HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME DEUXIÈME

 

LIVRE XV — AVANT LA GUERRE.

 

 

SOMMAIRE I. — L'incident du Ier janvier : l'Empereur et M. de Hubner : cet incident a-t-il été prémédité ? — Vive impression publique : note du Moniteur (7 janvier) : comment s'éclairent les desseins de l'Empereur. — Discours de Victor-Emmanuel au Parlement sarde (10 janvier) : le Grido di dolore. — Annonce du mariage du prince Napoléon : incidents divers qui accroissent l'inquiétude. — La brochure : Napoléon III et l'Italie.
II. — La diplomatie : comment et pour quel motif l'Angleterre se trouve naturellement puissance médiatrice. — Ses efforts à Paris : lord Cowley, M. Walewski, l'Empereur. — Ses efforts à Turin et dispositions de Cavour. — Ses efforts à Vienne et sentiments de M. de Buol. — Comment l'Angleterre s'efforce d'associer à elle la Russie et la Prusse : de quelle façon elle échoue à Saint-Pétersbourg et réussit à Berlin. — Emotion en Allemagne.
III. — Ouverture du Corps législatif : sentiments des députés. — Discours de l'Empereur (7 janvier) : est-ce la paix ? est-ce la guerre ? Vif mouvement pacifique : souhaits pour une politique non italienne, mais française.
IV. — Nouveaux efforts de l'Angleterre : lord Cowley et M. Walewski. — La Mission Cowley à Vienne : de la difficulté particulière qui s'attache à cette mission. L'opinion publique et le gouvernement en Autriche. — Lord Cowley et M. de Buol. — De quelques symptômes de paix : note du Moniteur du 5 mars. — Retour de lord Cowley.
V. — Cavour et ses menées : mémorandum du mars : langage de la presse et de la diplomatie : préparatifs de guerre : union de tous les partis : concentration de troupes. — Recherche d'un prétexte de guerre. — Intrigues dans l'Italie centrale : redoublement d'activité dans la Société nationale : manifestations diverses. — Comment Cavour s'applique, par une mesure éclatante, à déjouer les efforts des partisans de la paix : appel des contingents sardes (8 mars 1859).
VI. — Politique de paix et politique de guerre : qui l'emportera ? — Lord Cowley à Paris : comment il y est accueilli : proposition de Congrès : véritable sens de cette proposition, et quelles semblent avoir été, à ce moment de la crise, les pensées de l'Empereur. — Adhésion de l'Angleterre ; de la Prusse : l'Autriche, ses sentiments et ses vues : comment le Moniteur annonce son acceptation.
VII. — Cavour : ses inquiétudes au sujet du Congrès. — Son voyage à Paris : intrigues et agissements divers : entrevues avec l'Empereur et M. Walewski : lettre à l'empereur Napoléon III : retour de M. de Cavour à Turin.
VIII. — Comment le voyage de M. de Cavour a fortifié le parti de la guerre : le désarmement de la Sardaigne : comment la France semble asservie au Piémont : langage de moins en moins écouté de la diplomatie anglaise à Paris et à Turin : comment, à Vienne même, le parti de la guerre gagne du terrain.
IX. — Idée d'un désarmement général : des diverses fluctuations de la politique française, et comment ces fluctuations déconcertent tous les calculs : suprême effort du parti de la paix : M. Walewski et l'ambassadeur sarde. — Com ment la cour des Tuileries se décide à inviter la Sardaigne à désarmer : colère et consternation de Cavour : comment il adhère au désarmement général.
X. — L'Autriche : comment le gouvernement autrichien assume la responsabilité de la provocation. — L'ultimatum : réprobation générale : suprêmes efforts de l'Angleterre : inflexibilité des résolutions autrichiennes. — L'ultimatum est porté à Turin (23 avril). — Réponse de Cavour (26 avril).
XI. — Comment le concours de la France est assuré au Piémont : déclarations du Moniteur. — Impression publique et départ des premiers régiments. Réunion du Corps législatif : craintes réelles et approbation apparente : M. Walewski : M. de Morny. — Débat public : M. Anatole Lemercier : M. de la Tour : M. le général Lebreton : discours très vif de M. Plichon. Les Autrichiens franchissent le Tessin. — Manifeste annonçant l'état de guerre : départ de l'Empereur et quelles manifestations l'accompagnent à son départ.

 

I

Le 1er janvier 1859, comme le corps diplomatique s'était rendu aux Tuileries Pour offrir au souverain ses hommages, Napoléon III adressa, selon sa coutume, à chacun des ambassadeurs quelques mots de courtoisie ; puis, se tournant vers le ministre d'Autriche, M. de Hubner, il l'interpella en ces termes : « Je regrette que nos relations avec votre gouvernement ne soient plus aussi bonnes que par le passé ; mais je vous prie de dire à l'Empereur que mes sentiments personnels n'ont pas changé. »

Que la scène ait été préméditée, rien n'autorise à l'affirmer. Le ton, le geste, l'attitude du monarque, semblèrent marquer plutôt une impression assombrie que la volonté de provoquer un éclat. Le lendemain, à la réception de l'Impératrice, les souverains témoignèrent à M. de Hubner des égards particuliers, comme pour adoucir et effacer les fâcheux souvenirs de la veille[1]. Dans ses entretiens avec les ambassadeurs étrangers, M. Walewski s'appliqua à ramener aux proportions d'un incident tout à fait négligeable les paroles inopportunes de l'Empereur[2]. Tout bien pesé, Napoléon III, pour achever ses préparatifs, avait intérêt à retenir les événements, non à les précipiter. Dans le même temps, il ne cessait de recommander la prudence à Cavour[3], et, chose étrange ! ce fut précisément pour se conformer à ces avis que Victor-Emmanuel, dans ses discours du jour de l'an, s'ingénia à éviter toute expression qui mît en éveil l'opinion publique encore endormie.

Dans la grande compression de l'Empire, le maître, qu'il le voulût ou non, ne pouvait s'exprimer qu'en oracle, et, sans hausser la voix, il faisait beaucoup de bruit, tant le silence universel permettait de saisir, de noter, d'interpréter le sens et comme le son de chacune de ses paroles ! La phrase une fois lancée vola de bouche en bouche sans qu'il fût possible de la reprendre, de l'amoindrir ou de la désavouer. La solennité du jour et du lieu, le haut rang de M. de Hubner, la récente rencontre de Plombières, les bruits de guerre déjà répandus, l'agitation devenue permanente en Italie, les perpétuelles intrigues de Cavour, tout accentua le langage impérial. Tout ce qu'on avait jusque-là pressenti plutôt que connu, tout ce qu'on avait essayé d'écarter comme invraisemblable ou de nier comme impossible, tout cela s'éclaira d'une lueur éclatante non moins que soudaine, et on se crut transporté en plein drame, dans un drame dont le prologue et les premiers nœuds échappaient encore, mais qui déjà se hâtait vers le dénouement. Il fallait, disait-on, que les complications fussent bien graves ; autrement l'Empereur aurait-il parlé, dans une occasion où il était si aisé de se taire ? On se rappelait la sortie véhémente de Napoléon Pr contre lord Witworth avant de rompre la paix d'Amiens, et à ces procédés imprévus et violents, on reconnaissait la manière accoutumée des Bonaparte. On ajoutait, non sans quelque malice, qu'il était vraiment bien superflu de redouter les périls du régime parlementaire : vingt discussions orageuses auraient-elles produit autant d'émotion que ce simple mot, ce mot unique tombé des lèvres impériales ? La Bourse s'alarma, les transactions se ralentirent, le crédit se resserra ; et quand, le 7 janvier, une note du Moniteur vint affirmer que « rien dans n les relations diplomatiques ne justifiait les craintes », le démenti même parut tardif, si tardif que nul ne se rassura tout à fait.

Comment se fût-on rassuré ? Ce mois de janvier fut marqué par une série de coups de théâtre, rapides et répétés, au point de lasser la curiosité publique. C'est alors que l'Empereur se montra vraiment dans son rôle, rôle de conspirateur et de dramaturge tout ensemble, également avide d'ombre épaisse et d'éclatante lumière, se plaisant à tracer à travers les ténèbres ses voies obliques, puis à les éclairer soudain de colonnes de feu, plein de mystères et les découvrant tout à coup avec des artifices de machiniste, se dérobant à ses amis presque autant qu'à ses ennemis, jaloux de surprises ou d'éblouissements et moins attentif à servir ses sujets qu'à les captiver, joueur tantôt cauteleux, tantôt téméraire, mais joueur toujours, joueur dont l'enjeu était son peuple et lui-même.

L'incident du nouvel an était à peine apaisé quand Victor-Emmanuel réunit le 10 janvier le Parlement de son pays. La grandeur des conjonctures imprimait une gravité particulière aux paroles royales. Le discours de la couronne fut communiqué à l'Empereur. On affirme même que Napoléon III, le trouvant trop belliqueux, le remania, mais en le remaniant le rendit plus téméraire encore. Au jour fixé, et bien avant l'heure de la séance, une foule curieuse et ardente, composée surtout de Lombards, de Parmesans, de Modénais, encombrait la place du Château et les abords du palais Madame. Au milieu d'une attente passionnée, Victor-Emmanuel prit la parole. Les premiers paragraphes, consacrés soit au budget, soit aux lois d'affaires, furent écoutés avec calme. Quand le Roi parla de la garde nationale et de la nécessité d'en accroître l'effectif et les cadres, quelques applaudissements, mais bientôt contenus, se firent entendre. Le monarque enfin toucha aux préoccupations qui dominaient toutes les âmes : « L'horizon au milieu duquel se lève la nouvelle année n'est pas parfaitement serein... Forts de l'expérience du passé, marchons résolument au-devant des éventualités de l'avenir. Cet avenir sera prospère, notre politique reposant sur la justice, sur l'amour de la liberté et de la patrie. Notre pays, petit par son territoire, a grandi en crédit dans les conseils de l'Europe, parce qu'il est grand par les idées qu'il représente, par les sympathies qu'il inspire... » La fin du discours, fière jusqu'au défi et soulignée par des acclamations redoublées, résonna comme un vrai coup de clairon. « Notre situation n'est pas exempte de dangers, car, si nous respectons les traités, d'autre part nous ne sommes pas insensibles au cri de douleur qui, de tant de parties de l'Italie, s'élève vers nous. Puissants par la concorde, confiants dans notre bon droit, attendons avec prudente et fermeté les décrets de la divine Providence. » Comme le monarque regagnait son palais, les émigrés, ivres de joie, se dispersèrent dans la ville et répandirent partout les paroles royales. En se faisant officiellement le champion de tous les Italiens, en se déclarant prêt à écouter leur cri de douleur, Victor-Emmanuel annonçait la guerre et l'annonçait si clairement qu'il semblait impossible qu'elle n'éclatât pas. Trois jours plus tard, comme pour prolonger l'émotion et empêcher qu'elle ne se refroidit, M. Rattazzi, en inaugurant les travaux de la Chambre des députés, répéta en les accentuant les déclarations du Roi[4].

La France suivrait-elle le Piémont dans cette carrière d'aventures ? Le 13 janvier, une note du Moniteur parut qui était conçue en ces termes : « Le prince Napoléon est parti ce soir pour Turin. L'absence de Son Altesse Impériale sera de courte durée. » L'objet du voyage, bien que non divulgué officiellement, ne fit de doute pour personne. L'Indépendance belge avait déjà annoncé les fiançailles du prince avec la princesse Clotilde, fille de Victor-Emmanuel, et la Patrie, journal officieux, avait reproduit cette rumeur sans recevoir aucun démenti. Les jours suivants, les gazettes informèrent le public que le prince Napoléon, pendant son séjour à Turin, visitait les arsenaux, participait à des revues, montrait, en un mot, pour les choses de la guerre, un zèle qui ne lui était point habituel. On apprit en outre que le principal personnage de sa suite était le général Niel, militaire d'une expérience consommée et fort en crédit auprès de l'Empereur. Le général Niel eut plusieurs entretiens avec le général La Marmora, et poussa avec lui une reconnaissance jusque sur les bords de la Dora Baltea. Le but de l'excursion n'était pas malaisé à deviner, quand on savait que cette rivière était la seule défense qui pût, en cas d'invasion autrichienne, couvrir la ville de Turin. Le 24 janvier, le Moniteur annonça, sous une forme officielle, la nouvelle déjà connue du mariage. Il essaya, à la vérité, d'atténuer la portée politique de l'événement, en affirmant que les premiers pourparlers remontaient à plus d'un an, et que le jeune âge de la princesse avait seul retardé la décision définitive. Ce que la gazette officielle rejetait dans l'ombre, Victor-Emmanuel s'appliquait à le mettre en relief, et, comme il recevait l'adresse de la Chambre des députés, il proclama hautement que l'alliance projetée serait, précieuse pour les éventualités futures. Elle sembla même si précieuse qu'on ne négligea rien pour la hâter. Le mariage annoncé le 24 fut célébré le 30. Le lendemain, Victor-Emmanuel accompagna les jeunes époux jusqu'à Gênes, où il prononça un discours belliqueux. Le 1er février, le prince et la princesse s'embarquèrent pour Marseille ; le 3, ils étaient à Paris.

Quant au roi sarde, il ne rentra dans sa capitale que pour adhérer à un projet d'emprunt qui lui fut soumis par son ministre des finances, M. Lanza. C'était un emprunt de 50 millions, véritable emprunt de guerre dont nul ne songea à dissimuler le but. M. Lanza, dans son exposé des motifs, justifia par les armements de l'Autriche ce nouvel appel au crédit. Il fallait poursuivre les préparatifs de défense commencés, répondre à des démonstrations hostiles, pourvoir à bref délai à la sécurité des frontières et à l'honneur national. Le ministre termina par un chaleureux appel au patriotisme de la Chambre : « Vous savez, dit-il, que dans la vie des peuples, il y a de ces moments suprêmes où le sacrifice est un devoir sacré, une inexorable nécessité. »

Étourdi sous ces coups répétés, emporté vers des destins inconnus sans avoir le temps de se ressaisir ou de respirer, le public s'épuisait à pénétrer la vraie pensée de l'Empereur. Le 4 février, une brochure parut, à laquelle on attribua aussitôt une haute origine et qui était intitulée : L'empereur Napoléon III et l'Italie. Avec un intérêt anxieux, l'écrit fut lu, commenté, interprété. Il annonçait non point la guerre, mais des aspirations nouvelles qui, à travers des voies confuses, y conduiraient presque fatalement. Jamais les gouvernements italiens n'avaient été jugés avec plus de rigueur : le duc de Modène était « le lieutenant avoué de l'Autriche » ; la duchesse de Parme, malgré quelques velléités d'indépendance, « était liée au cabinet de Vienne par des traités antérieurs ». « Entre le grand-duc de Toscane et son peuple se dressaient les baïonnettes autrichiennes. » Le roi de Naples, rebelle à tout conseil, « s'était isolé non seulement des autres États européens, mais du reste de la Péninsule ». Quant au Pape, on affectait de le respecter fort, mais on souhaitait qu'il se réformai., et on ne négligeait pas d'insinuer que la difficulté des réformes ne permettait guère de les espérer. Ces critiques générales ne servaient qu'à mettre mieux en lumière la sagesse du Piémont, qu'il fallait à tout prix soutenir, et les vices du régime autrichien, qui, vraiment, ne se pouvait tolérer. Le plus inquiétant, c'était la théorie des nationalités, théorie hautement avouée et placée sous le patronage du chef de la dynastie napoléonienne. L'auteur de la brochure rappelait cette parole de Napoléon Ier aux délégués lombards qui lui apportaient la couronne d'Italie : « J'ai toujours eu l'intention de créer libre et indépendante la « nationalité italienne. » Puis il reproduisait avec une intention marquée ce passage des Mémoires de Sainte-Hélène où l'Empereur souhaite « la centralisation de tous les peuples géographiques que la révolution ou la politique ont dissous ou morcelés ». « L'empereur Napoléon Ier, ajoutait le publiciste anonyme, a cru devoir conquérir les peuples pour les affranchir ; Napoléon III veut les affranchir sans les conquérir. » La conclusion, c'était le vœu d'une Italie, non pas une, mais fédérée et, par-dessus tout, soustraite de l'étranger.

On sait aujourd'hui l'histoire de cette brochure fameuse. Dès le mois d'août 1853, Napoléon III en avait dessiné le plan. M. Rendu, catholique très sincère, mais lié d'amitié avec plusieurs des libéraux italiens, en avait fourni les principaux éléments. Quant à la rédaction, elle avait été confiée à M. Arthur de la Guéronnière, écrivain élégant, d'esprit souple et étendu, très prompt à s'assimiler les théories d'autrui, apte surtout à ces généralisations brillantes et vagues qui, ne précisant rien, semblent tout promettre, et prennent volontiers des airs de profondeur et de prédiction. Par ses qualités, et aussi par ses défauts, M. de la Guéronnière était très propre à revêtir d'un manteau coloré et flottant les pensées de l'Empereur, et celui-ci, en effet, le jugea, en plusieurs circonstances, digne d'interpréter ses vues ou de fixer ses rêves. Cette fois, la brochure resta longtemps dans les cartons, si longtemps que ceux qui l'avaient élaborée la crurent oubliée. Enfin, dans les derniers jours de janvier, l'Empereur avait mandé M. de la Guéronnière, avait relu le travail, accentué ou adouci certaines nuances, revu même les épreuves. Le 3 février, il avait annoncé à ses ministres, surpris et déconcertés, l'apparition d'un écrit qui refléterait ses pensées sur la question italienne[5]. Quelques heures plus tard, la brochure s'étalait à toutes les vitrines. Que formulait-elle ? Rien que des vœux sans doute, vœux où la vérité et l'erreur s'enchevêtraient à tel point qu'il devenait impossible de séparer l'une de l'autre. Mais quelle n'était pas l'effrayante gravité de ces vœux quand celui qui les formulait disposait de quatre cent mille hommes et d'une puissance absolue pour les mouvoir ! Ainsi pensèrent en France les meilleurs esprits, qui ne continrent plus leurs inquiétudes. Ainsi pensèrent également les Italiens les plus notables, qui, dès lors, se tinrent pour assurés d'une prochaine assistance et ne songèrent plus à cacher leur joie. De Florence, l'illustre Capponi écrivait à ses amis de Paris : « Comment ne pas s'entretenir de la publication qui a fait tant de bruit et qui parle de l'Italie comme jamais on n'en avait parlé à l'étranger ![6] » Depuis le libéral marquis Capponi jusqu'aux plus aventureux des révolutionnaires, tous, en Italie, avaient sujet de se réjouir. La politique de l'Empereur était funeste, mais pour la France seulement.

 

II

A l'étranger, on avait suivi avec un mélange de stupeur et d'anxiété les rapides péripéties de la crise. Le monde allait-il être rejeté dans la guerre, et cela sans violation de la foi jurée, sans offense nationale, sans lésion profonde des intérêts, en un mot sans aucune des causes ordinaires qui provoquent les conflits ? S'il y avait encore une Europe, une Europe soucieuse des traités, gardienne du repos public, c'était à elle qu'il appartenait d'élever la voix pour imposer silence aux ambitions piémontaises, pour éclairer la France sur ses complaisances aveugles, pour inspirer à l'Autriche cette prudence, mêlée de concessions, qui désarmerait les griefs légitimes et rendrait la paix à l'Italie elle-même.

