SOMMAIRE I. — L'incident du Ier janvier
: l'Empereur et M. de Hubner : cet incident a-t-il été prémédité ? — Vive
impression publique : note du Moniteur (7 janvier) : comment s'éclairent les
desseins de l'Empereur. — Discours de Victor-Emmanuel au Parlement sarde (10
janvier) : le Grido di dolore. — Annonce du mariage du prince Napoléon
: incidents divers qui accroissent l'inquiétude. — La brochure : Napoléon III
et l'Italie.
II. — La diplomatie :
comment et pour quel motif l'Angleterre se trouve naturellement puissance
médiatrice. — Ses efforts à Paris : lord Cowley, M. Walewski, l'Empereur. —
Ses efforts à Turin et dispositions de Cavour. — Ses efforts à Vienne et
sentiments de M. de Buol. — Comment l'Angleterre s'efforce d'associer à elle
la Russie et la Prusse : de quelle façon elle échoue à Saint-Pétersbourg et
réussit à Berlin. — Emotion en Allemagne.
III. — Ouverture du
Corps législatif : sentiments des députés. — Discours de l'Empereur (7
janvier) : est-ce la paix ? est-ce la guerre ? Vif mouvement pacifique :
souhaits pour une politique non italienne, mais française.
IV. — Nouveaux efforts
de l'Angleterre : lord Cowley et M. Walewski. — La Mission Cowley à Vienne :
de la difficulté particulière qui s'attache à cette mission. L'opinion
publique et le gouvernement en Autriche. — Lord Cowley et M. de Buol. — De
quelques symptômes de paix : note du Moniteur du 5 mars. — Retour de lord
Cowley.
V. — Cavour et ses
menées : mémorandum du mars : langage de la presse et de la diplomatie :
préparatifs de guerre : union de tous les partis : concentration de troupes.
— Recherche d'un prétexte de guerre. — Intrigues dans l'Italie centrale :
redoublement d'activité dans la Société nationale : manifestations diverses. —
Comment Cavour s'applique, par une mesure éclatante, à déjouer les efforts
des partisans de la paix : appel des contingents sardes (8 mars 1859).
VI. — Politique de
paix et politique de guerre : qui l'emportera ? — Lord Cowley à Paris :
comment il y est accueilli : proposition de Congrès : véritable sens de cette
proposition, et quelles semblent avoir été, à ce moment de la crise, les
pensées de l'Empereur. — Adhésion de l'Angleterre ; de la Prusse :
l'Autriche, ses sentiments et ses vues : comment le Moniteur annonce son acceptation.
VII. — Cavour : ses
inquiétudes au sujet du Congrès. — Son voyage à Paris : intrigues et
agissements divers : entrevues avec l'Empereur et M. Walewski : lettre à
l'empereur Napoléon III : retour de M. de Cavour à Turin.
VIII. — Comment le
voyage de M. de Cavour a fortifié le parti de la guerre : le désarmement de
la Sardaigne : comment la France semble asservie au Piémont : langage de
moins en moins écouté de la diplomatie anglaise à Paris et à Turin : comment,
à Vienne même, le parti de la guerre gagne du terrain.
IX. — Idée d'un désarmement
général : des
diverses fluctuations de la politique française, et comment ces fluctuations
déconcertent tous les calculs : suprême effort du parti de la paix : M.
Walewski et l'ambassadeur sarde. — Com ment la cour des Tuileries se décide à
inviter la Sardaigne à désarmer : colère et consternation de Cavour : comment
il adhère au désarmement général.
X. — L'Autriche :
comment le gouvernement autrichien assume la responsabilité de la
provocation. — L'ultimatum : réprobation générale : suprêmes efforts de
l'Angleterre : inflexibilité des résolutions autrichiennes. — L'ultimatum est porté à Turin (23 avril). —
Réponse de Cavour (26 avril).
XI. — Comment le
concours de la France est assuré au Piémont : déclarations du Moniteur. —
Impression publique et départ des premiers régiments. Réunion du Corps
législatif : craintes réelles et approbation apparente : M. Walewski : M. de
Morny. — Débat public : M. Anatole Lemercier : M. de la Tour : M. le général
Lebreton : discours très vif de M. Plichon. Les Autrichiens franchissent le
Tessin. — Manifeste annonçant l'état de guerre : départ de l'Empereur et
quelles manifestations l'accompagnent à son départ.
I Le 1er
janvier 1859, comme le corps diplomatique s'était rendu aux Tuileries Pour
offrir au souverain ses hommages, Napoléon III adressa, selon sa coutume, à
chacun des ambassadeurs quelques mots de courtoisie ; puis, se tournant vers
le ministre d'Autriche, M. de Hubner, il l'interpella en ces termes : « Je
regrette que nos relations avec votre gouvernement ne soient plus aussi
bonnes que par le passé ; mais je vous prie de dire à l'Empereur que mes
sentiments personnels n'ont pas changé. » Que la
scène ait été préméditée, rien n'autorise à l'affirmer. Le ton, le geste,
l'attitude du monarque, semblèrent marquer plutôt une impression assombrie
que la volonté de provoquer un éclat. Le lendemain, à la réception de
l'Impératrice, les souverains témoignèrent à M. de Hubner des égards particuliers,
comme pour adoucir et effacer les fâcheux souvenirs de la veille[1]. Dans ses entretiens avec les
ambassadeurs étrangers, M. Walewski s'appliqua à ramener aux proportions d'un
incident tout à fait négligeable les paroles inopportunes de l'Empereur[2]. Tout bien pesé, Napoléon III,
pour achever ses préparatifs, avait intérêt à retenir les événements, non à
les précipiter. Dans le même temps, il ne cessait de recommander la prudence
à Cavour[3], et, chose étrange ! ce fut
précisément pour se conformer à ces avis que Victor-Emmanuel, dans ses
discours du jour de l'an, s'ingénia à éviter toute expression qui mît en
éveil l'opinion publique encore endormie. Dans la
grande compression de l'Empire, le maître, qu'il le voulût ou non, ne pouvait
s'exprimer qu'en oracle, et, sans hausser la voix, il faisait beaucoup de
bruit, tant le silence universel permettait de saisir, de noter,
d'interpréter le sens et comme le son de chacune de ses paroles ! La phrase
une fois lancée vola de bouche en bouche sans qu'il fût possible de la
reprendre, de l'amoindrir ou de la désavouer. La solennité du jour et du
lieu, le haut rang de M. de Hubner, la récente rencontre de Plombières, les
bruits de guerre déjà répandus, l'agitation devenue permanente en Italie, les
perpétuelles intrigues de Cavour, tout accentua le langage impérial. Tout ce
qu'on avait jusque-là pressenti plutôt que connu, tout ce qu'on avait essayé
d'écarter comme invraisemblable ou de nier comme impossible, tout cela
s'éclaira d'une lueur éclatante non moins que soudaine, et on se crut
transporté en plein drame, dans un drame dont le prologue et les premiers
nœuds échappaient encore, mais qui déjà se hâtait vers le dénouement. Il
fallait, disait-on, que les complications fussent bien graves ; autrement
l'Empereur aurait-il parlé, dans une occasion où il était si aisé de se taire
? On se rappelait la sortie véhémente de Napoléon Pr contre lord Witworth
avant de rompre la paix d'Amiens, et à ces procédés imprévus et violents, on
reconnaissait la manière accoutumée des Bonaparte. On ajoutait, non sans
quelque malice, qu'il était vraiment bien superflu de redouter les périls du
régime parlementaire : vingt discussions orageuses auraient-elles produit
autant d'émotion que ce simple mot, ce mot unique tombé des lèvres impériales
? La Bourse s'alarma, les transactions se ralentirent, le crédit se resserra
; et quand, le 7 janvier, une note du Moniteur vint affirmer que « rien dans
n les relations diplomatiques ne justifiait les craintes », le démenti même
parut tardif, si tardif que nul ne se rassura tout à fait. Comment
se fût-on rassuré ? Ce mois de janvier fut marqué par une série de coups de
théâtre, rapides et répétés, au point de lasser la curiosité publique. C'est
alors que l'Empereur se montra vraiment dans son rôle, rôle de conspirateur
et de dramaturge tout ensemble, également avide d'ombre épaisse et
d'éclatante lumière, se plaisant à tracer à travers les ténèbres ses voies
obliques, puis à les éclairer soudain de colonnes de feu, plein de mystères
et les découvrant tout à coup avec des artifices de machiniste, se dérobant à
ses amis presque autant qu'à ses ennemis, jaloux de surprises ou
d'éblouissements et moins attentif à servir ses sujets qu'à les captiver,
joueur tantôt cauteleux, tantôt téméraire, mais joueur toujours, joueur dont
l'enjeu était son peuple et lui-même. L'incident
du nouvel an était à peine apaisé quand Victor-Emmanuel réunit le 10 janvier
le Parlement de son pays. La grandeur des conjonctures imprimait une gravité
particulière aux paroles royales. Le discours de la couronne fut communiqué à
l'Empereur. On affirme même que Napoléon III, le trouvant trop belliqueux, le
remania, mais en le remaniant le rendit plus téméraire encore. Au jour fixé,
et bien avant l'heure de la séance, une foule curieuse et ardente, composée
surtout de Lombards, de Parmesans, de Modénais, encombrait la place du
Château et les abords du palais Madame. Au milieu d'une attente passionnée,
Victor-Emmanuel prit la parole. Les premiers paragraphes, consacrés soit au
budget, soit aux lois d'affaires, furent écoutés avec calme. Quand le Roi
parla de la garde nationale et de la nécessité d'en accroître l'effectif et
les cadres, quelques applaudissements, mais bientôt contenus, se firent
entendre. Le monarque enfin toucha aux préoccupations qui dominaient toutes
les âmes : « L'horizon au milieu duquel se lève la nouvelle année n'est
pas parfaitement serein... Forts de l'expérience du passé, marchons
résolument au-devant des éventualités de l'avenir. Cet avenir sera prospère,
notre politique reposant sur la justice, sur l'amour de la liberté et de la
patrie. Notre pays, petit par son territoire, a grandi en crédit dans les
conseils de l'Europe, parce qu'il est grand par les idées qu'il représente,
par les sympathies qu'il inspire... » La fin du discours, fière jusqu'au
défi et soulignée par des acclamations redoublées, résonna comme un vrai coup
de clairon. « Notre situation n'est pas exempte de dangers, car, si nous
respectons les traités, d'autre part nous ne sommes pas insensibles au cri
de douleur qui, de tant de parties de l'Italie, s'élève vers nous.
Puissants par la concorde, confiants dans notre bon droit, attendons avec
prudente et fermeté les décrets de la divine Providence. » Comme le monarque
regagnait son palais, les émigrés, ivres de joie, se dispersèrent dans la
ville et répandirent partout les paroles royales. En se faisant
officiellement le champion de tous les Italiens, en se déclarant prêt à
écouter leur cri de douleur, Victor-Emmanuel annonçait la guerre et
l'annonçait si clairement qu'il semblait impossible qu'elle n'éclatât pas.
Trois jours plus tard, comme pour prolonger l'émotion et empêcher qu'elle ne
se refroidit, M. Rattazzi, en inaugurant les travaux de la Chambre des
députés, répéta en les accentuant les déclarations du Roi[4]. La
France suivrait-elle le Piémont dans cette carrière d'aventures ? Le 13
janvier, une note du Moniteur parut qui était conçue en ces termes : «
Le prince Napoléon est parti ce soir pour Turin. L'absence de Son Altesse
Impériale sera de courte durée. » L'objet du voyage, bien que non
divulgué officiellement, ne fit de doute pour personne. L'Indépendance
belge avait déjà annoncé les fiançailles du prince avec la princesse
Clotilde, fille de Victor-Emmanuel, et la Patrie, journal officieux,
avait reproduit cette rumeur sans recevoir aucun démenti. Les jours suivants,
les gazettes informèrent le public que le prince Napoléon, pendant son séjour
à Turin, visitait les arsenaux, participait à des revues, montrait, en un
mot, pour les choses de la guerre, un zèle qui ne lui était point habituel.
On apprit en outre que le principal personnage de sa suite était le général
Niel, militaire d'une expérience consommée et fort en crédit auprès de
l'Empereur. Le général Niel eut plusieurs entretiens avec le général La
Marmora, et poussa avec lui une reconnaissance jusque sur les bords de la
Dora Baltea. Le but de l'excursion n'était pas malaisé à deviner, quand on
savait que cette rivière était la seule défense qui pût, en cas d'invasion
autrichienne, couvrir la ville de Turin. Le 24 janvier, le Moniteur
annonça, sous une forme officielle, la nouvelle déjà connue du mariage. Il
essaya, à la vérité, d'atténuer la portée politique de l'événement, en
affirmant que les premiers pourparlers remontaient à plus d'un an, et que le
jeune âge de la princesse avait seul retardé la décision définitive. Ce que
la gazette officielle rejetait dans l'ombre, Victor-Emmanuel s'appliquait à
le mettre en relief, et, comme il recevait l'adresse de la Chambre des
députés, il proclama hautement que l'alliance projetée serait, précieuse pour
les éventualités futures. Elle sembla même si précieuse qu'on ne négligea
rien pour la hâter. Le mariage annoncé le 24 fut célébré le 30. Le lendemain,
Victor-Emmanuel accompagna les jeunes époux jusqu'à Gênes, où il prononça un
discours belliqueux. Le 1er février, le prince et la princesse s'embarquèrent
pour Marseille ; le 3, ils étaient à Paris. Quant
au roi sarde, il ne rentra dans sa capitale que pour adhérer à un projet
d'emprunt qui lui fut soumis par son ministre des finances, M. Lanza. C'était
un emprunt de 50 millions, véritable emprunt de guerre dont nul ne songea à
dissimuler le but. M. Lanza, dans son exposé des motifs, justifia par les
armements de l'Autriche ce nouvel appel au crédit. Il fallait poursuivre les
préparatifs de défense commencés, répondre à des démonstrations hostiles,
pourvoir à bref délai à la sécurité des frontières et à l'honneur national.
Le ministre termina par un chaleureux appel au patriotisme de la
Chambre : « Vous savez, dit-il, que dans la vie des peuples, il y a de
ces moments suprêmes où le sacrifice est un devoir sacré, une inexorable
nécessité. » Étourdi
sous ces coups répétés, emporté vers des destins inconnus sans avoir le temps
de se ressaisir ou de respirer, le public s'épuisait à pénétrer la vraie
pensée de l'Empereur. Le 4 février, une brochure parut, à laquelle on
attribua aussitôt une haute origine et qui était intitulée : L'empereur
Napoléon III et l'Italie. Avec un intérêt anxieux, l'écrit fut lu,
commenté, interprété. Il annonçait non point la guerre, mais des aspirations
nouvelles qui, à travers des voies confuses, y conduiraient presque
fatalement. Jamais les gouvernements italiens n'avaient été jugés avec plus
de rigueur : le duc de Modène était « le lieutenant avoué de
l'Autriche » ; la duchesse de Parme, malgré quelques velléités
d'indépendance, « était liée au cabinet de Vienne par des traités
antérieurs ». « Entre le grand-duc de Toscane et son peuple se
dressaient les baïonnettes autrichiennes. » Le roi de Naples, rebelle à
tout conseil, « s'était isolé non seulement des autres États européens,
mais du reste de la Péninsule ». Quant au Pape, on affectait de le
respecter fort, mais on souhaitait qu'il se réformai., et on ne négligeait
pas d'insinuer que la difficulté des réformes ne permettait guère de les
espérer. Ces critiques générales ne servaient qu'à mettre mieux en lumière la
sagesse du Piémont, qu'il fallait à tout prix soutenir, et les vices du
régime autrichien, qui, vraiment, ne se pouvait tolérer. Le plus inquiétant,
c'était la théorie des nationalités, théorie hautement avouée et placée sous
le patronage du chef de la dynastie napoléonienne. L'auteur de la brochure
rappelait cette parole de Napoléon Ier aux délégués lombards qui lui apportaient
la couronne d'Italie : « J'ai toujours eu l'intention de créer libre et
indépendante la « nationalité italienne. » Puis il reproduisait avec une
intention marquée ce passage des Mémoires de Sainte-Hélène où
l'Empereur souhaite « la centralisation de tous les peuples
géographiques que la révolution ou la politique ont dissous ou
morcelés ». « L'empereur Napoléon Ier, ajoutait le publiciste anonyme, a
cru devoir conquérir les peuples pour les affranchir ; Napoléon III veut les
affranchir sans les conquérir. » La conclusion, c'était le vœu d'une
Italie, non pas une, mais fédérée et, par-dessus tout, soustraite de
l'étranger. On sait
aujourd'hui l'histoire de cette brochure fameuse. Dès le mois d'août 1853,
Napoléon III en avait dessiné le plan. M. Rendu, catholique très sincère,
mais lié d'amitié avec plusieurs des libéraux italiens, en avait fourni les
principaux éléments. Quant à la rédaction, elle avait été confiée à M. Arthur
de la Guéronnière, écrivain élégant, d'esprit souple et étendu, très prompt à
s'assimiler les théories d'autrui, apte surtout à ces généralisations
brillantes et vagues qui, ne précisant rien, semblent tout promettre, et
prennent volontiers des airs de profondeur et de prédiction. Par ses
qualités, et aussi par ses défauts, M. de la Guéronnière était très propre à
revêtir d'un manteau coloré et flottant les pensées de l'Empereur, et
celui-ci, en effet, le jugea, en plusieurs circonstances, digne d'interpréter
ses vues ou de fixer ses rêves. Cette fois, la brochure resta longtemps dans
les cartons, si longtemps que ceux qui l'avaient élaborée la crurent oubliée.
Enfin, dans les derniers jours de janvier, l'Empereur avait mandé M. de la
Guéronnière, avait relu le travail, accentué ou adouci certaines nuances,
revu même les épreuves. Le 3 février, il avait annoncé à ses ministres,
surpris et déconcertés, l'apparition d'un écrit qui refléterait ses pensées
sur la question italienne[5]. Quelques heures plus tard, la
brochure s'étalait à toutes les vitrines. Que formulait-elle ? Rien que des
vœux sans doute, vœux où la vérité et l'erreur s'enchevêtraient à tel point
qu'il devenait impossible de séparer l'une de l'autre. Mais quelle n'était
pas l'effrayante gravité de ces vœux quand celui qui les formulait disposait
de quatre cent mille hommes et d'une puissance absolue pour les mouvoir !
Ainsi pensèrent en France les meilleurs esprits, qui ne continrent plus leurs
inquiétudes. Ainsi pensèrent également les Italiens les plus notables, qui,
dès lors, se tinrent pour assurés d'une prochaine assistance et ne songèrent
plus à cacher leur joie. De Florence, l'illustre Capponi écrivait à ses amis
de Paris : « Comment ne pas s'entretenir de la publication qui a fait tant de
bruit et qui parle de l'Italie comme jamais on n'en avait parlé à l'étranger ![6] » Depuis le libéral
marquis Capponi jusqu'aux plus aventureux des révolutionnaires, tous, en
Italie, avaient sujet de se réjouir. La politique de l'Empereur était
funeste, mais pour la France seulement. II A
l'étranger, on avait suivi avec un mélange de stupeur et d'anxiété les
rapides péripéties de la crise. Le monde allait-il être rejeté dans la
guerre, et cela sans violation de la foi jurée, sans offense nationale, sans
lésion profonde des intérêts, en un mot sans aucune des causes ordinaires qui
provoquent les conflits ? S'il y avait encore une Europe, une Europe
soucieuse des traités, gardienne du repos public, c'était à elle qu'il
appartenait d'élever la voix pour imposer silence aux ambitions piémontaises,
pour éclairer la France sur ses complaisances aveugles, pour inspirer à
l'Autriche cette prudence, mêlée de concessions, qui désarmerait les griefs
légitimes et rendrait la paix à l'Italie elle-même. Dans
l'état des relations internationales, cette intervention collective semblait
malaisée. La Russie paraissait liée à la France, et résolue, non à se mêler à
la lutte, mais à la laisser se développer. La Prusse avait une position
isolée, moins d'autorité que de réelle puissance, et se montrait plus
attentive à la recherche de ses avantages particuliers qu'à la politique
générale. Seule, l'Angleterre était libre de tout engagement, avait assez de
crédit pour se faire écouter et recueillerait ainsi, par la force même des
choses, la mission d'apaiser la querelle naissante. Ce
mandat qui lui était naturellement dévolu, elle le saisit avec empressement.
