SOMMAIRE : I. — LA CRIMÉE : Configuration et relief du
sol ; population ; la ville et le port de Sébastopol. — Choix du point de
débarquement : les armées alliées abordent à Old-Fort. — Dispositions des
Russes : leurs forces en Crimée : plan du prince Menschikof : il se décide à
livrer bataille sur les bords de l'Alma. — Marche des Russes : marche des
alliés : les deux armées en présence (19 septembre).
II. — LA BATAILLE
DE L'ALMA (20 septembre) : le champ de bataille : comment la
disposition même des lieux dicte aux Russes et aux alliés leur plan. —
Mouvement du général Bosquet ; de quelle façon hardie et heureuse il est
exécuté. — Marche des 1"et3'divisions : comment elles s'élèvent jusque
sur le plateau, viennent au secours du général Bosquet et, après un dernier
combat, demeurent maîtresses des hauteurs. — Les Anglais : résistance qu'ils
rencontrent. — La victoire est décidée : retraite de l'ennemi : quelles
causes empêchent la poursuite.
III. — SÉBASTOPOL : on y apprend l'échec de
Menschikof : on s'attend à une attaque immédiate : craintes très vives, mais
qui ne dégénèrent point en panique : esprit de la population, de l'armée et
des chefs. — Menschikof forme le projet de fermer la passe en submergeant une
partie de la flotte russe : répugnances des marins et plan du vice-amiral
Khornilof : comment le projet de Menschikof est exécuté : graves conséquences
de cette résolution. — Les alliés : leur plan primitif : comment la clôture
de la rade modifie leurs desseins : projet d'attaque par le côté sud et
marche de flanc vers Balaklava. — Le maréchal Saint-Arnaud, sa dernière
maladie et sa mort.
IV. — Première
reconnaissance des alliés sur le plateau de Chersonèse : aspect général du
plateau, ses ravins et ses criques : position de Sébastopol que les alliés
voient pour la première fois : état des fortifications du côté sud : signes
auxquels se révèle l'activité des Russes. — Convient-il de hâter ou de
différer l'attaque ? Le général Canrobert et lord Raglan, sans croire à la
nécessité d'un siège régulier, jugent téméraire un assaut immédiat. — Base
d'opérations : la flotte anglaise à Balaklava ; la flotte française à la baie
de Kamiesch. — Corps de siège et corps d'observation : les Français chargés des
attaques de la ville, les Anglais de celles de Karabelnaïa. — Ouverture de la
tranchée (9 octobre) et construction de batteries. — Bombardement du 17
octobre : insuccès relatif. — Disposition des alliés ; comment les premières
illusions commencent à se dissiper : confiance des Russes qui se disposent à
prendre l'offensive.
V. — LE COMBAT
DE BALAKLAVA (25 octobre). — Attaque des
Russes ; les redoutes turques : le 93° Highlanders et la brigade Scarlett. —
Suspension de la lutte. — Ordre de lord Raglan : le capitaine Nolan : lord
Lucan : lord Cardigan : charge de la brigade légère, pertes énormes de cette
brigade. Fin du combat.
VI. — INKERMANN. — Accroissement des forces
russes et motifs pour désirer une bataille. — Le plateau d'Inkermann est le
point vulnérable des positions anglaises. — Plan du prince Menschikof : une
attaque principale et deux diversions. — La nuit du 4 au 5 novembre : état
des troupes anglaises et dernières dispositions des Russes. — La colonne
Somoïnof et son succès suivi d'échec. — Les régiments de Taroutino et de
Borodino devant la batterie des sacs à terre : comment ils sont
victorieux d'abord et puis refoulés. Grande attaque de la colonne Paulof :
effroyables combats, péripéties diverses, écrasement des Anglais. —
Intervention française et seconde phase de la bataille : Bosquet au camp du
Moulin : ses dispositions : ses inquiétudes : comment le secours des troupes
françaises est réclamé. — Bourbaki arrive sur le champ de bataille : comment
les Russes sont repoussés, puis reprennent l'offensive. — Arrivée de
nouvelles troupes françaises : dernier combat et défaite des Russes. — Leur
retraite : incidents divers. — Les diversions du prince Gortchakof et du
général Timofeïef. — Causes de l'échec des Russes. — Pertes de trois armées.
VII. — Inkermann et
Eylau : impressions ; mesures prises ; plan défensif ; première appréhension
de l'hiver. — Tempête du 14 novembre. — L'hiver et ses souffrances :
vêtements, bois, charrois, chevaux, corvées. — État sanitaire : maladies
diverses : évacuations sur Constantinople. — Les souffrances des Anglais sont
plus grandes que les nôtres : cause de leurs souffrances et réduction
effrayante de leurs effectifs. — Opérations militaires de l'hiver : travaux
des tranchées : petites sorties et combats nocturnes : grands travaux de
fortifications achevés par les Russes. — Les alliés et leur vie pendant
l'hiver : Kamiesch ; la route du camp ; les bivouacs ; les costumes ; les
tranchées ; dispositions matérielles et morales : influence et exemples de
quelques chefs. — Revue du 31 décembre.
VIII. — Illusions en
France et en Angleterre sur la durée et les difficultés de la campagne de
Crimée. —Comment ces illusions s'évanouissent. — France : déceptions : lettre
de l'Empereur au général Canrobert. — Angleterre : émotion très vive :
convocation du Parlement : agitation dans la presse et dans le public :
Motion Rocbuck : chute du ministère Aberdeen : embarras : Palmerston appelé
au pouvoir : ses mesures et comment elles sont couronnées de succès. — France
: mesures prises pour accroître les forces militaires : disposition de
l'esprit public : intervention de l'Empereur dans les affaires de Crimée ;
plans et projets divers ; mission du général Niel. — Deux idées nouvelles :
idée de l'investissement : idée de porter l'attaque principale sur Malakoff.
I La
Crimée ou Chersonèse Taurique des anciens est une presqu'île de forme
irrégulière, limitée à l'ouest et au sud par la mer Noire, à l'est par la mer
d'Azof, au nord par le lac marécageux de Sivache. A son extrémité
septentrionale, elle se rattache au continent russe par l'isthme de Pérékop :
un peu plus à l'est, elle s'y relie aussi par une étroite bande de terre qui
atteint presque Ghénitchesk et qu'on appelle la flèche d'Arabat. La
nature a revêtu cette contrée de deux aspects bien différents. Au nord se
développe une vaste plaine, sans arbres, presque sans eaux courantes, où
l’œil, si loin qu'il plonge, ne découvre qu'un immense pâturage, parsemé de
quelques hameaux tartares et coupé, surtout dans le voisinage de l'isthme, de
marais qui se confondent avec le lac Sivache. La seule industrie de ces
régions primitives est l'élevage des troupeaux ou l'extraction du sel marin.
Tout autre est vers le midi la constitution géologique de la presqu'île.
Depuis le cap Chersonèse jusqu'au golfe de Théodosie, un soulèvement du sol a
donné naissance à une longue chaîne, haute à son point culminant d'environ
1.500 mètres et qui, du côté de la mer, se termine par des escarpements
presque verticaux, tandis que, vers la terre, elle s'infléchit par une pente
plus adoucie. De ce massif montagneux descendent plusieurs cours d'eau
séparés eux-mêmes les uns des autres par de petites chaînes secondaires : à
l'exception du Salghir, tous coulent de l'est à l'ouest : ce sont, en allant
du nord au sud, l'Alma bientôt fameuse, puis la Katcha, le Belbek et enfin la
Tchernaïa qui déverse ses eaux dans une large baie. Autant les steppes du
Nord attristent par leur monotonie, autant les vallées méridionales
réjouissent et charment les yeux. Couvertes de forêts sur leurs pentes,
admirablement arrosées, bien abritées, s'ouvrant par intervalles sur la mer
qui sert de décoration au paysage, elles offrent la double image de la grâce
et de l'abondance. Seul, le plateau de Chersonèse, battu de tous côtés par
l'Euxin, garde un aspect froid et sévère. Plusieurs hauts personnages
moscovites s'étaient laissé séduire par ce coin de terre, sorte d'oasis jetée
à l'extrémité de leur immense empire : quelques élégantes villas, cachées
dans les vallons ou étagées sur les collines, témoignaient de leur
prédilection ; là ils retrouvaient de frais ombrages, un climat tempéré, une
culture presque méridionale, avantages d'autant plus appréciés que la nature
en avait privé le reste de leur pays. Cette
terre, isolée jusque-là du reste de l'Europe au point d'en être oubliée,
avait passé par des régimes bien divers. Au moyen âge, elle avait subi la
domination des Tartares, dont les descendants, pasteurs dans le nord de la
presqu'île, et dans le sud, agriculteurs ou vignerons, avaient continué à
occuper le sol. Plus tard, les Génois avaient fondé des colonies sur les
côtes, et l'on apercevait encore, le long du rivage, quelques tours à demi
ruinées, vestiges de leur passage en ces lieux. Au seizième siècle, les
Ottomans, alors à l'apogée de leur grandeur et de leur audace, étaient
devenus les maîtres du pays. Ce n'est que deux cents ans plus tard, sous le
règne de Catherine II, que, la puissance turque déclinant, la Russie avait
étendu son empire sur la Crimée. A vrai
dire, elle en avait pris possession bien plus qu'elle ne se l'était
assimilée. Dans les vallées méridionales, les Russes avaient, comme on l'a
dit, édifié quelques maisons de plaisance, mais en vue d'un séjour passager,
non d'une demeure permanente. Outre les Tartares, la population se composait
des éléments les plus hétérogènes, Bulgares, émigrés allemands, Grecs,
Arméniens, Juifs ; et les vrais Moscovites, moins nombreux que tous les
autres, semblaient implantés bien plus qu'acclimatés. La capitale
administrative était Simféropol, pauvre ville peu peuplée et sans ressources.
Ce n'était pas qu'aux yeux des Czars, la Crimée fût de peu de prix, mais
toute son importance résidait en un seul point. En 1784, à l'embouchure de la
Tchernaïa, sur la rive méridionale d'une baie superbe qu'on appelait alors la
baie d'Akhtiar, avait été établi par ordre de Catherine II un vaste port
militaire pour la sûreté et l'agrandissement duquel aucun travail n'avait été
épargné. Situé à la pointe extrême de l'empire russe, ce port semblait une
menace pour Constantinople et presque pour l'Occident lui-même. Tous les
gouverneurs qui s'y étaient succédé s'étaient plu à entretenir ou à
développer non ses défenses terrestres jugées inutiles, mais ses défenses
navales : c'était là que la flotte russe se rassemblait, c'était de là
qu'elle partait pour promener sur les eaux de la mer Noire son pavillon sans
rival. Cette ville, exclusivement maritime, créée par la toute-puissante
volonté des Czars, préparée d'avance pour les entreprises de l'avenir, cette
ville s'appelait Sébastopol, c'est-à-dire la ville sainte, nom fastueux et
mystique tout ensemble où se trahissaient les ambitions à la fois politiques
et religieuses du peuple russe. Telle
était la contrée vers laquelle voguaient les flottes combinées de la France
et de l'Angleterre. Le 8 septembre, les deux escadres étant réunies, un
conseil se tint à bord du Caradoc, et l'on chercha sur quel point
précis le débarquement s'opérerait. Le lecteur se souvient que déjà à la fin
de juillet des officiers français et anglais avaient exploré les côtes de
Crimée. Les instructions remises par l'Empereur au maréchal de Saint-Arnaud
désignaient Théodosie comme le lieu le plus propice où l'on pût atterrir[1] : mais ce petit port, situé à
l'est de la presqu'île, était séparé de Sébastopol par une distance de
quarante lieues, et ce n'était que par une marche longue et périlleuse qu'on
pourrait atteindre l'objectif de l'expédition. Les préférences non
dissimulées du maréchal le portaient à un débarquement aux bouches mêmes de
la Katcha : mais ici on se heurtait à un danger contraire : la Katcha était
bien voisine de Sébastopol, et serait-il possible que les armées alliées
prissent terre presque en face de l'armée russe ? Les commandants du génie,
le général Bizot et sir John Burgoyne, avaient aussi leur plan, plan que le
hasard devait réaliser bientôt, c'était d'attaquer Sébastopol par le côté
sud, et pour cela, ils conseillaient qu'on débarquât dans la partie
méridionale de la presqu'île[2]. Après discussion, une nouvelle
reconnaissance parut nécessaire. Le Primauguet et le Caradoc,
ayant à leur bord plusieurs officiers des deux nations, se détachèrent donc
du reste du convoi et, le 10 au matin, arrivèrent en vue du littoral. Ils le
longèrent lentement et à petite distance depuis la pointe de Chersonèse
jusqu'à Eupatoria. A quatre lieues au sud de cette dernière ville, à dix
lieues au nord de Sébastopol, en un endroit désigné sur les cartes sous le
nom d'Old-Fort ou Vieux-Fort et reconnaissable à quelques
traces d'anciens remparts, ils remarquèrent une belle plage, unie, très
étendue, limitée à droite et à gauche par des lagunes qui rendraient malaisée
toute attaque de l'ennemi. La commission étant de retour, une seconde conférence
fut le 11 septembre provoquée par lord Raglan. Il fut décidé que le
débarquement s'opérerait à Old-Fort, qu'Eupatoria serait aussitôt occupé,
que, les troupes une fois mises à terre, on marcherait vers le sud en
longeant la côte et dans la direction de Sébastopol[3]. A ce conseil de guerre un seul
manquait, Saint-Arnaud. Ressaisi par une crise plus terrible que toutes les
autres, il demeurait à bord de la Ville de Paris ; et son abattement était
tel qu'il semblait presque indifférent aux intérêts de son armée et à sa
propre gloire. Il venait de dicter pour le ministre de la guerre une lettre
où il confessait l'entière défaillance de ses forces et demandait qu'on lui
désignât un successeur. Ceux qui l'entouraient n'avaient plus qu'un espoir,
c'était que la vue de la terre ennemie lui rendît quelques forces et qu'un
prodige d'énergie prolongeât jusqu'au lendemain de la victoire son existence
désormais condamnée. Le 14
septembre, aux premières lueurs de l'aube, les flottes alliées atteignirent
la plage d'Old-Fort. A huit heures, le débarquement commença ; à midi, les
trois premières divisions, ainsi qu'une portion de l'artillerie, étaient à
terre. De la dunette de la Ville de Paris, le maréchal, ranimé par miracle et
comme victorieux de la mort, suivait les mouvements de ses troupes : bientôt
il descendit lui-même au rivage, moins abattu qu'on aurait pu le croire et
salué par les acclamations de ses soldats. Vers le même instant on entendit
au sud le grondement du canon : c'était une partie de la flotte qui s'était
dirigée vers l'embouchure de la Datcha afin de tromper par une fausse
démonstration la vigilance de l'ennemi. Déjà, à t'autre extrémité de la baie
de Kalamita, la ville voisine d'Eupatoria était tombée sans coup férir entre
nos mains. Avant le soir, Anglais et Français avaient établi leurs
campements, les premiers au nord, les seconds au sud de la plage. Aussi loin
que l'œil plongeait, on n'apercevait ni dans la plaine ni sur les collines
aucune troupe russe. Seuls, quelques paysans tartares s'approchèrent des
tentes ; ils se montraient plus curieux qu'effrayés, plus favorables que
malveillants, et peut-être eussent-ils mis à la disposition de notre armée
les précieuses ressources de leurs troupeaux si quelques actes de déprédation
n'avaient changé leur confiance en hostilité. La
première nuit passée sur le sol ennemi fut pénible. A la tombée du jour, le
vent grossit, et souffla bientôt presque en tempête. Mal pourvus d'effets de
campement, tout à fait étrangers aux détails de la vie en campagne, les
Anglais souffrirent surtout beaucoup. Le 15 au matin, la quatrième division
fut mise à terre, mais lentement à cause de la houle : puis on amena au
rivage les chevaux, le matériel, le reste de l'artillerie, opération longue
et difficile qui ne fut terminée que le lendemain soir. Quant à nos alliés,
ils avaient plus de bagages que nous et, en outre, une cavalerie nombreuse ;
aussi leur débarquement ne fut-il achevé que le 18. Pendant ce temps, les
soldats demeurés au camp préludaient par d'assez dures privations à la rude
guerre qui commençait. L'eau et le bois, ces deux éléments indispensables
d'un bon bivouac, faisaient défaut : sur la plage d'Old-Fort, les nuits
étaient déjà froides et humides ; enfin, quelques cas de choléra avaient été
observés et éveillaient l'inquiétude des chefs. Malgré ces incommodités et
ces mécomptes, les dispositions morales étaient bonnes, excellentes même.
Tous se félicitaient d'avoir abordé sur cette terre de Crimée, tous
attendaient avec impatience l'heure de marcher, tous se réjouissaient de la
perspective d'un prochain combat, et nul ne voulait douter que ce combat ne
fût un triomphe. Les
Russes, quoique invisibles jusqu'ici, ne demeuraient point inactifs. Le 13
septembre, le télégraphe installé au promontoire de Loukoul avait signalé
l'approche de la flotte qui venait de doubler le cap Tarkhan. Vers le soir,
un messager cosaque était arrivé tout effaré à Sébastopol, annonçant que les
vaisseaux ennemis étaient « si nombreux qu'on ne pouvait les « compter[4] ». Cette nouvelle, qui
aurait dû être attendue, avait causé quelque surprise. Bien que les indiscrétions
de la presse anglaise eussent laissé pressentir une descente en Crimée, les
chefs militaires russes y croyaient peu : ils jugeaient l'aventure bien
téméraire ; ils estimaient que les ressources du pays ne permettraient guère
à une nombreuse armée d'y vivre ; plus la Saison s'était avancée, plus
l'entreprise avait paru improbable. Ces prévisions étant trompées, il avait
fallu au plus tôt pourvoir à la défense. En face d'un tel débarquement, la
situation _du prince Menschikof, commandant en chef des forces moscovites,
était grave et pouvait devenir critique. Soit excès de confiance, soit
nécessité de couvrir avec un soin égal toute la vaste ligne des frontières
russes, la Crimée ne se trouvait guère plus garnie de troupes que les autres
provinces de l'empire. Menschikof n'avait, sous ses ordres directs ou sous
les ordres de son lieutenant le général Khomotof, que 51.000 hommes, non
massés sur un seul point, mais disséminés jusqu'aux extrémités de la
presqu'île. A ces forces il fallait ajouter 18 à 20.000 matelots, mais
retenus à bord ou jugés indispensables pour la défense de Sébastopol. Quant à
la flotte, quoiqu'elle fût belle et animée de la plus vaillante énergie, il
eût été imprudent de l'opposer aux escadres alliées, à cause de l'infériorité
de son armement. — Le parti du général en chef fut bientôt arrêté. Jugeant
qu'il arriverait trop tard pour s'opposer au débarquement, ignorant
d'ailleurs sur quel point exact la descente s'opérerait, il résolut non
d'empêcher l'ennemi de prendre terre, mais de se porter avec le gros de son
armée en avant de Sébastopol et de barrer aux envahisseurs le chemin qui y
conduit. Les alliés, pour atteindre la rive septentrionale de la rade,
avaient à traverser quatre cours d'eau : le Boulganak, qui n'est qu'un ruisseau
; l'Alma, un peu plus considérable ; puis la Katcha et enfin le Belbek. C'est
sur les hauteurs qui dominent l'Alma que le prince Menschikof se décida à
attendre ses adversaires. Sans perdre un instant, il envoya des estafettes à
Simferopol, à Théodosie, à Pérékop même et à Kertch, afin de rallier ses
bataillons et d'attirer à lui jusqu'aux moindres détachements disponibles.
Ces ordres donnés, il quitta la ville et se dirigea vers la position qu'il
avait choisie. Là vinrent le rejoindre, le 16, le 17 et le 18 septembre, en
doublant les étapes, les renforts appelés de toutes parts : le 19, arriva de
Kertch le régiment de Moscou qui avait parcouru en cinq jours près de
soixante-dix lieues afin d'arriver à temps pour le combat[5]. Grâce à ces accroissements successifs,
Menschikof parvint à rassembler 42 bataillons d'infanterie et 27 escadrons de
cavalerie ou sotnias de Cosaques, en tout 40.000 hommes environ,
pourvus de 96 bouches à feu. Tandis
que Menschikof se disposait à la lutte, les alliés avaient enfin terminé
l'opération laborieuse du débarquement. Le 19, à la pointe du jour, ils
levèrent leur bivouac et, longeant la côte, marchèrent vers le sud. Les
vaisseaux des deux flottes, s'éloignant peu du rivage, se déployaient
parallèlement. On avait ainsi le spectacle étrange de deux armées et de deux
escadres allant au combat sur un même front. La plaine que l'on traversait
était aride et déserte : à peine apercevait-on dans le lointain quelques
vedettes ennemies qui se repliaient à notre approche A deux heures, on
atteignit le Boulganak. Là, le spectacle changea tout à coup. A sept
kilomètres environ, sur les collines qui couronnaient la rive gauche de
l'Alma, on découvrit les campements russes. L'heure était trop avancée pour
qu'on précipitât l'attaque : le reste de la journée ne fut signalé que par
une canonnade inoffensive et une légère escarmouche de cavalerie : mais tout
le monde comprit que la bataille serait pour le lendemain. II L'Alma
coule de l'est à l'ouest et, à part quelques sinuosités, dans une direction
perpendiculaire à la côte. Sur la rive droite, elle forme une plaine assez
large, à pente presque insensible, agréablement coupée d'arbres, de jardins
et de vignobles : non loin de la rivière, on aperçoit trois hameaux ou
villages : c'est Tanckhanlar dans la partie supérieure de la vallée, puis en
aval Bourliouk caché au milieu de la verdure, et enfin Almatamak à seize
cents mètres seulement de la mer. Tout autre est l'aspect de la rive gauche,
qui est reliée à l'autre rive par un pont construit près de Bourliouk et
aussi par plusieurs gués. A peine a-t-on franchi la rivière, qu'on se heurte
à une longue chaîne de collines. Depuis Tanckhanlar jusque près d'Almatamak,
ces collines ont une pente assez douce et, en face de Bourliouk, s'ouvrent
même en une sorte de ravin où passe la route d'Eupatoria à Sébastopol. Mais,
dans le voisinage d'Almatamak, elles se redressent tout à coup en une berge
abrupte qui domine le lit du cours d'eau. Le long de ces escarpements courent
quelques sentiers, pratiqués seulement par les bergers et jugés
inaccessibles, soit à l'infanterie en marche, soit surtout aux voitures ou à
l'artillerie. Les hauteurs se relèvent encore davantage en approchant de la
mer ; enfin, resserrées entre l'embouchure de l'Alma et l'Euxin, elles se terminent
par un promontoire découpé en falaise et dont le flot, poussé par la brise,
couvre d'écume les premières assises. Cette
configuration des lieux dictait aux Russes leur plan, et ce plan n'exigeait
pas de grandes combinaisons stratégiques. Maître des hauteurs, le prince
Menschikof n'avait et ne pouvait avoir qu'un objectif, empêcher les alliés de
franchir l'Alma, les culbuter dans le ravin s'ils tentaient de gravir le
plateau et leur interdire ainsi la route de Sébastopol. Du haut de sa
colline, il avait vu l'armée anglo-française arrivant par le nord, poussant
d'abord une pointe à travers la plaine, puis renonçant à une offensive
immédiate et, à la tombée du jour, s'établissant au bord du Boulganak.
