HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME DEUXIÈME

 

LIVRE XI. — L'EMPIRE ET LA SOCIÉTÉ CHRÉTIENNE.

 

 

SOMMAIRE : I. — Quelles raisons engagent Napoléon III h protéger les intérêts catholiques. — Faveurs diverses ; surveillance en matière de colportage ; aumôniers des dernières prières : les conciles provinciaux : tendances du gouvernement impérial : présents aux églises ; déférence envers les évêques ; manifestations religieuses. — Les préfets mauvais vouloir de quelques-uns et exagérations de plusieurs autres. — Langage excellent de l'Empereur.
II. — Sentiments du clergé : comment l'expression de sa reconnaissance tourne à l'adulation. — Ses revendications et ses espérances : les articles organiques ; le mariage civil ; le repos dominical ; l'Université.
III. — Comment, autour de l'Empereur, s'agitent diverses influences peu favorables aux intérêts religieux ; le prince Napoléon : M. de Persigny : le préfet de police : le parti des légistes. — De quelle façon sont écartées les revendications du parti catholique : la loi de 185ti, sur l'organisation de l'instruction publique. — Légères déceptions, mais qui ne troublent pas l'harmonie générale.
IV. —Le sacre : négociation officieuse : le général de Cotte : Mgr de Bonnechose et ses entretiens avec le Pape et l'Empereur. — Comment Mgr de Ségur devient le confident de Napoléon III : Napoléon demande nettement à Pie IX de venir le sacrer : Pie IX et Mgr de Ségur : le sacre à Paris ou à Rome : comment les délais prolongés équivalent à l'abandon de la négociation.
V. — Les divisions entre les catholiques. — M. Louis Veuillot ; caractère de son talent et de ses polémiques : puissance du journal l'Univers. — Les catholiques libéraux. — Comment se consomme la rupture : ordonnance de Mgr Sibour contre l'Univers : incidents divers : l'Univers jugé par lui-même. — Assassinat de Mgr Sibour. — Apaisement momentané parmi les catholiques.
VI. — Les œuvres de la Société chrétienne. — Établissements d'enseignement secondaire. — Haut enseignement : l'École des Carmes : l'Oratoire : cours de la faculté de théologie : conférences de Notre-Dame. — Fondations de bienfaisance et serviteurs des pauvres : à quels foyers la charité puisait-elle ses inspirations ? — Mme Swetchine ; Sœur Rosalie. — Le Père de Ravignan et ses funérailles.
VII. — Comment le gouvernement impérial persévère longtemps dans la même attitude bienveillante vis-à-vis des catholiques. — L'Empire et les associations de bienfaisance : l'Empire et l'épiscopat. — Langage chrétien de l'Empereur. — Premiers nuages en 1857. — Voyage triomphal de l'Empereur en Bretagne. — Les derniers jours de l'alliance.

 

I

Dès son avènement, plusieurs motifs convièrent Napoléon III à inscrire presque en tête de son impérial programme la protection des intérêts catholiques.

D'abord il était personnellement religieux, quoiqu’avec de grandes lacunes du côté des actes et des mœurs. Ceux qui l'ont le mieux pénétré affirment même que ses croyances, un peu vagues et irraisonnées, auraient aisément tourné à la superstition. A ces sentiments tout intimes se joignait la disposition commune à tous les princes absolus qui se flattent d'assurer l'obéissance en la rendant sacrée. En outre, le nouveau souverain, continuateur de Napoléon Ier, n'oubliait pas que le chef de sa dynastie avait restauré les autels ; et il eût été infidèle à ses traditions de famille s'il n'eût, au début de son règne, enchainé l'Église par ses bienfaits. L'état des partis conseillait enfin une politique favorable au clergé. Quoi de plus habile et aussi de plus aisé que d'enlever aux royalistes leur clientèle ordinaire, c'est-à-dire les prêtres et les populations catholiques ? Si l'Empereur se montrait aussi zélé pour la religion qu'eût pu l'être Henri V lui-même, que resterait-il aux monarchistes ? Quelques individualités brillantes ou notables, mais impuissantes, et noyées dans la masse du suffrage universel. La voie était nettement tracée, et Napoléon III, à cette époque de sa carrière, était trop avisé pour ne pas la suivre.

Il arriva donc que les débuts de l'Empire furent pour le clergé pleins d'heureuses promesses. Ce ne furent pas des concessions très importantes, mais de menus présents répétés chaque jour. Peu de temps après l'acte du 2 décembre, une circulaire ministérielle recommanda dans les chantiers dépendant de l'État l'exacte observance du repos dominical. Le Panthéon, tour à tour monument civil ou édifice sacré, fut rendu au culte. Les conditions de la reconnaissance légale furent simplifiées pour les congrégations de femmes. Les émoluments des évêques furent accrus. Un décret rétablit, au profit des chanoines de Saint-Denis, les anciens traitements réduits en 1832. A quelque temps de là, un autre décret constitua des pensions au profit des prêtres âgés et infirmes : l'idée était excellente : elle eût été meilleure si cette caisse de retraite n'eût été en partie alimentée par le produit des biens confisqués sur les princes d'Orléans. — A ces faveurs se joignirent diverses mesures de préservation sociale. L'Assemblée législative, en soumettant à une autorisation préalable « tout distributeur de livres ou d'écrits », avait omis de réglementer le colportage lui-même. Cependant les colporteurs formaient une sorte de corporation qui achetait à Paris, à Rouen, à Épinal, à Limoges, des ouvrages à bas prix et les revendait ensuite dans les campagnes. Quelques bons livres entraient par cette voie dans la circulation. Mais le plus souvent les productions les plus malsaines étaient aussi les plus goûtées. Des gravures licencieuses, tirées à part et que les vendeurs tenaient en réserve au fond de leur boîte, achevaient de décider les acheteurs irrésolus. On calculait que, sur neuf millions de petits livres répandus de la sorte, huit millions au moins étaient plus ou moins reprochables au point de vue moral et surtout au point de vue religieux[1]. Une Commission créée par le ministre de la police dressa la liste des ouvrages qui seraient admis à l'estampille du colportage, et, sans se faire juge des idées ou des doctrines, écarta toute production dangereuse pour les mœurs ou calomnieuse pour la religion. Le clergé accueillit avec une extrême faveur cette épuration que, dans son zèle, il eût souhaitée plus complète. Ce qu'il ne voyait pas avec moins de plaisir, c'était la surveillance plus active exercée sur les cabarets ; c'était la mise en vigueur des règlements qui en prescrivaient la fermeture pendant les offices du dimanche : les arrêtés préfectoraux de cette époque révèlent presque tous le même soin, celui d'assurer par une bonne police l'Église aussi bien que l'État, et de comprendre l'un et l'autre dans une identique protection. — Dans un ordre d'idées un peu différent, l'esprit élevé du prince lui suggérait parfois des inspirations vraiment louables et populaires. Il savait que le peuple de Paris, si soucieux de ses morts, souffrait cruelle-nient qu'aucun prêtre n'accompagnât jusqu'au lieu de la sépulture le convoi du pauvre et ne bénît la fosse avant qu'elle se refermât. Pour répondre à ce pieux désir, il institua à l'entrée des cimetières des prêtres qui recevraient les cercueils et réciteraient sur eux les suprêmes oraisons de l'Église. Ce ministère fut bientôt désigné d'un nom à la fois expressif et touchant : ceux qui en étaient chargés furent appelés les aumôniers des dernières prières.

Ce n'est pas calomnier le clergé de France que de lui attribuer en ce temps-là peu de tendresse pour les libertés perdues. Parmi ces libertés, il en était cependant une qu'il avait trouvée fort à son gré, c'était la liberté des conciles. En dehors des conciles œcuméniques, l'Église avait, de temps immémorial, tenu des assemblées moins solennelles qui groupaient les délégués d'une ou plusieurs provinces ecclésiastiques et où s'agitaient des questions de discipline et de liturgie. Sous la Restauration et sous Louis-Philippe, les ombrages du pouvoir n'avaient point permis ces pieuses et doctes réunions. Contre toute attente, la République de 1848 n'y avait point apporté d'entraves. « D'une révolution entreprise au nom de la liberté des banquets est née la liberté des conciles », disait un jour un évêque. A Reims, à Paris, à Avignon, à Tours, à Bordeaux, à Soissons, les évêques se rassemblèrent et formulèrent leurs décisions ou leurs vœux. Sur ces entrefaites, le coup d'État survint. L'Église serait-elle affranchie du silence imposé à tous ? Le gouvernement crut que, de ce côté, la défiance serait superflue. Décidément l'Empire était aussi favorable, plus favorable même que la Restauration. Il annonçait une protection égale et, en outre, plus intelligente. Plusieurs conciles se tinrent, notamment à Amiens, à la Rochelle, à Périgueux, et ce droit de parler et de délibérer, quand tout le monde se taisait, eut un arrière-goût de privilège qui ne déplaisait pas.

Ce n'était cependant pas un régime privilégié que Napoléon III entendait établir. De privilège, il ne voulait au fond que pour lui seul. Il lui convenait de n'accorder aux catholiques que des grâces qu'il pût retirer ou suspendre à volonté : en revanche, il leur en accordait beaucoup. Jamais plus de présents ne furent faits aux églises : jamais plus de sollicitude ne fut apportée à relever les édifices religieux : jamais le matériel du culte ne reçut plus d'accroissements. Pour ne parler que de Paris, c'est vers cette époque que fut achevée la construction de Sainte-Clotilde : c'est alors que fut terminée la restauration de Notre-Dame : c'est en ce temps-là aussi que Saint-Germain des Prés se couvrit des admirables peintures murales dues à Hippolyte Flandrin. On a calculé que le crédit inscrit au budget municipal pour le mobilier des paroisses fut doublé de 1848 à 1856[2]. — Les marques de générosité se rehaussaient par ces témoignages de déférence auxquels les prêtres, même les plus modestes pour eux-mêmes, attachent tant de prix. Il y a dans notre langue des phrases stéréotypées qui veulent qu'un évêque soit toujours « vénérable n et un général toujours « brave et loyal ». Nul gouvernement plus que celui de l'Empereur ne fut soigneux de cette étiquette. Les circulaires du ministre des cultes en ce temps-là seraient curieuses à relire, ne fût-ce que par le contraste. Pas un angle qui ne fût soigneusement arrondi ; pas une invitation qui ne se déguisât sous une prière ; puis les formules finales se développaient avec cette ample abondance que notre démocratie dédaigne à l'excès. Envers les membres les plus éminents de l'épiscopat, la politesse banale se tempérait de nuances confiantes, délicates même jusqu'à la coquetterie. En 1852, comme le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, allait se rendre à Rome, M. Fortoul, ministre des cultes, lui annonçait qu'un bâtiment serait mis à sa disposition, puis il ajoutait : « Je désire que vous nous reveniez le plus tôt possible ; personnellement, je ne me sens bien que quand je sais que vous n'êtes pas trop loin de nous[3]. » Un autre évêque, et des plus éclairés, M. de Bonnechose, était l'objet d'égards non moins flatteurs. Ces sentiments d'équité bienveillante se retrouvaient non seulement dans les correspondances, mais aussi dans les manifestations publiques. En aucun temps, les processions de la Fête-Dieu ne furent plus brillantes, ni surtout plus rehaussées par l'appareil de la pompe militaire ou civile. Les Ordres religieux se multipliaient sous l'œil de l'administration, qui, si elle ne les favorisait point toujours, ne les entravait presque jamais. Certaines cérémonies témoignaient même un esprit de concorde jusque-là inespéré. C'est ainsi que l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, ayant institué une solennité littéraire annuelle appelée Fête des Écoles, on vit les représentants des grands corps de l'État, les dignitaires de l'Université, les membres du clergé s'asseoir les uns à côté des autres, applaudir ensemble les mêmes pensées, et, comme on disait alors, célébrer d'un accord commun « l'alliance de la science moderne et de la foi ».

Cette évolution n'allait point sans obstacles partiels ni sans exagérations comiques. Parmi les préfets, plusieurs avaient appris à lire dans le Constitutionnel, s'étaient plus ou moins affiliés aux sociétés secrètes, avaient dans leur jeunesse juré un dévouement éternel à la liberté et une haine non moins éternelle à la superstition. Ayant trahi la première partie de leur serment, ils auraient aimé à rester fidèles à la seconde. Quelques-uns résistèrent à la nouvelle direction, soit par une invincible répugnance, soit dans l'espoir que ce zèle pieux se refroidirait bientôt. D'autres, au contraire, obéirent, et comme ils se sentaient suspects, poussèrent leur ardeur démonstrative au-delà des bornes commandées. Une fête officielle tombait-elle un jour d'abstinence religieuse ? Ils ne manquaient pas d'annoncer dans le journal de la préfecture, rédigé souvent par d'anciens fouriéristes ou d'anciens saint-simoniens, que « Mgr l'évêque a avait été consulté, et que Sa Grandeur, dans sa tolérante indulgence, avait daigné faire fléchir pour la circonstance les prescriptions ordinaires de l'Église ». Haranguaient-ils les lycéens aux distributions de prix, les maires aux conseils de révision, les cultivateurs aux comices agricoles ? ils ne négligeaient jamais de rendre grâce à la Providence qui avait suscité l'Empereur à point nommé pour empêcher que les autels ne fussent profanés, les prêtres persécutés, les excès de la révolution recommencés. En leurs discours, mêlés de componction dévote et de menaces contre les ennemis de la société, on ne savait ce qui dominait le plus, l'ostentation de la piété ou l'ostentation de la force. Parfois aussi ils s'embarrassaient dans leur rôle, comme on s'embarrasse dans un vêtement trop neuf et qu'on ne porte avec aisance que si on l'a porté de bonne heure. C'était d'eux qu'un des exilés de Londres écrivait : « Les bonapartistes vont à la messe à tort et à travers[4]. » Ils avaient en effet des absences, des ignorances qui faisaient sourire ou déconcertaient. On les voyait alors chercher vainement dans leur mémoire les pieuses phrases récemment apprises, tandis que les vieilles réminiscences de leurs anciens amis, Voltaire et Béranger, hantaient obstinément leur cerveau.

