SOMMAIRE : I. — Orsini, sa vie, ses
aventures : Pieri. — Premiers projets de conspiration : recherche de
complices ; Bernard, Gomez, de Rudio. Fabrication de bombes explosibles. —
Orsini à Bruxelles, puis à Paris : transport des projectiles. — Réunion à
Paris de tous les conjurés : leurs préparatifs. — Vagues avis parvenus à la
police. — Le 14 janvier : l'Empereur, singulier entretien avec le duc de
Saxe-Cobourg : dernières dispositions d'Orsini et de ses complices. — La
soirée du 14 janvier : les abords de l'Opéra : les conjurés à leur poste,
soupçons, arrestation de Pieri : arrivée du cortège impérial ; triple
explosion : terreur et confusion : l'Empereur est sauvé. — La salle de
l'Opéra. — Les victimes. — Enquête et recherches : avec quelle facilité
singulière sont arrêtés les conjurés.
II. — L'Empereur et
son entourage : comment le trouble et la peur enfantent l'esprit de
représailles : discours de M. Troplong et de M. de Morny. — Réclamations
vis-à-vis des gouvernements étrangers : la Belgique, le Piémont,
l'Angleterre. — Réaction à l'intérieur : mesures diverses de rigueur ou de
prévoyance : sentiment profond de l'instabilité du trône et efforts pour
l'assurer par la crainte. — Comment naît de ce sentiment la loi de sûreté
générale : ses dispositions principales : sentiment public de réprobation :
quelques murmures même dans le Corps législatif i le général Espinasse,
ministre de l'intérieur, et sa circulaire : la loi de sûreté générale
transmise du Conseil d'État à la Chambre : concessions destinées à ramener
les députés : habile rapport de M. de Morny : discussion publique : MM. Émile
Ollivier, Plichon, d'Andelarre, Riché, Baroche : comment le langage officiel
achève de rassurer les membres du Corps législatif : le vote. — Le projet au
Sénat, M. Haussmann, le général Mac Mahon. — Exécution de la loi.
III. — Le procès
d'Orsini et de ses complices : attitude des accusés : M. Chaix-d'Est-Ange M.
Jules Favre et son extraordinaire plaidoirie : exécution de Pieri et d'Orsini
: Vive l'Italie !
IV. — La France et
l'Angleterre à la suite de l'attentat : dépêche du 20 janvier : lettre de
l'Empereur à la Reine : réponses conciliantes : élaboration d'un projet sur
les conspirations. — Comment les adresses des colonels irritent à Londres le
sentiment national : réunion du Parlement : débats orageux : amendement
Milner Gibson qui implique le rejet du bill en seconde lecture. — Tension des
rapports diplomatiques : sagesse du gouvernement français et dépêche de M.
Walewski qui semble clore l'incident. — Acquittement de Bernard, et avec
quelle irritation le verdict est accueilli en France. — Le duc de Malakof en
Angleterre : fêtes : témoignages de cordialité : apaisement : armements
démentis. — L'Empereur et la reine Victoria à Cherbourg ; discours pacifique
de l'Empereur.
V. — État général de
la France en 1858 : confiance déjà un peu altérée. Les partis : incidents
divers. — Quel gros nuage s'amoncelle du côté de l'Italie.
I En
Angleterre habitait depuis 1856 un Italien qu'on appelait Felice Orsini. Il
était originaire des États romains et âgé de trente-neuf ans. Dès sa
jeunesse, il s'était associé à toutes les entreprises de la démagogie la plus
exaltée. En 1845, le tribunal suprême de Rome l'avait condamné aux galères à
vie pour conspiration contre le gouvernement pontifical. L'année suivante, à
la faveur de l'amnistie de Pie IX, il avait recouvré la liberté, mais moins
avec le repentir de ses égarements qu'avec le regret d'avoir échoué. On le vit
bien, quand, deux ans plus tard, de nouveaux troubles agitèrent l'Italie.
Orsini devint alors membre de la Convention romaine, puis commissaire
extraordinaire à Ancône d'abord, ensuite à Ascoli, et, même en un temps
fécond en violences, se rendit fameux par ses abus de pouvoir ou ses
exactions. Il ne se déconcerta point d'ailleurs, et ce que plus tard les
juges pontificaux appelèrent vol, il l'appela avec indulgence et presque avec
orgueil : « réquisitions forcées[1] ». L'équité oblige à dire
que, s'il commit beaucoup de rapines, il ne s'enrichit pas. Le pouvoir de Pie
IX étant rétabli, il n'eut plus d'asile dans sa patrie. Dès lors il erra à
travers l'Europe, séjournant tour à tour à Londres, en Suisse, en Piémont, en
Lombardie, promenant partout ses inquiétudes, en proie à toutes les ardeurs
de sa nature à la fois violente et étroite, fanatique et vaniteuse, et
décorant sous le nom de patriotisme tous les rêves malsains ou pervers de son
ambition inassouvie. Il voyageait sous de faux passeports, nouait des trames
de côté et d'autre, s'appelait tantôt Herwag, tantôt Celsi, et se déguisait
si bien que, par intervalles, on perd la trace de son aventureuse carrière.
Sous le nom d'Herwag, en 1855, il fut accusé de conspiration contre
l'empereur d'Autriche et enfermé à la citadelle de Mantoue. Il allait être
mis à mort, quand, avec un rare courage et grâce à la complicité d'une femme,
il se déroba au châtiment par une de ces évasions émouvantes qui semblent
relever de la légende ou du roman. Délivré du péril, il toucha à Gênes, puis
à Marseille, et enfin arriva à Londres, où il parut se créer un domicile
stable, autant que le permettaient sa nature inquiète et sa condition
d'exilé. Les Anglais aiment assez à entendre les aventures des autres : ils
n'en goûtent que mieux leur propre sécurité, et les embarras de leurs voisins
n'ont rien d'ailleurs qui les puisse affliger. Par sa haine contre
l'Autriche, par ses emprisonnements, par sa récente évasion surtout, Orsini
était un personnage plein d'attraction. Il se garda de négliger cet élément
de succès et, détaillant l'odyssée de sa jeunesse, fit des conférences ou
plutôt des lectures qui lui valurent, non sans doute la célébrité, non même
la notoriété, mais une certaine faveur. Elles lui valurent, en outre, d'assez
abondants profits, et quand plus tard on l'interrogera sur la provenance de
ses ressources, il pourra, avec une certaine vraisemblance, attribuer à cette
origine l'argent trouvé entre ses mains. Dans
ses courses à travers la Grande-Bretagne, Orsini rencontra à Birmingham un de
ses compatriotes, Toscan de naissance, âgé de cinquante ans et depuis cinq
années domicilié en Angleterre, où il était professeur de langues. On
l'appelait Pieri. A vingt-deux ans, il avait été condamné pour vol par les
tribunaux de sa patrie : mais cette condamnation se noyait dans un si grand
nombre de disgrâces politiques que vraiment il valait mieux l'oublier.
C'était tout à fait l'avis de Pieri. Celui-ci, personnage vaniteux, bavard,
théâtral, s'enivrant de ses emphatiques et sonores déclamations, ne manquait
cependant ni de courage ni d'audace, et, quoique inférieur à Orsini par
l'intelligence, il ne semblait pas indigne de s'entendre avec lui. Ils
s'entendirent en effet et, dès 1857, se virent plusieurs fois. Orsini, soit
conviction réelle, soit impatience de subir un chef, déplorait fort le
système de Mazzini, qui envoyait par séries et à une mort presque certaine
des émissaires sacrifiés d'avance. De proche en proche, il arriva à préciser
sa pensée en une formule d'une logique sinistre. Pour amener une révolution
en Italie, le plus sûr moyen serait d'en amener une en France ; et
l'infaillible moyen de provoquer cette révolution en France, ce serait de
tuer l'Empereur[2]. Des imprécations de toute
sorte contre Napoléon se mêlaient à ce langage. « Si je pouvais avoir
celui-là, disait Orsini, je retournerais dans mon pays[3]. » Ainsi naquit le premier
dessein de l'entreprise dont le développement va suivre. «
L'Angleterre, disait Louis XVIII, n'est pas seulement la consolatrice des
affligés, elle est aussi le refuge des pécheurs. Dans les petites rues
cosmopolites qui avoisinent Leicester-Square, les s pécheurs » ne manquaient
point. Orsini, pour son projet vague encore, mais qui de jour en jour
mûrissait, jugea nécessaire de s'en adjoindre quelques-uns. Ce fut d'abord un
Français nommé Bernard, ancien chirurgien de marine, puis journaliste, grand
agitateur de réunions publiques en 1848, à tel point qu'on l'avait surnommé
Bernard le Clubiste : frappé de plusieurs condamnations politiques, Bernard s'était
réfugié à Londres, où il était, dans Bow-street, l'un des habitués du
café Suisse, rendez-vous ordinaire des émigrés les plus dangereux. Ce fut
ensuite le Napolitain Gomez, individu de la plus basse condition et
d'intelligence médiocre, qu'Orsini se proposa de s'attacher comme domestique.
Ce fut enfin, mais beaucoup plus tard, Charles de Rudio, Vénitien de noble
naissance, poussé au crime par l'extrême misère. De ces trois complices,
Bernard seul paraît avoir reçu des confidences à peu près explicites : les
deux autres ne furent que des instruments ménagés d'avance et qui, à l'heure
propice, seraient utilisés pour le complot. Le choix de ces auxiliaires
révéla chez Orsini plus d'inexpérience que de sagesse. Bernard, à aucun
moment de l'entreprise, ne devait renoncer à la sécurité de l'exil. Gomez
était d'esprit si faible qu'on pouvait craindre que son trouble ne le trahît.