Dans l'état des relations internationales, cette intervention collective semblait malaisée. La Russie paraissait liée à la France, et résolue, non à se mêler à la lutte, mais à la laisser se développer. La Prusse avait une position isolée, moins d'autorité que de réelle puissance, et se montrait plus attentive à la recherche de ses avantages particuliers qu'à la politique générale. Seule, l'Angleterre était libre de tout engagement, avait assez de crédit pour se faire écouter et recueillerait ainsi, par la force même des choses, la mission d'apaiser la querelle naissante.

Ce mandat qui lui était naturellement dévolu, elle le saisit avec empressement. Rien ne pouvait lui être plus importun, plus préjudiciable même qu'un accord intime entre la France et la Russie. Elle n'imaginait pas que l'empereur des Français fût désintéressé et ne doutait point que, d'une guerre au-delà des Alpes, il ne retirât quelque ample profit. Elle s'était depuis deux ans fort éloignée de l'Italie, et, en 1858, l'avènement d'un ministère tory avait marqué davantage encore cet éloignement. L'Autriche enfin était alors sa principale alliée, et elle avait à cœur de ne point lui laisser perdre sa position prépondérante au centre de l'Europe. II se trouvait donc qu'en travaillant au maintien de la paix, le cabinet de Londres non seulement défendrait le droit des traités, mais servirait aussi son propre intérêt.

Dès le 10 janvier, dans une grave dépêche, lord Malmesbury, chef du Foreign Office, fit parvenir à Paris ses avertissements attristés. Il rappelait les pacifiques assurances données par Louis-Napoléon en 1852. Il espérait, il comptait même que le refroidissement entre le gouvernement des Tuileries et celui de Vienne ne devait être attribué qu'à une mauvaise humeur passagère : car les deux pays n'étaient séparés ni par aucune revendication territoriale, ni par aucune divergence commerciale ou économique, ni par aucune question d'honneur. S'il y avait une cause de conflit, elle résiderait uniquement dans les ambitions d'un État secondaire, ardent à pousser deux grandes puissances l'une contre l'autre afin de grandir au milieu des troubles. Qu'on y prenne garde, ajoutait lord Malmesbury ; la guerre, si on l'engage, ne sera ni courte ni décisive : elle coûtera cher à la France en hommes et en argent. De plus, elle dégénérera vite en une guerre d'opinions et rendra la force et l'espoir au parti révolutionnaire abattu. Lord Malmesbury faisait allusion aux derniers entretiens (le Compiègne entre Napoléon III et lord Clarendon, et à la sollicitude de l'Empereur pour le sort de l'Italie. Dans cet ordre d'idées, il s'appliquait à dissiper des illusions qu'il jugeait dangereuses. Remanier l'état territorial de la Péninsule, ce serait détruire les traités de 1815, fondement d'une si longue paix. De la guerre pourrait résulter un changement de domination, mais non l'indépendance ni la liberté. Que la France réclame des réformes intérieures dans les gouvernements italiens, l'Angleterre s'unira à elle, et sans doute aussi l'Autriche. Toute autre attitude serait pleine de périls[7].

Le 10 janvier, lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre, se rendit au ministère des affaires étrangères pour communiquer cette dépêche à M. Walewski. Celui-ci écouta la lecture du document, en pesa les termes, s'en fit relire plusieurs passages et y donna d'une façon générale une chaleureuse approbation. Il protesta que la France ne prendrait point les armes si on ne l'y provoquait ; il ajouta que le principal péril, c'était une imprudence possible de l'Autriche. Si, contre toute apparence, la France se décidait à la guerre, ce serait non pour briser les traités, mais pour les défendre. Telles sont, conclut M. Walewski, les intentions de l'Empereur[8].

Lord Cowley, qu'une longue résidence à Paris avait familiarisé avec les usages du pouvoir personnel, n'ignorait pas que les intentions de l'Empereur échappaient souvent à ses ministres, et que le plus sûr était de parvenir jusqu'au maitre. Le 18 janvier, dans la soirée, il eut un long entretien avec Napoléon III, près duquel il avait joui d'un long crédit, crédit déjà sur le déclin. Aux respectueuses interrogations de l'ambassadeur, l'Empereur répondit en ternies vagues, soit que ses résolutions fussent encore flottantes, soit qu'il lui déplût de les découvrir. Il avoua que d'inquiétantes rumeurs circulaient dans le public ; « mais vraiment, ajouta-t-il avec une surprise bien jouée, il est impossible d'en deviner la source ou le motif. La guerre, poursuivit-il, n'est pas plus probable aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a trois mois. Je n'ai ni le désir ni le dessein d'en provoquer une. » A ce langage, il mêla quelques plaintes contre le cabinet de Vienne ; il fit allusion à de pressants appels qui lui venaient de Turin ; il ne dissimula pas ses préférences pour l'Italie ; quant à l'Autriche, il regrettait qu'elle fût maîtresse de la Lombardie, mais il convenait que sa domination était fondée sur les traités. Dans quelle mesure ces traités seraient-ils, aux yeux de l'Empereur, irrévocables et sacrés ? Sur ce point, Cowley ne put obtenir une réponse bien précise. Les paroles du souverain, à n'en considérer que le sens littéral, étaient plus pacifiques qu'inquiétantes. Pourtant elles ne ranimèrent point la confiance dans l'esprit de l'ambassadeur anglais. Napoléon III désavouait toute pensée belliqueuse, mais avec mollesse ; et, par intervalles, son regard paraissait attiré par de dangereuses perspectives. Il se pouvait que le monarque voulût la paix ; mais, s'il eût voulu la guerre, aurait-il parlé autrement[9] ?

Il y avait quelque présomption à espérer que M. de Cavour, désormais entraîné sur une pente irrésistible, consentirait à s'arrêter, par simple déférence pour la diplomatie. Jaloux cependant de ne rien négliger, le gouvernement britannique, tandis qu'il portait ses conseils aux Tuileries, multipliait ses démarches à Turin. L'Angleterre avait jadis encouragé le Piémont dans la voie libérale, l'avait soutenu contre les préventions malveillantes des puissances absolutistes, et s'imaginait que le souvenir de ses anciens services lui donnait une sorte de droit de remontrance : « La Grande-Bretagne, écrivait le 14 janvier lord Malmesbury, a toujours vu dans la Sardaigne le modèle d'un jeune État constitutionnel, croissant en prospérité, et jouissant d'une liberté qui fait un honneur égal au souverain qui l'a donnée et au peuple qui sait en user sagement[10]. » C'est sous ces auspices bienveillants que le cabinet de Londres essayait d'abriter ses avis. La lutte serait pour le Piémont pleine de périls : enchaîné à un allié plus puissant que lui, il ne serait consulté ni pour la direction de la guerre ni pour la conclusion de la paix. Les rivalités locales, si vivaces dans la Péninsule, ne permettraient pas la création d'un royaume homogène, et l'expérience de 1848 ne l'avait que trop montré. L'Angleterre n'était point ennemie de l'indépendance italienne, et toute sa conduite envers Rome et envers Naples attestait ses préférences. Si le Piémont a des griefs, qu'il les énumère et les précise, afin que l'Europe les pèse, les juge et y fasse droit. Tel était le langage de lord Malmesbury. — Ce qui affaiblissait un peu l'autorité de ces avis, c'est que, pour arriver à Cavour, ils passaient par la bouche de sir James Hudson, l'un des plus actifs promoteurs de la politique sarde, l'un des plus intimes confidents du premier ministre. Cavour tirait profit de cet avantage et n'avait d'autre embarras que d'opposer sir James Hudson à lui-même. Avec une nuance de reproche, il rappelait les décevantes promesses de l'Angleterre. La voie qu'il suivait, c'était celle que maintes fois l'Angleterre lui avait elle-même montrée. Si l'Italie était agitée, la faute en était à l'Europe, qui, après avoir éveillé au congrès de Paris de glorieuses espérances, avait oublié ses engagements ou les avait laissé protester. Sur les chances de paix ou de guerre, Cavour se taisait. Mais Hudson était trop clairvoyant pour ne pas interpréter ce silence même. A mesure que le mois de janvier avançait, ses rapports à sa cour étaient de plus en plus alarmés Tantôt il annonçait des mouvements de troupes inusités ; tantôt il signalait un ralentissement tel des affaires, que toutes les transactions étaient arrêtées, hormis celles qui avaient trait à la guerre ; un autre jour, il mandait que des instructions envoyées à Gênes avaient recommandé de laisser le port libre, comme si on attendait d'urgence des transports étrangers[11]. Dans ces conjonctures troublantes, sir James Hudson, effrayé du mouvement même qu'il avait tant favorisé, retournait vers le premier ministre, s'efforçait de lui renouveler ses conseils ou de lui arracher ses secrets Mais cet ami naguère si chaud se dérobait. L'ambassadeur anglais s'étonnait de cette froideur, et vraiment bien à tort. Cavour était arrivé à ce point de sa fortune où d'autres pensées l'absorbaient. Le patronage de la Grande-Bretagne, indispensable pour la préparation de ses desseins, devenait secondaire pour l'heure de l'action. Si la France le soutenait, que lui importerait l'Angleterre ? Et si, contre tout espoir, la France l'abandonnait, ni l'appui de l'Angleterre ni celui d'aucune autre puissance ne pourraient le relever de la chute où son pays et lui-même s'abîmeraient pour jamais.

A Vienne, l'intimité des relations favorisait l'œuvre conciliante de la Grande-Bretagne. Dans ses dépêches à son ambassadeur lord Loftus, le chef du Foreign Office recommandait la prudence : avec une sollicitude affectueuse, il priait, suppliait qu'on fût patient, qu'on consentît même à de légers sacrifices, qu'on résistât à des provocations intéressées, qu'on ne fournît point à des ennemis entreprenants et ambitieux le prétexte qu'ils cherchaient. Soit pour maintenir l'Autriche dans les voies de la modération, soit pour hausser le prix de l'amitié anglaise, lord Malmesbury insistait sur les sentiments de la presse britannique, favorable par tradition à la liberté italienne. « Notre appui, poursuivait-il, est acquis à l'Autriche, mais à la condition que par sa sagesse, ses concessions mesurées, elle apaise les haines et satisfasse aux vœux les plus pressants de ses sujets : autrement notre tâche deviendrait trop malaisée, et nous succomberions sous l'impopularité qu'elle nous attirerait. » A ces exhortations les réponses ne manquaient pas : « Si vous voulez prêcher la paix, répliquait M. de Buol, c'est à Paris, c'est à Turin, ce n'est pas ici qu'il faut porter vos avis. Nous, nous ne méditons aucune guerre et nous ne commencerons pas les hostilités. Dites bien à l'empereur des Français que s'il entame la lutte, ce sera à ses risques et périls. » Le ministre autrichien espérait, voulait espérer que la France ne méditait aucune des entreprises qu'on lui prêtait. Quant à l'armée piémontaise, on était prêt à la repousser, si elle était assez folle pour tenter une agression. Le cabinet de Vienne 'ne pouvait prendre l'engagement de ne faire franchir dans aucun cas aux troupes impériales la rivière du Tessin. Ce qu'il promettait volontiers, c'était de ne prendre cette résolution suprême qu'en cas d'absolue nécessité et après une éclatante provocation. A ces assurances M. de Buol ajoutait quelques considérations sur l'Italie. Il jugeait inopportun, dangereux même tout remaniement territorial. Il niait avec beaucoup de force que les Lombardo-Vénètes fussent malheureux et asservis, ou même qu'ils désirassent un changement de fortune. Il ne se refusait à aucune amélioration raisonnable : mais de toutes les réformes, la plus urgente serait celle qui purgerait la Péninsule des agents de désordre ardents à égarer les esprits et à entretenir la sédition[12]. Ainsi s'exprimait M. de Buol en un langage correct, sensé et avec une incontestable bonne foi. Ce langage même était-il pleinement rassurant ? Ni lord Malmesbury ni lord Loftus ne le pensaient. Sous la modération affectée, on devinait de sourdes colères. M. de Buol mettait, d'ailleurs, à défendre son bon droit une présomption vaniteuse et une sorte de fatuité qui cadraient mal avec la solennité des conjonctures. Son assurance semblait attester moins le calme de la force que l'ignorance aveugle du danger. Qu'il fût le défenseur des traités et de la paix européenne, nul ne le pouvait nier, mais il les défendait souvent avec une recherche d'arguties, une gaucherie altière qui blessait ; en un mot, il était à craindre que sa manière désagréable d'avoir raison n'écartât de lui les sympathies, ne les rejetât même à la longue sur ceux qui avaient tort.

Le langage sibyllin de Napoléon III, le silence ou les mensonges de Cavour, l'honnête mais maladroite raideur de l'Autriche, tout cela promettait aux efforts de l'Angleterre un médiocre prix. Une opinion surtout se propageait parmi les hommes d'État britanniques, c'était que l'Empereur était hanté par la crainte des assassins étrangers, qu'il était poussé à la guerre par l'espoir de désarmer ses anciens frères du carbonarisme, et que Cavour entretenait habilement ces appréhensions tantôt par des rapports de police, tantôt par l'annonce de nouvelles découvertes[13]. Un espoir toutefois restait. La grandeur du péril ne triompherait-elle pas des rancunes de la Russie et de l'apathique égoïsme de la Prusse ? L'Angleterre tourna donc ses pensées vers Saint-Pétersbourg et vers Berlin, se flattant encore d'y réveiller le sentiment de la sécurité européenne et de grouper les trois grandes 'puissances neutres dans une vraie coalition de la paix.

Du côté de la Russie, l'illusion ne fut pas longue. Décidément la conduite cauteleuse de l'Autriche pendant la guerre de Crimée avait irrité le Tsar à l'égal d'une trahison. A toutes les instances du ministre d'Angleterre, sir Crampton, le prince Gortchakof répondit avec un mélange extraordinaire de hauteur et d'amertume. Il formula, mais avec mollesse, quelques vœux pour la paix. Puis il poursuivit : « Quant à peser la France et l'Autriche dans la même balance, nous ne le ferons pas : avec la France, nos relations sont cordiales ; avec l'Autriche, elles ne le sont point et ne tendent, en aucune façon, à s'améliorer. La Russie, ajoutait le chancelier avec une nuance attristée et altière, avait autrefois l'habitude d'offrir aux cabinets de l'Europe ses avis amicaux. Dans cette politique, elle a été dupe de son désintéressement. Nous n'avons plus de conseils à donner aujourd'hui. Notre sollicitude se porte, à l'exclusion de tout le reste, sur nos améliorations intérieures, et ce souci est assez grand pour nous absorber. Il ne nous absorbe pourtant pas à tel point que nous voulions nous engager à la neutralité. Nous n'affirmons pas que nous resterons étrangers à la lutte. Dans l'avenir comme dans le présent, nous réservons notre liberté[14]. » Ni les arguments, ni les prières ne réussirent à modifier cette attitude. Le mot d'ordre donné partout aux agents moscovites fut de se taire, d'observer les événements, et, pour colorer leur silence, d'invoquer les grandes réformes entreprises par leur maitre. Sous cette réserve se voilait (et encore ne se voilait-elle pas toujours) la joie maligne d'assister à l'humiliation d'une ancienne alliée, d'une alliée qu'on accusait de défection et qui, à ce titre, était plus odieuse qu'une ennemie.

Rien ne pourrait compenser cet échec. C'est dans la complaisance du tsar que Napoléon III puiserait la hardiesse à tout oser. Repoussée à Saint-Pétersbourg, l'Angleterre fut mieux accueillie à Berlin. Là régnait une grande jalousie contre l'Autriche, mais une méfiance plus grande encore contre Napoléon III. Le baron de Schleinitz, chef du cabinet prussien, avait retiré de ses entretiens avec le représentant de la Sardaigne l'inébranlable conviction que Cavour n'attendait qu'un signal de Paris pour engager la lutte. Cette lutte entamée sur les rives du Pb ne se continuerait-elle pas sur le Rhin ? L'expérience des guerres passées permettait de le craindre. Sous cette appréhension, la Prusse sortit de son habituelle apathie, se rapprocha de la Grande-Bretagne, protesta de son zèle à prévenir le conflit, envoya même à Londres un messager, le comte Perponcher, chargé de préparer une entente commune. L'influence du prince Albert sur le prince régent resserra l'accord et l'affermit[15]. Dans les pourparlers qui suivront, la Prusse marchera toujours à côté ou du moins derrière l'Angleterre, s'effaçant un peu, se gardant de toute initiative, mais adhérant à chacune des propositions nées à Londres, et parlant assez haut pour empêcher que la voix de la Grande-Bretagne ne paraisse isolée. Ce qui accentua ce rapprochement, ce fut l'émotion qui, dès la fin de janvier, se répandit en Allemagne. Les princes des États secondaires, se croyant menacés, échangeaient des messages affairés, s'apprêtaient à convoquer leur Parlement, s'ingéniaient à reconstituer leurs forces militaires comme on fourbit pour quelque lutte inattendue une arme depuis longtemps rouillée, en un mot s'agitaient dans cette activité un peu fiévreuse et désordonnée des faibles qui, moitié par peur, moitié par importance, enflent le son de leurs paroles et font effort pour se rejoindre et se liguer. De Vienne, M. de Buol observait avec joie ces démonstrations et les encourageait : surtout il ne manquait pas de les faire valoir aux yeux de l'Europe, et, avec son esprit avantageux, en tirait vanité comme d'un succès personnel : « Si l'empereur Napoléon, disait-il à lord Loftus, a voulu tâter le pouls à la nation germanique, il a reçu un salutaire avertissement[16]. »

 

III

Dans cette situation emmêlée et troublante, tous les esprits, épuisés de conjectures, se tournaient vers Napoléon III, véritable auteur de la crise et seul capable de la retenir ou de la précipiter. Quand on apprit que les Chambres françaises allaient inaugurer leurs travaux et que l'Empereur, à cette occasion, prononcerait un discours, la curiosité fut excitée jusqu'à la passion, et, dans l'attente des paroles qui descendraient du trône, tout autre souci s'effaça.

Déjà la plupart des membres du Corps législatif étaient arrivés de leur province. Ils en rapportaient des impressions pleines de tristesse. Au milieu du pays tranquille et adonné aux travaux de la paix, les paroles belliqueuses du le' janvier avaient jeté une note si discordante que l'esprit d'universelle soumission retenait seul les cris réprobateurs prêts à éclater. En attendant l'ouverture de la session, les députés se retrouvaient dans les couloirs du Palais-Bourbon, s'abordaient avec un front soucieux, et, par des suppositions sans fin, s'efforçaient de percer l'inquiétant mystère. Les apologistes étaient rares et moins assurés que de coutume. Dans presque tous les groupes on eût entendu de vives, sages et prévoyantes critiques, mais formulées à voix liasse, très basse même, suivant la manière constante des députés de l'Empire, à qui le silence sembla toujours la meilleure forme du dévouement et qui laissèrent plier, à la longue, sous l'accumulation de ses propres fautes, le monarque que leur résistance eût peut-être sauvé.