Certain d'être attaqué le lendemain, il avait fait aussitôt ses derniers
préparatifs. Ses troupes, un peu moins nombreuses que celles des alliés,
rachetaient ce désavantage par l'excellence de leurs positions. Il confia la
garde de son extrême gauche à un seul bataillon, le deuxième bataillon de
Minsk, posté au ‘village d'Aklèse, à un kilomètre environ de la mer. Plus à
l'est, entre Almatamak et Bourliouk, il échelonna les régiments de Bialostok
et de Brest, appuyés par le régiment de Taroutino. C'est surtout à gauche et
à droite du chemin d'Eupatoria à Sébastopol que Menschikof rassembla la
meilleure partie de ses forces : une formidable artillerie fut appelée à
défendre l'accès de la route : à gauche fut rangé le régiment de Borodino ; à
droite les régiments du grand-duc Michel et de Souzdal, et, un peu en
arrière, ceux de Vladimir et d'Ouglitch. Trois bataillons du régiment de
Minsk, tout le régiment de Moscou, une brigade de hussards formèrent la
réserve générale. Quelques détachements de tirailleurs et de Cosaques
descendirent dans la vallée et furent distribués aux abords de la rivière
afin (l'en disputer le passage à l'ennemi. Comme on le voit, le général en
chef russe, si attentif à couvrir sa droite, laissait au contraire sa gauche
presque entièrement dégarnie : de ce côté, il se croyait protégé par les
escarpements qui, depuis Almatamak, s'étendaient jusqu'à la mer, et,
pleinement confiant dans ces fortifications naturelles, il jugeait inutile
d'y accumuler les canons ou les soldats. Le plan
des alliés était aussi simple pour l'agression que celui des Russes pour la
défense. Il consistait à tourner les deux ailes de l'ennemi et à l'écraser
ensuite par une attaque de front. A l'extrême droite, le général Bosquet,
devançant le reste de l'armée, devait se porter rapidement sur l'Alma, la
traverser non loin de son embouchure, s'élever coûte que coûte le long des
rampes, puis fondre à l'improviste sur la gauche des Russes, l'envelopper et
la rejeter vers le centre, Ce mouvement une fois prononcé, la division
Canrobert et celle du prince Napoléon, appuyées par une portion de l'armée
anglaise, franchiraient la rivière, graviraient les hauteurs entre Almatamak
et Bourliouk, et livreraient l'attaque principale. Pendant ce temps, à la
gauche de notre ligne, le reste de l'armée britannique s'efforcerait de tourner
la droite ennemie et d'assurer ainsi le gain de la journée. La division Forey
demeurerait en réserve, prête à soutenir, suivant l'occurrence, les colonnes
trop faibles ou en danger. Le 19, dans la soirée, le maréchal Saint-Arnaud
avait envoyé à ses divisionnaires un calque de l'ordre de bataille. Ce plan
si simple, les soldats l'avaient d'ailleurs pressenti et deviné. A la tombée
de la nuit, groupés autour des flammes du bivouac, ils en discutaient les
chances avec une animation joyeuse : surtout ils se montraient les uns aux
autres les feux des campements russes, points scintillants qui illuminaient
les coteaux : d'après le nombre des lumières, ils s'efforçaient de supputer
le nombre de leurs ennemis : l'imagination se mêlant à leurs calculs, ils se
l'exagéraient un peu ; mais ils ne s'en effrayaient pas et comptaient bien
que le lendemain, ils coucheraient victorieux sur le plateau. Aux
premiers sons de la diane, les troupes de la division Bosquet, très fières du
rôle que leur assignait la confiance du général en chef, furent sur pied et
prêtes à partir. A sept heures, la brume étant à demi éclaircie, elles
quittèrent les rives du Boulganak et, d'un pas allègre, s'acheminèrent vers
l'Alma. Elles n'en étaient plus qu'à deux kilomètres lorsqu'un aide de camp
du maréchal arriva en toute hâte et prescrivit qu'on s'arrêtât, les Anglais
n'étant pas prêts. On obéit non sans quelque humeur, et, la halte se
prolongeant, l'impatience s'accrut. Il était déjà onze heures et demie quand
on se remit en marche. La division se partagea en deux colonnes : la brigade
d'Autemarre se dirigea vers Almatamak, où nos éclaireurs venaient de
découvrir un gué ; l'autre brigade, la brigade Bouat, inclina vers la mer,
afin de passer la rivière près de son embouchure, sur un banc de sable
signalé par un canot de la marine. De leurs positions dominantes, les Russes
pouvaient observer cette manœuvre, mais ils ne s'en préoccupaient pas et
jugeaient que la nature avait de ce côté pourvu à leur défense. Tout ce
mouvement ne leur paraissait qu'une diversion, et ils employaient toute leur
vigilance à surveiller notre principal corps d'armée demeuré jusque-là
immobile à trois kilomètres en arrière de l'Alma. Cependant
la brigade d'Autemarre, arrivée près d'Almatamak et désormais cachée à
l'ennemi par les escarpements de la rive voisine, commençait à franchir
l'Alma. Les soldats du 3e zouaves passèrent les premiers le gué et, avec un
entrain extraordinaire, se mirent à gravir le plateau. Cette ascension que
les Russes, pesamment équipés et habitués à la plaine, croyaient impossible,
était relativement aisée pour des hommes accoutumés de longue date aux
sentiers des montagnes africaines. C'était merveille de voir ces robustes et
agiles fantassins s'élevant sur les pentes, s'entr'aidant les uns les autres,
s'accrochant aux herbes et aux buissons, profitant des moindres replis du
terrain. Les tirailleurs algériens suivirent, puis le 50e de ligne. Le plus
difficile était de frayer un passage à l'artillerie, et les plus audacieux
doutaient d'une telle entreprise. Par un véritable miracle de vigueur et
d'énergie, on parvint à hisser plusieurs pièces le long des escarpements.
Tout à coup, aux yeux des Russes stupéfaits, les zouaves apparurent au faîte
de la colline et, par un feu très vif, éloignèrent les vedettes de l'ennemi.
En un instant, tirailleurs algériens et soldats du 50e franchirent à leur
tour les derniers gradins : puis les pièces d'artillerie, traînées jusque sur
les hauteurs, furent mises en ligne. A ce moment-là même, la brigade Bouat,
qui avait été retardée au passage du gué de la barre, se montrait à l'extrême
droite et commençait à escalader les falaises voisines de la mer. Le deuxième
bataillon du régiment d'infanterie de Minsk occupait seul ces positions
jugées inabordables. Débouchant du petit village d'Aklese, il accourut ; mais
déconcerté par la vision fantastique de ces ennemis inattendus, troublé par
les ravages que nos armes à longue portée causaient dans les rangs, il ne
tarda pas à plier : bientôt, lâchant pied tout à fait, il se rejeta sur les
réserves russes, poursuivi par les coups de notre artillerie et aussi par les
projectiles que la flotte, stationnée non loin du rivage, lançait jusqu'aux
extrémités du plateau. De sa
position en arrière de l'Alma, Saint-Arnaud avait vu les zouaves gravissant
la colline : ceux-ci ayant disparu derrière les crêtes, il avait prêté
l'oreille avec anxiété à la fusillade des tirailleurs : bientôt le canon
s'était fait entendre, mais on pouvait à peine croire que notre artillerie
fût déjà engagée. « Est-ce le canon français ? est-ce le canon russe ? »
demandaient les officiers d'état-major groupés autour du commandant en chef.
Mais le maréchal, tout joyeux : el Je vous dis, s'écria-t-il, que c'est le
canon de Bosquet ; il est établi sur les hauteurs. » Puis, fouillant
l'espace avec sa longue-vue : « Je vois les pantalons rouges, ajouta-t-il ;
ah ! je reconnais bien là mon vieux Bosquet d'Afrique[6]. » Réunissant alors les
généraux, Saint-Arnaud leur donna ses dernières instructions. Au bruit du
canon, ses forces défaillantes s'étaient ressaisies : sa voix était ferme
comme aux meilleurs jours : sur son visage brillait une radieuse confiance,
dernier et touchant reflet de son âme guerrière. D'un geste il montra à ses
officiers le cours de la rivière et les collines qui fermaient l'horizon :
« Messieurs, dit-il, cette bataille s'appellera la bataille de l'Alma. »
Il était alors une heure de l'après-midi. Aussitôt l'attaque de front
commença. La
première division, sous les ordres du général Canrobert, tenait la droite : à
gauche était rangée la troisième division commandée par le prince Napoléon ;
celle-ci devait elle-même, d'après le plan commun, se relier à la droite
anglaise, mais ne s'y reliait qu'imparfaitement, à cause du retard de nos
alliés. Les deux divisions françaises, s'ébranlant en même temps, se dirigent
vers l'Alma. Cette fois, les Russes ont prévu l'attaque et sont prêts à la
repousser. Abrités par les bouquets d'arbres, les murs de clôture et les
jardins qui bordent la rive, de nombreux tirailleurs entament contre nos
têtes de colonne un feu bien nourri : en outre, une batterie établie sur le
bord du plateau couvre la plaine de ses projectiles. Écrasées par ce feu
meurtrier, nos troupes s'arrêtent. Mais à son tour, l'artillerie de la
première et de la troisième division fouille de ses obus les ravins, oblige
les tirailleurs ennemis à se replier sur la berge gauche et, en détournant
sur elle l'attention des Russes, permet au reste de l'armée de s'avancer
jusqu'à l'Alma. Les soldats déposent leurs sacs, puis, sondant eux-mêmes la
rivière à l'aide de branches d'arbres, s'y engagent hardiment partout où elle
leur paraît guéable. Vers deux heures de l'après-midi, la troisième division
effectue son passage non loin de Bourliouk. Quant à la division Canrobert,
déjà elle a presque tout entière pris pied sur la rive gauche un peu en amont
d'Almatamak : déjà ses premiers bataillons s'élèvent sur les hauteurs et
obliquent vers la droite, afin de donner la main à la division Bosquet. Il
était temps. Lorsqu'on avait annoncé au prince Menschikof l'apparition de
Bosquet sur les hauteurs près de l'embouchure de l'Alma, il avait refusé
d'abord de croire à la nouvelle. Le grondement du canon avait seul pu le
convaincre. Comprenant la grandeur du péril, le commandant en chef russe
s'était aussitôt hâté de renforcer son flanc gauche, que, dans son excès de
confiance, il avait laissé presque découvert. A mesure que les brigades
d'Autemarre et Bouat prenaient position, de nouvelles troupes russes avaient
débouché sur la partie occidentale du plateau. Ce fut d'abord une batterie
d'artillerie légère qui, arrivée avant l'infanterie qu'elle était appelée à
soutenir, perdit en peu d'instants la moitié de son effectif : ce furent
ensuite quatre bataillons du régiment d'infanterie de Moscou appuyés par une
autre batterie. Peu après, le prince Menschikof, ayant visité lui-même le
théâtre de la lutte, se décida à un nouvel effort Par son ordre, trois
bataillons du régiment de Minsk, quatre escadrons de hussards, deux batteries
de Cosaques furent tirés de la réserve générale afin d'apporter un secours
décisif aux troupes déjà engagées. Heureusement pour nous, ces forces
n'arrivèrent que par fractions, en sorte que leur choc s'amoindrit en se
divisant. Notre petit corps d'armée, aventuré sur le plateau, n'ayant pas de
retraite possible, se trouvait néanmoins dans une situation presque aussi
critique que glorieuse. S'il continuait à pénétrer dans le flanc des Russes,
il assurerait le triomphe : mais s'il faiblissait, il n'avait d'autre perspective
que d'être acculé d'escarpement en escarpement et culbuté dans la vallée sans
aucune chance de salut. Les forces russes n'étaient pas plus nombreuses que
les nôtres ; mais nos douze bouches à feu avaient peine à soutenir le combat
contre les quarante pièces que l'ennemi avait amenées sur cette portion du
champ de bataille. En recevant la veille les ordres du commandant en chef, le
général Bosquet lui avait répliqué : « Vous pouvez compter sur moi, mais
rappelez-vous que je ne puis me faire écraser plus de deux heures[7]. » Or, la lassitude était grande, et surtout les
munitions s'épuisaient. Avec une angoisse croissante Bosquet portait ses
regards vers la plaine, attendant l'attaque principale qui allégerait sa tâche : on devine quelle fut sa
joie quand il entendit sur sa gauche, au-dessus d'Almatamak, les claires
sonneries des zouaves de la première division et lorsqu'il aperçut, débordant
sur le plateau, les premiers bataillons du général Canrobert. C'était
le secours, et, avec le secours, la garantie presque certaine de la victoire.
A ce moment-là même, une inspiration heureuse du maréchal Saint-Arnaud acheva
d'assurer le succès. Jugeant l'heure venue d'engager ses réserves, il expédia
au général Forey l'ordre de porter l'une de ses brigades au secours de
Bosquet, et d'appuyer avec l'autre le général Canrobert. Dès lors, les
chances de la bataille tournèrent décidément contre les Russes. Enveloppés
sur leur flanc gauche, débordés au centre, menacés par les réserves
françaises, ils cèdent le terrain, pas à pas sans doute et non sans de
terribles retours, mais enfin ils rétrogradent. En vain les régiments de
Minsk et de Moscou, reculant obliquement, essayent-ils de faire tête tout à
la fois à la division Bosquet et à la division Canrobert ; les efforts de ces
vaillantes troupes prolongent la résistance sans changer la fortune. Après
avoir perdu la plupart de leurs chefs, elles sont contraintes de se retirer
en arrière des hauteurs et de reculer vers une tour télégraphique qui marque
le centre des positions ennemies. Là se livre un dernier et sanglant
engagement : enfin, sur le sommet de la tour, sont plantés le drapeau du Pr
zouaves, puis celui du 39e de ligne, signe de la victoire que les Russes
renoncent désormais à nous disputer. Notre
tâche était accomplie. Il n'en était pas de même pour nos alliés. Par
l'effet, non d'une entente imparfaite, mais de circonstances fortuites, ils
livrèrent ce jour-là une bataille presque distincte de la nôtre, bataille non
moins glorieuse, mais plus sanglante et plus longtemps indécise. La veille,
ils n'étaient arrivés au bivouac qu'à la nuit, et, le lendemain, la journée
était déjà bien avancée lorsqu'ils avaient quitté leur camp. Par suite de la
lenteur de leurs mouvements, une solution de continuité s'était établie entre
la division Lacy-Evans qui formait leur droite et la division du prince
Napoléon qui formait la gauche française : bientôt l'un et l'autre corps
s'étaient trouvés tout à fait séparés. Ce danger de l'isolement s'aggrava par
le danger de l'attaque même. D'après le plan général, les efforts des Anglais
devaient se porter surtout sur la droite des Russes, et leur principal
objectif était d'occuper les hauteurs qui, au-dessus et en amont de
Bourliouk, dominaient la route d'Eupatoria à Sébastopol. Or, on se souvient
que les Russes avaient concentré leurs meilleures forces à cette extrémité de
leur champ de bataille : là étaient massés les régiments du grand-duc Michel
et de Vladimir, de Souzdal et d'Ouglitch : là étaient étagées sur les
collines de nombreuses batteries. Vers une heure et demie, les troupes
anglaises s'étaient mises en marche vers l'Alma, superbes de solidité et de
sang-froid, lentes et d'ailleurs un peu raides, rangées en lignes serrées
comme si elles eussent manœuvré sur les pelouses d'Hyde-Park. A peine
étaient-elles arrivées à portée de canon qu'elles furent accueillies par les
projectiles ennemis qui, tombant sur ces masses profondes, emportèrent des
files entières. Les Anglais se déploient sur une seule ligne et s'approchent
de la rivière, mais à travers toutes sortes d'obstacles ; car les berges sont
barricadées par des abatis d'arbres, et de nombreux tirailleurs défendent
tous les abords du village de Bourliouk. L'Alma franchie, les régiments
britanniques tentent de gravir les hauteurs : ils les occupent, en sont
chassés, les reprennent encore ; ils jonchent les ravins de leurs morts et de
leurs blessés, et ne doivent leur avantage qu'à la précision de leurs armes
et de leur tir. Ce n'est qu'à cinq heures du soir qu'ils s'établissent enfin
sur le champ de bataille, et que, rejoignant les bataillons français, ils
mêlent leurs hourras aux acclamations de nos soldats déjà installés sur les
positions conquises. A la
tombée du jour, Saint-Arnaud et lord Raglan parcoururent le plateau,
cherchant à mesurer leur succès, et aussi, hélas ! supputant leurs pertes.
Les Français comptaient environ 1.300 hommes hors de combat, parmi lesquels
300 étaient morts ou atteints mortellement[8]. Les Anglais, plus maltraités,
avaient 2.000 hommes tués ou blessés. Quant à l'ennemi, il laissait 1.800
cadavres sur le terrain, et le nombre de ses blessés dépassait 3.000[9]. A l'extrémité méridionale de
la plaine, on apercevait les bataillons russes qui disparaissaient dans la
direction de la Datcha, et dont les masses sombres se confondaient dans
l'obscurité déjà grandissante. Une poursuite immédiate et menée vivement eût
sans doute complété la victoire et, pour nos adversaires, change la défaite
en déroute. Mais notre cavalerie était, faute de moyens de transport,
demeurée à Varna : quant aux fantassins, ils n'avaient pas mangé depuis le
matin et étaient harassés ; beaucoup d'entre eux, d'ailleurs, étaient
redescendus aux bords de l'Alma pour y reprendre leurs sacs qu'ils y avaient
laissés. La nuit venue, on dressa les tentes : puis, tandis que tout reposait
dans le camp, Saint-Arnaud dicta pour son souverain le premier bulletin de
victoire du second Empire. En proie à une surexcitation fiévreuse qui ne
tomberait que pour le livrer sans défense à la mort, il ne doutait ni de lui-même,
ni de ses soldats, ni surtout d'un nouveau et prochain succès. Le lendemain
et le surlendemain, la même confiance dominait encore en son âme. « Dans
trois jours, écrivait-il le 22 septembre, je serai sous Sébastopol[10]. » III A une
heure, le télégraphe du cap Loukoul avait appris à Sébastopol que la bataille
allait s'engager. Bientôt, le bruit de la canonnade avait confirmé
l'avertissement. Vers quatre heures et demie, les détonations étaient
devenues plus rares, puis avaient cessé tout à fait. La soirée s'avançant,
des bruits fâcheux coururent, mais vagues encore et contredits. Enfin, à neuf
heures, un courrier envoyé par le prince Menschikof annonça que l'armée,
contrainte de battre en retraite, venait d'établir son camp sur la rive
gauche de la Datcha. L'anxiété
fut grande, et certes légitime. Couverte du côté de la mer par de formidables
ouvrages, Sébastopol était, du côté de la terre, presque sans remparts, tant
on avait jugé invraisemblable que quelque grande armée européenne visitât
jamais ces lointaines régions. A diverses époques, certains pressentiments de
l'avenir avaient inspiré de grandioses plans de défense ; mais ces plans,
d'une longue et coûteuse réalisation, avaient été remis d'année en année, ou
n'avaient reçu qu'une exécution incomplète. En dehors de l'armée qui tenait
la campagne et était sans doute affaiblie par sa défaite, les ressources
immédiatement disponibles de la garnison ne dépassaient pas alors dix
bataillons[11]. L'ennemi, campé sur le plateau
de l'Alma, n'était qu'à six lieues de la ville. On le supposait exalté par sa
victoire, et on s'exagérait volontiers sa force numérique ou son armement. La
descente en Crimée avait semblé téméraire ; mais, l'entreprise une fois
engagée, nul ne croyait que les alliés s'arrêteraient à mi-chemin de leurs
audaces : tous pensaient qu'une attaque de vive force sur Sébastopol serait
le couronnement de la bataille de l'Alma. Malgré
l'imminent péril, l'alarme ne dégénéra point en panique. Ce fut l'inquiétude,
non l'affolement. La population de Sébastopol était peu considérable : 42.000
habitants, dont 35.000 se rattachaient, à des titres divers, à l'armée ou à
la flotte[12]. L'absence presque complète de
tout élément civil laissait toute latitude à la défense, même pour les
mesures les plus extrêmes. On n'avait à craindre ni les conseils timides qui
naissent de la peur, ni les mouvements factieux qui rendent les défaites irréparables.
Pour ces matelots habitués aux perpétuels dangers de la vie navale, pour ces
soldats façonnés à la rude discipline des camps, l'épreuve, si grande qu'elle
fût, n'avait rien qui épouvantât : les plus ardents y voyaient une occasion
de gloire, les autres s'y soumettaient avec une résignation virile, par foi
religieuse autant que par patriotisme. Tous se tournaient avec confiance vers
leurs chefs qu'ils savaient hardis, dévoués, résolus ; parmi ces chefs, deux
surtout attiraient les sympathies, le vice-amiral Nakhimof, et plus encore
Khornilof, major général de la flotte, l'un et l'autre modèles accomplis de
toutes les vertus guerrières A ces noms depuis longtemps connus et aimés,
l'armée commençait à associer un autre nom, c'était celui du
lieutenant-colonel Todleben, jeune ingénieur arrivé récemment des bords du
Danube, et dont les combinaisons audacieuses et savantes seraient, disait-on,
pour Sébastopol, une garantie de salut. Le 21,
l'armée vaincue, ayant repassé le Belbek, rentra dans la ville. Menschikof,
devançant ses soldats, y était revenu dans la nuit. Tandis que, dévoré par le
dépit de la défaite, il s'éloignait du champ de bataille, un plan d'une
énergie presque sauvage avait traversé son esprit, et il s'y était bientôt
attaché avec toute l'ardeur d'une résolution désespérée. Autant une attaque
des armées alliées sur Sébastopol lui semblait imminente, autant il estimait
que cette attaque, pour être couronnée d'un succès certain, devrait être
combinée avec un mouvement offensif des flottes qui forceraient la rade et
couvriraient de leurs feux la ville et le port. Réduire à l'immobilité les
escadres ennemies, ce serait donc enlever aux alliés la moitié de leurs
moyens d'action et assurer aux défenseurs de la cité une chance inattendue.
Dans cette prévision, Menschikof décida de rendre la passe impraticable, en
coulant, à l'entrée même de la rade, quelques-uns de ses plus grands
vaisseaux. Si dur que fût le sacrifice, il lui parut qu'on ne pouvait acheter
trop cher le salut de Sébastopol. Ayant rencontré, non loin de la ville,
Khornilof qui était venu au-devant de lui, il lui communiqua ses pensées, ou
plutôt ses ordres, car il avait autorité sur la marine, aussi bien que sur
les forces de terre, et était, pour toute la Crimée, le suprême représentant
du Czar. Khornilof
avait travaillé plus que personne à la laborieuse formation de la flotte.
