserves de la diplomatie française, mais avec l'âpreté d'un doctrinaire et
la subtilité d'un casuiste, il formula le principe de non-intervention, sorte
de dogme qui obligerait tout le monde, hormis lui-même et son pays. Les
Italiens, les plus fins des hommes, discernèrent bien vite le manège. Leur
art, poussé jusqu'à l'artifice, fut d'entretenir la concurrence entre leurs
deux protecteurs, de prendre de l'une et de l'autre main, de s'autoriser des
concessions faites à Paris pour obtenir à Londres des concessions plus
amples, puis de se retourne' derechef vers Paris et, en vantant la
bienveillance britannique, de piquer au jeu la générosité française.
« La Grande-Bretagne, disait Cavour, pendant son séjour à Pressinge, n'a
encore rien fait pour nous ; c'est à elle à se montrer maintenant[43]. » En cette lutte
d'influence, en cette émulation de flatteries pour capter et retenir un
peuple qui n'entendait se donner qu'à lui-même, l'Angleterre ne laissait pas
que d'avoir des avantages. — D'abord la France, après avoir tant donné, se
voyait parfois contrainte à formuler un refus : l'Angleterre, qui n'avait rien
donné du tout, ne refusait rien de ce qui était le bien d'autrui. — En outre,
il régnait en France, parmi les diplomates de profession, une crainte réelle
des complications futures : de là, des objections, des remontrances qui, dans
les bureaux du quai d'Orsay, s'exprimaient avec dureté et se retrouvaient de
loin en loin jusque sur les lèvres de l'Empereur. Quand les agents sardes,
toscans ou romagnols, ainsi malmenés ou médiocrement soutenus à Paris,
arrivaient à Londres, quelle belle occasion de les consoler, de les
réconforter et d'amener de la sorte un parallèle tout à l'honneur de la
Grande-Bretagne ! Lord Russell et, avec lui, lord Palmerston s'appliquaient à
ne limiter aucune ambition, à ne décourager aucune espérance, et leur vue,
quoique d'ordinaire très perçante, devenait subitement fort courte quand il
s'agissait de discerner les périls qui ne les atteindraient point. Ils
raillaient M. Walewski et lui opposaient les propos de l'ambassadeur de
France, M. de Persigny, qui tenait, disait-on, à Londres un langage tout
contraire à celui de son chef. Ils trouvaient toute naturelle la création
d'un grand royaume au nord de la Péninsule, d'un royaume d'Italie,
disaient-ils hardiment, en employant une appellation nouvelle alors, qui
plongeait dans la stupeur les diplomates de carrière. Évoquait-on l'image des
troubles qui pourraient éclater dans l'Italie centrale ? La réponse de
Russell était bien simple : les véritables coupables étaient les
plénipotentiaires de Zurich qui, par leurs lenteurs, prolongeaient
l'incertitude : ces provinces seraient depuis longtemps pacifiées, si
Victor-Emmanuel avait été libre d'agir à sa guise[44]. « L'Italie, disait un jour
lord Palmerston au marquis Emmanuel d'Azeglio, joue avec la France une rude
partie d'échecs ; jusqu'ici son jeu est bon, mais elle doit prendre garde de
ne compromettre aucune de ses pièces. » Autour de l'échiquier se
tenaient les hommes d'État britanniques, conseillers passionnés, quoiqu’en
apparence impassibles. — Dans ce travail pour supplanter et dépasser la
France, les Anglais avaient encore une autre chance de succès. A Paris, les
salons se montraient nettement hostiles ; quant à la presse, elle était fort
partagée et perplexe. A Londres, au contraire, la mode était de prêcher
l'unité italienne : on la vantait dans les journaux ; on l'exaltait dans les
meetings, ainsi qu'on eût pu le faire pour un morceau de concert en vogue ;
aux vitrines commençaient à se montrer les portraits de Garibaldi, à qui,
dans ce temps-là même, à Nice, les touristes anglais offraient des fleurs. Ce
mouvement de l'opinion était entretenu par toutes sortes d'agents très
influents, quoique obscurs : le plus important était M. Panizzi, Italien de
naissance, directeur du British Museum et infatigable dans ses menées pour sa
patrie. — Je n'ai pas dit encore en quoi l'Angleterre distançait surtout la
France. Dans l'imbroglio italien, une chose entre toutes charma Russell : la
perspective des embarras du Pape. Ici, le bonheur était double, d'abord celui
de désorienter les catholiques de France, puis celui de vexer les papistes du
monde entier. Admirablement soutenu par lord Palmerston, Russell jugea bien
vite les Romagnes inutiles au Pontife ; puis il se dit : A quoi bon les
Marches ? Le Pape, ajouta-t-il, pourrait aussi se passer de Foligno et mieux
encore de Pérouse. Peu à peu le cercle se resserrerait au point de ne plus
laisser à la domination cléricale que Rome et les alentours. Si le Pape
cédait, on raillerait sa faiblesse ; s'il résistait, on le déclarerait
intraitable. L'expropriation, d'ailleurs, ne serait point sans indemnité.
Quand les Anglais aux Indes dépouillaient un rajah, ils doraient sa
servitude. Ainsi ferait-on du Pape. Auprès de cette solution paisiblement
radicale et formulée par Russell dès la fin de juillet[45], que valaient les dépêches de
l'Empereur s'attardant à prêcher les réformes et croyant faire beaucoup si,
quelque jour, après bien des incertitudes, il tolérait la séparation des
Romagnes ? Tels
étaient, pendant l'automne de 1859, les agissements de l'Angleterre. Ils ne
laissaient aucune obscurité sur son rôle au Congrès. Russell serait le
conseiller, le patron, l'avocat de la Sardaigne ; il contrebalancerait
l'influence contraire de l'Autriche ; et, en devançant, en amplifiant tous
les vœux de la France, il contraindrait la France elle-même à ne pas
s'arrêter. En
dépit de cet appui, le rôle du Piémont dans les conférences serait trop
difficile pour qu'il négligeât aucune chance. Un point surtout préoccupait à
Turin : le choix du négociateur qui représenterait la Sardaigne. Un
plénipotentiaire semblait tout indiqué : c'était l'homme illustre qui jadis,
au Congrès de Paris, avait soutenu avec tant de dextérité et de bonheur la
cause de son pays ; mais oserait-on l'employer ? Cavour,
en effet, avait contre lui sa grandeur même. Vers lui se tournaient toutes
les pensées, et il dominait toute la politique qu'officiellement il ne
dirigeait plus. Dans le train ordinaire des choses, les conseillers du Roi,
le Roi lui-même, n'étaient pas fâchés d'échapper à une si absorbante tutelle.
Un événement grave surgissait-il ? D'instinct on se tournait vers cet homme
fécond en ressources et que rien ne déconcertait : ainsi avait-on fait quand
les délégués des États du Centre étaient venus à Turin ; ainsi avait-on fait
plus récemment lors du vote de la régence. Depuis son retour de Suisse,
l'illustre personnage vivait habituellement en son domaine rural de Léri,
mais très entouré, très visité et, jusque dans sa retraite, véritable arbitre
de son pays. Quant à lui, il se livrait peu, disait pourtant beaucoup de mal
des ministres ses successeurs, aimait surtout à en entendre dire, et ne
faisait d'exception que pour Dabormida, qu'il estimait fort, tout en le
trouvant inégal à la tâche, et pour la Marmora, dont il était le fidèle ami.
A ces signes se révélait une certaine fatigue du repos. A la fin de novembre,
de Paris et de Vienne partirent les lettres d'invitation au Congrès. Le but
serait de « recevoir communication du traité de Zurich et d'aviser aux
moyens de pacifier l'Italie centrale ». Cavour attendit. L'Angleterre
l'appelait. L'Autriche l'appréhendait, ayant souvenir de ses pièges. En
France, M. Walewski le combattait de toutes ses forces. Que souhaitait
Napoléon ? On ne le savait pas au juste. De Paris, un agent piémontais qui se
donnait alors beaucoup d'importance, M. Vimercati, mandait des nouvelles
favorables : mais le chevalier des Ambrois écrivait qu'il n'avait rien pu
savoir et que, d'après certaines paroles de l'Impératrice, l'ancien ministre
sarde semblait plus redouté que désiré[46]. Jusqu'en Piémont, un parti
existait qui inclinait à rapetisser Cavour, à vanter au contraire avec excès
M. Rattazzi. Le Roi lui-même, par intervalles, mon trait peu de penchant à
replacer au faîte son puissant sujet, soit qu'il eût souvenance de son humeur
despotique, soit qu'il lui gardât rancune des scènes de Villafranca[47]. Les jours s'écoulant, Cavour
affecta de trouver un grand charme à la vie retirée et solitaire, comme s'il
eût dédaigné ce qu'on tardait à lui offrir. Le 7 décembre, M. Nigra vint le
voir, non pour lui annoncer sa nomination, mais pour l'engager, de la part de
Dabormida, à prendre patience. Cavour célébra de nouveau ses goûts champêtres
: « Me voilà relégué ici, écrivait-il le 8 décembre. J'en prends gaiement mon
parti, car la vie que je mène me convient tout à fait. Je m'amuse
parfaitement tout seul ou avec les bons cultivateurs au milieu desquels je
vis[48]. » La vérité, c'était que
le Piémont était trop petit pour un si grand ambassadeur, et que le faire
asseoir à la table des conférences, c'était proclamer du même coup qu'on ne
s'arrêterait qu'après avoir achevé l'Italie. C'est seulement le 21 décembre
que M. Dabormida parvint, à force d'instances, à obtenir du Roi la nomination
de Cavour[49]. Le lendemain, M. Nigra revint
à Léri, radieux cette fois, et apportant le décret. Le Congrès, d'après les
informations les plus autorisées, devait s'ouvrir au commencement de janvier.
Cavour fit avec prestesse ses apprêts de départ. A quelques jours de là, il
écrivait à M. de la Rive : « Si vous venez à Paris cet hiver, vous me
trouverez à l'hôtel de Bristol ; j'ai retenu juste l'appartement qu'occupait
en 1856 le comte Buol, car vous savez que j'ai toujours aimé à envahir le
territoire autrichien[50]. » VI L'hôtel
de Bristol devait attendre vainement son hôte. Depuis plusieurs jours, le
correspondant français du Times laissait pressentir l'apparition d'une
brochure sur les affaires italiennes et romaines : la brochure serait,
disait-on, du même auteur qui, jadis, en février 1859, avait publié Napoléon
III et l'Italie. Comme cet écrit, œuvre de M. de la Guéronnière, avait
été inspiré par l'Empereur lui-même, on ne douta point que Napoléon ne voulût
une seconde fois exposer ses desseins par la voie de la presse : de là
une grande attente dans le monde politique. Les choses étant ainsi préparées,
le Constitutionnel annonça, le 22 décembre, la publication, et avec une
solennité bien propre à intriguer les moins curieux. Le soir, la brochure
s'étala aux vitrines des libraires sous ce titre : le Pape et le Congrès.
Aussitôt elle fut dans toutes les mains. Quel en était l'auteur ? Sans
détour, le Morning-Post l'attribua à M. de la Guéronnière. Le Times
l'appela le Manifeste du gouvernement français. Les nombreux extraits
reproduits par la presse et le ton déférent des journaux officieux
confirmèrent le bruit qu'un personnage auguste avait, sinon dicté les
paroles, au moins marqué le plan et précisé les vues. Les jours suivants,
comme aucun démenti officiel ou indirect ne venait contredire l'opinion
générale, la croyance se changea en certitude. A quelque temps de là, M.
Villemain écrivait avec une transparente ironie : « On a comparé la brochure
à l'Imitation de Jésus-Christ, sans doute pour faire comprendre la
grandeur d'une œuvre dont l'auteur veut pourtant rester inconnu. »
Cependant plusieurs personnages de la cour osèrent interroger l'Empereur. «
Ce n'est pas moi, répliqua le souverain, qui ai écrit le Pape et le
Congrès, mais j'en approuve toutes les idées[51]. » Je
voudrais, pour parler de cette brochure fameuse, échapper à toutes les
passions qu'elle souleva. Elle se composait d'une série de propositions
contradictoires, exposées sous des formes tout à fait magistrales. Elle
prodiguait au Saint-Siège les hommages et devait combler de joie ses ennemis.