Le 7 février était le jour fixé pour la séance impériale Elle s'ouvrit dans la salle des États et dans l'appareil accoutumé. Seulement on remarqua que les visages furent moins épanouis, que les acclamations furent plus rares, qu'une sorte de malaise anxieux remplaça l'heureuse expansion des années précédentes. Aux côtés de l'Empereur se tenaient le prince Napoléon et sa jeune épouse, récemment arrivés d'Italie. L'auditoire ne les accueillit ni avec ces marques bruyantes d'affection, qui, dans les monarchies traditionnelles, saluent, au jour de leurs noces, les membres de la famille régnante, ni même avec ces témoignages de respectueuse bienvenue que la simple courtoisie semblait commander. Vis-à-vis du prince qu'on jugeait l'artisan le plus actif de l'évolution nouvelle, l'antipathie se dissimula à peine. Quant à la princesse, ni sa jeunesse, ni sa juste réputation de vertu, ni sa haute naissance, ne trouvèrent grâce devant un public inquiet ou prévenu ; elle n'excita qu'un seul sentiment, la compassion, comme si on eût deviné que ce mariage, fruit de la politique, serait aussi funeste à son bonheur privé que fatal au pays d'adoption où elle venait, de poser ses pas.

Le discours impérial ne fit que compliquer par de nouvelles obscurités la redoutable énigme. Dès le début de sa harangue, l'Empereur entra dans le vif des préoccupations publiques, et avec une franchise qui plut ; mais il n'y eut de net que l'entrée en matière. Le reste ressembla à ces oracles antiques qui, suivant l'interprétation d'un mot, d'une virgule, d'un son même, signifiaient à volonté la sécurité ou le péril, la victoire ou la défaite, la mort ou la vie. L'auguste orateur fit allusion « à ces inquiétudes vagues, à ces sourdes agitations qui, sans cause déterminée, s'emparent parfois de certains esprits et altèrent la confiance publique ». Il sembla incliner vers la paix quand il rappela « la modération dont il avait donné tant de preuves », puis vers la guerre quand, immédiatement après, il invoqua « la puissance de la France ». Il répéta le mot de son avènement : L'Empire, c'est la paix ; puis, comme pour effacer ces rassurants souvenirs, il s'étendit aussitôt avec affectation « sur les dissentiments avec l'Autriche dans l'affaire des Principautés et sur l'intimité des relations avec le Piémont. A l'intention des belliqueux, il parla « de la situation anormale de l'Italie ». A l'intention des pacifiques, il ajouta : « Ce n'est pas néanmoins un motif suffisant pour croire à la guerre. » « Ma politique, continuait l'Empereur, ne sera jamais provocatrice. » Voilà la note d'apaisement. « Elle ne sera jamais non plus pusillanime », reprenait-il. Voilà la note guerrière. « Elle sera conciliante », poursuivait le monarque. Voilà de nouveau le ciel qui se dégage. « En revanche, elle sera ferme. » Voilà une seconde fois l'horizon qui se rembrunit. « La paix, je l'espère, ne sera point troublée », ajoutait Napoléon III avec un mélange de confiance et d'incertitude, comme s'il n'eût pas été le maître du calme et de la tempête, et seul responsable de l'un et de l'autre. Puis, en homme qui a inondé de lumière son auditoire, il concluait avec un aplomb solennel et sérieux : « Je vous ai expliqué franchement l'état de nos relations extérieures. » Le discours se terminait en une fanfare éclatante et presque triomphale : « Je compte toujours avec confiance sur votre concours comme sur l'appui de la nation qui m'a confié ses destinées. Elle sait que jamais un intérêt personnel ou une ambition mesquine ne dirigeront mes actions. Lorsque, soutenu par le vœu et le sentiment populaire, on monte les degrés d'un trône, on s'élève, par la plus grave des responsabilités ; au-dessus de la région infime où se débattent des intérêts vulgaires, et l'on a pour premiers mobiles comme pour derniers juges : Dieu, sa conscience et la postérité. »

Le silence, cette leçon des grands, fut, ce jour-là, la leçon de l'Empereur. Les auditeurs soulignèrent d'abord par leur approbation tout ce qui, dans la harangue officielle, semblait propre à rassurer. Puis, déconcertés, découragés par tant d'affirmations qui se détruisaient, ils se turent jusqu'au bout et ne se ranimèrent un peu que quand la finale sonore du discours officiel leur arracha quelques applaudissements obligés. Que voulait l'Empereur ? La paix ? La guerre ? Si c'était la paix, que ne la proclamait-il nettement ? Si c'était la guerre, quelle en serait la cause, l'étendue et le fruit ?

Rentrés au Palais-Bourbon, les députés, intrigués et irrités, devinrent presque bruyants. Dans leur dépit, ils imaginèrent une protestation, mais bénigne et tout à fait dans le goût du temps. Appelés à nommer les présidents et les secrétaires des bureaux, ils écartèrent de ces modestes honneurs tous ceux de leurs collègues qui étaient investis de quelque grade militaire ou de quelque charge de cour[17]. A cette débonnaire marque de déplaisir s'ajouta une manifestation plus digne de la représentation nationale. Inquiet par clairvoyance patriotique, anxieux pour ses intérêts privés, autorisé à la hardiesse et par le prestige de ses services et par le droit de sa naissance, M. de Morny, président du Corps législatif, osa formuler tout haut les doléances publiques. Il s'abrita habilement sous le voile d'une confiance illimitée envers l'Empereur ; puis, ayant ainsi payé sa dette de loyalisme, il reprit la maxime fameuse déjà rappelée dans le discours du trône : « L'Empire, c'est la paix. » Seulement, en s'appropriant la harangue impériale, il la débarrassa de toutes les réticences belliqueuses, et au commentaire indécis et contradictoire de Napoléon III il substitua un véritable programme net, sensé, opportun surtout. Les députés, naguère si froids dans la salle des États, éclatèrent en applaudissements, quand, avec une solennité de langage qui ne lui était point ordinaire, il formula le vœu de la France travailleuse, libérale, prévoyante. « La religion, dit-il, la philosophie, la civilisation, le crédit, le travail, ont fait de la paix le premier bien des sociétés modernes. Le sang des peuples ne se répand plus légèrement ; la guerre est le dernier recours du droit méconnu ou de l'honneur offensé. La plupart des difficultés s'aplanissent par la diplomatie ou se résolvent par des arbitrages pacifiques. Les communications internationales si rapides, la publicité, ont créé une puissance européenne nouvelle avec laquelle tous les gouvernements sont forcés de compter ; cette puissance, c'est l'opinion. Elle peut être un moment indécise ou égarée, mais elle finit toujours par se placer du côté de la justice, du bon droit et de l'humanité. Espérons que, dans les circonstances actuelles, les idées généreuses, les intentions loyales et désintéressées de l'Empereur feront leur chemin dans le monde, et que, adoptées par la sympathie des peuples et soutenues par le crédit des souverains, elles parviendront à résoudre pacifiquement toutes les questions difficiles. »

La voie de la résistance avait été ouverte par le premier personnage de l'État. Dans cette voie tous se précipitèrent. Les catholiques redoutaient que la révolution italienne ne diminuât le pouvoir temporel du Saint-Père, ou même ne l'abolît. Les financiers calculaient avec stupeur les dépenses d'une guerre même heureuse. Les manufacturiers ou les commerçants déploraient les transactions déjà rares, bientôt peut-être arrêtées. Les gens de bourse ployaient sous l'émotion des brusques nouvelles, qui, comme des ouragans sans cause, balayaient toutes leurs combinaisons et détruisaient l'édifice de leur fortune. Les plus indifférents eux-mêmes songeaient, le cœur serré, à l'effusion du sang, au deuil des mères, à la certitude du péril, à, l'incertitude du profit. Des départements, les préfets envoyèrent des rapports alarmés. Parmi les évêques, plusieurs parvinrent jusqu'à l'Empereur, lui représentèrent avec force son ancienne alliance avec l'Église, le supplièrent de ne point mettre sa main dans la main des ennemis de Pie IX[18]. De nos agents diplomatiques, des dépêches arrivèrent, pleines de prévoyants avertissements, et signalèrent déjà les premiers fruits de la politique nouvelle, la révolution encouragée, l'Allemagne irritée ou soupçonneuse, la vieille Europe désorientée. Ainsi se formait autour de l'Empereur une opposition, non hardie, mais au contraire timide, enveloppant ses respectueux reproches sous les expressions du dévouement, et parfois ne témoignant son improbation même que par un silence attristé. C'était l'opposition des amis des premiers jours, amis non encore écartés, mais déjà déclinant dans la faveur (lu maître. Presque tous, à cette heure suprême, s'unissaient dans un même vœu, dans une même prière. Ce vœu, c'était celui d'une politique non italienne, mais française ; cette prière, poussée jusqu'à la supplication, se résumait en un seul mot : LA PAIX.

 

IV

Si discrète que fût cette opposition, les symptômes en étaient visibles même au-delà des frontières. Le cabinet britannique s'en autorisa pour reprendre sa mission d'apaisement.

Le 13 février, lord Malmesbury, dans une dépêche à lord Cowley, lui exposa le plan d'une action simultanée de l'Angleterre auprès des cours de Vienne et de Paris. Ce ne serait pas une médiation — le mot eût été trop solennel, — ce serait moins encore un arbitrage, mais bien une simple intervention toute cordiale et intime entre deux puissances séparées par des manœuvres intéressées ou de regrettables malentendus. « Pour mener à bonne fin cette négociation, ajoutait lord Malmesbury, nul n'est plus naturellement désigné que vous, et par votre longue expérience des affaires françaises, et par votre ancienne intimité avec M. de Buol. » Le chef du Foreign Office marquait en traits généraux les points principaux de la question italienne et les réduisait à quatre : la cessation de l'occupation étrangère dans les États pontificaux ; les réformes administratives, soit dans le royaume lombardo-vénète, soit dans les États secondaires de la Péninsule ; l'amélioration des rapports entre le Piémont et l'Autriche ; la révision des traités particuliers entre la cour de Vienne et les cours de l'arme et de Modène. Il invitait lord Cowley à sonder les vues du gouvernement français et à obtenir de lui qu'il précisât ses griefs. « Si l'empereur Napoléon, concluait Malmesbury, se montre favorable à votre mission, tenez-vous prêt à partir[19]. »

Le temps était précieux. Dès qu'il reçut cette importante dépêche, lord Cowley se hâta de la communiquer à M. Walewski. Celui-ci prit les ordres de l'Empereur, puis, avec un empressement courtois, se rendit lui-même près de l'ambassadeur, et lui annonça que son souverain acceptait avec la plus sincère reconnaissance les bons offices de l'Angleterre. Ce premier accueil était d'heureux augure. Mais lord Cowley se sentit un peu déconcerté, quand, ayant interrogé le ministre sur la question italienne, celui-ci lui exposa tout un programme, programme si vaste que la révolution elle-même y pourrait entrer sans effraction. La France souhaitait l'abrogation de tous les traités particuliers entre l'Autriche et les États secondaires de la Péninsule. Elle poursuivrait l'établissement d'une confédération italienne. Quant aux États de l'Église, elle jugeait nécessaire que les Légations eussent une administration séparée. « Nous ne forcerons pourtant pas la main au Saint-Père », ajoutait M. Walewski, interprète des pensées de l'Empereur, qui voulait bien dépouiller le Pape, mais le dépouiller par la persuasion. Suivant le projet du gouvernement impérial, un subside des puissances catholiques dédommagerait Pie IX de ses sacrifices. Lord Cowley écouta avec un étonnement silencieux cette longue énumération. Quand M. Walewski se fut tu : « Aucune de ces propositions, répliqua-t-il, n'est incompatible avec les vues de la Grande-Bretagne ; mais je doute qu'il soit possible de les faire adopter à Vienne. — Oh ! reprit le ministre sur le ton le plus conciliant, nous ne posons pas d'ultimatum, nous formulons simplement des vœux. » Et, atténuant aussitôt son langage, il fit allusion à certaines réformes en Lombardie, à certaines concessions qui calmeraient l'effervescence en Italie et rendraient plus facile la solution du conflit. Il réitéra à l'ambassadeur l'assurance que les sympathies de son gouvernement le suivraient clans son voyage, et il le fit avec une cordialité qui non seulement dénotait ses sentiments personnels, mais permettait d'espérer, chez le souverain lui-même, des dispositions plus adoucies[20].

Agréé à Paris, lord Cowley le serait-il à Vienne ? Lord Malmesbury n'en doutait guère. Cependant, le 20 février, il télégraphia à lord Loftus afin qu'il s'assurât l'assentiment du cabinet autrichien. La réponse fut telle qu'on devait l'attendre. M. de Buol annonça que l'Empereur son maître nourrissait un ardent désir de la paix, qu'à ce titre il recevrait avec une particulière bienveillance le messager de l'Angleterre, et que, son honneur sauf et les traités aussi, il était prêt à tendre à la France une main amicale.

Lord Cowley quitta Paris et, avant de partir pour Vienne, toucha à Londres. Lord Malmesbury lui donna ses dernières directions. « Vous n'avez pas, lui dit-il, de propositions à formuler ou à faire naître ; mais connaissant les opinions de la France et celles du gouvernement de la Reine sur l'état de l'Italie, vous communiquerez ces vues au gouvernement autrichien, et vous apprécierez dans quelle mesure ces pensées se concilieraient avec celles du comte Buol. Vous jugerez alors à quel prix et par quels moyens l'harmonie pourrait renaître entre la France et l'Autriche[21]. » On remarquera le vague de ce langage, tellement large et flottant qu'il mérite à peine le nom d'instructions. Mais pouvait-il en être autrement ? Le terrible de la situation, c'était précisément l'absence apparente de tout motif belliqueux. L'inquiétude naissait de cela même qui aurait dû rassurer. Comment toucher l'insaisissable ? Comment apaiser un différend ou nié ou invisible ? Comment régler un conflit qui s'étend à tout et ne se porte sur rien ? Comment contenir un incendie dont on entend les crépitements, dont on devine les progrès, mais dont on ignore les causes, le siège, l'étendue, et qui peut-être est alimenté en secret par ceux qui font profession de le combattre ? Si on se tenait dans les généralités, on serait payé de la monnaie qu'on fournirait soi-même, et on recueillerait des assurances banales qui n'empêcheraient rien. Si on descendait dans les détails, on risquerait de réveiller quelque question endormie et de fournir un prétexte à qui les cherchait. Telle était la difficulté de cette extraordinaire ambassade qu'on appelait déjà, qu'on appela plus tard la mission Cowley. L'ambassadeur allait négocier : mais sur quoi ? Il ne le savait point ; son chef ne le savait pas davantage ; à Vienne, où il se rendait, on l'ignorait pareillement ; et à Paris même, le tout-puissant et débile empereur des Français ployait sous le poids de ses engagements, trop faible pour les secouer et pas assez aveuglé pour en méconnaître les périls. Un seul dominait, Cavour ; c'était lui qui, par le long travail que nous avons décrit, avait préparé cette grande confusion ; c'était lui qui avait façonné à loisir la question italienne, question complexe, ondoyante, à vingt aspects divers et tous propres à exciter la discorde, question embrouillée à dessein pour déconcerter ou décourager les diplomates, question qu'on tournerait, qu'on retournerait jusqu'à ce qu'enfin la guerre en sortît.

L'Autriche, vers laquelle se dirigeait lord Cowley, l'Autriche, directement menacée, observait, dans des alternatives de calme et de colère, la crise redoutable dont ses possessions italiennes étaient l'enjeu. Ses pensées se portaient non vers le Piémont qu'on dédaignait, mais vers Napoléon III. Dans l'anxiété générale, on interrogeait avidement tous les voyageurs notables qui arrivaient de France : c'était, un jour, M. de Lesseps qui se rendait en Orient ; c'était, un autre jour, le maréchal espagnol Narvaez qui avait séjourné assez longtemps à Paris. Tous jugeaient avec sévérité la conduite de l'empereur des Français et craignaient qu'il ne fût engagé dans un défilé sans issue[22]. Volontiers aussi le public viennois recueillait les impressions du vieux prince de Metternich, dernier survivant des négociations de 1815 et le représentant le plus imposant de la politique qu'on voulait abolir. Le prince consumait dans la stupéfaction et dans la colère les restes de sa longue vie, si près de s'éteindre[23]. Tantôt il signalait « le tohu-bohu des sophismes qui s'accréditaient de par le monde[24] » ; tantôt, faute de tout autre motif plausible, il expliquait par la crainte des assassins italiens la conduite extraordinaire de Napoléon III[25]. Dans les cercles militaires, l'irritation était extrême, et, comme on se sentait prêt pour la guerre, on n'était pas loin de la souhaiter. En revanche, le ton de la presse, malgré quelques accès de mauvaise humeur hautaine, était en général assez sage. La Correspondance autrichienne, organe officieux, donnait l'exemple de la- modération et pronostiquait la paix, soit qu'elle y crût réellement, soit qu'elle jugeât habile d'y croire : « L'empereur Napoléon, disait-elle, ne fera appel aux forces militaires de la nation française que pour la défense des intérêts nationaux de la France. Comme ces intérêts ne sont menacés nulle part, nous sommes fondés à penser que l'harmonie générale ne sera point troublée. »

C'est dans ces conjonctures que, le 27 février, lord Cowley arriva à Vienne. Il y trouva l'accueil le plus bienveillant, le plus chaleureux même. Le 28, il fut reçu par l'empereur François-Joseph, et, les jours suivants, eut plusieurs conférences avec M. de Buol. Sur les Quatre Points qui, aux yeux du gouvernement anglais, résumaient la question italienne, le chef du cabinet viennois fournit des explications très nettes. Il n'avait aucune répugnance à ce que l'occupation des États pontificaux cessât : seulement il voulait que le retrait des troupes fût demandé par le Pape ou du moins consenti par lui : en outre, il jugeait prudent que les départs fussent échelonnés de façon à permettre au Saint-Père de se suffire avec ses forces propres. Pour les réformes administratives à réaliser à Naples, à Modène, à Parme, dans les États de l'Église, il ne manifesta aucun éloignement à y aider : seulement il observa que, s'il était disposé à les conseiller, il n'irait jamais jusqu'à les imposer. Vis-à-vis de la Sardaigne, M. de Buol protestait de sou désir que les rapports fussent bons, excellents même ; mais pour qu'ils le fussent, c'était à Turin, non à Vienne qu'il fallait multiplier les remontrances. « Nous sommes résolus, poursuivait le chancelier autrichien, à ne pas commencer les hostilités si la Sardaigne s'abstient de toute attaque soit contre nous, soit contre nos alliés de Toscane, de Parme ou de Modène. Nous sommes prêts à prendre à cet égard un engagement écrit. Je doute fort, ajoutait-il avec une nuance un peu plus altière, que le cabinet de Turin consente à formuler une pareille promesse. » Restaient les traités particuliers avec les cours secondaires de l'Italie. Ils étaient évidemment contraires à l'esprit du congrès de Vienne qui, en constituant au profit de l'Autriche le royaume lombardo-vénitien, n'avait pas entendu que son influence ou ses armes se portassent au-delà. Lord Cowley ayant insisté pour leur abrogation, M. de Buol lui répliqua comme il l'avait déjà fait à lord Loftus : « Les conventions qu'on nous reproche ont été conclues non pour « notre ambition personnelle, mais pour la sécurité des princes qui nous ont sollicités de les protéger. Nous pourrions nous dépouiller d'un droit, nous ne pouvons abdiquer un devoir. Les traités attaqués sont d'ailleurs légitimes ; ils sont aussi légitimes et, à coup sûr, moins inquiétants que ceux qui, selon toute apparence, ont été récemment conclus entre la France et le Piémont ou entre la France et la Russie. » Même dans cet ordre d'idées, M. de Buol ne se refusait point à une transaction. Toutefois il observait qu'à défaut de la protection de l'Autriche, il faudrait assurer aux petites principautés une autre sauvegarde. A cet égard, il insinuait deux moyens : ou une ligue des petits États italiens, ou bien encore la neutralisation du Piémont. Cette dernière combinaison, tout à fait inattendue, lui agréait fort, et il y insistait avec malice, jugeant qu'elle serait profitable à tout le monde, à l'Italie qui jouirait d'un grand repos, et au Piémont lui-même qui échapperait du même coup aux charges coûteuses de sa chimérique grandeur.