Parmi ces navires mouillés dans la rade, il n'en était pas un seul qui ne
représentât à ses yeux une portion même de la patrie. Sans perdre de temps,
il convoqua un conseil des amiraux, et, au plan de Menschikof, il tenta de
substituer un dessein bien différent, hasardeux autant qu'héroïque. Au lieu
de sacrifier les vaisseaux dans une destruction sans honneur, il proposa de
les faire sortir du port, de les amener au large et de les conduire à
l'attaque de l'escadre anglo-française, ancrée près du cap Loukoul. En cas de
succès, les armées alliées, privées de leurs communications et de leurs
approvisionnements, demeureraient comme prisonnières sur la terre de Crimée,
et la campagne serait achevée d'un seul coup. Si le sort était contraire,
chacun des navires russes s'attacherait à un navire ennemi, et, se faisant
sauter avec lui, s'ensevelirait dans un trépas plus glorieux que la victoire
même. Ace langage, les âmes s'émurent, mais les esprits ne furent point
persuadés. Nul n'ignorait la supériorité des marines alliées, tant au point
de vue du nombre des vaisseaux que de leur armement. Le plan de Menschikof
avait l'avantage non seulement de paralyser la flotte ennemie, mais de rendre
disponible pour la défense le personnel des navires sacrifiés. Le conseil
refusa de s'associer à la superbe témérité de Khornilof. Celui-ci, ayant de
nouveau insisté auprès du prince, ne reçut pour toute réponse qu'un ordre,
cette fois péremptoire, et qui ne laissait d'autre alternative que la révolte
ou la soumission. Contraint
d'obéir, le vaillant amiral choisit, parmi les plus vieux bâtiments, cinq
vaisseaux et deux frégates, et les disposa à l'entrée du chenal, en travers
de la rade, entre les batteries Constantin et Alexandre. Puis il les fit
dépouiller de leurs voiles, mais non de leur artillerie, soit qu'il espérât
encore un changement de résolution, soit que, dans la prévision d'une attaque
possible, il ne voulût les désarmer qu'à la dernière heure. Le 22, à six
heures du soir, le pavillon fut hissé sur la ville. C'était le signal pour
commencer la destruction. On débarqua le matériel, puis les bordages,
attaqués à coups de hache, s'ouvrirent, et l'eau s'engouffra en bouillonnant
dans les flancs transpercés. A l'aube du lendemain, trois des vaisseaux
étaient engloutis et quelques débris de leur mâture surnageaient seuls. Trois
autres résistèrent longtemps, et l'on vit leurs lignes de sabords descendre
peu à peu jusqu'à ce qu'une dernière lame les entraînât dans l'abîme. Les
matelots assistaient, le cœur serré, à cette immolation, les uns se rappelant
tous les chers souvenirs qui s'attachaient à ces maisons flottantes, les
autres s'étonnant qu'on eût préféré le suicide au combat : quelques-uns,
pourtant, plus confiants dans la sagesse de leurs chefs, songeaient aux
ruines bien plus grandes de Moscou, et, dans une silencieuse prière,
demandaient à Dieu que ce nouvel holocauste servît au salut de la sainte
Russie. Parmi les bâtiments condamnés à périr, un seul restait, plus puissant
que tous les autres, et, malgré les déchirures de sa coque, se maintenait
fièrement à la surface des ondes. Un vapeur s'approcha et lança quelques
boulets sur le colosse qui ne voulait point mourir. Sous cette dernière
atteinte, le navire chancela et s'ensevelit enfin sous cette mer dont il
avait si souvent dominé les orages. Bien avant le soir, tout était consommé,
et un léger remous des vagues se brisant contre un obstacle invisible
indiquait seul la place des masses englouties[13]. Le même
jour, les marins des navires submergés furent incorporés dans les troupes de
terre, et ce fut le premier fruit du sacrifice. Grâce à cette mesure,
l'effectif de la garnison fut porté à environ 17.000 hommes[14], et ce chiffre pouvait, en cas
de péril extrême, être accru d'un tiers, soit par l'adjonction des ouvriers
des arsenaux, soit par l'enrôlement des matelots laissés à bord des navires
conservés. Confiant dans ces forces et voulant garder ses communications avec
le reste de l'Empire, Menschikof sortit de la ville avec son armée et se
dirigea vers Batchi-Séraï, sans autre dessein d'ailleurs que de tenir la
campagne et de saisir les occasions que lui offrirait la fortune. Avant de
partir, il remit au lieutenant général de Moller le commandement de
Sébastopol. Nakhimof fut chargé de défendre le côté méridional de la rade ;
Khornilof fut préposé à la garde de la rive septentrionale et du fort du
Nord, objectif probable de l'ennemi. Le 24 septembre, les armées alliées
furent signalées sur les bords du Belbek : elles étaient si proches qu'on
pouvait observer toutes leurs évolutions et suivre même le va-et-vient de
leur camp. Nul ne douta qu'une attaque serait livrée le lendemain. Khornilof,
secondé par Todleben, compléta à la hâte quelques ouvrages de campagne,
exhaussa les parapets du fort du Nord, acheva l'armement des batteries
commencées. A l'aube du 25, tout le monde fut sur pied, prêt à repousser
l'assaut. Cependant l'heure s'avança sans que l'ennemi parût. Vers le milieu
du jour, du haut de la Bibliothèque de la Marine qui occupait le point le
plus élevé de la ville, on aperçut, dans la direction du nord-est, de longues
files de soldats, les uns aux uniformes rouges, les autres aux capotes plus
sombres, qui s'éloignaient des rives du Belbek et gravissaient les hauteurs
de Mackenzie. La surprise fut extrême ; puis, comme le mouvement se
continuait, on devina que les armées alliées, renonçant à l'attaque par le
nord et tournant autour de Sébastopol, cherchaient ailleurs une autre base
d'opération. C'était un répit, et un répit, c'était peut-être le salut. Les
plus avisés comprirent alors la judicieuse opportunité du hardi sacrifice que
Menschikof avait osé consommer. C'était
en effet à la clôture de la rade qu'était due la nouvelle évolution des
armées de France et d'Angleterre. Le 21 et le 22, les alliés étaient demeurés
sur le plateau de l'Alma, soit pour enterrer les morts, soit pour porter les
blessés jusqu'aux vaisseaux qui les évacueraient sur Constantinople. Le 23,
ils s'étaient mis en marche et avaient atteint les bords de la Katcha. Leur
plan, autant qu'on peut le dégager de certaines obscurités, consistait bien,
comme l'avait prévu Menschikof, en une action combinée de l'armée et des
flottes, celles-ci forçant l'entrée de la passe, celle-là se précipitant à
l'attaque du fort du Nord. C'est alors qu'un officier, envoyé par l'amiral
Hamelin, avait annoncé l'étrange résolution des Russes. Tout en attribuant ce
parti extrême à la terreur de nos armes, Saint-Arnaud avait prévu combien
cette circonstance entraverait ses desseins. « L'événement est
déplorable, s'était-il écrié en apprenant la nouvelle. Les Russes,
écrivait-il le lendemain, ont fermé l'entrée du port de Sébastopol cela me
gêne beaucoup, parce que je serai peut-être forcé de changer mon plan
d'attaque il faudra que je me concerte avec lord Raglan, et que nous
décidions si nous attaquerons par le nord ou par le sud[15]. » L'étape du 24 avait
conduit les troupes jusqu'au Belbek. Là, un conseil ayant été tenu, on avait
jugé que sans le concours des flottes désormais paralysées, l'attaque de
Sébastopol par le nord offrirait plus de péril que de chances de succès. Le
fort du Nord, vu de près, paraissait d'ailleurs mieux armé qu'on ne le
pensait. En conséquence, on avait résolu de tourner autour de la ville, de
franchir la Tchernaïa, de se diriger sur Balaklava dont le petit golfe
promettait un abri sûr pour la flotte, et d'aborder la place par le sud,
c'est-à-dire par le plateau de Chersonèse. De là la marche de flanc qui avait
commencé le 25, et qui, bientôt connue des Russes, venait d'éveiller en eux
un mélange de surprise et d'espérance. Ce
mouvement circulaire n'était pas lui-même l'une des moindres singularités
d'une campagne qui offrirait tant d'incidents extraordinaires. Entre la
vallée du Belbek, lieu du dernier bivouac, et la vallée de la Tchernaïa,
s'étend une région montueuse, peu habitée, coupée de ravins profonds, et
tellement boisée qu'elle forme en certains endroits un fourré presque
impénétrable. La route fut réservée à l'artillerie, aux bagages, à la
cavalerie ; quant aux fantassins, ils durent se frayer un chemin à travers
les taillis, s'orientant à la boussole et assez semblables à des aventuriers
qui foulent un sol inexploré. Les Anglais marchaient en tête de la colonne ;
ils avaient quitté lard leur camp ; en outre, embarrassés par leurs nombreux
fourgons, ils s'avançaient lentement ; par suite, nos divisions étaient
obligées à de fréquentes haltes au milieu de défilés où toute surprise de
l'ennemi eût été funeste. Par le plus singulier des hasards, il se trouva que
cette contrée, traversée par les troupes alliées, l'était le même jour par l'armée
du prince Menschikof, sortie de Sébastopol et en retraite sur Batchi-Séraï.
Les Anglais croisèrent même l'arrière-garde moscovite, tuèrent quelques
hommes, capturèrent quelques voitures : simple escarmouche qui, un peu plus
tôt, eût pu devenir une bataille, bataille engagée à l'aventure et à l'égal
étonnement des deux parties. La nuit était depuis longtemps tombée lorsque
nos alliés arrivèrent au bord de la Tchernaïa. Le lendemain, 26, ils se
remirent en route, atteignirent Balaklava, s'en emparèrent après une courte
résistance, y trouvèrent un port très sûr pour leur flotte, et firent de
cette petite ville leur vraie base d'opération. Quant aux Français, ils ne
purent dépasser, dans l'étape du 25, la ferme de Mackenzie, mauvais bivouac
où l'eau manquait et qui, dans les entretiens de la tente, resta célèbre sous
le nom de camp de la soif ; ce n'est que le jour suivant qu'ils
descendirent vers la Tchernaïa et s'établirent en partie sur les monts
Fedioukhine. De là, leurs regards purent se porter sur Inkermann, sur le pont
de Traktir, noms plus tard fameux ; à J'ouest se dressaient les escarpements
du plateau de Chersonèse, où bientôt ils poseraient leur camp. Nos soldats
étaient arrivés au terme de leurs courses, mais non certes de leurs travaux :
car les lieux qu'ils foulaient pour la première fois allaient être rendus
immortels par leur bravoure, leur patience, l'immense effusion de leur sang. Un seul
ne devait point participer à ces héroïques et saints labeurs. Par un prodige
d'énergie, le maréchal Saint-Arnaud avait recouvré ses forces sur le champ de
bataille, et, le soir de l'Alma, semblait maître de lui-même aussi bien que
de l'ennemi. Le 23 septembre, il 's'était encore montré à cheval au milieu de
ses soldats, et ceux-ci, habitués à ces extraordinaires alternatives de
défaillance et de relèvement, ne se figuraient plus qu'il pût mourir. Ce
triomphe de l'âme sur la matière fut le dernier. Le choléra, qui ne quitta
jamais tout à fait l'armée d'Orient, venait de reparaître avec une intensité
inquiétante et faisait, surtout parmi les Anglais, d'assez nombreuses
victimes. Le 24, au bivouac du Belbek, le maréchal avait ressenti les
premières atteintes du fléau ; le 25, le mal avait empiré ; et, le 26, dès le
matin, il s'était aggravé au point de décourager les plus robustes
espérances. Dans cette extrémité, l'illustre malade avait fait appeler le
général Canrobert, déjà pourvu par l'Empereur d'une lettre conditionnelle de
service, et lui avait remis le commandement suprême. Ce jour-là même, comme
les troupes établissaient leur bivouac au bord de la Tchernaïa, un ordre du
quartier général leur annonça que le vainqueur de l'Alma allait rentrer en
France, à moins que la mort plus prompte ne lui ravît la dernière joie du
retour. Dans tous les rangs, les adieux touchants du général en chef
provoquèrent un viril attendrissement. L'émotion s'accrut quand on aperçut la
voiture de Saint-Arnaud qui s'avançait à travers le camp et se dirigeait vers
Balaklava. A la vue de ses soldats, le malade se souleva : ayant distingué
parmi eux des zouaves, il les fit approcher ; sans doute en souvenir des
anciennes luttes d'Afrique, il leur tendit la main, et un sourire, sourire
étrange comme ceux des mourants, se fixa sur son visage déjà presque éteint.
Sous une médication énergique, la crise cholérique cédait, mais laissant
après elle une faiblesse désormais sans remède. Arrivé à Balaklava, le
maréchal n'eut plus qu'une pensée, s'embarquer au plus tôt, soit qu'il se
flattât de revoir encore les siens, soit que, privé désormais de la gloire de
combattre, il voulût compléter son sacrifice et mettre la mer entre son armée
et lui. Le 29
seulement, le Berthollet fut prêt à partir : c'était sur ce même
navire que Saint-Arnaud était naguère arrivé de France. A huit heures, le
maréchal parut, porté sur une litière que soutenaient les matelots : un
drapeau tricolore était étendu aux pieds du mourant ; deux compagnies de
zouaves faisaient la haie. Chefs et soldats, tous ceux que leur service
laissait libres, étaient accourus sur les pas du cortège et saluaient d'un
regard muet celui qui avait été leur général. Les Anglais avaient tenu à
honneur de mêler leurs hommages à ceux de leurs alliés. C'est ainsi qu'on
arriva jusqu'au port. L'ancien commandant en chef fut déposé sur la dunette ;
auprès de lui s'assit le prêtre appelé pour recueillir ses secrètes pensées
et tempérer d'espoir son agonie. Le Berthollet leva l'ancre, lança
dans les airs un flot de fumée pareil au nuage d'une détonation funèbre, puis
s'éloigna dans la direction du sud-ouest, bien loin de cette fière
Sébastopol, que le maréchal n'avait fait qu'entrevoir, et où d'autres
auraient l'honneur d'entrer. A
Paris, on apprit la maladie de Saint-Arnaud presque en même temps que la
victoire de l'Alma, et ce fut comme une ombre dans l'éclat du triomphe. Le 11
octobre, le Berthollet aborda à Marseille, portant son pavillon en
berne ; et les marins déposèrent à terre le cercueil du maréchal qui avait
rendu le dernier soupir pendant la traversée de la mer Noire, huit heures
après le départ de Balaklava. Le souverain voulut honorer par des témoignages
exceptionnels celui qui avait donné à son règne le baptême de la gloire ; il
lui décerna des funérailles publiques ; il étendit sur sa famille les marques
de sa munificence ; il voulut enfin que sa dépouille reçût la sépulture des
Invalides. L'opinion ratifia de si hautes récompenses, et, soit en France,
soit en Angleterre, aucune voix discordante ne troubla cette unanimité
d'hommages. Une sévérité rigoureuse tempérerait par quelques réserves un si
favorable jugement : on rappellerait ce que Saint-Arnaud fut en Afrique,
soldat valeureux entre tous, mais avec une nuance d'aventurier, modèle de
vaillance et d'entrain plus que de vertu militaire ; on remettrait en mémoire
la douteuse entreprise du coup d'Etat ; on ajouterait que, même pendant la
dernière campagne, le commandant en chef, par la mobilité de ses desseins,
avait parfois inquiété ses amis et leur avait laissé l'impression d'un hardi
et brillant général, plutôt que d'un homme de guerre prévoyant et accompli.
Les contemporains ne firent point de tels calculs : ils virent l'héroïsme de
la victoire, le martyr de la souffrance, et cette sorte de triomphe qui
s'achevait dans la mort ne laissa place qu'à une admiration attendrie
Convient-il d'être plus exigeant et de fouiller en ses recoins obscurs une
existence si bien finie ? C'est une pieuse croyance chrétienne que ceux qui
succombent pour la défense ou la confession de leur foi, reçoivent, en dépit
de leurs souillures, l'immédiate récompense, et que, de leur vie tout
entière, Dieu retient seulement l'acte qui l'a couronnée. Les peuples ont une
justice pareille : à ceux qui sont morts pour assurer leur salut ou accroître
leur honneur, ils ne demandent point de comptes ; par un verdict souverain, plus
juste peut-être que nos, justices de détail, ils effacent leurs fautes, et
ils les introduisent sans tache dans la postérité. IV Tandis
que le maréchal Saint-Arnaud, épuisé au point de ne plus souffrir, se
débattait faiblement contre les étreintes de la mort, nos troupes
gravissaient pour la première fois les pentes du plateau de Chersonèse.
C'était le 27 septembre. L'impression fut triste. Trois jours auparavant, on
avait campé sur les bords verdoyants du Belbek ; la veille encore, on avait
dressé les tentes dans la fertile vallée de la Tchernaïa. Les yeux, habitués
à une nature riante et gracieuse, furent frappés par le sévère aspect de la
région où l'on abordait. Le sol était maigre, pierreux, et la couche végétale
avait si peu de profondeur qu'en certains endroits le roc affleurait. Peu
d'arbres, et presque tous pliés par le vent de mer ; point d'eau courante,
mais des puits ou citernes ; point de villages, mais seulement, dans les
endroits les mieux abrités, quelques fermes entourées d'enclos qu'une culture
patiente avait transformés en vignes ou en jardins : partout ailleurs
s'étendaient des pâturages à l'herbe peu abondante et coupés de buissons
rongés par la dent des troupeaux. Tout au sud et près de la mer, on
apercevait au milieu d'un bouquet de bois une spacieuse construction, c'était
le monastère Saint-Georges, qui dessinait au sommet de la falaise la petite
coupole de sa chapelle. En
poursuivant la reconnaissance, on se rendit un compte plus exact de ces
positions où, selon toute apparence, nos troupes s'établiraient, soit pour
préparer une attaque de vive force, soit pour entreprendre un siège régulier. Le
plateau ou, si l'on aime mieux, la presqu'île de Chersonèse (car on
l'appelait également de ces deux noms) mesure environ 13 kilomètres en longueur et 15 en
largeur. Il est terminé à l'est par une ligne d'escarpements, désignés sous
le nom de mont Sapoune : au sud et à l'ouest, il est limité par la mer
et y projette plusieurs promontoires, dont le plus avancé se nomme le cap
Chersonèse : au nord, il est borné par la grande rade de Sébastopol. Il ne
forme point une plaine unie, mais est sillonné par des ravins nombreux, qui
courent presque tous du sud-est au nord-ouest et descendent, les uns vers la
mer, les autres vers la grande rade qu'ils découpent en une foule d'anses
secondaires. Répandus au sud et à l'est du plateau, Français et Anglais
pouvaient étudier à leur origine et suivre de l'œil ces étranges déchirures
du sol, sortes de vallées sans eau. A leur droite s'étendait le ravin du Carénage,
puis le ravin des Docks ou de Karabelnaia ; à leur gauche,
c'est-à-dire à l'extrémité opposée, serpentait le ravin de la Quarantaine,
qu'on devait appeler plus tard le ravin des Boulets, à cause des
projectiles qui y tombèrent. Au centre naissaient deux autres grands ravins,
celui de Sarandinaki et celui du Laboratoire ou Voronzof, qui,
se réunissant vers leur embouchure, formaient non plus une crique, mais une
véritable baie beaucoup plus sûre, plus profonde que toutes les autres. C'est
de ce côté surtout que se portaient les regards : car cette baie, appelée
baie du Sud, était le port même de Sébastopol. 1.4 proie à conquérir
apparaissait non pas tout entière, mais en quelques-unes de ses parties, et
la pensée essayait de compléter ce que la perspective ne découvrait pas.
Là-bas, dans le lointain, sur la rive septentrionale de la grande rade, se
dresse le fort du Nord, but primitif de notre attaque. Puis voici la grande
rade elle-même, largement ouverte sur la pleine mer et défendue par une série
d'ouvrages accouplés, le fort Constantin et le fort Alexandre, le fort Michel
et le fort Nicolas, le fort Catherine et le fort Paul. C'est sur la rive
méridionale de cette grande rade que débouche la haie du Sud, port militaire
de Sébastopol. A l'ouest et à l'est du port s'étend la ville elle-même : à
l'ouest, c'est la cité proprement dite, pittoresquement assise sur la croupe
d'une colline et s'allongeant vers une petite anse appelée baie de
l'Artillerie. A l'est, c'est le faubourg de Karabelnaia qui contient les casernes,
les docks, les bassins de radoub, l'hôpital de la marine, en un mot les plus
importantes constructions de ce grand établissement naval. Courbés
sur leur lunette, les officiers du génie et de l'état-major cherchaient
surtout à relever ou à deviner les fortifications de la place. On savait que
Sébastopol était couverte du côté de la mer par un appareil formidable, et on
connaissait, au moins d'une façon générale, les ouvrages qui protégeaient
l'entrée de la rade. Mais quelle était, du côté de la terre, la force de la
résistance ? Sur ce point capital, on ne possédait que des données
contradictoires ou incomplètes. La vérité, c'est qu'à cette heure encore, nos
ennemis n'avaient point organisé le puissant système de défense qui fut créé
peu de jours plus tard. Point d'enceinte continue, des travaux presque
partout amorcés, nulle part terminés, tel était l'aspect général. En allant
de l'ouest à l'est et en suivant la ligne ébauchée des remparts, on
rencontrait d'abord le Bastion de la Quarantaine, le plus avancé de tous et
le seul presque achevé ; puis apparaissaient une caserne fortifiée et armée
d'artillerie, ainsi qu'une redoute, qui figuraient l'endroit où s'éleva
bientôt le Bastion central ; plus loin, se déployait une triple rangée
de barricades qui barraient la route de Balaklava à Sébastopol et
protégeaient les issues des rues ; enfin, en s'approchant du ravin
Sarandinaki, on apercevait un redan isolé, armé de quelques pièces et que les
alliés devaient désigner sous le nom de Bastion du Mât. Ainsi était
défendue la ville proprement dite, depuis la baie de l'Artillerie jusqu'au
fond du port du Sud. En avant du faubourg de Karabelnaïa, les travaux étaient
encore plus imparfaits. Là où se dressèrent plus tard la Batterie des
Casernes, le Grand et le Petit-Redan, la Batterie de la
Pointe, on n'apercevait alors que quelques ouvrages reliés par des
tranchées[16] : de tous ces ouvrages, un seul
attirait fortement l'attention, c'était une tour demi-circulaire, plus large
que haute, à deux étages crénelés, surmontée d'une plate-forme couronnée
d'artillerie, et entourée d'un remblai formant glacis : de cette tour,
édifiée tout récemment aux frais des marchands de la ville et située sur une
éminence, on dominait tout le quartier de Karabelnaïa, le port, la ville elle-même
: les alliés l'appelèrent d'abord la Tour Blanche, à cause de sa
couleur éclatante qui se détachait sur la verdure du mamelon : plus tard, on
la désigna sous le nom de Tour Malakoff, et ce nom lui restera dans
les siècles. A
distance, tout cet ensemble n'apparaissait qu'avec un relief indécis et mal
accusé. Ce n'était pas que la garnison gênât beaucoup nos reconnaissances : à
peine quelques rares boulets s'égaraient-ils dans les ravins ou venaient-ils
mourir sur le plateau Toute la sollicitude des Russes se concentrait sur un
seul objet, perfectionner au plus tôt leurs moyens de défense et donner à
leurs travaux improvisés le profil et la consistance qui leur manquaient. A
l'aide de longues-vues, on les apercevait remuant partout la terre, utilisant
les moindres couches végétales de leur sol rocailleux, amenant les bouches à
feu, les montant en batteries, reliant les points fortifiés par des tranchées
que défendrait la mousqueterie. Le péril ayant changé de place, on s'était
hâté de transporter du côté nord sur le côté sud les principales ressources
de l'armement. Matelots, soldats, bourgeois, artisans, tous déployaient une
activité à la fois ardente et réglée : il n'était pas jusqu'aux femmes qui
n'eussent voulu concourir à l'œuvre commune[17]. Sous l'impulsion de ces
milliers de bras, les ouvrages nouveaux s'élevaient avec une surprenante
rapidité, les anciens se modifiaient et se complétaient à vue d'œil. Nos
officiers, quoiqu'ils cherchassent à plonger leurs regards jusque dans la
place, ne pouvaient suivre les détails de cette transformation, niais ils la
pressentaient, et ils comprenaient que leurs rapports ou leurs croquis
auraient cessé d'être vrais avant même qu'ils y eussent mis la dernière main.
Un autre embarras ne laissait pas que de les troubler un peu : habitués aux
lignes savantes de la fortification classique, ils se sentaient déconcertés
par ces ouvrages irréguliers qui n'éveillaient clans leur pensée aucune image
connue, et semblaient non établis d'après les théories d'école, mais appropriés
avec une hardiesse originale à la nature des lieux ou combinés avec une hâte
prévoyante pour les nécessités du salut pressant. Quelques-uns devinèrent dès
lors qu'un esprit à la fois audacieux et réfléchi dirigeait ces efforts, et
que cette Sébastopol qu'ils entrevoyaient pour la première fois renfermait un
émule digne des meilleurs d'entre eux. Ils ne se trompaient pas. Derrière ces
remparts improvisés se tenait Todleben, Todleben de plus en plus écouté,
malgré la modestie de son grade. Avec une intuition qui touchait au génie, il
avait pénétré quelles ressources offrirait pour la résistance la
configuration ravinée de la ville et de Karabelnaïa : sans se préoccuper de
tracer une ligne complète, œuvre chimérique en présence de l'ennemi, il
s'étudiait à utiliser les positions principales que la nature avait préparées
pour la défense : déjà il les armait ; et pour leur armement, il puisait à
pleines mains soit dans les arsenaux, soit dans l'immense matériel, désormais
disponible, de la flotte. A côté de lui, se multipliant sur tous les points,
apparaissait Khornilof, qui, lui aussi, avait quitté le fort du Nord pour se
transporter sur la rive méridionale de la grande rade. Todleben, c'était le
génie pratique, fertile en combinaisons, et vraiment sauveur ; Khornilof,
c'était l'enthousiasme patriotique poussé jusqu'au mysticisme. « Enfants,
disait ce jour-là le vaillant marin à ses soldats, nous devons nous battre
jusqu'à la dernière extrémité... tuez celui qui osera parler de battre en
retraite. Tuez-moi moi-même si je vous l'ordonnais[18]. » Nos soldats, répandus
en reconnaissance sur le plateau, ne pouvaient ni recueillir ces paroles
enflammées, ni deviner quelle émotion elles éveillaient dans les rangs
ennemis. Mais ce qu'ils auraient pu entendre en prêtant l'oreille, c'étaient
les cloches des églises qui, en cette journée du 27 septembre, appelaient les
fidèles à la prière. Ce qu'ils auraient pu entrevoir à travers les éclaircies
des remparts, c'étaient de longues files de prêtres, précédés de la croix et
portant l'eau bénite, qui se déroulaient en procession le long de l'enceinte
inachevée, et en prévision de l'assaut, naguère attendu du côté du nord,
attendu maintenant du côté du sud, excitaient pour la lutte suprême les
défenseurs du Czar et de la foi orthodoxe. Livrerait-on
de suite cet assaut décisif ? S'efforcerait-on au contraire, par des travaux
préparatoires, de diminuer la part du hasard ? C'était au général Canrobert,
à peine investi de son autorité récente ; c'était à lord Raglan, rejeté sur
le tard de la vie dans les aventures guerrières, qu'appartenait la redoutable
décision. La faiblesse relative des ouvrages édifiés jusque-là, les
puissantes ressources des deux armées de France et d'Angleterre,
l'opportunité de répondre par quelque coup d'éclat à l'attente de l'Europe,
telles étaient les raisons de brusquer la fortune. A l'appui d'une action
immédiate, on ajoutait que les Russes, incertains sur le point d'attaque,
seraient obligés de partager leurs troupes entre la ville propre et
Karabelnaïa, et que les alliés, quel que fût leur objectif, ne trouveraient
que des forces divisées. On observait enfin que les défenses de Sébastopol
s'accroissant chaque jour, l'entreprise serait d'autant plus périlleuse et
sanglante qu'on la retarderait davantage. — En dépit de ces arguments, les
partisans de la temporisation étaient nombreux. Ils faisaient valoir la force
de la garnison, grandement accrue par l'adjonction des marins disponibles.
Ils montraient l'armée de Menschikof en libre communication avec la ville et
pouvant à son gré s'y enfermer ou tenir la campagne. Ils jugeaient les
fortifications incomplètes sans doute, mais non méprisables, surtout si elles
étaient armées d'une puissante artillerie. Une considération primait à leurs
yeux toutes les autres : le succès même le plus éclatant ne terminerait point
la guerre : en revanche, l'échec se transformerait en un désastre irréparable
si les armées repoussées étaient rejetées jusque sur leurs vaisseaux. Ainsi
parlaient les plus circonspects d'entre les chefs, et aussi, par un singulier
contraste, quelques-uns des plus bouillants. Ceux-ci (et là semble
être la vérité) se
ralliaient à la temporisation, non par goût, mais par résignation, et parce
qu'ils jugeaient déjà tardif le coup de main qu'ils auraient aimé à tenter.
