HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME DEUXIÈME

 

LIVRE XIV. — LE PIÉMONT ET L'ITALIE.

 

 

SOMMAIRE : I. Les souverainetés italiennes : l'Autriche : gouvernements italiens de 1815 à 1846 : Pie IX et ses tentatives : agitations de 1848 : réaction.
II. — Le Piémont : Victor-Emmanuel : des raisons diverses qui le ramènent en arrière ou le poussent en avant : comment il maintient le statut et échappe à l'influence de l'Autriche.
III. — Le chevalier Massimo d'Azeglio : son caractère ; tendances de son ministère : accusations contre l'Autriche : lutte contre Rome ; loi du Foro et incidents divers. Comment d'Azeglio devient inégal à sa tâche : sa retraite.
IV. — Cavour : son éducation ; sa jeunesse ; les débuts de sa vie politique ; son entrée au ministère, et sous quel aspect il s'y révèle : comment il arrive à la présidence du conseil (4 novembre 1852).
V. — Plan général de M. de Cavour : comment il s'applique à faire naître la question italienne. — De son zèle pour poser le Piémont : les émigrés ; la presse ; les correspondances étrangères ; les touristes. — Efforts pour capter les bonnes grâces de la France. — L'Autriche : émeute à Milan : conflit diplomatique entre Vienne et Turin. — Lutte avec Rome : incidents divers : loi sur les Ordres religieux.
VI. — La guerre d'Orient : comment et pourquoi Cavour désire s'y mêler : premières négociations : M. Drouyn de l'Huys et M. de Villamarina ; sir Hudson et M. de Cavour : objections et ajournement. — Détresse de l'Angleterre qui cherche partout des soldats : reprise du projet abandonné : des conditions de l'intervention ; hésitations : hardiesse de Cavour qui s'engage sans aucune garantie : signature du traité. — Le traité d'alliance à la Chambre des députés et au Sénat : objections : vote. — Sous quels auspices fâcheux commence l'entreprise : Traktir : on sent qu'on touche à la fin de la guerre : tout dépend de Napoléon III.
VII. — Voyage du Roi et de M. de Cavour : l'accueil à Paris : séjour à Londres ; Cavour et Clarendon. — Que peut-on faire pour l'Italie ? — Mémoire de Cavour à M. Walewski.
VIII. — Le congrès de Paris : Cavour et ses relations avec les membres du congrès : ses efforts et ses intrigues pour s'assurer la faveur de l'Empereur : à défaut de profits immédiats, Cavour veut, du moins, poser la question italienne devant le congrès : M. Minghetti à Paris : mémorandum du 27 mars : comment la question italienne est discutée à la dernière séance du congrès (8 avril). — Illusions et passagère exaltation de Cavour : de quelle façon ces illusions se dissipent. — Retour de Cavour à Turin : comment il convient d'apprécier les résultats de ses efforts.
IX. — Cavour et le gouvernement autrichien : ses efforts pour faire naître les conflits. — Attitude modérée de l'Autriche : comment elle est conseillée par l'Angleterre. — Voyage de l'empereur François-Joseph en Italie : incidents : comment l'Autriche perd le fruit de sa sagesse, et de quelle façon la séparation s'accentue entre les cours de Vienne et de Turin. — Cavour et les révolutionnaires italiens : la Farina : création de la Société nationale italienne : sa composition, son but, son fonctionnement.
X. — Triple souci de Cavour en 1857. — L'empereur Napoléon III et les signes contradictoires de sa politique. — Mazzini ; ses intrigues : émeute à Gênes. — Opposition à l'intérieur : élections législatives en Piémont : leur résultat : quelle crise traverse Cavour et de quelle façon il en triomphe.
XI. — Attentat d'Orsini : récriminations contre la Sardaigne ; incidents divers : quels grands risques courent les desseins de Cavour. — Revirement soudain : procès d'Orsini : étranges incidents. — Comment l'alliance un instant menacée se raffermit.
XII. — Un messager de l'Empereur à Turin : comment et avec quel mystère est préparé le voyage de Cavour à Plombières. — Entrevue de Cavour et de l'Empereur : quels objets y sont débattus : du mariage du prince Napoléon. — Cavour après l'entrevue de Plombières, et son retour à Turin.
XIII. — Comment est annoncé le voyage de Cavour. — Les Tuileries : quelques symptômes d'une évolution politique. — M. About et la question romaine ; affaire Mortara. — De l'état de l'Italie : confidences de Cavour à M. Pasolini : la Société nationale : activité de la Farina : plans d'insurrection dans l'Italie centrale. — La France à la fin de 1858 : la cour impériale à Compiègne : lord Clarendon : lord Palmerston : Salvagnoli : le prince Napoléon : langage des journaux : note pacifique du Moniteur (4 décembre). — Émotions en Europe et prévisions alarmées en Autriche. — Préparatifs de Cavour ; ses confidences ; de la justesse avec laquelle il précise l'heure de la lutte,

 

I

L'œuvre déjà vieille de l'unité italienne a tellement effacé la trace des anciennes circonscriptions territoriales, qu'il n'est pas sans utilité de rappeler aux générations nouvelles quelles souverainetés se partageaient autrefois le sol de la Péninsule.

Le congrès de Vienne, en 1815, avait créé en Italie trois États moyens : au nord, le royaume de Piémont, replacé sous l'antique autorité de la maison de Savoie, s'étendant du pied des Alpes aux rives du Tessin, et agrandi de l'ancienne république de Gênes ; au sud, le royaume des Deux-Siciles, rendu à la maison de Bourbon ; au centre, les États de l'Église, qui comprenaient quatre parties distinctes : Rome et le patrimoine primitif de saint Pierre, puis l'Ombrie avec les provinces de Pérouse, de Spolète et de Rieti, enfin, sur le versant oriental des Apennins, les Marches d'Ancône et les légations de Bologne, de Ravenne, de Forli et de Ferrare, par où s'étendait jusqu'aux rives du Pô le domaine pontifical. A ces trois monarchies relativement grandes s'ajoutaient trois petits États dont un seul, la Toscane, avait ses traditions, ses souvenirs glorieux et sa raison d'être historique. Les deux autres n'étaient que des créations arbitraires de la politique, toujours en quête d'indemnités ou de compensations : c'était, d'un côté, le duché de Modène, gouverné par la maison d'Este et, pour ainsi dire, à cheval sur les deux versants de l'Apennin ; c'était, de l'autre, le duché de Parme, tellement rapproché du Piémont par toutes ses frontières qu'il en semblait le naturel prolongement. — Dans cette organisation n'avaient été compris ni la riche Lombardie ni l'antique domaine de la république de Venise. Ces provinces avaient, sous le nom de royaume Lombardo-Vénète, été rattachées à l'Autriche. En sanctionnant cette combinaison, les plénipotentiaires du congrès de Vienne avaient poursuivi plusieurs buts. D'abord ils avaient voulu, à l'heure où la coalition triomphait, assurer à la maison de Lorraine une dépouille proportionnée à ses efforts, et ils n'avaient imaginé rien de mieux que de prélever cette dépouille sur l'Italie, que nul alors ne jugeait apte à l'indépendance et à qui les plus favorables accordaient tout au plus quelque esprit de liberté municipale. En second lieu (et c'était là leur principal souci), ils avaient songé à se garder contre les entreprises de la France au-delà des Alpes : c'est dans cette vue qu'ils installèrent, sur les rives du Pô, les soldats de l'Autriche comme les sentinelles avancées de l'Europe et comme les garants de sa sécurité. Investie de cette mission de vigilance, l'Autriche n'avait pas tardé à l'amplifier au point de la dénaturer. Par des conventions particulières avec les princes italiens, elle avait stipulé à son profit un droit de garnison, non seulement à Plaisance, où elle l'avait déjà en vertu de l'acte de Vienne, mais à Parme, à Modène, à Florence, dans les Romagnes. Sous prétexte de protéger les souverains contre les entreprises révolutionnaires, elle les avait réduits presque à la situation de vassaux. Les occupations furent si fréquentes et si prolongées que, dans la moyenne Italie, elles semblèrent bientôt l'état normal des gouvernements comme des populations. Et ces extensions arbitraires eussent sans doute éveillé quelque inquiétude pour l'équilibre général, si l'Autriche n'eût été une puissance non seulement vieille, mais vieillie, peu propre à se rajeunir ou à se renouveler, lente dans la diplomatie comme dans la guerre, embarrassée dans toutes les entraves d'un formalisme étroit, épuisée dans le souci de fondre ses races diverses, ayant plus de morgue que d'avidité, plus de prétentions que d'ambition, ne songeant qu'à défendre son influence alors même qu'elle semblait viser à l'étendre, jalouse, en un mot, non d'acquérir, mais de conserver..

Pendant trente ans, cet état de choses avait subsisté sans altérations notables. Les princes installés ou restaurés par le congrès de Vienne avaient repris le train ordinaire de leur vie, comme si aucun événement n'en avait interrompu le cours. C'était la routine traditionnelle des gouvernements d'ancien régime : plus d'abus que de violences ; peu de libertés sanctionnées par la loi, mais en revanche beaucoup d'usages consacrés par le temps et que la volonté souveraine eût malaisément abolis ; un mélange bizarre de caprices tyranniques et de paternelles sollicitudes ; peu de charges, mais mal réparties ; peu d'essor pour l'ambition, mais une vie facile et rendue plus facile encore par la modération générale des désirs ; une sorte d'immobilité où se complaisaient volontiers les princes et où s'endormaient les peuples. Ce pouvoir, si peu contrôlé en apparence, trouvait, suivant les régions, son tempérament et son correctif ; il le trouvait à Florence dans l'esprit éclairé des souverains, dans la dignité polie des caractères, dans la douceur générale des mœurs ; il le trouvait à Rome dans la mansuétude des pontifes et dans la présence de nombreux étrangers qui créaient une véritable opinion publique, très vigilante et même susceptible à l'excès ; il le trouvait enfin à Naples, où l'autorité royale, très dure et soupçonneuse vis-à-vis des classes éclairées, s'exerçait vis-à-vis des pauvres et des humbles avec une bienveillante et familière bonhomie. Même ainsi adouci, un tel régime n'était fait pour plaire ni aux âmes élevées qui s'étaient éprises des grands horizons de la liberté, ni aux esprits inquiets ou factieux que déconcertait une si vigilante compression. Les premiers se replièrent dans le rêve ou dans la confiante attente de jours meilleurs ; les seconds se réfugièrent dans les sociétés secrètes, y ourdirent des complots, y succombèrent et furent victimes de réactions qui non seulement les atteignirent, eux et leurs complices, mais s'étendirent souvent aux plus inoffensifs de leurs amis. Dans les mêmes mesures de compression se confondirent tous les États de la Péninsule, tous, y compris le Piémont, qui était alors, aussi bien que les autres, un gouvernement d'ancien régime et ne se distinguait de ses voisins que par deux traits : l'esprit d'avidité qui est de tous les temps, et aussi une plus sage administration des finances et de l'armée.

En 1846, avec l'avènement de Pie IX, un souffle nouveau passa sur l'Italie. Le Pontife convia les princes à rajeunir leur gouvernement, à y faire pénétrer la lumière et le progrès, à se dessaisir d'une partie de leurs attributions pour mieux assurer le reste. Lui-même prêcha d'exemple, se fit initiateur, rechercha les abus, entreprit d'y mettre ordre, et, aux applaudissements enthousiastes de ses sujets et du monde, proclama l'alliance nécessaire de la société moderne et de l'Évangile. Que fût-il advenu de cette tâche, même si elle n'eût été brusquement interrompue ? Nul ne le peut dire, tant est malaisé le rôle de prince réformateur ! Ce qu'on peut affirmer, c'est que ce dessein, quoiqu’un peu indécis dans l'exécution, quoique demeuré incomplet par la force même des choses, sera éternellement rappelé à l'honneur de Pie IX et suffirait à lui seul à garder sa mémoire.

La révolution confisqua l'œuvre à peine commencée du Pontife. Au début de 1848, elle couvait depuis quelque temps déjà. A la nouvelle des événements de Paris, elle éclata, et, par un retour assez ordinaire en pareille occurrence, sa première victime fut Pie IX lui-même. Du pied des Alpes au fond de la Sicile, des rivages de la Méditerranée à ceux de l'Adriatique le mouvement se propagea, et avec une intensité qui défia toute résistance. Ce fut tantôt la révolte ouverte contre les princes, tantôt une agitation moitié persuasive, moitié violente pour entraîner ces mêmes princes dans la voie des nouveautés. Deux idées dominaient : la première, c'était de chasser l'Autriche du sol national ; la seconde, c'était d'établir (mais sans transition, sans aucune éducation préalable des peuples) le régime constitutionnel, soit que par la crainte on l'imposât aux souverains, soit qu'on le créât en dehors d'eux et contre eux. Ce programme se complétait par la conception, non de l'unité que nul alors, à part Mazzini, ne poursuivait, mais d'une sorte de fédération qui assurerait l'union à l'intérieur et, vis-à-vis de l'étranger, l'indépendance. —Le plan ne manquait pas de grandeur ; le résultat fut lamentable. Charles-Albert, roi de Piémont, se séparant nettement pour la première fois des autres princes de la Péninsule, appela à lui pour la lutte contre l'Autriche tous les volontaires de l'Italie ; une première campagne, après quelques succès suivis de revers, se termina par un armistice qui laissait au gouvernement de Vienne l'intégrité de ses possessions. Six mois plus tard, une seconde prise d'armes, résolue par entraînement plutôt que par calcul, aboutit après trois jours à la décisive défaite de Novare. Dans le même temps, Venise, après une longue résistance, retombait sous la domination autrichienne. Du moins quelque gloire colora ces échecs. A l'intérieur, ce fut l'anarchie sans aucun mélange de gloire. Habitués au commode repos de la servitude, les peuples se trouvèrent fort empêchés quand il s'agit de mettre en pratique les libertés si hâtivement établies. Dans ce grand embarras, ils consumèrent leur activité en des promenades tumultueuses, des clameurs, des harangues, des illuminations sans fin, manifestations qui eussent été plus enfantines que malfaisantes si elles n'eussent ébranlé la confiance et, par-dessus tout, découragé les gens sensés. Puis, pour remplir la vacance du pouvoir, accoururent de toutes parts les démocrates cosmopolites, Polonais, Belges, Américains, Hongrois, toujours à l'affût des troubles et prêts à en profiter. Il arriva que les malheureux Italiens, qui reprochaient à leurs princes d'être étrangers, retombèrent sous le joug d'autres étrangers qui leur ravirent leurs biens les plus précieux et tout d'abord ces libertés même si fastueusement proclamées. Dès lors à l'anarchie se mêla le crime. De tous ces crimes, le plus fameux fut l'assassinat du ministre Rossi, frappé à mort le 15 novembre 1848 sur les marches du palais de la chancellerie. C'est ainsi que l'œuvre de Pie IX s'altéra au point de devenir méconnaissable : toutes ses pensées les plus fécondes, toutes ses initiatives les plus généreuses, tous ses rêves de pacifique et chrétienne liberté, tout cela se perdit dans le flot révolutionnaire, comme un flacon de vin généreux se perd dans le marécage d'un étang.

La réaction vint, et on doit lui savoir gré de tous les actes de rigueur qu'elle ne commit pas ; car, au point où en étaient les choses, elle aurait pu tout tenter impunément. Le roi de Naples répudia avec ostentation les libertés qu'il avait concédées : le grand-duc de Toscane, d'humeur plus débonnaire, se contenta de les laisser doucement tomber en désuétude. Quant à Pie IX, il fallut que les armes françaises lui rendissent sa capitale : Rome reconquise, il s'attarda longtemps loin d'elle, séjournant à Gaëte, puis à Portici, embarrassé autant que reconnaissant de notre protection, n'osant pas rentrer en père dans ses États et ne se résignant pas à y rentrer en justicier. Quand enfin il y revint, ce fut avec des projets amoindris, avec un visage attristé, et, autant il s'était confié à ses généreux desseins, autant il s'appliqua dans la suite à restreindre l'essor de ses pensées. Pendant ce temps, l'Autriche réorganisait sa domination un instant compromise. Non seulement à Milan, à Vérone, à Venise, mais à Parme, à Modène, à Bologne reparurent les uniformes blancs. Tout cet appareil pouvait se déployer avec un redoublement d'assurance, tant était violent le courant de réaction qui soufflait alors sur toute l'Europe ! Dans cet état général des affaires, que pouvaient les libéraux italiens, privés de tout secours extérieur, meurtris par la révolution au point de se réjouir secrètement du retour de leurs princes ? N'étaient-ils pas vaincus, vaincus pour longtemps, peut-être pour toujours ? L'œuvre de 1815, fortifiée par la crise même qu'elle avait victorieusement traversée, n'était-elle pas consolidée, renouvelée, rajeunie ?

Et elle l'eût été en effet sans l'initiative inattendue d'un petit peuple qui, jusque-là obscur, s'appliqua avec une persévérance extraordinaire à préparer les destins futurs, sut ménager à la cause de l'Italie des amis puissants, dévoués jusqu'à la complicité et aveuglés jusqu'à l'oubli de leurs propres intérêts, utilisa pour ses desseins (et avec une dextérité égale) la franchise et le mensonge, mit tout à profit, même ses causes d'infériorité, se joua entre les obstacles avec une souplesse inouïe, cacha ses vues, les dévoila à demi, puis à point nommé les démasqua, et, à travers tant d'évolutions, fut secondé par un si constant bonheur qu'on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, ou de l'habileté raffinée qui a présidé à l'entreprise, ou des incroyables bonnes fortunes qui ont permis de la couronner.

 

II

Le 14 octobre 1849, comme la dépouille mortelle de Charles-Albert, mort après la défaite de Novare, loin de son pays, était, transportée de la cathédrale Saint-Jean à la basilique de la Superga, et comme le cortège, moins imposant par la pompe officielle que par la douleur publique, se déroulait sur la longue place qui termine la rue du Pô, deux femmes de haut rang, la marquise Constance d'Azeglio et la marquise Arconati, saisies de la grandeur de la scène, exprimèrent d'un mot la pensée mêlée de deuil et d'espoir qui agitait alors quelques-uns des spectateurs. « Voilà, dit l'une d'elles, le premier acte d'un grand drame qui finit : que sera celui qui commence maintenant ? » Et l'autre de répondre : « Nous avons le fils, il fera ce que n'a pu accomplir le père[1]. »

A ne consulter que les apparences, le jeune roi Victor-Emmanuel ne semblait pas destiné à réaliser un tel présage. Son éducation avait été celle d'un gentilhomme plutôt que d'un politique. Il avait peu appris par les hommes et moins encore par les livres. Élevé loin des affaires, il n'avait été initié par aucune épreuve progressive à l'art de gouverner. Les influences qui s'étaient exercées sur lui paraissaient propres à le détourner des entreprises hasardeuses, surtout de celles qui, par le conflit des intérêts, pourraient effaroucher sa conscience ou compromettre son salut. La dynastie de Savoie, en effet, parmi tous ses titres d'honneur, ne prisait rien tant que son traditionnel renom de fidélité à l'Église, d'orthodoxie rigoureuse et d'austère dévotion. Au palais royal à Turin, elle montrait avec orgueil, dans la chambre même du conseil, les portraits de ceux de ses membres, princes, fondateurs d'Ordres, cardinaux, qui s'étaient illustrés non par la gloire humaine, mais par la piété, et que l'Église, sous le vocable de saint ou de bienheureux, avait placés sur ses autels. Sous les galeries de la Consolata s'étalaient les ex-voto des rois et des reines à côté de ceux des plus humbles fidèles. L'abbaye d'Hautecombe, dépositaire des antiques sépultures royales, gardait religieusement des témoignages d'austérité, des instruments même de pénitence qui semblaient empruntés à des âges disparus. Cette piété héréditaire, souvent sombre, étroite, amoindrie par de mesquines pratiques, s'était empreinte avec Charles-Albert d'un véritable mysticisme, et ces souvenirs récents, s'ajoutant aux souvenirs antiques, préserveraient sans doute à jamais le jeune roi de tout projet sacrilège ou seulement téméraire.

Les alliances de famille se joignaient aux traditions religieuses pour retenir le nouveau monarque dans la voie tracée tzar ses ancêtres. C'est aux plus vieilles races de l'Europe, à la maison d'Autriche, à la maison de Bourbon, que les princes de Savoie, illustres eux-mêmes à l'égal des plus fiers, avaient demandé des épouses : Victor-Emmanuel était neveu du grand-duc de Toscane et de l'archiduc Rénier ; une proche parenté le liait aux Bourbons de Naples ; lui-même avait épousé une princesse autrichienne. Le ton général de son entourage et de sa cour n'était pas moins fait pour le garder dans les maximes d'autrefois : c'était une cour d'ancien régime, cérémonieuse, formaliste, raide comme les rues de Turin aux voies rectilignes et aux horizons uniformes ; économe à l'ordinaire par nécessité et par goût, fastueuse cependant à l'occasion quand l'exigeait la splendeur de la dynastie ; pénétrée d'idées saines, mais étroites, et jugeant inutile de les élargir ; paisiblement rétrograde, mais sans passion, sans amertume et sans colère. Les rangs étaient séparés, tellement séparés, que de cette démarcation ne naissait ni rivalité ni envie, chacun demeurant dans sa sphère et ne songeant pas à en sortir. Sur toute la vie sociale, au moins dans les hautes classes, s'étendait une teinte sévère, une sorte de discipline moitié militaire, moitié monacale, quelque chose de froid et de rude comme les vents des montagnes, quand, descendant des sommets, ils apportent jusque dans la plaine de Turin les fortifiantes, mais âpres sensations des glaciers. Les idées, les mœurs, les qualités comme les défauts, les préjugés comme les vertus, tout semblait donc tracer autour du jeune prince un cercle qu'une ambition bien robuste et tenace eût seule été capable de rompre.

D'ambition, Victor-Emmanuel n'en avait point manifesté jusqu'ici, hormis une seule, celle de se soustraire à l'étiquette, qui, dès cette époque, lui déplaisait et qui plus tard lui- fit, horreur. C'est pour y échapper que souvent il s'enfuyait jusque dans la montagne : là, pendant de longs jours, oublié de tous et trouvant à cet oubli un charme infini, il dépensait dans l'exercice violent de la chasse les forces surabondantes de son corps robuste. Ce qui lui restait d'activité, il le consacrait, non aux affaires, niais au plaisir, qui était dès, lors, comme il le fut dans la suite, la grande occupation de sa vie. Les circonstances de son avènement contribueraient sans doute encore à détourner Victor-Emmanuel de la politique d'aventure. Le premier jour de son règne avait été l'un des plus tragiques de l'histoire de son pays : c'est le soir même de Novare, dans le désarroi de la défaite, en face du camp ennemi, que, des mains de Charles-Albert partant pour l'exil, il avait recueilli un sceptre à demi brisé par la fortune. Le premier acte de son pouvoir avait été d'implorer de Radetzky un armistice et la paix. A peine échappé au péril, voudrait-il s'y rejeter ? A une œuvre disproportionnée à ses forces, troublante peut-être pour sa conscience, ne préférerait-il pas le rôle commode et lucratif de protégé de l'Autriche ? Après tant de secousses, sa seule pensée ne serait-elle pas d'assurer à son peuple le repos, dût ce repos être plus obscur que glorieux ?

Telles étaient les apparences, mais les apparences seulement. En pénétrant le fond des choses, il n'était pas malaisé de reconnaître que les chances étaient meilleures pour le fils de Charles-Albert. Ses peuples, savoisiens, sardes, piémontais, pâtres et chasseurs de la montagne ou laboureurs de la plaine, étaient robustes, agiles, durs à la marche comme au travail, habiles au maniement des armes, insensibles aux intempéries des saisons, également éloignés de l'extrême misère qui déprime et de l'excessive abondance qui amollit. Les habitudes de discipline non encore énervées par l'esprit de discussion, et. le sentiment de la solidarité militaire, descendu de la noblesse jusqu'au paysan, les rendaient propres à la vie rude du soldat. L'obéissance traditionnelle à la dynastie garantissait que le roi ne trouverait que des sujets fidèles, même en des entreprises obscures, incomprises ou douteuses, et que la désapprobation intime des âmes ne dégénérerait jamais en révolte ou sédition. Cette dynastie elle-même, quoique souvent tyrannique et mesquine en ses procédés comme en ses vues, ne laissait pas que d'être populaire. Un lien antique, si antique qu'il se perdait dans la nuit des temps, l'unissait à la nation. A force de vivre d'une vie commune, princes et peuples avaient fini par se fondre et se ressembler. Ils étaient liés par une familiarité respectueuse, de mœurs simples et frugales, dévots avec des alternatives de plaisirs grossiers suivis de dures pénitences, accoutumés à une activité saine, avec cela un peu pillards et rusés, comme il sied à des montagnards que tentent les richesses de la vallée, susceptibles d'ailleurs de remords, mais les apaisant par quelque don expiatoire aux églises et gardant le reste en paix. Cette antique fusion de tous les éléments sociaux communiquait à Victor-Emmanuel une force singulière, même en sa défaite. Par une faveur que la fortune avait rarement accordée à ses ancêtres, le jeune roi trouvait autour de lui d'habiles serviteurs, d'opinions diverses, mais d'égale fidélité, sur qui il pourrait s'appuyer tour à tour, soit qu'il voulut hâter sa marche, soit qu'il jugeât opportun de la ralentir : pour l'administration politique ou civile, le comte Balbo, le comte de Revel, le chevalier d'Azeglio eussent été en tous pays d'utiles conseillers, également aptes à éclairer le prince, à le contenir ou à le pousser : l'armée s'honorait de compter parmi ses chefs le général Dabormida, le général La Marmora, le colonel Menabrea, bien jeune encore et dans un rang secondaire, mais déjà renommé pour sa science militaire : dans cette énumération, je ne nomme point le personnage le plus illustre de tous, celui qui, placé jusque-là dans la pénombre, incarnera plus tard en lui toutes les forces de son pays. Soit pour traiter, soit pour recommencer plus tard la lutte, le Piémont jouissait d'ailleurs d'un privilège tout à fait extraordinaire et point assez remarqué. « Nous défendrons la frontière du Tessin comme celle du Var », avait dit, en 1848, notre ministre des affaires étrangères[2]. Sous couleur d'équilibre européen, cette maxime avait, avec un empressement un peu naïf, été acceptée comme un axiome par notre chancellerie. Il suivait de là que l'Autriche, même victorieuse, pourrait être contrainte de céder quelque chose aux réclamations de l'Europe, tandis que, pour le Piémont, même vaincu, sa pire condition serait de ne rien gagner. Ce qui accroissait les chances du Piémont, c'étaient certaines paroles échappées à Louis-Napoléon en voyage, à la promenade, dans des entretiens confidentiels, alors qu'il se dérobait au contrôle de ses ministres ou de l'Assemblée : on répétait ces paroles, on en amplifiait le sens ; on se disait que le prince, malgré la récente expédition romaine, avait été autrefois l'ami, le complice des libéraux italiens ; et on se plaisait à penser que, si la fortune transformait en un titre permanent sa magistrature passagère, cette élévation profiterait aux peuples de la Péninsule.

Victor-Emmanuel eut-il, avec cette finesse naturelle d'intuition qui lui tint lieu souvent d'étude ou de génie, la vue ou du moins la vision de l'avenir ? Voulut-il simplement rester fidèle aux dernières pensées de son père ? Fut-il surtout sensible à l'affront de demeurer sous le coup d'une défaite et d'avoir inauguré son règne par l'amoindrissement de son pays ? Ce qui est certain, c'est qu'entre les deux voies qui s'offraient à lui, il choisit nettement la seconde. D'une part, il repoussa les avances du cabinet de Vienne, qui eût volontiers payé sa soumission et, en attendant la revanche, aima mieux rester le vaincu de l'Autriche que d'en être le vassal ; d'autre part, il maintint le Statut et, avec lui, l'ordre constitutionnel. Par la première de ces attitudes, il se proclamait pour l'avenir le soldat de l'Italie ; par la seconde, il ralliait autour de lui tous les libéraux italiens.

 

III

Le premier conseiller de cette politique fut le chevalier Maxime d'Azeglio. Nul autre choix n'eût été plus opportun. Maxime d'Azeglio se rattachait à l'aristocratie par sa naissance et au parti libéral par ses pensées. Une blessure reçue l'année précédente au siège de Vicence et non encore tout à fait guérie attestait mieux que tout le reste son attachement à l'Italie. Cette Italie, il la voulait libre et unie sous le protectorat piémontais, mais non unitaire, jugeant ce dessein peu désirable et en tout cas impossible. Aux aspirations du patriote il joignait les dons de l'artiste, de l'homme du monde, du lettré, du poète, qualités d'autant plus remarquées qu'elles étaient plus rares en Piémont. Son esprit plus varié que puissant, plus ample que profond, plus élevé que précis, pénétrait la vérité par une vive et naturelle intuition, mais, par paresse ou inaptitude aux longs travaux, la laissait parfois échapper après l'avoir saisie ; et il était de ceux qui, réussissant en toutes choses, touchent à la grandeur sans y atteindre jamais tout à fait. Cela même importait peu, puisqu’un autre viendrait bientôt qui marquerait d'un trait net les lignes vaguement tracées par lui et s'approprierait son ébauche en la transformant. Lui n'était à proprement parler qu'un précurseur, précurseur d'une œuvre qui dépasserait fort ses vues et plus d'une fois troublerait sa conscience. Par ses qualités et aussi par quelques-uns de ses défauts, il semblait fait à point pour réconcilier en Italie les partis et pour rassurer l'Europe. En Piémont, en Italie, qui n'eût aimé ce Maxime d'Azeglio, brave, enjoué, généreux jusqu'à la profusion de son patrimoine, exempt de tout pédantisme, et portant ses dignités avec tant d'aisance, que son principal souci semblait être de les oublier ? Quelles que fussent ses opinions, la cour ne se résignait pas à lui tenir rigueur ; les modérés plaçaient en lui leur meilleur espoir ; les démocrates le combattaient, mais sans le détester. Jaloux d'assurer l'union dans ce pays si longtemps divisé, il mettait un soin infini à éviter les dissentiments ou à les voiler. Quand il ne pouvait les prévenir, tantôt il les conciliait par une bonhomie aimable qui désarmait, tantôt il les dominait par une soudaine fierté de gentilhomme qui éclatait opportunément et accroissait encore l'opinion qu'on avait de lui. Cette opinion devint bientôt très grande à l'étranger. D'Azeglio, chef du cabinet sarde, semblait une garantie sûre contre tous les excès, de quelque côté qu'ils vinssent. On ne s'imaginait pas que cet aristocrate pût être un instrument de révolution. On ne se figurait point que ce galant homme, d'esprit libre et sensé, pût compromettre follement la paix et nourrir quelque dessein déloyal. Loyal, il l'était en effet, quoique par une raison tout italienne : « C'était, disait-il, que la loyauté attrape le plus « souvent le reste[3]. » Attraper les autres, il n'y songeait pas : pourtant il n'eût pas été de son pays, si sa droiture ne se fût, à l'occasion, tempérée de quelque finesse. Il n'aimait pas le pouvoir et le disait très haut. Quelques jours après son avènement, il écrivait avec une originalité familière : « Je voudrais avoir un bâton de bois vert dans une main et dans l'autre le coquin qui a inventé la présidence du conseil, et je sais bien ce que je ferais. » Il se mit pourtant avec courage à sa tâche de ministre. « Assurez, écrivait-il à son neveu Emmanuel d'Azeglio qui représentait le Piémont à Londres, assurez que je ne suis ni un chef faible ni un poète politique[4]. » Et il ajoutait un peu plus tard : « Tout en maugréant contre ce chien de métier, je ne quitterai point la partie avant d'avoir vu les cose bene avviate[5]. »

Et il mit, en effet, les ci choses bien en voie ». L'entreprise n'était point aisée. Il fallait transformer en traité définitif les préliminaires de paix avec l'Autriche, et, à cet égard, l'embarras était grand, moins à cause de l'Autriche elle-même qu'à cause du parlement sarde. Le premier essai du régime constitutionnel, tenté au milieu d'une période révolutionnaire, avait donné, en effet, des résultats déplorables ; les choix s'étaient portés sur des hommes ignorants, obstinés et fanatiques qui, malgré l'expérience passée, rêvaient de nouvelles et plus folles aventures. « Nos représentants, écrivait tristement d'Azeglio, nous donnent de trop étranges représentations[6]. » Deux dissolutions successives furent nécessaires avant que le ministère disposât d'une solide et stable majorité. — La plus grande difficulté n'était cependant pas là : elle consistait à poser aux yeux de l'Europe le Piémont vaincu absolument comme s'il eût été victorieux. Avec une audace qui confond, d'Azeglio essaya ce tour de force et, à peine échappé aux plus terribles périls, se mit à marquer les premiers jalons des agrandissements futurs. Quatre mois après la bataille de Novare, il écrivait au comte Gallina à Londres : « Je pense qu'on ne devrait pas entièrement renoncer à l'idée de nous adjoindre tôt ou tard les duchés de Parme et de Plaisance. Car si l'Autriche occupe aussi Parme, elle coupera en deux l'Italie et sera la maîtresse d'en séparer, selon ses convenances, la partie centrale de la méridionale. Coupés nous-mêmes de la Toscane, il nous sera impossible de jamais réaliser aucun projet de ligue douanière. » A ces ouvertures était joint un projet d'entente directe avec le duc de Parme, qui renoncerait à ses États moyennant une indemnité[7]. A Londres comme à Paris, cette assurance stupéfia : c'est en ce temps-là que M. Thiers s'écriait : « Les Piémontais s'imaginent-ils donc qu'ils ont gagné la bataille de Novare ? » Non, ils ne l'avaient pas gagnée, mais déjà ils étaient en train d'exploiter la défaite mieux que d'autres la victoire. Ils l'exploitèrent grâce à des intelligences savamment ménagées dans la presse : par-là, ils parvinrent à créer à Paris, à Londres, à Bruxelles, à Genève une sorte d'opinion publique qui, à la longue, serait réputée l'opinion de l'Europe et dont on se prévaudrait soi-même pour l'imposer à point nommé à l'Italie. Entreprise considérable que d'Azeglio inaugura et que son successeur devait poursuivre avec une infatigable ardeur, au prix d'intrigues et de peines inouïes. Puis commença un système de dénonciations continues contre les autres gouvernements italiens. Au milieu de ces préoccupations, l'Autriche demeurait le souci dominant. « La paix, avait dit Balbo avec une justesse mathématique, ne sera qu'une trêve de dix ans. » C'est à cette époque que remontent les premiers plans pour armer les places fortes et accroître les ressources militaires. Comme les petits États italiens, le cabinet de Vienne était l'objet de plaintes perpétuelles portées à Paris et plus encore à Londres. Tantôt on l'accusait de méditer l'occupation d'une partie du Piémont, tantôt on dénonçait un prétendu projet d'incorporer le royaume lombardo-vénète dans la Confédération germanique. D'autres fois, on signalait « les menées des agents autrichiens en Romagne et dans les Légations, menées qui duraient depuis le congrès de Vienne et tendaient à pousser les populations à se jeter dans les bras de l'Autriche[8] ». Pris tout à coup de sollicitude pour le pouvoir temporel du Saint-Père, le chef du cabinet sarde déplorait que les autorités militaires autrichiennes se plussent à entretenir l'esprit d'opposition contre le Souverain Pontife. « Il circule déjà même à Bologne, continuait-il, des pétitions pour demander l'union à la Lombardie. Il est donc de la dernière évidence que le projet de l'Autriche est de s'étendre en Italie en profitant de l'aveuglement du gouvernement romain, soit qu'elle réunisse à l'empire la Romagne et les Marches, soit qu'elle prépare cette fusion en procurant pour le moment ces agrandissements au duc de Modène[9]. » Ainsi parlaient en 1850 les futurs envahisseurs du domaine pontifical. Contre ces accusations, l'Autriche ne se lassait pas de protester, tantôt avec une dédaigneuse brièveté, tantôt avec une véhémence indignée : surtout elle signalait les aspirations du Piémont à une troisième prise d'armes ou, comme on disait alors en Italie, à la terza riscossa.

