SOMMAIRE : I. — La fin de l'hiver en
Crimée : accroissement des forces : comment les Anglais cèdent à leurs alliés
une partie des attaques du faubourg de Karabelnaïa : le corps du général
Bosquet et les attaques de Malakoff et du Petit-Redan : énergique défense des
Russes : comment ils construisent les Ouvrages blancs et arment le
Mamelon-Vert. — Bombardement du 9 avril et son inefficacité : mort du général
Bizot.
II. — Période d'incertitude
: l'investissement, les opérations extérieures ; l'assaut. — Perplexité du
général Canrobert. — Plan de l'Empereur. — Conseil de guerre : dissentiment
entre les alliés : démission du général Canrobert.
III. — Pélissier : son
caractère : son plan : objections soit dans le camp, soit surtout à Paris :
comment il écarte les unes et les autres : de quelques opérations
préliminaires : comment toute la pensée du général en chef se concentre vers
le siège et spécialement vers le siège de Karabelnaïa.
IV. — Efforts et
travaux des Russes et des alliés du côté de Karabelnaïa. Préparatifs
d'attaque contre les ouvrages avancés (Ouvrages blancs, Mamelon-Vert,
Ouvrages des Carrières). — Bombardement. — Combat du 7 juin : comment les
Ouvrages blancs sont emportés : comment le Mamelon-Vert est conquis, perdu et
enfin définitivement occupé. — Grand résultat de la victoire : pertes.
V. — Excès de
confiance : raisons pour hâter ou retarder l'assaut de Malakoff. — Le général
Regnaud de Saint-Jean-d’Angély désigné pour diriger la prochaine attaque. —
Bombardement du 17 juin : nuit du 17 au 18 juin : méprises et contretemps. —
L'assaut : la colonne Mayran ; la colonne Brunet : la colonne d'Autemare :
épisode du 50 chasseurs â pied : insuccès général : retraite : pertes.
VI. — Impression
produite en France par l'échec du 18 juin : le sentiment public :
l'irritation de l'Empereur. — État moral de l'armée de Crimée : tristesses et
doute sur l'issue finale : ravages du choléra : mort de lord Raglan. —
Comment, après quelques jours d'abattement, le courage renaît dans les âmes.
VII. — Souffrances des
Russes : réduction des effectifs : disparition des principaux chefs :
difficultés des communications : malades, blessés : ravages du bombardement
dans l'intérieur de la ville : la batterie Paul et la batterie Nicolas. —
Comment les Russes s'ingénient à cacher leurs souffrances : le pont sur la
grande baie.
VIII. —Dispositions à
Saint-Pétersbourg : comment on désire un dernier effort : conseil de guerre :
comment les Russes attaquent les positions françaises. Bataille de Traktir
(16 août) ; stérilité de cet engagement : quels sont les vrais bénéficiaires
de ce combat.
IX. — Les Russes après
la bataille de Traktir : leurs derniers efforts ; leur détresse et leurs
pertes. — Les alliés : comment la confiance est revenue dans les âmes :
derniers travaux du génie. — L'assaut est fixé au 8 septembre. — Bombardement
(5-8 septembre) : ses terribles effets.
X. — Le 8 septembre :
distributions des troupes : forces des Russes. — Avant l'assaut. — Attaque de
Malakoff, du Petit-Redan, de la Courtine. — Echec des Anglais au Grand-Redan.
— Échec au bastion central. — Luttes sanglantes autour du Petit-Redan. —
Comment la possession ou la perte de Malakoff doit décider de la journée :
comment Mac Mahon repousse les retours offensifs des Russes : conquête
définitive de l'ouvrage. — Gortchakoff se décide à évacuer la ville :
retraite vers le côté nord : dernières destructions.
I Devant
Sébastopol, les rigueurs de la saison avaient ralenti les opérations militaires
au point de les suspendre. Vers le milieu de février, les neiges se fondirent
; le sol détrempé se raffermit sous le souffle du vent. Il arriva même que
quelques rayons de soleil vinrent réchauffer les bivouacs et réconforter les
âmes. Charrois, corvées, aménagement des camps, érection de nouvelles
batteries, tout devint plus aisé. Chacun secouant sa torpeur, on se reprit à
l'espoir de devancer par un éclatant triomphe l'œuvre de la diplomatie. Pour
rendre le succès plus certain, on s'appliqua surtout à continuer le percement
des tranchées presque interrompu par l'hiver. A l'heure même où, dans nos
campagnes de France, le laboureur déchirait la terre pour y confier les
germes des moissons, des milliers de soldats creusaient, eux aussi, mais pour
la guerre, non pour la paix, le sol de Crimée et poursuivaient cet immense
réseau qui bientôt envelopperait la ville, l'étreindrait de tous côtés et,
par ses savants zigzags, se prolongerait jusqu'au pied des remparts. Cette
nouvelle campagne (car on peut l'appeler ainsi) allait commencer avec des
effectifs fort accrus. L'armée française de Crimée n'était plus ce corps
expéditionnaire des premiers jours, admirable par la valeur, mais restreint
par le nombre. Des envois successifs l'avaient porté à huit divisions, sans
compter la cavalerie et trois brigades de réserve, ce qui constituait une
force totale de 80.000 hommes. Un ordre du jour du 9 février avait réparti
ces huit divisions en deux corps. — Le premier, sous les ordres du général
Pélissier, naguère arrivé d'Oran et remplaçant le général Forey, était chargé
de conduire le siège contre la ville. — Quant au second, commandé par
le général Bosquet, il n'était appelé d'après le plan primitif qu'à
surveiller les mouvements extérieurs des Russes. Mais les Anglais s'étant
déclarés impuissants à pousser seuls les opérations contre tout le faubourg
de Karabelnaïa et n'ayant gardé que leurs travaux contre le Grand-Medan, il
les remplaça dans leurs positions depuis le ravin des Docks jusqu'à
l'extrémité du Carénage. Il devint ainsi corps de siège autant que corps
d'observation : tache agrandie qui lui réservait autant de gloire que de
périls. C'est
moins encore par l'accroissement des forces engagées que par le déplacement
du principal point d'attaque que la campagne de 1855 se distingue de la
précédente. Jusque-là, c'était vers le bastion central et le bastion du Mât
que s'étaient surtout dirigés les cheminements. Mais il n'apparaissait pas
que ces efforts dussent amener un succès certain ni surtout rapproché. Nous étions
encore à six cents mètres du bastion central, en sorte que toute colonne
assaillante eût été infailliblement écrasée. Quant au bastion du Mât, nos
travaux d'approche le serraient à une distance de cent trente mètres
seulement : mais les fossés avaient été élargis et approfondis ; un vaste
système de mines avait été établi en avant de la contrescarpe ; enfin les
défenses intérieures avaient été notablement renforcées. C'est dans ces
conjonctures que s'était accréditée une combinaison déjà préconisée, comme on
l'a dit, par plusieurs officiers, celle de chercher vers Karabelnaïa quelque
chance meilleure, de fortifier le corps de Bosquet qui allait s'installer en
face du faubourg, de transformer même en objectif dominant ce qui n'avait été
d'abord qu'une diversion. Or, de tous les ouvrages de cette portion de
l'enceinte, le plus important était, on ne saurait trop le répéter, celui de
Malakoff, sorte de citadelle élevée qui commandait tout le faubourg, prenait
de revers le Grand-Redan, n'était qu'à douze cents mètres du port du Sud,
dominait de loin la ville et la rade. Emporter cette position, c'était être
maître de la place elle-même. « Dès que le temps le permettra, nous
attaquerons Malakoff,
écrivait dès le 12 janvier le général Bizot[1]. Dans un conseil tenu le 2
février, ce projet, déjà accepté en principe, fut définitivement arrêté. En
adoptant cette résolution, on n'avait garde de renoncer aux travaux contre la
ville, et, malgré l'étendue de cette ligne immense qui se prolongerait depuis
la haie de la Quarantaine jusqu'à celle du Carénage, on espérait que les
renforts déjà survenus ou annoncés permettraient de suffire à la tâche. Mais,
qu'on le voulût ou non, le siège de la ville, le vieux siège
devait peu à peu être rejeté au second plan, et cela au grand déplaisir des
vaillants soldats qui, sur ce théâtre des premières luttes, avaient supporté,
étaient appelés à supporter encore tant de fatigues et de combats. Malakoff,
c'est le nom qui, jusqu'à la fin de la campagne, remplira toutes les pensées,
éveillera toutes les espérances. C'est aussi le nom qui retentira au-dessus
de tous les autres dans les acclamations du triomphe. Sur ce
terrain où les troupes de Bosquet venaient d'établir leur camp, les Anglais
n'avaient guère marqué leur trace. Quelques ouvrages peu importants avaient
été construits au début de l'hiver, sur l'emplacement même du combat
d'Inkermann. Plus tard avaient été élevées, entre le ravin du Carénage et le
ravin des Docks, la redoute Victoria et la batterie Lancastre,
situées, la première à 2.600 mètres, la seconde à 2.000 mètres de Malakoff ;
mais la redoute était inachevée et la batterie désarmée. Enfin, au-delà du
ravin du Carénage, avait été pratiquée une longue, et large tranchée appelée Place
d'armes anglo-française, sorte de retranchement qui, à certains endroits,
était ébauché plutôt que complété. Comme on le voit, tout était à faire, et
il s'agissait, non de prendre la suite des opérations anglaises (car les
Anglais ne s'étaient vraiment installés que devant le Grand-Redan), mais de
commencer devant Malakoff et le Petit-Redan un siège nouveau qui se
poursuivrait concurremment avec le siège de la ville. La
nature des lieux dictait aux chefs du génie leur plan. A 600 mètres environ
en avant de Malakoff, se dressait un mamelon isolé, gardé seulement par
quelques avant-postes ennemis, et qu'on appelait le Mamelon vert. A l'aide du
feu croisé de deux batteries, installées l'une sur le mont Voronzof, l'autre
sur le plateau du Carénage, on se flatta de balayer le Mamelon ; puis on s'y
porterait par une rapide marche de nuit ; on s'y installerait solidement, et
de là partiraient les cheminements qui conduiraient vers la place. Le 13
février, la construction des batteries commença, non sans lenteur ni
difficulté, à cause de la nature du terrain. On espérait pourtant une
prochaine et heureuse issue ; mais on avait compté sans les Russes. Jamais
dans cette longue guerre ne se révélèrent mieux la prévoyante audace de
Todleben et l'infatigable activité de ses soldats. Todleben aurait pu, avec
certitude de succès, devancer l'assiégeant au Mamelon vert, mais il lui eût
été malaisé de s'y maintenir sous le feu convergent des batteries
anglo-françaises. Le plus pressé était, pour les Russes, non d'occuper
eux-mêmes le Mamelon, mais de se saisir d'abord de toutes les positions d'où
les Français auraient pu le prendre de flanc ou à revers, et enfin l'aborder.
Parmi ces positions, la plus importante, c'étaient les hauteurs qui
dominaient à son embouchure septentrionale le ravin du Carénage. Le 21 février,
à la chute du jour, Todleben se porta en reconnaissance jusque sur cette
extrémité du plateau et, sous la protection d'une embuscade de tirailleurs,
marqua lui-même le tracé d'une large redoute qui pourrait contenir un
bataillon d'infanterie. En même temps, des barques, venant de la rive nord de
la grande haie, déposaient dans l'une des anfractuosités de l'autre rive les
gabions et les outils. Un peu plus tard, les troupes destinées à protéger ou
à exécuter le travail arrivaient silencieusement, les unes par la route des
Sapeurs, les autres par la baie du Carénage. Dès que l'obscurité fut
complète, la pioche commença son œuvre, et, à l'aube du jour, les
terrassements, non encore achevés, mais offrant déjà quelque relief,
apparurent à nos officiers à la fois surpris et dépités. Les assiégeants
tentèrent de détruire ces audacieuses contre-approches, et, dans la nuit du
23 au 24 février, deux bataillons du 2e zouaves débordèrent au milieu des
retranchements ennemis. Leurs efforts n'eurent d'autre résultat qu'une grande
effusion de sang, et ils durent se résigner à la retraite, après avoir
déployé, suivant la propre expression des bulletins moscovites, « la plus
exemplaire intrépidité. Les assiégés, devenus agresseurs, nous réservaient
une autre surprise. Dans la nuit du 28 février au 1er mars, voici que, sur
ces mêmes hauteurs du Carénage, une nouvelle redoute s'élevait. A chacune de
ces deux redoutes, les Russes donnèrent le nom des régiments qui l'avaient
construite. La première fut appelée redoute Selenghinsk ; la seconde,
redoute de Volhynie. Les nôtres contemplaient, tantôt avec une
tristesse irritée, tantôt avec une admiration involontaire, ces prodiges
d'une défense audacieuse à l'égal de l'attaque la plus résolue : ils ne se
lassaient pas de se montrer ces parapets de terre blanchâtre qui se
détachaient mal à travers les brumes d'un ciel encore hivernal ; bientôt ils
les appelèrent d'un nom qui leur resta : ils les nommèrent les Ouvrages
blancs. Le
Mamelon vert, qui naguère faisait saillie hors de la ligne de défense, se
trouvait désormais protégé, sur sa droite par le Grand-Redan, sur sa gauche
par les nouvelles redoutes du Carénage. Pour que le défi fût complet, il
fallait fortifier le Mamelon lui-même. Les Russes n'y manquèrent point. Les
moellons d'une ancienne carrière et la nature du sol, argileux en cet
endroit, favorisèrent leurs desseins. Le 11 mars, après une longue nuit
obscure, on vit apparaître les revêtements d'une redoute que les Russes
appelèrent la redoute Kampchatka. Le général Bizot, chef du génie
français, eût voulu que, sans perdre un instant, on attaqua l'ouvrage avant
qu'il fût achevé. Cet avis ne fut partagé ni par le général en chef ni par
Bosquet, qui jugèrent l'entreprise trop hasardeuse. On se contenta donc de
commencer le 12 mars contre le Mamelon vert les premiers travaux
d'approche, travaux souvent troublés par les Russes, qui multipliaient en ce
temps-là les sorties et subissaient ou infligeaient des pertes cruelles. Tels
étaient les débuts du nouveau siège, du siège de droite. Décidément,
le faubourg de Karabelnaïa n'était pas moins bien gardé que la ville
elle-même. Il apparaissait entouré d'une double défense : d'abord le Mamelon
vert et les Ouvrages blancs, récentes créations de Todleben ;
puis, derrière ces lignes avancées, se dressaient le Petit-Redan et surtout
Malakoff, Malakoff d'autant mieux armé que de sa conservation ou de sa perte
dépendait le salut ou la chute de la cité elle-même[2]. C'est
au milieu de ces complications qu'on revint à l'idée de substituer un coup de
force aux lentes opérations du siège et de brusquer, coûte que coûte, le
dénouement. L'artillerie était nombreuse et bien approvisionnée ; l'armée
recevait chaque jour des renforts ; Anglais, Français, Turcs atteignaient un
effectif total de 130.000 hommes. Que ne pouvait-on avec de tels moyens ? Le
2 avril, un conseil se tint, et il fut décidé que le 9 s'ouvrirait le feu de
toutes les batteries. On espérait que les Russes aux abois se décideraient
alors à un engagement général et fourniraient ainsi à leurs adversaires
l'occasion d'une éclatante victoire. Le résultat pourrait être plus décisif
encore si, sous les coups de notre artillerie, les défenses de la place
s'effondraient au point de n'être plus réparables ; ce serait alors l'heure
de l'assaut, et ainsi finirait, pensait-on, ce siège qui déjà durait depuis
six mois. Les
jours qui suivirent furent employés aux derniers préparatifs. Quelques
batteries furent réorganisées et armées. Les approvisionnements furent
complétés. Ce second bombardement n'était que la répétition de celui du 17
octobre, mais avec des ressources singulièrement accrues. Les Français
disposaient de 388 pièces, les Anglais de 130 à 140. A la vérité,
l'artillerie des Russes était encore plus considérable, car leur armement
total s'élevait à 998 bouches à feu[3]. Pendant
la nuit du 8 au 9 avril, les embrasures furent démasquées. Une pluie
torrentielle, qui tombait depuis quelques heures et détrempait le terrain,
gêna sans l'interrompre l'œuvre de nos soldats. A cinq heures du matin, comme
les premières brumes se dissipaient, le feu éclata sur toute la ligne des
attaques depuis le ravin de la Quarantaine jusqu'au plateau du Carénage. Aucun
indice, aucun rapport d'espions ou de déserteurs n'avait éveillé les soupçons
des Russes. La veille, ils avaient célébré la pâque et, au milieu des
horreurs de la guerre, s'étaient, suivant la coutume moscovite, donné le
baiser de paix. A une si soudaine alerte, quelque trouble se produisit. Puis,
les chefs prêchant d'exemple, chacun courut à son poste. Bientôt les
détonations de la place répondirent à celles des assaillants, et les nuages
de la poudre, s'ajoutant au brouillard, voilèrent Sébastopol aux yeux des
nôtres comme nos bivouacs aux yeux de l'ennemi. L'état
de la mer ne permettait pas le concours des escadres, en sorte que la lutte
se concentra sur terre. Le feu persista pendant toute la journée, toujours
également intense de notre côté, plus modéré de la part des Russes, obligés
de ménager leurs munitions. Vers le soir, le bastion du Mât était gravement endommagé.