Quelles que fussent ces légères dissonances, elles ne troublaient point la note générale. Surtout l'attitude de l'Empereur rassurait pleinement, tant elle demeurait empreinte de bienveillance ! Il parlait mieux que ses agents, mieux que ses ministres, mieux surtout que ses flatteurs. En 1853, au cours d'un voyage dans le nord de la France, il tint aux évêques le langage le plus élevé et le plus chrétien. L'année suivante, comme l'épidémie cholérique avait fourni au clergé l'occasion de déployer son dévouement, il ne manqua pas de féliciter par t'organe du ministre des cultes les prêtres qui s'étaient le plus signalés et sut donner à ses remerciements le tour le plus délicat. Vers la même époque, voici en quels termes modestes et fiers, patriotiques et émus, il répondait à l'évêque de Bayonne qui le complimentait pour le jour de sa fête : « L'usage a voulu, Monseigneur, qu'il y eût un jour de l'année où toute la nation célébrât la fête du souverain ; c'est le devoir du souverain, à son tour, de se recueillir en lui-même afin de savoir s'il a fait tout ce qui dépendait de lui pour mériter ce concert d'hommages et de vœux. C'est son devoir surtout de venir au pied des autels demander au ciel, par l'intercession de ses ministres sacrés, de bénir ses efforts, d'éclairer sa conscience, de lui donner sans cesse la force de faire le bien et de combattre le mal. Je vous remercie, Monseigneur, des vœux que vous adressez au ciel pour moi : mais veuillez aussi appeler sa protection sur nos armées ; car prier pour ceux qui combattent comme pour ceux qui souffrent, c'est encore prier pour moi[5]. »

 

II

Le clergé aime l'encens. Il l'aime pour la religion qu'il représente : à son insu peut-être, il l'aime souvent aussi pour lui-même. Il respirait avec bonheur cette atmosphère de bienveillance : surtout il ne se lassait pas de comparer les larges procédés de Napoléon III avec la mesquine et parcimonieuse liberté du régime de Juillet. Dans l'allégresse générale, les voix discordantes étaient rares : quelques-uns, comme l'illustre Père Lacordaire, se tenaient tristement à l'écart, ou, comme Mgr Dupanloup et le Père de Ravignan, ne se montraient ni hostiles ni éblouis, pratiquaient la réserve et la conseillaient autour d'eux ; d'autres, à l'exemple de Mgr Jacquemet, évêque de Nantes, déposaient dans leur correspondance intime l'expression de leurs craintes pour l'avenir[6] : il se trouvait enfin quelques prélats qui, soit prudence naturelle, soit prévoyance, évitaient de fixer leurs sentiments par l'écriture et, pour payer leur tribut au nouveau pouvoir, se contentaient de quelques paroles louangeuses. A part ces exceptions, prêtres et évêques versèrent presque tous dans l'excès de l'éloge, et plusieurs atteignirent les dernières limites de l'adulation. On vit alors un étrange exemple de ce que peut l'abus des mots. Le gouvernement, pour plaire au clergé, forçait un peu la mesure de sa bonne volonté : le clergé, de son côté, voulant rendre plus encore qu'il ne recevait, amplifiait l'expression de sa reconnaissance ; de là une double exagération qui, ni de part ni d'autre, n'était tout à fait sincère. Ainsi s'expliquent les formules dévotes sur des lèvres qui ne l'étaient guère : ainsi s'expliquent aussi dans des bouches épiscopales les comparaisons malséantes qui ne craignaient pas de rapprocher du nom de l'Empereur les grands noms de Cyrus, de Constantin, de Charlemagne, de saint Louis. Ce n'est pas sans quelque confusion que les respectables prélats relurent plus tard leurs discours, et ils essayèrent de s'en excuser. L'un d'eux, Mgr Pie, le plus spirituel des ultramontains, fit, sous une forme originale et non sans justesse, la confession de ses collègues. « En 1852, disait-il, la France avait si grand besoin d'un Charlemagne qu'elle est bien pardonnable d'avoir voulu à toute force voir Charlemagne dans Napoléon[7]. »

Ces concessions partielles, ces témoignages de courtoise déférence seraient-ils le prélude d'avantages plus positifs ? L'Église l'espéra. Elle se flatta de briser ou au moins d'élargir quelques-unes des entraves que la Révolution lui avait imposées. Elle caressa le désir non d'empiéter sur la société civile, mais de reprendre sur les lisières quelques parcelles du terrain que jadis elle avait perdu. De plus en plus confiante dans le nouveau Charlemagne, elle osa, en des réclamations à la fois timides et ambitieuses, esquisser le programme de ses doléances ou de ses vœux.

Ce ne furent pas des négociations ouvertes, mais des pourparlers interrompus, repris, interrompus encore ; ce furent des insinuations discrètes, ce furent des questions à demi posées et bientôt retirées dès qu'il était visible que la réponse serait négative ou par trop différée.

Au concordat de 1801, contrat synallagmatique entre Pie VII et Napoléon Ier, avaient été ajoutées, sous le nom d'Articles organiques, certaines dispositions qui réglaient la police du culte, dispositions blessantes dans le fond et surtout dans la forme, non consenties par le Pape et toujours désavouées par lui. D'un pouvoir si équitable, si exempt des anciens préjugés, ne serait-il pas aisé d'obtenir que ces articles fussent abolis ou du moins révisés ? Tel était le premier desideratum du clergé français. — Un autre point lui tenait à cœur. Le code Napoléon avait subordonné d'une façon absolue le mariage religieux à la célébration préalable du mariage civil. Il résultait de là que, les formalités civiles une fois accomplies, l'union des deux époux devenait indissoluble aux yeux de la loi séculière quand bien même l'un des conjoints se refuserait à la faire consacrer à l'autel. Que cette hypothèse fût rare et presque inouïe, nul ne le contestait ; elle n'était pourtant point tout à fait chimérique et devait, partout où elle se produirait, devenir un grand sujet de scandale et de douleur. Forts de cet argument, les plus zélés d'entre les catholiques réclamaient un nouvel examen des lois sur le mariage, et ils venaient de trouver un défenseur autorisé en la personne de M. Sauzet, ancien président de la Chambre sous Louis-Philippe et très avancé depuis quelque temps dans le parti religieux. — Dans un autre ordre d'idées, l'Empire naissant avait éveillé des espérances qui ne demandaient qu'à grandir. On n'a pas oublié la circulaire ministérielle qui prescrivait le chômage dominical dans les chantiers de l'État. Cette mesure ne marquerait-elle point un retour à la législation de 1814, législation tombée en désuétude, mais qui interdisait le travail public du dimanche ? Pour justifier l'intervention du pouvoir en ces matières, on invoquait l'exemple de l'Angleterre et des États-Unis. En attendant, l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, prélat très en faveur aux Tuileries, créait une association pour le repos dominical, s'ingéniait à prévenir les objections, s'efforçait même d'éveiller une sorte de mouvement d'opinion en faveur de la réforme proposée. — Restait enfin l'Université, l'Université privée du monopole, mais toujours un peu suspecte aux catholiques. On assure que, pendant les jours qui suivirent le coup d'État, l'idée de l'abolir fut entretenue. L'Église ne portait pas si haut ses désirs ou du moins ses espérances. Mais ce qu'elle souhaitait, ce qu'elle voulait, c'était que l'État, par ses tendances constantes et au besoin par quelque texte législatif, maintint à sa place subordonnée cette corporation puissante et ne la laissât reprendre jamais le gouvernement de l'instruction publique.

Tels étaient en gros les vœux du parti religieux. Tant que l'épiscopat s'était contenté d'hommages et de faveurs de détail, on l'en avait rassasié. Quel serait le sort de ces demandes plus positives ? On ne devait pas tarder à l'apprendre.

 

III

Autour de Napoléon III, plusieurs faisaient bonne garde, de peur que le souverain ne se livrât au parti religieux.

C'était d'abord le prince Napoléon, en brouilles fréquentes avec son cousin, mais pourtant toujours aimé et à certaines heures très écouté. C'était M, de Persigny, personnage bizarre autant que dévoué, incapable de commettre sciemment une mauvaise action, de jugement peu sûr d'ailleurs et de médiocre conseil. Ministre de l'intérieur de 1852 à 1854, M. de Persigny détestait, sans trop savoir pourquoi, les ultramontains, et, comme il était très indépendant de langage, il ne se gênait pas pour le dire. Il voyait à droite le principal péril : il surveillait avec un soin jaloux les agissements des catholiques ; ses soupçons se portaient en particulier sur les sociétés de Saint-Vincent de Paul qu'il devait plus tard frapper : « A Paris, disait-il à un de ses amis légitimistes, M. de Melun, elles sont irréprochables ; mais en province elles sont dès à présent et seront plus encore dans l'avenir autant d'instruments entre les mains de nos ennemis[8]. » A la préfecture de police, le même esprit régnait. Comme l'association pour le repos du dimanche venait d'être créée sous les auspices de Mgr Sibour, M. Piétri insistait avec vivacité pour que le gouvernement ne favorisât point l'entreprise nouvelle. « Cette association, écrivait-il, est une mauvaise chose au point de vue politique, et, loin de l'encourager, il ne faut rien négliger pour en arrêter les progrès et mettre obstacle à son organisation. C'est déjà trop d'avoir les sociétés de Saint-Vincent-de-Paul, Saint-François-Xavier et autres, sur lesquelles on n'ose pas trop porter la main et qui nous enlacent de toutes parts[9]. » Un parti surtout dénonçait les inquiétantes visées du clergé, je veux dire le parti des légistes, peu représenté dans l'entourage immédiat du souverain, mais assez puissant dans la magistrature et dans le Sénat. C'étaient d'anciens parlementaires, très assouplis vis-à-vis du pouvoir, tuais demeurés très parlementaires vis-à-vis de l'Église : tels étaient M. Delangle, M. Bonjean, M. Rouland. Nourris des anciennes doctrines gallicanes, ils les exposaient d'autant plus volontiers que nul dans la génération nouvelle n'était assez armé pour leur répondre : plus volontiers encore, ils évoquaient les souvenirs de leur jeunesse, les billets de confession, les missions tapageuses, Saint-Acheul, la Congrégation, les Jésuites : ils ne manquaient jamais, pour finir, de s'abriter sous le grand nom de Bossuet, ce qui colorait leurs raisons d'un certain air grave et même chrétien. Personnellement, l'Empereur se souciait peu de ces querelles : le gallicanisme était l'une des nombreuses choses qu'il ignorait tout à fait, et cette ignorance était même un de ses meilleurs titres à la confiance du clergé. Néanmoins tout cet étalage de textes et de maximes l'éblouissait un peu : il jugeait en outre que, si les libertés gallicanes pouvaient tenir lieu des autres, il y aurait mauvaise grâce à retirer aux prétendus libéraux le seul aliment qui leur restât. Donc, il laissait dire et, par intervalles, semblait approuver. Forts de cette adhésion, les doctes tenants du gallicanisme poursuivaient leur campagne. Ils la poursuivaient au Sénat, ils la poursuivaient aussi au conseil municipal de Paris où siégeaient plusieurs d'entre eux. Dans les séances de l'Hôtel de ville, ils s'alarmaient ou feignaient de s'alarmer des envahissements des Ordres religieux et surtout des dons faits aux églises. Tantôt ils s'opposaient à ce que les legs fussent autorisés ; tantôt ils donnaient un avis favorable, mais avec une restriction peu digne de leur science de jurisconsulte, peu digne même de leur loyauté. « La mainmorte, disait un jour l'un d'eux, est une sorte de caisse d'épargne qui peut être dans l'avenir, comme elle l'a été après 1789, une puissante a ressource pour l'État[10]. »

Ces dispositions laissaient présager, pour les revendications ecclésiastiques, de sérieux obstacles. Relativement aux Articles organiques, quelques pourparlers s'engagèrent et furent poussés assez loin. En 1852, le prince ayant été pressenti par M. de Bonnechose, évêque de Carcassonne, convint de bonne foi que ces articles étaient critiquables et qu'il faudrait tôt ou tard traiter avec le Pape. Il chargea même l'évêque d'exprimer ses sentiments à Pie IX et l'invita, en termes un peu vagues d'ailleurs, à préparer les bases d'un arrangement. Un peu plus tard, comme le cardinal Donnet, dans un entretien avec l'Empereur, agitait la même question : « Mgr de Bonnechose est chargé de négocier », répliqua le souverain. Quelle que fût la bonne volonté de Napoléon III, les jours, les années même s'écoulèrent sans qu'aucune solution intervînt. Le gouvernement se contenta de paraître ignorer les fameux articles, de les laisser tomber dans une sorte de désuétude, mais il se garda de les abolir ou de les réviser. — Quant au mariage civil, une note du Moniteur, du 7 avril 1853, presque blessante dans sa hautaine brièveté, réprouva tout projet de modification légale. L'année suivante, une pétition des catholiques de Marseille ayant demandé au Sénat « l'accord de la loi civile et de la loi religieuse[11] », M. Delangle, M. Portalis, d'autres encore s'élevèrent avec une extrême vigueur contre les prétentions cléricales[12]. En vain le cardinal Mathieu s'efforça-t-il de rallier quelques voix douteuses et d'abriter son opinion derrière l'autorité de Mgr Affre. L'échec fut complet, et le savant prélat ne dissimula ni sa déconvenue, ni la perte de ses espérances. « Nous avons été battus hier à plate couture, écrivait-il en termes familiers à Mgr Dupanloup. Tous les gros bonnets du Sénat déclaraient à l'envi qu'ils ne voulaient pas être conduits par l'Univers[13]. » — Le clergé n'obtint pas davantage que le repos dominical fût sanctionné par la loi civile. Quelques arrêtés municipaux défendirent l'étalage des marchandises le dimanche, prescrivirent même la fermeture des magasins. Mais ces mesures demeurèrent isolées. A deux reprises différentes, le 9 juin 1852 et le G juillet 1854, le Moniteur exposa, en termes sensés d'ailleurs et courtois, la pensée des pouvoirs publics : « Le gouvernement désire que la loi religieuse soit observée : il en donne partout l'exemple, mais il ne veut et ne doit pas faire plus : c'est là pour chacun une question de libre conscience qui n'admet ni contrainte, ni intimidation. » Ce langage répondait à l'état général des esprits ; il eût surtout été excellent si, dans les sphères officielles, on ne se fût bientôt lassé du bon exemple promis.

La rigoureuse restriction des privilèges universitaires formait, on s'en souvient, le dernier vœu de l'épiscopat. Ici la déconvenue fut plus vive : car non seulement les catholiques ne gagnèrent rien, mais ils perdirent un de leurs avantages.

La loi du 15 mars 1850, dans la pensée de ses auteurs, n'avait pas seulement pour objet d'abolir le monopole universitaire, mais aussi d'asseoir sur des bases toutes nouvelles le gouvernement de l'instruction publique. Dans cette vue, elle avait créé, à Paris, sous le nom de conseil supérieur, une assemblée composée des délégués des grands corps de l'État, du clergé, de la magistrature, de l'enseignement officiel ou privé. Au chef-lieu de chaque département avait été organisée, sous le nom de conseil départemental, une autre assemblée moindre en dignité, mais formée d'éléments semblables, où le préfet représentait le gouvernement, l'évêque la religion, les délégués du conseil général ou de la magistrature l'esprit local et de famille. C'est à ces représentants des différentes autorités sociales, et non plus à l'Université, que devait appartenir la direction de l'instruction publique. Pour soustraire à toute atteinte ces conseils et en particulier les conseils départementaux, on avait pris soin de limiter la juridiction des recteurs, et on en avait multiplié le nombre afin de restreindre l'influence de chacun d'eux. Quatre-vingt-six recteurs avaient été institués, un par département. Ces fonctionnaires conservaient sans doute la haute direction des établissements universitaires, mais, fort effacés devant le préfet, l'évêque, les fonctionnaires judiciaires, ils ne pouvaient plus prétendre à une sorte de mainmise sur l'éducation de la jeunesse. L'Université demeurait corporation enseignante et, à beaucoup d'égards, privilégiée, mais n'était plus pouvoir dirigeant : cette haute magistrature de l'enseignement reposait tout entière dans les conseils, conseil supérieur et conseils départementaux : tel était l'un des traits distinctifs, et peut-être le plus original, de la loi de 1850.