Ce langage était loyal et, malgré quelques échappées hautaines, n'était pas d'un État belliqueux. Sur ces entrefaites, un ensemble de nouvelles favorables releva un peu les espérances des amis de la paix. De Turin, sir James Hudson mandait que M. de Cavour trouvait dans la détresse financière de sou pays et dans les dispositions des classes moyennes une certaine résistance à ses desseins. Dans l'Italie centrale, la diplomatie anglaise s'entremettait avec zèle pour faire renoncer les princes régnants au bénéfice de leurs traités avec la cour de Vienne et supprimer ainsi un des prétextes de conflit. A Londres, le duc de Malakof, ambassadeur de France, rassurait le gouvernement anglais sur les préparatifs militaires de son pays et affirmait avec sa compétence indiscutée que l'Empereur n'était pas prêt à la guerre[26]. Plusieurs agents diplomatiques français, soit qu'ils fussent trompés par l'aspect extérieur des choses, soit qu'ils prissent leurs désirs pour des réalités, proclamaient bien haut les sentiments pacifiques de leur maître : ainsi parlait le ministre de France à Turin, M. de La Tour d'Auvergne. A ces symptômes vint s'ajouter une importante déclaration officielle. Le 5 mars, un long article du Moniteur démentit tous les bruits d'armements extraordinaires, affirma que « l'Empereur n'avait promis au roi de Sardaigne qu'une chose, c'était de le défendre contre une agression de l'Autriche », s'éleva avec beaucoup de force « contre les vagues et absurdes rumeurs répandues par la presse », finit en annonçant que « l'examen des questions litigieuses était entré dans la voie diplomatique, et que rien n'autorisait à craindre une issue défavorable à la paix ». Sur cette note, la note du 5 mars, comme on l'appela, les alarmistes se rassurèrent un peu, et à la Bourse on assista même à un de ces mouvements de hausse auxquels on n'était plus accoutumé. Trois jours après, on apprit que le prince Napoléon venait d'abandonner le ministère de l'Algérie. L'opinion publique vit dans cette démission une disgrâce et s'en réjouit : car le prince, et par son mariage et par ses dispositions personnelles, semblait auprès de l'Empereur le principal avocat de l'Italie.

Lord Cowley était encore à Vienne quand ces signes meilleurs vinrent éclaircir un peu l'horizon politique. Le 9 mars, dans une longue dépêche à lord Malmesbury, il résuma les impressions de son voyage. Il se louait hautement du gouvernement autrichien. Il voulait espérer que la cour de Vienne saurait résister aux provocations sans y répondre. Toutefois il s'était heurté à l'idée fixe que la France était décidée à la guerre, que Napoléon III, oublieux de ses anciens services à la cause de l'ordre, avait changé sa voie, et que l'armée sarde serait l'avant-garde de l'année française. De là une méfiance difficile à guérir et la persuasion que tôt ou tard les hostilités éclateraient. Un seul gage rassurerait, le désarmement de la Sardaigne. Dans ce cas, l'Autriche aussitôt suspendrait ses préparatifs, et tout le reste pourrait, du jour au lendemain, s'arranger. Pour que le Piémont désarmât, il fallait une parole, une seule, mais énergique, venue de Paris. C'est donc vers les Tuileries que devaient converger tous les efforts, toutes les remontrances, toutes les supplications. Telle était l'opinion très nette que lord Cowley rapportait de sa mission.

Le 10 mars, l'ambassadeur anglais quitta Vienne. Comme il traversait l'Allemagne, il put y saisir les symptômes de la patriotique agitation qui se propageait de plus en plus. A Munich, à Stuttgart, à Hanovre, la presse était fort excitée et les Chambres, par des motions énergiques, conviaient les gouvernements à la vigilance. On allait jusqu'à rappeler l'article 47 du congrès de Vienne qui autorisait l'intervention de la Confédération germanique, quand l'un des États confédérés était menacé même dans ses possessions non allemandes. Ces sympathies germaniques éveilleraient-elles les susceptibilités de la France et encourageraient-elles en Autriche l'esprit de résistance obstinée ? Au contraire, Napoléon III reculerait-il devant une lutte qui, de l'Italie, se porterait sans doute sur- le Rhin ? Nul, à vrai dire, ne le savait. C'est dans ces dispositions mêlées de crainte et d'espoir que lord Cowley regagna Paris. Là était le vrai poste d'observation et de vigilance, celui qu'il ne fallait plus quitter.

 

V

Tandis que la diplomatie s'ingéniait à apaiser la querelle, Cavour s'appliquait à attiser la discorde, à pousser à bout son adversaire, à inventer des griefs, à créer des causes de conflit ; surtout il veillait à fermer devant l'Empereur indécis et troublé toute voie de repentir ou de retour.

Son langage n'était plus, comme autrefois, réservé, insinuant, gradué avec un art habile qui tempérait l'audace des desseins. Il était, au contraire, plein de menaces, et provocateur avec calcul. Lorsque la loi d'emprunt vint à l'ordre (lu jour des députés, puis au Sénat, il dénonça en termes nettement agressifs les traités particuliers de l'Autriche, l'oppression qui pesait sur la Lombardie, les extensions arbitraires de la domination tudesque au-delà des Alpes. Le 1er mars, dans un mémorandum adressé à l'Angleterre, il résuma les doléances des peuples italiens, et aussi les remèdes qu'il jugeait nécessaires : ces remèdes, c'était un gouvernement autonome pour la Lombardie, pour la Vénétie, pour toutes les provinces pontificales situées à l'orient de l'Apennin ; c'était un large régime de réformes administratives dans toute l'Italie centrale ; c'était enfin la résiliation de toutes les conventions spéciales qui avaient fait de Modène, de Parme, de la Toscane, autant de fiefs d'empire. En lisant ce programme élargi à dessein pour décourager toute conciliation, le chef du cabinet prussien, M. de Schleinitz, s'écriait : « Ce que demande au fond M. de Cavour, c'est que les Autrichiens soient expulsés de toute l'Italie[27]. » La gazette semi-officieuse, l'Opinione, accentuait les pensées du premier ministre sarde. Dès qu'elle apprit la mission Cowley, elle prédit qu'elle ne réussirait pas ; puis elle annonça que l'Autriche se refusait à toute concession et que les efforts de l'Angleterre demeuraient vains. Moins discrets que leur chef, certains agents piémontais dévoilaient ouvertement la politique du Roi leur maître. Tel était M. de Barrai, ministre de Sardaigne à Francfort, qui proclamait que le secours de la France était certain, que le plan était de refouler les Autrichiens au-delà des Alpes, qu'un royaume de l'Italie septentrionale serait formé, et qu'en retour le roi Victor-Emmanuel céderait à Napoléon III Nice et la Savoie[28].

A quoi bon d'ailleurs le mystère, et les faits ne parlaient-ils point assez haut ? D'un bout à l'autre du Piémont, les journaux s'entretenaient de la guerre, comme si déjà elle eût été déclarée. Nul souci, si ce n'est celui de la lutte. Une loi venait de réorganiser la garde nationale et d'en fortifier les cadres. Des comités étaient créés pour recruter, équiper, armer les volontaires, et, comme à la veille de la bataille, pour assurer des secours aux blessés. Entre le parti ministériel et la portion la plus active de l'ancien parti mazzinien, la Société nationale avait cimenté l'union. Au commencement de mars, on vit même arriver de Gênes une députation de républicains qui s'offraient à soutenir, en vue de la délivrance nationale, la dictature militaire de Victor-Emmanuel[29]. De là une apparence d'unanimité bruyante en faveur de la guerre : sous ce tumulte, la voix de la prudence était étouffée, et les moins rassurés, las de résister au torrent, s'y abandonnaient. A la vérité, la détresse financière était grande, mais, pourvu qu'on pût suffire aux nécessités immédiates de l'armement, on livrait le reste à la fortune. C'est à accroître ces armements que le ministère piémontais consacrait ses soins les plus urgents. Déjà presque tous les corps avaient été concentrés sur Alexandrie et Casai ou se trouvaient échelonnés sur les bords du Tessin. Fréquemment des reconnaissances parties de Novare battaient la rive droite du fleuve, tandis que, sur la rive gauche, en arrière du Naviglio et dans la plaine plus tard fameuse de Magenta, apparaissaient les bataillons autrichiens. Qu'un coup de feu partît, que sur un point quelconque la frontière fût franchie, et aussitôt Cavour, saisissant le prétexte, se retournerait vers la France.

Ce prétexte qui justifierait l'appel à la France et allumerait la guerre, le premier ministre le cherchait partout avec une infatigable persévérance. Il le cherchait aux bords du Tessin. Il le cherchait dans l'état de l'Italie. Dans une longue lettre au prince Napoléon, il étudiait le meilleur moyen de pousser à bout l'ennemi et de lui tendre le piège où enfin il tomberait. Beaucoup de jeunes Lombards, disait-il, franchissent k frontière et viennent s'engager dans notre armée ; l'Autriche les réclamera, nous les refuserons, de là sans doute une cause de rupture. En voici une autre, ajoutait Cavour impatient de la lutte : l'Autriche fait de grands travaux à Plaisance, nous la laisserons les poursuivre, puis, tout à coup, nous en réclamerons la destruction ; elle résistera, et cette résistance même sera l'occasion du conflit[30].

Les jours qui séparaient encore du moment suprême, Cavour les consacra à compléter le réseau d'intrigues qui, la guerre aidant, lui livreraient toute l'Italie centrale. Déjà les provinces modénaises situées à l'occident (le l'Apennin étaient mûres pour un changement de maître ; pour y accroître dans la jeunesse le mouvement de désertion, le bruit fut artificieusement répandu que le prince régnant méditait une levée, et que les conscrits ainsi recrutés seraient contraints à servir sous le drapeau de l'Autriche. « Bientôt le duc de Modène demeurera seul », s'écriait avec joie La Farina[31]. A Parme, les menées n'étaient pas moins actives. Quant à la Toscane, Cavour excitait La Farina à y créer un vif courant en faveur de l'indépendance italienne et de l'alliance piémontaise. A Turin, une pétition fut même rédigée en ce sens, puis envoyée à Florence, d'où elle fut réexpédiée en Piémont comme un produit spontané du libéralisme florentin. La douce et molle Toscane fournit de l'argent, plus d'argent même que de volontaires. Le mot d'ordre était de propager les idées de nationalité bien plus que celles de réforme ou de constitution. Ainsi pensait La Farina[32] : ainsi pensait, dans une sphère tout autre, le baron Ricasoli, témoin attentif des événements prochains[33]. Le promoteur, l'ami, le confident des libéraux florentins était le représentant officiel du Piémont, M. Buoncompagni, et, comme celui-ci éprouvait quelque répugnance à miner le gouvernement près duquel il était accrédité, Cavour s'ingéniait à vaincre ses scrupules[34]. Dans sa correspondance avec les comités de la Société nationale, La Farina levait les derniers voiles : « Retenez bien, disait-il, que la guerre éclatera en avril », et il laissait entendre que l'Empereur était lié au Piémont par d'indissolubles engagements. Les instructions déjà transmises en octobre furent renouvelées, mais avec plus de précision. Au moment de la déclaration de guerre, mais surtout pas avant, l'émeute éclaterait au cri de : Vivent l'Italie et Victor-Emmanuel ! Des dépôts créés non loin des frontières fourniraient des armes pour le soulèvement. Chacun des conjurés, comme en une véritable mobilisation, rejoindrait le centre le plus voisin. L'insurrection une fois triomphante, le plus hardi ou le plus notable, sous le nom de commissaire provisoire du roi Victor-Emmanuel, saisirait la dictature. Il révoquerait les fonctionnaires douteux, établirait des conseils de guerre, supprimerait tous les journaux, organiserait la conscription, le tout sous couleur de liberté ; puis, pour capter la faveur, il abolirait bruyamment les impôts les plus impopulaires ou, en les maintenant, en les aggravant même, les changerait de nom[35]. Tel était l'état de l'Italie centrale, encore officiellement en paix, encore sous l'autorité nominale de ses princes. A ces malheureux princes, Cavour, en ce temps-là même, ne négligeait pas d'envoyer notes sur notes pour leur reprocher l'oubli des règles de bon voisinage et du droit international. Meule sur le territoire directement soumis à ses armes, l'Autriche avait peine à contenir les élans du patriotisme excité. Vers ce temps-là, un jeune Vénitien, le comte Emilio Dandolo, ancien volontaire de 1848, ancien soldat de Grimée, mourut à Milan. Aussitôt le concours immense du peuple, l'explosion des regrets publics, transformèrent ses funérailles en une véritable démonstration, et les rigueurs de la police accrurent l'effervescence, loin de l'abattre. A Turin, le jour même des obsèques, Cavour assista à un service funèbre pour le défunt ; les plus hauts personnages officiels, tous les chefs du parti libéral, se joignirent à lui, en sorte que la cérémonie sembla moins un hommage rendu à une jeune et touchante mémoire qu'un nouveau défi contre l'Autriche.

Cependant, vers le commencement de mars, Cavour apprit par de nombreux et sûrs indices les efforts extraordinaires tentés en faveur de la paix. Ses appréhensions furent extrêmes. Que deviendraient son œuvre et lui-même si Napoléon III, son protecteur et son instrument tout ensemble, secouait tout à coup sa chaîne ? Dans ce grand péril, le ministre sarde, au lieu de ralentir sa marche, résolut de la précipiter. Le 4 mars, dans un banquet offert à M. Gladstone qui passait par Turin, Cavour s'approcha de sir James Hudson, lui exprima le vif regret que l'Autriche voulût mettre son armée sur le pied de guerre[36], puis ajouta : « Je suis d'autant plus fâché de cette décision qu'elle nous impose une mesure pareille, c'est-à-dire l'appel de tous nos contingents. — J'espère, répliqua Hudson, que vous réfléchirez avant de prendre une résolution qui diminuera grandement les chances de paix. » Cavour insista, mit en parallèle les forces modestes de la Sardaigne et les formidables armées de l'Autriche, cita des chiffres, invoqua même à plusieurs reprises le témoignage du général La Marmora qui assistait au festin. Sur de nouvelles sollicitations, il consentit pourtant à attendre une semaine, afin que l'on sût le résultat de la mission Cowley[37]. Cette concession n'était qu'une feinte. Le lendemain, on connut à Turin la note pacifique du Moniteur, puis la démission du prince Napoléon. Décidément, à Paris, le parti de la paix gagnait du terrain. Le Roi et son ministre jugèrent qu'en ces conjonctures extrêmes la témérité serait plus sage que la prudence même. On assure que Victor-Emmanuel, clans une lettre à l'Empereur, lui reprocha son abandon, protesta que, même seul, le Piémont tenterait le sort des armes, puis, par une sorte d'intimidation, ajouta que, vaincu, il ne descendrait pas du trône sans faire connaître au monde les motifs de sa conduite et les hauts encouragements qui l'avaient dictée[38]. Le 6, un conseil des ministres débattit les importantes mesures militaires qui rendraient tout retour presque impossible. Sur ces entrefaites, une dépêche envoyée par lord Cowley à sir Hudson l'informa que l'Autriche prenait l'engagement formel de ne pas attaquer le Piémont. Tout heureux de cette bonne nouvelle, Hudson ne perdit pas une minute pour communiquer le message à Cavour. « Il est trop tard, répondit celui-ci, le décret est signé. » Le 9 mars, en effet, la Gazette officielle annonça que tous les militaires congédiés ou maintenus dans leurs foyers depuis la classe 1832 jusqu'à la classe 1828 étaient rappelés à l'activité[39].

 

VI

A l'heure où nous sommes parvenus, deux politiques sont nettement en présence. L'une se personnifie dans la note pacifique du 5 mars ; l'autre, dans l'appel de tous les contingents sardes. La première est celle de la France prévoyante et travailleuse, celle des sages et sincères conseillers qui discernent de loin l'orage et l'annoncent, celle des diplomates fidèles qui, bien que troublés par toutes sortes de missions secrètes, parallèles ou contraires, ne se découragent pas de dire la vérité, par patriotisme, par pressentiment de l'avenir, au risque même de leur faveur ou de leur fortune. La seconde est celle de Cavour. Entre ces deux politiques, Napoléon III est l'arbitre, arbitre qui n'a qu'une parole à prononcer, à la condition que cette parole sorte enfin des banalités solennelles, des naïves ou sentimentales énigmes, et soit ce que tout le monde souhaite, réclame, attend, une parole de précise et souveraine volonté. Qui l'emportera, l'esprit traditionnel ou l'esprit d'aventure, le droit fixe des traités ou cet autre droit nouveau qui est le masque des ambitieux ? Est-ce le faible qui entraînera le fort à sa suite ? Est-ce au contraire le fort qui, sur le bord de l'abîme, s'éclairera d'une tardive lueur, et, fût-ce au péril de son amour-propre, fût-ce au péril de sa sécurité personnelle, déchirera ses engagements téméraires, conclus loin de la nation, sans elle et contre elle ?

Dans la nuit du 16 au 17 mars, lord Cowley rentra à Paris. Le matin même, il se rendit auprès de M. Walewski. Celui-ci, avant de l'interroger, se hâta de lui exposer l'état des affaires en France. La note du 5 mars et la démission du prince Napoléon étaient les indices visibles d'une politique conciliante : en revanche, l'hostilité de la Confédération germanique avait froissé l'Empereur et surexcité le sentiment national. Le ministre insista beaucoup sur les démonstrations du peuple allemand, les exagéra même un peu, soit qu'en cela il fût sincère, soit qu'il voulût couvrir sous ce prétexte l'évolution de son maitre. Il conclut par des vœux pour la paix, mais avec une certaine mollesse qui n'était pas de bon augure. — Alors, alors seule : ment, lord Cowley put rendre compte de sa mission. Sans se laisser déconcerter par ce langage plus alarmant que favorable, il fit valoir les excellentes dispositions de l'Autriche et surtout la netteté avec laquelle le cabinet de Vienne répudiait pour le présent et pour l'avenir le rôle d'agresseur. Si l'Autriche attachait un grand prix à ses traités particuliers, c'était par sollicitude pour les princes italiens ses alliés, non par ambition personnelle. Sur les bords du Danube, une seule chose inquiétait, les armements de la Sardaigne, qui laissaient conjecturer l'appui promis, l'assistance certaine de la France. Si la France voulait vraiment la paix, elle avait une belle occasion de le montrer en conseillant au Piémont de désarmer. Ce conseil seul, donné avec autorité, suffirait à tout apaiser. Tels étaient, dit en terminant lord Cowley, les sentiments et les vues de l'empereur François-Joseph. — M. Walewski avait laissé parler son interlocuteur sans l'interrompre. Quand il eut fini, il le remercia courtoisement de ses efforts, le loua du voyage qu'il avait entrepris, rendit hommage aux intentions du cabinet britannique ; puis, doucement et sans s'émouvoir, il lui laissa entendre que sans doute ses efforts ne serviraient à rien, que sa mission aurait tout juste la valeur d'une simple excursion diplomatique, que pendant son absence une autre combinaison avait surgi qui semblait prévaloir. Bref, comme lord Cowley écoutait avec un mélange de surprise et de déception cet étrange langage, il lui annonça que, depuis deux jours déjà, il n'était plus question ni de lui ni de son ambassade, mais que la querelle serait apaisée, si elle devait l'être, non par la médiation de l'Angleterre, mais par un congrès.

