HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME PREMIER

 

LIVRE III. — LA QUESTION D'ORIENT.

 

 

SOMMAIRE : I. — Comment renaît la question d'Orient : pèlerins et religieux en Palestine : les Lieux saints. — Premières rivalités des religieux grecs et latins : Capitulation de 1740 : empiétements des Grecs : premières réclamations du gouvernement français (1850). — La Sublime Porte : mélange d'indifférence et de perplexité : crainte égale de la Russie et de la France : commission mixte, intervention du Czar, commission musulmane, Firman du 9 février 1852 : Firman contradictoire accordé aux Russes. — Scènes de Jérusalem, et comment la duplicité turque se révèle. — Modération du gouvernement français : projet d'entente directe entre la France et la Russie : comment la question des Lieux saints va s'absorber dans une question plus grave.
II. — L'empereur Nicolas : étendue de sa puissance ; son prestige en Europe ; son caractère : ses dispositions morales et ses visées ambitieuses en 1853 ; motifs de craindre et raisons de se rassurer. — Comment l'avenir devait justifier les prévisions des plus alarmés. — Entretiens du Czar avec sir Hamilton Seymour (janvier et février 1853) : étranges ouvertures faites à l'Angleterre : comment le cabinet britannique décline ces dangereuses avances.
III. — L'ambassade du prince Menschikof ; arrivée du prince à Constantinople ; appareil inusité ; dérogation hautaine à l'étiquette. — Inquiétudes à Constantinople : M. Benedetti et le colonel Rose. — Différence d'attitude entre la France et l'Angleterre : prévoyance du cabinet des Tuileries : sécurité du cabinet britannique et efforts de la diplomatie russe pour entretenir cette sécurité.
IV. — Sir Stratford de Redcliffe : quel était ce personnage : son influence sur la Porte Ottomane : dans quel état il trouve Constantinople. — Incertitude sur l'objet de la mission Menschikof : premières confidences de l'ambassadeur russe aux ministres turcs : première dépêche de Stratford dissipant les illusions du gouvernement anglais. — Communication officielle de Menschikof prétention de la Russie à exercer une sorte de protectorat sur les sujets grecs de la Porte : note du 19 avril. — Importante dépêche de Stratford à lord Clarendon. — Règlement de la question des lieux saints (4 mai). — Ultimatum de Menschikof (5 mai) : refus de la Porte : derniers pourparlers. — Rupture. — Menschikof repart pour Odessa.
V. — Impression en Europe : Autriche, Prusse, France, Angleterre. — Communauté de vues entre les cabinets de Londres et de Paris. — Le gouvernement russe : M. de Nesselrode et son changement d'attitude : dernière sommation adressée à la Porte Ottomane et caractère impérieux sur cette sommation : circulaire hautaine publiée par le Journal de Saint-Pétersbourg. — La Turquie : sa conduite exempte de témérité et de faiblesse, elle repousse la sommation de la Russie. — Entrée des troupes russes dans les Principautés.
VI. — L'Autriche : comment ses affections la portent vers la Russie et ses intérêts vers les puissances occidentales : comment elle est amenée à prendre la position de médiatrice : réunion de plénipotentiaires et origine de la conférence de Vienne. — Quelle sera la base de la médiation : projets divers : préférence donnée à une combinaison d'origine française : cette proposition, acceptée à Saint-Pétersbourg, est amendée à Constantinople : irritation contre la Porte Ottomane : hautaine déclaration de la Russie et justification des appréhensions turques. — Entrevue d'Olmutz : derniers efforts. — Excitations guerrières à Constantinople. — La guerre éclate entre la Russie et la Turquie.
VII. — Désir général en Europe de prévenir ou d'atténuer la lutte. — La Turquie, la Russie : comment l'une et l'autre puissance désavouèrent toute pensée d'agression : motifs qui font espérer que les effets de la guerre seront conjurés ou limités. — La conférence de Vienne se réunit de nouveau : protocole du 5 décembre : mélange de crainte et d'espoir.
VIII. — Bataille de Sinope (30 novembre 1853). — Impression publique. — La France ; dépêches de M. Drouyn de Lhuys : Angleterre ; l'influence passe des pacifiques aux belliqueux ; lord Aberdeen et lord Palmerston. — Accord entre les cabinets de Paris et de Londres : ordre donné aux flottes alliées d'entrer dans la mer Noire. — Exécution de ces ordres ; la frégate la Rétribution devant Sébastopol.
IX. — Comment l'entrée des escadres dans la mer Noire équivaut presque à une déclaration de guerre des puissances occidentales à la Russie. — Notification à Saint-Pétersbourg. — Langage de M. de Nesselrode : comment il réclame un traitement égal pour les Russes et les Turcs dans la mer Noire. — M. de Brunnow à Londres, M. de Kisselef à Paris formulent les réclamations du Czar. — Refus des puissances alliées. — Départ des ambassadeurs.
X.— La guerre est désormais inévitable : Russes et Français : guerre politique, non nationale. — Suprêmes tentatives de conciliation : encore la conférence de Vienne : mission du comte Orlof auprès de l'empereur François-Joseph et double objet de cette mission : lettre de l'empereur Napoléon III au Czar. — Premiers préparatifs militaires. — Le sentiment public : comment il se traduit : exaltation religieuse en Russie : excitations bruyantes en Angleterre : en France singulier mélange de fermeté et d'apparente indifférence. — Sommation des cabinets de Paris et de Londres. — Clôture définitive des négociations.

 

I

Depuis 1841, la question d'Orient paraissait assoupie. Un débat, peu grave en apparence, plus propre à émouvoir les âmes pieuses qu'à passionner les chancelleries, vint tout à coup la réveiller.

Au moyen âge, les nations chrétiennes avaient tenté d'héroïques efforts pour conquérir sur les infidèles les lieux où le Sauveur était né, avait vécu, avait été crucifié. Le découragement de lamentables échecs, les difficultés de l'entreprise, les préoccupations des temps modernes, peut-être aussi l'affaiblissement de la foi avaient amorti, puis tout à fait éteint ces religieuses et guerrières ardeurs. Au dix-huitième siècle, un seul vestige subsistait des antiques croisades, c'était l'ordre des chevaliers de Saint-Jean, réfugiés à Rhodes, puis à Malte, nourrissant encore parfois quelque hardi dessein aussitôt répudié par les politiques, gardant fidèlement leurs archives, véritable livre d'or de la noblesse de l'Occident, et demeurant comme les fiers et mélancoliques témoins d'un passé disparu.

L'esprit de dévotion avait survécu à l'esprit de conquête Les vaisseaux qui partaient de Marseille, de Gênes ou de Venise, débarquaient encore sur les rivages de la Palestine de nombreux chrétiens, armés non plus du glaive comme leurs ancêtres, mais du bâton des voyageurs ; pénitents, non plus soldats. A Jérusalem, à Bethléem, à Nazareth, plusieurs couvents s'étaient maintenus où les pèlerins, fatigués, indigents ou malades, trouvaient un asile. Les religieux de ces monastères s'étaient complu à cette pieuse mission et, en outre, l'avaient élargie. Isolés de leur pays que souvent ils ne devaient plus revoir, repliés dans la perpétuelle contemplation d'augustes souvenirs, animés d'une foi encore avivée par les dédains des infidèles, ils mirent leur honneur, leur sanctification et leur joie à marquer par un monument ou par des emblèmes chacun des lieux où, selon le témoignage des Évangiles, le Sauveur avait porté ses pas. Ils s'attachèrent à préserver contre les outrages du temps ou le fanatisme des Turcs les églises construites par les croisés ; ils ornèrent de statues ou d'images symboliques les grottes, les fontaines, les bois d'oliviers célébrés par les Écritures ou consacrés par la tradition ; à Bethléem, sur l'emplacement même de la crèche, fut placée une étoile d'argent, bientôt très vénérée, en mémoire de l'étoile mystérieuse qui avait annoncé la naissance de Jésus ; des croix, des chemins de croix rappelèrent les douloureuses étapes de la Passion ; les plus illustres des croisés eurent part eux-mêmes à cette sollicitude, et les tombeaux de Godefroy de Bouillon et de Baudouin furent retrouvés, rétablis, honorés. Si éloignés qu'ils fussent de l'Europe, les religieux de la Terre sainte n'en étaient point oubliés. Les papes leur réservèrent leurs plus larges indulgences ; les rois leur octroyèrent de précieux privilèges ; souvent des dons magnifiques leur arrivèrent, témoignage de reconnaissance des pèlerins abrités et soignés sous leur toit. Des armoiries, des inscriptions gravées dans les cloîtres ou sur les murs des temples perpétuaient la mémoire de ces bienfaits. Chaque monastère, moitié couvent, moitié forteresse, portait le pavillon de sa nation, et au milieu de tous ces drapeaux se détachait surtout le blanc drapeau de la France, gage de protection, non toujours efficace, niais plus puissant que tous les autres. Peu à peu la chrétienté s'habitua à désigner d'un même nom le sol sacré de la Judée et les fondations dues au zèle des moines et aux libéralités de l'Occident ; elle les appela les Lieux saints.

Avec le temps, il arriva que les infidèles ne furent plus les seuls ennemis. A côté des religieux de l'Église latine, soumis à la suprématie romaine, se rattachant aux nations de l'Occident et surtout à la France, s'étaient établis à Jérusalem et à Bethléem des communautés de moines grecs schismatiques qui se tournaient vers la Russie comme vers leur naturelle patronne. Tant que la puissance moscovite fut peu redoutable, la rivalité n'éclata point. Vers le début du dix-huitième siècle, le jeune empire s'étant accru et ayant affirmé ses vues dominatrices sur l'Orient, les religieux grecs de la Palestine proportionnèrent leurs ambitions à la nouvelle fortune de leur protecteur. Sourdement d'abord, puis d'une façon plus ouverte, ils entreprirent de miner les séculaires franchises de l'Église latine. Les choses en vinrent à ce point que les représentants de la France à Constantinople réclamèrent. Ils ne voulaient, disaient-ils, aucune extension de privilèges pour leurs coreligionnaires, mais seulement un acte qui fixerait le statu quo et mettrait un ternie aux usurpations des Grecs. Ce langage fut entendu. En 1740, un traité entre la France et la Porte Ottomane consacra au profit des religieux latins « soit à Jérusalem, soit en dehors de Jérusalem et dans l'église du Saint-Sépulcre dite Camané, la possession de tous leurs lieux de pèlerinage », et cela, disait le traité, « de la même façon qu'ils les avaient possédés jusque-là[1]. »

Les Grecs sont subtils et tenaces. Ils ne contestèrent pas le traité de 1740 ; tout au contraire, ils y rendirent hommage ; mais tout aussitôt ils s'employèrent à le rendre vain. Ils procédèrent par empiétements successifs, réclamant d'abord avec une apparente modestie la possession commune de certains sanctuaires ; ils ne demandaient, disaient-ils, que le simple droit d'officier à l'autel, fût-ce après les Latins ; bientôt ils voulurent officier les premiers, puis officier seuls. Ils sollicitèrent d'abord une clef, puis deux ; puis, quand ils les eurent toutes, ils ne les rendirent point. Ici ils usurpèrent quelques cloîtres ou quelques chambres ; là ils avancèrent un mur pour agrandir leur église ; ailleurs ils construisirent entre les piliers mêmes d'une coupole. Ils détruisaient volontiers ce qu'ils ne pouvaient prendre. Ils enlevèrent enfin de Bethléem l'étoile d'argent qui y était depuis longtemps placée et que la piété des fidèles s'était accoutumée à vénérer. Plus le crédit de la Russie grandissait, plus leur ardeur envahissante croissait. Pendant ce temps, les Pères de l'Église latine réclamaient ; ils réclamaient en termes véhéments, trop véhéments peut-être si l'on ne songe qu'à l'objet de la querelle et si l'on ne se rappelle que, derrière ce différend un peu mesquin, se cachait la rivalité de cieux Églises et même la lutte de deux races, l'une jouissant d'un antique prestige, l'autre voulant déborder de toutes parts et, à la faveur de la communauté de symbole, absorber toute influence dans la sienne.

La France qu'on accusa plus tard d'avoir épousé avec trop de zèle la cause des Latins, la France fut longtemps sourde aux doléances qui venaient de Jérusalem. Dans ces monastères de Palestine, bien des prieurs se succédèrent, renouvelant avec une infatigable persévérance des plaintes le plus souvent inécoutées. C'est seulement en 1850 que le gouvernement se décida à rappeler à la Porte les solennelles stipulations de 1740. Le 28 mai, le général Aupick, notre ambassadeur à Constantinople, remit au ministre des affaires étrangères, Ali-Pacha, une note qui formulait les griefs des catholiques et en demandait la réparation. Après avoir énuméré les principaux sanctuaires et lieux consacrés dont les Latins avaient été dépossédés, le général Aupick offrait d'établir que ces usurpations étaient postérieures au traité de 1740 et contraires, par suite, à la lettre de ce traité ; en termes aussi nets que courtois, il faisait appel à l'équité du Sultan et sollicitait de sa justice l'observation des anciens engagements. « Ce que nous voulons, disait-il en finissant, c'est mettre un terme à des difficultés sans cesse renaissantes et que nul n'a intérêt à perpétuer. »

Cette réclamation, tellement différée qu'on ne l'attendait plus, fut accueillie par le Sultan avec un mélange d'indifférence et de perplexité. Que les Grecs ou les Latins célébrassent leurs mystères dans les sanctuaires de Jérusalem, c'était à coup sûr le moindre de ses soucis. Il semblait même qu'il fût peu préparé à servir d'arbitre entre deux communions chrétiennes que la loi de Mahomet lui commandait de maudire pareillement. A considérer les choses au point de vue politique, la solution ne laissait pas que d'être embarrassante. On savait que la Russie se piquait d'étendre son patronage sur tous les chrétiens grecs, et qu'elle prendrait à son compte tout affront qui leur serait fait ; or c'était une bien entreprenante voisine pour qu'on se hasardât à la braver. D'un autre côté, la France était regardée comme la suprême ressource dans les crises menaçantes d'un avenir peut-être prochain ; et, en écartant ses légitimes demandes, on infligerait à son amour-propre un sensible échec. Tout compte fait, il y avait à offenser l'une et l'autre puissance un égal danger ; la première était une ennemie à qui il ne fallait fournir aucun prétexte d'attaque ; la seconde était une ancienne amie dont il importait de ménager la traditionnelle alliance.

La temporisation est l'habituelle ressource des faibles. Les lenteurs accoutumées de l'Orient se prêtent à merveille à cette politique. Les Turcs essayèrent de se dérober, à force de délais, au péril d'une décision. Ils invoquèrent d'abord la nécessité d'étudier les Firmans ou décrets sur la matière. Comme il y en avait beaucoup et de contradictoires, on pourrait de la sorte gagner beaucoup de temps. Le général Aupick ne fut pas dupe de ce calcul. « Les firmans, répliqua-t-il avec quelque hauteur, importent peu ; ce que nous invoquons, c'est le traité de 1740, acte bilatéral contre lequel ne sauraient prévaloir les décisions du Sultan. Rebuté de ce côté, le divan allégua les nombreuses époques où le Coran prescrit à tout bon mahométan de se reposer. C'était le Mimizan, époque de jeûne et de pénitence, où on laisse chômer même les affaires des musulmans, à plus forte raison celles des simples chrétiens. Puis, c'était le Baïram, jours de joie et de fête, qu'on ne devait point troubler par les soucis du travail. Les fêtes terminées, les ministres devinrent invisibles ou furent pris d'humeur voyageuse : Ali-Pacha, le ministre des affaires étrangères, était à Brousse, et il fallait bien attendre qu'il revînt. Quand toutes ces ressources dilatoires furent épuisées, on imagina de nommer une commission : si étrangers que fussent les Turcs aux habitudes de l'Occident, ils n'ignoraient pas que, de tous les moyens d'ajournement, celui-là est le plus sûr. La commission fut d'abord une commission mixte, c'est-à-dire composée de musulmans et de chrétiens. Contre toute attente, elle fut presque active. Au bout de sept ou huit mois, elle avait rédigé un projet d'arrangement que M. de La Valette, qui avait succédé au général Aupick, jugea digne d'approbation. Sans doute, ce projet ne reconnaissait pas aux Latins tous les droits qu'ils auraient pu puiser dans les capitulations de 1740 : il laissait généreusement aux Grecs le bénéfice de quelques-uns de leurs empiétements : il assurait aux Latins moins une possession exclusive qu'une possession commune des sanctuaires contestés. Même avec ces réserves, c'était pour les catholiques un demi-succès, et le cabinet de Paris, assez fatigué de ces ennuyeuses discussions, ne souhaitait rien de plus. Interprète des vues de son gouvernement, M. de La Valette se montra satisfait, et on put espérer que la querelle s'apaiserait. On était alors en octobre 1851, et cette première phase des débats avait duré plus de dix-huit mois.

Ce que la Porte avait redouté se réalisa. Ces satisfactions données aux catholiques, si incomplètes qu'elles fussent, ne laissèrent point la Russie indifférente. A la nouvelle de la convention qui était près de se conclure, M. de Titof, ambassadeur du Czar, courut chez Ali-Pacha. « Attendez, lui dit-il, avant de rien terminer, que j'en aie référé à Saint-Pétersbourg. » Comme le ministre turc répondait évasivement : « Prenez-y garde, reprit M. de Titof devenu tout à coup menaçant, toute infraction au statu quo serait considérée par l'Empereur, mon maître, comme blessante pour sa dignité, et ses « protestations officielles ne tarderaient pas. » Puis, s'animant de plus en plus : « Décidément, ajouta-t-il, je vois que la Porte « accepte le protectorat de la France. » Ali répondit avec hauteur que son souverain n'acceptait le protectorat de personne[2]. Cet accès de la vieille fierté turque ne dura guère. A cette heure-là même, une lettre autographe du Czar arrivait à la Sublime Porte, lettre courtoise, mais assez comminatoire pour éveiller la crainte chez un voisin faible, mal préparé à la lutte, déjà éprouvé par la mauvaise fortune. De la peur de la France, la malheureuse Turquie tomba dans la peur de la Russie et n'eut plus d'autre souci que de retirer aux catholiques ce qu'elle venait de leur concéder. Pour masquer ce recul, elle feignit le besoin d'une information supplémentaire. A la commission mixte nommée d'abord, elle substitua une nouvelle commission, celle-là purement musulmane, composée de quelques-uns des ministres et de membres du corps des Ulémas. Désintéresser la France au moindre prix possible et éviter à tout prix le courroux de la puissante Russie, tel fut l'unique programme. Le 9 février 1852, un firman, qui prétendait concilier les décisions des Sultans avec le droit dérivant des traités, régla les privilèges des Latins. Les concessions consenties à leur profit s'amoindrissaient au point de perdre presque toute leur valeur : elles se réduisaient à une double faculté, celle d'officier au tombeau de la Vierge à Jérusalem, celle d'avoir trois clefs de l'église de la Nativité à Bethléem. C'était, après tant d'efforts, un résultat si mince qu'on ose à peine y insister.

Heureusement pour la Turquie, la France voulait, coûte que coûte, échapper à ces fastidieux débats, et, dans ces dispositions, le moindre sacrifice suffisait à la satisfaire. Envisagée dans son ensemble, la question des Lieux saints avait sa grandeur : ramenée à ses détails, elle prenait l'aspect d'une discussion, non religieuse, mais simplement liturgique et prêtant par certains côtés à la raillerie. On le sentait bien à Paris. « Vraiment, disait M. de Turgot, alors ministre des affaires étrangères, de pareils incidents ne peuvent amener de rupture diplomatique. » On ne le sentait pas moins à Constantinople. M. de La Valette n'était qu'à demi soutenu par ses collègues, et il ne s'y méprenait pas. L'Autriche, très jalouse du protectorat français en Orient, ne voyait pas sans un malicieux plaisir les charges inhérentes à ce protectorat. Les représentants des puissances catholiques secondaires suivaient la France, mais sans zèle. Quant à l'ambassadeur d'Angleterre, nos embarras n'éveillaient en lui qu'un sentiment de joyeuse ironie : enfermé dans son hôtel de Galata ou dans son palais d'été à Thérapia, il ne tarissait point en railleries sur cette « querelle de moines », et volontiers il parlait des religieux latins comme les armateurs vénitiens du treizième siècle parlaient des Croisés. Ainsi entouré, M. de La Valette ne songeait qu'à se tirer sans échec du débat engagé. Pourvu que la prescription fût interrompue à l'encontre du traité de 1740, pourvu que l'ombre d'une concession lui fût accordée, il était résolu à se montrer content. Le firman du 9 février lui accordait ces très humbles avantages. Il s'empressa de l'accepter. Puis, il partit pour un congé de quelques mois, heureux d'oublier les Grecs, les Latins, les Turcs, les Russes, et de laisser à d'autres le soin d'apprendre la fatigante question des Lieux saints.

La duplicité turque ménageait à la diplomatie de nouvelles surprises. Le vaisseau qui emportait M. de La Valette n'avait pas encore franchi les Dardanelles, et déjà la Porte Ottomane rendait, au profit des Grecs, un firman secret qui consacrait le statu quo et détruisait implicitement les modestes concessions consenties au profit des Latins. Pendant quelque temps, chacune des deux parties, se croyant privilégiée, s'abstint de toute réclamation, et le calme régna. Mais, au mois de septembre 1852, Afif-Bey, commissaire de la Porte, ayant été envoyé à Jérusalem pour régler enfin sur place les droits respectifs des deux communions, la supercherie se découvrit. Une scène se passa alors qui relève de la comédie bien plus que de l'histoire. M. Basily, consul général de Russie, s'était rendu à cette occasion en Palestine : accompagné d'une suite nombreuse, il avait débarqué en grande pompe à Jaffa ; puis il s'était acheminé vers la ville sainte et y était entré au son des tambours et au bruit des salves de mousqueterie. Le même steamer qui portait M. Basily avait amené aussi le consul de France, M. Botta. L'un et l'autre ne connaissaient que le firman qui le concernait : par suite, tous deux se préparaient à triompher ; et ils se disposaient à le faire suivant les habitudes de leur pays, les Russes déployant une pompe tout asiatique, les Français se contentant du simple appareil de l'Occident. Les visites officielles ayant été échangées, Afif-Bey convoqua dans l'église du Saint-Sépulcre les patriarches grecs, latins et arméniens, ainsi que les consuls et les principales autorités. Les moines s'étaient mis en frais et avaient offert à leurs hôtes une collation. Le commissaire turc fit un discours où il vanta, comme il convenait, les intentions paternelles de son maitre et annonça que le Sultan se chargeait de réparer la coupole du temple. Puis, on se rendit en cortège à l'église de la Vierge, où on lut le firman qui accordait aux Latins le droit d'officier dans le sanctuaire. Les Latins s'attendaient à des droits plus étendus, et leur mécontentement éclata : ils attachaient une importance extrême à certaines questions liturgiques, et comme, en leur accordant la faculté de célébrer leurs mystères, on leur interdisait le droit de changer l'autel et les ornements, ils se jugeaient tout à fait mystifiés. Les Latins étaient à peine apaisés que ce fut au tour des Grecs de s'irriter, et ce fut bien pis. Le consul de Russie, M. Basily, requit d'Afif-Bey la lecture du firman spécial aux Grecs. « Quel firman ? reprit Atif-Bey. — Mais, répondit M. Basily avec arrogance, celui que vous avez rédigé et écrit de votre propre main, en qualité de second secrétaire à Constantinople, celui qui déclare nulles et de nul effet les réclamations des Latins et consacre le statu quo. — Je n'ai pas d'instructions à cet égard », répliqua le commissaire turc. La contradiction des décrets de la Porte était patente, et décidément les Grecs n'étaient pas moins mystifiés que les Latins. La scène devint tout à fait tumultueuse. Quant à M. Basily, il envoya en toute hâte un attaché de légation à Constantinople pour y provoquer des explications : en même temps, il dénonçait à Saint-Pétersbourg les procédés turcs.