Elle professait pour le Pape un grand respect, mais ce respect particulier
qu'on a pour les choses mortes. Elle proclamait solennellement des principes,
puis les détruisait en détail. Elle était pleine d'obscurités, et
d'obscurités voulues ; car pour atteindre un tel degré de confusion, il
fallait vraiment qu'on s'y fût appliqué. — Le début était une affirmation
péremptoire de la royauté du Saint-Père : le plus zélé des catholiques n'eût
pas dit mieux, peut-être même n'eût-il pas dit autant ; car l'auteur de la
brochure, dévot et filial jusqu'à l'excès, déclarait le pouvoir temporel non
seulement désirable, mais nécessaire. Les prémisses ainsi posées, on aurait
pu croire que la conclusion serait de consolider l'État pontifical ou du
moins de ne pas le démembrer. Il n'en était rien. Comme le pouvoir temporel
était indispensable, le soin le plus urgent serait de l'abolir bien vite en
grande partie. « Plus le territoire sera petit, plus le souverain sera grand
», disait le publiciste anonyme qui, tout satisfait de la formule, se
proclamait, et à l'exclusion de tous autres, « un homme véritablement
religieux ». Il arriverait donc qu'on laisserait déposséder le Pape, mais
tout à fait dans son intérêt et même pour le mieux honorer dans l'avenir. Les
pages qui suivaient développaient le programme du gouvernement pontifical
dans le territoire restreint qu'on ne lui prendrait point. Le Pape, réduit à
la ville de Rome et à la campagne voisine, serait moins un souverain qu'un
père, et ses sujets seraient moins une nation qu'une famille. De là une
remarquable simplification de tous les ressorts de la politique : point
d'armée, point de magistrature, point de représentation législative, point de
code, point de justice, rien de ces choses temporelles que les pontifes
étaient inhabiles à manier et avaient jusqu'ici maniées fort mal ; rien que
des prêtres absorbés par les soins de la liturgie, des touristes errant parmi
les ruines, et un peuple de moins en moins nombreux, fixé dans l'immobilité
et appelé à devenir bientôt ruine lui-même. Toute la vie de la cité se
concentrerait dans le municipe et aussi dans les quelques troupes fédérales (car, enfin, il
en faudrait un peu),
lesquelles occuperaient le château Saint-Ange. Se complaisant de plus en plus
dans son paradoxe, l'écrivain officieux le ressaisissait et de nouveau
proclamait que la puissance du Pape « résulterait moins de sa force que
de sa faiblesse ». La thèse se poursuivait avec un singulier mélange de
formules respectueuses ou tendres pour le Saint-Père et d'insultante pitié ou
de félicitations ironiques pour ceux qui resteraient ses sujets. Le soin
était égal à montrer la nécessité du pouvoir temporel et à insinuer toutes
les raisons qui rendraient l'exercice de ce pouvoir impossible. Le Pape
serait souverain, mais seulement par les honneurs qu'on lui rendrait et par
sa liste civile, car les puissances catholiques lui en feraient une ; du
reste, il ne présiderait à rien, hormis au culte, ce qui ôterait à la
Révolution toute envie de le renverser. — Telle était la théorie. De cette
théorie découlait la conduite à tenir dans les circonstances que l'on
traversait. Le soulèvement des Romagnes fournissait une première occasion
d'alléger pour le Pontife romain la charge des choses temporelles. On ne
doutait pas que le Congrès, sauf certains tempéraments de forme,
« n'enregistrât le fait accompli ». On espérait, on voulait espérer que
le Pape ne refuserait pas de souscrire à sa propre expropriation. La brochure
se terminait en une prière fort pieuse : « Puisse Napoléon III avoir
l'honneur de réconcilier le Pape comme souverain temporel avec son peuple et
avec son temps ! Voilà ce que tous les cœurs sincèrement catholiques, doivent
demander à Dieu. » La
thèse n'avait rien d'inédit, et nous l'avons déjà trouvée dans les dépêches
de lord Russell : c'était, à peu de chose près, celle du domaine pontifical
réduit au palais et au jardin du Vatican, thèse soutenable, mais au moins à
une condition, c'est qu'en réduisant le Pape à la vigne de Naboth, on
réprimerait chez ses voisins les convoitises d'Achab. Pour ancienne qu'elle
fût, la thèse prenait tout à coup une importance particulière, proportionnée
au rang de celui qui se l'appropriait. En même temps que la brochure se
lisait à Paris, elle se répandait à Londres, à Turin, à Florence, et elle circulait
clandestinement à Rome. Dans la presse, dans la diplomatie, dans le public,
l'opinion fut partout la même. Après de longues hésitations, Napoléon cédait
à l'Italie et, entre le droit nouveau et le droit ancien, avait fait son
choix. Ce qu'eût pu résoudre le plus hardi des congrès, Napoléon venait de le
décider. Dès lors à quoi bon le Congrès ? Entre l'Autriche qui voulait
l'exécution du traité de Villafranca, l'Angleterre qui poussait à l'annexion
de toute l'Italie centrale, et Napoléon qui venait de se placer, au moins
dans la question romaine, à côté de lord Russell, y avait-il cette entente
générale, point de départ nécessaire pour une œuvre commune ? « Napoléon a
fait son Congrès à lui tout seul », dirent les Anglais tout surpris de
se trouver rejoints. L'Autriche, frappée de stupeur, s'affermit dans ses
pensées d'abstention et, se détournant de plus en plus de l'Italie, résolut
d'ignorer désormais ce qu'elle ne pouvait ni ratifier ni combattre. Les
journaux officieux annoncèrent l'ajournement des conférences, et bientôt on
n'en parla plus. VII C'est à
dessein que j'ai analysé avec quelques détails la brochure le Pape et le
Congrès. Outre ses conséquences extérieures, elle marque une date
mémorable dans l'histoire du second Empire, celle de la séparation entre
l'Empereur et le parti catholique. Jusque-là,
malgré d'assez cuisants mécomptes, l'espoir avait subsisté de maintenir
l'alliance ou d'en réparer les brisements. Effrayés par la guerre d'Italie,
les catholiques s'étaient sentis rassurés par les discours de M. Baroche au
Corps législatif et par les déclarations mêmes du souverain. Le soulèvement
des Romagnes avait ravivé leurs craintes ; puis la paix de Villafranca, en
limitant à la Lombardie les changements territoriaux, les avait une seconde fois
calmés. Les alarmes s'étaient renouvelées, quand, à la fin de septembre,
Victor-Emmanuel avait reçu à Monza les délégués de Bologne et accueilli, sauf
ratification de l'Europe, les vœux d'annexion : alors avaient paru les
premières protestations en faveur de la souveraineté pontificale et au nom du
droit public violé. Même en ces conjonctures, beaucoup persistaient à compter
sur l'Empereur. L'apparition de la brochure trompant cette dernière attente,
la colère éclata. Ce qui, de la part d'un adversaire, n'eût été qu'hostilité,
sembla trahison, venant d'un ancien ami. Que l'Empereur se décidât à subir le
fait accompli, on le comprenait encore ; ce qui se comprenait mal, c'était
qu'il prétendît le légitimer. Le sacrifice des Légations entraînerait prochainement
celui des Marches, et bientôt le démembrement s'achèverait. Une chose
exaspéra plus que tout le reste, ce fut cette conception qui transformait la
ville de Rome en une sorte de Delphes antique, fixée dans son immobilité, et
le Pape en une manière de roi fainéant, pontife et même tout ensemble, à la
fois méprisable et sacré. Les protestations d'amour parurent insulte, et le
respect, hypocrisie. Les partis, et les partis religieux comme les autres,
gardent rarement la mesure dans leurs enthousiasmes ou dans leurs colères.
Nul ne prit souci de marquer ce qui pouvait expliquer, atténuer l'évolution
impériale, à savoir : les conseils donnés si longtemps à la cour pontificale,
et si souvent inécoutés, puis la difficulté très réelle de régler le sort des
Romagnes. Tout fut oublié, et La bienveillance générale de l'Empereur dans
toutes les affaires religieuses, et notre occupation, qui, après tout, se
continuait à Rome : aux yeux d'un grand nombre, cette occupation, bienfait
sans cesse reproché, était pire que l'abandon. Ainsi se consomma la rupture.
Plus tard, les exagérations se compensant, les mêmes lèvres, qui avaient
jadis prononcé le nom de Charlemagne, murmureront, et assez haut pour qu'on
puisse entendre, celui de Julien l'Apostat. L'Église
ne chercha pas longtemps ses champions. Dès le 23 décembre, Mgr Dupanloup
avait reçu la brochure. L'ayant lue, il s'en exprima aussitôt devant ses
prêtres avec une extrême véhémence et, sans perdre une minute, entreprit de
la combattre. Trois jours plus tard sa réfutation parut, étincelante de
verve, admirable d'éloquence et laissant deviner chez les catholiques une
énergie de résistance qu'on ne soupçonnait point. Dans le même temps, l'Univers
invitait les fidèles à signer des adresses au Pape ; cette conduite lui valut
un avertissement : « Il cherchait, disait le ministre de l'intérieur,
à organiser en France, sous prétexte religieux, une agitation politique[52]. » Vraiment oui,
l'agitation existait déjà. Non seulement elle existait dans le clergé et chez
ceux qui dépendaient directement de lui, mais elle dépassait fort ces groupes
un peu restreints, et se traduisait dans les milieux les plus divers, par une
désapprobation très nette d'une politique qui ne se comprenait plus. Les
préfets, dans leurs rapports, signalaient ces symptômes, mais avec un curieux
embarras : ils ne pouvaient se figurer que les catholiques, si dociles, si
confiants, si choyés, fussent tout à coup devenus des adversaires ; ce n'est
qu'au bout de quelques jours qu'ils saisirent bien l'évolution à laquelle ils
devaient se plier. « Nous allons être obligés, écrivait familièrement l'un
d'eux, de changer notre fusil d'épaule. » En revanche, le Siècle
était ravi et ne tarissait pas en éloges sur la brochure : « Jamais,
disait-il, exposition plus saisissante ne fut mise au service d'idées plus
justes[53]. » Quant aux journaux
officieux, ils protestaient de leurs intentions, se perdaient en commentaires
sur le dernier écrit, et surtout accusaient les cléricaux extrêmes dont le
zèle peu éclairé causait, selon eux, tout le mal. « Nous voulons, disait le Constitutionnel,
sauver le Pape en le transformant. » Puis il dénonçait les associations
religieuses, et en particulier les sociétés de Saint-Vincent de Paul, menace
grave, très inquiétante même, car le Constitutionnel était bien près de ceux
qui tenaient entre leurs mains la foudre[54]. Cependant
le public épiait avec avidité toutes les nouvelles qui permettraient de
découvrir les pensées du Saint-Père. Le 29 décembre, un bruit bientôt démenti
se répandit à la Bourse : on affirmait que le nonce venait de quitter Paris.
Le 30, le Journal de Rome, organe du Vatican, porta son jugement sur
la fameuse brochure : « C'était, disait-il, un véritable hommage à la
Révolution, une thèse insidieuse pour les esprits faibles inhabiles à
reconnaître le poison caché, un sujet de douleur pour tous les bons
catholiques. » Cette virulente condamnation ne déconcerta pas en France les
journaux officieux. Le mot d'ordre fut de déclarer que le Pape n'était pas
libre, et d'accuser le déplorable esprit de son entourage. Deux jours plus
tard, cette ressource ingénieuse échappa. Le 1er janvier, le Saint-Père
reçut, à l'occasion du jour de l'an, le général de Goyon et les officiers du
corps d'occupation. En termes émus, il demanda à Dieu de bénir l'armée qui le
protégeait, « toute l'armée française, toute la nation française ».
Après avoir ainsi payé sa dette de gratitude, il poursuivit en ces termes :
« En nous prosternant aux pieds du Très-Haut, nous le prions, dans
l'humilité de notre cœur, de faire descendre ses lumières sur le chef de
cette armée et de cette nation, afin qu'il puisse marcher sûrement dans sa
route difficile, et reconnaître la fausseté de certains principes qui ont été
produits ces jours derniers dans un opuscule qu'il faut appeler un
monument insigne d'hypocrisie et un tissu ignoble de contradictions. »
En terminant, Pie IX ajouta, peut-être avec quelque malice, qu'il avait entre
les mains des pièces émanées de Sa Majesté Impériale, et qui étaient
« la condamnation de ces principes ». Cette fois, il était malaisé
d'accuser les conseillers du Saint-Père : il eût fallu prétendre que les
paroles du Pape n'avaient aucun rapport avec sa pensée, ce qui eût été une
injure pire que toutes celles que la brochure contenait. L'intérêt,
la dignité même de l'Empereur, lui commandaient de mettre fin à l'équivoque.