En guerre comme en politique, disaient-ils, il y a une heure où la fortune
favorise l'audace et où la vraie sagesse est de tout oser : mais cette
heure-là est courte, et quand on ne l'a pas saisie, il ne reste plus qu'à
cheminer dans les voies de la prudence. Si, le soir du combat de l'Alma, une
vigoureuse poursuite avait pu transformer la retraite des Russes en déroute ;
si le lendemain, au lieu de s'attarder sur le terrain conquis, les armées
alliées, oubliant leur fatigue et négligeant tout autre soin, s'étaient
portées d'un élan rapide sur la Katcha, sur le Belbek, jusque sur la rive
septentrionale de la grande baie ; si elles avaient profité du court
effarement qui, dans les âmes les plus vaillantes, suit toujours la défaite,
peut-être le fort du Nord serait-il tombé en notre pouvoir, et alors
Sébastopol, dominée par nos armées, canonnée par nos escadres dans sa rade
non encore close, Sébastopol fût devenue le prix superbe de la victoire
agrandie et complétée. Mais, depuis ce jour, une semaine s'est écoulée : les
Russes sont revenus de leur stupeur : par la submersion de leurs vaisseaux,
ils ont paralysé les flottes ; leur garnison est accrue ; leur matériel
parait immense : une armée de secours, non démoralisée, quoique vaincue, est
à leurs portes : leurs défenses, trop faibles contre un siège, sont déjà trop
fortes pour un coup de main. La seule audace qu'on pourrait déployer serait
la plus funeste de toutes, celle qui ne se déploie qu'après l'occasion
perdue. Le
général Canrobert et lord Raglan, jetés à huit cents lieues de leur pays,
avaient pour principal souci l'intégrité de l'armée confiée à leur garde. La
dualité de commandement ne permettait guère les résolutions rapides. Ils se
refusèrent à une aventure qui, après huit jours de marche et de tâtonnements
autour de Sébastopol, aurait tous les dangers sans les avantages d'une
surprise. Tandis qu'en Europe, on attendait de courrier en courrier la chute
de Sébastopol, tandis que la fausse nouvelle de la prise de la place se
répandait même en France et en Angleterre, les généraux en chef combinaient
leurs préparatifs, non pour un long établissement en Crimée, non pour un long
siège (nul n'y songeait alors), mais pour une série d'opérations
préliminaires qui faciliteraient l'attaque de vive force et en rendraient le
succès certain. De
toutes les mesures, la plus urgente était d'assurer le ravitaillement de
l'armée par les flottes. Les Anglais avaient occupé à eux seuls la ville et
le port de Balaklava qui devaient être communs aux deux nations. Obligés de
se pourvoir ailleurs, nos marins signalèrent à l'ouest de la presqu'île de
Chersonèse une baie sûre, profonde et assez vaste pour abriter l'escadre tout
entière, c'était la baie de Kamiesch, découverte si à propos qu'on l'appela
la baie de la Providence. La base d'opération une fois choisie, il importait
de partager la tâche entre les deux armées. Les Français, s'étendant à
l'ouest, durent poursuivre le siège contre la ville proprement dite ; les
Anglais se chargèrent des attaques contre le faubourg de Karabelnaïa ;
Français et Anglais furent séparés les uns des autres par le ravin
Sarandinaki, qu'on appela le ravin des Anglais. En dehors de ce corps de
siège composé, pour les Français, des troisième et quatrième divisions
sous le commandement supérieur du général Forey, et pour nos alliés, des
divisions England et Cathcart, on créa un corps dit d'observation, qui
avait pour objet de surveiller les mouvements extérieurs des Russes. De notre
côté, les première et deuxième divisions, placées sous les ordres du général
Bosquet, furent affectées à cette mission et occupèrent la portion sud-est du
plateau, depuis le col de Balaklava jusqu'au lieu-dit le Télégraphe,
sur la route Voronzof. Du côté des Anglais, les divisions Brown et
Lacy-Evans, renforcées d'une partie de la division du duc de Cambridge,
prirent position dans le même but, au nord de la route Voronzof, et se
développèrent en lignes un peu trop espacées sur la partie septentrionale du
mont Sapoune. Comme on le voit, Sébastopol n'était point investie, mais
communiquait par sa grande rade avec la Crimée et le reste du continent, tout
de même que par nos flottes nous communiquions avec le reste de l'Europe :
situation singulière qui, dans cette première période d'illusions, frappa
peu, mais qui devait égaliser longtemps les chances entre les assiégeants et
les assiégés. Dès le
commencement d'octobre, tous ces mouvements étaient accomplis. Le corps de
siège campait à trois mille cinq cents mètres de la place, la quatrième
division appuyant vers la mer, la troisième donnant la main aux Anglais qui
se prolongeaient en face de Karabelnaïa. Les troupes d'observation étaient
échelonnées en arrière sur le plateau. Lord Raglan avait installé son
quartier général à la ferme Braker, non loin du col de Balaklava : le général
Canrobert avait établi le sien au sud du ravin des Anglais. Quant aux
bataillons turcs souvent un peu oubliés, ils étaient placés en réserve, les
uns couvrant les abords de Balaklava, les autres la baie de Kamiesch :
quelques-uns enfin étaient employés, soit à aider les débarquements, soit à
escorter les convois, et cette dernière tâche, quoique modeste, n'était pas
la moins pénible. Après
quelques nouvelles reconnaissances, le général Bizot et sir John Burgoyne,
commandant le génie des deux armées, déterminèrent sur quel point se
concentrerait surtout l'effort des assiégeants. Il fut convenu que l'attaque
se porterait à l'ouest et à l'est du port du Sud, c'est-à-dire, du côté des
Français, vers le bastion du Mât, et, du côté des Anglais, vers le Grand-Redan.
Quoique tous ces ouvrages fussent déjà bien agrandis, on se flattait que la
construction de batteries puissantes dominerait l'artillerie russe. On
comptait pénétrer alors de vive force dans la place en faisant une large
trouée vers le fond du port. L'ennemi se trouverait ainsi coupé en deux, et
les assaillants, une fois maîtres de cette portion des fortifications, le
deviendraient sans doute bientôt de Sébastopol elle-même[19]. Dans la nuit du 9 au 10
octobre, la tranchée fut ouverte, en face de la ville, à 900 mètres du
rempart : à l'aube, elle s'étendait déjà sur un développement de plus de
mille mètres et était assez profonde pour que les travailleurs fussent à
couvert. Pendant cette même nuit, de l'autre côté du ravin, les Anglais
avaient, eux aussi, ouvert leur première parallèle, mais à la distance
considérable de douze cents mètres de la place. Les jours suivants, six
batteries françaises furent construites soit avec les ressources de l'armée
de terre, soit avec celles de la flotte : quant aux Anglais, ils élevèrent
onze batteries devant le faubourg de Karabelnaïa[20]. Cependant l'activité des
Russes ne se démentait pas : leurs fortifications prenaient chaque jour plus
d'étendue, de relief et de solidité ; surtout ils excellaient à utiliser leur
formidable armement ; souvent il arrivait que des embrasures que l'on croyait
vides se garnissaient tout à coup d'artillerie : le nombre total de leurs
bouches à feu, qui était de 172 le 26 septembre, s'élevait le 16 octobre à
341 : sur ces 341 bouches à feu, 118 avaient des vues directes sur les
travaux ennemis[21]. Le 17
octobre fut le jour fixé pour le bombardement qui devait, selon les
prévisions les plus favorables, nous ouvrir le chemin de la ville. Les
Français disposaient de 53 pièces, les Anglais de 73[22]. Dès l'aube, les troupes du
corps de siège et du corps d'observation prirent les armes, prêtes à saisir
toutes les chances d'intervenir heureusement. Avant le jour, les embrasures
furent démasquées. A six heures et demie, les brumes matinales s'étant un peu
éclaircies, trois bombes furent lancées en guise de signal. Aussitôt les 126
pièces de l'assiégeant, faisant feu toutes à la fois, vomirent une grêle de
projectiles sur la place. La riposte ne se fit pas attendre L'ennemi, riche
de ses inépuisables munitions, se mit à tirer à coups précipités comme on
ferait à bord d'un vaisseau de guerre pendant un combat naval. Un épais
nuage, planant sur la ville comme sur le plateau, déroba à l'assiégé les
batteries des alliés et aux assiégeants eux-mêmes les remparts. Telle était
la, fumée qu'on n'avait guère d'autre point de mire que les lueurs produites
par les décharges ennemies. Les Français, quoique plus ménagers de leurs
approvisionnements que les Russes, accéléraient volontiers leur tir. Seuls
les Anglais avaient conservé tout leur sang-froid, et, malgré l'obscurité,
s'appliquaient à pointer juste et à mesurer leurs coups. A de rares
intervalles, l'ouragan de fer se calmait un peu, soit qu'on craignît
l'éclatement des pièces, soit que de part et d'autre on voulût constater les
effets de la canonnade. Dans ces moments où la fumée s'abaissait vers le sol,
nos officiers fouillaient anxieusement du regard les ouvrages de la place ;
ils constataient avec joie que les parapets des batteries russes construits
en terre sèche mêlée de gravier s'éboulaient à certains endroits, que les
embrasures revêtues en argile étaient fort endommagées, que les bastions
semblaient eux-mêmes gravement atteints. C'est ainsi que le combat se
poursuivait avec des chances plutôt avantageuses que défavorables pour nos
armes. Tout à coup, vers neuf heures et demie, une effroyable détonation
retentit, suivie de bruyants hourras parmi les Russes, et parmi les nôtres
d'un immense murmure de confusion et de douleur. Une bombe venait de faire sauter
le magasin à poudre d'une des batteries françaises, et l'explosion avait non
seulement atteint un grand nombre de canonniers, mais bouleversé la batterie
elle-même au point de la réduire à l'impuissance. En dépit de ce grave
accident, le feu continua, mais avec une infériorité marquée, tant était
grande désormais la disproportion des forces. Pour comble de malheur, une
nouvelle explosion se produisit une heure plus tard dans une autre batterie.
Dès lors, le combat étant jugé impossible, le commandant en chef ordonna de
cesser la canonnade si vigoureusement commencée le matin. De
l'autre côté du ravin, les Anglais continuaient, avec des chances bien
meilleures, la lutte contre le faubourg de Karabelnaïa. Leur artillerie était
plus nombreuse que la nôtre : en outre, leurs batteries, installées à droite
et à gauche du ravin du Laboratoire, c'est-à-dire sur la montagne Verte et
sur le mont Voronzof, écrasaient le Grand-Redan de leurs feux croisés. Avec
une vaillance rare et une infatigable activité, les défenseurs de la place
essayèrent de réparer les dégradations, mais sans que leurs efforts pussent
prévenir la ruine imminente de l'ouvrage. Vers trois heures de l'après-midi,
un tiers de l'armement était démonté : les pièces épargnées avaient leurs
embrasures détruites ; les servants de plusieurs bouches à feu avaient dû
être remplacés deux fois ; certains détachements avaient perdu les deux tiers
de leur effectif. Une bombe anglaise ayant éclaté sur le magasin à poudre,
cet accident acheva l'œuvre de destruction. Lorsque la fumée se dissipa, on
put constater l'étendue du désastre : plus de cent cadavres gisaient sur le
sol ou étaient à demi enfouis sous les décombres. Avec ses fortifications
décomposées en poussière et sa garnison réduite à quelques servants héroïques,
groupés autour de deux pièces intactes, le Grand-Redan n'était plus qu'un
amas sans forme. Comment les troupes britanniques s'arrêtèrent-elles à
mi-chemin de leur succès ? Les Russes s'attendaient à les voir déborder sur
l'ouvrage bouleversé, y planter leur drapeau, se jeter sur le faubourg de
Karabelnaïa. La prudence, une prudence peut-être excessive, l'emporta sur
l'audace. Du côté de la ville, le canon français avait cessé de tonner : une
diversion tentée par les marines alliées n'avait abouti qu'à quelques dégâts
au fort Constantin ; la journée était déjà fort avancée ; l'armée anglaise
était numériquement bien faible pour tenter seule et sans appui immédiat une
entreprise pleine de périls aussi bien que glorieuse. C'est pour ces raisons,
sans doute, que lord Raglan demeura, sans la saisir, en face de sa conquête.
La nuit vint, et, le lendemain, l'occasion perdue ne se retrouva plus, car
les assiégés, par un vrai miracle d'énergie, avaient, à la faveur des
ténèbres, réparé leurs brèches. La canonnade se continua le 18 et le 19, mais
sans que Français et Anglais pussent reprendre un avantage décidé et forcer
l'accès de ces remparts si vaillamment défendus. Cette
lutte de trois jours avait coûté cher aux Russes. Du 17 au 20 octobre, ils
avaient eu 2.171 hommes hors de combat[23]. Parmi les victimes se trouvait
Khornilof, le plus vaillant de leurs chefs. Les pertes des alliés étaient
beaucoup moindres : pour la journée du 17 octobre, elles se réduisaient à 348
hommes tués ou blessés, et, pour les deux autres journées, elles étaient
presque insignifiantes. Si consolante que fût la comparaison, l'avantage réel
restait aux assiégés. Non seulement nous n'avions pas pénétré dans
Sébastopol, mais tout concourait à démontrer que nous n'y entrerions qu'après
une lutte longue et acharnée. Jusque-là, tout avait été aux illusions.
« J'estime que nous n'aurons pas à procéder avec la lenteur d'un siège
régulier. » Ainsi s'exprimait, le 28 septembre, le général Canrobert dans un
rapport au maréchal Vaillant. « Tout me donne à espérer, mandait le 7 octobre
le général Bizot, chef du génie français, que nous ne ferons pas attendre le
bulletin complémentaire de la bataille de l'Alma, et que nous toucherons au
terme de cette grande et glorieuse expédition quand cette lettre sera mise
sous vos yeux[24]. » — « Il est probable,
écrivait de son côté le général de Martimprey, que ce sera une courte affaire
et qui nous coûtera peu de monde[25]. » Quelques-uns, à la vérité,
avaient une vue plus nette de l'avenir : tel était le général Airey, chef
d'état-major de l'armée anglaise : « Mon impression est que nous sommes
ici pour tout l'hiver », disait-il dès le 3 octobre. Mais cette opinion était
rare. Après le combat infructueux du 17 octobre, elle devint plus commune,
sans être encore générale. « La place a mieux résisté qu'on ne le
croyait », écrivait, avec une légère nuance de tristesse déçue, le
général Canrobert[26]. Tout autre était l'impression
des Russes. De ce bombardement, de ce premier bombardement, ainsi qu'ils
l'appelèrent dans leur histoire du siège, ils sortaient meurtris sans doute,
mais confiants et raffermis. 1Ve rendez pas Sébastopol, tel avait été le
dernier cri de Khornilof expirant. Plus que jamais, nos ennemis étaient
décidés à suivre ce suprême conseil. Non seulement ils ne rendraient pas
Sébastopol, mais déjà ils songeaient, comme on va le voir, à devenir
agresseurs, à surprendre nos bivouacs, à rejeter les alliés sur leurs
navires, à les tenir du moins plus assiégés sur leur plateau qu'ils ne le
seraient eux-mêmes dans leur cité. V Résolus
à l'offensive, les Russes ne tardèrent pas à exécuter leurs nouveaux
desseins. Deux fois, à quelques jours d'intervalle, ils tentèrent l'attaque
des positions alliées : le 25 octobre, ce fut le combat de Balaklava ; le 5
novembre, ce fut la terrible affaire d'Inkermann. Le
combat de Balaklava ne fut qu'une surprise, engagement partiel bien plus que
vraie bataille. L'armée
britannique, déjà assez réduite par les fatigues et les maladies, était
campée presque tout entière sur le plateau de Chersonèse, les uns poursuivant
le siège en face de Karabelnaïa, les autres postés en observation sur les
pentes septentrionales du mont Sapoune. Balaklava, base d'opération des
Anglais, se trouvait donc un peu dégarnie : le port n'était occupé que par quelques
marins ; en avant de la place était établie, près de Kadikoï, une portion de
la grosse cavalerie et du 93e Highlanders ; enfin, à quatre kilomètres
au nord de la ville, avaient été construites, sur une suite de mamelons et à
des intervalles très espacés, cinq redoutes qui s'étendaient depuis le pied
du mont Sapoune jusqu'au village de Kamara, et qui n'étaient gardées que par
quelques troupes turques. Les
Russes, ayant deviné cette faiblesse, s'apprêtèrent à en profiter. Menschikof
avait déjà reçu d'importants renforts et en attendait de nouveaux. Il fit
descendre des hauteurs de Mackenzie dans la vallée de la Tchernaïa plusieurs
gros détachements qui se concentrèrent à Tchorgoun, et, par suite
d'adjonctions successives, devinrent un corps de 18.000 hommes. Le 25, le
général Liprandi, qui commandait ces forces, quitta son camp dans la nuit,
passa la rivière, puis, à l'aube du jour, fondit sur les lignes anglaises.
Les Turcs défendirent vaillamment l'une des redoutes ; mais, celle-ci étant
prise, ils abandonnèrent les autres. Les assaillants, enhardis par ce premier
succès, franchirent les retranchements, débouchèrent dans la plaine de
Balaklava, et lancèrent vers Kadikoï une brigade entière de hussards et de
Cosaques. Cependant, au premier bruit du canon et de la fusillade, marins, Highlanders,
cavaliers, tous s'étaient préparés au combat. Tout l'effort de la cavalerie
russe se brisa contre la solidité des Highlanders, qui, accueillant
les escadrons par une décharge à bout portant, les obligèrent à tourner
bride. Les Écossais gris et les dragons du Général Scarlett achevèrent
ce que l'infanterie avait commencé. Vers dix heures, l'ennemi vigoureusement
repoussé était rejeté jusque sur les retranchements qu'il avait emportés le
matin. La
lutte demeura alors comme suspendue. Les Russes étaient maîtres des redoutes,
et leurs réserves s'échelonnaient en arrière jusqu'à la base des monts
Fedioukhine. Quant aux troupes anglaises qui avaient supporté seules le
premier choc, elles venaient de recevoir des renforts : c'était la cavalerie
légère de lord Cardigan survenue dès le début du combat : c'était la division
Cathcart et la brigade des gardes arrivées en toute hâte par le col de
Balaklava. Le corps d'observation français avait aussi pris les armes : sur
les crêtes méridionales du mont Sapoune était rangée la division Bosquet : la
première division se déployait sur les pentes ou se prolongeait entre le col
et Kadikoï : enfin plusieurs escadrons de chasseurs d'Afrique étaient
descendus dans la plaine. On pouvait conjecturer qu'aucun nouvel engagement
ne se livrerait : les Russes avaient désormais devant eux des forces trop
considérables pour renouveler avec succès leur attaque et menacer
sérieusement Balaklava : les alliés, de leur côté, ne songeaient ni à quitter
leur position dominante, ni à pousser à fond un duel qu'ils n'avaient point
souhaité. La journée semblait donc finie, et elle l'eût été en effet sans un
épisode extraordinaire qui, à quarante ans de distance, éveille encore dans
les âmes la surprise, l'admiration et la pitié. Depuis
le commencement du combat, lord Raglan se tenait sur le rebord du plateau, au
lieudit le Télégraphe, et de là son regard dominait toute la plaine de
Balaklava. Comme il essayait de surprendre avec sa lunette les mouvements des
Russes, il lui sembla que ceux-ci désarmaient les redoutes turques et se
préparaient à en emmener les canons. Jaloux de ne pas leur laisser ces
trophées, il expédia à lord Lucan, commandant la division de cavalerie, un
ordre ainsi conçu : « Lord Raglan désire que la cavalerie avance
rapidement sur le front, qu'elle poursuive l'ennemi et l'empêche d'emmener
les canons. La troupe d'artillerie à cheval peut accompagner. La cavalerie
française est sur votre gauche. Immédiatement. » Le capitaine Nolan, porteur
du message, quitta le télégraphe et, descendant au galop les pentes, franchit
le col de Balaklava. Lorsqu'il joignit le commandant de la division anglaise,
la situation était déjà changée : les Russes ne songeaient ni à battre en
retraite, ni à emmener les bouches à feu conquises, ainsi que l'avait cru
lord Raglan : au contraire, ils s'étaient reformés sur leur propre terrain en
arrière des redoutes et étaient couverts par une formidable artillerie[27]. Après avoir lu la dépêche,
lord Lucan hésita, tant ce mouvement lui semblait inutile et plein de danger
! L'aide de camp, du ton le plus absolu, réitéra les volontés du commandant
en chef. « Où faut-il attaquer, et que faut-il faire ? » répliqua le général,
d'autant plus perplexe qu'il distinguait à peine le gros des forces ennemies
dissimulées derrière les mamelons. — « Là est l'ennemi, mylord, là sont vos
canons », repartit le capitaine Nolan en montrant l'extrémité septentrionale
de la vallée[28]. L'ordre était formel. Lord
Lucan alla au commandant de la brigade légère, le comte de Cardigan, et lui
prescrivit de charger. Celui-ci témoigna sa surprise, objecta l'indécision du
but à atteindre, déplora la perte presque inévitable de cette magnifique
cavalerie dont la Grande-Bretagne était si fière ; puis, sans insister davantage,
il prit la tête de ses escadrons. « En avant, s'écria-t-il, en avant le
dernier des Cardigan ! » Et, lançant son cheval au galop, il donna le signal
de la charge. Déployés
sur les escarpements du mont Sapoune et dominant tout le champ de bataille, les
Français de la division Bosquet furent saisis de stupeur en voyant cette
troupe superbe s'élancer sans soutien contre un ennemi si formidablement
défendu. « Arrêtez-vous, arrêtez-vous, c'est insensé ! » criaient des
centaines de voix, comme si elles eussent pu être entendues. Eux cependant
galopaient à travers l'espace, insoucieux du péril et, puisque le trépas
était certain, voulant du moins qu'il fût héroïque. Ils atteignent
l'extrémité de la plaine, gagnent les mamelons, les franchissent de toute la vitesse
de leurs chevaux, puis s'enfoncent à travers les masses russes jusque-là
cachées par les hauteurs. A l'aspect de cette poignée d'hommes, l'armée
ennemie demeure un instant stupéfaite et semble comme déconcertée par une si
incroyable audace. Bientôt l'artillerie fait feu de toutes ses pièces, et les
fantassins criblent de leurs balles les téméraires assaillants. En dépit de
tous les obstacles, les Anglais poursuivent leur course, sorte de chevauchée
folle et éperdue. Chemin faisant, ils sabrent une batterie de Cosaques,
chargent la cavalerie ennemie, s'acharnent à sa poursuite, arrivent en vue de
la Tchernaïa. Encore un peu, et, emportés d'un prodigieux élan, ils
atteindront la rivière, la franchiront, gagneront Tchorgoun, traverseront de
part en part les lignes moscovites. Mais voici que les Russes, redoublant
leurs efforts, les écrasent de leurs feux croisés. Alors, mais alors
seulement, les intrépides cavaliers sont forcés à la retraite, retraite
d'autant plus périlleuse que leur ardeur les a portés plus loin. Ils
rétrogradent, mais sous une telle grêle de projectiles que des pelotons
entiers s'abattent. Le désastre eût été complet si deux escadrons de
chasseurs d'Afrique, se portant en avant, n'eussent détourné sur eux, par une
diversion rapide, une partie des forces russes. Une demi-heure s'était
écoulée depuis que la charge avait sonné lorsqu'on vit revenir dans les
lignes anglaises quelques escadrons mutilés où tous les rangs étaient
confondus, et où galopaient des chevaux sans maître. C'était tout ce qui
restait de la superbe brigade légère. Lord Cardigan avait échappé à la mort,
mais la plupart de ses officiers étaient tués ou blessés, et, sur les 700
hommes des deux régiments, 250 avaient été atteints par l'ennemi[29]. Cette
sanglante aventure fut le dernier acte de la lutte. La canonnade se
poursuivit pendant quelques heures encore, mais mollement et sans dommage,
jusqu'à ce que les premières ombres du soir séparassent les combattants. De
cette bataille (si on peut appeler ainsi des engagements partiels et
successifs), de cette bataille, nul ne sortait vainqueur ou vaincu. Dans leur
coup de main sur Balaklava, les Russes avaient échoué : de leur côté, les
Anglais se virent obligés d'abandonner les redoutes et de restreindre leurs
lignes trop étendues. C'est à l'attaque de la brigade légère que la journée
du 25 octobre dut toute sa renommée. En apprenant la mort de ses meilleurs