Quant à de Rudio, jeté à la dernière heure et sous l'empire du besoin dans
une compagnie si infâme, il n'aurait peut-être pas cette horrible fermeté
qui, sans scrupule et sans remords, poursuit jusqu'au bout les grands
forfaits. Quelle
arme servirait à consommer le crime ? Orsini avait, dit-on, vu à Bruxelles
des bombes de petite dimension, fabriquées précisément pour un complot contre
l'Empereur. Il résolut de se servir d'un engin à peu près pareil, et il en
fit exécuter le modèle en bois par un tourneur. Le 16 octobre 1857, dans une
note dictée à Bernard[4], il résuma ses instructions
pour l'établissement de cet appareil, qui se composerait d'un cylindre creux
en fer fondu composé de deux parties réunies par un pas de vis pratiqué dans
les parois. A la partie supérieure existerait un trou pratiqué pour
introduire la charge. La partie inférieure serait armée de cheminées
traversant toute l'épaisseur des parois et disposées de manière à faire
converger le feu des capsules sur la charge placée dans l'intérieur. Les
parois auraient une épaisseur inégale, plus grande dans la partie inférieure,
de sorte que le projectile, se retournant de lui-même dans sa chute,
retomberait nécessairement du côté le plus lourd sur les capsules destinées à
provoquer l'explosion. Craignant que sa qualité d'étranger ne l'empêchât de
trouver un fabricant qui consentit à exécuter une commande si suspecte,
Orsini s'adressa à un Anglais, qui fut plus tard vainement recherché et qui
fit faire le travail comme pour son compte par un ingénieur de Birmingham
nommé Taylor. A la fin de novembre, Taylor livra six bombes, se doutant bien
qu'il s'agissait de machines de guerre, mais ignorant à quel usage sinistre
elles étaient destinées[5]. Sur ces six bombes, Orsini
affirma n'en avoir jamais reçu que cinq. Qu'est devenue la sixième ? C'est ce
qu'aucune recherche n'a permis de découvrir. Assuré
de ses complices et de ses engins, Orsini songea quitter, pour sa périlleuse
entreprise, le sûr abri de l'Angleterre. Muni d'un faux passeport sous le nom
de Thomas Allsop, il partit le 28 novembre pour la Belgique. Par prudence, il
ne prit pas les cinq bombes avec lui, mais se les lit apporter, divisées en
deux morceaux chacune, par un garçon du café Suisse nommé Joseph Georgi, qui
se rendait précisément à Bruxelles. On avait dit à cet homme qu'il s'agissait
d'appareils nouveaux pour la fabrication du gaz ; il le crut et fit, à la
douane d'Ostende, une déclaration conforme qui n'excita aucun soupçon. Pour
l'introduction en France, Orsini usa d'un moyen semblable. Le 12 décembre, il
partit pour Paris, mais se garda bien de comprendre les bombes dans son
propre bagage. II avait chargé un nommé Zeghers de lui amener dans cette
ville un cheval qu'il venait d'acheter : par la même occasion, il lui confia
les dix demi-cylindres en fer, appareils pour le gaz, persistait-il à dire
négligemment. Zeghers les prit comme objets de peu de valeur, en oublia même
un à Bruxelles, les présenta à la douane de Valenciennes, qui les jugea de si
minime importance qu'aucun droit ne fut perçu. Il ne se doutait guère de la
destination des engins qu'il portait, il s'en doutait si peu que, arrivé à
l'hôtel d'Albion où Orsini était descendu, il laissa ostensiblement les neuf
fragments de bombes sur un divan avec les brosses destinées au pansage du
cheval. Assez longtemps ces objets restèrent exposés à la vue des gens de
l'hôtel. Sur ces entrefaites, Orsini survint et, précipitamment, cacha les
mystérieux appareils, se réjouissant qu'aucun œil curieux n'eût pressenti une
machination et mis la police sur la piste d'un crime[6]. Orsini
ne resta que trois jours à l'hôtel d'Albion. Le 15 décembre, il s'installa
dans un appartement meublé, 10, rue Monthabor. Les premiers jours, il ne
reçut aucune visite : il montait souvent à cheval, faisait de longues
promenades, vivait en voyageur aisé : suivant les indications de son
passeport, il se disait Anglais et avait fait graver des cartes sous le nom
de Thomas Allsop. Il ne
tarda pas à être rejoint par ses complices. Le 7 janvier 1858 débarquèrent à
Calais Pieri, qui, moyennant une légère altération de son passeport, se
faisait appeler Pierey, et Gomez, qui se faisait appeler Swiney. Tous deux
venaient de Birmingham et, en passant par Londres, avaient reçu les
instructions de Bernard, représentant de la conspiration en Angleterre, mais
représentant sédentaire et sagement éloigné du péril. De Calais, Gomez gagna
Paris par Lille. Quant à Pieri, il fit le crochet de Bruxelles, sans doute
pour chercher la demi-bombe qui y était restée : à l'approche du dénouement,
il ne laissait pas que d'être troublé, et par intervalles sa verbeuse faconde
trahissait son anxiété : à Bruxelles, comme il rencontrait une fille qui
avait été autrefois à son service, il céda à un singulier besoin de
confidences : « Je vais à Paris, lui dit-il, et pour une entreprise où
peut-être je laisserai ma vie[7]. » De Rudio seul, de plus en
plus en proie à la misère, demeurait encore à Londres. Bernard le manda,
remit au pauvre malheureux 28 schellings, lui promit un secours hebdomadaire
de 12 schellings pour sa femme et ses enfants, lui confia un faux passeport
sous le nom portugais de Da Silva, puis lui donna une paire de lunettes d'or
qui serait un signe de reconnaissance entre lui et Orsini qui ne l'avait
jamais vu : après quoi, il lui souhaita bon courage et, ayant ainsi expédié
tout le monde, se pelotonna paisiblement chez lui Le 10
janvier, Orsini, Pieri, Gomez, de Rudio se trouvaient donc réunis à Paris.
Ils s'étaient partagés entre trois domiciles différents, afin de prévenir les
soupçons. Leurs faux passeports couvraient leur identité. Tandis qu'Orsini se
faisait passer pour Anglais, Pieri, sous le nom de Pierey, se disait Allemand
: de Rudio, métamorphosé en Da Silva, était censé commis voyageur pour le
commerce de la bière : Gomez enfin, devenu Swiney, se donnait pour le
domestique d'Orsini. L'heure
était venue de s'armer pour le crime. Les assassins (car on peut
désormais les appeler de ce nom) avaient déjà un revolver provenant des fabriques de Birmingham.
Deux autres, également de fabrication anglaise, leur furent remis, sur la
recommandation de Bernard, par un marchand qu'on appelait Outrequin. Un
quatrième fut acheté chez l'armurier Devismes. Il restait à charger les
bombes. Orsini, vrai chef de la conspiration, se réserva ce soin.
D'Angleterre il avait apporté en grand secret une certaine quantité de
fulminate de mercure, composée soit par lui-même, soit par quelque complice
demeuré inconnu. Pendant le voyage de Londres à Bruxelles et de Bruxelles à
Paris, il tenait précieusement avec lui cette substance dangereuse, l'isolant
avec soin et l'humectant de temps en temps. Dans la solitude de son
appartement, rue Monthabor, il la fit sécher en l'exposant à l'air, puis en
l'approchant du feu, au risque de se faire sauter et avec lui toute la maison[8]. Cette opération terminée, il
remplit les bombes jusqu'à moitié de leur capacité, et, appelant Gomez dont
le poignet était plus robuste que le sien, acheva de les visser. Pendant
toute cette machination, un seul avis précis parvint à la police. Le 10
janvier, une dépêche du ministre de France à Bruxelles manda qu'un Italien
des plus dangereux, nommé Pieri, venait d'arriver à Paris ; qu'il était
accompagné d'un autre individu, et que ces deux hommes, selon toute
apparence, tramaient quelque complot contre la vie de l'Empereur. Pieri était
donc recherché. A cet indice se mêlaient quelques rumeurs vagues de
conspiration, mais si vagues que les agents de la sûreté s'épuisaient en vain
à leur donner un corps. Napoléon fut averti, sans que cet avertissement
l'émût beaucoup, tant ces sortes d'alertes étaient fréquentes depuis quelques
années. Cependant, le 14 janvier dans l'après-midi, comme il était en voiture
avec un prince allemand, le duc Ernest de Saxe-Cobourg, et comme il passait
sur le pont Neuf, sa pensée se porta sur les tentatives si multipliées qui
menaçaient sa vie. « Je ne crains que le poignard comme celui de Ravaillac,
dit-il au duc en montrant la statue de Henri IV : dans tous les autres cas,
le criminel espère toujours se sauver par la fuite, et cette pensée paralyse
ses forces mêmes[9]. » Remarque naturelle et
très juste, mais qui, rapprochée de la catastrophe qui devait sitôt suivre,
sembla comme une sorte de pressentiment. On
touchait à l'heure décisive. Ce soir même du 14 janvier, l'Empereur et
l'Impératrice devaient se rendre à l'Opéra. Les journaux l'avaient annoncé :
de plus, les préparatifs pour l'illumination de la façade, et l'entrée
réservée, soigneusement recouverte de sable, ne laissaient pas de doute sur
la présence des souverains. Cette occasion parut propice pour les conjurés. A
l'entrée du théâtre, se mêlant à la foule, ils lanceraient les bombes sur la
voiture impériale, puis se serviraient de leurs revolvers, soit pour leur
défense personnelle, soit pour achever leur œuvre. Peu importait que, les
éclats se projetant de toutes parts, une foule de victimes obscures
s'ajoutassent à la grande victime vouée à la mort : peu importait, pourvu que
l'Empereur fût immolé : alors ce serait l'anarchie en France et, par
contrecoup, l'anarchie en Italie ; alors se réaliseraient les effroyables
rêves de ces imaginations malades et perverties. A la
chute du jour, Pieri et de Rudio se rendirent aux abords de l'Opéra pour
reconnaître les lieux, pénétrèrent sous le péristyle afin de choisir leurs
positions et se firent même chasser par un cantonnier qui achevait de sabler
l'allée et s'étonnait d'un si minutieux examen. Entre six et sept heures, les
quatre complices étaient réunis chez Orsini, rue Monthabor. Gomez apporta une
bouteille de vin qu'il avait fait chauffer : à de Rudio, sans doute pour lui
donner courage, Orsini remit trois cents francs. Puis on se partagea les engins
: Gomez et de Rudio prirent les deux plus gros projectiles, Orsini les deux
plus petits, Pieri le cinquième. Il fut convenu que Gomez lancerait le
premier sa bombe, que Rudio suivrait Gomez, que le tour d'Orsini et de Pieri
viendrait immédiatement après. Toutes choses ainsi convenues, les conjurés
sortirent. Un cocher qui était employé dans la maison les vit et remarqua
même que Gomez portait quelque chose de gros, enveloppé dans un mouchoir
rouge. Chemin faisant, Pieri s'écarta : « Voudrait-il nous abandonner ? »
pensa Orsini, qui ne cessait de soupçonner la fidélité de ses compagnons.
Bientôt Pieri rejoignit le groupe. On se rapprocha alors du théâtre et on se
rangea dans la foule, — en avant Gomez le plus indécis de tous, Gomez
surveillé par ses complices, — à côté de lui près du boulevard, de Rudio
qu'Orsini tenait sous son regard, — puis Orsini lui-même — et enfin Pieri
tout près de la porte d'entrée. Déjà
l'heure avançait. Partout se répandaient les agents de police en bourgeois.
La pureté du ciel et la douceur.de la température qui contrastaient avec la
saison favorisaient les promeneurs, nombreux sur le boulevard ou groupés aux
abords du théâtre. Le public se hâtait pour la représentation qui se donnait
au bénéfice d'un des acteurs et serait rehaussée par la présence de
l'Empereur. Parmi les spectateurs se trouvaient plusieurs personnages de
distinction, entre autres le duc de Saxe-Cobourg, qui, arrivé d'avance,
demeura assez longtemps au bas de l'escalier : là, il se mit à causer avec le
général Fleury, et, par une coïncidence assez étrange, le tour de l'entretien
conduisit à parler des mesures prises pour garantir la sécurité de l'Empereur
: à ce propos, le général vanta fort la nouvelle organisation du service de
surveillance et ajouta qu'il n'y avait plus à craindre que des complots,
semblables à Celui de l'Hippodrome ou de l'Opéra-Comique, se renouvelassent à
l'avenir[10]. A cet
instant, une circonstance heureuse faillit découvrir toute la trame. Les
agents de la sûreté n'avaient pas oublié le grave avis transmis par la
légation française de Bruxelles et recherchaient ce redoutable Pieri dont ils
avaient le signalement. Pieri avait d'ailleurs résidé en France, avait été
expulsé en 1852, et cette époque n'était pas si lointaine que son visage ne
pût être reconnu par quelques gens de police. Comme il était à son poste rue
Lepelletier, il fut arrêté. En passant devant Orsini, il lui fit un signe que
celui-ci ne comprit pas et qui voulait dire qu'il venait d'être appréhendé.
