SOMMAIRE : I. — Comment renaît la
question d'Orient : pèlerins et religieux en Palestine : les Lieux saints.
— Premières rivalités des religieux grecs et latins : Capitulation de 1740 :
empiétements des Grecs : premières réclamations du gouvernement français
(1850). — La Sublime Porte : mélange d'indifférence et de perplexité :
crainte égale de la Russie et de la France : commission mixte, intervention
du Czar, commission musulmane, Firman du 9 février 1852 : Firman
contradictoire accordé aux Russes. — Scènes de Jérusalem, et comment la
duplicité turque se révèle. — Modération du gouvernement français : projet
d'entente directe entre la France et la Russie : comment la question des Lieux
saints va s'absorber dans une question plus grave.
II. — L'empereur
Nicolas : étendue de sa puissance ; son prestige en Europe ; son caractère :
ses dispositions morales et ses visées ambitieuses en 1853 ; motifs de
craindre et raisons de se rassurer. — Comment l'avenir devait justifier les
prévisions des plus alarmés. — Entretiens du Czar avec sir Hamilton Seymour
(janvier et février 1853) : étranges ouvertures faites à l'Angleterre :
comment le cabinet britannique décline ces dangereuses avances.
III. — L'ambassade du
prince Menschikof ; arrivée du prince à Constantinople ; appareil inusité ;
dérogation hautaine à l'étiquette. — Inquiétudes à Constantinople : M.
Benedetti et le colonel Rose. — Différence d'attitude entre la France et
l'Angleterre : prévoyance du cabinet des Tuileries : sécurité du cabinet
britannique et efforts de la diplomatie russe pour entretenir cette sécurité.
IV. — Sir Stratford de
Redcliffe : quel était ce personnage : son influence sur la Porte Ottomane :
dans quel état il trouve Constantinople. — Incertitude sur l'objet de la
mission Menschikof : premières confidences de l'ambassadeur russe aux
ministres turcs : première dépêche de Stratford dissipant les illusions du
gouvernement anglais. — Communication officielle de Menschikof prétention de
la Russie à exercer une sorte de protectorat sur les sujets grecs de la Porte
: note du 19 avril. — Importante dépêche de Stratford à lord Clarendon. —
Règlement de la question des lieux saints (4 mai). — Ultimatum de Menschikof
(5 mai) : refus de la Porte : derniers pourparlers. — Rupture. — Menschikof
repart pour Odessa.
V. — Impression en
Europe : Autriche, Prusse, France, Angleterre. — Communauté de vues entre les
cabinets de Londres et de Paris. — Le gouvernement russe : M. de Nesselrode
et son changement d'attitude : dernière sommation adressée à la Porte
Ottomane et caractère impérieux sur cette sommation : circulaire hautaine
publiée par le Journal de Saint-Pétersbourg. — La Turquie : sa conduite
exempte de témérité et de faiblesse, elle repousse la sommation de la Russie.
— Entrée des troupes russes dans les Principautés.
VI. — L'Autriche :
comment ses affections la portent vers la Russie et ses intérêts vers les
puissances occidentales : comment elle est amenée à prendre la position de
médiatrice : réunion de plénipotentiaires et origine de la conférence de
Vienne. — Quelle sera la base de la médiation : projets divers : préférence
donnée à une combinaison d'origine française : cette proposition, acceptée à
Saint-Pétersbourg, est amendée à Constantinople : irritation contre la Porte
Ottomane : hautaine déclaration de la Russie et justification des
appréhensions turques. — Entrevue d'Olmutz : derniers efforts. — Excitations
guerrières à Constantinople. — La guerre éclate entre la Russie et la
Turquie.
VII. — Désir général
en Europe de prévenir ou d'atténuer la lutte. — La Turquie, la Russie :
comment l'une et l'autre puissance désavouèrent toute pensée d'agression :
motifs qui font espérer que les effets de la guerre seront conjurés ou
limités. — La conférence de Vienne se réunit de nouveau : protocole du 5
décembre : mélange de crainte et d'espoir.
VIII. — Bataille de
Sinope (30 novembre 1853). — Impression publique. — La France ; dépêches de
M. Drouyn de Lhuys : Angleterre ; l'influence passe des pacifiques aux
belliqueux ; lord Aberdeen et lord Palmerston. — Accord entre les cabinets de
Paris et de Londres : ordre donné aux flottes alliées d'entrer dans la mer
Noire. — Exécution de ces ordres ; la frégate la Rétribution devant Sébastopol.
IX. — Comment l'entrée
des escadres dans la mer Noire équivaut presque à une déclaration de guerre
des puissances occidentales à la Russie. — Notification à Saint-Pétersbourg.
— Langage de M. de Nesselrode : comment il réclame un traitement égal pour les
Russes et les Turcs dans la mer Noire. — M. de Brunnow à Londres, M. de
Kisselef à Paris formulent les réclamations du Czar. — Refus des puissances
alliées. — Départ des ambassadeurs.
X.— La guerre est
désormais inévitable : Russes et Français : guerre politique, non nationale.
— Suprêmes tentatives de conciliation : encore la conférence de Vienne :
mission du comte Orlof auprès de l'empereur François-Joseph et double objet
de cette mission : lettre de l'empereur Napoléon III au Czar. — Premiers
préparatifs militaires. — Le sentiment public : comment il se traduit :
exaltation religieuse en Russie : excitations bruyantes en Angleterre : en
France singulier mélange de fermeté et d'apparente indifférence. — Sommation
des cabinets de Paris et de Londres. — Clôture définitive des négociations.