Rien ne pouvait lui être plus importun, plus préjudiciable même qu'un accord
intime entre la France et la Russie. Elle n'imaginait pas que l'empereur des
Français fût désintéressé et ne doutait point que, d'une guerre au-delà des
Alpes, il ne retirât quelque ample profit. Elle s'était depuis deux ans fort
éloignée de l'Italie, et, en 1858, l'avènement d'un ministère tory avait
marqué davantage encore cet éloignement. L'Autriche enfin était alors sa
principale alliée, et elle avait à cœur de ne point lui laisser perdre sa
position prépondérante au centre de l'Europe. II se trouvait donc qu'en
travaillant au maintien de la paix, le cabinet de Londres non seulement
défendrait le droit des traités, mais servirait aussi son propre intérêt. Dès le
10 janvier, dans une grave dépêche, lord Malmesbury, chef du Foreign
Office, fit parvenir à Paris ses avertissements attristés. Il rappelait
les pacifiques assurances données par Louis-Napoléon en 1852. Il espérait, il
comptait même que le refroidissement entre le gouvernement des Tuileries et
celui de Vienne ne devait être attribué qu'à une mauvaise humeur passagère :
car les deux pays n'étaient séparés ni par aucune revendication territoriale,
ni par aucune divergence commerciale ou économique, ni par aucune question
d'honneur. S'il y avait une cause de conflit, elle résiderait uniquement dans
les ambitions d'un État secondaire, ardent à pousser deux grandes puissances
l'une contre l'autre afin de grandir au milieu des troubles. Qu'on y prenne
garde, ajoutait lord Malmesbury ; la guerre, si on l'engage, ne sera ni
courte ni décisive : elle coûtera cher à la France en hommes et en argent. De
plus, elle dégénérera vite en une guerre d'opinions et rendra la force et
l'espoir au parti révolutionnaire abattu. Lord Malmesbury faisait allusion
aux derniers entretiens (le Compiègne entre Napoléon III et lord Clarendon,
et à la sollicitude de l'Empereur pour le sort de l'Italie. Dans cet ordre
d'idées, il s'appliquait à dissiper des illusions qu'il jugeait dangereuses.
Remanier l'état territorial de la Péninsule, ce serait détruire les traités
de 1815, fondement d'une si longue paix. De la guerre pourrait résulter un
changement de domination, mais non l'indépendance ni la liberté. Que la
France réclame des réformes intérieures dans les gouvernements italiens,
l'Angleterre s'unira à elle, et sans doute aussi l'Autriche. Toute autre
attitude serait pleine de périls[7]. Le 10
janvier, lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre, se rendit au ministère des
affaires étrangères pour communiquer cette dépêche à M. Walewski. Celui-ci
écouta la lecture du document, en pesa les termes, s'en fit relire plusieurs
passages et y donna d'une façon générale une chaleureuse approbation. Il
protesta que la France ne prendrait point les armes si on ne l'y provoquait ;
il ajouta que le principal péril, c'était une imprudence possible de
l'Autriche. Si, contre toute apparence, la France se décidait à la guerre, ce
serait non pour briser les traités, mais pour les défendre. Telles sont,
conclut M. Walewski, les intentions de l'Empereur[8]. Lord
Cowley, qu'une longue résidence à Paris avait familiarisé avec les usages du
pouvoir personnel, n'ignorait pas que les intentions de l'Empereur
échappaient souvent à ses ministres, et que le plus sûr était de parvenir
jusqu'au maitre. Le 18 janvier, dans la soirée, il eut un long entretien avec
Napoléon III, près duquel il avait joui d'un long crédit, crédit déjà sur le
déclin. Aux respectueuses interrogations de l'ambassadeur, l'Empereur
répondit en ternies vagues, soit que ses résolutions fussent encore
flottantes, soit qu'il lui déplût de les découvrir. Il avoua que
d'inquiétantes rumeurs circulaient dans le public ; « mais vraiment,
ajouta-t-il avec une surprise bien jouée, il est impossible d'en deviner la
source ou le motif. La guerre, poursuivit-il, n'est pas plus probable
aujourd'hui qu'elle ne l'était il y a trois mois. Je n'ai ni le désir ni le
dessein d'en provoquer une. » A ce langage, il mêla quelques plaintes contre
le cabinet de Vienne ; il fit allusion à de pressants appels qui lui venaient
de Turin ; il ne dissimula pas ses préférences pour l'Italie ; quant à
l'Autriche, il regrettait qu'elle fût maîtresse de la Lombardie, mais il
convenait que sa domination était fondée sur les traités. Dans quelle mesure
ces traités seraient-ils, aux yeux de l'Empereur, irrévocables et sacrés ?
Sur ce point, Cowley ne put obtenir une réponse bien précise. Les paroles du
souverain, à n'en considérer que le sens littéral, étaient plus pacifiques
qu'inquiétantes. Pourtant elles ne ranimèrent point la confiance dans
l'esprit de l'ambassadeur anglais. Napoléon III désavouait toute pensée
belliqueuse, mais avec mollesse ; et, par intervalles, son regard paraissait
attiré par de dangereuses perspectives. Il se pouvait que le monarque voulût
la paix ; mais, s'il eût voulu la guerre, aurait-il parlé autrement[9] ? Il y
avait quelque présomption à espérer que M. de Cavour, désormais entraîné sur
une pente irrésistible, consentirait à s'arrêter, par simple déférence pour
la diplomatie. Jaloux cependant de ne rien négliger, le gouvernement
britannique, tandis qu'il portait ses conseils aux Tuileries, multipliait ses
démarches à Turin. L'Angleterre avait jadis encouragé le Piémont dans la voie
libérale, l'avait soutenu contre les préventions malveillantes des puissances
absolutistes, et s'imaginait que le souvenir de ses anciens services lui
donnait une sorte de droit de remontrance : « La Grande-Bretagne,
écrivait le 14 janvier lord Malmesbury, a toujours vu dans la Sardaigne le
modèle d'un jeune État constitutionnel, croissant en prospérité, et jouissant
d'une liberté qui fait un honneur égal au souverain qui l'a donnée et au
peuple qui sait en user sagement[10]. » C'est sous ces
auspices bienveillants que le cabinet de Londres essayait d'abriter ses avis.
La lutte serait pour le Piémont pleine de périls : enchaîné à un allié plus
puissant que lui, il ne serait consulté ni pour la direction de la guerre ni
pour la conclusion de la paix. Les rivalités locales, si vivaces dans la
Péninsule, ne permettraient pas la création d'un royaume homogène, et
l'expérience de 1848 ne l'avait que trop montré. L'Angleterre n'était point
ennemie de l'indépendance italienne, et toute sa conduite envers Rome et
envers Naples attestait ses préférences. Si le Piémont a des griefs, qu'il
les énumère et les précise, afin que l'Europe les pèse, les juge et y fasse
droit. Tel était le langage de lord Malmesbury. — Ce qui affaiblissait un peu
l'autorité de ces avis, c'est que, pour arriver à Cavour, ils passaient par
la bouche de sir James Hudson, l'un des plus actifs promoteurs de la
politique sarde, l'un des plus intimes confidents du premier ministre. Cavour
tirait profit de cet avantage et n'avait d'autre embarras que d'opposer sir
James Hudson à lui-même. Avec une nuance de reproche, il rappelait les
décevantes promesses de l'Angleterre. La voie qu'il suivait, c'était celle
que maintes fois l'Angleterre lui avait elle-même montrée. Si l'Italie était
agitée, la faute en était à l'Europe, qui, après avoir éveillé au congrès de
Paris de glorieuses espérances, avait oublié ses engagements ou les avait
laissé protester. Sur les chances de paix ou de guerre, Cavour se taisait.
Mais Hudson était trop clairvoyant pour ne pas interpréter ce silence même. A
mesure que le mois de janvier avançait, ses rapports à sa cour étaient de
plus en plus alarmés Tantôt il annonçait des mouvements de troupes inusités ;
tantôt il signalait un ralentissement tel des affaires, que toutes les
transactions étaient arrêtées, hormis celles qui avaient trait à la guerre ;
un autre jour, il mandait que des instructions envoyées à Gênes avaient
recommandé de laisser le port libre, comme si on attendait d'urgence des
transports étrangers[11]. Dans ces conjonctures troublantes,
sir James Hudson, effrayé du mouvement même qu'il avait tant favorisé,
retournait vers le premier ministre, s'efforçait de lui renouveler ses
conseils ou de lui arracher ses secrets Mais cet ami naguère si chaud se
dérobait. L'ambassadeur anglais s'étonnait de cette froideur, et vraiment
bien à tort. Cavour était arrivé à ce point de sa fortune où d'autres pensées
l'absorbaient. Le patronage de la Grande-Bretagne, indispensable pour la
préparation de ses desseins, devenait secondaire pour l'heure de l'action. Si
la France le soutenait, que lui importerait l'Angleterre ? Et si, contre tout
espoir, la France l'abandonnait, ni l'appui de l'Angleterre ni celui d'aucune
autre puissance ne pourraient le relever de la chute où son pays et lui-même
s'abîmeraient pour jamais. A
Vienne, l'intimité des relations favorisait l'œuvre conciliante de la
Grande-Bretagne. Dans ses dépêches à son ambassadeur lord Loftus, le chef du Foreign
Office recommandait la prudence : avec une sollicitude affectueuse, il
priait, suppliait qu'on fût patient, qu'on consentît même à de légers
sacrifices, qu'on résistât à des provocations intéressées, qu'on ne fournît
point à des ennemis entreprenants et ambitieux le prétexte qu'ils
cherchaient. Soit pour maintenir l'Autriche dans les voies de la modération,
soit pour hausser le prix de l'amitié anglaise, lord Malmesbury insistait sur
les sentiments de la presse britannique, favorable par tradition à la liberté
italienne. « Notre appui, poursuivait-il, est acquis à l'Autriche, mais
à la condition que par sa sagesse, ses concessions mesurées, elle apaise les
haines et satisfasse aux vœux les plus pressants de ses sujets : autrement
notre tâche deviendrait trop malaisée, et nous succomberions sous
l'impopularité qu'elle nous attirerait. » A ces exhortations les réponses ne
manquaient pas : « Si vous voulez prêcher la paix, répliquait M. de
Buol, c'est à Paris, c'est à Turin, ce n'est pas ici qu'il faut porter vos
avis. Nous, nous ne méditons aucune guerre et nous ne commencerons pas les hostilités.
Dites bien à l'empereur des Français que s'il entame la lutte, ce sera à ses
risques et périls. » Le ministre autrichien espérait, voulait espérer
que la France ne méditait aucune des entreprises qu'on lui prêtait. Quant à
l'armée piémontaise, on était prêt à la repousser, si elle était assez folle
pour tenter une agression. Le cabinet de Vienne 'ne pouvait prendre
l'engagement de ne faire franchir dans aucun cas aux troupes impériales la
rivière du Tessin. Ce qu'il promettait volontiers, c'était de ne prendre
cette résolution suprême qu'en cas d'absolue nécessité et après une éclatante
provocation. A ces assurances M. de Buol ajoutait quelques considérations sur
l'Italie. Il jugeait inopportun, dangereux même tout remaniement territorial.
Il niait avec beaucoup de force que les Lombardo-Vénètes fussent malheureux
et asservis, ou même qu'ils désirassent un changement de fortune. Il ne se
refusait à aucune amélioration raisonnable : mais de toutes les réformes, la
plus urgente serait celle qui purgerait la Péninsule des agents de désordre
ardents à égarer les esprits et à entretenir la sédition[12]. Ainsi s'exprimait M. de Buol
en un langage correct, sensé et avec une incontestable bonne foi. Ce langage
même était-il pleinement rassurant ? Ni lord Malmesbury ni lord Loftus ne le
pensaient. Sous la modération affectée, on devinait de sourdes colères. M. de
Buol mettait, d'ailleurs, à défendre son bon droit une présomption vaniteuse
et une sorte de fatuité qui cadraient mal avec la solennité des conjonctures.
Son assurance semblait attester moins le calme de la force que l'ignorance
aveugle du danger. Qu'il fût le défenseur des traités et de la paix
européenne, nul ne le pouvait nier, mais il les défendait souvent avec une
recherche d'arguties, une gaucherie altière qui blessait ; en un mot, il
était à craindre que sa manière désagréable d'avoir raison n'écartât de lui
les sympathies, ne les rejetât même à la longue sur ceux qui avaient tort. Le
langage sibyllin de Napoléon III, le silence ou les mensonges de Cavour,
l'honnête mais maladroite raideur de l'Autriche, tout cela promettait aux
efforts de l'Angleterre un médiocre prix. Une opinion surtout se propageait
parmi les hommes d'État britanniques, c'était que l'Empereur était hanté par
la crainte des assassins étrangers, qu'il était poussé à la guerre par
l'espoir de désarmer ses anciens frères du carbonarisme, et que Cavour
entretenait habilement ces appréhensions tantôt par des rapports de police,
tantôt par l'annonce de nouvelles découvertes[13]. Un espoir toutefois restait.
La grandeur du péril ne triompherait-elle pas des rancunes de la Russie et de
l'apathique égoïsme de la Prusse ? L'Angleterre tourna donc ses pensées vers
Saint-Pétersbourg et vers Berlin, se flattant encore d'y réveiller le
sentiment de la sécurité européenne et de grouper les trois grandes
'puissances neutres dans une vraie coalition de la paix. Du côté
de la Russie, l'illusion ne fut pas longue. Décidément la conduite cauteleuse
de l'Autriche pendant la guerre de Crimée avait irrité le Tsar à l'égal d'une
trahison. A toutes les instances du ministre d'Angleterre, sir Crampton, le
prince Gortchakof répondit avec un mélange extraordinaire de hauteur et
d'amertume. Il formula, mais avec mollesse, quelques vœux pour la paix. Puis
il poursuivit : « Quant à peser la France et l'Autriche dans la même balance,
nous ne le ferons pas : avec la France, nos relations sont cordiales ; avec
l'Autriche, elles ne le sont point et ne tendent, en aucune façon, à
s'améliorer. La Russie, ajoutait le chancelier avec une nuance attristée et
altière, avait autrefois l'habitude d'offrir aux cabinets de l'Europe ses
avis amicaux. Dans cette politique, elle a été dupe de son désintéressement.
Nous n'avons plus de conseils à donner aujourd'hui. Notre sollicitude se
porte, à l'exclusion de tout le reste, sur nos améliorations intérieures, et
ce souci est assez grand pour nous absorber. Il ne nous absorbe pourtant pas
à tel point que nous voulions nous engager à la neutralité. Nous n'affirmons
pas que nous resterons étrangers à la lutte. Dans l'avenir comme dans le
présent, nous réservons notre liberté[14]. » Ni les arguments, ni
les prières ne réussirent à modifier cette attitude. Le mot d'ordre donné
partout aux agents moscovites fut de se taire, d'observer les événements, et,
pour colorer leur silence, d'invoquer les grandes réformes entreprises par
leur maitre. Sous cette réserve se voilait (et encore ne se voilait-elle pas
toujours) la joie maligne d'assister à l'humiliation d'une ancienne alliée,
d'une alliée qu'on accusait de défection et qui, à ce titre, était plus
odieuse qu'une ennemie. Rien ne
pourrait compenser cet échec. C'est dans la complaisance du tsar que Napoléon
III puiserait la hardiesse à tout oser. Repoussée à Saint-Pétersbourg,
l'Angleterre fut mieux accueillie à Berlin. Là régnait une grande jalousie
contre l'Autriche, mais une méfiance plus grande encore contre Napoléon III.
Le baron de Schleinitz, chef du cabinet prussien, avait retiré de ses
entretiens avec le représentant de la Sardaigne l'inébranlable conviction que
Cavour n'attendait qu'un signal de Paris pour engager la lutte. Cette lutte
entamée sur les rives du Pb ne se continuerait-elle pas sur le Rhin ?
L'expérience des guerres passées permettait de le craindre. Sous cette
appréhension, la Prusse sortit de son habituelle apathie, se rapprocha de la
Grande-Bretagne, protesta de son zèle à prévenir le conflit, envoya même à
Londres un messager, le comte Perponcher, chargé de préparer une entente
commune. L'influence du prince Albert sur le prince régent resserra l'accord
et l'affermit[15]. Dans les pourparlers qui
suivront, la Prusse marchera toujours à côté ou du moins derrière
l'Angleterre, s'effaçant un peu, se gardant de toute initiative, mais
adhérant à chacune des propositions nées à Londres, et parlant assez haut
pour empêcher que la voix de la Grande-Bretagne ne paraisse isolée. Ce qui
accentua ce rapprochement, ce fut l'émotion qui, dès la fin de janvier, se
répandit en Allemagne. Les princes des États secondaires, se croyant menacés,
échangeaient des messages affairés, s'apprêtaient à convoquer leur Parlement,
s'ingéniaient à reconstituer leurs forces militaires comme on fourbit pour
quelque lutte inattendue une arme depuis longtemps rouillée, en un mot
s'agitaient dans cette activité un peu fiévreuse et désordonnée des faibles
qui, moitié par peur, moitié par importance, enflent le son de leurs paroles
et font effort pour se rejoindre et se liguer. De Vienne, M. de Buol
observait avec joie ces démonstrations et les encourageait : surtout il ne
manquait pas de les faire valoir aux yeux de l'Europe, et, avec son esprit
avantageux, en tirait vanité comme d'un succès personnel : « Si
l'empereur Napoléon, disait-il à lord Loftus, a voulu tâter le pouls à la
nation germanique, il a reçu un salutaire avertissement[16]. » III Dans
cette situation emmêlée et troublante, tous les esprits, épuisés de
conjectures, se tournaient vers Napoléon III, véritable auteur de la crise et
seul capable de la retenir ou de la précipiter. Quand on apprit que les
Chambres françaises allaient inaugurer leurs travaux et que l'Empereur, à
cette occasion, prononcerait un discours, la curiosité fut excitée jusqu'à la
passion, et, dans l'attente des paroles qui descendraient du trône, tout
autre souci s'effaça. Déjà la
plupart des membres du Corps législatif étaient arrivés de leur province. Ils
en rapportaient des impressions pleines de tristesse. Au milieu du pays
tranquille et adonné aux travaux de la paix, les paroles belliqueuses du le'
janvier avaient jeté une note si discordante que l'esprit d'universelle
soumission retenait seul les cris réprobateurs prêts à éclater. En attendant
l'ouverture de la session, les députés se retrouvaient dans les couloirs du
Palais-Bourbon, s'abordaient avec un front soucieux, et, par des suppositions
sans fin, s'efforçaient de percer l'inquiétant mystère. Les apologistes
étaient rares et moins assurés que de coutume. Dans presque tous les groupes
on eût entendu de vives, sages et prévoyantes critiques, mais formulées à
voix liasse, très basse même, suivant la manière constante des députés de
l'Empire, à qui le silence sembla toujours la meilleure forme du dévouement
et qui laissèrent plier, à la longue, sous l'accumulation de ses propres
fautes, le monarque que leur résistance eût peut-être sauvé. Le 7
février était le jour fixé pour la séance impériale Elle s'ouvrit dans la
salle des États et dans l'appareil accoutumé. Seulement on remarqua que les
visages furent moins épanouis, que les acclamations furent plus rares, qu'une
sorte de malaise anxieux remplaça l'heureuse expansion des années
précédentes. Aux côtés de l'Empereur se tenaient le prince Napoléon et sa
jeune épouse, récemment arrivés d'Italie. L'auditoire ne les accueillit ni
avec ces marques bruyantes d'affection, qui, dans les monarchies
traditionnelles, saluent, au jour de leurs noces, les membres de la famille
régnante, ni même avec ces témoignages de respectueuse bienvenue que la
simple courtoisie semblait commander. Vis-à-vis du prince qu'on jugeait
l'artisan le plus actif de l'évolution nouvelle, l'antipathie se dissimula à
peine. Quant à la princesse, ni sa jeunesse, ni sa juste réputation de vertu,
ni sa haute naissance, ne trouvèrent grâce devant un public inquiet ou
prévenu ; elle n'excita qu'un seul sentiment, la compassion, comme si on eût
deviné que ce mariage, fruit de la politique, serait aussi funeste à son
bonheur privé que fatal au pays d'adoption où elle venait, de poser ses pas. Le
discours impérial ne fit que compliquer par de nouvelles obscurités la
redoutable énigme. Dès le début de sa harangue, l'Empereur entra dans le vif
des préoccupations publiques, et avec une franchise qui plut ; mais il n'y
eut de net que l'entrée en matière. Le reste ressembla à ces oracles antiques
qui, suivant l'interprétation d'un mot, d'une virgule, d'un son même,
signifiaient à volonté la sécurité ou le péril, la victoire ou la défaite, la
mort ou la vie. L'auguste orateur fit allusion « à ces inquiétudes
vagues, à ces sourdes agitations qui, sans cause déterminée, s'emparent parfois
de certains esprits et altèrent la confiance publique ». Il sembla
incliner vers la paix quand il rappela « la modération dont il avait
donné tant de preuves », puis vers la guerre quand, immédiatement après, il
invoqua « la puissance de la France ». Il répéta le mot de son
avènement : L'Empire, c'est la paix ; puis, comme pour effacer ces
rassurants souvenirs, il s'étendit aussitôt avec affectation « sur les
dissentiments avec l'Autriche dans l'affaire des Principautés et sur
l'intimité des relations avec le Piémont. A l'intention des belliqueux, il
parla « de la situation anormale de l'Italie ». A l'intention des pacifiques,
il ajouta : « Ce n'est pas néanmoins un motif suffisant pour croire à la
guerre. » « Ma politique, continuait l'Empereur, ne sera jamais provocatrice.
