SOMMAIRE : I. — LES PUISSANCES ALLEMANDES. - LA PRUSSE : le roi Frédéric-Guillaume IV
; son caractère et ses tendances contradictoires : pourparlers à Londres :
protocole du 9 avril et traité du 20 avril : comment le roi de Prusse refuse
de s'avancer davantage : caractère de sa neutralité.
II. — L'AUTRICHE : comment son attitude semble, au début,
plus décidée : traité du 14 juin : note du 8 août : les quatre points :
traité du 2 décembre 1854.
III. — Irritation de
la Russie contre le gouvernement autrichien : le prince Alexandre Gortchakoff
et son attitude à Vienne : comment le gouvernement russe accepte en principe
les quatre points. — De quelle façon les Russes s'appliquent à traîner les
choses en longueur et à détacher l'Autriche des puissances alliées : conduite
du prince Gortchakoff et ses atermoiements : l'accession du Piémont à
l'alliance occidentale. — Chute du ministère Aberdeen. — Mort du czar
Nicolas.
IV. — Impression produite
par la mort de Nicolas : c'est sur ces entrefaites que s'ouvre la conférence
de Vienne, tant de fois retardée. — Règlement des deux premiers points. —
Avec le troisième point — indépendance de l'empire ottoman et puissance russe
dans la mer Noire — les difficultés commencent : séance du 20 mars :
importance que la France et l'Angleterre attachent au troisième point : plan
arrêté à Londres. — Départ de M. Drouyn de Lhuys pour Vienne : ses entrevues
avec M. de Buol et avec l'empereur François-Joseph : neutralisation ou
limitation des forces russes dans la mer Noire : comment le prince
Gortchakoff se refuse à toute limitation : expédients contradictoires qu'il
propose : ouverture ou clôture des détroits : ajournement de la conférence.
V. — Les vues de
l'empereur Napoléon III et son projet de se rendre en Crimée. — Opposition
très vive en Angleterre : inquiétudes plus vives encore en France. — Voyage à
Londres. — Attentat de Pianori : comment le projet de voyage en Orient est
abandonné.
VI. — Le dernier épisode
des Conférences de Vienne : combinaisons de M. de Buol : les contrepoids :
comment et pour quel motif cette combinaison, peu avantageuse en soi, est
acceptée par lord John Russell et par M. Drouyn de Lhuys. — Désaveux vente de
Londres et de Paris : démission de M. Drouyn de Lhuys et son remplacement par
M. Walewski. — Fin de la conférence.
VII. — Opinion de
l'Europe sur la conduite de l'Autriche : isolement de cette puissance. —
Véritable mobile qui a guidé à Vienne M. Drouyn de Lhuys : discours de M. de
Montalembert au Corps législatif : où se trouve l'allié révolutionnaire.
I Dans le
grand conflit où étaient engagées la Russie, la France, l'Angleterre, la
Turquie, c'était aux deux puissances allemandes qu'il appartenait
d'intervenir soit comme médiatrices, soit comme belligérantes. On a vu les
efforts tentés par l'Autriche pour prévenir la guerre. La rupture une fois
consommée, quelles furent à Berlin et à Vienne les pensées et les résolutions
? Frédéric-Guillaume
IV, alors roi de Prusse, unissait en son âme des pensées contradictoires qui
tour à tour le dominaient. Tout en lui était contraste. Les tendances de son
éducation le rejetaient bien en arrière dans le passé : puis, par
intervalles, une rapide et grandiose vision d'avenir éblouissait son esprit
au point de le troubler Nul ne poussait plus loin que lui le culte du droit
monarchique et le respect des anciennes coutumes ; il se trouvait pourtant
que, parmi les maisons royales, la plus antique par les privilèges, celle
d'Autriche, lui inspirait encore plus d'envie qu'elle ne lui imposait de
vénération. Il dédaignait et redoutait fort les souverains parvenus ;
l'élévation de Louis-Philippe l'avait jadis scandalisé ; celle de Napoléon
III l'avait naguère rempli d'effroi ; cependant, chef d'une jeune monarchie,
un peu tenu à distance par ses orgueilleux voisins, il lui arrivait de se
tourner vers la France comme vers l'État qui aiderait le mieux sa fortune,
qui ferait payer le moins cher son patronage et peut-être même n'en exigerait
pas le prix. Les desseins du monarque étaient confus et flottants ; il
entrevoyait, il ne voyait pas : ses combinaisons les plus pratiques, les plus
positives même, se mêlaient de chimères : on eût dit une de ces perspectives
lointaines où la terre ferme se perd dans les nuages et se noie dans les
eaux. Parfois son ambition s'allumait ; il s'indignait alors de son petit
royaume mal conformé, créé d'appoints successifs, composé de provinces tantôt
acquises par ruse ou par force, tantôt concédées par la dédaigneuse générosité
de l'Europe ; il se souvenait avec amertume de ces jours non lointains
d'Olmutz où l'Autriche lui avait durement imposé ses volontés ; il imaginait
une Prusse agrandie, armée de toutes pièces, disciplinée, studieuse,
cultivant la science uniquement pour la guerre et faisant la guerre
uniquement pour le gain. Presque aussitôt, sa piété, qui était poussée
jusqu'à l'exaltation, rejetait ces pensées comme téméraires et coupables ; il
se reportait violemment en arrière ; il revenait à l'idée d'une société à la
fois piétiste et féodale, à une sorte de moyen âge artificiellement
reconstruit, à une vaste Sainte-Alliance dont la Prusse serait le bras droit.
A peine avait-il caressé cette conception qu'il s'avisait que la place était
prise, prise par l'Autriche, prise par le Czar, et que dans cette hiérarchie,
son royaume ne serait jamais qu'un comparse. De nouveau, il s'absorbait dans
la vague ébauche d'un grand empire militaire, mais modernisé, préparé par
lui, achevé par ses successeurs. Puis voici que le remords le ressaisissait
une seconde fois, et aussi la crainte : car, avec une prudence presque
cauteleuse, il sentait que les périls d'une telle entreprise en égaleraient
les profits. — Tous les actes extérieurs du prince, ses écrits, ses paroles
se ressentaient de ces étranges dispositions. Il s'exprimait en un langage
tantôt sentimental jusqu'au mysticisme, tantôt positif jusqu'à la brutalité ;
ses entretiens étaient heurtés, pleins d'imprévu, presque d'incohérence ; il
était chevaleresque avec d'incroyables avidités de territoire ; il n'était
point l'ennemi des libertés publiques, mais volontiers il les eût revêtues de
formes antiques au point de les rendre méconnaissables. Toujours sa pensée,
distraite par instants, revenait vers le même objet, joie et tourment de sa
vie, c'est-à-dire vers ce vaste empire qui réaliserait toutes ses ambitions,
mais s'élèverait sur les ruines de ses plus chers scrupules. De vrai, c'était
un précurseur, précurseur pour l'Allemagne comme Charles-Albert le fut pour
l'Italie, indécis d'ailleurs et ne voyant l'avenir que par échappées,
malheureux en outre comme presque tous les précurseurs ; car dans ses
contemplations persistantes et solitaires, les lumières de son esprit
s'usaient, s'usaient si bien qu'elles finirent par s'obscurcir et s'éteindre
pour jamais. Le
conflit oriental avait surpris Frédéric-Guillaume au milieu de ses rêves. En
présence des complications naissantes, son embarras avait été grand.
Beau-frère et grand admirateur du Czar, il était naturellement attiré vers la
Russie. D'un autre côté, des liens affectueux le rattachaient à la reine
Victoria ainsi qu'au prince Albert, et l'alliance anglaise lui semblait une
des traditions de sa politique. Quant à Napoléon, il avait entretenu contre
lui de très vives préventions, mais déjà les pacifiques déclarations de
l'Empereur affaiblissaient ses répugnances. Le premier souci du monarque
prussien avait été de ne se livrer à personne, de garder, comme il le disait,
ses deux mains libres, afin de pouvoir sans doute, dès l'occasion, prendre de
l'une et de l'autre. A la fin de 1853, le sanglant épisode de Sinope avait
fort ému les sentiments humanitaires du Roi, et, sous cette impression, il
s'était un peu éloigné du Czar. Au mois de janvier 1854, il avait, ainsi
qu'on l'a vu, refusé de signer avec la Russie une convention de neutralité.
Il avait été plus loin, avait songé à lier partie avec les puissances
occidentales et avait expédié à cet effet à Londres un agent officieux, M. de
Pourtalès. Frédéric-Guillaume n'indiquait pas la nature de son concours,
mais, avec une précision toute prussienne, en stipulait d'avance le prix : ce
prix, c'était la liberté éventuelle de remanier à son gré l'état territorial
de la Confédération ; c'était aussi la reconnaissance de ses droits sur la
principauté de Neufchâtel. « Il s'agit de l'Orient, non de l'Allemagne
ou de Neufchâtel », avait répondu lord Clarendon, et M. de Pourtalès n'avait
trouvé quelque sympathie que chez le prince Albert. Au commencement de mars,
le chevalier de Bunsen, ministre de Prusse à Londres, dans un entretien avec
le chef du Foreign Office, avait paru se prêter à de nouveaux
pourparlers. Cette fois la Prusse demandait en échange de sa bonne volonté
qu'on garantit sa frontière du Nord-Est et qu'on limitât la marine russe de
la Baltique. C'est sur ces entrefaites que les hostilités avaient éclaté.
Frédéric-Guillaume s'associa alors par deux actes officiels à la politique
des puissances occidentales. Le 9 avril, de concert avec l'Autriche, il
protesta par un protocole en faveur de l'intégrité de l'empire ottoman. Le 20
avril, il signa avec le gouvernement de Vienne une convention par laquelle
les deux États se garantissaient leurs territoires réciproques et
s'engageaient à veiller à la sécurité générale (le l'Allemagne. L'importance
du traité résidait, non dans ces stipulations générales, mais dans l'article
supplémentaire qui y était annexé. En vertu de cette disposition
additionnelle, la Prusse et l'Autriche devraient s'unir pour solliciter de la
Russie l'évacuation des provinces danubiennes : en outre, l'incorporation des
principautés ou le passage des Balkans serait pour les deux puissances
allemandes un casus belli. Cette
convention serait-elle le dernier mot de la bonne volonté prussienne ?