Que signifiait ce nouveau coup de théâtre, et que s'était-il passé ? Le 15 mars, M. de Kisselef, ambassadeur russe à Paris, avait eu une audience de l'Empereur. Dans cette audience, il avait insisté sur l'extension du conflit, sur l'agitation qui, de l'Italie, se propageait à l'Allemagne ; puis il avait émis la pensée de soumettre à un congrès un différend qui intéressait désormais non plus le Piémont, mais toute l'Europe. Les cours des Tuileries et de Saint-Pétersbourg s'étaient mutuellement rejeté l'initiative de la proposition. Finalement, il avait été convenu que la combinaison nouvelle serait présentée sous le patronage et sous les auspices de la Russie.

A ne consulter que les apparences, ce congrès semblait une machine de guerre bien plus qu'un acheminement à la paix. Il se jetait à la traverse de la mission Cowley, comme pour replonger dans la confusion l'Europe qui renaissait à l'espérance. Il détruisait, sous prétexte de le reprendre sur des bases plus larges, le travail si péniblement commencé, et, en multipliant les points à régler, il multipliait aussi les causes de désaccord. Il émanait de la Russie, ardente à humilier l'Autriche, et de la France, non moins ardente à patronner le Piémont. Telle fut l'opinion en Angleterre, telle fut aussi l'opinion en France, où M. Thiers répétait avec une énergique conviction que « l'Empereur avait une idée fixe, amener la guerre tout en parlant de la paix[40] ». — Et pourtant, qui pourrait pénétrer les tortueuses pensées de Napoléon III ? Comme lord Cowley, après sa visite à M. Walewski, s'était rendu aux Tuileries, le monarque lui fit raconter tous les détails de son voyage, parla des difficultés présentes avec beaucoup de calme, jugea que cette situation provenait d'une série de fautes dont personne n'était tout à fait exempt : « Il est superflu, ajouta-t-il, de revenir sur le passé : nous sommes en présence de faits, et c'est avec les faits que nous devons compter. La Sardaigne est armée jusqu'aux dents, l'Autriche aussi : nous, nous n'avons pas encore armé ; mais si on n'arrive pas à un apaisement, nous armerons aussi. — Pour le moment, interrompit Cowley, aucune réclamation précise, aucun grief tangible n'est formulé. » L'Empereur en convint : « Mais, poursuivit-il, l'état général de l'Italie est anormal : il y a là une question urgente à régler, à régler par l'accord commun des puissances : autrement j'ai la certitude que nous ne pourrons éviter une explosion terrible. » Ce langage ne manquait pas de justesse et n'était pas d'un belliqueux. Le soir même, dans une dépêche à lord Malmesbury, lord Cowley résumait ainsi ses impressions : « L'Empereur n'est pas prêt à la lutte : il n'a d'autre engagement avec la Sardaigne que celui de la soutenir contre une agression. En revanche, il est jaloux de la prépondérance de l'Autriche dans la Péninsule : il aime l'Italie ; pour cette cause, il acceptera la guerre, mais ne la provoquera pas[41]. » — A la demi-lumière de ces témoignages, n'est-il pas permis de voir, d'entrevoir du moins les intimes pensées de Napoléon III ? Qu'il fût lié au Piémont, que l'objet de cette alliance fût de pousser vers la guerre et d'obtenir par la victoire la reconstitution de l'Italie, il serait superflu de le méconnaître. Mais à mesure qu'approchait la redoutable échéance, l'Empereur, avec sa nature à la fois systématique et indécise, flottait entre ses théories sur l'avenir de la Péninsule et ses sollicitudes pour son propre pays. De là la pensée, non de nier sa dette, mais de la réduire, de la réduire avec le consentement même du créancier et, s'il était possible, de la payer autrement qu'avec le sang de la France. La simple médiation de l'Angleterre répondait mal à de pareilles vues. Pour une évolution si compliquée, il fallait porter à une sorte de tribunal européen une série de questions, élargies et rendues vagues à dessein, se jouer entre ces questions, intimider l'Autriche par la menace, modérer le Piémont par la crainte de tout perdre, trouver enfin sur les extrêmes limites de la paix et de la guerre quelque fastueux succès diplomatique qui fournirait à Cavour une demi-satisfaction et lui donnerait, à lui Napoléon, l'occasion de triompher sans tirer l'épée. « Souhaitons ardemment que la diplomatie fasse la veille d'une lutte ce qu'elle ferait le lendemain d'une victoire. » Ainsi s'était exprimé l'Empereur dans la brochure : Napoléon et l'Italie[42]. S'il pouvait éluder la guerre, s'il pouvait amener le Piémont par habileté ou calcul à abandonner, pour quelques bénéfices modestes, mais certains, la riche, mais incertaine proie, quel embarras de moins pour lui et, au regard de la France troublée et inquiète, quelle grande responsabilité éludée ! Ainsi pensait l'Empereur, un peu effrayé du pas redoutable où il s'était engagé, et non éloigné de reculer, à la condition que le recul eût toutes les apparences d'un succès. En cela, il n'oubliait qu'une chose, une seule, c'est que pour arrêter l'entreprise ou la suspendre, il faudrait jouer Cavour lui-même, c'est-à-dire le plus habile, le plus retors et, au besoin, le plus fourbe des politiques, en un mot, de tous les hommes d'État, celui dont ou devrait le moins attendre une quittance à prix réduit.

La proposition de congrès fut adressée, — officieusement par la France, et officiellement par la Russie, — aux trois cours de Londres, de Vienne et de Berlin.

A Londres, le projet fut accueilli avec une visible mauvaise humeur. Le ministère britannique répugnait à remettre à l'assemblée collective des puissances l'œuvre de pacification qu'il s'était flatté de mener à lui tout seul. Il raillait volontiers le chancelier russe, « cet ouvrier de la onzième heure » qui essayait de lui ravir le fruit de ses propres travaux. Il craignait quelque piège caché : « Je ne sais plus ce que veut l'Empereur, disait à ses amis intimes lord Cowley découragé, et, dans ses paroles, je me perds à démêler le vrai et le faux. » Malgré ces impressions attristées, il sembla qu'il y avait, à repousser l'ouverture, plus de péril qu'à l'agréer. Le 19 mars, après un long conseil, le gouvernement de la Reine résolut d'accepter le congrès, à la seule condition qu'aucun remaniement territorial n'y serait débattu, que les délibérations porteraient surtout sur les quatre points déjà indiqués, que tous les États italiens seraient exclus de la conférence, ce qui était le seul moyen d'écarter la Sardaigne. Le soir même, la décision fut notifiée au duc de Malakof.

La Prusse, ainsi qu'elle le faisait depuis le commencement de la crise, suivit fidèlement l'Angleterre.

Que déciderait l'Autriche ? Là était la grande incertitude. Le 19, un télégramme avait déjà fait connaître que, d'une façon générale, elle consentait au congrès. Mais quelles seraient les Conditions de son adhésion ? Il tardait de le savoir au juste : car ses exigences pourraient rendre illusoire son acceptation même. Les jours suivants, les entretiens de M. de Buol mirent à nu les pensées du gouvernement autrichien. Il ne repoussait pas le congrès, mais s'appliquerait à le rapetisser autant que la France à le grandir. Il souhaitait que l'État territorial fût hors de cause. Il doutait que le Pape laissât débattre dans des conférences les réformes intérieures à opérer dans ses provinces. Il émettait enfin la prétention assez singulière de faire figurer dans le congrès les représentants des petits États italiens, mais non de la Sardaigne, et cela sous le prétexte que le Piémont, n'étant lié par aucun traité particulier avec l'Autriche, n'aurait aucun intérêt spécial à discuter ou à défendre devant la haute Assemblée. Ce que l'Autriche demandait surtout, c'était que son adversaire désarmât. « Que la Sardaigne désarme, répétait M. de Buol à l'ambassadeur de France ; qu'elle disperse ses troupes dans les garnisons : dès lors, on peut être assuré que nous désarmerons nous-mêmes et qu'aucune difficulté ne surgira de notre fait. » Au fond, vis-à-vis du Piémont, l'Autriche était dans une disposition mêlée à la fois d'irritation et de calculs. Tant que les troupes sardes seraient échelonnées le long du Tessin, tant que Cavour serait au pouvoir, elle ne jugeait point possible une harmonie durable et, guerre pour guerre, aimait mieux la précipiter que l'attendre. Mais si la Sardaigne, de gré ou de force, disloquait ses contingents, elle ne doutait pas que la chute de Cavour fût la conséquence de ce recul. Elle tendrait alors au roi Victor-Emmanuel une main amicale, oublierait le passé, et non seulement l'oublierait, mais se piquerait de libéralisme vis-à-vis de l'Italie et payerait de quelques avantages l'alliance renouvelée. C'est en vue de cette éventualité bien invraisemblable, mais non tout à fait désespérée, qu'elle contenait ses colères et s'encourageait à la patience[43].

Un état si confus éveillait plus d'alarme que d'espoir. Cependant, si les cinq grandes puissances adhéraient en principe au congrès, serait-ce trop présumer de l'humaine sagesse que de compter sur un tardif réveil de la prévoyance européenne ? Le public qui connaissait non les détails, mais le gros de la crise, en suivait le développement avec une curieuse anxiété. Le 24 mars, le Moniteur annonça l'adhésion des cabinets de Londres et de Berlin, mais ajouta qu'on attendait encore la réponse de Vienne. Que voulait dire cette réserve, et quelque divergence fondamentale subsistait-elle ? Le lendemain, il sembla qu'on eût lieu de se rassurer, en lisant dans le journal officiel une note ainsi conçue : « Le cabinet de Vienne a adhéré à la proposition de la Russie concernant la réunion du congrès. »

 

VII

Dans L'histoire diplomatique du second Empire, tout est plein de heurts et de contrastes. Tout est soumis à la volonté d'un seul homme, mais d'un homme aux volontés successives et contraires, qui veut, ne veut plus, veut de nouveau et ne s'engage décidément dans la fausse route qu'après avoir vingt fois côtoyé la vraie. De là un récit fatigant par ses à-coups et ses péripéties, mais qu'il serait imprudent de coordonner ; car, si on essayait d'y établir un ordre logique, immédiatement on lui ôterait sa vérité. Le matin du 25 mars, les lecteurs du Moniteur, après avoir lu la note qu'on vient de citer, purent lire, dans la même colonne et immédiatement au-dessous, une autre note rédigée en ces termes : « Le comte de Cavour est parti de Turin, se rendant à Paris sur une invitation de l'Empereur. » Que signifiait cette visite inattendue, et quelle machination nouvelle préparait ce grand artisan de troubles ?

Ce n'était pas sans confusion que Cavour avait appris le projet de congrès. Quelles que fussent les stipulations de Plombières, il redoutait que le souverain, dominé par les alarmes publiques ou les avis de ses conseillers, ne s'abritât derrière l'Europe pour se dérober à la guerre. Son anxiété s'était mêlée d'irritation quand il avait appris que, si le congrès avait lieu, il se tiendrait apparemment sans lui. Aussitôt il avait adressé à tous les amis de la Sardaigne des réclamations désespérées. A quoi bon le congrès ? Pourquoi son pays en serait-il exclu ? En 1856, les représentants du roi Victor-Emmanuel avaient été admis aux conférences de Paris. Le Piémont avait-il depuis ce temps démérité de l'Europe ? C'est surtout au prince Napoléon que Cavour avait fait parvenir ses ardents appels. Il le conjurait d'intervenir auprès de l'Empereur : il dénonçait l'influence de M. Walewski, infidèle interprète des pensées de son maître ; il adressait en outre d'impérieux et suppliants messages au chevalier Nigra, afin que celui-ci arrivât jusqu'à Napoléon III par sa dextérité, ses subterfuges, ses prières, l'arrachât aux influences des amis de la paix[44]. Bientôt, ne se fiant qu'à sa propre habileté, il avait résolu de porter sa cause aux Tuileries : de là l'article du Moniteur qui annonçait son voyage. Le 26 mars, il était à Paris.

Ainsi, les deux complices de Plombières allaient se retrouver en présence, l'un résolu par tempérament et par impossibilité de reculer, l'autre dominé par des engagements qui tour à tour l'attiraient et l'effrayaient ; l'un faible, l'autre puissant, mais, par une incroyable interversion des rôles, asservi au faible ; l'un tendant vers le but avec toute l'ardeur de son patriotisme et de son ambition, l'autre s'y portant d'une marche irrégulière, nonchalante, indécise, en théoricien qui rêve, qui voudrait prolonger indéfiniment son rêve et qui répugne également, soit à le secouer, soit à le faire passer dans la terrible réalité. Quand l'Europe apprit la rencontre des deux grands acteurs, un imposant silence se fit. Mais l'appréhension l'emportait sur l'espoir. C'est que les plus clairvoyants avaient déjà mesuré les deux joueurs et deviné Napoléon III sous le masque emprunté de sa pompeuse grandeur.

Dès son arrivée, Cavour eut avec l'Empereur une entrevue dont le mystère n'a pas été pénétré. Les deux jours suivants, le souverain, invoquant une indisposition, se déroba. Le ministre sarde était l'objet de la curiosité générale, et, à l'hôtel Castiglione où il était descendu, les visiteurs affluaient. Il s'appliqua à découvrir les dispositions publiques sans trop dévoiler ses propres desseins. Aux financiers qui l'interrogeaient anxieusement, il répondit sur un ton badin : « Il y a des chances pour la paix, il y a des chances pour la guerre » ; et on n'en put tirer autre chose. Comme M. de Rothschild insistait, il répliqua sur le même ton de plaisanterie : « Tenez, je vais vous faire une proposition : achetons ensemble des fonds ; jouons à la hausse ; je donnerai ma démission ; il y aura une hausse de 3 francs. — Vous êtes trop modeste, monsieur le comte, répliqua le banquier, vous valez bien 6 francs[45]. » L'opinion des catholiques inquiétait surtout Cavour, et il s'en enquérait soucieusement, car il sentait que le secret des hésitations impériales, c'était la crainte d'éloigner le parti religieux jusque-là si fidèle[46]. Volontiers l'illustre voyageur se fût rendu dans quelques-uns des salons parlementaires dont l'urbanité l'avait autrefois charmé : mais il n'osa en franchir le seuil, tant il en devinait l'hostilité[47]. Avec les diplomates étrangers, il affecta une imperturbable assurance. Comme lord Cowley cherchait à le modérer : « De quoi vous plaignez-vous ? lui répliqua-t-il vivement. N'est-ce pas l'Angleterre qui nous a encouragés, et votre propre ministre à Turin, sir Hudson, n'a-t-il pas été aussi ardent que moi-même pour la cause de l'Italie[48] ? » A défaut de Napoléon III, Cavour vit M. Walewski, qui ne négligea aucun argument pour refroidir son ardeur belliqueuse et ajouta que, si le congrès réussissait à grouper dans une sorte de confédération tous les États de la Péninsule, l'indépendance et la sécurité de l'Italie seraient suffisamment garanties. Enfin, le 29 mars, Cavour eut avec l'Empereur un autre entretien en présence du ministre des affaires étrangères. Le chef du cabinet sarde plaida opiniâtrement sa cause et, malgré les conseils amicaux du souverain, malgré les instances acerbes de M. Walewski, refusa de désarmer. Il quitta les Tuileries, assez mécontent, dit-on, de l'Empereur, mais bien résolu à ne pas céder. C'est que, s'il avait deviné les suprêmes hésitations de. Napoléon III, il avait deviné aussi qu'avec une persistante énergie, il triompherait de ces incertitudes mêmes. Le soir, il écrivait au général La Marmora : « La question italienne a été aussi mal engagée que possible. » Mais il ajoutait aussitôt après : « La guerre est inévitable : elle sera retardée de deux mois au moins ; elle aura lieu sur le Pô et sur le Rhin[49]. » Le lendemain, au moment de quitter Paris, Cavour voulut, dans une dernière lettre, rappeler à l'Empereur ses anciennes sympathies, ses encouragements, ses promesses, lui dire, en un mot, tout ce que, dans la conversation de la veille, la présence de M. Walewski l'avait contraint de taire ou d'abréger. Il dénonçait d'avance l'impuissance du congrès ; il suppliait le souverain de demeurer sourd aux conseils de son ministre des affaires étrangères ; il lui représentait vivement les dangers d'une politique rétrograde qui transformerait l'Italie en ennemie mortelle sans reconquérir l'amitié perdue de l'Angleterre et de l'Autriche ; il dépeignait l'affreuse situation du Roi réduit à l'abdication s'il était abandonné ; il conjurait enfin l'Empereur de fixer clans un memorandum les conditions qu'il poserait au gouvernement de Vienne[50]. Après avoir frappé ce dernier coup, Cavour partit. Le 1er avril, il était à Turin, où il trouva au débarcadère du chemin de fer les groupes nombreux de ses amis, empressés à lui faire une bruyante ovation et à saluer en lui le plus infatigable ouvrier de l'Italie.