» Voilà la note d'apaisement. « Elle ne sera jamais non plus
pusillanime », reprenait-il. Voilà la note guerrière. « Elle sera
conciliante », poursuivait le monarque. Voilà de nouveau le ciel qui se
dégage. « En revanche, elle sera ferme. » Voilà une seconde fois l'horizon
qui se rembrunit. « La paix, je l'espère, ne sera point
troublée », ajoutait Napoléon III avec un mélange de confiance et
d'incertitude, comme s'il n'eût pas été le maître du calme et de la tempête,
et seul responsable de l'un et de l'autre. Puis, en homme qui a inondé de
lumière son auditoire, il concluait avec un aplomb solennel et sérieux : « Je
vous ai expliqué franchement l'état de nos relations extérieures. » Le
discours se terminait en une fanfare éclatante et presque triomphale : « Je
compte toujours avec confiance sur votre concours comme sur l'appui de la
nation qui m'a confié ses destinées. Elle sait que jamais un intérêt
personnel ou une ambition mesquine ne dirigeront mes actions. Lorsque,
soutenu par le vœu et le sentiment populaire, on monte les degrés d'un trône,
on s'élève, par la plus grave des responsabilités ; au-dessus de la région
infime où se débattent des intérêts vulgaires, et l'on a pour premiers
mobiles comme pour derniers juges : Dieu, sa conscience et la
postérité. » Le
silence, cette leçon des grands, fut, ce jour-là, la leçon de l'Empereur. Les
auditeurs soulignèrent d'abord par leur approbation tout ce qui, dans la
harangue officielle, semblait propre à rassurer. Puis, déconcertés, découragés par tant d'affirmations qui se
détruisaient, ils se turent jusqu'au bout et ne se ranimèrent un peu que
quand la finale sonore du discours officiel leur arracha quelques
applaudissements obligés. Que voulait l'Empereur ? La paix ? La guerre ? Si
c'était la paix, que ne la proclamait-il nettement ? Si c'était la guerre,
quelle en serait la cause, l'étendue et le fruit ? Rentrés
au Palais-Bourbon, les députés, intrigués et irrités, devinrent presque
bruyants. Dans leur dépit, ils imaginèrent une protestation, mais bénigne et
tout à fait dans le goût du temps. Appelés à nommer les présidents et les
secrétaires des bureaux, ils écartèrent de ces modestes honneurs tous ceux de
leurs collègues qui étaient investis de quelque grade militaire ou de quelque
charge de cour[17]. A cette débonnaire marque de
déplaisir s'ajouta une manifestation plus digne de la représentation
nationale. Inquiet par clairvoyance patriotique, anxieux pour ses intérêts
privés, autorisé à la hardiesse et par le prestige de ses services et par le
droit de sa naissance, M. de Morny, président du Corps législatif, osa
formuler tout haut les doléances publiques. Il s'abrita habilement sous le
voile d'une confiance illimitée envers l'Empereur ; puis, ayant ainsi payé sa
dette de loyalisme, il reprit la maxime fameuse déjà rappelée dans le
discours du trône : « L'Empire, c'est la paix. » Seulement, en
s'appropriant la harangue impériale, il la débarrassa de toutes les
réticences belliqueuses, et au commentaire indécis et contradictoire de
Napoléon III il substitua un véritable programme net, sensé, opportun
surtout. Les députés, naguère si froids dans la salle des États, éclatèrent
en applaudissements, quand, avec une solennité de langage qui ne lui était
point ordinaire, il formula le vœu de la France travailleuse, libérale,
prévoyante. « La religion, dit-il, la philosophie, la civilisation, le
crédit, le travail, ont fait de la paix le premier bien des sociétés
modernes. Le sang des peuples ne se répand plus légèrement ; la guerre est le
dernier recours du droit méconnu ou de l'honneur offensé. La plupart des
difficultés s'aplanissent par la diplomatie ou se résolvent par des
arbitrages pacifiques. Les communications internationales si rapides, la
publicité, ont créé une puissance européenne nouvelle avec laquelle tous les
gouvernements sont forcés de compter ; cette puissance, c'est l'opinion. Elle
peut être un moment indécise ou égarée, mais elle finit toujours par se
placer du côté de la justice, du bon droit et de l'humanité. Espérons que,
dans les circonstances actuelles, les idées généreuses, les intentions
loyales et désintéressées de l'Empereur feront leur chemin dans le monde, et
que, adoptées par la sympathie des peuples et soutenues par le crédit des
souverains, elles parviendront à résoudre pacifiquement toutes les questions
difficiles. » La voie
de la résistance avait été ouverte par le premier personnage de l'État. Dans
cette voie tous se précipitèrent. Les catholiques redoutaient que la
révolution italienne ne diminuât le pouvoir temporel du Saint-Père, ou même
ne l'abolît. Les financiers calculaient avec stupeur les dépenses d'une
guerre même heureuse. Les manufacturiers ou les commerçants déploraient les
transactions déjà rares, bientôt peut-être arrêtées. Les gens de bourse
ployaient sous l'émotion des brusques nouvelles, qui, comme des ouragans sans
cause, balayaient toutes leurs combinaisons et détruisaient l'édifice de leur
fortune. Les plus indifférents eux-mêmes songeaient, le cœur serré, à
l'effusion du sang, au deuil des mères, à la certitude du péril, à,
l'incertitude du profit. Des départements, les préfets envoyèrent des
rapports alarmés. Parmi les évêques, plusieurs parvinrent jusqu'à l'Empereur,
lui représentèrent avec force son ancienne alliance avec l'Église, le
supplièrent de ne point mettre sa main dans la main des ennemis de Pie IX[18]. De nos agents diplomatiques,
des dépêches arrivèrent, pleines de prévoyants avertissements, et signalèrent
déjà les premiers fruits de la politique nouvelle, la révolution encouragée,
l'Allemagne irritée ou soupçonneuse, la vieille Europe désorientée. Ainsi se
formait autour de l'Empereur une opposition, non hardie, mais au contraire
timide, enveloppant ses respectueux reproches sous les expressions du
dévouement, et parfois ne témoignant son improbation même que par un silence
attristé. C'était l'opposition des amis des premiers jours, amis non encore
écartés, mais déjà déclinant dans la faveur (lu maître. Presque tous, à cette
heure suprême, s'unissaient dans un même vœu, dans une même prière. Ce vœu,
c'était celui d'une politique non italienne, mais française ; cette prière,
poussée jusqu'à la supplication, se résumait en un seul mot : LA PAIX. IV Si
discrète que fût cette opposition, les symptômes en étaient visibles même
au-delà des frontières. Le cabinet britannique s'en autorisa pour reprendre
sa mission d'apaisement. Le 13
février, lord Malmesbury, dans une dépêche à lord Cowley, lui exposa le plan
d'une action simultanée de l'Angleterre auprès des cours de Vienne et de
Paris. Ce ne serait pas une médiation — le mot eût été trop solennel, — ce
serait moins encore un arbitrage, mais bien une simple intervention toute
cordiale et intime entre deux puissances séparées par des manœuvres
intéressées ou de regrettables malentendus. « Pour mener à bonne fin
cette négociation, ajoutait lord Malmesbury, nul n'est plus naturellement
désigné que vous, et par votre longue expérience des affaires françaises, et
par votre ancienne intimité avec M. de Buol. » Le chef du Foreign
Office marquait en traits généraux les points principaux de la question
italienne et les réduisait à quatre : la cessation de l'occupation étrangère
dans les États pontificaux ; les réformes administratives, soit dans le
royaume lombardo-vénète, soit dans les États secondaires de la Péninsule ;
l'amélioration des rapports entre le Piémont et l'Autriche ; la révision des
traités particuliers entre la cour de Vienne et les cours de l'arme et de
Modène. Il invitait lord Cowley à sonder les vues du gouvernement français et
à obtenir de lui qu'il précisât ses griefs. « Si l'empereur Napoléon,
concluait Malmesbury, se montre favorable à votre mission, tenez-vous prêt à
partir[19]. » Le
temps était précieux. Dès qu'il reçut cette importante dépêche, lord Cowley
se hâta de la communiquer à M. Walewski. Celui-ci prit les ordres de
l'Empereur, puis, avec un empressement courtois, se rendit lui-même près de
l'ambassadeur, et lui annonça que son souverain acceptait avec la plus
sincère reconnaissance les bons offices de l'Angleterre. Ce premier accueil
était d'heureux augure. Mais lord Cowley se sentit un peu déconcerté, quand,
ayant interrogé le ministre sur la question italienne, celui-ci lui exposa
tout un programme, programme si vaste que la révolution elle-même y pourrait
entrer sans effraction. La France souhaitait l'abrogation de tous les traités
particuliers entre l'Autriche et les États secondaires de la Péninsule. Elle
poursuivrait l'établissement d'une confédération italienne. Quant aux États
de l'Église, elle jugeait nécessaire que les Légations eussent une
administration séparée. « Nous ne forcerons pourtant pas la main au
Saint-Père », ajoutait M. Walewski, interprète des pensées de
l'Empereur, qui voulait bien dépouiller le Pape, mais le dépouiller par la
persuasion. Suivant le projet du gouvernement impérial, un subside des
puissances catholiques dédommagerait Pie IX de ses sacrifices. Lord Cowley
écouta avec un étonnement silencieux cette longue énumération. Quand M.
Walewski se fut tu : « Aucune de ces propositions, répliqua-t-il, n'est incompatible
avec les vues de la Grande-Bretagne ; mais je doute qu'il soit possible de
les faire adopter à Vienne. — Oh ! reprit le ministre sur le ton le plus
conciliant, nous ne posons pas d'ultimatum, nous formulons simplement
des vœux. » Et, atténuant aussitôt son langage, il fit allusion à
certaines réformes en Lombardie, à certaines concessions qui calmeraient
l'effervescence en Italie et rendraient plus facile la solution du conflit.
Il réitéra à l'ambassadeur l'assurance que les sympathies de son gouvernement
le suivraient clans son voyage, et il le fit avec une cordialité qui non
seulement dénotait ses sentiments personnels, mais permettait d'espérer, chez
le souverain lui-même, des dispositions plus adoucies[20]. Agréé à
Paris, lord Cowley le serait-il à Vienne ? Lord Malmesbury n'en doutait
guère. Cependant, le 20 février, il télégraphia à lord Loftus afin qu'il
s'assurât l'assentiment du cabinet autrichien. La réponse fut telle qu'on
devait l'attendre. M. de Buol annonça que l'Empereur son maître nourrissait
un ardent désir de la paix, qu'à ce titre il recevrait avec une particulière
bienveillance le messager de l'Angleterre, et que, son honneur sauf et les
traités aussi, il était prêt à tendre à la France une main amicale. Lord
Cowley quitta Paris et, avant de partir pour Vienne, toucha à Londres. Lord
Malmesbury lui donna ses dernières directions. « Vous n'avez pas, lui dit-il,
de propositions à formuler ou à faire naître ; mais connaissant les opinions
de la France et celles du gouvernement de la Reine sur l'état de l'Italie,
vous communiquerez ces vues au gouvernement autrichien, et vous apprécierez
dans quelle mesure ces pensées se concilieraient avec celles du comte Buol.
Vous jugerez alors à quel prix et par quels moyens l'harmonie pourrait renaître
entre la France et l'Autriche[21]. » On remarquera le vague
de ce langage, tellement large et flottant qu'il mérite à peine le nom
d'instructions. Mais pouvait-il en être autrement ? Le terrible de la
situation, c'était précisément l'absence apparente de tout motif belliqueux.
L'inquiétude naissait de cela même qui aurait dû rassurer. Comment toucher
l'insaisissable ? Comment apaiser un différend ou nié ou invisible ? Comment
régler un conflit qui s'étend à tout et ne se porte sur rien ? Comment
contenir un incendie dont on entend les crépitements, dont on devine les
progrès, mais dont on ignore les causes, le siège, l'étendue, et qui
peut-être est alimenté en secret par ceux qui font profession de le combattre
? Si on se tenait dans les généralités, on serait payé de la monnaie qu'on
fournirait soi-même, et on recueillerait des assurances banales qui
n'empêcheraient rien. Si on descendait dans les détails, on risquerait de
réveiller quelque question endormie et de fournir un prétexte à qui les
cherchait. Telle était la difficulté de cette extraordinaire ambassade qu'on
appelait déjà, qu'on appela plus tard la mission Cowley. L'ambassadeur allait
négocier : mais sur quoi ? Il ne le savait point ; son chef ne le savait pas
davantage ; à Vienne, où il se rendait, on l'ignorait pareillement ; et à
Paris même, le tout-puissant et débile empereur des Français ployait sous le
poids de ses engagements, trop faible pour les secouer et pas assez aveuglé
pour en méconnaître les périls. Un seul dominait, Cavour ; c'était lui qui,
par le long travail que nous avons décrit, avait préparé cette grande
confusion ; c'était lui qui avait façonné à loisir la question italienne,
question complexe, ondoyante, à vingt aspects divers et tous propres à
exciter la discorde, question embrouillée à dessein pour déconcerter ou
décourager les diplomates, question qu'on tournerait, qu'on retournerait
jusqu'à ce qu'enfin la guerre en sortît. L'Autriche,
vers laquelle se dirigeait lord Cowley, l'Autriche, directement menacée,
observait, dans des alternatives de calme et de colère, la crise redoutable
dont ses possessions italiennes étaient l'enjeu. Ses pensées se portaient non
vers le Piémont qu'on dédaignait, mais vers Napoléon III. Dans l'anxiété
générale, on interrogeait avidement tous les voyageurs notables qui
arrivaient de France : c'était, un jour, M. de Lesseps qui se rendait en
Orient ; c'était, un autre jour, le maréchal espagnol Narvaez qui avait
séjourné assez longtemps à Paris. Tous jugeaient avec sévérité la conduite de
l'empereur des Français et craignaient qu'il ne fût engagé dans un défilé
sans issue[22]. Volontiers aussi le public
viennois recueillait les impressions du vieux prince de Metternich, dernier
survivant des négociations de 1815 et le représentant le plus imposant de la
politique qu'on voulait abolir. Le prince consumait dans la stupéfaction et
dans la colère les restes de sa longue vie, si près de s'éteindre[23]. Tantôt il signalait « le
tohu-bohu des sophismes qui s'accréditaient de par le monde[24] » ; tantôt, faute de
tout autre motif plausible, il expliquait par la crainte des assassins
italiens la conduite extraordinaire de Napoléon III[25]. Dans les cercles militaires,
l'irritation était extrême, et, comme on se sentait prêt pour la guerre, on
n'était pas loin de la souhaiter. En revanche, le ton de la presse, malgré
quelques accès de mauvaise humeur hautaine, était en général assez sage. La Correspondance
autrichienne, organe officieux, donnait l'exemple de la- modération et
pronostiquait la paix, soit qu'elle y crût réellement, soit qu'elle jugeât
habile d'y croire : « L'empereur Napoléon, disait-elle, ne fera appel
aux forces militaires de la nation française que pour la défense des intérêts
nationaux de la France. Comme ces intérêts ne sont menacés nulle part, nous sommes
fondés à penser que l'harmonie générale ne sera point troublée. » C'est
dans ces conjonctures que, le 27 février, lord Cowley arriva à Vienne. Il y
trouva l'accueil le plus bienveillant, le plus chaleureux même. Le 28, il fut
reçu par l'empereur François-Joseph, et, les jours suivants, eut plusieurs
conférences avec M. de Buol. Sur les Quatre Points qui, aux yeux du
gouvernement anglais, résumaient la question italienne, le chef du cabinet
viennois fournit des explications très nettes. Il n'avait aucune répugnance à
ce que l'occupation des États pontificaux cessât : seulement il voulait que
le retrait des troupes fût demandé par le Pape ou du moins consenti par lui :
en outre, il jugeait prudent que les départs fussent échelonnés de façon à
permettre au Saint-Père de se suffire avec ses forces propres. Pour les
réformes administratives à réaliser à Naples, à Modène, à Parme, dans les
États de l'Église, il ne manifesta aucun éloignement à y aider : seulement il
observa que, s'il était disposé à les conseiller, il n'irait jamais jusqu'à
les imposer. Vis-à-vis de la Sardaigne, M. de Buol protestait de sou désir
que les rapports fussent bons, excellents même ; mais pour qu'ils le fussent,
c'était à Turin, non à Vienne qu'il fallait multiplier les remontrances. « Nous
sommes résolus, poursuivait le chancelier autrichien, à ne pas commencer les
hostilités si la Sardaigne s'abstient de toute attaque soit contre nous, soit
contre nos alliés de Toscane, de Parme ou de Modène. Nous sommes prêts à
prendre à cet égard un engagement écrit. Je doute fort, ajoutait-il avec une
nuance un peu plus altière, que le cabinet de Turin consente à formuler une
pareille promesse. » Restaient les traités particuliers avec les cours
secondaires de l'Italie. Ils étaient évidemment contraires à l'esprit du
congrès de Vienne qui, en constituant au profit de l'Autriche le royaume
lombardo-vénitien, n'avait pas entendu que son influence ou ses armes se
portassent au-delà. Lord Cowley ayant insisté pour leur abrogation, M. de
Buol lui répliqua comme il l'avait déjà fait à lord Loftus : « Les
conventions qu'on nous reproche ont été conclues non pour « notre ambition
personnelle, mais pour la sécurité des princes qui nous ont sollicités de les
protéger. Nous pourrions nous dépouiller d'un droit, nous ne pouvons abdiquer
un devoir. Les traités attaqués sont d'ailleurs légitimes ; ils sont aussi
légitimes et, à coup sûr, moins inquiétants que ceux qui, selon toute
apparence, ont été récemment conclus entre la France et le Piémont ou entre
la France et la Russie. » Même dans cet ordre d'idées, M. de Buol ne se
refusait point à une transaction. Toutefois il observait qu'à défaut de la
protection de l'Autriche, il faudrait assurer aux petites principautés une
autre sauvegarde. A cet égard, il insinuait deux moyens : ou une ligue des
petits États italiens, ou bien encore la neutralisation du Piémont.