J'ose à peine conduire le lecteur à travers ce fastidieux imbroglio. La Russie, piquée au jeu, mettait son amour-propre à ce que le firman au profit des Grecs fût lu solennellement à Jérusalem aux communautés assemblées. La France, considérant cette solennelle promulgation comme un échec, voulait qu'il fût simplement enregistré. On transigea, et il fut convenu que les firmans seraient lus, mais devant un auditoire restreint, composé du Pacha, des patriarches et de quelques fonctionnaires. Restait la question des clefs de l'église de Bethléem et aussi celle de la fameuse étoile d'argent que, paraît-il, on ne retrouvait plus. Vraiment on se perdait dans les infiniment petits de la controverse. Par malheur, plus on s'égarait dans les subtilités, plus on s'aigrissait mutuellement. « Je n'ai pas réclamé, disait M. de La Valette, la dixième partie des sanctuaires auxquels les Latins ont droit en vertu des traités[3]. » Et il s'irritait avec quelque raison que ses demandes si modérées eussent été éludées. Les diplomates anglais demeuraient réservés avec une nuance d'impassibilité moqueuse... « Réglez cette querelle de chrétiens dans un esprit chrétien », répétaient-ils, et ils accompagnaient ce langage pieux d'un sourire qui ne l'était guère. Cependant on apprenait que, dans les provinces méridionales, la Russie armait. « Je ne comprends pas, disait à Saint-Pétersbourg M. de Nesselrode, que les Turcs préfèrent à leurs millions de sujets grecs quelques centaines de touristes catholiques romains[4]. »

Dans ces conjonctures devenues peu à peu presque graves, ce fut l'honneur du gouvernement français de pousser jusqu'à l'extrême limite l'esprit de conciliation. Il avait réduit ses plus justes exigences au point de se contenter de concessions plus nominales que réelles. En outre, M. Drouyn de Lhuys, notre ministre des affaires étrangères, songeait à rappeler M. de La Valette ; non qu'il le désapprouvât, mais il jugeait utile de lui substituer un diplomate nouveau, étranger aux anciennes querelles et aux anciens froissements. Enfin, comme lord Cowley, ministre d'Angleterre à Paris, recommandait l'idée d'une entente directe entre la France et la Russie sur la question des Lieux saints, cette combinaison fut accueillie avec empressement par le cabinet des Tuileries. « Nous ne voulons pas aller jusqu'au bout de nos droits, disait au mois de janvier 1853 M. Drouyn de Lhuys à M. de Kisselef, ambassadeur de Russie ; soyons conciliants[5]. »

Quel eût été le résultat de cette négociation directe ? Imaginer qu'elle aurait pu échouer, ce serait vraiment faire injure à la sagesse ou à l'habileté de la diplomatie. Hâtons-nous de le dire, cette négociation ne s'ouvrit pas. C'est le propre des destinées humaines que souvent les plus petits différends, après avoir traîné en longueur et préparé sourdement les âmes à l'irritation et à la colère, s'absorbent tout à coup dans quelque grande querelle qui surgit à l'improviste et fait oublier tout le reste. Dans l'histoire, la comédie n'est souvent que le prologue de la tragédie, et toutes deux s'emmêlent tellement qu'on ne sait toujours où finit l'une, où commence l'autre. Dans le long récit des complications orientales, la question des Lieux saints n'est qu'un prologue : le drame va commencer. A l'heure même où M. Drouyn de Lhuys tenait à Paris le langage sensé que nous venons de rapporter, le premier acte de ce drame se déroulait à Saint-Pétersbourg.

 

II

Pour l'intelligence de notre récit, il est bon de faire connaître au lecteur le puissant monarque dont les volontés, tantôt brusques, tantôt indécises, allaient pendant une année tenir l'Europe suspendue entre la paix et la guerre jusqu'à ce qu'enfin la guerre l'emportât.

L'empereur Nicolas qui gouvernait alors la Russie tenait une place à part entre tous les souverains de l'Europe. En un temps où l'esprit de réforme ébranlait tous les trônes, la vénération de ses peuples l'égalait presque à un dieu. Son autorité, curieux mélange de despotisme asiatique et de théocratie chrétienne, d'omnipotence administrative et de dictature militaire, n'avait d'autres limites que son bon plaisir. Aucun Parlement élu ne contrôlait ses actes ; aucune institution née de la coutume ne contenait son pouvoir. Les plus hauts personnages de sa cour avaient conservé, au milieu de leurs élégances nouvelles, quelque parfum de servage, en sorte qu'aucune existence ne projetait son ombre sur la sienne, pas plus qu'aucune montagne ne coupait les immenses plaines de ses États. Le clergé le reconnaissait pour son chef spirituel et achevait par-là de rendre ses volontés sacrées. La seule manifestation de l'esprit public en ces régions lointaines, c'étaient les révolutions de palais ; mais, dès son avènement, le Czar, par son impitoyable énergie, semblait les avoir pour longtemps conjurées. Son long règne avait accru son prestige. L'Empire moscovite, si grandi depuis un siècle, lui avait dû de nouvelles conquêtes en Asie, de nouveaux avantages sur les Turcs. Relégué loin de l'Occident, il profitait de cet éloignement, loin d'en souffrir. A cette distance, les abus partiels, les misères individuelles disparaissaient, ou se fondaient dans un ensemble sévère et majestueux. On ignorait les ressources réelles de ces vastes territoires qui s'étendaient à perte de vue bien au-delà de l'Oural, et, comme l'immensité fait naître l'idée de l'infini, on était porté à croire ces ressources illimitées. L'empereur Nicolas ne négligeait rien pour accréditer une si haute opinion. Rarement il se montrait à l'Europe. Quand il se montrait, c'était dans un appareil propre à inspirer une admiration mêlée de crainte. En 1844, il était venu en Angleterre, et la nation britannique avait conservé un durable souvenir de ce prince alors jeune encore, beau, alliant à la force des races du Nord la gracieuse souplesse de la race grecque, d'une simplicité superbe, d'une magnifique prestance royale qu'on ne connaissait plus. Plusieurs fois, Nicolas avait visité l'Allemagne ; il y avait paru moins en voyageur qui passe qu'en arbitre et en suzerain Comme les grandes cours recherchaient peu l'union des Romanof, d'origine un peu récente, disait-on, et de religion schismatique, c'était dans les familles princières de la Confédération germanique que la maison impériale de Russie avait contracté la plupart de ses alliances ; elle s'était créé de la sorte, au centre même de l'Europe, toute une clientèle de souverains secondaires qui étaient fiers de sa bienveillance, et qui, redoutant Paris, supportant mal Berlin et Vienne, s'habituaient à prendre leur mot d'ordre à Saint-Pétersbourg.

L'année 1848 avait encore ajouté à l'autorité de Nicolas. Tout tremblait alors en Europe. La France avait aboli la royauté. L'empereur Ferdinand, désertant Vienne, se réfugiait au fond du Tyrol. Le roi de Prusse s'inclinait devant ses sujets rebelles. Londres voyait passer dans ses rues les émeutes chartistes. Pie IX cherchait un asile à Gaëte. Il n'était pas jusqu'aux plus paisibles villes d'Allemagne qui n'eussent leurs orages. Seul, Nicolas régnait tranquille, tellement tranquille que, non content d'assurer l'ordre dans son empire, il pouvait pourvoir à la sécurité de ses voisins. On le vit bien lorsque, l'année suivante, il vint au secours du jeune empereur François-Joseph, réduisit la Hongrie révoltée et la lui remit entre les mains, ne demandant rien, n'acceptant rien, n'aspirant qu'à devenir, au milieu de l'Europe troublée, le restaurateur des trônes et l'inspirateur d'une nouvelle Sainte-Alliance, affectant sur tout le reste un désintéressement orgueilleux qui ressemblait à du dédain.

Ce prince que la Providence avait chargé de tant de grandeurs, n'avait point échappé à l'infatuation, fruit et châtiment tout ensemble du pouvoir absolu. Mais ses volontés despotiques planaient si haut qu'elles cessaient d'être haïssables ou vulgaires et qu'elles imposaient naturellement l'obéissance. On devinait que ses caprices, même les plus injustifiés, que ses entêtements, même les plus funestes, se coloreraient d'une sorte d'obstination sainte. Pontife autant que chef civil, il se croyait de bonne foi le représentant de la puissance divine. Isolé par son rang, ne recevant guère d'autres conseils que ceux qu'il lui plaisait de provoquer, se défiant de ces conseils même, il s'était habitué à chercher en Dieu la lumière, et, dans les heures solennelles de sa vie, il ne doutait pas que ses résolutions ne lui fussent dictées par le ciel. De là tous les dangers et, en même temps, toutes les grandeurs du mysticisme : de là des rêves qu'on ne parvenait pas à dissiper parce qu'ils se confondaient dans je ne sais quelle hallucination sacrée : de là aussi une hauteur de vues qui déconcertait le train ordinaire de la politique ; de là un langage moitié biblique, moitié guerrier, qui résonnait avec un son inaccoutumé dans les chancelleries et éveillait, d'un bout à l'autre de la Sainte Russie, un religieux enthousiasme. La vie ordinaire du prince répondait assez à ces austères pensées. Pouvant vivre dans les délices, il traitait durement son corps, et, s'il s'abandonnait parfois au plaisir avec une ivresse qui ne connaissait point les résistances, il n'en faisait pas moins son métier de roi. Dans ce rude métier, il rencontrait moins de joies que de soucis. Il brillait par un magnifique ensemble de qualités souveraines, plutôt qu'il ne possédait la vraie sagacité de l'homme d'État. Quand il s'appliquait aux affaires, il y apportait un esprit de subtilité qui cadrait mal avec son ordinaire franchise. L'état intérieur de son empire était pour lui un sujet de permanente tristesse. Sous les apparences pompeuses qui éblouissaient l'Europe, il devinait de secrètes et cruelles faiblesses. Il entrevoyait des abus qu'il était impuissant à saisir. Il entendait vaguement, sans les percevoir tout à fait, les cris de souffrance qui essayaient de monter jusqu'à lui. Il n'ignorait pas que, malgré ses réformes, une administration vénale gouvernait son vaste empire, et que chaque jour des iniquités s'autorisaient de son nom. Dans sa colère, il lui arrivait de s'exagérer le mal et de croire à une universelle improbité : il faisait alors quelques terribles exemples : seulement, comme la vérité ne lui parvenait qu'incomplète et altérée, ses rigueurs n'atteignaient pas toujours les plus coupables ; et, sans remédier à rien, elles lui valaient à lui-même une réputation excessive de brusquerie et de dureté. Parmi les attributs de la puissance souveraine, un seul lui plaisait complètement, c'était le soin des choses de l'armée. S'il dérogeait à l'étiquette, c'était en faveur de ses généraux, et c'est sous la tunique militaire qu'on l'abordait le mieux. Surtout il fallait le voir les jours de revues, serré dans son uniforme qui faisait valoir sa haute taille, et parcourant avec une fierté émue les rangs épais de ses soldats. Comme les anciens rois de Prusse, il aimait la précision des manœuvres presque automatiques, la régularité des costumes, l'éclat des casques dorés. Aucun détail ne lui paraissait vulgaire, si le bien-être ou la beauté de ses troupes y était intéressé. Peut-être aussi cette activité était-elle pour lui un moyen d'échapper à ses pensées : car, malgré tant de prospérités, ce tout-puissant était triste, triste de la tristesse des hautes cimes, triste d'une satiété suprême, triste de sentir un voile entre le monde réel et lui. Souvent, pour secouer cet ennui, on le voyait se réfugier dans le romanesque, se replier dans sa vie de famille, se fondre en une sorte de tendresse épanouie, et alors il charmait d'autant plus que son ordinaire réserve rendait plus touchantes ces passagères expansions. Avec cela, on surprenait parfois sur son visage une expression étrange, sombre, concentrée comme s'il eût porté quelque trace de cet égarement d'esprit dont on avait vu plusieurs exemples parmi les Romanof. « Il y a dans le Czar quelque chose de sauvage », disait en 1844 la reine Victoria[6]. L'âge venant, cette humeur inquiète parut plus visible, soit que vraiment l'esprit du monarque fût déjà, à l'insu de tous, frappé de quelques-unes des funestes influences transmises dans sa race, soit plutôt que quelque grand dessein moitié religieux, moitié politique, obsédât son âme au point de l'absorber tout entière.

Au commencement de l'année 1853, Nicolas n'avait rien perdu de son prestige. A ne voir que les apparences, son attitude ne différait guère de celle qu'il avait tenue jusque-là. C'était toujours le même programme, ultra-conservateur et, en outre, pacifique avec une nuance de protection hautaine : c'étaient les mêmes visées d'agrandissement, mais sans infractions violentes aux traités ; c'était le même système d'alliance intime avec les puissances allemandes, de cordialité vis-à-vis de l'Angleterre, de froideur sans hostilité vis-à-vis de la France. Telle était la surface. A pousser jusqu'au fond des choses, on pressentait un inquiétant changement. Dans la question des Lieux saints, la diplomatie moscovite manifestait une irritation jalouse qui ne se justifiait guère par la faible importance du litige, mais ne s'expliquait que trop si on souhaitait de transformer en querelle un simple incident de chancellerie. L'Empire ayant été rétabli en France, Nicolas, sans faire entendre de protestation ouverte, avait témoigné clairement son déplaisir. On parlait encore d'équilibre européen à Saint-Pétersbourg, mais avec une sorte de restriction mentale, comme si ce principe d'équilibre, excellent pour tous les autres États, n'eût point été opposable aux empiétements de la sainte Russie. En outre, les sentiments de l'Empereur, à demi pénétrés, devinés plutôt que connus, inspiraient aux esprits les plus clairvoyants une anxiété, vague encore et mal définie, mais si vive qu'elle se dissimulait à peine. Le tout-puissant autocrate avait déjà dépassé la pleine maturité : jusque-là il avait déployé le pompeux appareil de son pouvoir plutôt qu'il n'avait marqué par son génie : il avait été environné d'hommages plus encore qu'il n'avait accompli de grandes choses : selon toute apparence, le souvenir qu'il laisserait dans la postérité ne serait pas tout à fait égal à l'éclat qu'il avait projeté sur son siècle. Déjà sur le déclin — car nul dans sa famille n'avait atteint la vieillesse —, n'ayant plus le loisir d'attendre, trop aveuglément obéi pour avoir à redouter aucun obstacle, ne voudrait-il pas, avant de finir sa carrière, donner consistance à quelque rêve grandiose et, par un coup d'audace heureux, couronner sa destinée ? Ce n'étaient que des conjectures, mais rendues plausibles par certaines confidences, et vraisemblables surtout pour qui connaissait rame à la fois mystique et fougueuse du Czar.

A la vérité, les raisons de se rassurer ne manquaient pas. Si Nicolas, disait-on, eût nourri quelque ambitieux dessein, par exemple du côté de Constantinople, ne l'eût-il pas réalisé en 1848 ou en 1849 à l'époque où l'Europe, en proie à la Révolution, était incapable de s'y opposer ? Aurait-il attendu l'heure où chaque gouvernement, maître paisible chez lui, pouvait jeter un regard vigilant au-delà de ses frontières ? Parmi les diplomates accrédités à la cour de Russie, plusieurs se refusaient à croire à un prochain orage et prévoyaient tout au plus quelques passagères complications. Chose étrange ! le plus confiant de tous était l'ambassadeur de France, le général de Castelbajac, que Nicolas, par calcul ou goût personnel, comblait d'attentions et qui, vieilli dans les armes plus que dans la politique, se laissait subjuguer par des manières si engageantes. Dans ses dépêches à la cour des Tuileries, il marquait avec une complaisance un peu naïve les progrès de sa faveur. « Ce n'est pas encore l'intimité du temps de Charles X, écrivait-il, mais ce sont déjà des relations beaucoup meilleures qu'au temps de Louis-Philippe. L'empereur Nicolas, continuait-il, est bien au-dessus des finasseries politiques[7]. » Le 12 janvier, M. de Castelbajac ayant été reçu pour la première fois par le Czar depuis la reconnaissance du nouvel Empire français, celui-ci le félicita, l'embrassa même, lui parla en termes excellents de Napoléon III, signala la question des Lieux saints, mais en passant, parla bien un peu des misérables Turcs, mais en se gardant d'insister sur ce désagréable sujet. M. de Castelbajac, incapable de soupçonner une arrière-pensée, s'empressa de mander à Paris ces bonnes nouvelles qui lui semblaient le présage de relations étroites entre les deux pays.

Des optimistes ou des inquiets, qui donc, à cette heure, pénétrait le mieux les secrètes pensées du Czar ? Hélas ! l'avenir devait justifier, en les dépassant, les prévisions les plus alarmées. Déjà Nicolas se décidait à donner un corps à ses ambitieuses pensées, songeait même à lier partie avec l'Angleterre, à la prendre pour alliée, on dirait volontiers pour complice. Trois jours avant cette cordiale audience dont M. de Castelbajac faisait un si complaisant récit, voici ce qui s'était passé au palais de la grande-duchesse Hélène.

C'était le 9 janvier 1853. Au milieu du va-et-vient d'une grande soirée, l'empereur Nicolas, apercevant l'ambassadeur d'Angleterre, sir Hamilton Seymour, alla droit à lui. Il commença par le féliciter de la constitution du nouveau ministère qui avait succédé le 26 décembre au cabinet de lord Derby : il fit surtout un grand éloge du premier ministre, lord Aberdeen, qu'il connaissait, disait-il, depuis quarante ans. « Je désire, ajouta-t-il, une amitié intime avec l'Angleterre... vous êtes ici depuis quelque temps et vous savez que, sur presque toutes les questions, nos intérêts sont les mêmes. Lorsque nous sommes d'accord, poursuivit l'Empereur de plus en plus insinuant, je suis tout à fait sans inquiétude pour l'occident de l'Europe. Ce que d'autres pensent au fond est de peu d'importance. Quant à la Turquie, c'est une autre question, ce pays est dans un état critique et peut nous donner beaucoup d'embarras... Mais je vais vous quitter. »

Nicolas avait jeté sa première amorce. Très surpris de cette confidence inattendue, plus intéressé encore que surpris, sir Hamilton Seymour osa retenir son auguste interlocuteur. « Vos paroles, dit-il, seront accueillies avec une satisfaction générale. Mais quelques mots de Votre Majesté ne calmeraient-ils pas les inquiétudes relatives à la Turquie ? » Le Czar hésita, puis s'affermissant en parlant : « Les affaires de la Turquie, dit-il, sont dans un grand état de désorganisation. Il faut nous entendre : tenez, continua l'Empereur en baissant la voix et d'un ton mystérieux, tenez, nous avons sur les bras un homme malade, gravement malade : ce serait un grand malheur s'il devait nous échapper avant que les dispositions nécessaires fussent prises... ce n'est pas le moment de vous parler de cela », ajouta Nicolas, s'interrompant de nouveau. Seymour comprit qu'il était temps de prendre congé. Il se contenta de répliquer un seul mot : « Votre Majesté dit que l'homme est malade. Eh bien ! Votre Majesté daignera m'excuser si je lui dis que c'est à l'homme généreux et fort à ménager l'homme malade et faible[8]. »

Cinq jours après ce singulier entretien, sir Hamilton Seymour revit Nicolas. Celui-ci, comme agité d'une pensée fixe, reprit aussitôt la conversation interrompue. « Vous savez, lui dit-il, les plans de l'impératrice Catherine. Je n'ai pas hérité de ses projets, ou, si vous aimez mieux, de ses rêves... Mon empire est assez vaste : plus d'extension l'affaiblirait... Nous n'avons plus rien à craindre de la Turquie : elle a été jusqu'ici assez forte pour sauvegarder son indépendance, elle n'est plus assez redoutable pour troubler le repos de personne. Il y a là plusieurs millions de chrétiens aux intérêts desquels je dois veiller. Je fais un usage modéré de mon droit, mais ce droit existe, et je ne puis y renoncer. » Cet exposé que nous abrégeons beaucoup tournait au monologue. L'Empereur, à travers de nouveaux détours, finit par atteindre l'objet réel de sa pensée : « Voyons, dit-il, nous sommes désireux de prolonger l'existence du malade ; mais il peut subitement mourir, et nous ne pouvons ressusciter ce qui est mort. Ne vaut-il pas mieux se préparer d'avance à cette éventualité que de s'exposer au chaos, à la confusion qui suivra ? Voilà la question que je voudrais poser à votre gouvernement. » L'interrogation cette fois était trop directe pour qu'on pût se dérober. Seymour se montra bref, digne, mesuré. « On a toujours éprouvé en Angleterre, répliqua-t-il, une extrême répugnance à escompter la succession d'un ancien ami et allié. — Sans doute, c'est un bon principe : pourtant, il faut nous entendre. Je vais vous parler en ami et en gentleman, ajouta l'Empereur avec un redoublement d'abandon. Si nous arrivons à nous entendre, peu importe ce que feront les autres. Ce que je veux, je vais vous le dire. Je ne permettrai pas à l'Angleterre de s'établir à Constantinople, je ne m'y établirai pas non plus, en propriétaire s'entend, car en dépositaire je ne dis pas... » Seymour ne put que répéter ce qu'il avait déjà dit. « Le cabinet britannique est peu disposé à prendre des engagements sur ces matières. — Mais, répliqua l'Empereur, je me suis déjà entretenu sur ce sujet avec Wellington. » La conversation s'égara un peu : puis le Czar congédia l'ambassadeur. « Vous rendrez compte au gouvernement de la Reine, dit-il, de ce qui s'est passé entre nous, et vous direz que je suis prêt à accueillir toute communication qu'il jugerait à propos de me faire[9]. »

La recommandation était vraiment superflue. Déjà on connaissait au Foreign Office les étranges ouvertures de Nicolas. Le cabinet britannique voyait alors d'un œil peu favorable la politique française en Orient. Dans le nouveau ministère, Napoléon n'avait qu'un seul ami ; c'était, à la vérité, lord Palmerston, mais il était alors relégué à l'intérieur. A Londres, on blâmait volontiers le zèle, excessif, disait-on, de M. de La Valette dans la question des Lieux saints, et, quand le baron Brunnow, ambassadeur de Russie, venait lire au ministère des affaires étrangères quelque dépêche de M. de Nesselrode, malveillante et presque amère contre le cabinet des Tuileries, il était accueilli avec plus de faveur que de déplaisir. De son côté, la presse anglaise tenait un langage très violent contre la Porte, et le Times se plaisait à prédire le jour où s'évanouirait ce grand corps sans force[10]. Quels que fussent ces sentiments peu amicaux pour nous et méprisants pour la Turquie, il y avait loin de cette attitude à une action directe qui hâterait la dissolution de l'Empire ottoman et réglerait ce lourd héritage à l'insu et au préjudice de la France. En tout cas, on ne pouvait attendre que le cabinet dirigé par le prudent lord Aberdeen s'associerait à une si périlleuse aventure. Lord John Russell, ministre des affaires étrangères, fut chargé de rédiger la réponse. Il la fit le 9 février sous une forme à la fois ferme et courtoise. « Aucune crise actuelle, disait en substance lord John Russell, n'autorise à disposer de la Turquie. La Question des Lieux saints n'est pas grave. On ne peut escompter la succession de l'Empire ottoman comme à la fin du dix-septième siècle, Guillaume III et Louis XIV escomptaient la succession de Charles II ; car il est impossible d'assigner une date fixe à l'éventualité qu'on prévoit. En outre, comment prendre des arrangements si importants en dehors de la France et de l'Autriche ? Ces combinaisons ne pourraient d'ailleurs demeurer secrètes : une fois connues, elles encourageraient tous les ennemis du Sultan, en sorte que la grande prévoyance des amis du malade deviendrait la cause de sa mort. » Les assurances les plus amicales pour la Russie tempéraient l'ironie à peine voilée de ces dernières paroles. Lord John Russell, en terminant sa dépêche, promettait que l'Angleterre n'entrerait dans aucune négociation relative au partage éventuel de l'Empire ottoman sans entente préalable avec le Czar[11].