Aux Ouvrages-Blancs et au Mamelon-Vert, les désastres étaient plus cruels
encore : avec leurs parapets éboulés, leurs terrassements désagrégés, ces
redoutes nouvelles, objet d'orgueil pour nos ennemis, semblaient vouées à une
ruine totale. La nuit venue, les assiégés, malgré les projectiles, malgré le
terrain détrempé par la pluie, s'ingénièrent à rétablir les plates-formes, à
remplacer les pièces démontées, à reconstruire les embrasures démolies ; et
contre toute attente, ils réparèrent leurs principales avaries. Le lendemain,
la canonnade recommença, aussi acharnée que la veille et plus meurtrière, car
l'horizon s'était rasséréné, et la clarté du ciel permettait de mesurer les
coups. Tout était sujet d'angoisses pour les Russes. Le soir du 10 avril, la
redoute Selenghinsk avait toutes ses embrasures détruites ; la redoute
Volhynie n'en avait plus que trois en état de servir. Les approvisionnements
de guerre diminuaient, et des courriers avaient été expédiés en toute hâte
pour presser les convois de poudre et de munitions. Le bastion du Mât
surtout, déjà fort atteint la veille, inspirait les plus cuisants soucis : il
était réduit à « l'état de demi-ruine » ; les projectiles l'avaient labouré
de tous côtés ; une partie de son saillant était même écroulée : telles
étaient ses dégradations que, si l'on en croit le témoignage de Todleben, une
attaque de vive force contre cet ouvrage eût été couronnée d'un plein succès[4]. Mais le destin favorisait
alors les Russes autant qu'il les accabla plus tard. Le premier, le second,
le troisième jour s'écoulèrent sans que l'assaut fût donné, soit qu'on
craignît les explosions de mines ou qu'on redoutât les défenses intérieures,
soit plutôt que l'unité de direction manquât. Les jours suivants ramenèrent
la répétition des mêmes scènes sanglantes et monotones, les assiégeants et
les assiégés rivalisant d'ardeur, les premiers à étendre la destruction, les
seconds à réparer leurs brèches. Enfin la tempête de feu diminua d'intensité,
s'apaisa, et, le 19 avril, le bombardement général cessa. Il
cessa sans avoir hâté le dénouement. Une seule chose était certaine, le
chiffre des pertes. Pendant ces dix jours, les Russes avaient eu 6.131 hommes
hors de combat, les Français 1.587, les Anglais 263[5]. Parmi les nôtres était tombée
une illustre, victime, le général Bizot, blessé mortellement le 11 avril
devant Karabelnaïa. Tous connaissaient ce vaillant soldat, modeste autant
qu'intrépide, simple dans l'accomplissement de son difficile devoir, moins avide
de renommée pour lui-même que de gloire pour son pays ; tous savaient aussi
que la rude conduite du siège lui avait valu à Paris, au lieu d'éloges, bon
nombre de ces critiques aisées à formuler de loin. Dans la distribution des
récompenses, il avait été longtemps oublié, si longtemps que le brevet de
général de division ne put être déposé que sur son cercueil. Les regrets
éclatèrent avec une légère nuance de protestation muette, comme pour réparer
ce qu'avait d'incomplet une si tardive et parcimonieuse justice. « Le général
Bizot, écrivait Canrobert au ministre de la guerre, vient de succomber...
cette mort est un véritable malheur public et un deuil pour l'armée entière.
Le général Bizot avait au milieu d'elle la popularité la plus dignement
acquise. Nos soldats admiraient son ardeur, sa bravoure de sous-lieutenant.
Son esprit, plein de ressources et d'initiative, s'était constamment montré à
la hauteur de la tâche que nous poursuivons. Je suis auprès de vous, Monsieur
le maréchal, l'organe de l'armée de Crimée, en vous faisant connaître les
titres que cet officier général s'était acquis à la bienveillance de
l'Empereur[6]. » II Rien
n'aigrit les âmes comme la fortune médiocre ou douteuse. Sébastopol, avec ses
contre-approches qu'une nuit de travail élevait de terre, avec ses murailles
toujours battues, toujours réparées, Sébastopol apparaissait comme un
insolent défi. Ne pas avancer, c'était reculer, c'était dans tous les cas
tromper l'attente anxieuse de la France et de l'Europe. Parmi les alliés, il
n'était personne qui ne le sentît : de là une disposition irritée et amère,
de là des critiques plus propres à énerver la discipline qu'à ramener la
confiance. Après de si longs tâtonnements, l'urgence d'un plan fixe et suivi
sans déviation n'était point contestée. Quel serait ce plan ? Ici l'embarras
était grand et les discussions vives au point de dégénérer en querelles. Le
général Niel qui puisait dans la faveur du souverain et dans ses propres
lumières une particulière autorité, et qui allait succéder à Bizot, le
général Niel, prêchait l'investissement. « Sébastopol, ne cessait-il de
répéter, doit sa force non à ses remparts, mais à l'abondance de ses
ressources, à la puissance de son armement, au chiffre de sa garnison : une
fois investie, elle ne pourra renouveler ni ses vivres, ni ses munitions, ni
ses régiments : alors, mais alors seulement, nous rentrerons dans les
conditions normales des sièges. » L'insuccès du 9 avril donnait crédit à ces
considérations. « On ne peut faire le siège à six ou à huit », ajoutait Niel
en homme qui volontiers l'eût dirigé tout seul. La réponse ne se faisait pas
attendre. « Quels effectifs ne faudrait-il pas pour investir une place comme
Sébastopol ? Comment pourvoir tout à la fois à l'investissement, au siège, à
la garde de Kamiesch ? Comment assurer l'unité de commandement pour des
opérations si agrandies ? » Ainsi parlaient les Anglais qui réclamaient
la continuation des travaux devant la place, et à bref délai l'assaut. Aux
combinaisons conçues en Crimée se joignaient les desseins formés à Paris.
Napoléon III recommandait, pour arriver à l'investissement, une campagne à
longue distance dans l'intérieur de la Crimée. Un instant, ses combinaisons
lui parurent si ingénieuses qu'il se jugea seul capable de les bien exécuter,
et annonça, comme on l'a dit, son départ pour l'Orient. Il ne vint pas, et,
au milieu de tant de chances contraires, ce fut une première faveur de la
fortune. A défaut du souverain, on eut ses aides de camp. Chacun était
porteur de notes, avait ses protégés, avait surtout son petit bout de plan où
les courtisans croyaient voir le reflet de la pensée du maître. Le 25 avril,
un câble, immergé dans la mer Noire, établit des communications
télégraphiques directes entre la Crimée et l'Occident Les dépêches se
multiplièrent, obscures, s'entrecroisant, fécondes en quiproquos, et ce
progrès, fort célébré, mit le comble aux embarras. Les
qualités mêmes du général en chef étaient plus propres à entretenir la
confusion qu'à ramener l'unité. Sa courtoisie parfaite ne décourageait aucune
critique et imposait rarement le silence. Sa conscience avide de lumière
recherchait les conseils, loin de les éloigner. Sa modestie, qui était très
réelle malgré une certaine emphase apparente, lui faisait durement sentir le
poids de sa responsabilité. Entre des avis présentés sous une forme
spécieuse, son âme, plus héroïque que résolue, demeurait flottante. « Quoique
son esprit ne fût point ordinaire, a écrit de lui son chef d'état-major, il
ne se mettait pas assez au-dessus de l'horizon, et c'est pourquoi sa vue, ne pouvant
tout embrasser d'un coup d'œil, se troublait[7]. » Le langage impétueux,
impérieux même de Niel, tantôt le subjuguait, tantôt l'irritait. Avec les
intentions les plus conciliantes, il froissait parfois et mécontentait ses
alliés. Les opérations extérieures lui paraissaient pleines de hasard et déconcertaient
son esprit plus habitué aux courtes campagnes de l'Afrique qu'aux larges
combinaisons de la grande guerre. D'un autre côté, la terrible perspective
d'un assaut à longue distance, de plusieurs assauts peut-être, l'effrayait :
car prodigue de sa propre vie, il était ménager de celle de ses soldats qu'il
chérissait autant qu'il en était aimé. Une dernière crainte achevait de
troubler l'âme excellente de Canrobert ; bien qu'il ne fût point courtisan,
il lui en eût coûté d'outrepasser ou de méconnaître les intentions de
l'Empereur : il s'épuisait donc à les chercher, à les deviner, à interpréter
les messages : mais cette recherche, loin d'accroître ses lumières,
augmentait son incertitude, soit que le télégraphe manquât de clarté, soit
que du fond de son cabinet, l'impérial stratégiste ne rendît que d'équivoques
oracles. Dans
cet état de perpétuel flottement, les projets les plus divers étaient
débattus, à demi arrêtés, puis abandonnés. On parla d'opérations extérieures,
puis on les ajourna : on discuta les chances d'un assaut, on en fixa même la
date au 28 avril ; puis, au grand regret des chefs britanniques, l'entreprise
fut différée jusqu'à l'arrivée des renforts qui étaient annoncés. Cependant
il fallait donner une satisfaction à nos alliés mécontents. On s'avisa alors
que les Anglais trouvent toujours plaisir à brûler les ports et les vaisseaux
des autres, et une opération maritime contre Kertch fut décidée. Kertch,
située sur le détroit d'Iénikalé, était d'ailleurs pour les troupes russes de
Crimée un de leurs points de ravitaillement : s'en emparer, c'était faire un
pas dans la voie de l'investissement ; à ce titre, ce coup de main semblait
répondre aux pensées du général Niel et rentrer dans le plan impérial. Le 3
mai, les escadres combinées prirent la mer. A peine étaient-elles hors de
vue, qu'un télégramme des Tuileries arriva au quartier général français.
L'Empereur prescrivait au général en chef de rallier à lui au plus vite le
corps de réserve qui était à Constantinople et de prendre ensuite l'offensive
sans perdre un seul jour. Canrobert, jugeant que toutes les ressources de la
flotte lui seraient nécessaires, rappela aussitôt ses vaisseaux, et, quelque
contrariété qu'il en eût, lord Raglan dut l'imiter. Sur ces entrefaites,
débarqua à Kamiesch le commandant Favé, organe des plus récentes conceptions
de son souverain. Le plan de Napoléon III impliquait la formation de trois
armées : la première, sous les ordres de Pélissier, garderait les travaux du
siège ; la troisième, sous la direction de Canrobert, se porterait vers
Simferopol et manœuvrerait sur les derrières de l'ennemi ; quant à la
seconde, composée des Anglais et des Sardes et placée sous le commandement de
lord Raglan, elle occuperait la vallée de Baidar et se tiendrait prête soit à
secourir Pélissier, soit à appuyer Canrobert, selon que les Russes
déborderaient en masse de Sébastopol, ou, au contraire, accepteraient la
bataille dans l'intérieur de la Crimée[8]. On
devine quel trouble ces plans si changeants amenaient entre les chefs des
armées alliées. Le 14, le 15, le 16 mai, de longs conciliabules se tinrent.
Les Anglais, si opposés qu'ils fussent aux grandes opérations, semblèrent
d'abord moins hostiles qu'on ne l'eût craint aux nouvelles combinaisons. Le
14 au soir, le commandant en chef prescrivit même au général de Martimprey de
préparer les ordres pour une action immédiate. Quand on vint aux détails
d'exécution, les divergences éclatèrent, et, en s'aggravant, rendirent
l'entente impossible. Dans ces conjonctures pénibles, Canrobert, qui n'avait
point provoqué la crise et s'en attristait, se chargea de fournir le
dénouement. Placé entre les volontés obstinées de Niel, les plans de
l'Empereur, les objections presque irritées des Anglais, ployant sous le
poids d'une responsabilité qui l'effrayait au point de le paralyser, il
résigna son commandement. Il le
fit sans récrimination contre personne, avec la simple dignité d'une âme
droite, en homme dont les forces peuvent fléchir, mais dont le cœur ne
connaît pas les défaillances. Il allégua sa santé et aussi son esprit fatigué
par une tension constante : « Mon devoir envers mon souverain et mon pays,
disait-il dans un télégramme à l'Empereur, me force à vous demander de
remettre au général Pélissier, chef habile et d'une grande expérience, la
lettre de commandement que j'ai pour lui. L'armée que je lui laisserai est
intacte, aguerrie, ardente et confiante. Je supplie l'Empereur de m'y laisser
une place à la tête d'une simple division. » A ce noble langage
l'Empereur répondit comme il convenait, et ne ménagea pas les témoignages de
sa bienveillance à ce désintéressé serviteur de son trône et du pays. Délivré
de ses soucis, Canrobert retrouva aussitôt son habituelle sérénité que les
derniers incidents avaient un peu troublée. « J'ai des qualités, disait-il
modestement au général de Martimprey ; je n'ai pas celles qui conviennent à
un si lourd fardeau[9]. » Le 19 niai, Pélissier,
investi du commandement en chef, prit possession du quartier général. Ce
jour-là même, l'ancien chef de l'armée d'Orient, redevenu simple combattant,
rejoignait au bivouac son ancienne division. III Il
arrive souvent qu'à l'heure des résolutions difficiles, l'étendue des
lumières accroît l'indécision, loin de la dissiper. L'intelligence s'use à
faire le compte des avantages ou des périls et, en voulant réunir toutes les
chances, les laisse toutes échapper. Tel n'était point Pélissier. Son esprit,
plus sensé qu'élevé, plus ferme que nuancé, plus simple que compliqué, le
mettait à l'abri de ces recherches anxieuses, familières aux plus nobles
âmes, mais si souvent funestes aux hommes d'action. Il était à la fois absolu
et résolu. Dans les conjonctures embarrassantes où il prenait le
commandement, il eut un premier mérite, ce fut d'avoir un plan ; il en eut un
second, beaucoup plus rare, ce fut de le suivre. Quinze
jours auparavant, simple chef d'un des corps d'armée, il avait déjà, dans un
rapport à Canrobert, exposé ses vues sur la conduite de la guerre. « Je suis
persuadé, écrivait-il le 5 mai, que, dans la position inexpugnable que nous
occupons, une série d'opérations de siège tendant à droite à la prise du
bastion Malakoff, à gauche à la possession du réduit du bastion du Mât, nous
rendraient maîtres de Sébastopol, quelle que soit la résistance ultérieure de
la garnison... A moins d'ordres supérieurs, mon plan, mon général, serait de
pousser le siège à outrance, sans m'inquiéter trop de l'extérieur.
» Tout le cadre des opérations futures tient en ces quelques lignes. Le
nouveau général en chef écartait ou ajournait les grandes manœuvres au
dehors, soit qu'il les jugeât trop dangereuses, soit qu'une telle entreprise
le déconcertât par sa grandeur même. Son objectif soigneusement limité,
c'était la prise de la ville par une suite d'assauts successifs qui
débusqueraient d'abord l'ennemi de ses ouvrages avancés, qui nous feraient
prendre ensuite position dans l'enceinte. Aucun autre projet ne devrait
distraire de celui-là : il serait temps, Sébastopol emportée, d'élaborer à
loisir de savantes conceptions. Que ces coups de force réitérés dussent
coûter beaucoup de sang, Pélissier ne l'ignorait pas, mais ne s'en troublait
point. L'attaque porterait à la fois sur la ville et sur le faubourg :
toutefois, cette dernière portion de l'entreprise devait de plus en plus
devenir la principale et effacer l'autre dans les préoccupations du
commandement. Tel était le plan de Pélissier. Il se résumait en un mot : le
siège, le siège, et rien au-delà. Il ne comportait ni combinaisons profondes
ni grande stratégie. Il exigeait surtout de la volonté ; en revanche, il en
exigeait beaucoup. Le
lecteur, en effet, aura déjà remarqué que ces vues ne tenaient aucun compte
ni de celles de Niel, ni de celles de l'Empereur. Que devenait la théorie de
l'investissement ? Que devenait le projet grandiose naguère ébauché aux
Tuileries et apporté tout récemment en Crimée ? Napoléon III, en revêtant
Pélissier de la suprême autorité, n'aurait-il créé qu'un instrument rebelle à
ses desseins ? Le nouveau commandant en chef ne serait-il pas dès la première
heure acculé à un de ces ordres qui ne laissent d'autre alternative que la
retraite ou la soumission ? Comment pourrait-il, fût-ce à cette distance,
comment pourrait-il, sans désobéissance ouverte, méconnaître à ce point la pensée
de son souverain qui avait après tout le droit de commander, qui disposait du
télégraphe pour signifier ses volontés, qui avait en Crimée même, dans le
général Niel, un alter ego, alter ego plus jaloux que le
maître, car il était le premier inspirateur des pensées que celui-ci
s'appropriait ? Tous
les mérites de Pélissier (et ils étaient grands) n'auraient pu le sauver d'une
situation si fausse. Mais, en certaines occurrences, les défauts nous servent
autant que les qualités, et c'est même pour cela sans doute que Dieu les a
créés. Pélissier avait des défauts, il en avait abondamment, et les plus
opportuns qui se pussent rencontrer. Niel était absolu, Pélissier ne l'était
pas moins ; volontiers Niel s'autorisait de la confiance de l'Empereur, plus
volontiers Pélissier se prévalait des prérogatives de son rang. Son âge,
l'ancienneté de son grade, les hauts commandements qu'il avait exercés,
par-dessus tout, ses brusqueries légendaires éloignaient les familiarités et
intimidaient les critiques. Il avait de l'esprit, du plus mordant ; il s'en
servait sans scrupule, et, comme il n'était généreux qu'à ses heures, il
colorait ses sarcasmes de nuances cruelles qui accablaient. Tel eût conseillé
sans embarras le bon et loyal Canrobert, et ne pénétrait pas sans quelque
vague effroi sous la tente du nouveau général en chef. Officiers
d'ordonnance, aides de camp, messagers venus de Paris, donneurs d'avis de
toute sorte, nul n'échappait à cette appréhension salutaire, et la plupart,
en présence d'un chef si dur, osaient à peine balbutier ce qu'ils avaient
médité. Que ce silence fût fait de crainte plus que de sympathie, c'est de
quoi le général en chef s'inquiétait peu : il lui suffisait que les langues
fussent enchaînées, la discipline sauve et ses projets non contrariés. — A
Paris, la hauteur n'eût pas été de mise. Mais les hommes les plus brusques
ont parfois, quand leur intérêt le commande, des adresses qui étonnent et des
souplesses qui désarment. Décidé à écarter de son programme toute opération
extérieure, le général en chef, dans ses rapports à l'Empereur ou au ministre
de la guerre, se gardait bien de découvrir ses vraies pensées. A l'entendre,
il ne renonçait pas aux mouvements à longue distance, mais voulait d'abord
poursuivre vis-à-vis de la place les travaux commencés. Tout lui était
prétexte pour ajourner les combinaisons conçues à Paris : tantôt il alléguait
la résistance de lord Raglan, tantôt il prétextait l'état sanitaire d'une
portion de l'armée où le choléra avait reparu. Avec une modestie feinte et en
protestant de son esprit de discipline, il demandait qu'on lui laissât
quelque latitude. Le plan de l'Empereur serait exécuté, assurait-il, mais un
peu de patience était nécessaire. Et pour faire prendre patience, il laissait
entrevoir comme prochaine la glorieuse conquête de Malakoff. C'est ainsi que
Pélissier parvenait à ne faire que sa seule volonté, en dépit de Niel, en
dépit de l'Empereur, en dépit du télégraphe, et ce n'est pas une mince
surprise de le voir vaincre tous ces obstacles avant de vaincre les Russes. Le jeu,
cependant, était dangereux, et, d'un moment à l'autre, pouvait tourner à la
confusion du joueur. Pélissier le savait et avait hâte que quelque bulletin
de victoire rendît plus malaisés le blâme ou les désaveux. Dès le début de
son commandement, tout porte la trace de sa volonté active et résolue. Il
procède à une nouvelle répartition de ses forces. Son armée, que les récents
renforts ont élevée à 120.000 hommes[10], est partagée en trois corps :
le premier corps, commandé par le général de Salles, est préposé aux attaques
contre la ville ; le deuxième corps, toujours sous les ordres de Bosquet,
demeure chargé, concurremment avec les Anglais postés en face du Grand-Redan,
des attaques devant Karabelnaïa ; le troisième corps, dit corps de réserve,
confié au général Regnaud de Saint-Jean-d’Angély, occupe, de concert avec les
Sardes, les monts Fedioukhine, et s'étend jusque dans la vallée de Baïdar.