On le conduisit au poste le plus voisin, et, en le fouillant, on trouva sur
lui une bombe, un revolver à six coups et un poignard. Commuent
cette importante capture ne déjoua-t-elle pas toute la conspiration ? Quand
Pieri fut arrêté, les voitures de la cour n'avaient pas encore quitté les
Tuileries. D'après les témoignages contemporains, quinze à vingt minutes
s'écoulèrent avant l'arrivée de Napoléon. Cette bombe saisie était-elle la
seule ? Cet Italien n'avait-il pas de complices répandus dans la foule ? Le
soupçon était si naturel qu'il semblait s'imposer : de là l'urgence de
déblayer au plus tôt les abords du théâtre, de refouler les curieux, et cela
par sollicitude non seulement pour les souverains, mais pour le public
lui-même. Aucune mesure ne paraît cependant avoir été prise. A moins qu'une
cause inconnue ait paralysé la vigilance de la police, il est malaisé de
concilier son hésitation ou ses retards avec les éloges qu'en ce moment-là
même lui prodiguait le général Fleury. Huit
heures et demie venaient de sonner quand, sur le boulevard, on entendit le
pas des chevaux de l'escorte mêlé à un bruit confus d'acclamations. Devant le
théâtre les tambours battirent aux champs et les hommes de garde sortirent
pour rendre les honneurs accoutumés. A l'angle de la rue Lepelletier, le
cortège parut, d'abord une voiture contenant les officiers de la maison, puis
un peloton de lanciers, enfin un autre carrosse où se trouvaient l'Empereur,
l'Impératrice et, sur la banquette de devant, le général Roguet. Parvenue à
la hauteur de l'entrée principale, la voiture impériale ralentit le pas pour
s'engager dans le passage réservé : à ce moment retentit une explosion
comparable à un coup de canon, puis une seconde et enfin une troisième à dix
secondes d'intervalle. Une
inexprimable confusion suivit. Le cordon de gaz qui éclairait la façade
s'éteignit, en sorte que d'une clarté qui inondait les regards on passa à la
plus affreuse nuit : les vitres du péristyle volèrent en éclats : la marquise
qui protège l'entrée fut perforée : les chevaux de la voiture impériale,
blessés à mort, s'abattirent. Puis on entendit des cris aigus de détresse et
de terreur mêlés à des plaintes déchirantes : lanciers, gendarmes, sergents
de ville, valets de pied, simples curieux gisaient dans leur sang ou
s'enfuyaient affolés en secouant la douleur de leurs blessures. Bientôt, les
yeux s'habituant à l'obscurité, on put embrasser toute l'horreur de la scène,
encore accrue par l'incertitude de ce qui suivrait. Cependant du milieu même
des gémissements une acclamation s'éleva : c'est qu'on avait vu l'Empereur et
l'Impératrice descendre sains et saufs ; leur voiture était criblée, le
général Roguet était légèrement blessé ; mais dans le désastre encore mal
mesuré, Dieu avait épargné ceux-là mêmes que les criminels avaient choisis
pour victimes. A
l'intérieur de la salle pleine de lumières et de bruits joyeux, la
représentation avait commencé : elle se composait de divers fragments, et on
achevait un morceau de Guillaume Tell quand on entendit les trois
détonations. On crut d'abord à une explosion de gaz : puis on sut l'attentat.
Au même instant parurent les souverains, calmes suivant les uns, pales
suivant les autres et comme terrifiés. Dans la première stupeur, les
spectateurs demeurèrent silencieux ; puis, comme on comprenait à quel danger
on venait d'échapper, des cris chaleureux montèrent vers la loge officielle.
La représentation continua, mais avec quelles préoccupations ! Que se
passait-il dans Paris ? Les conspirateurs n'avaient-ils pas ourdi ailleurs
d'autres trames ? Auprès de l'Empereur affluèrent en hâte ceux des ministres,
des généraux, des hauts fonctionnaires qui assistaient au spectacle ou
habitaient les quartiers les plus voisins ; ils accoururent, tous avertis
d'urgence, tous avides de nouvelles, tous jaloux de féliciter leur maitre, et
à travers leur langage empreint de colère plus encore que de tristesse, on
put discerner dès cette heure un vœu véhément et irrité, celui d'un système
de rigueur générale qui serait la conséquence et comme la punition du
terrible forfait. Sur le
lieu de l'attentat, la confusion faisant place au sang-froid, on avait donné
les premiers soins aux blessés et, suivant leur état ou leur condition, on
les avait ramenés à leur domicile ou dirigés sur les hôpitaux. Quand on eut
plus tard le loisir de supputer les pertes, on compta cent cinquante-six
personnes atteintes, dont huit succombèrent[11]. A ce moment, un soin plus
urgent dominait, celui de rechercher les traces du crime et les criminels
eux-mêmes. A l'angle des rues Lepelletier et Rossini, à côté d'une longue
traînée de sang, un garçon d'hôtel nommé Vuillaume découvrit un objet
cylindrique enveloppé d'un sac : sa première pensée fut de le rejeter sur les
bas-côtés de la voie publique ; puis il l'ouvrit ; c'était une bombe. Un peu
plus loin, dans la rue Rossini, presque au coin de la rue Laffitte, un
revolver taché de sang fut ramassé par un sergent de ville. Ces pièces à
conviction furent aussitôt mises en lieu sûr. Mais dans l'anxiété des
premières recherches, on ne savait où porter les responsabilités. A deux
reprises différentes, entre neuf et dix heures, M. Pietri, préfet de police,
se présenta dans la loge impériale, et, comme le souverain l'interrogeait :
« Nous ne savons rien », dit-il la première fois. La seconde fois, il
ajouta : « Nous avons fait des arrestations, mais nous ne sommes pas
plus avancés qu'auparavant[12]. » Tout ce
qu'on redoutait de ne pas découvrir s'éclaira soudain par des indices
inespérés. La lumière vint des criminels eux-mêmes, ou maladroits jusqu'à
l'ineptie ou honteusement empressés à se dénoncer. Pieri, arrêté avant les
explosions et laissé quelque temps sans qu'on le questionnât, fut enfin
interrogé. La bombe ramassée près de la rue Rossini était exactement
semblable à celle qui avait été saisie sur lui. Pressé d'interpellations, il
avoua qu'il était descendu rue Montmartre, hôtel de France et Champagne, et
qu'il s'y trouvait en compagnie d'un autre individu. Cet individu qu'on
s'empressa de rechercher et qu'on trouva couché tout habillé dans l'une des
chambres de l'hôtel déclara s'appeler Da Silva, mais fut bientôt dépouillé de
son masque et contraint de révéler son vrai nom : c'était de Rudio, qui,
après avoir jeté sa bombe, était rentré chez lui et avait même, avant de
monter dans son appartement, demandé au concierge de tenir sa note prête, car
il voulait, disait-il, partir le lendemain. La police, si peu informée avant
le crime, n'était pas au bout de ses bonnes fortunes. Après l'explosion,
comme on fouillait les maisons voisines, on avait remarqué au restaurant
Broggi un jeune homme dont l'agitation, l'accent étranger, les paroles mêlées
de pleurs avaient attiré l'attention ; on l'avait interrogé, et, comme ses
réponses semblaient singulières, on s'était assuré de sa personne : un
revolver tout chargé, trouvé sous une étagère du restaurant, confirma les
soupçons. Cet individu, qui déclara se nommer Swiney, n'était autre que le
Napolitain Gomez. Après avoir lancé son projectile, il s'était réfugié en ce
lieu et, avec tous les signes du trouble qui le trahit, attendait le moment
de regagner sa demeure. Interpellé, Gomez se dit le domestique d'un sieur
Thomas Allsop qui habitait, 10, rue Monthabor. Sur la dénonciation, on se
hâta de courir à cette adresse : là, le faux Allsop, ou, pour parler plus
exactement, Orsini, venait de se coucher, blessé lui-même et couvert de sang,
car il avait été atteint par le projectile qu'il avait lancé : il s'était
alors enfui au milieu de la foule et, dans sa course pour gagner son
domicile, avait déposé précipitamment sur la voie publique son pistolet et
aussi sa seconde bombe retrouvés rue Rossini. C'est ainsi qu'avant la fin de
la nuit et par un concours de chances peu communes, les quatre scélérats se
trouvèrent sous la main de la justice. Il ne resterait plus qu'à prendre acte
de leurs contradictions et à établir leurs responsabilités par l'opposition
même de leurs mensonges et de leurs aveux. II Tandis
que la police poursuivait son enquête sur les événements de cette nuit
tragique, la représentation théâtrale s'était achevée et les souverains avaient
regagné les Tuileries. Là se pressèrent tous les hauts personnages qui,
avertis trop tard, n'avaient pu se rendre à l'Opéra, et aussi tous ceux qui,
par horreur du crime, affection ou désir de plaire, tenaient à marquer leur
présence en de si graves conjonctures. Une longue veillée suivit, pleine
d'anxiété et d'une irritation confuse qui se prenait à tout sans s'arrêter
encore à rien. Du juste sentiment des périls naît la fermeté ; du trouble et
de la peur naît l'esprit de représailles. C'est dans les représailles qu'on
versa. Le 16
janvier, comme les grands corps constitués s'étaient rendus aux Tuileries
pour offrir à l'Empereur leurs félicitations et leurs hommages, le président
du Sénat, M. Troplong, s'exprima ainsi : « L'esprit révolutionnaire
chassé de France a élu domicile au dehors et s'est fait cosmopolite. C'est de
ces citadelles extérieures dressées contre l'Europe au milieu de l'Europe
même que sont envoyés des sicaires fanatiques chargés de lancer le fer et le
feu sur le prince qui porte de son bras puissant le bouclier de l'ordre
européen. » Sous une forme moins emphatique, M. de Morny, si modéré
d'ordinaire, donna à sa pensée un tour plus véhément encore : « Nous
avons cru, dit-il, que vous nous permettriez un langage dicté par une
légitime indignation et un profond attachement à votre dynastie. Les
populations s'inquiètent des effets de votre clémence qui se mesure trop à la
bonté de votre cœur. Elles se demandent comment des gouvernements voisins et
amis sont impuissants à détruire de vrais laboratoires d'assassinats. »
De ces harangues se dégageait un double vœu : vœu d'une ingérence qui,
s'étendant au-delà de nos frontières, provoquerait les États étrangers à
suspendre ou à réglementer le droit d'asile ; vœu d'une politique plus répressive
encore à l'intérieur. Tous les discours, tous les actes qui suivirent
s'inspirèrent de ce double sentiment. En
Belgique, un journal, le journal le Drapeau, avait osé approuver la tentative
d'Orsini. Aussitôt le Moniteur releva l'impudente apologie : « Nous
attendons, ajouta-t-il avec hauteur, les décisions du gouvernement belge[13]. » Il ne les attendit pas
longtemps. Le Drapeau, ainsi que plusieurs autres gazettes, fut poursuivi et
condamné. Une surveillance plus étroite s'étendit sur les étrangers. Enfin,
d'un projet général de révision du Code pénal fut détaché, pour être discuté
à part, le titre relatif aux crimes ou aux délits internationaux. — Le
Piémont, qui était, lui aussi, le refuge d'un assez grand nombre d'exilés,
fut l'objet de représentations pareilles, et, à quelque temps de là, le
cabinet de Turin, non sans quelque répugnance, soumit à la Chambre une loi
sur la répression des complots contre les souverains étrangers. — Les mêmes
remontrances furent adressées un peu plus tard au gouvernement helvétique. —
Ces réclamations auraient été peu dignes si elles s'étaient limitées aux
petits États et ne s'étaient étendues à la puissante Angleterre. Dès le 20
janvier, M. Walewski, dans une grave dépêche à notre ambassadeur, rappela
tous les attentats qui s'étaient tramés sur le sol de la Grande-Bretagne. De
Londres était venu Pianori : à Londres avaient été soudoyés Tibaldi et ses
complices : à Londres encore, Orsini avait ourdi son crime, recruté ses
instruments, préparé ses armes. M. Walewski protestait de son respect pour le
droit d'asile, mais ajoutait : « L'assassinat érigé en doctrine, est-ce le
droit d'asile ? L'hospitalité est-elle due à des assassins ? La législation
anglaise doit-elle servir à favoriser leurs desseins, leurs manœuvres, et peut-elle
continuer à couvrir des gens qui se mettent eux-mêmes, par des actes
flagrants, en dehors du droit commun et au ban de l'humanité ? » Le
ministre français se gardait bien d'ailleurs de spécifier aucune mesure et,
pour tempérer ses doléances, terminait par l'expression courtoise de se
cordiale confiance : « Nous nous reposons entièrement sur le cabinet anglais
pour apprécier les décisions qu'il jugera le plus propres à conduire au but,
et nous nous complaisons dans la ferme persuasion que nous n'aurons pas
vainement fait appel à sa conscience et à sa loyauté[14]. » Rien
n'était plus naturel, plus légitime même que cet empressement à signaler les
abus du droit d'asile. Ce qui se justifia moins, c'est que, quatre Italiens
ayant attenté aux jours de l'Empereur — et cela sans aucune complicité
française, si ce n'est celle de Bernard —, on reprît à cette occasion et dans
toute son âpreté la politique du 2 décembre. Dès le 18 janvier, en ouvrant la
session législative, l'Empereur émit cette maxime que : « le danger n'était
pas dans l'excès des prérogatives du « pouvoir, mais dans l'absence de lois
répressives. » Comme on se croyait abondamment pourvu de ce côté, la surprise
fut extrême : elle se changea en inquiétude quand le souverain ajouta qu'il
comptait sur les députés « pour rechercher les moyens de réduire au
silence les oppositions extrêmes et factieuses ». Ce jour-là même, un décret
supprima deux feuilles publiques, l'une, le Spectateur, à tendances
royalistes ; l'autre, la Revue de Paris, à tendances démocratiques. « Le
gouvernement d'une grande nation ne doit pas plus se laisser miner sourdement
par les habiletés de la plume, qu'attaquer violemment par les habiletés
sauvages des conspirateurs[15]. » Ainsi s'exprimait le rapport
qui précédait le décret. En même temps, des instructions spéciales
prescrivirent à la police un redoublement de vigilance pour surveiller les
lieux publics, saisir les moindres ramifications des anciennes sociétés
secrètes, épier les propos mêmes partout où il serait possible de les surprendre.