L'incertitude ne fut pas longue. Même au moment où il offrait ses services à
Londres, le roi Frédéric-Guillaume, toujours ondoyant et irrésolu, était plus
disposé à la réserve qu'à l'action. C'est du moins ce que sa correspondance
autorise à affirmer : ce Je suis neutre, écrivait-il dès le 9 janvier au
chevalier de Bunsen, et si quelqu'un veut me battre, je le battrai[1]. » Le traité du 20 avril
n'était point encore signé, et déjà le Roi s'appliquait par avance à le
rendre vain. Deux partis se disputaient l'influence à Berlin : le parti
russe, appuyé par la Gazette de la Croix et très puissant à la cour comme
dans l'aristocratie militaire ; le parti libéral, plus favorable aux États
occidentaux et soutenu surtout par le prince royal et par le premier
ministre, M. de Manteuffel. Frédéric-Guillaume conserva à la vérité M. de
Manteuffel, mais pour tout le reste il inclina vers les amis du Czar. Le
général de Bonin, ministre de la guerre, ouvertement hostile à la Russie, fut
relevé de ses fonctions : le chevalier de Bunsen fut rappelé de Londres et remplacé
par le général Von Grœben, l'un des membres les plus ardents du parti
moscovite. Par ces mesures, le monarque non seulement affirmait sa volonté de
ne pas prendre les armes, mais marquait la nuance même de sa neutralité. A
Paris, ce revirement causa peu de surprise et surtout peu d'irritation : on
affecta d'ignorer la nouvelle politique prussienne. « Le protocole du 9 avril
atteste l'union des quatre cours », disait gravement le Moniteur
du 3 mai. M de Moustier, ministre de Napoléon III à Berlin, se contentait de
remarquer de temps en temps avec douceur que tout était permis à Berlin aux
partisans de l'alliance russe, rien aux partisans de l'alliance occidentale ;
et après avoir formulé cette plainte débonnaire, il passait outre. — A
Londres, où on comptait sur les sentiments personnels du Roi, la déception
fut plus vive et le langage plus aigre. Frédéric-Guillaume avait confié au
général Von Grœben une lettre autographe pour la reine Victoria, et, dans
cette lettre, il marquait sans déguisement sa conduite future. « Je
suis, disait-il, décidé à la neutralité complète... mon peuple et moi, nous
sommes unis. Qu'avons-nous à faire contre le Turc ? Que celui-ci tombe ou
reste debout, qu'importe aux industrieux habitants des bords du Rhin et aux
laboureurs du Riesengebirge ? Admettons que les Turcs ont souffert ;
les Turcs, ce n'est pas nous ; le Turc a de bons amis, mais, malgré tout,
l'empereur Nicolas est un digne gentleman et ne nous a fait aucun
tort. » De verve, la Reine répondit à son royal correspondant : « Votre
lettre peut avoir du bon sens pratique et se comprendrait dans la bouche d'un
roi de Saxe ou de Hanovre. Mais jusqu'ici j'avais regardé la Prusse comme une
des cinq grandes puissances qui, depuis 1815, ont été les garantes des
traités... Si votre exemple trouve des imitateurs, la civilisation européenne
devient un jouet qu'on jette au vent, le droit n'a plus de champion et
l'opprimé n'a plus d'arbitre à qui en appeler[2]. » Le prince Albert ne fut pas
moins vif, mais, dans son patriotisme germanique, déplora moins les périls de
l'Europe que l'effacement de la Prusse : « S'il y avait eu une Allemagne et
un monarque allemand à Berlin, écrivait-il le 28 avril, la guerre ne serait
point arrivée[3]. » Ce que les souverains
exprimaient avec vivacité, la presse anglaise l'exhala avec violence, et elle
n'eut pas de termes assez injurieux pour flétrir l'égoïsme prussien. Ni les
objurgations ni les allusions railleuses ne ramenèrent Frédéric-Guillaume.
Rien n'est plus terre à terre qu'un idéologue quand une fois il se résigne à
retenir le vol de ses pensées. Le Roi avait d'abord laissé son regard errer
au-delà de ses frontières, tantôt caressant des théories, tantôt cherchant
quelque bénéfice. Bientôt il s'était persuadé que, dans le présent conflit,
il n'y avait aucun fruit que sa main pût cueillir. Dès ce moment, il
s'ingénia à demeurer non seulement neutre, mais immobile. Le mot d'ordre
autour de lui fut de désavouer toute immixtion. Quel pourrait être le rôle de
la Prusse dans la guerre ? Prendrait-elle vigoureusement l'offensive vers le
nord ou se rangerait-elle modestement à la suite de l'Autriche ? La première
attitude serait dangereuse, la seconde humiliante. Ce langage, assez sensé
d'ailleurs, trouvait, à Berlin des oreilles complaisantes. « Nous ne
voulons pas jouer le rôle de zéro à côté de l'Autriche, écrivait M. de
Bismarck, alors ministre de Prusse à la diète de Francfort... Plus l'Autriche
s'élève, ajoutait-il, plus nous descendons politiquement au niveau des petits
États[4]. » A ces considérations
s'ajoutait une crainte assez bizarre et fort répandue : on redoutait que, si
l'Autriche et la Prusse prenaient parti contre la Russie, le Czar, par une
évolution désespérée, ne s'entendît coûte que coûte avec la France et ne fît payer
à ses voisins allemands les frais de la lutte[5]. Il
fallait pourtant donner une consécration au moins officielle au traité du 20
avril. Par une note du 12 juin, le cabinet de Berlin s'unit à celui de Vienne
pour recommander à Saint-Pétersbourg l'évacuation des principautés. C'était
de sa part l'acquittement d'une obligation bien plus que l'objet d'un réel
désir. Ce désir lui-même fut en partie exaucé ; car six semaines plus tard
les troupes russes se replièrent vers le Pruth. Dès lors le roi
Frédéric-Guillaume, sensible à cette apparente satisfaction, jugea son rôle
épuisé. On voit parfois dans les batailles des régiments, des divisions même,
qui demeurent immobiles et inutilisés au fond de quelque ravin tandis que le
combat fait rage autour d'eux. Tel sera désormais dans les négociations
diplomatiques le rôle de la Prusse. Elle demeurera comme oubliée ; elle
s'appliquera à ne donner de gages à personne, ou plutôt elle donnera à tout
le monde des gages également insignifiants ; elle se consolera de son
effacement par sa sécurité. Au milieu du fracas de la guerre,
Frédéric-Guillaume se plaît à constater l'heureuse quiétude de ses peuples. «
La patrie n'est pas engagée, dit-il le 30 novembre 1854 en ouvrant le
Parlement de son pays, et la paix trouve encore un asile parmi nous. » II Tout
autre était, du moins à cette heure, l'attitude de l'empereur
François-Joseph. On ne pouvait à Vienne dire comme à Berlin : Qu'importent la
mer Noire ou les rives du Danube ? Sans aller jusqu'à la guerre, l'Autriche,
abandonnée par sa voisine, s'appliqua à déduire du traité du 20 avril les
conséquences qu'il comportait. Un emprunt fut contracté ; une levée fut
prescrite ; des forces considérables furent rassemblées sur les frontières de
Transylvanie ; puis une convention passée le 14 juin avec la Porte ottomane
autorisa l'armée autrichienne à une occupation éventuelle des principautés
danubiennes. Cependant, soit que la paix dût être rétablie, soit que la
guerre dût s'étendre, il était essentiel de préciser les causes du conflit et
de dire à quel prix il s'apaiserait. Le 8 août 1854, une note rédigée à
Vienne et concertée entre les représentants de la France, de l'Angleterre et
de l'Autriche, détermina, en les réduisant à quatre, les points en litige. En
premier lieu, il importait que le protectorat russe sur les provinces
danubiennes fût remplacé par un protectorat collectif des puissances. En
second lieu, la navigation du Danube devrait être affranchie de toute
entrave. Troisièmement, l'indépendance de l'empire ottoman devrait être
assurée ; et pour qu'elle le fût, on imagina plus tard de supprimer ou de
réduire les forces navales entretenues dans l'Euxin. Quatrièmement enfin, on
jugeait indispensable' que la Russie renonçât à tout patronage exclusif sur
les sujets chrétiens de la Porte. Telles étaient les conditions des
puissances occidentales, telles étaient les quatre garanties réclamées par
elles et désignées plus tard dans le langage diplomatique sous le nom des Quatre
Points. En s'associant aux vœux de la France et de l'Angleterre,
l'empereur François-Joseph ne sortait pas encore de sa position expectante,
mais déjà il nuançait sa neutralité bien plus encore que Frédéric-Guillaume
n'avait nuancé la sienne. La note
du 8 août n'ayant reçu d'abord à Saint-Pétersbourg qu'un accueil dédaigneux,
le cabinet de Vienne jugea bon d'affirmer plus clairement ses préférences.
Par un traité signé le 2 décembre avec la France et l'Angleterre, il
s'appropria les quatre garanties et s'engagea solennellement à les faire
prévaloir. Une clause spéciale imprimait au traité son vrai caractère : si le
rétablissement de la paix générale n'était pas assuré avant la fin de l'année
d'après les bases déjà posées, les souverains de F rance, d'Autriche,
d'Angleterre, délibéreraient sans retard sur les moyens efficaces pour
obtenir l'objet de leur alliance[6]. C'était à l'adresse du Czar
une invitation à traiter, mais une invitation comminatoire. L'empereur
d'Autriche s'avançait jusqu'aux derniers confins de la neutralité. Encore un
pas, et il dériverait de la paix dans la guerre. III Une
heure après la signature du traité, le prince Alexandre Gortchakoff, qui
avait remplacé comme ambassadeur à Vienne M. de Meyendorf, entrait chez le
comte Buol. C'est de la bouche même du ministre viennois qu'il apprit l'acte
qui venait de se consommer. Le
prince Gortchakoff avait de loin pressenti le péril et, dans ses dépêches,
l'avait maintes fois dénoncé. Sur ses avis, le cabinet de Saint-Pétersbourg
venait enfin d'autoriser une sorte d'adhésion générale aux Quatre Points, et
déjà le diplomate russe se flattait d'avoir, par cette manœuvre, conjuré
l'union de l'Autriche avec les puissances occidentales. Quand il vit que
cette union, loin de s'affaiblir, se resserrait par un solennel traité
d'alliance, sa surprise fut grande et sa colère aussi. « Je suis joué,
s'écria-t-il ; je n'ai plus qu'à me retirer ; j'étais venu travailler à la
paix, c'est vous qui l'avez rendue impossible. J'avais été l'organe de
sacrifices que je croyais accomplis et sur lesquels je fondais toutes mes
espérances. Vous renversez l'édifice, vous nous faites une blessure mortelle
; je n'ai plus qu'à prendre mes passeports. » Tout cet étalage émut peu
M. de Buol. « Ne prenez pas vos passeports, répliqua-t-il avec calme,
mais demandez plutôt de pleins pouvoirs qui vous autorisent à souscrire aux
conditions de la paix sans réticence et sans réserve[7]. » Déjà l'envoyé russe
n'écoutait plus ; il avait quitté la chancellerie, il rentrait à l'ambassade
et, communiquant partout la nouvelle, répandait dans le corps diplomatique
ses récriminations et ses doléances. Parmi les représentants des petites
cours allemandes, presque toutes acquises à la Russie, ce ne fut qu'un
murmure contre la trahison de l'Autriche. A la légation de Prusse, on
se tut comme le voulait la consigne, mais on pouvait aisément interpréter ce
silence même. Faire le contraire de l'Autriche, tel était en effet le dernier
mot de l'habileté berlinoise, et, au milieu de tous les flottements de la
politique prussienne, cette orientation était la seule qui ne variât presque
jamais. Les
conjonctures ne laissaient pas que d'être embarrassantes pour la Russie.