L'expédition de Kertch est reprise et, cette fois, menée à bonne fin. Les
Russes avaient rétabli ou conservé d'importants ouvrages en avant du bastion
central. A peine installé, le général en chef décide de les en déloger. Le 22
et le 24 mai, à la suite de combats sanglants, l'ennemi est rejeté dans
l'enceinte, et ce premier succès est comme l'étrenne du nouveau commandement.
L'armée, après de longues incertitudes, se sentait dirigée et suivait son
général, sinon avec beaucoup d'affection, du moins avec confiance.
« J'éprouve un grand plaisir, écrivait le général de Martimprey, demeuré
chef d'état-major, j'éprouve un grand plaisir à être enfin l'instrument d'une
volonté précise[11]. » Toutes ces mesures
n'étaient qu'un prélude. De plus en plus, la pensée du commandant en chef
s'absorbait sur un seul point, les attaques du faubourg de Karabelnaïa.
L'histoire du siège se résume désormais tout entière dans les assauts
successifs qui vont livrer à nos armes d'abord le Mamelon-Vert et les
Ouvrages-Blancs, puis, après un échec glorieusement réparé, la forteresse
même de Malakoff. IV Les
Russes, presque certains que le sort de Sébastopol se déciderait du côté du
faubourg, n'avaient rien négligé pour ajouter aux défenses déjà créées et
pour rendre invulnérable cette portion de la place. Bien au-delà du ravin du
Carénage et non loin de la baie de ce nom, ils avaient établi, en arrière des
Ouvrages-Blancs, une nouvelle batterie, dite Batterie du 2 mai. En
reliant d'anciennes excavations, ils venaient d'aménager en avant du
Grand-Redan un vaste ouvrage que l'on appela l'Ouvrage des Carrières.
Le Mamelon-Vert se perçait de nouvelles embrasures. Non contents de ces
immenses travaux, les assiégés s'évertuaient par toutes sortes d'habiletés
ingénieuses à déconcerter nos efforts ou à provoquer dans nos rangs quelque
catastrophe. Un jour même, il arriva qu'on découvrît, en avant de nos lignes,
de petites machines infernales destinées à éclater sous les pieds de nos
soldats[12]. Les
nôtres ne se laissaient dépasser ni en ardeur ni en activité. Ils
établissaient des embuscades, et, malgré la nature rocailleuse du sol, les
reliaient par des cheminements. Ils consolidaient leurs tranchées et les
prolongeaient. Ils élargissaient les parallèles pour y recevoir des troupes
et établissaient des gradins de franchissement. Gabions, fascines, sacs à
terre, tout était accumulé le plus près possible des attaques projetées. Sous
l'impérieuse, mais habile et savante direction du général Frossard, chef du
génie devant Karabelnaïa, les travaux d'approche se développaient à vue
d'œil. Pendant ce temps, le général Bosquet multipliait les reconnaissances,
les yeux toujours tournés vers le Mamelon-Vert, enjeu du prochain combat.
« Que feriez-vous pour vous emparer du Mamelon ? » disait-il souvent à
ses officiers[13]. Il écoutait silencieusement la
réponse, cherchant partout de nouvelles lumières, soigneux des moindres
détails et attentif à conjurer, à force de prévoyance, tous les à-coups de la
mauvaise fortune. Bientôt
les préparatifs parurent tellement avancés qu'on songea à fixer le jour de
l'action. L'objectif était de débusquer l'ennemi de toutes ses positions
extérieures, c'est-à-dire d'occuper les Ouvrages-Blancs, la Batterie
du 2 mai et le Mamelon-Vert, tandis que les Anglais se rendraient
maîtres, de leur côté, du récent Ouvrage des Carrières. La date
choisie fut le 7 juin. L'attaque aurait lieu vers le soir, afin qu'on pût
profiter des ténèbres pour s'établir solidement dans les redoutes conquises.
L'artillerie préparerait et faciliterait le passage des colonnes. Malakoff
n'était point compris dans le plan général, et nos troupes, quel que fût le
succès, ne devraient point s'aventurer jusqu'à forcer l'enceinte. Le 6
juin, le feu de toutes nos batteries s'ouvrit devant Karabelnaïa. Ce fut,
suivant le calcul des Russes, qui avaient pris coutume de numéroter leurs
épreuves, le troisième bombardement[14]. L'effet de la canonnade fut
surtout sensible au Mamelon-Vert. La nuit venue, les assiégés s'empressèrent
à réparer leurs dégâts, mais, en dépit de leur laborieuse activité, l'aube
les surprit avant qu'ils eussent relevé toutes leurs ruines. Le 7, à la pointe
du jour, Français et Anglais reprirent leur tir avec une violence redoublée.
Dans cette seconde journée, ce furent les Ouvrages-Blancs qui eurent le plus
à souffrir ; à la redoute de Volhynie, plusieurs bouches à feu étaient hors
de service, le parapet était ébréché, le fossé comblé jusqu'à moitié de sa
profondeur ; à la redoute Selenghinsk, les embrasures étaient tellement
dégradées que trois pièces seulement continuaient à tirer. De trois à six
heures du soir, le feu des alliés crût encore en activité, et nos batteries
tonnèrent non seulement contre Karabelnaïa, mais contre la ville elle-même. Tandis
que cette pluie de fer s'abattait sur Sébastopol, les troupes commandées pour
l'attaque avaient quitté leurs campements. Vers quatre heures et demie, la
division Mayran, chargée d'enlever les Ouvrages-Blancs, se rassemblait dans
les tranchées du Carénage : un peu plus vers la gauche, la brigade Wimpfen,
de la division Camou, désignée pour l'assaut du Mamelon-Vert, prenait
position dans les parallèles en avant du Mamelon. Quant aux réserves, elles
se massaient, d'un côté, dans le ravin du Carénage ; de l'autre, dans le
ravin de Karabelnaïa : c'était la division Dulac, destinée à appuyer la
division Mayran ; c'était la brigade Vergé, et, en arrière, la division Brunet,
appelées à seconder l'attaque du général Wimpfen. Le général Pélissier
s'était installé à la redoute Victoria : un peu plus en avant, près de la
batterie Lancastre, se tenait le général Bosquet. Comme
six heures et demie sonnaient dans Sébastopol, un bouquet de fusées donna le
signal de l'action. Aussitôt les deux brigades de la division Mayran
débouchent des tranchées du Carénage. La brigade Lavarande franchit au pas de
course les 300 mètres qui la séparent de la redoute Volhynie : nos soldats
abordent les positions ennemies, se jettent dans le fossé, escaladent
l'escarpe en profitant de certaines aspérités rocailleuses, pénètrent dans la
redoute par les embrasures et, après une courte lutte corps à corps, forcent
les Russes à la retraite. La brigade de Failly ne déploie pas une moindre
vigueur à l'assaut de la redoute Selenghinsk dont elle est éloignée de près
de 600 mètres : en peu d'instants, elle s'empare de l'Ouvrage. Les Russes
refoulés se retirent vers la Batterie du 2 mai, mais ils en sont
bientôt chassés par les nôtres. Pour comble de malheur, comme ils essayent de
regagner l'enceinte, le lieutenant-colonel Larrouy-d'Orion, avec deux
bataillons d'infanterie, descend jusqu'au fond du ravin du Carénage, en
remonte rapidement la berge droite, leur coupe l'accès du pont-aqueduc qui
les ramènerait vers la place et leur fait 400 prisonniers. Pendant
ce temps, l'attaque du Mamelon-Vert était tentée avec un égal succès. Depuis
les parallèles jusqu'à l'ouvrage russe, la distance était de 450 mètres :
heureusement les ondulations du terrain permettaient d'échapper en partie aux
vues de l'ennemi. Au signal du combat, la brigade Wimpfen se partage en trois
colonnes : à droite sont les tirailleurs algériens ; au centre le colonel de
Brancion avec le 50' de ligne ; à gauche le colonel de Polhès avec le 3e
zouaves. Quelques embuscades sont rapidement enlevées. Puis on arrive devant
la redoute que défend un large fossé, derrière lequel se dresse un parapet à
grand relief. Ces obstacles n'arrêtent point les assaillants. Ils se jettent
dans le fossé, s'aident de quelques éboulements du parapet, se hissent les
uns sur les autres, arrivent jusqu'aux embrasures, pénètrent dans les
retranchements. Au moment même de l'attaque, Nakhimof visitait le
Mamelon-Vert. A sa voix, les canonniers, presque tous marins et dévoués
jusqu'au fanatisme à leur chef, ont sauté sur leurs pièces et se sont
préparés à une défense désespérée. Mais l'impétuosité de notre élan et la
supériorité numérique de nos troupes déconcertent leurs résolutions.
Nakhimof, presque cerné, n'a bientôt plus d'autre souci que de rallier ses
hommes ; il les ramène vers l'enceinte et les abrite derrière la courtine qui
relie Malakoff au Grand-Redan[15]. La
victoire avait été si rapide que le combat n'avait duré qu'une demi-heure. Au
même instant, pour couronner notre fortune, on apprenait que les Anglais
venaient d'enlever l'Ouvrage des Carrières. Mais sur ces entrefaites,
un incident survint qui faillit changer le succès en défaite. En
voyant fuir les Russes, les vainqueurs du Mamelon-Vert ne contiennent plus
leur ardeur. Déjà il est près de sept heures et demie, mais, en ces belles
journées de juin, le soleil est encore élevé sur l'horizon. Malakoff se
dresse à 500 mètres à peine, et peut-être reste-t-il assez de jour pour
consommer le triomphe et tout terminer d'un seul coup. Quelques officiers
entraînent leurs soldats ou se laissent entraîner eux-mêmes et débordent du
Mamelon. Les voilà qui, à travers les excavations, les trous de loup, les
sinuosités du terrain, s'avancent vers les remparts, touchent presque les
murailles du Bastion, essayent d'y pénétrer à la suite des Russes qui fuient.
Le châtiment de cette imprudence ne se fait point attendre. Les assiégés,
revenus de leur première surprise et en force derrière Malakoff, vomissent la
mitraille sur les téméraires assaillants. En un instant, tout le terrain qui
avoisine l'enceinte se couvre des cadavres des nôtres. Les survivants se
replient sur le Mamelon, s'y réfugient précipitamment, jettent la confusion
même parmi les troupes qui y sont demeurées, les entraînent dans leur
mouvement rétrograde. Les Russes alors sortent en force de la place,
réoccupent l'Ouvrage et, par une vigoureuse offensive, ramènent leurs
adversaires jusque vers les tranchées. L'heure
était critique. Le sang-froid et la résolution du général Bosquet conjurèrent
le péril. De la batterie Lancastre, il avait suivi toutes les péripéties du
combat. Le jour baissait rapidement, et il n'y avait pas une minute à perdre
pour ressaisir la victoire. L'ordre est donné d'engager les réserves. Tandis
que la division Brunet, sortant du ravin de Karabelnaïa, vient occuper les
parallèles, le général Vergé, avec la seconde brigade de la division Camou,
se porte rapidement en avant. Ces braves bataillons se forment en colonne
sous le feu de l'ennemi, rallient chemin faisant les troupes de la brigade
Wimpfen et gravissent en battant la charge les pentes du Mamelon. Entre les
Russes jaloux de garder leur proie reconquise et leurs adversaires ardents à
venger leur passager échec, une dernière lutte s'engage. Enfin, le drapeau
tricolore flotte de nouveau sur le Mamelon, et les assiégés se replient, non
sans quelque désordre, derrière les remparts du faubourg, désormais leur
unique défense[16]. A la
tombée de la nuit, les officiers du génie prirent possession des Ouvrages et
se hâtèrent d'y exécuter les travaux qui consolideraient notre établissement.
Ce ne fut ni sans trouble ni sans alerte qu'ils poursuivirent cette besogne.
Plusieurs fois, ils furent interrompus par le feu de l'ennemi, mal résigné à
sa perte. Le général Khroulef voulait même que, sans attendre l'aube, on
tentât un retour offensif contre le Mamelon. Todleben l'en détourna.
« L'attaque des redoutes du Il Carénage, lui dit-il, est trop hasardeuse
pour qu'on songe à l'essayer ; quant au Mamelon-Vert, peut-être le
reconquerrait-on, mais il serait impossible de s'y maintenir sous le feu des
batteries françaises qui l'assailliraient de face et de flanc[17]. » Ce
langage attristé de Todleben se justifiait. Désormais les Russes étaient
privés de toutes leurs positions extérieures, et leur défense perdait le
caractère agressif qu'elle avait gardé jusque-là. C'était le résultat,
l'immense et glorieux résultat de la journée du 7 juin. Résultat d'ailleurs
chèrement acheté ! car l'effusion du sang fut énorme, surtout si l'on songe à
la brièveté de la lutte. Les Français comptaient 5.443 tués, blessés ou
disparus[18] : les Anglais, six à sept
cents. En face de pareils chiffres, c'est une mince consolation d'ajouter que
les pertes russes égalaient au moins les nôtres. Parmi nos morts, deux
surtout éveillèrent les regrets, le colonel de Brancion, tué à l'attaque du
Mamelon-Vert, au moment où il plantait sur le parapet le drapeau de son
régiment ; le général de Lavarande, frappé le 8 juin par un projectile de
hasard, dans l'Ouvrage même qu'il avait conquis la veille. Par un sentiment
de patriotique piété, Pélissier voulut que le souvenir des deux vaillants
chefs se perpétuât aux lieux mêmes où ils étaient tombés. Il décida que les Ouvrages-Blancs
s'appelleraient Ouvrages Lavarande, et le Mamelon-Vert Redoute Brancion. V Après
tant d'engagements incertains ou stériles, la décisive victoire du 7 juin
provoqua d'un bout à l'autre des bivouacs une grande et virile joie. Cette
joie même eut ses dangers. L'excès de la confiance succédant à l'excès de la
timidité, l'idée s'accrédita qu'on pourrait tout tenter à bref délai, et que,
non moins aisément que le Mamelon-Vert, Malakoff lui-même tomberait sous nos
coups. Les
raisons ne manquaient pas pour convier à l'audace. Il fallait, disait-on,
mettre à profit l'entraînement qui suit toujours le succès : l'ennemi, se
fiant à ses ouvrages extérieurs, avait négligé de perfectionner certaines
portions de l'enceinte, et il importait d'user de ces avantages avant que la
défense fût complétée ; la continuation des cheminements serait d'ailleurs
lente, impossible peut-être, car en approchant de la place, on ne trouverait
plus de veines argileuses, mais seulement des terrains rocailleux rebelles à
la sape et à la pioche. Ainsi parlaient les partisans de l'action immédiate.
A la vérité, des voix plus prudentes rappelaient les règles ordinaires des
sièges : malgré les progrès des tranchées, nous étions encore à plus de 400
mètres de Malakoff ; les Anglais étaient à 250 mètres du Grand-Redan. A cette
distance, était-il raisonnable de tenter l'assaut ? On ajoutait que la
surprise du 7 juin ne se renouvellerait pas deux fois, que les Russes,
désormais en éveil, se tiendraient prêts à la moindre alerte. Mais ces avis
semblaient plus timorés que sages : surtout ils trouvaient peu de faveur
auprès du général en chef, qui voulait, par des bulletins réitérés de
victoire, établir l'excellence de son plan, déconcerter les critiques de ses
lieutenants, désarmer les objections de l'Empereur lui-même. A la
témérité d'un assaut prématuré, il importait de n'ajouter aucune autre faute.