Puis les anciennes entraves en matière de passeports furent remises en
vigueur, et pas toujours avec intelligence, en sorte qu'elles devinrent pour
les voyageurs paisibles une véritable vexation. Le 27 janvier, un décret
divisa la France en cinq grands commandements militaires confiés à des
maréchaux et ayant leur siège à Paris, Nancy, Lyon, Toulouse, Tours. La
mesure prêtait ample matière à la critique : en cas de trouble, cette
concentration serait superflue, peut-être même nuisible à cause de l'esprit
de rivalité qui animait les uns vis-à-vis des autres la plupart des maréchaux
: pour le présent, une précaution si inusitée prenait aux yeux des masses un
air inquiétant d'état de siège. Quel péril mystérieux, inconnu, menaçait donc
le pays et l'Empire ? C'est de la sorte que ces accès d'autorité, un peu
désordonnés et capricieux, semblaient révéler non la vraie puissance qui naît
de la force, mais bien plutôt quelque secrète faiblesse. Cette
faiblesse perçait dans les entretiens à voix basse des courtisans ou des
familiers à peine remis de leur terrible émotion. Qu'une des bombes eût
éclaté quelques lignes plus bas ; que, dans la confusion générale, l'un des
misérables eût abordé l'Empereur à coups de poignard, c'en eût été fait de
Napoléon, et avec lui eût croulé sans doute le laborieux échafaudage des
convoitises et des ambitions communes. A tout prix, il fallait étayer
l'Empire et accoutumer le pays à voir en lui un établissement, non pas
viager, mais durable, et surtout abrité contre les coups imprévus du sort.
Peu après la naissance du Prince impérial, un sénatus-consulte avait décidé
que, sauf disposition contraire de l'Empereur, l'Impératrice, devenue veuve,
deviendrait de droit régente. Sous l'impression de la catastrophe récente, il
parut bon de rappeler ces règles et de les fixer. Le rr février 1858,
l'Empereur, par lettres patentes délivrées en exécution du sénatus-consulte,
conféra la régence à son épouse : puis un conseil privé fut constitué, dans
lequel on fit entrer, avec le roi Jérôme et son fils, les plus hauts
représentants de l'Église, de l'armée, de la politique, et qui, le jour même
de la vacance du trône, se transformerait en conseil de régence. Malgré ces
précautions d'une vigilance soucieuse, combien précaire serait le sort d'une femme
inexpérimentée, parlant au nom d'un enfant au berceau, appuyée sur quelques
hommes sans popularité, conseillée par deux princes, l'un d'âge sénile,
l'autre plus dangereux peut-être que secourable ! En face de tant de
fragilité, l'obsession du péril aujourd'hui conjuré, demain peut-être
renaissant, poussa vers les rigueurs : on s'y abandonna, non par dureté
naturelle, mais par espoir de s'assurer soi-même ; et, comme on ne pouvait
créer tout d'une pièce, ni le culte de la légalité, ni l'esprit de tradition,
on se flatta de fonder sur la crainte la stabilité qu'on désespérait
d'obtenir autrement. Là est
sans doute le secret d'une loi qui fut élaborée en ce temps-là et qui, sous
le prétexte de réduire la Révolution, empruntait à la Révolution elle-même
quelques-unes de ses plus condamnables pratiques. On
l'appela la Loi de sûreté générale. Nom impropre : car elle ne rassura
personne, ni les gens paisibles qui, loin de la souhaiter, s'en effrayèrent,
ni le pouvoir lui-même dont le temps seul calma les terreurs. Le Pr février,
le projet fut distribué au Corps législatif. Bien que divisé en huit
articles, il se ramenait au fond à une disposition unique qui conférait au
gouvernement un droit vague autant que redoutable pour proscrire sans
jugement ses ennemis, soit en les expulsant du territoire, soit en les
internant à l'intérieur ou en Algérie. Voici la longue liste de ceux pour qui
le bon plaisir administratif tiendrait lieu de toutes garanties judiciaires. C'étaient
d'abord tous les hommes qui, en mai et juin 1848, en juin 1849 ou en décembre
1851, avaient été, soit condamnés, soit internés, expulsés ou transportés par
mesure de sûreté : pour ceux-là, il suffirait que « des faits graves les
signalassent de nouveau comme dangereux » ; alors ils seraient jugés récidivistes
ou plutôt relaps, comme on eût dit au temps de l'Inquisition, et
reprendraient derechef, sous l'escorte de la force publique, le chemin déjà
connu de l'exil ou de l'Algérie. — Le même régime arbitraire pourrait
s'appliquer à tous ceux qui auraient été condamnés pour attentat contre
l'Empereur ou la famille impériale, pour complot tendant à troubler l'État
par la guerre civile, pour emploi illégal de la force armée, pour dévastation
et pillage publics, pour fabrication de faux passeports. — Grâce à Dieu, ces
crimes étaient rares, et de ce chef, le chiffre des suspects serait peu
nombreux. Mais la même menace d'internement ou d'expulsion administrative
deviendrait la conséquence d'autres égarements moins coupables et constituant
des délits moins bien définis : la rébellion même non armée, pourvu qu'elle
fût par bandes, la provocation à la désobéissance vis-à-vis des militaires,
la fabrication ou même la simple détention d'armes ou de munitions de guerre,
la participation, à n'importe quel titre, à des mouvements insurrectionnels,
les attaques contre les droits de l'Empereur et les offenses à sa personne,
tels étaient les faits qui, ayant entraîné à une époque quelconque une
condamnation, se trouveraient tout à coup exhumés de la poussière des greffes
et conféreraient au gouvernement un pouvoir sans contrôle pour ajouter à
l'expiation déjà subie un terrible châtiment supplémentaire. — La loi enfin
créait quelques délits nouveaux, notamment celui de manœuvres à l'intérieur
ou à l'étranger dans le but de troubler la paix publique, et celui
d'excitation à la haine et au mépris du gouvernement de l'Empereur. Toute
condamnation pour ces faits placerait le condamné sous la même mainmise de
l'administration, maîtresse d'ouvrir à la fin de la peine les portes de la
prison ou d'expédier soit vers la frontière, soit vers l'Algérie, celui qui,
de par la sentence de ses juges, se croirait libéré. Tous
les témoignages oraux ou écrits attestent l'impression douloureuse que
provoqua cet extraordinaire projet. Ce fut chez les uns la colère, chez les
autres l'étonnement, et poussé jusqu'à la stupeur. En ces articles savamment
rédigés, on découvrait de véritables raffinements d'arbitraire, et la
critique même demeurait en suspens, attirée de tous côtés et ne sachant où se
prendre d'abord. Tous les pouvoirs de l'ordre administratif et judiciaire se
trouvaient confondus : toutes les garanties traditionnelles étaient méconnues
: tous les principes de la législation pénale fléchissaient devant la passion
ou la peur. Le gouvernement, investi jusque-là de l'unique droit de grâce,
puisait dans la loi nouvelle un droit inouï, celui d'aggravation, qui lui
permettrait de réviser les sentences et de reprendre pour son compte, au nom
de l'ordre social, les dettes depuis longtemps payées. Loi des suspects,
tel fut le mot qui courut dans le public, et, dès le premier jour, flétrit
cette étrange conception, si peu digne de l'habituelle modération de
l'Empereur. Les
membres du Corps législatif, quelle que fût leur docilité, recueillirent ces protestations,
et tout d'abord s'en laissèrent pénétrer. Ils avaient compris, au lendemain
du 2 décembre, un système de rigueurs exceptionnelles : pour une époque de
combat, il convenait que les armes fussent proportionnées à l'acharnement de
la lutte et à la grandeur de l'enjeu. Mais, après six années, quand le pays
était pacifié, convenait-il, à propos d'un attentat étranger, de reprendre
les âpres sévérités d'autrefois ? Les plus timides eux-mêmes, à défaut
d'irritation, ressentirent quelque mauvaise humeur : si le gouvernement
voulait pratiquer l'arbitraire, que ne le pratiquait-il à ses risques et
périls ? Pourquoi y associer le Corps législatif et donner à des mesures
dictatoriales les formes de la légalité ? Dans cette Chambre qui, selon sa
coutume, devait, à l'heure décisive du vote, se laisser entraîner, on
n'entendait alors que critiques ou regrets, les plus prudents se retranchant
dans une silencieuse et glaciale réserve. Les seuls approbateurs, à ce
premier moment, ce furent ces rares et funestes amis de l'Empire qui, par
flatterie, aveuglement ou bravade, poussaient leur maître à toutes les
audaces, considéraient comme un gain personnel toute diminution des
franchises publiques, et, non contents de la soumission commune, se
complaisaient dans les superfluités de la servitude. Comme
on s'entretenait dans ces dispositions, une nouvelle se répandit qui n'était
pas faite pour rassurer. Le 7 février, le Moniteur annonça la retraite du
ministre de l'intérieur, M. Billault, et son remplacement par le général
Espinasse. Au Palais-Bourbon, le nom du général Espinasse éveillait des
souvenirs particuliers. C'était lui qui, dans la nuit du 2 décembre, avait
envahi le Palais-Bourbon : plus tard, nommé commissaire extraordinaire à
l'effet de réviser les décisions des commissions mixtes, il avait jugé ces
sentences non trop rigoureuses, mais trop douces. La circulaire par laquelle
il notifia son avènement ne démentit point ces souvenirs. Appelé au ministère
par la confiance de l'Empereur, il jugeait que cette confiance lui créait un
titre auquel il serait superflu de rien ajouter. Il consentait cependant à
expliquer pour quels motifs un militaire se trouvait revêtu de fonctions
purement civiles. « C'était, disait-il, que la France, tranquille et
glorieuse, avait trop compté sur l'apaisement des passions anarchiques. La
générosité de l'Empereur, multipliant les grâces et les amnisties, avait
entretenu cet espoir. Un exécrable attentat était venu dessiller tous les
yeux et avait révélé les ressentiments sauvages, les coupables attentes qui
couvaient encore dans le parti révolutionnaire. » Il fallait donner au pays,
par une surveillance attentive, les garanties qu'il réclamait. L'ancienne
formule du coup d'État, reprise et adaptée à l'usage des temps nouveaux,
terminait le document ministériel : « Il est temps que les bons se rassurent
et que les méchants tremblent. » Tel était le langage du général Espinasse.