Si la brochure avait une origine vulgaire, à quoi bon tant de bruit ? Si elle
reflétait les pensées du souverain, quelle n'était pas l'audace de la
critique ? « Il faut un visage ici, avait dit Mgr Dupanloup ; il faut
des yeux dont on puisse connaître le regard ; un homme enfin à qui on puisse
demander compte de ses paroles[55]. » Dans une lettre au
Saint-Père, datée du 31 décembre, mais publiée seulement le 11 janvier,
l'Empereur se décida enfin à placer ses pensées sous la responsabilité de sa
propre signature. Il rappelait d'abord qu'un de ses plus grands soucis
pendant la guerre avait été le sort des États de l'Église, et qu'un de ses
principaux motifs pour hâter la paix avait été le désir d'enrayer la
Révolution. La paix conclue, il avait conseillé au Pape de consentir à la
séparation administrative des Romagnes, et regrettait que cet avis n'eût
point été goûté. « Je me suis trouvé impuissant, ajoutait-il, à arrêter
l'établissement du nouveau régime. Mes efforts n'ont abouti qu'à empêcher
l'insurrection de s'étendre, et la démission de Garibaldi a préservé les
Marches d'Ancône d'une invasion certaine. » Après avoir précisé sa politique
passée, Napoléon poursuivait ainsi : « Les puissances ne sauraient
méconnaître les droits incontestables du Saint-Siège sur les Légations ;
néanmoins, il est probable qu'elles seront d'avis qu'il ne faut pas recourir
à la violence pour les soumettre. Que reste-t-il donc à faire ? car enfin,
cette incertitude ne peut pas durer toujours. Après un examen sérieux des
difficultés et des dangers que présentent les diverses combinaisons, je le
dis avec un regret sincère, et quelque pénible que soit la solution, ce qui
me paraîtrait le plus conforme aux véritables intérêts du Saint-Siège, ce
serait de faire le sacrifice des provinces révoltées. » Ayant
prononcé le grand mot, Napoléon s'ingéniait à mettre en lumière la récompense
de cette concession : « Si le Saint-Père, pour le repos de l'Europe,
renonçait à ces provinces qui, depuis cinquante ans, suscitent tant
d'embarras à son gouvernement, et qu'en échange il demandât aux puissances de
lui garantir la possession du reste, je ne doute pas du retour immédiat de
l'ordre. Alors le Saint-Père assurerait à l'Italie reconnaissante la paix
pendant de longues années, et au Saint-Siège la possession paisible des États
de l'Église. » En finissant, Napoléon, comme pour tempérer l'effet d'un si
désagréable conseil, faisait allusion à ses longs services, qui, disait-il,
excusaient la franchise de son langage. La lettre se terminait par les
formules habituelles de vénération, formules très peu sincères vis-à-vis de
la cour pontificale, mais sincères, au contraire, pour la personne de Pie IX,
que Napoléon n'abandonnait qu'avec peine et par degrés. « L'Empereur,
par sa lettre, a apposé son cachet sur la brochure le Pape et le Congrès
», tel fut le langage des catholiques. A distance et loin des passions du
temps, le jugement paraît bien sévère. La brochure ne marquait point les
limites à la diminution du pouvoir temporel et ne demandait guère à
l'usurpation que de s'arrêter aux portes de Rome : la Lettre impériale, en
sollicitant le sacrifice des Romagnes, paraissait garantir en retour le reste
de l'État pontifical. La brochure formulait une thèse générale et s'y
complaisait, comme si tout amoindrissement du Pape eût été pour, la
civilisation un progrès : la Lettre impériale reconnaissait le droit
incontestable du Saint-Siège sur les Légations, et ne cédait que devant
« la logique inexorable des faits ». Tout ce qui, dans la brochure,
était insinuation malveillante ou reproche se transformait, dans la Lettre,
en regrets affectueux ou en prières. Mais les contemporains omirent ces
différences ou dédaignèrent de les relever. La Lettre enlevait tout espoir
qu'on pût conserver les Romagnes. Elle entrait dans le monde avec son
commentaire, la brochure, qui était si bien dans toutes les mémoires que nul
ne la pouvait plus oublier. Les deux documents ne furent point séparés : la
Lettre parut la première exécution d'un programme dont la brochure avait
marqué le dessein général. Les catholiques en France s'affermirent dans leurs
protestations, et, au-delà des monts, les novateurs italiens s'affermirent
dans leur audace. Toutes les combinaisons, toutes les propositions de
l'Empereur allaient désormais se heurter à un double non possumus, le non
possumus du Pape, résigné à subir les faits, non à les reconnaître, le non
possumus du gouvernement sarde déjà résolu à ne s'arrêter qu'après avoir
tout absorbé. Jusque-là
l'ancien droit public avait eu son représentant en la personne de M.
Walewski, demeuré au quai d'Orsay. Il y était demeuré comme isolé, tant la
politique, livrée aux agents secrets, évoluait à l'aventure, loin de ceux qui
avaient mandat pour la diriger ! Très attaché à M. Thiers, qui lui faisait
parvenir à l'occasion ses avis, M. Walewski partageait toutes les
inquiétudes, des anciens parlementaires et des diplomates de profession. Sa
profonde méfiance vis-à-vis de Cavour le rendait perspicace. Il ne pouvait se
résoudre à consacrer les empiétements de la Sardaigne, niait la sincérité des
manifestations populaires, déplorait en particulier le sort de la Toscane
dont l'autonomie lui tenait fort à cœur. Par intervalles, quand les
incorrections lui paraissaient trop fortes, il adressait à l'Empereur des
rapports à la fois très véhéments et très sages, où il dénonçait les
ambitions italiennes, signalait avec amertume les missions clandestines,
parallèles ou contraires à la diplomatie officielle, et se plaignait surtout
de son propre effacement. « Sur les affaires de l'Europe, écrivait-il un
jour avec dépit, je ne suis pas mieux renseigné que le portier du ministère.
» Sous l'empire de cette mauvaise humeur, son ton, habituellement un peu
raide, était devenu encore plus cassant, en sorte que le contraste était
grand entre son langage de plus en plus péremptoire et son crédit de plus en
plus déclinant. Même dans ces conditions amoindries, le maintien de M.
Walewski était une demi-sécurité. Le 4 janvier, un décret le releva de ses
fonctions et le remplaça par M. Thouvenel. A ne considérer que les titres
hiérarchiques, le nouveau choix se justifiait. M. Thouvenel avait été
directeur politique aux affaires étrangères, était ambassadeur à
Constantinople, et se recommandait, en outre, par des qualités d'esprit peu
communes. Mais il était autant que personne dégagé de toutes les attaches qui
avaient rendu son prédécesseur suspect. A quelques jours de là, le Moniteur
tint à marquer le caractère de la mesure. Avec une intention évidente, il
reproduisit un long article du Morning-Post, qui représentait la
nomination de M. Thouvenel comme une victoire pour les amis de l'Italie :
quant à M. Walesvski, on louait hautement sa droiture, mais on attribuait sa
disgrâce à son esprit conservateur et, disait la feuille anglaise traduite
par notre journal officiel, à ses sentiments presque légitimistes. L'agitation
s'étendait, loin de se calmer. La presse catholique, naguère timide ou
complaisante à l'excès, menait une rude campagne. C'était zèle religieux ;
c'était aussi joie de rompre le silence : après de longues années d'une
existence terne et monotone, quelle aubaine que ce grand combat, dût-il avoir
ses périls ! Ainsi pensaient les journalistes : bon nombre de lecteurs pensaient
de même, tout animés de ce bruit qui, pour les uns, était nouveau, et qui
ramenait les autres aux jours de leur jeunesse. Bien que le Corps législatif
ne fût pas en session, un assez grand nombre de représentants se trouvaient à
Paris : trois d'entre eux, MM. de Cuverville, Keller, Anatole Lemercier,
sollicitèrent une audience de l'Empereur ; comme l'entrevue leur était
refusée, ils consignèrent leurs doléances dans une lettre collective que plus
tard ils publièrent. La hardiesse était alors toute nouvelle ; elle parut
même si extraordinaire que le gouvernement, ne pouvant frapper les députés,
supprima le journal qui avait prêté ses colonnes à la publication. La gravité
de la crise avait ajourné les anciennes querelles et rapproché les
catholiques de toute nuance. Ceux d'entre eux qu'on appelait alors les catholiques
libéraux étaient particulièrement à l'aise pour protester. N'ayant jamais
flatté l'Empire, ils pouvaient sans embarras le combattre. Puis, comme ils se
reliaient aux légitimistes, aux orléanistes, aux constitutionnels de toute
sorte, ils évoluaient sur un terrain plus large, ce qui leur permettait de
grouper pour une résistance commune des éléments plus variés. Le Correspondant,
qui était leur principal organe, acquit dans cette lutte une particulière
notoriété. M. de Falloux, le prince Albert de Broglie, M. de Corcelle, M.
Cochin, s'y firent les avocats de la souveraineté pontificale ; mais, avec
une hardiesse avisée, ils grandirent le débat, proclamèrent les principes du
droit public, placèrent sous la protection de ces principes la cause du
Pontife romain, en sorte qu'en plaidant pour Pie IX, ils plaidaient en
réalité pour la paix du monde. Cette conduite, outre qu'elle s'inspirait d'un
juste sentiment des périls futurs, était la plus habile qu'on pût tenir. Elle
enlevait au gouvernement sa principale ressource, celle de représenter
l'agitation comme une simple agitation cléricale et de réduire ses
adversaires en les isolant. Des alliés vinrent de tous côtés, et quelques-uns
fort inattendus : c'étaient des royalistes, doublement heureux et d'affirmer
leur foi et de combattre l'Empire ; des libéraux charmés par une opposition
de bonne compagnie, juste assez compromettante pour donner l'illusion d'un
péril ; d'anciens parlementaires, en disponibilité depuis bien longtemps et
excédés de silence et de repos. Tous étaient ravis de trouver ce qui leur
manquait le plus, un public ; et ils n'en pouvaient imaginer un plus à
souhait que le public catholique. Les catholiques, de leur côté, avaient intérêt
à élargir leurs lignes, dussent-ils les laisser flotter un peu. La coalition,
car on peut déjà l'appeler ainsi, se fortifia par de plus illustres appuis,
parmi les hommes politiques, parmi les hommes d'État d'autrefois, il n'en
était guère que la conduite de l'Empereur ne remplit de surprise et aussi
d'un vague effroi. Question italienne, question romaine, les deux questions
s'entrecroisaient à leurs yeux sans qu'on pût les séparer, toutes deux
funestes, l'une au repos de l'Europe, l'autre au repos des consciences. Ils
entrevoyaient des témérités croissantes, en Italie d'abord et plus tard
ailleurs. De là, chez eux, un langage qui se rapprochait fort de celui des
catholiques. En son hôtel de la place Saint-Georges, M. Thiers se montrait
déjà fort alarmé. Dans les Débats, M. Saint-Marc Girardin, rompant avec les
traditions du journal, marquait avec beaucoup de force l'impossibilité pour
le Pape d'obtempérer aux conseils de l'Empereur[56]. M. Guizot et M. Cousin, dans
leurs entretiens de l'Académie, raillaient la nouvelle politique, pleine de
confusion, disaient-ils, et de péril[57]. A quelques jours de là, les
catholiques eurent une autre surprise. En une brochure qui rappelait ses
meilleurs jours, M. Villemain défendit dans la personne du Pape le droit
public violé. Avec une précision courtoise et cruelle, il signala les
contradictions de la politique impériale, il flétrit ce qu'il appelait
« le terme moyen dans la violence » ; et ces pages, d'une raison savante
et lumineuse, complétèrent une démonstration à laquelle il serait malaisé de
rien ajouter. Pendant
ce temps, les évêques, d'autant plus effarés qu'ils avaient été habitués à
plus de faveur, allaient, venaient, conféraient entre eux sans parvenir
toujours à s'accorder. Quelques-uns, de plume alerte et de tempérament
fougueux, n'hésitaient pas à grandir le conflit, et à le soumettre au
jugement public : Mgr Dupanloup venait de publier une seconde protestation
qui ne le cédait à la première ni en force ni en éloquence : Mgr Pie
condamna, par une lettre pastorale lue en chaire, les erreurs contenues dans
la brochure : le Pape et le Congrès. D'autres, l'oreille encore pleine de
paroles bienveillantes, reculaient devant ces moyens extrêmes, et à la
contradiction ouverte, qui rendrait tout retour impossible, préféraient les
avertissements à huis clos. Parmi ces prélats attentifs à réserver l'avenir,
l'un des plus écoutés était l'archevêque de Rouen, M. de Bonnechose,
personnage d'esprit très délié et de vues très politiques. Peu auparavant,
vers le commencement de décembre, il avait vu l'Empereur et avait observé en
lui un changement très marqué : les formes étaient toujours courtoises et
cordiales, mais les pensées inclinaient visiblement vers des nouveautés
naguère désavouées. Comme le conflit s'accentuait, le prélat écrivit à
l'Empereur pour le supplier de garder l'ancienne alliance. La réponse du
monarque laissa percer quelque impatience : il alléguait la force
irrésistible des choses ; surtout il récriminait pour n'avoir pas à se
justifier, et se plaignait amèrement des catholiques qui, après tant de
services, le traitaient en ennemi de l'Église[58]. En ces conjonctures, le plus
perplexe était le cardinal Morlot, archevêque de Paris. Il prenait un soin
extrême à ne pas se solidariser avec ceux qu'il appelait les « catholiques
d'opposition ». Ne pouvant les éconduire tout à fait, il s'appliquait avec
des précautions infinies à ne pas les rencontrer. Ainsi faisait-il avec M. de
Falloux, M. Cochin, M. de Melun[59]. Son espoir était dans
l'intervention officieuse des évêques qui, par un concert unanime de
respectueuses doléances, pèseraient sur l'esprit de l'Empereur. Dès le 27
décembre, il écrivait à Mgr Régnier, archevêque de Cambrai :
« L'Empereur ne voit pas de bon œil certaines manifestations, mais il
reçoit bien ce qui vient des évêques, et il en est touché. L'effet de ces
communications est salutaire, surtout si elles sont faites avec un certain
accent de confiance. » Mgr Régnier s'adressa à Napoléon, comme l'y invitait
le cardinal[60]. Nous ignorons quelle fut la
réponse, et même s'il y en eut une. Il était à craindre que les efforts du
vénérable archevêque de Paris pour modérer ses ouailles et ramener l'Empereur
fussent vains des deux côtés. Tandis que Napoléon s'exaspérait d'une opposition
qu'il taxait d'ingratitude, les catholiques s'encourageaient d'autant plus à
la résistance que la résistance semblait, à Rome, encouragée. Le Pape ne se
croyait en droit d'aliéner aucune portion du patrimoine qu'il tenait de ses
prédécesseurs ; il se refusait à un sacrifice qui serait le point de départ
d'autres sacrifices. Ainsi s'exprimait-il, le 8 janvier, dans une lettre
directe à l'Empereur. Le 19 janvier, dans une encyclique solennelle, Pie IX
renouvela ses protestations, et avec une véhémence qui ne laissait place à
aucune équivoque, et ne permettait plus guère d'avis nouveaux. En
présence de cette opposition de droite, si subitement grandie, le
gouvernement, après quelque hésitation, se décida à se servir de ses armes.