Cette dernière combinaison, tout à fait inattendue, lui agréait fort, et il y
insistait avec malice, jugeant qu'elle serait profitable à tout le monde, à
l'Italie qui jouirait d'un grand repos, et au Piémont lui-même qui
échapperait du même coup aux charges coûteuses de sa chimérique grandeur. Ce
langage était loyal et, malgré quelques échappées hautaines, n'était pas d'un
État belliqueux. Sur ces entrefaites, un ensemble de nouvelles favorables
releva un peu les espérances des amis de la paix. De Turin, sir James Hudson
mandait que M. de Cavour trouvait dans la détresse financière de sou pays et
dans les dispositions des classes moyennes une certaine résistance à ses
desseins. Dans l'Italie centrale, la diplomatie anglaise s'entremettait avec
zèle pour faire renoncer les princes régnants au bénéfice de leurs traités
avec la cour de Vienne et supprimer ainsi un des prétextes de conflit. A
Londres, le duc de Malakof, ambassadeur de France, rassurait le gouvernement
anglais sur les préparatifs militaires de son pays et affirmait avec sa
compétence indiscutée que l'Empereur n'était pas prêt à la guerre[26]. Plusieurs agents diplomatiques
français, soit qu'ils fussent trompés par l'aspect extérieur des choses, soit
qu'ils prissent leurs désirs pour des réalités, proclamaient bien haut les
sentiments pacifiques de leur maître : ainsi parlait le ministre de France à
Turin, M. de La Tour d'Auvergne. A ces symptômes vint s'ajouter une
importante déclaration officielle. Le 5 mars, un long article du Moniteur
démentit tous les bruits d'armements extraordinaires, affirma que
« l'Empereur n'avait promis au roi de Sardaigne qu'une chose, c'était de
le défendre contre une agression de l'Autriche », s'éleva avec beaucoup de
force « contre les vagues et absurdes rumeurs répandues par la presse »,
finit en annonçant que « l'examen des questions litigieuses était entré
dans la voie diplomatique, et que rien n'autorisait à craindre une issue
défavorable à la paix ». Sur cette note, la note du 5 mars, comme
on l'appela, les alarmistes se rassurèrent un peu, et à la Bourse on assista
même à un de ces mouvements de hausse auxquels on n'était plus accoutumé.
Trois jours après, on apprit que le prince Napoléon venait d'abandonner le
ministère de l'Algérie. L'opinion publique vit dans cette démission une
disgrâce et s'en réjouit : car le prince, et par son mariage et par ses
dispositions personnelles, semblait auprès de l'Empereur le principal avocat
de l'Italie. Lord
Cowley était encore à Vienne quand ces signes meilleurs vinrent éclaircir un
peu l'horizon politique. Le 9 mars, dans une longue dépêche à lord
Malmesbury, il résuma les impressions de son voyage. Il se louait hautement
du gouvernement autrichien. Il voulait espérer que la cour de Vienne saurait
résister aux provocations sans y répondre. Toutefois il s'était heurté à
l'idée fixe que la France était décidée à la guerre, que Napoléon III,
oublieux de ses anciens services à la cause de l'ordre, avait changé sa voie,
et que l'armée sarde serait l'avant-garde de l'année française. De là une
méfiance difficile à guérir et la persuasion que tôt ou tard les hostilités
éclateraient. Un seul gage rassurerait, le désarmement de la Sardaigne.
Dans ce cas, l'Autriche aussitôt suspendrait ses préparatifs, et tout le
reste pourrait, du jour au lendemain, s'arranger. Pour que le Piémont
désarmât, il fallait une parole, une seule, mais énergique, venue de Paris.
C'est donc vers les Tuileries que devaient converger tous les efforts, toutes
les remontrances, toutes les supplications. Telle était l'opinion très nette
que lord Cowley rapportait de sa mission. Le 10
mars, l'ambassadeur anglais quitta Vienne. Comme il traversait l'Allemagne,
il put y saisir les symptômes de la patriotique agitation qui se propageait
de plus en plus. A Munich, à Stuttgart, à Hanovre, la presse était fort
excitée et les Chambres, par des motions énergiques, conviaient les
gouvernements à la vigilance. On allait jusqu'à rappeler l'article 47 du
congrès de Vienne qui autorisait l'intervention de la Confédération
germanique, quand l'un des États confédérés était menacé même dans ses
possessions non allemandes. Ces sympathies germaniques éveilleraient-elles
les susceptibilités de la France et encourageraient-elles en Autriche
l'esprit de résistance obstinée ? Au contraire, Napoléon III reculerait-il
devant une lutte qui, de l'Italie, se porterait sans doute sur- le Rhin ?
Nul, à vrai dire, ne le savait. C'est dans ces dispositions mêlées de crainte
et d'espoir que lord Cowley regagna Paris. Là était le vrai poste
d'observation et de vigilance, celui qu'il ne fallait plus quitter. V Tandis
que la diplomatie s'ingéniait à apaiser la querelle, Cavour s'appliquait à
attiser la discorde, à pousser à bout son adversaire, à inventer des griefs,
à créer des causes de conflit ; surtout il veillait à fermer devant
l'Empereur indécis et troublé toute voie de repentir ou de retour. Son
langage n'était plus, comme autrefois, réservé, insinuant, gradué avec un art
habile qui tempérait l'audace des desseins. Il était, au contraire, plein de
menaces, et provocateur avec calcul. Lorsque la loi d'emprunt vint à l'ordre
(lu jour des députés, puis au Sénat, il dénonça en termes nettement agressifs
les traités particuliers de l'Autriche, l'oppression qui pesait sur la
Lombardie, les extensions arbitraires de la domination tudesque au-delà des
Alpes. Le 1er mars, dans un mémorandum adressé à l'Angleterre, il résuma les
doléances des peuples italiens, et aussi les remèdes qu'il jugeait
nécessaires : ces remèdes, c'était un gouvernement autonome pour la
Lombardie, pour la Vénétie, pour toutes les provinces pontificales situées à
l'orient de l'Apennin ; c'était un large régime de réformes administratives
dans toute l'Italie centrale ; c'était enfin la résiliation de toutes les
conventions spéciales qui avaient fait de Modène, de Parme, de la Toscane,
autant de fiefs d'empire. En lisant ce programme élargi à dessein pour
décourager toute conciliation, le chef du cabinet prussien, M. de Schleinitz,
s'écriait : « Ce que demande au fond M. de Cavour, c'est que les
Autrichiens soient expulsés de toute l'Italie[27]. » La gazette
semi-officieuse, l'Opinione, accentuait les pensées du premier
ministre sarde. Dès qu'elle apprit la mission Cowley, elle prédit qu'elle ne
réussirait pas ; puis elle annonça que l'Autriche se refusait à toute
concession et que les efforts de l'Angleterre demeuraient vains. Moins discrets
que leur chef, certains agents piémontais dévoilaient ouvertement la
politique du Roi leur maître. Tel était M. de Barrai, ministre de Sardaigne à
Francfort, qui proclamait que le secours de la France était certain, que le
plan était de refouler les Autrichiens au-delà des Alpes, qu'un royaume de
l'Italie septentrionale serait formé, et qu'en retour le roi Victor-Emmanuel
céderait à Napoléon III Nice et la Savoie[28]. A quoi
bon d'ailleurs le mystère, et les faits ne parlaient-ils point assez haut ?
D'un bout à l'autre du Piémont, les journaux s'entretenaient de la guerre, comme
si déjà elle eût été déclarée. Nul souci, si ce n'est celui de la lutte. Une
loi venait de réorganiser la garde nationale et d'en fortifier les cadres.
Des comités étaient créés pour recruter, équiper, armer les volontaires, et,
comme à la veille de la bataille, pour assurer des secours aux blessés. Entre
le parti ministériel et la portion la plus active de l'ancien parti
mazzinien, la Société nationale avait cimenté l'union. Au commencement de
mars, on vit même arriver de Gênes une députation de républicains qui
s'offraient à soutenir, en vue de la délivrance nationale, la dictature
militaire de Victor-Emmanuel[29]. De là une apparence
d'unanimité bruyante en faveur de la guerre : sous ce tumulte, la voix de la
prudence était étouffée, et les moins rassurés, las de résister au torrent,
s'y abandonnaient. A la vérité, la détresse financière était grande, mais,
pourvu qu'on pût suffire aux nécessités immédiates de l'armement, on livrait
le reste à la fortune. C'est à accroître ces armements que le ministère
piémontais consacrait ses soins les plus urgents. Déjà presque tous les corps
avaient été concentrés sur Alexandrie et Casai ou se trouvaient échelonnés
sur les bords du Tessin. Fréquemment des reconnaissances parties de Novare
battaient la rive droite du fleuve, tandis que, sur la rive gauche, en
arrière du Naviglio et dans la plaine plus tard fameuse de Magenta,
apparaissaient les bataillons autrichiens. Qu'un coup de feu partît, que sur
un point quelconque la frontière fût franchie, et aussitôt Cavour, saisissant
le prétexte, se retournerait vers la France. Ce
prétexte qui justifierait l'appel à la France et allumerait la guerre, le
premier ministre le cherchait partout avec une infatigable persévérance. Il
le cherchait aux bords du Tessin. Il le cherchait dans l'état de l'Italie.
Dans une longue lettre au prince Napoléon, il étudiait le meilleur moyen de
pousser à bout l'ennemi et de lui tendre le piège où enfin il tomberait.
Beaucoup de jeunes Lombards, disait-il, franchissent k frontière et viennent
s'engager dans notre armée ; l'Autriche les réclamera, nous les refuserons,
de là sans doute une cause de rupture. En voici une autre, ajoutait Cavour
impatient de la lutte : l'Autriche fait de grands travaux à Plaisance, nous
la laisserons les poursuivre, puis, tout à coup, nous en réclamerons la
destruction ; elle résistera, et cette résistance même sera l'occasion du
conflit[30]. Les
jours qui séparaient encore du moment suprême, Cavour les consacra à
compléter le réseau d'intrigues qui, la guerre aidant, lui livreraient toute
l'Italie centrale. Déjà les provinces modénaises situées à l'occident (le
l'Apennin étaient mûres pour un changement de maître ; pour y accroître dans
la jeunesse le mouvement de désertion, le bruit fut artificieusement répandu
que le prince régnant méditait une levée, et que les conscrits ainsi recrutés
seraient contraints à servir sous le drapeau de l'Autriche. « Bientôt le
duc de Modène demeurera seul », s'écriait avec joie La Farina[31]. A Parme, les menées n'étaient
pas moins actives. Quant à la Toscane, Cavour excitait La Farina à y créer un
vif courant en faveur de l'indépendance italienne et de l'alliance
piémontaise. A Turin, une pétition fut même rédigée en ce sens, puis envoyée
à Florence, d'où elle fut réexpédiée en Piémont comme un produit spontané du
libéralisme florentin. La douce et molle Toscane fournit de l'argent, plus
d'argent même que de volontaires. Le mot d'ordre était de propager les idées
de nationalité bien plus que celles de réforme ou de constitution. Ainsi pensait
La Farina[32] : ainsi pensait, dans une
sphère tout autre, le baron Ricasoli, témoin attentif des événements
prochains[33]. Le promoteur, l'ami, le
confident des libéraux florentins était le représentant officiel du Piémont,
M. Buoncompagni, et, comme celui-ci éprouvait quelque répugnance à miner le
gouvernement près duquel il était accrédité, Cavour s'ingéniait à vaincre ses
scrupules[34]. Dans sa correspondance avec
les comités de la Société nationale, La Farina levait les derniers voiles :
« Retenez bien, disait-il, que la guerre éclatera en avril », et il
laissait entendre que l'Empereur était lié au Piémont par d'indissolubles
engagements. Les instructions déjà transmises en octobre furent renouvelées,
mais avec plus de précision. Au moment de la déclaration de guerre, mais
surtout pas avant, l'émeute éclaterait au cri de : Vivent l'Italie et
Victor-Emmanuel ! Des dépôts créés non loin des frontières fourniraient
des armes pour le soulèvement. Chacun des conjurés, comme en une véritable
mobilisation, rejoindrait le centre le plus voisin. L'insurrection une fois
triomphante, le plus hardi ou le plus notable, sous le nom de commissaire
provisoire du roi Victor-Emmanuel, saisirait la dictature. Il révoquerait
les fonctionnaires douteux, établirait des conseils de guerre, supprimerait
tous les journaux, organiserait la conscription, le tout sous couleur de
liberté ; puis, pour capter la faveur, il abolirait bruyamment les impôts les
plus impopulaires ou, en les maintenant, en les aggravant même, les
changerait de nom[35]. Tel était l'état de l'Italie
centrale, encore officiellement en paix, encore sous l'autorité nominale de
ses princes. A ces malheureux princes, Cavour, en ce temps-là même, ne
négligeait pas d'envoyer notes sur notes pour leur reprocher l'oubli des règles
de bon voisinage et du droit international. Meule sur le territoire
directement soumis à ses armes, l'Autriche avait peine à contenir les élans
du patriotisme excité. Vers ce temps-là, un jeune Vénitien, le comte Emilio
Dandolo, ancien volontaire de 1848, ancien soldat de Grimée, mourut à Milan.
Aussitôt le concours immense du peuple, l'explosion des regrets publics,
transformèrent ses funérailles en une véritable démonstration, et les
rigueurs de la police accrurent l'effervescence, loin de l'abattre. A Turin,
le jour même des obsèques, Cavour assista à un service funèbre pour le défunt
; les plus hauts personnages officiels, tous les chefs du parti libéral, se
joignirent à lui, en sorte que la cérémonie sembla moins un hommage rendu à
une jeune et touchante mémoire qu'un nouveau défi contre l'Autriche. Cependant,
vers le commencement de mars, Cavour apprit par de nombreux et sûrs indices
les efforts extraordinaires tentés en faveur de la paix. Ses appréhensions
furent extrêmes. Que deviendraient son œuvre et lui-même si Napoléon III, son
protecteur et son instrument tout ensemble, secouait tout à coup sa chaîne ?
Dans ce grand péril, le ministre sarde, au lieu de ralentir sa marche,
résolut de la précipiter. Le 4 mars, dans un banquet offert à M. Gladstone qui
passait par Turin, Cavour s'approcha de sir James Hudson, lui exprima le vif
regret que l'Autriche voulût mettre son armée sur le pied de guerre[36], puis ajouta : « Je suis
d'autant plus fâché de cette décision qu'elle nous impose une mesure
pareille, c'est-à-dire l'appel de tous nos contingents. — J'espère, répliqua
Hudson, que vous réfléchirez avant de prendre une résolution qui diminuera
grandement les chances de paix. » Cavour insista, mit en parallèle les forces
modestes de la Sardaigne et les formidables armées de l'Autriche, cita des
chiffres, invoqua même à plusieurs reprises le témoignage du général La
Marmora qui assistait au festin. Sur de nouvelles sollicitations, il
consentit pourtant à attendre une semaine, afin que l'on sût le résultat de la
mission Cowley[37]. Cette concession n'était
qu'une feinte. Le lendemain, on connut à Turin la note pacifique du Moniteur,
puis la démission du prince Napoléon. Décidément, à Paris, le parti de la
paix gagnait du terrain. Le Roi et son ministre jugèrent qu'en ces
conjonctures extrêmes la témérité serait plus sage que la prudence même. On
assure que Victor-Emmanuel, clans une lettre à l'Empereur, lui reprocha son
abandon, protesta que, même seul, le Piémont tenterait le sort des armes,
puis, par une sorte d'intimidation, ajouta que, vaincu, il ne descendrait pas
du trône sans faire connaître au monde les motifs de sa conduite et les hauts
encouragements qui l'avaient dictée[38]. Le 6, un conseil des ministres
débattit les importantes mesures militaires qui rendraient tout retour
presque impossible. Sur ces entrefaites, une dépêche envoyée par lord Cowley
à sir Hudson l'informa que l'Autriche prenait l'engagement formel de ne pas
attaquer le Piémont. Tout heureux de cette bonne nouvelle, Hudson ne perdit
pas une minute pour communiquer le message à Cavour. « Il est trop tard,
répondit celui-ci, le décret est signé. » Le 9 mars, en effet, la Gazette
officielle annonça que tous les militaires congédiés ou maintenus dans
leurs foyers depuis la classe 1832 jusqu'à la classe 1828 étaient rappelés à
l'activité[39]. VI A
l'heure où nous sommes parvenus, deux politiques sont nettement en présence.
L'une se personnifie dans la note pacifique du 5 mars ; l'autre, dans l'appel
de tous les contingents sardes. La première est celle de la France prévoyante
et travailleuse, celle des sages et sincères conseillers qui discernent de
loin l'orage et l'annoncent, celle des diplomates fidèles qui, bien que
troublés par toutes sortes de missions secrètes, parallèles ou contraires, ne
se découragent pas de dire la vérité, par patriotisme, par pressentiment de
l'avenir, au risque même de leur faveur ou de leur fortune. La seconde est
celle de Cavour. Entre ces deux politiques, Napoléon III est l'arbitre,
arbitre qui n'a qu'une parole à prononcer, à la condition que cette parole
sorte enfin des banalités solennelles, des naïves ou sentimentales énigmes,
et soit ce que tout le monde souhaite, réclame, attend, une parole de précise
et souveraine volonté. Qui l'emportera, l'esprit traditionnel ou l'esprit
d'aventure, le droit fixe des traités ou cet autre droit nouveau qui est le
masque des ambitieux ? Est-ce le faible qui entraînera le fort à sa suite ?
Est-ce au contraire le fort qui, sur le bord de l'abîme, s'éclairera d'une
tardive lueur, et, fût-ce au péril de son amour-propre, fût-ce au péril de sa
sécurité personnelle, déchirera ses engagements téméraires, conclus loin de
la nation, sans elle et contre elle ? Dans la
nuit du 16 au 17 mars, lord Cowley rentra à Paris. Le matin même, il se
rendit auprès de M. Walewski. Celui-ci, avant de l'interroger, se hâta de lui
exposer l'état des affaires en France. La note du 5 mars et la démission du
prince Napoléon étaient les indices visibles d'une politique conciliante : en
revanche, l'hostilité de la Confédération germanique avait froissé l'Empereur
et surexcité le sentiment national. Le ministre insista beaucoup sur les
démonstrations du peuple allemand, les exagéra même un peu, soit qu'en cela
il fût sincère, soit qu'il voulût couvrir sous ce prétexte l'évolution de son
maitre. Il conclut par des vœux pour la paix, mais avec une certaine mollesse
qui n'était pas de bon augure. — Alors, alors seule : ment, lord Cowley put
rendre compte de sa mission. Sans se laisser déconcerter par ce langage plus
alarmant que favorable, il fit valoir les excellentes dispositions de
l'Autriche et surtout la netteté avec laquelle le cabinet de Vienne répudiait
pour le présent et pour l'avenir le rôle d'agresseur. Si l'Autriche attachait
un grand prix à ses traités particuliers, c'était par sollicitude pour les
princes italiens ses alliés, non par ambition personnelle. Sur les bords du
Danube, une seule chose inquiétait, les armements de la Sardaigne, qui
laissaient conjecturer l'appui promis, l'assistance certaine de la France. Si
la France voulait vraiment la paix, elle avait une belle occasion de le
montrer en conseillant au Piémont de désarmer. Ce conseil seul, donné avec
autorité, suffirait à tout apaiser. Tels étaient, dit en terminant lord
Cowley, les sentiments et les vues de l'empereur François-Joseph. — M.