Il n'était pas d'ailleurs, en ce temps-là, le seul militaire qui fit gémir
les presses du Moniteur. A la suite de l'attentat d'Orsini, les
colonels de chaque régiment, mus par un sentiment louable de fidélité,
avaient fait parvenir des adresses au souverain. Chaque jour, elles
s'allongeaient dans l'organe officiel où le public les pouvait lire : la
plupart étaient modérées de ton et d'une séante brièveté : mais
quelques-unes, s'égarant en une éloquence plus guerrière que réfléchie, se
répandaient en invectives contre la démagogie, en menaces surtout contre la
Grande-Bretagne, ce « repaire d'assassins qu'on irait un jour chercher jusque
dans leur île. » On dira bientôt quels embarras internationaux naquirent
de cette violente et malencontreuse prolixité. Mais revenons au Corps
législatif. Le
gouvernement eût été bien mal informé s'il n'avait su les répugnances qui
régnaient au Palais-Bourbon. Pour qui connaissait les députés et savait leur
effroi de toute désobéissance finale, ce symptôme n'avait rien de fort
inquiétant. Néanmoins, pour bien assurer la discipline, il importait de
dépouiller un peu le projet de son aspect comminatoire et de le présenter
sous une, forme plus bénigne qui facilitât les conversions. Le 13 février, le
Moniteur, dans une longue note, s'évertua à prouver que les mesures
nouvelles ne se rattachaient en rien au complot d'Orsini, mais se
rapportaient à un plan d'ensemble depuis longtemps résolu. Il affirma que la
nomination du général Espinasse n'impliquait pas du tout un changement dans
la politique impériale. Il ajouta que la loi de sûreté générale serait
appliquée avec modération. — Un gage immédiat de cette modération, ce fut
l'empressement du Conseil d'État à adopter deux amendements proposés par les
commissaires : le premier ôtait à la loi son caractère permanent et la
transformait en une loi transitoire dont les effets cesseraient, sauf renouvellement,
le 31 mars 1865 : le second décidait qu'aucune mesure d'internement ou
d'expulsion ne pourrait être prise sans k triple avis préalable du préfet, du
général et du procureur général. — Le choix du rapporteur fut, de la part des
commissaires déjà ramenés, une dernière habileté pour vaincre les hésitations
et calmer les frayeurs. Ce rapporteur fut M. de Morny, le plus insinuant des
hommes, le plus ennemi des rigueurs inutiles, et le défenseur accoutumé des
prérogatives parlementaires. L'œuvre fut digne de ce que promettait la
dextérité d'un si délié personnage. Avec une franchise aisée, M. de Morny
convint de l'émotion que le projet avait éveillée et ne craignit pas de
rappeler ce mot de loi des suspects qui courait sur toutes les lèvres. Mais
vraiment, ajouta-t-il du ton le plus dégagé, toutes ces suppositions étaient
injustes, et jamais le gouvernement ne s'était montré « plus tolérant ». ci
Que ceux qui ne conspirent pas se rassurent », proclamait solennellement le
confident de la pensée impériale. Il partait de là pour expliquer, avec
beaucoup de développements, que la loi n'était faite ni contre les
légitimistes, ni contre les orléanistes, ni même contre les républicains
paisibles. S'il leur plaît de rester à l'écart et de critiquer le gouvernement
qui les protège, ils ne seront pas inquiétés dans leur opposition, et le
gouvernement-respectera tous leurs souvenirs, toutes leurs espérances. Sur la
question légale, M. de Morny se dérobait prestement ou feignait de l'ignorer,
en homme du monde que ces subtilités importunent et qui croit superflu d'en
imposer aux autres l'étude ou l'ennui. C'était contre les conspirateurs, les
démagogues, les coquins, et uniquement contre eux, qu'étaient dirigées les
salutaires rigueurs de la loi. En terminant, M. de Morny, pour donner un
prétexte aux évolutions, insistait fort sur la double concession
gouvernementale : le nouvel état de choses serait transitoire, et, en outre,
l'intervention des plus hauts fonctionnaires serait une garantie contre toute
méprise ou toute sévérité intempestive. Ainsi parla le président du Corps
législatif, oubliant une seule chose, à savoir que la légalité, même
médiocre, vaut mieux que l'arbitraire, même éclairé. Ce fut d'ailleurs
plaisir de l'entendre, comme c'est aujourd'hui encore plaisir de le lire. On
voyait qu'il était digne d'avoir fait le coup d'État, rien qu'à la façon dont
il savait se jouer dans l'arbitraire et le rendre aussi aimable que le fut
jamais la liberté. Le 18
février, les débats publics s'ouvrirent. Ils s'ouvrirent au milieu d'une
affluence inaccoutumée, et ce fut une singularité digne de remarque qu'à
l'occasion d'une loi de servitude se retrouvât l'ancien appareil des
discussions libres. Parmi les spectateurs des tribunes, on remarquait surtout
beaucoup de jeunes gens, membres du barreau ou simples stagiaires. C'est
qu'Émile Ollivier allait parler, et pour la première fois, car vraiment on ne
pouvait compter pour un début quelques paroles qu'il avait prononcées dans la
vérification des pouvoirs. Quand il se leva du milieu de ses collègues, il se
fit un de ces grands silences intimidants qui glacent les plus fermes. Nul
plus qu'Émile Ollivier n'excellait à grandir les questions et à les placer
sur les hauteurs où planait son esprit avide de vastes horizons. D'un vigoureux
coup d'aile, il s'éleva au-dessus des préoccupations vulgaires : « Je veux,
dit-il, faire acte non d'homme de parti, mais d'honnête homme : je n'ai qu'un
but, rendre hommage au droit. » Sur ce solide terrain du droit, la tâche
était si aisée que le seul embarras serait de coordonner les raisons et de
les déduire avec ordre. L'orateur montra par quelle monstrueuse confusion de
pouvoir, l'administration s'arrogeait la faculté de prononcer des peines, et
quelles peines ! l'expulsion, l'internement, l'exil. La sentence serait
prononcée en dehors de toutes garanties légales, sans interrogatoire, sans
production de témoins, sans défense, sans publicité, sans appel, et les
malheureux qu'on atteindrait ainsi seraient ceux-là mêmes que les tribunaux
avaient déjà jugés. C'est, dit-on, contre les ennemis de la société que la
loi est dirigée : mais depuis quand est-on dispensé de justice envers ses
ennemis ? S'il existe des sociétés secrètes, poursuivez-les ; si des
misérables trament des complots, frappez-les, les armes ne vous manquent pas.
Il est d'autres adversaires, à la vérité, ce sont ceux qui ne conspirent pas,
mais « dont le ton et les allures déplaisent » : est-ce ceux-là que l'on veut
atteindre Pour justifier, après sept années de paix publique, des mesures d'exception,
il faudrait au moins établir par des faits précis. quelque grand danger
social : rien de semblable n'apparaît. On a rappelé le souvenir de Guillaume
III suspendant en Angleterre la liberté individuelle afin de mieux s'assurer
contre les partis hostiles. Si Guillaume III a réussi, s'il a laissé une
renommée enviable, ce n'est pas parce qu'il a suspendu les franchises de la
presse et l'habeas corpus, c'est parce qu'après treize années de
règne, il a reçu du peuple anglais le titre de restaurateur des libertés
publiques. « La loi, concluait l'orateur, doit être repoussée, non à
titre d'opposition mesquine, mais par sagesse, par dévouement même envers le
souverain, tu et pour montrer la véritable voie qui doit inaugurer la
politique de l'avenir. » La voix
d'Émile Ollivier pouvait titre suspectée. Fils de proscrit, ne plaidait-il
pas sa propre cause ou celle de ses amis ? D'autres se levèrent qui n'avaient
jamais rien eu de commun avec la Révolution, avaient été nourris dans les
plus pures doctrines de conservation sociale et, s'ils relevaient d'un parti,
se rattachaient à cette opinion monarchique que le gouvernement se piquait de
mettre à part et de ne point viser. Ceux-là plaidèrent, non pour une cause
personnelle, mais pour la liberté, et ce qui était doublement méritoire, pour
la liberté de leurs ennemis. Tels furent M. d'Andelarre, M. Plichon, et
plusieurs encore après eux. Ils nièrent, non le mal, mais l'efficacité du
remède. Que le gouvernement, dirent-ils, s'appuie franchement sur toutes les
vraies forces sociales, et la société se raffermira. Quant au projet, ils le
repoussaient parce qu'il violait le droit public et troublait, loin de
l'affermir, la sécurité du pays. La
vivacité de l'attaque, l'âpre rigueur de la loi elle-même rendaient pour le gouvernement
la justification malaisée. Mais les députés, d'abord mécontents, avaient
fléchi peu à peu, et déjà s'abandonnaient au repentir de leur indépendance.
On les voyait silencieux à leur banc, au fond pressés d'en finir, et
importunés par des critiques qu'ils savaient justes, mais qui, décidément,
dépassaient leur courage. C'est à fortifier ces dispositions que
s'appliquèrent les deux orateurs officiels, M. Riché et M. Baroche. Avec plus
d'ampleur, quoiqu’avec moins d'autorité et de finesse, ils refirent le
rapport de M. de Morny. La loi, dirent-ils, est dirigée « non contre les
salons, les revues, les livres, l'espièglerie des allusions historiques, les
piqûres d'épingle, mais bien contre les poignards ». Ils alléguèrent les
nécessités sociales, les précédents historiques, et surtout évoquèrent
l'image des récents complots. Sur le terrain légal, comme ils étaient
impuissants à déguiser leur faiblesse, ils raillèrent, avec un laisser-aller
un peu étrange chez des jurisconsultes, « les scrupules des facultés de droit
et les traditions du Palais ». Puis ils terminèrent par leur argument favori
: la loi ne serait que transitoire ; elle serait appliquée avec modération ;
nul, parmi les honnêtes gens, n'en pourrait craindre les coups. Tout le
monde, au Corps législatif, se flattait de compter parmi les honnêtes gens.
S'il se fût agi d'atteindre les orléanistes, les légitimistes, les
républicains notables, ceux qu'on voyait dans les salons, les cercles, les
réunions d'affaires, les sociétés savantes, l'anxiété eût été cruelle. Mais
vraiment ils étaient hors de cause : le Moniteur l'avait assuré, M. de
Morny l'avait répété, les orateurs officiels l'avaient redit jusqu'à la
lassitude. Les seules victimes de ces rigueurs passagères, ce seraient ces
hommes de désordre, qui se confondaient à travers les images sinistres de
Pianori, de Tibaldi, de Mazzini, d'Orsini. Ainsi s'affaiblirent les
répugnances et les scrupules juridiques, ainsi fut acceptée par des hommes
individuellement doux, modérés et sages, une loi de rancune et de colère. Le
19 février, après deux jours de débats, comme le scrutin allait s'ouvrir, une
dernière voix de protestation s'éleva ; c'était celle d'un député obscur et
d'ordinaire silencieux qu'on appelait M. Gareau. En termes solennels, brefs et
attristés, il déplora la loi, « funeste, disait-il, et
douloureuse », et, au nom même de son dévouement à l'Empire, y refusa
son adhésion. Mais déjà on ne l'écoutait plus, et le vote avait commencé.
Vingt-quatre suffrages négatifs, tels furent, dans le dépouillement des
urnes, les seuls vestiges d'une réprobation qui, au début, semblait presque
unanime[16]. Une
épreuve restait, celle de la ratification par le Sénat. Ce grand corps avait,
aux termes de la Constitution, la garde des libertés publiques. A ce compte,
quel n'eût pas été son rôle ! Tel était son effacement que nul n'y songea.