Le 20 février, à une fête donnée chez le grand-duc héritier, Seymour revit Nicolas. C'était la troisième entrevue. L'Empereur alla droit à l'ambassadeur, lui fit un accueil plus bienveillant que jamais, et, l'entraînant à l'écart : « Eh bien ! vous avez reçu votre réponse ? — Oui, Sire, elle est telle que je l'avais fait pressentir à Votre Majesté. — C'est ce que je regrette d'avoir appris. Votre gouvernement n'a pas compris mon but. Il s'agit moins de savoir ce qui sera fait quand le malade mourra que de déterminer avec l'Angleterre ce qui ne sera pas fait. — Mais nous n'avons aucune raison de penser que le malade soit à l'article de la mort. — Si, si, il se meurt. Il faut nous entendre. Ah ! si j'avais seulement dix minutes de conversation avec vos ministres, avec lord Aberdeen par exemple, nous arriverions facilement à un accord. Il ne s'agit pas de protocole ni de traité, mais d'une entente générale. Revenez demain. »

Quelques heures plus tard, rentré à l'ambassade, Seymour se hâta de rendre compte à sa cour de cette nouvelle conversation. Il était confondu de tant d'insistance. Surtout il ne pouvait se défendre de cette conviction qu'un souverain qui discute avec tant d'opiniâtreté sur la chute imminente d'un État voisin doit avoir arrêté le dessein non d'attendre la dissolution de cet État, mais de la provoquer. « La pensée de l'Empereur, écrivait Seymour, se dessine à travers le voile même dont il l'enveloppe. Ce qu'il veut apparaît bien nettement, c'est un partage de la Turquie à l'exclusion de la France[12]. »

L'entretien que l'ambassadeur anglais eut le lendemain avec Nicolas ne put que le confirmer dans cette croyance. L'entrevue dura près de cinq quarts d'heure. — « Soyez assuré, dit le Czar, que la catastrophe est imminente. La guerre étrangère, la révolte des chrétiens, la rivalité du vieux parti turc et du parti novateur, tout peut précipiter la crise. Je veux régler ce qu'il ne sera pas permis de faire. — Mais enfin quelles seront ces stipulations négatives ? » L'Empereur se recueillit un instant : « Je ne veux pas, dit-il, que Constantinople soit occupé par les Russes, Français, Anglais ou par aucune autre puissance. Je ne permettrai jamais la résurrection d'un nouvel Empire byzantin, ni une extension de la Grèce : encore moins permettrai-je que la Turquie se divise en une série de petits États, asiles ouverts aux Mazzini, Kossuth et autres révolutionnaires. — Alors il faudra déclarer qu'il ne sera permis à personne de s'emparer d'aucune des provinces de l'empire, que cette propriété restera comme sous les scellés jusqu'à ce qu'un arrangement amiable intervienne. - Ce sera difficile, répliqua le Czar un peu embarrassé ; chrétiens et Turcs se battront. — Tenez, Sire, reprit sir Hamilton Seymour, s'enhardissant tout à fait à mesure que la conversation se prolongeait, il y a une différence entre nous : Votre Majesté s'occupe toujours de la ruine de la Turquie : nous, nous nous occupons d'empêcher sa situation d'empirer. —Ah ! vous me parlez comme Nesselrode, mais la catastrophe arrivera. » On s'entretint des autres puissances. « Je ne m'inquiète pas de la France, dit Nicolas, elle ne cherche qu'à nous brouiller ; une fois d'accord avec vous, je ne m'inquiète pas du reste. — Et l'Autriche, Sire ? — L'Autriche ! reprit dédaigneusement le Czar ; ce qui convient à la Russie convient à l'Autriche... » L'Empereur vanta sa modération vis-à-vis du Sultan, « ce monsieur qui, disait-il, lui avait manqué de parole. — Ah ! Sire, repartit Seymour, si les pauvres Turcs vous ont manqué de parole, c'est par crainte de la France[13]. »

Cependant le Czar revenait toujours à son idée dominante. Une dernière fois il essaya de jouer le rôle de séducteur. « Les Principautés, dit-il, sont indépendantes sous mon protectorat. En cas de dissolution, pourquoi la Serbie, la Bulgarie n'auraient-elles pas un gouvernement semblable ? En ce qui concerne l'Égypte, ajouta-t-il avec une intention marquée et en véritable tentateur, je comprends que l'Angleterre y tienne : qu'elle l'occupe si elle veut : de même pour Candie. » Il attendait l'effet de cette offre superbe. « Oh ! reprit négligemment Seymour, nous ne tenons qu'à avoir un mode de communication facile entre les Indes et la métropole. » L'entrevue touchait à son terme : en finissant, Nicolas répéta encore : « Écrivez à votre cour, je ne demande pas un traité, mais une simple parole de gentleman. »

Cette parole de gentleman, le Czar, malgré tout son art qui touchait à l'artifice, le Czar ne l'obtint pas. Lord Clarendon, qui avait remplacé Russell dans la direction du Foreign Office, s'appliqua à tenir le même langage que son prédécesseur, répétant que l'Angleterre ne croyait pas la fin de la Turquie si proche, que le maintien de l'ordre actuel était le parti le plus sage, qu'en cas de catastrophe, un congrès réglerait le partage des dépouilles[14]. Plus réservé que son maître, le chancelier de l'Empire russe, M. de Nesselrode, avait senti le péril de ces confidences réitérées et déjà s'était appliqué à en restreindre la portée. Sous prétexte de fixer le souvenir de ces entretiens, il avait rédigé un long mémorandum qui réduisait à un simple échange de vues les pourparlers engagés. Il ne s'agissait plus de préparer une convention obligatoire, ni surtout de préluder à un partage, mais seulement d'assurer l'accord pour une éventualité que la Russie ne souhaitait nullement. La négociation n'ayant pas abouti, il fallait, non la nier, mais la dégrader à tel point qu'elle parût inoffensive et presque insignifiante. Sur un seul objet, le langage de M. de Nesselrode demeurait amer et comminatoire. Il signalait en termes presque violents l'attitude de la France qui, « en Orient, présentait ses réclamations à la bouche du canon et qui, dans le débat des Lieux saints, avait pesé sur la Porte pour obtenir l'annulation des promesses faites au Czar[15] ». Cette malveillance même était calculée. Ne pouvant attirer l'Angleterre, on voulait du moins la tenir éloignée de nous, séparer ses intérêts des nôtres, et on jugeait que, si ce seul résultat était obtenu, le travail de la Russie n'aurait pas été vain.

Toute cette négociation devait être soustraite à la publicité. A Paris, on ne la connut pas. Tout au plus put-on pressentir vaguement les malveillantes pensées du Czar. Vers ce temps-là, comme Napoléon recevait lord Malmesbury et comme celui-ci lui vantait la loyauté de Nicolas : « Oh ! il est plus prudent que loyal », lui répondit l'Empereur avec une vivacité peu accoutumée et une intention visible[16]. Le silence eût sans doute couvert longtemps cette intrigue. Mais, un an plus tard, à la suite d'un article violent du Journal de Saint-Pétersbourg, le cabinet de Saint-James se crut délié du secret et consigna dans ses Papiers parlementaires le curieux épisode que nous venons de raconter. A quoi bon d'ailleurs le secret ? Ces ambitions qu'il avait pris soin jusque-là d'envelopper dans l'ombre, Nicolas allait les révéler avec une incroyable témérité. En ce temps-là même, un acte audacieux montrait au monde étonné quels étaient ses vrais desseins et jusqu'où il entendait pousser sa fortune.

 

III

Le 23 février, M. d'Ozerof, ministre de Russie près la Porte Ottomane, annonça à ses collègues du corps diplomatique l'arrivée prochaine à Constantinople d'un envoyé extraordinaire du Czar. Cette communication éveilla quelque surprise. L'étonnement s'accrut lorsqu'on connut le nom de l'ambassadeur. C'était le prince Menschikof, amiral, Altesse Sérénissime, ministre de la marine', gouverneur général de la Finlande, l'égal des Voronzof, des Orlof, des Paskewitch, des Nesselrode. Quel intérêt si grave nécessitait un tel plénipotentiaire ? Les ministres de la Porte ne savaient rien. M. d'Ozerof, sans doute aussi ignorant que les autres, gardait le silence. Le 24, le bateau-poste d'Odessa débarqua le colonel Kohlkof, aide de camp du prince, chargé de préparer la réception de son chef. Cette réception devait être solennelle : le gouvernement turc avait même été officiellement avisé afin qu'aucun détail du cérémonial habituel ne fût négligé. Les jours suivants, le bruit se répandit que Menschikof, militaire et marin plus encore que négociateur, avait passé en revue la flotte de la mer Noire et avait, en outre, visité dans ses cantonnements un corps d'armée rassemblé sur les frontières de la Bessarabie. A ces nouvelles, la curiosité se changea en appréhensions. Pendant ce temps, des préparatifs inusités se faisaient au palais de l'ambassade russe, et on remarquait parmi les Grecs, si nombreux à Constantinople, une agitation inaccoutumée.

Le 1er mars, le steamer qui portait Menschikof parut dans les eaux du Bosphore. C'était un ambassadeur extraordinaire, avait dit de lui M. d'Ozerof. Extraordinaire en effet, et il le fut de toute façon.

Autour du prince se groupaient un nombre infini de fonctionnaires, de généraux, d'officiers de tout grade. Dans cette foule chamarrée, on remarquait le prince Galitzin, aide de camp de l'Empereur, le comte Dimitri de Nesselrode, fils du chancelier, d'autres encore non moins élevés en dignité qu'en crédit. A voir cet appareil, on eût dit, non un diplomate pacifique venant traiter d'égal à égal avec une puissance amie, mais un vice-roi venant recevoir au nom de son souverain l'hommage d'un État vassal. Tout contribuait à l'illusion, tout, jusqu'aux Grecs qui, au nombre de sept ou huit mille, répandus autour du navire et sur les quais, lançaient dans les airs leurs bruyantes acclamations. Un autre vaisseau était signalé et devait arriver dans quelques heures, amenant le vice-amiral Khornilof, major général de la flotte de la mer Noire, et le général Nikapotchinski, chef d'état-major de l'armée de Bessarabie. Vraiment, que signifiait ce congrès de militaires dans la capitale de la Turquie ? Dans le même temps, des avis annonçaient que, dans le sud de la Russie, deux corps d'armée étaient mis sur le pied de guerre, et que, dans les Principautés danubiennes, des marchands moscovites préparaient de grands approvisionnements.

Le lendemain 2 mars était le jour fixé pour les présentations officielles. Menschikof quitta l'hôtel de l'ambassade pour se rendre à la Sublime Porte. Contrairement à l'usage, il était en simple habit de ville, et, à ce mépris de l'étiquette, les vieux Turcs ne revenaient pas de leur surprise. Ils eurent bientôt un plus sérieux motif de s'inquiéter. La tradition voulait que les nouveaux diplomates fissent deux visites, la première au grand vizir, la seconde au ministre des affaires étrangères. Celui-ci était Fuad-Effendi, que la Russie accusait de partialité pour la France clans la question des Lieux saints. Le prince se rendit d'abord chez le grand vizir. Quand il en sortit, l'introducteur des ambassadeurs l'invita à entrer chez le ministre des affaires étrangères, dont les appartements étaient contigus à ceux de son collègue. De grands préparatifs avaient été faits pour recevoir le plénipotentiaire russe. Les portes étaient toutes grandes ouvertes : des gardes faisaient la haie jusqu'à l'entrée des salles de réception. Une grande foule de Turcs et surtout de Grecs stationnaient aux abords du palais, en sorte qu'une infraction aux usages ne pouvait demeurer inaperçue. Sourd à l'avis qui lui était donné, Menschikof passa dédaigneusement devant les appartements de Fuad-Effendi et, peu soucieux que celui-ci l'attendît en vain, rentra directement à l'ambassade.

L'affront était voulu, prémédité. Au temps de la vieille puissance ottomane, le Sultan eût fait jeter en quelque prison d'État l'ambassadeur téméraire, et eût répondu à cette bravade par une déclaration de guerre. Ce temps n'était plus. L'effroi domina la colère. Fuad-Effendi, qui avait eu le malheur de déplaire à Saint-Pétersbourg, fut sacrifié et remplacé par Rifaat-Pacha. On doutait que cette concession désarmât la Russie. Ce qui accroissait les embarras de la Porte, c'était l'absence de ses naturels conseillers, les ambassadeurs de France et d'Angleterre. Sir Stratford de Redcliffe était en congé : quant à M. de La Valette, il avait été rappelé, et son successeur, M. de Lacour, n'était pas encore arrivé. Dans leur anxiété, les ministres turcs ne cessaient d'interroger les secrétaires de la légation française et de la légation anglaise, M. Benedetti et le colonel Rose, tous deux chargés d'affaires en l'absence de leurs chefs. Que prétendait la Russie ? Quelles seraient les suites de ce pronunciamiento diplomatique ? Le Czar méditait-il quelque audacieux dessein, ou voulait-il simplement mettre à l'épreuve la tolérance de l'Europe ? Déconcertés par la soudaineté de l'événement, ne sachant que répondre, les représentants des deux puissances occidentales recommandaient la prudence et le calme. M. Benedetti envoyait à Paris des rapports inquiets Quant au colonel Rose, ses craintes semblaient plus vives encore. « La mission du prince Menschikof, écrivait-il le 7 mars, fait naître de graves appréhensions pour l'indépendance, peut-être pour l'existence de la Turquie[17]. » Il ne se contentait pas de parler de la sorte. A la prière du gouvernement ottoman, il envoyait un courrier à Malte pour inviter l'amiral Dundas, commandant la flotte anglaise de la Méditerranée, à faire avancer son escadre jusque dans l'Archipel.

A ce début du conflit oriental, il est curieux d'observer les attitudes différentes de la France et de l'Angleterre, ces deux futures alliées. A Constantinople, le colonel Rose s'était montré plus alarmé que M. Benedetti. A Londres et à Paris, ce fut le contraire qui arriva.

Dès qu'on connut en France la mission Menschikof, on pressentit de suite la gravité de l'événement. La Bourse baissa. La presse tint un langage d'une gravité attristée. « La Russie, écrivait avec une remarquable clairvoyance le Journal des Débats, poursuit la reconnaissance d'un protectorat non défini, mais certain sur l'Église grecque[18]. » Quant à notre ministre des affaires étrangères, il ne perdit pas un jour pour protester. « L'attitude du prince Menschikof, écrivait M. Drouyn de Lhuys, indique assez qu'il est moins venu pour négocier que pour poser un ultimatum. Les concentrations de troupes dans la Russie méridionale, les préparatifs extraordinaires qui se font à Sébastopol, ne permettent pas de douter Il que le cabinet de Saint-Pétersbourg n'ait accepté comme possible l'éventualité d'une guerre avec la Porte. » M. Drouyn de Lhuys rappelait la convention du 15 juillet 1841, qui plaçait sous la garantie collective des puissances l'indépendance et l'intégrité de l'Empire turc. Puis il ajoutait avec autorité : « La mission de M. le prince Menschikof, à raison des circonstances qui l'accompagnent, semble s'écarter complètement de l'esprit de cette importante transaction. Il est à craindre que le cabinet de Saint-Pétersbourg ne soit résolu à exercer sur la Porte une pression qui lui fera perdre, si elle y cède, le peu de prestige qui lui reste, et l'exposera, si elle tente d'y résister, à d'incalculables dangers[19]. » Ainsi parlait, le 21 mars, M. Drouyn de Lhuys. Ce jour-là même, M. de Lacour quitta Paris pour gagner son poste, et des instructions bien nettes lui dictèrent sa conduite en prévision de toutes les éventualités. Le cabinet des Tuileries venait d'affirmer par une mesure plus grave sa vigilance et ses inquiétudes. Le 19 mars, à la suite d'un conseil présidé par l'Empereur, l'ordre avait été envoyé à notre escadre d'évolution dans la Méditerranée pour qu'elle se tînt prête à appareiller. Le 20 mars, une note insérée au Moniteur annonça au public cette résolution. Le 23, la flotte quitta Toulon, faisant voile vers les mers de Grèce.

Tout autre était à cette heure la conduite du gouvernement britannique. On avait décliné les offres récentes de Nicolas, mais on avait encore dans l'oreille les paroles caressantes du tentateur. Il ne s'agissait, disait-on, que des Lieux saints, et un si chétif sujet, très propre à émouvoir les papistes français, ne pouvait vraiment troubler la puissante Angleterre. Les alarmes du colonel Rose furent jugées excessives, et l'amiral Dundas reçut l'ordre de demeurer à Malte. Lorsque M. Walewski, notre représentant à Londres, fit connaître à lord Clarendon le prochain départ de la flotte française pour la Grèce, celui-ci trouva la mesure tout à fait prématurée. « Les rapports de Constantinople, dit-il, se ressentent des excitations qui règnent aux rives du Bosphore. Si on les « dépouille de leur forme un peu trop colorée, un seul fait « anormal apparaît dans la mission du prince Menschikof, « c'est le refus de traiter avec Fuad-Effendi. Vraiment un « incident si minime ne peut suffire à nous inquiéter[20]. » La presse anglaise affecta de partager cette sécurité, et, dégagée des réserves de la courtoisie officielle, accentua hautement sa malveillance contre le cabinet des Tuileries. « Le premier agresseur dont la Turquie ait à se plaindre, disait le Times avec amertume, c'est la France. Cette fameuse ambassade n'a eu d'autre cause que les concessions extraordinaires exigées par la diplomatie française Nous n'avons pas à réparer les fautes de la France... toutes ces inquiétudes sont vaines : on ne comprend pas les terreurs du colonel Rose. Nicolas est incapable de se saisir par violence de cette magnifique, mais dangereuse dépouille opime de Constantinople[21]. » A Saint-Pétersbourg, on ne négligeait rien pour entretenir cette confiance et surtout pour séparer l'une de l'autre les deux puissances de l'Occident. Interrogé par Seymour, Nesselrode s'ingéniait à le rassurer. « C'est à tort, disait-il, que la France se plaint. Cette mission Menschikof n'a rien d'inquiétant. Elle est relative à la question des Lieux saints qui ne saurait amener de véritable conflit. Cette ambassade était décidée depuis longtemps : le mauvais état de santé du prince l'a seul empêché de partir plus tôt. — En dehors de la question des Lieux saints, avez-vous quelques griefs contre la Porte ? répétait Seymour. — Mais non, répliquait Nesselrode... non. » Et il ajoutait négligemment : « A peine aurions-nous à formuler quelques réclamations particulières. » Seymour insistait encore et voulait qu'on précisât. « Tranquillisez-vous, lui répondait Nesselrode, il ne s'agit que de quelques-unes de ces affaires courantes comme il s'en traite entre les nations les plus amies[22]. » En parlant de la sorte, le chancelier russe était-il le complice de Nicolas, ou ignorait-il lui-même les propres desseins de son maître ? Certaines révélations autoriseraient à croire que le Czar n'avait confié qu'à Menschikof ses instructions et le secret de ses pensées[23]. M. de Nesselrode ne se contentait pas de tenir ce langage à Seymour. Dans une solennelle dépêche au baron Brunnow, ministre du Czar à Londres, il s'appliqua à dissiper toutes les craintes. Il répudiait au nom du Czar toute pensée d'agrandissement, tout projet d'occupation des provinces Danubiennes, en un mot toute vue ambitieuse. On ne songeait qu'à concilier équitablement les firmans en faveur des Latins avec les firmans en faveur des Grecs. M. de Nesselrode affectait de parler en termes bienséants, même de la France, ajoutant toutefois, non sans quelque perfidie, que « les concessions ne feraient que la rendre plus exigeante ». L'Empereur son maître, ajoutait-il, savait un gré infini à lord Aberdeen et à lord Clarendon de n'avoir pas imité l'exemple du cabinet des Tuileries, et d'avoir retenu la flotte britannique à Malte. Sans doute, poursuivait-il, les vues de la France et celles de l'Angleterre « diffèrent toto cœlo », mais il était bon que l'Europe le sût[24]. — L'Angleterre est rarement dupe : quand elle l'est, elle ne l'est point à demi. Lord Clarendon fut pleinement rassuré par ce langage si amical, si empreint de gratitude, si caressant même. Il attribua à l'inexpérience de Napoléon III et de ses ministres les inquiétudes qui régnaient à Paris[25]. Comme M. Walewski, au commencement d'avril, paraissait redouter quelque proposition de traité secret entre la Porte et la Russie et invoquait, à l'appui de ses craintes, les dépêches alarmées de M. Benedetti : « Ah ! répondait Clarendon avec indifférence, le colonel Rose nous répète la même chose que M. Benedetti, mais tranquillisez-vous ; il ne s'agit que des Lieux saints[26]. »

Si rassuré que fût le gouvernement anglais, il avait cependant pris une mesure de prudence. Il avait donné l'ordre à sir Stratford de Redcliffe, son ambassadeur auprès de la Porte, de retourner à Constantinople. Celui-ci était parti aussitôt par la voie de Vienne. Il venait d'arriver aux rives du Bosphore. C'était à lui qu'il appartenait d'éclairer enfin son pays.

 

IV

Qui était ce Stratford de Redcliffe dont la voix serait si prépondérante dans la campagne diplomatique qui s'ouvrait ?