enfants, la Grande-Bretagne frémit de douleur et aussi de fierté : puis, dans
les cercles de Londres, au Parlement, dans la presse, le sens des ordres de
lord Raglan fut débattu avec passion, mais sans que des débats jaillît une
pleine lumière ; car le principal témoin manquait, c'était le capitaine Nolan
tombé l'un des premiers dans la mêlée. Le temps a apaisé les discussions,
mais non détruit les souvenirs glorieux. L'Anglais, si positif, aime parfois
les légendes ; et la charge de lord Cardigan semble une légende d'un autre
âge transportée dans le siècle présent. Aujourd'hui encore, il n'est pas un
fils de la Grande-Bretagne qui ne rappelle avec un accent d'orgueil ému le
stérile, mais chevaleresque holocauste de Balaklava VI Tel fut
le combat du 25 octobre. Tout autre, par l'importance de la lutte et
l'effusion du sang, fut la bataille d'Inkermann. L'armée
russe, en ce temps-là, ne cessait de s'accroître. Durant le mois d'octobre,
24 bataillons, 12 escadrons, 12 sot-nias de Cosaques avaient pris position
autour de la ville. Les uns arrivaient d'Asie, les autres de l'intérieur de
l'Empire. Un autre renfort plus considérable était attendu : c'était le
quatrième corps, longtemps retenu aux rives du Danube, mais désormais inutile
en ces régions que les alliés avaient abandonnées et que les Turcs, rentrés
dans leur habituelle apathie, ne songeaient guère à reconquérir. Déjà ces divisions,
nombreuses autant qu'aguerries, avaient touché le sol de la Crimée : le 2
novembre au plus tard, elles atteindraient Sébastopol. On calculait que,
grâce à ces adjonctions, Alenschikof aurait sous sa main une force agglomérée
de 100.000 hommes, sans compter les marins affectés au service de la place[30]. Qui donc avec de telles
ressources se fût réduit à la défensive ? Tout conviait à de grandes
initiatives. Les soldats moscovites étaient fiers d'avoir résisté au dernier
bombardement. Le demi-succès de Balaklava les avait raffermis. Les ardentes
prédications des prêtres entretenaient l'enthousiasme. Deux fils du Czar, les
grands-ducs Michel et Nicolas, venaient d'entrer dans Sébastopol, et leur
présence surexcitait les courages. — A ne consulter que l'opportunité, la
conduite la plus audacieuse semblait aussi la plus sage. L'armée française
comptait alors 41.000 hommes seulement, l'armée anglaise 20.000, le
contingent turc 6 à 7.000 : mais on n'ignorait pas que la France préparait un
nouvel effort, que trois nouvelles divisions, déjà organisées à Toulon,
allaient partir pour l'Orient, et que les Russes perdraient bientôt le
passager avantage de leur supériorité numérique. Il fallait donc agir, agir
vite et profiter de la fortune. A ces raisons de se hâter se joignait une
considération plus puissante que toutes les autres, mais que les chefs se
gardaient bien de divulguer. Du côté du bastion du Mât, les travaux français
avaient progressé depuis quelques jours avec une inquiétante rapidité. « Nous
ne sommes plus qu'à 140 mètres du saillant du bastion », écrivait le
général Canrobert[31]. L'ouvrage lui-même avait subi
par le tir concentré des batteries de terribles dégradations, et les dommages
quotidiens se réparaient difficilement, Todleben avait peine à cacher ses
craintes : elles étaient telles qu'il put écrire plus tard : « Les forces de
la défense, au quatrième bastion, étaient alors à l'agonie[32]. » Dans ces conditions,
quel serait le résultat d'un assaut, et ne convenait-il pas d'en détourner le
péril par quelque coup de main ? Sur
quel point se porterait cette nouvelle attaque, répétition de la surprise de
Balaklava, mais dans un cadre et avec des moyens fort agrandis ? On se
souvient que, dans la répartition des tâches respectives, les Anglais
s'étaient chargés de surveiller la partie nord-est du mont Sapoune, depuis la
route Voronzof jusqu'au cours inférieur de la Tchernaïa. Soit insuffisance
d'effectif, soit excès de sécurité, nos alliés n'avaient occupé qu'une
portion du vaste espace confié à leur vigilance. De la route Voronzof à la
naissance du ravin du Carénage avait été échelonnée la division légère de sir
Georges Brown, forte de 3.500 hommes environ : un peu plus à l'est, au
lieu-dit le Moulin, se dressaient les tentes de la brigade des Gardes qui comptait
environ 1.600 combattants. Enfin, au nord et vers les crêtes orientales du
mont Sapoune, était établie la division Lacy-Evans, à peu près égale en force
à la division Brown. Là finissaient les camps anglais, mais non les positions
que l'armée britannique avait la charge de couvrir. Au-delà des derniers
bivouacs de la division Lacy Evans, le plateau se prolongeait encore sur une
superficie de cinq à six kilomètres carrés, jusqu'à ce qu'enfin il s'abaissât
vers les bouches de la Tchernaïa. On le désignait en cet endroit sous le nom
de plateau du Carénage ou d'Inkermann[33]. C'était un terrain stérile,
resserré à l'ouest par le ravin du Carénage, déchiqueté au nord par plusieurs
autres ravins et notamment par le ravin des Carrières, creusé de replis,
hérissé de broussailles, propice aux surprises. A son centre se dressait une
sorte de hutte appelée butte des Cosaques. Deux routes le sillonnaient ou
plutôt le contournaient ; toutes deux venaient du nord et, après avoir
franchi la Tchernaïa sur un pont nominé pont d'Inkermann, s'élevaient le long
des escarpements : l'une était la route des Sapeurs qui, suivant
presque la grande baie, entrait près de Malakoff dans le faubourg de
Karabelnaïa ; l'autre était la vieille route de Poste qui traversait
le camp britannique et se reliait à la route Voronzof. Tous ces lieux, loin
qu'ils fussent étroitement gardés, semblaient comme oubliés dans la défense
générale. Les soldats de la division Lacy-Evans s'étaient contentés d'édifier
à l'extrémité de leurs bivouacs, sur le rebord du plateau, une batterie
appelée batterie des sacs à terre, et de couper par quelques
retranchements la vieille route de Poste. Ce n'était pas que les
avertissements eussent manqué. Les Russes eux-mêmes s'étaient chargés d'en
donner un : le 26 octobre, ils avaient à l'improviste jeté quelques
bataillons sur le plateau comme pour reconnaître par avance le théâtre de
leurs opérations futures. Depuis cette alerte, les plus autorisés d'entre les
chefs, le général Canrobert, le général Bosquet, sir John Burgoyne avaient
exprimé leurs inquiétudes. Sir de Lacy-Evans lui-même n'était pas sans
anxiété : « Ma position, écrivait-il a au général Canrobert, est, malgré son
importance, la moins fi fortifiée et la moins assurée[34]. » En dépit de ces prévisions,
aucune mesure efficace ne fut prise. Là était cependant le point vulnérable :
nos adversaires l'avaient compris, et c'est sur cette extrémité du plateau
d'Inkermann qu'ils résolurent d'engager la bataille. Le plan
du prince Menschikof, plan fort simple et bien conçu, consistait en une
attaque principale, aidée par deux diversions. L'attaque principale était
confiée au général Dannenberg, secondé par ses deux lieutenants, les généraux
Soïmonof et Pavlof : Soïmonof, à la tête d'un corps de 18.000 hommes, devait
quitter Karabelnaïa dans la nuit, rassembler ses troupes près du Petit-Redan,
se mettre en marche à six heures, franchir le ravin du Carénage, s'élever sur
les hauteurs et fondre sur les camps britanniques : dans le même temps, la
colonne Pavlof, forte de 15.000 hommes, descendrait les collines de la rive
droite de la Tchernaïa, traverserait la rivière, gravirait vivement les
gradins du plateau, opérerait sa jonction avec la colonne Soïmonof, et, grâce
à cette communauté d'efforts, achèverait de disperser l'armée anglaise. Quant
aux deux diversions, elles avaient l'une et l'autre pour but de paralyser
toute intervention française : le prince Gortchakof, venant de Tchorgoun avec
22.000 hommes, menacerait tout à la fois Balaklava et le corps d'observation
du général Bosquet : un peu plus tard dans la journée et à l'autre extrémité
des lignes, le général Timofeief tenterait une sortie près du bastion de la
Quarantaine et attirerait sur lui les forces de notre corps de siège. Le
commandant en chef russe calculait qu'en cas de pleine réussite, le plateau
oriental de la Chersonèse tomberait en son pouvoir, et que les alliés,
rejetés à l'extrémité occidentale de leurs positions, seraient forcés de se
rembarquer. Dut-on n'obtenir d'autre résultat que D'occupation du plateau
d'Inkermann, cet avantage lui-même serait encore d'un grand prix, car, du
même coup, on faciliterait les communications de Sébastopol avec l'armée de
secours, et on rendrait presque impossible le siège du faubourg. Tel fut le
plan de Menschikof. Hâtons-nous de dire que ce plan fut retouché à la
dernière heure par le général Dannenberg, qui parut substituer à l'attaque
commune de Soïmonof et de Pavlof deux attaques distinctes : hâtons-nous
d'ajouter aussi que Soïmonof, placé entre les instructions primitives de
Menschikof et les ordres ultérieurs de Dannenberg, sembla s'inspirer à la
fois de l'une et de l'autre conception. On verra que ce malentendu fut, pour
les Russes, une cause dominante d'insuccès. Le 3
novembre, les derniers renforts arrivèrent en vue de Sébastopol. Tout étant
prêt désormais, la grande action fut fixée au 5. Le 4 novembre au soir, les
avant-postes anglais furent relevés comme de coutume : c'étaient de faibles
piquets, peu capables de résister à une surprise ; la plupart étaient
d'ailleurs harassés de fatigue avant même de commencer leur garde, car la
maladie avait fort éclairci les rangs ; de là, pour les hommes restés
valides, un double service. La longue obscurité d'une pluvieuse nuit
d'automne dissimula les mouvements des assiégés. Vers trois heures, on
entendit sonner les cloches des églises ; si matinal que fût cet appel, on ne
s'en émut pas, tant étaient fréquentes les cérémonies religieuses qui
réconfortaient le patriotisme moscovite. Un peu plus tard, on put distinguer,
en prêtant l'oreille, des bruits lointains de roues et de chariots ; un
sous-officier signala ces rumeurs insolites, mais sans que la remarque
éveillât l'attention. « C'était, sans doute, pensa-t-on, les arabas
des maraîchers tartares qui pourvoyaient à l'approvisionnement de la place. »
Entre cinq et six heures, le brigadier général Codrington fit sa ronde : les
factionnaires, accablés de lassitude et trempés par la pluie, se promenaient
de long en large, de ce pas régulier qui conjure le - sommeil, mais non
toujours l'engourdissement des sensations ; parmi leurs compagnons, les uns
essayaient de faire du feu pour préparer le thé ; les autres s'évertuaient à
secouer ce malaise matinal qui suit une nuit sans repos. Aux interrogations
de leur chef, les vedettes firent la réponse accoutumée : All right.
Pressentiment ou prévoyance, le général était cependant inquiet. « Il ne
serait pas étonnant, dit-il à l'un de ses officiers, que les Russes
profitassent des ténèbres pour nous surprendre. » Ayant prononcé ces mots, il
poussa son cheval pour continuer sou inspection. Il s'était à peine éloigné,
qu'on entendit, à trois ou quatre cents mètres, le crépitement de la
fusillade. Puis, à travers l'obscurité qu'aucune lueur ne pénétrait encore,
on entrevit quelques hommes effarés qui se repliaient en désordre au milieu
de leurs camarades : c'étaient les restes d'un piquet de la division légère
que les Russes venaient d'assaillir et d'envelopper. La bataille d'Inkermann
était commencée. Soïmonof,
destiné à engager le premier la lutte, avait, à la faveur de la nuit, massé
ses troupes près du Petit-Redan. Au dernier moment, un ordre un peu obscur du
général Dannenberg lui avait prescrit de se mettre en marche, non à six
heures comme dans le projet primitif, mais à cinq heures, et avait semblé lui
enjoindre de côtoyer, sans la franchir, la berge occidentale du ravin de
Carénage. Soïmonof avait avancé son départ, mais, se fiant aux instructions
originaires, avait franchi le ravin. Tout se réunissait pour que la surprise
fût complète : aucun feu de bivouac aux abords de la place ; aucune sonnerie
; un ciel voilé de nuages bas et sombres : les capotes grises des fantassins
moscovites achevaient de les rendre invisibles. Il n'était pas jusqu'au sol
fangeux et détrempé qui n'assourdit le bruit même des pas. Avant six heures,
les régiments de Tomsk et de Kolivansk atteignaient silencieusement le
plateau mal gardé. Ils s'élancent en avant, puis fondent sur les
avant-postes. C'est alors que retentissent les premiers coups de feu qui
viennent d'arrêter, au milieu de sa ronde, le brigadier général Codrington. Codrington
court à son divisionnaire, sir Georges Brown, puis il se hâte vers les
bivouacs de la division Lacy-Evans qui est plus menacée que toutes les
autres, car elle est la plus rapprochée de l'ennemi. L'alarme se propage dans
les camps. Réveillés par la fusillade, les hommes se cherchent, s'appellent,
saisissent leurs armes, tâchent de se rallier à travers les ombres. Le bruit
de plus en plus intense de la mousqueterie dit assez l'imminence du péril.
Déjà les Russes sont parvenus à installer une batterie sur le point le plus
élevé du plateau, et quelques boulets, venant déchirer les tentes, ajoutent à
la confusion. En l'absence de sir Lacy-Evans, malade à Balaklava, le
brigadier général Pennefather prend le commandement et rassemble, comme il le
peut, sa propre brigade. Les lueurs de l'aube commencent à paraître, mais le
brouillard est si épais que le jour semble la continuation de la nuit. Voici
que les premiers bataillons de Tomsk et de Kolivansk vont atteindre le front
des campements : la lutte s'engage, lutte meurtrière et livrée d'ailleurs au
hasard, car les adversaires se mêlent, se touchent presque ; et, au milieu
des ténèbres mal éclaircies, les vêtements sombres des Russes se confondent
avec les longs manteaux des soldats britanniques. Au début, la fortune semble
abandonner les Anglais : la plupart ont été surpris dans le sommeil, et ne
sont parvenus qu'avec peine à former leurs rangs : ils ne peuvent opposer
qu'une poignée d'hommes au flot toujours grossissant des régiments ennemis ;
enfin, dans l'obscurité, la supériorité même de leurs carabines de précision
ne leur assure qu'un précaire avantage. Les Russes s'emparent d'un des petits
retranchements qui couvrent les positions britanniques, enclouent deux pièces
et en brisent les affûts. Leur avant-garde pénètre jusque dans le camp. Il
semble que tout soit perdu, et le désastre eût été sans doute complet si, à
ce moment-là même, la colonne Pavlof, arrivant du pont d'Inkermann, eût fait
irruption tout entière sur le plateau. Cependant la division légère de sir
Georges Brown a pris les armes, la brigade Buller tourne le ravin du Carénage
et se range derrière la brigade Pennefather : la brigade Codrington se
déploie à l'ouest du ravin. Ranimés par ces renforts, les Anglais, après un
instant de stupeur, reprennent courage. Ils recouvrent tout leur sang-froid
et rectifient leurs lignes. Les clartés, non très vives encore, mais un peu
plus distinctes, leur permettent de mesurer leurs coups. Leur tir précis,
lent, méthodique fait de cruels ravages à travers les masses russes, réunies
sur un espace si étroit que les balles sont rarement perdues. Soïmonof tombe
frappé mortellement : l'un de ses lieutenants, le général de Villebois,
succombe à ses côtés : les régiments de Tomsk, de Kolivansk et
d'Ekaterinbourg perdent leur colonel. On vit bien alors combien sont
changeants les destins de la guerre. Privés de leurs chefs, intimidés de
cette résistance inattendue, les Russes s'arrêtent : bientôt, sous le feu de
plus en plus meurtrier des Anglais, leurs lignes commencent à tournoyer ; peu
à peu, ils rétrogradent ; enfin, renonçant à leur attaque, ils s'abritent
dans les replis du ravin du Carénage : ils s'y abritent, non pour s'y
reformer, mais, chose étrange ! pour s'y immobiliser jusqu'à la fin du
combat. Telle fut la première phase de la bataille. Tandis
que les bataillons de Soïmonof, destinés à un succès si rapide et à une
retraite si prompte, livraient la première attaque, le corps du général
Pavlof, venu de la rive droite de la Tchernaïa, avait franchi, non sans
embarras ni retard, le pont d'Inkermann. Puis il s'était partagé en deux
colonnes : la première, forte de 10.000 hommes et pourvue de 96 bouches à
feu, venait de s'engager dans la route des Sapeurs, route longue et
détournée pour gagner le plateau, mais route commode et surtout propice à
l'artillerie ; la seconde, composée des deux régiments de Taroutino et de
Borodino, avait tourné aussitôt à gauche et déjà gravissait, par la vieille
route de Poste, le ravin des Carrières. Le combat durait encore entre les
troupes britanniques et celles de Soïmonof lorsque les tirailleurs des deux
régiments russes apparurent sur les crêtes, à l'extrême droite anglaise et
tout près de la batterie des Sacs à terre. La brigade Adams, de la
division Lacy-Evans, gardait seule cette portion du champ de bataille : elle
ne comptait guère plus de 1.600 hommes : les huit bataillons de Taroutino et
de Borodino formaient une masse de plus de 5.000 combattants. Autour de la batterie
la lutte cependant s'engagea, les Anglais essayant de compenser par la
justesse de leur tir l'infériorité de leurs forces. Le retranchement,
véritable enjeu entre les troupes rivales, fut tour à tour conquis, perdu,
puis enfin repris par les Russes. Dans cette partie inégale, la brigade
Adams, en dépit de sa valeur, aurait succombé si la brigade des Gardes,
arrivant de ses campements près du Moulin, n'eût ranimé la résistance
épuisée. Sur ces entrefaites, les brigades Pennefather, Buller, Codrington
achevaient de refouler la colonne Soïmonof. Le succès du premier combat
entraîna le succès du second. Délivrés de leurs ennemis, Pennefather et
Buller purent se porter sur la batterie. Les régiments de Borodino et
Taroutino furent ramenés vers le ravin des Carrières et la vallée de la
Tchernaïa, comme les soldats de Soïmonof venaient d'être rejetés dans le fond
du Carénage. Il
était huit heures. Si meurtris qu'ils fussent de leurs pertes, les Anglais
n'avaient pas lieu d'accuser la fortune. Des deux colonnes russes, la
première, après une alerte terrible, avait été repoussée tout entière, la
seconde l'était déjà en partie. Cet avantage, les Anglais le devaient sans
doute à leur intrépide solidité, mais ils le devaient aussi aux obscures
retouches du plan russe : la colonne Soïmonof, ayant avancé son départ, était
arrivée trop tôt sur le plateau, et déjà elle commençait à plier, lorsque les
régiments de Borodino et de Taroutino étaient entrés en ligne. Où l'attaque
d'ensemble eût sans doute réussi, deux attaques distinctes et successives
échouaient. En dépit de ce succès, une nouvelle épreuve attendait l'armée
britannique, épreuve telle que les sanglants combats déjà livrés ne semblent
que la préface de ce qui va suivre. Le gros
de la colonne Pavlof, retardé par sa lourde artillerie, gravissait lentement
la route des Sapeurs. Avec cette colonne marchait le général Dannenberg et
aussi les grands-ducs Michel et Nicolas. Trois régiments à quatre bataillons
chacun la composaient, c'étaient les régiments d'Okhotsk, d'Iakoutsk et de
Selenghinsk, régiments nombreux, rompus à toutes les fatigues, fiers de la
présence de leurs princes. Des extrémités du plateau on entendait le
roulement des caissons ou des pièces qui s'élevaient sur les hauteurs, tandis
que le chant de l'hymne au Czar, répété avec un sombre enthousiasme, montait
par intervalles du fond de la vallée. A huit heures et demie, les premiers
détachements de tirailleurs se montrèrent sur le mont d'Inkermann : aussitôt
Dannenberg ordonna l'attaque et lança contre l'extrême droite britannique le
régiment d'Okhotsk. La batterie des Sacs à terre demeurait toujours
l'objectif de l'ennemi, et ce n'était point sans raison ; car cet ouvrage
définitivement occupé, les Anglais seraient tournés par leur droite, séparés
du corps d'observation français, enveloppés peut-être sans espoir de salut.
Derrière le retranchement se tenaient les Gardes et les Coldstream,
victorieux de Taroutino et de Borodino, mais épuisés de leur victoire même :
sur la gauche était rangée la brigade Adams, vaillante, mais tellement
affaiblie que son secours serait insuffisant ou incertain : les autres
brigades Pennefather, Buller, Codrington ne se déployaient que beaucoup plus
loin et surveillaient vers les rives du Carénage les débris de la colonne
Soïmonof. Malgré la fatigue, gardes et Coldstream se préparent à une seconde
action. Entre eux et les bataillons d'Okhotsk on vit alors une telle mêlée
que l'histoire de la guerre n'en compte pas de plus terrible. Plusieurs fois
les Russes parviennent à gravir le parapet et pénètrent dans l'intérieur de
l'ouvrage : toujours ils sont repoussés. C'est une lutte corps à corps : les
soldats se fusillent à bout portant, s'abordent à la baïonnette, puis, les
baïonnettes tordues, se frappent à coups de crosse, à coups de pierres et de
fragments d'armes. Point de cris, mais une exaltation muette, sombre comme
les brumes d'automne qui flottent sur l'étroit champ de carnage. Autour de la
batterie où Borodino et Taroutino ont déjà laissé leurs débris, les cadavres
s'amoncellent : on glisse dans une boue mêlée de sang : les vivants
trébuchent sur les morts : les blessés s'agitent au milieu de leurs
compagnons expirés. Dans ce duel sans merci, les Coldstream perdent un tiers
de leur effectif : le régiment d'Okhotsk voit tomber son colonel et la
plupart de ses officiers. Cependant les Anglais plient sous le nombre, et
déjà un bataillon russe s'est introduit dans la batterie lorsqu'un secours
inopiné ranime les espérances. En face de l'imminent péril, lord Raglan s'est
décidé à dégarnir le corps de siège et à attirer toutes ses forces vers
Inkermann. De leur camp devant Karabelnaïa arrivent les brigades Torrens et
Goldie, de la division Cathcart, et la brigade John Campbell, de la division
England. Soutenus par ces nouvelles troupes et appuyés par la brigade Adams,
les Coldstream essayent une tentative suprême ; ils se reforment un peu en
arrière et se jettent de nouveau sur la batterie prise par les Russes. En
même temps, sir Cathcart avec la brigade Torrens se dérobe derrière un repli
de terrain et descend en partie le plateau : il se flatte de tourner le
retranchement et de prendre de flanc le régiment d'Okhotsk. Ce double
mouvement aboutit à un double échec. Les Coldstream ne reconquièrent la
batterie que pour la perdre aussitôt ; car les régiments de Selenghinsk et
d'Iakoustk s'avancent au combat et, débordant en masse, refoulent
définitivement leurs ennemis. Quant à sir Cathcart, son sort est encore plus
lamentable : loin d'envelopper le régiment d'Okhotsk, sa colonne est elle-même
enveloppée, presque cernée par les bataillons nouvellement survenus : pour
comble de malheur, elle se replie vers la redoute, la croyant encore occupée
par les Coldstream ; mais elle tombe sous le feu direct des Russes redevenus
maîtres du retranchement, et cette effroyable méprise achève de l'accabler. Le
combat durait depuis trois heures, et, à part deux brigades laissées l'une au
siège, l'autre à Balaklava, lord Raglan avait engagé toutes ses forces.
Coldstream, gardes, fusiliers de la brigade Adams et de la brigade
Pennefather, tous étaient épuisés. Les chefs avaient été éprouvés plus encore
que les soldats : le lieutenant général Cathcart, les généraux Goldie et
Strangways venaient d'être mortellement atteints : les généraux Georges
Brown, Bentink, Adams, Torrens, Buller comptaient parmi les blessés. Dans
cette grande détresse, une seule ressource restait à l'Angleterre. Derrière
elle, sur le plateau méridional du mont Sapoune, se dressaient les campements
de ses alliés. C'est l'intervention de la France qui va décider le sort de la
journée. Au
premier bruit de la fusillade, le corps d'observation français avait pris les
armes. La nuit était encore profonde, en sorte qu'on ne sut tout d'abord ni
l'importance de l'action engagée, ni même le lieu précis où elle se livrait.