Suivant la filière accoutumée, la loi passa du Palais-Bourbon au Luxembourg,
sans que le public, déjà emporté par d'autres soucis, cherchât à percer le
mystère qui enveloppait les délibérations de la haute Chambre : La vérité,
c'est que les sénateurs, comme les députés, virent l'excès, le déplorèrent
dans leurs entretiens intimes, puis, comme les députés, cédèrent par
lassitude ou faiblesse, et sacrifièrent à ce qu'on appelait l'intérêt social
la légalité dont ils étaient les répondants et les gardiens. Plusieurs, très
étrangers à tous scrupules légaux, jugeaient superflue « toute cette
réglementation de l'arbitraire ». — « Dans les temps calmes, disait
M. Haussmann, une telle arme est inutile ; en cas de péril extrême, c'est à
chacun à s'inspirer des circonstances, à ses risques et périls, et alors peu
importent les lois[17]. » Quand ces mesures de
sûreté générale vinrent à l'ordre du jour, une seule voix s'éleva pour le
droit, celle du général Mac Mahon. Il se refusa à ratifier l'illégalité, même
contre des ennemis que son épée eût combattus sans merci, mais que sa loyauté
répugnait à proscrire. Dans les procès-verbaux de la haute Assemblée, son
discours resta[18] ; et de toutes les protestations
que cette loi fameuse fit surgir, celle-là est la plus noble comme aussi la
meilleure à rappeler. On
doutait si peu du vote sénatorial que déjà les préfets dressaient la liste
des victimes. Environ quatre cents personnes furent maintenues plus ou moins
longtemps en état d'arrestation, et plus de trois cents d'entre elles furent
dirigées vers l'Algérie[19]. C'étaient tous d'anciens
proscrits. Cette exécution faite, le gouvernement, soit retour au sang-froid,
soit modération, soit repentir, se refusa à pousser plus loin une si
inattendue et si inopportune répétition du coup d'État. Le 25 mars, le
Moniteur annonça tt que le but proposé était atteint, et que ceux mêmes qui
se trouvaient sous le coup des rigueurs gouvernementales n'avaient rien à
craindre s'ils ne se rendaient coupables de faits nouveaux ». Dans les années
qui suivirent, la loi de sûreté générale subsista comme une épée de Damoclès
sur tous les démocrates ; mais ceux qui l'avaient forgée semblèrent se lasser
de la tenir suspendue, et, si elle demeura comme une menace, du moins elle ne
frappa presque jamais. III Tandis
que le gouvernement s'armait de ces pouvoirs extraordinaires, la salle des
assises se préparait pour le procès d'Orsini et de ses complices. Le 25
février, les quatre scélérats comparurent devant leurs juges. Gomez,
interrogé le premier, n'eut d'autre souci que de sauver sa tête. D'une voix
faible et avec un fort accent italien qui rendait son langage presque
inintelligible, il balbutia quelques humbles explications mêlées d'excuses et
de repentir. « J'étais, dit-il, le domestique de M. Orsini, j'ai obéi à
ses ordres. » Et se séparant de ses compagnons par une défense désespérée, il
ajouta : « S'il plaît à M. Orsini de mourir, libre à lui. » De Rudio
invoqua sa misère ; c'était elle qui l'avait jeté dans le complot ; puis il y
avait persisté, par amour-propre et de crainte qu'on ne l'appelât traître.
Quand vint le tour de Pieri, il essaya de se dérober par une verbeuse
harangue aux réponses précises qui l'eussent embarrassé : on ne sait ce qui
étonna le plus, ou des inventions impudentes qu'il eut l'audace de soutenir,
ou des déclarations théâtrales sous lesquelles il abrita ses mensonges. Seul,
Orsini sut se garder de ces bassesses ou de ces impostures. Au début de
l'instruction, furieux que ses complices l'eussent dénoncé, il les avait
chargés à son tour. Devant le jury, il reprit toute sa sérénité, affecta
d'ignorer ses compagnons et de s'offrir seul en victime. Son système se
résumait en un mot : il avait vu dans l'Empereur un obstacle à la liberté de
l'Italie, c'est pourquoi il avait résolu de l'immoler. Il s'obstina pourtant
à nier qu'il eût jeté aucun projectile : à l'entendre, la troisième bombe
avait été lancée par un Italien qu'il ne voulait point nommer, dont personne n'avait
jusque-là soupçonné l'existence, dont aucune recherche de police ne put
retrouver la trace[20]. Ce fut son unique réticence. A
ce signe seul, on put reconnaître une arrière-pensée de salut et ce reste
d'espoir qu'aucun accusé n'abandonne jamais tout à fait. Les
débats furent brefs et pâles, tant l'évidence du crime assurait le dénouement
! Le public s'émut de la description des bombes, ingénieux appareils si
savamment ménagés pour décupler les coups de la mort. Puis il écouta les
médecins légistes qui précisaient le nombre, la forme, la gravité des
blessures. Comme l'audition des témoins était terminée, le procureur général,
qui était M. Chaix-d'Est-Ange, commença son réquisitoire, mais sans que son
éloquence, naguère si renommée au barreau, pût réveiller la curiosité ou
l'intérêt. C'est que la lumière ne se prouve pas, et que la facilité de la
tâche rendait ingrate la tâche même. Il n'est pas un magistrat du ministère
public qui, dans les causes criminelles, grandes par le forfait, mais simples
par la triste évidence des choses, n'ait senti cet embarras et ne se soit
heurté au double écueil, ou de longs développements qui tombent dans
l'enflure, ou d'une brièveté dédaigneuse qui semble indifférence ou inertie. Ce qui
faisait la faiblesse de M. Chaix-d'Est-Ange fit le succès de Jules Favre,
défenseur d'Orsini. Il entrait alors dans l'éclat de la nouvelle carrière que
son mandat législatif allait lui assurer. Le souvenir de son rôle un peu
équivoque en 1848 commençait à s'effacer, et il ne restait que l'impression
de sa merveilleuse éloquence renouvelée et rajeunie récemment par des causes
retentissantes. Comment accomplirait-il ce tour de force de défendre un
accusé qui se dérobait à la défense et d'excuser un crime qui se refusait à
toute atténua-na Lion ? Avec une audacieuse habileté, Jules Favre traça en
dehors de toutes les règles accoutumées le cadre de son extraordinaire
plaidoirie. « J'assiste, dit-il, Orsini à cette heure suprême, non pour
présenter une inutile défense, non pour le glorifier, mais pour essayer de
faire luire sur son âme immortelle qui va retourner au sein de Dieu un rayon
de cette vérité qui peut protéger sa mémoire contre des accusations
imméritées. » Bientôt, par une véritable prestidigitation de l'éloquence,
tout disparut, et les atroces préparatifs du crime, et le crime lui-même, et
le sanglant spectacle des victimes immolées, et l'effroyable perturbation
publique : tout cela s'absorba dans l'image à dessein un peu confuse et
cependant radieuse d'un rêve patriotique, rêve de la liberté italienne, rêve
qui avait bercé tant de nobles âmes, rêve qu'avait peut-être entrevu celui-là
même qu'Orsini avait choisi pour victime. Dans ces régions chimériques et
superbes, Jules Favre s'emportait lui-même, balançant ou brusquant ses
périodes en une langue à la fois châtiée jusqu'à l'asservissement et hardie
jusqu'à la licence, harmonieuse et âpre tout ensemble, pleine de témérités
désavouées presque aussitôt qu'insinuées. Il abandonnait sans rémission son
client à la mort, mais d'avance rachetait sa mémoire et lui traçait comme une
voie indécise, tachée sans doute et assombrie par le sang, mais éclairée de
lueurs pareilles à celles du martyre. Comme il allait terminer, il osa lire
une sorte d'adjuration patriotique de son client à l'Empereur en faveur de
l'Italie. Puis avec un accent grave, pathétique, fatalement résigné, plus
semblable à celui d'une oraison funèbre que d'une plaidoirie, il acheva en
ces termes : « Pour faire votre devoir sans passion comme sans faiblesse,
vous n'avez pas besoin, messieurs, des adjurations de M. le procureur
général. Mais Dieu qui nous jugera tous, Dieu devant qui les grands de ce
monde, dépouillés du cortège de leurs courtisans et de leurs flatteurs,
apparaissent tels qu'ils sont, Dieu qui seul mesure l'étendue de nos fautes,
la force des entraînements qui nous égarent et l'expiation qui les efface,
Dieu prononcera son arrêt après le vôtre, et peut-être ne refusera-t-il pas
un pardon que les hommes auront cru impossible sur la terre. » Après
deux jours de débats, le verdict fut rendu. Orsini, Pieri, de Rudio furent
condamnés à mort, Gomez aux travaux forcés à perpétuité. Le crime était trop
grand pour permettre la clémence, et, après plusieurs jours d'hésitation, il
fut décidé que, sauf pour de Rudio, le terrible arrêt serait exécuté. Le 13
mars, les portes de la prison de la Roquette s'ouvrirent, et Pieri et Orsini
marchèrent à la mort, le premier avec l'assurance empruntée qu'il avait
montrée pendant son procès, le second avec la fermeté hautaine dont il ne
s'était guère départi. Comme il allait se livrer au bourreau, Orsini,
silencieux jusque-là, poussa un cri, un seul : Vive l'Italie ! puis sa
tête tomba. Ce cri, ce cri suprême ne fut pas seulement entendu de la foule,
mais retentit jusque dans le palais de celui que l'assassin avait voulu
frapper. Orsini, par ses derniers jours, n'appartient plus à la France, mais
à l'Italie, et c'est en parlant de l'Italie que nous retrouverons son
influence et son nom. IV On
n'était point au bout des embarras que susciteraient ces misérables
assassins. De l'attentat du 14 janvier avait surgi entre la France et
l'Angleterre un grave différend international. On a vu
comment M. Walewski, dans sa dépêche du 20 janvier, avait protesté, en termes
courtois, mais assez énergiques, contre les abus du droit d'asile. Bien que
lord Palmerston, qui dirigeait alors la politique anglaise, fût le plus
susceptible des hommes, cette communication ne parut point dès l'abord amener
entre les deux pays un refroidissement sensible. Lord Clarendon, chef du Foreign
Office, se contenta d'alléguer les coutumes britanniques : « Le droit
d'asile était respectable même en ses abus ; jamais le Parlement ne
consentirait à voter un bill pour l'expulsion des étrangers : autant vaudrait
proposer à la Chambre des pairs ou à celle des communes l'annexion de
l'Angleterre à la France[21]. » Cette réserve faite,
les conseillers de la Reine ne manifestèrent aucune répugnance à étudier la
législation en vigueur et à en combler, s'il y avait lieu, les lacunes. Leur