Par malheur, il n'en alla pas de la sorte. Ici se place une mesure tellement
étrange que l'esprit se perd à en deviner les motifs. Aux attaques devant
Karabelnaïa présidait un chef qui connaissait à merveille le terrain pour en
avoir maintes fois reconnu les moindres replis, qui se recommandait par sa
justesse de coup d'œil, qui possédait la confiance du soldat et la méritait.
De toutes les renommées que la guerre d'Orient avait créées ou grandies,
celle de Bosquet était la plus éclatante comme aussi la plus populaire. Il
avait surtout cette belle qualité du bonheur qu'aucune autre ne supplée.
Heureux, il l'avait été à l'Alma, il l'avait été à Inkermann : naguère
encore, il avait, par sa vigoureuse promptitude, fait violence à la victoire
indécise. Le 15 juin, à la surprise universelle, un ordre du quartier général
le désigna pour commander un corps de troupes qui devrait manœuvrer vers les
rives de la Tchernaïa, et confia au général Regnaud de Saint-Jean-d’Angély
les opérations devant le faubourg. Pélissier avait-il conçu quelque jalousie
d'une renommée qui, en ce temps-là, éclipsait de beaucoup la sienne ?
Répugnait-il à élever outre mesure un lieutenant peu commode à manier, fier
de ses grands services, assez haut placé pour ne pas subir sans impatience un
supérieur ? Voulait-il, en offrant au général Regnaud, commandant en chef de
la garde impériale, une occasion de gloire, se concilier pour son propre
compte un titre à la faveur du souverain ? Toutes ces interprétations
contiennent sans doute une part de vérité sans qu'aucune d'elles légitime ou
explique un changement si peu judicieux. Le 16 juin, à deux heures de
l'après-midi, le général Regnaud arriva au camp du 2e corps, ignorant des
positions à attaquer, brave et instruit à coup sûr, mais récemment débarqué
en Crimée, inconnu des troupes et ne les connaissant pas lui-même. Le même
jour, Bosquet, contenant mal sa tristesse et son dépit, descendait dans la
plaine et s'acheminait vers ses nouveaux bivouacs. L'attaque
de Malakoff, comme celle du Mamelon-Vert, devait être préparée par
l'artillerie. Le 17 juin, le tir des assiégeants s'ouvrit contre Karabelnaïa
: ce fut, suivant les supputations des Russes, le quatrième bombardement. Le
feu continua toute la journée, avec des pertes énormes pour les assiégés qui
furent privés d'un grand nombre de leurs servants : 1.600 blessés furent
transportés aux ambulances, soit de la ville, soit de Karabelnaïa[19]. Vers le soir, Malakoff, le
Grand-Redan, le Petit-Redan, les courtines apparaissaient avec leurs fronts
endommagés, leurs embrasures en partie comblées, plusieurs de leurs pièces
hors de service. C'était, on le croyait du moins, le moment propice pour
pousser à fond l'entreprise. A onze heures de la nuit, Pélissier
télégraphiait au ministre de la guerre : « Demain, 18, à l'aube du jour, de
concert avec les Anglais, j'aborde le Grand-Redan, Malakoff et les batteries
dépendantes[20]. » A cette
heure-là même, les trois divisions désignées pour l'attaque s'apprêtaient à
prendre leur poste de combat. A droite, la division Mayran, qui devait avec
une de ses brigades occuper la batterie de la Pointe et avec l'autre aborder
le Petit-Redan, venait se masser dans le ravin du Carénage. Au centre, la
division Brunet, qui devait assaillir la courtine entre le Petit-Redan et
Malakoff, puis en obliquant vers la gauche envelopper Malakoff lui-même,
commençait à se rassembler, non sans quelque lenteur ni désordre, dans les
tranchées voisines du Mamelon-Vert. A gauche, la division d'Autemare se
rangeait partie dans les parallèles, partie dans le ravin de Karabelnaïa : de
là elle se dirigerait vers l'extrémité du ravin, pénétrerait dans l'enceinte
par la batterie dite batterie Gervais et, en infléchissant vers la
droite, se porterait ensuite vers Malakoff. La division de la garde impériale
formait la réserve et s'échelonnait autour de la redoute Victoria. Aux
Anglais était échu l'assaut du Grand-Redan. A trois heures du matin, un bouquet
de fusées, tiré de la batterie Lancastre, sur l'ordre du général en chef
lui-même, donnerait le signal de l'action. Pendant
que s'accomplissaient ces préparatifs, la canonnade avait été suspendue, mais
nos mortiers, accentuant la violence de leur tir, couvraient de bombes
Malakoff, le Redan, le faubourg tout entier. Plusieurs de nos vapeurs,
s'approchant de la rade, déchargeaient leurs bordées sur la ville, la baie du
Sud, les batteries de côte. Par intervalles, s'élevaient au-dessus de
Sébastopol des lueurs éclatantes ; puis des gerbes de feu apparaissaient qui,
n'étant rabattues par aucune brise, se dressaient en longues spirales :
c'étaient les incendies que nos projectiles avaient allumés. Près de la baie
de la Quarantaine, il arriva même qu'un dépôt de bombes éclata. Au milieu de
cette confusion, les Russes se hâtaient à éteindre les flammes, ils
répondaient de leurs batteries au feu de nos vaisseaux : surtout avec leur
persévérance accoutumée, ils s'appliquaient à réparer les brèches de leurs
remparts. Mais ces soucis multiples de la défense n'absorbaient pas toute
leur vigilance. Leur principale attention se portait ailleurs. A
travers l'obscurité presque lucide d'une claire nuit de juin, les tirailleurs
ennemis avaient cru apercevoir vers le ravin du Carénage une sorte de
flottement. On eût dit le va-et-vient de masses confuses entassées sur un
étroit espace d'où parfois elles débordaient. Puis, dans l'intervalle des
détonations, un bruit vague montait vers les remparts comme celui d'une foule
qui s'applique à demeurer silencieuse, mais, par son nombre même, trahit sa
présence. Aussitôt, sur toute la ligne de défense, depuis la batterie de la
Pointe jusqu'au-delà du Grand-Redan, l'alarme avait été donnée. Le général
Khroulef, qui commandait en chef dans Karabelnaïa, avait appris ces nouvelles
sans surprise. Déjà le bombardement semblait le prélude d'une nouvelle
tentative. Une coïncidence de date avait d'ailleurs frappé les Russes : le
jour qui allait se lever était le 18 juin, anniversaire de Waterloo : y
avait-il invraisemblance à attribuer aux Français le désir de transformer
cette date et de changer un souvenir amer en souvenir glorieux ? Certain
désormais d'une attaque prochaine, Khroulef s'empresse à expédier ses ordres.
Sous le feu du bombardement et sans souci de ses pertes, il rassemble ses
réserves et les distribue derrière les remparts de Karabelnaïa : le régiment
d'Iakoutsk se porte à droite de Malakoff ; deux bataillons du régiment de
Zabalkansky sont appelés pour renforcer la garnison ordinaire du bastion ; le
régiment de Selenghinsk se masse à gauche de la forteresse ; d'autres
bataillons sont répartis sur les points les plus menacés. Comme la nuit
s'achevait, tous les ouvrages se garnissent silencieusement de défenseurs :
l'infanterie occupe les banquettes, matelots et canonniers sont à leurs
pièces, tous sont prêts à repousser l'assaillant. La
fatalité acheva de compromettre cette entreprise mal préparée. Pélissier, qui
s'était réservé le signal de l'attaque, partit tard de son quartier général,
si tard que l'aube commençait à blanchir bien avant qu'il eût atteint la
batterie Lancastre. Il en était encore à quelque distance lorsque soudain,
dans la direction du Carénage, éclatèrent les détonations de l'artillerie
mêlées au crépitement de la fusillade. C'était Mayran qui engageait l'action. Un faux
signal l'avait trompé. Comme trois heures du matin approchaient, il attendait
avec impatience l'ordre de marcher. Sur ces entrefaites, une bombe à trace
fusante, partie du Mamelon-Vert, traversa l'horizon. C'est le signal !
s'écria Mayran ; et entraînant ses soldats, il franchit les tranchées. L'élan
des troupes était superbe. ti peine eurent-elles parcouru deux ou trois cents
mètres qu'une vraie pluie de fer abattit les têtes de colonne, joncha le sol
de morts ou de blessés et obligea les plus braves à se couvrir derrière un
pli de terrain. Les rangs une fois reformés, un nouvel effort est tenté. Mais
à la mitraille de la place se joignent les feux du Vladimir qui, embossé dans
la baie du Carénage, dirige sur les nôtres son tir précis et meurtrier.
Mayran est blessé une première fois, puis bientôt frappé à mort. Sa
malheureuse division se replie dans les parallèles ou cherche un abri dans
les ravins. Pendant
ce temps Pélissier était arrivé enfin à la batterie Lancastre. Le vrai signal
est aussitôt donné. Mais un autre contretemps survient. Tandis que Mayran,
prêt bien avant l'heure, s'était engagé trop tôt, le général Brunet avait
éprouvé quelque embarras à masser ses troupes dans les tranchées, en sorte
qu'à l'aube du jour, tous ses bataillons n'avaient pas pris encore leur
position de combat. L'attaque, prématurée sur la droite, subit donc à gauche
quelque retard. De part et d'autre, au reste, la fortune est pareille. A
peine les colonnes du général Brunet sont-elles sorties des tranchées
qu'elles sont assaillies par la mitraille et la mousqueterie. Telle est la
violence du feu que les projectiles en frappant le sol soulèvent des rouages
de poussière qui dérobent aux regards les combattants. Le général est tué par
l'une des premières balles. Les rangs se rompent, et les soldats dispersés
s'abritent comme ils peuvent derrière les ondulations du sol, d'où ils
entament un feu de tirailleurs contre les Russes. Sur
notre gauche, la division d'Autemare sembla d'abord promise à un meilleur
destin. Au signal d'attaque, le 5e bataillon de chasseurs à pied et un
bataillon du 19° de ligne débouchent du vallon de Karabelnaïa, en suivent la
crête droite, arrivent jusqu'au retranchement qui relie le ravin à Malakoff,
parviennent à s'introduire dans l'enceinte, s'emparent de la batterie
Gervais, gagnent un groupe de maisons qui s'étagent sur les pentes du
faubourg. Sur les traces de la valeureuse colonne s'élancent le reste du 19'
de ligne et deux bataillons du 26. ; eux aussi, ils arrivent au pied de
l'enceinte, et déjà les sapeurs dressent les échelles qui permettront de la
franchir. Mais les Russes, victorieux partout — car les Anglais eux-mêmes
viennent d'échouer au Grand-Redan —, portent toutes leurs forces sur le seul
point où la lutte soit encore incertaine. Le premier élan est rompu. Seul, le
commandant Garnier, avec ses chasseurs et quelques troupes d'infanterie,
demeure aventuré au milieu même du faubourg. Il se barricade dans les
maisons, soutient contre les Russes une lutte acharnée, s'obstine à résister
bien que couvert de blessures, et, ignorant l'insuccès général, attend avec
anxiété le secours qui assurera la conquête à demi saisie. Mais son espoir
est vain. Malgré les instances du général d'Autemare, Pélissier se refuse à
engager ses réserves sous le terrible feu croisé de Malakoff et du
Grand-Redan. Jugeant l'échec définitif, il se résigne vers huit heures du
matin à faire sonner la retraite. Alors, mais alors seulement, les valeureux
chasseurs du 5e bataillon abandonnent ce Malakoff où un instant ils ont mis
le pied, repassent l'enceinte sous la mitraille ennemie et rentrent dans les
lignes françaises après avoir éclairé d'un reflet héroïque les tristesses de
cette lugubre journée[21]. Le
lendemain un armistice fut conclu pour qu'on rendît aux morts les derniers
devoirs. Depuis les tranchées jusqu'à l'enceinte, le sol était couvert de
cadavres. Longtemps les escouades se fatiguèrent à creuser les fosses. Encore
bon nombre de nos morts étaient-ils restés aux mains des Russes qui leur
donnèrent la sépulture. Si nous tenons pour exacts les chiffres officiels,
certainement un peu atténués, cette malheureuse tentative nous coûta 1.581
tués, 1.740 blessés[22]. Les Anglais perdirent 15 à
1.600 hommes. Quant aux Russes, le combat lui-même avait été pour eux moins
meurtrier, car, sauf à la batterie Gervais, ils n'avaient lutté que derrière
les abris de leurs remparts ; mais obligés, dans la nuit du 17 au 18, de
mettre en mouvement leurs réserves sous le feu même du bombardement, ils
avaient alors cruellement éprouvé les effets de notre tir. Ainsi se
rétablissait entre assiégeants et assiégés la lamentable égalité des pertes. VI Le 22
juin, le Moniteur publiait la dépêche suivante de Pélissier :
« L'attaque du 18 juin n'a pas réussi, bien que nos troupes, qui ont
montré un très grand élan, aient pris pied en partie dans Malakoff. J'ai dû
ordonner la rentrée dans la parallèle. Elle s'est opérée avec ordre et sans
être inquiétée. Il ne m'est pas possible aujourd'hui de préciser nos
pertes. » La
brièveté des termes, l'aveu très net d'un échec, le chiffre incertain des
blessés et des morts, tout communiquait à ce bulletin une inquiétante
gravité. D'un bout de la France à l'autre, l'émotion fut extrême. Ce ne fut
ni une explosion de colère ni une clameur effrayée, mais une douloureuse
anxiété de tous les cœurs. Les proportions toujours grandissantes de
l'entreprise éveillaient un étonnement plein de soucis. Il importait peu que
les journaux fussent muets : les faits parlaient assez d'eux-mêmes. Nul
n'ignorait que les transports de la marine suffisaient à peine à conduire en
Crimée les renforts que la guerre réclamait. Nul n'ignorait non plus que ces
mêmes transports, à leur retour, suffisaient moins encore à contenir la
lugubre cargaison de blessés, de malades et de mourants que la Crimée rendait
à la France. A Marseille, à Toulon, les hôpitaux regorgeaient de monde, à tel
point qu'on avait dû créer à Cette et à Montpellier des hôpitaux temporaires.
Dans chaque ville de garnison, on comptait ceux qui étaient partis, et aussi
ceux qu'on ne reverrait plus. Dans toutes les armes, les vides étaient
considérables : ils étaient énormes surtout pour l'arme du génie, qui, dans
ce siège long et meurtrier, se trouvait littéralement immolée. Décidément,
une question abstraite d'équilibre européen valait-elle tant de précieuses
vies ? A supposer même le succès final, le prix égalerait-il jamais l'enjeu ?
Était-ce un entraînement légitime que celui qui avait transformé de purs
griefs diplomatiques en une démonstration militaire, un simple coup de main
en un interminable siège, une guerre limitée en une effroyable boucherie ?
Telles étaient les pensées secrètes ou échangées à voix basse. La
désapprobation était accablante par sa modération même : on n'entendait rien
autre chose qu'un murmure grave et contenu, une plainte émue, presque
respectueuse, à travers laquelle s'échappait par intervalles un cri
déchirant, celui des mères qui redemandaient leurs fils perdus. Pour
cette expédition si agrandie, il fallait de l'argent et des soldats. Le Corps
législatif fut rassemblé le 2 juillet. Deux propositions de loi lui furent
soumises : l'une autorisait, à partir du 1er janvier 1856, une levée de
140.000 hommes sur la classe de 1855 ; l'autre était relative à un nouvel
emprunt de 750 millions. Les projets furent votés silencieusement. Tout au
plus, quelques critiques timides furent-elles formulées dans la commission de
l'emprunt. Plusieurs commissaires redoutaient que les fonds à voter fussent
déjà en partie dépensés et voyaient en perspective une série d'appels au
crédit Le gouvernement se hâta d'apaiser les craintes, et M. de Morny,
rapporteur du projet, eut soin de prendre acte des déclarations officielles.