Walewski avait laissé parler son interlocuteur sans l'interrompre. Quand il
eut fini, il le remercia courtoisement de ses efforts, le loua du voyage
qu'il avait entrepris, rendit hommage aux intentions du cabinet britannique ;
puis, doucement et sans s'émouvoir, il lui laissa entendre que sans doute ses
efforts ne serviraient à rien, que sa mission aurait tout juste la valeur
d'une simple excursion diplomatique, que pendant son absence une autre
combinaison avait surgi qui semblait prévaloir. Bref, comme lord Cowley
écoutait avec un mélange de surprise et de déception cet étrange langage, il
lui annonça que, depuis deux jours déjà, il n'était plus question ni de lui
ni de son ambassade, mais que la querelle serait apaisée, si elle devait
l'être, non par la médiation de l'Angleterre, mais par un congrès. Que
signifiait ce nouveau coup de théâtre, et que s'était-il passé ? Le 15 mars,
M. de Kisselef, ambassadeur russe à Paris, avait eu une audience de
l'Empereur. Dans cette audience, il avait insisté sur l'extension du conflit,
sur l'agitation qui, de l'Italie, se propageait à l'Allemagne ; puis il avait
émis la pensée de soumettre à un congrès un différend qui intéressait
désormais non plus le Piémont, mais toute l'Europe. Les cours des Tuileries
et de Saint-Pétersbourg s'étaient mutuellement rejeté l'initiative de la
proposition. Finalement, il avait été convenu que la combinaison nouvelle
serait présentée sous le patronage et sous les auspices de la Russie. A ne
consulter que les apparences, ce congrès semblait une machine de guerre bien
plus qu'un acheminement à la paix. Il se jetait à la traverse de la mission
Cowley, comme pour replonger dans la confusion l'Europe qui renaissait à
l'espérance. Il détruisait, sous prétexte de le reprendre sur des bases plus
larges, le travail si péniblement commencé, et, en multipliant les points à
régler, il multipliait aussi les causes de désaccord. Il émanait de la
Russie, ardente à humilier l'Autriche, et de la France, non moins ardente à
patronner le Piémont. Telle fut l'opinion en Angleterre, telle fut aussi
l'opinion en France, où M. Thiers répétait avec une énergique conviction que
« l'Empereur avait une idée fixe, amener la guerre tout en parlant de la
paix[40] ». — Et pourtant, qui
pourrait pénétrer les tortueuses pensées de Napoléon III ? Comme lord Cowley,
après sa visite à M. Walewski, s'était rendu aux Tuileries, le monarque lui
fit raconter tous les détails de son voyage, parla des difficultés présentes
avec beaucoup de calme, jugea que cette situation provenait d'une série de
fautes dont personne n'était tout à fait exempt : « Il est superflu,
ajouta-t-il, de revenir sur le passé : nous sommes en présence de faits, et
c'est avec les faits que nous devons compter. La Sardaigne est armée
jusqu'aux dents, l'Autriche aussi : nous, nous n'avons pas encore armé ; mais
si on n'arrive pas à un apaisement, nous armerons aussi. — Pour le moment,
interrompit Cowley, aucune réclamation précise, aucun grief tangible n'est
formulé. » L'Empereur en convint : « Mais, poursuivit-il, l'état général de
l'Italie est anormal : il y a là une question urgente à régler, à régler par
l'accord commun des puissances : autrement j'ai la certitude que nous ne
pourrons éviter une explosion terrible. » Ce langage ne manquait pas de
justesse et n'était pas d'un belliqueux. Le soir même, dans une dépêche à
lord Malmesbury, lord Cowley résumait ainsi ses impressions :
« L'Empereur n'est pas prêt à la lutte : il n'a d'autre engagement avec
la Sardaigne que celui de la soutenir contre une agression. En revanche, il
est jaloux de la prépondérance de l'Autriche dans la Péninsule : il aime
l'Italie ; pour cette cause, il acceptera la guerre, mais ne la provoquera
pas[41]. » — A la demi-lumière de ces
témoignages, n'est-il pas permis de voir, d'entrevoir du moins les intimes
pensées de Napoléon III ? Qu'il fût lié au Piémont, que l'objet de cette
alliance fût de pousser vers la guerre et d'obtenir par la victoire la reconstitution
de l'Italie, il serait superflu de le méconnaître. Mais à mesure
qu'approchait la redoutable échéance, l'Empereur, avec sa nature à la fois
systématique et indécise, flottait entre ses théories sur l'avenir de la
Péninsule et ses sollicitudes pour son propre pays. De là la pensée, non de
nier sa dette, mais de la réduire, de la réduire avec le consentement même du
créancier et, s'il était possible, de la payer autrement qu'avec le sang de
la France. La simple médiation de l'Angleterre répondait mal à de pareilles
vues. Pour une évolution si compliquée, il fallait porter à une sorte de
tribunal européen une série de questions, élargies et rendues vagues à
dessein, se jouer entre ces questions, intimider l'Autriche par la menace,
modérer le Piémont par la crainte de tout perdre, trouver enfin sur les
extrêmes limites de la paix et de la guerre quelque fastueux succès
diplomatique qui fournirait à Cavour une demi-satisfaction et lui donnerait,
à lui Napoléon, l'occasion de triompher sans tirer l'épée. « Souhaitons
ardemment que la diplomatie fasse la veille d'une lutte ce qu'elle ferait le
lendemain d'une victoire. » Ainsi s'était exprimé l'Empereur dans la
brochure : Napoléon et l'Italie[42]. S'il pouvait éluder la guerre,
s'il pouvait amener le Piémont par habileté ou calcul à abandonner, pour
quelques bénéfices modestes, mais certains, la riche, mais incertaine proie,
quel embarras de moins pour lui et, au regard de la France troublée et inquiète,
quelle grande responsabilité éludée ! Ainsi pensait l'Empereur, un peu
effrayé du pas redoutable où il s'était engagé, et non éloigné de reculer, à
la condition que le recul eût toutes les apparences d'un succès. En cela, il
n'oubliait qu'une chose, une seule, c'est que pour arrêter l'entreprise ou la
suspendre, il faudrait jouer Cavour lui-même, c'est-à-dire le plus habile, le
plus retors et, au besoin, le plus fourbe des politiques, en un mot, de tous
les hommes d'État, celui dont ou devrait le moins attendre une quittance à
prix réduit. La
proposition de congrès fut adressée, — officieusement par la France, et officiellement
par la Russie, — aux trois cours de Londres, de Vienne et de Berlin. A
Londres, le projet fut accueilli avec une visible mauvaise humeur. Le
ministère britannique répugnait à remettre à l'assemblée collective des
puissances l'œuvre de pacification qu'il s'était flatté de mener à lui tout
seul. Il raillait volontiers le chancelier russe, « cet ouvrier de la
onzième heure » qui essayait de lui ravir le fruit de ses propres travaux. Il
craignait quelque piège caché : « Je ne sais plus ce que veut
l'Empereur, disait à ses amis intimes lord Cowley découragé, et, dans ses
paroles, je me perds à démêler le vrai et le faux. » Malgré ces
impressions attristées, il sembla qu'il y avait, à repousser l'ouverture,
plus de péril qu'à l'agréer. Le 19 mars, après un long conseil, le
gouvernement de la Reine résolut d'accepter le congrès, à la seule condition
qu'aucun remaniement territorial n'y serait débattu, que les délibérations
porteraient surtout sur les quatre points déjà indiqués, que tous les États
italiens seraient exclus de la conférence, ce qui était le seul moyen
d'écarter la Sardaigne. Le soir même, la décision fut notifiée au duc de
Malakof. La
Prusse, ainsi qu'elle le faisait depuis le commencement de la crise, suivit
fidèlement l'Angleterre. Que
déciderait l'Autriche ? Là était la grande incertitude. Le 19, un télégramme
avait déjà fait connaître que, d'une façon générale, elle consentait au
congrès. Mais quelles seraient les Conditions de son adhésion ? Il tardait de
le savoir au juste : car ses exigences pourraient rendre illusoire son
acceptation même. Les jours suivants, les entretiens de M. de Buol mirent à
nu les pensées du gouvernement autrichien. Il ne repoussait pas le congrès,
mais s'appliquerait à le rapetisser autant que la France à le grandir. Il
souhaitait que l'État territorial fût hors de cause. Il doutait que le Pape
laissât débattre dans des conférences les réformes intérieures à opérer dans
ses provinces. Il émettait enfin la prétention assez singulière de faire
figurer dans le congrès les représentants des petits États italiens, mais non
de la Sardaigne, et cela sous le prétexte que le Piémont, n'étant lié par
aucun traité particulier avec l'Autriche, n'aurait aucun intérêt spécial à
discuter ou à défendre devant la haute Assemblée. Ce que l'Autriche demandait
surtout, c'était que son adversaire désarmât. « Que la Sardaigne désarme,
répétait M. de Buol à l'ambassadeur de France ; qu'elle disperse ses troupes
dans les garnisons : dès lors, on peut être assuré que nous désarmerons nous-mêmes
et qu'aucune difficulté ne surgira de notre fait. » Au fond, vis-à-vis du
Piémont, l'Autriche était dans une disposition mêlée à la fois d'irritation
et de calculs. Tant que les troupes sardes seraient échelonnées le long du
Tessin, tant que Cavour serait au pouvoir, elle ne jugeait point possible une
harmonie durable et, guerre pour guerre, aimait mieux la précipiter que
l'attendre. Mais si la Sardaigne, de gré ou de force, disloquait ses
contingents, elle ne doutait pas que la chute de Cavour fût la conséquence de
ce recul. Elle tendrait alors au roi Victor-Emmanuel une main amicale,
oublierait le passé, et non seulement l'oublierait, mais se piquerait de
libéralisme vis-à-vis de l'Italie et payerait de quelques avantages
l'alliance renouvelée. C'est en vue de cette éventualité bien
invraisemblable, mais non tout à fait désespérée, qu'elle contenait ses
colères et s'encourageait à la patience[43]. Un état
si confus éveillait plus d'alarme que d'espoir. Cependant, si les cinq
grandes puissances adhéraient en principe au congrès, serait-ce trop présumer
de l'humaine sagesse que de compter sur un tardif réveil de la prévoyance
européenne ? Le public qui connaissait non les détails, mais le gros de la
crise, en suivait le développement avec une curieuse anxiété. Le 24 mars, le
Moniteur annonça l'adhésion des cabinets de Londres et de Berlin, mais ajouta
qu'on attendait encore la réponse de Vienne. Que voulait dire cette réserve,
et quelque divergence fondamentale subsistait-elle ? Le lendemain, il sembla
qu'on eût lieu de se rassurer, en lisant dans le journal officiel une note
ainsi conçue : « Le cabinet de Vienne a adhéré à la proposition de la Russie
concernant la réunion du congrès. » VII Dans
L'histoire diplomatique du second Empire, tout est plein de heurts et de
contrastes. Tout est soumis à la volonté d'un seul homme, mais d'un homme aux
volontés successives et contraires, qui veut, ne veut plus, veut de nouveau
et ne s'engage décidément dans la fausse route qu'après avoir vingt fois
côtoyé la vraie. De là un récit fatigant par ses à-coups et ses péripéties,
mais qu'il serait imprudent de coordonner ; car, si on essayait d'y établir
un ordre logique, immédiatement on lui ôterait sa vérité. Le matin du 25
mars, les lecteurs du Moniteur, après avoir lu la note qu'on vient de citer,
purent lire, dans la même colonne et immédiatement au-dessous, une autre note
rédigée en ces termes : « Le comte de Cavour est parti de Turin, se
rendant à Paris sur une invitation de l'Empereur. » Que signifiait cette
visite inattendue, et quelle machination nouvelle préparait ce grand artisan
de troubles ? Ce
n'était pas sans confusion que Cavour avait appris le projet de congrès.
Quelles que fussent les stipulations de Plombières, il redoutait que le
souverain, dominé par les alarmes publiques ou les avis de ses conseillers,
ne s'abritât derrière l'Europe pour se dérober à la guerre. Son anxiété
s'était mêlée d'irritation quand il avait appris que, si le congrès avait
lieu, il se tiendrait apparemment sans lui. Aussitôt il avait adressé à tous
les amis de la Sardaigne des réclamations désespérées. A quoi bon le congrès
? Pourquoi son pays en serait-il exclu ? En 1856, les représentants du roi
Victor-Emmanuel avaient été admis aux conférences de Paris. Le Piémont
avait-il depuis ce temps démérité de l'Europe ? C'est surtout au prince
Napoléon que Cavour avait fait parvenir ses ardents appels. Il le conjurait
d'intervenir auprès de l'Empereur : il dénonçait l'influence de M. Walewski,
infidèle interprète des pensées de son maître ; il adressait en outre
d'impérieux et suppliants messages au chevalier Nigra, afin que celui-ci
arrivât jusqu'à Napoléon III par sa dextérité, ses subterfuges, ses prières,
l'arrachât aux influences des amis de la paix[44]. Bientôt, ne se fiant qu'à sa
propre habileté, il avait résolu de porter sa cause aux Tuileries : de là
l'article du Moniteur qui annonçait son voyage. Le 26 mars, il était à Paris. Ainsi,
les deux complices de Plombières allaient se retrouver en présence, l'un
résolu par tempérament et par impossibilité de reculer, l'autre dominé par
des engagements qui tour à tour l'attiraient et l'effrayaient ; l'un faible,
l'autre puissant, mais, par une incroyable interversion des rôles, asservi au
faible ; l'un tendant vers le but avec toute l'ardeur de son patriotisme et
de son ambition, l'autre s'y portant d'une marche irrégulière, nonchalante,
indécise, en théoricien qui rêve, qui voudrait prolonger indéfiniment son
rêve et qui répugne également, soit à le secouer, soit à le faire passer dans
la terrible réalité. Quand l'Europe apprit la rencontre des deux grands
acteurs, un imposant silence se fit. Mais l'appréhension l'emportait sur
l'espoir. C'est que les plus clairvoyants avaient déjà mesuré les deux
joueurs et deviné Napoléon III sous le masque emprunté de sa pompeuse
grandeur. Dès son
arrivée, Cavour eut avec l'Empereur une entrevue dont le mystère n'a pas été
pénétré. Les deux jours suivants, le souverain, invoquant une indisposition,
se déroba. Le ministre sarde était l'objet de la curiosité générale, et, à
l'hôtel Castiglione où il était descendu, les visiteurs affluaient. Il
s'appliqua à découvrir les dispositions publiques sans trop dévoiler ses
propres desseins. Aux financiers qui l'interrogeaient anxieusement, il
répondit sur un ton badin : « Il y a des chances pour la paix, il y a
des chances pour la guerre » ; et on n'en put tirer autre chose. Comme M. de
Rothschild insistait, il répliqua sur le même ton de plaisanterie :
« Tenez, je vais vous faire une proposition : achetons ensemble des
fonds ; jouons à la hausse ; je donnerai ma démission ; il y aura une hausse
de 3 francs. — Vous êtes trop modeste, monsieur le comte, répliqua le
banquier, vous valez bien 6 francs[45]. » L'opinion des catholiques
inquiétait surtout Cavour, et il s'en enquérait soucieusement, car il sentait
que le secret des hésitations impériales, c'était la crainte d'éloigner le
parti religieux jusque-là si fidèle[46]. Volontiers l'illustre voyageur
se fût rendu dans quelques-uns des salons parlementaires dont l'urbanité l'avait
autrefois charmé : mais il n'osa en franchir le seuil, tant il en devinait
l'hostilité[47]. Avec les diplomates étrangers,
il affecta une imperturbable assurance. Comme lord Cowley cherchait à le
modérer : « De quoi vous plaignez-vous ? lui répliqua-t-il vivement.
N'est-ce pas l'Angleterre qui nous a encouragés, et votre propre ministre à
Turin, sir Hudson, n'a-t-il pas été aussi ardent que moi-même pour la cause
de l'Italie[48] ? » A défaut de
Napoléon III, Cavour vit M. Walewski, qui ne négligea aucun argument pour
refroidir son ardeur belliqueuse et ajouta que, si le congrès réussissait à
grouper dans une sorte de confédération tous les États de la Péninsule,
l'indépendance et la sécurité de l'Italie seraient suffisamment garanties.
Enfin, le 29 mars, Cavour eut avec l'Empereur un autre entretien en présence
du ministre des affaires étrangères. Le chef du cabinet sarde plaida
opiniâtrement sa cause et, malgré les conseils amicaux du souverain, malgré
les instances acerbes de M. Walewski, refusa de désarmer. Il quitta les
Tuileries, assez mécontent, dit-on, de l'Empereur, mais bien résolu à ne pas
céder. C'est que, s'il avait deviné les suprêmes hésitations de. Napoléon
III, il avait deviné aussi qu'avec une persistante énergie, il triompherait
de ces incertitudes mêmes. Le soir, il écrivait au général La Marmora :
« La question italienne a été aussi mal engagée que possible. » Mais il
ajoutait aussitôt après : « La guerre est inévitable : elle sera retardée de
deux mois au moins ; elle aura lieu sur le Pô et sur le Rhin[49]. » Le lendemain, au moment de
quitter Paris, Cavour voulut, dans une dernière lettre, rappeler à l'Empereur
ses anciennes sympathies, ses encouragements, ses promesses, lui dire, en un
mot, tout ce que, dans la conversation de la veille, la présence de M.
Walewski l'avait contraint de taire ou d'abréger. Il dénonçait d'avance
l'impuissance du congrès ; il suppliait le souverain de demeurer sourd aux
conseils de son ministre des affaires étrangères ; il lui représentait
vivement les dangers d'une politique rétrograde qui transformerait l'Italie
en ennemie mortelle sans reconquérir l'amitié perdue de l'Angleterre et de
l'Autriche ; il dépeignait l'affreuse situation du Roi réduit à l'abdication
s'il était abandonné ; il conjurait enfin l'Empereur de fixer clans un
memorandum les conditions qu'il poserait au gouvernement de Vienne[50]. Après avoir frappé ce dernier
coup, Cavour partit. Le 1er avril, il était à Turin, où il trouva au
débarcadère du chemin de fer les groupes nombreux de ses amis, empressés à
lui faire une bruyante ovation et à saluer en lui le plus infatigable ouvrier
de l'Italie. VIII Combien
cette ovation était justifiée, on ne tarda pas à le savoir. Des échanges de
vues sur le congrès, deux -questions s'étaient dégagées d'où dépendrait sans
doute la paix ou la guerre. La Sardaigne serait-elle admise au congrès ?