Entre toutes celles que la législation de 1852 plaçait en ses mains, il
n'avait que l'embarras du choix. Les avertissements se multiplièrent,
frappant les journaux les plus importants comme aussi les plus modestes
feuilles de province. A ces sévérités s'ajouta une mesure plus grave.
L'Univers subsistait, protégé par tous les gages qu'il avait donnés à
l'Empire. Cependant Louis Veuillot, malgré son trop long optimisme, n'était
le client de personne, hormis de l'Église. Comme Napoléon III avait modifié
sa politique religieuse, il s'était retourné contre lui, et avait apporté à
le combattre toute l'âpreté de zèle qu'il avait mise jadis à le soutenir.
Dans les sphères officielles, la perte de cet ancien ami fut résolue. La
publication de la récente encyclique pontificale fournit le prétexte, et le
30 janvier 1860 le décret de suppression parut. L'éclat fut proportionné à
l'importance du journal et à la place de son rédacteur en chef. Parmi les
confrères du grand journaliste, les uns se bornèrent à saluer le maître qui
s'en allait ; les autres formulèrent quelques réserves, rappelant que l'Univers
succombait sous une loi qu'il avait maintes fois approuvée. Si nous en
croyons M. Veuillot, plusieurs dans la presse catholique se contentèrent de
verser une « larme tiède et légère ». D'après le même témoignage, les
évêques furent aussi un peu froids ; dix ou douze d'entre eux seulement
écrivirent, soit qu'ils fussent moins inféodés à l'Univers qu'on ne se
plaisait à le croire, soit qu'ils voulussent se réserver pour cette action
officieuse dont ils attendaient tant d'effet. Avant de se séparer de ses
collaborateurs, Louis Veuillot les réunit une dernière fois et, en signe de
suprême dévouement, fit parmi eux, au profit du Pape, une quête qu'il appela
la « quête des funérailles » ! Le mot n'était-il pas excessif, et était-ce
bien de « funérailles » qu'il s'agissait ? A quelques jours de là, l'Univers
ressuscita sous un autre nom, avec le même personnel et, à peu de chose près,
le même programme ; ce qui sembla révéler dans les sphères officielles un
courroux assez vite apaisé. Toutefois, vis-à-vis de Louis Veuillot,
l'exclusion fut réelle, et il ne reparut que beaucoup plus tard dans la
presse quotidienne. Le fameux publiciste partit pour Rome, comme pour
remettre au Saint-Père sa plume brisée. Tandis qu'il s'éloignait, il reçut un
dernier salut, celui de son vieil ennemi le Siècle, qui exprimait en
termes courtois le regret de sa disgrâce. L'hommage était bien dû ; pendant
les longues années qui avaient précédé, comment le Siècle eût-il
rempli ses colonnes s'il n'avait eu en face de lui, prompt à l'attaque comme
à la réplique, l'Univers, et toujours l'Univers ? Le Siècle,
d'ailleurs, pouvait être généreux, tant étaient grandes ses bonnes fortunes !
Il avait la démocratie pour cliente, et les ministres parfois pour
confidents. Les républicains l'avaient, faute de mieux, pour organe, et aux
Tuileries on ne laissait pas que de le juger utile. Il servait à deux fins,
farouche démocrate, et en même temps fort bien dressé pour la chasse aux
cléricaux et aux anciens partis. Ce fut, en vérité, son beau moment. A
l'attaquer, le péril était double : on offensait les dieux d'en haut et les
dieux d'en bas. L'Univers
ayant été supprimé, le Moniteur publia une note à la fois grave et
débonnaire pour inviter « toute la presse à la modération, dans l'intérêt
de la paix publique et de la religion elle-même[61] ». L'avertissement était sage
et, en tout cas, l'intention excellente. Ainsi fait un maître de pension qui,
ayant chassé un écolier indisciplinable, dépose sa férule et se flatte de
régenter sans souci l'école apaisée. Mais le pays, déjà fort émancipé, commençait
à lire avec un peu de scepticisme les avis, même les plus judicieux, du Moniteur.
Décidément, les heures de gouvernement facile étaient passées. Pourquoi,
d'ailleurs, la sécurité eût-elle remplacé l'inquiétude ? Au milieu de tous
les incidents que nous venons de rapporter, une nouvelle plus grave que
toutes les autres était arrivée d'Italie : Cavour, le redoutable Cavour,
était redevenu premier ministre. VIII C'est
le 20 janvier que le Roi avait signé le décret qui le replaçait sous
l'absorbante et profitable tutelle. En saluant ce retour, l'officieuse Opinione
prit soin de marquer, en une formule précise, la portée de l'événement :
« Le premier ministère de Cavour, dit-elle, signifiait indépendance ; le
second signifie annexion. » Jusqu'à quel point ce langage était justifié, on
ne tarda point à le savoir. Dès le 27 janvier, le nouveau chef du cabinet
sarde proclama, en une dépêche circulaire, non plus ses vœux comme autrefois,
mais ses volontés et celles de l'Italie. Il répudiait toute restauration à
Bologne, à Parme, à Modène, à Florence. Un seul dénouement était, à ses yeux,
possible, l'annexion, soit en Toscane, soit dans l'Émilie. Enfin, avec une
hardiesse croissante, il affirmait que les populations italiennes, après
avoir longtemps attendu la décision de l'Europe, avaient le devoir de passer
outre et de pourvoir elles-mêmes à leur gouvernement. Bien
que les plus grands embarras eussent été surmontés, cette attitude décidée
devait, pour réussir, se tempérer de quelque prudence. Loin de se laisser
éblouir par la proximité du but, Cavour redoubla de vigilance au moment de
saisir la proie. Son
premier soin fut de grossir le courant annexionniste, afin de paraître
débordé par lui. Peu après son arrivée au ministère, il écrivait à La Farina,
secrétaire général de la Société nationale : « Voici la note à faire entendre
: demander avec énergie, et même avec un peu de colère, une solution ;
déplorer les retards ; exciter aux armements ; répéter que la diplomatie ne
peut reconnaître la destruction des trônes dits légitimes, mais qu'il faut
lui présenter des faits accomplis. » Cavour ajoutait : « Le ton ne doit pas
être hostile, mais cependant un peu menaçant. Pour prendre l'initiative, je
n'ai pas besoin qu'on me stimule, mais il me serait utile de pouvoir dire que
je suis poussé en avant[62]. » Se dire poussé en
avant, c'était le moyen pour Cavour de pousser à son tour l'Europe. Il se
prévalait des vœux que lui-même avait soufflés, et affectait d'avoir la main
forcée ; puis il répétait que tout ce qu'on refuserait au Roi son maître, on
le donnerait à l'anarchie. Il contenait la Révolution, mais en la laissant
gronder, afin d'entretenir la crainte que sans lui elle ne se déchaînât. De
la sorte, il désarmerait une à une les dernières objections de la France.
Dans l'Italie centrale elle-même, ce manège ramènerait tout le monde : les
révolutionnaires qui, jouissant d'une certaine liberté intermittente,
pourraient se croire les maîtres ; les réactionnaires qui, par appréhension
d'un état pire, se décourageraient de leur résistance. Ainsi faisait le
prodigieux manieur d'hommes, ne négligeant aucun artifice, même à cette heure
où le progrès de sa fortune semblait rendre l'artifice moins nécessaire ou
superflu. Le second
soin de Cavour fut de resserrer tellement l'alliance avec l'Angleterre que la
France fût entraînée, sous peine de voir passer à Londres toute la
reconnaissance italienne. Les relations avec sir James Hudson, ministre
britannique à Turin, étaient depuis longtemps intimes ; elles le devinrent
davantage encore. Depuis bien des années, des intelligences étaient
pratiquées dans la presse anglaise : rien ne fut négligé pour stimuler cette
bienveillance, et les journaux de la Cité publièrent plus que jamais le renom
de la sagesse piémontaise. Le représentant de la Sardaigne à Londres, le
marquis Emmanuel d'Azeglio, était uni à lord Palmerston par d'anciens liens
d'amitié ; cette amitié, habilement ménagée, rendit plus cordiaux les
rapports officiels. A Londres, d'ailleurs, tout était chances propices. Le
chef du Foreign Office n'était-il pas lord John Russell ? C'était lord
John Russell qui avait introduit devant le tribunal de l'Europe la cause des
annexions. Comme le Congrès semblait ajourné, il avait eu à cœur de brusquer
les choses et de donner à l'Italie un gage décisif de sa bienveillance. Dès
le milieu de janvier, il avait formulé une proposition qui équivalait à la
reconnaissance des faits accomplis. Aux termes de ce projet, la France et
l'Autriche s'engageraient à ne point intervenir dans les affaires de l'Italie
; l'empereur Napoléon s'entendrait avec le Pape pour évacuer, à bref délai,
les États romains ; quant aux peuples de l'Italie centrale, ils seraient
appelés à exprimer, par l'organe de leurs Assemblées, un nouveau vote sur
leurs destinées futures ; que si ce nouveau vote était semblable au premier,
aucun obstacle ne serait apporté à la réalisation de leurs désirs, et
l'Europe n'aurait plus qu'à consacrer ce que la volonté populaire aurait par
deux fois proclamé[63]. La combinaison fut soumise au
gouvernement français dès le 16 janvier, quatre jours avant l'avènement de
Cavour, de sorte que celui-ci trouvait, en arrivant, la besogne faite. A un
tel plan que pourrait objecter le cabinet des Tuileries ? Y souscrire, ce
serait tout concéder ; s'y opposer, ce serait infliger à l'Italie un tel
déplaisir que tout serait oublié, même le sang versé à Solférino. Les
choses étant ainsi préparées, soit dans l'Italie centrale, soit à Londres,
Cavour put se croire assez fort pour arracher à l'Empereur la suprême
ratification. Sa première pensée fut de se rendre lui-même à Paris. Lord John
Russell l'y encourageait : « J'espère, écrivait-il, que Cavour viendra à
Paris et à Londres, même s'il n'y a pas congrès[64]. » Puis des avis
contraires parvinrent à Turin[65]. L'Empereur, disait-on,
souhaitait peu ce voyage et le jugeait plus compromettant qu'utile. Sous
cette impression, le chef du cabinet sarde renonça à plaider lui-même la
cause de son pays. Mais afin que toutes ses pensées fussent traduites sans
erreur ni déviation, il choisit pour le représenter un de ses élèves, un
véritable alter ego, assez jeune et assez humble pour lui obéir aveuglément,
assez délié pour le comprendre à demi-mot : c'était le chevalier Nigra. Une
élévation si subite provoqua bien des jalousies : dans les cercles, dans les
chancelleries, on murmura contre le favori ; il y eut des protestations, des
démissions même ; Cavour n'en prit point souci. Le 8 février, M. Nigra arriva
à Paris avec le titre modeste de chargé d'affaires et, en attendant le départ
du chevalier des Ambrois, s'accommoda de l'appartement d'un simple attaché.
Avec l'activité de son âge et la dextérité de son esprit, M. Nigra serait un
merveilleux agent d'information. Mais sa jeunesse nuirait un peu à son
autorité, et il ne nouerait qu'avec le temps les relations précieuses qu'il
devait avoir plus tard. La prudence conseillait d'associer à M. Nigra un
autre messager ; et s'il se pouvait que ce messager fût un ami personnel de
Napoléon III, l'habileté serait complète. Arèse fut appelé de nouveau à Turin
: « Il pourra, écrivait Cavour, dire à l'Empereur toutes les choses qu'on ne
pourrait communiquer par la voie ordinaire[66]. » Arèse, dit-on, hésita :
le voyage qu'on sollicitait de lui était le troisième depuis six mois : il
n'était pas ambitieux et était peu rompu aux pourparlers officiels ou aux
notes diplomatiques. En fait
de notes, disait-il en riant, je n'ai jamais lu que celles de ma
blanchisseuse, dans mes jours de pauvreté et d'exil. Pourtant de nouvelles
instances triomphèrent de ses irrésolutions, et, presque en même temps que le
chevalier Nigra, il s'achemina vers Paris. Ses instructions lui prescrivaient
de combattre et d'aplanir les derniers obstacles aux annexions. Sa mission
avait encore un autre but. On parlait fort depuis quelque temps d'une cession
territoriale qui serait pour le gouvernement français l'indemnité de ses
complaisances et servirait de contrepoids aux agrandissements du Piémont.