Aussitôt la pensée anxieuse du général Bosquet s'était portée vers le plateau
d'Inkermann. Bientôt l'intensité de la canonnade et les décharges répétées de
la mousqueterie n'avaient plus laissé de doute : ce n'était point une escarmouche,
mais une bataille, et c'était bien la droite anglaise qui était attaquée. Au
petit jour, Bosquet montant à cheval était accouru au camp du Moulin. Là, il
avait rencontré sir Georges Brown et sir Cathcart, et leur avait offert le
concours de ses troupes. C'était l'instant où les régiments britanniques
venaient de rejeter dans le ravin du Carénage les bataillons de Soïmonof, et
ce premier succès avait inspiré une passagère confiance. « Nos réserves sont
suffisantes pour parer aux éventualités, répondirent les deux généraux ;
veuillez seulement couvrir notre droite en arrière du retranchement anglais[35]. » Sans perdre de temps,
Bosquet avait réuni deux bataillons, l'un du 6e de ligne, l'autre du 7e
léger, les avait confiés au général Bourbaki et les avait mis en position à
droite du Moulin, près d'un petit ouvrage appelé la redoute Canrobert : il avait
prescrit surtout que ces troupes se tinssent toutes prêtes à marcher, car il
ne doutait pas que le secours, jugé superflu, ne fût bientôt réclamé. Cependant
à la canonnade d'Inkermann se mêlait une autre canonnade dont les détonations
montaient de la plaine sur les hauteurs. C'était le prince Gortchakof qui,
débouchant de Tchorgoun, avait déployé ses troupes dans la vallée de
Balaklava et accomplissait l'une des fausses attaques destinées, dans le plan
d'ensemble, à assurer l'action principale. Revenu dans son camp et installé
près du Télégraphe, Bosquet observa quelque temps cette nouvelle
évolution de l'ennemi. Un court examen le rassura. Le corps de Gortchakoff
était nombreux ; mais l'offensive était molle ou nulle, et la diversion
cessait même d'être habile, tant il apparaissait qu'elle n'était point autre
chose ! Le général Canrobert, étant survenu sur ces entrefaites, confirma le
jugement de son lieutenant. Autant la démonstration de Tchorgoun inquiétait
peu, autant vers la droite anglaise le bruit répété des décharges révélait
une lutte acharnée. Bosquet ne s'y trompait pas. « Allez à Inkermann,
disait-il à un aide de camp de lord Raglan, c'est là que tout se passera[36]. » Lui-même était nerveux,
comptait les minutes, dissimulait à peine son impatience ; son regard, comme
s'il eût voulu percer les brumes et franchir les obstacles, se dirigeait
incessamment vers ces extrémités du plateau où retentissait la fusillade et où
ses bataillons, demandés trop tard, seraient peut-être impuissants à rétablir
le combat. L'attente
enfin cessa. A neuf heures arriva à toute bride le colonel Steele envoyé par
lord Raglan. « Les Anglais sont écrasés, s'écria-t-il d'une voix émue ; il
n'y a pas un instant à perdre «si nous voulons regagner la partie. — Je le
savais bien, répliqua simplement Bosquet. » — « Allez dire à nos vaillants
alliés, ajouta-t-il, que les Français arrivent au pas de course[37]. » Il expédie alors au
général Bourbaki l'ordre de se porter sur Inkermann avec ses deux bataillons.
Mais déjà Bourbaki a pressenti les volontés de son chef et a quitté la
redoute Canrobert. Il n'a avec lui que 1.600 hommes : faible force sans doute,
mais ce sont des troupes fraîches qui vont tomber au milieu de troupes
harassées, et peut-être sera-ce là ce précieux appoint qui, jeté à propos
dans la mêlée, a décidé souvent le destin des batailles. Il
était près de neuf heures et demie. Les Anglais, définitivement rejetés hors
de la batterie, étaient ramenés vers leur camp : quelques-uns luttaient
encore avec l'énergie du désespoir, mais beaucoup d'autres avaient atteint ce
degré d'épuisement qui émousse ou anéantit l'instinct même du salut :
plusieurs désertaient les rangs et regagnaient les tentes, non par
défaillance de l'âme, mais par suprême lassitude ou invincible découragement.
Soudain de ces poitrines harassées sortit un immense hurrah, et les
blessés mêmes se soulevèrent pour mêler leurs cris à ceux de leurs
compagnons. A deux ou trois cents mètres en arrière, on avait entendu les
rapides et entraînantes sonneries des clairons : on saisissait un bruit de
pas alertes qui rapidement se rapprochait : à travers les brumes un peu
éclaircies, on apercevait l'éclatante couleur des pantalons rouges qui se
détachaient sur les teintes grises de l'horizon. C'étaient les soldats de
Bourbaki, c'était le secours, le secours vraiment sauveur qui arrivait quand
tout semblait perdu. Les
Russes s'étaient formés en avant de la batterie des Sacs à terre et se
préparaient à déborder sur les camps anglais. Heureusement pour nos armes,
ils avaient opéré ce mouvement avec quelque lenteur. A la vue de nos
uniformes, une sorte de flottement se produisit dans leurs lignes. Ils
ignorent le petit nombre de leurs nouveaux adversaires, et d'instinct
reculent vers le retranchement. Profitant de cette indécision, les Français
entreprennent de tourner la batterie. A droite, le 6° de ligne rejette le
régiment de Selenghinsk bien au-delà de l'ouvrage tant de fois pris et
reconquis : à gauche, le 7e léger s'engage sur la vieille route de Poste,
pousse devant lui les soldats d'Iakoustk et les refoule vers le ravin des
Carrières Cependant l'ennemi, revenu de sa surprise, s'aperçoit qu'il a
devant lui non un corps d'armée, mais quelques centaines d'hommes.
Selenghinsk et Iakoustk reprennent l'offensive. Bourbaki rallie ses soldats
et cède à son tour le terrain si rapidement gagné. Il recule, non sans pertes
cruelles. C'est ici que tombe, frappé à mort, le colonel du 6e de ligne, M.
de Camas. Les Russes serrent de si près nos colonnes que le drapeau du
régiment va tomber dans leurs mains. « Enfants, au drapeau ! »
s'écrie le lieutenant-colonel en saisissant la hampe, et les soldats se
précipitent autour de lui. Nos bataillons se replient, mais en bon ordre et
en exécutant des feux meurtriers. Enfin, ils regagnent les lignes anglaises
après un engagement qui n'a pas été couronné d'un plein succès, mais qui,
sans doute, aura laissé au reste des renforts français le temps d'arriver. Les
minutes qui suivirent furent pleines d'anxiété. Que, d'un élan vigoureux, les
Russes prennent l'offensive, et la bataille est décidée. Cette fois encore,
l'ennemi est gagné de vitesse. Le général Bosquet apparaît sur le théâtre du
combat : avec lui se pressent au pas de course quatre compagnies de chasseurs
à pied, suivies de près par un bataillon de zouaves et un bataillon de
tirailleurs algériens. Une nouvelle acclamation retentit ; ce sont les
Anglais qui saluent la seconde intervention de la France. Ce fut
alors le moment décisif. Les chasseurs à pied abordent la batterie des
Sacs à terre : à gauche, sur la vieille route de Poste, le 6e de ligne et
le 7e léger se reforment pour une seconde charge ; à droite, les zouaves et
les tirailleurs attaquent de flanc le retranchement anglais. Toutes les
chroniques du temps, tous les récits des contemporains ont popularisé et
rendu fameux ce dernier épisode du combat. Sur les crêtes et au milieu des
broussailles, zouaves et tirailleurs algériens « bondissaient, dit-on,
comme des panthères[38] » : leur costume
étrange, leur teint bronzé, leur agilité à manier la baïonnette, leur furie
dans l'attaque, tout contribue à déconcerter leurs adversaires. Troublés par
cette apparition fantastique, las des coups qu'ils ont portés, presque privés
de munitions, les Russes abandonnent de nouveau la batterie, et de nouveau
sont rejetés sur le ravin des Carrières. Rassemblant toute leur énergie, les
soldats d'Iakoustk et de Selenghinsk tentent encore de reprendre les
positions perdues. Beaucoup des nôtres succombent clans cette dernière mêlée
; Bosquet lui-même est un instant enveloppé. Mais les renforts affluent de
toutes parts : c'est le 4° chasseurs d'Afrique, c'est un nouveau bataillon de
zouaves, c'est le 50° de ligne ; au loin enfin apparaît la brigade de Monet,
détachée du corps de siège. Débordés par ces troupes fraîches, impuissants
malgré leur vaillance, les Russes ne songent plus qu'à assurer leur retraite. Cette
retraite elle-même fut pénible autant que sanglante. Acculés jusqu'aux crêtes
qui dominent la vallée de la Tchernaïa, les soldats du régiment de
Selenghinsk furent précipités du sommet des escarpements ; beaucoup se
brisèrent dans leur chute ou expirèrent sans secours au fond des ravins. Le
gros de l'armée russe s'écoula, d'un côté, vers le pont d'Inkermann ; de
l'autre, vers l'extrémité de Karabelnaïa. Le plus difficile fut de sauver les
pièces d'artillerie ; elles étaient nombreuses, difficiles à manier, souvent
privées d'une portion de leurs attelages, et ce n'est qu'au prix de peines
infinies que ces trophées nous furent dérobés. Posté sur la butte des
Cosaques, le régiment de Vladimir couvrit la retraite, et, dans cette tâche
ingrate, subit des pertes terribles. Même au-delà du plateau, l'ennemi
n'échappa point à nos coups. Vers deux heures, comme les colonnes russes
étaient engagées sur la digue et le pont de la Tchernaïa, une de nos
batteries fut installée sur l'extrême rebord des hauteurs et ouvrit de larges
trouées à travers les masses épaisses qui défilaient vers l'autre rive. Le
carnage ne cessa que par l'arrivée de deux vapeurs qui, s'embossant dans la
grande rade, prirent de flanc la batterie et la contraignirent à se retirer. L'attaque
principale des Russes avait échoué. Quant aux deux diversions qui devaient la
seconder, celle du prince Gortchakof vers Balaklava ne mérite aucun souvenir,
tant elle fut, comme on l'a dit, molle et inefficace. Celle qui fut tentée
contre notre corps de siège fut plus sérieuse et mieux conduite. A neuf
heures et demie, comme la bataille faisait rage vers les camps anglais, le
général Timofeief, avec un corps de 3.000 hommes, était sorti de Sébastopol,
près du bastion de la Quarantaine, s'était jeté sur nos batteries et en avait
désorganisé plusieurs. Bientôt il avait été vigoureusement poursuivi et
ramené vers la place. Mais cette poursuite elle-même s'était changée en échec
pour les nôtres ; car nos soldats, se laissant entraîner jusque sous le
bastion, avaient été accueillis par une grêle de balles et d'obus ; aventurés
si loin, ils avaient dû rétrograder sous le feu de l'ennemi, et, dans cette
retraite, avaient perdu 900 hommes, entre autres leur chef, le général de
Lourmel, victime de son imprudente ardeur. Pelle
fut, dans son ensemble, l'affaire d'Inkermann, immense assaut tenté par les
assiégés contre le point faible de nos lignes. Les Russes durent surtout leur
insuccès aux modifications du plan primitif, modifications conçues à la
dernière heure, et, de plus, obscures. La pensée du prince Menschikof était
que Soïmonof et Pavlof fissent leur jonction sur le plateau d'Inkermann, et,
avec leurs forces combinées, livrassent une attaque unique. Le général
Dannenberg, craignant que ces deux corps ne pussent se déployer à l'aise sur
un espace aussi étroit, imagina deux attaques distinctes, Pavlof abordant de
front le camp anglais, Soïmonof le tournant par la rive occidentale du
Carénage. Le second plan pouvait, aussi bien que le premier, mieux peut-être,
assurer la victoire ; mais encore fallait-il qu'il lui fût franchement substitué.
Il n'en alla pas ainsi, et les ordres de Dannenberg demeurèrent trop
équivoques pour dissiper l'incertitude dans l'esprit de ses lieutenants.
Placé entre les conceptions de Menschikof et les instructions nouvelles de
son chef immédiat, Soïmonof parut mêler les unes aux autres. Comme le
prescrivait Dannenberg, il avança le matin l'heure de son départ, en sorte
que, forcément, il devait devancer Pavlof et livrer une action isolée ; d'un
autre côté, se souvenant des pensées de Menschikof, il traversa le Carénage
et marcha droit au plateau, au lieu de longer la berge occidentale du ravin
et de couper les positions anglaises. On perdit donc tout à la fois et le
bénéfice de l'attaque en masse qu'aurait voulu Menschikof, et l'avantage du
mouvement de flanc que souhaitait Dannenberg. Tout le reste se ressentit de
ce faux point de départ. Les Russes avaient une immense supériorité
numérique, et, en engageant leurs effectifs les uns après les autres, la
perdirent en partie. Les troupes de Soïmonof parurent les premières sur le
champ de bataille ; elles étaient déjà presque repoussées lorsque les
régiments de Taroutino et de Borodino, devançant le corps de Pavlof,
entrèrent en ligne ; enfin les bataillons de Taroutino et de Borodino étaient
déjà hors de combat lorsque Pavlof livra sa grande attaque. Tous ces
désavantages eussent peut-être été compensés si le prince Gortchakof, dans sa
diversion vers Balaklava, eût attiré sur lui le corps d'observation français.
On sait comment cette manœuvre échoua. Entre les Anglais et les Russes
également épuisés, Bosquet, demeuré libre, put donc intervenir à temps, et,
avec ses troupes reposées, décida la victoire. Tandis
que les bataillons russes rentraient dans Sébastopol ou gagnaient leur
bivouac au-delà de la Tchernaïa, les voitures du train et des ambulances
parcouraient le plateau, déjà envahi par les ombres du soir, et commençaient
à recueillir les victimes. Jamais besogne ne fut plus laborieuse, ni surtout
plus lamentable. On s'était battu sur un si étroit espace, qu'en beaucoup
d'endroits le sol disparaissait sous un véritable amoncellement de morts et
de blessés. C'est surtout près de la Batterie des Sacs à terre que
l'horreur de la scène défiait toute description. « Quel abattoir ! »
s'écria le général Bosquet en passant en ces lieux désolés[39]. Le mot resta, et l'ouvrage
anglais fut appelé la Batterie de l'Abattoir. Jusque dans les rapports
officiels perce une impression de navrante pitié. « Je n'ai jamais vu de
spectacle pareil à celui du champ de bataille. » Ainsi parlait lord
Raglan, ce vétéran des grandes guerres[40]. Au bout de quelques jours, les
relevés des régiments et des ambulances permirent de supputer les pertes. Sur
8.200 hommes engagés, les Français avaient, en dehors de la brigade de
Lourmel, 793 tués ou blessés. Les Anglais, qui avaient porté vers Inkermann
toutes leurs forces disponibles, sauf la brigade Eyre, laissée au siège, et
la brigade John Campbell, gardée à Balaklava, comptaient 2.816 hommes hors de
combat. Quant aux ennemis, sur 34.000 combattants, 2.988 étaient morts, 6.151
blessés. A ces chiffres déjà si effrayants, les statistiques russes
ajoutèrent 1.590 hommes disparus. Quels étaient, en une proportion si
inaccoutumée, ces soldats dont le sort demeurait incertain ? Des déserteurs ?
l'armée russe en comptait peu. Des prisonniers ? nous n'en fîmes qu'un nombre
assez restreint. Une découverte lugubre éclaira plus tard au moins en partie
ce mystère et demeure comme le sombre épilogue de la terrible bataille. Au
printemps de 1856., comme la paix venait d'être conclue, il arriva souvent
que Français et Anglais, quittant leur bivouac, portaient leurs pas vers les
hauteurs d'Inkermann, soit pour revoir le lieu de leurs épreuves, soit afin
de saluer d'un dernier adieu ceux qui reposaient là-bas pour jamais. Souvent
aussi ils ne se bornaient pas à ce pieux pèlerinage : poussés par la
curiosité et jouissant de la sécurité reconquise, ils descendaient les
escarpements du plateau et s'égaraient jusque dans la vallée de la Tchernaïa.
Là, dans les anfractuosités des rochers, apparaissaient des tronçons d'armes,
et aussi des amas de débris humains. On se rappela alors la charge des
zouaves et des tirailleurs qui, dans la furie de leur élan, avaient précipité
dans l'abîme leurs ennemis acculés contre les crêtes extrêmes de la montagne.
Jusque-là, les hostilités avaient empêché d'explorer ces ravins que
balayaient à l'envi les projectiles des deux armées. C'est alors aussi que
nos vaillants ennemis purent compléter leur nécrologe. Ces humbles et
glorieux ossements, lavés par la pluie, blanchis par le soleil, et bientôt
pieusement renfermés dans des tombeaux publics, c'étaient les restes des
soldats de Selenghinsk, morts dans la journée du 5 novembre a pour le Czar et
pour la patrie » VII Lorsque
la sécurité rétablie dans les camps permit aux impressions de se recueillir
et de s'exprimer, un même souvenir s'éveilla dans tous les esprits, et le nom
de la bataille d'Eylau s'échappa de toutes les lèvres. Jamais rapprochement
ne se justifia mieux. A Eylau comme à Inkermann, c'était le même cadre d'une
nature désolée : là-bas les neiges de l'hiver, ici les brumes glacées de
l'arrière-automne. En février 1807 et eu novembre 1854, c'était, en face de
l'armée française, ces mêmes fantassins moscovites, si tenaces qu'il faut, disent
les militaires, les tuer deux fois. Dans l'un comme dans l'autre combat,
c'était la même lutte impitoyable, la même effusion de sang, les mêmes
alternatives de la fortune longtemps indécise. Surtout c'était, dans l'une et
l'autre journée, la même stérilité du triomphe. Si
glorieuse que fût la victoire, elle dissipait les illusions, loin de grandir
les espérances. La veille de la bataille, on avait délibéré sur un prochain
assaut contre le bastion du Mât, et l'opinion générale s'était prononcée pour
l'action. Le G novembre, un nouveau conseil se tint, et on décida de différer
l'entreprise, tant elle semblait désormais chanceuse en présence d'un ennemi
supérieur en nombre et égal en bravoure ! Les pensées se faisaient presque
timides, et timides au lendemain même d'un succès. Le plus pressé était de
mettre le plateau d'Inkermann à l'abri d'une nouvelle surprise : on résolut
d'ajouter aux faibles ouvrages déjà existants trois redoutes qui devinrent la
Redoute du 5 novembre, la Redoute des Anglais, la Redoute du
Phare : en outre, pour compenser la faiblesse des effectifs anglais, il
fut arrêté que le colonel Cler, avec le 2e zouaves et le 30 d'infanterie de
marine, serait détaché du corps de siège et établirait son bivouac au milieu
des campements britanniques. Ces mesures urgentes une fois prises, on adopta
un programme purement défensif. Déjouer avec soin toute attaque, poursuivre
patiemment les travaux du siège, attendre les renforts de France, telles
furent les trois grandes lignes de ce programme. C'était un plan très sage,
et le meilleur à coup sûr jusqu'à complet accroissement de nos ressources :
mais, à consulter les simples apparences, il semblait un peu modeste pour un
victorieux. Les
chefs secondaires, les soldats eux-mêmes pénétraient ce réel état des
affaires. Une perspective d'abord écartée, puis à demi entrevue, et
maintenant trop claire, attristait les âmes. « Nous hivernerons en Crimée »,
répétait-on sous les tentes. Longtemps on avait espéré que tout se
terminerait en une bataille décisive : la bataille était bien venue, mais
elle avait plutôt assuré nos positions qu'entamé celles de l'ennemi. Déjà les
nuits étaient longues et froides : déjà la pluie rendait pénibles les
transports et les corvées : déjà le soleil rare et pâle était impuissant à absorber
l'humidité du plateau et à sécher les flaques des ravins. A ces signes de la
mauvaise saison, les cœurs se serraient. Ce n'était pas la nostalgie ni même
le découragement, mais une impression un peu sombre qui contrastait avec
l'ordinaire insouciance du soldat. L'hiver
s'annonça cette année-là par un ouragan terrible ou plutôt un vrai cyclone,
phénomène extraordinaire, même sur ces rivages si battus des tempêtes. Le 13
novembre, vers la fin de l'après-midi, le ciel prit tout à coup une teinte
livide et sinistre ; la mer battit violemment la, côte ; puis les nuages,
s'abaissant sur le plateau et courant presque à ras du sol, produisirent une
nuit anticipée. Le soir venu, chacun se blottit dans sa tente, non sans
anxiété. La réalité dépassa toutes les craintes. Le 14, vers quatre heures du
matin, l'orage qui menaçait depuis la veille éclata. Un vent effroyable,
entrecoupé de tonnerre, mêlé de grêle et de torrents de pluie, balaya les
bivouacs, crevant les toiles, dispersant les vêtements, secouant les maisons
elles-mêmes. Au jour, la tempête s'accrut encore. Bientôt quelques
baraquements, plus solidement installés que les autres, demeurèrent seuls
debout : tout le reste gisait sur le sol ou volait au gré des tourbillons.
Officiers et soldats, privés d'abris, pliés en deux et parfois renversés par
l'ouragan, se cherchaient, s'appelaient, rassemblaient toutes leurs forces
pour résister aux éléments. Les uns tâchaient de gagner soit un repli du
terrain, soit une crevasse des ravines, et s'y réfugiaient tout éperdus : les
autres s'obstinaient à recueillir leurs équipements, leur linge, leurs
habits, pauvres richesses gardées avec sollicitude et seules ressources
contre les intempéries futures. Les hommes de service au siège n'étaient pas
moins à plaindre : car l'eau faisait irruption en bouillonnant dans les
tranchées, et on pouvait redouter que, les terres s'éboulant, tous les
travaux ne fussent perdus. Le passager, mais cruel fléau faisait d'autres
victimes plus dignes de pitié, c'étaient les malades ou les blessés dont les
tentes ou les abris en planches avaient été emportés : dévorés par la fièvre
submergés dans leur couche, suffoqués par le choc des rafales, les malheureux
poussaient d'horribles cris d'angoisse : parmi leurs camarades, quelques-uns
se dévouèrent et, en les transportant à grand'peine dans les baraques
préservées, les arrachèrent à une mort inévitable. — Tous ceux que
n'absorbait pas le sentiment de leurs propres souffrances tournaient leurs
regards vers la mer, où l'épreuve était bien plus terrible. Dans la rade même
de Sébastopol, les navires russes étaient en danger. En pleine mer ou sur les
rivages, quel ne devait pas être le péril ! On sut plus tard le compte des
avaries et des naufrages. Dans cette journée funeste, notre marine marchande
perdit plusieurs bâtiments : la marine de guerre ne fut pas plus épargnée,
car le vaisseau Henri IV et la corvette à vapeur le Pluton vinrent à la côte
près d'Eupatoria. Quant aux Anglais, la fortune leur fut plus contraire
encore : parmi les navires britanniques, beaucoup périrent corps et biens :
l'un d'eux, le Prince, portait l'argent destiné à la solde ; il portait aussi
une cargaison d'habits de laine, chargement beaucoup plus précieux pour ces
pauvres troupes condamnées au rude hiver de la Chersonèse. C'était
bien en effet l'hiver. A partir du 14 novembre, la pluie régna pendant
plusieurs semaines avec de rares interruptions. « La Chersonèse, écrivait le
colonel Cler, ressemble au fond d'un étang à peine vidé ; nos bivouacs sont
changés en marécage, les cadavres de chevaux jonchent la terre, et tout a
l'aspect de désolation[41] ». A la pluie succéda la
gelée. Puis arriva la neige et enfin un affreux dégel plus incommode encore
que le froid. Sur ce
plateau ouvert à tous les vents, on devine quelles furent les souffrances. On
s'était embarqué à l'ouverture de la belle saison, et rien n'avait été prévu
pour une campagne d'hiver : en outre, depuis les rapides expéditions de
l'Algérie, on n'imaginait rien de mieux qu'une armée équipée à la légère, et
les bagages, les impedimenta, comme disaient dédaigneusement les
Africains, semblaient la plus gênante des superfluités. Des faibles
ressources dont on disposait, une partie avait été dispersée ou mise hors de
service par le cyclone du 14. De France, on s'empressa de pourvoir à cette
détresse, dès qu'on la connut. Cabans, ceintures de flanelle, chaussures,
objets de campement, tout fut commandé : mais il fallait exécuter les
commandes, les réunir, les expédier ; il fallait compter avec les retards des
transports maritimes, avec les fréquentes tempêtes de l'Euxin : aussi les
secours n'arriveraient sans doute que quand les besoins les plus urgents
seraient passés. — A l'absence de vêtements chauds se joignait la disette du
combustible. Inexpugnables sur les hauteurs de la presqu'île, les alliés n'en
pouvaient descendre sans danger : de là, l'impossibilité de ces corvées à
longue distance qui, en d'autres guerres, ont pourvu à l'entretien des
armées. On n'avait donc pour le chauffage d'autres ressources que les
arrivages incertains et insuffisants des navires ou les maigres bouquets
d'arbres du plateau. On eut bientôt coupé tout le bois, sauf les taillis
réservés par l'artillerie pour ses fascinages : puis on recueillit les
moindres broussailles, on déterra les souches de vignes, on utilisa les
débris de caisses ou les vieilles planches. Toute cette patiente industrie
fournissait à peine de quoi cuire les rations quotidiennes. Cependant le
froid augmentait, et avec lui les souffrances. A Paris, on s'émut justement
de ces privations. Vers le milieu de l'hiver arrivèrent même des poêles de
fonte, très ingénieux et du meilleur modèle : par malheur, on n'avait plus
rien pour les alimenter. — Le transport des vivres et surtout des munitions
de guerre était un autre et grave souci. De Marseille à Kamiesch, rien
n'était à redouter, si ce n'est les tempêtes : mais de Kamiesch au camp, il y
avait sept à huit kilomètres, et les chemins, défoncés par les pluies,
creusés de profondes ornières, rendaient les charrois presque impraticables. On
vit des convois d'artillerie employer plusieurs jours depuis le port de
débarquement jusqu'au grand parc : du grand parc aux batteries un nouvel
effort était nécessaire. Mal nourris, excédés de fatigue, mal protégés contre
l'humidité ou le froid, les chevaux succombaient en masse, en sorte que plus
les intempéries faisaient obstacle aux transports, plus les moyens d'attelage
manquaient. Les corvées, souvent mortelles pour les chevaux, étaient
dangereuses pour les hommes eux-mêmes. Mais, de tous les services, celui que
la saison aggravait le plus, c'était celui des tranchées. Il était pénible
pour les soldats de garde, transis et harassés : il l'était surtout pour les
travailleurs qui creusaient le sol éboulé par les pluies ou durci sous la
neige et avaient à exercer une double vigilance, d'abord contre l'ennemi
toujours prêt à déborder de ses murailles, puis contre les éléments, presque
aussi redoutables que l'ennemi. Ces
tristesses et ces épreuves ne semblèrent pas influer d'abord sur l'état
sanitaire. Il arriva même que le choléra, assez violent en septembre et en
octobre, diminua durant les deux mois suivants et n'occasionna que des pertes
insignifiantes[42]. La jeunesse, disaient les plus
optimistes, remplace bien des couvertures, et, sur ce mot, ils se rassuraient.