Dans la galerie contemporaine des hommes d'État anglais, cette physionomie se détache avec un relief si accusé qu'elle fixerait même les regards les plus distraits. Les âges précédents ont connu un type de diplomates aujourd'hui tout à fait perdu chez nous et de plus en plus rare dans les autres nations. C'étaient des hommes, qui, tout jeunes, étaient entrés dans la carrière et avaient parcouru tous les échelons de la hiérarchie : après un stage assez long pour développer l'expérience et assez abrégé pour ne pas émousser l'initiative, ils avaient été promus à quelque grande ambassade : le poste où la confiance de leur souverain les avait appelés devenait pour eux un véritable poste d'observation ; ils s'installaient comme à demeure fixe dans la contrée où ils étaient accrédités ; ils en connaissaient à fond la langue ; ils en étudiaient les mœurs, les traditions, les ressources, les hommes, et, pour prix de ce long exil dont ils ne prévoyaient guère le terme, ils comptaient que, dans les conseils du roi leur maître, aucun de leurs avis ne serait méconnu ni surtout passé sous silence. Serviteurs précieux par leurs relations, leur crédit, l'abondance et la sûreté de leurs informations ! Serviteurs incommodes aussi : car souvent ils étaient personnels, dédaigneux vis-à-vis de la chancellerie de leur pays, indépendants au point de compromettre l'unité de direction, plus portés à rechercher qu'à fuir les incidents, les fuyant si peu que parfois on les accusait de les faire naître pour déployer ensuite leur habileté à les apaiser. Lord Stratford de Redcliffe a été l'un des derniers représentants de cette vieille école diplomatique et peut-être le plus original et le plus marquant. Tout jeune encore, en 1808, il était parti pour l'Orient et n'en était guère revenu que pour y retourner bientôt. Quarante ans de séjour dans le Levant et à Constantinople l'avaient initié à toutes les habitudes de ces régions mystérieuses où la publicité n'existe pas, où l'intrigue dirige tout et qui ne se livrent guère au simple touriste ou au diplomate de passage. Les Anglais ont un grand nombre de défauts et quelques-uns choisis parmi les plus désagréables. Stratford avait tous les défauts de sa race et, au cours de ses voyages, n'en avait dépouillé aucun. En Orient, plusieurs de ces défauts devenaient presque des qualités. Sa hauteur, sa morgue lui servaient, loin de lui nuire. Les Asiatiques n'estiment guère les hommes que dans la mesure où ils s'estiment eux-mêmes. A ce compte, nul ne devait être plus honoré que Stratford. Dans sa résidence d'hiver à Péra ou dans son palais de Thérapia, un ambassadeur de France ou d'Angleterre est toujours un haut personnage. Stratford était beaucoup plus qu'un ambassadeur ordinaire. Avec le temps, il était devenu pour les ministres turcs, pour les sultans eux-mêmes, un conseiller ou plutôt un censeur dont on goûtait la sagacité et dont on redoutait les colères. Il commandait avec tant d'assurance qu'il ne venait à l'idée de personne qu'on pût lui désobéir. Les ambassadeurs des autres puissances changeant à de fréquents intervalles, c'était lui qui les initiait aux choses de Constantinople, et il ne leur montrait que la portion de vérité qu'il jugeait bon de leur dévoiler. Il était ainsi le chef moral du corps diplomatique, et rien ne se faisait que d'après ses avis. Il avait façonné à sa guise les consuls anglais du Levant et s'efforçait de les transformer en autant de missi dominici qui domineraient les pachas comme lui-même dominait la Porte. En Allemagne, en Russie, on l'appelait, non sans dépit, le sultan de Constantinople. Cette malveillance mêlée d'envie, loin de lui déplaire, le comblait de joie, et il y voyait la preuve des services qu'il avait rendus à la Grande-Bretagne. A dire vrai, c'était surtout un patriote anglais, cherchant la grandeur de sa patrie sans être indifférent à sa propre fortune, actif, ne souffrant pas qu'on empiétât sur son domaine, mais empiétant volontiers sur celui des autres, aisément jaloux de ses collègues et surtout de la France, affectant une rude franchise qui, à certaines heures, se tempérait de souplesse, passionné sous une apparence froide, ressentant vivement la moindre injure et voyant dans toute injure à sa personne une offense à son pays, discourtois avec les Orientaux qu'il jugeait de race inférieure, de grand air, d'ailleurs, et de grandes manières comme il sied à tout aristocrate anglais. Ses amis disaient de lui que nul, à l'exception de Palmerston, n'avait mieux personnifié le génie de l'Angleterre. Ses ennemis, et il n'en manquait point, souscrivaient eux-mêmes à ces éloges : ils ajoutaient toutefois, non sans malice, qu'un si impérieux diplomate n'était bon que pour négocier avec les Turcs, et qu'il fallait se garder de l'employer ailleurs. Être employé ailleurs n'aurait pas déplu à Stratford. La Turquie ne le charmait pas tant qu'il n'eût préféré quelque ambassade en un pays plus policé. Volontiers il aurait représenté l'Angleterre à Saint-Pétersbourg : le Czar ayant manifesté quelque répugnance pour un tel choix, il en avait conçu une vive irritation contre le gouvernement russe. Mais en homme avisé, il savait tout utiliser, et cette haine qu'il ne déguisait pas augmentait son crédit sur les Turcs. Ceux-ci sentaient que Stratford, en les défendant contre les empiétements moscovites, non seulement servirait leurs intérêts, mais encore satisferait ses ressentiments. Ils s'étaient habitués de plus en plus à ne lui rien cacher. Il leur semblait que, tant que Stratford serait là, aucune catastrophe ne serait irréparable. C'est dans cet esprit qu'ils s'abandonnaient à ce maître un peu dur et ombrageux qui souvent gourmandait leur paresse, qui plus souvent encore les froissait par ses dédains, mais qui symbolisait à leurs yeux le génie, les ressources et les forces secourables de l'Occident.

Tel était le personnage qui, le 5 avril 1853, arrivait à Constantinople.

Il trouvait l'agitation dans la ville, l'inquiétude dans le corps diplomatique, le trouble dans les conseils de la Porte. Le 8 mars, le prince Menschikof avait été reçu en audience particulière par le Sultan : le secret avait été gardé sur cette entrevue, et on craignait que la peur n'arrachât au souverain quelque concession mortelle à son indépendance. Ce qui redoublait les alarmes, c'étaient les rapports des négociants, des voyageurs, des consuls qui, tous, signalaient de grands armements à Sébastopol, d'importantes concentrations de troupes sur les rives du Pruth. Pressenti par M. Benedetti et par le colonel Rose au sujet de ces préparatifs, Menschikof tantôt les avait niés, tantôt les avait attribués à des motifs divers ; le plus souvent il avait allégué son ignorance. « Je croyais pourtant, lui avait répliqué avec vivacité le colonel Rose, que vous étiez le commandant en chef des forces navales et militaires chargées d'appuyer la mission de Votre Excellence. » Au milieu de ces agitations, une pensée dominait toutes les autres. Quel était l'objet précis de la mission Menschikof ? Aux interrogations de M. Benedetti et du-colonel Rose, le prince avait répondu évasivement. Il paraissait se soucier fort peu de la question des Lieux saints : « Je ne la comprends pas », avait-il dit dédaigneusement à M. Benedetti. Il protestait de ses intentions pacifiques. Faisant allusion à une récente mission autrichienne : « Je ne suis pas, répétait-il, comme le comte de Leiningen, porteur d'ordres péremptoires, mais un négociateur. » Négociateur, sans doute : mais pour quel objet ? C'est ce que l'ambassadeur moscovite se gardait bien de laisser deviner. Bientôt les confidences des ministres turcs avaient laissé pénétrer une portion de la vérité. Le 17 mars, dans une conférence avec Rifaat-Pacha, Menschikof avait parlé de certaines garanties d'indépendance au profit du patriarche grec à Constantinople. Le 22 mars, dans un nouvel entretien avec Rifaat et le grand vizir, il s'était montré tantôt caressant, tantôt hautain, vantant les avantages de l'alliance russe, parlant vaguement d'un traité secret qui cimenterait cette alliance. Dans une entrevue postérieure, le 31 mars, il avait enfin laissé entendre qu'il réclamerait une disposition additionnelle au traité de Kainardji, disposition qui assurerait à la Russie une sorte de protectorat sur les sujets grecs de la Turquie. Aux ministres ottomans Menschikof recommandait surtout le secret. Il quitterait, disait-il, Constantinople si l'objet des négociations transpirait. Terrifiés par de telles menaces, le grand vizir et Rifaat ne divulguaient qu'à demi le mystère de ces conversations, s'enveloppaient de réticences, retiraient même parfois leurs aveux, en sorte que la réalité se laissait pressentir plutôt qu'elle ne se découvrait.

C'est sur ces entrefaites qu'était arrivé Stratford. Habitué à traiter avec les Turcs, il eut bientôt confessé Rifaat-Pacha et le grand vizir. Sa vieille expérience des affaires orientales lui montra de suite le péril. Aussitôt il transmit à Londres ses clairvoyants avertissements. Il ne s'agit plus de la question des Lieux saints, disait-il, il ne s'agit plus d'une querelle religieuse entre Latins et Grecs, mais d'un débat qui intéresse l'Europe entière. Avec l'autorité de sa prévoyance tant de fois éprouvée, l'ambassadeur répétait les propres paroles du colonel Rose : Ce qui est en jeu, c'est l'indépendance, peut-être l'existence de la Turquie.

Tandis que les dépêches de sir Stratford arrivaient au Foreign Office et y réveillaient les prudences endormies, le prince Menschikof se décidait enfin à revêtir d'une forme officielle ses mystérieuses propositions. Le 19 avril, il adressa une note à Rifaat-Pacha. Cette note, après avoir énuméré quelques griefs peu importants relatifs aux Lieux saints, proclamait hautement la nécessité d'un Sened ou convention par laquelle le sultan s'engagerait vis-à-vis du Czar à maintenir à perpétuité tous les privilèges des chrétiens grecs d'Orient. Le ton même de ce document en révélait le véritable esprit.

« Son Excellence le ministre des relations extérieures, disait le prince Menschikof, en prenant connaissance, à son entrée aux affaires, des négociations qui ont eu lieu, a vu la duplicité de ses prédécesseurs ; il doit s'être persuadé combien on a manqué aux égards dus à l'empereur de Russie, et combien est grande sa magnanimité en offrant à la Porte les moyens de sortir des embarras que lui a créés la mauvaise foi de ses ministres. Ils ont abusé de la religion de leur souverain en le mettant en opposition avec ses propres paroles, et en le plaçant envers son allié et son ami dans une de ces positions que ne peuvent admettre ni de hautes convenances, ni la dignité souveraine. Tout en voulant être oublieux du passé, et n'exigeant pour réparation que le renvoi d'un ministre fallacieux et l'exécution de promesses solennelles, l'Empereur se trouvait obligé de demander des garanties solides pour l'avenir. Il les veut formelles, positives, et assurant l'inviolabilité du culte professé par la majorité des sujets chrétiens tant de la Sublime Porte que de la Russie, et enfin par l'Empereur lui-même. Il ne peut en vouloir d'autres que celles qu'il trouvera désormais dans un acte équivalent à un traité, et à l'abri des interprétations d'un mandataire malavisé et peu consciencieux. »

Ce langage était celui, non d'un monarque ami, mais d'un suzerain irrité. L'anxiété s'accrut à Constantinople. Nul ne fut plus ému que Stratford. A quelque temps de là, dans une de ces dépêches éloquentes et enflammées qui lui étaient familières, il dépeignait ainsi les prochains dangers. Ce qu'on demande à la Turquie, écrivait-il à lord Clarendon, « ce n'est pas l'amputation, mais l'infusion du poison dans tout son corps. » La Turquie résistera-t-elle ? Si elle résiste, elle s'expose à la guerre, à une guerre dont l'issue n'est pas douteuse, à moins qu'elle ne soit soutenue ; la Russie, après l'avoir vaincue, la laissera vivre ; mais elle exclura toute autre influence que la sienne ; elle s'assurera les moyens sinon de hâter la destruction de l'Empire ottoman, au moins d'empêcher son relèvement et de profiter de sa chute à l'heure où elle arrivera. La Turquie, au contraire, pliera-t-elle sous la menace ? Sa soumission sera à peine moins dangereuse que sa résistance. L'exercice du protectorat sur le clergé gréco-russe deviendra l'origine de difficultés journalières. Les dignitaires de l'Église grecque exercent une sorte de magistrature civile. C'est de ce côté que la Russie, armée de son traité et dépassant les limites de la surveillance spirituelle, étendra son action. Ou elle laissera subsister les abus de l'Église grecque et les imputera perfidement à l'incurie de la Porte ; ou elle les réformera et fera remonter jusqu'à elle les témoignages de la gratitude ; dans l'un et l'autre cas, l'autorité ottomane sera minée jusque dans ses fondements. La Turquie, si déchue qu'elle soit, finira par préférer la lutte à ces humiliations quotidiennes, et, tôt ou tard, la querelle finira par l'irrémédiable abaissement de la victime. Pour pénétrer l'étrangeté des réclamations russes, continuait Stratford, qu'on se demande ce que l'Europe dirait si la France et l'Autriche réclamaient un droit de protectorat sur les catholiques d'Irlande, ou si les protestants anglais réclamaient un droit semblable au profit de leurs coreligionnaires répandus sur le continent. Il n'est pas un canton suisse, le plus pauvre et le moindre, qui accepterait une pareille dérogation à ses droits souverains[27].

Ainsi parlait l'homme qui avait le mieux étudié les choses de l'Orient. Cependant il fallait pourvoir aux éventualités prochaines et détourner l'orage, si on le pouvait encore. Le nouvel ambassadeur de France, M. de Lacour, était arrivé. Stratford alla à lui, il alla aux ministres turcs. « Dans les demandes de Menschikof, dit-il, il y a deux objets distincts : les réclamations relatives aux Lieux saints, et la convention ou sened qui placerait les droits des chrétiens grecs sous la garantie de la Russie. Terminez la question des Lieux saints, terminez-la de suite, sans perdre une heure. Sur ce point, secondaire après tout, soyez conciliants. Cette difficulté une fois tranchée, restera la question du traité ; sur ce terrain, résistez, résistez avec énergie ; car il y va de la souveraineté du Sultan. » Les pauvres Turcs, fort éperdus au milieu de conjonctures si critiques, ne demandaient qu'à être conseillés ; les Lieux saints leur avaient d'ailleurs causé trop de soucis pour qu'ils ne fussent pas charmés de terminer cette ennuyeuse affaire. Seul, M. de Lacour aurait pu soulever quelque objection ; et il s'en garda bien. La gravité du péril hâta la solution. Les firmans furent préparés. Ils attribuaient aux Latins la possession de trois des clefs de l'église de Bethléem ; ils leur conféraient le droit d'officier à l'église du tombeau de la Vierge, mais seulement après les Grecs ; une étoile d'argent devait être replacée dans la grotte de l'Église de Bethléem, mais sans que cette étoile fût le symbole d'aucun privilège ; quant à la coupole de l'église du Saint-Sépulcre, elle serait réparée aux frais de la Porte Ottomane. C'était le statu quo, tempéré par quelques avantages presque imperceptibles au profit des catholiques. Les ambassadeurs français et russes adhérèrent aux firmans qui furent, le 4 mai, revêtus de la sanction du Sultan. La question des Lieux saints était définitivement réglée.

Les Lieux saints n'étaient qu'un prétexte. Depuis longtemps, on s'en doutait ; le lendemain même, on en eut la certitude. Le 5 mai, une nouvelle note de Menschikof arriva à la Porte. A cette note était joint un projet de traité que le Sultan était invité à signer. Par ce traité, conçu dans l'esprit de la note du 19 avril, le gouvernement ottoman s'engagerait vis-à-vis du Czar à respecter à tout jamais les anciens privilèges des chrétiens grecs. C'est sous la forme d'un ultimatum que Menschikof présentait cette fois les volontés de sa cour. Il était accordé au Sultan un délai de cinq jours pour adhérer à la convention. Menschikof, comme pour rendre plus menaçante sa sommation, avait soin d'ajouter qu'un plus long retard « lui imposerait les plus pénibles obligations ».

La crise était arrivée à l'état aigu. Si effrayés que fussent les Turcs, ils avaient conservé assez de sang-froid pour comprendre que leur indépendance était en jeu. Ou le traité proposé ne signifierait rien, ou il conférerait au Czar le droit d'en surveiller l'exécution, c'est-à-dire d'intervenir à tout instant dans les affaires de la Porte et d'amener les querelles à l'heure où il serait le plus profitable de les soulever. Les membres du corps diplomatique, ayant été voir le grand vizir qui était alors retiré dans sa maison de campagne aux rives du Bosphore, le trouvèrent en conférence avec le ministre des affaires étrangères et le séraskier ; tous étaient décidés à la résistance. Le 8 mai, Stratford se rendit auprès de Menschikof dans l'espoir de le fléchir. Ses efforts furent vains. Le prince ne dissimulait pas que les instructions de Saint-Pétersbourg lui prescrivaient de se hâter. En présence de l'émotion que ses demandes avaient éveillées, il essayait de jouer la surprise ; la Russie, disait-il, n'a-t-elle pas le droit de stipuler au profit des chrétiens grecs comme la France et l'Autriche l'ont fait au profit des catholiques de l'Orient ? En vain objectait-on que les catholiques étaient au nombre de quelques milliers, dispersés dans tout l'Empire turc, et que la plupart n'étaient même pas sujets de la Porte tandis que les Grecs, au nombre de onze millions, formaient un vaste État dans l'État ; Menschikof feignait de ne pas comprendre, tournait dans le même cercle, répétait à satiété le même argument, soit que son sentiment personnel fût immuable, soit que les ordres de sa cour lui défendissent toute concession. On atteignit le 10 mai. C'était le jour où expirait le délai fixé par l'ultimatum russe. La réponse de Rifaat-Pacha fut telle qu'on la prévoyait. Le ministre turc prodiguait au gouvernement du Czar les assurances les plus amicales. Au nom du Sultan, il offrait à la Russie toute espèce d'avantages ; un hospice et une église russes seraient bâtis à Jérusalem ; les anciennes immunités des chrétiens grecs seraient solennellement confirmées. Mais ce que le gouvernement ottoman était prêt à concéder par un acte spontané, il ne le consignerait pas dans un traité bilatéral. Ni les règles du droit international ni le principe de l'indépendance des États •ne permettaient une telle concession. Ainsi s'exprimait Rifaat-Pacha. Ce langage, adouci par tous les euphémismes diplomatiques, contrastait avec le ton impérieux du plénipotentiaire russe. Ce n'en était pas moins un refus.

On croyait que Menschikof s'embarquerait de suite pour Odessa. Il n'en fut rien. Il s'arrêta sur les rives du Bosphore, à Buyukdéré, où se trouvait le palais d'été de l'ambassade russe. Espérant que l'obstination turque finirait par fléchir, il adressa le 11 mai à Rifaat-Pacha une nouvelle dépêche ou plutôt un nouvel ultimatum, consentant, disait-il, à attendre jusqu'au 14 une réponse plus favorable. Il fit plus, et essaya une suprême tentative d'intimidation, non plus sur les ministres, mais sur le souverain lui-même. Dans la matinée du 13 mai, à l'improviste et contrairement à toutes les lois de l'étiquette, il pénétra jusque dans le palais du Sultan et sollicita de lui une audience immédiate. Celui-ci venait de perdre sa mère, et renvoya l'ambassadeur à ses conseillers. Cette démarche si audacieuse, si insolite, accrut encore l'inquiétude des Turcs. Soit effroi, soit fierté blessée, les ministres donnèrent leur démission, et Reschid-Pacha succéda à Rifaat. Serait-il plus favorable à la Russie que ses prédécesseurs, ou imiterait-il leur fermeté ? On l'ignora tout d'abord. Le premier acte du nouveau ministre des affaires étrangères fut de réclamer de Menschikof un délai de quelques jours, alléguant son ignorance des pourparlers engagés. Le prince répondit que la négociation officielle était close, mais qu'il consentait à surseoir encore à son départ. Il se flattait toujours que la résistance des Turcs ne serait que passagère, et qu'un acte de faiblesse les lui livrerait à merci. Cependant il fallait en finir. Le 18 mai, un grand et solennel conseil fut tenu à la Sublime Porte. Le projet de traité fut lu, pesé, discuté et, par 42 voix sur 44, fut jugé inacceptable. On n'eut pas la peine de notifier la décision. Au moment où les membres du conseil se retiraient, un avis de Menschikof annonçait la rupture définitive. Le lendemain et le surlendemain, on remarqua encore quelques allées et venues entre le Divan et le palais de Buyukdéré. M. de Kleizl, représentant de l'Autriche, le fils de Reschid, quelques autres intermédiaires officieux essayèrent de s'interposer. De ces tentatives in extremis sortit une combinaison dernière ; on rédigea une note qui serait soumise à la signature du Sultan et qui, disait-on, suffirait au Czar. Cette note n'était rien autre chose que la convention déjà proposée et refusée, et les Turcs, persistant dans leurs résolutions viriles, repoussèrent la note comme ils avaient repoussé le traité. Il ne restait plus à Menschikof aucun espoir de succès. Le 22 mai, il s'embarquait pour Odessa. Le même jour, le drapeau et l'écusson de la Russie disparaissaient du palais de l'ambassade moscovite. M. d'Ozerof s'apprêtait aussi à quitter Constantinople, emmenant avec lui tout son personnel et emportant même les archives de la légation.

 

V

On avait suivi, en Europe, avec une attention ardente, les péripéties du drame. L'étonnement était grand. Quand on sut le départ de Menschikof, l'anxiété domina la surprise. Dans presque toutes les cours, les représentants du Czar recueillirent les témoignages non équivoques de la désapprobation générale. Même à Berlin, où le Czar jouissait d'un si grand prestige, même à Vienne où vivait le souvenir de récents services, la conduite de la Russie fut sévèrement jugée. M. de Buol, qui dirigeait alors la politique autrichienne, n'hésitait pas à déclarer hautement qu'il appartenait aux grandes puissances de combattre les prétentions moscovites, et il tenait, à cet égard, à l'ambassadeur de France, M. de Bourqueney, le langage le plus net. Les propos très vifs qui circulaient autour de lui étaient propres à l'affermir dans ces pensées. « Dans quel sens l'empereur de Russie entend-il le protectorat ? lui écrivait, vers ce temps-là, le vieux prince de Metternich. Est-ce dans le sens ecclésiastique ? Alors la chose est en dehors de la compétence du Sultan. Est-ce dans le sens laïque ? Alors la prétention porte atteinte aux droits souverains de l'Empire ottoman. » — « On serait tenté, ajoutait le prince quelques jours plus tard, de se prendre la tête à deux mains pour en faire sortir quelque chose qui pût éclairer la mission Menschikof[28]. » Cette opinion, exprimée sous cette forme familière, était celle de presque tous les cercles viennois. A Berlin, le blâme n'était guère moindre, bien que l'expression en fût plus réservée. On voulait douter encore : peut-être les rapports étaient-ils inexacts ou exagérés ; sûrement le prince Menschikof serait désavoué. Le président du conseil, M. de Manteuffel, s'attachait à répandre ou à entretenir ces espérances. « Ah ! lui répondait le ministre d'Angleterre, lord a Bloomfield, il n'est guère dans les habitudes de la Russie de « désavouer ses agents[29]. » Pas plus sur les bords de la Sprée que sur les bords du Danube, on n'admettait, d'ailleurs, l'idée d'un protectorat de la Russie sur les sujets grecs de la Porte. Tout au plus aurait-on favorisé une sorte de patronage collectif des grandes puissances sur les chrétiens du Levant. Cette conception, plus grandiose que praticable, hantait l'esprit chimérique de Frédéric-Guillaume, et, dans de longues lettres intimes à M. de Bunsen, son ministre à Londres, il la recommandait à l'examen des conseillers de la Reine et surtout de lord Aberdeen[30].

Telle était l'impression dans les deux grandes cours allemandes. Que se passait-il pendant ce temps à Paris et à Londres ?