« Aucune partie des 750 millions demandés n'est engagée, dit-il : si la
lutte venait à cesser aujourd'hui, cet emprunt serait inutile : d'après les
prévisions, ces 750 millions doivent suffire pour 1855 et pour 1856 aux
besoins des départements de la guerre et de la marine[23]. » Malgré la soumission
des pouvoirs publics et les euphémismes des courtisans, l'Empereur, très
habile à démêler les nuances du blâme ou de l'éloge, sentait le reproche muet
qui montait du pays jusqu'à lui. Le 6 juillet, comme il recevait le bureau du
Corps législatif qui remettait entre ses mains les deux lois votées, il ne
manqua pas de déplorer les maux d'une si longue lutte et de traduire lui-même
les pensées qui n'osaient se formuler tout haut. « Je sais, dit-il avec
une sage modération, combien les charges et les impôts que la guerre exige
sont pesants ; mais j'espère qu'ils ne seront que momentanés. J'ai la
confiance que nous arriverons à une paix honorable[24]. » En
attendant cette paix honorable, la conduite de la guerre était pour
Napoléon III un cuisant souci. Pendant tout le mois de juin, il n'avait cessé
de revenir à ses plans, regrettant de ne pouvoir aller en Crimée et imputant
aux chefs de l'expédition les retards qui contrariaient sa politique. « Notre
impérial voisin est bien agité, écrivait en ce temps-là le prince Albert. Il
envoie continuellement des ordres télégraphiques à Pélissier : celui-ci, il
est vrai, n'en tient guère compte, mais se trouve dans une situation bien
dangereuse, d'autant plus que les autres généraux sont autorisés à envoyer
des rapports sur lui[25]. » L'Empereur en était arrivé à
ne plus déguiser ses méfiances, même devant les étrangers. S'entretenant avec
sir Greville : « Tous les généraux d'Afrique sont de même calibre, lui
disait-il ; Changarnier, Lamoricière, Saint-Arnaud, Pélissier, Canrobert, je
ne fais pas grande différence entre eux. La guerre qu'ils ont faite en
Algérie ne les rend pas aptes aux grandes opérations militaires[26]. » Après l'échec du 18 juin,
ces dispositions malveillantes s'irritèrent jusqu'à l'exaspération. Qu'on
triomphât en négligeant ses avis, Napoléon III le pouvait pardonner,
quoiqu’avec un visible froissement : mais qu'on lui désobéît et que, de plus,
on fût vaincu, c'est de quoi sa patience ne pouvait s'accommoder. L'orage
couva dix jours, puis éclata le 3 juillet. Ce jour-là, l'Empereur résolut de
substituer dans le commandement Niel à Pélissier. Le maréchal Vaillant prit
sur lui de confier non au télégraphe, mais à la poste, l'ordre impérial. Le
lendemain, diverses représentations, notamment celles du général Fleury,
fléchirent les volontés du souverain[27]. La dépêche fut reprise à
Marseille. Non seulement le général en chef fut maintenu, mais, par une
évolution fort inattendue, il arriva que bientôt l'Empereur se lassa de
recommander ses plans. Pélissier,
sur l'heure, ignora cet incident. Il n'avait pas besoin de ce surcroît
d'embarras. En Crimée, les entretiens des états-majors n'étaient guère moins
agités que les conseils des Tuileries. Les longues oscillations du
commandement avaient développé plus que de raison l'esprit de critique. Tout
le monde était disposé à sacrifier sa vie, non à abdiquer son opinion. La
rogue fermeté de Pélissier avait d'abord imposé le silence : puis la victoire
du 7 juin avait rendu l'obéissance empressée ; l'insuccès du 18 venait de
délier de nouveau les langues. Bosquet, rendu à son ancien commandement
devant Karabelnaïa, y était revenu mécontent, et, dans ses correspondances,
surveillées, prétendait-il, et contrôlées, on retrouve l'expression de ses
colères et de son dépit. Autour de Niel on répétait volontiers que, puisqu'il
s'agissait d'un siège, il ne messiérait pas que la direction suprême fût
confiée à un officier du génie, et Niel naturellement laissait dire. Il
n'était point jusqu'au loyal Canrobert qui ne ressentît parfois le repentir
de sa modestie et ne jugeât qu'après tout il aurait bien égalé son
successeur. Les lettres des meilleurs officiers reflètent toutes à cette
époque les mêmes impressions de critique morose et de lassitude attristée.
« Nous commençons, écrivait l'un d'eux, à nous fatiguer de la sotte
guerre qu'on nous fait faire, et tous, généraux, officiers et soldats, nous
voudrions que notre santé et notre sang, que nous sacrifions toujours
volontiers, fussent utiles à notre patrie... Dieu seul sait comment finira
cette guerre[28]. » Les Anglais n'étaient
pas moins sombres. « Il faut que nous prenions Sébastopol, disaient-ils avec
une ironie résignée, puisque l'opinion du monde attache tant de prix à ces
misérables murailles. » Et quelques-uns, braves entre tous au jour du combat,
mais mal aguerris contre la souffrance, ajoutaient avec un sourire : « Nous
serions pourtant bien, en ces jours d'été, dans nos cottages de
Richmond. » L'état
sanitaire des armées alliées ajoutait un grave souci à celui des opérations
militaires. Les Sardes, campés sur les collines des bords de la Tchernaïa,
n'avaient point encore abordé l'ennemi : mais, dès leur arrivée, le choléra
s'était abattu sur eux et les avait éprouvés plus cruellement qu'une
bataille. Le terrible mal, après avoir cessé ses ravages pendant l'hiver,
venait de reparaître aussi dans notre armée et y sévissait avec intensité.
Les statistiques fournissent, à cet égard, des chiffres lamentables. Pendant
les mois de juin et de juillet, 5.971 cas furent observés parmi les nôtres et
furent suivis de 1.684 décès[29]. Les excessives fatigues du
siège, la longue monotonie des mêmes souffrances, l'absence de toute
alimentation végétale avaient engendré un autre fléau, le scorbut, qui
attaquait surtout les vétérans de Crimée. « Tous a les vieux soldats sont
scorbutiques à divers degrés », écrivait le docteur Scrive[30]. Les Anglais n'étaient pas plus
épargnés que nous. Plusieurs de leurs généraux, les généraux Brown,
Pennefather, Codrington, étaient malades. L'un d'eux, le général Eastcourt,
succomba. Puis, à quelques jours de là, la mort s'abattit sur une plus grande
victime. Le 28 juin, lord Raglan fut emporté, comme l'avait été Saint-Arnaud,
par une attaque de choléra. On lui fit les pompeuses funérailles que
réclamait son rang ; on lui accorda les regrets que méritait la loyale
intégrité de sa vie : puis le Caradoc ramena son cercueil en
Angleterre, comme, huit mois auparavant, le Berthollet avait ramené à
Marseille les restes du vainqueur de l'Alma[31]. C'est
le propre du soldat et surtout du soldat français de subir des impressions
vives, mais passagères, de se relever dans la souffrance même, et de
reprendre courage dès qu'apparaissent les premiers signes d'une meilleure
fortune. La crise morale que nous venons de décrire fut plus violente que
durable. Avec le temps, le pénible souvenir du 18 juin s'affaiblit. Vers le
milieu de juillet, le choléra commença à décroître. Quant aux discussions,
elles s'épuisèrent par leur inutilité même, et, tout le monde se ralliant,
bon gré, mal gré, aux vues du général en chef, on ne songea plus qu'à
emporter, à force de patience, cette Sébastopol dont on était si proche. Le
génie avait repris le travail des tranchées ; seulement la nature rocailleuse
du terrain rendait la tâche laborieuse, et il fallait profiter de toutes les
dépressions du sol pour y hasarder les cheminements. Sur les pentes du
Mamelon-Vert, l'artillerie établissait de nouvelles batteries qui
domineraient le faubourg. La marche était lente, souvent entravée, d'un jour
à l'autre peu visible : on avançait cependant. Avant la fin de juillet, la
pioche des sapeurs atteignait le glacis de Malakoff, et le Petit-Redan
n'était pas serré de moins près. Ces progrès faisaient renaître l'espoir que
ce fameux siège, le siège de Troie, comme on ne cessait de répéter,
approchait enfin du dénouement. C'est ainsi que la confiance renaissait.
Combien n'eût-elle pas été plus grande si les regards eussent pu plonger
au-delà des murailles de Sébastopol ! Quelles que fussent nos souffrances,
elles n'étaient qu'une faible image des épreuves que la dernière période du
siège réservait à nos rivaux. VII « Après
la victoire du 18 juin, a écrit Todleben, les défenseurs de Sébastopol se
pénétrèrent de cette conviction que la ville ne tomberait jamais au pouvoir
de l'ennemi[32]. » Vraie
peut-être ce jour-là, cette impression n'était plus exacte quelques jours
plus tard quand fut tombée la fiévreuse excitation du succès. Après un siège
de près de neuf mois, la défense était épuisée par ses sacrifices mêmes. La
garnison, quoique très nombreuse encore, subissait par le feu ou la maladie
d'incroyables diminutions : beaucoup de bataillons étaient ramenés à deux ou
trois cents hommes ; certains régiments ne formaient plus que deux bataillons
: le régiment de Mourom, écrasé le 7 juin à l'attaque des Ouvrages-Blancs,
n'en comptait plus qu'un seul[33]. Les vaillants matelots, qui,
après la volontaire immersion de la flotte, avaient été affectés au service
de l'artillerie, se trouvaient tellement réduits que, sur un grand nombre de
points, le service des pièces était confié à des auxiliaires tirés de l'infanterie.
Les chefs intrépides, que l'armée se plaisait à suivre à la trace,
disparaissaient tour à tour. Depuis longtemps, Khornilof, ce héros de la
première heure, reposait sous les voûtes de Saint-Vladimir. Le 19 mars,
Istomine avait été tué par un boulet. Le 20 juin, on apprit que Todleben
venait d'être blessé : le bruit de sa mort se répandit même en Europe et
revint dans nos camps. L'illustre ingénieur n'avait point succombé, mais sa
blessure l'éloignait des remparts, et l'empêchait soit de surveiller
l'exécution de ses ordres, soit de les modifier sur place suivant
l'occurrence ; de là quelque désarroi dans une défense jusque-là si bien
conduite. Un deuil plus grand que tous les autres menaçait les assiégés. Le
10 juillet, Nakhimof, après avoir parcouru l'enceinte de Karabelnaïa, était
arrivé vers le soir à Malakoff. Monté sur la banquette d'une batterie, il
observait à découvert les travaux de l'ennemi, quand une balle l'atteignit à
la tête. Il tomba foudroyé et expira deux jours après, sans avoir repris
connaissance. Nakhimof, ardent et austère, valeureux et modeste, était aux
yeux de ses compatriotes le type accompli de toutes les vertus militaires. Ce
fut avec un respect religieux, mêlé d'une profonde douleur, que les matelots
défilèrent devant le corps de leur chef et, suivant la coutume russe, lui
baisèrent la main avant qu'il eût disparu dans le cercueil. Il fut déposé à
côté de Kornilof et d'Istomine, au lieu même où, dans la prévoyance de sa
fin, il avait déjà marqué sa place. La
longueur de la lutte épuisait peu à peu les effectifs disponibles. Le
gouvernement russe ne pouvait ni dégarnir tout à fait ses immenses
territoires, ni laisser sans défense tous les points vulnérables de ses
frontières. Quant à l'armée de secours, elle était considérable, mais ne
pouvait rien contre un ennemi formidablement retranché. Pour nos adversaires
plus encore que pour nous-mêmes, la Crimée était le gouffre qui prenait tout
et ne rendait rien. Les régiments de l'armée régulière étant jugés
insuffisants, des bataillons de réserve et des cohortes de milices furent
acheminés vers Sébastopol. Ces bataillons, mal rompus aux fatigues,
jalonnaient de leurs malades ou de leurs éclopés les longues routes de leur
pays. Quand, après d'interminables étapes, ils atteignaient enfin le sol de
la Crimée, il leur arrivait de croiser des files de voitures ou d'arabas
tartares d'où s'échappaient des plaintes ; c'étaient des convois de blessés
ou de fiévreux qui s'acheminaient vers l'intérieur, et ce lugubre spectacle
était le premier qui les frappât. Le bruit de plus en plus distinct du canon
leur annonçait le terme du voyage : puis ils entendaient le son des cloches
qui célébraient non les fêtes, mais les funérailles. Ils entraient enfin dans
la ville. Déjà des maisons écroulées témoignaient des ravages du bombardement
: des incendies allumés par nos projectiles avaient créé des ruines que nulle
main ne songeait plus à relever : des barques sillonnaient la grande baie,
conduisant les morts vers la rive septentrionale où se dressaient les
cimetières agrandis. C'était là cette brillante Sébastopol que la tradition
moscovite leur avait appris à révérer comme une cité sainte, Sébastopol qui
résistait encore par un miracle de patriotisme, mais déjà se remplissait des
tristes et confuses images de son inévitable destin. En
cette période suprême, tout devenait sujet d'anxiété. Tantôt la longueur du
siège faisait craindre que, malgré les immenses approvisionnements des
arsenaux, les munitions ne manquassent ; tantôt le retard des convois amenait
une passagère pénurie de vivres. Les maladies qui sévissaient dans nos rangs
n'épargnaient pas plus nos ennemis : durant l'été de 1855, le choléra, à lui
seul, occasionna 3.500 décès[34]. De tous les soucis, le plus
grand était celui des blessés. L'administration étant aussi imprévoyante que
le commandement militaire se montrait actif et dévoué, les médecins d'abord
manquèrent. On y suppléa, soit par des chirurgiens étrangers, soit par les
étudiants des Universités, jeunes gens aux études incomplètes et aux forces
souvent trop débiles pour un si rude labeur. La pénurie des infirmiers
n'était pas moindre. Sur l'initiative de la grande-duchesse Hélène, une
communauté de Sœurs hospitalières fut organisée ; puis on fit appel aux
dévouements volontaires ; on embrigada en sections les convalescents ; on
utilisa jusqu'aux détenus des prisons. Ces ressources, quelles qu'elles
fussent, devenaient bien insuffisantes, quand après une sortie nocturne ou
une journée de bombardement, les victimes de la lutte couvraient les glacis
ou encombraient les bastions. Les lieux consacrés naguère au plaisir ou au
luxe devinrent les abris de la souffrance : c'est ainsi que l'ambulance
principale fut établie d'abord au Club de la noblesse. Quant aux
opérés, ils étaient transportés à la batterie Nicolas, située à l'extrémité
de la ville, aux bords de la grande baie. De là, les uns étaient transférés
vers le côté nord, les autres étaient dirigés vers les hôpitaux de
l'intérieur : mais ces voyages à travers les routes détrempées ou poudreuses
étaient encore plus pénibles pour les blessés moscovites, que ne l'était pour
les nôtres la dure traversée de la mer Noire. Bientôt le développement des
opérations vers Karabelnaïa avait obligé à accroître les ressources
hospitalières : à l'extrémité septentrionale du faubourg, la batterie Paul
fut aménagée pour les blessés de Malakoff ou du Redan : plus tard, une
ambulance plus considérable fut établie sur le côté nord, à la batterie
Michel. Si tristes que fussent ces asiles de douleur, il en était de plus
terribles encore, c'étaient, au début du siège, les maisons Goustchine et
Orlowsky, ce fut plus tard le palais Catherine. En ces lieux étaient déposés
les blessés sans espoir : quiconque franchissait ce seuil ne pouvait ignorer
que son sort fût fixé : les religieuses elles-mêmes n'affrontaient qu'avec
répugnance les tristesses de ce ministère inconsolé : « C'est en ces
ambulances, disaient les généraux moscovites, qu'on devrait conduire ceux qui
suscitent légèrement les guerres. » Là, s'exhalaient parfois des
plaintes déchirantes ; mais le plus souvent un calme lugubre régnait, soit
que la résignation religieuse des Russes leur fit tout supporter, soit qu'ils
fussent épuisés de leurs longs labeurs au point de se laisser tomber
silencieusement dans la mort. Tant
que les assiégés avaient gardé leurs positions avancées, les incendies
avaient été rares. Quand, par la destruction de toutes leurs
contre-approches, ils eurent été resserrés dans l'enceinte, notre feu exerça
de fréquents et terribles ravages dans Karabelnaïa, puis dans la ville
elle-même Un jour, comme les médecins pansaient Todleben, une bombe éclata
dans sa maison même[35]. On dut évacuer les quartiers
les plus exposés et se réfugier vers la grande baie. Dans la batterie Nicolas
et la batterie Paul, déjà affectées aux ambulances, furent centralisés tous
les services administratifs. Là furent établis les états-majors et les
chancelleries, là furent installés les logements des Sœurs et des médecins,
là furent transférés quelques magasins et quelques restaurants demeurés
ouverts : le reste des casernes et des casemates fut livré aux soldats qui y
étaient littéralement entassés, mais y trouvaient du moins un abri à peu près
sûr dans les intervalles de leurs pénibles travaux. Malgré le danger, les
femmes des marins qui, avec leurs enfants, composaient toute la population
civile, s'étaient obstinées à ne point quitter leur demeure. Il fallut qu'une
ordonnance leur enjoignit d'abandonner la ville. Elles partirent, puis
reparurent. On les éloigna de nouveau. Alors, ne pouvant revenir une seconde
fois et ne voulant pas quitter tout à fait ceux qui leur étaient chers, elles
construisirent en vue de Sébastopol, sur les hauteurs de la rive droite de la
Tchernaïa, quelques cabanes en planches où elles s'abritèrent : à ces cabanes
se joignirent d'autres chaumières ; de là, un petit village, presque une
petite bourgade qui se développa à côté de la place assiégée, comme Kamiesch
à côté des bivouacs alliés[36]. En
dépit de tant de souffrances, la vaillante Sébastopol cachait fièrement ses
plaies, au point de faire illusion à ses ennemis et à l'Europe. Du dehors,
elle apparaissait avec ses remparts presque aussitôt réparés qu'ébréchés,
avec ses canons qui vomissaient la mort, avec ses défenseurs qu'aucune
défaillance n'atteignait. Les Russes continuaient à fortifier Malakoff. Bien
plus, clans le faubourg ils élevaient des retranchements intérieurs, comme
pour prolonger la lutte si Malakoff succombait. Pourtant, vers la fin de juillet,
un signe sembla trahir la préoccupation d'une retraite. Des points élevés qui
dominaient l'entrée de la racle, on aperçut les traces d'un immense travail
auquel étaient consacrés beaucoup de bras et qui se poursuivait avec une
extrême ardeur. C'était un pont flottant qui, faisant communiquer la batterie
Nicolas avec la batterie Michel, relierait entre elles les cieux rives de la
grande baie et le côté nord au côté sud[37]. Était-ce pour l'unique besoin
de la lutte qu'était poussé si activement ce difficile dessein ? N'était-ce
pas plutôt pour faciliter l'évacuation de la place dans le cas extrême de
l'abandon de Sébastopol ? Après tant d'efforts d'une énergie indomptable,
cette entreprise parut, aux yeux d'un grand nombre, le premier indice d'une
volonté qui fléchissait. VIII A
Saint-Pétersbourg, on se révoltait encore contre la pensée d'un définitif
échec, et, malgré tant de signes contraires, on souhaitait que les armées
moscovites tentassent une dernière fois la fortune. Du ministère de la guerre
arrivaient à l'adresse de Gortchakoff[38] des recommandations assez
semblables à celles qui des Tuileries étaient arrivées à Pélissier. Dans la
capitale russe comme à Paris, on vantait les opérations à longue distance ;
on répétait qu'une défense qui coûtait chaque jour 250 hommes devient en peu
de temps plus meurtrière que la plus sanglante bataille ; on ajoutait qu'en
dehors de la garnison de Sébastopol, l'armée de secours atteignait 90.000
hommes, et qu'une pareille force ne pouvait demeurer immobile jusqu'au bout.