La terza riscossa, le Piémont n'y songeait pas encore, tant eût été grand le péril ! Il y songeait d'autant moins que le cabinet de Vienne avait alors, en la personne du prince Félix de Schwarzenberg, un chef aussi alerte à l'attaque qu'à la défense, ne le cédant à personne en audace et qui, s'il eût vécu, aurait sans doute contenu ou réduit son faible adversaire. Aussi, lorsque les dénonciations ou les attaques avaient été trop vives, le gouvernement sarde se taisait pour quelque temps, reculait même un peu, et les mauvais procédés s'arrêtaient à mi-chemin. En attendant la grande revanche, il fallait pourtant faire quelque chose. C'est alors qu'on se tourna vers Rome, comme vers un adversaire moins bien armé.

Le dessein ne manquait point d'habileté. Le roi des Deux-Siciles ne prétendant à aucune action au-delà de ses frontières, les autres princes italiens ne comptant guère ou ne comptant pas, il ne restait d'un bout à l'autre de la Péninsule que deux forces : le Piémont avec ses ambitions ; Rome avec son antique prestige. Pour dominer en Italie, le Piémont était naturellement amené, soit à lier partie avec Rome en l'asservissant à ses vues, soit à la combattre à armes ouvertes ou cachées jusqu'à ce qu'elle frit soumise ou abattue. Les propositions obséquieuses d'alliance ou les offres de concours n'avaient point manqué. Le Pape les avait repoussées avec quelque dédain, estimant que, protection pour protection, il avait droit à un plus fort appui, jugeant, en outre, que les présents mêmes, venus de Turin, méritaient plus de défiance que de gratitude. Ne pouvant avoir Rome pour complice, le gouvernement sarde se décida à l'avoir pour ennemie. Cette lutte, plus politique que religieuse, née de la rivalité des intérêts et non de quelque divergence dogmatique ou morale, cette lutte, sauf quelques intervalles d'apaisement, remplira presque tout l'intermède jusqu'à la reprise des hostilités avec l'Autriche.

La loi dite du Foro fut le premier épisode de ce long conflit.

Dans toute l'étendue du royaume de Sardaigne existaient, de temps immémorial, des tribunaux ecclésiastiques à qui était attribué le jugement des causes relatives aux fiançailles ou aux mariages et aussi de la plupart de celles où un clerc serait engagé. A cet important privilège, se joignaient quelques prérogatives accessoires : les clercs ne pouvaient être emprisonnés pour dettes, et, en cas de détention pénale, avaient leurs prisons à part ; des peines spéciales atteignaient les délits de caractère religieux ; enfin dans la législation se retrouvaient certains vestiges de l'antique droit d'asile. Que de telles pratiques fussent peu en harmonie avec l'esprit moderne, nul ne le contestait, et les chrétiens les plus sincères auraient vu sans déplaisir l'abolition, au moins partielle, de ces immunités. Mais ces prérogatives ne reposaient pas seulement sur d'anciennes coutumes ; tout récemment, un concordat les avait relevées de la désuétude où, sans doute, elles seraient tombées, en sorte chue leur suppression, quelle que fût l'opportunité de la réforme, ne pouvait être prononcée sans une entente préalable avec le Saint-Siège.

Le Piémont entreprit ou du moins affecta de négocier. A la fin de 1849, le comte Siccardi fut député à Portici, où le Pape résidait encore. Quel serait le succès de cette ambassade ? On pouvait le prédire d'avance. A l'heure même où le cabinet sarde demandait au Saint-Siège de renoncer au bénéfice d'une stipulation concordataire, la presse dans tout le royaume attaquait impunément le clergé et les instituts monastiques : le président du conseil lui-même, malgré son habituelle droiture, n'était guère plus réservé : « Avec le Pape, écrivait-il en ce temps-là, il faut beaucoup de forme, de salamalecs, de baisemains, mais une fermeté de fer et surtout du fait accompli[10]. » Le Pape n'ignorait pas ces dispositions et se rappelait avec amertume qu'à une époque récente il avait vu le gouvernement de Turin lui offrir à Nice une ospitalità amorevolissima et entamer simultanément des pourparlers avec la république romaine[11]. En outre, M. Siccardi, en venant réclamer de Pie IX un sacrifice, était chargé d'ajouter à sa demande une commission désagréable ; il devait solliciter du Saint-Père qu'il intervînt auprès de l'archevêque de Turin et de l'évêque d'Asti, et les fît renoncer à leur diocèse. On ne pouvait douter que cet incident ne fût pénible au Pontife : en sorte que cette petite mission, greffée sur la grande, était très maladroite si on voulait de bonne foi le succès, très habile, au contraire, si on négociait avec l'espoir ou le parti pris de ne pas réussir.

Ne pouvant faire la réforme de concert avec la curie romaine, le cabinet sarde résolut de la faire tout seul. M. Siccardi revint à Turin, fut nommé garde des sceaux et présenta une proposition de loi qui abolissait les juridictions ecclésiastiques. A la vérité, dans le temps même où le projet était proposé, un nouveau messager, le marquis Spinola, fut délégué à Pie IX ; mais, comme il annonçait que les intentions de son gouvernement étaient irrévocables, la mission était plus dérisoire que sérieuse : des deux côtés on s'obstina, les uns invoquant l'esprit moderne et les autres les traités.

La discussion s'ouvrit le 6 mars 1850. Elle s'ouvrit dans l'enceinte du palais Carignan, qui jamais n'avait vu de plus imposants débats. Le comte Balbo et M. de Revel plaidèrent moins la cause des juridictions ecclésiastiques, qu'on ne défendait guère, que celle de la bonne entente avec Rome et de la paix religieuse. Les avocats du ministère raillèrent le caractère gothique des institutions qu'il s'agissait d'abolir, invoquèrent l'exemple des pays voisins, firent bon marché du Pape, entêté, disait-on et ne voulant rien entendre, ajoutèrent que, toute justice émanant du Roi en vertu du Statut, il était peu séant qu'aucune sentence fût rendue autrement qu'en son nom. Ainsi parlèrent les amis de M. d'Azeglio, et le plus éloquent fut précisément celui qui bientôt devait le remplacer.

Malgré une opposition assez vive, la loi fut votée par la Chambre des députés et, le 9 avril, fut ratifiée par le Sénat. Tout concourut à en accentuer la portée. Le soir même du vote de la haute Chambre, une manifestation de joie démocratique éclata, manifestation assez grave pour que d'Azeglio, un peu embarrassé de son succès, montât lui-même à cheval et s'employât de sa personne à calmer ses nouveaux amis. Le tumulte de la rue était à peine apaisé que les catholiques, à leur tour, se répandirent en plaintes. Le nonce demanda ses passeports. L'archevêque de Turin, Mgr Franzoni, alla plus loin : par une lettre circulaire il prescrivit à ses clercs de n'accepter la juridiction d'aucune justice civile. Le gouvernement, se jugeant bravé, ordonna la saisie de la circulaire, y vit une provocation à désobéir aux lois, lança contre l'archevêque un mandat de comparution, puis un mandat d'arrêt, et le fit déposer à la citadelle de Turin. Le prélat n'en sortit que pour être jugé par ces mêmes juges dont il déniait la compétence et fut condamné à un mois de prison. A ces rigueurs, les catholiques répondirent par des démonstrations publiques en faveur de l'archevêque ; ils le traitèrent en confesseur de la foi ; de Naples, de Lyon, d'ailleurs encore lui arrivèrent des croix pectorales, des anneaux, des crosses d'honneur, des adresses, des adhésions. Ces hommages avaient leur contrepartie dans le langage de plus en plus hostile de la presse démocratique ; dans ce temps-là même une souscription s'ouvrait pour ériger, sur une des places de Turin, un monument en mémoire de la loi du Foro ou, comme on disait alors, de la loi Siccardi : ce monument s'éleva en effet plus tard, et c'est celui que nous voyons sur la place de Savoie.

Les colères commençaient à peine à s'apaiser quand un incident survint qui les ralluma. Vers la fin de juillet 1850, l'un des ministres qui avaient concouru à la loi du Foro, M. Santa Rosa, tomba malade, si malade que bientôt ses jours furent en danger. C'était un chrétien sincère, momentanément séparé de l'Église par les intérêts de la politique, mais sans aucune altération fondamentale de ses croyances ou de sa foi. Quand vint l'heure des derniers sacrements, l'autorité ecclésiastique exigea la rétractation d'une loi jugée attentatoire aux privilèges du clergé. Le malade refusa. Longtemps on parlementa, tandis que le peuple de Turin suivait avec un intérêt passionné le douloureux conflit et prenait ouvertement parti pour le moribond. Les formes du désaveu furent adoucies, remaniées, modifiées c'était toujours une rétractation. Dans l'entrefaite, M. Santa Rosa expira, laissant sa famille sous le double coup de sa perte et de l'anxiété pour son salut. Les mêmes pourparlers qui avaient troublé Les derniers moments du malade se renouvelèrent pour ses funérailles. Enfin le pauvre corps fut porté à l'église au milieu d'une multitude plus irritée que recueillie. Au sentiment de réprobation de la foule le gouvernement crut bon de donner une satisfaction. La victime choisie fut cette fois encore l'archevêque : il fut enfermé à Fenestrelle, puis banni du royaume, et se retira à Lyon.

Tel fut le premier acte de la lutte avec Rome. On se tromperait, d'ailleurs, si on croyait que l'animosité fût poussée au point de ne laisser place désormais à aucun essai d'accommodement. Les ministres piémontais avaient intérêt à graduer leur marche et à éviter toute violence retentissante. Quant au Saint-Père, il était défiant plutôt qu'hostile, disposé à la bienveillance vis-à-vis des personnes, préparé même à certains sacrifices, à la condition que les droits primordiaux de l'Église fussent réservés, que les concessions fussent des concessions de fait, et qu'une attitude générale meilleure attestât la sincérité du Piémont. De 1850 à 1852, des messagers assez nombreux furent envoyés de Turin : ce furent le chevalier Sauli, M. Pinelli, le marquis Spinola et enfin le chevalier de Sambuy qui fut investi de pouvoirs officiels et semble avoir engagé des pourparlers plus sérieux que ne l'avaient fait ses devanciers. — Quels que fussent les envoyés, plusieurs causes générales d'insuccès pesèrent sur toutes les négociations. Le cabinet sarde invoquait le Concordat français et demandait des concessions pareilles, comme si le Piémont eût été semblable à la France et les récentes agitations italiennes comparables à la révolution de 1789. Tandis que de Turin on réclamait une nouvelle circonscription des diocèses, la suppression de certains évêchés, la sécularisation de certains Ordres monastiques, la presse sarde ne retranchait rien à son système de dénigrement ou d'attaques. En outre, une pensée dominait de plus en plus dans la curie romaine, c'est que le gouvernement du Roi poursuivait un seul but : provoquer le Saint-Père à des refus, les constater bruyamment, prendre l'Italie à témoin de l'obstination du Pontife et agir ensuite seul pour le plus grand profit de sa popularité ou de son ambition. Ce jugement, trop sévère vis-à-vis de quelques hommes d'État piémontais, n'était, vis-à-vis de plusieurs autres, que juste et clairvoyant. Une loi sur le mariage civil, présentée au cours même des négociations avec Rome et malgré les promesses faites à Pie IX, vint accréditer cette opinion. Hâtons-nous d'ajouter que le Parlement ne s'associa pas aux vues du ministère : car le projet, voté par les députés, fut rejeté par le Sénat et ne fut plus représenté.

On arriva de la sorte à l'année 1852. Cette heure était décisive pour le Piémont. Il avait engagé la lutte sourdement avec l'Autriche, ouvertement avec Rome. Il s'était posé, aux yeux de l'Europe, comme la vraie puissance initiatrice de l'Italie et, aux yeux de l'Italie elle-même, comme le libérateur futur. L'entreprise ainsi amorcée, le Piémont s'arrêterait-il ou, avec un redoublement d'audace, pousserait-il les choses à fond ? Et s'il se décidait à cette grande aventure, quel serait l'ouvrier assez puissant pour continuer l'œuvre et la couronner ? Le chevalier d'Azeglio était à la fois au-dessus et au-dessous d'une tâche si agrandie.

Au-dessus, car les entreprises que la politique nouvelle rendrait plus que jamais nécessaires effarouchaient sa droiture. La guerre contre Rome, bien qu'elle se fût accentuée sous son ministère, l'effrayait plus qu'elle ne lui plaisait, et il était facile de deviner que, dans cette voie, il avait atteint une limite qu'il ne dépasserait pas. Très fidèle au fond aux doctrines de conservation sociale, il répugnait à une alliance dans le Parlement avec le centre gauche et la gauche, condition nécessaire d'une évolution politique plus décidée. Il redoutait fort la démagogie, et lorsque, le soir du vote de la loi Siccardi, il avait vu des bandes tumultueuses parcourir la ville de Turin, il n'avait pas caché ses appréhensions : « Sous ces démonstrations d'allégresse, écrivait-il, j'ai cru discerner bien des idées dangereuses[12]. » Par-dessus tout, il abhorrait le mensonge et pressentait que, pour fonder l'Italie piémontaise, il en faudrait beaucoup.

Au-dessus de l'œuvre par les scrupules, d'Azeglio y était fort inférieur par le génie. Il n'avait ni l'ardeur au travail, ni la constance dans les desseins, ni cette opiniâtre passion du pouvoir qui, à travers les dégoûts et les obstacles, soutient les vrais ambitieux. Il n'avait point discerné la complicité future de Louis-Napoléon qui lui inspirait alors plus de dédain que de confiance. Les représentations des puissances l'eussent tour à tour effrayé jusqu'à la consternation ou irrité jusqu'à de dangereuses colères. Plus dilettante qu'homme d'État, plus habitué à se laisser porter par la fortune qu'à la vaincre, il eût vingt fois abandonné par lassitude autant que par droiture la redoutable partie que le Piémont finit par gagner, après avoir si souvent risqué de la perdre.

D'Azeglio avait le sentiment de ce qui était à la fois son honneur et sa faiblesse. Il succombait sous le fardeau désormais trop lourd pour lui. A ses côtés, d'ailleurs, un autre grandissait qu'aucun fardeau ne rebuterait, qui saisirait le pouvoir comme on saisit une arme et deviendrait le grand artisan de l'Italie transformée,

 

IV

Camille Benso, comte de Cavour, naquit à Turin le 10 août 1810. Par son père, il était Piémontais, et par sa mère, d'origine française ; par sa grand'mère paternelle, il se rattachait à la Suisse et à la Savoie, en sorte que celui qu'on appela a le premier des Italiens » pourrait être revendiqué par plusieurs patries. Sa famille était de noble et ancienne origine, mais sans beaucoup d'éclat ; elle se glorifiait cependant d'un personnage illustre entre tous, saint François de Sales, et en cela le futur ministre du roi d'Italie devait ressembler à son maître, qui comptait tant de bienheureux ou de saints parmi ses aïeux.

L'éducation de Camille de Cavour fut celle des jeunes gens de son rang et de son pays. A dix ans, il fut admis à l'Académie militaire de Turin : il s'y montra peu studieux, si ce n'est pour les sciences exactes qui plaisaient à son intelligence déjà pratique et déliée ; en revanche, son esprit était indépendant à l'excès, il l'était à tel point qu'ayant été nominé page du prince de Carignan, il ressentit de ce choix très envié plus de regret que de plaisir et regarda comme une sujétion mortifiante ce que d'autres considéraient comme un honneur. Dans l'armée, où il entra bientôt, il porta la même disposition rebelle à toute contrainte. En 1831, comme il avait été transféré de Gênes, dont le séjour lui plaisait, au fort de Bard perdu dans la montagne, il vit dans ce changement une disgrâce et, peu après, moitié ennui, moitié dépit, donna sa démission.

Une grande curiosité d'esprit, des convictions libérales, mais avec des vues très positives et déjà précisées, une ambition qui ne savait où se porter, mais ne jugeait rien au-dessus d'elle, telles étaient les tendances du jeune Cavour. Les voyages sont la grande ressource de l'activité inemployée. Cavour voyagea, mais sans trop s'éloigner de sa patrie, car son activité physique était moindre que son activité morale, et il se sentait attiré moins par les spectacles de la nature que par le commerce des hommes. Longtemps, il séjourna à Genève, où le ramenaient d'anciennes traditions de famille et de précieuses amitiés ; à Genève, ville un peu froide, mais éclairée et savante, bien faite à la mesure de son esprit critique et raisonneur. A plusieurs reprises, il parcourut la France et l'Angleterre, et ces séjours eurent pour lui tant de charme qu'il les prolongea autant qu'il put. Là, il étudia, il observa, non en touriste vulgaire, mais en chercheur opiniâtre ; non en artiste, mais en économiste et en homme d'État qui emmagasine à tout hasard des souvenirs, des notes, des documents, sans savoir s'il en trouvera l'emploi. L'Angleterre le séduisit par la puissance de son crédit, l'éclat solide de sa prospérité, la grandeur de ses richesses ; et le prestige eût été complet sans la plaie du paupérisme et les lois des pauvres, toutes choses inconnues à l'heureuse Italie, où l'extrême misère est aussi rare que l'extrême opulence. La France le retint par l'aménité des relations sociales, l'intensité de la vie intellectuelle, les habitudes de régime libre qui, en ces heures fortunées de la monarchie constitutionnelle, semblaient s'affermir pour jamais. Il y recherche l'entretien des hommes les plus illustres, regrettant seulement la discrétion que son obscurité lui impose. « Je ne puis, écrivait-il avec un peu de dépit, aspirer raisonnablement à la société des astres lumineux qui éclairent la société française[13]. » De tous les hommes politiques, celui qui le séduit le plus est le duc de Broglie, et cette prédilection du plus rusé des Italiens pour le plus austère, le plus scrupuleux, le moins souple des hommes d'État français, n'est pas sans étrangeté. Ce qui est étrange aussi, c'est sa sympathie pour mouvement de renaissance religieuse dont Montalembert est l'initiateur, et son dédain pour les appréhensions ou les préjugés gallicans. Dans ces relations multiples de la vie mondaine, il rencontre de bienveillants patronages, si bienveillants qu'on l'engage à faire de la France sa patrie. Mais ses préférences ne vont pas jusqu'à l'abandon définitif de son pays. « Je ne suis pas tenté par le rôle des émigrés italiens, sorte de condottieri intellectuels qui se mettent au service de n'importe quelle puissance étrangère[14]. » Comme on lui montre l'exemple de Rossi, déjà éminent, bientôt sans doute illustre, il objecte son défaut d'aptitude littéraire, son imagination lente à s'éveiller, « sa tête raisonneuse et non pas inventive[15] ». Au fond, sa pensée secrète, celle qu'il n'osait dire, c'est qu'aucun rôle subordonné n'était égal à ses espérances. Ses aspirations contenues, il les avait une seule fois laissées échapper dans une lettre à la marquise Barolo. « Il y eut un temps, écrivait-il, où je ne croyais rien au-dessus de mes forces, où j'aurais jugé tout naturel de me réveiller, un beau matin, ministre dirigeant du royaume d'Italie[16]. »

L'horoscope ne paraissait pas en train de se réaliser, et lorsque Cavour, après une longue absence, revint décidément en Piémont, il eut à cela quelque mérite. Isolé, il l'était fort, étant beaucoup trop sensé pour les desseins factieux et trop libéral pour n'être pas suspect. Entre le mystique Charles-Albert et le positif Cavour, il ne pouvait y avoir aucun point commun. « C'est un des hommes les plus dangereux de mon royaume », avait coutume de dire de lui le Roi. Ses espérances encore ajournées, Cavour s'arma de patience et, ayant épuisé les voyages, s'éprit de l'agriculture. A Leri, près de Verceil, dans le plat pays des rizières, il acquit des terrains, ne sachant d'abord comment les payer. Il élève des bestiaux, achète et revend des moutons, perfectionne les moyens d'irrigation et essaye, l'un des premiers, la culture de la betterave. L'agriculture ne lui suffisant point, il se porte simultanément vers l'industrie. Nul ne met en balance avec plus de lucidité que lui les frais d'exploitation des chemins de fer et leurs bénéfices possibles. Il étudie toutes sortes de combinaisons nouvelles, gaz, fabrication d'engrais chimiques, banques d'escompte ; entre temps, il spécule avec une hardiesse mesurée sur le riz, le blé, le maïs. De la sorte, il devient fort riche. La richesse, il ne la méprisait pas : niais à travers les entraînements du gain, toujours sa pensée le ramenait vers la vie politique. Il la prépare en créant à Turin des associations diverses qui, par une demi-publicité sans danger, initieront les hommes les plus éclairés du pays à la pratique des affaires conduites et discutées en commun ; telle est la société dite Société du whist, imitation des clubs anglais ; telle est aussi la Société agraire Ces associations, quoique un peu suspectes, sont cependant tolérées. Puis, en 1847, lorsque les entraves se relâchent, il en profite pour établir, avec quelques amis, le journal il Risorgimento, organe des revendications pacifiques, destiné à tenir le milieu entre les journaux ministériels et la turbulente Concordia. Tel est Cavour à la veille de la révolution de 1848. Il a acquis non pas la popularité, mais cette notoriété qui la prépare. Il est un de ces hommes qui, officiellement, ne sont rien, mais dont on trouve partout l'influence et la main. Il n'a pas acquis la renommée, mais il s'en approche si bien que, le jour où elle s'attachera à son nom, tout le monde semblera l'avoir prédite ou prévue pour lui.

La révolution italienne de 1848 déconcerta fort M. de Cavour. D'abord elle le troublait dans ses spéculations ; puis elle affectait des allures violentes et agressives qui l'effrayaient. Les provocations contre l'Autriche lui paraissaient folles autant que dangereuses. Enfin le pouvoir passait au-dessus de lui : il n'entra dans aucune combinaison ministérielle, il ne fut même pas nommé député : bonne raison pour qu'il jugeât mauvais tout ce qui se faisait ainsi sans son concours. C'est seulement en juin 1848 qu'il fut élu, et cette fois par trois circonscriptions, celle de Cigliano, celle de Monforte et aussi le premier collège de Turin, qu'il représenta jusqu'à sa mort. A la Chambre, son aptitude aux affaires s'affirma si bien que, le calme une fois revenu, il se trouva tout naturellement désigné pour l'un des ministères. En octobre 1850, il entra dans le cabinet d'Azeglio comme ministre de l'agriculture, du commerce et de la marine. Ce n'est pas, dit-on, sans répugnance que le Roi l'appela dans ses conseils. Soit éloignement personnel, soit pressentiment qu'il se donnait un maître, il hésita : « Sachez-le bien, messieurs, dit-il à ses ministres, celui-là vous prendra à tous vos portefeuilles. » D'Azeglio le savait, il le savait d'autant mieux qu'il n'était qu'à demi disposé à défendre le sien.

Nul ne doutait que Cavour ne fût un habile homme. Une fois ministre, il dépassa les espérances de ses amis et les appréhensions de ses adversaires. « Cavour est réellement fort utile à la Chambre, écrivait avec sa sincérité habituelle Maxime d'Azeglio. Il nous manquait un batailleur, et il s'acquitte de ce rôle avec beaucoup de verve et de talent. Il a démenti sa réputation d'homme difficile à vivre, et la paix la plus profonde règne dans le ménage ministériel[17]. » Et il ajoutait quelques mois plus tard : « Je m'applaudis tous les jours davantage de l'acquisition de Cavour, qui est un véritable coq de combat, spécialité qui nous manquait[18]. » Plusieurs grands débats sur la liberté commerciale et les finances grandirent encore la réputation du nouveau ministre. Mais déjà il portait ombrage à ses collègues, et « la paix du ménage ministériel » devenait douteuse et précaire. « Il est mauvais coucheur », disait l'un. « Il est despote comme un diable », répétait l'autre. « Je crains, écrivait en ce temps-là, Robert d'Azeglio, frère du premier ministre, je crains que le ministère ne change de nom ; je fais mon possible pour persuader à Maxime qu'ils ont deux spécialités, mais il me paraît n'en pouvoir plus. »

Cavour, en effet, alors dans la maturité de l'âge et des forces, était inhabile à contenir plus longtemps ses vues dominatrices. Sa physionomie apparaît déjà en pleine lumière et sans qu'aucun trait essentiel doive se modifier à l'avenir. Quiconque l'eût vu se promenant familièrement dans les rues de Turin ou écoutant avec une distraction apparente les débats de la Chambre n'eût guère deviné en lui le maître futur de l'Italie. Sa petite taille, sa myopie, son embonpoint précoce, une certaine apparence négligée et vulgaire, tout éloignait de lui les foules. A défaut des dons qui attirent, il avait les qualités qui subjuguent, la netteté, la simplicité de viles, un bon sens que n'obscurcissait ni la routine, ni la passion, ni le préjugé, quelque chose de lumineux qui faisait naître la conviction ou l'imposait, la promptitude à se résoudre, l'énergie à accomplir ce qu'il avait résolu. Dans ses longues années de stage et d'attente, il avait rassemblé toutes sortes de connaissances, véritable encyclopédie, où sa mémoire puisait avec un ordre méthodique comme à un trésor sagement amassé, soigneusement gardé, clairement étiqueté. Une incroyable puissance de travail lui permettait de vaquer à tout, aux affaires publiques comme aux affaires privées, aux détails aussi bien qu'aux généralités, et cela avec un esprit toujours dispos, jamais affairé, jamais ennuyé non plus. Cette aptitude à tout embrasser émerveillait ses collègues, partagés entre la jalousie et l'admiration. Quant à lui, il lui importait peu d'être admiré s'il n'était obéi. Nul ne fut plus insensible aux pompes extérieures, et aucun hommage ne lui agréait tout à fait, s'il n'en attendait quelque profit. Il ne négligeait aucun instrument, depuis les diplomates étrangers jusqu'aux conspirateurs cosmopolites, depuis les plus grands seigneurs jusqu'aux plus humbles artisans. Pour les missions spéciales, il employait volontiers même ses adversaires, pourvu qu'ils y eussent une compétence marquée : de la sorte, il ne laissait perdre aucune force sociale et se donnait en outre un renom d'impartialité dont il se prévalait à l'occasion. Il ne s'attachait, d'ailleurs, à personne et demeurait indifférent à tout, hormis lui-même et son pays. Ce mépris général, il le cachait habilement sous le voile de la bonhomie, de la simplicité aimable, d'une sorte d'abandon, comme un homme dégagé de tout embarras et qui n'aurait eu d'autre souci que de plaire. Cette bonhomie même n'était qu'une apparence destinée à séduire dans les relations passagères ou à fournir un thème à l'éloge public. Quelque résistance se rencontrait-elle ? Il la brisait avec une netteté inflexible : de là des inimitiés cruelles et que plus tard il s'efforça en vain d'apaiser. Quoique absolu par nature, il prisait fort le régime parlementaire, jugeant que c'était le moins gênant pour qui sait s'y mouvoir. Il s'y mouvait avec une aisance parfaite, également habile à séduire, à intimider, à corrompre, indifférent aux armes, pourvu que vraiment elles fussent des armes. A la tribune, il se montrait peu éloquent et se contentait de parler le langage des affaires, mais des plus considérables. Ce ne fut que plus tard, dans les dernières années de sa vie, que la grandeur des intérêts et des causes lui inspira par intervalles des accents émus qui étonnèrent ses amis et lui-même. Sa brièveté, un peu sèche à l'ordinaire, lui était une force, non une faiblesse. Cette froideur calculée intimidait ; et contre ce calme imperturbable, contre ce flegme plus anglais qu'italien, le débordement des harangues passionnées semblait déplacé ou ridicule. Le Piémont avec ses limites resserrées était un théâtre trop modeste pour un si entreprenant génie. Dans son ministère spécial, M. de Cavour se sentait à l'étroit, et, bien qu'il poussât des pointes de plus en plus hardies dans les attributions de ses collègues, ce rôle, même amplifié, ne lui suffisait pas. Ce qu'il lui fallait, c'était la présidence du conseil, c'était surtout le ministère des affaires étrangères, par où il s'insinuerait dans la politique de l'Europe. On pouvait déjà deviner ce qu'il serait dans cette nouvelle carrière, indifférent aux moyens, capable de nouer à la fois plusieurs intrigues, de les mener de front, de les croiser à plaisir sans jamais en brouiller ou en perdre le fil, prêt tout à la fois à la sincérité et au mensonge, les mêlant avec une dextérité troublante et presque aussi dangereux dans l'un que dans l'autre ; prudent jusqu'à paraître timide, puis tout à coup démasquant ses vues avec le sang-froid audacieux d'un joueur qui compte sur son coup d'œil, sur son bonheur et plus encore sur les fautes de l'adversaire ; généreux à ses heures, puis foulant tout aux pieds suivant son intérêt, le droit des gens comme les lois religieuses, les convenances tommes les mœurs, les scrupules comme l'honneur ; trop faible pour ne pas appeler la ruse à son aide, mais la poussant au point où, par le jeu puissant des passions ou du drame, elle prendrait elle-même des airs de grandeur ; avançant toujours, quoique par des voies diverses, tantôt s'appliquant à forcer la fortune, tantôt se laissant porter par elle, comme ces navires qui, suivant l'état du ciel, ou fendent les vagues à force de vapeur ou déploient doucement leurs voiles au souffle du vent. Voilà ce que dès lors on eût pu pressentir. Ce qu'il eût été malaisé de deviner (car ici toute prévoyance humaine se sent déconcertée), c'est que ce grand manieur d'hommes dominerait non seulement son roi, le parlement de son pays, son pays lui-même et l'Italie, mais rencontrerait au dehors des concours assez semblables à des complicités. Ce qu'on n'eût pu deviner, c'est que, de tous ces complices, le plus efficace serait celui que, de tous les monarques de l'Europe, on jugerait alors le plus puissant. Ce qu'on n'eût pu deviner, c'est que ce monarque épuiserait pour lui ses ressources matérielles, son crédit, son honneur, et cela malgré tous les avis, malgré tous les pronostics, par seul souvenir de jeunesse, par seul entraînement de conspirateur, mais de conspirateur devenu chef d'État. Ici Cavour relève non pas de son habileté, mais d'une incroyable bonne fortune, d'une bonne fortune que tout son génie même n'eût pu susciter si le destin ne l'eût voulu ainsi.

Entre d'Azeglio, qui ne pouvait se subordonner à Cavour, et Cavour, qui déjà ne supportait plus aucune supériorité, la rupture était inévitable. Voici quelle occasion la fit éclater. Déjà depuis quelque temps, Cavour songeait à rallier au cabinet le centre gauche de la Chambre des députés, que personnifiait alors M. Rattazzi, avocat disert, ambitieux, très rompu à la tactique parlementaire. D'Azeglio, au contraire, répugnait à cette évolution et se refusait à briser sans retour avec les chefs éminents de la droite, le comte Balbo, M. de Revel, M. Menabrea, tous partisans très sincères du régime constitutionnel, mais jaloux de le préserver de tout contact révolutionnaire. Sur ces entrefaites, le président de la Chambre, M. Pinelli, étant mort, Cavour imagina de pousser à ce poste M. Rattazzi, et cela en dehors de son chef et de ses collègues qui soutenaient une autre candidature. Rattazzi fut élu, et le fut grâce à Cavour. Cette élection marquait la rupture définitive avec la droite et inaugurait l'alliance du centre droit et du centre gauche, cette alliance devenue plus tard fameuse sous le nom de Connubio. Quoique très résigné à une retraite prochaine, d'Azeglio irrité ne voulut point tomber sous une intrigue. Il porta sa démission au Roi, qui ne l'accepta pas et qui, laissé libre, recomposa un ministère d'où, par une juste représaille, Cavour était exclu. Cavour voyagea quelques mois en France, en Angleterre, et, pendant son voyage, eut l'assez vif déplaisir d'entendre partout vanter d'Azeglio. Jusqu'au fond de l'Écosse les journaux le poursuivirent qui lui apportaient l'éloge de son rival. Rentré à Turin en octobre 1852, il prit sa revanche sans combat. En évinçant une première fois son antagoniste, d'Azeglio avait fait assez pour sa dignité. Du reste, il était fatigué des affaires, peu sûr du Parlement, affamé de liberté, préoccupé de sa santé précaire. Il remit le pouvoir au Roi juste au moment où Cavour revint, et comme pour le laisser tomber entre ses mains. Une dernière hésitation faillit encore éloigner de l'ambitieux la proie convoitée. Par retour vers le passé, par scrupule, par désir de conciliation avec Rome, le Roi appela, non Cavour, mais le noble comte César Balbo. Balbo, c'était la droiture dans les desseins, la modération dans la liberté, la paix religieuse, le contraire, en un mot, de ce que l'avenir réservait. Dans cette suprême tentative, Balbo échoua. Imposé par les circonstances plutôt que désiré par son prince, Cavour, devenu l'homme nécessaire, se consolida aussitôt dans la place abandonnée. C'était le 4 novembre 1852, date à noter pour l'histoire. D'Azeglio s'éloigna, un peu dépité au fend de sa disgrâce, mais ne laissant paraître au dehors que la joie allègre de sa chaîne brisée. Tout heureux de se reprendre à sa vie d'artiste, il courut se réfugier dans sa villa de Cannero, entre le lac et les montagnes. « Que Dieu est bon, écrivait-il de là, que Dieu est bon d'avoir fait le lac Majeur ! » Pendant ce temps, Cavour s'apprêtait à faire l'Italie.