En France, on avait pressenti l'orage avant qu'il grossît. Dès le mois d'avril, M. Drouyn de Lhuys avait indiqué, avec une rare sûreté de vues, le développement prochain du conflit. Rappelant les stipulations du traité de 1841 qui plaçait sous la sauvegarde des cinq grandes puissances l'indépendance de l'Empire ottoman : « C'est à cinq, ne cessait-il de redire, c'est à cinq qu'il convient de régler des intérêts qui affectent l'Europe entière[31]. » Malgré les assurances pacifiques que M. de Nesselrode prodiguait à M. de Castelbajac, la méfiance dominait à la cour des Tuileries. Le 19 mai, une note brève, insérée au Moniteur, avait laissé pressentir quelque grave événement. Aussi, lorsque, le 23, l'ambassadeur turc à Paris, Vely-Pacha, vint, tout effaré, communiquer à notre ministre des affaires étrangères les dépêches inquiétantes qu'il venait de recevoir, celui-ci l'accueillit avec plus de tristesse que de surprise. N'ayant eu que peu d'illusion, il éprouvait peu de mécompte. Quant à l'opinion publique, à la nouvelle de l'ambassade Menschikof, elle s'était fort émue ; mais elle s'était calmée assez vite, au moins en apparence, soit que la réserve obligée de la presse ne lui permît pas de manifester ses alarmes, soit que les spectacles d'un règne encore nouveau absorbassent toutes les pensées.

C'est avec un bien autre éclat que le sentiment public faisait explosion en Angleterre. A la préoccupation d'être engagé dans un conflit plein de péril se joignait le dépit d'avoir été dupé. Du jour au lendemain, les feuilles britanniques transformèrent leur langage, et la métamorphose fut tellement brusque, qu'en des circonstances moins graves, elle eût fourni ample matière à la raillerie. La Turquie, cet empire déchu que, naguère, on abandonnait à son sort, se retrouva tout à coup la plus intéressante des alliées. Vis-à-vis de la Russie, la flatterie presque caressante fit place, sans transition, à l'invective presque outrée. On n'avait pas de terme assez fort pour qualifier les demandes de Menschikof. Ce qu'il réclame, disait-on, ce n'est pas un édit de tolérance, c'est un traité. Autant vaudrait exiger que la Turquie devînt une province tributaire du Czar[32]. Envers la France, le changement ne fut pas moins soudain. L'Angleterre a une façon à elle de pratiquer l'oubli des injures : elle excelle à oublier, non les injures qu'elle reçoit, mais celles qu'elle se permet. Toutes les insinuations malveillantes se noyèrent dans le torrent des protestations amicales : on mit en réserve, pour d'autres temps, les épigrammes déjà aiguisées ; et, comme dans les plus belles années de la monarchie de Juillet, on prêcha l'entente intime et cordiale. — Chez nous, on suivait, avec une satisfaction mêlée d'ironie, cette brusque évolution. Quel que fût le sentiment intime des âmes, on avait, de part et d'autre, trop besoin de s'unir pour que l'alliance souffrît le moindre retard. Lord Cowley à Paris, M. Walewski à Londres, en nouèrent facilement les liens. Le 27 mai, lord Clarendon à la Chambre des pairs, lord John Russell à la Chambre des communes[33], affirmèrent, aux applaudissements de l'auditoire, le complet accord des deux puissances occidentales et leur ferme volonté de maintenir l'intégrité de l'Empire ottoman. Les actes suivirent de près les paroles. L'amirauté anglaise envoya à l'amiral Dundas, qui était à Malte, l'ordre de s'avancer jusqu'à l'entrée des Dardanelles, et de mouiller dans la baie de Besika. Le 4 juin, le Chaptal quitta Toulon, portant un ordre identique au commandant de l'escadre française qui stationnait déjà dans les eaux de Salamine. En prenant ces graves résolutions, M. Drouyn de Lhuys avait soin d'en limiter la portée. Il tempérait le zèle de son nouvel allié, devenu tout à coup plus ardent que lui. « Nous voulons, disait-il, non encourager la Turquie à refuser tout accommodement, mais la couvrir contre un danger immédiat[34]. » — « C'est dans le traité de 1841, ajoutait-il, que nous il puisons notre droit, et nous l'observerons fidèlement tant qu'aucun acte agressif n'aura pas mis la Turquie en état de légitime défense[35]. » Ainsi était inaugurée l'action commune des deux puissances. — Ces mesures prises, il restait à lord Clarendon un devoir à remplir, et, de toutes les obligations de sa charge, c'était celle qu'il avait le plus à cœur. Ce devoir, c'était de protester contre ce qu'on appelait déjà à Londres la perfidie de la Russie. Il le fit le 31 mai dans une solennelle dépêche à sir Hamilton Seymour, dépêche qui énumérait toutes les pacifiques assurances tant de fois renouvelées par M. de Nesselrode à Saint-Pétersbourg, par le baron Brunnow à Londres, par le Czar lui-même, et où se révélaient, à travers la courtoisie des formes, les colères contenues d'un ancien ami qui se croit joué, trompé ou dédaigné[36].

Sir Hamilton Seymour avait tenu à honneur de devancer les instructions de son chef. Plus que personne, il avait contribué, par ses rapports favorables, à entretenir les illusions : plus que personne il devait se croire joué. Dès qu'il avait appris le départ de Menschikof et la rupture imminente entre le Sultan et le Czar, il était accouru à la Chancellerie russe. Le changement qu'il y avait observé l'avait frappé. Jusque-là, M. de Nesselrode s'était appliqué, avec un art infini, à apaiser toutes les inquiétudes, à nier ou à amoindrir tous les différends. Le 8 mai, il avait annoncé à M. de Castelbajac que tout était terminé à Constantinople, et que l'entente était complète entre le prince Menschikof et M. de Lacour. Le traité, débattu avec la Porte, lui apparaissait comme une chose secondaire : c'est une convention tout à fait inoffensive, tout à fait anodine (perfectly inoffensive and anodine), disait-il un peu plus tard à l'ambassadeur d'Angleterre : loin d'affaiblir la Turquie, elle lui prêtera une nouvelle force, ajoutait-il avec une extraordinaire assurance[37]. Vers la fin de mai, son langage s'était soudain transformé. Sir Hamilton Seymour lui ayant développé ses justes doléances, il lui répondit, cette fois, en des termes où perçait une impatience inaccoutumée. Il fit l'éloge de la modération russe : au traité solennel on avait substitué un engagement : l'engagement lui-même avait été réduit à une simple note. L'obstination turque était entretenue par les conseils de lord Stratford : c'est à ses incurables défiances, à ses intrigues passionnées que devaient être attribués les refus de la Porte. « Je ne puis vous celer, poursuivait Nesselrode, avec un accent comminatoire tout à fait extraordinaire dans sa bouche, je ne puis vous celer que la situation est très grave. L'Empereur ne peut ni ne veut reculer. Si la Porte persiste, les armées russes entreront dans les Principautés[38]. » Ce que Nesselrode disait à sir Hamilton Seymour, il le mandait lui-même à Londres, et on retrouvait dans ses dépêches au baron Brunnow le ton hautain de ses entretiens. « On parle de nos ambitions, écrivait-il avec une fierté voisine du défi ; mais si nous voulions intervenir, qu'avions-nous besoin de traité[39] ? » — L'étonnement était grand, quand on voyait ce haut personnage, si fin, si justement réputé pour sa modération, si maître de lui dans ses paroles comme la plume à la main, déroger tout à coup à toutes les habitudes de son caractère et de son esprit, se faire l'avocat d'une politique belliqueuse après avoir si souvent prêché la paix, et briser ainsi, sur la fin de sa carrière, toute l'unité de sa vie. Était-ce bien sa propre pensée que traduisait le chancelier dans ces conversations presque amères, dans ces dépêches presque menaçantes ? Deux politiques ne s'étaient-elles pas développées parallèlement à Saint-Pétersbourg, l'une au ministère des affaires étrangères, l'autre dans le cabinet de l'Empereur ? Cette politique personnelle du Czar qui avait dicté les instructions de Menschikof, qui avait voulu et prémédité tout un ensemble de mesures téméraires, cette politique, Nesselrode, selon toute apparence, l'avait ignorée ou, ne la connaissant qu'imparfaitement, avait essayé d'en conjurer les suites : de là ses assurances pacifiques, de là ses pronostics d'un si persistant optimisme. L'heure était venue où la volonté du maître brisait tous les calculs de la prudence, rompait les digues que la sagesse d'un ministre expérimenté avait élevées. C'est l'heure où, sous les gouvernements libres, les conseillers de la couronne, n'étant plus écoutés, rentrent dans la retraite. Il n'en est point ainsi dans les monarchies absolues ; et Nesselrode, ce ministre pacifique, allait être réduit à rassembler les pensées belliqueuses de son maître, à les revêtir d'une forme à demi diplomatique, à s'approprier des desseins que tout son passé réprouvait, et cela, avec une seule espérance — bien vaine, hélas ! — celle de tempérer les égarements auxquels il paraîtrait s'associer, et, en suivant son prince jusqu'au bord de l'abîme, de le retenir peut-être avant qu'il y tombât.

Engagé dans cette voie funeste, le Czar ne s'arrêta plus. Les ministres de Prusse et d'Autriche ayant prêché la conciliation : « Qu'on signe d'abord le traité », répliquait le chancelier du ton le plus acerbe[40]. A Saint-Pétersbourg, en effet, on n'avait pas encore tout à fait renoncé à ce fameux Sened, origine de tant d'émotion. Menschikof s'éloignait, mais lentement, et s'était arrêté à Odessa. Le 31 mai, M. de Nesselrode s'adressa directement à Reschid-Pacha et l'invita une dernière fois à signer la Note que le plénipotentiaire russe lui avait remise en quittant Constantinople. Cette nouvelle dépêche — devons-nous l'appeler dépêche ou sommation ? — était conçue dans cette forme étrange devenue familière à la diplomatie russe. Il était imparti à Reschid un délai de huit jours pour renvoyer la Note signée à Menschikof qui la recevrait à Odessa. Le gouvernement ottoman était averti des suites de son refus. Si le Czar n'obtenait pas satisfaction, les troupes russes franchiraient les frontières de l'Empire turc, non pour faire la guerre au Sultan, mais pour se saisir d'une garantie matérielle et amener ainsi la Porte à composition.

Cependant les bruits de réprobation étaient tels en Europe que l'écho en arrivait jusqu'au palais de Nicolas. Le gouvernement moscovite imagina alors de résumer dans un document officiel et de livrer au jugement de l'opinion publique toutes les phases du conflit. Telle fut l'origine d'une nouvelle dépêche-circulaire de M. de Nesselrode, qui parut le 11 juin dans le Journal de Saint-Pétersbourg. Cette dépêche devait justifier le Czar : elle ne fit que publier ses ambitions. On fut choqué des exigences russes ; on le fut plus encore de l'accent dominateur qui prétendait les imposer. Les plus extraordinaires procédés de Menschikof recevaient du même coup une éclatante approbation. Le roi Frédéric-Guillaume, lord Aberdeen, M. de Metternich, tous les fidèles amis de la Russie, tous ceux qui voulaient croire à quelque malentendu ou attendaient quelque désaveu, furent consternés. « La dépêche, écrivait le prince de Metternich, est un vrai monument d'altération morale et d'outrecuidance[41]. » Ce qui rendait tout retour invraisemblable, c'est que le gouvernement moscovite, dans son infatuation, croyait avoir atteint la dernière limite des concessions. « Le malheur, c'est qu'ils se croient modérés », écrivait tristement Seymour[42]. — Il fallait mettre à néant cet ambitieux programme. M. Drouyn de Lhuys s'en chargea : il le fit par la plume de son directeur politique, M. Thouvenel ; il le fit dans deux circulaires du 25 juin et du 15 juillet[43], qui, par leur clarté loyale, par leur ferme et courtoise dignité, rappellent les plus belles époques de notre diplomatie. La France avait, plus que toute autre puissance, qualité pour protester : elle n'avait pas comme la Turquie le malheur d'être faible ; elle n'avait pas comme l'Angleterre la tristesse de s'être laissé abuser, en sorte que rien n'infirmait alors l'autorité de sa parole. Cette parole, l'Europe l'écouta avec sympathie : ajoutons qu'elle l'écouta avec surprise ; car ce n'était pas un mince sujet d'étonnement que de voir Nicolas, le traditionnel champion de la Sainte-Alliance, devenu le perturbateur de la paix générale, et de voir, au contraire, le neveu de Napoléon transformé en protecteur de l'équilibre européen.

L'arrogance russe indisposait l'Europe sans intimider la Turquie. Quelque déchus que fussent les Turcs, ils surent, en ces périlleuses conjonctures, se garder de toute témérité comme de toute faiblesse. Chaque courrier apportait à Constantinople quelque nouvelle alarmante. A Sébastopol et à Odessa, les préparatifs militaires redoublaient : les marchands russes, répandus dans les États du Sultan, avaient reçu l'avis de ne point entreprendre de nouvelles affaires et de terminer au plus vite celles qu'ils avaient engagées : on signalait des achats de bois en vue d'établir des ponts sur le Pruth et sur le Danube. Malgré ces signes d'un prochain danger, le gouvernement ottoman ne s'écartait point de la ligne de modération qu'il avait adoptée. Sans doute, à l'imitation de son puissant voisin, il armait, autant du moins que le désordre de l'Empire le permettait. Mais il s'appliquait bien plus à affirmer ses vues pacifiques qu'à préparer la guerre. C'est dans cet esprit que des circulaires prescrivaient aux pachas les égards envers les consuls russes, la bienveillance envers les résidents de cette nation, la vigilance surtout pour prévenir toute explosion du fanatisme musulman. Ces gages de sagesse une fois donnés à l'Europe, les ministres turcs s'encourageaient à repousser toute concession incompatible avec les droits souverains de leur maitre. Dans cette attitude, ils rencontraient l'appui moral du corps diplomatique tout entier, de Stratford surtout qui, plus que jamais, stimulait leur activité, leur montrait la voie à suivre, leur signalait les périls à éviter La Russie n'ignorait pas quelle influence dirigeait la Porte et ne se lassait pas de la dénoncer. C'était, parmi les Moscovites, un véritable mut d'ordre d'attaquer Stratford, réel inspirateur, disait-on, de la résistance turque. L'Angleterre niait modestement cette puissance qu'on attribuait à son ambassadeur ; mais, tout en la niant, elle s'en réjouissait et était fière d'avoir, aux rives du Bosphore, un agent qui avait porté si haut le crédit britannique.

On en était là, quand arriva à Constantinople le courrier qui apportait le suprême ultimatum de Nesselrode. La délibération ne fut pas longue. La Porte ne pouvait se déjuger à trois semaines d'intervalle. De nouveau, la note russe, qui n'était qu'un traité déguisé, fut repoussée ; de nouveau aussi le Sultan promit de confirmer tous les privilèges de ses sujets grecs. La réponse partit le 17 juin. La veille, les flottes combinées de la France et de l'Angleterre avaient passé en vue de Ténédos et avaient pris leur mouillage dans la baie de Bésika.

Quelles que fussent les illusions à Saint-Pétersbourg, on ne pouvait compter beaucoup sur cette négociation dernière. Lorsque le refus définitif de la Porte fut connu, M. de Nesselrode annonça aux membres du corps diplomatique l'entrée imminente des troupes russes dans les Principautés. Tantôt à l'aide de raisonnements subtils qu'il variait à l'infini, tantôt avec une irritation qui déguisait mal son embarras, il s'attachait à justifier la politique de son maître. Il s'efforçait surtout d'ôter à l'invasion des provinces moldo-valaques tout caractère agressif. « C'est un gage matériel que nous voulons saisir, disait-il, ce n'est pas une guerre que nous commençons. — Soit, répliquait Seymour désormais découragé, mais comment concilier les actes avec les paroles, les protestations avec les faits ?[44] » Le 29 juin, le Czar, dans un manifeste où il se représentait, comme le défenseur de la foi orthodoxe, notifia sa résolution à son peuple. Ce manifeste, à la fois mystique et guerrier, fut lu dans toutes les églises. Pendant ce temps, l'armée de Bessarabie, prête depuis plusieurs semaines, recevait l'ordre d'entrer en campagne. Le 3 juillet, les têtes de colonnes russes franchirent le Pruth. Ce n'était pas encore la guerre ; car, de part et d'autre, on se défendait énergiquement de la vouloir ou de la désirer ; ce n'était pas la guerre, la guerre déclarée, la guerre avec le cortège de ses ruines et de ses immolations, mais déjà ce n'était plus la paix.

 

VI

A cette heure, une nouvelle puissance entre en scène, c'est l'Autriche.

Dans le conflit qui grandissait, l'Autriche était restée jusque-là simple spectatrice, spectatrice intéressée, à la vérité, et attentive jusqu'à l'anxiété. — A ne consulter que les souvenirs ou les préférences, il semblait naturel que l'empereur François-Joseph inclinât vers son puissant voisin. Aux jours difficiles de sa jeunesse, il avait été généreusement secouru par le Czar et ne pouvait l'avoir oublié. L'alliance russe paraissait une sauvegarde contre les périls révolutionnaires. Le prestige de Nicolas, bien que légèrement atteint, n'était point évanoui. A. Vienne, on se méfiait un peu de la France, si longtemps ennemie. Quant à l'Angleterre, on la considérait sans doute comme une ancienne alliée, mais la faveur de la nation britannique pour Kossuth et les récents affronts infligés au général Haynau par la populace de Londres, avaient amené entre les deux cours un refroidissement passager. Les diplomates russes, très actifs à Vienne, ne manquaient pas d'exploiter ces sentiments ou ces répugnances et rencontraient parfois des oreilles complaisantes. — Tout autre était l'opinion de ceux qui considéraient non les sympathies personnelles ou les dissentiments momentanés, mais les intérêts généraux et permanents de la monarchie autrichienne. Puissance danubienne, l'Autriche ne pouvait souffrir que le Czar dominât aux bouches du Danube. Tout progrès de la Russie vers Constantinople serait pour elle une menace. Le jour où la Russie, déjà sa voisine à l'orient, le deviendrait également au sud, elle la déborderait, l'enserrerait à volonté, attirerait, par la communauté de croyances ou de races, ses sujets grecs ou slaves, détacherait d'elle une à une ses provinces plutôt juxtaposées que fondues, et ébranlerait sans peine la structure un peu artificielle du vaste empire des Habsbourg. Ainsi pensaient, sans se soucier outre mesure de la reconnaissance ou des affections, la plupart des hommes d'État autrichiens. Ils jugeaient que leur pays, ne poursuivant pas de conquête en Orient, ne devait pas permettre les agrandissements des autres. Ils estimaient que la meilleure des politiques, c'était le maintien des traités, et, parmi tous les traités, ils n'en savaient pas de plus sage que celui qui avait placé sous la garantie des cinq grandes puissances européennes l'intégrité de l'empire ottoman. « Il ne pousse en Orient aucun fruit que notre Empire puisse cueillir, écrivait dès le début du conflit le prince de Metternich ; et il définissait, en termes d'une ingéniosité un peu subtile, la conduite future du cabinet de Vienne : « Notre attitude, disait-il, devra être non la neutralité, mais une position expectante librement choisie[45]. »

Or, au commencement de juillet 1853, cette position expectante librement choisie se traduisait par un mot qui était sur toutes les lèvres, celui de médiation. François-Joseph se rapprochait de Paris et de Londres par ses intérêts, de Saint-Pétersbourg par la gratitude ou les souvenirs : excellente condition pour que sa voix fût entendue. Il était nouveau dans l'exercice du pouvoir, et sa jeunesse n'excitait ni ombrage, ni inimitié, ni jalousie. Placée au centre de l'Europe, Vienne était un point intermédiaire entre la Russie et l'Occident. Il n'était pas jusqu'à certains liens de parenté qui ne parussent faciliter l'œuvre de pacification : l'ambassadeur du Czar à Vienne, le baron de Meyendorf, était le beau-frère de M. de Buol, chef du cabinet autrichien, et on se flattait que la cordialité des entretiens intimes aiderait aux efforts de la diplomatie et les compléterait.

Tout était donc prêt, sinon pour une médiation officielle, puisqu'il n'y avait point encore de guerre engagée, au moins pour des négociations dont Vienne serait le centre. Dès la fin de juin, les représentants des grandes puissances prirent l'habitude de se réunir sous la présidence de M. de Buol, dont ils étaient les hôtes et qui résumait leurs délibérations. Ce fut l'origine de cette fameuse Conférence de Vienne qui dura si longtemps, fit, somme toute, si peu de chose et répandit autant d'encre sur les bords du Danube qu'on devait, plus tard, verser de sang sur le plateau de Chersonèse.

Quel serait le point de départ de ces essais de conciliation ? Les chancelleries s'étaient mises en grands frais d'invention. Les uns proposaient de prendre pour base la note du prince Menschikof et de l'amender en quelque manière, de façon à la rendre acceptable au Sultan ; ce fut la pensée primitive de M. de Buol. Les autres auraient voulu que la Porte acceptât sans variante la note Menschikof, mais qu'en retour le Czar, par une déclaration solennelle, reconnût, en termes non équivoques, la pleine indépendance de l'Empire ottoman : ce projet, attribué à M. de Bourqueney, ambassadeur de France à Vienne, et bientôt désavoué par celui-ci, plaisait fort aux Russes : il sera accueilli des deux mains, disait M. de Nesselrode. A Londres, lord Clarendon songeait à une brève convention par laquelle la Porte renouvellerait toutes les stipulations des anciens traités. A Saint-Pétersbourg, sir Hamilton Seymour avait aussi son plan : ce plan consistait dans la publication d'un Hatti-shérif qui confirmerait tous les privilèges des chrétiens et serait notifié tout à la fois au Czar et aux représentants des grandes puissances. « Est-ce en votre nom ou au nom de votre gouvernement que vous parlez ? avait demandé M. de Nesselrode à l'ambassadeur. — En mon nom seul. — Alors, avait répliqué Nesselrode, avec une nuance légèrement ironique, c'est le système Seymour. » En effet, toutes les têtes travaillant, chaque diplomate attachait son nom à un système, et, au bout de quelques jours, les projets ne se comptaient plus.

Au milieu de toutes ces propositions, une combinaison avait surgi qui remontait à une origine plus auguste, et qui, à ce titre, prévalut.

Depuis que l'Angleterre lui avait échappé, le Czar se tournait volontiers vers la France. Jamais il ne l'avait tout à fait négligée, même au temps où il faisait à sir Hamilton Seymour les étranges ouvertures que l'on sait. Ces ouvertures ayant été déclinées, il avait redoublé de courtoisie pour l'ambassadeur de France, M. de Castelbajac, et, par intervalles, il avait même affecté vis-à-vis de lui la confiance et l'abandon. A propos des affaires d'Orient, il avait manifesté un certain désir de terminer la querelle, pourvu que sa dignité fût sauve et que l'avantage apparent lui restât. M. de Castelbajac ayant communiqué ces bonnes nouvelles à son souverain, Napoléon III avait alors rédigé lui-même, sous forme de note, un projet d'arrangement qui semblait concilier, sans recul ni humiliation pour personne, les vœux de la Russie et les droits souverains de la Porte. Cette note, transmise à Vienne, fut, le 27 juillet, adoptée par les représentants des puissances et envoyée tout à la fois à Saint-Pétersbourg et à Constantinople. Comme le faisait observer lord John Russell à la Chambre des communes[46], le projet était d'origine française, mais l'Autriche se l'était approprié.