Pour que le succès fût sans ombre, il importait de diminuer autant que
possible le sacrifice et de l'ajourner jusqu'après les annexions. Qui mieux
qu'Arèse amènerait l'Empereur à réduire ses exigences ? La perfection serait
même de tout recevoir sans rien donner du tout ; mais on n'osait point
espérer un tel excès de bonne fortune. Dès
leur arrivée à Paris, les négociateurs purent observer dans les régions
officielles une sorte de confusion qui permettait aux nouvelles les plus
contradictoires de circuler avec une égale vraisemblance. Tandis que le
public débattait avec animation les derniers incidents et croyait en général
à une évolution complète de la politique impériale, une certaine incertitude
régnait encore dans les conseils du souverain. Plus familiarisé avec les
affaires d'Orient qu'avec les autres affaires diplomatiques, M. Thouvenel
s'égarait un peu au milieu des complications italiennes. Peu de jours après
son avènement au ministère, il avait écrit avec quelque anxiété à M. de
Grammont, ambassadeur à Rome : « Envoyez-moi votre catéchisme sur les
affaires d'Italie[67]. » Ce catéchisme, qui donc
à cette heure eût pu le fixer ? La diplomatie officielle parlait un langage,
les agents secrets en parlaient un autre. La Sardaigne avait ses
ambassadeurs, les États du Centre leurs représentants, et les uns et les
autres différaient parfois, sinon par le but, du moins par les moyens.
Pendant ce temps, les princes dépossédés formulaient des doléances dont le
bruit, quoique s'affaiblissant, pouvait se percevoir encore. Même autour du
Saint-Père, les voix ne laissaient pas que d'être discordantes : le cardinal
Antonelli se montrait assez conciliant, tandis qu'à Paris le nonce, Mgr
Sacconi, tenait des discours fort irrités. De Rome même, les rapports étaient
assez différents, très favorables au Pape, s'ils émanaient du général de
Goyon, commandant le corps d'occupation ; plus sévères pour le Pontife, s'ils
émanaient de l'ambassadeur. Certaines habitudes de duplicité, plus communes
en Italie qu'ailleurs, obscurcissaient le peu de lumière qui aurait pu percer
ces ténèbres. Les choses étaient encore plus confuses que les paroles
n'étaient contradictoires. Il y aurait scandale à reconnaître les faits
accomplis et péril à les combattre ; quant à diriger ou contenir le
mouvement, on n'y pouvait plus prétendre, après toutes les faiblesses qui
l'avaient enhardi. De cette situation naissaient chez nous des plans divers,
acceptés, abandonnés, repris, et qui tous avaient le même objet : graduer les
concessions, sauver quelque chose, fût-ce une ombre, du traité de Zurich, et
rendre hommage à l'ancien droit public, tout en le laissant violer. Les
propositions anglaises avaient paru adoptées, au moins d'une façon générale[68], et c'est même sous
l'impression de ces nouvelles favorables qu'Arèse avait quitté Turin ; puis on
était revenu à un semblant de résistance, mais si molle, si peu sûre
d'elle-même, qu'elle méritait à peine ce nom. Ce qui
était effarement chez les diplomates était chez l'Empereur impatience,
lassitude, découragement surtout. Son programme, autant qu'on peut le
pénétrer, se réduisait, à cette heure, à trois points : se dégager à Vienne,
et sans péril pour sa loyauté, des stipulations de Villafranca ; trouver un
biais qui permît de dire aux Sardes qu'on leur abandonnait les Romagnes, et
aux catholiques qu'on n'en dépouillait pas tout à fait le Pape ; enfin
sauver, au moins pour un temps et sans beaucoup d'illusions sur l'avenir,
l'indépendance de la Toscane. Pour un victorieux, l'ambition était modeste,
et néanmoins elle se trouvait chimérique. — Vis-à-vis de l'Autriche, toutes
les dépêches de notre chancellerie invoquaient la force irrésistible des
événements, le vœu unanime du peuple italien, l'aveuglement des princes
dépossédés. La France avait fait son possible, témoin la note du 9 septembre,
les missions Reiset et Poniatowski en Toscane, les conseils donnés au
Piémont. M. Thouvenel ajoutait : « Nous n'avons promis que notre concours
moral, concours dont il nous faut bien, après six mois d'efforts, proclamer
l'impuissance. » De Vienne, toutes les réponses se ressemblaient, modérées de
ton, dépouillées de toute aigreur, mais avec une nuance hautaine. Un traité
avait été signé ; nul droit n'existait, hormis celui que ce traité avait
consacré. Que si la France se croyait contrainte à considérer comme caduques
les conventions récentes, l'Autriche ne pouvait partager ce jugement. Du
reste, elle n'interviendrait pas, mais se bornerait à ne pas reconnaître ce
que le dol ou la violence avait fondé[69]. Ainsi parlait M. de Rechberg,
et, quoique fort correct, ce langage était étrange. Six mois après Solférino,
le vaincu donnait des leçons au vainqueur, et le vainqueur s'embarrassait en
des explications qui tournaient fort à l'excuse. — Vis-à-vis du Pape, la
difficulté était grande de lui enlever les Romagnes et de lui persuader qu'on
les lui conservait. Napoléon imagina ou plutôt rajeunit (car l'idée était
fort vieille) une combinaison qui prétendait concilier les deux
souverainetés. Les Romagnes seraient gouvernées par Victor-Emmanuel :
seulement le Roi n'aurait, en ces provinces, que le titre de vicaire et
payerait tribut au Souverain Pontife. Des deux côtés, la proposition était
irréalisable : du côté de Victor-Emmanuel, qui n'accepterait l'expédient
qu'avec la pensée de tout absorber bientôt ; du côté du Pontife, qui se
déshonorerait en recevant le subside de celui qui, à ses yeux, n'était qu'un
spoliateur. De Rome, les dépêches de notre ambassadeur, M. de Gramont, ne
laissaient aucun doute sur l'échec du projet[70]. En ce temps-là même, un homme
d'esprit disait à l'Empereur : « Sire, vous savez quelle est parfois la
difficulté d'accorder dans nos campagnes un curé et son vicaire : combien de
temps pensez-vous que le Pape puisse vivre avec le vicaire que Votre Majesté
veut lui donner[71] ? » — Restait le sort de
la Toscane. C'est pour en défendre l'autonomie que l'Empereur semblait
disposé à dépenser ce qu'il avait encore d'énergie. Au milieu de toutes les
petites principautés italiennes, Florence tenait une place à part. Puis les
stipulations de Plombières n'avaient point prévu cet agrandissement
extraordinaire. Enfin, selon une opinion très répandue en Europe même parmi
les amis de l'Italie, le vote de la Toscane avait été œuvre de surprise ou de
fraude, et non le fruit d'une adhésion réfléchie. Cet
ensemble d'arrière-pensées et de regrets laissait deviner des objections,
mais presque suppliantes et qui ne s'attendaient plus à persuader. Peu après
son arrivée, le comte Arèse fut reçu par le ministre des affaires étrangères.
Il fut court, en homme qui, demandant tout en bloc, n'a pas une longue
requête à faire. M. Thouvenel formula alors, non les volontés, mais les vœux,
les désirs, les conseils du gouvernement français. Il concédait au Piémont la
souveraineté des duchés. Il cédait également pour les Romagnes, sous la seule
réserve d'un tribut payé au Saint-Siège : c'était la combinaison du vicariat,
peu inquiétante pour Cavour et qui, sans doute, échouerait par le refus du
Saint-Père. Quant à la Toscane, nul ne songeait plus, comme naguère, à la
restituer à ses archiducs ou à en faire l'apanage du jeune duc de Parme.
Toutefois elle ne devrait pas être annexée à la Sardaigne, mais former un
royaume séparé sous un prince de la maison de Savoie. Que si le roi
Victor-Emmanuel acceptait ce plan, il pourrait compter sur l'appui le plus
chaleureux de l'Empereur. Que s'il le déclinait et persistait à réunir sous
son sceptre les provinces toscanes, l'alliance ne serait point brisée, mais
la Sardaigne devrait agir à ses risques et périls, et sans aucune garantie de
la France. A tout prendre, ce langage était singulièrement débonnaire : il
s'agissait d'un simple avis, et que l'on pourrait même enfreindre sans que
l'ancienne amitié fût altérée. Pourtant Arèse espérait mieux encore : car il
était arrivé sous une impression alors dominante à Turin, celle que la France
s'appropriait sans réserve les propositions anglaises. En toute hâte, il
annonça à Cavour le dernier effort en faveur de l'autonomie toscane. Puis,
avec plus d'ironie que d'appréhension, il ajouta : « Dans trois ou quatre
jours, Thouvenel vous enverra sur tout cela une sorte d'ultimatum à l'eau
de rose[72]. » Cavour
était à Milan quand il reçut le message du comte Arèse. A ce point de sa
fortune, il ne pouvait ni ne voulait reculer. A Ricasoli, il télégraphia :
« Comptez sur mon dévouement et au besoin sur mon audace[73]. » Puis il manda au marquis
Emmanuel d'1-lzeglio : « Plutôt que d'abandonner la Toscane, plutôt que
d'accepter une nouvelle conférence sur les affaires d'Italie, nous demandons
à être laissés seuls nous débattre avec l'Autriche[74]. » En même temps, dans une
longue lettre à Arèse, il l'exhorta à se prévaloir de tous les privilèges de
l'amitié pour que l'Empereur levât cette espèce de veto in extremis, opposé
aux ambitions sardes. Il fit valoir les vœux du peuple toscan ; il représenta
l'état avancé des choses, et qui ne permettait plus qu'on s'arrêtât. Au
lendemain de la guerre, une demi-solution eût été accueillie avec bonheur ;
elle serait désormais inacceptable. Enfin, avec une chaleur d'expression qui
ne lui était pas habituelle, Cavour vanta la reconnaissance italienne : «
Quelle force, dit-il, l'Empereur ne puisera-t-il pas dans l'appui
enthousiaste d'un peuple qui, uni au peuple français, formera une masse
compacte de cinquante millions d'hommes[75] ? Quelle
eût été dans l'avenir la « reconnaissance de l'Italie » ? Il serait
oiseux de le rechercher. Le 20 février, Arèse eut deux entretiens avec
l'Empereur et avec M. Thouvenel. La réponse fut la même. Le gouvernement
français cédait sur tous les points, hormis pour la Toscane. Même pour
Florence, ses vœux étaient modestes. Ils consistaient à substituer à la
domination directe du roi de Sardaigne celle d'un prince de la maison de
Savoie : encore laissa-t-on entendre qu'il y aurait réversibilité ; de la
sorte, l'idée de l'annexion se trouvait reculée plutôt qu'écartée pour
jamais. Le désir était humble et, de plus, ne dépassait pas la portée d'un
simple conseil : la seule sanction, ce serait que la France n'entreprendrait
pas une seconde guerre pour des ambitions que désormais elle jugeait
excessives[76]. Quatre jours plus tard, une
dépêche de M. Thouvenel à M. de Talleyrand, notre représentant à Turin,
résuma en style officiel les résistances, les dernières et faibles
résistances de la cour des Tuileries. C'était l'ultimatum à l'eau de rose
qu'avait annoncé le comte Arèse. Cavour
avait bravé de bien autres ultimatums. Cette petite agitation autour de la
Toscane n'était plus, à ses yeux, que le dernier remous de la tempête dont il
avait maîtrisé les flots. Sa réponse, formulée le 1er mars, fut un refus de
limiter les agrandissements de la Sardaigne. Il transmettrait, disait-il, les
vœux de la France à M. Farini qui gouvernait l'Émilie, au baron Ricasoli qui
gouvernait la Toscane. Ceux-ci provoqueraient sans doute dans l'Italie
centrale un second vote national, ainsi que le voulaient les propositions
anglaises dont Cavour s'armait habilement contre nous. Que si ce vote était
favorable, le Roi ne se croirait plus en droit de surseoir à l'annexion pure
et simple, soit pour les duchés, soit pour les Légations et pour Florence.
Tel fut le langage du premier ministre sarde[77]. Le jour même où cette dépêche
parvenait à Paris, le duc de Gramont, à Rome, dans un long entretien avec le
cardinal Antonelli, s'efforçait vainement de faire accepter par le
Saint-Siège l'idée du vicariat[78]. Ainsi notre politique se
heurtait tout ensemble à un double refus : celui du fort qui, confiant
désormais dans sa force, échappait à la main qui l'avait soutenu ; celui du
faible qui préférait sa faiblesse à la ressource précaire d'une transaction. Le 1er
mars, comme l'Empereur ouvrait la session législative, il marqua, mais avec
une certaine désillusion mélancolique, les pensées qui avaient dirigé sa
conduite. Il fit l'aveu des inquiétudes suscitées par la paix même. « Les
difficultés, je l'espère, touchent à leur terme », ajouta-t-il avec plus
d'optimisme que de réelle confiance. Il s'attacha à dissiper les craintes des
catholiques, et s'éleva avec une certaine force contre leurs « alarmes
irréfléchies ». Puis, résumant les derniers pourparlers sur les affaires
italiennes : « J'ai conseillé au roi Victor-Emmanuel de répondre
favorablement aux vœux des provinces qui s'offraient à lui, mais de maintenir
l'autonomie de la Toscane et de respecter en principe les droits du Saint-Siège.