En second lieu, serait-elle invitée à désarmer ? Sur la première
question, l'Angleterre, fidèlement suivie par la Prusse, proposait
l'exclusion du Piémont, non par malveillance pour lui, mais parce que son
admission eût entraîné celle des autres principautés italiennes, ce qui eût
donné une influence prépondérante à l'Autriche : subsidiairement, elle
émettait l'avis que les représentants des États italiens, sans faire partie de
l'Assemblée, pussent être entendus avec voix consultative dans toutes les
affaires qui les intéressaient. Quant au désarmement de la Sardaigne, la
Grande-Bretagne le jugeait nécessaire, mais avec la garantie formelle de la
France et de l'Angleterre contre toute attaque. Or, à ces demandes d'abord
implicitement admises ou faiblement contredites, le cabinet des Tuileries, à
la suite du voyage de Cavour, opposa des réponses dilatoires ou des refus. Le
30 mars, Cowley télégraphia à lord Malmesbury qu'il ne pouvait obtenir aucune
solution satisfaisante, soit pour le désarmement, soit pour le mode de
représentation des petits États italiens. Le 1er avril, le marquis d'Azeglio,
ministre de Sardaigne à Londres, revenu de Paris où son chef l'avait
convoqué, confirmait par son langage ces mauvaises nouvelles : il annonça à
lord Malmesbury que Cavour refusait de désarmer et ne consentirait jamais à
s'asseoir à la table du congrès s'il n'y avait que voix consultative[51]. Où Cavour aurait-il puisé
cette audace, si sa récente démarche n'avait raffermi son crédit auprès de
l'Empereur ? Ce qui confirmait cette désolante impression, c'étaient les
dépêches venues de Turin. Elles annonçaient une recrudescence d'ardeur. Dès
le 17 mars, un décret avait autorisé la création de corps francs ; or, de
tous côtés, les volontaires affluaient et étaient rassemblés dans les dépôts
formés à Cuneo, puis à Savigliano[52]. Garibaldi était à Turin ; il
avait des conférences avec le chef du cabinet, avec le Roi lui-même, et déjà
enrôlait toutes les forces révolutionnaires sous le drapeau de
Victor-Emmanuel. A ceux qui parlaient du congrès, les familiers, les
serviteurs du premier ministre répliquaient : « Il n'y aura pas de
congrès, M. de Cavour est bien trop joyeux pour cela[53]. » En dépit de ces symptômes
alarmants, Cowley voulut revoir M. Walewski et, dans une explication à fond,
lui arracher, s'il était possible, son secret. Le 4 avril, il se rendit au
ministère des affaires étrangères : « Est-il vrai, lui dit-il, que
l'Empereur, en congédiant Cavour, l'ait exhorté à avoir patience jusqu'à ce
que l'armée française fût prête ? Est-il vrai qu'il regrette aujourd'hui
d'avoir accepté le congrès ? » A cette vive interrogation, M. Walewski se
récria fort : « Non seulement l'Empereur ne regrette pas la proposition de
congrès, mais il serait déçu si quelque événement entravait la réunion des
conférences. Vous pouvez avoir confiance dans ses intentions. Sans doute,
ajouta M. Walewski en un ton de confidence, la visite de Cavour a fait du mal
: mais elle n'a pas ébranlé les résolutions de l'Empereur au point de le
décider à la guerre. — Et le désarmement ? objecta Cowley. — Le désarmement ?
répliqua le ministre, le Piémont, j'en conviens, n'y a pas adhéré ; mais je
puis vous affirmer qu'il n'est pas d'argument de persuasion que l'Empereur
n'ait employé vis-à-vis de M. de Cavour pour l'amener à cette mesure. Sa
Majesté a même fait appel à sa propre position, disant qu'on l'accuserait de
déloyauté : car personne ne croirait que la Sardaigne, dans ces conjonctures,
agissait contrairement à ses désirs. Mais ni les prières ni les menaces n'ont
eu le moindre effet sur Cavour, qui a persisté à dire que le Roi et son
gouvernement seraient perdus s'ils adhéraient à une si humiliante proposition[54]. » Ce
langage était effrayant dans sa modération même : car il découvrait
l'insondable faiblesse de la puissante France. 1l y a un point où la déraison
déconcerte et, comme l'extrême logique, paralyse toute réponse. Lord Cowley
était dans cette disposition et écoutait dans un ahurissement muet ce langage
inouï. Ainsi c'était la glorieuse France qui volontairement s'enchaînait à la
remorque du petit Piémont. Ainsi la France, comme si elle eût perdu la
faculté de vouloir, se refusait le droit d'imposer au Piémont ce désarmement
qui assurerait la paix : elle se bornait à le conseiller, à le conseiller
dans un avis timide qu'elle-même et par avance dépouillait de toute sanction.
Et si le Piémont ne suivait pas ce conseil donné humblement, à voix basse,
presque sous une forme suppliante, si du contact de tous ces bataillons
massés aux bords du Tessin naissait quelque choc, si l'Autriche, lasse de
tant de défis, prenait à son compte, par une suprême maladresse, le rôle de
provocatrice, la France suivrait en aveugle, de sorte que, par une incroyable
interversion des rôles, l'axe de la politique se trouvait transporté de Paris
à Turin et du palais des Tuileries au modeste logis de Cavour. Quel lien
mystérieux avait noué cette politique ? Ici, l'Europe se perdait en
conjectures, et, comme tonte cette conduite paraissait inexplicable, tantôt
elle l'attribuait à la crainte des assassins venus d'Italie, tantôt elle
s'épuisait à deviner quelques stipulations cachées dont l'avenir sans doute
découvrirait tout à la fois et le secret et le prix. Le
péril grossissait, non seulement à Paris, non seulement à Turin, mais aussi à
Vienne, où les ressentiments longtemps contenus menaçaient d'éclater. Dans le
langage jusque-là si mesuré de la presse autrichienne, on observa vers la fin
de mars un notable changement. Le ton devenu plus hautain et plus amer révéla
une disposition funeste à jeter les clés et à remettre aux armes le jugement
de la querelle. A entendre les journaux viennois, les représentants de
l'empereur François-Joseph ne pourraient figurer dans un congrès qu'autant
que tout le tapage entretenu à Turin s'apaiserait. Il fallait non seulement
que la Sardaigne désarmât, mais que Cavour descendit du pouvoir et que le roi
Victor-Emmanuel répudiât ses erreurs passées. Quant à la France, on
l'accusait de fomenter en Europe l'esprit de dispute et de tenir toujours en
réserve quelque casus belli tout prêt. Jusque dans les sphères officielles,
on sentait les restes d'une patience qui s'épuisait. Dans ses entretiens, M.
de Buol, poussé à bout, se montrait raide, cassant, subtil, plein d'arguties,
et haussait ses exigences, loin de les restreindre. Fort de l'appui de
l'Allemagne, il nourrissait la pensée d'opposer aux prétentions françaises
une sorte de Sainte-Alliance reconstituée ; puis, d'un ton assuré qui
touchait à l'outrecuidance, il renouvelait sa prétention d'introduire au
congrès tous les petits États italiens, tous, sauf le Piémont. Pendant ce
temps, de nouveaux bataillons s'acheminaient vers l'Italie, une fiévreuse
activité présidait à la réparation des forteresses, les cités lombardes
étaient mises en état de défense, en sorte que, des deux côtés du Tessin,
tout se remplissait des vives images de la guerre prochaine. Dans les
conseils de François-Joseph, une préoccupation fixe dominait, le désarmement de
la Sardaigne. « C'est la condition sine qua non de notre entrée au
congrès, ne cessait de répéter M. de Buol : autrement toute la négociation ne
serait qu'une comédie. » Et il ajoutait avec un accent de plus en plus
résolu : « Ni l'Empereur mon maître, ni le gouvernement, ni le public,
ne croient à la paix. Le désarmement de la Sardaigne y ferait seul croire.
Jusque-là, le congrès ne semble qu'un moyen de gagner du temps et d'isoler la
Prusse et l'Angleterre. » Ainsi parlait M. de Buol, le 31 mars, le jour
même où Cavour s'acheminait vers Turin, où l'attendaient les acclamations de
ses amis. Le 6 avril, l'ambassadeur d'Angleterre, lord Loftus, revit le chef
du cabinet autrichien : il lui annonça les mauvaises nouvelles de Paris, le
funeste résultat du voyage de Cavour, les dispositions de la Sardaigne, qui
se refusait, soit à désarmer, soit à accepter dans le congrès un rôle
amoindri. M. de Buol reçut ces communications avec calme, sans regret
apparent, en homme qui juge la guerre inévitable. Il se contenta d'observer
que la Sardaigne, en refusant le désarmement, fournissait la preuve
matérielle de ses ambitions. Lord Loftus ayant suggéré l'idée que les deux
armées se tinssent éloignées chacune à dix lieues du Tessin : « Non, non,
répliqua M. de Buol avec animation, c'est inacceptable, et, si on me faisait
la proposition par écrit, j'y répondrais vertement. » Il ajouta que le
ministre de Prusse lui avait déjà soumis cette combinaison, et qu'il l'avait
repoussée. « Mais, insista lord Loftus, l'Europe va-t-elle être entraînée
dans la guerre par le seul entêtement de la Sardaigne à ne pas disloquer ses
contingents ? Vraiment, en quoi la vaillante Autriche peut-elle redouter les
efforts plus ridicules qu'inquiétants de la petite Sardaigne ? » A ces
derniers mots, M. de Buol répondit avec gravité : « Ce n'est pas le
Piémont qui nous effraye, mais nous le considérons comme l'avant-garde de la
France : ce que nous voulons, c'est être armés contre une agression de la
France... Nous n'avons pas confiance dans la cour des Tuileries. Si
l'empereur Napoléon veut vraiment la paix, l'arrangement est facile : que le
Piémont désarme », ou bien encore, ajouta M. de Buol après une pause et
sur un ton plus conciliant, que le désarmement soit général, en sorte que
le Piémont paraisse moins obéir à une sommation que subir la loi commune...
Mais, conclut le chancelier autrichien, « nous n'avons pas d'illusions,
c'est la pointe du glaive, ce n'est pas a la branche d'olivier que la France
nous présentera[55] ». IX Tout
dérivait vers la guerre. Pourtant, dans l'entretien que nous venons de
rapporter, une idée avait frappé lord Loftus, celle d'un désarmement, non
plus appliqué à la Sardaigne seule, mais étendu à toutes les puissances. Il
s'agirait d'une mesure non plus spéciale, mais universelle et qui perdrait
par suite son caractère blessant. Le Piémont pourrait-il se refuser à imiter
la puissante France, la puissante Autriche ? Lord Malmesbury, dans ses
méritoires efforts pour la paix, accueillit cet expédient, s'y rattacha comme
à une chance inattendue et, dès le 7 avril, se hâta de le recommander à
Saint-Pétersbourg, à Berlin et surtout à Paris. Le jour
même, lord Cowley se rendit auprès de M. Walewski et, avec une confiance un
peu ranimée, lui soumit cette combinaison du désarmement général,
combinaison qui ménageait l'amour-propre de la Sardaigne et ne laissait
vraiment place à aucune objection raisonnable. Quelle ne fut pas la déception
de l'ambassadeur, quand, au lieu d'une adhésion chaleureuse, il ne rencontra
chez le ministre français que la plus indifférente froideur ! « Désarmer !
répliqua M. Walewski, mais nous n'avons point armé. » Puis, détournant
l'entretien, il s'étendit longuement sur un projet d'origine russe, projet
bizarre qui consistait à tenir le congrès, mais sans l'Autriche et en dehors
d'elle. Le lendemain, lord Cowley se décida à chercher aux Tuileries les
éclaircissements qu'il ne trouvait point au quai d'Orsay. Le moment était mal
choisi. L'Empereur avait reçu d'importantes dépêches sur les préparatifs
militaires de l'Autriche ; en outre, une proclamation belliqueuse aux troupes
massées en Lombardie venait de lui être communiquée par les soins de la
légation sarde. A la proposition de désarmement général, Napoléon se contenta
de répondre : « Si l'Autriche veut le désarmement, qu'elle commence par
désarmer elle-même... Quant au gouvernement piémontais, je lui ai conseillé,
à plusieurs reprises, verbalement ou par écrit, de suspendre ou de
restreindre ses préparatifs ; mes avis n'ont pas été suivis, et je ne puis
les renouveler. Pour nous, comment voulez-vous que nous désarmions ? nous
n'avons pas armé. » Lord Cowley ayant observé qu'il s'agissait d'un principe
général à proclamer : « Le principe est excellent, répliqua l'Empereur, mais
c'est seulement après le congrès et en cas d'accord qu'on pourra l'appliquer.
— Non, non, repartit Cowley avec quelque vivacité, le désarmement doit
précéder les conférences, car comment discuter sous le bruit des armes ? »
L'entretien traîna encore quelque temps ; puis le souverain congédia le
diplomate sans lui donner aucune réponse[56]. Fallait-il
renoncer à tout espoir ? Avec l'Empereur, il y avait ceci de particulier,
qu'on ne pouvait jamais compter tout à fait sur rien, soit en bien, soit en
mal. Le 10 avril, Cowley ayant revu M. Walewski, celui-ci l'aborda avec un
visage moins assombri, lui annonça qu'il avait eu une conversation très
sérieuse avec l'Empereur, se fit expliquer de nouveau le sens de la dernière
proposition anglaise, puis, au nom de son maitre, accueillit la pensée d'un
désarmement général qui serait proclamé en principe avant le congrès et mis à
exécution dès le début des conférences. Le gouvernement anglais, infatigable
médiateur, se hâta de transmettre à Vienne la bonne nouvelle et, par des
télégrammes répétés, supplia l'Autriche de ne point laisser échapper
l'occasion, de la saisir en quelque sorte au vol, d'ôter à la France par une
acceptation empressée tout prétexte de nouveau recul ou de désaveu. M. de
Buol adhéra au désarmement général ; il proposa qu'une note officielle
simultanée l'annonçât dans le Moniteur, dans l'Opinions, dans la
Correspondance autrichienne. Sur un point, à la vérité, il différait du
cabinet des Tuileries : il demandait que le désarmement fût non seulement
proclamé en principe, mais effectué en partie avant le congrès. Quelle que
fût cette divergence, elle était secondaire, non fondamentale : « Ce que
nous demandons, disait M. de Buol, c'est un gage des pacifiques intentions de
la France : le jour où nous aurons ce gage, toute difficulté sera levée et
toute chance de conflit écartée. » Qui
comptera les variations de la politique napoléonienne, et surtout qui les
expliquera jamais ? Le 10 avril, tout semblait à l'apaisement ; le 12, tout
semblait de nouveau brouillé. Ce jour-là, M. Walewski expliqua à lord Cowley
ébahi que sans doute le cabinet des Tuileries adhérait à l'idée du
désarmement, que l'expédient était bon, excellent même, en un mot tout à fait
louable, mais qu'il ne pouvait s'appliquer à la Sardaigne : « Le
Piémont, en effet, observait M. Walewski, ne peut être invité à accepter le
principe d'un désarmement qui sera réglé dans un congrès auquel il ne
participera point. » La réponse de lord Cowley ne se fit point attendre
: « Pourquoi l'idée du désarmement général a-t-elle été imaginée, sinon pour
voiler ce que le désarmement isolé de la Sardaigne aurait de blessant pour
elle ? » M. Walewski, un peu déconcerté à son tour, parla de
malentendu, demanda une note écrite qui préciserait les vues des puissances.
Cowley, à bout de patience, s'efforça enfin de saisir cette politique
ondoyante et qui toujours se dérobait : « Comment voulez-vous, dit-il au
ministre français, que nous allions à un congrès que la seule obstination du
Piémont peut rendre vain ? Voyons, ajouta-t-il en résumant sa pensée ; je
suppose que le congrès se tienne sans que la Sardaigne consente à accéder au
principe du désarmement, je suppose qu'après le congrès elle se refuse encore
à licencier ses contingents : pouvez-vous affirmer qu'en ce cas, en face de
ce refus obstiné, le gouvernement piémontais n'aura plus à compter sur aucun
secours de la France ? » Autant l'interrogation était nette, autant la
réponse fut indécise et flottante. « Je le pense, répliqua M. Walewski ;
mais je ne puis rien déclarer de positif sans avoir pris les ordres de
l'Empereur[57]. » Ainsi
se traînaient les pourparlers, incohérents par leur complication même. Un peu
découragée de la France, l'Angleterre portait ses conseils à Turin ; mais
elle y était écoutée encore moins qu'à Paris. Aux avis des chargés d'affaires
anglais et prussiens, Cavour opposait toutes sortes de moyens dilatoires. Le
Roi son maitre n'était point à Turin ; lui-même n'était point fixé sur
l'objet du congrès ; il attendait des dépêches qui lui permettraient des
explications plus précises. Sur de nouvelles démarches, il se décida enfin à
rompre le silence et déclara que, s'il était admis au congrès sur le même
pied que les autres puissances, il se soumettrait comme elles au désarmement
général, mais que, n'étant point admis aux conférences, cette exclusion même
le déchargeait des obligations communes. Telle fut la réponse de Cavour. Il
ne l'avait pas formulée seul. Elle était la reproduction textuelle d'une
dépêche télégraphique que le prince Napoléon avait dictée à M. de
Villamarina, et le prince lui-même n'avait tracé cette dépêche qu'après avoir
pris les instructions de l'Empereur[58]. Cependant,
en France, les menaces de guerre soulevaient une réprobation qui, loin de
s'affaiblir, s'accentuait. Ceux qui ne pouvaient ou n'osaient porter leurs
doléances jusqu'aux Tuileries les confiaient au ministre des affaires
étrangères et le suppliaient, dans cette crise suprême, d'employer en faveur
de la paix tout son crédit auprès du souverain. M. Walewski n'avait pas
besoin d'être encouragé dans cette voie. Faiblesse ou dévouement, il
consentait à traduire en des formules diplomatiques les vagues et
inquiétantes visées de son maitre ; mais, à travers ces déviations obligées
de sa pensée, il était aisé de pénétrer un désir persévérant d'apaisement.
Dans ses entretiens avec le représentant de la Sardaigne, il ne négligeait ni
les avis ni l'intimidation même pour contenir les ambitions de Cavour, qu'il
détestait et dont il était haï. Pendant les journées du 14 et du 15 avril,
comme il était clair que, dans un sens ou dans un autre, le dénouement était
proche, il redoubla ses instances auprès de l'ambassadeur sarde, lui
représenta vivement les périls d'une guerre qui pourrait, même avant
l'arrivée de tout secours français, abattre le Piémont et le ruiner pour
jamais, le pressa de conseiller le désarmement, qui ramènerait sur son pays
toutes les sympathies de l'Europe et permettrait au roi Victor-Emmanuel de
retirer du congrès des avantages aussi grands et moins incertains que ceux
d'une guerre même heureuse. « Ce que nous demandons sous forme de
prière, ajoutait le ministre français, dans quelques jours peut-être nous
serons amenés à l'exiger. » M. Walewski allait plus loin. Il
impartissait à la Sardaigne une sorte de délai, un délai de trois jours qui
expirerait le 18 avril : passé ce délai, la France, contre son gré, malgré
ses sympathies avouées, se rapprocherait de l'Angleterre et concerterait son
action avec elle[59]. Qui
l'emporterait dans l'âme de l'Empereur, ou de cette politique de sagesse
patronnée par M. Walewski, ou de cette autre politique belliqueuse dont le
prince Napoléon était alors le principal organe ? Une heure vint 'où on put
espérer, croire même que l'Europe échapperait au fléau de la guerre. Le 18
avril, dans l'après-midi, M. Walewski adressa au duc de Malakof, ambassadeur
de France à Londres, un télégramme ainsi conçu : « Veuillez déclarer sans
délai à lord Malmesbury que, si l'Angleterre nous promet d'insister avec nous
sur l'admission des puissances italiennes au congrès, j'engagerai immédiatement,
et par le télégraphe, le Piémont à adhérer au principe du désarmement, dont
l'exécution sera réglée, s'il y a lieu, même avant la réunion du congrès. Si
vous me répondez oui, mon télégramme pour Turin partira à l'instant. » Après
tant d'évolutions déconcertantes, on tenait enfin quelque chose de positif.