 

V

Avec Cavour, voici que les desseins se précisent et s'agrandissent ; voici que les événements se développent avec une progression bien ordonnée qui atteste une direction vigilante autant que vigoureuse. Le premier soin sera de créer, par un artificieux et obstiné groupement de faits et de griefs, ce qu'on appelle déjà, ce qu'on appellera plus tard la question italienne. La question italienne une fois entrée dans le domaine public, il conviendra de la proclamer solennellement devant l'Europe, ainsi qu'on le fera au congrès de Paris. Ce sera le second acte. Puis, toutes choses étant mises à point par cette longue préparation, le moment viendra de brusquer l'entreprise et d'attaquer ouvertement l'Autriche, de la faire attaquer surtout par un allié assez puissant pour dominer, mais assez aveuglé pour se réduire au rôle d'instrument : ce sera le troisième acte du drame, celui qui se dénouera sur les coteaux de Solférino. Un dernier acte suivra, non moins surprenant que tous les autres. L'Autriche vaincue, il faudra convaincre l'Italie qu'elle doit renoncer à ses vieilles séparations, à son antique esprit municipal, à ses souvenirs de rivalités et de gloire ; il faudra, par un prodige d'habileté, faire acclamer par les villes dépouillées leur propre abdication, intercepter entre la Péninsule et l'Europe le bruit des résistances ou des murmures, et partout masquer la conquête sous les apparences d'une joyeuse adhésion ; il faudra enfin, du pied des Alpes aux pointes extrêmes de la Sicile, établir et acclimater les lourdes charges des grandes monarchies modernes, à savoir la conscription et les impôts écrasants. Œuvre immense que Cavour entreprendra, qui lui coûtera tout son génie et, trop souvent, tout son honneur, qui consumera ses forces au point de l'abattre avant le temps sous un surmenage inouï, mais qui s'achèvera même après lui sous la puissante impulsion qui lui survivra.

Pour créer la question italienne, il importait tout d'abord de persuader à l'Europe que tous les princes italiens gouvernaient avec une incurie incroyable, mais qu'en revanche il y avait au pied des Alpes un royaume si bien conduit qu'il pourrait servir de modèle à tous les petits États, et même aux grands. Dans cette pensée, le chef du cabinet sarde s'appliqua fort à moderniser son administration, à lui donner, non une physionomie révolutionnaire qui eût effarouché, mais des airs progressistes et initiateurs. Des traités de commerce furent négociés. Le principe de la liberté commerciale fut à plusieurs reprises proclamé. Des délégués furent envoyés à Londres pour étudier les institutions économiques de l'Angleterre. De nombreux chemins de fer furent décidés, et l'inauguration de la ligne de Turin à Gênes devint l'occasion d'une fête bruyamment célébrée. Des projets furent débattus pour relier Gênes à l'Amérique par un service de paquebots. A cette époque remontent les premières études pour le percement du mont Cenis et aussi les premiers plans, plus vagues encore, pour mettre l'Allemagne en communication directe avec l'Italie, soit par le Saint-Gothard, soit par le Lukmanier, qui semblait offrir alors une voie plus directe et plus facile. Enfin, dès que l'Exposition universelle de 1855 fut annoncée, de grands préparatifs se firent pour que le petit Piémont y figurât avec honneur. A tous ces témoignages d'une activité vigilante et éclairée se joignit une sollicitude constante pour l'organisation de Farinée, l'instruction des cadres, l'entretien ou la réparation des places fortes. Quant au régime parlementaire, bien qu'il fût alors peu en honneur, le chef du gouvernement sarde se garda bien d'y porter atteinte : il s'efforça seulement de restreindre dans les Chambres la part des débats politiques, d'y développer au contraire le goût des questions économiques et sociales ; de là naîtraient des débats utiles qui plairaient aux libéraux, ne déplairaient pas aux absolutistes, dérouteraient les parleurs vains et ignorants, et surtout donneraient au Piémont la réputation d'un peuple laborieux, avide de science et d'améliorations.

C'est en effet par-delà ses frontières que M. de Cavour tenait son regard fixé. A ne considérer que l'intérêt présent, cette politique de progrès intensif dépassait un peu les forces du peuple sarde ; elle exigerait de nouveaux impôts, des appels au crédit, et il était douteux que les résultats matériels fussent proportionnés aux sacrifices. Cet effort, au contraire, se justifiait pleinement s'il avait pour but d'attirer l'attention de l'Europe et d'y éveiller une sympathie qui se traduirait dans l'avenir par une protection efficace. Il importait donc de proclamer bien haut les réformes réalisées, de les grossir même, de présenter comme des progrès accomplis ce qui n'était encore que de lointaines espérances, de se faire décerner quotidiennement par des amis gagés de publics brevets de sagesse, en un mot de poser le Piémont, en sorte que ses prétentions insinuées peu à peu parussent à l'heure décisive chose toute simple. M. de Cavour apporta à cette mise en scène un art consommé qui ne fut pas une de ses moindres habiletés.

Le hasard mit à sa disposition des auxiliaires tout prêts à le seconder. A la suite des dernières réactions, beaucoup de sujets des divers États italiens avaient été contraints de quitter leur pays et, après avoir erré en Angleterre, en France, en Belgique, en Suisse, s'étaient rabattus sur Turin, sorte de lieu de refuge où la communauté de langue et de mœurs adoucirait les ennuis de l'exil. De ces hôtes nouveaux le gouvernement piémontais fit deux parts : il éloigna ou surveilla adroitement les plus fanatiques ; quant aux autres, il les secourut de ses largesses, les admit à soumissionner pour certaines entreprises, leur facilita la naturalisation sarde, leur ouvrit l'accès des emplois publics et des chaires universitaires. Surpris et charmés de ces procédés, les émigrés élurent en quelque sorte domicile à Turin : c'étaient des Lombards, joyeux de se retrouver aux postes de leur patrie et ne se gênant guère pour y ourdir des intrigues ; c'étaient des Vénitiens, mais en petit nombre, car ils reprochaient à la dynastie de Savoie l'abandon de leur vaillante cité, et, sous l'impression de cet irritant souvenir, la plupart avaient fixé ailleurs leur retraite ; c'étaient des Romagnols, des Parmesans, des Modénais dont le plus éminent, le médecin Farini, avait été appelé dès 1851 au ministère de l'instruction publique ; c'étaient enfin des Napolitains, un peu attristés par la rigueur du climat et la vue des montagnes neigeuses, mais se consolant par la comparaison de Paris et de Londres, et se distinguant par leur ardeur méridionale, leurs facultés précoces et leur aptitude aux spéculations philosophiques. A la chute du jour, ils se répandaient tous ensemble sous les arcades de la longue rue du Pô, et dans leurs groupes animés, on pouvait reconnaître tous les accents, tous les idiomes de l'Italie, comme si cette fusion eût été l'image anticipée de la fusion plus complète que l'avenir réservait. Cavour ne protégeait que ceux qu'il voulait utiliser. Parmi ces émigrés, beaucoup savaient écrire, connaissaient les langues étrangères, étaient féconds en ressources autant que besogneux d'argent, avaient enfin, au cours de leurs exils, noué dans la presse, surtout dans la presse démocratique, des relations non encore perdues. Tout cela les désignait pour devenir les correspondants des journaux belges, suisses, français, anglais, qui créaient alors l'opinion européenne. Sous le double aiguillon de leur gratitude pour l'hospitalité piémontaise et de leur haine contre leurs souverains, ils apportèrent un zèle égal à exalter leurs bienfaiteurs et à maudire les auteurs de leur disgrâce. Les moindres réformes accomplies ou seulement projetées à Turin furent signalées, commentées, amplifiées, et l'éloge se réédita sous les aspects les plus variés, jusqu'à ce que, par sa répétition même, il eût forcé l'attention des plus distraits. On loua tout en Piémont, le Parlement qui était libéral autant que sage, le peuple qui était robuste autant qu'éclairé, le Roi qui « représentait l'ordre constitutionnel au midi comme Léopold de Belgique le représentait au nord n ; on loua surtout le premier ministre, et c'était justice, puisque lui-même inspirait les louanges, les dosait et les payait. L'adulation eût été fatigante si elle n'avait eu pour contrepoids le dénigrement de tout ce qui n'était pas piémontais. Un vaste système de dénonciations porta à Turin tous les griefs de l'Italie ; et de Turin, comme d'une officine savamment organisée, ces griefs, accueillis sans contrôle, dépouillés de tout commentaire explicatif ou atténuant, se répandirent dans toute l'Europe. Les sujets de plaintes ou d'accusations varièrent à l'infini : c'était un jour, le gouvernement toscan qui avait arrêté pour propagande protestante des sujets britanniques et leur avait appliqué les anciennes lois du pays ; c'étaient, un autre jour, les juges de Naples qui avaient rendu des sentences arbitraires ; puis c'était le Pape qui différait l'accomplissement de toutes ses promesses ; c'était enfin le cabinet de Vienne qui alourdissait à plaisir les charges militaires et financières sur les malheureux Lombards. A ces griefs généraux, les émigrés mêlaient dans un langage coloré le récit de leurs propres souffrances, ce qui donnait à leurs correspondances un relief particulier et y attachait, comme on dirait aujourd'hui, l'attrait des choses vécues. Le plus heureux pour Cavour, c'est que ces exilés devenus journalistes étaient très souvent de bonne foi, tant la passion les égarait ! Il arrivait donc que le mensonge, se transformant sous ces plumes fanatisées, prenait des allures naturellement sincères et avait un air de vérité qui complétait l'artifice. Ces correspondances étaient reproduites tantôt en entier, tantôt en partie ; d'autres fois elles étaient accueillies à titre de renseignements et servaient de matériaux pour quelque grand article du Times, de l'Indépendance belge, du Siècle ou même des Débats. Ce jour-là, Cavour faisait coup double : car après avoir façonné l'opinion européenne à l'aide de documents' envoyés par ses amis, il s'emparait des articles que ces documents avaient inspirés, les faisait réexpédier à Turin et les présentait à ses concitoyens comme un témoignage du crédit dont lui, Cavour, jouissait en Europe, et du discrédit où les autres pouvoirs étaient tombés.

Ce système, infaillible par la répétition quotidienne des mêmes éloges et des mêmes critiques, ne se pratiquait point seulement en matière de presse, mais revêtait toutes les formes propres à saisir le public. Les diplomates accrédités près de la cour de Sardaigne, les hommes d'État en passage à Turin, les simples touristes, étaient conviés à constater les progrès du Piémont, à assister aux séances parlementaires du palais Madame ou du palais Carignan, à admirer le bel ordre qui régnait dans l'administration, ordre d'autant plus admirable, ajoutaient malicieusement les Sardes, qu'il n'était point de voyageur qui ne le regrettât quand, après avoir franchi le Tessin ou passé l'Apennin, il retrouvait partout le formalisme bureaucratique, l'arbitraire ou l'incurie. C'est aux touristes anglais surtout que ces discours s'adressaient, et presque toujours avec succès, les whigs louant fort l'esprit libéral des Piémontais et les tories leur antipapisme. M. de Cavour avait d'ailleurs, en la personne du ministre d'Angleterre, le plus puissant et le plus efficace des amis. Accrédité à Turin depuis 1852, sir James Hudson était un de ces diplomates qui ne se contentent pas d'obéir aux instructions de leur chancellerie, mais marquent fortement partout où ils passent l'empreinte de leur caractère personnel. Or, toutes ses sympathies furent acquises, dès la première heure, à l'œuvre de Cavour. Il fut, à Turin, son conseil et, à Londres, son avocat. Son salon s'ouvrait, non seulement au monde de la cour, mais aux libéraux, voire même aux émigrés : et ceux-ci étaient assurés de la chaleureuse approbation de leur hôte quand. ils racontaient leurs souffrances sur les galères de Naples ou dans les prisons dures de l'Autriche, toutes choses moitié éprouvées, moitié rêvées, mais qu'ils avaient redites tant de fois que, tout de bon, ils les croyaient en bloc et les faisaient croire autour d'eux. Tandis que les autres diplomates s'effrayaient des hardiesses de Cavour ou demeuraient indécis entre la faveur et l'improbation, sir Hudson ne manqua jamais de défendre le premier ministre piémontais et de se constituer son garant. Son dévouement dégénéra même en des complaisances peu conformes à sa dignité, car on affirme que souvent ce fut par son intermédiaire que les articles préparés dans les bureaux ministériels de Turin furent transmis à la presse anglaise et publiés par elle.

Telles étaient les menées constantes de Cavour pour se hausser et hausser son pays. Lui-même, par intervalles et avec une hardiesse calculée, laissait percer comme par échappées ses visées ambitieuses. Un jour, au palais Carignan, comme l'un des députés de l'extrême gauche, M. Brofferio, s'élevait contre les hauts traitements diplomatiques et proposait de les réduire aux proportions modestes de l'État piémontais : « Je crois, répliqua M. de Cavour, que nous sommes un peuple petit par la force et la condition physiques, mais que nous sommes cependant un peuple grand : car nous sommes le peuple qui représente le plus fidèlement l'idée de progrès, de liberté modérée, et je dis que ces idées sont destinées à s'étendre. » Un tel langage ne manquait pas d'être applaudi par la Chambre et d'être reproduit avec éloge par la presse étrangère. A vrai dire, les moins enthousiastes étaient les citoyens paisibles et sensés du Piémont et de la Savoie ; ils avaient quelque peine à se persuader qu'ils fussent tout à coup devenus si considérables. Sans doute, ils étaient charmés de l'être, et étaient bien décidés, dans leur loyalisme, à ne pas marchander au Roi leur concours. Mais leur joie se mêlait de quelque inquiétude. En ces années 1853 et 1854, la disette des céréales, la rareté du vin, l'insuffisance de toutes les récoltes, leur faisaient sentir plus vivement la charge des impôts accrus. Ils ne se figuraient pas que la fréquence des emprunts fût un signe de prospérité ou de sagesse, et c'est avec une fierté un peu mélancolique qu'ils acquittaient, entre les mains du collecteur des taxes, les frais anticipés de leur grandeur.

Rehausser le Piémont était bien, lui assurer un appui matériel était mieux encore. Cet appui ne pouvait venir que de la France, et Cavour l'avait compris. Toutefois, la divergence apparente des situations ne serait-elle pas un obstacle ? Le Piémont était constitutionnel, la France était régie par des lois presque absolues ; le Piémont faisait la guerre à Rome, Napoléon III puisait dans l'élément catholique une de ses principales forces ; le Piémont s'appliquait à irriter l'Autriche, le gouvernement impérial se -piquait de combattre la révolution et de défendre l'ordre social en Europe. Le langage des diplomates français se ressentit d'abord de ces dispositions : « Contenez les émigrés, contenez les journaux », tels furent, dans les temps qui suivirent le coup d'État, les conseils presque comminatoires du ministre -des affaires étrangères, M. Drouyn de Lhuys. Sous cette pression, le cabinet sarde présenta même au Parlement une loi qui transférait du jury aux tribunaux ordinaires les délits d'offense contre les souverains ou les chefs d'État étrangers. En dépit de cette mesure, les recommandations continuèrent : « Prenez garde à vos gazettes, répétait M. Drouyn de Lhuys, surveillez les réfugiés, abstenez-vous de toute provocation. » Bientôt la sévérité s'adoucit. M. Drouyn de Lhuys ne se lassait pas de conseiller la réserve et la prudence, mais il avait soin d'ajouter : « Nos avis ne sont que le résultat de notre sollicitude ; c'est l'intérêt des deux pays d'être unis[19]. » Quel était le secret de ce bienveillant retour ? Cavour n'avait pas tardé à l'apprendre. Un jour, vers la fin de 1852, comme l'ambassadeur piémontais à Paris se plaignait à l'Empereur du mauvais vouloir de quelques-uns de ses diplomates : « Ne vous troublez pas trop, répliqua le monarque, ces nuages passagers se dissiperont, et il viendra un temps où les deux pays se trouveront compagnons d'armes pour la noble cause de l'Italie[20]. » Deux mois plus tard, le 6 février 1853, une émeute éclata à Milan, et l'Autriche, par voie de représailles, plaça sous le séquestre les biens des émigrés lombards, même de ceux qui, ayant été naturalisés Sardes, semblaient placés sous la protection de leur nouvelle patrie. De Turin partit une protestation très vive, si vive, qu'après un échange de dépêches acerbes, les relations diplomatiques furent rompues. En cette occurrence, les sympathies de l'empereur des Français ne manquèrent pas au Piémont. « Je ne pourrai jamais, disait-il au ministre sarde à Paris, M. de Villamarina, je ne pourrai jamais prêter aucun appui aux petits États qui s'abandonneraient aux excès révolutionnaires. » Mais il ajoutait aussitôt avec une réticence pleine de promesses : « Il faut attendre qu'en Europe éclate une grande guerre ou qu'un événement quelconque, par exemple, une menace de l'Autriche à l'indépendance du Piémont, fournisse une occasion favorable[21]. » Comme pour confirmer ce langage encourageant, il écrivit le 20 mars au comte Arese : « Lorsque le gouvernement sarde invoquera, comme vous me l'annoncez, ma médiation équitable entre l'Autriche et lui, j'examinerai l'affaire, et, soyez-en persuadé, je l'examinerai avec le désir sincère d'amener la solution la plus favorable au Piémont. »

Dans une autre conversation avec M. de Villamarina, Napoléon III revint sur le même thème, parlant de grands remaniements territoriaux qui feraient revivre les anciennes nationalités et, entre toutes, la nationalité italienne. Comme l'ambassadeur sarde, surpris autant que charmé, osait à peine en croire ses oreilles et demandait à son auguste interlocuteur s'il lui était permis de transmettre à Turin le résumé de l'entretien, le souverain se prit à sourire : « Certainement oui », répliqua-t-il[22]. Dès les débuts du second Empire, Cavour apprit donc ce que déjà il avait pressenti, à savoir qu'il y aurait en France, vis-à-vis de l'Italie, deux politiques, une politique officielle et une politique secrète. La politique officielle soufflerait brusquement sur les espérances, la politique secrète les rallumerait ; la politique officielle ferait des blessures, la politique secrète les panserait, et les panserait si bien que le blessé ne s'en trouverait que mieux ; la politique officielle dicterait des dépêches, formulerait des désaveux, éclaterait en colères ; la politique secrète abaisserait doucement les barrières, montrerait d'un geste discret la voie à suivre, aplanirait cette voie elle-même, empêcherait surtout que nul importun ne se mît à la traverse.

C'est cette politique clandestine que Cavour s'appliqua à fortifier, à flatter surtout. Dans cette pensée, il affectait vis-à-vis de la France une déférence voisine de l'humilité ; il dissimulait les tendances libérales de son gouvernement et n'en mettait en lumière que l'esprit progressiste, il énumérait avec complaisance chacun de ses actes de fermeté contre les journalistes, les réfugiés, les démagogues ; avec une véhémence voisine de l'indignation, il protestait contre tout projet révolutionnaire, faisait sonner bien haut sa modération, sa patience et surtout sa loyauté. A l'entendre, nul plus que lui n'observait les traités, nul n'était plus fidèle aux règles internationales de bon voisinage, nul ne respectait mieux la religion : seulement que faire contre les provocations de l'Autriche ? Que faire surtout contre l'entêtement de Rome ? Ainsi parlait Cavour, et, en s'exprimant de la sorte, il était sûr d'être écouté ; car la défiance de l'Autriche était en l'âme de l'Empereur une prévention incurable ; et, quant à Rome, sa sympathie s'arrêtait à Pie IX et ne s'étendait pas au gouvernement pontifical, qu'il n'aima jamais.

Enhardi par la perspective d'une alliance déjà clairement pressentie, Cavour s'affermit dans sa voie. La rupture diplomatique avec l'Autriche l'avait réjoui, bien loin de l'effrayer. « Nous ne passerons le Tessin que plus tôt », disait-il[23]. Cependant, il fallait, suivant le conseil de Napoléon, attendre l'occasion. Cette occasion, on ne la ferait naître qu'au prix de beaucoup d'intrigues et à l'aide d'une prudence qui ne se démasquerait que par degrés. En revanche, ce' qui pouvait se poursuivre sans délais, c'était la lutte contre Rome. La loi des couvents fut, comme naguère la loi du Foro, l'un des épisodes de cette lutte, épisode qu'il n'est pas inutile de raconter, car il montre bien l'audace de Cavour, l'esprit même du peuple piémontais et aussi les anxiétés du Roi, partagé entre ses souvenirs de famille et ses ambitions.

Le Piémont avait conservé, ou pour mieux dire avait rétabli en 1814 les circonscriptions diocésaines et les instituts monastiques de l'ancien régime. On comptait dans tout le royaume quatre archevêchés et vingt-six évêchés, plus de six cents communautés religieuses, un nombre considérable de collégiales et de bénéfices, presque tous pourvus d'importantes dotations. Cet état de choses, prolongé à travers les temps nouveaux, prêtait à d'incessantes critiques dans la presse antireligieuse, et la sécularisation ou, comme on disait, l'incarné-ration des biens ecclésiastiques était depuis plusieurs années poursuivie avec une extrême ardeur par le parti démocratique. La masse de la population ne s'associait point à des pensées si radicales. Cependant les esprits les plus sages souhaitaient que, par suite d'une entente avec le Saint-Siège, quelques réformes fussent accomplies : ils estimaient que le nombre des diocèses aurait pu être diminué ; ils jugeaient que certaines corporations, utiles autrefois, avaient cessé de répondre à leur destination ; ils regrettaient enfin, non que le patrimoine ecclésiastique fût considérable, niais que les revenus en fussent mal répartis : en effet, tandis que certains évêchés ou abbayes étaient pourvus de dotations excessives, les curés de campagne demeuraient pauvres, si pauvres qu'il fallait que l'État inscrivît chaque année au budget des dépenses une somme de près d'un million pour compléter leur traitement.

En l'année 1854, comme les réclamations de la presse devenaient de plus en plus bruyantes, Victor-Emmanuel, qui répugnait encore à briser avec Rome, députa vers Pie IX, en vue d'un accord, trois prélats de son royaume : c'étaient Mgr Charvaz, archevêque de Génes, et les évêques de Maurienne et d'Annecy. Les délégués furent accueillis avec courtoisie par le cardinal Antonelli et par le Pape avec une bienveillance toute paternelle. La cour de Rome se montra disposée, non à se départir de principes jugés par elle immuables, mais à exonérer l'État de toute quote-part dans le traitement du clergé, sous la double condition que des éclaircissements nouveaux lui seraient transmis et que les autres différends religieux seraient réglés. Cette concession, bien qu'incomplète, était de bon augure pour les pourparlers ultérieurs. Mais à Turin, le ministère était plus jaloux de combattre que de transiger. Que se passa-t-il dans les conseils du Roi ? Le souverain fut-il trompé, ainsi qu'on pourrait l'inférer d'une lettre écrite par lui peu de temps après au général La Marmora ? Céda-t-il à la pression de ses ministres ? Ce qui est certain, c'est que, tandis qu'ils négociaient au Vatican, les prélats sardes reçurent avis qu'un projet était préparé pour la sécularisation des biens ecclésiastiques, et que rien désormais ne retarderait plus la décision. De Rome, les négociateurs protestèrent, s'adressèrent au Roi, firent appel à sa conscience, invoquèrent l'intérêt de l'Église et celui de l'État. Tous leurs efforts furent vains leur protestation n'était pas encore arrivée à Turin que déjà le projet avait été déposé sur le bureau de la Chambre.

La proposition, dépouillée de tous les détails qui ne sauraient intéresser le lecteur français, se résumait en quelques articles. Toutes les communautés religieuses étaient supprimées, sauf les Sœurs de charité et certains Ordres voués à la prédication, à l'enseignement ou au soin des malades, et qui seraient compris dans un tableau spécial. Les chapitres des églises collégiales étaient également abolis, à part quelques exceptions qu'un décret royal spécifierait. Le patrimoine de tous ces établissements ferait retour à l'État ; toutefois les revenus de ces biens ne se confondraient pas avec les autres revenus publics, mais seraient versés dans une caisse spéciale. Cette caisse pourvoirait à certains services religieux et serait chargée des pensions viagères à allouer aux membres des Ordres sécularisés. Surtout elle fournirait, pour les curés dont la dotation ne s'élèverait pas à 1.000 francs, le supplément de traitement qui, jusque-là, avait été inscrit au budget des dépenses. De toutes les dispositions du projet, nulle plus que celle-ci ne tenait à cœur aux ministres : par-là, ils affectaient pour les prêtres pauvres un zèle religieux qui, sans doute, tromperait les masses ; en outre, en dégrevant le budget d'une somme relativement considérable, ils voilaient la spoliation sous les apparences de l'économie.

Le calcul ne réussit qu'à demi. Le double attentat au droit de propriété et à la liberté religieuse était trop manifeste pour qu'il fût possible de le masquer sous l'aspect modeste d'un acte de bienfaisance ou d'une réduction budgétaire. L'improbation fut vive, assez vive pour couvrir par intervalles l'éclat bruyant des applaudissements intéressés. Chose étrange ! le Roi ne fut pas le moins mécontent. Il se croyait trompé : il n'avait point mesuré la portée du projet. L'archevêque de Gênes, Mgr Charvaz, qui avait été son précepteur, ne lui ménageait point les remontrances. D'autres reproches lui étaient plus sensibles encore, c'étaient ceux qu'il entendait dans son palais et jusqu'à son foyer. « Ma mère et ma femme, écrivait-il à La Marmora, ne font que me dire qu'elles meurent de chagrin à cause de moi ; vous comprenez le plaisir que cela me fait[24]. » Le 9 décembre, le Pape protesta contre la proposition. Les pétitions véhémentes des évêques de la Savoie et du Piémont accrurent le trouble des consciences. « La loi sur les couvents, écrivait à son fils la marquise Constance d'Azeglio, pourrait bien porter au ministère le dernier coup. Elle passera aux députés, mais, au Sénat, il est probable qu'elle échouera... Il va sans dire qu'alors nous aurons un ministère Revel[25]. »

C'est dans ces conjonctures que, le 9 janvier 1855, la discussion s'ouvrit devant la Chambre. Elle s'ouvrit dans un appareil tumultueux, la foule remplissant les tribunes, débordant sur les escaliers et roulant en vagues houleuses sur la place du palais Carignan. Dès le début, les vivacités de la lutte trahirent l'émotion des âmes. « Contre le projet de loi, dit gravement M. de Revel, il y a des pétitions imposantes, celles des évêques de Savoie et du Piémont ; je demande qu'elles soient insérées au procès-verbal ou au moins qu'elles soient lues. — Je m'oppose à la lecture, s'écria le député Michelini. — Et moi, je la demande, répliqua Cavour, je la demande afin qu'on voie l'esprit qui anime nos adversaires[26]. » Au milieu des ricanements des tribunes, la pétition fut lue. Puis la droite, avec M. Solar de la Margherite et ses amis, engagea le débat. Contre la loi, les arguments étaient si nombreux que le seul embarras était de les coordonner et de les choisir. Le projet, disaient les antagonistes du cabinet, porte atteinte au droit de propriété. On affecte le respect pour l'Église, et on conclut à la spolier. C'est de sa propre autorité que le ministère agit, sans aucun souci du pouvoir spirituel. Du Saint-Siège, pas un mot. Le gouvernement transforme le ministre de la justice en archimandrite des couvents et en juge suprême de leur utilité. L'étalage de fausse pitié pour les curés pauvres ne trompe personne : ce qu'on veut, c'est, sous prétexte de salaire, les asservir au pouvoir civil. En 1848, M. de Cavour lui-même reconnaissait que la suppression des couvents était une mesure révolutionnaire. Pourquoi a-t-il changé ? Est-ce par égard pour le vœu du pays ? Mais ce prétendu vœu du pays n'est que l'agitation d'une minorité bruyante et factieuse. Le pays, le vrai pays ne veut la guerre ni contre la religion, ni contre Rome. Ainsi parlaient les membres de la droite, et en arguments tellement pressés que de l'abondance des raisons naissait quelque confusion. Le garde des sceaux, M. Rattazzi, soutint le projet, qui était son œuvre. Se fondant sur l'histoire, il s'autorisa des nombreuses sécularisations qui, à diverses époques et dans divers pays, avaient transformé, pour le bien-être de tous, les richesses infécondes du patrimoine ecclésiastique. Il affirma que des pourparlers avaient été engagés avec le Saint-Siège, que la cour pontificale s'était retranchée derrière des refus absolus, et que, si le projet était présenté, il l'avait été par découragement de négociations stériles. Il insista sur la mauvaise répartition des dotations ecclésiastiques : il y a des évêques qui ont 100.000 francs de revenu annuel, et, à quelques lieues de là, dans la montagne, des curés qui manquent du strict nécessaire. Même après le vote de la loi, la liberté du cloîtré subsistera ; seulement aucun privilège, aucun droit d'existence légale ne protégera désormais les monastères.

C'était le 11 janvier que M. Rattazzi parlait de la sorte. A ce moment, l'attention publique se détournait du palais Carignan vers le palais Royal. On venait d'apprendre que la Reine mère était à l'agonie, et, en effet, le lendemain, elle expira. Les débats furent ajournés. Huit jours plus tard, le 20 janvier, la Chambre rentra en séance, non pour continuer la discussion, mais pour recevoir l'annonce d'un nouveau deuil. La mort venait de saisir une seconde proie, et elle avait choisi, cette fois, pour victime la jeune reine elle-même. Sous ce double coup, la nation s'affaissa comme abattue d'épouvante et de remords. Les déclamations de la presse, l'esprit critique des temps nouveaux, avaient agité la surface, mais non atteint les replis intimes des consciences. Du fond des cœurs s'éleva un murmure douloureux, expression d'une terreur religieuse qui semblait renouvelée d'un autre âge. Avec une anxiété mêlée de superstition et de repentir, on rappela tous les actes de la politique nouvelle, la loi du Foro, les licences en matière d'enseignement, le libertinage de la presse, les vexations du clergé ; et les pertes récentes de la maison de Savoie apparurent comme des avertissements divins. « Cette destinée implacable qui pèse sur la famille royale, écrivait la marquise d'Azeglio, répand un voile de tristesse, je dirai même de terreur, sur le public... On croit, ajoutait-elle, qu'on va laisser tomber la loi des couvents[27]. » On ne la laissa point tomber ; mais, ô fatalité ! le jour même où on la reprit, voici qu'on annonça la mort du duc de Gênes, frère du Roi. En face de ces trois cercueils, les plus fermes tressaillirent. Sur ces entrefaites parut un Monitoire pontifical qui dénonçait les attentats contre l'Église de Sardaigne, qui laissait même planer la menace des censures ecclésiastiques ; et ce sévère langage, coïncidant avec des coups si répétés de la mort, accrut l'émotion des âmes.

Le ministère tint bon et, le 16 février, rouvrit les débats, Apre à vaincre les résistances, Cavour monta trois fois à la tribune, une fois pour combattre l'extrême gauche qui voulait étendre la suppression même aux Sœurs de charité, deux fois pour répondre aux objections des catholiques. En homme avisé, il écarta toutes les considérations religieuses, insista surtout sur le caractère politique de la loi, en fit ressortir avec beaucoup d'art les avantages matériels. Sa ténacité triompha, et le 2 mars, par 116 voix contre 36, la proposition fut votée[28]. Une épreuve restait toutefois, celle de la ratification par le Sénat.

C'est sur ce terrain que le parti catholique avait concentré tous ses efforts. Depuis plusieurs jours, un infatigable travail de pointage s'évertuait à pressentir les chances favorables ou contraires. Pour renforcer la droite, un appel était fait à tous les sénateurs absents, même à ceux qui ne siégeaient presque jamais. « La loi, écrivait la marquise Constance d'Azeglio, a peu de chances de passer, à moins qu'on ne l'amende radicalement... car on compte sur 55 voix d'opposition[29]. » Cavour essayait de payer d'audace et, en ce temps-là même, dénonçait à Paris le gouvernement pontifical. « Le Monitoire du Pape, mandait-il à M. de Villamarina, est un réquisitoire contre les principes de 1789, si vigoureusement défendus en France, et contre les maximes du Code Napoléon[30]. » Il s'efforçait ainsi, par une pratique qui lui était familière, de solidariser sa cause avec celle de la France. Ses dispositions intimes ne répondaient guère à ce langage agressif. Il était nerveux, inquiet. Les choix faits par les bureaux du Sénat lui paraissaient peu rassurants pour le succès final. Il rencontrait une opposition acerbe jusque parmi ses plus anciens amis, et son propre frère, le marquis Gustave de Cavour, était l'un de ses adversaires. Il craignait que son prestige ne fût usé, et avec un découragement sincère, quoique passager, songeait par intervalles à se créer à l'étranger quelque retraite paisible. « Si je succombe, écrivait-il à la comtesse de Circourt, vous ne me refuserez pas un asile au milieu des vaincus éminents qui viennent se grouper autour de vous[31]. » Chose étrange ! cet esprit, en apparence si libre, n'était pas lui-même tout à fait dégagé des impressions et des terreurs communes. Il se rappelait le lit de mort du malheureux Santa Rosa, et, avec une subtilité tout italienne, s'efforçait de concilier son ambition et son salut. C'est dans cette vue qu'il appela, dit-on, à lui un prêtre qui avait toute sa confiance et lui fit promettre qu'à sa dernière heure, quels que fussent les actes de sa vie politique, il ne lui refuserait pas l'absolution de l'Église[32]. Si la crainte gagnait jusqu'à l'âme sceptique de Cavour, quel ne devait pas être le trouble dans le palais Royal, encore plein de funèbres images ! « Le Roi, écrivait la marquise Constance d'Azeglio, est pâle, courbé, avec des accès de douleur qui font pitié[33]. » Les vieux amis de sa jeunesse, les prêtres qui avaient présidé à son enfance l'entouraient, le circonvenaient et, s'autorisant de ses épreuves, le conjuraient de revenir aux traditions de ses ancêtres. Sous cette impression, trois prélats, tous trois membres du Sénat, l'archevêque de Chambéry, l'évêque de Mondovi et l'évêque de Casale, formulèrent secrètement un projet qu'ils firent approuver au Roi, pour lequel ils se ménagèrent l'assentiment du Pape, et qui, développé à l'heure propice, déconcerterait sans doute le ministère et assurerait la victoire au parti religieux[34].