 

VIII

Combien cette ovation était justifiée, on ne tarda pas à le savoir. Des échanges de vues sur le congrès, deux -questions s'étaient dégagées d'où dépendrait sans doute la paix ou la guerre. La Sardaigne serait-elle admise au congrès ? En second lieu, serait-elle invitée à désarmer ? Sur la première question, l'Angleterre, fidèlement suivie par la Prusse, proposait l'exclusion du Piémont, non par malveillance pour lui, mais parce que son admission eût entraîné celle des autres principautés italiennes, ce qui eût donné une influence prépondérante à l'Autriche : subsidiairement, elle émettait l'avis que les représentants des États italiens, sans faire partie de l'Assemblée, pussent être entendus avec voix consultative dans toutes les affaires qui les intéressaient. Quant au désarmement de la Sardaigne, la Grande-Bretagne le jugeait nécessaire, mais avec la garantie formelle de la France et de l'Angleterre contre toute attaque. Or, à ces demandes d'abord implicitement admises ou faiblement contredites, le cabinet des Tuileries, à la suite du voyage de Cavour, opposa des réponses dilatoires ou des refus. Le 30 mars, Cowley télégraphia à lord Malmesbury qu'il ne pouvait obtenir aucune solution satisfaisante, soit pour le désarmement, soit pour le mode de représentation des petits États italiens. Le 1er avril, le marquis d'Azeglio, ministre de Sardaigne à Londres, revenu de Paris où son chef l'avait convoqué, confirmait par son langage ces mauvaises nouvelles : il annonça à lord Malmesbury que Cavour refusait de désarmer et ne consentirait jamais à s'asseoir à la table du congrès s'il n'y avait que voix consultative[51]. Où Cavour aurait-il puisé cette audace, si sa récente démarche n'avait raffermi son crédit auprès de l'Empereur ? Ce qui confirmait cette désolante impression, c'étaient les dépêches venues de Turin. Elles annonçaient une recrudescence d'ardeur. Dès le 17 mars, un décret avait autorisé la création de corps francs ; or, de tous côtés, les volontaires affluaient et étaient rassemblés dans les dépôts formés à Cuneo, puis à Savigliano[52]. Garibaldi était à Turin ; il avait des conférences avec le chef du cabinet, avec le Roi lui-même, et déjà enrôlait toutes les forces révolutionnaires sous le drapeau de Victor-Emmanuel. A ceux qui parlaient du congrès, les familiers, les serviteurs du premier ministre répliquaient : « Il n'y aura pas de congrès, M. de Cavour est bien trop joyeux pour cela[53]. » En dépit de ces symptômes alarmants, Cowley voulut revoir M. Walewski et, dans une explication à fond, lui arracher, s'il était possible, son secret. Le 4 avril, il se rendit au ministère des affaires étrangères : « Est-il vrai, lui dit-il, que l'Empereur, en congédiant Cavour, l'ait exhorté à avoir patience jusqu'à ce que l'armée française fût prête ? Est-il vrai qu'il regrette aujourd'hui d'avoir accepté le congrès ? » A cette vive interrogation, M. Walewski se récria fort : « Non seulement l'Empereur ne regrette pas la proposition de congrès, mais il serait déçu si quelque événement entravait la réunion des conférences. Vous pouvez avoir confiance dans ses intentions. Sans doute, ajouta M. Walewski en un ton de confidence, la visite de Cavour a fait du mal : mais elle n'a pas ébranlé les résolutions de l'Empereur au point de le décider à la guerre. — Et le désarmement ? objecta Cowley. — Le désarmement ? répliqua le ministre, le Piémont, j'en conviens, n'y a pas adhéré ; mais je puis vous affirmer qu'il n'est pas d'argument de persuasion que l'Empereur n'ait employé vis-à-vis de M. de Cavour pour l'amener à cette mesure. Sa Majesté a même fait appel à sa propre position, disant qu'on l'accuserait de déloyauté : car personne ne croirait que la Sardaigne, dans ces conjonctures, agissait contrairement à ses désirs. Mais ni les prières ni les menaces n'ont eu le moindre effet sur Cavour, qui a persisté à dire que le Roi et son gouvernement seraient perdus s'ils adhéraient à une si humiliante proposition[54]. »

Ce langage était effrayant dans sa modération même : car il découvrait l'insondable faiblesse de la puissante France. 1l y a un point où la déraison déconcerte et, comme l'extrême logique, paralyse toute réponse. Lord Cowley était dans cette disposition et écoutait dans un ahurissement muet ce langage inouï. Ainsi c'était la glorieuse France qui volontairement s'enchaînait à la remorque du petit Piémont. Ainsi la France, comme si elle eût perdu la faculté de vouloir, se refusait le droit d'imposer au Piémont ce désarmement qui assurerait la paix : elle se bornait à le conseiller, à le conseiller dans un avis timide qu'elle-même et par avance dépouillait de toute sanction. Et si le Piémont ne suivait pas ce conseil donné humblement, à voix basse, presque sous une forme suppliante, si du contact de tous ces bataillons massés aux bords du Tessin naissait quelque choc, si l'Autriche, lasse de tant de défis, prenait à son compte, par une suprême maladresse, le rôle de provocatrice, la France suivrait en aveugle, de sorte que, par une incroyable interversion des rôles, l'axe de la politique se trouvait transporté de Paris à Turin et du palais des Tuileries au modeste logis de Cavour. Quel lien mystérieux avait noué cette politique ? Ici, l'Europe se perdait en conjectures, et, comme tonte cette conduite paraissait inexplicable, tantôt elle l'attribuait à la crainte des assassins venus d'Italie, tantôt elle s'épuisait à deviner quelques stipulations cachées dont l'avenir sans doute découvrirait tout à la fois et le secret et le prix.

Le péril grossissait, non seulement à Paris, non seulement à Turin, mais aussi à Vienne, où les ressentiments longtemps contenus menaçaient d'éclater. Dans le langage jusque-là si mesuré de la presse autrichienne, on observa vers la fin de mars un notable changement. Le ton devenu plus hautain et plus amer révéla une disposition funeste à jeter les clés et à remettre aux armes le jugement de la querelle. A entendre les journaux viennois, les représentants de l'empereur François-Joseph ne pourraient figurer dans un congrès qu'autant que tout le tapage entretenu à Turin s'apaiserait. Il fallait non seulement que la Sardaigne désarmât, mais que Cavour descendit du pouvoir et que le roi Victor-Emmanuel répudiât ses erreurs passées. Quant à la France, on l'accusait de fomenter en Europe l'esprit de dispute et de tenir toujours en réserve quelque casus belli tout prêt. Jusque dans les sphères officielles, on sentait les restes d'une patience qui s'épuisait. Dans ses entretiens, M. de Buol, poussé à bout, se montrait raide, cassant, subtil, plein d'arguties, et haussait ses exigences, loin de les restreindre. Fort de l'appui de l'Allemagne, il nourrissait la pensée d'opposer aux prétentions françaises une sorte de Sainte-Alliance reconstituée ; puis, d'un ton assuré qui touchait à l'outrecuidance, il renouvelait sa prétention d'introduire au congrès tous les petits États italiens, tous, sauf le Piémont. Pendant ce temps, de nouveaux bataillons s'acheminaient vers l'Italie, une fiévreuse activité présidait à la réparation des forteresses, les cités lombardes étaient mises en état de défense, en sorte que, des deux côtés du Tessin, tout se remplissait des vives images de la guerre prochaine. Dans les conseils de François-Joseph, une préoccupation fixe dominait, le désarmement de la Sardaigne. « C'est la condition sine qua non de notre entrée au congrès, ne cessait de répéter M. de Buol : autrement toute la négociation ne serait qu'une comédie. » Et il ajoutait avec un accent de plus en plus résolu : « Ni l'Empereur mon maître, ni le gouvernement, ni le public, ne croient à la paix. Le désarmement de la Sardaigne y ferait seul croire. Jusque-là, le congrès ne semble qu'un moyen de gagner du temps et d'isoler la Prusse et l'Angleterre. » Ainsi parlait M. de Buol, le 31 mars, le jour même où Cavour s'acheminait vers Turin, où l'attendaient les acclamations de ses amis. Le 6 avril, l'ambassadeur d'Angleterre, lord Loftus, revit le chef du cabinet autrichien : il lui annonça les mauvaises nouvelles de Paris, le funeste résultat du voyage de Cavour, les dispositions de la Sardaigne, qui se refusait, soit à désarmer, soit à accepter dans le congrès un rôle amoindri. M. de Buol reçut ces communications avec calme, sans regret apparent, en homme qui juge la guerre inévitable. Il se contenta d'observer que la Sardaigne, en refusant le désarmement, fournissait la preuve matérielle de ses ambitions. Lord Loftus ayant suggéré l'idée que les deux armées se tinssent éloignées chacune à dix lieues du Tessin : « Non, non, répliqua M. de Buol avec animation, c'est inacceptable, et, si on me faisait la proposition par écrit, j'y répondrais vertement. » Il ajouta que le ministre de Prusse lui avait déjà soumis cette combinaison, et qu'il l'avait repoussée. « Mais, insista lord Loftus, l'Europe va-t-elle être entraînée dans la guerre par le seul entêtement de la Sardaigne à ne pas disloquer ses contingents ? Vraiment, en quoi la vaillante Autriche peut-elle redouter les efforts plus ridicules qu'inquiétants de la petite Sardaigne ? » A ces derniers mots, M. de Buol répondit avec gravité : « Ce n'est pas le Piémont qui nous effraye, mais nous le considérons comme l'avant-garde de la France : ce que nous voulons, c'est être armés contre une agression de la France... Nous n'avons pas confiance dans la cour des Tuileries. Si l'empereur Napoléon veut vraiment la paix, l'arrangement est facile : que le Piémont désarme », ou bien encore, ajouta M. de Buol après une pause et sur un ton plus conciliant, que le désarmement soit général, en sorte que le Piémont paraisse moins obéir à une sommation que subir la loi commune... Mais, conclut le chancelier autrichien, « nous n'avons pas d'illusions, c'est la pointe du glaive, ce n'est pas a la branche d'olivier que la France nous présentera[55] ».

 

IX

Tout dérivait vers la guerre. Pourtant, dans l'entretien que nous venons de rapporter, une idée avait frappé lord Loftus, celle d'un désarmement, non plus appliqué à la Sardaigne seule, mais étendu à toutes les puissances. Il s'agirait d'une mesure non plus spéciale, mais universelle et qui perdrait par suite son caractère blessant. Le Piémont pourrait-il se refuser à imiter la puissante France, la puissante Autriche ? Lord Malmesbury, dans ses méritoires efforts pour la paix, accueillit cet expédient, s'y rattacha comme à une chance inattendue et, dès le 7 avril, se hâta de le recommander à Saint-Pétersbourg, à Berlin et surtout à Paris.

Le jour même, lord Cowley se rendit auprès de M. Walewski et, avec une confiance un peu ranimée, lui soumit cette combinaison du désarmement général, combinaison qui ménageait l'amour-propre de la Sardaigne et ne laissait vraiment place à aucune objection raisonnable. Quelle ne fut pas la déception de l'ambassadeur, quand, au lieu d'une adhésion chaleureuse, il ne rencontra chez le ministre français que la plus indifférente froideur ! « Désarmer ! répliqua M. Walewski, mais nous n'avons point armé. » Puis, détournant l'entretien, il s'étendit longuement sur un projet d'origine russe, projet bizarre qui consistait à tenir le congrès, mais sans l'Autriche et en dehors d'elle. Le lendemain, lord Cowley se décida à chercher aux Tuileries les éclaircissements qu'il ne trouvait point au quai d'Orsay. Le moment était mal choisi. L'Empereur avait reçu d'importantes dépêches sur les préparatifs militaires de l'Autriche ; en outre, une proclamation belliqueuse aux troupes massées en Lombardie venait de lui être communiquée par les soins de la légation sarde. A la proposition de désarmement général, Napoléon se contenta de répondre : « Si l'Autriche veut le désarmement, qu'elle commence par désarmer elle-même... Quant au gouvernement piémontais, je lui ai conseillé, à plusieurs reprises, verbalement ou par écrit, de suspendre ou de restreindre ses préparatifs ; mes avis n'ont pas été suivis, et je ne puis les renouveler. Pour nous, comment voulez-vous que nous désarmions ? nous n'avons pas armé. » Lord Cowley ayant observé qu'il s'agissait d'un principe général à proclamer : « Le principe est excellent, répliqua l'Empereur, mais c'est seulement après le congrès et en cas d'accord qu'on pourra l'appliquer. — Non, non, repartit Cowley avec quelque vivacité, le désarmement doit précéder les conférences, car comment discuter sous le bruit des armes ? » L'entretien traîna encore quelque temps ; puis le souverain congédia le diplomate sans lui donner aucune réponse[56].

Fallait-il renoncer à tout espoir ? Avec l'Empereur, il y avait ceci de particulier, qu'on ne pouvait jamais compter tout à fait sur rien, soit en bien, soit en mal. Le 10 avril, Cowley ayant revu M. Walewski, celui-ci l'aborda avec un visage moins assombri, lui annonça qu'il avait eu une conversation très sérieuse avec l'Empereur, se fit expliquer de nouveau le sens de la dernière proposition anglaise, puis, au nom de son maitre, accueillit la pensée d'un désarmement général qui serait proclamé en principe avant le congrès et mis à exécution dès le début des conférences. Le gouvernement anglais, infatigable médiateur, se hâta de transmettre à Vienne la bonne nouvelle et, par des télégrammes répétés, supplia l'Autriche de ne point laisser échapper l'occasion, de la saisir en quelque sorte au vol, d'ôter à la France par une acceptation empressée tout prétexte de nouveau recul ou de désaveu. M. de Buol adhéra au désarmement général ; il proposa qu'une note officielle simultanée l'annonçât dans le Moniteur, dans l'Opinions, dans la Correspondance autrichienne. Sur un point, à la vérité, il différait du cabinet des Tuileries : il demandait que le désarmement fût non seulement proclamé en principe, mais effectué en partie avant le congrès. Quelle que fût cette divergence, elle était secondaire, non fondamentale : « Ce que nous demandons, disait M. de Buol, c'est un gage des pacifiques intentions de la France : le jour où nous aurons ce gage, toute difficulté sera levée et toute chance de conflit écartée. »

Qui comptera les variations de la politique napoléonienne, et surtout qui les expliquera jamais ? Le 10 avril, tout semblait à l'apaisement ; le 12, tout semblait de nouveau brouillé. Ce jour-là, M. Walewski expliqua à lord Cowley ébahi que sans doute le cabinet des Tuileries adhérait à l'idée du désarmement, que l'expédient était bon, excellent même, en un mot tout à fait louable, mais qu'il ne pouvait s'appliquer à la Sardaigne : « Le Piémont, en effet, observait M. Walewski, ne peut être invité à accepter le principe d'un désarmement qui sera réglé dans un congrès auquel il ne participera point. » La réponse de lord Cowley ne se fit point attendre : « Pourquoi l'idée du désarmement général a-t-elle été imaginée, sinon pour voiler ce que le désarmement isolé de la Sardaigne aurait de blessant pour elle ? » M. Walewski, un peu déconcerté à son tour, parla de malentendu, demanda une note écrite qui préciserait les vues des puissances. Cowley, à bout de patience, s'efforça enfin de saisir cette politique ondoyante et qui toujours se dérobait : « Comment voulez-vous, dit-il au ministre français, que nous allions à un congrès que la seule obstination du Piémont peut rendre vain ? Voyons, ajouta-t-il en résumant sa pensée ; je suppose que le congrès se tienne sans que la Sardaigne consente à accéder au principe du désarmement, je suppose qu'après le congrès elle se refuse encore à licencier ses contingents : pouvez-vous affirmer qu'en ce cas, en face de ce refus obstiné, le gouvernement piémontais n'aura plus à compter sur aucun secours de la France ? » Autant l'interrogation était nette, autant la réponse fut indécise et flottante. « Je le pense, répliqua M. Walewski ; mais je ne puis rien déclarer de positif sans avoir pris les ordres de l'Empereur[57]. »

Ainsi se traînaient les pourparlers, incohérents par leur complication même. Un peu découragée de la France, l'Angleterre portait ses conseils à Turin ; mais elle y était écoutée encore moins qu'à Paris. Aux avis des chargés d'affaires anglais et prussiens, Cavour opposait toutes sortes de moyens dilatoires. Le Roi son maitre n'était point à Turin ; lui-même n'était point fixé sur l'objet du congrès ; il attendait des dépêches qui lui permettraient des explications plus précises. Sur de nouvelles démarches, il se décida enfin à rompre le silence et déclara que, s'il était admis au congrès sur le même pied que les autres puissances, il se soumettrait comme elles au désarmement général, mais que, n'étant point admis aux conférences, cette exclusion même le déchargeait des obligations communes. Telle fut la réponse de Cavour. Il ne l'avait pas formulée seul. Elle était la reproduction textuelle d'une dépêche télégraphique que le prince Napoléon avait dictée à M. de Villamarina, et le prince lui-même n'avait tracé cette dépêche qu'après avoir pris les instructions de l'Empereur[58].

Cependant, en France, les menaces de guerre soulevaient une réprobation qui, loin de s'affaiblir, s'accentuait. Ceux qui ne pouvaient ou n'osaient porter leurs doléances jusqu'aux Tuileries les confiaient au ministre des affaires étrangères et le suppliaient, dans cette crise suprême, d'employer en faveur de la paix tout son crédit auprès du souverain. M. Walewski n'avait pas besoin d'être encouragé dans cette voie. Faiblesse ou dévouement, il consentait à traduire en des formules diplomatiques les vagues et inquiétantes visées de son maitre ; mais, à travers ces déviations obligées de sa pensée, il était aisé de pénétrer un désir persévérant d'apaisement. Dans ses entretiens avec le représentant de la Sardaigne, il ne négligeait ni les avis ni l'intimidation même pour contenir les ambitions de Cavour, qu'il détestait et dont il était haï. Pendant les journées du 14 et du 15 avril, comme il était clair que, dans un sens ou dans un autre, le dénouement était proche, il redoubla ses instances auprès de l'ambassadeur sarde, lui représenta vivement les périls d'une guerre qui pourrait, même avant l'arrivée de tout secours français, abattre le Piémont et le ruiner pour jamais, le pressa de conseiller le désarmement, qui ramènerait sur son pays toutes les sympathies de l'Europe et permettrait au roi Victor-Emmanuel de retirer du congrès des avantages aussi grands et moins incertains que ceux d'une guerre même heureuse. « Ce que nous demandons sous forme de prière, ajoutait le ministre français, dans quelques jours peut-être nous serons amenés à l'exiger. » M. Walewski allait plus loin. Il impartissait à la Sardaigne une sorte de délai, un délai de trois jours qui expirerait le 18 avril : passé ce délai, la France, contre son gré, malgré ses sympathies avouées, se rapprocherait de l'Angleterre et concerterait son action avec elle[59].

Qui l'emporterait dans l'âme de l'Empereur, ou de cette politique de sagesse patronnée par M. Walewski, ou de cette autre politique belliqueuse dont le prince Napoléon était alors le principal organe ? Une heure vint 'où on put espérer, croire même que l'Europe échapperait au fléau de la guerre. Le 18 avril, dans l'après-midi, M. Walewski adressa au duc de Malakof, ambassadeur de France à Londres, un télégramme ainsi conçu : « Veuillez déclarer sans délai à lord Malmesbury que, si l'Angleterre nous promet d'insister avec nous sur l'admission des puissances italiennes au congrès, j'engagerai immédiatement, et par le télégraphe, le Piémont à adhérer au principe du désarmement, dont l'exécution sera réglée, s'il y a lieu, même avant la réunion du congrès. Si vous me répondez oui, mon télégramme pour Turin partira à l'instant. » Après tant d'évolutions déconcertantes, on tenait enfin quelque chose de positif. De Londres, la réponse affirmative ne se fit pas attendre. Aussitôt la dépêche, qui conseillait sous une forme impérative le désarmement, partit de Paris pour Turin, et, dans la nuit du 18 au 19 avril, fut communiquée à M. de Cavour.