Contre la France et l'Angleterre la lutte était malaisée : que l'Autriche se
joignît à elles, et tout espoir s'évanouirait. A tout prix il fallait briser
la triple alliance ou, à force d'atermoiements, la rendre vaine. C'est
à quoi s'employa le prince Gortchakoff. Les
nouveaux alliés avaient résumé dans un memorandum les Quatre Points
déjà énumérés dans la note du 8 août. Le memorandum ayant été lu, le
28 décembre 1854, à l'envoyé russe, celui-ci affecta d'abord un peu de
hauteur. « Est-ce bien là l'opinion des trois cours ? demanda-t-il en fixant
le ministre autrichien. — Oui, des trois cours, répliqua M. de Buol toujours
impassible. — C'est donc une œuvre préméditée, reprit le plénipotentiaire
moscovite, et je ne sais, moi, comment improviser ma réponse. Est-ce à cette
rédaction complète, textuelle, que j'ai à signifier une adhésion sans réserve
? mais j'ai saisi des passages que repousse la dignité de ma cour. Nous n'en
sommes point aux Fourches Caudines, et je crois parler encore au nom d'un
grand État. » Toute cette fierté n'était qu'une feinte : la sagesse
conseillait à la Russie non l'obstination, mais les ménagements. « Vous
croyez-vous autorisé à rejeter définitivement l'interprétation des trois
puissances ? » demanda vers la fin de l'entrevue M. de Buol au prince
Gortchakoff. Celui-ci, sur cette mise en demeure, se hâta de désavouer toute
pensée de rupture. « Je ne regrette pas les principes, dit-il, mais les
commentaires qui les accompagnent[8]. » En fin de compte, il
s'engagea à prendre les ordres du Czar et à produire ses instructions dans le
délai de quinze jours. Le 7 janvier, la réponse arriva de Saint-Pétersbourg :
c'était une acceptation des Quatre Points comme base officielle de
négociation. Il
semblait qu'il ne restât plus qu'à ouvrir les Conférences. Ce fut l'art du
prince Gortchakoff d'en ajourner l'inauguration, puis de traîner les débats
en longueur, de décliner toute concession sans attirer cependant un nouvel
ennemi sur sa patrie, de gagner jour sur jour sans que le cabinet de Vienne
prît parti, en un mot, de retenir enchaînés sur leur extrême frontière les
contingents autrichiens, tandis que le duel se dénouerait autour de
Sébastopol. Le tempérament russe se prête à merveille à ces négociations
dilatoires : c'est avec une extraordinaire souplesse que la diplomatie
moscovite réussit à interpréter les textes, à faire sortir les désaccords de
l'harmonie apparente et à remettre tout en question quand tout semble résolu.
A ces aptitudes communes à presque tous les hommes d'État de son pays, le
prince Gortchakoff joignait d'autres conditions de succès. Naguère ministre
de Russie à Stuttgart, il avait négocié le mariage de la grande-duchesse Olga
avec le prince royal de Wurtemberg, et cet événement, en mettant son nom en
relief, lui avait donné dans les cours allemandes un réel crédit : il était
depuis longtemps très connu à Vienne ; enfin d'anciens liens l'unissaient à
M. de Buol, et, bien que dans son langage officiel il ne le ménageât guère,
il n'avait sarde de négliger des relations personnelles favorables à sa
mission. Fort de ces avantages, le prince Gortchakoff s'appliqua à accumuler
les incidents. Il mettait à profit son influence sur les États secondaires et
soufflait à la diète de Francfort des objections ou des critiques dont il
s'armait ensuite. Surtout il ne trouvait jamais ses instructions assez
claires : les distances et la saison favorisaient les atermoiements ; il y a
loin de Vienne à Saint-Pétersbourg, et, au mois de janvier, il n'est point
invraisemblable d'alléguer les intempéries, les mauvais chemins ou les
neiges. Tout servait les temporisations du plénipotentiaire russe. De toutes
les puissances européennes, l'Autriche est la plus lente à se mouvoir, et ses
lenteurs ont fait, suivant l'occurrence, sa faiblesse ou son salut. Enfin les
diplomates de France et d'Angleterre s'oubliaient eux-mêmes parfois à écouter
les bruits de Sébastopol plutôt que l'écho des chancelleries. Sur ces
entrefaites, un événement fort inattendu rejeta les ministres viennois en de
grandes perplexités. Vers le milieu de décembre, les journaux de Londres
commencèrent à s'entretenir d'un nouvel allié qui se joindrait aux États
occidentaux. C'était non la puissante Autriche, mais un petit royaume, si
petit qu'il semblait devoir fournir moins un corps d'armée indépendant qu'une
troupe gagée de condottieri. Quelques jours plus tard le mystère
s'éclaircissait. On apprenait que le Piémont négociait avec la France et
l'Angleterre un traité d'alliance et s'apprêtait à mettre une force de quinze
mille hommes au service de la cause commune et spécialement de la
Grande-Bretagne. Ainsi, tandis que de Paris et de Londres on sollicitait
l'Autriche, on sollicitait en même temps sa pire ennemie. A Vienne, la
réprobation fut unanime. Le prince Gortchakoff eût été bien naïf s'il eût
négligé de l'aviver : il n'y manqua pas, et, cette fois, fut écouté avec
faveur. M. Drouyn de Lhuys avait prévu l'émotion et, dans ses dépêches à M.
de Bourqueney, s'était ingénié par avance à plaider les circonstances
atténuantes. « Dans l'état actuel, lui écrivait-il[9], nous ne pouvons trouver
mauvais que l'Angleterre, pour augmenter ses forces, s'adresse là où elle est
certaine de trouver sans délai un contingent tout disponible. Des renforts
nous sont indispensables : n'est-il pas tout naturel que nous tirions parti
de ceux qui s'offrent les premiers à nous ? » L'argument était médiocre.
La détresse était-elle si grande que le secours du petit Piémont fût
indispensable ? M. Drouyn de Lhuys sentait lui-même l'objection ; aussi, pour
stimuler la bonne volonté et hâter les décisions de l'Autriche, avait-il
recours à un autre moyen. Il laissait entendre qu'à défaut du concours de
l'Allemagne, la France pourrait à l'improviste conclure avec le Czar une paix
chevaleresque sans rien stipuler ni pour les principautés moldo-valaques, ni
pour la navigation du Danube, ni pour aucune des questions qui, à Vienne,
tenaient surtout à cœur. « Nous pourrions, écrivait-il le 20 janvier à M. de
Bourqueney, faire de la lutte actuelle une simple question d'honneur
militaire entre la Russie et nous et, après avoir obligé l'empereur Nicolas à
reconnaître la supériorité de notre valeur et de nos ressources, lui rendre
sans condition son épée. » Retenu
par le prince Gortchakoff et poussé en avant par les représentants de France
et d'Angleterre, M. de I3uol demeurait hésitant, se complaisait dans
l'apparat de son haut arbitrage, prêtait aux alliés un concours moral, mais
moral seulement, et, à la grande joie du plénipotentiaire russe, ajournait
les résolutions décisives. Ainsi se passa le mois de janvier sans que la
conférence se rassemblât. Au mois de février, la chute du ministère Aberdeen
fut encore une occasion de retard. Les diplomates allaient enfin se réunir
lorsqu'un événement extraordinaire fit oublier les négociations, détourna
l'attention de Sébastopol elle-même, et tint pendant quelques jours toutes
les âmes en suspens. C'est
de Saint-Pétersbourg que venait la grande nouvelle : Depuis plusieurs mois,
le czar Nicolas portait avec une fatigue visible, quoiqu’avec un courage
toujours égal, le poids de son immense empire ; toutes ses passions se
concentraient en son armée, et il en avait suivi avec une fiévreuse anxiété
les fortunes diverses. Au lendemain de l'Alma, il avait cru Sébastopol
conquise ; la résistance s'organisant, la confiance était revenue ;
après l'infructueux bombardement du 17 octobre, l'espoir avait débordé en une
véritable allégresse ; puis, à quelques jours de là, le sinistre combat
d'Inkermann avait de nouveau assombri les pensées : enfin était venu l'hiver
avec ses courriers souvent retardés, avec ses nouvelles obscures ou
contradictoires. L'esprit de l'Empereur s'usait à percer les distances, à
interpréter les messages, à calculer les chances contraires ou propices ; et
les chocs répétés de la douleur ou de la joie frappaient son cœur au point de
le rompre. Ces émotions le consumaient d'autant plus que la solitude de son
rang suprême ne lui permettait point de les partager. Aux tourments de
l'orgueil déçu se joignait pour lui le cuisant regret de ses pertes. Toutes
sortes de pressentiments le hantaient, et surtout celui de sa fin ; bien
qu'il n'eût point soixante ans, il la croyait prochaine : « J'ai atteint
et dépassé, disait-il, le nombre des années que Dieu accorde à ceux de ma
race. » Il vaquait cependant à ses devoirs souverains, non seulement avec son
habituelle activité, mais avec un surcroît de scrupuleuse sollicitude. Le 21
février, comme il était accablé d'une grippe mêlée de fièvre, son médecin le
conjura de ne pas quitter le palais s'il ne voulait que son état devint
périlleux. « Vous avez fait votre devoir, lui répliqua l'Empereur avec une
douceur qui ne lui était pas ordinaire, laissez-moi faire le mien. » Il
sortit, et sous le froid glacial de ces régions, passa en revue un régiment
qui partait pour la Crimée. A son retour, ses traits altérés présageaient un
mal grave, peut-être un danger prochain. Quelques jours plus tard, un
courrier annonça l'insuccès d'une attaque tentée par les Russes sur
Eupatoria. Sous cette nouvelle disgrâce du sort, l'âme du malade acheva de se
briser. Le 28 février, le péril était imminent. Le 1er mars, la paralysie du
poumon commençait et tout espoir était perdu. Le Czar, à ces visibles approches
de sa fin, ne voulut ni tromper son peuple ni se tromper lui-même. Il envoya
à Moscou, à Kiew, à Varsovie, une dépêche qui contenait ces simples mots : «
L'Empereur est à la mort. » Il appela ses principaux conseillers, le comte
Orlof, le comte Adelsberg, le prince Dolgorouki, les chargea de ses adieux et
les recommanda à son successeur. Songeant à son beau-frère, le roi de Prusse
: « Que Frédéric-Guillaume, insista-t-il plusieurs fois, continue à
demeurer attaché à la Russie. » Toujours sa pensée se reportait vers
Sébastopol, et il demandait qu'on remerciât en son nom ses généraux, sa
garde, son armée. « Je voulais te laisser un empire bien ordonné, en paix,
dit-il à son fils : la Providence en a décidé autrement Je ne puis plus que
prier pour vous tous, pour la Russie. » L'Impératrice lui ayant récité le Pater
et étant arrivée à ce verset : « Que votre volonté soit faite. —
Toujours, répondit-il, toujours. » Ce furent presque ses dernières
paroles. On n'entendit plus que quelques mots entrecoupés. « Oh ! mon
beau Peterhof », murmura-t-il encore, comme si sa pensée, déjà enveloppée de
ténèbres, se fût reportée vers ce somptueux séjour de ses années tranquilles
et heureuses. Peu après il expira. C'était le vendredi 2 mars, à midi. IV Le 1er
mars, on avait connu en Europe la grave maladie du Czar : le lendemain, on
sut son état désespéré ; puis, dans la soirée, des dépêches, arrivées par la
voie de Berlin, annoncèrent à Paris et à Londres le trépas du monarque. Dans
les masses, on n'assignait d'autre cause à la guerre que l'orgueilleuse
obstination de l'empereur Nicolas : l'instigateur de la lutte ayant disparu,
on se flatta que le conflit se dénouerait tout seul. Cette opinion s'affirma
avec beaucoup de vivacité dans la presse et dans les entretiens privés. Le 3
mars, à la Bourse de Paris, une hausse de près de cinq francs sur les fonds
publics témoigna combien était grand l'espoir de la paix. Dans le
monde politique, les avis furent plus réservés. Alexandre II, le nouvel
empereur, passait pour moins inflexible que son prédécesseur : même on
affirmait qu'à plusieurs reprises, il n'avait pas caché ses vœux pour une
honorable transaction. Mais quelles que fussent ses dispositions
personnelles, ni le respect filial ni la fierté de ses peuples ne lui
permettaient de répudier dès la première heure l'héritage paternel. M. Drouyn
de Lhuys ne manqua pas de prémunir ses agents contre l'excessive confiance.