Gortchakoff, comme Pélissier, repoussait ces desseins, qu'il tenait pour
téméraires et dangereux. Il s'appuyait en cela sur l'autorité de Todleben. «
Sur les hauteurs de Mackenzie, disait-il avec le prévoyant ingénieur, l'armée
russe occupe une position inattaquable ; mais sur le plateau de Chersonèse,
les alliés ne sont pas moins inexpugnables ; quiconque abandonnera le premier
ses positions et ira au-devant de l'ennemi sera vaincu ; la lutte, à l'heure
actuelle, est forcément circonscrite sous les murs de Sébastopol. » Pélissier
ne parlait guère autrement. Si l'on en juge par les dépêches qui furent
publiées plus tard, le prince Gortchakoff portait même dans ses convictions
plus d'énergie que le commandant en chef français. « Ce serait tout simplement
folie, écrivait-il le 17 juillet au ministre de la guerre, que de prendre
l'offensive contre un ennemi supérieur en nombre et retranché dans une
position inabordable. Si je l'avais fait, je me trouverais actuellement entre
le Dniéper et Perekop[39]. » Cependant
Alexandre II — et c'est là une ressemblance de plus avec Napoléon III —
avait, lui aussi, ses missi dominici chargés de tout voir et de tout
rapporter. Parmi ces messagers de la pensée impériale, l'un des plus
importants fut l'aide de camp général Wrewsky. Arrivé en Crimée vers la fin
de juin, il s'était aussitôt fort récrié contre l'attitude passive où on se
renfermait, et, comme eût pu le faire au bivouac français un aide de camp de
Napoléon III, avait vivement insisté pour que la guerre fût transportée en
rase campagne. Comme ce plan, soutenu avec ardeur, soulevait un grand nombre
d'avis favorables ou contraires, un conseil de guerre fut réuni le 9 août.
Chacun devait produire sa pensée par écrit, sauf à la développer ensuite.
Plusieurs des opinions émises montrent combien était, dès lors, jugé précaire
le sort de la ville. Dans une note confidentielle, le gouverneur de la place,
le comte Osten-Sacken, s'exprimait ainsi : « Le cœur rempli d'une profonde
affliction et d'une douleur poignante, je dois affirmer sur mon honneur que
la seule chance de salut qui nous reste est d'évacuer le côté sud de
Sébastopol[40]. » Hâtons-nous de dire que
cet avis extrême ne fut point discuté. Soit point d'honneur militaire, soit
suprême espoir de quelque chance inattendue, une prochaine et grande action
fut résolue. A contre-cœur, Gortchakoff se rallia à ce dessein, si différent
de ses vues réelles. A quelques jours de là, comme il s'était rendu auprès de
Todleben, qui, souffrant encore de sa blessure, avait été transporté aux
bords du Belbek, celui-ci n'hésita pas à condamner une telle entreprise. Une
attaque de l'extérieur contre les positions alliées ne pouvait amener, à ses
yeux, qu'une défaite ; une seule chose, ajoutait-il, pourrait sauver
Sébastopol, ce serait une sortie générale du côté du Carénage, et encore
faudrait-il que les préparatifs pussent être jusqu'au bout dérobés à l'ennemi[41]. Une désapprobation si nette
accrut les répugnances de Gortchakoff. « Je suis, répétait-il, entre le mal
et le pis. » Et c'est dans ces pensées découragées qu'il prit ses
dispositions de combat. Suivant
le projet arrêté entre les chefs moscovites, l'armée ennemie devait descendre
des hauteurs de Mackenzie jusqu'aux bords de la Tchernaïa. Elle la
franchirait soit à gué, soit sur l'un des deux ponts qui la traversaient. Le
principal de ces ponts, appelé Pont de Traktir, donna plus tard son nom à la
bataille. La rivière une fois passée, les bataillons russes s'élèveraient
d'un côté sur le mont Hasfort, de l'autre sur les monts Fedioukhine, qui
dominent la rive gauche, en débusqueraient les troupes alliées et les
rejetteraient jusque sur le mont Sapoune. Tel était en abrégé le plan du
prince Gortchakoff. Il consistait à déloger l'assiégeant de tous ses
campements extérieurs, à le ramener vers le plateau de Chersonèse et à l'y
tenir comme prisonnier. A l'encontre de ce plan, les objections étaient si
fortes qu'elles s'imposaient naturellement à l'esprit. Même en cas
d'avantage, les Russes, placés sous le feu de l'artillerie du mont Sapoune,
n'auraient pu garder le terrain conquis. Tout, d'ailleurs, rendait
invraisemblable le succès. Le mont Hasfort était gardé par 9.000 Piémontais
qui avaient leurs avant-postes au-delà de la rivière. Les monts Fedioukhine
étaient occupés ou surveillés par trois divisions françaises, les divisions
Camou, Faucheux et Herbu— Ion, formant un effectif de 18.000 hommes. Ces
positions, très fortes par elles-mêmes, étaient protégées non seulement par
la Tchernaïa, mais encore par un canal qui coulait parallèlement à la rivière
et n'était nulle part guéable. De tous côtés, les alliés étaient assurés de
trouver des renforts : à l'est de Balaklava étaient campés 10.000 Turcs ;
dans la haute vallée de Baïdar bivouaquait la division de cavalerie
d'Allonville ; autour des monts Fedioukhine était établi le général Morris,
avec ses chasseurs d'Afrique ; enfin les troupes détachées du corps de siège
pouvaient apporter en peu de temps un secours décisif. Gortchakoff n'ignorait
point ces chances mauvaises. « Il n'y a pas à s'abuser, écrivait-il le 15
août au ministre de la guerre, j'aborde l'ennemi dans des conditions
détestables[42]. » L'événement
répondit à ces tristes prévisions. Dans la nuit du 15 au 16, l'armée russe
quitta ses campements et descendit dans la vallée. Elle était partagée en
deux corps, l'un sous les ordres du général Read, l'autre sous le
commandement du général Liprandi, et atteignait, avec ses réserves, un
effectif de près de 60.000 hommes. Une brume épaisse, que les premiers rayons
du jour furent lents à percer, favorisa la marche des colonnes. A gauche, le
corps de Liprandi joignit les avant-postes piémontais, les poussa de
retranchement en retranchement et les ramena vers la Tchernaïa ; à droite, le
général Read gagna le pont de Traktir au-delà duquel se dressaient sur les
hauteurs les bivouacs français. Sur ce dernier point se concentra toute la
lutte : car l'offensive contre le mont Hasfort fut bientôt abandonnée. Sauf
quelques actions secondaires, la bataille se résume tout entière en une série
d'attaques furieuses des Russes contre les monts Fedioukhine. C'est d'abord
la 12e division qui franchit la Tchernaïa, passe le canal à l'aide de ponts
volants, s'élance des deux côtés de la route de Balaklava à Mackenzie : déjà
elle va atteindre le sommet des monts, déjà elle touche aux campements
français, quand la division Faucheux, soutenue par trois bataillons de la
division Camou, la refoule d'un élan vigoureux et la rejette de position en
position jusqu'à la rivière Ce que n'ont pu faire les régiments d'Odessa,
d'Azof, d'Ukraine, la 5a division essaye de l'accomplir : mais cette seconde
tentative n'a pas un meilleur sort : après avoir gravi une portion des
hauteurs, les colonnes russes sont culbutées et rétrogradent sous le feu de
l'artillerie qui cause parmi elles d'affreux ravages. Dans le même temps, la
17e division essaye une troisième attaque. Elle débouche dans le vallon qui
sépare les positions françaises des positions sardes, gravit les pentes
orientales des monts Fedioukhine, en atteint presque les cimes ; mais elle
est assaillie par deux brigades, l'une de la division Herbillon, l'autre de
la division Faucheux : sur sa gauche, elle est tenue en échec par les Sardes
: de tous côtés les renforts arrivent aux alliés, et, sur ce point comme
ailleurs, la fortune trahit les armes russes. A huit heures, les Français
avaient repris définitivement le pont de Traktir, et l'ennemi, abandonnant la
rive gauche couverte de ses morts, se reformait avec peine dans les plis de
terrain au-delà de la Tchernaïa. Un seul
espoir restait aux Russes, c'était que leurs adversaires, jaloux de compléter
leur victoire, descendissent de leurs campements et franchissent en masse la
rivière. Dans une bataille en plaine, les alliés perdraient le bénéfice de
leur excellente position, les Russes, au contraire, retrouveraient l'avantage
de leur nombre un peu supérieur à celui de leurs adversaires. Pélissier, qui
était arrivé sur le théâtre du combat, se garda bien de commettre cette
faute. Gortchakoff attendit vainement cette occasion de revanche, tandis que
de part et d'autre, la canonnade continuait. Enfin, vers deux heures, le
général en chef russe donna le signal de la retraite, et l'armée ennemie
disparut vers les hauteurs de Mackenzie. La
bataille eut le lendemain son funèbre épilogue. Une suspension d'armes fut
conclue pour enterrer les morts. Dans ce combat du 16 août, les Russes
eurent, de leur propre aveu, 8.000 hommes hors de combat ou prisonniers :
trois de leurs généraux furent tués, huit blessés[43]. Les pertes des alliés furent
beaucoup moins grandes : 1.551 tués ou blessés du côté des Français[44], 28 tués et environ 160 blessés
du côté des Sardes. Jamais résultats ne furent moins proportionnés à
l'abondance du sang versé. La victoire des alliés ne hâta guère la chute de
Sébastopol : leur défaite, si elle eût été possible, n'aurait point sauvé la
malheureuse ville désormais condamnée. — Cette journée ne fut pourtant pas
stérile pour tout le monde. Arrivés en Crimée depuis le mois d'avril,
considérés d'abord moins comme des troupes indépendantes que comme des
auxiliaires de l'Angleterre, les Sardes, campés sur le mont Hasfort, avaient
lutté jusqu'ici contre le choléra, non contre l'ennemi. A la bataille de
Traktir, ils reçurent à côté des troupes françaises le baptême du feu et, par
leur énergique sang-froid, conquirent dignement leur place à côté de leurs
alliés. Les Piémontais furent les véritables bénéficiaires de la journée du
16 août ; ils le comprirent, et, par toute l'Europe, multiplièrent leurs
rapports afin que nul n'ignorât leur valeur et surtout leurs titres à la
reconnaissance de leurs compagnons d'armes. Quand les bulletins des pertes
arrivèrent à Turin, la plupart s'affligèrent : mais les plus avisés se
réjouirent d'un sacrifice si opportun et, somme toute, assez mince, « C'est
avec ce sang, disaient-ils, que se fait l'Italie. » IX « Si —
ce que j'espère peu — la fortune me favorise, je verrai à tirer parti de nos
succès ; dans le cas contraire, il faudra se résigner à la volonté de Dieu. »
Ainsi s'exprimait Gortchakoff au moment de livrer la bataille de Traktir[45]. Cette
volonté divine que les Russes acceptaient avec une si virile résignation, ils
s'efforçaient encore de la prévenir ou du moins de la retarder. Resserrés de
plus en plus par l'ennemi, ils perfectionnaient patiemment leurs
retranchements intérieurs. Ils multipliaient les traverses et les blindages.
Ils creusaient des excavations qu'ils recouvraient de troncs d'arbres et où
pourraient s'abriter les défenseurs de la place Puis, la nuit venue, quelques
intrépides volontaires, se glissant hors des remparts, essayaient de
surprendre les assiégeants et de troubler leurs cheminements. Quelques coups
heureux vinrent réconforter les courages : pendant la nuit du 28 au 29 août,
une bombe partie du Grand-Redan incendia les deux magasins à poudre du
Mamelon-Vert et provoqua une explosion qui tua ou blessa plus de 140 hommes ;
le jour suivant, ce fut un dépôt de bombes qui éclata dans les attaques
anglaises ; le 31 août, un autre dépôt de projectiles sauta près de la baie
du Carénage. Dans cette période suprême, le travail des mines était le
principal souci des Russes. Ils s'y appliquaient avec ardeur, encouragés en
cela par Todleben. L'illustre chef du génie, qui se remettait lentement de sa
blessure, était encore à l'ambulance du Belbek : de là il multipliait ses
instructions ; mais elles n'étaient pas toujours suivies à la lettre, soit
que les ordres donnés à distance fussent d'une exécution difficile, soit
plutôt que la force même des choses en empêchât le strict accomplissement. C'est
qu'en effet, malgré leur vaillante obstination, les assiégés ressentaient de
plus en plus leur impuissance Lorsqu'ils s'étaient employés toute la nuit à
réparer leurs embrasures ou leurs magasins à poudre, quelques coups de canon
suffisaient à détruire tout leur patient labeur. Bientôt les gabions, les
sacs à terre, les bois de construction devinrent rares, en sorte que le
travail même de réfection leur fut presque impossible. Chaque matin ils
constataient un nouveau progrès des assiégeants ; en vain, dès le lever du
soleil, pointaient-ils leurs bouches à feu contre les têtes de sape, rarement
ils parvenaient à les bouleverser. Leurs pertes surtout dépassaient les plus
douloureuses prévisions. Du 17 au 21 août, comme les alliés avaient activé
leur tir, le nombre des tués et des blessés fut de près de 1.000 hommes par
jour Les Russes désignaient certains ouvrages sous des noms qui peignaient
leurs terreurs et leurs colères : c'est ainsi qu'ils appelaient le
Petit-Redan bastion d'Enfer, bastion de Boucherie, moulin à Pilon (1)[46]. Dans ce péril extrême, une
seule chose les soutenait, la présence de leurs chefs qui donnaient à tous
l'exemple du mépris de la mort. Un jour, comme le bombardement faisait rage,
on vit Gortchakoff parcourir lentement la ligne des remparts, s'approchant
des soldats et des canonniers, les remerciant au nom du Czar et soulevant
encore quelques acclamations de ces cœurs dévoués et fidèles. Lui-même ne
partageait aucune des illusions qu'il s'efforçait d'entretenir. « Il n'est
personne, mandait-il le 24 août au ministre de la guerre, qui ne taxe de
folie l'idée de prolonger la défense. » Vers la fin d'août, il songea même à
abandonner le côté sud de Sébastopol et consulta sur ce point Todleben ; puis
il se ravisa. « Je suis résolu, écrivait-il le 1er septembre, à continuer de
défendre à outrance le côté sud aussi longtemps que possible : car c'est la
seule issue honorable qui nous reste[47]. » Bien
différentes étaient les dispositions parmi les alliés. L'échec du 18 juin
était oublié. La victoire de Traktir, le récit des souffrances russes qui
parvenait parfois jusqu'à nos bivouacs, l'amélioration de l'état sanitaire,
la beauté de la saison, l'arrivée continue des renforts, tout contribuait à
relever les âmes. Vers la fin d'août, l'avancement des travaux du génie et le
développement extraordinaire de notre artillerie affermirent la confiance au
point de la changer en une joyeuse certitude. Les cheminements se
prolongeaient à travers les glacis ; les parapets étaient consolidés et
améliorés ; des places d'armes étaient préparées qui seraient le point de
départ des colonnes d'attaque. « Tout va bien, tout marche, nous
avançons », télégraphiait Pélissier[48]. Le 1er septembre, nous
n'étions plus qu'a. 25 mètres de Malakoff, 40 du Petit-Redan, 50 du bastion
du Mât, 70 du bastion Central[49]. Assiégeants et assiégés se
touchaient presque ; ils auraient pu s'interpeller de la voix, et, dans les
intervalles de silence, le bruit de leurs pics et de leurs pioches se mêlait
et se confondait. Seuls les Anglais étaient encore à 200 mètres du Grand-Redan
; mais la nature rocailleuse du sol ne leur permettait pas, affirmaient-ils,
de pousser plus loin leurs cheminements. Même aux yeux de ceux que l'insuccès
du 18 juin avait le plus effrayés, l'heure du grand assaut semblait venue.