» Ce que l'Empereur ne disait pas, mais ce que le public pouvait deviner,
c'était l'insuccès de ces conseils. — Tandis que Napoléon parlait de la
sorte, tout se précipitait dans la Péninsule. Cavour avait vu Farini et
s'était concerté avec Ricasoli. Il faut, disait-il, que tout soit fini pour
le 15 mars. La réponse aux avis de la France, ce fut, dans les quatre États
de l'Italie centrale, la convocation des électeurs qui seraient appelés une
seconde fois à statuer sur leur sort. Comme la sincérité du premier scrutin
avait été contestée, il fut décidé que le mode de scrutin serait cette fois
le vote universel. A Florence, une protestation se fit encore entendre, celle
de notre chargé d'affaires, le baron de Mosbourg, qui, le 3 mars, à la
nouvelle de l'appel au peuple, se rendit au Palais-Vieux. L'accueil qu'il y
reçut lui montra que le protégé n'avait plus besoin du protecteur. Introduit
d'abord chez M. Ridolfi, il fut renvoyé au baron Ricasoli. Celui-ci objecta
l'urgence d'une solution définitive, rappela les dernières propositions
anglaises, fit valoir la déférence vis-à-vis de la cour des Tuileries qui
avait toujours patronné le suffrage universel. Comme le diplomate français
insistait, le chef du gouvernement florentin changea de ton : « Nous
n'aurions fait, dit-il, que changer d'oppresseurs, si au joug de l'Autriche
s'était substitué le joug de la France[79]. » Sur ces entrefaites, on
connut le discours de l'Empereur à l'ouverture des Chambres. « Je ne veux pas
le lire, dit Ricasoli, et je ne le lirai pas : quand on voyage sur une ligne
étroite comme le tranchant d'un couteau, il faut aller droit devant soi, sans
regarder à droite et à gauche et sans s'arrêter aux avis. » Dans
l'Émilie, le résultat du nouveau scrutin était trop prévu pour que la
curiosité fût grande. L'union avec la Sardaigne existait de fait, et tous les
décrets rendus depuis plusieurs mois n'avaient eu d'autre but que de
l'affermir. Le Piémont avait partout ses agents, en sorte que le vote serait
dirigé par ceux qui en devaient bénéficier. Qui d'ailleurs eût protesté ? Le
duc de Modène était impopulaire ; la duchesse de Parme, déjà oubliée ; les
Romagnols ne connaissaient le Pape que par les cardinaux qu'ils n'aimaient
point, et par les gouverneurs autrichiens qu'ils détestaient. Quand on
procéda au dépouillement des urnes, on n'en retira que 700 à 800 suffrages
hostiles : tout le reste fut pour la Sardaigne, et l'unanimité eût semblé
complète si un nombre assez considérable d'abstentions n'avait marqué des
répugnances que le temps seul effacerait. — Tout autre était en Toscane le
sentiment intime des âmes. Là régnaient, à travers le tumulte des
manifestations, le regret de la douce vie d'autrefois, et la vague
appréhension des lourds fardeaux inhérents aux grandes monarchies. A cela se
joignait le dédain pour les gens de Turin, si inférieurs aux Florentins pour
la culture intellectuelle et par la politesse des mœurs. Enfin la patrie des
Médicis ne renonçait pas sans peine à son individualité historique. Sûrement,
tout ce passé n'était que souvenirs, mais souvenirs si augustes qu'il y avait
grandeur rien qu'à en être les gardiens. Hâtons-nous de le dire, ces
impressions, contenues dans le secret du foyer, se résumaient en
quelques-unes de ces silencieuses répugnances que le scrutin traduit mal ou
ne traduit pas du tout. Une influence dominait toutes les autres, celle de
l'impérieux, de l'autoritaire Ricasoli. Le 2 mars, le comte Pasolini écrivait
de Florence à M. Minghetti : « Je ne doute pas du résultat du vote, parce que
j'ai confiance dans Ricasoli : sans cela, je crois que le Royaume séparé
l'emporterait de beaucoup[80]. » Ricasoli, en effet, tenait
le pays dans ses mains ; c'est lui qui, par sa fermeté aidée d'un peu de
violence, avait intimidé tous les partisans de l'autonomie ; c'est lui qui
avait brusqué le premier vote, lequel entraînerait implicitement le second.
Une grave considération retenait d'ailleurs les adversaires du Piémont : que
serait ce royaume séparé conseillé par la France ? La France donnait ce
conseil si timidement, qu'à le suivre on courait le risque de se trouver
abandonné même par elle. Une croyance très répandue, c'était que l'Empereur
ne se rangeait à cet avis que par condescendance pour l'Europe et pour
l'opinion conservatrice de son propre pays, mais ne tenait que médiocrement à
être écouté. Les agents italiens fixés à Paris accréditaient cette pensée : «
L'Empereur, écrivait le 2 mars M. Fabrizi, est obligé de compter avec le
sentiment public ; il nous veut du bien, mais ce bien, il est obligé de nous
le faire un peu de biais[81]. » Une telle crainte
dissolvait tous les éléments de résistance, et ralliait aux faits accomplis
ceux-là mêmes que ces faits froissaient le plus. Le 11 mars, le scrutin
s'ouvrit, et dans un appareil bruyant qui semblait comme une acclamation
anticipée. Dans les campagnes, le vote se fit souvent en troupe, ce qui était
une médiocre garantie de sincérité. Le dépouillement fut long, par
l'inexpérience de ceux qui étaient chargés de centraliser les procès-verbaux
venus de tous les points de la Toscane. Enfin, le 15, à une heure avancée, le
résultat fut connu : sur 386.445 votants, 366.571 s'étaient prononcés pour
l'union à la Sardaigne, 14.925 pour un royaume séparé ; à cela il fallait
ajouter 4.949 voix nulles. Ricasoli voulut que la proclamation du vote, se
fit dans un appareil bizarre, emprunté aux premiers temps de la République
florentine. Comme le recensement venait de s'achever, des hérauts en costume
du moyen âge, et montés sur des chars ornés à l'antique, sortirent du Palazzo-Vecchio
et se dispersèrent dans la cité. En face de Sainte-Marie Nouvelle,
devant l'église Santa Croce, sur la place de l'Indépendance,
ils firent halte et, à la lueur des torches, lurent au peuple assemblé les
chiffres du scrutin. Toute la nuit ils promenèrent leur cortège, tantôt à
travers les vieux palais, tantôt le long des rues les plus écartées,
répandant partout la même nouvelle, étonnante, inouïe, celle que Florence
n'était plus Florence la souveraine, et de plus bénissait le sort qui la
plaçait au second rang. Les
jours suivants, Turin se para pour fêter les deux triomphateurs, Farini et
Ricasoli, les deux premiers après Cavour, et les véritables auteurs d'une
révolution qui, sans eux, se fût peut-être arrêtée en chemin. Le 18 mars,
Farini arriva, et, dans cette ville de Turin où il avait si longtemps vécu en
exilé, remit au Roi le procès-verbal du vote qui lui assurait la triple
domination sur Modène, sur Parme et sur Bologne. Le Roi accepta avec effusion
ce magnifique hommage : « Désormais, dit-il, j'appellerai ces peuples mes
peuples. » Puis, faisant allusion aux Romagnes, il ajouta avec beaucoup
d'assurance qu'il était disposé à reconnaître la haute souveraineté du
Saint-Père, à défendre son indépendance, à contribuer à l'éclat de sa cour.
Quatre jours plus tard, le même cortège qui avait conduit au palais royal M.
Farini y amena le baron Ricasoli. Victor-Emmanuel reçut les suffrages de la
Toscane comme il avait reçu ceux de l'Émilie. Ce furent les mêmes pompes
militaires et civiles, les mêmes congratulations, les mêmes joies. Seulement,
pour ménager la transition, le Roi promit de sauvegarder l'autonomie toscane.
On ne pouvait se figurer à Turin que Florence abdiquât sans regret ; c'est
pourquoi il paraissait politique de laisser subsister quelques images d'indépendance
qu'on ne retirerait que peu à peu. Le lendemain parurent les décrets royaux
qui proclamaient la réunion. Puis, du pied des Alpes au rivage de
l'Adriatique, les élections législatives s'accomplirent, et le 2 avril se
rassembla à Turin le premier Parlement du Piémont agrandi. Victorieux
sur le champ de bataille, Napoléon avait vu ses protégés lui échapper. On ne
pouvait dire qu'il eût échoué ; mais il avait trop bien réussi, ce qui est
parfois pire que d'échouer. Au lieu de diriger le mouvement, il le suivait.
Il le suivait d'ailleurs en résistant, ce qui était la plus mauvaise manière
; car il indisposait ceux qu'il servait, ne ramenait point ceux qu'il avait
combattus et, des deux côtés contraires, encourait le reproche de duplicité.
Au milieu de toutes ces négociations et de toutes ces intrigues, l'Empereur
avait du moins songé à la France et, par un souci prévoyant, quoiqu’un peu
tardif, avait résolu de reculer jusqu'aux cimes des montagnes les frontières
de son pays. L'histoire des annexions dans l'Italie centrale a son épilogue,
c'est celle de l'annexion française à Nice et en Savoie. IX Le
projet n'était point nouveau. Dans les entretiens de Plombières, il avait été
stipulé que, si un grand royaume se fondait dans la haute Italie, la France
pourrait revendiquer ces territoires à titre de compensation et surtout pour
sa sécurité. Plus tard, la paix n'ayant satisfait qu'à demi les ambitions
italiennes, l'Empereur n'avait pas jugé séant de réclamer le prix d'un
service demeuré incomplet. M. Walewski avait même, au mois de juillet,
désavoué en termes très clairs toute vue d'agrandissement : cette idée,
disait-il, était abandonnée[82]. Ce ne fut que deux mois après,
vers le mois de septembre, que notre ministre des affaires étrangères
commença à changer de langage, laissant entendre, mais confidentiellement,
que les entreprises du Piémont dans les duchés nous obligeraient peut-être à
rappeler ce que volontiers nous eussions oublié[83]. A Turin, le souvenir de
l'engagement contracté envers la France était très net. Mais le meilleur
moyen d'échapper au payement d'une dette est de n'en point parler, d'éviter
qu'on en parle et de porter ailleurs l'entretien toutes les fois qu'il
effleure le sujet malencontreux. Tout l'effort des ministres sardes fut de
pratiquer cette conduite et de ne rien dire, de ne rien faire qui pût
réveiller ou rafraîchir la mémoire de l'Empereur. A la fin de juillet, une
certaine agitation séparatiste s'étant produite à Annecy et à Chambéry, la
sollicitude avait été extrême à étouffer les démonstrations, à éviter surtout
que le bruit ne s'en répandit. A tout prix, il fallait gagner du temps,
éluder toute réclamation : de la sorte la promesse vieillirait, elle
vieillirait si bien que le créancier serait embarrassé à la rappeler et que
le débiteur lui-même serait excusable de ne plus s'en souvenir. On
atteignit ainsi les premiers jours de 1860. A cette époque, la Sardaigne ne
dissimulant plus ses convoitises, l'Empereur jugea qu'il y aurait duperie à
différer davantage ses revendications. Comme l'Angleterre, plus que jamais
secourable, venait de formuler les fameuses propositions qui mettaient aux
mains du Piémont toute l'Italie centrale, Napoléon confia à lord Cowley son
projet d'assurer à la France quelques agrandissements qui seraient, disait-il,
la faible compensation de ses sacrifices : par là il ramènerait à lui
l'opinion publique, peu satisfaite de ses complaisances envers les Italiens,
et imposerait silence au clergé alors fort irrité[84]. Les jours suivants, ces vues,
jusque-là confuses, s'éclairèrent au point de ne plus laisser aucun doute. Le
25 et le 27 janvier, la Patrie publia deux articles à sensation sur
« les vœux de la Savoie et du comté de Nice ». Au dire du journal officieux,
ces provinces n'aspiraient qu'à devenir françaises. Elles n'étaient que
« des fragments détachés de notre territoire ». Tant que le Piémont
était demeuré une puissance de troisième ordre, on avait pu comprendre que sa
sollicitude se portât également de l'un et de l'autre côté des Alpes :
désormais l'équilibre se trouvant rompu, tous ses intérêts, prodigieusement
agrandis, l'entraînaient vers l'Italie. Dans ces conditions toutes nouvelles,
la Savoie et Nice elle-même échappaient par la force des choses à leurs
anciens souverains : au contraire, leur langue, leurs mœurs, leur situation
géographique, tout les attirait dans l'orbite de la France. Les
Sardes n'admettaient aucune analogie entre les vœux des provinces qu'ils
voulaient garder et ceux des contrées qu'ils consentaient à prendre. Trop
engagés pour protester ouvertement, ils s'efforcèrent du moins de contester
cette unanimité prétendue qui portait les Savoisiens et les Niçois vers la
France. Le 29 janvier, une manifestation, évidemment préparée, se produisit à
Chambéry : les habitants se réunirent en grand nombre sur le Champ de Mars, y
signèrent une adresse de fidélité au Roi ; puis, se portant en masse au
château, ils la remirent entre les mains du gouverneur. A Nice, des
démonstrations antiséparatistes furent organisées au théâtre et ailleurs. De
Londres arrivaient des conseils de résistance. Le 31 janvier, Russell
écrivait à sir James Hudson : « J'espère que M. de Cavour est sans
engagement. Si le Roi cédait son héritage de Savoie pour obtenir la Toscane,
il se discréditerait aux yeux de l'Europe, et sa conduite mériterait le plus
sévère jugement. » On devine l'embarras de Cavour, qui ne pouvait
raisonnablement résister à la France, et qui avait un si grand intérêt à
ménager le patronage de l'Angleterre. Aux questions de sir James Hudson, il
répondit en se dérobant : il n'avait point d'engagement, il n'en avait pas, au
moins pour le moment. « Mon maître, ajoutait-il, se déshonorerait, s'il
vendait ou troquait une seule de ses provinces. Si des pétitions se
produisaient en faveur de la séparation, nous aurions à aviser[85]. » Ce que Cavour se
gardait bien de dire, mais ce que le chargé d'affaires britannique savait
déjà, c'était que le nouveau ministre de France en Sardaigne, M. de
Talleyrand, venait d'apporter au Roi une lettre autographe de l'Empereur.