« Si une personnalité importante et irrémédiablement compromise dans la
guerre a disparu, écrivait-il le 7 mars à M. de Bourqueney, la politique du
cabinet de Saint-Pétersbourg subsiste certainement dans ses grandes lignes :
c'est à cette politique que nous demandons des sûretés indépendamment du
souverain qui la représentait, et pour savoir jusqu'à quel point elle se
trouverait plus conciliable avec les intérêts de l'Europe, nous devons
attendre que l'empereur Alexandre ait donné des preuves de la modération
relative que l'on s'était plu à lui supposer lorsqu'il n'était encore
qu'héritier du trône. » La réalité justifia ces prévoyantes paroles. Dans les
manifestes qui annoncèrent le nouveau règne, l'esprit de conciliation et
l'esprit de hauteur étaient dosés avec une pondération si étudiée que les
espérances pacifiques ou belliqueuses se trouvaient également satisfaites.
Les plus expérimentés jugèrent dès lors que la guerre continuerait en dépit
du changement de souverain, et cela en vertu d'une sorte de force acquise
impossible à refréner aussitôt. C'est
sous ces auspices que la conférence de Vienne, tant de fois retardée et
éludée, tint le 15 mars sa première séance. Le gouvernement russe, à la date
du 7 janvier, avait, comme on l'a dit, adhéré d'une façon générale aux quatre
principes proclamés par les cabinets de Vienne, de Paris et de Londres. C'est
donc seulement sur l'application de ces principes que le débat s'ouvrait. Les
deux premiers points, relatifs, l'un au protectorat des provinces
moldo-valaques, l'autre à la libre navigation du Danube, furent
réglés sans grave dissentiment. Le 26 mars, on aborda le troisième point. Il
renfermait tout à la fois un principe et une conséquence : le principe,
accepté par tout le monde, c'était que l'Empire ottoman devait être
indépendant : la conséquence, malaisée à faire agréer par le représentant du
Czar, c'était que, pour assurer cette indépendance, les armements russes de
la mer Noire devraient être supprimés ou amoindris. Ici
commencèrent les difficultés. Ce n'était point qu'on ne s'appliquât avec
beaucoup d'art à les voiler. A entendre M. de Bourqueney, la question était
la plus simple du monde ; des esprits mal faits avaient seuls pu la
compliquer ; la loyauté bien connue de la Russie garantissait un accord
prompt autant que sûr. A quoi se réduisait le problème à résoudre ?
continuait le diplomate de plus en plus confiant. A une chose bien facile, «
à substituer à l'appareil de la guerre l'appareil de la paix dans des eaux
intérieures qui semblent faites pour les paisibles transactions
commerciales ». Le plénipotentiaire anglais ne tint pas un langage moins
conciliant : surtout il désavoua toute pensée d'humilier la Russie : les
conditions les plus honorables pour le Czar seraient aussi, dit-il, les
meilleures pour les alliés. Vraiment on ne pouvait montrer plus de bonne
grâce ni déployer des façons plus engageantes. Le prince Gortchakoff ne
demeura point en reste de courtoisie : il remercia tout le monde, la France,
l'Angleterre, le plénipotentiaire turc lui-même qui pourtant ne soufflait
mot, et il égara jusque sur le comte Buol l'expression de sa reconnaissance.
On continua de la sorte jusqu'à complet épuisement de toutes les fleurs
diplomatiques : ainsi faisaient les combattants de Fontenoy qui se saluaient
avant de s'entre-tuer. Quand
cette fièvre de politesse fut un peu calmée, il fallut bien aller au fond des
choses. M. de Buol, du ton le plus dégagé, invita alors le prince Gortchakoff
à exposer ses vues « sur le meilleur moyen d'arriver à une juste
pondération des forces navales dans la mer Noire ». Mis en demeure de
consommer lui-même son sacrifice, l'envoyé russe se déroba avec beaucoup de
prestesse et répliqua qu'il n'avait rien à proposer du tout. M. de Bourqueney
déclina de son côté toute initiative : le plénipotentiaire anglais en fit
autant. Quant au Turc, il déclara modestement qu'il se rallierait aux vues de
Paris et de Londres dès qu'il les connaîtrait. Après débat, il fut décidé que
le prince Gortchakoff demanderait des instructions à Saint-Pétersbourg, et
que d'ici là on se reposerait. C'était quinze jours de répit, quinze jours
pendant lesquels les soldats de l'Autriche demeureraient, l'arme au pied, en
Transylvanie. La Russie ne voulait pas autre chose. Telle fut la séance du 26
mars. Cependant,
en France et en Angleterre, on avait fort à cœur cette troisième garantie.
Chacun des quatre points ne préoccupait pas à un égal degré les puissances
alliées. L'Autriche tenait à écarter la Russie des principautés et à assurer
la libre navigation du Danube : ces deux matières étant désormais réglées, on
pourra mesurer les ardeurs décroissantes de son zèle belliqueux. Les Turcs
voulaient abolir tout protectorat moscovite sur les chrétiens grecs. Détruire
la prépondérance russe dans la mer Noire était la pensée dominante à Paris et
à Londres. « Nous tenons avant tout, écrivait notre ministre des
affaires étrangères, à amoindrir les moyens agressifs de la Russie dans
l'Euxin[10]. » Lord Clarendon ne
tenait pas un langage moins net[11]. La négociation parut tellement
importante que M. Drouyn de Lhuys résolut de prendre lui-même en main les
intérêts de son pays. Déjà lord John Russell, rentré comme secrétaire d'État
des colonies dans le cabinet de lord Palmerston, avait été adjoint à l'ambassadeur
ordinaire de la Grande-Bretagne, lord Westmoreland, et était, depuis le 4
mars, dans la capitale de l'Autriche. On annonçait en outre l'arrivée
prochaine du ministre des affaires étrangères turc. Par le rang des
personnages accrédités, la conférence se transformait en un véritable
congrès, et la question du régime de la mer Noire primait toutes les autres
au point de les faire oublier. Avant
de prendre la route de Vienne, M. Drouyn de Lhuys jugea bon de toucher barre
à Londres. Il y arriva le 29 mars Le lendemain, un grand conseil se tint,
auquel assistaient lord Palmerston, premier lord de la Trésorerie, lord
Clarendon, chef du Foreign Office, lord Panmure, ministre de la
guerre, M. Walewski, ambassadeur de France, et aussi le vieux lord Lansdowne.
Après une longue délibération, le plan suivant fut adopté : l'Autriche serait
invitée à proposer à la Russie la neutralisation de la mer Noire,
c'est-à-dire la suppression de tout appareil militaire tant dans cette mer
proprement dite que dans la mer d'Azof. Si pénible que fût le sacrifice, on
ne pensait pas que l'honneur moscovite défendît d'y souscrire. N'y avait-il
pas des exemples de stipulations pareilles, et, à une date encore récente, le
Czar n'avait-il pas obligé la cour de Téhéran à faire disparaître son
pavillon de guerre des eaux de la mer Caspienne ? On voulait cependant
prévoir le cas où l'Autriche jugerait ces exigences trop dures ; dans cette
hypothèse, on se rallierait à une combinaison subsidiaire qui consisterait à
demander à la Russie, par l'entremise de l'Autriche, non la suppression, mais
la limitation de ses forces dans l'Euxin. Surtout, on insisterait pour
que le cabinet de Vienne prît à son compte cette proposition, la transformât
en ultimatum et se déclarât prêt à la guerre si elle n'était
accueillie. Ces
desseins bien arrêtés, rien ne retardait plus M. Drouyn de Lhuys. Le 6 avril
il était à Vienne. Il y trouva les membres de la conférence fort échauffés en
paroles, mais comme à l'ordinaire inactifs. Le prince Gortchakoff attendait
toujours ses instructions. C'était d'ailleurs les fêtes de Pâques, et
convenait-il à des Russes orthodoxes d'occuper de si saints jours par de profanes
soucis ? La diplomatie chômait donc, mais d'un chômage un peu agité et
fiévreux. L'attente pesait à tous, sauf à l'envoyé moscovite, et, la solution
dût-elle être mauvaise, on en réclamait une. Dès son
arrivée, M. Drouyn de Lhuys vit le chef du cabinet autrichien. Cette première
rencontre le laissa, non mécontent, mais un peu déçu. Sans hésitation, M. de
Buol repoussa l'idée de neutraliser la mer Noire : la Russie ne l'accepterait
pas, et il serait superflu de la proposer. Quant au système de la limitation,
le ministre viennois était prêt à le soutenir. Le soutiendrait-il jusqu'à la
guerre ? Ici son langage s'embarrassait ; il donnait des espérances, non des
certitudes, et surtout s'appliquait à garder sa liberté. « J'ai trouvé chez
le comte Buol, écrivait M. Drouyn de Lhuys à l'Empereur à la suite de cette
entrevue, des dispositions amicales pour nous, sincèrement favorables à nos
vues, mais moins décidées pour toutes les démarches qui peuvent conduire à
tirer l'épée. » Dans les entretiens suivants, M. de Buol laissa davantage
percer ses vues sans les découvrir encore tout à fait. Sa politique était un
composé de bienveillance, de timidité et surtout d'égoïsme. Le gouvernement
autrichien avait obtenu satisfaction pour les deux premiers points : il jugeait
que le quatrième serait également réglé à l'amiable : dans ces conditions,
fallait-il pour le troisième point seul s'engager dans la lutte ? « S'il
s'agissait de l'intégrité de la Turquie, disait M. de Buol, nous
n'hésiterions pas ; mais la flotte russe est dès à présent détruite,
qu'importe qu'elle soit dans l'avenir plus ou moins étroitement limitée, et
puis-je, pour deux ou trois vaisseaux de plus ou de moins, proposer la guerre
à la diète de Francfort ? » A ces déclarations répétées, M. Drouyn de Lhuys
s'irritait un peu. « Il faut, répliquait-il, envisager le traité du 2
décembre dans son ensemble, et non en séparer les clauses, autrement
l'alliance tombe en pièces. » — Ce que M. Drouyn de Lhuys ne pouvait
obtenir du ministre, il essaya de l'obtenir du souverain. L'empereur
François-Joseph reçut le négociateur avec bienveillance, mais aussi avec une
gravité soucieuse. A plusieurs reprises, il vanta les bienfaits de la paix
comme pour marquer où le portaient ses préférences. Avec une franchise
respectueuse, le plénipotentiaire français insista sur l'indivisibilité des
stipulations arrêtées entre les trois cours : faire triompher les unes et
faire ensuite bon marché des autres, ce serait du même coup anéantir l'acte
du 2 décembre. Pour adoucir cette hardiesse, M. Drouyn de Lhuys célébra les
avantages d'une entente intime entre la France et l'Autriche. « Le grand
problème, dit-il, est de dompter la Révolution sans le secours de la Russie
et de contenir la Russie sans le secours de la Révolution : avec l'accord des
deux peuples la solution est trouvée... Ce qui m'a conduit à Vienne,
ajouta-t-il avec un redoublement d'insinuante confidente, c'est bien moins le
désir de faire la paix avec le Czar que de consolider, de féconder l'alliance
avec l'Autriche. » Le jeune empereur ne répondit rien, soit qu'il fût pris au
dépourvu, soit que l'alliance qu'on lui offrait lui parût précaire ou
trompeuse. Peut-être aussi le récent traité des puissances occidentales avec
le Piémont lui tenait-il à cœur. Revenant à l'objet précis de sa mission, M.