Or, durant la session législative de 1854, il arriva que le gouvernement proposa de substituer aux modestes recteurs départementaux seize recteurs qui administreraient, sous le nom d'Académie, un ressort composé de cinq ou six départements et s'appuieraient sur un conseil dit conseil académique, où l'élément universitaire serait assuré de la majorité. Les conséquences n'étaient point malaisées à prévoir. A ne considérer que la logique, la liberté subsistait, elle subsistait pleine et entière. Mais la loi de 1850 était altérée dans une de ses pensées principales. Que deviendraient les conseils départementaux en présence de ce puissant recteur, en présence de ce conseil académique où l'Université prédominerait ? Leur serait-il possible, dans leurs limites territoriales, de conserver en matière d'éducation l'autorité tutélaire dont le législateur les avait investis ? Ces recteurs eux-mêmes, assimilés désormais par l'étendue de leur juridiction aux premiers présidents et aux procureurs généraux, se contenteraient-ils de diriger les établissements officiels, ne seraient-ils pas tentés de ressaisir ou de revendiquer, dans leur ressort, cette direction d'ensemble réservée depuis quatre années aux délégués de la magistrature, du clergé, des corps élus ? — Dans le nouveau projet, l'épiscopat et les catholiques virent une première revanche de l'Université. Le gouvernement ne négligea rien pour calmer les appréhensions. Le projet n'avait, dit-il, d'autre objet que de créer de grands centres d'instruction et de ranimer l'enseignement supérieur presque éteint : à la veille de la discussion publique, un long article du Moniteur fut consacré à accréditer cette thèse. En dépit de ces assurances, la défiance subsista. Dans la presse catholique, les réclamations furent vives. Elles l'auraient été davantage si un avertissement opportun infligé à l'Ami de la religion n'eût montré les dangers de la critique. A la Chambre des députés, M. d'Andelarre, M. Anatole Lemercier, M. de Montreuil combattirent les orateurs officiels. Enfin, quand vint l'heure du scrutin, une opposition de trente-neuf voix (opposition considérable pour le temps) trahit la répugnance de certains catholiques à changer ou à mutiler en rien l'œuvre de l'Assemblée législative.

Ces déceptions n'altéraient point sensiblement les rapports de l'Église et de l'État, qui, somme toute, demeuraient excellents. Pourtant, à certaines légères nuances, il eût été facile de reconnaître un enthousiasme un peu refroidi. Les mandements ne parlaient plus de Charlemagne : ils se contentaient de témoigner une approbation calme et une sécurité sereine pour l'avenir. En recevant les hommages qu'on continuait à leur prodiguer, les évêques laissaient par intervalles percer quelques regrets discrètement contenus. Au début de l'Empire, plusieurs avaient rêvé une véritable contrepartie de la Révolution. La réalité, quoique fort satisfaisante, leur paraissait un peu mesquine en comparaison du rêve Tout bas, bien bas encore, ils reprochaient à l'Empire d'avoir tourné court et de s'être arrêté au début de ses bienfaits. Ils avaient espéré un livre, et voici que le livre s'arrêtait à la préface.

 

IV

Peut-être l'Église aurait-elle mené à bien ses revendications si l'Empereur, de son côté, avait obtenu un témoignage de déférence qui eût à ses yeux rehaussé son pouvoir et surtout charmé sa vanité. Un des principaux soucis de Napoléon III était d'imiter son oncle. Comme Pie VII était venu à Paris pour sacrer l'auteur du Concordat, il se figura qu'il ne serait pas malaisé de décider Pie IX à la même condescendance vis-à-vis de lui.

Ce n'est pas à l'ambassade de France que le souverain confia ses ambitions et ses vœux. La négociation était de nature trop délicate pour qu'il en dût rester trace dans les chancelleries. Si la partie venait à échouer, il importait qu'on parût ne pas l'avoir engagée. Par goût, Napoléon aimait d'ailleurs les missions secrètes, parallèles et parfois contraires aux agissements officiels. Cet épisode de diplomatie sacerdotale et césarienne mérite d'être rapporté.

Le premier négociateur semble avoir été non un prêtre, mais un militaire. En 1852, le général de Cotte, aide de camp de l'Empereur, très connu pour ses sentiments pieux, vint à Rome et sonda le Saint-Père sur ses intentions. Nous ignorons ce que répondit le Pape. Ce que nous savons mieux, c'est l'accueil fait à un second envoyé qui, peu après, vers le mois d'octobre, arriva au Vatican.

Cet envoyé était Mgr de Bonnechose, évêque de Carcassonne, prélat très éminent, fort en crédit, également attaché à l'Empereur et à l'Église, ayant la haute réserve et les grandes allures de l'ancien clergé français, très propre à la diplomatie et nullement dédaigneux des affaires humaines. Le Pape lui fit connaître, en un ton de confidence, les propositions déjà apportées par le général de Cotte. Il ajouta qu'il ne répugnait pas à aller en France, mais qu'il craignait que le sacre accompli à Paris ne fût pour les autres puissances un sujet d'ombrages et de jalousie. « Ne serait-il pas possible que la cérémonie se célébrât à Rome ? » hasarda Mgr de Bonnechose. Et, poursuivant avec une légère nuance d'ironie : « L'Empereur ne pourrait se formaliser qu'on lui proposât l'exemple de Charlemagne. » Les pourparlers s'ébruitèrent un peu. Plusieurs évêques français, alors auprès du Saint-Père, furent consultés, notamment Mgr Bouvier, évêque du Mans. Mgr de Salinis, évêque d'Amiens, prélat aussi enthousiaste de l'Empire qu'il l'avait été de tous les régimes précédents, arriva un peu plus tard et reçut aussi sans doute quelques confidences. Cependant, aux yeux du Saint-Père comme de Mgr de Bonnechose, une question dominait toutes les autres : « Quel serait le prix d'une si grande concession ? » La révision des Articles organiques venait naturellement à l'esprit. Le Pape chargea l'un des prélats de sa maison, Mgr Santucci, de préparer un exposé non seulement de cette affaire, mais de toutes les demandes de l'Église. Puis, le 17 janvier 1853, comme il recevait l'évêque de Carcassonne en audience de congé, il lui remit le mémoire de son secrétaire : « Ce ne sont que les principes », fit observer le Saint-Père ; et il laissa entendre qu'il transigerait sur certains points et réduirait au besoin ses prétentions.

Quelques jours plus tard, Mgr de Bonnechose était à Paris. Il y arriva au moment où la capitale se parait pour le mariage de l'Empereur. Deux fois il vit le souverain. Celui-ci lui avoua son grand désir d'être sacré et l'interrogea, non sans quelque anxiété, sur les dispositions de Pie IX. « Je ne sais rien d'officiel, repartit Mgr de Bonnechose. Personnellement, le Pape est très bien disposé, mais la chose présente de grandes difficultés. » Parmi ces difficultés, il en était une qu'il appartenait à l'Empereur de lever, c'était celle qui tenait aux Articles organiques. Napoléon III alla au-devant de l'objection. « Je comprends fort bien, dit-il, que le Pape ne puisse transiger sur certains principes ; mais moi aussi, j'ai à tenir compte du préjugé public. — Sans doute, répondit l'évêque ; mais à défaut d'une convention synallagmatique, Votre Majesté peut, sans l'intervention du Pape, changer certaines dispositions défavorables à l'Église et leur en substituer de meilleures. — Non, non, je veux faire un Concordat et y faire entrer tous les adoucissements compatibles avec l'état de l'opinion. » Puis l'Empereur mit fin à l'entretien : « Je vous ferai appeler s'il y a lieu », dit-il à l'évêque en le congédiant[14].

Il ne semble pas qu'il l'ait de nouveau mandé. Relativement au sacre, il avait en effet, à Rome même, un autre dépositaire de ses pensées en la personne de Mgr de Ségur.

Notre génération se rappelle ce vieillard si actif malgré sa cécité, si mêlé à toutes les œuvres de bienfaisance, et dont la rigueur doctrinale se tempérait d'une si indulgente bonté que ses adversaires eux-mêmes n'auraient pu le voir sans l'aimer. Mgr de Ségur était en ce temps-là un jeune prêtre, récemment sorti du monde pour le sacerdoce, très en évidence par sa famille, par ses remarquables qualités d'intelligence et surtout par sa sainteté toujours égale, aimable et joyeuse. Napoléon le vit, fut charmé de ses manières et de son esprit, le séduisit lui-même sans réserve. Au printemps de 1852, il l'avait envoyé à Rome comme auditeur de rote. Là, grâce à ses liens de parenté avec Mgr de Mérode, il avait été introduit au Vatican et avait bientôt gagné la bienveillance paternelle de Pie IX.

L'Empereur ne pouvait trouver un meilleur intermédiaire. Entre le puissant monarque et le prêtre, une correspondance s'établit. Napoléon aimait ces contrastes, et de même qu'il se plaisait en des relations contradictoires, de même ses épîtres s'égaraient en des milieux très différents. Dans ses lettres — autant qu'on en peut juger par ce qui en a été conservé —, Napoléon témoignait les sentiments les meilleurs, le plus grand zèle pour l'Église, persuadé non sans raison que chacune de ses pensées serait portée aux pieds du Saint-Père. Enfin, au printemps de 1853, jugeant que la solution ne pouvait être plus longtemps différée, il se décida à une démarche décisive.

Le 8 mai, comme un prélat italien, Mgr Ricci, partait pour Home, l'Empereur lui confia une lettre pour M. de Ségur. Sous le même pli se trouvait une autre lettre, celle-là pour le Saint-Père, et dans laquelle Napoléon III sollicitait nettement de Pie IX qu'il vînt à Paris pour le sacrer. Dès qu'il fut en possession de ces importantes dépêches, le jeune auditeur de rote ne perdit pas une heure pour se rendre au Vatican. Le Souverain Pontife déplia lentement le message, le lut et le relut avec une attention profonde, scandant certains mots, appuyant sur certaines syllabes et témoignant une satisfaction visible. Lorsqu'il eut fini : Ecco una magnifica lettera, s'écria-t-il ; « voilà une lettre magnifique. » Puis, la réflexion modérant l'élan de sa joie : « Il y a des difficultés, ajouta-t-il, de grandes difficultés. » Aussitôt il en indiqua deux : la première venait de l'Autriche, qui était sur le point de conclure un Concordat avantageux pour l'Église et qui serait froissée par une préférence injustifiée ; la seconde naissait des Articles organiques. Ici la voix du Saint-Père s'anima : « Tel de ces articles, dit-il avec émotion, est un soufflet pour moi, schiaffo per me[15]. »

Il n'y a rien de tel que les saints pour ne point connaître les obstacles, et M. de Ségur était un saint. Convié par Pie IX à émettre son avis, le pieux et spirituel abbé eut bientôt improvisé sa solution. Il proposait que le Pape satisfît tout le monde, qu'il se rendît à Paris pour sacrer Napoléon III, puis à Vienne pour sacrer François-Joseph. « Le voyage en France, poursuivait-il, sera les restes du gallicanisme : le voyage à Vienne sera pour le protestantisme un coup mortel. » Ainsi parlait M. de Ségur, ne songeant pas que les cérémonies, même les plus augustes, perdent leur prestige par leur multiplicité, et que le Pape, devenu le distributeur universel des saintes Onctions, tomberait du rang de chef de l'Église à celui de grand aumônier des rois. Si naturelle que fût l'objection, Pie IX ne la formula pas. Bien au contraire, ce langage le charma. « Eh bien, nous irons, dit-il avec entrain. Seulement, si l'Empereur veut que j'aille en France, il faut qu'il m'ouvre la porte. Qu'il abroge toute disposition, tout décret contraire au Concordat. Je laisserai passer trois mois pour éviter à l'arrangement l'apparence d'un marché. Et puis, en voiture. E poi in carrozza[16]. »

Il restait au négociateur à rendre compte à son maître du résultat de son ambassade. Il n'y manqua pas. Il insista surtout sur l'abolition nécessaire et préalable des Articles organiques. « Ce qu'on vous demande, ajouta-t-il, c'est du bois mort : car ces dispositions funestes sont inexécutables et inexécutées. » Deux mois plus tard, comme les vacances du tribunal de la Rote le ramenaient à Paris, M. de Ségur vit l'Empereur et le trouva toujours dans les mêmes sentiments : désir très vif d'être sacré ; équitable et large bienveillance pour les intérêts religieux ; répugnance presque invincible pour tout acte ouvertement contre-révolutionnaire ou entaché de réaction. Dans son zèle à vaincre les obstacles, le confident du souverain, reprenant l'idée de M. de Bonnechose, se hasarda à proposer que le sacre se fît non à Paris, mais à Rome, et, comme M. de Bonnechose, s'autorisa du grand exemple de Charlemagne. Ici Napoléon l'arrêta par une de ces confessions qui lui échappaient quelquefois et qui offraient un singulier mélange de bonhomie sincère et de persiflage. « Le sacre à Rome répliqua-t-il, j'y ai bien pensé : mais, dans ma jeunesse, j'ai mené là-bas une vie trop peu édifiante pour que je puisse, sans provoquer de malveillants commentaires, me montrer aux Romains dans le pieux appareil d'une si auguste cérémonie. » En redoutant ces fâcheux souvenirs, l'Empereur ne se trompait pas tout à fait. Dans l'entourage du Pape, il aurait pu, à travers le masque des années, distinguer des visages connus. Pour n'en citer qu'un seul, l'un des membres du Sacré Collège, le cardinal Ferretti, n'était-il pas ce même gouverneur de Spolète dont Louis-Napoléon avait assiégé la ville, quand, en 1832, de concert avec son frère, il envahissait les États pontificaux ?

Il est rare que, dans les négociations humaines, les délais excessifs n'équivalent point à un échec. Pendant toute l'année 1854, les pourparlers continuèrent, mais tournant toujours dans le même cercle et de plus en plus inactifs. De part et d'autre, les témoignages de bonne volonté étaient sincères : à Rome, on louait beaucoup la fermeté de Napoléon III dans la question des Lieux saints ; on approuvait fort le zèle du gouvernement impérial à organiser le service de l'aumônerie en vue de la guerre d'Orient : à Paris, l'Empereur n'appréciait pas moins le bon esprit et le dévouement du clergé. Voulait-on régler l'entente ? Les obstacles surgissaient. C'était, au Vatican, l'appréhension de l'Autriche, la haine des Articles organiques non abolis, les répugnances du Sacré Collège : aux Tuileries, c'était, comme l'écrivait M. de Bonnechose dans une lettre à Pie IX[17], la crainte des légistes et l'opposition de l'ancien gallicanisme. Il n'est pas non plus téméraire de penser que le monarque français, élevé au trône depuis deux ans, jugeait la cérémonie un peu tardive : peut-être aussi Napoléon III estimait-il que les victoires de Crimée assureraient suffisamment sa couronne, et que cette consécration rendrait l'autre moins nécessaire. Sur ces entrefaites, M. de Ségur devint aveugle, et peu après quitta Rome. Avec lui, disparut l'intermédiaire pieux et dévoué qui, dans les années qui suivirent, aurait pu maintenir l'alliance ou en réparer les brisements. Après avoir failli se réunir et se confondre dans un acte de solennelle union, le Pape et l'Empereur s'éloignèrent un peu l'un de l'autre : longtemps ils marcheront dans des voies parallèles en échangeant encore par intervalles les marques de leurs sympathies : puis, malgré la protection officielle continuée, la séparation morale se consommera, elle se consommera si bien que Pie IX et Napoléon n'auront plus aux yeux de l'histoire qu'un seul point de ressemblance, la grandeur des épreuves qui traversèrent le pontificat de l'un et marquèrent d'un sceau si tragique les dernières années de l'autre.