La contre-proposition se produisit le 26 avril. La discussion au Sénat durait déjà depuis plusieurs jours, et on avait entendu les représentants les plus autorisés de l'ancienne politique piémontaise. C'est alors que M. de Calabiana, évêque de Casale, se leva du milieu de l'Assemblée et développa sa motion. Elle se résumait en une transaction. Le ministère, disait en substance l'évêque de Casale, a affirmé à plusieurs reprises que, s'il poursuivait la sécularisation du patrimoine monastique, c'était dans le but d'améliorer le sort du bas clergé et de puiser dans les revenus des biens sécularisés le supplément de traitement destiné aux curés pauvres et supporté jusqu'ici par le budget. Eh bien ! au nom de l'épiscopat, nous offrons de prélever ce supplément sur nos propres dotations et de le tenir chaque année à la disposition du gouvernement, sous la seule condition que le projet soit retiré.

La manœuvre était habile et plaçait le ministère dans l'alternative, ou de retirer la loi, ou d'en confesser la véritable portée. En cette occurrence, Cavour n'hésita pas à tout risquer et, cette fois encore, à se confier à sa fortune. Il demanda l'ajournement et, le soir, après un long conseil, remit sa démission au Roi. Les jours suivants furent pleins de troubles, tout le monde sentant qu'il s'agissait non d'une loi spéciale, non d'une crise parlementaire, mais de l'avenir du Piémont. L'attente générale était que le Roi ferait appeler M. de Revel. Il se contenta de, faire mander le général Durando, et ce fut le premier signe de son énergie décroissante. Au bout de deux jours, le général renonça à former un ministère, et Cavour, dont l'étoile avait un instant pâli, redevint l'inévitable. Il ne perdit pas un instant pour consolider son succès et reparut devant le Sénat avec le prestige des répugnances royales vaincues. Le sénateur Gallina tenta un dernier effort et demanda que la loi fût ajournée jusqu'au mois de septembre, afin que les négociations avec Rome pussent être menées à bonne fin. Mais l'audacieuse obstination de Cavour avait amolli les résistances. L'ajournement fut repoussé, et, le 22 mai 1855, par 53 voix contre 42, l'œuvre de la sécularisation fut consommée[35].

Pourquoi ai-je raconté en détail cet épisode étranger en apparence à notre histoire ? Parce qu'il marque le dernier brisement avec l'antique tradition et inaugure décidément la politique nouvelle. Le Roi, dans ces conjonctures émouvantes et douloureuses, avait épuisé toute son énergie. La loi votée, il la sanctionna de bonne grâce et, soit indifférence, soit fatigue, ne sembla plus se souvenir de la crise passagère où s'était agité le sort du pays. A son ministre il demanda une seule concession. Parmi les sanctuaires desservis par les religieux proscrits, il en était que sa mère et sa femme se plaisaient à visiter : telle était la pieuse chapelle des Sacramentines, telle était aussi l'église de la Consolata, où deux statues marquèrent plus tard la place où les deux reines aimaient à s'agenouiller. Il répugna à Victor-Emmanuel de laisser profaner ces souvenirs de famille, et il eut à cœur de respecter dans la mort celles que, vivantes, il avait si peu écoutées. Il recommanda qu'en ces lieux rien ne fût changé, en sorte que la spoliation s'arrêta sur ces seuils privilégiés. Non seulement Cavour acquiesça à ce désir de son maitre, mais, se souvenant un peu tard qu'il était lui-même de la race de saint François de Sales, il ajouta à ces faveurs quelques actes de tolérance. Par ces adoucissements, le Roi crut avoir apaisé les mânes de ses aïeux et avoir assez donné aux traditions de sa maison. Dès lors, ayant à sa manière tranquillisé sa conscience, il secoua résolument la poussière du passé, et, enchaîné pour toujours au ministre qui devait à la fois l'asservir et l'illustrer, il alla à ses destinées.

 

VI

C'était le propre de Cavour de poursuivre avec une sollicitude égale plusieurs entreprises simultanées. Tandis qu'il présentait au Parlement la « loi des couvents », il se ménageait une entrée bruyante sur la grande scène de la politique européenne.

A vrai dire, depuis son avènement au ministère, il ne cessait de méditer quelque coup d'éclat. La paix générale avait jusque-là contenu ses desseins. Dès le mois de janvier 1854, quand il avait paru certain que des complications orientales surgirait la guerre, il s'était senti vivement attiré par cette grande occasion de périls et de profits. Son premier confident paraît avoir été le Roi. « Ne semble-t-il pas à Votre Majesté, lui dit-il un jour, que nous devrions trouver moyen de participer à la guerre que les puissances occidentales vont faire à la Russie ? » Victor-Emmanuel fut séduit d'une telle hardiesse : « Si je ne puis y aller moi-même, reprit-il aussitôt, j'y enverrai mon frère[36]. » Fort de cette adhésion, Cavour avait, à mesure que les événements se développaient, laissé percer quelque chose de ses projets. Il s'en était ouvert avec le général La Marmora et aussi avec quelques émigrés lombards dont la chaleureuse approbation l'avait encouragé. Les nouvelles de Paris avaient fourni à son imagination ambitieuse un nouvel aliment. Au moment même où les premiers bataillons français partaient pour l'Orient, M. Drouyn de Lhuys dans un long entretien avec M. de Villamarina, s'était appliqué avec beaucoup de soin à détruire les appréhensions que pourrait éveiller en Italie l'alliance éventuelle de l'Autriche avec la France et l'Angleterre. « Plus l'Autriche s'engagera en Orient, moins elle pèsera sur l'Italie ; plus elle s'unira à nous, plus nous aurons d'influence sur elle. Et puis, avait ajouté M. Drouyn de Lhuys, qui peut prévoir les éventualités d'une guerre si étendue ? Il peut y avoir des territoires à partager, même aux dépens « de notre alliée, la Turquie ; il peut y avoir des compensations « à donner. — Oh ! oui, avait repris M. de Villamarina, la question d'Orient est si grande qu'elle intéresse l'Europe entière. — Sans doute, l'Europe entière, avait répliqué M. Drouyn de Lhuys en appuyant sur ce mot ; et c'est pourquoi le Piémont, auquel le gouvernement français, et en particulier l'Empereur, portent un grand intérêt, trouverait son compte à y prendre une part active[37]. »

Quelle excitation pour Cavour que ce langage tentateur ! Tout plein de ces pensées, il les laissait échapper dans ses entretiens intimes au foyer de sa nièce, la comtesse Alfieri. Puis, comme pour provoquer dans le pays un vœu qu'il recueillerait et dont il s'autoriserait à son tour, il haussait à dessein son langage public et faisait allusion aux chances, encore mystérieuses, mais brillantes, « qui naîtraient d'une participation directe du Piémont aux affaires de l'Europe «. Sur ces entrefaites, en avril 1854, une occasion s'était offerte à lui de découvrir ses vues. D'après certaines rumeurs parvenues au Foreign Office, l'hésitation de l'Autriche à se joindre à l'alliance occidentale tenait à la crainte que, ses armes une fois engagées au loin, un soulèvement n'éclatât dans ses provinces italiennes et ne se propageât avec la complicité du Piémont. De Londres, lord Clarendon invita sir James Hudson à provoquer sur ce point les explications de Cavour. Sir Hudson, après avoir accompli son message, ajouta dans un langage amical : « Pourquoi ne mettriez-vous pas vous-même un corps de troupes au service des alliés ? Ce serait le meilleur moyen d'ôter tout « prétexte aux tergiversations de l'Autriche. » La réponse de Cavour ne se fit pas attendre : « Je serais personnellement disposé, répliqua-t-il, à conseiller au Roi l'envoi de quinze mille hommes en Orient, à la seule condition que ce concours ne pourrait en aucun cas nuire à nos intérêts[38]. »

La négociation était entamée, mais, dans le présent, ne se poursuivit pas. Le prestige de Cavour, quoique très grand, n'était point tel encore qu'il intimidât toutes les résistances. Parmi les conseillers du Roi, ce fut à qui formulerait des objections. L'un craignait que le chétif contingent sarde, mis à côté des grandes armées anglo-françaises, ne fit que mieux marquer la faiblesse du Piémont ; l'autre se refusait à entraîner les meilleures troupes piémontaises si loin des frontières qu'elles devaient protéger ; d'autres rappelaient les guerres encore récentes, le pays fatigué de luttes, les finances obérées. Tous jugeaient l'entreprise extraordinaire, et elle l'était, en effet, à moins qu'elle ne fût la préface de desseins plus extraordinaires encore ; or, à cet égard, le premier ministre était réduit à dissimuler les larges visées de sa politique. Le plus hostile était le général Dabormida, ministre des affaires étrangères, qui jamais ne fut partisan de l'intervention. Il advint donc qu'aux premières ouvertures succéda le silence et, quand le traité du 10 avril 1854 entre la France et l'Angleterre fut communiqué au cabinet de Turin, le général Dabormida y répondit, non par une accession directe, mais par la simple expression de sa sympathie : cette sympathie elle-même n'était pas très adroite, car si elle ne suffisait pas à assurer au Piémont la gratitude de l'Occident, en revanche, elle était trop peu ménagée pour ne pas offenser la Russie.

Cependant Cavour suivait d'un œil ardent la lutte déjà engagée. Par intervalles lui arrivaient de Paris des encouragements précieux. « Je comprends à merveille, disait au mois de juin M. Drouyn de Lhuys à M. de Villamarina, je comprends à merveille la réserve du Piémont. Mais vraiment il se peut que l'Autriche ne vienne pas avec nous ; alors tant pis pour elle ; le Piémont aura une occasion favorable pour prendre une bonne revanche[39]. » Cette revanche, Cavour la pressentait, y aspirait et d'avance en escomptait la grandeur. Les résistances qu'il rencontrait autour de lui l'excitaient loin de l'abattre, et il renonçait d'autant moins à ses vues qu'il se sentait soutenu par le Roi.

De l'Angleterre en détresse arriva l'appel direct, attendu et désiré. La Grande-Bretagne, en entreprenant la guerre de Crimée, avait mal mesuré ses effectifs, et les premières intempéries de l'hiver, succédant aux pertes d'Inkermann, avaient réduit, au point de les fondre, ses magnifiques régiments[40]. La crise était grave. L'Anglais affronte volontiers les périls des longs voyages ou des hasardeuses entreprises, mais est rebelle aux exigences de la discipline militaire ; compter sur les bonnes volontés individuelles était chimérique, établir le recrutement était impossible, appeler des troupes coloniales ne donnerait que des résultats éloignés. Pris ainsi au dépourvu, les Anglais se souvinrent qu'au seizième siècle, des vallées alpines de la Suisse méridionale ou du nord de l'Italie étaient sortis plus d'une fois de hardis condottieri, rudes et robustes soldats, gagés par les souverains pour la guerre et la faisant vaillamment, pourvu qu'ils y trouvassent ample rapine et bonne solde. Payer, la riche Angleterre le pouvait, Dieu merci ! sans s'incommoder fort. Quant aux condottieri, ne les trouverait-on pas dans les Piémontais, sobres, disait-on, braves, et assez habitués aux fatigues pour supporter l'hivernage de Crimée. Ils s'étaient déjà presque offerts : c'était le cas de renouer le fil non rompu et de recevoir soi-même un aide en paraissant rendre un service. Le 29 novembre, lord Clarendon et lord John Russell écrivirent l'un et l'autre à sir James Hudson pour qu'il reprît les négociations suspendues. Par suite d'un retard inexpliqué, les lettres ne parvinrent que le 12 décembre à Turin. Le lendemain arriva la demande officielle de concours, formulée par l'Angleterre et aussi par la France. Le secret des pourparlers avait déjà transpiré à Turin. « Eh bien, mon oncle, disait à Cavour la comtesse Alfieri, eh bien, quand partons-nous pour la Crimée ?[41] »

La proposition, tellement différée qu'on ne l'attendait plus, provoqua chez les conseillers du Roi plus d'anxiété que de plaisir. Chez Cavour lui-même, la joie se mêla de quelque embarras. Malgré l'adoucissement des formes, la Sardaigne était associée aux puissances occidentales moins comme alliée que comme auxiliaire, et, sous les murs de Sébastopol, les soldats du Piémont serviraient à titre de stipendiés bien plus que de compagnons d'armes. Le premier soin fut de dissiper l'équivoque. Le cabinet de Turin repoussa tout subside, revendiqua le droit exclusif de payer et d'entretenir ses troupes, n'accepta de l'Angleterre qu'un simple prêt de 2 millions de livres sterling, remboursable dans des délais déterminés. Le commandant en chef sarde serait-il indépendant et l'égal de ses collègues, ou serait-il lié par quelque lien de subordination vis-à-vis des autres généraux en chef, par exemple vis-à-vis du général en chef anglais ? Il ne paraît pas qu'à cet égard aucune décision précise ait été adoptée. Même après avoir sauvegardé la dignité de leur pays, les conseillers du Roi jugèrent qu'ils ne pouvaient, sans quelques garanties écrites, engager les ressources de la nation. Ils mirent donc à leur concours trois conditions : d'abord, le Piémont ne serait point tenu à l'écart lors des négociations de la paix, mais serait admis, comme ses alliés, au congrès ou dans les conférences ; en second lieu, la France et l'Angleterre s'engageraient par article secret à prendre en considération, la guerre une fois terminée, l'état malheureux de l'Italie ; en troisième lieu, ces deux puissances emploieraient auprès de l'Autriche leurs bons offices afin que les biens des émigrés lombards, devenus sujets sardes, fussent délivrés du séquestre. A ces demandes, sir James Hudson répondit par l'expression réitérée de sa bonne volonté ; quant aux conditions, il doutait qu'on les acceptât ; car on tenait avant tout à ne pas froisser la puissante Autriche, dont le concours était d'un bien plus haut prix que celui du petit Piémont. Les dépêches reçues de Londres confirmèrent ce jugement de l'ambassadeur britannique. Le général Dabormida, à qui l'intervention, même avec des garanties, ne souriait guère, le général Dabormida éclata : « Pourquoi nous jeter dans la lutte, si aucun avantage immédiat ou éloigné ne nous est assuré ? C'est précisément parce que nous sommes faibles que nous avons besoin de garanties positives ; car à l'heure des stipulations de paix, ce sont surtout les intérêts des faibles qui sont sacrifiés. » Tout en persistant dans ses vues, Cavour lui-même ne dissimulait pas qu'il avait compté sur une bienveillance plus assurée. On attendait le ministre de France, le duc de Guiche, qui était absent. Il arriva le 2 janvier. Il vanta fort les sentiments personnels de l'Empereur envers la Sardaigne, laissa entendre que la politique française ne se subordonnerait pas à la politique autrichienne, parla en termes vagues d'agrandissements possibles et, à défaut de traité secret, ne parut pas hostile à l'échange d'une note où seraient consignées les dispositions des alliés. Mais de Vienne l'ambassadeur de France, M. de Bourqueney, suppliait qu'on ne sacrifiât pas l'amitié de l'Autriche à celle du Piémont, qu'on ne perdît point, pour un renfort de quelques régiments, l'appui éventuel d'une armée de 200.000 hommes. A Paris comme à Londres, ces considérations prévalurent. Le 7 janvier arriva à Turin la réponse des deux cours : c'était le refus de tout engagement écrit.

L'alliance courut alors un grand risque. Sans garanties, personne n'en voulait, ni Rattazzi, ni La Marmora, ni surtout Dabormida. On se perdait en combinaisons de toutes sortes, sans que d'aucune naquît la lumière : on songea à expédier à Paris le général La Marmora, puis on dut y renoncer ; jamais le petit Piémont n'avait traversé de si troublantes vicissitudes. Le 9 janvier, un grand conseil se tint, auquel assistaient les ministres et les ambassadeurs de France et d'Angleterre. L'embarras touchait à l'anxiété : décliner l'alliance, c'était rentrer dans l'isolement obscur, perdre tout le travail accompli depuis Novare, encourir le discrédit qui s'attache à ceux qui s'arrêtent à mi-chemin de leurs efforts ; s'engager dans la guerre, s'y engager sans aucune nécessité, sans aucun mobile apparent, sans aucune promesse, semblait une entreprise téméraire à l'excès, moins digne de profonds politiques que de visionnaires. Bien longtemps dans la nuit la conférence se prolongea sans que rien fût résolu. Cependant il était visible que, sous le poids d'une si écrasante responsabilité, Dabormida s'affaissait. A cette heure redoutable, Cavour, Cavour seul montra qu'il avait toutes les qualités de l'homme d'État, à savoir l'imprudence aussi bien que la prudence. Malgré tant d'apparences défavorables, malgré tant d'adversaires, il tint bon et brusqua la fortune. Comme le conseil s'était séparé, il courut chez le Roi, lui fit signer l'ordonnance qui le nommait ministre des affaires étrangères ; puis le lendemain, dès l'aube, il revit les deux ambassadeurs, leur annonça qu'il signerait le traité, le signerait sans garanties, se confierait à la loyauté de leurs gouvernements, mettrait 15.000 hommes au service de l'alliance, s'abandonnerait aux chances de l'avenir. Le 26 janvier 1855, les signatures furent échangées. Cavour réunissait avec la présidence du conseil les portefeuilles des finances, de la marine, des affaires étrangères. Combien étaient lointains ces jours de sa jeunesse où il s'indignait que plusieurs ministères fussent dans la même main ! C'est dès lors qu'on put vraiment dire en Piémont : « Nous avons un roi, un Parlement, un ministère, des journaux : tout cela s'appelle Cavour. »

Pourtant l'entreprise était si hasardeuse que le succès seul pourrait l'absoudre. « Ma responsabilité est effrayante », écrivait Cavour. Elle l'était, en effet ; et il le vit bien quand le traité d'alliance fut soumis à la ratification de la Chambre des députés. Les objections se pressèrent, nombreuses, ardentes et, à ne consulter que les règles de la sagesse ordinaire, absolument irréfutables. Quel puissant motif entraîne les troupes sardes vers les rivages de la Crimée ? En quoi la Russie a-t-elle porté atteinte à notre honneur ou lésé nos intérêts ? Les tsars, au contraire, n'ont-ils pas été, en des circonstances solennelles, nos protecteurs et nos alliés ? Qu'importent au petit Piémont les grandes questions européennes où s'agitent la glorieuse ; France et la riche Angleterre ? Les campagnes de 1848 et de' 1849 ont épuisé les ressources du pays : nous nous remettons à peine de nos secousses ; les lourds impôts, les épidémies, les mauvaises récoltes ont accru encore le malaise général. Est-il prudent, dans un état si précaire, de tenter un si extraordinaire dessein ? Quel est notre but ? Quelles assurances ont été données ? Quels avantages ont été promis ? Ces avantages ont-ils été consignés dans quelque traité secret ? Le sang et les capitaux du Piémont n'appartiennent qu'au Piémont et à l'Italie. Mais est-ce bien la cause italienne que nous allons soutenir en ces contrées lointaines ? Les puissances occidentales, en même temps qu'elles sollicitent notre concours, font appel à l'Autriche. Dans les champs de la Crimée, les uniformes piémontais se perdront peut-être au milieu des uniformes blancs. Puis, à l'heure de la paix, la voix écoutée sera non la nôtre, mais celle de l'Autriche ; et de la Crimée nous n'emporterons d'autre souvenir que celui de notre sang inutilement répandu. Ainsi parlèrent les orateurs de la droite, soutenus par les applaudissements de leurs amis, soutenus surtout par l'adhésion discrète qui leur arrivait de certains bancs du centre. Parmi tous les orateurs, l'un des plus écoutés fut le colonel Menabrea. Avec une précision mathématique, il fit, en homme du métier, la critique de l'entreprise : il demanda avec insistance quel serait le rôle du général en chef, s'il serait indépendant ou subordonné, s'il aurait dans les conseils de guerre une place égale à celle de ses collègues : il exprima surtout le regret que les Sardes ne fussent appelés en Crimée que pour remplir les vides de l'armée anglaise et en stipendiés déguisés sous le nom d'alliés. Était-ce là un rôle digne du Piémont, digne de la maison de Savoie[42] ?

La vivacité de l'attaque rendait malaisée la défense. Pour donner courage aux indécis, Cavour prit hautement à son compte toutes les responsabilités. Afin d'intimider les faibles, il se prévalut des négociations engagées ; les choses n'étaient plus entières, et tout recul indisposerait, irriterait même la France et l'Angleterre. Il atténua les embarras financiers ; il s'appliqua à démontrer que le Piémont, maitre du grand port de Gênes, avait intérêt à disputer aux Russes l'exclusive domination de la Méditerranée. Il mit enfin toute son habileté à laisser entendre que, dans le partage des profits, la Sardaigne ne serait point oubliée. Tels furent les arguments de Cavour, arguments très in égaux à ceux de ses adversaires. C'est qu'une discrétion nécessaire lui ravissait ses plus solides raisons. Il ne pouvait pas dire que, s'il précipitait l'intervention, c'était pour devancer l'Autriche et jeter le Piémont comme un brandon de discorde entre Vienne et les deux puissances occidentales. Il ne pouvait pas ajouter que les sacrifices réclamés, énormes pour le Piémont de 1855, seraient plus tard jugés légers pour le royaume agrandi qu'il méditait. Surtout il ne pouvait pas répéter les demi-assurances qu'il avait recueillies, les confidences qui étaient parvenues jusqu'à lui, les sympathies qu'il avait devinées et qui, par ses soins persévérants, se transformeraient en complicité. La réserve diplomatique lui commandait le silence, et aussi les dispositions de l'auditoire, qui eût pris ses plans pour une inspiration non du génie, mais de la démence, s'ils avaient été dévoilés. Réduit à une défense incomplète, il se borna à demander une sorte de vote de confiance et l'obtint, moins par confiance réelle que par impossibilité de se confier désormais à un autre. 101 voix contre 61 votèrent le traité, et, malgré le chiffre des suffrages adverses, une seule chose étonna, c'est que l'opposition n'ait pas été plus nombreuse.

Les sentiments bien connus du Sénat annonçaient une lutte non moins vive. Mais dans l'intervalle entre les délibérations des deux Chambres, la Russie, devançant dédaigneusement la cour de Sardaigne, déclara elle-même la guerre. De là une discussion qui désormais manquait d'objet et que l'amour-propre national défendait de prolonger. Le 3 mars, on alla aux voix, et, sur 90 sénateurs, 63 votèrent le traité. Approbation forcée plutôt que réelle, résignée plutôt qu'empressée. On vit des sénateurs comme Maxime d'Azeglio parler publiquement en faveur de la convention, puis, dans leurs entretiens intimes et dans leurs correspondances, se répandre en plaintes sur une politique si hasardée[43]. Comme la délibération finissait, une dépêche de Samt-Pétersbourg annonça la mort du tsar Nicolas, et ce fut dans la haute Chambre un immense soulagement. Tous se réjouirent, se prirent à espérer que cet événement rendrait leur vote inutile, et surtout remercièrent la Providence qui, sans doute, préserverait le pays de ce que, tout bas, on appelait la folie de Cavour.

Pendant ce temps, un grand effort était tenté pour que les soldats piémontais pussent paraître avec avantage à côté de leurs nouveaux compagnons d'armes. Par une habile sélection et en prélevant dans tous les bataillons les éléments les plus solides, on forma un corps de 15.000 hommes vaillants, disciplinés et fidèles. Le commandement en chef fut confié au ministre de la guerre, le général Alphonse de La Marmora. Puis la petite armée fut concentrée à Alexandrie et de là dirigée sur Gènes, où l'embarquement commença. Dès le début, un étrange concours de chances mauvaises parut confirmer les appréhensions que l'entreprise avait éveillées. L'un des premiers navires qui sortirent du port, le Creso, grand bâtiment chargé d'hommes, de vivres, de munitions, prit feu presque en vue de la rade et vint échouer près de Portofino. Le général La Marmora était à peine débarqué à Balaklava qu'il eut à défendre contre les prétentions de lord Raglan l'indépendance de son commandement, et ce n'est qu'à force de dextérité, de tact et de persévérance qu'il parvint à élargir, à secouer même tout à fait les liens dont son collègue anglais l'eût volontiers entouré. Le différend était à peine apaisé, qu'une grande calamité le fit oublier. Sur les troupes sardes, non encore acclimatées à la Crimée, le choléra se prit à sévir avec une intensité qui dépassa toutes les prévisions et déconcerta toutes les mesures. En moins d'un mois l'épidémie atteignit plus de 900 hommes et fit 383 victimes. Le plus triste, c'est que ces deuils ne se coloraient d'aucune gloire. Campés sur les hauteurs, aux bords de la Tchernaïa, les Sardes entendaient le bruit du siège, mais n'y participaient point et se consumaient dans l'attente d'un ennemi qui ne se montrait pas. A Turin, Cavour, si mal secondé par l'événement, avait peine à dominer l'opinion attristée ou incertaine. Pour désarmer la malignité de ses ennemis, il faisait reproduire par ses journaux, tantôt les articles élogieux du Times, tantôt les discours favorables de lord Palmerston. Vers le milieu de juillet, un article du Moniteur parut, qui lui fut d'un grand secours. « Associés dans la guerre, disait l'organe impérial, les gouvernements anglais, français, piémontais, le seront encore dans les négociations, lorsque la paix sera conquise par leurs armes. Dangers, honneurs, avantages, tout sera partagé[44]. » D'un bout à l'autre du pays, le premier ministre fit circuler la bonne nouvelle et présenta comme une assurance positive ce qui n'était qu'un présage. Enfin on apprit qu'à la bataille de Traktir, les Sardes avaient reçu, non sans honneur, le baptême du feu : aussitôt Cavour de multiplier et de répandre les rapports, de recueillir le moindre acte de valeur, d'amplifier même les pertes comme pour préparer le payement de chaque goutte de sang versé. Malgré tous ces artifices, l'opinion, à Turin, restait froide et quelque peu sceptique sur les résultats de la guerre. Seuls, quelques hauts esprits, éloignés des foules, avaient, avec la clairvoyance de la réflexion solitaire, entrevu les perspectives de l'avenir. Tel était l'illustre philosophe Rosmini, qui coulait ses derniers jours dans sa retraite de Stresa et qui, dit-on, envoyait à Cavour de précieux encouragements[45] ; tel était aussi le Florentin Ricasoli, alors fort obscur et qui, du fond de son manoir du Brolio, suivait, avec une sympathie attentive, l'évolution de la politique piémontaise. Encore Ricasoli avait-il soin d'ajouter : « Tout dépend de l'homme... Nous verrons ! nous verrons ! nous verrons ![46] » En ces mots tout l'avenir se résumait. Tout dépendait de l'homme, de l'homme tout-puissant, taciturne et mystérieux. C'était cet homme, c'était Napoléon III qu'il fallait faire parler et surtout faire agir ; c'était lui qu'il fallait gagner, séduire, circonvenir et duper. Lorsque la prise de Sébastopol eut fait présager, ou une paix prochaine, ou une guerre agrandie, Victor-Emmanuel et Cavour partirent pour visiter leurs puissants alliés.

 

VII

Ils partirent, assez semblables à ces frères quêteurs que le Piémont venait précisément de proscrire, frères quêteurs en quête non de leur pain quotidien, mais du territoire d'autrui. Ce n'était pas qu'ils eussent rien négligé pour se hausser et grandir leur prestige. Victor-Emmanuel emmenait avec lui une suite assez nombreuse et était accompagné des deux principaux personnages de son royaume, Cavour et d'Azeglio. Cavour avait d'abord hésité à participer au voyage, craignant qu'en cas d'échec son crédit ne fût amoindri ; puis il s'était ravisé. Quant à d'Azeglio, sa présence avait été jugée tout à fait nécessaire ; par sa réputation d'intégrité, il était pour ainsi dire le porte-respect du Piémont, et c'est un grand art de faire patronner par des gens honnêtes des œuvres qui ne le sont pas tout à fait. Surtout il importait que le cortège fût choisi, que tous les conspirateurs ou émigrés fussent laissés aux frontières, que la maison de Savoie couvrit de son antique majesté ses nouvelles ambitions. Dans cet esprit, Cavour n'avait pas dédaigné de régler lui-même toutes choses, les détails de l'étiquette, les costumes même. Le 22 novembre 1855, les voyageurs débarquèrent à Marseille ; le 23, ils étaient à Paris.

Ils y furent reçus avec la pompe ordinaire, et leur séjour fut marqué par des fêtes somptueuses. On dit que le Roi amusa beaucoup la cour et même la scandalisa un peu. Dans l'intervalle des cérémonies de gala, Cavour, toujours infatigable, fit d'innombrables visites, qui furent autant d'occasions de plaider la cause de la Sardaigne. Il rechercha non seulement les personnages du monde officiel, mais tous ceux qui, par leur rang et leurs relations, créaient ou dirigeaient l'opinion publique. Par malheur, il constata presque partout des dispositions conciliantes et rétrogrades qui le désolèrent : les uns, comme M. Thiers, n'aspiraient qu'à la paix ; les autres, comme M. Cousin, s'étaient faits « légitimistes et ne rêvaient plus que la fusion ». Pourtant il ne se découragea point, et, s'égarant dans les milieux les plus différents, il vit Montalembert, il vit même le nonce. Qu'y avait-il à cela d'étonnant, et les princes de Savoie n'étaient-ils pas par tradition les plus dévots fils du Pape ? Dans le même temps, Victor-Emmanuel envoyait à l'archevêque de Paris le grand cordon des Saints Maurice et Lazare.

De Paris, le Roi et ses conseillers se rendirent à Londres. En ce pays classique de l'étiquette, Victor-Emmanuel s'appliqua à se montrer correct : d'Azeglio lui ayant préparé un discours, il le lut « admirablement ». « Il a vraiment l'air d'un gentleman », écrivait Cavour, surpris autant que ravi[47]. Cette impression fut-elle celle de la cour britannique ? On en peut douter, d'après le portrait que traça de lui sur l'heure un contemporain : « Le roi de Sardaigne, écrivait sir Greville, attire tous les regards. Il est peu sympathique de sa personne, mais grand, fort, replet, athlétique, brusque en ses manières, peu raffiné dans ses conversations, très dissolu dans sa conduite, très excentrique en ses habits... A Windsor, il a paru plus semblable à quelque chef des Hérules et des Lombards qu'à un prince italien moderne[48]. » Les Anglais ne dédaignent pas une pointe d'étrangeté, et, à ce titre, le royal visiteur ne déplut pas. Victor-Emmanuel dut même à ses démêlés avec le Pape une popularité dont il ne se doutait point. Les délégués des sociétés bibliques sollicitèrent l'honneur de lui présenter leurs hommages et lui lurent des adresses où on le louait fort d'avoir entrepris la lutte contre le papisme, d'avoir osé combattre les corruptions de la Babylone moderne, d'avoir travaillé à épurer la morale autant que la foi. Victor-Emmanuel écouta avec une gravité impassible cet éloge inattendu de ses mœurs, répondit avec bonne grâce que vraiment il n'en était pas digne, s'émerveilla fort qu'il y eût tant de mérite à être excommunié, plaida même doucement en faveur de Rome, très corrompue sans doute, mais point autant qu'on le croyait dans Exeter-Hall et dans la basse Église. — Pendant que se passaient ces scènes burlesques, Cavour, l'œil toujours fixé sur son but, s'évertuait à recruter des amis pour la Sardaigne. Chez les hommes d'État anglais, les sentiments étaient moins pacifiques qu'à Paris ; mais, quant à l'agrandissement du Piémont, le langage n'était guère plus favorable. Le ministre sarde ne se lassait pourtant pas d'insister. « Si la paix, disait-il à lord Clarendon, ministre ci des affaires étrangères, est conclue sans qu'on fasse rien pour l'Italie, il y aura là-bas une révolution. » Puis, avec une patience que rien ne rebutait, il calculait les dépenses en hommes et en argent. « C'est déjà beaucoup que la gloire acquise, répliquait Clarendon. — Sans doute, et je ne me repens pas. Mais mes concitoyens sont peu satisfaits d'avoir sacrifié tant de millions et tant de vies humaines, et ils réclament leur salaire. » Cavour s'égarait alors sur toute espèce d'objets, les duchés, Naples, l'occupation des États pontificaux par l'Autriche. A ce point, Clarendon l'interrompait adroitement : « La France occupe aussi une partie des États pontificaux, et l'une des évacuations doit entraîner l'autre. Êtes-vous disposé à protester à Paris aussi bien qu'à Vienne ? » Et sur cette réplique Cavour se taisait[49].

Toutes les sollicitations menaçaient d'être stériles. Elles l'eussent été, en effet, si, au retour, comme les voyageurs repassaient par Paris, l'Empereur, à la fin d'un dîner aux Tuileries, le 7 décembre, n'eût, tout à coup et sans préambule, laissé échapper de ses lèvres une précieuse parole. « Écrivez confidentiellement à Walewski, dit-il à Cavour, ce que vous croirez que je puisse faire pour le Piémont et l'Italie[50]. » Ce n'était qu'un mot, mais venant de si haut qu'à lui seul il payerait peut-être le voyage. Le soir même Cavour demanda au chevalier d'Azeglio de préparer un rapport qui serait l'exposé complet de l'état de l'Italie. Puis, ce rapport lui ayant paru diffus, peu concluant, trop théorique et trop savant pour qu'on le lût jusqu'au bout, il y substitua une brève dépêche où il résuma en quelques pages ce qu'il appelait, ce qu'il lui plaisait d'appeler le minimum des exigences italiennes. Il n'osait demander que l'Autriche renonçât à ses possessions territoriales, mais il exprimait, du moins, le vœu que le royaume lombardo-vénète fût soustrait au régime militaire, et que les mesures de rigueur fussent adoucies. Il doutait que les Napolitains pussent jamais, sous les Bourbons, trouver la paix et la liberté : cependant il recommandait à la bienveillance de l'Europe ces populations malheureuses. C'est surtout sur les légations que se portait la sollicitude du ministre sarde : il importait de les arracher tout à la fois au régime du sabre, personnifié par les Autrichiens, et à celui de la soutane, personnifié par les cardinaux. Ne pourrait-on pas transférer ces provinces au duc de Modène ou au grand-duc de Toscane, princes nullement révolutionnaires et qui seraient pour le Pape de respectueux voisins ? Tant de munificence envers des souverains naguère fort attaqués aurait eu lieu d'étonner. Mais le secret de cette bienveillance se révélait bientôt. Les ducs de Modène ou de Toscane, en s'étendant vers l'Adriatique, laisseraient à l'ouest, sur le versant occidental des Apennins, des territoires tout à fait à la convenance de la Sardaigne. « Ce serait, continuait Cavour avec beaucoup d'ingénuité, l'occasion d'un remaniement dans lequel le Piémont trouverait une juste compensation à ses sacrifices[51]. »

 

VIII

Ce remaniement territorial, il faudrait le demander à la diplomatie, non plus à la guerre ; car, au moment même où il traçait sa dépêche, Cavour apprenait que l'accord s'était établi entre les puissances occidentales et la Russie. Comme un joueur à qui on ravirait les cartes à l'heure d'une partie décisive, le ministre sarde éprouva à cette nouvelle un violent dépit. Ce qui accentuait son déplaisir, c'est que la paix se concluait en partie sous les auspices de l'Autriche, dont le crédit se trouverait non ébranlé, niais affermi. Une autre inquiétude l'agitait. Un congrès allait s'ouvrir à Paris pour régler le traité définitif : dans ce congrès, quelle serait la place des plénipotentiaires sardes ? A cet égard, les dispositions du ministre des affaires étrangères, M. Walewski, ne laissaient guère de doute ; les agents du Piémont seraient reçus avec courtoisie, traités avec déférence, mais ne prendraient part à d'autres délibérations qu'à celles qui intéresseraient leur pays. Restreinte à ce point, la mission de représenter la Sardaigne était plus modeste que glorieuse. Ainsi pensa d'Azeglio, qui, choisi d'abord, s'empressa de se dérober. Dans cet embarras, Cavour se désigna lui-même et se prépara à recommencer son voyage. Il s'y disposa avec quelque tristesse : « Il est probable, écrivait-il à M. de Villamarina, ambassadeur à Paris et nommé second plénipotentiaire, il est probable que la mission actuelle marquera le terme de ma vie politique. » Et il ajoutait avec une mélancolie mêlée d'enjouement : « Vous m'assisterez à mes derniers moments[52]. »

Il arriva à Paris le 15 février 1856. Il y fut accueilli par un premier succès. L'Empereur avait décidé que les ministres sardes seraient traités sur le même pied que les autres plénipotentiaires. En annonçant cette bonne nouvelle à Cavour, M. Walewski la tempéra bien de quelques conseils : « Vous avez trop de tact, lui dit-il, pour prendre part à des affaires qui ne vous regarderaient pas. Vous assisterez à leur discussion en pensant à autre chose[53]. » Qu'importaient ces désobligeantes réserves en présence du résultat conquis ? Cavour reprit tout son aplomb, et s'employa aussitôt à obtenir par les négociations ce que la guerre n'avait pu lui assurer.