attitude fut d'autant plus conciliante que le gouvernement impérial de son
côté se montra soigneux de tempérer par l'ensemble de ses procédés le langage
de sa première dépêche. Déjà l'Empereur, dans une lettre à la reine Victoria,
avait protesté de ses loyales intentions. « Dans l'effervescence du moment,
écrivait-il, les Français veulent voir partout des complices du crime, et
j'ai peine à résister aux mesures extrêmes qu'on veut me faire prendre. Mais
cet événement ne me fera pas dévier de mon calme habituel, et, tout en
cherchant à fortifier le gouvernement, je ne veux être coupable d'aucune
injustice[22]. » A quelques jours de là, le
25 janvier, lord Cowley ayant donné un bal, Napoléon III ne manqua pas d'y
assister. Le lendemain, comme le lord-maire s'était rendu avec le corps
municipal à l'ambassade de France pour y déposer une adresse de
félicitations, l'ambassadeur, M. de Persigny, insista avec beaucoup de force
sur le prix de l'alliance anglaise. Il ajouta, il est vrai, que, si la
législation était suffisante, il était urgent de l'appliquer ; que, dans le
cas contraire, il n'était pas moins urgent de la compléter. Mais ces
critiques mêmes s'enveloppèrent dans de si chaudes protestations d'amitié
qu'elles perdaient en partie leur caractère irritant[23]. L'Angleterre était d'ailleurs
en ce temps-là absorbée tout ensemble par un grand sujet d'inquiétude et un
grand sujet de joie : l'inquiétude, c'était la terrible insurrection qui
avait éclaté aux Indes ; la joie, c'était le mariage de la fille aînée de la
Reine avec le prince de Prusse ; et doublement occupée, soit par le souci des
périls, soit par l'éclat des fêtes, l'opinion publique semblait plus
empressée à éviter les querelles qu'à les prolonger. Dans ces conjonctures,
lord Palmerston, tout en se refusant à restreindre le droit d'asile, consulta
les jurisconsultes de la couronne, et de leurs conférences sortit un projet
qui punissait comme crime de haute trahison tous complots formés en
Angleterre pour l'assassinat d'un prince étranger[24]. La motion serait soumise aux
Chambres dès que le Parlement, alors en vacances, se rassemblerait. Dans
l'entrefaite, une circonstance survint, qui surexcita au plus haut degré
l'amour-propre britannique. On a déjà mentionné les adresses que les
colonels, à la suite de l'attentat, avaient présentées à l'Empereur. Ces
témoignages de loyalisme n'avaient rien d'insolite et étaient même conformes
à d'anciennes traditions. Ce qui était extraordinaire, c'était la violence,
la brutalité même de quelques-uns de ces documents qui, sous prétexte d'hommage
au souverain, se répandaient en menaces et ressaisissaient, comme on saisit
de vieilles armes, tous les anciens griefs internationaux déjà presque
ensevelis dans l'oubli. A ces manifestations qui sans doute seraient passées
inaperçues, la publicité du Moniteur donna la plus regrettable
importance[25]. Puis à ces imprudences se
joignirent les accusations des journaux officieux, empressés à rechercher
dans le passé les procédés égoïstes ou incorrects du gouvernement britannique
: tandis que nos soldats se faisaient tuer à Inkermann, lord Stratford à Constantinople
contrariait toutes nos vues ; en 1856, au congrès de Paris, l'Angleterre
s'était unie à l'Autriche contre nous ; c'était encore elle qui entravait nos
plans pour le percement de l'isthme de Suez. De ces pro pos irréfléchis
naquit à Londres une irritation poussée jusqu'à la colère, et surtout un vif
désir de représailles. On le vit bien dès que le Parlement fut convoqué. Il se
réunit le 4 février. Dès les premiers jours, le sentiment général éclata. Le
principal grief que l'opposition s'ingéniait à grossir, c'était que le
ministère n'eût pas répondu officiellement à la dépêche française du 20
janvier. C'est au milieu de ces dispositions peu favorables que, le 8
février, fut présenté à la Chambre des communes le bill sur les conspirations
contre les souverains étrangers. Lord Palmerston, pour apaiser ses
adversaires, se prévalut de ce que le gouvernement impérial venait,
disait-il, de désavouer celles des adresses militaires qui dépassaient les
bornes de la bienséance[26], et, de la sorte, il obtint de
la Chambre le vote du projet en première lecture. Ce succès même était
précaire. Le 19 février, le bill étant revenu aux Communes pour la seconde
lecture, toute l'influence du premier ministre ne put conjurer l'échec. C'est
en vain que lord Palmerston repoussa toute idée d'alien-bill, justifia son
projet par la jurisprudence et par l'histoire, fit valoir les explications
verbales qui avaient suivi la dépêche du 20 janvier et qui, entre
gouvernements amis, valaient mieux qu'une réponse officielle propre à
perpétuer le désaccord. Comme il achevait son discours, un député, M.
Milner-Gibson, déposa un amendement rédigé avec une artificieuse adresse : «
La Chambre, disait M. Gibson, exprime son horreur de l'attentat contre la vie
de l'Empereur : elle prêtera son concours pour qu'il soit remédié aux vices
qui pourraient exister dans la législation. Elle ne peut toutefois que
regretter que le gouvernement, avant d'inviter la Chambre à modifier la loi,
n'ait pas cru devoir répondre à la dépêche française du 20 janvier. »
Malgré les efforts de Palmerston, la motion fut adoptée, au milieu de
bruyants hourras, par 234 voix contre 215. Palmerston donna sa démission, et
lord Derby, avec M. Disraeli et lord Malmesbury, forma un nouveau cabinet.
Telle fut dans le Parlement britannique la réponse aux adresses des colonels. « Quand
nous avons pris le pouvoir, la paix était une question non de mois, non de
jours, mais d'heures. » Ainsi devait s'exprimer, deux mois plus tard,
dans un discours aux électeurs de Buckingham, le chancelier de l'Échiquier,
M. Disraeli. Ce langage révèle plus de nervosité que de sang-froid. Jamais la
paix ne courut de tels périls[27]. Pourtant, quand, le 1er mars,
lord Derby se présenta devant le Parlement pour y exposer le programme de son
ministère, une certaine gêne, une certaine hésitation qui contrastait avec
l'abondance accoutumée de sa merveilleuse parole, laissèrent pressentir en
quelles délicates conjonctures étaient placés les deux pays. La sagesse et la
modération pleine de dignité du Gouvernement impérial empêchèrent que le
différend dégénérât en conflit. En termes excellents, M. Walewski exprima la
surprise, le regret que la pensée et les termes de sa communication eussent
été si mal compris. Puis le 11 mars, dans une nouvelle dépêche empreinte
d'une courtoisie légèrement dédaigneuse, il résuma toutes les phases de
l'incident. Avec une sincérité qui n'était pas suspecte, il rappela tous les
efforts de l'Empereur en vue de réconcilier deux grandes nations si longtemps
séparées : pour que ce rapprochement fût durable, « il importait que
l'honneur de l'un des deux peuples ne fût jamais sacrifié à l'honneur de
l'autre ». Tel avait été le but constant du gouvernement impérial. Après
avoir ainsi restitué « à ses précédentes démarches leur véritable
caractère, M. Walewski signalait de nouveau « la présence à Londres d'une
secte étrangère qui, en six ans, n'avait pas envoyé moins de huit assassins
pour frapper l'Empereur ». Mais il se gardait bien d'insister, jugeant que la
brièveté même du langage aggraverait le poids du reproche. « L'Empereur,
ajoutait M. Walewski avec quelque hauteur, ne se fait aucune illusion sur
l'efficacité des mesures qu'on pourrait prendre, mais sera sensible à un bon
procédé qui calmera bien des irritations. Il n'a point entendu demander
l'appui des gouvernements étrangers pour augmenter sa sûreté personnelle : un
sentiment plus élevé le guide : il s'agit à ses yeux, non de sauver sa vie,
mais de sauver l'alliance. » — « Ma dépêche du 20 janvier, disait en
terminant le ministre français, n'a eu d'autre but que de signaler un état de
choses que nous jugeons regrettable. Nos intentions amicales ayant été
méconnues, nous nous abstiendrons de toute discussion ultérieure qui
porterait atteinte à la bonne intelligence des deux nations, et nous nous en
rapportons à la loyauté du peuple anglais[28]. » On ne
pouvait tenir un langage plus pacifique ni plus sensé ; on ne pouvait clore
plus dignement une regrettable querelle. Mais voici qu'une nouvelle
complication faillit prolonger la mésintelligence et l'accroître. Le 14
février, dans son logement de Park-Street, avait été arrêté Bernard le
Clubiste, ce prudent compagnon d'Orsini. Si la loi anglaise était inefficace
ou peu explicite en matière de complots contre les souverains étrangers, elle
punissait la complicité en matière d'homicide, cet homicide eût-il été
perpétré au dehors. Tout démontrait la complicité de Bernard : il s'était
associé à la commande des bombes ; il avait fait porter ces projectiles à
Bruxelles par l'un des garçons du café Suisse ; en outre, il était intervenu
afin que Zeghers les transportât de Bruxelles à Paris : c'était lui enfin qui
avait mandé de Rudio, lui avait remis de l'argent, un faux passeport, un
signe de reconnaissance, et l'avait expédié à Orsini. Le ministère
britannique attendait une condamnation qui lui servirait de réponse à ceux
qui l'accusaient d'impuissance ou d'inertie. Or, malgré l'abondance des
preuves, le jury anglais rendit, le 17 avril, une sentence d'acquittement. Sous
l'émotion de ce verdict scandaleux, l'alliance ne se briserait-elle pas pour
jamais ? « L'Angleterre et la France, écrivait un jour Mérimée à M. Panizzi,
se querellent souvent, mais ressemblent au fond à ces gens mariés qui, tout
en se gourmandant, ne peuvent se séparer. » Le destin voulut que, cette
fois encore, la prévision se réalisât. Le jour même où Bernard était déclaré non
coupable, un nouvel ambassadeur, nommé en remplacement de M. de Persigny,
débarquait à Douvres. C'était le glorieux Pélissier, duc de Malakof. En ces
conjonctures embarrassantes, ce choix avait été un vrai coup de maître.
Pélissier symbolisait les souvenirs les plus chers au peuple anglais, le sang
versé en commun dans une guerre commune, l'entente intime avec lord Raglan,
la plus complète unité de vues pour la direction des affaires militaires.