 

V

Ces négociations ne s'ébruitèrent guère, et sur l'heure ne furent point divulguées. Eussent-elles été connues, les catholiques n'y auraient prêté qu'une attention un peu distraite. Ils traversaient alors une crise intérieure pénible qui longtemps troubla les meilleures âmes, laissa dans les cœurs des ressentiments amers et ne s'apaisa que par la disparition des principaux acteurs.

Sous le régime de Juillet, pour soutenir les intérêts de l'Église, un journal avait été créé qu'on appela l'Univers. Pendant plusieurs années, la nouvelle feuille vécut d'une existence plus précaire que brillante. Les chefs du parti religieux s'impatientaient de cette obscurité. Ils poursuivaient alors d'importantes revendications, en particulier la liberté d'enseignement, et volontiers ils eussent souhaité à la tête de leur principal organe quelque publiciste énergique, un peu batailleur même, qui forçât l'attention. Un jour, il arriva que ce vœu fût réalisé. L'Univers sortit des limbes, grandit, devint fameux. Il semble que ses patrons eussent dû se féliciter. Cependant leur joie se tempéra de surprise, d'inquiétudes, de pressentiments. L'homme e énergique et batailleur » était trouvé, mais vraiment il l'était trop.

M. Louis Veuillot (car tous nos lecteurs ont deviné son nom) n'appartenait pas par son origine au parti qu'il devait à la fois illustrer et troubler. Sa première jeunesse, remplie par les obscurs travaux du journalisme ministériel, s'était écoulée, non Jans l'irréligion, mais dans l'indifférence. Comme il faisait un voyage à Rome, son âme s'émut des grandeurs catholiques. « Je m'approche de plus en plus, écrivait-il, de celui qui tient lieu de tout et console de tout[18]. » Ces pieuses paroles laissaient deviner une conversion prochaine. Elle fut complète autant que prompte. Le jeune publiciste revint à Paris, non seulement ramené à Dieu, mais décidé à lui consacrer sans réserve ses forces, son talent, son avenir, sa vie tout entière. Il les lui consacra, en effet, et avec la plus sincère vaillance, quoique sous une forme inaccoutumée jusque-là.

Au début de l'Empire, M Veuillot était, depuis dix ans déjà, rédacteur en chef de l'Univers. Il y régnait, et en maître absolu. Son âge mûr étalait dans leur plein épanouissement de riches qualités natives qu'aucun art n'avait pris soin de contenir ou d'émonder. Il avait inauguré pour les catholiques une attitude nouvelle. Nos pères, au commencement de ce siècle, avaient repris leurs pratiques religieuses avec dévotion, mais avec timidité, comme si le sourire de Voltaire les eût encore poursuivis : non seulement ils ne sortaient pas de leurs temples, mais volontiers ils auraient réduit ces temples mêmes aux proportions de ces mystérieux oratoires où, pendant la Révolution, ils célébraient leur culte : sous prétexte que le bruit ne fait pas de bien et que le bien ne fait pas de bruit, ils gardaient le silence au point de paraître morts : leur humilité avait un arrière-goût d'humiliation. Déjà Montalembert, avec la noble intrépidité de son grand cœur, avait entrepris après 1830 de souffler un esprit plus hardi. Ce qui était fierté chez Montalembert devint chez M. Veuillot provocation. Il confessa sa foi non seulement sans respect humain, mais presque avec bravade. « C'est l'Italie qui m'a fait catholique », écrivait-il un jour. L'Italie à ses yeux, c'était Rome ; Rome, c'était le Pape : ultramontain, il le fut, et avec ostentation. Les appellations les plus impopulaires, loin de l'effrayer, l'attiraient. « L'Univers, disait-il, est dans la presse ce que les Jésuites sont dans l'Église. » L'Église, il la défendait en bloc, dans ses dogmes, dans son histoire, dans ses ministres, et si, sur quelque point, l'apologie malaisée semblait abandonnée, c'est de ce côté que se portait sa verve faite de paradoxe et de dévouement. Tous les clichés modernes, il se plaisait à les briser ; sur eux il piétinait avec joie, et les mettait en pièces avec raffinement. Un jour, en 1851, comme on le pressentait sur une candidature à l'Assemblée législative, il répondait avec un dédaigneux persiflage : « Je n'appartiens à aucun parti ; je ne voudrais entrer à la Chambre que comme sacristain[19]. » Ce mot peint bien le tour particulier de son humilité, et peut-être aussi de son orgueil : pour défendre l'Église, aucun rôle ne l'eût rebuté ; sacristain, il l'eût été volontiers, à la condition toutefois de défendre le temple plus encore que de le parer, à la condition surtout d'inspirer par intervalles les paroles qui y retentiraient.

Un rôle si nouveau exigeait plus de talent encore que d'audace. A cet égard, M. Veuillot avait sujet de remercier la nature. D'instinct il avait pénétré tous les secrets de la langue française. Sous sa main, cet instrument merveilleux rendait tous les sons, interprétait toutes les nuances, se pliait à toutes les impressions de la colère et du mépris, de la tristesse ou de l'ironie. Il était né écrivain, et il le sentait si bien que toujours sa plume suffit à ses ambitions. Sa verve était prime-sautière, originale et surtout de franc jet. Il était de ces privilégiés dont la fécondité donne sans s'épuiser jamais. Libre diseur avec une pointe de réalisme, il eût poussé à l'excès sa liberté gauloise si ses scrupules ou ceux de ses lecteurs n'eussent contenu ses propos. Plus incisif que mesuré, plus vigoureux qu'élégant, il lui arrivait de tomber dans la vulgarité ; mais cette vulgarité même était l'un de ses artifices pour retenir les esprits et les frapper. Par la profondeur du trait, il rappelait La Bruyère ; par le tour imprévu du langage, par l'exagération puissante des proportions, il faisait penser à Rabelais. Parfois aussi l'âme du grand journaliste s'amollissait. Tantôt pour louer les morts qui lui étaient chers, tantôt pour exprimer ses inquiétudes ou ses joies, il trouvait des accents émus jusqu'à la tendresse ou superbes jusqu'à la sublimité. Son style se tempérait alors des plus exquises délicatesses ; sa pensée se dégageait avec des grâces qui étonnaient et charmaient. Ce n'étaient que des éclaircies. « Mon âme est bonne, disait un jour M. Veuillot avec une sincérité ingénue, mais je ne le montre pas assez. » Non vraiment, il ne le montrait point assez. Son souci habituel le ressaisissait bientôt, celui de surprendre le point faible de son adversaire, de le terrasser, d'user sans pitié de la victoire. Par-dessus tout, il méritait qu'on lui appliquât le mot de Saint-Simon sur le duc de Bourgogne : Il voyait le ridicule avec une justesse qui assommait. » Non seulement il le voyait, mais il le fixait si bien que l'œil du lecteur ne pouvait plus voir autre chose.

Le plus extraordinaire, c'était que ce talent, libre jusqu'à la licence, ait pu s'adapter au parti catholique. On avait vu de ces puissants railleurs, mais railleurs contre les formes religieuses, ou du moins sceptiques. Voici que Voltaire s'était fait ultramontain, hantait les sacristies et de plus s'en vantait. Par un bizarre contraste, il se trouvait que le plus impétueux des polémistes était aussi le plus croyant des fidèles : l'homme le plus démocrate en ses allures se montrait le plus gothique en ses revendications. Cependant de la sacristie les flèches pleuvaient si dru qu'elles couvraient tout le camp ennemi et s'égaraient parfois sur les lisières. C'est que le rude jouteur avait des haines vigoureuses et en avait beaucoup. Il haïssait d'abord tous les détracteurs de sa foi, il les haïssait sans merci et volontiers eût répété le mot de Joinville sur les Sarrasins : « Mon ami, fonçons sur cette chiennaille. » Il haïssait ensuite les neutres, les indifférents, les éclectiques. Il haïssait aussi certaines tendances, l'égoïsme bourgeois, la morgue universitaire, le formalisme parlementaire. Enfin ses méfiances s'étendaient à tous ceux qui, même dans le catholicisme, lui semblaient d'orthodoxie suspecte ou de zèle refroidi : à ceux-là il réservait quelques-uns de ses traits, non les moins aiguisés ; et, comme il s'agissait d'anciens amis dont il savait les faibles, il ne dédaignait pas de les frapper au plus sensible endroit.

Après dix ans de journalisme, M. Veuillot avait son parti, ses clients fidèles, presque ses fanatiques. Parmi eux, les plus importants, c'étaient les membres du clergé rural qui, presque unanimement, lui étaient acquis. « Les curés, disait le rédacteur en chef de l'Univers, sont éperdus de bonheur dès qu'ils me voient : je suis fait pour les divertir[20]. » A quel point il les divertissait, on se l'imagine aisément. Tout ce qu'ils détestaient eux-mêmes, Louis Veuillot le combattait : toutes les tyrannies, petites ou grandes, qu'ils avaient subies sans oser les secouer, il les, terrassait sous le ridicule et le mépris : il les fournissait d'esprit, d'arguments, de littérature, de théologie, et avec une générosité qui ne comptait pas. A cette communauté des antipathies ou des rancunes, se joignait un autre attrait. Quand, sous le régime de Juillet, les curés de campagne recevaient les circulaires ou les brochures de M. de Montalembert, ils se sentaient intimidés presque autant que charmés. Le fier langage du gentilhomme les tenait un peu à distance et souvent passait au-dessus d'eux. Tout autre était l'Univers. Là ils retrouvaient le langage populaire qu'ils aimaient : point de ces distinctions qui leur échappaient ; point de ces nuances trop délicates où ils se perdaient ; mais une allure ronde, franche, vive ; des bons mots pas trop raffinés ; de vigoureux croquis à la plume tellement ressemblants qu'ils y reconnaissaient trait pour trait leurs adversaires ; quelque chose de démocratique et de dévot, de virulent, de grossier même, et avec cela des élans de foi qui les ravissaient. Avec son esprit sagace et avisé, Louis Veuillot savait où résidait sa force : « Ce sont les curés de campagne qui ont fondé l'Univers », écrivait-il en 1854[21]. Rien n'était plus vrai.

Cette allure agressive eut cependant ses périls. Voici les principaux.

Il y avait deux hommes dans M. Veuillot un chrétien très humble, très digne de respect, très appliqué à pratiquer toutes les vertus, même la charité, et un polémiste enflammé uniquement soucieux de la guerre. Souvent, au milieu des plus édifiants discours du chrétien, le polémiste se jetait à la traverse et ouvrait des parenthèses qui oubliaient de se fermer. A l'ancienne apologie chrétienne, courtoise autant que grave, avait été substitué le défi. L'excuse était que l'apologie ne se lirait 4uère tandis que l'article de journal, au tour imprévu et violent, arriverait en toutes les mains. Que l'article fût lu, on ne le pouvait nier, mais il l'était avec d'autres fruits qu'on ne l'espérait : s'il charmait les ardents, il risquait d'attrister les faibles, les indécis qui s'éloignaient pour ne plus revenir. On connait ces cathédrales du Toulousain ou de l'Albigeois, fouillées à l'intérieur avec toutes les délicatesses de l'art gothique, mais au dehors hérissées de tours formidables et faites pour la bataille autant que pour la piété. Il semble que M Veuillot ait construit à l'image de ces monuments étranges l'Église qu'il avait rêvée : au dedans, un peuple choisi, zélé et fidèle, rend à Dieu des hommages sincères autant qu'ardents : sur les murailles, de hardis lutteurs épient l'horizon, prêts à écraser de leurs bombardes non seulement les ennemis, non seulement les neutres, mais tous ceux dont l'étendard se tempérera de nuances incertaines ou douteuses. Le temple a ses dévots, triés avec un soin jaloux ; mais la porte en est close, et elle s'ouvre à de telles conditions que nul n'ose plus y frapper.

A ce danger de l'intolérance se joignait celui d'une intervention quotidienne dans des affaires soustraites jusque-là au jugement de la presse. L'Univers, cet humble serviteur de l'Église, avait des témérités qui contrastaient fort avec sa soumission. Il discutait ce que le journalisme catholique n'avait jamais discuté avant lui, à savoir les actes des évêques, leurs tendances, leur gouvernement intérieur. La faculté même de l'éloge impliquait la faculté contraire, et on en usait librement vis-à-vis de vieux prêtres, modèles de vertus, mais suspects de gallicanisme. On s'habitua peu à peu à distinguer les bons évêques qui étaient de plus en plus nombreux, et... les autres, les autres qui sans doute n'étaient pas mauvais, mais qu'on s'appliquait à isoler. Sous les formes de la vénération se cachait le contrôle, la surveillance, une sorte de patronage qui avait un air de domination. Plusieurs prélats le sentaient et en exprimaient leurs regrets. « Je suis ému des témérités de ce presbytérianisme plus dangereux que jamais », écrivait dès 1851 l'évêque d'Angers[22].

Le plus grand mal qui pût arriver, c'était que M. Veuillot créât, à son insu même, une école faite à l'image non de ses éminentes qualités, mais de ses défauts.

Qu'on se transporte dans ces presbytères ruraux où l'Univers était attendu comme un hôte aimé et était souvent la seule distraction de l'existence quotidienne. L'article était lu, relu, puis passé à un confrère trop pauvre pour se le procurer de première main. Il en était de même le lendemain et tous les jours. On sait l'effet d'une lecture presque unique, régulièrement répétée, lentement assimilée dans la solitude. Peu à peu le prêtre se moulait sur le journaliste ; il en prenait le ton ; inconsciemment il en retrouvait dans sa mémoire les formules. Ces formules, il les portait dans la chaire. Ce qui dans le journal n'était que grossissement de pamphlétaire résonnait d'un son étrange sur des lèvres faites pour prier et bénir. Comme dans la vie de ces humbles curés de campagne, les ennuis et les mécomptes dépassaient souvent les joies, il arrivait que les agressions ou les violences étaient ce qui plaisait le plus et se copiait le mieux. Et puis, toutes les contrefaçons se ressemblent : l'imitateur, impuissant à reproduire son modèle, croit se rapprocher de lui en l'exagérant. « Je mets du vinaigre dans mon encre, a dit Louis Veuillot, je n'y mets pas du poison[23]. » Le poison, les respectables prêtres étaient incapables de l'ajouter : seulement ils ajoutaient encore du vinaigre, comme ces paysans qui pensent accroître la vertu des médicaments en doublant la dose du médecin. Le résultat était extraordinaire, et tel que l'âme, saine et droite, du grand pamphlétaire l'eût répudié. Des hommes excellents, réservés par piété, paisibles par nature et par état, modestes par ignorance du monde et de la vie, dépouillaient leur caractère et se revêtaient de violence comme d'une armure mal adaptée à leur taille et à leurs mains. Ainsi se formait dans les cures de campagne, dans certains séminaires, dans certains groupes catholiques, une école audacieuse, quoiqu’au fond peu sûre d'elle-même, arrogante et inexpérimentée, intolérante de langage bien plus que de cœur, hautaine et insuffisante, maudissant en bloc et le siècle et les contemporains. L'humilité chrétienne, toujours dominante au fond des âmes, donnait parfois à ces témérités une fin inattendue : par scrupule, les provocations s'arrêtaient tout à coup : l'agression se faisait timide au point de reculer. Mais ces reculs mêmes aggravaient le mal, loin de l'atténuer ; car les ennemis de l'Église, après avoir triomphé de l'intolérance de leurs adversaires, triomphaient une seconde fois de leur prétendue faiblesse.