C'est une tradition que les congrès soient entrecoupés de beaucoup de fêtes et que les plaisirs s'y mêlent aux affaires au point de les faire oublier. Les affaires, Cavour ne les oublia jamais, et, à vrai dire, il tira plus de profit des réunions mondaines que des séances officielles. Dans des entretiens habilement recherchés, il s'appliqua à capter la bienveillance de ses collègues, et, comme nul ne le surpassait par la souplesse de l'esprit et la gracieuse simplicité des manières, il y 'parvint aisément. Les plénipotentiaires anglais étaient déjà gagnés. Vis-à-vis des Russes, il avait un moyen certain de plaire, c'était de médire de l'Autriche, qu'on détestait alors à Saint-Pétersbourg ; on devine qu'il ne s'en fit pas faute, mêlant au persiflage contre la cour de Vienne d'adroites flatteries pour le Tsar, et ne négligeant rien pour que les ennemis d'hier redevinssent de solides amis : « Si nous parvenons, écrivait-il, à nous assurer l'appui de la Russie, nous obtiendrons quelque chose de réel, sinon tout se perdra dans une vraie furie de protestations amicales et de paroles affectueuses[54]. » Les Prussiens n'arrivèrent que plus tard à Paris ; entre eux et Cavour l'affinité naquit bientôt de la similitude des convoitises ; elle naquit aussi de la similitude des situations : Piémontais et Prussiens n'avaient été admis au congrès que par concession et comme par grâce ; ils se rapprochèrent donc par une propension égale à envier leurs puissants collègues et à les railler un peu. Quant aux Français, Cavour rencontrait chez eux des sentiments très inégaux. Le prince Napoléon lui apparaissait déjà comme le plus chaud protecteur de l'Italie. Parmi les plénipotentiaires, M. de Bourqueney lui semblait « plus Autrichien que Buol[55] ». En revanche, le secrétaire du congrès, M. Benedetti, lui agréait tout à fait : « Il est, écrivait-il, Corse de naissance, mais Italien de cœur[56]. » De tous les hommes d'État français, nul ne lui inspirait une aussi vive répugnance que M. Walewski ; il le jugeait ct d'une incapacité gigantesque[57] ». En cela, il se trompait. Malgré certaines erreurs, M. Walewski eut un mérite, et qui seul suffirait à sa mémoire, ce fut précisément d'avoir pénétré Cavour et de l'avoir invariablement combattu.

Rien n'était fait si on ne gagnait l'Empereur. Avec quelle ardeur Cavour s'y employa, on le devine aisément. Le 21 février, il dîna aux Tuileries, dans une sorte d'intimité où les Autrichiens n'étaient point admis ; il causa longtemps avec le souverain, le trouva bienveillant, aimable, très au courant des choses d'Italie et, soit souvenir de jeunesse, soit sympathie du cœur, s'en informant volontiers comme on s'informe d'un pays connu et qu'on aimerait à revoir. Le lendemain, il vit arriver un vieil ami de Napoléon III, le docteur Colineau. Celui-ci lui annonça d'un ton confidentiel qu'il était autorisé à servir d'intermédiaire pour toute communication secrète que les Sardes jugeraient bon de faire parvenir aux Tuileries. Cavour ne manqua pas de transmettre ces bonnes nouvelles au comte Arese, un autre ami de Napoléon, et non moins secourable. A quelques jours de là, il apprit que le secrétaire de l'Empereur, M. Mocquart, avait recommandé aux correspondants de certains journaux anglais de soutenir avec chaleur la cause du Piémont. Décidément les Sardes étaient traités en privilégiés. Cavour veillait à ce qu'aucun nuage n'altérât ces dispositions. Dans ses dépêches à Turin, il priait, il suppliait que les journaux piémontais hostiles à Napoléon III suspendissent leurs attaques. Comme on attendait la délivrance prochaine de l'Impératrice, il recommandait par avance à La Marmora de faire célébrer sur le sol de la Crimée par des réjouissances exceptionnelles la naissance de l'enfant impérial. Pour complimenter l'Empereur à l'occasion de cet événement, il conseillait qu'on choisît le comte Arese, qui serait le plus agréable des ambassadeurs et aussi le plus utile Aux Tuileries, il multipliait les messagers, les agents officie les espions mêmes chargés de surveiller et de rapporter moindres démarches de l'Autriche. A ces moyens légitimes ministre sarde joignait d'autres expédients moins avouables : on peut, du moins, le conjecturer d'après sa correspondance : « Je vous avertis, écrivait-il le 20 février au chevalier Cibrario, que j'enrôle dans la file de la diplomatie la très belle comtesse di*** en l'invitant à coqueter et à séduire, s'il le faut, l'Empereur. » Et plus loin : « Je cherche à stimuler le patriotisme de notre très belle comtesse ![58] » Ici l'histoire touche à la chronique, mais la chronique elle-même se rattache à des intérêts si élevés qu'il n'est pas permis de l'ignorer tout à fait.

Toute l'habileté de Cavour, même renforcée de ces ressources extra-diplomatiques, ne pouvait prévaloir contre le désir de l'Europe, alors avide de tranquillité et d'apaisement. Il devint bientôt évident que du congrès de Paris ne sortirait aucune modification matérielle dans l'état de l'Italie. L'Empereur écoutait Cavour, ne l'interrompait guère, le combattait moins encore, puis calmait tout à coup ses ardeurs en lui répondant que, sans doute, il n'avait pas tort, que plus tard on aviserait, mais que dans le présent il fallait ménager l'Autriche. Le souverain éveillait ainsi et retenait les espérances, approuvait, puis se dérobait, ouvrait la porte, la refermait, l'entr'ouvrait de nouveau avec des manèges qui ressemblaient à de la coquetterie. Cavour, un peu déconcerté, se hasardait à avancer quelques combinaisons, parlait tantôt de Parme qui formerait un complément si naturel du territoire piémontais, tantôt des Romagnes, si malheureuses, disait-il, sous le joug du Pape Mais ici la réponse ne tardait pas et était assez péremptoire pour interdire toute insistance. « L'Autriche, répliquait l'Empereur, ferait la guerre plutôt que de permettre la réunion de Parme à la Sardaigne. » Quant aux Romagnes, le souverain se taisait, mais son silence même laissait deviner sa pensée, : il était bien décidé à ne pas rompre encore avec les catholiques ; il le voulait d'autant moins qu'il attendait un enfant, qu'il souhaitait ardemment que cet enfant fût un fils, et que sur ce fils, objet de tant d'espoir et d'orgueil, il songeait à appeler les bénédictions du ciel, en lui donnant pour parrain le Pape lui-même.

Cavour dut se résigner à restreindre ses desseins. En les réduisant à des proportions plus modestes, il ne les abandonna pas. S'il ne pouvait conquérir encore les dépouilles des princes italiens, du moins l'occasion lui était favorable pour les dénoncer, les dénoncer publiquement et préparer ainsi de loin la spoliation. Avec sa prévoyance ordinaire, le ministre sarde s'était ingénié à réunir d'avance les éléments de l'accusation. Avant de partir de Turin, il avait dépêché à Bologne un député du parlement sarde, M. Castelli. Ostensiblement, M. Castelli voyageait pour compléter une collection d'estampes. Arrivé à Bologne, il se rendit tout droit chez M. Minghetti, ancien ministre de Pie IX en 1848, personnage très éclairé et très instruit, adonné aux lettres, à l'agriculture, à l'industrie, et vivant dans cette demi-disgrâce assez douce qu'on décorait à l'étranger du nom de proscription. M. Minghetti fut invité à réunir tous les documents qui établiraient la situation malheureuse des États italiens et spécialement des États de l'Église, à rédiger une pétition contre le gouvernement pontifical, à la faire signer s'il était possible, à rejoindre ensuite Cavour à Paris. M. Minghetti se hâta de rassembler les pièces du dossier, formula la pétition, trouva quelques signatures, puis demanda un passeport pour Liège où il devait, disait-il, acheter une machine à vapeur. La police du Saint-Père, à la fois menaçante et débonnaire, démentit sa réputation d'habileté. A la demande de Minghetti, le délégat du Pape, Mgr Grassellini, sourit avec une fine bonhomie. « Je le regrette infiniment, mais, dans le moment actuel, le gouvernement ne veut pas que vous ayez un prétexte pour aller en Piémont. — Qu'à cela ne tienne, répliqua l'ancien ministre ; je m'engage à ne toucher le territoire piémontais ni à l'aller ni au retour. » Le délégat se rapprocha de M. Minghetti, et lui frappant sur l'épaule avec une familiarité tout italienne : « Eh bien ! allez », lui dit-il. M. Minghetti ne se fit point répéter l'invitation. Le 4 mars, il partit, se garda bien de passer par le Piémont, se rendit à Liège, en expédia même une foule de lettres qui, ouvertes par la police pontificale, apaiseraient tous les soupçons ; puis il tourna court et en toute hâte se dirigea vers Paris, où il arriva le 10 mars et se fit auprès de Cavour l'accusateur de son gouvernement[59].

Dans les conciles, les évêques ont leur théologien, leur consulteur, qui les fournit d'arguments, de notes, de dates, et rafraîchit leurs souvenirs souvent un peu anciens. Cavour, ce grand dénonciateur des États italiens, ne les avait guère étudiés. Toutes les courses de sa jeunesse l'avaient porté vers Genève, Paris et Londres, mais jamais vers Florence, Rome et Naples, si bien qu'on peut dire que le fondateur de l'Italie fut un des hommes qui la connurent le moins. A Paris, M. Minghetti fut le consulteur de Cavour. Il arriva plein de documents, de pièces, de souvenirs, sachant son Italie comme personne, n'ignorant rien ni de la cour pontificale, ni de Pie IX dont il avait été le ministre. En outre, il était modéré et même de bonne foi, qualités précieuses entre toutes, car nul instrument de tromperie ne vaut un homme modéré qui en impose d'autant plus aux autres qu'il a commencé par s'abuser lui-même. Le 11 et le 12 mars, M. Minghetti prépara une longue note qui fut remise à M. Walewski, puis placée sous les yeux de l'Empereur. Napoléon III était alors peu abordable, tant étaient grands le bonheur et l'émotion de sa récente paternité. « Il faut le laisser cuver sa joie », écrivait cyniquement Cavour. Le calme revenu, il parcourut la note, ne la désapprouva pas, mais par égard pour les catholiques, pour l'Impératrice, pour le Pape, se refusa à lui donner un assentiment public. Toutefois l'effort ne demeura pas infructueux. Après de longues hésitations, Napoléon III consentit à laisser poser la question italienne dans la conférence. Elle ne serait introduite qu'après la terminaison des travaux officiels et après la signature du traité. Leur œuvre achevée, les plénipotentiaires se réuniraient dans une séance de clôture et procéderaient à une sorte d'examen général de l'état de l'Europe. C'est alors, alors seulement, qu'apparaîtrait la question italienne, noyée pour ainsi dire et comme perdue au milieu des autres questions, de façon à éviter un éclat trop compromettant.

Ce plan fut suivi de point en point. Le 27 mars, la note de M. Minghetti fut transformée en memorandum et remise aux plénipotentiaires français et anglais. Pendant ce temps, Cavour se fournissait de documents ou de faits auprès de son conseiller et ne perdait aucune occasion de les propager. Le 31 mars, le traité fut signé. Le 8 avril enfin s'ouvrit la séance où le nom de l'Italie serait prononcé.

C'est à M. Walewski qu'appartenait comme président du congrès l'initiative du débat. Il disserta sur les affaires générales, signala les excès de la presse en Belgique et ailleurs, puis négligemment et sans que son langage trahît un sujet plus important, arriva aux affaires italiennes. Il parlait par ordre plutôt que par conviction, et comme l'ordre même était de se montrer réservé, il le fut au point d'être décoloré. Vis-à-vis du gouvernement pontifical, la critique se nuança de tant de déférence, qu'il était malaisé de la démêler sous les formules de la vénération. Vis-à-vis de Naples, les observations furent plus acerbes, soit que la matière fût plus abondante, soit que le respect fût moins commandé ; mais le ton général, bien qu'un peu haussé, ne dépassa pas les plus strictes convenances. Lord Clarendon ayant pris la parole, tous les voiles se déchirèrent soudain. Avec une vivacité inouïe, l'homme d'État anglais condamna la domination sacerdotale, flétrit les cruautés du roi de Naples, railla l'inepte despotisme des petits princes italiens. Le procès-verbal des conférences ne donne, assure-t-on, aucune idée, soit de la violence des invectives, soit des dispositions des auditeurs. Les plénipotentiaires assistaient effarés à ce débordement d'injures, et les plus indignés laissaient passer le torrent sans l'interrompre, tant la stupéfaction les paralysait. Tous les griefs qu'auraient pu accumuler les plus téméraires des journalistes ou les plus osés des conspirateurs, Clarendon les ramassa, les reprit un à un, les développa à plaisir, non devant un conciliabule révolutionnaire, non devant un club, non même devant une assemblée politique sujette à l'égarement ou à la passion, mais devant le plus solennel et le plus auguste des aéropages. « Lord Clarendon, écrivait de Paris l'un des amis de Cavour, a fait contre le Pape une charge semblable à celle de lord Lucan à Balaklava[60]. » Cette charge fut si impétueuse que Cavour lui-même, l'homme du sang-froid et de la raison positive, en fut étourdi et comme grisé. Il s'exalta, et, franchissant d'un seul bond les étapes qu'il ne devait parcourir que par degrés, crut toucher à la réalisation de ses pensées. Comme on sortait de la séance, il aborda lord Clarendon, insista vivement auprès de lui sur l'impuissance des moyens diplomatiques. « J'ai besoin de vous voir, ajouta-t-il avec agitation, de causer avec vous, de préciser nos vues[61]. » Le 11 avril, il le revit en effet. « Le Piémont, lui dit-il, n'a que deux conduites possibles à tenir, ou se réconcilier avec l'Autriche et le Pape, ou se préparer résolument à la guerre, oui, ajouta-t-il avec un redoublement d'énergie, à la guerre, à la guerre à mort, à la guerre au couteau[62]. » Clarendon ayant répliqué par quelques paroles encourageantes, Cavour, avec son imagination excitée, crut discerner, à travers ces témoignages de sympathie, une promesse formelle de concours[63]. Pendant quelques jours, il se berça de visées ambitieuses qui touchaient à l'hallucination. Il mandait à Turin les projets les plus extraordinaires : « L'heure viendra bientôt, écrivait-il à M. Rattazzi, de faire sauter le roi Bourbon, d'envoyer à Naples le prince de Carignan. » Il importait de précipiter les préparatifs militaires, de hâter l'emprunt, puis on lancerait un ultimatum contre l'Autriche : « J'espère, ajoutait-il, qu'en lisant ces lettres, vous ne me croirez pas atteint de fièvre cérébrale, ni en proie à la folie[64]. » Non, Cavour n'était pas en proie à la folie, mais à un égarement passager, le seul qu'on puisse surprendre en cet esprit si mesuré et si ferme. La fièvre s'apaisa quand, dans un rapide voyage qu'il fit en Angleterre, il put constater chez les collègues de lord Clarendon des dispositions assez tièdes, quoique bienveillantes ; puis elle tomba tout à fait, lorsque, au retour à Paris, les derniers entretiens des Tuileries lui eurent dévoilé chez l'Empereur des projets de plus en plus favorables sans doute, mais bien loin encore de leur maturité.

Le 29 avril, Cavour rentra à Turin. L'accueil qu'il rencontra dans son pays fut, suivant les milieux, très différent. Les paysans savoisiens ou piémontais, ne voyant guère au-delà de leurs montagnes, trouvaient les impôts bien lourds et jugèrent le résultat bien maigre ; ils pleuraient silencieusement leurs fils morts du choléra dans les bivouacs de Crimée ; surtout ils maudissaient en secret le ministre qui égarait leur vieille dynastie loin de ses anciennes voies[65]. En revanche, les émigrés fixés à Turin, les hommes de plume et de parole, les ouvriers ou les artisans nourris dans les idées progressistes, en un mot tous les inspirateurs de cette chose souvent trompeuse qu'on appelle l'opinion, préparèrent à Cavour une réception bruyante et presque triomphale ; puis, de toutes les parties de la Péninsule arrivèrent des présents, des adresses, des témoignages d'estime et de reconnaissance pour celui que déjà on appelait le premier des Italiens. — Ces tristesses et ces joies s'expliquent pareillement. A ne voir que le Piémont, la politique de Cavour était téméraire, insensée même, et accablait le pays sous d'intolérables charges. Considérait-on l'Italie tout entière ? Cette même politique s'éclairait de reflets lointains, mais grandioses. Matériellement le profit de l'alliance de Crimée était nul : moralement il était immense. L'Europe savait dès à présent deux choses jusque-là ignorées : la première, c'était que dans la Péninsule, au-dessus des États isolés, il y avait une Italie, une Italie non seulement chantée par les poètes, admirée par les touristes, rêvée par les conspirateurs, mais proclamée par la diplomatie officielle, et forte d'un acte de reconnaissance que la plus haute des assemblées avait parafé : la seconde, c'était que cette Italie, création nouvelle de la politique, aurait, pour la pousser ou la contenir, un chef, désormais connu de tous, prêt aux intrigues secrètes comme aux desseins publics, aux aventures de la guerre comme au travail lent de la paix. A cela se joignait une chance d'avenir pressentie et devinée. Quand Napoléon III avait reçu Cavour aux Tuileries en audience de congé, il lui avait parlé de son antipathie pour l'Autriche, puis avait ajouté : « Je ne puis, en ce moment, entrer en conflit avec elle ; mais tranquillisez-vous, j'ai le pressentiment que la paix actuelle ne durera pas longtemps[66]. Cette parole réconfortante, Cavour la rapportait dans son pays comme le gage, non de la revanche immédiate, un instant rêvée, mais d'une guerre certaine, quoique ajournée. C'est à préparer cette lutte que son activité se consacrera désormais sans partage.

 

IX

Le 6 mai 1856, au palais Carignan, Cavour, répondant à une interpellation concertée d'avance, rendait compte en ces termes de son récent voyage en France : « Il est certain que les négociations de Paris n'ont point amélioré nos relations avec l'Autriche. Nous devons proclamer que les représentants de la Sardaigne et de l'Autriche, après avoir siégé deux mois les uns à côté des autres, après avoir coopéré ensemble à la plus grande œuvre qui se soit accomplie depuis 1815, se sont séparés sans haine personnelle — car je dois rendre hommage aux procédés courtois du chef du cabinet autrichien —, mais avec l'intime conviction que la politique les divise plus que jamais et que l'un et l'autre pays poursuivent des vues inconciliables. Ce fait est grave... Cependant nous ne saurions conseiller au Roi un changement d'attitude... La lutte pourra être longue, pleine de dangers peut-être ; mais, nous confiant dans la justice de notre cause, nous attendrons sans défaillance l'issue finale. »

Toute la conduite ultérieure de Cavour s'inspira de ces agressives paroles. On commentait encore cet étrange discours, quand la publication des récents memorandum contre l'Autriche fut pour le cabinet de Vienne une nouvelle offense. Puis vinrent les incidents voulus, multipliés à dessein, gradués avec un art inouï, incidents minimes en apparence, mais répétés au point de causer d'irritantes blessures. Comme le gouvernement piémontais voulait compléter la défense de ses places fortes, une souscription s'ouvrit pour l'achat de cent canons destinés à l'armement d'Alexandrie. Pourquoi cet extraordinaire appel au patriotisme italien, et quel pouvait bien être l'ennemi, sinon les soldats autrichiens campés sur l'autre rive du Tessin ? Vers le même temps, on apprit que les Milanais se disposaient à ériger à leurs frais, sur une des places de Turin, un monument à l'armée sarde de Crimée. A quoi bon ce témoignage, à moins qu'il ne fût une reconnaissance implicite de la suprématie piémontaise ? La presse sarde grossissait toutes ces querelles et, pour dénoncer le despotisme ou les ambitions tudesques, jouissait d'une impunité qui n'avait d'égale que sa violence. Dans cette voie où il s'était engagé, Cavour n'oubliait pas que le Pape était, après l'empereur d'Autriche, le principal obstacle à la transformation de l'Italie, et qu'il y avait un intérêt presque égal à les combattre l'un et l'autre. Aussi veillait-il avec un soin extrême à ce que les relations rompues avec Rome ne pussent se renouer. A cet égard, il redoutait quelque retour de Victor-Emmanuel, très hostile aux luttes religieuses et sensible par intervalles aux reproches de ses anciens amis. « Dites bien au Roi, écrivait-il de Baveno à Rattazzi le 1er août 1856, dites bien au Roi que, s'il se met en relation directe avec Rome, il ruine de fond en comble l'édifice politique que, depuis huit années, nous avons eu tant de peine à élever. Nous ne pouvons conserver notre influence en Italie si nous venons à un accord avec le Pontife. Je ne suis pas prétrophobe ; je donnerais volontiers à l'Église une liberté plus grande que celle dont elle jouit ; je serais disposé à renoncer à l'exequatur, au monopole universitaire : mais tout accord avec Rome tournerait à notre détriment. Effrayez le Roi ; mettez tout en œuvre pour qu'il ne négocie pas, soit directement, soit par l'intermédiaire de dom Ghilardi[67]. »

Pour provoquer un éclat, il ne suffit pas que le faible soit agressif, il faut de plus que le fort relève les insolences du faible. Or l'Autriche était alors assez sage pour dédaigner généralement les défis ou paraître les ignorer. Dans cette habile patience, elle était encouragée par une alliée assez inattendue, l'Angleterre. Le gouvernement britannique avait bien vite pénétré la naissante intimité de la France et du Piémont ; aussitôt il s'était mis à craindre que de cette intimité naquît la guerre, et que de cette guerre la France sortît agrandie. Par une évolution familière à la politique anglaise, il avait, à la suite du congrès de Paris, brusquement changé son langage et, sans se départir de sa malveillance vis-à-vis de Rome et de Naples, avait entrepris non plus de combattre l'Autriche, mais de la conseiller. Tous ces conseils se résumaient en un seul : la modération dans la puissance, et un ensemble de larges concessions qui satisferaient aux vœux les plus pressants et permettraient de résister ensuite aux prétentions excessives ou insensées. De lui-même, le cabinet de Vienne avait compris l'opportunité de cette conduite Sans doute, au fond des cœurs régnait la colère. « Je suis déjà au nombre des morts, écrivait le vieux prince de Metternich ; pourtant chez moi les nerfs vibrent encore par des sortes d'impressions galvaniques. Eh bien ! la position qu'adopte la cour de Turin me produit cet effet. Jamais un système plus abject de mensonge n'a été suivi : jamais on ne s'est égaré dans un dédale pareil d'iniquités et de calomnieuses insolences[68]. » Tel était le sentiment intime des âmes. Mais le langage officiel était empreint de modération et affectait par intervalles des formes presque cordiales. Le général Dabormida s'étant arrêté à Vienne en se rendant à Saint-Pétersbourg, M. de Buol l'accueillit avec une courtoisie empressée, se plaignit de M. de Cavour, mais sans amertume, exprima surtout un grand désir d'apaisement[69]. Le gouvernement autrichien ne se tint pas à ces assurances ; vis-à-vis de ses sujets italiens, il se relâcha des anciennes rigueurs ou les laissa tomber en désuétude. Des grâces nombreuses furent accordées aux détenus politiques, et on laissa entrevoir une prochaine amnistie. Des instructions aux directeurs de police leur prescrivirent une attitude plus conciliante. On prépara le rétablissement des congrégations centrales de la Lombardie et de la Vénétie. On parla enfin d'un prochain voyage de l'empereur François-Joseph à Venise et à Milan, voyage qui, suivant le bruit général, serait l'occasion de nouvelles faveurs. A. Paris, à Londres surtout, le chef du cabinet autrichien ne manquait pas de se prévaloir de ces mesures bienveillantes et de ces promesses. Lord Clarendon, passé tout à coup du zèle ardent à la tiédeur, transmettait à son tour à Turin, sur un ton de félicitation un peu ironique, ces heureuses nouvelles, et recommandait qu'on répondît à la bonne volonté autrichienne par une bonne volonté égale. Cavour écoutait avec un calme apparent sir James Hudson, qui venait lui lire les dépêches du Foreign Office ; il se gardait bien d'y contredire, il approuvait même, affectait de se réjouir, acceptait les félicitations avec une impassibilité sereine ; tout au plus émettait-il quelque doute sur la sincérité de sa rivale. Mais son inquiétude touchait à la consternation : une Italie jouissant d'un sort tempéré et paisible était ce qui lui agréait le moins ; il se désespérait que l'Autriche ne le menaçât point ; surtout il tremblait qu'on ne lui ravît la guerre depuis si longtemps préparée et que la proie tant convoitée ne lui échappât.

Habileté perfide ou bonne fortune, la lutte sortit de l'événement même qui aurait dû sceller la paix. Comme l'année -185G s'achevait, l'empereur François-Joseph vint visiter ses États italiens. Sa jeunesse, sa bonne mine, ses intentions loyales, étaient propres à gagner les cœurs. Il n'oublia rien pour vaincre les répugnances nationales. Une amnistie fut proclamée. Les séquestres furent levés sur les biens des émigrés lombards. Des libéralités extraordinaires furent consenties au profit des villes, des églises, des établissements publics. Les congrégations centrales ayant été présentées au souverain, celui-ci les accueillit avec des paroles pleines de mansuétude et d'espérance. Enfin, on apprit qu'un frère de l'empereur, l'archiduc Maximilien, le même qui plus tard périt dans la tragique aventure du Mexique, allait être nommé avec le titre de vice-roi pour gouverner les provinces lombardo-vénètes[70]. Les dispositions personnelles du jeune prince, la haute dignité dont il serait revêtu, les instructions qui lui seraient sans doute données, tout présageait des jours plus propices et, pour l'avenir peut-être, une sorte d'autonomie. Les plus modérés parmi les libéraux inclinaient à accepter le nouveau régime, non avec enthousiasme, mais avec une résignation satisfaite. Dans ces conjonctures si périlleuses pour son ambition, Cavour n'avait qu'une ressource, redoubler ses défis et pousser l'Autriche à quelque coup d'éclat. Le 15 janvier 1857, l'empereur François-Joseph fit son entrée solennelle dans Milan. Ce jour-là même, le premier ministre sarde, du haut de la tribune, proclama avec plus de netteté que jamais les espérances de son pays : « Au temps de Macaulay ou de lord Byron, dit-il, l'Italie était regardée comme une belle femme, opprimée par un époux barbare et tyrannique, digne de pitié sans doute, mais faite pour une oppression éternelle, tant elle semblait inapte à se gouverner elle-même ! Il n'en est plus ainsi ; et l'Italie marche à grands pas vers l'indépendance et la liberté[71]. » Victor-Emmanuel, bien que son puissant voisin fût à quelques lieues de ses frontières, n'avait confié à aucun personnage de sa cour le soin de lui porter les compliments accoutumés. En revanche, d'habiles messagers répandirent à profusion de l'autre côté du Tessin les journaux piémontais qui raillaient dans le langage le plus amer les promesses autrichiennes, flétrissaient l'empressement de certains grands seigneurs lombards, louaient par contraste la dignité de la bourgeoisie et le silence du peuple. On affirme que des caricatures ironiques ou insultantes furent répandues même dans le palais impérial et furent glissées par des mains inconnues jusque dans les appartements de l'Empereur[72]. La Gazette piémontaise elle-même, organe du gouvernement, s'associa à ces provocations. Tandis que l'Empereur séjournait à Milan, elle annonça que plusieurs cités lombardes venaient d'envoyer une somme de 7.000 livres à titre de contribution pour l'armement d'Alexandrie. Dans le même temps, la municipalité de Turin décida, par une délibération publique, que le monument construit aux frais des Milanais en l'honneur de l'armée sarde serait érigé sur une des places de la ville « comme le symbole d'une foi commune et comme le gage d'un avenir meilleur[73] ». Avec une impatience fiévreuse, Cavour attendait le résultat de ces excitations. L'événement justifia son calcul.

Poussé à bout, le gouvernement impérial perdit le fruit de sa patience et tomba dans le piège de son dangereux ennemi. Le 10 février 1857, une note hautaine de M. de Buol énuméra en les grossissant tous les griefs de l'Autriche contre le Piémont, et le ton de cette communication fut tellement amer que le gouvernement impérial sembla le provocateur plus encore que l'offensé. M. de Cavour répondit ; à son tour, M. de Buol répliqua ; puis de part et d'autre les ambassadeurs furent rappelés. Le chef du cabinet sarde avait atteint son but. Déjà en Europe, on ne s'entretenait plus des concessions impériales, mais on s'accordait à condamner l'orgueil de cette grande puissance si prompte à menacer son obscure voisine. Dans cette rivalité si inégale, nul ne soupçonna jusqu'à quel degré s'enhardissait le plus faible, et, comme on négligea de rechercher l'origine de la querelle, on rejeta la responsabilité sur le plus fort, sur celui qui avait provoqué le dernier éclat. En France, en Belgique, en Suisse, les journaux dévoués ou vendus au Piémont découpèrent les articles violents que l'ardeur des représailles avait inspirés à la presse autrichienne, les répandirent partout et demandèrent ironiquement où était la modération, le sang-froid, l'équité. Avant même que l'empereur François-Joseph rentrât dans ses États héréditaires, le mouvement national, un instant contenu, s'était ranimé. Quelles que fussent la droiture et la bonté de l'archiduc Maximilien, on pouvait prévoir sans témérité que ses meilleures intentions seraient paralysées, soit par l'inertie de ses subordonnés, soit par les artificieuses calomnies de ses ennemis. Désormais l'opinion publique était si savamment façonnée, que la tolérance serait pour l'Autriche presque aussi impopulaire que l'oppression elle-même, et qu'elle serait acculée à une égale impuissance d'imposer sa domination ou de la faire aimer.

Échappé au péril d'une réconciliation avec sa rivale et irrévocablement séparé d'elle, Cavour, toujours attentif à son œuvre, entreprit de discipliner pour la lutte prochaine, non seulement le Piémont, mais l'Italie tout entière et la révolution elle-même : dans ce but, il noua une vaste et mystérieuse intrigue, œuvre de conspirateur plus encore que d'homme d'État.

Le principal instrument de ce dessein fut un Sicilien qu'on appelait Giuseppe La Farina. Mêlé de bonne heure à la politique militante, La Farina avait dû, dès sa jeunesse, chercher un refuge à l'étranger. La révolution de 1848 l'avait ramené dans son pays, puis une nouvelle réaction l'avait arraché de nouveau à son foyer. Il avait résidé plusieurs années à Paris, puis à Tours, vivant péniblement de ses écrits et de ses leçons, mal préservé contre la pauvreté et même contre la misère, attristé par le climat, aigri par l'exil, porté aux doctrines ardentes et pourtant moins enclin à l'illusion que ne le sont d'ordinaire les bannis. En août 1854, il avait obtenu l'autorisation de se fixer à Turin : c'était toujours l'exil, mais avec une étape vers la patrie. Lorsqu'il y arriva, il subissait encore le prestige de Mazzini, son maître, mais sans que son zèle allât jusqu'à l'aveuglement. Après le congrès de Paris, il avait, avec une rare netteté de vues, deviné le rôle futur de la Sardaigne. De là la pensée d'abandonner, non les doctrines mazziniennes, mais Mazzini, d'enchaîner la révolution à Cavour et de la faire remorquer par lui. Précisément Cavour nourrissait alors le dessein de s'allier à la révolution, non à la vérité pour la servir, mais pour l'utiliser et peu à peu l'absorber. Le 12 septembre 1856, l'homme d'État et l'émigré eurent une première entrevue[74]. Le prétexte fut de conférer sur les menées muratistes qui agitaient alors le royaume de Naples. La Farina exposa ses vues ; elles se résumaient dans la conception d'une Italie une, indépendante sous la royauté révolutionnaire de Victor-Emmanuel. Cavour n'eut garde de laisser échapper un si précieux auxiliaire. « Je suis, lui dit-il, ministre du roi de Sardaigne, et je ne puis, avant le temps, compromettre la dynastie : venez chez moi quand vous le voudrez, mais avant le jour, sans que personne le voie, sans que personne le sache. Et, ajouta-t-il en riant, si je suis interrogé dans le Parlement et dans la presse, je vous renierai comme saint Pierre et dirai : Je ne le connais pas[75]. »

C'est dans ces entretiens que naquit l'idée de confisquer à Mazzini son parti, d'encadrer dans une vaste association les plus raisonnables des hommes d'action, d'organiser, en un mot, toute une armée révolutionnaire, mais qui ferait la révolution pour le Roi. Même en ces ténébreuses menées si peu séantes pour sa position Officielle, Cavour ne s'écartait point du plan primitif qu'il s'était tracé. En 1852, à son avènement au pouvoir, il avait réalisé l'alliance ou, pour employer l'expression consacrée, le connubio du centre droit et du centre gauche. En 1857, par le développement naturel de ses entreprises, il hasardait une étape de plus et tentait un nouveau connubio, celui du centre gauche, avec les plus maniables, les moins fanatiques des mazziniens. Comment pourrait-il maintenir sans flottement cette coalition si étendue, qui commençait aux limites du centre droit et se perdait sur les lisières ténébreuses où Mazzini avait eu jusque-là coutume de recruter ses adeptes ? Comment pourrait-il fondre pour un même dessein tant de volontés diverses ou contraires ? Comment retiendrait-il, sans qu'ils se mêlassent ou se rompissent, les fils de cette intrigue compliquée ? Cavour, à cet égard, se confiait à son génie, à son astuce, à sa fortune.