Drouyn de Lhuys voulut mesurer de nouveau la bonne volonté autrichienne et
proposa une convention militaire éventuelle. A cette ouverture le monarque
hésita ; puis, éludant de répondre : e Attendons, « dit-il, la fin de la
négociation., Il était clair que l'Autriche consentait à peser sur la Russie,
mais que son concours irait difficilement au-delà[12]. Sur ces
entrefaites, un courrier de Saint-Pétersbourg arriva le 16 avril à
l'ambassade russe. C'étaient sans doute les instructions attendues. Le 17, la
conférence fut convoquée. La réunion était vraiment solennelle, et la
présence de tant de personnages éminents semblait présager une délibération
importante. Le prince Gortchakoff fut invité à exposer les intentions de sa
cour. Il prit alors la parole, déclara le plus tranquillement du monde qu'en
effet il avait reçu un message de sa cour, mais que ses instructions lui
prescrivaient de n'ouvrir aucun avis, de ne formuler aucun projet et de
renvoyer l'initiative aux plénipotentiaires des puissances alliées. En dépit
des convenances diplomatiques, quelques murmures éclatèrent. « Cela valait
bien la peine d'attendre dix-huit jours ! » s'écria M. Drouyn de Lhuys. Le
prince Gortchakoff, toujours courtois, s'excusa de son mieux : il allégua les
distances, déplora les retards, se déclara très pressé d'en finir ; puis il
ajouta, non sans quelque raison, que ce n'était pas à son maître à marquer
lui-même la mesure de ses sacrifices. « Sans doute, interrompit lord
John Russell ; mais si nous avons voulu que les propositions vinssent de
Saint-Pétersbourg, c'est par égard pour la Russie : nous avons pensé qu'elle
était le meilleur juge des concessions qui ne porteraient point atteinte à
son honneur. — Une grande puissance ne consent à la limitation de ses forces
qu'après de grands revers, et nous n'en sommes pas là », répliqua
Gortchakoff. Tout
présageait un échec. Cependant les plénipotentiaires français et britannique
ne renoncèrent point à exposer le plan concerté à Londres. Le 19 avril, ils
proposèrent un système de limitation qui réduisait à quatre vaisseaux, à
quatre frégates et à un nombre proportionné de bâtiments légers les forces
respectives de la Russie et de la Turquie dans la mer Noire. M. Drouyn de
Lhuys et, après lui, lord John Russell ne négligèrent aucun argument pour
toucher l'envoyé russe. — Une certaine restriction des droits de
souveraineté, lorsqu'elle est librement consentie, n'est point dérogatoire à
la dignité souveraine. De grands et puissants monarques ont adhéré à de
pareilles clauses : ainsi fit Louis XIV quand il souscrivit à la démolition
du port de Dunkerque. A considérer équitablement les choses, est-ce bien une
concession excessive que l'on sollicite de la Russie ? Aujourd'hui les
puissances alliées sont maîtresses exclusives de la mer Noire : en rouvrant
les eaux de l'Euxin au pavillon moscovite, n'ont-elles pas le droit de poser
certaines conditions ? De tous les plans imaginés pour garantir
l'indépendance de l'Empire ottoman, celui de la limitation est le plus sûr et
aussi le moins onéreux pour l'ennemi. Objecterait-on l'amour-propre national
? mais en vérité, après l'éclatante défense de Sébastopol, l'honneur n'est-il
pas sauf et au-delà ? — Tel fut le langage des représentants de France et
d'Angleterre. Le prince Gortchakoff écoutait distraitement, comme si sa
pensée eût été ailleurs. Quand cet exposé fut terminé, il se tourna vers le
ministre autrichien. « Dans le cas, dit-il, où la Russie refuserait
d'accepter toute limitation de ses forces dans la mer Noire, le cabinet de
Vienne recourrait-il aux armes ? » A cette interpellation, le comte Buol se
déroba : « L'Autriche, dit-il, appuie le projet en discussion ; quant au
reste, l'Empereur mon maître se réserve sa liberté. » On
s'attendait à un refus immédiat : contre l'attente générale, le prince
Gortchakoff demanda quarante-huit heures pour réfléchir. Ce délai écoulé, il
reparut dans la conférence, cette fois pour repousser décidément tout système
de limitation. Mais son esprit fertile en ressources lui avait suggéré une contreproposition
qui consistait à abolir le traité de 1841 et à ouvrir le Bosphore aux
pavillons de toutes les marines. C'était, disait-il, le mare apertum.
Cette combinaison ayant excité plus de surprise que rencontré d'approbation,
il retira son plan sans amour-propre d'auteur et, y substituant un projet
tout contraire, proposa de proclamer la fermeture des détroits, sauf la
faculté pour le sultan de les ouvrir quand il se jugerait menacé. C'était
cette fois le mare clausum, et le prince Gortchakoff ne manqua pas de
le faire observer. Mare apertum, mare clausum ! peu importait au
prince, pourvu qu'il gagnât du temps et que l'Autriche fût enchaînée. La
manœuvre était trop visible pour tromper personne, et, sans qu'on touchât au
quatrième point, les représentants des puissances occidentales déclarèrent
leurs instructions épuisées. Officiellement,
la négociation était terminée, terminée par un avortement. Cependant, si on
ne consultait que les procès-verbaux des conférences, on n'aurait qu'une idée
incomplète des pourparlers engagés. Dans l'entre-temps des séances, M. de
Buol avait rassemblé chez lui, dans des conciliabules intimes, ses collègues
de France et d'Angleterre, et, comme on prévoyait les résistances obstinées
de la Russie, on avait par avance élaboré à huis clos une sorte de système
moyen, subtil, compliqué, à peine intelligible, tant on avait effacé les
nuances à force de vouloir les combiner. Les plus optimistes se rattachaient
à ce plan comme à une dernière espérance d'arriver à la paix ou tout au moins
de décider le concours tant différé de l'Autriche. Il reste à raconter ce
dernier et obscur épilogue des conférences de Vienne. Mais auparavant il
importe de dire quelles pensées dominaient soit à Paris, soit à Londres, et
quelles préoccupations se mêlaient au souci des pourparlers diplomatiques. V Un
grand dessein occupait alors Napoléon III et l'absorbait au point de lui
faire oublier tout le reste. On a vu ses doutes sur la conduite du siège, ses
impatiences, ses craintes que les ordres des chefs manquassent de vigueur et
d'ensemble. Bientôt il s'était persuadé que sa présence sur le théâtre de la
guerre pourrait seule assurer l'unité de commandement et imprimer aux
opérations une allure décisive. Cette idée s'affermissant, il avait, dans une
lettre du 26 février, confié ses pensées à lord Palmerston. Un suprême
effort, disait-il, pourrait seul terminer l'entreprise ; quant à lui, il
était résolu à partir pour la Crimée, à doubler même le chiffre de ses
troupes, sous la seule condition que l'Angleterre se chargeât des transports. La
confidence était trop grave pour que le secret ne transpirât pas un peu.