Différer, ce serait accroître le chiffre des pertes, ce serait surtout
laisser aux Russes le temps de compléter leurs travaux de mine. Cette
dernière considération ne laissait pas que d'être importante, non seulement
parce que le péril était réel, mais parce que ce danger mystérieux frappait
fort l'imagination des soldats : ceux-ci, dans les entretiens de la tente, se
préoccupaient des explosions souterraines qui suivraient la prise de la
place, et leur âme, aguerrie contre tous les obstacles visibles, se troublait
de ces sinistres artifices qui seraient la dernière vengeance des Russes aux
abois. Le 3
septembre, un conseil de guerre se tint qui empruntait à la gravité des
conjonctures une particulière solennité. Pélissier, devenu prudent à l'excès
depuis son échec, eût volontiers attendu encore. On annonçait l'arrivée
prochaine de 400 mortiers, et le général en chef eût retardé sans peine
l'attaque décisive jusqu'au débarquement de ces nouveaux engins. L'opinion
unanime se prononça contre toute temporisation. Il fut résolu que le
bombardement commencerait le 5 septembre, et que le 8 serait le jour de
l'assaut. Midi fut l'heure choisie. L'action ne serait pas annoncée, comme au
7 et au 18 juin, soit par un bouquet de fusées, soit par tout autre signal
apparent. Mais les montres seraient réglées au quartier général de façon à
assurer pour l'instant convenu la plus précise exécution. Midi sonnant, les
colonnes d'attaque s'élanceraient sur Malakoff et le Petit-Redan ; dès que le
drapeau français flotterait sur Malakoff, les Anglais aborderaient le
Grand-Redan, tandis que, du côté de la ville, l'assaut serait donné au
bastion Central, puis au bastion du Mât. L'engagement devrait donc être
général et, sauf le bastion de la Quarantaine, embrasser la ville et le
faubourg : toutefois il ne s'étendrait à toute la ligne que si nos troupes,
en prenant pied dans Malakoff, donnaient à l'ensemble des opérations une
première chance de succès. Pour diriger l'attaque de Malakoff, la principale
de toutes, le commandant en chef choisit un officier général, jeune encore,
brave entre les braves, tout récemment arrivé d'Afrique et destiné par un
singulier bonheur à cueillir les plus beaux lauriers de cette guerre dont il
n'avait connu ni les longues angoisses ni es cruelles souffrances, c'était le
général Mac Mahon. Les
trois derniers jours du siège demeurent aujourd'hui encore gravés en traits
ineffaçables dans le souvenir des Russes. Le 5 septembre, dès l'aube du jour,
814 pièces françaises et anglaises[50] écrasèrent sous une vraie pluie
de fer la malheureuse cité. Tantôt le tir s'étendait sur toute la ligne,
tantôt il cessait devant la ville, pour redoubler devant Karabelnaïa : en
d'autres moments, il se ralentissait un peu devant le faubourg, tandis que,
vers la gauche des attaques, il reprenait toute sa vigueur. C'était, a écrit
le prince Gortchakoff dans ses rapports, un bombardement infernal. Malakoff
et le Petit-Redan avaient le privilège d'attirer le principal effort ; à
certains moments, tous les mortiers se concentraient sur ces deux ouvrages,
afin de les rendre partout inhabitables, afin de détruire même les abris
blindés où la garnison se tenait blottie. Les effets furent terribles. Au
Petit-Redan, durant cette journée, 200 hommes sur 600 furent tués ou
mortellement blessés. La place avait répondu d'abord avec énergie, mais avait
dû bientôt ralentir son feu : seules, les batteries de la Pointe ne cessèrent
de riposter : il en fut de même des batteries du côté nord, mais
l'éloignement rendait leurs projectiles peu dangereux. La nuit se passa pour
les Russes à réparer, coûte que coûte, leurs brèches : de notre côté, la
canonnade continua, et non sans une précision cruelle, car par intervalles
les lueurs des incendies guidaient nos pointeurs presque aussi sûrement que
la clarté du jour. — Le 6, ce fut la répétition des mêmes scènes lugubres.
Pour mieux déconcerter l'ennemi, le tir à certains moments mollissait au
point de cesser : les Russes alors, croyant à un assaut imminent, faisaient
avancer leurs réserves : quand celles-ci étaient à portée, les batteries
alliées reprenaient leur feu et les criblaient de boulets. — Le 7 septembre
était l'anniversaire de la bataille de la Moskowa : les assiégés
s'attendaient pour ce jour-là à une attaque, et leur vigilance redoubla. Mais
on ose à peine dire le prix de cette résistance désespérée : ces trois
journées de bombardement coûtèrent aux Russes 7.500 hommes tués ou blessés[51]. Malakoff était impuissant à
réparer ses avaries. Le Petit-Redan surtout offrait une indescriptible image
: il était encombré de blessés qu'on ne pouvait, à cause de la violence du
feu, transporter à l'ambulance : ces malheureux gisaient donc au milieu de
leurs compagnons qu'attendait sans doute un sort pareil et qui les
contemplaient avec cette insensibilité passive qui naît de l'excès de la
souffrance. A la chute du jour, les incendies de plus en plus nombreux
imprimèrent à ces scènes de désolation une sorte de grandiose horreur. Vers
cinq heures, la frégate la Koverna, embossée dans la rade et chargée
de tonneaux d'alcool, s'embrasa tout à coup : à dix heures, derrière le
bastion du Mât, de grandes flammes apparurent, c'était tout un quartier de la
ville qui brûlait : à onze heures enfin, près du débarcadère de Grafskaïa,
deux embarcations chargées de poudre s'allumèrent et firent explosion. Il se
trouvait que ces poudres étaient destinées à charger les chambres creusées
dans Malakoff ; et, dans la confusion du moment, on ne songea pas de suite à
les remplacer. Ces gerbes immenses, tantôt livides, tantôt rougeâtres et
comme sanglantes, illuminaient de reflets fantastiques la mer et les
montagnes, la ville et les bivouacs. Comme la nuit finissait, l'horizon était
encore tout embrasé, et longtemps ces lueurs sinistres luttèrent avec les
feux de l'aurore qui allait éclairer le dernier jour de Sébastopol. X Les
projets d'attaque n'étaient point demeurés tellement secrets que beaucoup ne
les eussent devinés ou pressentis. Dans l'après-midi du 7 septembre, Bosquet,
ayant réuni sous sa baraque les généraux du 2e corps, avait annoncé le
prochain assaut, avait distribué à chacun sa tâche : certaines confidences
nécessaires, faites aux états-majors, avaient en outre un peu ébruité la
grande nouvelle. Aussi, le 8 septembre, bien avant que le jour parût, une
animation inaccoutumée régnait dans les camps. Tout le monde souhaitait la
bataille, par espoir de vaincre et surtout par impatience d'en finir Autour
de Bosquet se pressaient ses officiers : « Nous ferons si bien, lui
disaient-ils, que nous vous ferons gagner le bâton. » Quant à lui, il
souriait avec une confiance résolue et ne se lassait pas de répéter ses
recommandations : « Il faut réussir, insistait-il, un échec
compromettrait tout, il faut triompher à tout prix. » Il n'était
personne qui n'applaudit à ce langage et ne fût digne de le comprendre[52]. La joie pourtant était grave
et colorée d'émotion. Les heures de cette nuit qui s'achevait avaient été
employées par un grand nombre à écrire à ceux qu'ils avaient laissés en
France, et, à travers l'enjouement voulu pour rassurer les proches, il eût
été aisé de distinguer les tendresses voilées d'un adieu. D'autres, soit par
conviction du cœur, soit par souvenir de l'enfance et de la patrie, avaient
tenu à épurer leur âme à l'aube du grand combat. C'est sous cette double
impression d'allégresse guerrière et de recueillement viril que commençait
cette journée qui, pour beaucoup, n'aurait point de lendemain. Dans
les bivouacs, le repas fut hâté. Comme il s'achevait, un ordre du jour du
chef du 2e corps apprit officiellement aux soldats le suprême effort qu'on
attendait de leur valeur. A huit heures, les troupes quittèrent leurs
campements et furent dirigées vers les tranchées. C'était la division Dulac
qui, appuyée par la brigade de Marolles, devait aborder le Petit-Redan :
c'était la division La Motterouge qui devait assaillir la courtine entre le
Petit-Redan et Malakoff : c'était surtout la division Mac Mahon qui, soutenue
par la brigade Wimpfen, devait s'établir dans Malakoff même et, coûte que
coûte, s'y maintenir. La division de la garde impériale était échelonnée en
réserve. — Sur notre gauche, les Anglais étaient aussi sur pied, et déjà deux
de leurs divisions s'apprêtaient à descendre dans les parallèles pour marcher
au premier signal sur le Grand-Redan. — Du côté de la ville, le déploiement
de forces n'était pas moindre. Là commençait à se rassembler la division
Levaillant, chargée de l'attaque du bastion Central ; derrière elle se
massait la division d'Autemare qui, le bastion Central une fois emporté,
s'élancerait sur les traces de la division Levaillant et tournerait le
bastion du Mât. Pour renforcer de ce côté les effectifs, il avait été fait
appel aux troupes sardes, et, en ce moment-là même, la brigade Cialdini
remontait les pentes du plateau de Chersonèse et s'acheminait vers nos
campements. La division Bouat formait réserve aux attaques de gauche, comme
la garde impériale aux attaques de droite. — Comme on le voit, la prise
d'armes était générale, et, pour que rien ne manquât, l'ordre avait été
transmis au corps d'observation de se tenir prêt à refouler toute diversion
venue de l'extérieur. Seuls, les Turcs, les hommes de garde à Kamiesch, les
blessés, les malades n'avaient point de rôle dans cette grande journée.
Encore parmi les convalescents, quelques-uns s'échappèrent de l'ambulance et,
malgré leurs forces mal rétablies, accoururent à leur régiment. Ce
n'était pas comme au 18 juin sous le splendide soleil d'un jour d'été que le
duel suprême allait se livrer. D'épais nuages, courant dans l'air,
obscurcissaient le ciel par intervalles, et un vent violent soufflant du
nord-ouest balayait le plateau de Chersonèse. La mer fut même si houleuse que
les escadres furent retenues à leur mouillage et ne purent, comme le voulait
le plan d'ensemble, ouvrir leur feu contre les ouvrages de la rade. Ce qui
était contretemps fut aussi avantage : car ces rafales soulevaient de tels
tourbillons que les flots de poussière, joints à la fumée du bombardement qui
continuait, masquèrent aux yeux des assiégés les mouvements inusités de nos troupes.
Les défenseurs de Sébastopol ne furent
avertis du péril que par un avis du prince Gortchakoff qui, du haut
des collines situées sur la rive droite de la Tchernaïa, avait remarqué le
rassemblement de plusieurs de nos divisions. Cet avis même, sans les laisser
tout à fait incrédules, ne parait avoir rien ajouté à leur habituelle
vigilance. Après les effroyables pertes des jours précédents, les Russes
hésitaient un peu à découvrir leurs réserves en vue d'une attaque qui
peut-être ne serait qu'une feinte. La canonnade se développant avec une égale
furie, tantôt contre la ville, tantôt contre Karabelnaïa, ils avaient fini
par ne plus savoir où se porterait le principal effort. Une circonstance
achevait de les déconcerter. Ils s'attendaient à l'assaut, soit à l'aube
comme au 18 juin, soit vers le soir comme au 7 juin : nul ne jugeait
vraisemblable une attaque au milieu du jour, et le choix même de l'heure ne
fut pas l'une des moindres habiletés des alliés. Surpris
ou non, les Russes, malgré les brèches de leurs remparts et leurs terribles
pertes, n'étaient pas moins redoutables. La garnison avait comblé ses vides,
à l'aide soit de bataillons de marche, soit de légions de milices. En outre,
et nonobstant la grande pénurie d'hommes, quelques régiments, dernière
ressource disponible, étaient arrivés de l'intérieur de l'Empire. Y compris
les servants de pièces et les matelots, Sébastopol comptait encore près de
48.000 défenseurs. Sur ces 48.000 hommes, 23.000, sous les ordres du
lieutenant général Khroulef, étaient affectés au faubourg de Karabelnaïa.
Quelle qu'eût été la consommation des journées précédentes, l'artillerie
disposait d'importants approvisionnements qu'elle n'avait plus à ménager.
Bien que les chefs ne se fissent guère illusion sur le sort de la ville, ils
avaient à cœur d'illustrez leur suprême défense. Une dernière pensée
soutenait les plus farouches. Ils comptaient sur les explosions de mines qui
feraient sauter les assaillants à peine maîtres des remparts et confondraient
Russes et Français dans une même fin tragique. « Nos funérailles se
feront dans le ciel », disaient les soldats moscovites par une de ces
plaisanteries sinistres que le désespoir inspire. La Providence, plus
clémente que les hommes, déjoua, en partie du moins, ces calculs du
fanatisme. On a vu comment, dans la soirée du 7 septembre, un incendie avait
dévoré les poudres destinées à cette lugubre besogne. Le 8, vers dix heures
seulement, de nouvelles poudres furent amenées à Malakoff pour charger les
fourneaux ; mais la violence du bombardement ne permit pas d'achever
l'opération. Au Petit-Redan seul, les mines furent chargées[53]. A onze
heures et demie, tous les bataillons d'attaque garnissaient les tranchées
devant Karabelnaïa. Pélissier, entouré de son état-major, s'était installé au
Mamelon-Vert. Dans la sixième parallèle se tenait Bosquet, l'œil à tout et
imposant autour de lui sa calme énergie. Les soldats animés, ardents,
débraillés, sans doute pour mieux se battre, pleins d'avance des colères de
la lutte — car la longueur du siège avait un peu irrité les âmes —, les
soldats attendaient impatiemment le signal. Parfois quelques baïonnettes
dépassaient les parapets. « A bas les baïonnettes ! » criait
impérieusement Bosquet, qui craignait que notre présence se dévoilât à
l'ennemi, et il ajoutait plus doucement : « Patience ! le moment viendra[54]. » Il approchait en effet.
L'aiguille marque midi. « En avant ! » s'écrie Bosquet, et aussitôt son
fanion de commandement est planté sur la parallèle. L'ordre vole de bouche en
bouche, les tambours battent, les clairons sonnent ; les officiers, l'épée
nue, entraînent leurs troupes hors des tranchées. La
garnison de Malakoff se composait alors de 500 artilleurs, de quelques
miliciens ou travailleurs, et de 1.400 hommes d'infanterie appartenant aux
régiments de Modlin, de Praga et de Zamoscie. Après avoir prévu l'assaut pour
le lever du jour, on avait cessé de l'attendre. Les canonniers seuls étaient
à leurs pièces, et quelques tirailleurs le long des remparts. Tous les autres
s'étaient blottis sous leurs abris blindés et venaient d'achever leur repas.
Après tant d'alertes, ils se reposaient dans une sorte de quiétude relative
et surtout succombaient à cette lassitude qui, après une nuit de veille
anxieuse, engourdit souvent vers le milieu du jour les forces et les pensées.
Ils ne se levaient que pour rendre honneur au commandant du fort, le général
de Bessau, qui, à ce moment-là même, parcourait les casemates et distribuait
aux plus méritants des croix de Saint-Georges. Soudain, sur le coup de midi,
le son perçant des sonneries françaises déchire l'air ; les zouaves, avec
leurs vêtements aux couleurs éclatantes, apparaissent bondissant sur le
glacis de Malakoff. « Voilà les Français ! voilà l'assaut ! » s'écrient les
hommes de garde Avant même que les défenseurs du bastion aient pu prendre les
armes, les zouaves du Pr régiment se sont élancés sur l'ouvrage : ils
franchissent le fossé ; sans attendre les échelles, ils gravissent l'escarpe
et s'introduisent précipitamment à travers les embrasures. Les canonniers
russes sautent sur leurs pièces, se défendent à coups de pierres, de pioche,
d'écouvillon. Pendant ce temps, les soldats du régiment de Modlin se jettent
hors de leurs abris et se massent vers la tête du fort. Là, s'engage une de
ces luttes corps à corps, si rares dans l'histoire des guerres, lutte
acharnée, sans merci, pleine d'épisodes terribles. Mais les Russes
s'embarrassent dans leurs longs vêtements : les nôtres, plus agiles,
échappent aux coups de leurs adversaires, les entourent, les enlacent, et peu
à peu gagnent du terrain. De minute en minute, le nombre des assaillants
s'accroît : derrière les zouaves et presque à côté d'eux, se montre l'un des
bataillons du 7e de ligne, luttant de bravoure et d'énergie avec les troupes
africaines. Le général de Bessau est tombé mortellement atteint : presque
tous les autres chefs russes sont tués. Pressés et débordés de toutes parts,
les assiégés reculent, cèdent le terre-plein, rétrogradent derrière les
premières traverses, et le drapeau du 1er zouaves est arboré sur la redoute
conquise. Le combat n'avait pas duré une demi-heure. — Dans le même
intervalle, la division Dulac envahissait le Petit-Redan et poussait ses
tirailleurs jusqu'à la seconde enceinte, tandis qu'entre le Petit-Redan et
Malakoff, la division La Motterouge prenait possession de la Courtine. De son
poste d'observation, le commandant en chef a vu l'aigle française plantée sur
Malakoff : il a vu aussi le triomphe (triomphe passager) des divisions Dulac
et La Motterouge. Aussitôt, sur le Mamelon-Vert, il fait hisser à côté de nos
couleurs le drapeau de la Reine. C'est le signal qu'attendent les Anglais. A ce
signe, on les voit sortir de leurs tranchées, non point avec cet élan
impétueux qui caractérise les nôtres, mais avec cet intrépide sang-froid
propre à leur tempérament et à leur pays. Voici leurs lignes de tirailleurs,
puis les porteurs d'échelles, puis les colonnes d'assaut formées par la
division légère et par la 2e division. Dans leur attaque, nos alliés ont un
double désavantage : d'abord, les Russes sont en alerte sur toute leur ligne
de défense ; et puis, une distance de 200 mètres les sépare du Grand-Redan.