La Farina avait l'activité et la persévérance, ces deux qualités maîtresses du conspirateur. Du reste, son nom était trop obscur pour qu'il fût le patron autorisé d'une si grande œuvre. On songea à l'héroïque Manin qui, depuis la défense de Venise, vivait retiré à Paris dans une modeste et fière pauvreté. Il ne semble pas que l'ouverture ait été accueillie très chaleureusement. « Je ne me sens pas, répondit-il, très apte à diriger une conspiration... J'ignore le plan de campagne, et puis, de Paris, que puis-je faire ? C'est ce qui me fait non pas refuser, mais hésiter[76]. » A quelque temps de là, Manin mourut[77], et on l'inscrivit parmi les précurseurs de l'entreprise. Le président choisi fut le marquis Georges Pallavicino, personnage de grande naissance, victime en outre de l'Autriche qui l'avait retenu longtemps prisonnier dans les cachots du Spielberg, et, à ce double titre, tout à fait décoratif. A Pallavicino fut adjoint plus tard Garibaldi, qui noua vers cette époque ses premières relations avec Cavour. Quant à La Farina, il n'eut jamais que le titre de secrétaire général, mais ce fut lui qui inspira l'entreprise, l'incarna tout entière en sa personne, y donna son temps, ses forces, son ardeur, son âme, se fit le trait d'union entre Cavour et le parti radical, disciplina, en un mot, la révolution elle-même pour les périls d'une bataille dont Victor-Emmanuel recueillerait les profits.

La société qu'on appela Société nationale italienne se forma définitivement vers le mois d'avril 1857. C'était une association à la fois clandestine et publique. Dans les États sardes, elle fonctionnait sous la protection des lois, était pourvue d'une existence régulière, avait son organe, le Petit Courrier, jouissait de la bienveillance du pouvoir, bien que non soutenue ouvertement par lui. Au-delà des frontières, elle se transformait en société secrète. Avec le temps, l'organisation se perfectionna. Un comité central fut créé, puis des comités locaux. Les adhérents appartenaient à toutes les classes, propriétaires, étudiants, avocats, médecins, artisans : les femmes mêmes ne furent point exclues. Certains personnages haut placés, soit souci de leur rang, soit crainte de se compromettre, ne faisaient pas officiellement partie de la société, mais la protégeaient et en connaissaient les secrets[78]. Dans le royaume Lombardo-vénète et dans l'Italie centrale, les affiliations furent nombreuses : elles se pratiquèrent plus tard jusque dans le Frioul et le Trentin ; en revanche, Naples et la Sicile restèrent, du moins au-début, rebelles à toute propagande, et La Farina constatait en gémissant cette indifférence de sa patrie[79].

Les devoirs des affiliés étaient très divers, chacun suivant ses aptitudes s'employant à la cause commune. Les plus savants remuaient la poussière des archives afin de rattacher à quelque tradition antique, à quelque nom populaire l'idée de l'indépendance ou même de l'unité italienne, puis communiquaient aux journaux, en l'amplifiant un peu, le fruit de leurs recherches. Les plus lettrés préparaient des articles de revue, méditaient des brochures, expédiaient surtout des correspondances à l'étranger. Les plus actifs recueillaient des cotisations qui formeraient le trésor commun pour l'heure de l'action. Les plus ardents se répandaient dans les lieux publics et, trompant toutes les surveillances, y semaient toutes sortes de bruits vrais ou faux, propres à discréditer les princes et les gouvernements. On ne songeait point encore à acheter ou à réunir des armes ; mais bientôt on y viendrait. Des intelligences étaient pratiquées jusque dans les pays étrangers. « Vous pouvez, mandait La Farina à l'un de ses amis de Londres, vous pouvez aider beaucoup notre société, notamment en Angleterre, en obtenant que les journaux parlent de nous avec faveur et en nous envoyant leurs articles pour que nous puissions les reproduire dans les gazettes d'ici et dans le Petit Courrier[80]. » Cependant, à Turin, l'émigré sicilien allait prendre à des heures matinales et par des entrées secrètes les instructions de Cavour, qui, suivant l'occurrence, activait le mouvement, le ralentissait, puis le hâtait de nouveau. Au sortir de ces conciliabules, le premier ministre manquait rarement de donner quelque audience officielle où il protestait de la loyauté de son attitude, désavouait tout contact révolutionnaire, se répandait au contraire en plaintes sur les intrigues des cléricaux et la duplicité du Pape. Ainsi fonctionnait, dans la capitale des États sardes, par la violation la plus inouïe du droit international, une société publique qui, étendant sur toute l'Italie ses ramifications secrètes, conspirait contre les pouvoirs établis. Le complot, encore à son début, s'étendra toujours, ourdi par les agents du Piémont, protégé par les diplomates sardes eux-mêmes sous l'abri de leur inviolabilité, insaisissable moins par l'inertie des gouvernements que par la complicité des fonctionnaires ou de la police. La corruption, l'intrigue, la trahison, feront peu à peu le vide autour des princes, en sorte que la Révolution, lorsqu'elle éclatera, ne fera qu'enregistrer leur déchéance déjà à demi accomplie.

 

X

Malgré ces concours cherchés de tous côtés et à tout prix, l'œuvre de Cavour semblait soumise encore à bien des chances contraires. On se lasse à marquer les étapes de sa patiente et laborieuse fortune. Il avance à pas inégaux, par des voies tortueuses, rétrograde souvent, soit pour tourner les obstacles, soit pour dissimuler sa marche, et ne regagne qu'au prix d'incroyables efforts le terrain perdu. A l'heure où il bravait l'Autriche et couvrait l'Italie de ses intrigues, il avait à redouter et à combattre un triple péril, à savoir : les indécisions de la France, — les colères de Mazzini, — les résistances mêmes de son pays.

Vis-à-vis de la France, Cavour s'usait à pénétrer les pensées obscures de son puissant protecteur. On eût dit que Napoléon III mettait une sorte de coquetterie maligne à brouiller les traces de ses desseins. A la suite du congrès de Paris, les serviteurs les plus clairvoyants du régime impérial ne s'étaient point gênés pour railler les prétentions outrées de la Sardaigne. « Les ambitions du Piémont, disait l'un, rappellent la fable du Bœuf et de la Grenouille. » — « Vraiment, ajoutaient les autres dans un langage familier, M. de Cavour fait beaucoup trop d'embarras[81]. » Ces propos circulaient en toute liberté, et les courtisans les répétaient comme l'écho même des pensées du maitre. A la même époque parvint à Paris un mémoire de l'ambassadeur français à Rome, M. de Rayneval, mémoire très favorable à Pie IX, très défavorable au contraire aux Italiens, qui étaient jugés inaptes à la vie politique. De ces indices on aurait pu conclure que le crédit du Piémont baissait à la cour des Tuileries. — Cependant, quelques mois plus tard, comme le marquis Pepoli, petit-fils de Murat, était venu à Paris, l'Empereur avait écouté avec bienveillance ses vues de rénovation pour l'Italie et n'avait contredit à aucune des accusations contre le gouvernement pontifical[82]. Un autre symptôme utile à noter, c'était le langage des journaux démocratiques qui, sans subir aucune admonestation ni avertissement, prêchaient l'agrandissement du royaume sarde. Que le Piémont devienne une puissance fortement organisée pour arrêter l'ambition de l'Allemagne, ainsi s'exprimait le Siècle[83] avec un aveuglement qui, aujourd'hui, nous confond, mais qui alors excitait peu de surprise. — Était-ce à dire que Cavour dût s'abandonner à la sécurité ? En aucune façon. Voici que tout à coup, le 19 mars 1857, le Daily-News publia le mémoire de M. de Rayneval, jusque-là demeuré secret. Quel était le but de cette publication, autorisée, voulue sans doute par l'Empereur, et si propre à, réjouir les ennemis de Cavour ? Le goût de la paix très vif alors en France, l'activité des affaires favorisée par le calme général, l'influence des catholiques demeurée très grande malgré quelques nuages, tout semblait conspirer contre les aspirations piémontaises. Qui croire pourtant, et à quel jeu d'équilibre ne se livrait point l'Empereur ? Le 17 août 1857, M. de Villamarina mandait de Paris à son chef de bonnes, de réconfortantes nouvelles : Napoléon III encourageait le gouvernement de Victor-Emmanuel, se montrait disposé à le soutenir par tous les moyens possibles, faisait des vœux pour le maintien de Cavour[84]. L'Empereur tenait, en outre, sur le compte de l'Autriche un langage malveillant, amer, presque hostile, et exprimait surtout la conviction qu'il n'y aurait pas de paix durable tant que les traités de 1815 ne seraient point révisés[85]. Il semblait enfin que la presse officieuse voulût d'avance préparer le public à quelque évolution encore éloignée, mais déjà méditée. Parlant de la prochaine entrevue de Stuttgart, le journal la Patrie s'exprimait ainsi : « La question italienne ne sera peut-être pas posée à Stuttgart, nous désirons qu'elle le soit le plus tard possible, mais elle le sera certainement un jour, et mieux vaudrait qu'elle le fût par la diplomatie que par la Révolution. — Au milieu de ces signes contradictoires, Cavour s'évertuait à peser les marques de bonne volonté ou les témoignages de froideur, ne sachant vraiment de quel côté pencherait la balance. Avec une sollicitude inquiète, il conjurait M. de Villamarina de ne négliger aucune influence, de se défier de M. Walevvski, d'employer sans relâche auprès de l'Empereur tous les amis de l'Italie, depuis les plus illustres, comme le prince Napoléon, jusqu'aux plus modestes, tels que le docteur Conneau. A Turin, il entourait de soins le duc de Grammont, ministre de France, et mettait toute son habileté à écarter dans ses rapports avec lui toute cause de mésintelligence ou de malentendu[86]. Surtout il s'employait avec un zèle extrême à faire surveiller les réfugiés français et à empêcher que les journaux ne fissent leur éloge. Il ne dédaignait pas de descendre à cet égard dans les plus minutieux détails ; Eugène Sue étant mort dans sa villa du lac d'Annecy, il ne perd pas un instant pour recommander que ses obsèques ne deviennent l'origine d'aucune manifestation[87]. Un peu plus tard, comme le duc de Chartres devait entrer à titre auxiliaire dans l'armée piémontaise, il s'assure par avance de l'assentiment de l'Empereur[88]. Tant de condescendances, tant de flatteries se justifiaient. Que pouvaient les autres puissances ? La Russie était bien loin : sans doute on ne négligeait pas de lui plaire ; et quand l'Impératrice mère ou les grands-ducs venaient chercher le soleil aux beaux rivages de Nice, l'hospitalité se montrait courtoise, empressée, fastueuse, nuancée même d'attentions délicates qui charmaient ; mais ce n'était point à Saint-Pétersbourg que se dénouerait le conflit prochain. La Prusse était isolée, peu influente au dehors, fort ignorante des choses italiennes, à demi consciente des similitudes de situation qui n'apparurent que plus tard. Quant à l'Angleterre, Cavour, plein de déférence dans ses dépêches officielles, ne lui pardonnait point son amitié refroidie, raillait impitoyablement lord Clarendon, cet ami naguère si chaud, et, dans ses lettres intimes, mettait lord Palmerston sur le même pied que lord Aberdeen[89]. Restait la France, la puissante France vers laquelle il fallait toujours revenir, la France de qui tout dépendait pour le bien comme pour le mal. La France se donnerait-elle ? Cavour l'espérait, y comptait même : mais à la pensée d'une défection possible son cœur se troublait ; car, sans elle et sans sa vaillante épée, il ne pourrait accomplir rien de durable, rien de décisif, rien surtout qui fût au niveau de ses ambitions.

A cette incertitude de l'assistance française se mêlait à l'intérieur l'embarras du parti mazzinien. Depuis de longues années, Mazzini se considérait comme le dictateur de la révolution et, du fond de son paisible exil, vantait en un langage plein d'ardeur mystique la féconde efficacité du martyre. De temps à autre, quelques disciples fanatiques ou égarés se laissaient prendre à ses excitations. Il leur fournissait des armes, un peu d'argent, des encouragements en abondance, tout en un mot, excepté lui-même. On apprenait alors, soit un coup de main tenté sur quelque grande ville, soit le débarquement de quelque bande sur les rives des Maremmes ou les grèves de la Calabre. L'issue ne variait guère ; et le courrier suivant annonçait à l'Europe un instant distraite que les misérables conjurés avaient payé de leur vie leur folle équipée. Mazzini pleurait les morts, exaltait leur courage et, s'appropriant le généreux sacrifice des autres, n'était pas éloigné de croire à son propre martyre. Quel ne fut pas son dépit quand il vit qu'une société, moitié secrète, moitié publique, travaillait à lui ravir son parti et à discipliner la révolution, non pour son profit personnel, non pour une république idéale et mystique, mais au profit du roi de Sardaigne ! Qu'on se figure un pontife qui verrait ses adeptes remplir l'église voisine et resterait seul avec quelques thuriféraires faisant évaporer l'encens dans le sanctuaire déserté. Aiguillonné par ce grand péril, Mazzini redoubla d'intrigues, rassembla tous ses efforts, paya même de sa personne, et, en juin 1857, se rendit à Gênes. La population génoise était doublement irritée, et par l'établissement de nouveaux impôts, et par le transfèrement prochain de l'arsenal militaire à la Spezia. Profitant de ce mécontentement, le conspirateur fit de cette ville son quartier général. De là devaient partir deux expéditions qui, débarquant en Toscane et dans le royaume de Naples, y propageraient l'insurrection. A Gênes même, un complot fut organisé ; des bandes composées, les unes d'ouvriers du port ou de matelots, les autres de bourgeois ou d'émigrés, s'empareraient, à la faveur de la nuit, des forts, des arsenaux, du palais ducal. Le plan était trop vaste et les préparatifs trop compliqués pour que le secret ne transpirât pas. Des avis furent transmis au gouvernement, en particulier par la police française, qui semble avoir saisi les fils de la trame. Les autorités sardes se montrèrent d'abord incrédules et déployèrent peu de vigilance. Puis, comme le coup de main était annoncé pour la nuit du 29 au 30 juin, elles adoptèrent quelques mesures de prudence, telles que l'occupation du palais ducal et un déploiement inusité de la force publique. Se sentant découverts, les mazziniens renoncèrent à leur projet, mais trop tard pour que le contre-ordre parvint partout ; aussi une bande de conjurés, fidèle aux instructions primitives, se porta sur un corps de garde avancé qu'on appelait le fort Diamante, l'occupa et n'en fut chassée qu'au lever du jour. La presse grossit l'événement et dénonça avec beaucoup de bruit ce qu'on appela l'insurrection de Gênes. A vrai dire, la tranquillité publique avait à peine été troublée, et, presque sans combat, la cause de l'ordre avait triomphé. Néanmoins cette tentative, même avortée, surprit Cavour et l'émut. Il y vit la preuve de la vitalité du parti mazzinien qui, même affaibli, ne se livrerait point, et ne serait réduit qu'à la longue, sous l'empire de la force ou d'éblouissants succès. Il craignit, et avec raison, que l'incident ne fût exploité à Paris auprès de l'Empereur, et que le Piémont ne fût de nouveau représenté comme un État peu solide, mal assuré contre la révolution et incapable de la maîtriser. Dans son trouble, le premier ministre s'en prit un peu à tout le monde, et particulièrement à son collègue de l'intérieur, M. Rattazzi, qu'on n'était pas loin d'accuser de faiblesse, d'indifférence ou d'inertie.

L'accusation était contestable. Ce qui était vrai, c'est que le ministre de l'intérieur chargé de justifier aux yeux du pays la politique générale du cabinet, pliait sous le poids d'une tâche de plus en plus malaisée. Il en coûte cher aux petits pour devenir grands. Les sujets de Victor-Emmanuel, Piémontais, Savoisiens ou Ligures, en faisaient alors la pénible expérience. Ils succombaient sous le poids des charges créées, les unes pour réparer leurs revers, les autres pour fonder leur grandeur. Toutes sortes d'impôts nouveaux avaient été établis ; quant aux anciens, ils avaient été remaniés, ce qui, en style financier, veut dire accrus. La dette s'était élevée dans la même proportion que l'impôt, et depuis 1848 sept emprunts onéreux, en subvenant aux nécessités présentes, avaient grevé d'un chiffre considérable les budgets futurs[90]. La diminution des revenus, conséquence de plusieurs mauvaises récoltes, rendait plus sensibles les exigences du fisc. L'excès des dépenses déplaisait d'autant plus que les deniers publics semblaient appliqués, non aux besoins propres du pays, mais à des desseins incompris et inconnus. L'aggravation des charges militaires s'ajoutait aux soucis financiers et les rendait plus cuisants. De tous les griefs, le plus vif naissait de la politique religieuse. Orthodoxes par tradition à l'exemple de leurs pères, les catholiques sujets de Victor-Emmanuel s'affligeaient des démêlés avec Rome, s'en inquiétaient même et surtout redoutaient que quelque châtiment du ciel ne fût l'expiation de si audacieuses nouveautés. Volontiers, ils séparaient Victor-Emmanuel de son principal conseiller, qui abusait, disait-on, de la faiblesse de son maître, lui communiquait des rapports faux ou altérés et l'entraînait dans des voies aussi périlleuses pour sa conscience que pour l'intérêt de son peuple. Le clergé ne négligeait rien pour aviver ces impressions, et son activité se déployait avec d'autant plus d'ardeur qu'une occasion (et la dernière sans doute) se présenterait bientôt pour disputer, reconquérir peut-être le terrain perdu.

Avec l'année 1857, en effet, les pouvoirs du parlement expiraient. A l'approche d'une épreuve que la gravité des conjonctures rendait particulièrement décisive, Cavour jugea bon de modérer un peu sa politique vis-à-vis de Rome et d'adoucir par quelques mesures de détail ses précédentes rigueurs. Puis, comme les travaux du percement du mont Cenis allaient être inaugurés, il partit avec le Roi afin de visiter la Savoie, plus rebelle que le reste du royaume à la nouvelle politique. Sur cette terre dévouée et fidèle de ses aïeux, Victor-Emmanuel recueillit des acclamations qui n'étaient que le témoignage d'un antique loyalisme, mais où le premier ministre crut discerner une sorte d'adhésion à ses vues personnelles. Trompé par le courtois accueil des populations qu'on représentait comme les plus hostiles, Cavour se rassura. C'est une des rares circonstances de sa vie où sa prévoyance fut mise en défaut.

Secrètement, mais avec un rare ensemble, le clergé disciplinait les catholiques pour la lutte électorale. Les évêques transmettaient les mots d'ordre aux curés, qui eux-mêmes les communiquaient aux fidèles. Les journaux religieux, très bien organisés, trouvèrent, pour les propager partout, des amis discrets et dévoués. Les candidatures furent arrêtées, mais non publiées, en sorte que le gouvernement, mal informé, ne sachant à quel adversaire se prendre, ignorant même s'il aurait des adversaires, se débattait dans le vide et tantôt engageait, à tout hasard, des polémiques qui portaient à faux, tantôt s'endormait dans une dangereuse sécurité. Quelques jours seulement avant l'élection, les batteries furent démasquées et les noms, presque tous bien choisis, furent divulgués. Ce fut alors un grand tumulte, tumulte tel que le petit Piémont, accoutumé jusque-là à la paix civile, n'en avait jamais vu de pareil. « C'est une bacchanale incroyable, écrivait la marquise Constance d'Azeglio ; quelques-uns disent que c'est de la vitalité ; il me semble que c'est du galvanisme, de la convulsion[91]. » Pour la première fois, les catholiques, décidés à profiter de la liberté commune, égalèrent leurs rivaux en activité, en audace, en violence même ; et ceux-ci, habitués à des adversaires qui ne se défendaient pas ou se défendaient sur un autre terrain, demeuraient partagés entre la surprise, l'impuissance et la colère. Un sentiment surtout dominait dans les masses rurales, c'était une antipathie bruyante contre les émigrés italiens si favorisés par Cavour ; c'était la méfiance contre tout candidat exotique ; c'était la volonté de substituer à la politique italienne, pleine de déceptions et de périls, la politique piémontaise, plus étroite, plus modeste, mais moins coûteuse et plus sûre. A ce débordement extraordinaire de rivalités et de passions, Cavour affectait d'opposer le calme et le sang-froid. « Je ne suis, disait-il, ni inquiet ni préoccupé. » Cette indifférence n'était qu'une feinte. Il était tout à la fois consterné de l'échec qu'il prévoyait et irrité d'avoir si tardivement pénétré le danger.

Les élections ayant eu lieu le 15 novembre, on put, les jours suivants, en calculer les résultats. En Savoie, en Sardaigne, en Ligurie, les catholiques avaient presque partout triomphé.

À Gênes, sur sept candidats du parti religieux, six avaient passé. Le chef de l'extrême droite, M. Solar de la Margherite, était élu dans quatre collèges. En revanche, les ministres Rattazzi et Lanza étaient mis en ballottage ; le général La Marmora avait échoué à Pancalieri et ne rentrait à la Chambre que par le suffrage des électeurs de Biella ; Cavour lui-même n'avait été élu qu'avec peine par le premier collège de Turin. Sans doute le cabinet conservait la majorité ; il la conservait grâce aux villes piémontaises qui, presque toutes, étaient demeurées fidèles à la politique ministérielle ; mais les catholiques disposaient de plus de soixante voix, c'est-à-dire du tiers des sièges, et, s'ils n'étaient pas assez forts pour saisir le pouvoir, ils semblaient l'être assez pour paralyser tout gouvernement créé en dehors d'eux et surtout contre eux.

Cavour n'avait pas prévu la défaite. Il s'ingénia aussitôt à la réparer. Ce n'était pas que, dans sa correspondance intime, il ne rendît hommage à ses adversaires. Il lui échappait même de curieux aveux. « La députation sarde a infiniment gagné en respectabilité », écrivait-il à l'ambassadeur sarde à Londres, le marquis Emmanuel d'Azeglio[92]. Respectable ! elle l'était peut-être trop pour les desseins du premier ministre. Aussi, dans la même lettre, Cavour, avec une prévoyance opportune (on dirait aujourd'hui opportuniste), priait l'ambassadeur de rechercher s'il n'existait pas, en Angleterre, quelque loi pour réprimer l'ingérence du clergé dans les élections. De là à l'invalidation des concurrents désagréables ou dangereux, il n'y avait qu'un pas, et facile à franchir. Tout manqua, d'ailleurs, aux catholiques, pour transformer leur très réelle victoire en un triomphe décisif. Le Roi, désormais lié à Cavour, le Roi, loin de les appuyer, désavoua toute connivence avec eux. Parmi les élus, plusieurs qui appartenaient au clergé à titre de chanoines furent, par une interprétation législative plus subtile que loyale, déclarés inhabiles à exercer leur mandat. Soit qu'elle fût intimidée par la pression officielle, soit qu'elle désespérât de l'issue finale, l'opposition elle-même mollit, et les élections complémentaires furent pour le cabinet un succès, presque une revanche. II arriva donc que le pays, après un retour violent vers les anciennes traditions provinciales et piémontaises, après un désaveu brutal de la nouvelle politique italienne, parut se replacer de nouveau, avec cette lassitude qui suit un grand effort, sous la main flexible et impérieuse de Cavour. Le ministre de l'intérieur, M. Rattazzi, coupable de n'avoir pas réussi, fut sacrifié ; puis, contre toute attente, le cabinet, après une si chaude alarme, se reconstitua. Cette reconstitution serait-elle durable et à l'abri de nouveaux ébranlements ? Nul ne le pouvait dire avec certitude, tant la droite, malgré ses pertes partielles, demeurait redoutable. Mais ce n'était pas dans l'étroite enceinte du palais Carignan que devait se décider le sort du Piémont ou de l'Italie. Sur ces entrefaites, un événement survint qui, selon toutes les apparences, ruinerait l'œuvre de Cavour et, par une évolution imprévue des choses, la précipita.

 

XI

Le 15 janvier 1858, on' apprit l'attentat d'Orsini. A Turin, l'émotion fut autre qu'à Paris, mais aussi vive et pleine d'anxiété. L'assassin était Italien. C'est à l'Italie qu'il avait demandé ses complices. C'est pour la cause de l'Italie que son bras s'était armé. A Gênes, cinq jours avant l'attentat, un manifeste de Mazzini avait paru, plein de haine, de colère, de prédictions sinistres. En nul pays, si ce n'est en Belgique et en Angleterre, les réfugiés n'étaient plus nombreux que dans le royaume de Sardaigne. Bien plus, au lendemain du crime, un journal se trouva, sur le sol du Piémont, qui entreprit, non de louer l'assassinat, mais de l'excuser.

Dans les jours qui suivirent le complot, la Sardaigne fut, au même titre que l'Angleterre, enveloppée dans la réprobation générale. Tous ses ennemis se liguèrent pour prier, pour conjurer l'Empereur d'abandonner à jamais l'ingrate nation qui payait par le meurtre sa constante bienveillance : « Voilà, disait le nonce, Mgr Sacconi, voilà le fruit de l'agitation entretenue par M. de Cavour. » — « Le moment est venu, ajoutait l'ambassadeur d'Autriche, M. de Hubner, de former entre la cour des Tuileries et celle de Vienne les liens d'une alliance intime[93]. » Si grand que fût le renom d'habileté du ministre sarde, on escomptait déjà sa chute et on ne doutait pas que son pays, échappant à son ardente direction, ne rentrât dans les voies traditionnelles d'où il avait essayé de s'écarter.

Le 22 janvier, dans une dépêche à M. de La Tour d'Auvergne, notre représentant à Turin, le ministre des affaires étrangères, M. Walewski, rappela le principe de la solidarité des couronnes, s'éleva contre les excès révolutionnaires, signala les agissements des émigrés, flétrit le journal de Mazzini, l'Italie et le Peuple, et, sans formuler aucune demande précise, invita le gouvernement à pourvoir, pour sa part, à la sécurité commune. A cette communication, Cavour se garda bien de faire une réponse officielle, mais par quelques explications amicales se flatta d'apaiser l'orage. Il condamna avec horreur l'attentat, loua fort la vigilance de sa police, se prévalut de nombreux arrêtés d'expulsion déjà signés ou sur le point de l'être, et qui éloigneraient du pays les plus compromettants des réfugiés ; puis, par une évolution si impudente qu'elle cessait d'être adroite, il imagina d'imputer aux princes italiens et spécialement au Pape la responsabilité de ses embarras. Le Saint-Père, au dire de Cavour, éloignait de ses États un grand nombre de ses sujets ; ceux-ci abordaient naturellement en Piémont comme en terre libre. Que faire ? Les rendre à leur patrie d'origine était impraticable, les pousser vers les pays voisins n'était pas moins malaisé ; de là des foyers d'agitation dont la police piémontaise s'efforçait de modérer l'ardeur, mais qu'elle ne pouvait supprimer tout à fait. — Vraiment l'explication était insuffisante, et M. Walewski eût été trop débonnaire s'il l'eût accueillie. Il convoqua au ministère des affaires étrangères le représentant du Piémont et lui reprocha avec quelque vivacité l'inertie de la Sardaigne, qui contrastait avec l'empressement de la Belgique et même avec le langage de l'Angleterre. Bientôt, dans une nouvelle dépêche à M. de La Tour d'Auvergne, il précisa ses réclamations et demanda que la gazette l'Italie et le Peuple fût supprimée, que les réfugiés fussent déchus du droit d'écrire dans les journaux, enfin qu'une modification à la loi pénale permît de mieux atteindre les délits ou les crimes internationaux. Dans l'impossibilité de se dérober davantage, Cavour invoqua les lois piémontaises qui, en matière de presse, n'armaient pas le gouvernement du droit de suppression ; il excusa les émigrés, qui sans doute péchaient par excès d'ardeur, mais se faisaient, en général, dans les feuilles quotidiennes, les promoteurs les plus actifs de l'alliance française, Quant à la législation pénale, il ne se refusa point à la changer. Quelques jours plus tard, en effet, un projet de loi fut présenté au Parlement, qui punissait de peines spéciales non seulement l'assassinat politique déjà prévu par les codes antérieurs, mais la conspiration contre les souverains étrangers ; le même projet avait, en outre, pour but de réprimer l'apologie des crimes politiques et, enfin, créait pour certains cas un jury spécial. Quelles que fussent ces concessions, il était douteux qu'elles parvinssent à ranimer le bon vouloir de la cour des Tuileries. Comme Victor-Emmanuel avait envoyé à Paris le général Della Rocca pour féliciter l'Empereur sur l'insuccès de l'attentat, Napoléon avait accueilli l'envoyé sarde avec toutes sortes d'égards personnels, mais avait condamné avec dureté la politique imprudente et les tolérances coupables du cabinet sarde. Vers le même temps, on apprit que le journal qui avait excusé le complot d'Orsini venait d'être acquitté par le jury. Un peu plus tard, on sut que le projet de loi présenté par Cavour n'était accueilli qu'avec défiance par la Chambre des députés, et que la commission parlementaire en proposerait même le rejet.

L'alliance tramée par Cavour ne serait-elle pas décidément brisée ? Les vrais amis d'une politique exclusivement française purent le croire, l'espérer du moins. L'imprévu dominant tout le reste, ce fut le contraire qui arriva. Ici l'histoire confine au roman ou plutôt au rêve : le récit, si on essayait d'y introduire la vraisemblance, perdrait du même coup sa vérité ; il faut constater les faits, mais renoncer à les lier entre eux.

Le 25 février, s'ouvrirent devant la cour d'assises de la Seine les débats de l'affaire Orsini. Nous avons déjà raconté ce procès mémorable. Comme Jules Favre, qui défendait le conspirateur, arrivait au terme de sa plaidoirie, on le vit extraire de son dossier une lettre de son client. Ce n'était pas une de ces lettres banales adressées à un parent, à un ami, ou souvent fabriquées à dessein pour amollir la justice ou provoquer une grâce. Non ; on ne se flattait pas de désarmer le jury, et ce n'était point une grâce qu'on sollicitait. La lettre avait été écrite par l'assassin, et à celui qu'il avait choisi comme victime. Orsini, sur le bord de la tombe, se faisait le conseiller de l'Empereur, et, n'ayant pu le précipiter dans la mort, essayait de lui dicter sa vie. Au milieu de la curiosité et de la stupéfaction universelles, Jules Favre lut cette lettre, il la lut tout entière, de cette voix lente et un peu sourde qui accentuait l'émotion et, pour ainsi dire, la gravait. Fièrement, Orsini répudiait toute clémence et refusait de « s'humilier devant celui qui avait tué la liberté naissante de sa patrie » ; mais « près de la fin de sa carrière, il voulait, disait-il, tenter un a dernier effort pour venir en aide à l'Italie ». En vue des éventualités prochaines, il demandait que l'Empereur « n'intervint pas contre l'indépendance de son pays et surtout empêchât les interventions étrangères ». — « Car, ajoutait-il, de la conduite de la France dépend la vie ou la mort d'une nation à qui l'Europe est en grande partie redevable de son indépendance. » Orsini finissait en ces termes : « J'adjure Votre Majesté de rendre à l'Italie l'indépendance que ses enfants ont perdue en 1849 par la faute même des Français. Que Votre Majesté se rappelle que les Italiens, au milieu desquels était mon père, versèrent avec joie leur sang pour Napoléon le Grand, partout où il lui plut de les conduire ; qu'elle se rappelle qu'ils lui furent fidèles jusqu'à sa chute ; qu'elle se rappelle que tant que l'Italie ne sera pas indépendante, la tranquillité de l'Europe et celle de Votre Majesté ne seront qu'une chimère. Que Votre Majesté ne repousse pas le vœu suprême d'un patriote sur les marches de l'échafaud ; qu'elle délivre ma patrie, et les bénédictions de vingt-cinq millions de citoyens la suivront dans la postérité. »

Chose étrange ! en ce temps où les prérogatives de la défense étaient si étroitement mesurées, Jules Favre put poursuivre jusqu'au bout sa lecture, sans que, du siège de la cour, aucune voix ne s'élevât pour l'interrompre. Bien plus, au milieu du même silence, au milieu de la même tolérance inaccoutumée, il put, par un commentaire ardent, par une adjuration directe à l'Empereur, souligner, compléter, éclairer ce qu'il appelait, ce qu'on appela après lui le Testament d'Orsini. Que signifiait cette licence extraordinaire, à une époque où toute licence était si soigneusement réprimée ? Cet appel suprême du conspirateur, nuancé et gradué avec une habileté infinie, débutait par l'intimidation et se terminait en une prière, comme si on eût voulu tout à la fois secouer par la peur la mollesse du souverain et réveiller dans son âme quelque vieux souvenir endormi. Un art si consommé ne révélait-il pas une main plus exercée qui avait conduit la main d'Orsini ? Orsini lui-même puisait-il dans son passé quelque titre mystérieux, l'autorisant à entamer cette sorte de colloque public, qui plaçait passagèrement sur le même pied l'assassin et la victime, le misérable criminel et le tout-puissant empereur ? Toutes sortes de suppositions ont été imaginées, toutes sortes de coïncidences ont été rapprochées, sans que, de ces indices épars et incohérents, puisse se dégager aucune certitude ni même aucune vraisemblance. Cependant la France et l'Europe s'étonnaient de ces extraordinaires privautés du crime. Déjà Cavour tirait, à sa manière, avantage de ces tolérances et affectait de s'en plaindre. « La position faite par l'Empereur à Orsini, écrivait-il le 4 mars au marquis de Villamarina, rend notre tâche cent fois plus difficile. Comment combattre avec succès l'apologie du régicide, lorsqu'en France on s'étudie à le rendre intéressant par des moyens bien autrement efficaces que quelques mauvais articles de journaux ?[94] »

Cavour n'était au bout ni de ses étonnements ni de ses bonnes fortunes. Rentré dans sa prison après sa condamnation à mort, Orsini y revint, non marqué de la suprême flétrissure, mais entouré comme d'une auréole. Devenu presque à la mode et mis en goût de correspondance, il écrivit à Cavour qui ne lui répondit point, « ne voulant pas, disait-il avec ironie, lui faire des compliments ». Suivant la coutume, le condamné fut transféré à la Roquette, cette dernière étape avant l'échafaud. Là il reçut, entre autres visites, celle du préfet de police : c'était M. Pietri, Corse de naissance, c'est-à-dire à demi compatriote. M. Pietri lui représenta lez généreuses intentions de l'Empereur pour l'Italie et la folie qu'il y aurait à faire disparaître le seul homme qui eût le pouvoir et la volonté de l'affranchir. C'est alors que, le 9 mars, il s'adressa de nouveau à l'Empereur, non plus cette fois pour menacer et se plaindre, mais pour désavouer l'assassinat politique et recommander, dans une suprême prière, à la France et à son chef le sort de l'Italie. « Les sentiments de sympathie de Votre Majesté pour l'Italie ne sont pas pour moi un mince réconfort au moment de mourir. Bientôt je ne serai plus. Je déclare, avant de rendre le dernier souffle vital, que l'assassinat, de quelque prétexte qu'il se couvre, n'entre pas dans mes principes, bien que par une fatale aberration d'esprit j'aie organisé l'attentat du 14 janvier. Non, l'assassinat politique ne fut jamais mon système, et je l'ai combattu au péril de ma vie par mes écrits et par les actes de ma vie politique. Que mes compatriotes, au lieu de compter sur ce moyen de l'assassinat, apprennent de la bouche d'un patriote prêt à mourir que leur abnégation, leur dévouement, leur union, leur vertu, peuvent seuls assurer la délivrance de l'Italie, la rendre libre, indépendante et digne de la gloire de nos aïeux. Je vais mourir avec calme et je veux qu'aucune tache ne souille ma mémoire. Quant aux victimes du 14 janvier, je leur offre mon sang en sacrifice, et je prie que les Italiens devenus indépendants dédommagent un jour ceux qui auront souffert. Que Votre Majesté me permette en finissant de lui demander grâce de la vie non pour moi, mais pour ceux de mes complices condamnés à mort. » De plus en plus le criminel s'absorbait dans le patriote, et cette étrange réhabilitation qui précédait le châtiment était l'œuvre de celui-là même qu'Orsini avait voulu frapper. L'expiation même se consommerait-elle ? On en douta. Un grand conseil se tint où le sort du conspirateur fut longuement débattu. L'horrible préméditation de l'attentat, le nombre des morts et des blessés, la grandeur de l'émotion publique ne permirent pas à la clémence impériale de s'exercer. Orsini monta donc à l'échafaud, mais moins en condamné qu'en maudit, qu'en victime qu'on pare de fleurs, et avec cette extraordinaire bonne fortune d'avoir affermi la cause italienne, loin de la discréditer pour jamais.