Parmi les conseillers de la Reine, l'impression fut vive. La présence de
Napoléon III en Crimée diminuerait encore le rôle déjà trop effacé de l'armée
britannique ; peut-être aussi les combinaisons militaires du monarque
français inspiraient-elles quelque méfiance. Comme l'Empereur devait aller au
camp de Boulogne, lord Clarendon s'y rendit dans l'espoir d'ébranler sa
détermination. L'homme d'État anglais se garda bien de combattre directement
les projets du souverain ; il se contenta d'énumérer les obstacles, de les
grossir même un peu, d'effrayer ainsi l'esprit du prince, fort ignorant de
tous les détails matériels. « J'ai parlé, disait-il à son retour à Londres,
comme un entrepreneur de transports. » — « Nous ne pouvons,
faisait observer lord Clarendon, embarquer pour la Crimée plus de dix mille
hommes par mois. Si Votre Majesté part maintenant, elle sera réduite à
l'inactivité en attendant les renforts qui ne peuvent arriver de suite. Or, l'Empereur
ne peut bouger que pour donner le dernier coup de main. — C'est cela,
repartit l'Empereur en appuyant sur ce mot, c'est cela, le dernier coup de
main. — Sans doute ; mais toutes choses étant prêtes, il faudra au moins
quatre mois pour terminer la campagne, même la plus heureuse. — Ah ! répliqua
Napoléon, il faut que je sois de retour en mai. » Lord Clarendon, avec une
réserve étudiée, se hasarda à faire valoir les susceptibilités de l'opinion
anglaise ; mais l'Empereur, l'interrompant aussitôt : « L'honneur du
drapeau anglais, s'écria-t-il avec vivacité, sera ma première considération,
même avant le mien[13]. » A la fin de l'entrevue,
le souverain paraissait soucieux, non convaincu. C'était, en effet, le propre
de sa nature de caresser longtemps ses desseins, de les entretenir, de les
rejeter, puis de les reprendre tout à coup au moment où on les croyait
abandonnés. Les
projets impériaux ne tardèrent pas à s'ébruiter tout à fait Le 28 mars, le
maréchal de Castellane écrivait à l'un des officiers de l'armée d'Orient : «
On affirme que le départ de l'Empereur pour la Crimée aura lieu le 15 avril :
on dit que Sa Majesté passera par Vienne et s'embarquera à Trieste[14]. » Sur ces entrefaites, l'un
des aides de camp du prince, M. de Béville, était arrivé à Constantinople et
y avait visité plusieurs palais, comme pour choisir par avance l'installation
de son maître. Dans le camp français, la grande nouvelle provoqua plus de
surprise qu'elle n'éveilla de joie. Sans doute la bonté de l'Empereur et sa
constante sollicitude pour les troupes lui avaient concilié l'affection
générale : mais si empressé que fût Napoléon à revêtir l'uniforme, on le
considérait comme étranger à l'armée ; surtout on se défiait de sa stratégie,
et, dans les entretiens des états-majors, on ne se gênait guère pour railler
les augustes combinaisons écloses aux Tuileries. C'est à Paris que
l'impression publique fut la plus curieuse à étudier. On vit alors combien,
malgré son éclat apparent, était fragile cette dynastie sans postérité. A la
première annonce du projet, ce fut, dans l'entourage du monarque, une immense
rumeur de désapprobation et d'inquiétude. Les serviteurs du prince,
d'ordinaire très empressés à se combattre, se réunirent cette fois dans un accord
unanime ; et le fait est assez rare pour qu'il vaille la peine de le noter. —
Qu'adviendrait-il à l'intérieur pendant l'absence du souverain ? Quels
seraient les conditions et le sort de la régence ? Et si le retour de
l'Empereur était retardé ? S'il subissait quelque revers ? S'il succombait
dans l'entreprise ? Ainsi parlaient les hauts fonctionnaires du règne,
anxieux jusqu'à l'affolement. « Il faut à tout prix, disait en ce temps-là M.
de Persigny à lord Malmesbury, empêcher l'Empereur d'aller en Crimée ; il le
faut, dut-on faire la paix pour cela, car s'il y va, l'armée est perdue, et
il y aura une révolution[15]. » Ce n'était pas que la
Constitution n'eût désigné un héritier à l'Empereur. Mais la présence de cet
héritier, loin de calmer les inquiétudes, les redoublait. « Si
l'Empereur part, disaient les uns, il faut au moins qu'il emmène le prince
Napoléon. — Ou qu'il l'enferme à Vincennes », ajoutaient les autres avec un
surcroît de bienveillance. Telle est, même dans les meilleurs jours,
l'instabilité des monarchies d'aventure. Le
voyage de Crimée n'était pas tellement urgent qu'un autre moins périlleux ne
dût le précéder. Engagés dans une grande entreprise commune, les souverains
de France et d'Angleterre avaient intérêt à concerter directement leurs vues
: ils avaient un intérêt non moindre à affirmer en face de leurs ennemis leur
indissoluble union. Il avait été décidé que l'Empereur et l'Impératrice se
rendraient à Londres et seraient, pendant quelques jours, au château de
Windsor, les hôtes de la Reine. Les entrevues princières n'étaient pas, comme
aujourd'hui, chose banale, et une vive curiosité s'attachait à cette
rencontre. Le 16 avril, Napoléon et sa jeune compagne abordèrent sur le sol
britannique. L'Anglais, dans les occasions solennelles, sait vaincre son
ordinaire réserve, et, quand la qualité du visiteur flatte son amour-propre,
il déploie une cordialité simple et magnifique. C'est un accueil de cette
sorte qui était réservé au monarque français. A Douvres comme à l'arrivée à
Londres, la réception fut courtoise, chaleureuse même ; puis dans la
traversée de la grande ville et jusqu'à l'embarcadère de Paddington, les
acclamations éclatèrent à plusieurs reprises. Une heure plus tard,
apparaissaient, aux yeux des voyageurs, les vieilles tours de Windsor, un peu
rajeunies dans le cadre éclatant de leur verdure nouvelle. Rien n'avait été
négligé, soit pour charmer les augustes hôtes, soit pour leur inspirer une
haute idée de la puissance britannique. Le lendemain, une revue d'apparat fit
passer sous les yeux de l'Empereur plusieurs des beaux régiments de l'armée
anglaise : au milieu des rangs figuraient quelques-uns des blessés de Crimée,
et leur présence excitait les vives sympathies de la foule ; on se montrait
surtout lord Cardigan, l'ancien chef de la brigade légère, le héros de la
charge de Balaklava. A la revue succédèrent les réjouissances : bals,
représentation de gala, visite au Palais de Cristal. Une cérémonie tout
anglaise s'ajouta à ces fêtes ; la Reine tint un chapitre solennel de la Jarretière
et remit elle-même à l'Empereur les insignes de cet ordre fameux. Cependant
la Cité de Londres tenait à honneur de recevoir Napoléon, et, le 19 avril,
lui offrit un banquet dans Guildhall. C'est ce jour-là que le peuple anglais
possédait vraiment son hôte ; dans Whitehall, dans le Strand,
dans Temple-Bar, aux abords de la Cité, une foule immense se pressait
sur le passage du cortège impérial. L'affabilité du prince et son attitude
modeste en une si haute fortune lui gagnèrent les cœurs e plusieurs députations
l'ayant harangué, il eut soin de leur répondre en anglais, et cette attention
acheva de conquérir les suffrages. Nulle manifestation hostile : seuls les
réfugiés français auraient pu en tenter une ; mais ils étaient étroitement
surveillés ; leurs chefs eux-mêmes avaient quitté Londres, soit pour décliner
d'avance toute responsabilité, soit pour se soustraire à un spectacle odieux.
Au milieu de toutes ces pompes, l'Empereur semblait parfois distrait, comme
si ses souvenirs l'eussent replongé dans le passé. On le voyait promener ses
regards dans la foule pour y chercher quelque visage connu, sans doute quel :
que compagnon de son exil : deux ou trois fois il montra du geste à
l'Impératrice les maisons devant lesquelles il passait ; c'étaient celles
qu'il avait habitées ou qui lui avaient été le plus hospitalières pendant les
jours de son bannissement. Ces pensées de l'Empereur étaient bien à un égal
degré celles de la reine Victoria et du prince Albert : eux aussi songeaient
silencieusement aux caprices de la destinée qui avait élevé le prince au rang
suprême et faisait d'un Bonaparte l'hôte acclamé du peuple anglais. Le soir
même de ces fêtes, la reine Victoria consignait dans son journal l'expression
de sa surprise : « N'est-il pas étonnant, écrivait-elle, que moi,
petite-fille de George III, je danse dans la salle de Waterloo avec
l'empereur Napoléon, neveu du plus grand ennemi de l'Angleterre, aujourd'hui
mon intime allié, qui, il y a huit ans, vivait dans ce pays exilé et
inconnu ![16] » Les
divertissements ne faisaient pas oublier les affaires, et, de toutes les
affaires, la plus urgente était celle d'Orient. L'Empereur partirait-il pour
la Crimée ? Ce souci était assez vif pour qu'on le retrouvât même dans
l'éclat des fêtes. Pendant l'un des repas de Windsor, Napoléon confia à la
Reine ses inquiétudes sur le siège de Sébastopol. « Je voudrais bien, dit-il,
aller là-bas, de peur que nos généraux n'osent rien prendre sur eux. » La
souveraine allégua les soins de la politique intérieure, les distances et
aussi le danger. « La distance est grande, répliqua l'Empereur, c'est vrai,
et c'est là ce qui m'effraye : quant au danger, ajouta-t-il avec une
mélancolie résignée, il est partout[17]. » Le 18, un conseil se tint.
Lord Palmerston, lord Panmure, lord Cowley y assistaient et se prononcèrent
énergiquement contre le départ. Si vives que fussent leurs craintes, les
inquiétudes des Français qui avaient accompagné le prince étaient bien plus
grandes encore. Loin de blâmer l'opposition des Anglais, ils l'encourageaient.