Sans doute, ainsi que l'écrivait plaisamment sir Greville, il était
« plus il grossier que raffiné et entendait la diplomatie aussi bien que
l'astronomie ou la musique ». Mais qu'importait ? Son nom seul était un
programme et valait mieux que toutes les dépêches. Comme le vieux maréchal
touchait le sol anglais, il fut accueilli avec un appareil inusité ; un
superbe cortège vint au-devant de lui ; la corporation de Douvres lui présenta
une adresse, tandis que toutes les troupes du comté se trouvaient sur pied
pour le recevoir. A Londres, où il arriva à l'époque la plus brillante de la
saison, l'empressement fut le même. L'United-club-service lui offrit
un banquet qui fut l'occasion des plus solennelles protestations d'amitié ;
puis les membres les plus considérables de l'aristocratie britannique se
disputèrent l'honneur de posséder un hôte si illustre. Au milieu de l'éclat
de ces fêtes et parmi tous ces témoignages de cordiale union, que pesait la
chétive personne du misérable Bernard, rendu à la liberté ? Quel moyen de
garder rancune pour les désagréments de l'époque récente, quand tout conviait
à évoquer les images de la Crimée et à resserrer les liens de cette glorieuse
solidarité militaire ? La presse britannique elle-même aidait à rétablir
l'entente et, raillant la décision du jury, s'en prenait d'un ton méprisant «
à l'inintelligence, aux habitudes taquines et routinières des boutiquiers de
Londres ». En
France, ces avances si marquées touchèrent, et, malgré quelques retours
irrités, les ressentiments s'apaisèrent peu à peu. A plusieurs reprises, le Moniteur
démentit le bruit accrédité d'armements extraordinaires. Enfin, à quelques
mois de là, le 4 août, les souverains de France et d'Angleterre, jaloux
d'effacer le dernier souvenir de leur mésintelligence, se rencontrèrent à
Cherbourg, où l'achèvement des travaux du port et l'inauguration d'une statue
de Napoléon Ier se célébraient alors par de grandes fêtes. L'entrevue fut cordiale,
quoique l'Empereur parût un peu triste et préoccupé, quoique les Anglais, de
leur côté, en promenant leurs regards sur la rade de Cherbourg, se
rappelassent par intervalles que tout ce grand arsenal avait été créé contre
eux. Toutes les défiances se dissipèrent, et on se crut revenu aux meilleurs
jours de l'alliance quand, le 8 août, répondant au maire de la ville,
Napoléon III prononça une de ces harangues à la fois pacifiques et fières
dont il était coutumier, et auxquelles malheureusement ses actes ne
répondaient point toujours : « Je
remercie la ville de Cherbourg d'avoir élevé une statue à l'Empereur dans les
lieux qu'il a entourés de toute sa sollicitude. Vous avez voulu rendre
hommage à celui qui, malgré les guerres continentales, n'a jamais perdu de
vue l'importance de la marine. Cependant, lorsqu’aujourd’hui s'inaugurent à
la fois la statue du grand capitaine et l'achèvement de ce port militaire,
l'opinion ne saurait s'alarmer. Plus une nation est puissante, plus elle est
respectée. Plus un gouvernement est fort, plus il apporte de modération dans
ses conseils, de justice dans ses résolutions. On ne risque pas alors le
repos du pays pour satisfaire un vain orgueil ou pour acquérir une popularité
éphémère. Un gouvernement qui s'appuie sur la volonté des masses n'est
l'esclave d'aucun parti ; il ne fait la guerre que lorsqu'il y est forcé pour
défendre l'honneur national ou les grands intérêts des peuples. Continuons
donc en paix à développer également les ressources diverses de la France, invitons
les étrangers à assister à nos travaux ; qu'ils y viennent en amis, non en
rivaux. Montrons-leur qu'une nation où règnent l'unité, la confiance et
l'union résiste aux emportements d'un jour, et que, maîtresse d'elle-même,
elle n'obéit qu'à l'honneur et à la raison ! » V Bien
accueillies en Angleterre, ces sages, nobles et conciliantes paroles
produisirent en France une salutaire détente. Déjà d'autres symptômes avaient
marqué l'abandon de l'âpre et violente politique inaugurée après l'attentat
d'Orsini. Dès le mois de juin, le général Espinasse avait été remplacé au
ministère de l'intérim : par M. Delangle. Les exigences en matière de
passeports s'étaient relâchées. Les instructions administratives et de police
étaient redescendues à un ton plus doux. La presse avait repris son langage
accoutumé. Comme pour confondre ses accusateurs et bien montrer que ses coups
ne portaient que sur les démagogues, le gouvernement s'était même piqué de
quelques mesures de clémence ; c'est ainsi que les généraux Bedeau et Changarnier
avaient été récemment autorisés à rentrer dans leur patrie. La
violente bourrasque n'avait point toutefois passé sans laisser quelques
traces. C'était le calme, ce n'était point tout à fait la sécurité
d'autrefois. Cette ci confiance » à laquelle l'Empereur à Cherbourg avait si
noblement fait appel, cette confiance ne se retrouvait plus ou ne se
retrouvait qu'avec une sensible altération. En face de l'attentat d'Orsini,
le pays avait douté à la fois, et du pouvoir qui vraiment ne tenait qu'au hasard,
et de la liberté elle-même qui s'éloignait loin de se rapprocher. De là un
mélange d'incertitude effrayée et de prostration indifférente, double
symptôme digne d'inspirer, non l'inquiétude, mais un légitime souci. Au mois
de juin, comme des élections pour les conseils généraux avaient eu lieu, on
avait remarqué la négligence des électeurs, négligence telle qu'en maints
endroits, le minimum des suffrages ne put être réuni. Les partis se
repliaient sur eux-mêmes, inactifs sans doute, mais de moins en moins
disposés à se rallier. Les légitimistes, dépositaires du principe d'autorité,
s'étonnaient, non sans quelque persiflage, d'un pouvoir à la fois si bien
armé et si mal assuré. Les catholiques, quoique dévoués toujours,
entretenaient alors contre le gouvernement quelques sujets de griefs : le
plus vif se rattachait à une récente circulaire qui recommandait aux
administrations des hospices l'aliénation de leurs biens immeubles en vue
d'augmenter leurs revenus : dans ce conseil qui ressemblait fort à un ordre,
on avait cru découvrir l'arrière-pensée de dénaturer le patrimoine des
pauvres, fruit des anciennes libéralités catholiques, et d'en diminuer la
solidité : aussi le projet gouvernemental, abandonné plus tard, soulevait-il
de nombreuses réclamations. Les orléanistes étaient tout à leurs deuils : six
mois auparavant, ils avaient perdu la duchesse de Nemours, et voici qu'au
mois de mai était morte la mère de leur prince, la duchesse d'Orléans : leur
mémoire était pleine encore de ces touchantes funérailles, célébrées au
milieu des larmes et avec un concours de fidélités qui décidément ne se
lassaient point. Les libéraux, ceux que naguère, au Corps législatif, les
orateurs officiels avaient appelés « les honnêtes gens », ne se fiaient qu'à
demi à la tolérance promise et ne maniaient qu'avec un art plein de
ménagements l'arme de la critique. Comme l'année tirait à sa fin, l'un d'eux,
M. de Montalembert, ayant osé se départir de la circonspection commune,
apprit à ses dépens que la défiance n'avait point cessé d'être mère de
sûreté. Sous le titre : Un débat sur l'Inde au Parlement anglais, il
avait, dans un article du Correspondant, opposé les vives discussions
des Chambres britanniques aux mornes débats du Corps législatif[29]. Dans cet écrit, le parquet
releva toutes sortes de délits, l'excitation à la haine et au mépris du
gouvernement, l'attaque contre les pouvoirs de l'Empereur, contre le suffrage
universel, contre le respect dû aux lois, enfin une tentative pour troubler
la paix publique en excitant la haine des citoyens les uns vis-à-vis des
autres. Montalembert, défendu par Berryer, fut condamné à six mois de prison.
Gracié avant l'expiration des délais d'appel et, par une coïncidence
ironique, à l'anniversaire du 2 décembre, il refusa la grâce, parut devant la
Cour qui réduisit l'emprisonnement à trois mois, et, derechef, fut gracié
malgré lui. A Compiègne, en ce temps-là, Napoléon expliquait en ces termes à
lord Clarendon le motif de si rigoureuses poursuites : « Il y a,
disait-il, dans notre pays une véritable conspiration des gens de lettres
contre mon gouvernement. Se gardant des attaques directes et procédant de la
façon la plus insidieuse, ils introduisent dans des sujets qui, en apparence,
ne touchent ni à la politique ni à la France, les allusions les plus hostiles
et les plus injurieuses pour moi. En frappant un homme aussi illustre que
Montalembert, j'ai voulu faire un exemple qui jette dans ce parti une
salutaire frayeur[30]. » Ainsi finissait l'année 1858. A ce moment, un gros nuage se fixa à l'horizon politique et grossit au point de l'envahir tout entier. Peu après l'attentat d'Orsini, le prince Albert écrivait : « Je crains quelque coup de théâtre italien[31]. » On touchait à ce coup de théâtre. Ici, pour expliquer ce qui va suivre, il faut remonter de plusieurs années dans le passé et pénétrer les détails d'une évolution qui depuis longtemps se poursuivait, tantôt publiquement, tantôt à l'ombre, mais avec une persévérance qui ne se lassait pas. Dans ce nouvel ordre d'événements qui va s'ouvrir pour nous, aucun fait ne doit être négligé, aucune révélation ne doit passer inaperçue, et, quels que soient les développements, nous ne songerons jamais à nous en excuser auprès du lecteur, tant la matière est importante ! Politique italienne, dira-t-on. Non, non, politique française, et au cours de ce récit on ne le verra que trop. C'EST EN ITALIE QUE S'EST DÉCIDÉ LE SORT DU SECOND EMPIRE. |
[1]
Cour d'assises de la Seine : interrogatoire d'Orsini. (Gazette des Tribunaux,
27 février 1858.)
[2]
Interrogatoire d'Orsini devant le juge d'instruction, 9 février.
[3]
Cour d'assises de la Seine : déposition Rosine Hartmann. (Gazette des
Tribunaux, 28 février 1858.)
[4]
Voir le texte de cette note dans le réquisitoire de M. le procureur général
Chaix-d'Est-Ange. (Discours et plaidoyers de M. CHAIX-D'EST-ANGE,
t. Ier, p. 523.)
[5]
Cour d'assises de la Seine : déposition Taylor et interrogatoire d'Orsini. (Gazette
des Tribunaux, 28 février 1858.)
[6]
Interrogatoire d'Orsini devant le juge d'instruction. 9 février 1858.
[7]
Cour d'assises de la Seine : déposition Rosine Hartmann. (Gazette des
Tribunaux, 28 février 1858.)
[8]
Interrogatoire d'Orsini devant le juge d'instruction, 9 février.
[9]
Aus meinem Leben und meiner Zeit von ERNST II DE SAXE-COBOURG,
t. II, p. 411.
[10]
Aus meinem Leben und meiner Zeit von ERNST II DE SAXE-COBOURG,
t. II, p. 412.
[11]
Cour d'assises de la Seine : rapport de M. le docteur Tardieu. (Gazette des
Tribunaux, 27 février 1858.)
[12]
Aus meinem Leben und meiner Zeit von ERNST II DE SAXE-COBOURG,
t. II, p. 414.
[13]
Moniteur, 20 janvier 1858.
[14]
Moniteur, 9 février 1858.
[15]
Moniteur, 20 janvier 1858.
[16]
Voici les noms des députés qui votèrent contre la loi : MM. Ancel, marquis
d'Andelarre, Brame, Curé, Darimon, le comte de Flavigny, Gareau, Gouin,
Halligon, Hénon, Léopold Javal, baron de Jouvenel, comte Henri de Kersaint,
Kœnigswarter, comte Anatole Lemercier, Legrand, baron de Lespérut, marquis de
Mortemart, Olivier, Jules Ouvrard, comte de Pierres, Nichon, vicomte de
Rambourgt, marquis de Talhouët.
[17]
HAUSSMANN, Mémoires,
t. Ier, p. 356.
[18]
Voir Procès-verbaux du Sénat, année 1858, t. Ier, p 169-172.
[19]
Voir rapport du général Espinasse à l'Empereur, juin 1858. (Papiers des
Tuileries, t. II, p. 68.) — Voir aussi TÉNOT, Loi de sûreté générale, passim.
[20]
Cour d'assises de la Seine : interrogatoire d'Orsini. (Gazette des Tribunaux,
27 février 1858.)
[21]
Dépêche de lord Clarendon à lord Cowley, 23 janvier 1858, lue par lord
Clarendon à la Chambre des lords, le 1er mars 1858. (Parliamentary debates,
Third series, t. CXLIX, p. 66.)
[22]
Lettre du 17 janvier 1858. (The life of the Prince Consort, by Théodore
MARTIN, t. IV,
p. 155.)
[23]
Voir Opinions et discours de M. de Persigny, réunis par M. DELAROA, p. 82.
[24]
Ces complots rentraient jusque-là dans la catégorie des simples délits.
[25]
Voir adresses du 82e de ligne, du 5e lanciers, du 22e de ligne, du 12e
d'artillerie, du général commandant la 2e division militaire. (Moniteur
des 22, 27, 28, 31 janvier 1858.)
[26]
Dépêche de M. Walewski à M. de Persigny, 6 février 1858, lue à la Chambre des
communes, le 9 février. (Parliamentary debates, Third series, t.
CXLVIII, p. 1004.)
[27]
Voir explications de lord Clarendon à la Chambre des lords, 1er juin 1858. (Parliamentary
debates, Third series, t. CL, p. 1270 et suiv.)
[28]
Dépêche de M. Walewski à M. de Persigny, 11 mars 1858. (Moniteur, 16
mars 1858.)
[29]
Voir le Correspondant, 1858, t. IX, p. 205-274.
[30]
The Greville Memoirs, t. VIII, p. 219.
[31]
Lettre du prince Albert au baron Stokmar, 21 avril 1858. (The life of Prince
Consort, by Théodore MARTIN,
t. IV, p. 216.)