Quand on apprit en Italie la fin d'Orsini, les plus exaltés le révérèrent comme un martyr et l'honorèrent « comme une sorte de Guillaume Tell[95] », les plus modérés se mirent à le plaindre, et ainsi se forma la légende qui dure encore. Pourrait-on s'étonner de ces témoignages quand, en France, l'Empereur s'appliquait à grandir son meurtrier ? Secrètement, d'un bout à l'autre de la Péninsule, les portraits d'Orsini furent colportés, et la curiosité publique recueillit avec empressement les moindres circonstances de sa vie et de sa mort. A Padoue, les étudiants de l'Université choisirent l'une des églises pour le lieu de leur manifestation et, un jour, comme le saint sacrifice s'achevait, entonnèrent dans un immense accord le De profundis pour l'âme de celui qui semblait presque un précurseur. A ces marques de sympathie s'ajouta un plus éclatant hommage. Le 31 mars, la Gazette officielle du Piémont publia les deux lettres écrites de Mazas et de la Roquette, et éleva ainsi au rang de documents historiques les élucubrations du conspirateur. Nul ne pensa que le gouvernement piémontais eût hasardé cette publication, véritable menace contre l'Autriche, si l'empereur des Français n'eût autorisé, suggéré même une pareille témérité. « Nous recevons d'une source sûre les derniers écrits d'Orsini », disait le préambule de la Gazette officielle. Les historiens modernes de l'Italie affirment que cette « source sûre », n'était autre que le cabinet impérial. Ils ajoutent que Cavour, assez difficile pourtant à déconcerter, fut troublé d'une telle hardiesse, représenta les colères probables de l'Autriche, demanda qu'on garantît son pays contre les éventualités de l'avenir. L'Empereur aurait répondu par une nouvelle insistance ; et c'est alors, dit-on, que l'insertion fut ordonnée[96].

Cette crise extraordinaire avait achevé de faire connaître à Cavour l'empereur des Français. Il avait deviné que, pour le transformer en instrument docile, la menace serait aussi efficace que les caresses. Dès lors, il s'appliqua à mêler l'intimidation à la flatterie, se servant tout à la fois de l'une et de l'autre pour avancer les affaires de son pays. Tantôt il s'ingénie à grossir les progrès de la révolution italienne, progrès tels qu'elle submergera tout si le Piémont ne la dirige en l'absorbant ; tantôt il dépeint l'exaltation des partis et ajoute artificieusement que, si on ne leur donne quelque gage, il sera difficile, impossible même d'étouffer ou de prévenir de nouveaux complots. Déjà à Turin, M. de la Tour d'Auvergne, organe de M. Walewski, tenait un langage meilleur ; de Paris arrivaient des rapports de plus en plus encourageants. Sur ces entrefaites, la Chambre piémontaise, ramenée à des sentiments plus sages, se décida à voter la loi sur les conspirations contre les souverains étrangers. Quand M. de Villamarina se présenta aux Tuileries pour communiquer à l'Empereur cette bonne nouvelle, celui-ci le remercia, lui témoigna une bienveillance particulière, puis avec une intonation qui soulignait ses paroles : « Eh bien, lui dit-il, où en sont les fortifications de Casale ? Où en sont les fortifications d'Alexandrie ?[97] »

 

XII

Dans les derniers jours de mai arriva à Turin un visiteur assez modeste par le rang, mais puissant par l'amitié de l'Empereur et ami très chaud de l'Italie, c'était le docteur Conneau. Il vit le Roi et le premier ministre, parla beaucoup de la sympathie qui liait la cour des Tuileries à celle de Turin. Il ajouta que l'Empereur passerait prochainement un mois à Plombières et se trouverait ainsi bien rapproché de la frontière piémontaise ; puis il se tut, attendant l'effet de l'insinuation. Cavour, charmé, se garda bien de relever l'erreur géographique qui plaçait Plombières aux portes du royaume sarde. Il répondit aussitôt avec empressement que lui-même avait l'intention de prendre pendant l'été quelque repos en Suisse, et que, de là, il serait heureux de porter ses hommages à l'Empereur.

Les jours s'écoulèrent sans qu'aucun nouveau messager n'arrivât. Le 19 juin, Cavour mandait à M. de Villamarina « Je suis impatient de savoir si l'Empereur donnera suite aux insinuations de Conneau, en me faisant inviter à l'aller voir à Plombières[98]. » M. Walewski et ses amis, sagement en éveil, auraient-ils pénétré les desseins de leur maître et réussi à les entraver ? Le ministre sarde entretenait à cet égard de vives appréhensions, et son esprit se consumait en cruelles incertitudes. « Walewski et la plupart des agents politiques de la France, écrivait-il, ne représentent que de petites passions et nullement les grandes pensées que l'Empereur nourrit dans son esprit[99]. »

A tout prix il fallait provoquer ces grandes pensées et en hâter l'éclosion. Comme il ne recevait rien, Cavour, à tout hasard, se mit en route le 11 juillet. Il s'entoura de grand mystère et emporta avec lui deux passeports, l'un au nom du président du conseil, l'autre au nom de Giuseppe Benso, « allant en Suisse et en France ». L'Opinione, organe officieux du cabinet, annonça d'avance l'itinéraire adopté : le ministre irait en Savoie pour y visiter les travaux du mont Cenis ; de là il gagnerait la Suisse, reviendrait par le Lukmanier, où on songeait alors à établir la voie ferrée qui, plus tard, fut tracée à travers le Saint-Gothard, séjournerait à Chamonix, et, après ce repos de quelques semaines, reprendrait la direction des affaires. Avant de quitter Turin, Cavour s'ingénia à écrire de nombreuses lettres qui donneraient le change à ses amis. « Si j'allais en France, écrivait-il à la comtesse de Circourt qui l'avait invité à séjourner chez elle à Bougival, si j'allais en France en ce moment, mon voyage donnerait lieu à toutes sortes de commentaires. J'irai en Suisse respirer l'air frais des montagnes, loin des hommes qui ne pensent qu'à la politique. Je compte m'arrêter quelques jours à Pressinge ; on ne supposera pas que je conspire avec mes bons amis, les de La Rive, contre la paix du monde[100]. » Il s'arrêta en effet à Pressinge, s'y montra dans l'attitude aisée d'un touriste heureux d'oublier le travail et les soucis, ne laissa percer par aucun signe ses absorbantes préoccupations : en partant, il emporta même de la bibliothèque de son hôte quelques volumes anglais, comme le ferait un voyageur uniquement occupé de son plaisir et attentif à mettre à profit les longueurs de la route ou à tempérer par la lecture l'ennui des jours de pluie.

A Genève, une bonne nouvelle attendait Cavour. Une lettre du général de Béville, aide de camp de l'Empereur, lui faisait connaître que le souverain serait charmé de le recevoir à Plombières. A la pensée d'une démarche si décisive et désormais si prochaine, Cavour, obligé de se contenir jusque-là, se sentit saisi d'une exaltation mêlée de trouble. A La Marmora, qui, seul de ses collègues, avait eu toutes ses confidences, il écrivit en ces termes : « Le drame s'approche de la solution : prie le ciel de m'inspirer pour que je ne fasse pas de bévue dans ce suprême moment. En dépit de mon ordinaire confiance, je ne suis pas sans grande inquiétude[101]. » La solennité des conjonctures ne le déconcertait pas au point d'obscurcir sa prévoyance ; en homme avisé, il veillait à tout : c'est ainsi que, dans le même temps, il recommandait qu'on mît dans le secret du voyage M. de la Tour d'Auvergne, ministre de France. Celui-ci, en effet, avait un frère qui était au service personnel de l'Empereur, et il importait qu'il n'apprît pas par une voie indirecte ce que jusque-là on lui avait laissé ignorer.

Le 20 juillet, dans la soirée, Cavour était à Plombières ; le lendemain, à onze heures, il fut introduit auprès de Napoléon III. Sans aucun préambule, l'Empereur aborda le grave sujet de l'entrevue et annonça qu'il serait disposé à soutenir le Piémont dans une guerre contre l'Autriche, à la double condition que la lutte ne serait point une lutte révolutionnaire et qu'elle se pourrait colorer d'un prétexte plausible aux yeux de la diplomatie. Les deux complices — car on ne peut guère les appeler d'un autre nom — passèrent en revue les causes possibles de conflit. Cavour invoqua d'abord l'inexécution des traités de commerce entre Turin et Vienne, puis l'extension excessive de la puissance autrichienne dans les duchés et les Romagnes. L'Empereur jugea le premier prétexte insuffisant ; quant au second, il le repoussa par une raison péremptoire : « Tant que nos troupes, dit-il, sont à Rome, je ne puis exiger que l'Autriche retire les siennes d'Ancône et de Bologne. » — « Je dois, ajouta-t-il, ménager Rome, à cause des catholiques, et Naples, à cause du Tsar, qui met une sorte de point d'honneur à protéger le roi Ferdinand. — Eh bien, répliqua résolument Cavour, abandonnons Rome au Pape et Naples à ses princes. Il suffit qu'on permette aux Romagnols de s'insurger, et qu'on laisse faire les sujets de Ferdinand le jour où il leur plaira de secouer sa domination paternelle. » L'Empereur acquiesça silencieusement. Pour trouver un motif avouable de guerre, l'embarras demeurait grand, et Cavour n'était pas sans inquiétude, tant il redoutait les irrésolutions de Napoléon, habile à se dérober jusqu'au dernier moment aux conséquences des principes que lui-même avait proclamés. En étudiant la carte de la Péninsule, les regards des deux interlocuteurs s'arrêtèrent sur ces provinces du duché de Modène, qui, situées à l'occident de l'Apennin, semblaient un prolongement naturel des États sardes et que, depuis longtemps, une propagande active travaillait à détacher de leur souverain légitime. Sur ce petit coin de terre italienne, serait-il malaisé de provoquer quelque vœu, quelque pétition en faveur de l'annexion à la Sardaigne ? Victor-Emmanuel prendrait hardiment la cause de ceux qui voudraient se donner à lui. Le duc de Modène, qui était le plus intransigeant des princes, ne manquerait pas de revendiquer avec hauteur ses droits héréditaires ; puis il se replierait sur l'Autriche, et le Piémont sur la France. Ainsi naîtrait l'étincelle qui ferait jaillir les flammes et tournerait bientôt à l'embrasement. Cet embrasement serait-il général ? Napoléon et Cavour comptaient sur une lutte, terrible à coup sûr, mais cependant localisée. L'Angleterre, quoique mécontente et jalouse, garderait la neutralité ; la Russie laisserait faire avec une joyeuse indifférence ; la Prusse, toujours en quête de profits, demeurerait longtemps indécise, et la paix, fruit de la victoire, la surprendrait avant qu'elle eût pris parti. — A la suite de cette paix, quelle serait la distribution des territoires ? La nouvelle organisation de la Péninsule reposerait sur la création d'un vaste royaume septentrional qui s'étendrait des Alpes à l'Adriatique, comprendrait toute la vallée du Pô, et réunirait sous le sceptre de Victor-Emmanuel Parme, la Lombardie, la Vénétie, les Légations elles-mêmes. En dehors de cet État riche et puissant, destiné dans la pensée de Cavour à absorber tôt ou tard tout le reste, trois États seraient créés ou maintenus. La Toscane, accrue de l'Ombrie, formerait un royaume de l'Italie centrale. A qui donnerait-on cette principauté, proie prochaine du Piémont agrandi ? Le nom de la duchesse de Parme fut prononcé ; le choix plut à Napoléon III, qui, par générosité, se piquait de ne point persécuter, de favoriser même la maison de Bourbon ; Il ne plut pas moins à Cavour, qui se flattait de miner bien vite la précaire domination d'une femme et d'un enfant Le Pape « serait ménagé », comme disait l'Empereur ; Rome lui serait dédaigneusement conservée ; on lui abandonnerait en outre l'ancien patrimoine de Saint-Pierre ; pour tempérer la spoliation de ses autres provinces, on lui conférerait même le titre de Président de la Confédération italienne : décoration vaine, pompe dérisoire, assez semblable à la pourpre jetée par les Juifs sur les épaules du Christ mourant. Quant au royaume de Naples, on le laisserait vivre, au moins provisoirement, soit qu'il fût malaisé de l'abattre et que la protection russe le couvrît encore, soit que sa situation, tout au sud de la Péninsule, l'abritât contre les complications immédiates de l'avenir. — Un point restait à régler, le payement de tant de complaisances. A ce moment de l'entretien, Napoléon se souvint de la France, et, pour prix de toutes ces audacieuses nouveautés, aidées, autorisées ou tolérées, stipula une sorte de salaire éventuel. Ce salaire, ce serait la cession de la Savoie. Par-là l'Empereur se flattait d'imposer silence à ses adversaires et d'amener à lui l'opinion. Par-là surtout il assurerait à son pays les défilés des Alpes et se garderait contre l'ingratitude de son alliée, car, même en ces illusions extraordinaires qui obscurcissaient sa vue, Napoléon avait de passagers retours de clairvoyance, comme ces aveugles dont les yeux, couverts d'un voile épais, mais non tout à fait éteints, perçoivent encore par intervalles quelque vive et fugitive clarté. Cavour se débattit mollement contre le sacrifice, en vanta fort l'importance, puis, avec un loyalisme ému, rappela que cette terre de Savoie avait été le berceau de la famille de ses maîtres «et en gardait encore les tombeaux. Au fond, il était charmé qu'on l'admit à donner quelque chose ; ce maigre payement des services futurs lui épargnerait l'embarras de la reconnaissance et ferait descendre Napoléon de son haut rôle de protecteur pour le transformer en associé. Outre la Savoie, le monarque français réclama aussi le comté de Nice. A cette demande, Cavour se récria : « Nice, dit-il, est une terre italienne ; si on la cède, que devient le principe des nationalités ? » Un silence embarrassé suivit, pendant lequel l'Empereur tira longuement ses moustaches, comme à la recherche d'une réponse : « Ce sont là, dit-il enfin, des questions secondaires, dont il sera temps de s'occuper plus tard[102]. »

Il était trois heures de l'après-midi ; depuis quatre heures, le souverain et le ministre étaient enfermés ensemble, discutant moins les intérêts généraux de la politique que les apprêts d'une conspiration. Conspirateurs, ils l'étaient, en effet, par l'audace inouïe de leurs plans, par l'oubli de toutes les règles accoutumées, par le mystère impénétrable dont ils s'enveloppaient, et, pour tout dire enfin, par la mutuelle méfiance que cachait leur apparent abandon. Tant de perspectives nouvelles éblouissaient Cavour, et il succombait sous la tension extraordinaire de son esprit. L'Empereur lui-même était las de tant de desseins débattus, entrevus ou effleurés ; et sa pensée, un instant précisée, se noyait de nouveau dans les ombres. Il congédia son visiteur, mais pas pour longtemps : « Revenez à quatre heures, lui dit-il ; nous ferons ensemble une promenade en voiture. »

Une heure plus tard, l'Empereur et le ministre montèrent dans un phaéton que Napoléon III conduisait lui-même, et cheminèrent longtemps à travers les vallons et les forêts qui font des Vosges, observait Cavour, « l'une des parties les plus pittoresques de la France. » L'histoire, même en ses conjonctures les plus graves, touche parfois à la comédie, et les comédies, on le sait, finissent souvent par un mariage. Un mariage devait être aussi l'épilogue des négociations de Plombières. A peine avait-on franchi les rues de la petite ville que Napoléon III confia à son compagnon de route non plus ses vues politiques, mais ses espérances de famille. Il souhaitait, il désirait même vivement qu'un mariage unît la princesse Clotilde, fille de Victor-Emmanuel, au prince Jérôme Napoléon. Cavour était préparé à l'ouverture, il y était d'autant mieux préparé que le prince avait, dit-on, songé autrefois à épouser la duchesse de Gênes, et que, quant à la princesse Clotilde, des négociations avaient été, sinon sérieusement entamées, au moins amorcées. Partagé entre sa sollicitude paternelle et son intérêt politique, le roi de Sardaigne avait recommandé à son ministre de ne rien promettre, sauf dans le cas où le mariage serait la condition essentielle de l'alliance. Cavour hasarda quelques objections, prétexta le jeune âge de la princesse et aussi, quoique avec une délicate réserve, la mauvaise réputation du prince. Avec cette indulgente bonté qui lui était propre, l'Empereur plaida longuement, très longuement même, la cause de son cousin. « Il m'a souvent, dit-il, causé des embarras et souvent m'a irrité. Il aime la contradiction, il est frondeur ; mais il a beaucoup d'esprit, plus de jugement qu'on ne croit et un très bon cœur. » Pour prouver cette bonté de cœur, Napoléon III fit valoir la fidélité du prince envers ses amis, surtout, ajouta-t-il, envers ses maîtresses ; et aussitôt, dans cet ordre d'idées, il cita quelques-uns de ses meilleurs traits. L'entretien se prolongea de la sorte jusqu'à ce que les premières ombres du soir ramenassent les promeneurs vers Plombières. A plusieurs reprises, l'Empereur insista sur l'alliance projetée. « Je comprends, répéta-t-il, que le jeune âge de la princesse nécessite des délais ; mais je souhaite une réponse positive et j'y compte. » Déjà on rentrait dans la ville, dont les rues commençaient à s'éclairer. Les deux négociateurs avaient épuisé leurs confidences, et il importait que la visite de Cavour ne fût entourée que d'une publicité discrète. L'Empereur rendit au ministre sa liberté ; en le quittant, il lui serra la main. « Ayez confiance en moi, lui dit-il, comme j'ai confiance en vous[103]. »

Sur-le-champ, Cavour quitta Plombières. Le surlendemain, à Baden, sur une table d'auberge, il écrivit à son maître, déjà prévenu par un télégramme chiffré, un long rapport qui retraçait toutes les circonstances de la mémorable entrevue. En homme avisé, le ministre sarde avait deviné de quel prix serait, aux yeux de l'Empereur, une alliance de famille avec l'antique et auguste dynastie de Savoie. Sans cette alliance de famille, l'alliance politique pourrait sans doute se nouer ; mais, à cette condition seule, elle serait vraiment solide et durable. Pénétré de ces pensées, Cavour, qui, à Plombières, s'était dérobé à toute promesse, qui avait même discrètement combattu les vues de l'Empereur, se fit auprès de Victor-Emmanuel le chaleureux interprète de Napoléon III. Dans son rapport au Roi, il invoqua la haute situation du prince Napoléon, premier prince du sang dans le premier empire du monde, d'un nom si glorieux qu'il n'en était pas de plus illustre dans les temps modernes, rattaché par sa mère à la royale maison de Wurtemberg, tellement rapproché du trône qu'il n'en était séparé que par un enfant de deux ans. Avec des trésors de bonhomie indulgente, il excusa les mœurs du prince, i‘ légères, disait-il, mais non scandaleuses ». Avec une sincérité hardie, qui ne reculait pas devant la vérité, même désagréable, il laissa entendre que Victor-Emmanuel n'avait point pour sa fille l'embarras du choix. Les relations politiques interdisaient toute recherche dans la famille impériale d'Autriche ou chez les Bourbons. Si l'on ne voulait qu'une alliance catholique, que restait-il, sinon la maison de Bragance ou quelque maison secondaire de l'Allemagne ? Franchement, le prince Napoléon valait mieux. Que la jeune épouse fût heureuse, Cavour était loin de l'affirmer ; mais, soit impassibilité d'homme d'État, soit indifférence de célibataire, il s'y résignait avec un détachement tout philosophique. Une alliance en quelque vieille famille royale eût-elle offert d'ailleurs plus de garanties de bonheur ? Le ministre rappelait, à cette occasion, les quatre filles de Victor-Emmanuel toutes quatre mal mariées, quoique dans un rang enviable. De cet exemple, il n'était pas loin de conclure que toutes les princesses de la maison de Savoie lui semblaient vouées au malheur en ménage, et que la princesse Clotilde serait vraiment trop exigeante si elle se flattait de rompre avec la tradition ou d'échapper au sort commun.

Un des traits dominants de Cavour, c'était une merveilleuse aptitude à déposer ou à reprendre à volonté le fardeau des affaires, et cela sans que, dans les intervalles de repos, aucune trace visible trahît la tension habituelle de son intelligence et de ses forces. Sa mission terminée, il se montra, à Baden, l'esprit dégagé et le regard souriant, se mêla aux distractions de cette ville fameuse, et à toutes les interrogations répondit sur un ton moitié sérieux, moitié badin, qui déconcertait. Comme il avait annoncé le dessein de parcourir la Suisse en touriste, il se garda bien de sacrifier son programme ou de l'écourter. On le vit à Constance, à Zurich, à Coire, attentif à tout, ne se pressant pas, causant, lisant, crayonnant ses impressions, ne se plaignant que de l'inconstance du temps qui voilait, sous une brume uniforme, les montagnes et les vallées. Il revint, non par le chemin du Lukmanier, que des pluies récentes avaient rendu peu praticable, mais par le Bernardino. Le 30, il était aux bords du lac de Locarno. Là habitait, dans une modeste villa, l'un des chefs de l'extrême gauche, M. Brofferio. Cavour ne dédaignait pas les relations avec ses adversaires, soit par naturelle tolérance, soit par la prévision que toutes les divergences partielles s'absorberaient bientôt dans la grandeur du but commun. Il descendit donc chez M. Brofferio, s'entretint familièrement avec lui, fit honneur de bonne grâce à ses truites et à ses pêches, toucha, mais discrètement, à la politique. Au moment du départ, son hôte lui dit avec une sincérité plus brutale que clairvoyante : « Vous êtes en train d'écrire ou une page de Plutarque ou une simple fable d'Ésope ; je fais des vœux pour la page de Plutarque, mais je crains bien que tout ne se résume en une fable[104]. » Nous ignorons ce que répondit Cavour. Le lendemain, l'homme d'État reprenait possession de son ministère, comme il l'eût fait au retour d'une vacance paisible. Il n'oublia rien, pas même de renvoyer — et, détail curieux ! tout chargés de notes — les livres anglais qu'il avait empruntés au départ à ses bons amis de Pressinge.

Pendant ce temps, un attaché de la légation sarde à Berne, M. Tosi, dépêché en toute hâte, avait remis au Roi le rapport de Baden. Victor-Emmanuel portait avec un ennui mal dissimulé les charges du rang suprême et ressentait une égale aversion pour les pompes officielles ou pour le labeur journalier des affaires. Mais une certaine perspicacité naturelle suppléait chez lui à l'application, et, l'ambition aidant, il lui arrivait souvent de voir vite, juste et loin. En apprenant les stipulations de Plombières, il comprit aussitôt quelles aventures mêlées de périls et de grandeurs élèveraient son trône au-delà de tous les rêves de ses ancêtres ou le ruineraient pour jamais. Cette perspective l'exalta, dit-on, loin de le troubler ou de l'abattre. D'un cœur ferme, il accepta la redoutable alternative d'une partie décisive dont lui-même et son pays seraient l'enjeu. « Dans un an, dit-il, je serai roi d'Italie ou simplement M. de Savoie[105]. »

 

XIII

Le 24 juillet, une note de l'Agence Havas parut, qui était conçue en ces termes : « Le comte Cavour est parti de Plombières jeudi, après un séjour de trente-six heures. »

On était à cette époque de l'année où tous ceux qui créent ou inspirent l'opinion publique s'éloignent de Paris et se dispersent. Sur les stipulations générales de l'entrevue, le secret fut d'ailleurs bien gardé. Il arriva donc que la nouvelle fut moins commentée qu'on ne l'aurait cru. Tout au plus les familiers de Saint-Cloud ou des Tuileries purent-ils, à certains indices, deviner quelques-uns des desseins du maitre. On remarqua que l'Empereur, en parlant de la cour de Vienne, tenait un langage peu en harmonie avec son ordinaire aménité. On sut que certaines intelligences étaient pratiquées dans la presse anglaise, afin de la préparer à une évolution prochaine et de l'y rendre favorable. Un jour, l'un des ministres, comme il entrait dans le cabinet de l'Empereur, fut surpris de le trouver absorbé dans l'étude de la carte d'Italie, et, flairant quelque projet mystérieux, communiqua à ses collègues ses prévisions alarmées[106]. De tous les conseillers de Napoléon III, un seul s'inquiétait vraiment et savait ses inquiétudes fondées, c'était le ministre des affaires étrangères, M. Walewski. Les pensées échangées à Plombières ne lui avaient point échappé. Il avait osé adresser au souverain de respectueuses, mais vives représentations. Or celui-ci lui avait répliqué par l'exposé d'une politique dangereuse autant que grandiose, qui créerait un vaste royaume dans la vallée du Pô, qui remanierait l'Allemagne en la divisant en trois tronçons, qui se flatterait de contenir, après l'avoir éveillé, l'esprit de conquête ou de nationalité, qui profiterait à l'Italie, à l'Allemagne, à la Prusse, à tous, en un mot, hormis la France[107].

Cependant, du fond de leurs villes d'eau ou de leur paisible villégiature, les hommes attentifs à la politique générale observaient dans le langage des gazettes quotidiennes, un assez curieux changement. Les journaux, contenus avec tant de rigueur après l'attentat d'Orsini, affectaient une allure plus décidée et presque tapageuse ; seulement, c'est contre les amis habituels de l'ordre qu'ils avaient reçu la permission de s'émanciper. Le Siècle et la Presse s'évertuaient à flétrir la domination autrichienne en Lombardie, accueillaient sans contrôle les nouvelles les plus extravagantes, et se faisaient avec une persistance et une impunité marquées les champions de la révolution. Dans le même temps, les abonnés du Moniteur, alors, comme on sait, organe officiel, purent y lire des articles tout à fait inaccoutumés. Un jeune publiciste, aussi téméraire que spirituel, M. Edmond About, s'était convaincu, après avoir séjourné à Rome au moins un mois, que le gouvernement pontifical était contraire à toute civilisation, et qu'il fallait, toutes affaires cessantes, le supprimer pour cause de justice et de salubrité publiques. Qu'il entreprît de prouver la chose à ses risques, le dessein était tout simple ; qu'il reçût pour développer cette thèse l'hospitalité privilégiée du Moniteur, le procédé semblait osé. C'est pourtant ce qui arriva. Les feuilletons se succédèrent vifs, alertes, d'une brièveté élégante, pleins de joyeuses diffamations, d'une allure dégagée, quoiqu’au fond très travaillés, d'une manière qui rappelait de loin Voltaire, qui visait surtout à le rappeler. Au bout de deux mois, sur les protestations de la curie romaine, les articles cessèrent. M. Edmond About, ne voulant point perdre son travail, le rassembla plus tard en volume ; par prudence, il le publia non dans son pays, mais à Bruxelles, d'où il entra largement en France, si largement que la clandestinité parut donner à l'œuvre un attrait de plus. Quoi d'étonnant ? L'Empereur, dit-on, avait lu le livre en épreuves, et plusieurs de ses familiers en avaient fourni les éléments[108].

Sur ces entrefaites, un incident survint que les polémiques de la presse prolongèrent à l'infini et qui semblait créé comme à point nommé pour discréditer le gouvernement pontifical et en préparer la chute.

A Bologne vivaient alors les époux Mortara, originaires de Modène et israélites de religion. Vers 1854, un de leurs fils, âgé de trois ans, avait été atteint d'une maladie grave. Dans cette circonstance, une servante chrétienne, mue par un zèle pieux, avait conféré clandestinement le baptême à l'enfant ; contre toute apparence, celui-ci s'était rétabli. Une fois guéri, il continua, comme il était naturel, à vivre au foyer de ses parents et fut initié par eux aux rites du culte juif. Cependant la pauvre servante ne portait pas sans quelque trouble de conscience le secret dont elle était dépositaire. A la fin de 1857, comme ses scrupules devenaient plus cuisants, elle les confia à un prêtre. L'affaire s'ébruita, et une enquête établit la validité du sacrement conféré et reçu. Après ces constatations, le gouvernement pontifical ne jugea pas qu'il convint d'abandonner à l'erreur une âme ainsi marquée du signe chrétien. L'enfant fut retiré à ses parents, amené à Rome et placé dans un couvent, afin qu'il y fût élevé suivant la religion de son baptême.

La nouvelle de l'incident ne se répandit pas de suite au-delà des frontières pontificales. Pie IX reçut le père de l'enfant, l'autorisa à voir son fils et, après avoir rempli ce qui était, ce qu'il croyait être son devoir de pontife, s'appliqua par des mesures de détail à adoucir la rigueur de sa décision. La plus vulgaire prévoyance permettait de deviner l'éclat qui suivrait. La cour de Rome offrait à ses adversaires une occasion inespérée d'opposer au droit théologique le droit naturel et surtout de signaler les dangers d'un système qui, en réunissant sur une même tête la puissance spirituelle et la puissance temporelle, introduisait dans les lois civiles l'inflexibilité des règles dogmatiques. L'événement une fois divulgué, l'ardeur des disputes dépassa toutes les prévisions. Le nom du petit Mortara fut répété de bouche en bouche et bientôt devint fameux. La presse hostile à l'Église n'avait jamais rencontré un terrain si propice à ses haines : variant son langage, tantôt elle dépeignit en des récits fortement dramatisés l'enlèvement du jeune Israélite, tantôt elle se plut à énumérer dans une série d'accusations générales tous les abus du régime théocratique ; puis, par une soudaine sollicitude pour l'autorité paternelle, elle fit appel à tous les pères et entreprit de les liguer dans une indignation commune. Dans la presse officieuse, dans la presse religieuse elle-même, on remarqua cette indécision, cette sorte de flottement qui est le signe des batailles mal engagées. C'est que les âmes les meilleures, les plus chrétiennes, les plus dignes, demeuraient incertaines entre les dogmes qui leur étaient chers et les prérogatives non moins saintes du droit paternel, prérogatives écrites au fond de toutes les consciences et tant de fois proclamées par l'Église elle-même. En France, un seul journal, l'Univers, prit ouvertement la défense de la cour romaine et le fit avec une énergie qui touchait à la provocation. Hardiment, il plaça au-dessus de tous les droits humains l'intérêt supérieur du salut des âmes. Avec une verve impitoyable, il railla la fausse sensibilité de ceux qui voulaient faire, disait-il, du petit Mortara l'oncle Tom de l'Église ; puis il rappela d'autres abus bien plus criants et demeurés obscurs. Les fils orphelins des soldats irlandais morts en Crimée n'étaient-ils pas élevés dans les institutions protestantes ? La loi suédoise ne dégradait-elle pas de l'autorité paternelle les chefs de famille devenus catholiques ? Vraiment n'y avait-il en Europe qu'un seul Mortara ? Au bout de quelques mois, comme les discussions s'étaient épuisées par leur durée même, une note du Moniteur invita les journaux au calme et au silence. Quant au Pape, il persista dans sa résolution, et avec une énergie obstinée qui n'était pas elle-même sans grandeur ; car à cette préoccupation absorbante de faciliter, d'aider, d'assurer le salut d'une âme, il sacrifiait l'avenir de son trône et le reste de sa popularité ; bien plus, dans cette voie, il déconcertait ses meilleurs amis, aussi embarrassés à le suivre que décidés à lui demeurer fidèles.