Ces dangers n'apparurent point tout d'abord. Mais dès le début de l'Empire, ils devinrent nettement visibles. C'est alors qu'un groupe de catholiques avait entrepris de les signaler.

C'étaient d'anciens alliés de M. Veuillot. Avec lui, ils avaient combattu pour la liberté d'enseignement. La loi de 1850 une fois votée, l'alliance avait cessé, sans faire place encore à l'hostilité. Mais les dissentiments étaient trop profonds pour que, tôt ou tard, la division n'éclatât pas. Ces catholiques avaient aussi leur programme, programme tellement différent de l'autre que la similitude de foi dogmatique semblait pour ainsi dire le seul point commun. Vivant dans leur siècle et l'aimant, ils avaient conçu la généreuse pensée de l'amener à l'Église, dût l'Église, ses principes saufs, faire quelques pas vers lui. « Sans penser beaucoup de bien de la société moderne, écrivait l'un d'eux, je crois que Notre-Seigneur peut s'asseoir à son banquet aussi bien qu'à celui du péager et aux noces de Cana[24]. » Comme ils avaient grandi sous les régimes libres, ils ne se croyaient point tenus de les désavouer et surtout n'imaginaient point que le goût de la servitude pût être une condition de la vertu. Dans leurs pensées plus flottantes que précises, et généralisées à dessein pour n'éloigner personne, il eût été aisé de découvrir des erreurs, des illusions surtout ; ces illusions mêmes avaient une source si généreuse que leur mémoire n'en saurait être atteinte. Ils étaient d'origine, d'état, de fortunes diverses, mais réunis par le même dessein, celui d'acclimater leur foi dans les âges nouveaux. Nous connaissons déjà le plus grand d'entre eux, Montalembert. A côté de lui, apparaît Lacordaire, l'ami de sa jeunesse, bien que très différent de lui ; libéral, mais tantôt avec une nuance démocratique, tantôt avec une sorte de solennité classique ; Lacordaire, d'éloquence inégale, mais sublime par endroits ; de style tendu, mais grandiose, de manières graves et de cœur tendre jusqu'à la passion ; Lacordaire ayant gardé au front quelques traces de Lamennais son maître, humble et saint avec des éclairs altiers, soumis, mais avec des révoltes aussitôt étouffées sous la plus austère pénitence ; vibrant, quoique toujours contenu ; fiévreux, quoique toujours pur. Au-dessous de ces deux grands hommes se dessine une physionomie aisée à reconnaître, celle de Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, généreux lui aussi, quoique avec moins d'abandon et de volontaire effacement, d'un esprit persévérant et hardi, mesuré et plein de calculs, actif autant que personne, merveilleusement propre à s'assimiler ses propres études et surtout à utiliser le travail d'autrui, presque toujours maître de lui-même, bien qu'emporté par accès, résolu avec une nuance impérieuse et volontiers dominatrice. Sur le même rang se détache M. de Falloux, devenu tout à coup célèbre en 1849 par son court et fécond ministère, habile, courageux, plein de vues politiques, catholique, mais non exclusivement, car un autre souci le travaille, celui du parti légitimiste qu'il aspire à conseiller. Puis, à l'arrière-plan, un peu effacés encore au milieu de leurs illustres amis, se montrent les deux derniers venus du groupe. L'un, de grande race littéraire, de talent déjà mûr, d'âme haute et austère, de foi sincère, mais rattaché par sa naissance aux traditions parlementaires plus encore qu'aux traditions catholiques, semble hésiter un peu à pénétrer jusque dans le temple : c'est le prince Albert de Broglie. L'autre, M. Cochin, est le plus jeune et, à ce titre, le plus aimé : en lui se personnifie le désintéressement qui ne calcule jamais, l'esprit le plus fin uni à la bonté la plus tendre, l'éloquence familière et élevée, joyeuse et émue, l'activité qui se donne sans relâche et ouvre, pour mieux servir, les sources mêmes de la vie : la récompense (au moins celle de la terre) ne couronnera point son existence trop courte, et il répandra, dans une demi-ombre, au milieu de bénédictions obscures, les trésors d'une âme digne du plus haut destin. — Tel est le groupe de ceux que, par une désignation mal interprétée plus tard, on appellera les catholiques libéraux. Autour d'eux se pressent des hommes de moindre renom, M. Lenormant, M. Foisset ; puis des alliés d'occasion, l'illustre Ozanam déjà frappé à mort, M. Sauzet, M. de Melun, M. de Corcelles. De loin, de très loin même, retenu pal la double réserve de son caractère et de son Ordre, le très saint Père de Ravignan suit d'un œil bienveillant et attendri ces nobles soldats du Christ. Eux cependant, forts de leur droiture et de leur mutuelle amitié, s'encouragent à poursuivre leur œuvre. Ils ne la poursuivent pas sans quelques retours mêlés de tristesse. Plusieurs pressentent que l'âge démocratique qui commence dédaignera par-dessus tout les nuances, qu'ils plieront sous le rude poids des objections contraires, qu'ils seront plus respectés qu'influents, que leur action s'exercera moins sur le pays que sur un salon fort agrandi : de là des doutes, mais qu'on se communique à peine et qui n'altèrent point la commune ardeur.

Entre les deux fractions du parti catholique, le coup d'État avait consommé la séparation. M. Veuillot célébra bruyamment la politique triomphante, vanta « l'homme simple et bon... le grand homme qui avait rétabli le vicaire de Jésus-Christ sur son trône », railla « les chagrins du libéralisme... le petit et plat dénigrement des parlementaires », et rencontra dans cette évolution l'assentiment presque unanime du clergé. — Tout autre fut l'attitude des catholiques libéraux, ou violemment hostiles comme le Père Lacordaire, ou opposants comme M. de Falloux, ou prudemment réservés comme Mgr Dupanloup. Montalembert lui-même, après une courte adhésion à la politique du 2 décembre, s'était rejeté vivement en arrière et avait, dès la proclamation de l'Empire, donné à ses amis un moment délaissés un gage éclatant de son retour : c'est alors, en effet, qu'il avait écrit, sur les Intérêts catholiques au XIXe siècle, un livre où il flétrissait « les aventuriers de plume qui prennent leurs ébats sur la tombe provisoire de la liberté », où il dénonçait avec mépris ceux qu'il appelait : « les Thersites du camp victorieux », et où il se rangeait lui-même, pour n'en plus sortir, dans le camp des vaincus.

Un incident survint, très minime en lui-même, mais qui, dans le silence de la politique, préoccupa plus que de raison les esprits et accentua la rupture entre les catholiques.

Maître du clergé, très influent sur l'épiscopat, garanti par son adhésion chaleureuse contre les censures gouvernementales, le rédacteur en chef de l'Univers contenait de moins en moins sa verve et distribuait ses railleries à doses presque égales entre les ennemis de l'Église et ceux qui, dans l'Église, ne se coloraient point de ses propres nuances. Surtout il se plaisait à des thèses plus paradoxales encore que pieuses, et volontiers les eût imposées comme des dogmes. Or, vers la fin de 1852, il arriva qu'un chanoine du diocèse d'Orléans critiqua assez vivement, au point de vue théologique, un ouvrage de Donoso Cortès, ambassadeur d'Espagne, personnage très éminent, de haute vertu, de grande piété, et très cher à M. Veuillot. Celui-ci, piqué au vif, prit la plume et critiqua à son tour les critiques du chanoine. A cette exécution il consacra cinq articles, au bout desquels il abandonna le pauvre abbé, en lui reprochant, pour dernier trait, son esprit de raillerie. L'abbé Gaduel (ainsi s'appelait le prêtre) n'avait qu'une ressource, c'était de porter ses doléances à l'autorité épiscopale, et il n'y manqua pas. L'archevêque de Paris était alors Mgr Sibour. On ne pouvait dire de lui qu'il fût autoritaire ou libéral, car il avait été l'un et l'autre et presque toujours avec excès. C'était un prélat vertueux, bienveillant, à idées souvent élevées, zélé pour toutes les œuvres, très soucieux de l'instruction et de la dignité morale de ses prêtres, mais avec cela un peu vain, souvent irréfléchi, d'imagination mobile et plein de projets successifs. Les catholiques libéraux étant peu en crédit, il évitait de se solidariser avec eux ; mais comme il se piquait de beaucoup de tolérance, il prisait moins encore l'Univers. Un de ses desseins favoris était même de lui substituer un organe catholique selon son 'cœur : il voulait qu'il fût grave, bien rédigé, toujours intéressant, quoique sérieux, abondant en nouvelles, jamais médisant surtout, et s'étonnait fort que la chose présentât quelque obstacle. Dans ces dispositions, il accueillit avec un empressement extrême la requête de l'abbé Gaduel. Allant du premier coup jusqu'au bout de ses droits, il défendit par ordonnance à ses prêtres la lecture de l'Univers. De son côté, M. Veuillot était allé, lui aussi, jusqu'au bout des siens, et déjà était parti pour Rome afin d'interjeter appel de la sentence du prélat. Ce fut alors dans le parti catholique une grande rumeur : à qui le Saint-Père attribuerait-il la victoire ? Serait-ce à M. Veuillot et à l'Univers ? Serait-ce à l'archevêque et, par contre-coup, à Montalembert et à ses amis ? Rome n'a point de ces rapides façons de faire : elle dit rarement non, plus rarement oui, prodigue à tous les bonnes paroles et laisse le temps user les colères. Il semble néanmoins que le Saint-Père ait marqué pour le journaliste quelque préférence. Il le reçut avec une bonté paternelle, et faisant allusion à son premier voyage à Rome qui avait amené sa conversion : « Vous êtes venu autrefois ici, lui dit-il, pour le baptême. Vous y venez aujourd'hui pour la confirmation... Votre œuvre est bonne, excellente, ajouta-t-il ; mais évitez les querelles, respectez les évêques ; ils sont très bons en France. — Oui, Saint Père, ceux qui vous aiment[25]. » Du fait isolé de cette audience, il ne fallait pas tirer trop de conséquences, et le soir même, en un mot plein de finesse, Mgr de Mérode prémunissait M. Veuillot contre les trop grands espoirs. « Pie IX, lui disait-il malicieusement, est très bon, n'aime pas à affliger : aussi à ses critiques on doit ajouter le double, et de ses éloges on doit retrancher la moitié[26]. » A la faveur de cet entretien si bienveillant s'ajouta bien vite un autre témoignage. M. Veuillot avait écrit à Mgr Fioramonti, secrétaire des lettres latines, pour lui exposer sa conduite et lui soumettre sa résolution de continuer son œuvre ou de l'interrompre suivant le vœu du Saint-Père. Le Pape se fit remettre la réponse du prélat et en corrigea lui-même quelques expressions, « de peur, disait-il, d'affliger M. Veuillot[27]. » Cette réponse était telle que le rédacteur en chef de l'Univers pouvait la désirer : c'était en général un encouragement, tempéré, à la vérité, par quelques conseils de mansuétude. Pendant ce temps, en France, les prélats bataillaient de leur mieux : celui-ci, à l'exemple de Mgr Sibour, mettait l'Univers en interdit : celui-là, au contraire, en conseillait fort la lecture : de plus en plus, parmi les évêques comme dans la société catholique, deux camps se dessinaient, et de ces vénérables mains s'échappaient des traits soigneusement aiguisés. Au moment où elle semblait le plus vive, la querelle s'apaisa. Fort de la demi-approbation qu'il avait obtenue et satisfait de ce succès, M. Veuillot écrivit le 22 mars 1853 à l'archevêque de Paris qu'il renoncerait à son appel si lui-même voulait bien retirer son ordonnance. Le 8 avril, Mgr Sibour rapporta son décret d'interdiction. « Monseigneur a frappé trop fort et a reculé trop vite, dirent les amis du prélat[28]. » Dans l'entrefaite, le Pape, sous la forme d'une Encyclique, convia à la concorde tous les catholiques de France. Dans ce grave document, tout était dosé avec soin pour qu'aucun parti n'eût le droit de triompher. L'épiscopat était exhorté à la bienveillance vis-à-vis de la presse religieuse : voilà la leçon pour l'archevêque. Louis Veuillot recevait aussi la sienne. « Les enfants de Dieu, disait la lettre pontificale, doivent être pacifiques, doux de cœur, simples dans leurs paroles, unis d'affection, fidèlement attachés entre eux par les liens de la charité. »

De part et d'autre, la réconciliation parut sincère. Lorsque M. Veuillot revint à Paris, Mgr Sibour le reçut, lui prit les mains, l'embrassa même. De son côté, M. Veuillot semblait transformé. « Je suis résolu, écrivait-il à Mgr de Bonnechose, à éviter autant que possible toutes les polémiques intérieures[29]. » Ce ferme propos dura peu. Les « polémiques intérieures », un instant désavouées, étaient pour l'Univers non seulement une habitude déjà vieille, mais une nécessité. Comment remplir le journal sans débats parlementaires, sans correspondances étrangères, sans la ressource des feuilletons ou des revues théâtrales, réprouvés par les scrupules des lecteurs ? Restait à la vérité l'attaque ou la défense contre la presse antireligieuse. « Lorsque j'ai été huit jours sans dire que le Siècle est bête, écrivait familièrement Louis Veuillot, il me semble qu'il me manque quelque chose[30]. » Mais, si grande que fût de ce côté sa dépense, il lui restait une ample provision de malice, et, comme il n'aimait pas à faire d'économies, il utilisait contre ses anciens amis sa verve inemployée. Les anciens amis eux-mêmes, sous prétexte de se défendre, devenaient parfois provocateurs : exclus de la vie publique, l'inaction leur pesait ; ils supportaient mal leur influence restreinte : de là une humeur souvent assombrie et une façon un peu aigre de prêcher la tolérance. C'est ainsi que la querelle se poursuivit, et se poursuivit en s'envenimant.