Cavour touchait à la dernière, mais à la plus terrible crise de sa fortune. Les récents historiens de l'Italie ont raconté, en des récits dramatiques, son émotion, ses colères, ses pensées de résistance, dût-il seul affronter l'Autriche. Désarmer, c'était désavouer toute la politique passée ; c'était échanger contre quelques avantages partiels les fruits aléatoires, mais superbes, de la lutte ; désarmer, c'était mettre en péril le gouvernement et la dynastie elle-même, car, au point où le grand agitateur avait poussé les choses, l'armée révolutionnaire était si bien organisée qu'il serait malaisé de la congédier ou de la dissoudre. Que faire cependant ? Bien malgré lui, Cavour se résigna, se flattant que quelque coup inattendu lui épargnerait l'humiliation et l'embarras de consommer son sacrifice. Déjà certains avis secrets, quoique bien vagues encore, confirmaient cet espoir. Le 19, l'acceptation du gouvernement sarde fut notifiée à Paris et à Londres. Le 21 ; le Moniteur annonça le désarmement général et la prochaine ouverture du congrès. Hélas ! la bonne nouvelle avait cessé d'être vraie au moment même où on la publiait.

 

X

Dans les sphères les plus humbles comm2 dans les rangs les plus élevés de la vie, la patience n'est une vertu efficace qu'autant qu'on la pratique jusqu'au bout, avec une âme tranquille et assez maîtresse d'elle-même pour planer au-dessus de tous les défis. Le grand écueil de la longanimité, ce sont les coups d'éclat, ou pour mieux dire, les coups de tête, d'autant plus terribles que les ressentiments ont fait plus d'efforts pour se contenir. Il arrive alors que les plus modérés perdent, par un seul emportement, le fruit de la plus méritoire prudence : car le commun des hommes, inhabile à saisir le lien des choses, ne garde qu'une impression, celle du dernier événement, et qualifie d'agresseur, non celui qui, par une série de bravades ou de savants artifices, a rendu la lutte nécessaire, mais celui qui, dans un accès de colère, a porté la première blessure. Après une longue sagesse, l'Autriche allait commettre cette lourde faute et encourir cet injuste, mais inévitable jugement.

Son excuse, c'est l'intolérable situation où l'avaient placée la duplicité du Piémont et aussi la politique ambiguë de la France. Depuis de longues années, elle se débattait contre les calomnies de Cavour, calomnies propagées par la presse, consignées dans les dépêches officielles, colportées jusque dans les congrès. On flétrissait ses rigueurs et on raillait ses concessions. Derrière le Piémont, se tenait Napoléon III, ennemi mystérieux dont on sentait l'hostilité sans pouvoir la définir et qui tenait entre ses mains les fils de la politique, tandis que Cavour les dirigeait. Dans les derniers temps, l'acuité de la crise était devenue telle, que la guerre elle-même semblait préférable à l'attente anxieuse où l'on se consumait. L'état précaire des fiances obligeait à suspendre les armements ou à les utiliser à bref délai. Pour la lutte, l'empereur François-Joseph disposait de troupes nombreuses, disciplinées, fidèles, exaspérées, en outre, par de longs défis. De là, le dessein de hâter la bataille loin de la fuir, et de se faire à son tour provocateur : maladresse insigne qui permettrait à M. de Cavour de se poser en victime et transformerait Napoléon III en protecteur apparent de l'opprimé.

Depuis un mois, cette malencontreuse pensée germait dans les conseils du jeune empereur d'Autriche. C'était elle qui avait inspiré les dernières mobilisations des troupes. C'était elle qui venait de déterminer l'envoi à Berlin de l'archiduc Albert, chargé de réaliser une alliance militaire entre les deux États allemands. Au commencement d'avril, le général Giulay avait reçu l'ordre d'achever ses préparatifs pour entrer en campagne dans un délai de dix à douze jours : puis des dépêches, vagues encore, lui avaient laissé pressentir quelque grave message qu'un de ses officiers aurait bientôt à porter à Turin. Quel serait ce message ? Lord Malmesbury, dès le 16 avril, l'avait appris de la bouche même du comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche à Londres. Le cabinet de Vienne se proposait d'adresser directement une sommation au cabinet de Turin afin qu'il ramenât son armée à l'effectif de paix et licenciât ses corps francs. Lord Malmesbury, épouvanté, avait représenté vivement au comte Apponyi les dangers d'une pareille conduite et avait envoyé à Vienne dépêches sur dépêches pour prévenir un si funeste éclat[60]. Les réponses avaient laissé espérer un sursis, mais rien qu'un sursis. Encore quelques jours, quelques heures peut-être, et l'Autriche consommerait la démarche fatale, celle qui comblerait de joie ses ennemis.

Ici la coïncidence des dates est curieuse autant que lamentable. C'est le 19 avril que Cavour consterné adhérait à la proposition de désarmement général. Or ce jour-là même, dans-la soirée, le comte de Buol confia à l'un des chefs de corps qui partait pour Milan le texte de l'ultimatum autrichien avec ordre de le faire parvenir à Turin. Le 20, l'ambassadeur d'Angleterre, lord Loftus, se présenta de bonne heure chez le chancelier, lui annonça d'un ton joyeux l'adhésion de la Sardaigne au projet de désarmement et le complimenta avec chaleur sur l'heureux dénouement de la crise. C'est alors que M. de Buol, loin d'accepter ces félicitations, l'informa de la grave mesure arrêtée la veille sur l'initiative et sur les ordres de l'empereur François-Joseph. Surpris, mécontent, effrayé surtout, lord Loftus interrogea anxieusement le chef du cabinet autrichien. L'Empereur, au moment où il avait résolu l'envoi de la sommation, connaissait-il l'adhésion sarde ? M. de Buol répondit négativement, mais ne cacha pas que la décision était désormais irrévocable. La confidence que le ministre autrichien venait de faire à lord Loftus, il la fit aussi à l'ambassadeur de Russie, puis, un peu plus tard, au chargé d'affaires de France, M. de Banneville. Dans la nuit du 20 au 21 avril, on sut définitivement aux Tuileries la grande nouvelle. Le 21 au matin, à l'heure même où le Moniteur publiait la note rassurante qui faisait présager l'accord, on connaissait donc dans toutes les chancelleries la subite et violente évolution qui emportait les meilleures espérances de paix.

D'un bout à l'autre de l'Europe, ce ne fut qu'une clameur contre l'Autriche, clameur intéressée des belliqueux, ravis de se dire provoqués, clameur irritée des pacifiques, dépités de toutes leurs peines perdues. Que pouvait, en une pareille confusion, la Grande-Bretagne, cette infatigable ouvrière de la paix ? A Paris, à Turin, on ne l'écoutait plus, et ses représentations se perdaient dans le premier cliquetis des armes. Attentif à ressaisir toute ombre d'espoir, le gouvernement anglais s'adressa encore à Vienne : la sommation était partie pour Milan ; quoi de plus aisé que de la retirer et de la reprendre ? La récente concession de la Sardaigne ne serait-elle pas la justification naturelle de ce recul ? A ce langage, M. de Buol opposa une obstination invincible et attristée : « Il est vrai, répondit-il, nous ignorions encore les résolutions de M. de Cavour, quand nous avons arrêté les termes de notre sommation ; mais jamais nous n'aurions consenti à nous asseoir dans un congrès à côté des représentants de la Sardaigne, en sorte que, de toute façon, la divergence eût subsisté. » Ce que le chef du cabinet autrichien déclarait à lord Loftus, il le déclara avec la même netteté à M. de Banneville ; puis, se tournant de nouveau vers l'ambassadeur britannique : « Vous ne nous connaissez pas, lui dit-il, si vous pensez que nous puissions revenir sur nos pas. — Mais l'opinion publique va se retourner contre vous. — Il y a longtemps que nous sommes insultés par la Sardaigne ; nous avons aussi à compter avec l'opinion de notre pays. — Songez que l'Autriche sera isolée. — Peut-être, répliqua M. de Buol ; mais c'est contre la révolution et pour l'ordre européen que nous combattons[61]. » Ainsi échouaient les derniers efforts de l'Angleterre. En se prolongeant les jours suivants, ils n'eurent qu'un résultat, et fort inattendu, celui de retenir pendant une semaine, ainsi qu'on le verra plus tard, les armes de l'Autriche, de lui ravir le fruit même de sa brusque initiative et, par là, de sauver peut-être le Piémont. Vraiment, il fallait que le destin eût condamné la malheureuse monarchie autrichienne, puisque tout tournait à sa perte, même les bons offices de sa plus fidèle alliée.

Le 23 avril, dans l'après-midi, les deux messagers autrichiens, porteurs de l'ultimatum, arrivèrent à Turin par le chemin de fer de Milan : c'étaient le baron de Kellersberg et le comte Ceschi de Santa-Croce. Ils traversèrent la ville, toute pleine de bruit et d'agitation, tout enfiévrée de préparatifs belliqueux. Comme ils s'avançaient vers la place du Château et passaient non loin de la Chambre des députés, ils se heurtèrent à une foule tellement compacte qu'elle faisait paraître étroites les rues si larges de la cité. C'est qu'à cette heure-là même, au palais Carignan, on discutait un projet de loi qui, dans l'éventualité de la guerre, remettait au Roi, pour la durée des hostilités, la plénitude des pouvoirs civils et militaires. On commentait les paroles du rapporteur de la loi ; on attendait les déclarations de Cavour ; on supputait les suffrages ; et les groupes tumultueux, stationnant au dehors, recueillaient avidement les nouvelles de la séance. Le projet ayant été voté, Cavour quitta la Chambre : « C'est, dit-il, la dernière session du Parlement piémontais qui finit ; l'année prochaine, nous ouvrirons le premier Parlement italien[62]. » Comme il venait de rentrer chez lui, on l'avertit de la présence des officiers autrichiens. Aussitôt, il donna l'ordre de les introduire et, avec une curiosité attentive qui pesait tous les mots, lut la sommation de ceux que déjà on pouvait appeler ses ennemis. Dans ce document, M. de Buol reconstituait l'histoire des dernières négociations, désavouait de nouveau au nom de l'Autriche toute pensée agressive, établissait que le seul gage sérieux de conciliation serait la mise de l'armée sur le pied de paix et le licenciement des corps francs ; il regrettait que tous les efforts dans ce sens fussent jusque-là demeurés infructueux ; puis il poursuivait en ces termes : « L'Empereur, mon auguste maître, a daigné m'ordonner de tenter directement un effort suprême pour faire revenir le gouvernement de Sa Majesté Sarde sur la décision à laquelle il paraît s'être arrêté. Tel est le but de cette lettre. J'ai l'honneur de prier Votre Excellence de vouloir bien prendre son contenu en la plus sérieuse considération et de me faire savoir si le gouvernement royal consent, oui ou non, à mettre sans délai son armée sur le pied de paix et à licencier les volontaires italiens. Le porteur de la présente, auquel vous voudrez bien, Monsieur le comte, faire remettre votre réponse, l'ordre de se tenir, à cet effet, à votre disposition pendant trois jours. Si, à l'expiration de ce terme, il ne recevait pas de réponse, ou que celle-ci ne fût pas complètement satisfaisante, la responsabilité des graves conséquences qu'entraînerait ce refus retomberait tout entière sur le gouvernement de Sa Majesté Sarde. Après avoir épuisé en vain tous les moyens conciliants pour procurer à ses peuples la garantie de paix sur laquelle l'Empereur est en droit d'insister, Sa Majesté devra, à son grand regret, recourir à la force des armes pour l'obtenir. »

Cavour, après avoir lu le message, congédia les envoyés, se gardant bien de leur notifier de suite son refus ; car il importait d'épuiser jusqu'au bout les délais, soit pour compléter les préparatifs militaires, soit pour permettre l'arrivée des premiers secours étrangers. Le 26 avril, à cinq heures et demie du soir, le laps de trois jours étant écoulé, le baron de Kellersberg fut introduit de nouveau chez le président du conseil. Celui-ci lui remit sa réponse, dont le sens n'était douteux pour personne. Le gouvernement sarde repoussait « la sommation menaçante » de l'Autriche et rejetait la responsabilité des événements futurs sur ceux qui « avaient armé les premiers ». Comme le messager autrichien allait se retirer, Cavour lui exprima courtoisement l'espérance qu'il le reverrait en des jours plus heureux ; puis il le fit reconduire par le colonel Govone, qui devait l'accompagner jusqu'à la frontière. Pendant ce temps, l'antichambre se remplissait des familiers et des amis du ministre, tous avides de connaître les termes mêmes de la réponse, et surtout de graver dans leur souvenir une scène si mémorable pour l'histoire de leur pays. Quand l'entrevue fut finie, Cavour se présenta sur le seuil de son cabinet. Sur son visage, on lisait l'expression d'un joyeux espoir et aussi la paisible sérénité de l'homme qui, avant atteint, par sagesse ou par ruse, les dernières limites de la prévoyance, remet tranquillement à la fortune les chances qu'il ne peut ni pressentir ni dominer. Après de longues années de négociations ouvertes ou de menées ténébreuses, il sentait que la principale responsabilité allait passer des diplomates aux soldats, de ceux qui tenaient la plume à ceux qui portaient l'épée ; de là une sorte de repos relatif dont jouissait par avance son esprit prodigieusement surmené. Se tournant vers ceux qui se pressaient autour de lui, il leur dit avec plus de soulagement que d'inquiétude ces simples mots : Jacta alea est. Et en effet, comme César, il venait bien de franchir le Rubicon,

 

XI

Il ne devait pas le franchir seul, et là était au fond le secret de son assurance. Dès le 22 avril, le Moniteur avait exposé les divergences entre le cabinet de Vienne et les autres puissances, puis avait laissé pressentir la sommation autrichienne comme pour en rendre les effets irrévocables. En même temps, il avait annoncé la concentration de plusieurs divisions sur la frontière piémontaise. Le 23, il confirma la nouvelle de l'ultimatum, fit connaître la formation de cinq corps d'armée et en désigna les chefs. Sur ces entrefaites arriva aux Tuileries la demande officielle de Cavour, qui réclamait l'appui déjà certain de la France.

Le 24 avril était le jour de Pâques. Ce jour de fête pacifique et de recueillement religieux fut, à Paris, plein de confusion et de troubles. Les gens de Bourse, affolés, calculaient les pertes énormes de l'avant-veille et de la veille. Les négociants s'empressaient de terminer leurs affaires, et, dans la perspective d'une lutte dont on ne prévoyait ni l'étendue, ni la durée, ni l'issue, n'avaient d'autre souci que de restreindre leurs engagements. Les politiques s'effrayaient de cette aventure inattendue autant qu'extraordinaire et s'épuisaient à deviner les pensées, les desseins, les rêves de l'Empereur. Les catholiques s'inquiétaient pour le domaine du Saint-Père. On remarqua qu'aux offices de l'Église les fidèles furent plus pressés qu'à l'ordinaire ; mais tandis que les prêtres entonnaient le joyeux Alleluia de Pâques, on entendit plus d'un sanglot : c'était celui des mères qui, dans une invocation ardente, conjuraient Dieu d'épargner leurs fils et de ménager la mort. Cependant la multitude, plus distraite en apparence que soucieuse, mettait à profit le chômage de cette journée et se répandait par les rues, avide de nouvelles et de spectacles. Surtout elle se portait vers les casernes avec un patriotique et curieux empressement. Là régnait l'agitation un peu fébrile des départs, une activité plus confuse que réglée, la surexcitation de l'inconnu, avec cela le plaisir de la discipline allégée, et cette joie mêlée de passagers retours qui est propre aux militaires sur le point d'entrer en campagne. On acclamait les soldats de la ligne qui achevaient de s'équiper dans cet appareil pittoresque, allègre, un peu débraillé, spécial aux armées du second Empire ; puis on admirait les grenadiers ou les voltigeurs de la garde, dans leur superbe et correct uniforme qu'aucune souillure du bivouac et de la bataille n'avait encore terni. Quelques-uns, à la faveur d'une consigne un peu relâchée, s'introduisaient jusque dans les cours des quartiers, et, tandis que les enfants, affairés et joyeux, bouclaient les ceinturons, fixaient les sacs, portaient les fusils, les sœurs, les fiancées, les maîtresses disaient adieu à ceux qui allaient partir. Par intervalles, une éclatante sonnerie annonçait que quelque bataillon, ayant achevé ses préparatifs, se dirigeait vers la gare de Lyon : alors la multitude suivait, scandant le pas et se mettant à l'unisson de la musique guerrière. Un symptôme particulier marqua ces départs. A mesure qu'on s'engageait dans le faubourg Saint-Antoine, les drapeaux étaient plus nombreux, les cris plus nourris ; à travers le tumulte, on pouvait aisément distinguer des chants naguère réputés séditieux, mais que la tolérance de la police ne songeait plus à interdire. A entendre les acclamations, à voir les bras tendus, on n'eût plus reconnu le redoutable faubourg, tout meurtri de l'insurrection de Juin, tout enfiévré du coup, d'État. En se séparant de ses anciens amis, il semblait que l'Empereur en eût conquis de nouveaux. C'est que l'instinct démocratique avait deviné la déviation de la politique impériale et, pour prévenir tout retour en arrière, s'appliquait à l'encourager : ce qu'on acclamait, ce n'était pas le gouvernement, ce n'était pas même l'armée qui allait se battre, c'était la guerre révolutionnaire dont l'Empire serait tout à la fois l'instrument et la victime.