L'illusion dura peu. La température s'abaissant, les médecins virent affluer
les malades, les uns atteints de dysenterie, les autres d'affections
pulmonaires ; puis l'absence de toute alimentation végétale engendra le
scorbut : un peu plus tard, le typhus fut constaté, mais heureusement ne
s'étendit pas. Enfin, comme l'hiver éclatait dans toute sa rigueur, les
premiers cas de congélation apparurent, et en peu de temps se multiplièrent
au point d'éveiller l'inquiétude. Les hommes les moins atteints étaient
traités sous les tentes, les autres envoyés aux ambulances. Bientôt celles-ci
regorgèrent de monde, et l'entassement fut tel qu'il occasionna des fièvres
infectieuses. On remédiait à ces embarras par des évacuations sur
Constantinople. C'est vers cette ville qu'étaient dirigés les grands blessés
et aussi les malades dont la santé profondément altérée demanderait de, longs
soins. Le chiffre de ces évacués fut en novembre de 3.742, en décembre de
2.949 : en janvier, il s'éleva à 6.131[43]. La plupart étaient les
victimes non du siège ou des batailles, mais des influences morbides ou du
climat. Par les journées d'hiver, c'était un lugubre spectacle que celui des
convois qui s'allongeaient sur le chemin raboteux de Kamiesch et conduisaient
jusqu'au port ceux qui devaient partir. Le trajet était pénible, et non moins
pénible l'embarquement ; mais rien n'égalait les souffrances de la traversée
sur une mer toujours inclémente. A chaque route, plusieurs succombaient à
bord, soit par une rechute de leur mal, soit que leurs forces non recouvrées
fussent au-dessous d'un tel voyage. Enfin le ciel s'éclaircissait, la vague
devenait moins sombre, et, après un dernier coup de vent, on entrait dans le
canal, puis dans les eaux paisibles de la Corne d'or. A Constantinople,
l'intendance avait aménagé de vastes hôpitaux dans les lieux les plus
salubres et avait pris sans façon ce que l'inertie turque hésitait à donner.
« Les Français ne sont pas maîtres de Sébastopol, disaient les Ottomans
avec une ironie placide ; mais, en revanche, ils le sont de Constantinople. »
Là, mais là seulement, blessés et malades trouvaient un climat meilleur et le
repos de leurs fatigues. Les soins mêmes étaient plus doux, plus intelligents
et presque maternels. C'est que la France catholique, pour adoucir les maux
de la guerre, avait envoyé vers l'armée d'Orient ses admirables Sœurs de
Saint-Vincent de Paul. Elles s'étaient naguère arrêtées au Pirée pour y
assister les cholériques de la brigade Mayran, et aussi, par surcroît, les
Grecs ; puis on les avait vues à Gallipoli et à Varna ; quelques-unes étaient
déjà en Crimée ; la plupart se trouvaient alors rassemblées à Constantinople.
C'étaient elles qui allaient aux débarqués de chaque navire et les servaient
non seulement avec les ressources de leur charité, mais avec la radieuse
allégresse de leur volontaire sacrifice. Plus d'un leur dut une guérison
désespérée, plus d'un aussi une mort sainte et consolée. Hâtons-nous de dire
qu'elles avaient, non tout à fait des égales, mais tout au moins des émules.
A la nouvelle des combats cruels et des épidémies plus cruelles encore, de
nobles filles de la Grande-Bretagne avaient tressailli de pitié. L'une
d'elles, miss Nightingale, avait recruté quelques compagnes, et, toutes
ensemble, elles venaient d'aborder à Constantinople pour y soigner les
soldats de leur nation, pour leur parler la langue de la patrie, et, mieux
encore, la langue de l'Évangile. Sainte émulation de dévouement qui relève
l'âme, qui émeut et qui fait oublier, pour un instant, l'horreur de tant de
sang versé. Ce
n'était pas sans raison que l'Angleterre chrétienne venait au secours de ses
enfants. Les souffrances de nos alliés dépassaient encore les nôtres. Les
pertes terribles des deux dernières batailles avaient produit une impression
non effacée. Lorsque, le lendemain d'Inkermann, le colonel Cler était arrivé
au bivouac du Moulin pour y camper avec ses zouaves, le colonel des
Coldstream, lord Frédéric Paulet, était venu à lui, et, l'abordant avec cette
cordialité anglaise qui touche d'autant plus qu'elle est moins habituelle : «
Venez dans ma tente, lui avait-il dit, elle était occupée hier par trois
camarades aimés ; « ils sont morts, ajouta-t-il avec émotion, et vous
prendrez leur place[44]. » Ces mots, dans leur grave et
noble tristesse, peignaient le sentiment de l'armée britannique : chacun,
l'âme frappée, cherchait encore à ses côtés les compagnons disparus. Les
calamités de 1 hiver, fondant sur les régiments affaiblis, achevèrent rapidement
l'œuvre des Russes. Tout accrut la détresse. L'Angleterre, depuis 1815,
n'avait pas fait la guerre sur le continent, et beaucoup jugeaient qu'elle ne
la ferait plus ; de là une désuétude générale de toutes les institutions
militaires. Les autres contrées ont une administration qui pourvoit au
campement, aux subsistances, aux hôpitaux ; elle est souvent imparfaite, mais
du moins elle fonctionne : en Angleterre, cette administration n'existait que
sur le papier. Nos alliés ne savaient pas même utiliser leurs insuffisantes
ressources, car l'extrême division du travail, habituelle dans leur pays,
fait que souvent l'Anglais ignore tout, sauf son propre métier où il excelle.
Le soldat anglais était superbe un jour de bataille ; mais il ne parvenait ni
à allumer le feu, ni à préparer les aliments, ni à laver le linge, ni à
exécuter les corvées ; c'était de sa part inhabileté et peut-être aussi
dédain ; faute de ces soins vulgaires, les hommes, mal nourris ou malpropres,
offraient une proie facile à la maladie et échouaient tristement aux
ambulances. Aux premiers embarras, on fit appel aux inépuisables richesses de
la mère patrie. Si puissante que fût l'Angleterre, il ne lui appartenait pas
d'abréger les distances ; souvent les vaisseaux arrivaient trop tard ;
parfois ils n'arrivaient pas du tout, ainsi en fut-il du Prince. Pour relever
le moral des troupes, on ne pouvait guère compter sur les chefs : ceux-ci,
parfaits gentlemen, corrects en toute chose, intrépides au feu, vivaient en
dehors de leurs subordonnés et ne les connaissaient pas : plusieurs
couchaient non au bivouac, mais à bord des vaisseaux. L'hiver survenant,
quelques-uns revinrent même à Londres, et on les vit siéger au Parlement.
Cependant, à mesure que la saison devenait plus rigoureuse, les rangs
s'éclaircissaient : les effectifs descendirent à 15.000 hommes, puis à 14.000
; on assure qu'à la fin de l'année, le nombre réel des combattants
n'atteignait pas 12.000. Quant à ces magnifiques chevaux qui, à Varna,
avaient excité beaucoup d'admiration et un peu d'envie, ils étaient morts
presque tous. Les Anglais cachent volontiers leurs mécomptes. Pour dissimuler
l'amoindrissement de leurs forces, ils dressèrent, dit-on, des tentes vides
sur les hauteurs qui environnent Balaklava. En dépit de ces artifices, la
réalité apparut. Les attelages faisaient défaut et aussi les voitures
d'ambulance, tant était grand le nombre des malades ; chevaux et cacolets
furent généreusement prêtés par les Français, qui pourtant n'avaient rien de
superflu. Déjà les correspondances privées, les rapports mêmes de lord Raglan
laissaient pressentir la vérité. Certaines compagnies étaient réduites à
quelques hommes, et démoralisés jusqu'à l'impuissance ; les uns remplissaient
leur service avec une ponctualité mécanique, mais sans zèle comme sans espoir
; les autres, dans les tranchées, s'exposaient volontairement aux coups de
l'ennemi ; chez quelques-uns enfin, on retrouvait ces signes de morne
hébétement qu'on observe chez les Irlandais dans les jours de grande famine ;
avec l'excès de la souffrance avait disparu le désir et l'instinct même de la
vie. En de
si douloureuses conjonctures, les opérations militaires étaient presque
suspendues. Ce n'était pas que chez nous l'impatience d'en finir ne fût
grande, mais l'hiver triomphait de l'ardeur même des hommes. La difficulté
des approvisionnements obligeait les batteries à ménager leur tir. Les
Français poussaient non sans quelque lenteur leurs tranchées contre la ville
: les Anglais avançaient bien plus lentement vers Karabelnaïa, et le jour
n'était point éloigné où ils nous abandonneraient une partie de leur tâche.
Quant aux Russes, ils exécutaient fréquemment de petites sorties, en vue de
soutenir le moral de la garnison bien plus que dans l'espérance d'un avantage
signalé. Toutes ces escarmouches se ressemblaient. A la faveur de la nuit,
l'ennemi se glissait silencieusement hors de la place, débordait à
l'improviste sur nos ouvrages, enlevait quelques armes, s'emparait de
quelques outils, renversait deux ou trois pans de gabionnade ; puis il se
retirait en laissant sur le terrain quelques morts et entre nos mains
quelques prisonniers. Le lendemain, un récit un peu coloré de l'affaire était
publié dans Sébastopol, et les assiégés, se croyant victorieux,
s'encourageaient dans leurs rudes labeurs. Le dommage pour les nôtres était
d'ailleurs presque nul, à moins qu'une poursuite irréfléchie ne les entraînât
trop près de l'enceinte : alors ils tombaient sous le feu des bastions et
payaient cher leur témérité. Tous les rapports des chefs d'attaque, à leur
descente de garde, se résumaient alors en une formule presque consacrée :
Rien de nouveau. Ces mots, toutefois, n'étaient pas tout à fait exacts. Si
l'action militaire des Russes se bornait à quelques engagements sans
importance, à l'intérieur de leurs lignes leur travail était incessant. Moins
sensibles aux intempéries et, d'ailleurs, mieux abrités que nous, ils
mettaient à profit le temps. C'est pendant ce sombre et monotone hiver qu'ils
complétèrent leur système de défense et le conduisirent à une véritable
perfection. Du côté de la ville, ils construisaient de nouvelles batteries,
ils élargissaient leurs fossés, ils consolidaient leurs bastions et en
particulier le bastion du Mât : en arrière de l'enceinte, ils fortifiaient
leurs barricades, ils créaient des redoutes, ils armaient d'artillerie toutes
les positions dominantes. Du côté de Karabelnaïa, ils achevaient la réfection
du Grand-Redan si bouleversé le 17 octobre, ils développaient le Petit-Redan,
ils transformaient surtout en un formidable ouvrage la tour Malakoff. Il
arriva que leur défense prit même une allure agressive. En avant de
l'enceinte, ils avaient établi des embuscades : ces embuscades agrandies se
transformèrent en logements d'où les tirailleurs russes purent menacer
ou Fendre en écharpe nos travaux les plus avancés. Tout
cet appareil disait assez combien grands seraient les obstacles lorsque le
premier retour du printemps permettrait de nouveau la grande guerre. En
attendant, et quel que fût le danger de cette défense accrue, il fallait
aller au plus pressé, et le plus pressé, c'était non de combattre, mais de
vivre. Quiconque eût, en ce temps-là, visité le plateau de Chersonèse aurait
été frappé de la bizarrerie du spectacle. Au fond de la baie de Kamiesch où
étaient amarrés nos vaisseaux, des baraques en bois commençaient à se
construire, assez nombreuses et assez pressées pour donner l'illusion d'une
petite ville. Là s'agitait cette population interlope que l'amour du lucre
entraîne sur les pas des armées : Grecs, Marseillais, Juifs, Levantins, tous
parlaient cette langue composite du bassin de la Méditerranée où le geste
exubérant achève l'expression incomplète ou obscure : tous déballaient leurs
marchandises, épiceries, liqueurs, tabac, lainages, cotonnades, objets de
première nécessité ailleurs, mais objets de luxe là-bas, tant les avides
trafiquants les mettaient à haut prix ! De Kamiesch au camp s'allongeait le
chemin, tantôt détrempé par les eaux, tantôt durci par la gelée : estafettes,
matelots, conducteurs d'artillerie, militaires isolés, blessés,
convalescents, tous se croisaient sur la route et y répandaient une animation
continue, quoiqu’un peu morne à cause de la rigueur de la saison et de la
tristesse des choses. Au loin cependant les bivouacs apparaissaient,
aujourd'hui noyés dans les brumes, demain ensevelis sous la neige. Chacun,
suivant sa prévoyance, ses besoins, son industrie, avait aménagé sa demeure :
celui-ci se contentait de sa tente ; celui-là plus ingénieux avait creusé un
trou en terre et, afin d'échapper au froid, s'y était pour ainsi dire blotti
; d'autres, mieux partagés, reposaient sous des baraquements. Les
accoutrements étaient variés autant que les abris ; l'un était revêtu d'un
paletot en peau de mouton, l'autre portait une de ces capotes à capuchon
qu'on appela plus tard criméennes ; beaucoup étaient chaussés de demi-bottes
prises sur les Russes tués : les barbes non rasées rendaient encore l'aspect
plus inculte. Parfois passait au milieu des tentes quelque officier boutonné,
ganté, luisant d'or, nouveau débarqué qui faisait à ses chefs les visites
d'usage : on l'observait d'un regard curieux et un peu ironique ; puis on
rappelait avec un sourire la belle tenue et les minutieux règlements des
garnisons de France. Il y avait une heure où les camps s'animaient, c'était
celle où les travailleurs et les bataillons de garde partaient pour la
tranchée : vers cette heure-là aussi revenaient des travaux du siège les
hommes dont le service était fini : rarement ils revenaient tous : on donnait
alors un regret aux morts, et, quand ceux-ci étaient jeunes, aimés, au seuil
d'une carrière heureuse, les regrets se coloraient d'une courte émotion. En
dehors de ces moments d'activité, les loisirs étaient longs dans les
bivouacs. Les soldats libres de corvée se pressaient autour de quelques
tisons dont ils cherchaient à prolonger les lueurs, ou s'ingéniaient en mille
manières pour améliorer leur couchage, leur ordinaire, leur habillement.
Quant aux officiers, les uns écrivaient appuyés sur quelque caisse renversée
et s'arrêtaient par intervalles pour dégourdir leurs mains raidies de froid :
les autres lisaient quelque vieux fragment de journal, et non sans manifester
de fréquentes impatiences ; car ils y retrouvaient tous les plans
infaillibles des stratégistes en chambre, et ces élucubrations fantaisistes
excitaient au plus haut point leur humeur. « S'imagine-t-on,
disaient-ils, que Sébastopol va tomber comme Jéricho aux sons de nos fanfares
? » Souvent, l'entretien était interrompu par le tir de la place, tantôt
rapide et saccadé, tantôt au contraire ralenti et alors passant comme un
appel de détresse à travers le plateau. Chacun, suivant sa nature, se pliait
aux événements. Quelques-uns, de santé robuste et d'espérance tenace,
conservaient tout leur ressort et communiquaient même leur gaieté autour
d'eux. D'autres se dépitaient : « C'est le siège de Troie,
répétaient-ils », et la comparaison fit fortune. Il y avait les stoïques qui
affectaient une silencieuse indifférence. Il y avait les statisticiens, vieux
artilleurs qui se perdaient en d'interminables calculs et se plaisaient à
dresser le compte des projectiles dépensés. Il y avait les théoriciens qui
jugeaient le siège fort instructif : « C'est, disaient-ils, une excellente
école d'application pour nos jeunes officiers du génie » ; et cette pensée
consolante leur tenait lieu de tout le reste. Il y avait les positifs qui,
dès qu'ils le pouvaient, s'échappaient à Kamiesch, y marchandaient le vin, le
thé, les vêtements, les bougies, rapportaient tout heureux leurs pauvres
richesses et s'appliquaient à vivre le moins mal possible, puisque, après
tout, le patriotisme même conseillait de vivre. Le découragement dégénérant
en faiblesse, quelques demandes de rapatriement arrivèrent au quartier
général. Peu après la bataille d'Inkermann, le prince Napoléon, à la vérité
assez malade, avait quitté la Crimée. Plusieurs l'imitèrent. Ce fut une
minorité infime, et presque tous tinrent à honneur de ne point déserter
l'épreuve. En ces heures de souffrances obscures, quelques-uns donnaient
entre tous le bon exemple, et l'armée se plaisait à les suivre à la trace,
non qu'ils fussent toujours les plus élevés par le grade, mais parce qu'on
savait qu'ils seraient, en toute occasion, les premiers à la peine et au
danger. Ces chefs respectés et dignes de l'être, c'était le général Bizot,
commandant du génie, toujours présent sur les lignes, modeste autant
qu'intrépide, un peu attristé parfois des attaques que lui valaient à Paris
les longueurs du siège, inébranlable néanmoins dans son devoir, et destiné à
couronner par une mort glorieuse une irréprochable vie : c'était le brave et
brillant colonel Cler, campé au milieu des troupes britanniques et jaloux de
maintenir, de grandir même le bon renom des troupes françaises : c'était le
général Bosquet, qui possédait mieux qu'aucun autre la confiance du soldat.
Au-dessus de tous, le général Canrobert, passionné pour le bien-être et la
santé de ses hommes, navré de leurs souffrances, loyalement préoccupé
d'écarter de ses subordonnés jusqu'à l'ombre d'un reproche injuste, le
général Canrobert offrait le vrai modèle de toutes les vertus militaires. Bon
autant que vaillant, on le voyait distribuant autour de lui ses
encouragements et ses largesses ; puis, le soir venu, il s'acheminait vers
les ambulances : C'est le revers de la médaille », disait-il à ses aides de
camp ; et en effet, son excellent cœur ne se consolait' pas des maux qu'il
était impuissant à adoucir ou à abréger. Ainsi
s'écoulaient les jours, tous pareils les uns aux autres. On célébra un peu
tristement les fêtes de l'hiver, la Sainte-Barbe, cet anniversaire
traditionnel des canonniers, la Noël, chère au cœur de tout Anglais :
la nouvelle année vint, et on échangea quelques vœux mélancoliques,
tandis que, de la patrie, arrivaient des souhaits mêlés encore d'illusion :
puis ce furent les Rois, cette fête populaire de la vieille France, et
quelques punchs s'allumèrent dans les tentes en souvenir de la famille et du
foyer. Cependant le général en chef avait voulu qu'une cérémonie militaire
marquât l'année qui finissait. Une récente décision impériale lui avait
attribué le droit de nommer aux grades inférieurs et de conférer la croix de
la Légion d'honneur. Il jugea équitable autant qu'opportun de rehausser la
distribution de ces récompenses par l'éclat d'une revue. Le 31 décembre, les
troupes du corps de siège et d'observation prirent donc les armes et se
rangèrent sur le plateau. Les habits usés par la campagne déjà longue, les
drapeaux troués, les traces encore visibles des derniers combats, la
proximité des fosses funèbres où déjà reposaient tant de victimes, tout
prêtait à la scène une grandeur inaccoutumée. Plusieurs fois il arriva que le
son des musiques guerrières fût couvert par le bruit du canon, signe de la
lutte assoupie, mais non interrompue. Les généraux Forey et Bosquet
distribuèrent les croix, chacun pour son corps, au nom du général en chef.
Puis Canrobert lui-même poussa son cheval au milieu des rangs et, d'une voix
émue, remercia ses soldats au nom de la France et de l'Empereur. Jamais
remerciement ne fut accueilli avec une plus sincère, une plus mâle gratitude
; jamais aussi il ne fut mieux mérité. On a dit que toute la vie militaire
tient en ces deux mots : Grandeur et servitude. Les jours de grandeur,
de grandeur triomphante viendront, et déjà ils ne sont plus loin. Nous sommes
encore dans les jours de servitude, servitude de l'obéissance,
servitude du travail, servitude de la souffrance, servitude de la mort, et de
la mort obscure. De ces deux phases où se résume toute existence guerrière,
la première est plus radieuse, la seconde plus touchante, plus humaine, pour
ainsi dire plus sainte. C'est aussi celle qui le plus aisément serait passée
sous silence, et c'est pourquoi il convenait de la raconter. VIII Tandis
que les armées alliées enduraient de si cruelles épreuves, à Paris et à
Londres régnait un singulier mélange de surprise et de déception. Le projet
de descente en Crimée avait paru aventureux ; mais le débarquement accompli,
nul n'avait douté que Sébastopol ne fût bientôt entre nos mains. Tel était le
sentiment des militaires les plus expérimentés. « La chute de Sébastopol
est infaillible », disait en ce temps-là Lamoricière à M. de Tocqueville[45]. Elle paraissait même si
infaillible que, sur la foi d'une information inexacte, on célébra la prise
de la ville. Cette rumeur ayant été démentie, on se consola vite, dans
l'assurance que la nouvelle, fausse aujourd'hui, serait demain la vérité. Le
Times croyait concéder beaucoup en assignant une durée d'un mois à la
résistance de la place. Le langage officiel n'était pas moins optimiste :
« Espérons, disait le 9 novembre l'ambassadeur de France, M. Walewski,
au banquet d'installation du lord-maire, espérons qu'au moment où je parle
les drapeaux alliés flottent victorieux sur les murs ou plutôt sur les ruines
de Sébastopol. » C'est
au milieu de ces attentes surexcitées que tombèrent coup sur coup les
dépêches de Crimée : on apprit le bombardement infructueux du 17 octobre,
puis le combat de Balaklava et la destruction de la brigade légère. On sut
enfin la bataille d'Inkermann, victoire sans doute, mais bien différente de
l'engagement décisif qu'on avait rêvé. A
Paris, l'émotion fut assez vive, quoique silencieuse. Décidément le conflit
dégénérait en grande guerre ; cette guerre serait longue, sanglante, et, quel
que fût le succès final, mêlée peut-être de revers. Plusieurs causes
assombrissaient les esprits. Le choléra régnait, et, en beaucoup d'endroits,
faisait de nombreuses victimes. La récolte de 1853 avait été presque nulle,
celle de 1854 médiocre, et on craignait que l'hiver, si rude en Grimée, ne
fût pénible aussi dans les chaumières ou les ateliers de France. Sous ces
impressions attristées, les bruits peu favorables s'accréditaient facilement
; on parla de nouveaux impôts et surtout de levées extraordinaires. Ce
n'était pas la presse, contenue jusqu'à la servitude, qui propageait ces
rumeurs ; elles naissaient d'elles-mêmes et circulaient avec une troublante
rapidité. Les préfets s'évertuaient à calmer les appréhensions, recherchaient
les fauteurs de mauvaises nouvelles ; surtout, ils ne se lassaient point de
répéter que tout allait à souhait. En cela ils dépassaient la pensée du
souverain lui-même. Celui-ci, le 24 novembre, dans une lettre publique au
général Canrobert, ne cacha pas sa déception qui était celle de tout le
monde. « Après la victoire de l'Alma, j'avais espéré, disait-il, que
l'armée ennemie en déroute n'aurait pas réparé si promptement ses pertes, et
que Sébastopol tomberait sous nos coups ; mais la défense opiniâtre de la
ville arrête un moment le cours de nos succès[46]. » L'Empereur terminait en
annonçant d'importants renforts et de nombreuses récompenses. Il parlait
aussi d'une prochaine diversion en Bessarabie, soit qu'il voulût donner le
change à l'ennemi et peser sur les résolutions de l'Autriche, soit que ce
dessein fût vraiment un de ceux où son esprit mobile se complaisait. Bien
autrement bruyante était, en Angleterre, l'expression du sentiment public.