Tout devint occasion de mutuelles blessures. Mgr Dupanloup ayant été élu à l'Académie, l'Univers loua, mais avec une forte dose de persiflage, la nouvelle alliance entre l'épiscopat et l'Institut. Un peu plus tard, au commencement de 1855, une lettre de Montalembert, pleine d'amertume contre l'Univers, parut dans une revue italienne. Louis Veuillot avait jusque-là ménagé ce glorieux soldat de l'Église, et au fond l'aimait. « J'espère, disait-il, que je laisserai toujours une planche sur le g fossé qui nous sépare. » Cette fois, il répliqua, et avec une condescendance dédaigneuse plus offensante qu'une injure. « Nous pardonnons à M. de Montalembert ses procédés : jadis nous les lui pardonnions en considération de l'avenir ; maintenant nous les lui pardonnons en considération du passé[31]. » Dans le même temps, les catholiques libéraux entreprirent de refondre à leur profit le Correspondant, vieille revue très honorable, mais qui traînait depuis de longues années une existence difficile. Louis Veuillot n'aimait pas qu'on parlât à côté de lui : il lui plaisait que l'Univers fût non seulement le principal organe religieux, mais, comme le disait un jour un évêque[32], une institution catholique. Voici en quels termes il souhaita la bienvenue à son confrère : « Le Correspondant a vingt-sept années d'existence : depuis que nous le connaissons, il est toujours occupé à renaître. Trente-six volumes déjà publiés, et il demande à débuter. » Cette ironie cachait peut-être quelque inquiétude. La revue, non pas nouvelle, mais rajeunie, débuta brillamment, et il n'est que juste d'ajouter que c'est contre l'Univers qu'elle fit ses premières armes. En termes d'une précision courtoise et cruelle, M. Albert de Broglie dénonça la nouvelle polémique religieuse. M. de Falloux, de son côté, retraça l'Histoire du parti catholique, et ne fut pas loin d'égaler ses adversaires en violence. L'abîme se creusait, et sur le fossé n'existait même plus cette planche dont avait parlé en un jour de sagesse M. Louis Veuillot.

Les séparations mêmes des vacances n'apaisaient point les âmes. Les catholiques libéraux se réunissaient, tantôt au Bourg d'Iré, chez M. de Falloux, tantôt à la Roche-en-Breny, chez M. de Montalembert. De la Roche-en-Breny, l'excellent M. de Melun écrivait un jour à M. de Falloux : « Nous passons nos journées à courir non le cerf, mais le Veuillot[33]. » De ces conciliabules sortaient des plans de défense, des échanges de pensées qu'on fixait par écrit. Pendant ce temps, Louis Veuillot courait les plages de Bretagne ou les campagnes du Poitou. Il visitait moins les châteaux que ses aristocratiques amis, mais beaucoup plus les presbytères. Comment il y était reçu, lui-même a pris la peine de le raconter. « J'ai dîné à Lannion avec une quarantaine de prêtres ; Montalembert y a été écrasé en la personne de son unique ami qui s'est avoué vaincu[34]. » — « On me traite en évêque », écrit-il ailleurs[35]. Le mot n'était pas excessif. Il assistait aux distributions de prix des séminaires ; on lui lisait des vers ; on l'applaudissait quand il entrait dans les réfectoires ; on lui donnait des aubades, et lui, en retour, il donnait des congés. Tout cela offusquait quelques prélats, mais charmait les curés. Ceux-ci ne se lassaient pas d'entendre ce joyeux convive, spirituel, libre diseur, intarissable, qui, tour à tour, les égayait de ses bons mots ou les édifiait par sa piété. Lui-même n'était pas moins ravi. « Si j'avais besoin de refonder l'Univers, il suffirait que Dieu me donnât assez d'estomac et mon directeur assez d'argent, pour faire un tour de France ; je rapporterais des abonnés[36]. » Le malheur, c'est que, de part et d'autre, les propos étaient répétés, dénaturés, grossis, et fournissaient à la malveillance mutuelle un nouvel aliment. Quelques-uns, non mêlés aux luttes, s'ingéniaient à calmer les colères. Tel était le Père de Ravignan, alors presque au terme de sa carrière. Il donnait à M. Veuillot de sages conseils que celui-ci écoutait avec respect, se promettait de suivre et suivait, en effet, jusqu'à ce que sa plume l'entraînât. Puis, s'adressant à M. de Falloux, fort attristé par des attaques où il voyait de l'ingratitude, il le consolait et lui rendait un témoignage singulièrement précieux sur des lèvres si saintes. « Oui, lui disait-il, c'est vous qui après Dieu avez rendu à l'Église une de ses plus chères libertés, et il ne faudrait pas qu'on l'oubliât jamais[37]. »

En 1856, les catholiques libéraux, de plus en plus mécontents et effrayés, entreprirent d'exposer au Souverain Pontife leurs doléances contre l'Univers, qui, « par son intolérance, transformait, disaient-ils, les indécis en adversaires, les adversaires en ennemis ». M. Sauzet, choisi par eux comme interprète, alla à Rome, fut reçu par le Saint-Père, lui communiqua les appréhensions de ses amis. « L'Univers n'est pas mon organe a attitré, répéta Pie IX à plusieurs reprises, niais il se refusa à aucune désapprobation publique[38]. — Plus soutenu que désavoué à Rome, l'Univers grandissait chaque jour en autorité dans le clergé. C'est alors qu'un prêtre du diocèse de Paris, M. l'abbé Cognat, imagina de puiser dans le corps même du journal la preuve matérielle de ses exagérations et de ses témérités. Sous ce titre : L'Univers jugé par lui-même, il rassembla tous les articles, tous les fragments, toutes les phrases qui révélaient l'intolérance dans les doctrines ou la violence envers les personnes. Il est douteux, que parmi les catholiques libéraux, tous aient connu ce dessein ou l'aient approuvé. Montalembert se contenta de prêter la collection du journal. C'est au séminaire d'Orléans que le manuscrit fut mis au net[39]. Quant à Mgr Sibour, il fut, assure-t-on, le véritable inspirateur du travail, l'encouragea de toutes ses forces et en pressa l'achèvement. Au mois de juillet 185G, le livre parut. Il parut d'abord sous le voile de l'anonyme, et ce n'est que plus tard qu'on en connut l'auteur. Dans le monde épiscopal et religieux, l'animation fut grande. Parmi les prélats, ce fut à qui louerait la brochure ou la condamnerait. L'Univers, se jugeant diffamé, traduisit le diffamateur devant le tribunal de la Seine. Le 24 et le 31 décembre, M. Josseau plaida pour le journal, en refit l'histoire sous forme d'apologie, releva avec vivacité certaines inexactitudes dans les citations. M. Dufaure devait répondre. Il ne le fit pas. Voici quel événement porta tout à coup ailleurs les préoccupations des catholiques.

Le 3 janvier 1857, Mgr Sibour s'était rendu dans l'après-midi à Saint-Étienne du Mont, où on célébrait la neuvaine accoutumée en l'honneur de sainte Geneviève. Après avoir accompli ses dévotions, il fit le tour de l'église, bénissant les fidèles agenouillés sur son passage. Il venait de rentrer dans la nef et franchissait la barrière, près de la porte d'entrée, lorsque, du milieu des assistants, un homme s'élança sur lui, brandit un couteau et l'en frappa. L'archevêque fit deux pas encore, puis s'affaissa : « Mon Dieu ! mon Dieu ! le malheureux ! » murmura-t-il ; puis il perdit connaissance. La blessure n'était pas seulement mortelle, mais foudroyante. Transporté à la sacristie, le prélat rendit presque aussitôt le dernier soupir.

Le meurtrier n'avait fait aucun effort pour s'enfuir. Bien au contraire, élevant en l'air son arme ensanglantée, il s'était écrié d'une voix forte : A bas les déesses ! La singularité de ce cri que nul n'expliquait fit croire d'abord à un acte de folie. On y crut d'autant mieux que l'archevêque, doux toujours, presque toujours bienveillant, n'était point d'un caractère à attirer les inimitiés. Une première enquête, faite à la mairie du XIIe arrondissement, révéla le nom de l'assassin. C'était un prêtre interdit, âgé de trente ans, qu'on appelait Verger. Tout jeune encore, une protection généreuse l'avait fait entrer au séminaire de Notre-Dame des Champs. L'abbé Dupanloup, alors directeur de cette maison, avait bientôt deviné quelques-uns de ses instincts désordonnés. « Voilà, avait-il dit un jour, un jeune homme qui ne fera pas honneur à l'état ecclésiastique[40]. » Malgré ces pronostics, Verger était entré au grand séminaire de Meaux et avait reçu les saints ordres. Prêtre, il avait aussitôt frappé ses supérieurs par ses étrangetés : ce n'était pas qu'il fût sans talent, mais il était ambitieux, orgueilleux, d'esprit inquiet, quoique de mœurs pures. « Ballotté de poste en postes, comme il le disait lui-même, il était venu se perdre dans Paris, ce refuge commun de tous les prêtres rejetés de leurs diocèses, soit pour indiscipline, soit pour libertinage ou témérité de doctrine. Le dogme de l'Immaculée Conception l'avait, on ne sait pourquoi, excité au plus haut point : ainsi s'expliquait le cri proféré après l'assassinat. Il avait attaqué publiquement la récente décision de l'Église, si publiquement qu'il avait fallu l'interdire. Cette rigueur avait achevé de l'exaspérer. Dans le fol orgueil de son esprit mal équilibré, il avait attribué à l'archevêque une haine personnelle contre lui : de là ses colères et l'attentat qui suivit.

La grandeur du forfait, la netteté des aveux, l'attitude du coupable qui ne manifestait ni remords, ni regrets, ni émotion, tout simplifiait la mission des juges. Un point cependant restait obscur : Verger n'était-il pas un maniaque plus encore qu'un criminel ? A cet égard, on rappelait les singuliers propos de l'accusé et les nombreuses incohérences de sa vie : on ajoutait que sa mère et l'un de ses frères s'étaient suicidés : on Citait une lettre récente de l'évêque de Meaux, qui lui écrivait en ces termes : « Nous croyons que vous avez besoin d'être soigné dans une maison de santé[41]. » En dépit de ces indices, la médecine légale n'hésita pas à affirmer la responsabilité du coupable. Jamais, croyons-nous, sauf aux époques révolutionnaires, les formalités de la justice ne s'accomplirent avec une plus redoutable célérité. Le crime avait été commis le 3 janvier : le 9, fut rendu l'arrêt de la chambre d'accusation ; le 10, eut lieu l'interrogatoire ; le pourvoi contre l'arrêt de renvoi, formé le 14, fut rejeté le 15. Le 17, les débats publics s'ouvrirent et la condamnation à mort fut prononcée. Le 29, le pourvoi en cassation fut rejeté et le même soir le recours en grâce. Puis, dans la nuit, à la lueur des torches, au milieu d'une foule immense, sur l'un des segments du rond-point de la place de la Roquette, se dressa l'appareil des bois de justice. Quelques heures plus tard, Verger, ce criminel extraordinaire et énigmatique autant que monstrueux, avait paru devant le souverain Juge.

Ce tragique événement suspendit quelque temps les dissensions des catholiques. Quand ils voulurent reprendre leurs querelles, ils éprouvèrent quelque honte à les poursuivre sur la tombe récemment fermée du premier pasteur de leur Église. De sages conseillers s'interposèrent. Entre M. l'abbé Cognat et l'Univers, une transaction intervint. L'Univers retira sa plainte : M. Cognat s'engagea à ne plus réimprimer sa brochure. Peu après, les luttes reprirent ; pendant les années 1857 et 1858, elles se prolongèrent, mais un peu assourdies et sans éclat trop fameux. Enfin) en 1859, une nouvelle période s'ouvre : dans cette période que nous retracerons plus tard, les catholiques oublieront, momentanément du moins, leurs démêlés intérieurs pour défendre, d'un accord commun, les prérogatives menacées du Pontificat romain.

 

VI

Ces querelles, quoique bruyantes à l'excès, n'absorbaient pas entièrement la société chrétienne. Son activité trouvait d'autres aliments et se déployait en des voies plus heureuses. Le mouvement de renaissance religieuse, inauguré après 1830, se poursuivait dans les âges nouveaux.

C'est au début de l'Empire que le clergé acheva d'installer les établissements d'instruction secondaire créés en vertu de la loi de 1850. Ces maisons d'éducation furent nombreuses, tellement nombreuses que, dans certains départements comme celui du Nord, elles se nuisirent par leur multiplicité. Le plus illustre des orateurs sacrés, le Père Lacordaire, ne dédaigna pas de diriger lui-même l'une des nouvelles écoles. Rentré dans le silence, non dans le repos, il restaura dans le département du Tarn l'ancien collège de Sorèze, le confia au tiers ordre enseignant qu'il avait fondé et mit tout son zèle à l'accroître et à l'embellir. Cette œuvre devait être à ses yeux l'occupation humble et bénie de ses dernières années. Dans cette belle solitude où le silence invitait au travail, il aurait voulu organiser tout un ensemble d'institutions littéraires et scientifiques, inaugurer, suivant sa propre expression, un Port-Royal catholique[42], et son âme, apaisée aux approches de la vieillesse, se repliait avec joie dans ces pensées.

La loi de 1850, en supprimant le monopole de l'enseignement secondaire, avait, quant à l'enseignement supérieur, maintenu les lois existantes. Il y eut alors dans l'Église une certaine tendance à briser, de ce côté aussi, les anciennes entraves. Déjà une école des hautes études, sous le nom d'École des Carmes, avait été créée. L'archevêque de Paris, Mgr Sibour, avait grandement à cœur que son clergé, si la loi de 1850 se complétait jamais, ne le cédât en lumière à personne ; dans cette prévoyance, il encourageait les élèves de ses séminaires à prendre leurs grades universitaires, et il y attachait un si grand prix qu'on le vit assister lui-même à la soutenance des thèses de quelques-uns d'entre eux. — Dans l'ancienne France, une corporation existait qui avait laissé de beaux et grands souvenirs de sagesse, de science et de tolérance, c'était la Congrégation de l'Oratoire destinée à la prédication, au haut enseignement surtout. En 1852, l'abbé Gratry, l'abbé Pététot, l'abbé de Valroger la restaurèrent ; à leur appel accoururent quelques jeunes disciples qui se révélaient déjà pleins de vertu et de promesses : tel était l'abbé Adolphe Perraud, aujourd'hui si justement illustre ; tel était aussi l'abbé Perreyve, dont Mgr Sibour disait : « Il sera un jour l'honneur de mon diocèse » ; il le fut, en effet, et l'eût été plus encore si Dieu n'eût abrégé les jours de sa vie. — En attendant qu'il pût avoir ses chaires, le clergé occupait avec éclat quelques-unes des chaires officielles. A la Sorbonne, plusieurs des cours de la Faculté de théologie attiraient, malgré l'aridité des matières, une affluence inaccoutumée : là enseignaient l'abbé Maret, l'abbé Bautain, là enseigna aussi l'abbé Freppel, puis, un peu plus tard, l'abbé Gratry, souvent chimérique, étrange même, mais esprit éminent, penseur original qui, dans des échappées soudaines, montait parfois jusqu'au sublime. — A cet auditoire un peu restreint, le clergé préférait toutefois la vaste enceinte de ses églises. Mgr Sibour avait tenu à maintenir, malgré la disparition du Père Lacordaire, l'œuvre des Conférences de Notre-Dame. Cependant, le Père de Ravignan, déjà affaibli par la maladie, avait usé dans cette prédication ses dernières forces ; en 1853, un autre prêtre, Jésuite lui aussi, lui succéda, ce fut le Père Félix, qui devait retenir pendant de longues années l'attention publique, non par les dons extérieurs que la nature lui avait refusés, mais uniquement par la netteté lumineuse de sa doctrine et l'austère conviction de sa foi.