Au milieu de ces préoccupations, on se souvint aux Tuileries qu'il y avait un Corps législatif. Volontiers on l'eût oublié, tant avaient déplu les sentiments pacifiques qui, deux mois auparavant, s'étaient manifestés au Palais-Bourbon. Mais il fallait des hommes et de l'argent. Malgré les fêtes de Pâques, les députés furent convoqués. Ils arrivèrent à la hâte, les uns ouvertement attristés, les autres cachant sous une approbation d'emprunt leurs réelles inquiétudes, la plupart courbant la tête sous le fait accompli : quelques-uns seulement, soit par conviction, soit pour faire leur cour, allaient et venaient bruyamment, prédisaient la victoire prochaine et vantaient la sagesse de la nouvelle politique. Nonobstant ces dispositions plus résignées que favorables, il était visible que le dernier ultimatum de l'Autriche avait froissé presque à l'égal d'une bravade. Le 26 avril, comme la séance venait de s'ouvrir, M. Walewski fut introduit et, se levant du banc des conseillers d'État, lut le résumé des négociations qui avaient abouti à une si triste fin. Napoléon III avait un art consommé pour colorer d'un reflet d'équité et de généreuse grandeur ses plus aventureuses conceptions. L'exposé officiel mettait soigneusement en relief l'obstination de l'Autriche, rebelle à toute concession, entêtée à défendre même ses empiétements : à cet égoïsme étroit, il opposait les larges vues de l'Empereur qui avait adhéré à la mission Cowley, au projet de congrès, à la proposition de désarmement, en un mot à toutes les combinaisons imaginées par l'Europe pour sauvegarder la paix. L'ultimatum autrichien fournissait à l'orateur ministériel une fin triomphante et lui permettait d'affirmer avec un certain air de vérité que, si la France prenait les armes, c'était non par suite d'un dessein préconçu, non par ambition ou esprit de conquête, mais pour répondre à une agression injuste et, à proprement parler, pour mieux garantir le repos universel. « Si la Sardaigne est menacée, concluait M. Walewski, si, comme tout le fait présumer, son territoire est envahi, la France ne peut pas hésiter à répondre à l'appel d'une nation alliée à laquelle l'unissent des intérêts communs et des sympathies traditionnelles, rajeunies par une récente confraternité d'armes et par l'union contractée entre les deux maisons régnantes. »

Cette apologie en imposa à quelques-uns, et à plusieurs reprises les applaudissements éclatèrent, non pas très nourris, non pas très enthousiastes, mais suffisants pour donner l'illusion d'un assentiment assez général. Quand ils eurent cessé, le président du Conseil d'État se leva à son tour et déposa deux projets de loi, l'un qui élevait de cent à cent quarante mille hommes le contingent de la prochaine levée, l'autre qui autorisait un emprunt de 500 millions. Cependant il importait d'imprimer à l'approbation une allure plus décidée. M. de Morny se chargea de réchauffer les tièdes, de rallier les hésitants. Fort habilement, il exprima l'espoir que la lutte serait courte et - limitée. Comme pour masquer l'évolution dont il donnait l'exemple, il rappela la répugnance du Corps législatif pour la guerre. « Vos sentiments pacifiques, ajouta-t-il, ne font que donner plus de valeur et de force au concours que vous prêterez à l'Empereur. Faisons voir aujourd'hui, afin que personne ne s'y méprenne ni au dedans ni au dehors, qu'en face de l'étranger, nous sommes tous unis dans une seule pensée : le succès et la gloire de nos armes. Une fois la lutte engagée, tous les intérêts matériels se rangent pour faire place au patriotisme, toutes les inquiétudes se taisent pour mieux nous faire entendre-la voix de l'honneur national. Ne regardons plus en arrière ; c'est devant nous qu'est le drapeau de la France. »

Qui n'eût applaudi un tel langage ? Aussi bien, à quoi la contradiction eût-elle désormais servi ? On cria. : Vive l'Empereur ! fort décemment et même assez haut pour que, la flatterie grossissant les rapports, Napoléon pût se croire approuvé. Ce n'était pas qu'au fond les appréhensions ne subsistassent. Chose étrange ! elles subsistaient chez ceux-là mêmes qui s'efforçaient de créer ou de fortifier le courant belliqueux. M. Walewski, qui venait de lire l'exposé de la politique gouvernementale, avait tout fait jusqu'au dernier moment pour dissiper l'orage ou le détourner ; M. de Morny, qui venait de prononcer ces ardentes paroles, si peu en harmonie avec sa froide et sceptique nature, regrettait autant que personne les entraînements de Napoléon. Tel fut, depuis le commencement jusqu'à la fin et sous toutes les législatures, le sort des députés et des hommes du second Empire. Ils suivirent le maître tout en le blâmant en secret. Était-ce servilité ? Le mot serait tout à fait injuste. Mais, consultés le plus souvent trop tard, ils se décourageaient d'une critique impuissante contre des entreprises irrévocablement engagées : ils craignaient qu'on suspectât leur patriotisme ou qu'on les accusât de courtes vues ; et puis, en parlant trop haut, ils redoutaient d'ébranler le trône. C'est ainsi que, moitié dévouement, moitié timidité, ils laissèrent naître, se développer, grandir les plus mortels ennemis de l'Empire, c'est-à-dire les rêves de l'Empereur lui-même

Malgré les hostilités déjà presque commencées, malgré l'inutilité à peu près certaine des avertissements, il se trouva quelques députés qui, en ces graves conjonctures, se refusèrent à imiter la résignation de leurs collègues et se révoltèrent contre un rôle si effacé. Le projet d'emprunt étant venu à l'ordre du jour, ils saisirent cette occasion, non pour disputer au gouvernement les ressources nécessaires, mais pour dénoncer les prochains périls et supplier qu'on limitât la guerre, si vraiment on ne pouvait l'éviter. Ainsi parla M. Anatole Lemercier, et après lui, M. de La Tour. Ils s'étonnèrent que, dans une si grande crise, le Corps législatif eût été tenu à l'écart et n'eût été consulté que quand tout était consommé. Puis, par une sorte d'interpellation qui rappelait fort les anciens usages parlementaires, ils interrogèrent le gouvernement sur les mesures qu'il avait prises pour garantir, en Italie, la sécurité des trônes et préserver le Saint-Père de toute spoliation. La question ne manquait pas d'opportunité, car on venait d'apprendre que déjà le grand-duc de Toscane avait été contraint de quitter ses États, et on ne doutait guère que la sédition ne s'étendit. Avec son habituelle solennité, le président du Conseil d'État, M. Baroché, s'indigna qu'on eût suspecté les sentiments de l'Empereur, vanta la sollicitude du souverain pour les intérêts religieux, affirma qu'en dépit des complications de l'avenir, l'indépendance et la souveraineté du Saint-Siège demeureraient à l'abri de tout péril. Après ces déclarations officielles, on n'était pas loin de croire le débat épuisé, lorsqu'on vit se lever de sa place un député qui agitait de sa main unique (car il était manchot) un nombre considérable de feuillets qu'il s'apprêtait à lire. C'était M. Plichon, représentant du Nord, personnage peu connu, secondaire par le talent, mais ne le cédant à nul autre par le caractère. En si grande estime que ses collègues le tinssent, la perspective d'une si longue audition causa quelque effroi. Il est rare que, dans une assemblée politique, une lecture captive l'attention. Ici la lecture même fut aussi vivante que le plus mouvementé des discours. Tout ce que pouvait dire un bon citoyen, intègre et prévoyant, M. Plichon le dit ce jour-là pour éclairer les pouvoirs publics et dégager sa propre conscience. Il le dit sans art, avec une brusquerie qui déconcertait, avec un aspect un peu rugueux et hirsute qui provoquait parfois le sourire, mais avec une puissance de droiture et de bon sens qui eût fait honneur aux plus sagaces des hommes d'État. Il commença par s'étonner que le pays eût été réduit à apprendre par les dépêches de l'étranger les nouvelles qui fixaient son sort. Il déplora la situation du Corps législatif placé en présence de faits déjà accomplis. Les murmures commencèrent quand, avec une énergie croissante, il continua en ces termes : « J'ai voté la loi du contingent, l'honneur du drapeau était engagé et les résolutions semblaient irrévocables. Mais si la question eût été entière, si l'on avait pu examiner à loisir l'intérêt que la France avait à entamer la guerre, j'aurais répondu par un vote de refus, et l'immense majorité de la Chambre eût fait comme moi. » Un vif mouvement de dénégation accueillit ces paroles hardies, les uns ayant achevé leur conversion, les autres voulant échapper à tout soupçon d'hostilité. Le discours se poursuivit en une série d'interrogations saccadées où la lecture alternait avec des fragments d'improvisation. « On est engagé dans une guerre pleine d'aventures. On invoque l'état de l'Italie. Mais l'Italie est aujourd'hui dans le même, état qu'il y a dix ans. Pourquoi fait-on la guerre ? Quel genre de guerre va-t-on faire ? Une guerre révolutionnaire ? Une guerre politique ? Sera-ce la consécration de l'expédition de Rome ou en sera-ce le désaveu ? Que poursuit-on ? Est-ce uniquement l'expulsion des Autrichiens ? Est-ce la fédération, est-ce l'unité de l'Italie ? Que fera-t-on de la victoire ? Quelles précautions a-t-on prises contre l'anarchie ? » A ce langage d'une témérité si inaccoutumée, les murmures s'accrurent, dominés, par intervalles, par quelques vives et persévérantes approbations. Cependant les feuillets continuaient à se tourner sous la main saccadée qui les maniait fiévreusement. « Ce n'est pas seulement la sécurité extérieure qui est compromise, continuait M. Plichon, mais la paix intérieure : car on ne peut être révolutionnaire en Italie et conservateur en France et à Rome. On voit ce que la France peut perdre à la guerre, on ne voit pas ce qu'elle y peut gagner. » Seule, la conclusion ne répondait pas à la véhémence des développements. Que conclure quand déjà les ordres de départ avaient été donnés aux troupes et quand l'entreprise était en pleine exécution ? Le vaillant député ne cachait point son embarras et terminait par un suprême appel à la modération de l'Empereur. Tel fut ce discours, curieux témoignage de virile indépendance au milieu de la docilité commune et, à ce titre, bien digne d'être rappelé. Il fallait rallier la majorité un peu effarée et effacer au plus vite ce fier langage non d'orateur, mais d'honnête homme. A cette intention, M. Baroche refit un second discours. Il reprocha à M. Plichon d'encourager l'ennemi, de décourager nos soldats, d'énerver le sentiment public. Il s'étendit longtemps sur ces généralités, si longtemps qu'il négligea de répliquer à M. Jules Favre qui, vers la fin de la séance, prit la parole. A quoi bon d'ailleurs une réplique ? Jules Favre proclamait le principe des nationalités, voulait l'expulsion des Autrichiens et, même pat des voies révolutionnaires, la transformation de l'Italie. Toutes ces aspirations étaient contenues en germe dans le programme impérial ; c'est en vain qu'on les eût désavouées, et ce rapprochement inattendu était un nouveau symptôme de l'évolution qui allait se continuant.

Le passage du Tessin par les troupes autrichiennes devait marquer le commencement de l'état de guerre, et des instructions en ce sens avaient été adressées à notre chargé d'affaires, M. de Banneville. On ne doutait pas que l'Autriche ne profitât de ses avantages et qu'elle n'eût brusqué la rupture afin de brusquer aussi son attaque. Cependant les journées du 27, du 28, du 29 avril s'écoulèrent sans qu'aucun corps ennemi parût sur la rive droite du fleuve. La surprise fut grande, et on ne sut comment expliquer une allure si lente qui succédait à une décision si prompte. Dans cette incertitude, les plus optimistes se mirent à commenter un article pacifique du Morning-Herald et aussi un discours de lord Derby qui semblait annoncer des négociations reprises et laissait place à quelque ombre d'espoir. Le 1er mai, cette dernière et décevante lueur s'évanouit. Ce jour-là, on apprit que les Autrichiens avaient franchi la rivière. Le lendemain, on sut qu'ils venaient d'occuper Novare et se concentraient dans la Lomelline.

Il ne restait plus qu'à invoquer le destin des batailles. Le 3 mai, une-proclamation de l'Empereur au peuple annonça la guerre entre la France et l'Autriche. Napoléon déclarait solennellement que l'Italie serait libre jusqu'à l'Adriatique, que le désordre ne serait point fomenté dans la Péninsule, que le pouvoir du Saint-Père ne serait pas ébranlé, trois prédictions qu'un avenir prochain devait démentir pareillement. Il ajoutait qu'il allait se mettre à la tête de l'armée, et, en termes émus, il confiait au pays l'Impératrice régente et son fils. Ce jour-là même, M. de Banneville quitta Vienne, et M. de Hubner Paris. Déjà les bataillons français gravissaient les pentes du mont Cenis ou descendaient les rampes de Suse, tandis que, dans les rues étroites du port de Gênes, s'agitaient en un tumulte pittoresque nos soldats récemment débarqués.

Ce que nous faisons le plus triomphalement, ce sont souvent nos plus lourdes fautes. Le départ de l'Empereur fut triomphal. Ce n'est pas qu'aux Tuileries la séparation ait été exempte de tristesse : on ne voyait point s'éloigner sans regret un maître bon, indulgent, généreux, et les plus clairvoyants serviteurs de l'Empire se sentaient pleins de trouble et d'anxiété. Mais quand le cortège impérial, laissant derrière lui le palais, se fut engagé dans l'intérieur de la ville, on vit se déployer à côté de la pompe officielle un appareil populaire tout à fait inaccoutumé. Les mêmes sympathies qui avaient accompagné nos régiments se renouvelèrent avec plus de force sur le passage du souverain. A mesure que l'on s'avança à travers la rue Saint-Antoine, la place de la Bastille, la rue de Lyon, elles gagnèrent en intensité. A toutes les fenêtres flottait le drapeau tricolore : de toutes les bouches s'échappaient les cris : Vive l'Empereur ! et surtout Vive l'Italie ! Ceux-là mêmes que la police surveillait n'étaient pas les moins empressés à applaudir, comme s'ils eussent espéré que l'agitation propagée au dehors reviendrait ensuite par contre-coup jusqu'au foyer d'où elle était partie.

On eût dit une manifestation, non de l'empire libéral que tant de nobles esprits saluèrent plus tard, mais d'une sorte d'empire démocratique issu de la révolution, vivant par elle et ne subsistant qu'à la condition de la servir et de la propager. Des femmes, des enfants, pressant le cortège, se glissant jusque sous les chevaux des cent-gardes, interpellaient l'Empereur avec une familiarité ardente, l'assuraient qu'ils garderaient fidèlement l'Impératrice et son fils, ajoutaient qu'il pouvait partir en paix, puisque le turbulent faubourg, artisan de toutes les émeutes, promettait de rester calme. Vraiment toute cette multitude ne se trompait point dans ses instinctifs calculs et n'égarait point à tort ses acclamations. A quoi bon les séditions, les barricades, les complots, les attentats ? L'Empereur, désormais, allait miner lui-même, lentement, mais sûrement, le trône auquel une incroyable bonne fortune l'avait élevé.

 

FIN DU DEUXIÈME VOLUME

 

 

 



[1] Voyez la dépêche de lord Cowley à lord Malmesbury, 3 janvier 1859. (Correspondence respecting the affairs of Italy, january to mai 1859, p. 1.)

[2] Lord Cowley à lord Malmesbury, 7 janvier 1859. (Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 1.)

[3] Voyez Lettere edite ed inedite di Carrillo Cavour, t. III, p. 3.

[4] Voyez Atti del parlamento subalpino, 1859, p. 28.

[5] Voyez lettre de M. Eugène Rendu à M. Luigi Chiala, député au Parlement italien, 25 août 1883. (Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 385, Appendice.)

[6] Lettre du marquis Gino Capponi à M. Rendu, 1er mars 1859. (Lettere di Cino Capponi e di altri a lui, t. III, p. 243.

[7] Lord Malmesbury à lord Cowley, 10 janvier. (Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 4-6.)

[8] Lord Malmesbury à lord Cowley, 14 janvier 1859. (Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 12.)

[9] Voyez dépêche de lord Cowley à lord Malmesbury, 19 janvier 1859. (Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 20.)

[10] Lord Malmesbury à sir James Hudson, 13 janvier 1859. (Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 10-11.)

[11] Sir James Hudson à lord Malmesbury, 23 janvier. (Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 30.)

[12] Lord Loftus à lord Malmesbury, 20 janvier 1859. (Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 23-25.)

[13] Voyez The Greville memoirs, t. VIII, p. 227. — Lettre du prince Albert au roi des Belges, 18 janvier. Lettre du prince régent de Prusse au prince Albert. (The life of Prince Consort, t. IV, p. 356 et 380.)

[14] Sir Crampton à lord Malmesbury, 26 janvier 1859. (Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 55-56.)

[15] Voyez Life of the Prince Consort, by sir Théodore MARTIN, t. IV, p. 382.

[16] Lord Loftus à lord Malmesbury, 27 janvier 1859. (Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 32.)

[17] Voir M. DARIMON, Les Cinq sous l'Empire, p. 225.

[18] Voyez notamment Mgr BESSON, Vie du cardinal de Bonnechose, t. Ier, p. 385 et suiv.

[19] Lord Malmesbury à lord Cowley, 13 février. (Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 48.)

[20] Lord Cowley à lord Malmesbury, 16 février. (Correspondence respecting the affairs of Italie, p. 50-51.)

[21] Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 55.

[22] METTERNICH, Mémoires, t. VIII, p. 615 et suiv.

[23] Il mourut le 11 juin 1859.

[24] Mémoires, t. VIII, p. 623.

[25] Mémoires, t. VIII, p. 641.

[26] Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 68.

[27] Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 100.

[28] Voir Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 87.

[29] GUERZONI, Vita di Nino Bixio, p. 123.

[30] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 366 et 370.

[31] Epistolario di La Farina, t. II, p. 131.

[32] Epistolario di La Farina, t. II, p. 133.

[33] Lettere e documenti del barone Bettino Ricasoli, t. II, p. 466.

[34] « Je vous avoue, écrivait Cavour à M. Buoncompagni, le 8 février 1859, que je suis un peu moins scrupuleux que vous, et que j'ai (au moins dans les choses politiques) une conscience un peu plus large que la vôtre... Après cela, ajoutait-il d'un ton badin, si je suis libre de mettre en péril le salut de mon âme pour sauver ma patrie, je ne puis, avec la même légèreté, engager dans les voies de la perdition les lunes de mes amis. » (Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 23.)

[35] Instructions secrètes de la Société nationale italienne, 1er mars 1859. (Epistolario di La Farina, t. II, p. 137 et 138.)

[36] L'Autriche venait, en effet, d'ordonner la mobilisation d'une partie des 2e, 3e, 5e, 7e et 8e corps d'armée. (Voyez Der Krieg in Italien, 1859, t. Ier, p. 3, Wien, 1872.)

[37] Dépêche de sir Hudson à lord Malmesbury, 5 mars 1859. (Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 95-96.)

[38] CHIALA, Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 66.

[39] Dépêches de sir Hudson à lord Malmesbury, 8 et 12 mars 1859. (Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 16 et 102.)

[40] Lettre de M. Thiers, 22 mars. (Life of the Prince Consort, by sir Théodore MARTIN, t. IV, p. 405, note.)

[41] Rapport de lord Cowley à lord Malmesbury, 18 mars 1859. (Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 120.)

[42] L'empereur Napoléon III et l'Italie, p. 64.

[43] Voyez Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 112, 148, 151.

[44] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 45-46.

[45] MASSARI, Il comte Cavour, p. 309-310.

[46] Voyez lettre de M. Rendu au journal Le Monde. (Le Monde, 11 janvier 1882.)

[47] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 53.

[48] The Greville Memoirs, t. VIII, p. 288. — Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 156.

[49] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 53-54.

[50] Lettre de M. de Cavour à l'empereur Napoléon III, 30 mars 1859. (Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 376-380.)

[51] Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 165, 170, 171.

[52] Voyez Francesco CARRANO, I Cacciatori delle Alpi, p. 174 et 180.

[53] DE LA RIVE, Comte de Cavour, récit et souvenirs, p. 293.

[54] Lord Cowley à lord Malmesbury, 5 avril 1859. (Correspomlence respcctin9 the affairs of Italy, p. 191-192.)

[55] Rapports de lord Loftus à lord Malmesbury, 6 avril. (Correpondenee respecting the affairs of Italy, p. 209, 212-213.)

[56] Dépêche de lord Cowley à lord Malmesbury, 9 avril 1859. (Correspondence reyecting the affairs of Italy, p. 219 et 228.) — MALMESBURY, Memoirs of an ex-minister, t. II, p. 167.

[57] Rapport de lord Cowley à lord Malmesbury, 13 avril. (Correspondence respectinq the affairs of Italy, p. 239.)

[58] Dépêche télégraphique de M. de Villamarina à M. de Cavour, 15 avril 1859. (BIANCHI, Storia documentata, t. VIII, p. 60 et 484-485.)

[59] Dépêches et télégrammes de M. de Villamarina à M. de Cavour. (BIANCHI, Storia documentata, t. VIII, p. 60, 483 et 484.)

[60] Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 244-247.

[61] Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 321.

[62] MASSARI, Il comte Cavour, p. 319.