Un soir, la Reine, s'adressant au maréchal Vaillant, lui dit en un ton de
confidence : « J'ai osé faire quelques observations. — Mais osez, je
vous en supplie, reprit le maréchal ; quand on est ensemble, il faut parler
nettement. Si l'Empereur éprouvait un échec, les conséquences seraient
terribles. Nous sommes dans le même bateau, ajouta-t-il familièrement, et
nous avons à nous garder des mêmes périls[18]. » Les
illustres voyageurs retournèrent en France sans que l'Empereur, toujours
impénétrable, eût livré le fond de ses pensées. Le départ pour l'Orient, tour
à tour annoncé et démenti, était pour la presse de toute l'Europe l'objet de
commentaires infinis. L'imagination se donnant carrière, les bruits les plus
fantaisistes circulaient, et, si extravagants qu'ils fussent, les diplomates
eux-mêmes ne dédaignaient pas toujours de les consigner. « On affirme,
écrivait de Francfort M. de Bismarck, que l'empereur Napoléon se rendra en
Crimée pour mettre les généraux à la raison, et ensuite, si Sébastopol ne se
laisse pas prendre, il conduira son armée à Constantinople pour recueillir la
succession de la Porte et fonder un Empire latin. L'entreprise est baroque,
ajoutait l'homme d'État prussien comme pour excuser sa crédulité, mais c'est
pour cela qu'elle est vraisemblable[19]. » Sur ces
entrefaites, un événement survint qui, sans avoir aucun rapport direct avec
l'expédition de Crimée, fournit aux partisans de la prudence un argument tout
à fait opportun. Le 28
avril, vers cinq heures du soir, Napoléon était sorti des Tuileries à cheval
pour se rendre au bois de Boulogne. Déjà il avait dépassé le rond-point des
Champs-Élysées, quand on vit un homme quitter la contre-allée de droite,
s'avancer sur la chaussée et se diriger vers le souverain. Les agents crurent
qu'ils avaient affaire à quelque porteur de placet et s'apprêtèrent à
l'écarter. Mais avant qu'ils eussent pu le joindre, l'inconnu tira de ses
vêtements un pistolet et en déchargea les deux coups. L'Empereur n'avait pas
été atteint. Avec ce calme impassible qui l'abandonnait rarement, il rassura
la foule accourue sur ses pas, puis, sans presser ni ralentir son allure, il
continua sa promenade. Quant à l'assassin, il avait été aussitôt arrêté. On
crut d'abord, sur la foi d'un passeport, qu'il s'appelait Antonio Laverani ;
bientôt son véritable état civil fut connu : c'était un jeune homme de
vingt-huit ans, originaire des États romains et nommé Pianori. Il fut jugé,
condamné à mort, exécuté. Pendant l'instruction, à l'audience, au pied même
de l'échafaud, il nia qu'il eût aucun complice et affirma que son dessein
n'avait eu d'autre instigateur que lui-même. Interrogé sur le mobile du crime
: « J'ai agi de la sorte, dit-il, parce que l'Empereur a fait la
campagne de Rome et a ruiné mon pays. » L'attentat
de ce misérable eut une conséquence importante autant qu'imprévue. Il
démontra à point nommé que les conjonctures, graves au dehors, ne l'étaient
pas moins à l'intérieur. Décidément le parti révolutionnaire n'avait point
désarmé, et il était essentiel que la forte main de Napoléon fût toujours
prête à le contenir ; une longue absence livrerait la France aux hasards,
peut-être aux factions. Avec plus d'ardeur que jamais, les familiers des
Tuileries reprirent leur thème favori, et cette fois, la tentative récente
parut communiquer à leurs paroles un frappant à-propos. Ils furent enfin
écoutés. Les projets de voyage ne furent point désavoués, mais ajournés et si
bien ajournés que bientôt on n'en parla plus. VI Il nous
faut maintenant revenir à Vienne et raconter le dernier épisode des
négociations. On a vu
les répugnances invincibles de la Russie, soit pour la neutralisation de la
mer Noire, soit même pour toute limitation de ses forces dans cette mer. Bien
avant que le prince Gortchakoff eût formulé sa réponse officielle, il était
aisé de la deviner. Dans la prévision très probable d'un échec, M. de Buol
s'était pourvu d'une solution subsidiaire. Négociateur à deux langages, il
soutenait dans les conférences les vues des puissances occidentales, puis,
dans ses conversations privées et dans ses dépêches, il traçait l'ébauche
d'un plan nouveau qui se substituerait au plan primitif dès que celui-ci
serait décidément rejeté. Cette combinaison consistait à contenir par un système
de contrepoids les forces russes dans l'Euxin. On prendrait pour base
l'état de la marine russe à un moment déterminé, et le chiffre des vaisseaux
existant à ce moment ne pourrait être accru. Que si cet effectif était
dépassé, la Turquie aurait le droit d'augmenter sa marine dans les mêmes
proportions. En outre, les puissances alliées, France, Angleterre, Autriche,
auraient dans ce cas la faculté de faire entrer un certain nombre de navires
dans l'Euxin. Pour mieux ménager l'amour-propre du Czar, la convention serait
directement conclue entre la Turquie et la Russie. Tel est le plan que M. de
Buol fit exposer à plusieurs reprises à Londres et qu'il exposa lui-même, en
termes non tout à fait identiques, dans de longs entretiens avec les
plénipotentiaires de France et d'Angleterre. Dans ce système plein d'ambiguïtés
et de complications, une question surtout demeurait incertaine : à quel
moment se placerait-on pour fixer l'effectif des forces russes ? On ne
pouvait équitablement prendre pour point de départ que l'effectif à flot à la
fin de la lutte, car si on avait adopté pour base d'évaluation l'état
existant avant la guerre, on aurait du même coup ressuscité cette formidable
marine qui, en novembre 1853, avait foudroyé Sinope et jeté la terreur sur
les rives de l'Asie. Sur ce point si important, M. de Buol ne s'expliquait
pas clairement. Ce qu'il préférait, disait-il aux diplomates français et
anglais, c'était, comme eux, la limitation pure et simple : ce n'est qu'à
défaut de la limitation qu'il avait songé au système des contrepoids. Il
laissait d'ailleurs entendre qu'en cas d'échec de cette combinaison, il en
imaginerait une troisième, « peut-être même une quatrième, qui, disait
ironiquement lord John Russell, s'élèverait sur les cendres des trois autres[20] ». Si
vagues et ondoyantes que fussent ces vues, les représentants de la France et
de l'Angleterre n'osaient les repousser tout à fait. Sans doute, ils
jugeaient bien modeste ce fruit d'une si grande guerre ; ce système de
contrepoids leur apparaissait comme un mécanisme bien subtil, bien peu
pratique, bien aisé à fausser ou à briser ; surtout ils déploraient les
atermoiements de l'Autriche. « Tant qu'il s'agissait des principautés,
écrivait le plénipotentiaire anglais, l'Autriche a pu risquer la guerre ;
mais ce point gagné, je crains que nous ne puissions compter sur elle[21]. » Pourtant, malgré ces
impressions découragées, lord John Russell et M. Drouyn de Lhuys comprenaient
combien il serait grave de dire le dernier mot des négociations et de laisser
à leur alliée un plausible prétexte pour se retirer de la lice. Que l'arrangement
fût imparfait, incomplet, médiocre, nul ne le pouvait contester ; mais si le
cabinet de Vienne, échappant enfin à ses irrésolutions, se décidait à le
proposer à la Russie sous la forme d'un ultimatum, ce serait soit la
paix immédiate, soit la continuation de la lutte avec une issue désormais non
douteuse. Un si grand intérêt semblait primer tout le reste. C'est ainsi que
les deux ministres, tout en déplorant l'insuffisance des projets autrichiens,
les discutaient, les examinaient, les pesaient phrase par phrase dans leurs
subtiles interprétations, et, en fin de compte, s'en laissaient peu à peu
pénétrer. Ils
s'en pénétrèrent si bien qu'ils s'ingénièrent à les remanier, et, après
quelques retouches, résolurent de les déférer à leur gouvernement. Le plan
que M. Drouyn de Lhuys et lord John Russell soumirent à leurs cours se
résumait dans les dispositions suivantes : l'indépendance et l'intégrité
territoriale de l'Empire ottoman seraient solennellement reconnues ; la
clôture des Dardanelles et du Bosphore serait maintenue suivant les
stipulations du traité de 1841 ; chacun des États alliés pourrait cependant
entretenir, à titre de stationnaires, deux frégates dans la mer Noire ; quant
à la puissance navale de la Russie dans l'Euxin, elle serait limitée à
l'effectif actuel ; si cet effectif était accru, les alliés auraient le droit
d'augmenter à leur tour leurs forces dans la proportion d'un navire de chaque
nation pour deux navires russes ; enfin, en cas de péril, le sultan se
réservait la faculté d'ouvrir les détroits. Comme on le voit, les
ambassadeurs français et britannique coordonnaient en les complétant, en les
améliorant, en les précisant surtout, les vues de M. de Buol. Ils ne
doutaient pas que l'Autriche, en cas de rejet de ces propositions si
modérées, ne prit part à la guerre et ne fût entraînée sans retour dans
l'orbite des États occidentaux ; le langage tenu à Vienne autorisait cette
conjecture. Là était, on ne saurait trop le répéter, l'espoir de M. Drouyn de
Lhuys et de lord John Russell. C'est
de Londres et de Paris que vinrent les désaveux. — Lord John Russell, pendant
son séjour assez long à Vienne, avait cédé à l'influence du milieu où il
vivait et surtout au désir d'isoler la Russie. Dans les conseils de la Reine,
au contraire, les pensées se tournaient moins vers Vienne que vers
Sébastopol. Lorsque M. Colloredo, ministre d'Autriche à Londres, exposa à
lord Clarendon les vues de M. de Buol, celui-ci accueillit avec une
désapprobation hautaine un si timide programme. « Notre politique
serait, dit-il, dérisoire, si nous laissions à la Russie sa puissance
d'autrefois. Le système des contrepoids est inefficace, car ni la Turquie ni
les puissances occidentales ne peuvent se consumer en une perpétuelle police
de la mer Noire. Décidément, poursuivit le chef du Foreign Office, je
crois que l'Autriche ne veut proposer que des choses que la Russie accepte,
et l'empereur Alexandre, de son côté, n'acceptera rien qui ne soit d'accord
avec les traditions ambitieuses de sa dynastie. » Un tel langage laissait
pressentir le sort des propositions transmises par lord Russell. Elles
furent, comme on devait s'y attendre, rejetées. Bientôt lord Russell quitta
Vienne ; quelques jours plus tard il était à Londres et reprenait sa place
dans le cabinet. — A Paris, Napoléon semble avoir d'abord approuvé la
conduite générale de M. Drouyn de Lhuys. Il lui télégraphiait le 15 avril : «
Tout ce que vous avez dit et fait l'est si bien que je n'ai aucune
instruction nouvelle à vous donner. » Lorsqu'il connut dans ses détails le
plan Concerté entre M. de Buol et les diplomates alliés, son langage changea.
Peut-être aussi, pendant son voyage à Londres, céda-t-il à l'influence des
hommes d'État anglais, désireux avant tout d'affaiblir les forces navales
russes dans la mer Noire. « Mon avis est de refuser et de rompre »,
écrivait-il le 23 avril à son ministre[22]. Le maréchal Vaillant, très
hostile à une paix prématurée, encourageait chez son souverain l'esprit de
résistance. M. Drouyn de Lhuys, comme lord Russell, quitta Vienne, revint à
Paris, abandonna même son portefeuille et fut remplacé par M. Walewski. — Quant
à la conférence, on essaya d'abord d'en voiler l'insuccès. Elle n'est pas
dissoute, disait-on dans les cercles autrichiens ; elle est simplement
suspendue, ajournée, ajournée sine die M. de Buol, robuste en ses espérances,
tenta encore de développer son système, le système des contrepoids, et aux
objections qui surgissaient de toutes parts, il répondait : « Le projet est
d'origine française, ce sont les idées, ce sont les vues de M. Drouyn de
Lhuys[23]. » Tous les euphémismes
diplomatiques ne pouvaient déguiser plus longtemps la réalité des faits. Le 4
juin, une dernière séance eut lieu, mais, cette fois, pour constater la
rupture. Le Moniteur du 5 juin annonça l'échec définitif. La guerre
seule pourrait désormais trancher ce que les négociations n'avaient pas
dénoué. VII Dès ce
moment, une puissance sort de la scène, c'est l'Autriche. Elle en sort sans y
être jamais tout à fait entrée. Elle en sort sans avoir satisfait ses alliés
qu'elle ne secourait point et sans avoir apaisé ses adversaires que pourtant
elle ne frappait pas. A Saint-Pétersbourg, on ne pardonna point le traité du
2 décembre ; quant aux irrésolutions qui avaient rendu le traité caduc, on
les attribua à la peur, non à quelque méritoire retour de sympathie. A
Berlin, l'insuccès de ce haut arbitrage si fastueusement proclamé, si
complètement stérile, inspira la plus joyeuse ironie. A Londres, la déception
se cacha sous la raillerie. « L'Autriche est avec nous jusqu'à un
certain point », disait lord Palmerston à la Chambre des communes, puis,
après une pause : « Elle est avec nous... moralement. » Et les
rires de l'auditoire soulignaient ces paroles. La correspondance du chef du
cabinet britannique révélait mieux encore les véritables sentiments qui
régnaient en Angleterre. « Victorieux en Crimée, écrivait-il le 28 mai à
Napoléon, nous commanderons l'amitié, peut-être l'épée de l'Autriche. Si le
succès nous manque, nous n'aurons pas même sa plume[24]. » En France, le langage
fut plus réservé : cependant l'Empereur, en ouvrant le 2 juillet la session
extraordinaire du Corps législatif, tint à exprimer publiquement ses regrets
et le fit avec quelque amertume. « Nous en sommes encore à attendre,
dit-il, que l'Autriche exécute ses engagements qui consistaient à rendre
offensif et défensif notre traité d'alliance si les négociations
n'aboutissaient pas. » Le
gouvernement viennois laissait passer, sans paraître les entendre, ce concert
de plaintes et d'épigrammes. Il était à la fois humilié et soulagé : humilié
que tant de paroles et tant de projets fussent demeurés vains ; soulagé comme
le sont toujours les gens indécis quand, après de longues perplexités, ils
ont pris une résolution, même contestable ou médiocre. Comme l'avait fait la
Prusse un an auparavant, il affectait de n'envisager que l'intérêt national
autrichien et de ne rien regarder au-delà de ses frontières. « L'intérêt de
l'Autriche repose dans la liberté de ses mouvements, et non dans des
engagements », avait écrit M. de Metternich, qui désapprouvait le traité
même du 2 décembre[25]. Volontiers on répétait ces
paroles. Les engagements pris n'eussent-ils point d'ailleurs engendré plus de
périls qu'assuré d'avantages ? Y avait-il intérêt à une alliance étroite avec
Napoléon III, ce souverain au trône fragile, lié, disait-on, à l'Italie,
exposé chaque jour aux coups des assassins ? Ainsi s'ingéniait-on à voiler
l'échec ! Ainsi essayait-on de se justifier ! Pendant ce temps, l'empereur
François-Joseph s'appliquait à contremander les mesures que la probabilité
d'une entrée en campagne avait rendues nécessaires. Il congédiait ses
réserves, il réduisait ses cadres, il disloquait les corps d'armée échelonnés
sur ses frontières, il arrêtait les préparatifs ruineux d'une guerre
désormais invraisemblable ; et, en allégeant le fardeau de ses peuples, ce
souverain, très paternel comme tous ceux de sa race, se consolait de son
crédit diminué. La
chute ou la résistance de Sébastopol absorbait alors toutes les pensées. S'il
en eût été autrement, cette évolution de notre politique qui s'était
rapprochée, puis s'éloignait de l'Autriche, n'aurait point passé inaperçue.