C'est dans les fondations bienfaisantes de toutes sortes que la société chrétienne, ecclésiastique ou laïque, révélait toute sa fécondité. Confident des généreux sacrifices qui s'accomplissaient alors, Mgr Sibour avait coutume de dire : « Nulle part on ne donne plus ni mieux qu'à Paris. » La société de Saint-Vincent de Paul, fondée en 1833 par Ozanam et ses amis, prit alors, malgré quelques ombrages officiels, son entier développement : non seulement elle multiplia ses affiliations, mais elle étendit de tous côtés le cercle de ses œuvres ; c'est ainsi qu'à la visite des pauvres furent joints les patronages d'écoliers et d'apprentis, les vestiaires, les bibliothèques, les fourneaux économiques, les écoles du soir, les caisses d'épargne pour les loyers. D'autres créations, et en grand nombre, attestèrent une sollicitude particulière pour toutes les infortunes. En 1853, une œuvre fut établie, sous les auspices de Mgr Sibour, pour les enfants incurables. Cinq ans plus tard, rue Lecourbe, une maison destinée, elle aussi, à l'enfance malade ou infirme, fut ouverte par les Frères de Saint-Jean de Dieu. Les maisons de charité, les crèches, les salles d'asile se multiplièrent. Pour l'éducation professionnelle des jeunes filles, les fondations devinrent si nombreuses qu'on ne les compta plus. En 1853, une pauvre femme, d'humbles ressources et de grand cœur, institua, sous le nom de Sœurs de Saint-Paul, une communauté destinée à recueillir et à soigner les aveugles. Pour la vieillesse enfin, de nouveaux refuges s'ouvrirent : vers 1842, de la pieuse inspiration d'une servante aidée par deux jeunes filles, était né à Saint-Servan l'Ordre des Petites Sœurs des pauvres ; c'est sous l'Empire que les Petites Sœurs, installées rue Saint-Jacques depuis 1849, développèrent à Paris leur Institut : elles s'établirent en 1851 rue du Regard ; en 1853, rue de Picpus ; en 1854, rue Notre-Dame- des-Champs. Quels que fussent les besoins de tant d'œuvres, les ressources manquèrent rarement : « Donnez beaucoup, disait un jour le Père Gratry, ouvrez vos cœurs à la compassion, à la miséricorde, à l'amour. Aimez beaucoup, donnez hardiment, follement. » Ce langage trouvait à Paris des oreilles dignes de l'entendre et des âmes dignes de le pratiquer.

Ces hommes qui donnaient de la sorte « hardiment, follement », qui donnaient leur argent, leur temps, leur cœur, avaient fini par être connus, tant ils multipliaient leurs excursions charitables, et souvent ils s'étonnaient qu'on les désignât partout par leur nom. On les voyait fréquemment, aux heures matinales, traverser rapidement le Luxembourg, puis gagner la rue Saint-Jacques, la rue d'Enfer, l'Observatoire, la rue Montparnasse, tous ces quartiers qui sont l'asile habituel de la misère et aussi le domaine privilégié de la charité. Parmi ces zélés serviteurs de la souffrance, plusieurs étaient entourés de particulières bénédictions : tel était l'illustre Ozanam ; les dernières fois qu'on le vit au chevet des pauvres, c'était à la fin de 1852 ; il était malade lui-même et portait sur ses traits les marques de ses forces épuisées ; puis on ne le revit plus, et avec lui disparut l'une des âmes les plus admirables de ce siècle. D'autres étaient appelés à une carrière plus longue et presque aussi sainte : le vénérable M. de Melun, qui avait fait de la charité une profession, et la plus occupée de toutes ; M. Adolphe Baudon, président général des Sociétés de Saint-Vincent de Paul ; M. Cornudet, conseiller d'État, fonctionnaire intègre entre tous, indépendant devant le maître, humble devant les pauvres ; M. Cochin, « le plus Parisien des catholiques et le plus catholique des Parisiens ». Dans ces mêmes quartiers de la rive gauche, on vit plus tard passer un prêtre jeune encore, déjà frappé de cécité, mais toujours à la recherche de quelque misère à soulager, de quelque âme à sauver : tout le monde le connaissait : à son aspect, quelques-uns se détournaient ; beaucoup, en revanche, s'approchaient pour demander un conseil ou solliciter un bienfait : ce prêtre, nous l'avons déjà rencontré à Rome, au milieu des grandeurs mondaines qu'il n'a fait que traverser, c'est Mgr de Ségur.

Cette charité ingénieuse avait ses inspiratrices, elle en avait deux surtout, très différentes d'origine, mais qui méritent d'être rapprochées.

L'une était une Russe de haute condition, fixée à Paris dès sa jeunesse, schismatique de naissance et amenée, après de longues incertitudes, au catholicisme romain. On l'appelait Mme Swetchine. Chez elle se réunissaient presque chaque jour la plupart des hommes de bien dont nous venons d'évoquer la mémoire. Là s'élaboraient, au milieu du bruit des conversations courantes, tous les pieux projets qui serviraient l'Église, soulageraient les pauvres, ramèneraient à Dieu les âmes indécises ou égarées. Ce mélange de mondanité et de dévotion eût pu prêter à la raillerie. Ce fut l'art de Mme Swetchine de se garder de toute étrangeté, et d'empêcher que son salon se transformât jamais en oratoire ou en bureau d'esprit. Scrupuleuse jusqu'à l'austérité pour elle-même, elle pratiquait vis-à-vis des autres la tolérance et l'inspirait autour d'elle. La vérité qu'elle avait obstinément cherchée avec son intelligence, elle l'exprimait doucement avec son cœur. Elle ne prêchait jamais, sinon par l'exemple, mais excellait à éveiller les saines inspirations. De sa nature un peu mystique et aussi de son origine grecque, elle tenait une certaine subtilité qui allait parfois jusqu'à la recherche, et souvent sa pensée se colorait de nuances tellement délicates que l'esprit s'usait à les saisir. Mais dans les heures graves, quand de ses avis pouvait dépendre quelque importante affaire publique ou privée, son langage se dépouillait de toute cette recherche ; il était alors sensé et spirituel, ferme et tendre à la fois. Ceux qu'elle conseillait étaient les plus illustres de leur temps, Montalembert, M. de Falloux, le Père Lacordaire. Nul, parmi les hommes, ne résistait à sa direction, qui semblait presque infaillible, et on assure que, vis-à-vis des femmes, elle fut une vraie Sœur de charité. Elle exerçait sa domination morale avec cette simplicité naturelle et aisée qui est le fruit de la vraie modestie. A l'époque que nous racontons, elle s'avançait lentement vers la vieillesse, non sans de cruelles souffrances, mais avec la sérénité tranquille qui se puise dans la certitude des choses futures. Ses infirmités ne lui inspiraient qu'un seul regret, c'était qu'elles fissent obstacle à ses habitudes actives de bienfaisance. « Ne demandez à Dieu, disait-elle à ses amis, ni un jour de plus, ni une souffrance de moins. » Dans ses heures de loisir, de solitude, d'insomnie, elle se plaisait à recueillir au hasard ses pensées, à les fixer par le crayon, ce qui était, suivant sa propre expression, une manière de parler tout bas. Elle laissait ainsi involontairement les traces permanentes de la rare distinction de son esprit : car ces feuilles éparses, rassemblées par une amitié fidèle, devaient lui valoir une renommée posthume que sans doute elle n'ambitionna jamais.

L'autre inspiratrice de la charité parisienne en ce temps-là habitait, non comme Mme Swetchine le faubourg Saint-Germain, mais une modeste maison de la rue de l'Épée-de-Bois, au faubourg Saint-Marcel. C'était non dans un salon, mais dans l'humble parloir des Filles de la Charité, qu'elle prodiguait les trésors de son âme. Dans le monde où elle n'avait fait que passer, on l'avait appelée Jeanne Rendu. Tous les malheureux la connaissaient sous le nom de Sœur Rosalie. Cinquante années de profession religieuse l'avaient initiée à tous les besoins, à toutes les épreuves, à tous les vices et aussi à toutes les vertus du pauvre. Dans ce faubourg Saint-Marcel, tour à tour exalté jusqu'à la colère, ou morne jusqu'à la consternation, elle avait vu s'abattre tous les fléaux, la guerre civile, l'épidémie, sans que son cœur vaillant et tendre se troublât jamais. La vue continuelle des misères endurcit souvent, même les âmes les plus secourables. Sœur Rosalie n'avait ni pu ni voulu habituer son cœur à la souffrance, et, à entendre ses paroles d'une effusion compatissante, on eût dit que chaque pauvre était le premier qu'elle rencontrât. Avec le temps, le quartier où elle exerçait son ministère était devenu son royaume, et nulle voix n'y était écoutée comme la sienne. Ce royaume même s'était agrandi. Comme le faubourg Saint-Marcel, misérable entre tous, avait des ressources infimes et des besoins immenses, l'humble fille de Saint-Vincent de Paul avait quêté au dehors et, les misères étant sans mesure, avait demandé sans mesure aussi. Tous ceux qu'elle avait visités avaient admiré sa fermeté douce, son langage simple, son bon sens, ses vues toujours larges et pratiques. En échange des aumônes, des avis furent demandés, et elle les donna avec tant de sagesse qu'elle rendit au centuple ce qu'elle avait reçu. Bientôt elle était devenue la conseillère de toutes les bonnes œuvres et, par surcroît, la confidente, la consolatrice de bien des tristesses cachées. Chaque jour, les plus illustres comme les plus humbles s'arrêtaient rue de l'Épée-de-Bois et franchissaient le seuil de la maison sainte. Sœur Rosalie ne se montrait ni au-dessus des plus petits, ni au-dessous des plus grands. Dans les années que nous racontons, elle était âgée, infirme, brisée de ses longs labeurs. Malgré le poids de la vieillesse, son activité n'avait pas diminué, ni surtout son influence. Un seul souci l'agitait, c'était de voiler aux yeux du monde un ascendant qui offusquait son humilité et que nul n'ignorait plus.

C'est seulement quand Dieu l'eut reprise qu'on sut tout ce qu'on avait perdu. Le 7 février 1856, le bruit se répandit que Sœur Rosalie venait de mourir. A la lueur de ces flambeaux qui s'allument au chevet des morts apparurent toutes les nobles actions jusque-là pieusement cachées. Le soir, la nuit suivante, toute la journée du lendemain, une foule immense se dirigea vers la rue de l'Épée-de-Bois, jalouse de voir encore celle que déjà on proclamait sainte. Le 9 fut le jour des funérailles. Dès le matin, d'un bout à l'autre du faubourg Saint-Marcel, régnait le silence ému de la douleur et du deuil. A onze heures, sur le seuil de la maison des Sœurs, le cercueil parut, entouré des filles de Saint-Vincent de Paul, et les prêtres entonnèrent les psaumes chrétiens que couvrait par intervalles le bruit des sanglots. Les habitants avaient voulu que les restes vénérés, avant d'atteindre la paroisse Saint-Médard, parcourussent les principales rues du quartier, comme pour appeler sur chaque foyer une suprême faveur. Sur le pas des maisons les ouvriers s'agenouillaient, cherchant dans leur mémoire tout ce qu'ils savaient de prière. Quand l'Église eut achevé le divin sacrifice, le cortège se remit en marche dans le même appareil humble et triomphal, et le corbillard, qui n'avait d'autre ornement que sa pauvreté même, arriva au cimetière Montparnasse. Après les dernières invocations, la foule s'écoula, non pas cependant tout entière, car près de la fosse plusieurs pauvres demeurèrent jusqu'à la nuit à pleurer et à prier. Ceux que Sœur Rosalie avait soutenus et consolés tinrent à marquer par un souvenir le lieu de sa sépulture. Sur le modeste tombeau qu'ils lui élevèrent, ils gravèrent ces simples mots : A Sœur Rosalie les riches et les pauvres. Plus tard, un hommage lui fut rendu qui, n'offusquant en rien son humilité, dut lui plaire davantage. Sur l'emplacement de la maison de l'Épée-de-Bois et aussi au boulevard d'Italie, tout un ensemble de fondations charitables fut créé en mémoire d'elle et fut placé sous le patronage de sainte Rosalie. C'est là sans doute que l'âme de la sainte fille aime à revivre, et c'est sur ces lieux que, du haut du ciel, elle étend aujourd'hui encore ses bénédictions.

Ceux qui avaient vu ces funérailles ne croyaient point qu'ils pussent revoir pareil honneur dans la mort. Dieu voulut que, deux ans plus tard, les mêmes témoignages de solennel regret entourassent une autre mémoire non moins sainte et non moins pure.

Un jour, en 1824, comme le Père de Ravignan venait de quitter le monde pour l'Église, Mgr de Frayssinous disait de lui en le montrant à ses amis : « Mes amis, s'il y a un royaume de Dieu, c'est à celui-là qu'il appartient. » Le 26 février 1858, le saint religieux, après trente années d'apostoliques labeurs, entra dans ce royaume de Dieu promis à sa jeunesse. Comme naguère à la rue de l'Épée-de-Bois, la foule se pressa au couvent de la rue de Sèvres où il avait expiré. Ce fut de part et d'autre la même unanimité de regrets ; ce fut la même révélation d'actes pieux et héroïques ; ce furent les mêmes prières un peu indécises dont on ne savait si elles imploraient Dieu pour le mort ou si elles invoquaient le mort lui-même déjà dans sa gloire. Après trois jours de larmes, mais tempérées d'espérance, le même corbillard des pauvres qui jadis s'était arrêté devant la maison des filles de Saint-Vincent de Paul s'arrêta devant la maison des Jésuites et transporta jusqu'à Saint-Sulpice la dépouille sanctifiée et bénie. Comme aux obsèques de la Sœur Rosalie, une multitude de tout rang, de toute condition, de toute croyance même, suivait le cercueil, et la majesté des funérailles s'accroissait de tout ce que la pompe humaine avait dédaigné d'y mettre. Tandis que l'Église célébrait ses mystères, plusieurs se rappelaient cette vie si humble et si grande à la fois. Ils revoyaient leur saint ami sur son siège de magistrat, puis sous les ombrages d'Issy, enfin dans sa cellule de Jésuite. Ils le retrouvaient dans la chaire de Notre-Daine, simple avec une distinction suprême, ne recherchant ni les controverses ni les orages, et se contentant de ne pas les craindre, atteignant l'éloquence sans effets, sans efforts, par la seule onction de son langage, par la seule autorité de sa conviction, « vrai, tellement vrai, qu'il n'était pas seulement sincère mais la sincérité même[43] », prêchant sa foi moins par les arguments qui sortaient de ses lèvres que par la pieuse et sereine certitude que son âme et son regard révélaient. Surtout ils se plaisaient à le revoir encore dans l'attitude qui lui était familière quand, élevant jusqu'à son visage ses mains amaigries et s'inclinant dans une demi-génuflexion, il semblait convier son auditoire à la prière ou appeler sur lui les miséricordes divines. Avant que le cercueil s'éloignât vers le cimetière, l'évêque d'Orléans, contemporain du mort, voulut lui rendre un dernier hommage. Ses accents, souvent un peu rudes et batailleurs, s'imprégnèrent ce jour-là d'admirable tendresse ; et ses adieux mêlés de sanglots rappelèrent ceux de saint Grégoire de Nazianze à saint Basile, aux jours de l'antique Église. Defunctus adhuc loquitur, avait dit Mgr Dupanloup en parlant de celui qu'il avait aimé. Jamais texte sacré ne reçut une application plus littérale : car aucune des leçons de sa vie ne fut plus éloquente que celle qui se dégagea de sa mort.