Tandis qu'en France une obscurité épaisse et à peine éclairée par quelques intermittentes lumières couvrait encore les événements prochains, Cavour s'appliquait à lever peu à peu les voiles et, par des confidences habilement ménagées, s'assurait dans toute l'Italie des auxiliaires et des instruments. Peu après son retour de Plombières, dans un dîner chez le général La Marmora, il rencontra un ancien ministre de Pie IX, très influent dans les Romagnes et très fidèle au parti libéral, le comte Pasolini. Il lui donna un rendez-vous pour le lendemain à cinq heures du matin, et dès qu'il le vit entrer : « Eh bien, lui dit-il avec animation, nous y sommes. Le mariage est décidé ; nous sommes sûrs de l'aide de la France, l'Italie est prête pour la révolution. » Pasolini crut d'abord à un accès de folie subite, puis, se remettant un peu, formula quelques objections. Cavour alors lui révéla le plan de l'intervention et les raisons qui laissaient espérer une lutte circonscrite entre la France, le Piémont et l'Autriche. « Mais le Roi ? observa Pasolini. — Le Roi est avec nous, et il faut non stimuler, mais retenir son ardeur... Vous pourrez nous aider, poursuivit Cavour. — Moi ? — Sans doute. Le Pape a confiance en vous. Vous devriez lui persuader que les Autrichiens ne seront pas toujours les maîtres en Italie, et qu'un vicariat piémontais dans les Romagnes serait une sauvegarde pour lui. — Mais j'ai vu le Pape à Bologne[109] et lui ai parlé ; d'autres aussi l'ont entretenu, et il n'y a de ce côté rien à espérer. » L'entretien dura deux heures. Quand il fut fini, Pasolini, ravi, éperdu, marchant sans savoir où il allait, gagna le pont de la Dora, et longtemps erra dans la campagne comme pour secouer son éblouissement et calmer l'ardeur fiévreuse de son âme[110]. Pendant ce temps Cavour écrivait à Minghetti : « Je vous remercie de m'avoir fait connaître le comte Pasolini. Il pourrait devenir l'un des leaders de notre parti[111]. » Un des soucis principaux de Cavour était, en effet, de s'attacher dès à présent des amis qui partageraient avec lui la responsabilité de la révolution et deviendraient les patrons du Piémont agrandi. Dans cet esprit, il assignait à plusieurs des chefs libéraux des rendez-vous pour l'automne. Dans un autre ordre d'idées, il se ménageait d'autres concours non moins précieux : c'est ainsi qu'il nouait des intelligences avec le général hongrois Klapka[112]. Pour la lutte contre l'Autriche toute diversion serait bonne ; or la plus habile serait celle qui armerait contre François-Joseph ses propres sujets.

Pasolini, Minghetti, les autres Italiens notables par le rang ou la fortune, étaient propres à diriger le mouvement ou à le contenir, mais non à le faire éclater. Leur concours serait indispensable au lendemain de la victoire ; pour le jour de la lutte, il faudrait surtout une organisation populaire et des soldats obscurs et disposés à tout risquer. La Société nationale italienne, dont nous avons dit l'origine et les premiers développements, créa cet élément révolutionnaire, à la fois discipliné et fanatisé, qui était indispensable aux desseins de Cavour. Associé par un lien étroit, quoique mystérieux, à toutes les entreprises du premier ministre, La Farina déploya une activité qui croissait avec l'imminence de la crise. Dans ses correspondances avec les comités, il avait soin d'annoncer la guerre prochaine, persuadé que l'annoncer, c'était la rendre inévitable : « J'ai la ferme confiance, écrivait-il le 7 septembre, que d'ici au printemps, le grand nœud sera tranché[113]. » Prédire la lutte ne suffisait pas ; il importait., surtout d'exalter les courages en donnant à toute l'Italie une haute idée des ressources de la Sardaigne. La Farina ne se lassait pas de vanter, d'exagérer la grandeur des préparatifs. Il mandait que l'armement d'Alexandrie serait complété avant la fin de l'année, et que dans les cadres accrus de l'armée piémontaise il serait aisé de faire entrer 150.000 hommes[114]. Des comités nouveaux se créaient en Italie et aussi à l'étranger ; seules Naples et la Sicile persistaient à repousser tout appel. Ces comités distribuaient des journaux, colportaient des brochures. Mais est-ce bien désormais de brochures ou de journaux qu'il s'agit ? « Nous ne sommes pas une Académie arcadienne, écrit La Farina ; nous ne nous flattons pas que le bien nous tombera du ciel comme la manne aux Hébreux[115]. » Et il conjure qu'on multiplie les affiliations, qu'on admette même ceux qui ne pourront pas acquitter les cotisations mensuelles. Les plus pauvres ne seront-ils pas les plus osés ? En attendant l'action ouverte, le soin le plus urgent est de miner sourdement les trônes. On se souvient que, dans les entretiens de Plombières, Cavour avait exprimé le vœu, formulé l'espoir que de l'État de Modène surgirait l'étincelle qui allumerait l'incendie. C'est donc contre le duc François V que se concentrent les plus énergiques efforts. La Farina est en correspondance incessante avec les comités frontières de Sarzana, de Lerici, de Massa, de Carrare. Il ne délègue à personne cette portion de sa tâche, « ce qui lui permet de maintenir un secret qui fait, dit-il, le désespoir de la police ». De Carrare un mémoire est envoyé, à son instigation, « qui dénonce l'atroce et stupide tyrannie du duc de Modène ». Le mémoire est remis à Cavour, qui se charge de le communiquer aux diplomates, de le propager dans la presse, de le répandre partout. Certaines concessions sont consenties. i‘ Il nous « faut un nouveau mémoire, écrit alors La Farina. Il y faut « dire que les concessions ne sont qu'apparentes et sont destinées à tromper l'Europe. Des faits, des dates, des chiffres et surtout point de déclamations[116]. » Les habitants de Carrare envoient de nouvelles lettres que le bulletin de la Société nationale s'empresse de publier. Mais elles ne répondent pas encore aux vœux de La Farina. « Plus de précision, dit-il, plus de faits, plus de statistiques. Dites combien il y a eu de procès politiques et de combien d'emprisonnements ils ont été suivis ; dites combien de sujets modénais ont été contraints à émigrer[117]. » Incessamment des agents piémontais parcourent la frontière, puis la franchissent et excitent à la révolte contre le prince régnant. Le duc sévit-il ? aussitôt on crie à la tyrannie. Des protestations sont rédigées par avance et à loisir par les comités, puis antidatées afin qu'elles paraissent le fruit d'une soudaine et flagrante indignation. Qui signera les protestations ? « Quatre ou cinq signatures suffisent, écrit La Farina[118]. Mais, ajoute-t-il, harcelez le duc de Modène, réunissez tous les incidents, groupez-les, grossissez-les. »

Ainsi s'ourdissait la savante et perfide intrigue qui, huit mois plus tard, donnerait à des révolutions longuement préparées l'apparence de la spontanéité. Au mois d'octobre, la Société nationale soumit à Cavour le plan d'une insurrection qui se développerait en même temps que la guerre et en compléterait les résultats. Avec une précision remarquable, les dates étaient d'avance fixées. Ce serait au printemps suivant et vers le 30 avril qu'aurait lieu la grande prise d'armes. La sédition, aidée par quelques bandes piémontaises qui passeraient la frontière, éclaterait d'abord à Massa et à Carrare, puis se prolongerait vers Modène, vers Parme et de proche en proche jusqu'à Bologne. Chaque révolution serait suivie, non de chants, d'illuminations, de harangues ou d'actions de grâces comme en 1848, mais de mesures bien positives et pratiques qui paralyseraient toute résistance ou la désarmeraient. L'état de siège serait aussitôt proclamé ; des conseils de guerre seraient institués ; aucun journal ne serait toléré, si ce n'est le Bulletin officiel. Sur des populations timides et étrangères à toute vie publique, on ne doutait pas que cette audace ne produisît son effet ordinaire et que tout le peuple ne suivit, le jour où il conviendrait de le déclarer libre et de l'appeler fastueusement à fixer ses destinées. Le gouvernement piémontais se garderait bien de prendre part à ces événements ; il paraîtrait les ignorer, les désavouerait même ; surtout entre l'armée et les bandes irrégulières aucun contact ne serait toléré. Seulement le cabinet sarde, sous prétexte d'assurer la sécurité de ses frontières, ferait occuper Massa et Carrare par quelques compagnies de ligne et quelques carabiniers ; puis il invoquerait certaines séditions dans la Lunigiana et le Pontremolese : il les invoquerait avec d'autant plus d'assurance qu'il les aurait lui-même soudoyées ; alors, sous le même prétexte de sécurité, il ferait paraître son escadre devant Livourne. On espérait que cette démonstration amènerait le départ du grand-duc Léopold. Le Grand-duc parti, les Piémontais occuperaient les provinces toscanes comme le duché de Modène, toujours pour le plus grand bien des populations et pour les préserver de tout désordre. La même sollicitude s'étendrait à Parme et naturellement aussi à Bologne. De Bologne, les bandes insurgées se dirigeraient vers le Pô, sous la conduite d'Ulloa, ou se jetteraient dans les Marches, sous la direction de Garibaldi ; les armes, l'argent, les munitions, tout était prévu et calculé[119]. Cavour recevait les communications, les étudiait, les discutait, s'ingéniait à discipliner ses amis et à les retenir plus encore qu'à les pousser ; car toute sédition éclatant trop tôt eût compromis et peut-être ruiné l'avenir. Quant à La Farina, son activité ne se laissait ni rebuter par les obstacles, ni vaincre par les fatigues. De toute l'Italie, sauf Naples, de nouvelles adhésions lui arrivaient sans cesse ; elles lui arrivaient malgré la police, tantôt trompée, tantôt complice ; elles lui arrivaient malgré Mazzini, acharné à poursuivre l'ancien disciple qui le supplantait[120]. Plus hardi que Cavour, ou du moins plus libre dans l'expression de sa pensée, La Farina voulait l'Italie, non divisée en deux ou trois parties, mais une ; son programme se résumait en trois mots : indépendance, unification, maison de Savoie.

Quels que fussent les multiples soucis de Cavour, sa principale préoccupation le ramenait toujours vers la France. Il avait expédié à Paris M. Nigra, jeune diplomate formé à son école et investi de toute sa confiance, investi même d'une confiance telle qu'il était impossible que le rôle du représentant officiel de la Sardaigne ne fût pas aussitôt amoindri. Quoique Napoléon III se livrât peu, les impressions transmises par les agents sardes étaient en général favorables. De Biarritz, l'Empereur envoya à Varsovie le prince Napoléon, pour complimenter le Tsar et sans doute aussi pour le sonder sur les affaires italiennes. A l'arrière-saison, la cour se transporta, suivant la coutume, à Compiègne, où le souverain se plaisait à exercer cette large et gracieuse hospitalité qui lui gagnait si bien les cœurs. Parmi les visiteurs qui, suivant l'usage, se succédèrent par séries, quelques-uns, dans l'intervalle des promenades en forêt, des chasses, des festins, reçurent de redoutables et troublantes confidences. Tels furent lord Palmerston et lord Clarendon. A lord Clarendon, en particulier, l'Empereur exposa les grandes lignes de son programme politique, qui comprenait la régénération de la Pologne et celle de l'Italie. Quant à la Pologne, Napoléon III convenait que l'étroite alliance avec le Tsar rendait l'entreprise impossible. Vis-à-vis de l'Italie, au contraire, l'exécution lui semblait plus aisée, et, avec la complicité de la Russie, avec le concours de la Sardaigne, il ne doutait pas de vaincre les résistances de l'Autriche. Lord Clarendon se récria, fit valoir les difficultés du plan, la disproportion entre les dangers qui étaient immenses et les profits qui étaient minimes, les chances incertaines d'une lutte où la cour de Vienne, atteinte dans son honneur, sacrifierait son dernier homme et son dernier florin. L'Empereur écouta les objections sans y répondre, puis se mit à parler de l'occupation des États romains, des abus du gouvernement pontifical, de la possibilité d'amener le Souverain Pontife à l'abandon de son domaine temporel moyennant quelque riche dotation[121]. Quels étaient les vrais desseins de Napoléon III ? Avait-il, dès à présent, résolu la guerre ? Lord Palmerston et lord Clarendon n'osaient le croire, tant il était impossible de saisir une cause réelle de conflit ! Ce qui était certain, c'est que, dans la tête songeuse du monarque, s'agitaient de vagues projets, et que ces pensées, longtemps caressées, abandonnées, reprises encore, pourraient un jour éclater en quelque aventure extraordinaire et inattendue. Comme on était encore à Compiègne, un hôte nouveau survint, arrivé non pas d'Angleterre, mais d'Italie : c'était Vincent Salvagnoli, un de ces Florentins qui, à l'ombre du paisible gouvernement grand-ducal, s'abandonnaient à toutes sortes de spéculations philosophiques et défaisaient ou refaisaient, au gré de leurs rêves, la carte de leur pays. Salvagnoli eut une longue entrevue avec l'Empereur et lui proposa un projet qui partageait la Péninsule en quatre parties : un royaume de la haute Italie sous Victor-Emmanuel ; un royaume central sous un prince français ; Rome laissée au Pape ; enfin, le royaume des Deux-Siciles, sous un monarque qui serait proposé par l'Angleterre et ne serait ni Autrichien ni Bourbon[122]. L'Empereur, dit-on, s'abstint d'approuver le plan ou de le condamner. Mais n'était-ce point à lui seul un symptôme grave, que cette bienveillante patience à accueillir et à écouter les combinaisons qui toutes avaient pour but de remanier, de supprimer ou d'étendre les circonscriptions territoriales établies par les traités ? Cependant, bien au-delà de l'enceinte de Compiègne, les rumeurs inquiétantes s'ébruitaient. S'entretenant avec ses familiers, le prince Napoléon ne leur dissimulait pas les chances de complications prochaines ; seulement le grand embarras serait, à ses yeux, de pratiquer une politique à courants inverses, révolutionnaire en Italie, réactionnaire ou cléricale à Paris, et de combattre au-delà des Alpes le même parti qui, en France, avait fondé le trône et le consolidait[123]. Le 22 novembre, le journal la Presse publiait les lignes suivantes : « Nous n'aimons pas la guerre et nous espérons qu'elle disparaîtra, un jour, de la surface de l'Europe ; mais nous en voudrions voir une et qu'elle fût dirigée contre l'Autriche. » L'article était signé par M. Guéroult, et nul ne douta que le prince Napoléon ne l'eût inspiré. On savait les fréquentes divergences entre les deux cousins, et dans ces paroles téméraires on se refusa à voir le reflet de la pensée impériale. Mais, à quelques jours de là, la Patrie, journal officieux, s'appropria le même langage belliqueux. Les plus prévoyants devinèrent alors qu'il y avait, comme on dit, quelque chose dans l'air et se mirent à observer l'horizon, sinon avec inquiétude, du moins avec une curiosité soucieuse. Ce n'était pas l'orage, ce n'en était même pas l'approche ; mais c'était déjà cette heure douteuse où quelques légers nuages flottent dans l'atmosphère et semblent prêts à s'y fixer. Sur ces entrefaites, le 4 décembre, une note du Moniteur parut, qui raillait les craintes, proclamait la paix et mettait en garde « contre les discussions propres à altérer les rapports avec une puissance alliée de la France »

Les affirmations du Moniteur, suffisantes pour rassurer le public, ne l'étaient déjà plus pour rendre confiance à la diplomatie. Les confidences de Compiègne, suivies de silences plus inquiétants que ces confidences mêmes, les propos de toute sorte colportés et répétés, l'audace croissante de Cavour, la conviction d'un accord entre la France et la Russie pour abaisser l'Autriche et la laisser immoler, tout engendrait la crainte, crainte vague, persistante, accrue encore par l'impuissance à préciser le péril et par suite à le conjurer. Comme la cour venait de rentrer à Paris, lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre, envoya à Londres des rapports alarmés. Ces rapports éveillèrent la vigilance de la Reine et du prince Albert. « Tout ce qu'on peut faire pour détourner la pensée de l'Empereur d'un projet de guerre en Italie, il faut le faire sans hésitation, écrivait, le 9 décembre, la reine Victoria au ministre des affaires étrangères, lord Malmesbury[124]. » L'évolution déjà soupçonnée de la politique française provoquait à Berlin un mélange de surprise et de trouble. A Saint-Pétersbourg, où on était mieux informé, elle excitait la joie maligne de la rancune satisfaite. Quant à l'Autriche, elle avait naguère adopté le moyen le plus sage pour imposer silence à ses ennemis, c'était d'améliorer le régime de ses États italiens. Nominé gouverneur des provinces lombardo-vénètes, avec le titre de vice-roi, l'archiduc Maximilien n'avait épargné, pour rendre sa domination populaire ou du moins acceptable, ni les promesses, ni les faveurs, ni les concessions. Mais il n'était point toujours écouté à Vienne ; le parti militaire s'opposait souvent à ses desseins ou les paralysait ; enfin l'agitation du pays était telle que la clémence semblait l'effet de la peur et nuisait à l'égal de la compression elle-même. Aussi le jour était proche où le prince découragé demanderait lui-même à déposer son fardeau. Au milieu de ses embarras, au milieu de tous les périls mystérieux qui planaient sur lui sans le menacer encore, le gouvernement autrichien cherchait dans les traités et surtout dans l'absence de tout casus belli les motifs de se rassurer. Mais les alarmes dominaient : « La France, disait M. Apponyi, ambassadeur d'Autriche à Londres, à lord Malmesbury, la France n'agira pas loyalement ; elle déchirera les traités de 1815 ; elle compte sur des complications qui donneront la Lombardie au Piémont, Naples à Murat et à elle-même la Savoie[125]. »

L'état de l'Italie justifiait ces inquiétudes. Du fond de son cabinet, Cavour, avec une ardeur croissante, poussait, retenait, dirigeait ses auxiliaires et marquait à chacun sa place de combat. Déjà il se préoccupait de parer les premiers coups de la guerre et, dans une lettre au prince Napoléon, réclamait avec instance la venue à Turin du général Niel, qui réglerait avec La Marmora les préparatifs de la défense[126] ; plus que jamais il s'appliquait à recruter, dans l'Italie centrale, à Parme, à Modène, dans les Romagnes, des aides et des complices, complices d'autant plus zélés que l'heure du succès semblerait plus prochaine. Au mois de novembre, il manda de Bologne M. Minghetti, lui raconta l'entrevue de Plombières et lui découvrit tous les voiles de l'avenir. Minghetti avait projeté pour cet hiver-là même un long voyage en Égypte et offrit aussitôt d'y renoncer : « Non, non, répliqua le chef du cabinet sarde ; hâtez plutôt votre départ ; mais revenez en avril, en avril, entendez-le bien, car alors j'aurai besoin de vous[127]. » Cavour, si hostile jusque-là à toute démonstration publique, n'entrave plus, favorise même certaines manifestations propres à préparer les âmes au grand combat. Une souscription est ouverte pour ériger un monument à Manin ; à l'hôtel de ville de Turin, une statue est élevée à Charles-Albert. Du Piémont l'émotion patriotique s'étend jusqu'à Milan qui s'agite, jusqu'à Massa et Carrare qui sont en rébellion permanente, jusqu'en Toscane où l'opposition au grand-duc est patronnée par l'ambassadeur même de la Sardaigne, M. Buoncompagni. Cavour, à cette heure suprême, va sans hésiter aux révolutionnaires. Il voit Garibaldi et débat avec lui l'organisation de troupes franches qui seconderont l'armée régulière, sans toutefois s'y mêler. De ces entretiens naît la pensée de tirer de la garde nationale des bataillons de marche composés des hommes les plus jeunes et les plus aguerris. La Farina, l'infatigable trucheman entre le gouvernement et le parti démocratique, s'emploie aussitôt à ce dessein. Il écrit aux comités de Sarzana et de Gênes : « Quelques hommes de la garde nationale, pris parmi nos amis, ne pourraient-ils pas adresser une demande au ministre de l'intérieur, afin d'être autorisés à former une ou plusieurs compagnies de bersagliers ? Là entreraient les hommes les plus ardents et les meilleurs patriotes[128]. » Des conciliabules de Garibaldi et du ministre sarde surgit un autre projet, celui d'exciter les jeunes Lombards de la prochaine levée à passer secrètement le Tessin et à se réfugier en Piémont. La Farina approuve fort l'idée, seulement il demande que cette émigration ne se fasse pas trop tôt et ne s'opère que progressivement ; il recommande aussi que bon nombre de patriotes demeurent dans leur pays, afin d'y provoquer la révolution et de ne pas laisser le pouvoir aux réactionnaires ; en outre, si cette désertion lui agrée, il en est une autre qui lui plairait bien davantage et serait bien plus efficace, ce serait la désertion au moment de l'action[129]. Quant à Garibaldi, il est ravi de son nouvel ami, prêche partout l'oubli des vieux dissentiments, proclame la nécessité d'une dictature militaire[130], en un mot parle tant et si haut que Cavour en est embarrassé : « Le brave homme, écrit-il dédaigneusement, s'est monté la tête, et il répand des bruits absurdes[131]. » Lui-même était-il beaucoup plus discret ? En ce temps, comme il recevait le chargé d'affaires d'Angleterre à Rome, M. Odo Russell, qui passait par Turin en regagnant son poste : « Eh bien, lui dit-il sans aucun préambule, vous devez vous attendre à un intéressant hiver. La question de l'indépendance italienne va être de nouveau soulevée. » M. Odo Russell revenait de Londres et en rapportait les instructions du Foreign Office, alors peu favorable aux desseins de Cavour. Il se récria : « Mais il suffira à l'Autriche de temporiser pour ruiner les finances du Piémont et réduire à l'impuissance ses forces militaires. Quant à vous, vous ne pouvez déclarer la guerre, autrement les sympathies européennes iraient aussitôt vers l'Autriche et se détourneraient de vous. — Cela est vrai ; mais si l'Autriche nous attaque, c'est pour nous que se prononcera l'opinion publique. — Vous n'amènerez pas l'Autriche à une si extraordinaire maladresse. — Si, si, nous la forcerons à commencer les hostilités. » M. Odo Russell demeurait incrédule et poursuivit avec un peu d'ironie : « A quel moment s'accomplira ce prodige de la diplomatie ? — Dans la première quinzaine de mai[132]. » La fin d'avril, la première quinzaine de mai, telle est la date fixée invariablement par Cavour. C'est pour cette date qu'il discipline ses troupes, assigne ses derniers rendez-vous, combine l'achèvement des derniers préparatifs. Il concentre les fils en sa main et les tient avec une dextérité si sûre qu'il peut prédire le jour où il les mettra tous en mouvement. Ainsi fait un grand capitaine qui, d'avance, marque le lieu de la bataille et l'heure où elle s'engagera. « Je crains bien que nous soyons perdus, disait, en ce temps-là, le vieux prince de Metternich ; car il n'y a en Europe qu'un homme d'État, et malheureusement il est contre nous, c'est Cavour.

« Nous forcerons le cabinet de Vienne à nous déclarer la guerre », avait dit Cavour à M. Odo Russell. Là était au fond et malgré son assurance le grand souci du ministre sarde. Mais il comptait sur sa bonne fortune, sur l'artifice de ses provocations, sur l'Autriche elle-même, qui tressaillirait sans doute sous les insultes répétées et perdrait en un jour de colère tout le bénéfice de sa prudente longanimité. Il comptait surtout, et en cela il ne se trompait pas, sur quelque coup d'éclat de son puissant allié. C'est dans cette disposition confiante que se termina, pour lui, l'année 1858, si pleine d'intrigues, de dangers, puis de retours imprévus, et que s'ouvrit l'année nouvelle si décisive pour son pays et pour lui-même. A ce point culminant de sa destinée, il semble qu'on surprenne en sa correspondante une note émue qui ne lui est point habituelle, une invocation inaccoutumée à la Providence, une aspiration ardente à l'action, mais vers une action qui sera enfin suivie d'une sorte d'accalmie où se détendra son esprit surmené : « Cher marquis, écrit-il, le 30 décembre, à M. de Villamarina, j'augure bien de l'année qui va commencer. Puisse-t-elle couronner les efforts de notre roi et de notre pays, pour constituer une Italie grande, indépendante, heureuse, telle que l'ont rêvée les espérances de notre jeunesse ! Achevons cette grande entreprise, et alors vraiment nous pourrons nous reposer. »

 

 

 



[1] MASSARI, Vita di Vittorio Emmanuele, t. I, p. 80.

[2] Dépêche de M. Bastide, ministre des affaires étrangères, à M. de Perrone, président du conseil du royaume de Sardaigne, 23 octobre 1848. (M. BASTIDE, La République française et l'Italie, p. 123.)

[3] Lettere inedite di Massimo d'Azeglio, p. 63.

[4] Lettere inedite di Massimo d'Azeglio, p. 16 et 17.

[5] Lettere inedite di Massimo d'Azeglio, p. 69.

[6] Lettere inedite di Massimo d'Azeglio, p. 63.

[7] Dépêche du chevalier Massimo d'Azeglio au comte Gallina à Londres, 16 juillet 1849 (La politica di Massimo d'Azeglio dal 1848 al 1859, p. 34-35.)

[8] Mémorandum du 5 janvier 1850. (La politica di Massimo d'Azeglio dal 1848 al 1859, p. 88.)

[9] Mémorandum du 5 janvier 1850.

[10] Lettere inedite di Massimo d'Azeglio, p. 53.

[11] Nicomède BIANCHI, Storia documentata, t. VI, p. 31 et 32.

[12] Lettere inedite di Massimo d'Azeglio, p. 75.

[13] CAVOUR, Lettere edite ed inedite, t. Ier, p. 285.

[14] CAVOUR, Lettere edite ed inedite, t. Ier, p. 287.

[15] CAVOUR, Lettere edite ed inedite, t. Ier, p. 287.

[16] CAVOUR, Lettere edite ed inedite, t. Ier, p. 280.

[17] Lettre de Massimo d'Azeglio à sir Abercromby, 20 décembre 1850 (La politica di Massimo d'Azeglio, p. 143.)

[18] Lettre de Massimo d'Azeglio à sir Abercromby, 31 janvier 1851.

[19] Lettre de M. de Villamarina à Massimo d'Azeglio, 30 octobre 1852. (Nicomède BIANCHI, Storia documentata, t. VII, p. 106.)

[20] Lettre du 3 décembre 1852. (Nicomède BIANCHI, Storia documentata, t. VII, p. 228.)

[21] Dépêche de Villamarina, 8 février 1853. (Nicomède BIANCHI, t. VII, p. 229.)

[22] Dépêche de M. de Villamarina, 16 mars 1853.

[23] MASSARI, Il conte Cavour, p. 93.

[24] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, raccolte et illustrate de Luigi CHIALA, t. II, p. 76.

[25] Souvenirs de la marquise Constance d'Azeglio, née Alfieri, p. 490-491.

[26] Atti del parlamento subalpino, p. 2575-2576.

[27] Souvenirs de la marquise Constance d'Azeglio, p. 491-492.

[28] Voir Atti del parlamento subalpino, t. VI, p. 3116.

[29] Souvenirs de la marquise Constance d'Azeglio, p. 492 et 496.

[30] Dépêche de M. de Cavour à M. de Villamarina, 3 février 1855. (BIANCHI, Storia documentata, t. VII, p. 503.)

[31] Lettre edite ed inedite, t. II, p. 32.

[32] Le comte de Cavour, récits et souvenirs, par W. DE LA RIVE, p. 239.

[33] Souvenirs de la marquise Constance d'Azeglio, p. 497.

[34] Mgr GHILARDI, Pio nono justificato, t. Ier, p. XVII-XVIII, note.

[35] Voyez Atti del parlamento subalpino, t. VIII, p. 671, 675, 795 à 839.

[36] MASSARI, La vita ed il regno di Vittorio Emmanuele II, p. 157.

[37] Dépêche de M. de Villamarina, 7 mars 1854, (BIANCHI, Storia documentata, t. VII, p. 165-166.)

[38] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, raccolte et illustrate da Luigi CHIALA, t. II, p. 58.

[39] Dépêche de M. Villamarina, 16 juin 1854, (BIANCHI, Storia documentata, t. VII, p. 166.)

[40] Voir supra, livre V, § 7.

[41] Le comte de Cavour, récits et souvenirs, par M. W. DE LA RIVE, p. 251.

[42] Voyez Atti del parlamento subalpino, t. VI, p. 2758 et suiv.

[43] Lettere inedite di Massimo d'Azeglio, p. 267.

[44] Moniteur, 12 juillet 1855, partie non officielle.

[45] MINGHETTI, Miei ricordi, t. III, p. 53.

[46] Lettere e documenti del barone Bettino Ricasoli, t. III, p. 303 et 336.

[47] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 371.

[48] The Greville Memoirs, t. VII, p. 308.

[49] The Greville Memoirs, t. VII, p. 307-308.

[50] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 376.

[51] Dépêche de M. de Cavour au comte Walewski, 21 janvier 1856. (Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 387.)

[52] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 394.

[53] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 394-395.

[54] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 398.

[55] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 407.

[56] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 11.

[57] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 11.

[58] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 396-398.

[59] MINGHETTI, Miei ricordi, t. III, p. 95-96.

[60] Lettre du comte Oldofredi à M. Minghetti. (MINGHETTI, Miei ricordi, t. III, p. 112.)

[61] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 425.

[62] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 427.

[63] Lord Clarendon a, plus tard, à la Chambre des lords (séance du 17 février 1862), marqué le véritable sens des paroles prononcées en cette circonstance, et nié qu'il eût jamais promis à Cavour le concours matériel de l'Angleterre.

[64] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 428.

[65] Voir MINGHETTI, Miei ricordi, t. III, p. 114-115.

[66] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 11.

[67] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 453.

[68] Lettre à M. de Buol, 12 mai 1856. (M. DE METTERNICH, Mémoires, t. VIII, p. 394.)

[69] Rapport du général Dabormida à M. de Cavour, 23 mai 1856. (Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 16-17.)

[70] La nomination officielle de l'archiduc n'eut lieu qu'au mois de février 1857.

[71] Atti del parlamento subalpino, 1857, p. 69.

[72] BIANCHI, Storia documentata, t. VII, p. 352-353.

[73] Voir BIANCHI, Storia documentata, t. VII, p. 352.

[74] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 460. — Epistolario di La Farina, t. II, p. 22.

[75] Voir BERSEZIO, Il regno di Vittorio Emmanuele II, t. VI, p. 448.

[76] Lettre de Daniel Manin à Giuseppe La Farina, 3 mars 1857. (Epistolario di La Farina, t. II, p. 34-35.)

[77] Le 22 septembre 1857.

[78] Voir MINGHETTI, Miei ricordi, t. III, p. 136.

[79] Epistolario di La Farina, t. II, p. 40.

[80] Epistolario di La Farina, t. II, p. 41.

[81] CHIALA, Lettere edite ed inedite di Carrillo Cavour, t. II, p. 135, note.

[82] Voir MINGHETTI, Miei ricordi, t. III, p. 154-155.

[83] Le Siècle, 14 janvier 1857, article de M. de Labédollière.

[84] Voir Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 69.

[85] Journal du prince Albert, 6 et 11 août 1857. (The lite of the Prince Consort, by Théodore MARTIN, t. IV, p. 99-113.)

[86] Voir Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 100.

[87] Lettere edite ed inedite di Carnillo Cavour, t. II, p. 484 et 492.

[88] Lettere edite ed inedite di Carnillo Cavour, t. II, p. 605.

[89] Lettere edite ed inedite di Carnillo Cavour, t. II, p. 511.

[90] Voyez, sur la situation financière du Piémont, Atti del parlamento subalpino, 1858, t. VI, p. 1690-1957, et spécialement les discours de M. de Revel.

[91] Souvenirs de la marquise Constance d'Azeglio, p. 521.

[92] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 507.

[93] Lettre de M. de Villamarina à M. de Cavour, 17 janvier 1858. (BLANCHI, Storia documentata, t. VII, p. 391.)

[94] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 197.

[95] Souvenirs de la marquise d'Azeglio, p. 532.

[96] BLANCHI, Storia documentata, t. VII, p. 403-404. — Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 540-541.

[97] Lettre de M de Villamarina à M. de Cavour, 29 mai 1858. (BLANCHI, Storia documentata, t. VII, p. 402.)

[98] Lettere edite ed inedite di Carnillo Cavour, t. II, p. 560.

[99] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 249.

[100] Lettere edite ed inedite di Carnillo Cavour, t. II, p. 562.

[101] Lettere edite ed inedite di Carnillo Cavour, t. II, p. 562-563.

[102] Rapport de M. de Cavour au roi Victor-Emmanuel, 24 juillet 1858. (Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 568 et suiv.)

[103] Rapport de M. de Cavour au roi Victor-Emmanuel, 24 juillet 1858.

[104] Angelo BROFFERIO, Miei tempi, t. X, p. 287-288.

[105] MASSARI, La vita ed il regno di Vittorio-Emmanuele II, p. 236.

[106] M. DE MAUPAS, Mémoires, t. II, p. 83, note.

[107] Les rapports de M. Walewski à l'Empereur, dont nous publierons dans la suite de cet ouvrage quelques extraits, mettront en complète lumière ses constants efforts pour arrêter eu du moins modérer la politique de Napoléon III en Italie.

[108] Voyez Journal de MM. de Goncourt, t. Ier, p. 277.

[109] Le pape Pie IX avait fait, au mois de mai 1857, un voyage dans ses États.

[110] Giuseppe PASOLINI, Memorie raccolte da suo figlio, p. 226.

[111] Giuseppe PASOLINI, Memorie raccolte da suo figlio, p. 227.

[112] Lettere edite ed inedite di Carnillo Cavour, t. II, p. 591.

[113] Epistolario di La Farina, t. II, p. 79.

[114] Epistolario di La Farina, t. II, p. 69.

[115] Epistolario di La Farina, t. II, p. 75.

[116] Epistolario di La Farina, t. II, p. 74.

[117] Epistolario di La Farina, t. II, p. 79-80.

[118] Epistolario di La Farina, t. II, p. 87-88.

[119] Epistolario di La Farina, t. II, p. 82-86.

[120] Epistolario di La Farina, t. II, p. 77.

[121] The Greville Memoirs, t. VIII, p. 220-221.

[122] Mémoire présenté par Salvagnoli à l'Empereur, 28 novembre 1858. (BIANCHI, Storia documentata, t. VIII, p. 14-16.)

[123] M. DARIMON, Histoire d'un parti ; les Cinq sous l'Empire, p. 208-209.

[124] The life of Prince consort, by Théodore MARTIN, t. IV, p. 342.

[125] Lord MALMESBURY, Memoirs of an ex-minister, t. II, p. 146.

[126] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. VI, p. 304.

[127] MINGHETTI, Miei ricordi, t. III, p. 221.

[128] Epistolario di La Farina, t. II, p. 98 et 99.

[129] Epistolario di La Farina, t. II, p. 125.

[130] Lettre de Garibaldi à La Farina, 21 décembre 1858. (Epistolario di La Farina, t. II, p. 97.)

[131] Lettere edite ed inedite di Camillo Cavour, t. II, p. 623.

[132] The Quaterly Review, juillet 1879, p. 129-130, note.