Dans cette lettre, Napoléon ne se bornait plus à formuler des désirs plus ou
moins vagues, mais marquait nettement sa volonté. Si le Piémont consentait à
renoncer à la Toscane et à favoriser l'établissement d'un royaume séparé, la
cour des Tuileries s'abstiendrait de toute réclamation territoriale ; que si,
au contraire, la Sardaigne absorbait l'Italie centrale tout entière,
l'agrandissement serait trop considérable pour que la France ne stipulât pas
à son tour pour elle-même : en ce cas, faisant revivre les anciens
engagements, elle revendiquerait Nice et la Savoie[86]. On sait
les pourparlers pour la création d'un royaume dans l'Italie centrale, et
comment ils échouèrent. Dès que l'échec parut certain, l'Empereur ne perdit
pas un instant. Du ministère des affaires étrangères, une dépêche fut envoyée
à M. de Talleyrand, alors à Milan, pour qu'il reprît immédiatement les
négociations sur la Savoie et sur Nice. La dépêche arriva la nuit, à l'issue
d'une fête que les notables milanais offraient au Roi. Aussitôt elle fut communiquée
à Cavour. Celui-ci était trop avisé pour formuler des objections irritées.
Lui-même avait adhéré aux stipulations de Plombières ; puis, au milieu de
tant de prospérités, pouvait-il se plaindre de l'humble dédommagement que
réclamait la France ? Il se contenta de répliquer avec quelque dépit :
« L'Empereur tient donc bien à la Savoie et à cette malheureuse ville de
Nice[87] ! » Tout ce
que le Piémont ne pouvait ou n'osait dire, l'Angleterre, dégagée de tout
ménagement, le proclama avec éclat. Jusque-là, les affaires italiennes
s'étaient développées à souhait ; ne s'agissait-il pas, suivant l'expression
de lord Palmerston, d'attacher à nos flancs une seconde Prusse ? Quand on
apprit que la France songeait à s'étendre jusqu'aux Alpes, on s'indigna de ce
tardif réveil de prudence. « Nous avons été complètement dupés »,
écrivait la reine Victoria à lord John Russell dès le 5 février et avant même
qu'on connût officiellement le projet français[88]. Dans la presse ministérielle,
le mot d'ordre fut de signaler, comme un réveil de l'esprit de conquête, ce
qui n'était que la prétention modeste du plus désintéressé, du moins avide
des souverains. « Le projet de l'annexion de la Savoie fut pour lord Russell,
ainsi que l'écrivit plus tard son biographe, le décompte de tous ses
succès[89]. » Ce qui accroissait la
confusion des ministres, c'était la joyeuse ironie de leurs adversaires :
« Quoi ! disaient-ils familièrement, tout cela arrive, Palmerston
regnante[90] ! » Lord Palmerston, lord
Russell, interrogèrent avec quelque irritation l'ambassadeur de France, M. de
Persigny. Celui-ci, quoiqu’assez favorable jusque-là à la politique de
Cavour, déclara très nettement que l'Empereur son maître, en reculant sa
frontière jusqu'aux Alpes, voulait mettre la barrière des montagnes entre la
France et sa protégée, devenue tout à coup si puissante. « Si le tunnel
sous-marin était fait, poursuivit-il, et si l'un des deux États possédait à
la fois Douvres et Calais, quelle ne serait pas l'infériorité de l'autre !
C'est contre un danger pareil que nous voulons nous prémunir. Quand le tunnel
sous-alpin sera construit, nous ne voulons pas qu'un État important soit
maître des deux versants des montagnes et, par suite, des deux bouches du
tunnel. » Si nous en croyons M. de Persigny, les ministres britanniques
ne trouvèrent rien à répondre. L'ambassadeur français ajouta, et cette fois
avec une justesse qui ne permettait aucune réplique : « Si nous voulons
la Savoie, c'est que l'Italie, au lieu de se contenter d'une organisation
fédérative, a voulu se concentrer en un État puissant. Or, qui a le plus
encouragé les progrès de cet État ? C'est l'Angleterre[91]. » Rebutés
du côté de la France, les Anglais essayèrent d'associer à leurs doléances les
trois cours du Nord. De Berlin partirent quelques protestations vertueuses
contre les prétendues convoitises de la France, et il ne manqua pas de voix
pour répéter qu'après avoir revendiqué le versant septentrional des Alpes,
l'Empereur revendiquerait quelque jour la rive gauche du Rhin[92]. En revanche, la Russie demeura
indifférente. Quant à l'Autriche, toute annexion lui déplaisait, mais pas
plus celle-là qu'une autre ; et au fond, le courroux de l'Angleterre ne
pouvait que la divertir. « De quel œil verrez-vous les annexions françaises
en Savoie et à Nice ? demanda l'ambassadeur anglais, lord Loftus, à M. de
Rechberg. — Du même œil que les annexions dans l'Italie centrale »,
répliqua froidement le chef du cabinet de Vienne. — En cette déconvenue,
l'Angleterre ne trouva de consolation qu'en un petit État qui se croyait
lésé, menacé même, et dont elle s'appliqua à entretenir les appréhensions. Ce
petit État était la Confédération helvétique. Les traités de 1815, se
référant à des actes fort anciens, avaient établi la neutralité des deux
arrondissements savoisiens contigus à la Suisse, le Chablais et le Faucigny :
de là pour ces deux arrondissements, soumis d'ailleurs, comme le reste du
pays, au gouvernement de Turin, une situation internationale spéciale et
assez délicate à régler dans l'hypothèse d'un changement de maître. La Suisse
s'était flattée qu'en cas d'annexion à la France, ces deux districts,
neutralisés comme elle l'était elle-même, lui reviendraient, soit en tout,
soit au moins en partie. Comme cet espoir paraissait s'évanouir, elle éprouva
ou affecta d'éprouver une grande terreur de ce qu'elle aurait, aux bords du
lac Léman et sur sa frontière tout ouverte, une voisine telle que la France.
Faute de mieux, lord Russell ne manqua pas de prendre en main cette petite
querelle, avec l'espoir de la grossir, de l'envenimer, de la débattre en
juriste ou en casuiste autant qu'en diplomate, en un mot, d'en prolonger le
bruit, même lorsque la question principale, celle des annexions, serait
depuis longtemps réglée. Malgré
son habituelle déférence pour l'Angleterre, l'Empereur ne pouvait s'arrêter.
Il comptait que cet accroissement de territoire fortifierait sa popularité et
serait, même aux yeux de ses adversaires, la justification de sa conduite. Il
avait à cœur d'assurer sa frontière. Très impressionné par toutes les affinités
naturelles, il jugeait que le nouveau royaume italien ne pouvait commencer
qu'aux Alpes. Le 1er mars, en ouvrant les Chambres législatives, il publia
son dessein. Puis le 13 mars, en une dépêche circulaire, M. Thouvenel le
notifia officiellement aux puissances. Le soin était extrême pour éviter tout
froissement. L'extraordinaire extension de la Sardaigne avait obligé la
France à réclamer cette compensation. Il s'agissait, non de conquête, mais de
cession libre, et les populations savoisiennes ou niçoises seraient appelées
à se prononcer sur leur sort. Enfin, le ministre des affaires étrangères
promettait de ne léser aucun droit acquis dans les territoires savoisiens
soumis à la neutralisation éventuelle ; quant à ces districts, le Roi « ne
transmettrait à l'Empereur d'autres droits que ceux qu'il avait
lui-même », et toute garantie serait assurée à la Confédération
helvétique[93]. Persuadé
que la sagesse était de se soumettre, Cavour avait laissé à l'Angleterre les
protestations bruyantes. Au dernier moment, le regret le saisit, et il
chercha à retenir quelque parcelle des territoires réclamés. Assez résigné à
l'abandon de la Savoie, il gardait pour Nice un reste d'espoir. « Si
nous pouvions sauver Nice », répétait-il souvent[94]. Il tenta de l'excepter de la
cession ; puis il imagina une combinaison qui neutraliserait cette ville
ainsi que les alentours. Cependant, toutes les lettres de France, même celles
des meilleurs amis de l'Italie, lui signalaient le danger de la résistance.
De Paris, l'un des familiers du prince Napoléon, M. Alexandre Bixio, lui
écrivait : Mon cher ami, pour l'amour de Dieu, pour l'amour de l'Italie,
signez le traité ; signez-le si vous voulez l'alliance française : si vous
hésitez, si vous refusez, votre patrie, à tort ou à raison, perdra toutes les
sympathies de la France[95]. Napoléon,
en effet, se montrait, contre sa coutume, impatient, et au point de brusquer
les choses. Espérant qu'un ami de l'Italie réussirait mieux que tout autre
diplomate à vaincre les résistances, il manda, le 20 mars, aux Tuileries, M.
Benedetti, directeur des affaires politiques, et lui prescrivit de partir le
soir même pour Turin. Ses instructions étaient de ne se prêter à aucune
discussion, d'écarter tout ajournement et de ne revenir à Paris qu'après
avoir signé le traité. Vis-à-vis du nouveau négociateur, Cavour mit en œuvre
toutes ses ressources. Avec une extrême abondance de raisons, il plaida la
cause de Nice et aussi celle du Chablais et du Faucigny qui pourraient être
rattachés à la Suisse. Comme ses arguments se heurtaient à une opposition
silencieuse, le chef du cabinet sarde essaya du moins de débattre la
délimitation des frontières et demanda que le tracé, au lieu d'être confié à
une commission mixte, fût déterminé par l'acte même de cession : il craignait,
disait-il, que, sans cette clause, le Parlement refusât la ratification.
Repoussé de nouveau, Cavour s'efforça d'obtenir que l'envoyé français
sollicitât des instructions supplémentaires ; ce serait un délai, et qui
permettrait peut-être de sauver quelque chose de ce qu'on n'abandonnait
qu'avec un cruel regret. L'entretien se prolongea durant deux conférences,
mais toujours sur un ton courtois et sans aucune des vivacités de langage que
certaines publications étrangères ont rapportées. Ainsi que le voulait
l'Empereur, M. Benedetti fut inflexible. Alors seulement le grand lutteur
céda. Le 24, le traité fut signé. Cavour signa le premier, d'une main à peine
assurée et avec une émotion qu'il ne parvenait pas à dominer. Mais presque
aussitôt il recouvra toute sa sérénité. Cette cession était au fond comme une
sorte de payement qui dispensait de la gratitude et, autoriserait peut-être
de nouvelles entreprises. En se retirant, le ministre sarde s'approcha du
chargé d'affaires de France, M. de Talleyrand, et, à demi-voix, lui glissa
ces mots : « Eh bien, monsieur le baron, lui dit-il, désormais nous sommes
complices. » Le
scrutin qui ratifierait le changement de maître s'ouvrit le 15 avril à Nice,
le 22 en Savoie. Le comté de Nice donna les résultats suivants : 25.000
suffrages affirmatifs, 160 suffrages négatifs, 5.000 abstentions. La Savoie
sanctionna pareillement l'acte de cession. La consécration populaire y fut
même plus complète qu'à Nice, car, sur 130.000 votants, on ne compta que 235
suffrages négatifs, et les abstentions furent fort peu nombreuses. En cette
vieille province, antique berceau de la maison royale, cet accord unanime eût
semblé révéler, soit une rare et surprenante indifférence, soit des liens
dynastiques déjà fort relâchés. Il n'en était rien. Ce n'était pas sans
regret que la Savoie s'éloignait de ses princes. Le Roi y était populaire,
non le Roi constitutionnel et novateur qu'on ne connaissait point, non le Roi
en démêlés avec Rome, lequel était, disait-on, égaré par Cavour, non le Roi
italien et ambitieux qui paraissait détourné de son chemin, mais le Roi tout
court, le Roi fait à la ressemblance de son peuple, le Roi chevaleresque et
militaire, pauvre, rude et robuste, dévot et un peu pillard, celui, en un
mot, qui, depuis Humbert aux Blanches mains, portait hardiment, à travers
monts et vallées, l'écu à la croix blanche. Nulle part, ce noble sentiment du
loyalisme n'avait poussé de plus solides racines qu'en cette terre fidèle. La
séparation fut œuvre de raison, et les raisons elles-mêmes étaient assez
fortes pour vaincre toutes les dissidences. D'abord le Roi, par le traité,
avait accompli virtuellement le sacrifice, et il eût été lui-même fort
embarrassé de reprendre ceux qui, déjà, n'étaient plus ses sujets. Puis le
clergé, très puissant dans ces régions et irrité contre la politique de
Cavour, inclinait vers la France. La France, après tout, était une bien belle
patrie et qui, à la manière des régimes nouveaux, promettait alors toutes
sortes de choses. Une considération primait toutes les autres. Pendant des
siècles, les rois sardes avaient été comme à cheval sur les deux versants des
Alpes. Désormais ils se trouvaient détournés de leur pays d'origine par les
soucis dominants de leur grand royaume italien. Dans le Parlement, dans les conseils
du Roi, les Savoisiens ne pourraient plus parler leur langue, se sentiraient
perdus, absorbés et comme conquis : toutes choses étant renversées, ce qui
avait été le berceau de la monarchie n'en semblerait plus qu'une extension
lointaine et un peu oubliée. Dans cette nécessité d'un changement, les
Savoisiens du Nord, riverains du lac Léman, se seraient assez volontiers
donnés à la Suisse, espérant sous ce régime des impôts moins pesants, une
liberté plus large, de moins lourdes charges militaires, se sentant
d'ailleurs attirés dans l'orbite de Genève, vrai centre commercial de ces
contrées. Cette combinaison étant impossible, le vœu général des populations
s'était porté vers la France, non avec un extrême enthousiasme, mais avec une
sincérité parfaite. C'est ce vœu qui venait de se traduire dans le scrutin du
22 avril. Seules, quelques familles d'antique origine suivirent, au-delà des
monts, la fortune de leurs anciens maîtres, non cependant sans regret et sans
que les splendeurs de Florence et plus tard de Rome pussent faire oublier les
montagnes où les ancêtres avaient vécu. Ainsi s'accomplit l'annexion. Il ne
restait plus qu'à soumettre au Parlement sarde l'acte de cession. Le traité
fut ratifié le 29 mai par la Chambre des députés et le 10 juin par le Sénat. Le double vote, qui avait réuni au Piémont l'Émilie et la Toscane et à la France la Savoie et Nice, marquerait-il la fin des complications ? Cet espoir fut bientôt trompé. On s'entretenait encore des annexions, et déjà Garibaldi partait pour la Sicile. C'était le sort de Napoléon qu'ayant mis la main dans les affaires d'Italie, il ne pouvait plus l'en retirer et peu à peu s'y trouvait engagé tout entier. Histoire de France, histoire d'Italie, les deux histoires se confondent, et à tel point qu'on ne peut plus les séparer. Pourtant cette mémorable année 1860 ne fut pas seulement celle où se compléta l'œuvre de Cavour. A ne considérer que la France, elle fut marquée, à l'intérieur, par une grande révolution économique : elle fut signalée, à l'extérieur, par deux expéditions lointaines. Traité de commerce avec l'Angleterre, — expédition de Chine, — expédition de Syrie, tels sont les objets divers entre lesquels se partagea l'activité de l'Empereur. Il faut exposer cette transformation industrielle. Il faut dire ces entreprises accomplies au-delà des mers. Nous raconterons ensuite l'extraordinaire aventure qui mit aux mains de Victor-Emmanuel toute l'Italie du Sud : nous nous attacherons surtout à préciser quel fut, en ces conjonctures de plus en plus graves, le rôle du gouvernement français. |
[1]
Voir Lettres de Lambruschini à Ricasoli. (Lettere e documenti del barone
Ricasoli, t. III, p. 59, 107, 115, 117.) — Voir aussi POGGI, Memorie
storiche del governo della Toscana, t. Ier, passim. — Aurelio GOTTI, Vita del
barone Ricasoli, p. 207.