Le 3 août, la Russie, dont les intentions avaient déjà été pressenties, répondit par une adhésion pure et simple. On se réjouit comme si le succès eût été assuré. Le Moniteur se hâta de publier la nouvelle[47]. A la Chambre des pairs, lord Clarendon, répondant à lord Malmesbury, annonça, en termes à peine voilés, le dénouement de la crise[48]. A Vienne, le comte Buol triomphait, s'attribuait tout l'honneur de la réussite, raillait même un peu les alarmes si chaudes de la France et de l'Angleterre. Nul ne doutait que la Porte ne saisît avec empressement l'occasion de sortir d'embarras. Cette confiance fut déçue.

Les faibles sont parfois sujets à de singuliers emportements, surtout quand, ayant été forts, ils reprennent par accès la fierté de leur ancienne puissance. Cette disposition dangereuse commençait à dominer chez les Turcs lorsque, le 12 août, arriva à Constantinople la note déjà acceptée par la Russie. Stratford, le guide accoutumé de la Porte, ayant conseillé une prompte adhésion, Reschid-Pacha l'écouta avec cette politesse impassible qui est familière aux Orientaux. Il se contenta de répliquer que le projet soulèverait des objections : séance tenante, il en indiqua quelques-unes ; puis, comme l'ambassadeur britannique insistait, il promit de convoquer le Conseil au plus tôt. Les jours suivants furent pleins d'agitation, mais d'une agitation qui révélait plus de fanatisme que de craintes. Les ministres et les grands de l'Empire ayant été rassemblés résolurent d'abord de rejeter la note, même amendée. Il fallut tous les efforts de Reschid pour qu'ils consentissent à comparer les textes et à les peser. Stratford, qui avait ses agents jusqu'au sein du Divan, était renseigné d'heure en heure sur le tour des débats et, en cas de résolutions extrêmes, s'apprêtait à intervenir. Après de longues délibérations, il fut décidé que la note, la Note de Vienne, comme on l'appelait, ne serait acceptée qu'après amendements. Les modifications réclamées étaient au nombre de trois et avaient toutes le même but : elles tendaient à mieux préciser que les privilèges des chrétiens grecs dérivaient d'un don volontaire, d'une concession spontanée, d'un octroi souverain de la Porte, et non d'une convention bilatérale avec un État étranger. Cependant, à Constantinople, les esprits s'animaient de plus en plus. En faisant part à Stratford de la décision prise, Reschid ajoutait : « On nous accusera de faiblesse et de coupable modération. » Au fond de l’âme, Stratford lui-même n'était pas loin d'approuver la nouvelle attitude des Turcs, et ses opinions personnelles, si hostiles à la Russie, contrastaient un peu avec son langage officiel. Avant la fin d'août, on connut à Vienne la résistance inattendue du Sultan. Le triomphe de M. de Buol n'avait pas été long.

Il y eut alors, dans toutes les chancelleries, un véritable déchaînement contre l'obstination ou, comme on disait, l'entêtement de la Porte. La hauteur de la Russie avait naguère inquiété : l'arrogance des Turcs n'inspirait qu'une pitié dédaigneuse. Du même coup le Czar reconquit les sympathies. M. Drouyn de Lhuys et lord Clarendon firent parvenir à Saint-Pétersbourg l'expression de leur déplaisir, de leurs regrets, presque de leurs excuses. Ils ajoutèrent l'espoir que les exigences de la Turquie ne seraient point un obstacle à l'apaisement. Plus vif dans son langage que ses collègues de France et d'Angleterre, M. de Buol s'autorisait de la puissance même de Nicolas pour l'incliner à la modération. « Les Turcs, disait-il en substance, sont sans doute aveuglés jusqu'à la folie : mais des hauteurs où il est placé, qu'importent au Czar les subtiles et étroites querelles de ses chétifs adversaires ? Dans un débat si au-dessous de lui, sa dignité est vraiment hors de cause. » En même temps, des remontrances irritées arrivaient à Constantinople ; on pressait le Sultan de signer le projet, de le signer de suite, ne fût-ce que par égard pour ses augustes alliés. Qu'étaient les avantages de quelques changements de rédaction auprès des périls d'un refus ? Quant aux anciens amis de la Russie, ils allaient plus loin ; tel était lord Aberdeen qui proposait que l'on obligeât la Porte à signer la note originelle, sauf à laisser aux grandes puissances le soin d'en régler l'interprétation.

La Turquie paraissait abandonnée. L'imprévu dominant de plus en plus, ce fut la Russie qui la sauva. Le Czar refusa de souscrire aux prétentions turques : son adhésion ayant été pure et simple, il tenait à honneur que le Sultan fit de même. On s'attendait à ce langage, et nul n'en fut étonné. Mais ce qui provoqua la surprise, ce fut le commentaire qui accompagna cette réponse. Sous le nom d'Analyse des trois modifications réclamées par la Turquie, le chancelier russe publiait un nouvel exposé des vues de sa cour. Il en résultait que Nicolas, en signant la Note de Vienne, n'avait abdiqué aucune de ses ambitions passées. Si la Russie repoussait les amendements de la Turquie, ce n'était pas que ces amendements fussent insignifiants, comme on le croyait à tort en Europe ; c'était, au contraire, parce qu'ils privaient le gouvernement moscovite d'un droit d'intervention toujours affirmé, jamais abandonné. Cc droit d'intervention au profit des sujets chrétiens de la Porte était derechef proclamé, et avec une netteté qui ne laissait place à aucune incertitude, avec une hauteur qui défiait toute nouvelle négociation.

Parmi les diplomates réunis à Vienne, la confusion fut grande et le dépit plus grand encore. Ainsi cette note, remaniée avec tant de soin, n'était dans la pensée du Czar rien autre chose qu'une copie à peine retouchée de l'ultimatum Menschikof : ainsi le travail de la conférence n'arrivait à la publicité qu'accompagné d'une interprétation qui en dénaturait l'esprit : ainsi ces misérables Turcs avaient été plus avisés que leurs dédaigneux protecteurs, leur entêtement était fermeté et leur défiance sagesse. La faveur publique, un instant revenue à Saint-Pétersbourg, se reporta de nouveau vers Constantinople. Attaché plus que personne à une œuvre qu'il s'était appropriée, M. de Buol songeait encore à recommander à la Porte une acceptation pure et simple. Mais tout autre était désormais l'avis des cabinets de Paris et de Londres. « Entre la note de Vienne interprétée par M. le comte de Nesselrode et les exigences de M. le prince Menschikof, la différence est insaisissable, écrivait le 17 septembre M. Drouyn de Lhuys à M. de Bourqueney. » — « Le commentaire russe attribue à la Note de Vienne un sens tout nouveau », écrivait-il cinq jours plus tard à M. de Lacour ; et, avec un découragement attristé, notre ministre des affaires étrangères confessait son impuissance. A Londres, on n'était pas moins lassé de tant d'efforts inutiles. L'ambassadeur d'Autriche, M. Colloredo, ayant insisté auprès de lord Clarendon pour que le gouvernement britannique pesât de nouveau sur le Sultan : « Nous ne le pouvons plus, répliquait lord Clarendon, l'Analyse russe a révélé combien les vues du cabinet de Saint-Pétersbourg sont éloignées des nôtres. — Alors, c'est la fin de la conférence ? — Sans doute, mais je ne puis que le regretter[49]. » Ce langage n'était pas seulement celui de lord Clarendon, c'était celui du prince Albert, si favorable aux Russes[50], c'était celui de lord Aberdeen, l'ancien ami de Nicolas : tant le commentaire de M. de Nesselrode avait jeté de lumière sur les ambitions moscovites !

Cependant les empereurs d'Autriche et de Russie devaient, à l'occasion des manœuvres d'automne, se rencontrer à Ollmutz. Les plus tenaces parmi les conciliateurs se flattaient encore que de l'entrevue des deux monarques naîtrait quelque chance favorable. Les souverains arrivèrent le 25 septembre. M. de Nesselrode accompagnait Nicolas, M. de Buol François-Joseph. On remarqua l'empressement du Czar pour le général de Goyon, chef de la mission militaire française, et sa froideur pour lord Westmoreland, ministre d'Angleterre à Vienne. Dans l'intervalle des revues, des banquets, des cérémonies d'apparat, les diplomates débattirent le grave différend. Nicolas, si l'on en juge par quelques paroles d'une bienveillante courtoisie, se montra plus pacifique qu'on n'eût osé l'espérer. De plus en plus fertiles en inventions, les négociateurs imaginèrent une nouvelle combinaison qui, à parler franc, n'était ni pire ni meilleure que les précédentes. La Turquie serait invitée à signer sans variante la Note de Vienne ; en retour, la Russie publierait une déclaration solennelle qui rassurerait complètement le Sultan sur ses droits souverains : après quoi un ambassadeur ottoman partirait pour Saint-Pétersbourg et scellerait la réconciliation. M. de Buol, toujours avantageux, fut charmé de cet arrangement, et de nouveau s'apprêta à triompher. Prévenu par le télégraphe, Napoléon se montra, assure-t-on, satisfait, presque confiant. A Londres, on fut plus réservé. Le 28 septembre, les souverains se séparèrent. Qu'adviendrait-il du nouveau projet ? On n'eut pas la peine d'en débattre les détails. Le vent belliqueux qui soufflait à Constantinople vint renverser, avant même qu'il fût achevé, ce nouvel et fragile édifice de l'habileté diplomatique.

La perpétuelle appréhension du péril est à la longue plus cruelle que le péril même. Cette impression était celle des Ottomans. Fatigués de tant de négociations infructueuses, secrètement froissés des dédains de leurs protecteurs occidentaux, ils sentaient de plus en plus se réveiller les ardeurs mal assoupies de leur vieille race guerrière. Les musulmans fidèles à leur foi religieuse se réjouissaient de déployer l'étendard du Croissant. Les plus éclairés parmi les Turcs s'étaient eux-mêmes accoutumés à la pensée d'une lutte prochaine : ils n'ignoraient pas que leurs finances ne leur permettaient point de supporter plus longtemps des préparatifs ruineux : ils jugeaient qu'un succès militaire, fût-il chèrement acheté, relèverait mieux que tous les pourparlers diplomatiques l'autorité morale de leur pays. En amendant la Note de Vienne, le Divan avait marqué cette nouvelle politique qui contrastait si fort avec sa longanimité passée. Tout contribuait à affermir ces dispositions. Les Russes n'avaient pas seulement envahi les provinces Danubiennes, mais encore avaient interdit aux hospodars tout payement de tribut à la Porte, toute communication avec le Sultan ; et l'injure de ce procédé avait été vivement ressentie. D'ardentes prédications religieuses avaient réveillé l'ancien esprit de fanatisme. Au commencement de septembre, des placards affichés sur les mosquées appelèrent aux armes tous les vrais musulmans. Deux jours plus tard, les Ulémas déposèrent entre les mains des ministres une pétition demandant qu'on proclamât la guerre sainte. L'agitation grandissant, on craignit un soulèvement du vieux parti turc, on se prit même à redouter le massacre des chrétiens, la déposition du Sultan. Ces rumeurs, quoique empreintes d'une évidente exagération, révélaient assez les nouvelles directions de l'esprit public. Le 25 septembre, Stratford, toujours en éveil, envoya à sa cour une dépêche alarmée : « On va tenir demain, mandait-il, un conseil qui décidera de la paix ou de la guerre. » Les représentants des puissances, troublés de tant d'audace, multipliaient leurs efforts pour endiguer un courant que rien ne contenait plus. Le 26, de grand matin, l'ambassadeur d'Angleterre vit Reschid : il lui dépeignit avec chaleur le danger des résolutions extrêmes, la disproportion des forces, l'incertitude d'un secours européen, les délais nécessaires pour que ce secours arrivât. Reschid ne contesta aucun de ces périls. « La décision est virtuellement prise », se contenta-t-il de répondre. Stratford, devenu l'avocat de la paix après avoir si souvent prêché la résistance, Stratford ne se découragea pas. Il épuisa toutes ses ressources pour convaincre le ministre turc et ne le quitta que quand le conseil commença. Le résultat fut tel qu'on le prévoyait. A l'unanimité, la guerre fut décidée.

Huit jours plus tard, Omer-Pacha, général en chef des troupes turques, sommait le prince Gortchakof d'évacuer dans un délai de quinze jours les Principautés : son refus aurait pour conséquence l'ouverture immédiate des hostilités. Chose singulière ! c'était la Turquie, la faible Turquie qui, contre tous les conseils et par un acte de sa volonté téméraire, précipitait la crise : c'était elle, la puissance dédaignée, qui allait entraîner à sa suite les deux grands États de l'Occident, et ce n'est pas l'une des moindres étrangetés des longues et obscures négociations que nous racontons.

 

VII

Les souverains qui ont longtemps sauvegardé la paix et en ont fait jouir leur peuple n'y renoncent point aisément. Ils versent peu à peu dans la guerre bien plutôt qu'ils ne s'y jettent tout d'un coup. A la première vue de l'abîme, ils s'arrêtent saisis d'effroi. Ils s'avancent pas à pas, reculent, s'avancent encore : ce n'est que par degrés qu'ils s'accoutument à contempler le gouffre où se perdront les épargnes et le sang de leur pays. Les assurances conciliantes dominent d'abord les paroles belliqueuses ; elles s'affaiblissent, renaissent, s'affaiblissent de nouveau, jusqu'à ce qu'enfin on en perçoive à peine le bruit : souvent le dernier écho des protestations pacifiques retentit encore lorsque déjà résonne le premier cliquetis des armes.

Cette dérivation progressive et plus fatale que voulue ne fut nulle part mieux marquée que dans ce malheureux conflit oriental. On n'avait aperçu d'abord qu'un petit point noir longtemps resté fixe à l'horizon et qui semblait ne devoir jamais grossir : c'était le différend des Lieux saints. Tout à coup la question du Protectorat des Grecs avait surgi, et le petit point noir s'était absorbé dans cet épais nuage : le nuage avait grandi au point de tout envahir, s'était ensuite presque dissipé et bientôt s'était reformé plus menaçant. L'orage avait enfin éclaté sur les bords du Danube. Même en ces conjonctures de plus en plus graves, apparut la répugnance de l'Europe à sacrifier au hasard des batailles le repos heureux dont elle jouissait depuis quarante années. Entre la Russie et la Porte, la rupture était consommée : en outre, la France et l'Angleterre venaient de pousser leurs flottes de Besika jusqu'aux rives du Bosphore, et, sans sortir encore de la neutralité, avaient marqué leur place dans les hostilités futures. Ce grand pas franchi, on s'efforça de ne pas aller plus loin et même, s'il se pouvait, de rétrograder un peu. On s'ingénia à définir un état de choses qui, n'étant plus l'accord, ne fut pas tout à fait la lutte à main armée. On se flatta de trouver, sur les extrêmes confins de la paix et de la guerre, une sorte de position expectante, d'équilibre chancelant où on se tiendrait, où on se fixerait peut-être à grand renfort de subtilités. Surtout, de part et d'autre, on répudia le rôle d'agresseur, et on le répudia si bien que les plus optimistes se rassurèrent : Comment, disaient-ils, les hostilités éclateraient-elles, si nul ne se hasarde à porter le premier coup ?

De ces hésitations, de ces regrets voisins du repentir, naquit une situation bien rare dans les fastes politiques et militaires La guerre à peine déclarée, les belligérants s'appliquèrent à l'envi à atténuer leurs desseins. C'est en termes modérés que la Porte, presque intimidée de sa hardiesse, notifia aux puissances amies ses récentes résolutions. Les Turcs jugeaient que défendre leur territoire suffisait à leur honneur. Toute leur ambition était que leur puissant adversaire ne les écrasât pas et qu'ils pussent, par quelques avantages partiels, réveiller le souvenir de leur antique valeur. De leur côté, les Russes paraissaient répugner à une vigoureuse initiative. Le 14 octobre, M. de Nesselrode exposait en ces termes à sir Hamilton Seymour les vues de son gouvernement : « La guerre nous a été déclarée par la Turquie : nous n'attaquerons pas, nous resterons l'arme au pied, résolus seulement à repousser toute agression, soit dans les Principautés, soit dans les provinces asiatiques où nous avons renforcé nos régiments. Nous resterons ainsi pendant l'hiver, prêts à recevoir les ouvertures pacifiques qui nous seraient faites par la Turquie. Telle est notre position[51]. » — Les deux armées demeurèrent donc quelque temps en présence, les Russes étant massés à Giurgevo, les Turcs étalant de l'autre côté du fleuve les uniformes bariolés de leurs troupes irrégulières et leurs tentes, de couleur verte en l'honneur du Prophète. Vers la fin de l'automne, quelques engagements assez sanglants eurent lieu sur les frontières danubiennes et aussi en Asie, mais avec des fortunes diverses et sans qu'aucun d'eux pût changer la face des choses. Tout aidait à la temporisation. L'hiver venait, et il est aussi rude dans la vallée du bas Danube que l'été y est chaud et accablant. Cet immense fleuve qui séparait les deux armées facilitait la défensive et rendait les opérations malaisées. Il fallait enfin compter avec l'inertie des Turcs, le moins pressé de tous les peuples, même quand il croit se hâter. Le sultan annonçait par un hatti-shérif du 31 octobre son départ pour l'armée, non de suite, non dans quelques semaines, mais au printemps suivant, et il ordonnait que, sans tarder, on préparât son escorte. Seul, Omer-Pacha, Croate d'origine et général en chef de l'armée ottomane, participait à l'activité de l'Occident ; mais, à part les passagers réveils du fanatisme, tout sommeillait autour de lui.

Ces heureuses lenteurs permettaient à la diplomatie de rentrer en scène, et elle n'y manqua point.

Elle y manqua si peu que la conférence de Vienne qu'on croyait dissoute se reforma. Elle ressuscita, disait ironiquement Stratford, qui, en fait de diplomatie, croyait surtout à la sienne. Le 30 octobre, les ambassadeurs de France, d'Angleterre et de Prusse se réunirent chez M. de Buol. En Angleterre, on avait songé à une nouvelle Note. Le ministre autrichien jugea ce moyen insuffisant. « La guerre a été déclarée, dit-il, les hostilités ont même commencé. Comment une simple note aurait-elle la vertu d'arrêter les mouvements des deux armées et de rétablir la paix compromise ? C'est seulement par un traité que peut être ramené l'accord ; la médiation ne peut avoir « qu'un but, provoquer et faciliter ce traité. » M. de Buol proposait en conséquence qu'un avis fût envoyé à la Porte pour l'engager à faire connaître ses conditions. En même temps un armistice serait sollicité à Saint-Pétersbourg. La France adhéra à ce projet, l'Angleterre aussi, quoiqu’avec peu de confiance. Après échange de vues entre Paris et Londres, les membres de la conférence de Vienne signèrent le 5 décembre un protocole qui était leur premier acte officiel, et par lequel ils se portaient médiateurs entre les belligérants. Le même jour, par une déclaration collective, ils invitèrent en termes pressants le gouvernement turc à traiter au plus tôt. Cette invitation fut transmise à Stratford, qui était le plus ancien ambassadeur accrédité à Constantinople. Déjà M. Drouyn de Lhuys avait recommandé au général Baraguey d'Hilliers, successeur de M. de Lacour, d'appuyer de toutes ses forces la combinaison nouvelle, et lui avait presque dicté les termes de la réponse qu'il suggérerait à la Porte[52].

Cette suprême démarche tentée, on attendit le résultat avec un mélange de crainte et d'espoir. Malgré toutes les déceptions passées, il semble que la confiance ait été plus grande que l'inquiétude ; car, le 9 décembre, une note du Moniteur laissait entrevoir une prochaine et heureuse conclusion. Sur ces entrefaites, un événement survint qui rejeta tout à coup vers la guerre ceux-là mêmes qui s'abandonnaient aux perspectives de la paix.

 

VIII

Vers la fin de novembre, une escadre ottomane, forte de sept frégates, trois corvettes et deux vapeurs, avait quitté le Bosphore et était entrée dans la mer Noire. Son but était de porter des provisions et des renforts à la garnison de Batoum, peut-être aussi, comme l'ont affirmé les Russes, de fournir quelque assistance aux tribus insurgées du Caucase. Contrariée par le mauvais temps, la flotte avait cherché un abri dans la rade de Sinope. Cependant le vice-amiral Nakhimof croisait entre la Crimée et l'Anatolie afin d'empêcher les communications entre les différents ports turcs. Déjà il avait échangé quelques boulets avec la marine ennemie, il avait même capturé une frégate égyptienne. Les rapports des consuls et ceux des autorités indigènes avaient signalé la présence de son escadre le long des côtes septentrionales de la Turquie d'Asie. Le 27 novembre, quelques voiles russes se montrèrent en vue de Sinope. Osman-Pacha, chef des forces navales turques, n'entreprit ni de poursuivre sa route ni de regagner le Bosphore, et demeura au mouillage où il s'était réfugié. Trois jours plus tard, le 30 novembre dans la matinée, on vit, non plus seulement quelques voiles, mais toute l'escadre de Nakhimof, composée de six vaisseaux de ligne, de deux frégates et de trois vapeurs, pénétrer dans la baie. Contre de telles forces, la flotte ottomane était impuissante à résister. Pourtant, l'ennemi s'avançant vers le port, la frégate que commandait Osman-Pacha engagea courageusement la bataille. Il était alors midi et demi. La vaillance des Turcs ne pouvait compenser l'inégalité de l'armement et des ressources. Les batteries de côte étaient elles-mêmes réduites à l'inaction, les vaisseaux ottomans se trouvant entre elles et les navires russes. Au bout d'une demi-heure, l'une des frégates coula. Bien avant la fin du jour, la malheureuse escadre ottomane était anéantie. Plus de la moitié des matelots turcs étaient tués ou blessés, avaient été capturés ou avaient disparu. Quant à la ville, elle était en feu. Les Russes emmenèrent avec eux l'amiral Osman-Pacha blessé et prisonnier. Dans cette lutte désespérée, ils avaient eux-mêmes fait des pertes sensibles qui témoignaient de la valeur de leurs adversaires. De toute la flotte ottomane, un seul navire, le vapeur le Taïf, avait pu s'échapper : c'est lui qui porta à Constantinople la nouvelle du grand désastre.

Le 11 décembre, une dépêche télégraphique, arrivée par la voie de Vienne, apprit à Paris et à Londres la défaite de Sinope.

L'opinion publique, même la mieux éclairée, ne mesure pas toujours les événements suivant leurs vraies proportions et reçoit parfois des impressions violentes contre lesquelles il serait vain de réagir. A considérer froidement les choses, il n'y avait, dans l'affaire de Sinope, qu'une de ces surprises navales que justifie le droit des armes. La Turquie avait déclaré la guerre : déjà sur quelques points, plusieurs combats avaient été livrés : les Russes ne faisaient qu'opposer hostilité à hostilité en coulant des navires qui portaient des munitions et des approvisionnements, soit à des tribus insurgées, soit même à la garnison d'une ville voisine. L'histoire militaire offrait de fréquents exemples de pareilles destructions. Sans remonter bien haut, l'Angleterre avait-elle été plus respectueuse du droit des gens lorsque, en 1807, voulant empêcher la Turquie d'entrer en lutte contre la Russie, elle avait, sans préalable déclaration de guerre, brûlé la flotte ottomane dans la mer de Marmara ? Ces coutumes et ces souvenirs justifiaient, excusaient du moins, l'amiral Nakhimof. Mais le public européen ne raisonna pas de la sorte et ne prit point le loisir de tels rapprochements. La Russie avait tant indisposé le monde par ses hauteurs qu'on ne voulait rien lui pardonner. On se refusa à voir autre chose que l'odieuse immolation du faible par le fort. Un spectacle unique absorba tout le reste : celui de cette flotte détruite sans merci, de cette ville réduite en cendres, de ces habitants inoffensifs demeurés sans asile. L'émotion fut d'autant plus grande que les premières relations exagérèrent encore le chiffre des pertes. On compta parmi les morts une foule de matelots qui, échappés à la lutte, avaient pu gagner soit Trébizonde, soit leur village natal, et reparurent plus tard dans les rangs. Les correspondances de Constantinople, écrites sous l'empire d'un véritable affolement, furent accueillies sans contrôle, et, l'imagination ajoutant à la réalité, l'impression publique s'exhala de toute part en un immense murmure de colère et de pitié.