De Londres, la réponse affirmative ne se fit pas attendre. Aussitôt la
dépêche, qui conseillait sous une forme impérative le désarmement, partit de
Paris pour Turin, et, dans la nuit du 18 au 19 avril, fut communiquée à M. de
Cavour. Cavour
touchait à la dernière, mais à la plus terrible crise de sa fortune. Les
récents historiens de l'Italie ont raconté, en des récits dramatiques, son
émotion, ses colères, ses pensées de résistance, dût-il seul affronter
l'Autriche. Désarmer, c'était désavouer toute la politique passée ; c'était
échanger contre quelques avantages partiels les fruits aléatoires, mais
superbes, de la lutte ; désarmer, c'était mettre en péril le gouvernement et
la dynastie elle-même, car, au point où le grand agitateur avait poussé les
choses, l'armée révolutionnaire était si bien organisée qu'il serait malaisé
de la congédier ou de la dissoudre. Que faire cependant ? Bien malgré lui,
Cavour se résigna, se flattant que quelque coup inattendu lui épargnerait
l'humiliation et l'embarras de consommer son sacrifice. Déjà certains avis
secrets, quoique bien vagues encore, confirmaient cet espoir. Le 19,
l'acceptation du gouvernement sarde fut notifiée à Paris et à Londres. Le 21
; le Moniteur annonça le désarmement général et la prochaine ouverture
du congrès. Hélas ! la bonne nouvelle avait cessé d'être vraie au moment même
où on la publiait. X Dans
les sphères les plus humbles comm2 dans les rangs les plus élevés de la vie,
la patience n'est une vertu efficace qu'autant qu'on la pratique jusqu'au
bout, avec une âme tranquille et assez maîtresse d'elle-même pour planer
au-dessus de tous les défis. Le grand écueil de la longanimité, ce sont les
coups d'éclat, ou pour mieux dire, les coups de tête, d'autant plus terribles
que les ressentiments ont fait plus d'efforts pour se contenir. Il arrive
alors que les plus modérés perdent, par un seul emportement, le fruit de la
plus méritoire prudence : car le commun des hommes, inhabile à saisir le lien
des choses, ne garde qu'une impression, celle du dernier événement, et
qualifie d'agresseur, non celui qui, par une série de bravades ou de savants
artifices, a rendu la lutte nécessaire, mais celui qui, dans un accès de
colère, a porté la première blessure. Après une longue sagesse, l'Autriche
allait commettre cette lourde faute et encourir cet injuste, mais inévitable
jugement. Son
excuse, c'est l'intolérable situation où l'avaient placée la duplicité du
Piémont et aussi la politique ambiguë de la France. Depuis de longues années,
elle se débattait contre les calomnies de Cavour, calomnies propagées par la
presse, consignées dans les dépêches officielles, colportées jusque dans les
congrès. On flétrissait ses rigueurs et on raillait ses concessions. Derrière
le Piémont, se tenait Napoléon III, ennemi mystérieux dont on sentait
l'hostilité sans pouvoir la définir et qui tenait entre ses mains les fils de
la politique, tandis que Cavour les dirigeait. Dans les derniers temps,
l'acuité de la crise était devenue telle, que la guerre elle-même semblait
préférable à l'attente anxieuse où l'on se consumait. L'état précaire des
fiances obligeait à suspendre les armements ou à les utiliser à bref délai.
Pour la lutte, l'empereur François-Joseph disposait de troupes nombreuses,
disciplinées, fidèles, exaspérées, en outre, par de longs défis. De là, le
dessein de hâter la bataille loin de la fuir, et de se faire à son tour
provocateur : maladresse insigne qui permettrait à M. de Cavour de se poser
en victime et transformerait Napoléon III en protecteur apparent de
l'opprimé. Depuis
un mois, cette malencontreuse pensée germait dans les conseils du jeune
empereur d'Autriche. C'était elle qui avait inspiré les dernières
mobilisations des troupes. C'était elle qui venait de déterminer l'envoi à
Berlin de l'archiduc Albert, chargé de réaliser une alliance militaire entre
les deux États allemands. Au commencement d'avril, le général Giulay avait
reçu l'ordre d'achever ses préparatifs pour entrer en campagne dans un délai
de dix à douze jours : puis des dépêches, vagues encore, lui avaient laissé
pressentir quelque grave message qu'un de ses officiers aurait bientôt à
porter à Turin. Quel serait ce message ? Lord Malmesbury, dès le 16 avril,
l'avait appris de la bouche même du comte Apponyi, ambassadeur d'Autriche à
Londres. Le cabinet de Vienne se proposait d'adresser directement une
sommation au cabinet de Turin afin qu'il ramenât son armée à l'effectif de
paix et licenciât ses corps francs. Lord Malmesbury, épouvanté, avait représenté
vivement au comte Apponyi les dangers d'une pareille conduite et avait envoyé
à Vienne dépêches sur dépêches pour prévenir un si funeste éclat[60]. Les réponses avaient laissé
espérer un sursis, mais rien qu'un sursis. Encore quelques jours, quelques heures
peut-être, et l'Autriche consommerait la démarche fatale, celle qui
comblerait de joie ses ennemis. Ici la
coïncidence des dates est curieuse autant que lamentable. C'est le 19 avril
que Cavour consterné adhérait à la proposition de désarmement général. Or ce
jour-là même, dans-la soirée, le comte de Buol confia à l'un des chefs de
corps qui partait pour Milan le texte de l'ultimatum autrichien avec ordre de
le faire parvenir à Turin. Le 20, l'ambassadeur d'Angleterre, lord Loftus, se
présenta de bonne heure chez le chancelier, lui annonça d'un ton joyeux
l'adhésion de la Sardaigne au projet de désarmement et le complimenta avec
chaleur sur l'heureux dénouement de la crise. C'est alors que M. de Buol,
loin d'accepter ces félicitations, l'informa de la grave mesure arrêtée la
veille sur l'initiative et sur les ordres de l'empereur François-Joseph.
Surpris, mécontent, effrayé surtout, lord Loftus interrogea anxieusement le
chef du cabinet autrichien. L'Empereur, au moment où il avait résolu l'envoi
de la sommation, connaissait-il l'adhésion sarde ? M. de Buol répondit
négativement, mais ne cacha pas que la décision était désormais irrévocable.
La confidence que le ministre autrichien venait de faire à lord Loftus, il la
fit aussi à l'ambassadeur de Russie, puis, un peu plus tard, au chargé
d'affaires de France, M. de Banneville. Dans la nuit du 20 au 21 avril, on
sut définitivement aux Tuileries la grande nouvelle. Le 21 au matin, à
l'heure même où le Moniteur publiait la note rassurante qui faisait présager
l'accord, on connaissait donc dans toutes les chancelleries la subite et
violente évolution qui emportait les meilleures espérances de paix. D'un
bout à l'autre de l'Europe, ce ne fut qu'une clameur contre l'Autriche,
clameur intéressée des belliqueux, ravis de se dire provoqués, clameur
irritée des pacifiques, dépités de toutes leurs peines perdues. Que pouvait,
en une pareille confusion, la Grande-Bretagne, cette infatigable ouvrière de
la paix ? A Paris, à Turin, on ne l'écoutait plus, et ses représentations se
perdaient dans le premier cliquetis des armes. Attentif à ressaisir toute
ombre d'espoir, le gouvernement anglais s'adressa encore à Vienne : la
sommation était partie pour Milan ; quoi de plus aisé que de la retirer et de
la reprendre ? La récente concession de la Sardaigne ne serait-elle pas la
justification naturelle de ce recul ? A ce langage, M. de Buol opposa une
obstination invincible et attristée : « Il est vrai, répondit-il, nous
ignorions encore les résolutions de M. de Cavour, quand nous avons arrêté les
termes de notre sommation ; mais jamais nous n'aurions consenti à nous
asseoir dans un congrès à côté des représentants de la Sardaigne, en sorte
que, de toute façon, la divergence eût subsisté. » Ce que le chef du cabinet
autrichien déclarait à lord Loftus, il le déclara avec la même netteté à M.
de Banneville ; puis, se tournant de nouveau vers l'ambassadeur britannique :
« Vous ne nous connaissez pas, lui dit-il, si vous pensez que nous puissions
revenir sur nos pas. — Mais l'opinion publique va se retourner contre vous. —
Il y a longtemps que nous sommes insultés par la Sardaigne ; nous avons aussi
à compter avec l'opinion de notre pays. — Songez que l'Autriche sera isolée.
— Peut-être, répliqua M. de Buol ; mais c'est contre la révolution et pour
l'ordre européen que nous combattons[61]. » Ainsi échouaient les
derniers efforts de l'Angleterre. En se prolongeant les jours suivants, ils
n'eurent qu'un résultat, et fort inattendu, celui de retenir pendant une
semaine, ainsi qu'on le verra plus tard, les armes de l'Autriche, de lui
ravir le fruit même de sa brusque initiative et, par là, de sauver peut-être
le Piémont. Vraiment, il fallait que le destin eût condamné la malheureuse
monarchie autrichienne, puisque tout tournait à sa perte, même les bons
offices de sa plus fidèle alliée. Le 23
avril, dans l'après-midi, les deux messagers autrichiens, porteurs de
l'ultimatum, arrivèrent à Turin par le chemin de fer de Milan : c'étaient le
baron de Kellersberg et le comte Ceschi de Santa-Croce. Ils traversèrent la
ville, toute pleine de bruit et d'agitation, tout enfiévrée de préparatifs
belliqueux. Comme ils s'avançaient vers la place du Château et passaient non
loin de la Chambre des députés, ils se heurtèrent à une foule tellement
compacte qu'elle faisait paraître étroites les rues si larges de la cité.
C'est qu'à cette heure-là même, au palais Carignan, on discutait un projet de
loi qui, dans l'éventualité de la guerre, remettait au Roi, pour la durée des
hostilités, la plénitude des pouvoirs civils et militaires. On commentait les
paroles du rapporteur de la loi ; on attendait les déclarations de Cavour ;
on supputait les suffrages ; et les groupes tumultueux, stationnant au
dehors, recueillaient avidement les nouvelles de la séance. Le projet ayant
été voté, Cavour quitta la Chambre : « C'est, dit-il, la dernière session du
Parlement piémontais qui finit ; l'année prochaine, nous ouvrirons le premier
Parlement italien[62]. » Comme il venait de rentrer
chez lui, on l'avertit de la présence des officiers autrichiens. Aussitôt, il
donna l'ordre de les introduire et, avec une curiosité attentive qui pesait
tous les mots, lut la sommation de ceux que déjà on pouvait appeler ses
ennemis. Dans ce document, M. de Buol reconstituait l'histoire des dernières
négociations, désavouait de nouveau au nom de l'Autriche toute pensée
agressive, établissait que le seul gage sérieux de conciliation serait la
mise de l'armée sur le pied de paix et le licenciement des corps francs ; il
regrettait que tous les efforts dans ce sens fussent jusque-là demeurés
infructueux ; puis il poursuivait en ces termes : « L'Empereur, mon auguste
maître, a daigné m'ordonner de tenter directement un effort suprême pour
faire revenir le gouvernement de Sa Majesté Sarde sur la décision à laquelle
il paraît s'être arrêté. Tel est le but de cette lettre. J'ai l'honneur de
prier Votre Excellence de vouloir bien prendre son contenu en la plus
sérieuse considération et de me faire savoir si le gouvernement royal
consent, oui ou non, à mettre sans délai son armée sur le pied de paix et à
licencier les volontaires italiens. Le porteur de la présente, auquel vous
voudrez bien, Monsieur le comte, faire remettre votre réponse, l'ordre de se
tenir, à cet effet, à votre disposition pendant trois jours. Si, à
l'expiration de ce terme, il ne recevait pas de réponse, ou que celle-ci ne
fût pas complètement satisfaisante, la responsabilité des graves conséquences
qu'entraînerait ce refus retomberait tout entière sur le gouvernement de Sa
Majesté Sarde. Après avoir épuisé en vain tous les moyens conciliants pour
procurer à ses peuples la garantie de paix sur laquelle l'Empereur est en
droit d'insister, Sa Majesté devra, à son grand regret, recourir à la force
des armes pour l'obtenir. » Cavour,
après avoir lu le message, congédia les envoyés, se gardant bien de leur
notifier de suite son refus ; car il importait d'épuiser jusqu'au bout les
délais, soit pour compléter les préparatifs militaires, soit pour permettre
l'arrivée des premiers secours étrangers. Le 26 avril, à cinq heures et demie
du soir, le laps de trois jours étant écoulé, le baron de Kellersberg fut
introduit de nouveau chez le président du conseil. Celui-ci lui remit sa
réponse, dont le sens n'était douteux pour personne. Le gouvernement sarde
repoussait « la sommation menaçante » de l'Autriche et rejetait la
responsabilité des événements futurs sur ceux qui « avaient armé les
premiers ». Comme le messager autrichien allait se retirer, Cavour lui
exprima courtoisement l'espérance qu'il le reverrait en des jours plus
heureux ; puis il le fit reconduire par le colonel Govone, qui devait
l'accompagner jusqu'à la frontière. Pendant ce temps, l'antichambre se
remplissait des familiers et des amis du ministre, tous avides de connaître
les termes mêmes de la réponse, et surtout de graver dans leur souvenir une
scène si mémorable pour l'histoire de leur pays. Quand l'entrevue fut finie,
Cavour se présenta sur le seuil de son cabinet. Sur son visage, on lisait
l'expression d'un joyeux espoir et aussi la paisible sérénité de l'homme qui,
avant atteint, par sagesse ou par ruse, les dernières limites de la
prévoyance, remet tranquillement à la fortune les chances qu'il ne peut ni
pressentir ni dominer. Après de longues années de négociations ouvertes ou de
menées ténébreuses, il sentait que la principale responsabilité allait passer
des diplomates aux soldats, de ceux qui tenaient la plume à ceux qui
portaient l'épée ; de là une sorte de repos relatif dont jouissait par avance
son esprit prodigieusement surmené. Se tournant vers ceux qui se pressaient
autour de lui, il leur dit avec plus de soulagement que d'inquiétude ces
simples mots : Jacta alea est. Et en effet, comme César, il venait
bien de franchir le Rubicon, XI Il ne
devait pas le franchir seul, et là était au fond le secret de son assurance.
Dès le 22 avril, le Moniteur avait exposé les divergences entre le
cabinet de Vienne et les autres puissances, puis avait laissé pressentir la
sommation autrichienne comme pour en rendre les effets irrévocables. En même
temps, il avait annoncé la concentration de plusieurs divisions sur la
frontière piémontaise. Le 23, il confirma la nouvelle de l'ultimatum, fit
connaître la formation de cinq corps d'armée et en désigna les chefs. Sur ces
entrefaites arriva aux Tuileries la demande officielle de Cavour, qui
réclamait l'appui déjà certain de la France. Le 24
avril était le jour de Pâques. Ce jour de fête pacifique et de recueillement
religieux fut, à Paris, plein de confusion et de troubles. Les gens de
Bourse, affolés, calculaient les pertes énormes de l'avant-veille et de la
veille. Les négociants s'empressaient de terminer leurs affaires, et, dans la
perspective d'une lutte dont on ne prévoyait ni l'étendue, ni la durée, ni
l'issue, n'avaient d'autre souci que de restreindre leurs engagements. Les
politiques s'effrayaient de cette aventure inattendue autant
qu'extraordinaire et s'épuisaient à deviner les pensées, les desseins, les
rêves de l'Empereur. Les catholiques s'inquiétaient pour le domaine du
Saint-Père. On remarqua qu'aux offices de l'Église les fidèles furent plus
pressés qu'à l'ordinaire ; mais tandis que les prêtres entonnaient le joyeux
Alleluia de Pâques, on entendit plus d'un sanglot : c'était celui des mères
qui, dans une invocation ardente, conjuraient Dieu d'épargner leurs fils et
de ménager la mort. Cependant la multitude, plus distraite en apparence que
soucieuse, mettait à profit le chômage de cette journée et se répandait par
les rues, avide de nouvelles et de spectacles. Surtout elle se portait vers
les casernes avec un patriotique et curieux empressement. Là régnait
l'agitation un peu fébrile des départs, une activité plus confuse que réglée,
la surexcitation de l'inconnu, avec cela le plaisir de la discipline allégée,
et cette joie mêlée de passagers retours qui est propre aux militaires sur le
point d'entrer en campagne. On acclamait les soldats de la ligne qui
achevaient de s'équiper dans cet appareil pittoresque, allègre, un peu
débraillé, spécial aux armées du second Empire ; puis on admirait les grenadiers
ou les voltigeurs de la garde, dans leur superbe et correct uniforme
qu'aucune souillure du bivouac et de la bataille n'avait encore terni.
Quelques-uns, à la faveur d'une consigne un peu relâchée, s'introduisaient
jusque dans les cours des quartiers, et, tandis que les enfants, affairés et
joyeux, bouclaient les ceinturons, fixaient les sacs, portaient les fusils,
les sœurs, les fiancées, les maîtresses disaient adieu à ceux qui allaient
partir. Par intervalles, une éclatante sonnerie annonçait que quelque
bataillon, ayant achevé ses préparatifs, se dirigeait vers la gare de Lyon :
alors la multitude suivait, scandant le pas et se mettant à l'unisson de la
musique guerrière. Un symptôme particulier marqua ces départs. A mesure qu'on
s'engageait dans le faubourg Saint-Antoine, les drapeaux étaient plus
nombreux, les cris plus nourris ; à travers le tumulte, on pouvait aisément
distinguer des chants naguère réputés séditieux, mais que la tolérance de la
police ne songeait plus à interdire. A entendre les acclamations, à voir les
bras tendus, on n'eût plus reconnu le redoutable faubourg, tout meurtri de
l'insurrection de Juin, tout enfiévré du coup, d'État. En se séparant de ses
anciens amis, il semblait que l'Empereur en eût conquis de nouveaux. C'est
que l'instinct démocratique avait deviné la déviation de la politique
impériale et, pour prévenir tout retour en arrière, s'appliquait à
l'encourager : ce qu'on acclamait, ce n'était pas le gouvernement, ce n'était
pas même l'armée qui allait se battre, c'était la guerre révolutionnaire dont
l'Empire serait tout à la fois l'instrument et la victime. Au
milieu de ces préoccupations, on se souvint aux Tuileries qu'il y avait un
Corps législatif. Volontiers on l'eût oublié, tant avaient déplu les
sentiments pacifiques qui, deux mois auparavant, s'étaient manifestés au
Palais-Bourbon. Mais il fallait des hommes et de l'argent. Malgré les fêtes
de Pâques, les députés furent convoqués. Ils arrivèrent à la hâte, les uns
ouvertement attristés, les autres cachant sous une approbation d'emprunt
leurs réelles inquiétudes, la plupart courbant la tête sous le fait accompli
: quelques-uns seulement, soit par conviction, soit pour faire leur cour,
allaient et venaient bruyamment, prédisaient la victoire prochaine et vantaient
la sagesse de la nouvelle politique. Nonobstant ces dispositions plus
résignées que favorables, il était visible que le dernier ultimatum de
l'Autriche avait froissé presque à l'égal d'une bravade. Le 26 avril, comme
la séance venait de s'ouvrir, M. Walewski fut introduit et, se levant du banc
des conseillers d'État, lut le résumé des négociations qui avaient abouti à
une si triste fin. Napoléon III avait un art consommé pour colorer d'un
reflet d'équité et de généreuse grandeur ses plus aventureuses conceptions.
L'exposé officiel mettait soigneusement en relief l'obstination de
l'Autriche, rebelle à toute concession, entêtée à défendre même ses
empiétements : à cet égoïsme étroit, il opposait les larges vues de
l'Empereur qui avait adhéré à la mission Cowley, au projet de congrès, à la
proposition de désarmement, en un mot à toutes les combinaisons imaginées par
l'Europe pour sauvegarder la paix. L'ultimatum autrichien fournissait à
l'orateur ministériel une fin triomphante et lui permettait d'affirmer avec
un certain air de vérité que, si la France prenait les armes, c'était non par
suite d'un dessein préconçu, non par ambition ou esprit de conquête, mais
pour répondre à une agression injuste et, à proprement parler, pour mieux
garantir le repos universel. « Si la Sardaigne est menacée, concluait M.