Un feu meurtrier les accueille, et avant qu'ils atteignent l'ouvrage, le sol
se jalonne de leurs habits rouges. Ils avancent cependant, courent au fossé,
l'escaladent, dressent leurs échelles, atteignent le saillant presque démoli
du bastion, culbutent les bataillons du régiment de Vladimir. Mais là
s'arrêtent leurs succès. Devant eux, s'étend un vaste espace vide et
découvert ; au-delà sont des traverses à l'abri desquelles les Russes
entament le feu le plus nourri et le plus précis. Vainement les assaillants
essayent de pousser plus loin leur entreprise ; vainement même ils
s'efforcent de se maintenir sur le terrain conquis ; après une heure et demie
d'efforts et de tentatives inutiles, ils se replient dans leurs tranchées. Tandis
que les Anglais échouaient au Grand-Redan, la division Levaillant abordait
vers deux heures le bastion Central et n'y rencontrait pas une chance
meilleure. La brigade Couston parvient d'abord à s'emparer de la redoute
Schwartz, à gauche du bastion ; elle s'engage même dans le ravin, dit ravin
de la Ville : mais son chef est blessé, les renforts arrivent à l'ennemi,
et elle est ramenée jusque dans les parallèles les plus avancées. A droite du
bastion, la brigade Trochu a envahi la lunette Bielkine et a gagné le bastion
lui-même, mais elle ne peut non plus maintenir ses avantages. Comme le
général Couston, le général Trochu est blessé, et les retours offensifs des
Russes écrasent ses malheureux régiments. Une seconde tentative n'est pas
plus heureuse, et un ordre du général en chef prescrit de ne pas continuer de
si sanglants efforts. A quoi
bon, en effet, s'obstiner contre la ville quand du côté de Karabelnaïa a été
engagée la principale entreprise, celle qui doit, selon le revers ou la
réussite, tout compromettre ou tout sauver ? Au
Petit-Redan, la fortune avait fait chèrement expier à nos colonnes leurs
premiers succès. A peine maîtresse du bastion, la division Dulac avait été
assaillie par le feu des batteries de la maison en croix et de trois
vaisseaux mouillés dans la racle. Sur les points les plus favorables, avait
en outre été amenée par les Russes une nombreuse artillerie de campagne,
tandis que du ravin Ouchakof débouchaient d'importantes réserves. Accablées
par le nombre, écrasées sous les projectiles, et enfin contraintes à évacuer
la redoute encombrée de leurs morts, nos troupes s'étaient repliées jusque
dans leurs places d'armes. Du côté de la Courtine, la division La Motterouge
pliait elle-même sous les efforts de l'ennemi. De nouvelles colonnes sont
formées avec les débris de la brigade Saint-Pol déjà privée de son général,
avec la brigade de Marolles, avec la division de la garde. Puis, un peu plus
tard, arrivent au galop, de la batterie Lancastre, deux batteries
d'artillerie qui essayent par l'intensité de leur tir de jeter le trouble
dans les colonnes ennemies et surtout d'éloigner les vapeurs. Le Petit-Redan
est pris, perdu, repris, abandonné. Cependant l'effusion du sang était énorme
: le général de Marolles est tué ; les généraux Bourbaki, Bisson, Mellinet,
de Pontevès sont atteints, et celui-ci mortellement : les tranchées sont
tellement encombrées de blessés, que la circulation y est presque impossible.
Sur ces entrefaites, le général Bosquet est frappé au côté droit d'un éclat
d'obus ; il est obligé de remettre son commandement, et le bruit se répand
même qu'il vient de succomber. Peu après, une immense détonation retentit du
côté de la Courtine : c'est un magasin à poudre qui a éclaté, faisant encore
de nouvelles victimes : le général de La Motterouge est lui-même blessé. Tant
de morts, la perte de tant de chefs, la difficulté du combat sur cet étroit
espace jonché de cadavres et de mourants, l'excès même de la lassitude, tout
détourne d'un nouvel assaut contre le Petit-Redan : seule la division de La
Motterouge se maintient en partie sur le rempart. Il
était trois heures. A ne juger que l'ensemble des attaques, nous avions à
enregistrer plus de mécomptes que de succès. Les Anglais avaient échoué au
Grand-Redan. Le bastion Central résistait à tous les efforts. Enfin, du côté
de Karabelnaïa, le Petit-Redan, d'abord enlevé, venait de nous échapper. Et
pourtant autour du général en chef régnait plus de joie que d'abattement. Les
regards se portaient obstinément vers Malakoff. Malakoff conservé, non
seulement les autres échecs seraient réparés, mais l'avantage de la journée
nous resterait : car l'occupation de ce point dominant rendrait toute résistance
ultérieure impossible. Or, tous les rapports annonçaient que Mac Mahon se
maintenait dans sa conquête et s'y consolidait. Il s'y
était maintenu, Dieu seul sait au prix de quelle vaillance. On a dit comment
le terre-plein du bastion était tombé entre nos mains et comment cet éclatant
succès avait déterminé l'attaque générale. Mais, à l'intérieur de l'ouvrage,
fortifié, agrandi avec tant de sollicitude durant les longs mois du siège,
les Russes avaient élevé une multitude de traverses sous lesquelles étaient
établis leurs blindages et qui formaient, en travers même du fort, autant de
retranchements faciles à défendre. Le saillant une fois occupé, il avait
fallu conquérir une à une chacune de ces traverses derrière lesquelles
s'étaient ralliés les débris du régiment de Modlin, les bataillons de Praga
et de Zamoscie. Heureusement, le général Mac Mahon avait appelé à lui sa
seconde brigade, la brigade Vinoy : grâce à ces renforts, il avait pu
refouler ses adversaires, les débusquer de leurs positions et les rejeter
vers la gorge de la redoute. Là
avait commencé une lutte plus terrible que toutes celles de la journée.
Acculés vers l'extrémité de l'ouvrage, les Russes avaient, par une suite de
poussées héroïques, tenté de reprendre la forteresse, véritable palladium de
leur cité. Tandis que Mac Mahon mande en toute hâte la brigade Wimpfen, les
zouaves de la garde, en un mot toutes les réserves, les chefs moscovites se
sacrifient les uns après les autres pour conjurer l'irréparable défaite.
C'est d'abord le général Lisenko avec quelques débris des régiments de
Varsovie, de Briansk, d'Yeletz : c'est ensuite le général Khroulef avec
quatre bataillons du régiment de Ladoga : c'est enfin le général Youférof
avec les mêmes troupes ramenées de nouveau au combat. Lisenko est
mortellement atteint ; Khroulef gravement blessé ; Youférof tué. Enfin la
gorge de Malakoff nous reste. Déjà le génie commence à la mettre en état de
défense : la capitulation de la petite garnison de la Tour, demeurée isolée
au milieu du fort, achève la conquête : un suprême effort tenté un peu plus
tard par le général de Martinau avec les régiments d'Azof et d'Odessa ne fait
que constater l'impuissance de nos adversaires à nous arracher la magnifique
proie. Magnifique,
elle l'était en effet ! Les cadavres accumulés autour de la forteresse
disaient assez l'obstination des Russes à la défendre ou à la reconquérir.
Quoique notre triomphe fût certain, la fusillade n'avait point cessé.
Quelques volontaires se hasardaient encore autour du mamelon, méditant quelque
coup de main désespéré. « Donnez-nous des cartouches, criaient-ils ;
qu'on nous ramène au combat. » Mais presque tous les officiers étaient
morts ou aux ambulances : les autres répondaient à peine, non qu'ils fussent
insensibles à un si grand revers ; mais après une bataille si rude, une
immense lassitude s'était emparée d'eux, et, ayant tout fait pour conjurer la
destinée, ils s'y abandonnaient désormais passivement. Vers
cinq heures, en ces lieux pleins de confusion et de deuil, arriva le prince
Gortchakoff. A la première nouvelle de l'assaut, il avait franchi la rade, et
avait pu suivre toutes les péripéties de la bataille. Longtemps il promena
ses regards sur Karabelnaïa comme pour mesurer la force défensive du faubourg
: longtemps surtout, il contempla ce Malakoff, naguère l'orgueil des Russes
et maintenant perdu. Ni la fusillade qui était encore violente et tua à ses
côtés un de ses officiers, ni le temps qui pressait ne purent abréger ce
suprême examen. Enfin, jugeant la cité désormais indéfendable, il se décida à
consommer le sacrifice. L'heure lui sembla favorable : car les succès obtenus
au Grand-Redan, au Petit-Redan, au bastion Central sauvegardaient, et
au-delà, l'honneur des armes moscovites : d'un autre côté, la fatigue extrême
des alliés garantissait que le reste de la journée et la nuit suivante se
passeraient sans retour offensif. Le commandant en chef russe résolut donc
d'évacuer Sébastopol et de faire passer toutes ses troupes sur la rive nord.
Ce dessein une fois arrêté, il s'éloigna rapidement et se rendit à la
batterie Nicolas pour y assurer l'immédiate exécution de ses ordres. A son
poste d'observation du Mamelon-Vert, Pélissier avait appris l'entier succès
de Mac Mahon, et ce grand avantage, bien qu'amoindri par l’échec des autres
assauts, avait rempli tous les cœurs d'espérance. Cependant, à travers la
confusion de ces multiples combats, la victoire, quoique probable, semblait
encore indécise et voilée. Mac Mahon se maintiendrait-il dans Malakoff ?
Quelque explosion de mines ne changerait-elle pas le triomphe en catastrophe
? Les Russes vaincus ne se défendraient-ils pas derrière leur seconde
enceinte, dans les rues, dans les maisons ? Et la bataille du 8 septembre
n'aurait-elle pas un lendemain plus sanglant encore ? A ces questions nul ne
répondait, et les fronts, à demi éclaircis, gardaient quelque trace
d'inquiétude. On en
était là, quand, vers la tombée du jour, le général de Martimprey, braquant
sa lunette dans la direction de la ville, crut apercevoir sur le grand pont
de la rade un mouvement inaccoutumé. La lunette passa de main en main, et on
discerna distinctement, malgré les premières ombres du soir, de longues
colonnes de soldats, de chariots, de voitures, de bouches à feu qui
s'acheminaient vers le côté nord. Le pont pliait sous le poids et, secoué par
un vent violent, oscillait sous la houle qui parfois déferlait au point de
l'inonder. Malgré l'obstacle, le défilé continuait tandis que des
embarcations chargées de monde abordaient la rive septentrionale, puis
retournaient à vide pour chercher d'autres passagers. L'obscurité qui venait
rapidement ne permit pas d'en voir davantage : mais il n'était plus douteux
qu'on assistât à la retraite des Busses. Ils ne
partaient cependant pas tous. A cette heure suprême, Gortchakoff se
ressouvint de Moscou. Des corps de volontaires, des détachements de sapeurs
et de marins restèrent, non pour combattre un ennemi désormais victorieux,
mais pour réduire en poussière la Cité qu'on ne pouvait plus défendre. Comme
la nuit tombait, l'œuvre de dévastation commença. Les magasins à poudre
sautèrent. Les bouches à feu ou les voitures du train qu'on ne pouvait
emmener furent noyées dans la baie. Ce qui restait de la flotte de la mer
Noire fut submergé ; on n'épargna pas même l'Impératrice Marie, ce
beau bâtiment que montait, à la bataille de Sinope, le glorieux Nakhimof :
seuls les vapeurs furent conservés et ramenés vers la rive septentrionale.
L'explosion de la batterie Paul compléta les destructions. Quand tout fut
fini, le grand pont de la baie fut démonté. Puis, des embarcations ramenèrent
vers le nord les exécuteurs de ces ordres farouches : avec eux partirent les
généraux qui étaient restés jusque-là à Sébastopol afin d'assurer la sécurité
de la retraite : de ce nombre était le comte Osten-Sacken, gouverneur de la
ville, qui s'éloigna l'un des derniers, comme un capitaine qui abandonne
après tous les autres son navire incendié. Les détonations de cette nuit terrible avaient tenu en éveil les alliés dans leur camp et avaient triomphé de leur immense fatigue. A l'aurore du 9 septembre, Sébastopol, déjà presque évacué et désert, leur apparut comme un immense amas de décombres au-dessus desquelles jaillissaient les gerbes de flammes des incendies. Français et Anglais contemplèrent longtemps avec un mélange de joie et d'horreur ces ruines qui attestaient à la fois la grandeur de leur triomphe et l'acharnement de leurs ennemis Au-delà de la rade, sur les hauteurs du nord, apparaissaient les Russes, vaincus, mais menaçants encore. Et le lendemain, 10 septembre, sur ces débris fumants, — après trois cent trente-deux jours de siège, trois batailles rangées, trois assauts plus sanglants que des batailles, — Pélissier, nommé maréchal de France, planta, au nom de l'Empereur, le drapeau de son pays. |
[1]
M. Camille ROUSSET,
Guerre de Crimée, t. II, p. 31.
[2]
Voir TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, t. II, Ire part., p. 20-47.
[3]
Journal des opérations de l'artillerie, p. 225. — TODLEBEN, Défense de
Sébastopol, t. II, Ire part., p. 101, et Appendice, p. 390.
[4]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, t. II, Ire part., p. 182.
[5]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, t. II, Ire part., p. 170, et relevés quotidiens, p. 125 à
170.
[6]
Moniteur, 3 mai 1855.
[7]
Notes inédites de M. le général de Martimprey.
[8]
NIEL, Journal
des opérations du génie, p. 228 et suiv.
[9]
Notes inédites de M. le général de Martimprey.
[10]
Situation de présence à la date du 20 mai. (Journal des opérations du génie,
appendice n° 9, p. 481.)
[11]
Correspondance inédite.
[12]
Journal des opérations du génie, p. 271. — Journal des opérations de
l'artillerie, p. 311.
[13]
FAY, Souvenirs
de Crimée, p. 246-247.
[14]
Le premier avait eu lieu le 17 octobre ; le second, le 9 avril.
[15]
Voir TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, t. II, Ire part., p. 322 et 323.
[16]
Rapport du général Pélissier. (Moniteur, 25 juin 1855.) — Journal des
opérations du génie, p. 294 et suiv. — Journal des opérations de
l'artillerie, p. 303 et suiv.
[17]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, t. II, Ire part., p. 331-332.
[18]
FAY, Souvenirs
de la guerre de Crimée, p. 260. Aide de camp du général Bosquet, M. Fay a
puisé ces chiffres dans les rapports mêmes de son chef. Dans sa belle Histoire
de la guerre de Crimée (t. II, p. 242), M. Camille Rousset reproduit le
même relevé de pertes. — Voir aussi Journal des opérations du génie, p.
301. Le Journal des opérations de l'artillerie (p. 307), évidemment
inexact sur ce point, n'estime qu'à 3.000 le nombre des tués et blessés.
[19]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, t. II, Ire part., p. 364.
[20]
Moniteur du 22 juin 1855.
[21]
Rapport du général Pélissier sur le combat du 18 juin. (Moniteur, 4
juillet 1855.)
[22]
Rapport du général Pélissier. (Moniteur du 4 juillet 1855.) On ne peut
douter que ces évaluations ne soient au-dessous de la vérité. En tout cas,
elles ne concordent pas avec les chiffres produits par M. le docteur Scrive,
qui estime à 2.198 le nombre des blessés qui, le 18 juin, à deux heures de
l'après-midi, étaient entrés, soit aux ambulances, soit aux infirmeries des
corps. (SCRIVE, Statistique
médico-chirurgicale, p. 208.)
[23]
Moniteur du 6 juillet 1855.
[24]
Moniteur du 7 juillet 1855.
[25]
Lettre au baron Stokmar. (The Life of Prince Consort, by Théodore MARTIN, t. III.)
[26]
The Greville Memoirs, t. VII, p. 270.
[27]
Voir M. Camille ROUSSET,
Guerre de Crimée, t. II, p. 293. — GRANIER DE CASSAGNAC, Souvenirs du second Empire, t. III, p. 68 et
69.
[28]
Correspondance inédite du général Cler.
[29]
Docteur SCRIVE, Statistique
médicale de l'année d'Orient, p. 211 et 216.
[30]
Rapport du 27 juillet. (Statistique médicale, p. 215.)
[31]
Le commandement de l'armée anglaise fut confié, après la mort de lord Raglan,
au général Simpson.
[32]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, t. II, Ire part., p. 383.
[33]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, t. II, IIe part., p. 55.
[34]
Docteur HUBBENETH,
professeur à l'Université de Kiew, Service sanitaire des hôpitaux russes
pendant la guerre de Crimée, p. 93.
[35]
HUBBENETH, Service
sanitaire, p. 133.
[36]
HUBBENETH, Service
sanitaire, p. 135-138 et passim.
[37]
Ce pont fut achevé le 27 août.
[38]
Le prince Michel Gortchakoff avait, au mois de mars, remplacé dans le
commandement en chef le prince Menschikof.
[39]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, t. II, 2e part., p. 61.
[40]
TODLEBEN,
Appendice, p. 19.
[41]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, t. II, 2e part., p. 73.
[42]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, t. II, 2e part., p. 79.
[43]
TODLEBEN, t. II,
2e part., p. 134.
[44]
Rapport du général Pélissier. (Moniteur du 29 août 1855.)
[45]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, t. II, 2e part., p. 80.
[46]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, t. II, 2e part., p. 155.
[47]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, t. II, 2e part., p. 165.
[48]
Moniteur du 3 septembre 1855.
[49]
Journal du génie, p. 416. — Journal de l'artillerie, p. 403 et
404.
[50]
Journal des opérations du génie, p. 422.
[51]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, t. II, 2e part., p. 191.
[52]
BOCHER, Lettres
de Crimée, p. 139. — FAY,
Souvenirs de Crimée, p. 312.
[53]
Voir TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, t. II, 2e partie, p. 177-180, 186-190, 194.
[54]
FAY, Souvenirs
de Crimée, p. 316. — BOCHER,
Lettres de Crimée, p. 142.