Cette émotion gagna les chancelleries. Elle pénétra jusque dans l'âme naturellement modérée de M. Drouyn de Lhuys. En apprenant, le 11 décembre, les événements de Sinope, son irritation fut plus vive encore que ses regrets. Le surlendemain, dans une dépêche au général Baraguey d'Hilliers, il écrivait ces lignes hautaines et amères : « Le coup hardi et heureux que la Russie vient de frapper n'atteint pas seulement la Turquie. » Les jours suivants, ses conférences avec lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre, laissèrent percer des résolutions désormais arrêtées. On sentait que la pensée même de la guerre, pensée longtemps écartée et désavouée, n'effrayait plus. « Notre devoir, disait M. Drouyn de Lhuys, est de couvrir le territoire turc. » Et pour le couvrir, il n'hésitait pas à proposer au cabinet anglais l'occupation de la mer Noire par les marines alliées. « En agissant de la sorte, ajoutait-il, nous empêcherons la répétition du carnage de Sinope : si nous ne pouvons amener une suspension d'armes sur le Danube, nous l'amènerons au moins sur mer... La Russie a jeté le masque, prouvons-lui que nous ne la craignons pas. Les populations riveraines de la mer Noire regardent cette mer comme un lac russe ; rendons-leur courage[53]. » Lord Cowley, ayant été reçu par l'Empereur, trouva chez lui la même énergie virile. Le 16 décembre, M. Walew'ski fut charge de communiquer officiellement au cabinet de Saint-James les vues de notre gouvernement.

La Grande-Bretagne n'avait pas attendu cet appel pour s'émouvoir. L'Anglais, quoique très positif, à ses heures d'entraînement. A Londres, la défaite des Turcs n'excita pas seulement la pitié, mais froissa l'orgueil. La destruction de la flotte ottomane dans les eaux de Sinope, tandis que le pavillon protecteur de l'Angleterre flottait sur le Bosphore, fut ressentie comme une insulte, et cette opinion, si excessive qu'elle fût, s'accrédita partout. Comme en France, on s'accoutuma à l'idée de la guerre : seulement le langage fut plus bruyant. « L'Angleterre, après une paix de quarante années, va peut-être remettre au hasard des combats son honneur et sa fortune. » Ainsi s'exprimait le Times[54], ce puissant et fidèle organe des passions, des préjugés, des grandeurs britanniques. La malveillance publique s'attachait à tous ceux qu'on soupçonnait de sympathies russes : elle s'acharnait surtout contre le prince Albert, qu'on accusait de ménager le Czar pour complaire aux petits États allemands : « C'est un foreigner, » disait-on avec colère ; et le respect de la Reine n'empêchait ni les épigrammes de circuler, ni les plus absurdes calomnies de se répandre. Le ministère subit lui-même cet irrésistible courant. Le chef du cabinet était, comme on le sait, lord Aberdeen, esprit élevé, conscience austère, l'un des plus illustres personnages qui aient honoré le parlement d'Angleterre. Mais, nourri dans les traditions de la politique ancienne, lord Aberdeen considérait la Sainte-Alliance presque comme un dogme ; son affection pour le Czar lui voilait les fautes de la Russie : en outre, à la pensée que la longue paix de l'Europe allait être interrompue, son âme délicate et scrupuleuse se troublait jusqu'à l'anxiété. Les amis les plus éclairés du noble lord lui reprochaient eux-mêmes d'enhardir la Russie en manifestant à toute occasion son horreur de la guerre et son ardent désir de l'éviter. Or, dans le même ministère, était un autre personnage, nullement gêné par les scrupules, plus excité qu'attristé par la perspective des prochaines querelles, aimant l'ordre pour son pays et observant avec une quiétude joyeuse les agitations du continent, esprit net d'ailleurs et résolu, d'un égoïsme britannique qui ne manquait pas de grandeur, ayant tous les défauts comme aussi toutes les qualités de sa race et, à ce titre, doublement populaire parmi ses compatriotes. Dans la constitution du cabinet, lord Palmerston — car on aura déjà deviné son nom — avait été relégué à l'Intérieur. Cette spécialité de ses fonctions ne le gênant guère, il s'était mêlé aux affaires extérieures et y avait apporté cette activité ardente propre à son caractère et à son génie. Son esprit remuant, son goût des aventures l'avaient rangé parmi les partisans de la politique guerrière. A chaque témérité de la Russie, il voulait opposer quelque témérité non moins grande. Il excellait à lancer une sorte de note aiguë qui contrastait avec les graves accents de lord Aberdeen : le fifre de Palmerston, disait-on, réjouit le cœur de l'Angleterre. Il rêvait la contrepartie de Tilsitt, c'est-à-dire une alliance avec un Napoléon contre la Russie. Il raillait les projets des conciliateurs. « La conférence de Vienne, écrivait-il, cela veut dire Buol ; Buol veut dire son beau-frère Meyendorf ; et Meyendorf veut dire Nicolas[55]. » Cependant, jusqu'au désastre de Sinope, le courant pacifique et le courant belliqueux avaient lutté dans le cabinet anglais avec une force presque égale. A la nouvelle de la défaite des Turcs, la faveur publique passa décidément aux belliqueux. Lord Palmerston, par un habile calcul, quitta le ministère ; puis, au bout de quelques jours, il y rentra. Il y rentra en triomphateur. Sans être le premier ministre, sans diriger même officiellement le Foreign Office laissé à lord Clarendon, il sera désormais le véritable inspirateur de la politique nationale : c'est à lui qu'il appartiendra de sceller l'alliance intime avec Napoléon dont il a deviné la fortune, dont il a naguère approuvé le coup d'État, dont il possède la confiance : c'est lui qui soufflera les paroles menaçantes et assumera d'un cœur allègre les suprêmes résolutions. « Sous le gant de velours de lord Clarendon, disait-on en Angleterre, se cache la griffe de Palmerston. »

Ce sentiment public disait assez comment seraient accueillies les propositions de M. Drouyn de Lhuys. Le cabinet britannique non seulement adhéra au projet français, mais se l'appropria. Afin d'éviter la répétition de l'affaire de Sinope, il fut décidé que les flottes combinées entreraient dans la mer Noire. Tout bâtiment russe rencontré en mer serait invité à rentrer dans Sébastopol ou dans le port le plus voisin. Toute agression contre le pavillon ottoman imposerait aux marines alliées le devoir de repousser la force par la force. Il fut entendu, d'ailleurs, que la flotte turque n'entreprendrait aucun mouvement sans l'approbation des amiraux français et anglais. Le 29 décembre, une circulaire de M. Drouyn de Lhuys fit connaître à l'Europe ces graves résolutions. La veille, un courrier était parti pour Saint-Pétersbourg afin d'y porter les décisions des deux puissances occidentales.

Le dessein arrêté, l'exécution ne tarda pas. Le 3 janvier 1854, les deux flottes quittèrent leur mouillage de la baie de Beïcos et, remorquées par des steamers, se dirigèrent vers l'Euxin. Un soudain changement de vent les retint quelque temps dans le détroit, mais le lendemain elles pénétrèrent dans la mer Noire. La frégate anglaise la Rétribution, ayant à son bord un officier de la marine française, se détacha alors de l'escadre et fit route vers Sébastopol, pour y remettre au commandant des forces navales russes les notifications des amiraux alliés. Le 6, à la pointe du jour, elle tourna le cap Chersonèse, s'engagea dans la rade et, à la faveur d'une brume épaisse, pénétra jusqu'à l'entrée du port sans être aperçue. Le brouillard s'étant éclairci, tous les forts la signalèrent, et trois coups de canon tirés à poudre lui intimèrent l'ordre de s'arrêter. A la vue du vaisseau téméraire qui s'était aventuré dans ces eaux interdites, la surprise et l'émotion étaient grandes, si grandes que, du pont de leur navire, les Anglais pouvaient observer, sur les murailles de Sébastopol, les allées et venues des marins effarés. Un canot monté par un officier russe accosta la frégate et l'invita à rétrograder hors de la portée des batteries extérieures. Le commandant britannique ayant observé qu'il n'avait que des dépêches à remettre : « Les règlements sont formels, répliqua le Russe, retirez-vous hors du feu des batteries, et alors seulement nous recevrons vos dépêches. » La Rétribution s'éloigna et, longeant les remparts, alla prendre au large le mouillage qui lui avait été désigné. Chemin faisant, les officiers anglais eurent tout le loisir d'observer les défenses maritimes de la place, qui leur parurent formidables, et d'étudier même, dans ses principaux contours, cette ville de Sébastopol, bientôt si fameuse. Le navire britannique s'étant arrêté, l'embarcation russe revint et prit le message des amiraux, bref résumé des récentes résolutions de la France et de l'Angleterre. Puis la frégate, ayant rempli sa mission, fit les saluts d'usage, et, doublant de nouveau le cap Chersonèse, s'éloigna dans la direction du sud. Elle rallia dans les eaux de Sinope le gros de l'escadre, qui, poursuivant sa route, se mit à explorer les rives méridionales de la mer Noire, sans qu'aucun vaisseau russe se montrât à l'horizon[56].

 

IX

Jacta alea est ! La mer Noire était, aux yeux des Czars, leur exclusif domaine. En forcer l'accès, c'était virtuellement commencer la guerre. Désormais, le véritable ennemi, ce n'est point la Turquie, la pauvre Turquie, la Turquie en décadence et qu'on dédaigne, ce sont ceux qui ont osé déployer leur pavillon jusque dans la rade de Sébastopol. Le débat s'agrandit. Depuis longtemps, les Lieux saints sont oubliés : tout au plus songe-t-on encore au Protectorat des Grecs. Il s'agit bien vraiment de notes à rédiger, d'expressions à concilier, travail de Pénélope incessamment recommencé et détruit. Arrière ces querelles byzantines ! Le duel n'est plus entre le Czar et le Sultan, mais entre la Russie et les deux grands États qui se sont subrogés à la Turquie au point de la rejeter dans l'ombre d'où elle ne sortira plus.

Le secrétaire de l'ambassade française, M. de Reiset, porteur des dépêches de son gouvernement, avait été arrêté par les neiges en Allemagne. C'est seulement le 10 janvier qu'il arriva à Saint-Pétersbourg, avec le message qu'on savait déjà, mais qui n'était pas encore officiellement notifié.

Le 12, M. de Castelbajac communiqua à M. de Nesselrode les résolutions de sa cour. Le lendemain, sir Hamilton Seymour fit, au nom de l'Angleterre, une démarche pareille. Aussitôt un grand conseil des principaux de l'Empire fut réuni. L'irritation était grande. Elle s'accrut lorsqu'on apprit que la dernière circulaire de M. Drouyn de Lhuys avait reçu la publicité du Moniteur. Elle devint plus vive encore quand un aide de camp du prince Menschikof, arrivant en toute hâte, apporta la sommation des amiraux alliés, quand on apprit que déjà les faits étaient accomplis, tellement accomplis que, depuis près de huit jours, les pavillons de France et d'Angleterre flottaient sur la mer Noire.

M. de Nesselrode ne perdit pas un instant pour protester. Il le fit en recomposant à sa manière, et non d'ailleurs sans justesse, le récit des événements de Sinope, origine de toutes les complications nouvelles. « L'escadre turque était partie chargée d'armes, de troupes et de munitions destinées à nos côtes de Circassie. Apparemment ce n'était pas pour se fixer à Sinope qu'elle avait quitté son ancrage du Bosphore. Devions-nous souffrir patiemment qu'elle eût accompli son œuvre d'hostilité ? De ce qu'en Valachie nous avons voulu attendre l’attaque, étions-nous forcés d'agir de même sur nos côtes ? La Turquie est faible, je le sais ; mais il y a des limites à tout, même aux immunités des faibles. Le privilège de l'offensive appartient-il uniquement à la Porte ? Les puissances veulent-elles un armistice naval ? Eh bien ! qu'on s'explique sur la nature de cet armistice... La paix est compromise, continuait Nesselrode... Un hasard suffit pour produire une collision, et l'Empereur en décline d'avance la responsabilité. »

A cette solennelle protestation, le chancelier joignait l'exposé des vues de son maître. « Les puissances occidentales affirment que l'entrée des flottes dans la mer Noire n'a eu d'autre but que d'empêcher tout nouveau conflit. Soit : mais ce résultat ne peut être atteint que par une juste réciprocité. Il devra donc être entendu que l'escadre turque, non moins que l'escadre russe, s'abstiendra de toute agression. En outre, il ne devra être permis aux Turcs de communiquer d'un port ottoman à l'autre qu'à la condition que la me faculté soit accordée aux Russes. Que, dans les eaux de la mer Noire, le même traitement soit appliqué aux deux marines : à ce prix seulement l'armistice naval — puisqu'on veut l'appeler ainsi — sera équitable et préviendra toute effusion de sang[57]. »

M. de Brunnow à Londres, M. de Kisselef à Paris, reçurent l'ordre de traduire en un langage énergique la pensée du Czar. M. de Kisselef alla plus loin. Après avoir annoncé à M. Drouyn de Lhuys les intentions de sa cour, il ajouta en une sorte de confidence officieuse : « Je ne vous cache pas que, si je n'obtiens pas satisfaction, mes instructions me prescrivent de demander mes passeports. — Je prendrai les ordres de l'Empereur, répliqua le ministre français, et je vous répondrai. »

Les ordres de l'Empereur furent pris. Ce fut un refus, refus courtois, mais formel, et d'autant plus grave qu'on n'en pouvait ignorer les conséquences. M. Drouyn de Lhuys donnait volontiers l'assurance que toute agression de la part des Turcs serait empêchée, mais il se refusait à interdire aux Ottomans toute communication entre leurs ports. « Nos démonstrations successives, poursuivait M. Drouyn de Lhuys, ont été des avertissements, non des menaces, non des provocations... La Russie domine déjà en Valachie et en Moldavie : nous voulons empêcher que la mer Noire ne devienne une autre route pour atteindre un pays dont l'existence importe à l'Europe entière. Il n'y aura pas, dit-on, d'égalité de position si les Russes sont retenus dans le bassin de Sébastopol et si les Turcs sortent librement. C'est vrai : mais aussi quelle inégalité de forces ! On parle d'armistice naval : ce n'est pas ce que nous voulons. Ce que nous souhaitons, c'est un armistice général qui permette d'arriver à la paix[58]. »

La paix ! on en parlait encore : mais tout allait vers la guerre. A ce refus du cabinet français, M. de Kisselef fit la réponse qu'il avait laissé prévoir. Le 4 février, il demanda ses passeports. La veille, il avait été reçu en audience de congé par Napoléon III, qui avait repassé avec lui toutes les phases de la question d'Orient. Cette dernière entrevue était, comme toutes les autres, restée infructueuse. Chacun avait tourné dans le même cercle, M. de Kisselef faisant valoir le traitement inégal de la Russie et de la Turquie dans l'Euxin, Napoléon insistant sur la longue série des empiétements russes : « La Russie, répéta l'Empereur à plusieurs reprises, chasse les Turcs des Principautés ; nous, nous chassons les Russes de la mer Noire ». A quelques jours de là, M. de Kisselef quitta Paris. Dans le même temps, M. de Brunnow quittait Londres. Entre la paix et la guerre, il n'y avait plus qu'un dernier mot et une dernière résolution.

 

X

Il y a des guerres qui éclatent toutes seules. Ce sont celles que d'anciens griefs, d'anciennes rancunes, des haines nationales longtemps entretenues ont préparées. Alors le plus petit incident soulève les cœurs, comme la moindre étincelle allume des matières prêtes pour l'incendie. Ici, rien de pareil. Entre le peuple français et le peuple russe, aucun souvenir irritant, aucune contestation de frontière, aucune concurrence industrielle. Placés aux deux extrémités de l'Europe, Russes et Français se rencontraient peu, ce qui facilite toujours l'entente. Ils ne se connaissaient guère que par les séjours que les plus hauts personnages de l'aristocratie moscovite avaient coutume de faire en France. La population parisienne se plaisait à accueillir ces hôtes venus de si loin : elle admirait l'élégance raffinée de leurs manières, leur grâce à la fois souple et fière, leur aptitude à s'assimiler notre langue, leur magnificence qui jetait l'or sans compter. Eux-mêmes étaient vivement attirés par les lumières de l'Occident, si attirés qu'ils s'y brûlaient parfois ; car ils aimaient nos corruptions au moins autant que nos vertus. Volontiers ils prolongeaient leur absence ; souvent, pour les rappeler, il fallait un ordre exprès du Czar ; et, revenus à leur foyer, ils entretenaient longtemps le souvenir de notre patrie comme on aime à retenir un beau rêve évanoui. Entre Anglais et Russes, les sympathies étaient moindres ; mais, à part la perspective encore indécise et lointaine d'un conflit futur en Asie, aucun antagonisme ne séparait les deux nations. — Ces dispositions expliquent par quelles longues et progressives étapes on dériva de la paix dans la guerre. Tandis que les intérêts de la politique générale et de l'équilibre européen dictaient des dépêches hautaines, les relations sociales et les procédés personnels demeuraient empreints, surtout chez nous, d'une bienveillante cordialité. La rupture devenait chaque jour plus certaine, mais on se piquait de ne rien ajouter aux dissentiments nécessaires. Chose étrange ! tout le monde se prétendait sur la défensive, et c'est par une série d'actes défensifs qu'on arrivait à un engagement général. C'est pour se défendre que la Russie avait concentré ses troupes aux frontières de Bessarabie, avait envahi les Principautés, avait poussé ses bataillons jusqu'aux rives du Danube et ses flottes jusqu'au mouillage de Sinope : c'est pour se défendre que les puissances alliées avaient amené leurs escadres jusqu'à Salamine, jusqu'à Bésika, jusqu'à Beïcos, jusque sur les rives de la mer Noire. On se touchait presque, et chacun se refusait à porter le premier coup. Bien plus, on cherchait encore un terrain d'entente alors que tout s'effondrait Ce sont ces tentatives désespérées, ébauchées plutôt qu'achevées, emmêlées et entrecroisées les unes dans les autres, qui ont laissé à peine trace dans les souvenirs des contemporains ou dans les archives des chancelleries, ce sont ces tentatives que nous avons le devoir de raconter ou au moins de signaler.

Le protocole du 5 décembre et la note qui l'accompagnait étaient arrivés à Constantinople peu de jours après la nouvelle du désastre de Sinope. Lorsqu'il fut un peu remis de cette chaude alarme, le Divan, jaloux de montrer sa docilité envers les puissances, fit connaître à quelles conditions il conclurait la paix. Il demandait avant tout que la Russie évacuât les provinces danubiennes ; en retour, il s'engageait à confirmer solennellement tous les privilèges des chrétiens, à exécuter l'accord relatif aux Lieux saints et à accomplir, dans l'Empire ottoman, tout un vaste programme de réformes administratives. Ces conditions, transmises à Vienne, furent approuvées par la conférence et, malgré tant de décourageants échecs, soumises à la cour de Russie. Cette ombre d'espoir s'évanouit bientôt. Le 21 janvier, M. de Lebzeltern, ministre d'Autriche à Saint-Pétersbourg, ayant recommandé ce projet à M. de Nesselrode, celui-ci se montra plus dédaigneux qu'empressé. Il jugea les propositions trop vagues : l'évacuation préalable des Principautés lui parut offensante pour la Russie ; cette évacuation devrait être non le préliminaire, mais la conséquence de l'arrangement. Ainsi parla le chancelier, ne rejetant pas ouvertement la combinaison, mais visiblement décidé à la laisser-tomber dans l'oubli.

Une seconde négociation suivit de près celle-là, négociation à double fin, à la vérité, et qui avait pour but moins de faciliter l'œuvre de la paix que de rattacher à la Russie la Prusse et l'Autriche.

Le jour même où M. de Lebzeltern avait avec M. de Nesselrode l'entretien que nous venons de rapporter, le comte Orlof, l'un des personnages les plus considérables de l'Empire russe, partait pour Vienne. A Saint-Pétersbourg régnait le plus grand mystère sur l'objet de ce voyage. Arrivé le 28 janvier, le comte Orlof descendit chez M. de Meyendorf, affecta de ne voir personne, n'assista même pas à un bal que son hôte donnait le lendemain. Le 30, l'envoyé de Nicolas fut reçu par François-Joseph. Le Czar, qui avait essayé en vain de lier partie avec l'Angleterre, qui depuis avait, par quelques avances discrètes, inutilement tenté d'attirer la France, le Czar se flattait que ses suggestions seraient mieux écoutées à Vienne. Le comte Orlof, au nom de son maître, proposa au monarque autrichien qu'il s'engageât à garder une stricte neutralité dans le prochain conflit. La réponse ne se fit pas attendre. « Le Czar, répliqua François-Joseph, est-il disposé, de son côté, à promettre qu'il ne passera pas le Danube, qu'il évacuera les Principautés après la guerre, qu'il respectera l'intégrité de l'Empire ottoman ? » Le comte Orlof ayant refusé de s'engager de la sorte : « Dans ce cas, reprit le jeune empereur ; je ne puis, moi non plus, souscrire aux propositions russes. Les chances de la lutte sont trop incertaines, la question d'Orient touche de trop près l'Autriche pour que je puisse me lier les mains d'avance par une convention de neutralité. Je resterai fidèle aux principes proclamés dans la conférence, et, pour le reste, je ne prendrai conseil que de l'honneur et des intérêts de mon empire[59]. » Dans le même temps, M. de Budberg, ministre de Russie à Berlin, adressait au roi Frédéric-Guillaume une demande pareille et recevait une réponse à peu près identique.