Walewski, si, comme tout le fait présumer, son territoire est envahi, la
France ne peut pas hésiter à répondre à l'appel d'une nation alliée à
laquelle l'unissent des intérêts communs et des sympathies traditionnelles,
rajeunies par une récente confraternité d'armes et par l'union contractée
entre les deux maisons régnantes. » Cette
apologie en imposa à quelques-uns, et à plusieurs reprises les
applaudissements éclatèrent, non pas très nourris, non pas très enthousiastes,
mais suffisants pour donner l'illusion d'un assentiment assez général. Quand
ils eurent cessé, le président du Conseil d'État se leva à son tour et déposa
deux projets de loi, l'un qui élevait de cent à cent quarante mille hommes le
contingent de la prochaine levée, l'autre qui autorisait un emprunt de 500
millions. Cependant il importait d'imprimer à l'approbation une allure plus
décidée. M. de Morny se chargea de réchauffer les tièdes, de rallier les
hésitants. Fort habilement, il exprima l'espoir que la lutte serait courte et
- limitée. Comme pour masquer l'évolution dont il donnait l'exemple, il
rappela la répugnance du Corps législatif pour la guerre. « Vos sentiments
pacifiques, ajouta-t-il, ne font que donner plus de valeur et de force au
concours que vous prêterez à l'Empereur. Faisons voir aujourd'hui, afin que
personne ne s'y méprenne ni au dedans ni au dehors, qu'en face de l'étranger,
nous sommes tous unis dans une seule pensée : le succès et la gloire de nos
armes. Une fois la lutte engagée, tous les intérêts matériels se rangent pour
faire place au patriotisme, toutes les inquiétudes se taisent pour mieux nous
faire entendre-la voix de l'honneur national. Ne regardons plus en arrière ;
c'est devant nous qu'est le drapeau de la France. » Qui
n'eût applaudi un tel langage ? Aussi bien, à quoi la contradiction eût-elle
désormais servi ? On cria. : Vive l'Empereur ! fort décemment et même assez
haut pour que, la flatterie grossissant les rapports, Napoléon pût se croire
approuvé. Ce n'était pas qu'au fond les appréhensions ne subsistassent. Chose
étrange ! elles subsistaient chez ceux-là mêmes qui s'efforçaient de créer ou
de fortifier le courant belliqueux. M. Walewski, qui venait de lire l'exposé
de la politique gouvernementale, avait tout fait jusqu'au dernier moment pour
dissiper l'orage ou le détourner ; M. de Morny, qui venait de prononcer ces
ardentes paroles, si peu en harmonie avec sa froide et sceptique nature,
regrettait autant que personne les entraînements de Napoléon. Tel fut, depuis
le commencement jusqu'à la fin et sous toutes les législatures, le sort des
députés et des hommes du second Empire. Ils suivirent le maître tout en le
blâmant en secret. Était-ce servilité ? Le mot serait tout à fait injuste.
Mais, consultés le plus souvent trop tard, ils se décourageaient d'une
critique impuissante contre des entreprises irrévocablement engagées : ils
craignaient qu'on suspectât leur patriotisme ou qu'on les accusât de courtes
vues ; et puis, en parlant trop haut, ils redoutaient d'ébranler le trône.
C'est ainsi que, moitié dévouement, moitié timidité, ils laissèrent naître,
se développer, grandir les plus mortels ennemis de l'Empire, c'est-à-dire les
rêves de l'Empereur lui-même Malgré
les hostilités déjà presque commencées, malgré l'inutilité à peu près
certaine des avertissements, il se trouva quelques députés qui, en ces graves
conjonctures, se refusèrent à imiter la résignation de leurs collègues et se
révoltèrent contre un rôle si effacé. Le projet d'emprunt étant venu à
l'ordre du jour, ils saisirent cette occasion, non pour disputer au
gouvernement les ressources nécessaires, mais pour dénoncer les prochains
périls et supplier qu'on limitât la guerre, si vraiment on ne pouvait
l'éviter. Ainsi parla M. Anatole Lemercier, et après lui, M. de La Tour. Ils
s'étonnèrent que, dans une si grande crise, le Corps législatif eût été tenu
à l'écart et n'eût été consulté que quand tout était consommé. Puis, par une
sorte d'interpellation qui rappelait fort les anciens usages parlementaires, ils
interrogèrent le gouvernement sur les mesures qu'il avait prises pour
garantir, en Italie, la sécurité des trônes et préserver le Saint-Père de
toute spoliation. La question ne manquait pas d'opportunité, car on venait
d'apprendre que déjà le grand-duc de Toscane avait été contraint de quitter
ses États, et on ne doutait guère que la sédition ne s'étendit. Avec son
habituelle solennité, le président du Conseil d'État, M. Baroché, s'indigna
qu'on eût suspecté les sentiments de l'Empereur, vanta la sollicitude du
souverain pour les intérêts religieux, affirma qu'en dépit des complications
de l'avenir, l'indépendance et la souveraineté du Saint-Siège demeureraient à
l'abri de tout péril. Après ces déclarations officielles, on n'était pas loin
de croire le débat épuisé, lorsqu'on vit se lever de sa place un député qui
agitait de sa main unique (car il était manchot) un nombre considérable de
feuillets qu'il s'apprêtait à lire. C'était M. Plichon, représentant du Nord,
personnage peu connu, secondaire par le talent, mais ne le cédant à nul autre
par le caractère. En si grande estime que ses collègues le tinssent, la
perspective d'une si longue audition causa quelque effroi. Il est rare que,
dans une assemblée politique, une lecture captive l'attention. Ici la lecture
même fut aussi vivante que le plus mouvementé des discours. Tout ce que
pouvait dire un bon citoyen, intègre et prévoyant, M. Plichon le dit ce
jour-là pour éclairer les pouvoirs publics et dégager sa propre conscience.
Il le dit sans art, avec une brusquerie qui déconcertait, avec un aspect un
peu rugueux et hirsute qui provoquait parfois le sourire, mais avec une
puissance de droiture et de bon sens qui eût fait honneur aux plus sagaces
des hommes d'État. Il commença par s'étonner que le pays eût été réduit à
apprendre par les dépêches de l'étranger les nouvelles qui fixaient son sort.
Il déplora la situation du Corps législatif placé en présence de faits déjà
accomplis. Les murmures commencèrent quand, avec une énergie croissante, il
continua en ces termes : « J'ai voté la loi du contingent, l'honneur du
drapeau était engagé et les résolutions semblaient irrévocables. Mais si la
question eût été entière, si l'on avait pu examiner à loisir l'intérêt que la
France avait à entamer la guerre, j'aurais répondu par un vote de refus, et
l'immense majorité de la Chambre eût fait comme moi. » Un vif mouvement de
dénégation accueillit ces paroles hardies, les uns ayant achevé leur
conversion, les autres voulant échapper à tout soupçon d'hostilité. Le discours
se poursuivit en une série d'interrogations saccadées où la lecture alternait
avec des fragments d'improvisation. « On est engagé dans une guerre
pleine d'aventures. On invoque l'état de l'Italie. Mais l'Italie est
aujourd'hui dans le même, état qu'il y a dix ans. Pourquoi fait-on la guerre
? Quel genre de guerre va-t-on faire ? Une guerre révolutionnaire ? Une
guerre politique ? Sera-ce la consécration de l'expédition de Rome ou en
sera-ce le désaveu ? Que poursuit-on ? Est-ce uniquement l'expulsion des Autrichiens
? Est-ce la fédération, est-ce l'unité de l'Italie ? Que fera-t-on de la
victoire ? Quelles précautions a-t-on prises contre l'anarchie ? » A ce
langage d'une témérité si inaccoutumée, les murmures s'accrurent, dominés,
par intervalles, par quelques vives et persévérantes approbations. Cependant
les feuillets continuaient à se tourner sous la main saccadée qui les maniait
fiévreusement. « Ce n'est pas seulement la sécurité extérieure qui est
compromise, continuait M. Plichon, mais la paix intérieure : car on ne peut
être révolutionnaire en Italie et conservateur en France et à Rome. On voit
ce que la France peut perdre à la guerre, on ne voit pas ce qu'elle y peut
gagner. » Seule, la conclusion ne répondait pas à la véhémence des
développements. Que conclure quand déjà les ordres de départ avaient été
donnés aux troupes et quand l'entreprise était en pleine exécution ? Le
vaillant député ne cachait point son embarras et terminait par un suprême
appel à la modération de l'Empereur. Tel fut ce discours, curieux témoignage
de virile indépendance au milieu de la docilité commune et, à ce titre, bien
digne d'être rappelé. Il fallait rallier la majorité un peu effarée et
effacer au plus vite ce fier langage non d'orateur, mais d'honnête homme. A
cette intention, M. Baroche refit un second discours. Il reprocha à M.
Plichon d'encourager l'ennemi, de décourager nos soldats, d'énerver le
sentiment public. Il s'étendit longtemps sur ces généralités, si longtemps
qu'il négligea de répliquer à M. Jules Favre qui, vers la fin de la séance,
prit la parole. A quoi bon d'ailleurs une réplique ? Jules Favre proclamait
le principe des nationalités, voulait l'expulsion des Autrichiens et, même
pat des voies révolutionnaires, la transformation de l'Italie. Toutes ces aspirations
étaient contenues en germe dans le programme impérial ; c'est en vain qu'on
les eût désavouées, et ce rapprochement inattendu était un nouveau symptôme
de l'évolution qui allait se continuant. Le
passage du Tessin par les troupes autrichiennes devait marquer le
commencement de l'état de guerre, et des instructions en ce sens avaient été
adressées à notre chargé d'affaires, M. de Banneville. On ne doutait pas que
l'Autriche ne profitât de ses avantages et qu'elle n'eût brusqué la rupture
afin de brusquer aussi son attaque. Cependant les journées du 27, du 28, du
29 avril s'écoulèrent sans qu'aucun corps ennemi parût sur la rive droite du
fleuve. La surprise fut grande, et on ne sut comment expliquer une allure si
lente qui succédait à une décision si prompte. Dans cette incertitude, les
plus optimistes se mirent à commenter un article pacifique du Morning-Herald
et aussi un discours de lord Derby qui semblait annoncer des négociations
reprises et laissait place à quelque ombre d'espoir. Le 1er mai, cette
dernière et décevante lueur s'évanouit. Ce jour-là, on apprit que les
Autrichiens avaient franchi la rivière. Le lendemain, on sut qu'ils venaient
d'occuper Novare et se concentraient dans la Lomelline. Il ne
restait plus qu'à invoquer le destin des batailles. Le 3 mai,
une-proclamation de l'Empereur au peuple annonça la guerre entre la France et
l'Autriche. Napoléon déclarait solennellement que l'Italie serait libre
jusqu'à l'Adriatique, que le désordre ne serait point fomenté dans la
Péninsule, que le pouvoir du Saint-Père ne serait pas ébranlé, trois
prédictions qu'un avenir prochain devait démentir pareillement. Il ajoutait
qu'il allait se mettre à la tête de l'armée, et, en termes émus, il confiait
au pays l'Impératrice régente et son fils. Ce jour-là même, M. de Banneville
quitta Vienne, et M. de Hubner Paris. Déjà les bataillons français
gravissaient les pentes du mont Cenis ou descendaient les rampes de Suse,
tandis que, dans les rues étroites du port de Gênes, s'agitaient en un
tumulte pittoresque nos soldats récemment débarqués. Ce que
nous faisons le plus triomphalement, ce sont souvent nos plus lourdes fautes.
Le départ de l'Empereur fut triomphal. Ce n'est pas qu'aux Tuileries la
séparation ait été exempte de tristesse : on ne voyait point s'éloigner sans
regret un maître bon, indulgent, généreux, et les plus clairvoyants
serviteurs de l'Empire se sentaient pleins de trouble et d'anxiété. Mais
quand le cortège impérial, laissant derrière lui le palais, se fut engagé
dans l'intérieur de la ville, on vit se déployer à côté de la pompe
officielle un appareil populaire tout à fait inaccoutumé. Les mêmes
sympathies qui avaient accompagné nos régiments se renouvelèrent avec plus de
force sur le passage du souverain. A mesure que l'on s'avança à travers la
rue Saint-Antoine, la place de la Bastille, la rue de Lyon, elles gagnèrent
en intensité. A toutes les fenêtres flottait le drapeau tricolore : de toutes
les bouches s'échappaient les cris : Vive l'Empereur ! et surtout Vive
l'Italie ! Ceux-là mêmes que la police surveillait n'étaient pas les
moins empressés à applaudir, comme s'ils eussent espéré que l'agitation
propagée au dehors reviendrait ensuite par contre-coup jusqu'au foyer d'où
elle était partie. On eût
dit une manifestation, non de l'empire libéral que tant de nobles esprits
saluèrent plus tard, mais d'une sorte d'empire démocratique issu de la
révolution, vivant par elle et ne subsistant qu'à la condition de la servir
et de la propager. Des femmes, des enfants, pressant le cortège, se glissant
jusque sous les chevaux des cent-gardes, interpellaient l'Empereur avec une
familiarité ardente, l'assuraient qu'ils garderaient fidèlement l'Impératrice
et son fils, ajoutaient qu'il pouvait partir en paix, puisque le turbulent
faubourg, artisan de toutes les émeutes, promettait de rester calme. Vraiment
toute cette multitude ne se trompait point dans ses instinctifs calculs et
n'égarait point à tort ses acclamations. A quoi bon les séditions, les
barricades, les complots, les attentats ? L'Empereur, désormais, allait miner
lui-même, lentement, mais sûrement, le trône auquel une incroyable bonne
fortune l'avait élevé. FIN DU DEUXIÈME VOLUME
|
[1]
Voyez la dépêche de lord Cowley à lord Malmesbury, 3 janvier 1859. (Correspondence
respecting the affairs of Italy, january to mai 1859, p. 1.)
[2]
Lord Cowley à lord Malmesbury, 7 janvier 1859. (Correspondence respecting
the affairs of Italy, p. 1.)
[3]
Voyez Lettere edite ed inedite di Carrillo Cavour, t. III, p. 3.
[4]
Voyez Atti del parlamento subalpino, 1859, p. 28.
[5]
Voyez lettre de M. Eugène Rendu à M. Luigi Chiala, député au Parlement italien,
25 août 1883. (Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p.
385, Appendice.)
[6]
Lettre du marquis Gino Capponi à M. Rendu, 1er mars 1859. (Lettere di Cino
Capponi e di altri a lui, t. III, p. 243.
[7]
Lord Malmesbury à lord Cowley, 10 janvier. (Correspondence respecting the
affairs of Italy, p. 4-6.)
[8]
Lord Malmesbury à lord Cowley, 14 janvier 1859. (Correspondence respecting
the affairs of Italy, p. 12.)
[9]
Voyez dépêche de lord Cowley à lord Malmesbury, 19 janvier 1859. (Correspondence
respecting the affairs of Italy, p. 20.)
[10]
Lord Malmesbury à sir James Hudson, 13 janvier 1859. (Correspondence
respecting the affairs of Italy, p. 10-11.)
[11]
Sir James Hudson à lord Malmesbury, 23 janvier. (Correspondence respecting
the affairs of Italy, p. 30.)
[12]
Lord Loftus à lord Malmesbury, 20 janvier 1859. (Correspondence respecting
the affairs of Italy, p. 23-25.)
[13]
Voyez The Greville memoirs, t. VIII, p. 227. — Lettre du prince Albert
au roi des Belges, 18 janvier. Lettre du prince régent de Prusse au prince
Albert. (The life of Prince Consort, t. IV, p. 356 et 380.)
[14]
Sir Crampton à lord Malmesbury, 26 janvier 1859. (Correspondence respecting
the affairs of Italy, p. 55-56.)
[15]
Voyez Life of the Prince Consort, by sir Théodore MARTIN, t. IV, p. 382.
[16]
Lord Loftus à lord Malmesbury, 27 janvier 1859. (Correspondence respecting
the affairs of Italy, p. 32.)
[17]
Voir M. DARIMON,
Les Cinq sous l'Empire, p. 225.
[18]
Voyez notamment Mgr BESSON,
Vie du cardinal de Bonnechose, t. Ier, p. 385 et suiv.
[19]
Lord Malmesbury à lord Cowley, 13 février. (Correspondence respecting the
affairs of Italy, p. 48.)
[20]
Lord Cowley à lord Malmesbury, 16 février. (Correspondence respecting the
affairs of Italie, p. 50-51.)
[21]
Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 55.
[22]
METTERNICH, Mémoires,
t. VIII, p. 615 et suiv.
[23]
Il mourut le 11 juin 1859.
[24]
Mémoires, t. VIII, p. 623.
[25]
Mémoires, t. VIII, p. 641.
[26]
Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 68.
[27]
Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 100.
[28]
Voir Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 87.
[29]
GUERZONI, Vita
di Nino Bixio, p. 123.
[30]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 366 et 370.
[31]
Epistolario di La Farina, t. II, p. 131.
[32]
Epistolario di La Farina, t. II, p. 133.
[33]
Lettere e documenti del barone Bettino Ricasoli, t. II, p. 466.
[34]
« Je vous avoue, écrivait Cavour à M. Buoncompagni, le 8 février 1859, que
je suis un peu moins scrupuleux que vous, et que j'ai (au moins dans les choses
politiques) une conscience un peu plus large que la vôtre... Après cela,
ajoutait-il d'un ton badin, si je suis libre de mettre en péril le salut de mon
âme pour sauver ma patrie, je ne puis, avec la même légèreté, engager dans les
voies de la perdition les lunes de mes amis. » (Lettere edite ed
inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 23.)
[35]
Instructions secrètes de la Société nationale italienne, 1er mars 1859. (Epistolario
di La Farina, t. II, p. 137 et 138.)
[36]
L'Autriche venait, en effet, d'ordonner la mobilisation d'une partie des 2e,
3e, 5e, 7e et 8e corps d'armée. (Voyez Der Krieg in Italien, 1859, t.
Ier, p. 3, Wien, 1872.)
[37]
Dépêche de sir Hudson à lord Malmesbury, 5 mars 1859. (Correspondence
respecting the affairs of Italy, p. 95-96.)
[38]
CHIALA, Lettere
edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 66.
[39]
Dépêches de sir Hudson à lord Malmesbury, 8 et 12 mars 1859. (Correspondence
respecting the affairs of Italy, p. 16 et 102.)
[40]
Lettre de M. Thiers, 22 mars. (Life of the Prince Consort, by sir
Théodore MARTIN,
t. IV, p. 405, note.)
[41]
Rapport de lord Cowley à lord Malmesbury, 18 mars 1859. (Correspondence
respecting the affairs of Italy, p. 120.)
[42]
L'empereur Napoléon III et l'Italie, p. 64.
[43]
Voyez Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 112, 148, 151.
[44]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 45-46.
[45]
MASSARI, Il
comte Cavour, p. 309-310.
[46]
Voyez lettre de M. Rendu au journal Le Monde. (Le Monde, 11
janvier 1882.)
[47]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 53.
[48]
The Greville Memoirs, t. VIII, p. 288. — Correspondence respecting
the affairs of Italy, p. 156.
[49]
Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. III, p. 53-54.
[50]
Lettre de M. de Cavour à l'empereur Napoléon III, 30 mars 1859. (Lettere
edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 376-380.)
[51]
Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 165, 170, 171.
[52]
Voyez Francesco CARRANO,
I Cacciatori delle Alpi, p. 174 et 180.
[53]
DE LA RIVE, Comte de
Cavour, récit et souvenirs, p. 293.
[54]
Lord Cowley à lord Malmesbury, 5 avril 1859. (Correspomlence respcctin9 the
affairs of Italy, p. 191-192.)
[55]
Rapports de lord Loftus à lord Malmesbury, 6 avril. (Correpondenee
respecting the affairs of Italy, p. 209, 212-213.)
[56]
Dépêche de lord Cowley à lord Malmesbury, 9 avril 1859. (Correspondence
reyecting the affairs of Italy, p. 219 et 228.) — MALMESBURY, Memoirs of an ex-minister,
t. II, p. 167.
[57]
Rapport de lord Cowley à lord Malmesbury, 13 avril. (Correspondence
respectinq the affairs of Italy, p. 239.)
[58]
Dépêche télégraphique de M. de Villamarina à M. de Cavour, 15 avril 1859. (BIANCHI, Storia
documentata, t. VIII, p. 60 et 484-485.)
[59]
Dépêches et télégrammes de M. de Villamarina à M. de Cavour. (BIANCHI, Storia
documentata, t. VIII, p. 60, 483 et 484.)
[60]
Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 244-247.
[61]
Correspondence respecting the affairs of Italy, p. 321.
[62]
MASSARI, Il
comte Cavour, p. 319.