[2]
Instructions de M. Buoncompagni, commissaire du Roi. (Lettere e documenti
del barone Ricasoli, t. III, p. 151.)
[3]
Instructions à M. Célestin Bianchi, 14 juillet. (BIANCHI, Storia documentata, t. VIII,
p. 537-538.)
[4]
BIANCHI, Storia
documentata, t. VIII, p. 165.
[5]
Voir Lettere del barone Ricasoli, t. III, p. 160.
[6]
Voir Lettere e documenti del barone Ricasoli, t. III, p. 151.
[7]
Lettere, t. II, p. 323.
[8]
Lettere, t. II, p. 326.
[9]
Lettere, t. II, p. 377.
[10]
Lettere, t. II, p. 378.
[11]
Lettere, t. III, p. 97.
[12]
Lettere, t. III, p. 181.
[13]
Michel-Angelo CASTELLI,
Ricordi, p. 228.
[14]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 109, 112.
[15]
FRAPOLLI, Luigi-Carlo
Farini, p. 29.
[16]
BIANCHI, Storia
documentata, t. VIII, p. 161.
[17]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 108.
[18]
Lettre de M. d'Azeglio à M. Rendu, 21. juillet 1859. (Correspondance
politique de d'Azeglio, p. 109.) — Voir aussi BIANCHI, Storia documentata, t. VIII,
p. 162.
[19]
Voir Discours de M. Pepoli au Parlement italien, 23 novembre 1862. (Atti del
Parlamento italiano, p. 3523.)
[20]
Rapports de M. Peruzzi à M. Ridolfi, 2 et 6 août 1859. (POGGI, Memorie
storiche, t. Ier, p. 182-183, 186-187 ; t. III, p. 90-91, 96-97.)
[21]
Voir BONFADINI, Vita
di Francesco Arèse, p. 48.
[22]
Lettre de M. Matteucci à M. Ridolfi, 17 août. (POGGI, Memorie storiche, t III, p.
118.)
[23]
Voir POGGI, Memorie
storiche, t. Ier, p. 196-199, 228-231 ; t. III, p. 128-132.
[24]
BONFADINI, Vita
di Francesco Arèse, p. 202.
[25]
Lettre de M. J.-B. Giorgini au baron Ricasoli, 3 septembre 1859. (Lettere e
documenti del barone Ricasoli, t. III, p. 269.)
[26]
LA FARINA, Epistolario,
t. II, p. 209.
[27]
Lettere e documenti del barone Ricasoli, t. IV, p. 162.
[28]
Lettere e documenti del barone Ricasoli, t. III, p. 301.
[29]
Michel-Angelo CASTELLI,
Carteggio politico, p. 213.
[30]
Voir Discours de M. Pepoli, 23 novembre 1862. (Atti del Parlemento italiano,
p. 3523.)
[31]
M. Colloredo fut remplacé plus tard par le comte Karolyi.
[32]
Rapports de M. Peruzzi à M. Ricasoli, 16 et 17 octobre 1859. (BIANCHI, Storia
documentata, t. VIII, p. 597-608.)
[33]
Voir le Constitutionnel, 31 octobre 1859.
[34]
Lettre de M. Battazzi, ministre de l'intérieur, au général Fanti, 23 août 1859
(BIANCHI, Storia
documentata, t. VIII, p. 578.)
[35]
Lettere e documenti del barone Ricasoli, t. III, p. 460.
[36]
Voir BIANCHI, Storia
documentata, t. VIII, p. 230.
[37]
CHIALA, Lettere
edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. CCLIV et p. 149.
[38]
Voir le Constitutionnel, 17 novembre 1859.
[39]
La Patrie, 22 novembre. — Voir le Constitutionnel, 21 novembre.
Voir aussi le Moniteur, 23 novembre.
[40]
Dépêche du 14 novembre à M. Minghetti. (Lettere e documenti del barone
Ricasoli, t. IV, p. 20.)
[41]
Dépêche de lord Loftus à lord Russell, 1er décembre 1859. (Correspondence
respecting the affairs of Italy, p. 228.)
[42]
Voir Spencer WALPOLE,
Life of lord John Russell, t. II, p. 278.
[43]
Le comte de Cavour, récits et souvenirs, par M. DE LA RIVE, p. 302.
[44]
Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 165
[45]
Voir Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 20-21.
[46]
Lettres du chevalier des Ambrois au général Dabormida, décembre 1859. (CHIALA, Lettere di
Camillo Cavour, t. III, p. CCXCVII, et notes.)
[47]
V. MASSARI, la
Vita ed il regno di Vittorio-Emmanuele II, t. II, p. 64.
[48]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 158.
[49]
Lettre du général Dabormida au chevalier des Ambrois, 22 décembre (CHIALA, Lettere di
Camillo Cavour, t. III, p. CCXCVIII.)
[50]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 164.
[51]
Lettre de lord Cowley à lord John Russell, 25 décembre 1859. (The life of
the Prince Consort, by Théodore MARTIN, t. V, p. 4.)
[52]
Moniteur, 28 décembre 1859.
[53]
Siècle, 24 décembre 1859.
[54]
Constitutionnel, 9 janvier 1860.
[55]
Lettre à un catholique sur la brochure « le Pape et le Congrès », p. 32.
[56]
Voir Journal des Débats, 21 janvier 1860.
[57]
Voir Vie de Mgr Dupanloup, par l'abbé LAGRANGE, t. II, p. 292.
[58]
Voir Vie du cardinal de Bonnechose, par Mgr BESSON, t. Ier, p. 389 et suiv.
[59]
Correspondance inédite de M. de Melun. — Voir M. DE FALLOUX, Mémoires, t. II, p. 314-316.
[60]
Voir Vie de Mgr Régnier, par M. l'abbé DESTOMBES, t. Ier, p. 432-434.
[61]
Moniteur, 1860, p. 125.
[62]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 191.
[63]
Voir dépêche de lord Russell à lord Cowley, 15 janvier 1860. (Further
correspondence relating to the affairs of Italy, p. 14.)
[64]
Lettre de lord John Russell à sir James Hudson. (The life of lord John
Russell, by Spencer WALPOLE,
t. II, p. 317.)
[65]
Lettre de M. Thouvenel au chevalier des Ambrois. (Lettere edite ed inedite
di Camillo Cavour, t. IV, p. VIII.) — Voir aussi t. III, p. 184.
[66]
Lettre au chevalier des Ambrois, 27 janvier 1860. (Lettere edite ed inedite
di Camillo Cavour, t. III, p. 190.)
[67]
Lettre au duc de Gramont, 16 janvier 1860. (Le Secret de l'Empereur, t.
Ier, p. 2.)
[68]
Voir dépêche de lord Cowley à lord Russell, 27 janvier (Further
Correspondence, p. 12), et dépêche de M. Thouvenel à M. de Persigny, 30
janvier. (Livre jaune, p. 3-6.)
[69]
Voir dépêche de M. Thouvenel à M. le marquis de Moustier, et de M. de Rechberg
à M. le prince de Metternich. (Livre jaune de 1860, p. 6 et suiv.)
[70]
Voir lettre particulière de M. le duc de Gramont à M. Thouvenel, 25 février
1860. (Le Secret de l'Empereur, t. Ier, p. 43.)
[71]
M. DE FALLOUX, Mémoires,
t. II, p, 308.
[72]
Lettre du comte Arèse à M. de Cavour, 15 février. (BONFADINI, Vita di Francesco Arèse,
p. 222.)
[73]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 215.
[74]
Lettere e documenti del barone Ricasoli, t. IV, p. 316.
[75]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 212.
[76]
Rapport du comte Arèse à M. de Cavour, 21 février 1860. (BONFADINI, Vita di
Francesco Arèse, p. 227 et suiv.)
[77]
Dépêche de M. de Cavour à M. Migra, 1er mars. (Livre jaune, 1860, p.
25.)
[78]
Dépêche de M. de Gramont à M. Thouvenel, 3 mars. (Livre jaune, 1860, p.
91.)
[79]
Voir Lettere e documenti del barone Ricasoli, t. IV, p. 391.
[80]
Giuseppe PASOLINI,
Memorie raccolte da suo figlio, p. 262.
[81]
Lettre de M. Fabrizi au baron Ricasoli. (Lettere e documenti del barone Ricasoli,
t. IV, p. 377.)
[82]
Discours de lord John Russell, 2 février 1860. (Parliamentary Debates, third
series, t. CLVI, p. 446.) — Discours de lord Cowley à la Chambre des lords,
23 avril 1860. (Parliamentary Debates, third series, t. CLVII, p. 2126.)
— Livre jaune, 1860, p. 36.
[83]
Discours de lord Cowley à la Chambre des lords, 23 avril 1860. (Parliamentary
Debates, third series, t. CLVII, p. 2127.)
[84]
Voir Life of the Prince Consort, by Théodore MARTIN, t. IV, p. 12. — Voir aussi CHIALA, Lettere
edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. CCCXXV.
[85]
Voir Spencer WALPOLE,
Life of lord John Russell, t. II, p. 319.
[86]
Voir CHIALA, Lettere
edite ed inedite di Camillo Cavour, t. IV, p. XXXI.
[87]
D'IDEVILLE, Journal
d'un diplomate en Italie, p. 81.
[88]
Voir Life of the Prince Consort, by Théodore MARTIN, t. V, p. 27.
[89]
Spencer WALPOLE,
Life of lord John Russell, t. II, p. 318.
[90]
The Greville Memoirs, t. VIII, p. 301.
[91]
Dépêche de M. de Persigny à M. Thouvenel, 16 février 1860. (Livre jaune,
1860, p. 37, 38.)
[92]
Voir, notamment, Lettre du prince régent de Prusse au prince Albert, 4 mars. (The
life of Peirce Consort, by Théodore MARTIN, t. V, p. 47.)
[93]
Dépêche circulaire de M. Thouvenel, 13 mars. (Livre jaune, 1860, p.
38-42.)
[94]
Voir Quaterly Review, juillet 1879, p. 134.
[95]
Discours de M. de Cavour à la Chambre des députés, 26 mai 1860. (Œuvre
parlementaire de M. de Cavour, p. 539.)