C'était le désir d'assurer au jeune empire français un allié intime au centre
de l'Europe, c'était ce désir qui guidait M. Drouyn de Lhuys et le poussait à
accepter un arrangement inégal aux sacrifices de la guerre, mais rassurant
pour l'avenir. Longtemps ministre de Napoléon, M. Drouyn de Lhuys conseiller
sage et avisé, quoiqu’un peu faible, avait pu pressentir les pensées du
maître, saisir les échappées dangereuses de son esprit et, en rassemblant
quelques propos épars, deviner la trame inquiétante de ses desseins futurs.
Établir une alliance étroite avec la plus vieille maison royale de l'Europe,
lier partie avec elle soit pour la paix, soit pour la guerre, c'était flatter
l'amour-propre de Napoléon, c'était le rattacher à la politique de
conservation territoriale, c'était souffler sur ses rêves, c'était l'éloigner
de la Prusse ambitieuse, c'était surtout l'écarter de l'Italie
révolutionnaire. Qu'étaient auprès de ce coup de maître quelques vaisseaux de
plus ou de moins dans la mer Noire ? Quoique peu remarquées alors, les vues
de M. Drouyn de Lhuys trouvèrent un interprète et, chose assez rare en ce
temps-là, le trouvèrent dans le Parlement. Le Corps législatif ayant été
ouvert le 2 juillet, Montalembert prit la parole[26] et, sans beaucoup d'espoir
qu'on lui répondît, essaya de marquer la véritable orientation de la
politique française. Autant que M. Drouyn de Lhuys, M. de Montalembert voyait
dans l'alliance de la France avec l'Angleterre et surtout avec l'Autriche le
meilleur gage de l'ordre en Europe. Parlant du traité du 2 décembre qui
consacrait cet accord : « C'est, disait-il, le chef-d'œuvre de la politique
actuelle. » En termes un peu vagues, l'orateur rappelait la dernière
combinaison, celle que le cabinet de Vienne devait présenter à
Saint-Pétersbourg sous la forme d'un ultimatum. « Je regrette,
ajoutait-il, que cet arrangement n'ait été accepté ni à Paris ni à Londres :
car il n'y a aucune interprétation des quatre points qui soit
comparable au concours décidé de l'Autriche. » Comme on le voit,
Montalembert transportait dans l'enceinte du Corps législatif la doctrine
même de M. Drouyn de Lhuys. Il allait plus loin, et, quelque effort qu'il fît
pour maîtriser sa naturelle ardeur, il ne parvenait pas à contenir la brève,
mais claire expression de ses prophétiques inquiétudes. Avec l'alliance de
l'Autriche, disait-il en substance, l'Empereur est l'arbitre des destinées de
l'Europe : l'alliance autrichienne affaiblie ou rompue, j'éprouve des
appréhensions. Je ne doute pas qu'on ne prenne Sébastopol, mais que fera-t-on
ensuite ?... La guerre à laquelle la France et l'Europe ont applaudi est une
guerre d'Orient, non une guerre d'Occident ; une guerre d'équilibre, non une
guerre de conquête ; une guerre politique, non une guerre révolutionnaire...
Le danger que je signale est peut-être éventuel, chimérique même : mais le
gouvernement s'engagerait dans une voie périlleuse s'il devenait l'allié ou
l'instrument de la Révolution. Nul ne répliqua ; et la voix de l'orateur, à peine écoutée dans l'enceinte du Palais-Bourbon, ne retentit point au dehors. Ce n'était pas que, dans le Corps législatif, le patriotisme manquât, ni même la clairvoyance. Si un respect excessif n'eût enchaîné les langues, plusieurs auraient déjà pu dire où était l'esprit de convoitise révolutionnaire et qui, dès ce temps-là, le personnifiait. Le petit Piémont avait mis autant de zèle à réaliser son alliance que la puissante Autriche avait apporté de formalisme à marchander la sienne. Tandis que les diplomates réunis à Vienne comptaient gravement les vaisseaux, les frégates, les bâtiments légers, tandis qu'ils s'épuisaient à contrepeser les forces respectives des puissances dans la mer Noire, le gouvernement sarde se hâtait d'emprunter à chacune de ses brigades ses éléments les meilleurs et, grâce à cette opportune sélection, créait une force de quinze mille hommes vigoureux, disciplinés, aguerris, capables de paraître sans trop de désavantage à côté des grandes armées de France et d'Angleterre. Ces bataillons de guerre, ainsi formés, étaient dirigés sur le port de Gènes où les attendaient les vaisseaux britanniques qui les emporteraient vers l'Orient. Avant son départ, le général La Marmora, chef du corps expéditionnaire, demanda vainement à M. de Cavour ses instructions : comme il allait prendre passage sur son navire, il insista de nouveau ; celui-ci alors l'embrassa, et d'un ton moitié rieur, moitié ému, lui dit ces simples mots : « Débrouillez-vous, et que Dieu vous garde. » Des instructions, Cavour eût été bien embarrassé d'en donner. Il y a, dans la vie de presque tous les ambitieux, une heure où l'habileté même conseille de tout oser et de se confier à la fortune. M. de Cavour était à cette heure-là. Quel serait pour le Piémont le fruit du sacrifice ? Personne ne le savait en Europe, et le premier ministre sarde l'ignorait lui-même. Dans le présent, la récompense la plus claire, c'étaient les chaleureux éloges de la presse anglaise. Dans l'avenir, le prix serait, selon l'occurrence, nul ou superbe : nul si les délibérations de la paix étaient limitées à l'objet même de la guerre ; superbe si ces délibérations se généralisaient au point de s'étendre à tout. Tout l'art de M. de Cavour serait désormais de préparer le cadre des débats futurs et de l'agrandir assez pour y faire entrer l'Italie elle-même. Tout cela sera raconté plus tard, et avec les détails que comporte cette grande évolution. Mais on peut le dire dès à présent : là était l'allié révolutionnaire que craignait M. Drouyn de Lhuys, que signalait M. de Montalembert. Il entrait en ligne au moment même où se dénouait l'alliance autrichienne. La politique impériale, jusque-là irréprochable, subit alors sa première déviation. |
[1]
Aus dem Briefwechsel Friedrich-Willems IV mit Bunsen von Leopold de Ranke,
p. 322.
[2]
The life of the prince Consort, by Théodore MARTIN, t. III, p. 41-45.
[3]
The life of the prince Consort, t. III, p. 62.
[4]
Correspondance de M. de Bismarck, t. Ier, p. 274 et 283.
[5]
Voir Correspondance de M. de Bismarck, t. Ier, p. 307.
[6]
Article 5 du traité.
[7]
Dépêche de M. de Bourqueney à M. Drouyn de Lhuys, 4 décembre 1854.
[8]
Dépêche de M. de Bourqueney à M. Drouyn de Lhuys, 28 décembre 1854.
[9]
Dépêche du 2 janvier 1855.
[10]
Dépêche du 20 janvier à M. de Bourqueney. (Les quatre ministères de Drouyn
de Lhuys, par M. Bernard D'HARCOURT,
p. 102.)
[11]
Voir instructions de lord Clarendon à lord Russell. (Eastern Papers,
partie XVI, p. 1 et 3.)
[12]
Rapports de M. Drouyn de Lhuys à l'empereur Napoléon III. (Les quatre
ministères, p. 125 et suiv.)
[13]
Journal du prince Albert, 6 mars. (Life of the prince Consort, by
Théodore MARTIN,
t. III, p. 232-233.)
[14]
Lettre au général Cler. (Correspondance inédite.)
[15]
Mémoirs of an ex-minister, t. Ier, p. 15.
[16]
The life of the prince Consort, t. III, p. 245.
[17]
The life of the prince Consort, t. III, p. 241.
[18]
The life of the prince Consort, t. III, p. 248.
[19]
Correspondance de M. de Bismarck, t. II, p. 3 et 12.
[20]
Lord John Russell à lord Clarendon, 13 avril. (Eastern papers, part. XV,
p 12.)
[21]
Lord John Russell à lord Clarendon, 16 avril 1855. (Eastern papers, part.
XV, p. 10 et 11.)
[22]
Voir Les quatre ministères de M. Drouyn de Lhuys, par M. D'HARCOURT, p. 143.
[23]
M. de Buol à M. de Hubner, 20 mai 1855 ; lord Westmoreland à lord Clarendon, 5
juin 1855. (Eastern papers, part. XV, p. 28 et 37.)
[24]
Life of viscount Palmerston, by EVELYN ASHLEY, t. II, p. 316.
[25]
M. DE METTERNICH, Mémoires,
t. VIII, p. 355.
[26]
Séance du 6 juillet.