L'extrême liberté de la presse laissait à la critique toutes ses audaces.
Dans le compte des pertes de Balaklava et d'Inkermann, la Grande-Bretagne
avait la principale part. Enfin, il n'était pas une correspondance venue de
Crimée qui ne signalât les vices ou les lacunes de l'administration
militaire. Le Parlement ayant été rassemblé le 12 décembre, le discours de la
Couronne ne dissimula pas la gravité des conjonctures. « Je vous ai
convoqués, disait la Reine, afin de pouvoir, avec votre assistance, adopter
des mesures qui me permettront de poursuivre avec la plus extrême vigueur la
grande guerre dans laquelle nous sommes engagés. » Le lendemain même de
la séance royale, le ministère présenta deux bills : le premier autorisait la
formation, par voie de recrutement volontaire, de régiments de milices qui
remplaceraient, soit à l'intérieur, soit à Malte, à Corfou et à Gibraltar,
les garnisons de l'armée régulière dirigées sur la Crimée ; le second avait
pour but de permettre l'enrôlement de soldats étrangers. Les bills
furent adoptés, quoique non sans peine ; ce n'était pas qu'on ne les jugeât
nécessaires, seulement ils choquaient toutes les coutumes britanniques. Après
ce double vote, les Chambres se séparèrent pour les vacances de Noël. Mais en
vain les conseillers de la Reine se seraient-ils flattés d'avoir, par leur
initiative, apaisé l'opinion : il n'en était point ainsi, et on en eut
bientôt la preuve. Les
derniers jours de l'année, que la tradition anglaise consacre aux fêtes,
furent pleins d'agitation et de trouble. Toutes les nouvelles défavorables
étaient accueillies avec une crédulité enfantine, et à la réalité déjà fort
triste s'ajoutaient toutes les fantaisies nées de la malveillance ou de la
peur. Les journalistes affolaient le public et s'affolaient eux-mêmes de
leurs propres exagérations. Tantôt ils accusaient l'organisation médicale,
tantôt ils s'en prenaient au service des transports ; la charpie était restée
à Varna ; les baraques, ajoutait-on, étaient arrivées à Balaklava, mais on
avait oublié de les mettre à terre, et, quand enfin on s'était décidé à les
dresser, on avait constaté que les clous et les outils manquaient. Une
brochure venait de paraître où un officier anglais, captif des Russes,
vantait fort la généreuse courtoisie de ses adversaires. Vraiment, répétaient
les plus aigres, ne vaudrait-il pas mieux être prisonnier de l'ennemi que
d'avoir à compter sur la sollicitude des autorités nationales ? La raillerie
se mêlait à l'objurgation ; il aurait fallu traiter à forfait avec quelque
compagnie pour l'entreprise du siège de Sébastopol, les choses eussent été
mieux. Ainsi parlait le Times, plus ardent que tous les autres à
prêcher la guerre à outrance et la défiance contre le Cabinet. On s'emparait
surtout des aveux échappés aux conseillers de la Couronne. Le 12 décembre, à
la Chambre des lords, le duc de Newcastle, ministre de la guerre, avait évalué
à 53.000 hommes le nombre des soldats britanniques envoyés en Crimée[47]. Sur ces 53.000 hommes, 7 ou
8.000 composaient les derniers renforts et voguaient vers la Chersonèse ou
séjournaient soit à Constantinople, soit à Malte ; 12 à 15.000 formaient
l'effectif encore valide devant Sébastopol. Mais qu'étaient devenus les
autres ? Combien étaient morts par le feu ? Combien par les maladies ?
Combien par la misère ? Combien surtout par l'incurie du commandement ? Le 23
janvier 1855, le Parlement se réunit de nouveau. Le 26, à la Chambre des
communes, M. Roebuck, député de Sheffield, déposa une demande d'enquête sur
l'état des affaires en Grimée. Les membres du cabinet Aberdeen ne se
faisaient guère illusion, et sentaient que l'opinion publique déçue réclamait
des victimes expiatoires. L'un d'eux, lord John Russell, plus avisé que
correct, venait même de se séparer de ses collègues comme on s'éloigne d'une
maison prête à crouler. Sir Sidney Herbert répondit à M. Roebuck. Il ne nia
point la détresse de l'armée anglaise, mais l'attribua à des causes
générales, à d'inopportunes économies faites en temps de paix, à
l'inexpérience de certains officiers, à la difficulté des -transports de
Balaklava au camp, à la mauvaise constitution des bureaux de la guerre. A la
séance suivante, le chancelier de l'Échiquier, M. Gladstone, avec plus
d'éloquence que d'espoir, plaida la cause du gouvernement. Puis on alla aux
voix ; 305 suffrages contre 148 se déclarèrent pour l'enquête et prononcèrent
virtuellement la déchéance du ministère. La
Marseillaise, même chantée en anglais, n'a pas le secret d'enfanter des
soldats. Les journaux hostiles au cabinet eurent beau triompher, annoncer une
ère nouvelle, prêcher les grands sacrifices, piétiner sur les ministres
tombés. La vérité, c'est que les dons volontaires affluaient : flanelle,
lainages, vin de Porto, puddings, tout arrivait en abondance aux comités de
souscriptions : s'agissait-il de s'enrôler ? nul ne se présentait. Tous les
anciens embarras subsistaient, et il s'y joignait un souci supplémentaire,
celui du nouveau cabinet à former. Cette difficulté parut grande. Pendant
longtemps, à chaque crise ministérielle, les journaux se hâtaient de dire :
Le duc a été appelé. Le duc, c'était Wellington, et à ce nom respecté tout le
monde se rassurait. Mais Wellington était mort. La Reine songea tour à tour à
lord Lansdowne, qui était trop vieux ; à lord Derby, qui, sans doute, était
fort éloquent, mais ne disposait que d'une majorité précaire ; à lord John
Russell lui-même, que sa récente défection avait fort discrédité. Enfin, lord
Palmerston fut choisi. « Me voici premier lord de la Trésorerie, écrivait-il
quelques jours plus tard à son frère : je suis, pour le moment, l'inévitable[48]. » Inévitable, il l'était
en effet. Il avait sur ses prédécesseurs bien des avantages, sa popularité
personnelle, ses liaisons dans tous les partis, son crédit sur l'empereur des
Français et, par-dessus tout, son tempérament politique, si bien à l'unisson
du tempérament anglais. En ces conjonctures difficiles, il sut justifier le
choix de sa souveraine en ramenant le calme clans le pays, et dans le
Parlement la confiance. Volontiers il aurait enterré la motion Roebuck, la
jugeant inutile et dangereuse. « A quoi bon une commission d'enquête ?
disait-il, le 16 février, à la Chambre des communes. Nous, ministres, nous
serons votre commission, et le résultat témoignera de nos efforts et de notre
sincérité à réformer les abus. » La Chambre ayant refusé de se déjuger à
si peu de jours d'intervalle, il s'appliqua à devancer l'œuvre du comité
parlementaire au point de le rendre superflu. Par ses soins, les transports
furent accélérés ; des baraques, des vêtements, des objets de toute sorte
furent commandés : c'est en ce temps-là que fut commencé le chemin de fer qui
devait relier Balaklava au camp anglais ; des mesures enfin furent prescrites
pour réorganiser les hôpitaux, améliorer le service médical, assainir les
bivouacs[49]. Avec un mélange de fermeté et
de persiflage, l'habile ministre écarta toutes les propositions qui auraient
consacré l'ingérence du Parlement dans la conduite de la guerre. M. Layard
ayant un jour proposé l'envoi de commissaires en Crimée, pour rechercher et
punir les coupables : « Il sera peut-être agréable à la Chambre, répliqua
Palmerston, de prendre l'honorable orateur au mot, et de l'envoyer en mission
sur le théâtre de la guerre jusqu'à la fin de la session[50]. » A cette repartie, les
rires éclatèrent, et la motion fut oubliée. Surtout, la préoccupation
dominante du premier ministre fut de renforcer l'armée anglaise, de combler
les vides, d'accroître les effectifs. En homme qui a peu d'illusions, il comptait,
à cet égard, moins sur ses compatriotes, très courageux, mais peu militaires,
que sur les étrangers. « Employons tous les moyens possibles,
écrivait-il, à quelque temps de là, au ministre de la guerre, lord Panmure,
pour compléter nos forces. Tâchons d'avoir autant d'Allemands et de Suisses
que cela sera possible ; faisons venir des hommes de Halifax ; enrôlons des
Italiens. Ne nous laissons arrêter par aucun préjugé officiel ou routinier[51]. » Tant d'activité ne fut point
stérile. La crise tenait, non à l'incurie du ministère précédent, mais au
passage subit de l'état de paix à l'état d'hostilité. La Grande-Bretagne
avait été surprise, elle n'était point impuissante. Au bout de quelques mois,
l'armée anglaise de Crimée étonna le monde par l'abondance de ses richesses,
autant qu'elle l'avait naguère étonné par sa pénurie. Elle eut tout ce que
l'argent et l'industrie peuvent donner, de beaux hommes, de beaux chevaux
qui, derechef, firent envie, de beaux fourgons, un beau matériel, des
baraques confortables, des ambulances presque luxueuses, des vivres surtout à
profusion. Elle fut, en un mot, si bien organisée pour la lutte que plus
tard, la paix survenant, elle en eut quelque regret. On eût dit qu'il lui en
coûtait de laisser inutilisé l'immense appareil qu'elle venait à peine de
compléter. La
France, quoique moins prise au dépourvu, se disposait, elle aussi, à de
nouveaux sacrifices. C'est alors que l'armée d'Orient s'accrut par
l'adjonction des 6e, 7e, 8e divisions. Un avis du Moniteur annonça que
les soldats libérables seraient maintenus sous les drapeaux. Le Corps
législatif, réuni le 23 décembre, vota une levée de 140.000 hommes sur la
classe 1854. Un décret ordonna la formation d'une nouvelle légion étrangère.
Dès le commencement de janvier, une portion de la garde impériale fut dirigée
sur Marseille. Plusieurs chefs nouveaux, choisis parmi les plus expérimentés
et les plus actifs, furent tirés soit d'Algérie, soit des garnisons de
l'intérieur, et envoyés sur le théâtre de la guerre : tel fut le général
Pélissier qui remplaça, dans le commandement du corps de siège, le général
Forey rappelé en France. Il importait enfin de pourvoir aux dépenses de cette
lutte si agrandie, et une loi du 31 décembre 1854 autorisa un emprunt de 500
millions qui s'ajouta aux 250 millions déjà votés. — Toutes ces mesures
étaient préparées et mises à exécution au milieu d'une muette obéissance. Les
projets soumis à la Chambre étaient adoptés sans débats, et une note brève du
Moniteur, soustraite à tout commentaire, annonçait seule au public les plus
graves déterminations. L'émotion qui avait suivi la bataille d'Inkermann
s'était calmée, et le train de la vie sociale, un instant troublé, avait
repris sa régularité. Les impôts rentraient avec aisance. Les recettes des
services financiers ne variaient guère et suivaient une marche plutôt
progressive. Malgré la crise alimentaire, l'argent était si abondant qu'un
arrêté ministériel put abaisser l'intérêt des bons du trésor. Les guichets
des caisses publiques s'étant ouverts pour l'emprunt, plus de 2 milliards
furent souscrits, et ou s'enorgueillit fort de ce résultat qui parut alors
très extraordinaire. Les alarmes étaient grandes à bien des foyers ; mais,
résignation ou patriotisme, elles se dissimulaient. Plusieurs se demandaient
avec un embarras anxieux quel pourrait bien être le fruit proportionné à tant
de sacrifices ; mais ce n'étaient que des interrogations discrètes et
échangées à huis clos. Une sympathie généreuse, et celle-là unanime,
s'attachait à l'armée de Crimée ; on saluait avec une fierté émue les
régiments qui partaient ; les comités de souscriptions recueillaient des dons
abondants : médecins, aumôniers, sœurs de charité s'offraient de toutes parts
pour guérir les misères ou les consoler. Parfois, à l'annonce de quelque
catastrophe, la pitié éclatait. Ainsi en fut-il quand on apprit la tempête du
14 novembre ; ainsi en fut-il surtout quand, trois mois plus tard, on sut le
naufrage de la frégate la Sémillante, perdue corps et biens sur les
côtes de la Sardaigne, tellement perdue que, de son équipage et de ses 400
fantassins, destinés à la Crimée, on ne retrouva que quelques cadavres et
quelques débris d'uniformes sur le rivage de l'îlot Lavezzi. Ces émotions
étaient jugées légitimes, mais à la condition qu'elles ne dégénérassent ni en
enquêtes curieuses, ni surtout en divulgations inopportunes. Le gouvernement
veillait à ce que le voile des opérations militaires restât soigneusement
baissé. « Si les renseignements sont faux, ils égarent « l'opinion ; s'ils
sont exacts, ils renseignent l'ennemi. » Ainsi s'exprimait le Moniteur[52]. Lui-même ne se croyait pas
tenu à la réserve qu'il imposait aux autres : il parlait donc par intervalles,
et souvent mal à propos. « L'état sanitaire de l'armée est excellent,
disait-il le 12 janvier ; la dysenterie a presque disparu, il ne reste plus
aucune trace de choléra. La douceur de la température rappelle le climat de
l'Italie. » Pendant ce temps, sur le port de Marseille, débarquaient chaque
jour les évacués de Crimée, blessés, convalescents, malingres, congelés même
que ce climat « tout italien » nous renvoyait. Le
silence n'est pas toujours le calme. Les secrets conseils des Tuileries
n'étaient pas moins anxieux que les délibérations publiques du Parlement
anglais. L'Empereur, par naturelle bonté d'âme, souffrait des épreuves de ses
soldats : par politique autant que par amour-propre, il souhaitait un succès
éclatant, et son impatience supportait mal les retards ou les obstacles d'une
fortune non mauvaise, mais médiocre. Il avait assez d'instruction militaire
pour se piquer de stratégie, pas assez pour imposer ses vues. Ses avis, qu'il
prodiguait fort, n'étaient point des ordres et n'avaient point la prétention
d'en être ; mais, à raison de leur origine, ils dépassaient l'importance de
simples conseils. Ils étaient donnés à huit cents lieues de distance,
arrivaient vieux de quinze jours déjà et jetaient dans l'esprit des chefs
plus de trouble que de lumière. Justement, Napoléon III avait étudié l'art
des sièges, l'artillerie surtout, et avait sur ces matières quelque vanité.
Jugeant les choses d'après les théories d'école ou d'après les siennes
propres, il ne tenait compte ni de la configuration de Sébastopol, ni du
travail de l'ennemi, ni des mille circonstances qui, suivant les lieux, les
intempéries, les insuffisances d'effectif, modifient au jour le jour les
résolutions militaires. Ses conceptions, même les plus sages, avaient souvent
cessé d'être praticables quand elles parvenaient au camp. Lui cependant, du
fond de son cabinet, entouré de ses croquis et de ses cartes, mal renseigné
par des correspondances souvent envieuses, inintelligentes ou intéressées,
lui cependant s'irritait de ne pouvoir éblouir le pays et l'Europe par
quelque bulletin fastueux. Par intervalles, ce dépit lui inspirait des
appréciations malveillantes, peu en harmonie avec son habituelle aménité.
« Je n'hésite pas à dire, écrivait-il un jour, que les travaux du siège
n'ont pas le sens commun[53]. » Il blessait ainsi ses
meilleurs serviteurs, ceux mêmes qui, en ce temps-là, méritaient le mieux de
la patrie. Son esprit, voyageant sans cesse sur les confins de la réalité et
du rêve, caressait toutes sortes de plans. Tantôt il voulait que les Turcs
prissent l'offensive sur les bords du Pruth, tantôt il songeait à attirer
vers Sébastopol toutes les forces d'Orner-Pacha ; d'autres fois, escomptant
l'avenir, il se demandait ce qu'il ferait de la Crimée quand il l'aurait
prise. Toujours sa pensée revenait vers le siège. « Il faudrait envoyer
là-bas, écrivait-il au ministre de la guerre, un colonel du génie très
capable et muni de vos instructions spéciales. » En attendant, il expédiait
en Orient des missi dominici chargés de porter des récompenses, de
tout inspecter, de tout observer, de tout rapporter. Le général de Montebello
était arrivé vers la fin de décembre ; puis vinrent d'autres officiers,
souvent modestes par le grade, mais avancés en crédit. Ces enquêtes ne
renseignaient pas toujours le souverain ; en revanche, elles éveillaient des
froissements, elles étaient, pour les esprits chagrins ou malveillants, une
invitation à la critique et affaiblissaient le commandement. En janvier 1855,
un interprète plus autorisé de la pensée impériale aborda en Crimée ; ce fut
le général du génie Niel, déjà distingué par ses chefs au siège de Rome, mis
naguère en relief par la prise de Bomarsund, général de division, aide de
camp de l'Empereur, considérable par le rang, par le talent, et plus encore
par l'entière confiance du maître. On eût dit, non un envoyé ordinaire, mais
un légat a latere expédié de Paris. Après un court séjour devant Sébastopol,
Niel partit et revint à Constantinople, puis il se rembarqua, mais non pour
la France. Le vaisseau qui le portait sillonna de nouveau la nier Noire, et,
à la grande surprise de tous, il reparut au camp, cette fois pour ne plus le
quitter. Désormais le général Bizot, demeuré chef officiel du génie, eut un
surveillant, tout au moins un coadjuteur. Serait-ce un coadjuteur avec future
succession ? Le boulet qui, deux mois plus tard, emporta Bizot, trancha la
question d'héritage. Au
milieu de ces projets un peu vagues et flottants, deux pensées nouvelles,
celles-là bien positives et précises, naissaient et s'affermissaient. — La
première qui n'était qu'une application des règles générales en matière de
siège, c'était que Sébastopol ne tomberait entre nos mains que si on
l'investissait préalablement. Telle était l'opinion de l'Empereur, et surtout
du général Niel, qui, une fois arrivé au camp, apporta à la soutenir une
ardeur poussée jusqu'à l'âpreté. L'investissement était à ses yeux
l'opération préalable sans laquelle toutes les autres seraient vaines ; tant
que les assiégés auraient leurs communications libres par la grande baie,
rien ne serait décisif. « Pour l'assaut, au moins immédiat, il faut,
disait-il, renoncer à le tenter de vive force, car il n'offre pas assez de
chances de succès pour y risquer nos plus braves soldats[54]. » — Quant au second
dessein, il était né en Crimée et se justifiait par la nature même des lieux.
Dès le début de l'entreprise, les regards avaient été attirés vers la hauteur
où était assise la tour de Malakoff, et plusieurs s'étaient persuadé que si
jamais on saisissait ce point dominant, on serait du même coup maître de la
place. Peu à peu cette conviction s'était propagée dans le camp, et déjà elle
s'imposait à l'attention du commandement. De ces deux idées, la première, dans l'insuffisance de l'effectif affaibli par l'hiver, ne pouvait être mise de suite à exécution : plus tard, quand l'armée renforcée atteindra un chiffre formidable, elle ne sera point reprise, en dépit des avis de l'Empereur et des instances du général Niel : il convenait cependant de la mentionner, car elle sera débattue jusqu'à la fin, et avec passion, entre les chefs militaires. Au contraire, l'idée de l'attaque de Malakoff deviendra bientôt populaire. Insensiblement l'intérêt va se porter du siège de la ville vers le siège de Karabelnaïa, du siège de gauche vers le siège de droite, suivant les appellations nouvelles, du bastion de la Quarantaine, du bastion Central, du bastion du Mât vers le Grand-Redan, le Petit-Redan et surtout cette tour fameuse qui coûtera tant de sang et éveille encore aujourd'hui tant de souvenirs. C'est, à vrai dire, une seconde période du siège qui va commencer. — Mais avant de raconter cette nouvelle phase d'efforts et de travaux, notre attention doit se porter ailleurs. Tandis que les souffrances de l'hiver éprouvaient si rudement les combattants de Crimée, la diplomatie, ingénieuse en ses combinaisons autant que robuste en ses espérances, cherchait à abréger la lutte qu'elle avait été impuissante à prévenir. Il convient de raconter ici l'histoire de ces négociations qui remplirent tout l'hiver et se prolongèrent jusqu'au printemps. Nous reviendrons ensuite aux rives de la mer Noire pour dire la glorieuse défense des Russes, l'attaque non moins glorieuse des alliés et enfin le destin suprême de la malheureuse Sébastopol. |
[1]
Voir le Moniteur, 11 avril 1855.
[2]
Lettre du général Bizot au maréchal Vaillant. (C. ROUSSET, Guerre de Crimée, t. Ier, p.
192.)
[3]
Rapport de l'amiral Hamelin du 12 septembre. (Moniteur du 30
septembre 1854.)
[4]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, première partie, p. 152.
[5]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, première partie, p. 166.
[6]
FAY, Souvenirs
de la guerre de Crimée, p. 64.
[7]
FAY, Souvenirs
de la guerre de Crimée, p. 58.
[8]
Correspondance du maréchal Saint-Arnaud, t. II, p. 495. — SCRIVE, Rapport
médico-chirurgical, p. 106.
[9]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, première partie, p. 202.
[10]
Correspondance, t. II, p. 589.
[11]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, 1re part., p. 210, et Appendice, p. 44 et 45.
[12]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, 1re part., p. 79.
[13]
Voir sur cet épisode, TODLEBEN,
Défense de Sébastopol, Ire part., p. 219.
[14]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, première partie, p. 221, et Appendice, p. 49.
[15]
Correspondance du maréchal Saint-Arnaud, t. II, p. 508.
[16]
Voir Journal des opérations du génie, p. 21 et suiv., et TODLEBEN, Défense de
Sébastopol, 1re part., p. 124 et suiv.
[17]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, 1re part., p. 264.
[18]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, 1re part., p. 257.
[19]
Voir le Journal des opérations du génie, p. 51.
[20]
Voir le Journal des opérations du génie, p. 60.
[21]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, première part., p. 315, et Appendice, p. 55.
[22]
Journal des opérations de l'armée devant Sébastopol. (Moniteur, 8
novembre 1854.)
[23]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, première partie, p. 345, 353, 355.
[24]
Lettres des généraux Canrobert et Bizot au ministre de la guerre. (M. Camille ROUSSET, Guerre de
Crimée, t. I, p. 281 et 282.)
[25]
Correspondance inédite.
[26]
Rapport du 18 octobre. (Moniteur, 5 novembre 1855.)
[27]
Rapport de lord Raglan au duc de Newcastle, 28 octobre 1854.
[28]
Lettre du comte de Lucan à lord Raglan, 30 novembre 1854.
[29]
KINGLAKE, The
invasion of the Crimea, t. IV, p. 357.
[30]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, deuxième partie, p. 437.
[31]
Rapport du 2 novembre. (Moniteur du 17 novembre 1854.)
[32]
TODLEBEN, Défense
de Sébastopol, deuxième partie, p. 435.
[33]
Il importe de ne pas confondre le plateau dit d'Inkermann avec les ruines du
même nom situées sur la rive droite de la Tchernaïa.
[34]
Lettre du 30 octobre. (M. ROUSSET, Guerre de Crimée, t. Ier, p. 347.)
[35]
FAY, Souvenirs
de la guerre de Crimée, p. 125. — Rapport du général Bosquet sur la
bataille d'Inkermann. (Moniteur, 3 décembre 1854.)
[36]
FAY, Souvenirs
de la guerre de Crimée, p. 129.
[37]
FAY, Souvenirs
de la guerre de Crimée, p. 133.
[38]
Rapport du général Bosquet. (Moniteur du 3 décembre 1854.)
[39]
FAY, Souvenirs
de Crimée, p. 127.
[40]
Rapport du 8 novembre.
[41]
Correspondance inédite.
[42]
Le nombre des décès cholériques fut, en octobre, de 289 ; en novembre, de 129 ;
en décembre, de 88. (SCRIVE,
Relation médico-chirurgicale, p. 127, 131, 136.)
[43]
SCRIVE, Relation
médico-chirurgicale, p. 131, 136, 139.
[44]
Souvenirs du 2e zouaves, p. 171.
[45]
TOCQUEVILLE, Nouvelle
Correspondance, p. 339.
[46]
Lettre du 24 novembre 1854. (Moniteur, 26 novembre 1854.)
[47]
Voir Parliamentary Debates, Third series, t. CXXXVI, p. 51.
[48]
The life of viscount Palmerston, by EVELYN ASHLEY, t. II, p. 306.
[49]
Lettre à lord Raglan, 22 février 1855. (The life of viscount Palmerston,
t. II, p. 308.)
[50]
Voir The life of viscount Palmerston, t. II, p. 309.
[51]
The life of viscount Palmerston, t. II, p. 319.
[52]
Moniteur, 10 février 1855.
[53]
M. Camille ROUSSET,
Guerre de Crimée, t. Ier, p. 419.
[54]
Lettre du général Niel à l'Empereur, 14 février 1855. (Journal des
opérations du génie, pièces justificatives, n° 8.)