 

VII

Telle était la société chrétienne, avec ses divisions et aussi avec l'admirable ensemble de ses œuvres et de ses travaux. Vis-à-vis d'elle l'Empire gardait fidèlement l'attitude bienveillante, quoique réservée, dans laquelle il semblait s'être fixé. Les institutions de bienfaisance étaient vues avec faveur, à moins toutefois que, par leur organisation, elles ne parussent offrir un abri aux partis hostiles ; alors la méfiance reprenait le dessus et se révélait, mais de loin en loin seulement, par de mesquins procédés. La plus grande ambition du gouvernement eût été de subventionner les associations charitables, d'en devenir, par étapes successives, le bienfaiteur, puis le patron, enfin l'arbitre. L'Impératrice, dans une pensée droite d'ailleurs et généreuse, laissait souvent percer un pareil dessein. L'un des principaux soucis des directeurs d'œuvre était d'échapper à ces entraves sans encourir la défaveur, et d'empêcher qu'une intervention, même bienveillante, n'affaiblit les initiatives privées ou n'altérât les règles primitives des fondations pieuses. — Quant aux querelles intérieures des catholiques, le monde officiel se gardait d'y prendre part. Naturellement on préférait l'Univers, qui ne ménageait pas les louanges, aux catholiques libéraux, rangés pour la plupart dans les anciens partis. Mais l'Univers lui-même ne plaisait pas. L'Empereur était trop avisé pour accepter la moindre solidarité dans des doctrines excessives ou impopulaires ; ces doctrines, audacieuses et tranchantes, s'harmonisaient d'ailleurs mal avec sa nature indécise, compliquée, tortueuse. Entre l'Univers et ses rivaux, il eût souhaité un clergé et des fidèles pacifiques, soumis au point de ne lui rien refuser, en revanche abondamment pourvus et traités avec la plus large équité. Certains prélats ne laissaient pas que de juger ce programme excellent : ils trouvaient M. Veuillot bien intolérant, M. de Montalembert bien hautain, et rêvaient de se frayer entre les deux une voie sûre, facile, abritée, pensaient-ils, contre les orages.

 Pour faire prévaloir leurs vues, les évêques trouvaient alors un chemin aisé. Plusieurs d'entre eux avaient leurs entrées libres jusqu'au cabinet de l'Empereur. Ils en profitaient, non pour demander un changement dans les lois, puisque décidément Napoléon III n'y voulait pas consentir, mais des concessions de détail. Ils sollicitaient l'introduction des Sœurs de charité dans les hôpitaux, un accomplissement plus facile des devoirs religieux dans l'armée, une éducation plus chrétienne pour les enfants des hospices ; ils insinuaient enfin qu'il serait opportun d'assurer à l'enseignement libre une part dans la collation des grades. Napoléon III écoutait les requêtes avec aménité, puis les oubliait, mais souvent y revenait quand nul n'y songeait plus. Une chose charmait les évêques, c'était le soin courtois du gouvernement à n'entraver en rien leurs correspondances avec le Saint-Père ou leurs voyages à Rome. Comme Mgr Pie en remerciait un jour l'Empereur : « C'est bien naturel, répliqua le souverain avec une grâce empressée ; n'est-il pas bon que tout pouvoir remonte de temps en temps à sa source pour y retrouver sa force et sa pureté[44] ? » Parmi les prélats, l'un des plus influents était toujours M. de Bonnechose. Il usait de son crédit pour prêcher l'union. « Ce qu'on voudrait faire au profit de l'Église et au détriment de l'État, disait-il, tournerait contre l'Église. Réciproquement, ce qu'on ferait au détriment de l'Église et au profit de l'État tournerait contre l'État. » L'Empereur approuvait fort un si judicieux langage. M. de Bonnechose s'enhardissait alors, se permettait d'exhorter le souverain à mettre en valeur tous les bons éléments de la société française, à n'en négliger aucun, à bien choisir surtout ses agents. Ici Napoléon III demeurait taciturne ou se dérobait. « Je n'ai pas sous la main le personnel que je voudrais avoir, répétait-il aux évêques qui lui signalaient parfois la malveillance ou le mauvais esprit de certains fonctionnaires. J'ai fait des avances qui n'ont pas été accueillies. » Quand on insistait, il engageait, non sans ironie, les respectables prélats à porter leurs doléances chez leurs diocésains légitimistes ou orléanistes. « Amenez-les-moi, disait-il un jour malicieusement, et je vous promets que je les emploierai. »

C'est seulement à partir de 1857 qu'on put remarquer quelque relâchement dans l'alliance. Louis Veuillot, jusque-là si favorable, se refroidit. « Décidément, écrivait-il dans un mouvement de mauvaise humeur, Napoléon n'est qu'un Louis-Philippe perfectionné[45]. » Les catholiques se plaignaient que toute liberté fût laissée aux journalistes antireligieux pour attaquer le clergé, l'Église et ses dogmes, et que la défense, au contraire, fût moins favorisée. Sur ces entrefaites, l'évêque de Moulins, M. de Dreux-Brézé, à la suite de certains embarras diocésains, fut déféré au Conseil d'État, et une sentence d'appel comme d'abus fut rendue. La presse religieuse ayant protesté, l'Univers reçut un avertissement, et, pour que la balance fût égale, le Correspondant en reçut un aussi. En même temps on remarqua qu'une latitude inaccoutumée était accordée aux correspondances italiennes pour louer le Piémont, dénoncer les abus du régime pontifical, flétrir le gouvernement des cardinaux, déplorer l'aveuglement du Pape lui-même.

Ces nuages, peut-on bien les appeler des nuages ? traversèrent l'horizon bien plus qu'ils ne s'y fixèrent. Les masses catholiques demeuraient fermement fidèles, et d'une fidélité qui, à l'occasion, tournait à l'enthousiasme. On en eut la preuve quand, au mois d'août 1858, il plut à l'Empereur et à l'Impératrice de se montrer à la Bretagne qu'ils n'avaient point encore visitée. Une importance particulière s'attachait à ce voyage. Cette province passait pour obstinément fidèle à la monarchie, en sorte que les acclamations recueillies sur ce sol auraient un double prix. Les préfets s'ingénièrent à provoquer les manifestations et trouvèrent dans les prêtres des auxiliaires aussi zélés qu'eux-mêmes. A la vérité, rien ne fut épargné pour donner à l'excursion impériale un caractère pieux, pour la transformer presque en pèlerinage. « C'est à Sainte-Anne d'Auray, disait le préfet du Morbihan, c'est au pied de l'autel de votre vénérée patronne que l'Empereur a voulu célébrer sa fête... Désormais l'Empereur, l'Impératrice et le Prince impérial seront, comme tous les vrais Bretons, placés sous la protection de sainte Anne... Que vos acclamations disent à la France que votre dévouement est acquis au souverain qui a rendu au monde la paix et à Notre Saint-Père le Pape son trône. » Ces paroles ravirent l'Univers, à tel point qu'il se constitua l'historiographe du voyage. Le voyage lui-même fut triomphal. Partout les députations, conduites par les curés et précédées de leurs bannières, se portèrent sur le passage du monarque : puis le soir, au son du hautbois et du biniou, se déroulèrent les danses du pays. Le français, le latin, le bas breton lui-même furent mis à contribution pour louer dignement les augustes visiteurs. Toutes les harangues sacerdotales se ressemblaient. Elles commençaient par exalter le prince « que la Providence avait suscité pour arrêter sur le bord de l'abîme la France et l'Église » : elles finissaient par une demande de subsides pour la restauration du temple ou la reconstruction du clocher. L'Empereur répondait avec une aménité un peu distraite et, toujours généreux, donnait sans mesure. Le 15 août, les souverains arrivèrent à Auray et, comme ils l'avaient promis, s'agenouillèrent devant la Sainte Image. Quand, pendant plusieurs jours encore, on se fut répété mutuellement que la Bretagne était la plus belle province de France et que l'Empereur était le sauveur de la société, il fallut songer au retour. La dernière étape fut Rennes, et l'évêque, Mgr Brossais-Saint-Marc, se chargea de fournir l'épilogue. Autant il était supérieur aux simples prêtres par le rang, autant il jugea bon de les dépasser par la flatterie. « Il convient surtout au clergé, dit-il, de vous offrir son tribut de gratitude... à vous, Sire, l'héritier du restaurateur de notre sainte religion, à vous le soutien de la papauté au dix-neuvième siècle, à vous, de tous les monarques français depuis saint Louis, le plus dévoué à l'Église et à son œuvre de civilisation et de progrès. » A qui le transformait en saint Louis l'Empereur ne pouvait mieux répondre qu'en le transformant lui-même en archevêque. Il n'y manqua point. C'est ainsi que Rennes, simple évêché, redevint ville métropolitaine. Le soir, à un banquet du conseil général, Napoléon tint à exprimer une dernière fois ses sympathies pour ce peuple de Bretagne, « peuple monarchique, catholique et « soldat ». Ce fut son adieu à la vieille Armorique. Vraiment Henri V n'eût pas dit mieux ni autrement.

Le lendemain, les souverains étaient à Paris. Ils purent y retrouver dans l'Univers la continuation des louanges qui avaient retenti en Bretagne. « Ce voyage, disait M. Veuillot, est un événement religieux : l'influence en sera considérable dans le monde... l'Empereur a fait un acte et prononcé des paroles qui valent mieux que le gain d'une bataille. On nous reproche notre zèle impérialiste : ce zèle est celui de la religion d'abord, celui de la paix civile ensuite, enfin celui de la gloire française, trois choses qui sauveront la liberté[46]. »

Il arrive parfois que dans les lunes de miel, les jours les plus doux sont aussi les derniers. C'est au moment de s'obscurcir pour jamais que l'alliance de l'Empire et du clergé jetait ses plus beaux feux. Un mois avant ce pieux pèlerinage breton, Napoléon III avait fait un bien autre voyage. Cette fois, le protecteur du Souverain Pontife s'était acheminé vers Plombières. Il y avait rencontré Cavour.

 

 

 



[1] Rapport de M. de la Guéronnière, secrétaire de la commission du colportage, à M. le ministre de police, 4 avril 1853. (Moniteur, 8 avril 1853.)

[2] L'abbé DARBOY, Statistique religieuse du diocèse de Paris, p. 39.

[3] Mgr BESSON, Vie du cardinal Mathieu, t. II, p. 18.

[4] SCHŒLCHER, Le gouvernement de décembre, p. 334.

[5] Moniteur, 16 août 1854.

[6] « Rassurez-nous, écrivait Mgr Jacquemet à M. de Montalembert le 8 janvier 1852 : on s'inquiète autour de moi. Je voudrais pouvoir dire à mes collègues, à mes prêtres, à nos populations que le nouveau pouvoir saura se contenir et se préserver du plus grand de tous les dangers, son autorité illimitée. » (Correspondance inédite.)

[7] Marquis DE SÉGUR, Souvenirs et récits d'un frère, t. Ier, p. 139.

[8] Lettre de M. de Melun à M. de Falloux, 4 mai 1854. (Correspondance inédite.)

[9] M. Piétri à M. Mocquard, 21 avril 1854 (Papiers des Tuileries, t. II, p. 251.)

[10] M. HAUSSMANN, Mémoires, t. II, p. 149.

[11] La pétition demandait que l'officier de l'état civil, en enregistrant les promesses des parties, les invitât à lui rapporter la preuve d'une célébration religieuse devant le ministre de leur culte respectif et les avertit que les effets civils du mariage dateraient du jour de la célébration religieuse.

[12] Voir Procès-verbaux du Sénat, 1854., t. Ier, p. 99 et s.

[13] Mgr BESSON, Vie du cardinal Mathieu, t. II, p. 53-56.

[14] Mémoires de Mgr de Bonnechose. (Vie de Mgr de Bonnechose, par Mgr BESSON, t. Ier, p. 317-320.)

[15] Marquis DE SÉGUR, Souvenirs et récits d'un frère, t. Ier, p. 194.

[16] Marquis DE SÉGUR, Souvenirs et récits d'un frère, t. Ier, p. 195-196.

[17] Lettre du 4 janvier 1854. (Vie de Mgr de Bonnechose, par Mgr BESSON, t. Ier, p. 483.)

[18] Lettre du 9 mai 1838. (Louis VEUILLOT, Correspondance, t. IV, p. 21.)

[19] Lettre du 25 mai 1851. (Correspondance, t. IV, p. 316.)

[20] Correspondance, t. Ier, p. 180.

[21] Correspondance, t. Ier, p. 455.

[22] Lettre de Mgr Angebault, évêque d'Angers, à M. l'abbé Darboy, 24 juillet 1851. (Vie de Mgr Darboy, par le cardinal FOULON, p. 127.)

[23] Mélanges, 3e série, t. III, p. 293.

[24] Lettre du prince de Broglie à Mme Swetchine, 9 novembre 1852.

[25] Louis VEUILLOT, Correspondance, t. II, p. 19.

[26] Louis VEUILLOT, Correspondance, t. II, p. 24.

[27] M. l'abbé de LADOUE, Vie de Mgr de Salinis, p. 302.

[28] Mgr FOULON, Vie de Mgr Darboy, p. 149.

[29] Lettre du 21 mars 1853. (Vie de Mgr de Bonnechose, par Mgr BESSON, t. Ier, p. 334.)

[30] Correspondance, t. VI, p. 196.

[31] L'Univers, 16 mars 1855. (Mélanges, 1re série, t. Ier, p. 539.)

[32] Mgr Parisis, évêque d'Arras.

[33] Correspondance inédite.

[34] Lettre du 20 août 1854.

[35] Lettre du 31 juillet 1858. (Correspondance, t. VI, p. 280.)

[36] Lettre du 23 juillet 1856. (Correspondance, t. V, p. 363.)

[37] Lettre à M. de Falloux, 10 juillet 1856. (M. DE FALLOUX, Mémoires, t. II, p. 281.)

[38] Lettre de M. Sauzet à M. de Falloux ; (M. DE FALLOUX, Mémoires, t. II, p. 336-340.)

[39] Voir Mgr FOULON, Vie de Mgr Darboy, p. 189. — Voir aussi l'Univers, 15 février 1889.

[40] Cour d'assises de la Seine, déposition de M. l'abbé Millaud. (Gazette des Tribunaux, 18 janvier 1857.)

[41] Cour d'assises de la Seine : plaidoirie. (Gazette des Tribunaux, 18 janv. 1857.) — Ajoutons un fait que la plaidoirie n'a pas révélé. Quelque temps auparavant, un rapport du parquet de Melun avait conclu à l'internement de Verger dans une maison d'aliénés.

[42] M. FOISSET, Vie du P. Lacordaire, t. II, p. 296.

[43] Le Père de Ravignan, par le prince Albert DE BROGLIE. (Journal des Débats, 9 avril 1858.)

[44] Mgr BAUNARD, Vie du cardinal Pie, t. Ier, p. 569.

[45] Correspondance, t. VI, p. 171.

[46] L'Univers, 24 août 1858.