Le portefeuille du comte Orlof ne contenait pas seulement une convention de neutralité, mais aussi un contre-projet en réponse aux dernières propositions turques. C'était, comme on l'a dit, un négociateur à deux fins : ses instructions, conçues en vue de la guerre, lui prescrivaient de détacher à tout prix l'Autriche de l'Occident ; en cas d'échec, le tentateur repoussé devait se transformer soudain en négociateur pacifique. Le contre-projet du comte Orlof reposait sur les bases suivantes : la Russie et la Turquie traiteraient directement : toutes les conventions antérieures entre les deux puissances seraient confirmées ; par un acte remis aux mains du Czar, le Sultan affirmerait sa volonté de maintenir dans le présent et dans l'avenir tous les privilèges des chrétiens grecs : cet arrangement une fois conclu, les Principautés seraient évacuées. Telles étaient les dernières vues du cabinet de Saint-Pétersbourg. Au fond c'était toujours la même pensée dominatrice, déguisée avec une finesse toute slave, cachée sous les plus ingénieux détours de la langue diplomatique. L'insistance de la Russie à négocier avec la Porte sans l'entremise des puissances disait assez son espoir de l'effrayer en l'isolant et de lui arracher par la peur une suprême concession. Après examen, les plénipotentiaires réunis à Vienne jugèrent la combinaison inacceptable, estimèrent qu'il n'y avait pas lieu de la transmettre à Constantinople et, le 2 février, consignèrent dans un nouveau protocole l'expression de leur lassitude attristée. M de Buol lui-même désespérait : lorsque le protocole fut signé : « Voilà, dit-il, un acte qui, je le crains bien, clôt définitivement la conférence, et pourtant, ajouta-t-il avec regret, elle s'est ouverte sous de meilleurs auspices[60]. »

Tandis que la diplomatie épuisait ses dernières ressources, Napoléon III tentait auprès du Czar un suprême effort. Le 29 janvier, dans une lettre directe à l'empereur Nicolas, il reconstituait avec l'élévation de vue qui lui était propre la longue histoire de la question d'Orient. Il faisait valoir la sagesse de la Turquie qui n'avait pas considéré comme un cas de guerre l'invasion des Principautés. Il rappelait avec tristesse les circulaires de M. de Nesselrode qui avaient détruit le salutaire effet de la Note de Vienne. Il expliquait quelles circonstances avaient au mois d'octobre déterminé les résolutions de la Porte. Puis il poursuivait en ces termes : « Jusque-là, notre attitude vis-à-vis de la Turquie était protectrice, mais passive. Nous faisions parvenir au Sultan des conseils de paix. Votre Majesté, de son côté, montrant le calme qui naît de la conscience de sa force, avait déclaré, avec une modération digne du chef d'un grand empire, qu'elle se tiendrait sur la défensive... Nous étions spectateurs intéressés, mais spectateurs de la lutte. L'événement de Sinope vint nous forcer à prendre une position plus tranchée. » Jugeant le combat du 30 novembre comme tout le monde le jugeait alors, l'Empereur ajoutait : « Les vaisseaux turcs ont été détruits malgré le voisinage de nos escadres. Ce n'était plus notre politique qui recevait un échec, c'était notre honneur militaire... De là, l'ordre donné à nos escadres d'entrer dans la mer Noire : de là, la notification collective envoyée au cabinet de Saint-Pétersbourg... Voilà la suite réelle et l'enchaînement des faits. Il est clair que, arrivés à ce point, ils doivent amener promptement, ou une entente définitive, ou une rupture décidée. » Pour tempérer la netteté hautaine de cette alternative, Napoléon III s'empressait d'indiquer à quel prix la guerre pourrait être conjurée : « Déclarons qu'un armistice sera signé aujourd'hui... les troupes russes abandonneront les Principautés, nos escadres la mer Noire. Votre Majesté préférant traiter directement avec la Turquie, elle nommerait un plénipotentiaire qui négocierait avec un plénipotentiaire du Sultan, et la convention sortie de ces délibérations serait soumise à la conférence des quatre puissances. » L'Empereur ne dissimulait pas que le refus d'accepter ces propositions dernières obligerait la France et l'Angleterre à recourir aux armes. Il terminait, d'ailleurs, en désavouant, au nom de la nation comme au sien propre, tout sentiment d'animosité ; et, de toutes les assurances contenues dans ce long message, celle-là était la plus vraie. Seul, l'incident de Sinope avait éveillé une irritation déjà bien amortie. C'était un spectacle presque unique dans l'histoire que celui de cette grande guerre qui allait surgir d'une question abstraite d'influence et d'équilibre, guerre à armes courtoises, quoique, hélas ! cruellement aiguisées, guerre sans colère, sans entraînement, sans haine, guerre de raison, dirais-je volontiers, si ce mot pouvait jamais s'appliquer à la guerre.

Quelque confiance qu'eût Napoléon dans son autorité personnelle, le résultat de cette correspondance livrée à la publicité de l'Europe n'était que trop prévu. Aux yeux d'un grand nombre, la lettre du 29 janvier n'avait qu'un but : affirmer, à la face du monde, la modération de la politique française, et résumer les négociations qui finissaient. Si quelques illusions tenaces avaient subsisté, la réponse de Nicolas les aurait dissipées. Elle arriva le 19 février. Le Czar refusait de traiter sur les bases proposées par la France.

A partir de ce moment, tout fut à la lutte, et sans espoir de retour. M. de Castelbajac et sir Hamilton Seymour avaient quitté Saint-Pétersbourg. M. de Kisselef et le baron Brunnow s'étaient arrêtés, le premier à Bruxelles, le second à Francfort ; ils s'éloignaient lentement et comme à regret, mais enfin ils s'éloignaient. L'Angleterre concentrait des troupes à Malte. M. Drouyn de Lhuys écrivait au général Baraguey d'Hilliers, pour que la Porte se préparât à recevoir les contingents alliés. Le général Canrobert allait partir pour Constantinople. L'escadre française de l'Océan avait appareillé à Brest et, se dirigeant vers la Méditerranée, s'apprêtait à franchir le détroit de Gibraltar. En outre, un décret du 22 février prescrivait l'appel à l'activité des jeunes gens encore disponibles sur les classes de 1849 et de 1850. — De son côté, le Czar multipliait ses armements. Un ukase ordonnait des levées extraordinaires dans la partie occidentale de l'Empire. Les principales forteresses du littoral de la mer Noire étaient mises en état de défense. Quant aux petits forts de la côte asiatique, les Russes, les jugeant incapables de résistance, n'hésitaient pas à les détruire, et leurs garnisons devenues disponibles allaient renforcer les effectifs de l'armée active.

A la veille des hostilités désormais certaines, les dispositions des trois grands peuples prêts à se combattre variaient suivant leur tempérament national et leurs institutions.

En Russie, tous les efforts du Czar tendaient à créer ou à entretenir une sorte d'ardeur religieuse favorable à ses ambitions Le Russe est, par nature, plus discipliné que batailleur, plus mystique que belliqueux ; il ne se prête volontiers à la guerre que si elle lui apparaît comme une croisade, et n'embrasse intrépidement la mort que sous les apparences du martyre. Nicolas prenait un soin extrême à se poser moins en prince guidé par la politique qu'en monarque inspiré. La querelle des Lieux saints, depuis si longtemps réglée, était habilement ressuscitée par les prêtres : « Vous allez combattre contre les infidèles, contre les oppresseurs de nos coreligionnaires, contre les profanateurs des saints Lieux, des lieux témoins de la Nativité, de la Passion, de la Résurrection du Sauveur. » Ainsi s'exprimait le métropolitain de Moscou, et cette harangue, reproduite par le Journal de Saint-Pétersbourg, servait de modèle à toutes les exhortations du clergé. Les images les plus vénérées étaient extraites des églises, portées sur les places publiques et exposées à la vénération de la foule et de l'armée. Puis les popes, revêtus de leurs ornements, parcouraient les rangs des troupes et répandaient l'eau bénite sur les soldats agenouillés. Ainsi réconfortés par les paroles de leurs prêtres, ainsi exaltés par les promesses d'une vie future, les Russes partaient pour l'Asie ou pour la vallée du Danube : la perspective de cette lutte sainte soutenait leur courage à travers les interminables routes où la fatigue abattait déjà beaucoup des leurs ; et cette même pensée consolait à leurs foyers ceux qu'ils y avaient laissés.

Le peuple anglais, lui aussi, s'apprêtait à la guerre, mais avec des apparences et des allures bien différentes. La liberté illimitée de la presse, les débats du parlement qui venait de s'ouvrir, les meetings qu'aucune entrave ne gênait, permettaient de saisir, jusque dans ses moindres nuances, le sentiment national. Les partisans de la paix, M. Bright, M. Cobden, étaient de plus en plus impuissants : en vain répétaient-ils à la Chambre des communes que les Turcs étaient les oppresseurs des chrétiens, que l'Angleterre allait combattre pour un gouvernement indigne ; en vain ajoutaient-ils que le différend ne valait pas le sang qu'on allait verser : leur voix se perdait dans le bruit général ou était étouffée sous la défaveur. Dans le ministère, lord Aberdeen et M. Gladstone, quoique fort effrayés de l'avenir, s'abandonnaient au courant qu'ils avaient renoncé à diriger. L'animation était telle, que certains membres du gouvernement se départaient de la courtoise réserve gardée jusque-là vis-à-vis de la Russie. Le 17 février, à la Chambre des communes, lord John Russell, après avoir qualifié en termes très vifs l'attaque de Sinope, flétrissait les procédés du Czar et l'accusait de pousser jusqu'au mépris son dédain pour les jugements de l'Europe. Le Journal de Saint-Pétersbourg ayant relevé l'inconvenance de ces paroles, le cabinet britannique fit au Czar une réponse inattendue : il publia les dépêches confidentielles de sir Hamilton Seymour et révéla ainsi à l'univers stupéfait les vues ambitieuses de Nicolas. Cependant, certains hommes d'État, fidèles aux anciens souvenirs, s'accoutumaient mal à l'idée d'une alliance intime avec le neveu de Napoléon Ier. Lord Palmerston, de plus en plus le favori de l'opinion, acheva de lever ces scrupules. Un banquet ayant été offert à l'amiral Charles Napier qui partait pour la Baltique, il rappela, à cette occasion, dans un discours retentissant, les intérêts communs des deux peuples et célébra la sagesse de l'Empereur ; puis, se levant une seconde fois, et donnant à sa parole une forme originale propre à saisir l'esprit public : « Je porte, dit-il, un toast nouveau... nouveau depuis l'époque des croisades : je bois aux marines réunies de France et d'Angleterre. » — Dans leur animation à parler de la guerre, les Anglais négligeaient un peu les moyens de la soutenir. Que les effectifs fussent suffisants ou incomplets, c'est de quoi l'on ne se préoccupait guère. On se préparait plutôt à une lutte maritime qu'à de grandes opérations sur terre. On jugeait que les enrôlements volontaires combleraient aisément les vides : le Royaume-Uni, disait-on, ne manque pas d'Irlandais qui n'aiment que trop à se battre, et d'Écossais qui n'ont d'autre bien que leur fusil. Dans cette pensée on se rassurait, sans soupçonner les mécomptes que l'avenir réservait.

Autant la voix de l'opinion était bruyante en Angleterre, autant elle était, en France, voilée et comme assourdie. C'était un spectacle curieux que celui de notre pays à la veille d'une lutte qui absorberait le plus pur de son sang. Mal informée ou craintive, la presse se taisait. Nul ne prévoyait les proportions exactes de la guerre prochaine, guerre tout à la fois terrible et limitée. L'inquiétude était assez grande pour ralentir le mouvement des affaires, elle ne l'était pas assez pour troubler ou interrompre le train régulier de la vie sociale. On ne songeait à se priver ni d'une distraction, ni d'un plaisir. La foule remplissait les théâtres comme aux temps les plus paisibles. Les journaux quotidiens ne retranchaient pas une ligne à leur revue littéraire ou à leur feuilleton. On était au carnaval : les bals costumés se succédaient aux Tuileries, dans les ministères et partout. C'était dans la vallée du Danube que Turcs et Russes s'étaient surtout battus jusqu'ici, et ces régions semblaient bien lointaines. Chose singulière ! l'anxiété était plus grande en Autriche où on ne devait jamais tirer l'épée, qu'en France où on porterait si lourdement le poids de la guerre. Le sentiment qui dominait était une curiosité plus attentive qu'émue. Malgré la crise, le Corps législatif n'avait pas été rassemblé, et on souhaitait vivement qu'il se réunit ; non qu'on se souciât des députés qui ne comptaient guère, niais ce serait une occasion d'entendre les déclarations de l'Empereur, de l'Empereur qui, dans le pays silencieux, parlait seul, prononçait moins des discours que des oracles, et apparaissait comme le suprême dispensateur de tout bien comme de tout mal.

Il ne restait plus qu'a prononcer le mot fatal. Le 27 février, un courrier partit, qui portait à l'empereur Nicolas les sommations des cabinets de Paris et de Londres. Le gouvernement russe était invité à évacuer les Principautés danubiennes avant le 30 avril. Le refus ou le simple silence du Czar entraînerait l'état de guerre. Le messager passa par Berlin et par Vienne : le 13 mars, il arriva à Saint-Pétersbourg. Le lendemain, les consuls français et anglais, qui suppléaient les chefs de légation, remirent à M. de Nesselrode l'ultimatum de leurs souverains. Le chancelier reçut leurs dépêches, leur annonça qu'il prendrait les ordres de son maitre et, cinq jours plus tard, les informa que l'Empereur jugeait bon de ne faire aucune réponse. L'un des consuls ayant répété cette phrase : « Oui, répondit M. de Nesselrode, c'est bien ce que vous devez rapporter à votre gouvernement. » Même en celle extrémité, la Russie tenait à éloigner d'elle la responsabilité de l'agression. « Nous ne déclarerons pas la guerre », répéta plusieurs fois le chancelier au consul anglais[61]. Était-ce subtilité, affectation de modération, suprême espoir de retarder la catastrophe ? De fait, la guerre existait.

Elle existait si bien que, le Corps législatif ayant enfin été réuni le 2 mars, Napoléon l'avait presque annoncée. Il avait eu soin, d'ailleurs, de désavouer tout esprit de conquête. Il avait été plus loin, et, jaloux de ne point mentir à ses déclarations pacifiques de Bordeaux, il avait ajouté qu'il « espérait arriver bientôt à une paix qu'il ne serait plus au pouvoir de personne de troubler ». Les jours suivants, un emprunt de 250 millions avait été voté sans débats C'est sur ces entrefaites qu'on connut le résultat de la sommation adressée au Czar. Le 27 mars, le ministre d'État se rendit au Corps législatif et notifia officiellement l'ouverture des hostilités. Le lendemain, la Gazette de Londres annonça la même nouvelle au peuple anglais.

 

Ici finit la campagne diplomatique. Une autre campagne va commencer. Le lecteur nous excusera, je l'espère, d'avoir consacré beaucoup de place, trop de place même, à ces préliminaires de la lutte. Au cours de la longue histoire que nous avons entreprise, nous aurons à raconter bien des négociations. Presque toujours, nous verrons le gouvernement impérial se laissant tromper par fausse générosité ou abuser par ignorance, ne quittant le rôle de dupe que pour s'essayer à celui de complice, et amoindrissant, par l'une et l'autre attitude, le bon renom de notre pays. Quand nous arriverons à ces temps néfastes, peut-être serons-nous tentés de voiler un peu, par la brièveté du récit, la tristesse des choses. Qu'on nous pardonne de nous être arrêtés avec quelque complaisance à ces jours déjà lointains de 1853, les derniers où la diplomatie française ait parlé un langage digne d'elle, se soit montrée fière sans provocation, désintéressée sans duperie, par-dessus tout, loyale, les derniers aussi où il y ait eu une Europe attentive à maintenir les traités, à protéger les faibles, à assurer l'équilibre des États. Les mauvaises années viendront, elles ne viendront que trop tôt. En faisant halte dans les années prospères, nous nous donnons l'illusion de les prolonger un peu. Dans l'histoire diplomatique du second Empire, le chapitre que nous venons de retracer est le seul qui ne soit pas douloureux, et, à ce titre, nous nous serions fait scrupule de l'abréger.

 

 

 



[1] Capitulation de 1740, art. 33.

[2] Voir dépêche de sir Stratford à lord Palmerston, 5 novembre 1851. (Correspondence respecting the rights and privileges of the Latin and Greck Churches, part. I, p. 29.)

[3] Dépêche du colonel Rose à lord Malmesbury, 14 août 1852. (Correspondence respecting, etc., part. I, p. 42.)

[4] Dépêche de sir Hamilton Seymour à lord Malmesbury, 31 décembre 1852 (Correspondence respecting, etc., part. I, p. 55.)

[5] Dépêches de lord Cowley à lord Malmesbury, 30 décembre 1852 et 6 janvier 1853. (Correspondence respecting, etc., part. I, p. 53 et 55.) — Dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. de Castelbajac à Saint-Pétersbourg, 15 janvier 1853.

[6] The live of prince consort, by THÉODORE MARTIN, t. Ier, p. 219.

[7] Dépêche publiée par M. Rothan, Souvenirs diplomatiques. (Revue des Deux Mondes, 1er octobre 1888, p. 521.)

[8] Dépêche de sir Hamilton Seymour à lord John Russell, 11 janvier 1853. (Eastern Papers, part. V, p. 1-3.)

[9] Sir Hamilton Seymour à lord John Russell, 22 janvier 1853. (Eastern Papers, part. V, p. 3-6.)

[10] Times, 22 janvier 1853.

[11] Dépêche de lord John Russell à sir Hamilton Seymour, 9 février 1853. (Eastern Papers, part. V, p. 7 et 8.)

[12] Seymour à Russell, 21 février. (Eastern Papers, part. V, p. 8 et 9.)

[13] Dépêche de sir Hamilton Seymour à lord John Russell, 22 février 1853. (Eastern Papers, part. V, p 10-11.)

[14] Dépêche de lord Clarendon à sir Hamilton Seymour, 23 mars 1853. (Eastern Papers, part. V, p 19.)

[15] Eastern Papers, part. V, p. 14.

[16] MALMESBURY, Memoirs of an ex-minister, t. Ier, p. 391.

[17] Dépêche du colonel Rose à lord John Russell, 7 mars 1853. (Correspondence respecting the rights and privileges of the Latin and Greeck Churches, part. I, p. 86.)

[18] Journal des Débats, 1er avril 1853.

[19] Dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. de Castelbajac, à Saint-Pétersbourg, 21 mars 1853. (Moniteur de 1854, p. 153.)

[20] Dépêche de lord Clarendon à lord Cowley, à Paris, 22 mars 1853. (Correspondence respecting, etc., part. I, p 93.)

[21] Times, 22 et 23 mars 1853.

[22] Dépêches de sir Hamilton Seymour à lord Clarendon, 7, 24, 26, 29 mars 1853. (Correspondence respecting, etc., part. I, p. 90, 101, 102, 104.)

[23] Voir Alexandra Feodorowna, Kaiserin von Russland, von Th. VON GRIMM, t. II, p. 294. M. Th. de Grimm affirme que, dans aucun des cercles politiques de Saint-Pétersbourg, on ne connut l'objet de la mission Menschikof. Le prince, quand on l'interrogeait sur l'objet de son ambassade, se contentait de répondre par quelque plaisanterie. « Je vais, disait-il, négocier le mariage de la fille du Sultan avec l'un des princes de Russie. » La même anecdote est racontée avec une légère variante dans une dépêche de M. le général de Castelbajac à M. Thouvenel. (Voir Nicolas Ier et Napoléon III, d'après les papiers de M. Thouvenel, p. 116.)

[24] Dépêche de M. de Nesselrode au baron Brunnow, à Londres, 7 avril. (Correspondence respecting, etc., part. I, p. 115.)

[25] GREVILLE, Memoirs, t. VII, p. 51. « Drouyn de Lhuys is a very poor and inefficient minister », disait dédaigneusement lord Clarendon.

[26] Dépêche de lord Clarendon à lord Cowley, à Paris, 18 avril 1853. (Correspondence respecting, etc., part. 1, p. 122.)

[27] Voir le texte de cette dépêche, Correspondence respecting, etc., part. I, p 235.

[28] Lettres au comte de Buol, 29 avril et 30 mai. (M. DE METTERNICH, Mémoires, t. VIII, p. 348 et 350.)

[29] Dépêche de lord Bloomfield à lord Clarendon. (Correspondence respecting, etc., part. I, p. 223.)

[30] Aus dem Briefwechsel Friedrich-Willems IV mit Bunsen von Leopold von Ranke, p. 309.

[31] Dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. de Bourqueney, à Vienne, 12 avril 1853. (Moniteur de 1854, p. 157.)

[32] Times, 22 mai 1853.

[33] Parliamentary debates, Third series, t. CXXII, p. 655 et 713.

[34] Dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. Walewski, à Londres, 31 mai 1853.

[35] Dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. Walewski, à Londres, 5 juin 1853.

[36] Voir cette importante dépêche, Correspondence respecting, etc., part. I, p. 200.

[37] Sir Hamilton Seymour à lord Clarendon, 27 mai 1853. (Correspondence respecting, etc., part. I, p. 212.)

[38] Seymour à Clarendon, 31 mai. (Correspondence respecting, etc., part. 1, p. 231 et suiv.)

[39] M. de Nesselrode au baron Brunnow, à Londres, 1er juin. (Correspondence respecting, etc., p. 238-241.)

[40] Dépêche de lord Bloomfield à lord Clarendon, 24 juin 1853. (Correspondence respecting, etc., part. I, p. 299.)

[41] Lettre à M. de Buol, 23 juin 1853. (M. DE METTERNICH, Mémoires, t. VIII, p. 356.)

[42] Seymour à Clarendon, 24 juin 1853. (Correspondence respecting, etc., part. I, p. 314.)

[43] Moniteur, 1854, p. 158.

[44] Seymour à Clarendon. (Correspondence respecting, etc., part. I, p. 330.)

[45] M. DE METTERNICH, Mémoires et papiers, t. VIII, p. 348 et 363.

[46] Séance du 2 août 1853. (Parliamentary debates, Third series, t. CXXIX, p. 1163-1165.)

[47] Moniteur, 7 août 1853.

[48] Séance du 12 août 1853. (Parliamentary debates, Third series, t. CXXIX. p. 1635.)

[49] Lord Clarendon à lord Westmoreland, 21 septembre 1853. (Correspondence respecting, etc., part. II, p. 112.)

[50] « La Note de Vienne semble n'avoir plus été qu'un piège tendu par Meyendorf à travers Buol », écrivait le 27 septembre le prince Albert au baron Stockmar. (The life of the Prince Consort, by Théodore MARTIN, t. II, p. 517.)

[51] Seymour à Clarendon, 14 octobre 1853. (Correspondence respecting, etc., part. II, p. 180.)

[52] Dépêche de M. Drouyn de Lhuys au général Baraguey d'Hilliers, à Constantinople, 28 novembre 1853. (Moniteur de 1854, p. 162.)

[53] Lord Cowley à lord Clarendon, 16 décembre 1853. (Correcpondence respecting, etc., part. II, p. 306.) — Dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. Walewski, à Londres, 16 décembre 1853. (Moniteur de 1854, p. 165.)

[54] Times, 27 décembre 1853.

[55] Lettre à lord John Russell, 24 octobre 1853. (Life of Palmerston, by EVELYN ASHLEY, t. II, p. 50.)

[56] Voir Rapport du capitaine Drummond, commandant la frégate la Rétribution. (Eastern papers, part. VII, p. 10 et 11.)

[57] Seymour à Clarendon, 19 janvier 1854. (Eastern papers, VIIe part., p. 1 et 2.) — Dépêche de M. de Nesselrode à M. de Kisselef, à Paris, et à M. Brunnow, à Londres, 16 janvier 1854. (Eastern papers, part. III, p. 1 et 2. — Moniteur de 1854, p. 166.)

[58] Dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. de Castelbajac, à Saint-Pétersbourg, et à M. de Kisselef, ter février 1854.

[59] Lord Westmoreland à lord Clarendon, 4 février 1854. (Eastern papers, part. VII, p. 19.)

[60] Lord Westmoreland â. lord Clarendon, 2 février 1854, (Eastern papers, part. VII, p. 19.)

[61] « We shall not declare war. » (Dépêche du consul Michele à lord Clarendon, 19 mars 1854. Eastern papers, part. VII, p. 82.)