I Depuis
1841, la question d'Orient paraissait assoupie. Un débat, peu grave en
apparence, plus propre à émouvoir les âmes pieuses qu'à passionner les
chancelleries, vint tout à coup la réveiller. Au
moyen âge, les nations chrétiennes avaient tenté d'héroïques efforts pour
conquérir sur les infidèles les lieux où le Sauveur était né, avait vécu,
avait été crucifié. Le découragement de lamentables échecs, les difficultés
de l'entreprise, les préoccupations des temps modernes, peut-être aussi
l'affaiblissement de la foi avaient amorti, puis tout à fait éteint ces
religieuses et guerrières ardeurs. Au dix-huitième siècle, un seul vestige
subsistait des antiques croisades, c'était l'ordre des chevaliers de
Saint-Jean, réfugiés à Rhodes, puis à Malte, nourrissant encore parfois
quelque hardi dessein aussitôt répudié par les politiques, gardant fidèlement
leurs archives, véritable livre d'or de la noblesse de l'Occident, et
demeurant comme les fiers et mélancoliques témoins d'un passé disparu. L'esprit
de dévotion avait survécu à l'esprit de conquête Les vaisseaux qui partaient
de Marseille, de Gênes ou de Venise, débarquaient encore sur les rivages de
la Palestine de nombreux chrétiens, armés non plus du glaive comme leurs
ancêtres, mais du bâton des voyageurs ; pénitents, non plus soldats. A
Jérusalem, à Bethléem, à Nazareth, plusieurs couvents s'étaient maintenus où
les pèlerins, fatigués, indigents ou malades, trouvaient un asile. Les
religieux de ces monastères s'étaient complu à cette pieuse mission et, en
outre, l'avaient élargie. Isolés de leur pays que souvent ils ne devaient
plus revoir, repliés dans la perpétuelle contemplation d'augustes souvenirs,
animés d'une foi encore avivée par les dédains des infidèles, ils mirent leur
honneur, leur sanctification et leur joie à marquer par un monument ou par
des emblèmes chacun des lieux où, selon le témoignage des Évangiles, le
Sauveur avait porté ses pas. Ils s'attachèrent à préserver contre les
outrages du temps ou le fanatisme des Turcs les églises construites par les
croisés ; ils ornèrent de statues ou d'images symboliques les grottes, les
fontaines, les bois d'oliviers célébrés par les Écritures ou consacrés par la
tradition ; à Bethléem, sur l'emplacement même de la crèche, fut placée une
étoile d'argent, bientôt très vénérée, en mémoire de l'étoile mystérieuse qui
avait annoncé la naissance de Jésus ; des croix, des chemins de croix
rappelèrent les douloureuses étapes de la Passion ; les plus illustres des
croisés eurent part eux-mêmes à cette sollicitude, et les tombeaux de
Godefroy de Bouillon et de Baudouin furent retrouvés, rétablis, honorés. Si
éloignés qu'ils fussent de l'Europe, les religieux de la Terre sainte n'en
étaient point oubliés. Les papes leur réservèrent leurs plus larges
indulgences ; les rois leur octroyèrent de précieux privilèges ; souvent des
dons magnifiques leur arrivèrent, témoignage de reconnaissance des pèlerins
abrités et soignés sous leur toit. Des armoiries, des inscriptions gravées
dans les cloîtres ou sur les murs des temples perpétuaient la mémoire de ces
bienfaits. Chaque monastère, moitié couvent, moitié forteresse, portait le
pavillon de sa nation, et au milieu de tous ces drapeaux se détachait surtout
le blanc drapeau de la France, gage de protection, non toujours efficace,
niais plus puissant que tous les autres. Peu à peu la chrétienté s'habitua à
désigner d'un même nom le sol sacré de la Judée et les fondations dues au
zèle des moines et aux libéralités de l'Occident ; elle les appela les Lieux
saints. Avec le
temps, il arriva que les infidèles ne furent plus les seuls ennemis. A côté
des religieux de l'Église latine, soumis à la suprématie romaine, se
rattachant aux nations de l'Occident et surtout à la France, s'étaient
établis à Jérusalem et à Bethléem des communautés de moines grecs
schismatiques qui se tournaient vers la Russie comme vers leur naturelle
patronne. Tant que la puissance moscovite fut peu redoutable, la rivalité
n'éclata point. Vers le début du dix-huitième siècle, le jeune empire s'étant
accru et ayant affirmé ses vues dominatrices sur l'Orient, les religieux
grecs de la Palestine proportionnèrent leurs ambitions à la nouvelle fortune
de leur protecteur. Sourdement d'abord, puis d'une façon plus ouverte, ils
entreprirent de miner les séculaires franchises de l'Église latine. Les
choses en vinrent à ce point que les représentants de la France à
Constantinople réclamèrent. Ils ne voulaient, disaient-ils, aucune extension
de privilèges pour leurs coreligionnaires, mais seulement un acte qui
fixerait le statu quo et mettrait un ternie aux usurpations des Grecs.
Ce langage fut entendu. En 1740, un traité entre la France et la Porte
Ottomane consacra au profit des religieux latins « soit à Jérusalem,
soit en dehors de Jérusalem et dans l'église du Saint-Sépulcre dite Camané,
la possession de tous leurs lieux de pèlerinage », et cela, disait le
traité, « de la même façon qu'ils les avaient possédés jusque-là[1]. » Les
Grecs sont subtils et tenaces. Ils ne contestèrent pas le traité de 1740 ;
tout au contraire, ils y rendirent hommage ; mais tout aussitôt ils
s'employèrent à le rendre vain. Ils procédèrent par empiétements successifs,
réclamant d'abord avec une apparente modestie la possession commune de
certains sanctuaires ; ils ne demandaient, disaient-ils, que le simple droit
d'officier à l'autel, fût-ce après les Latins ; bientôt ils voulurent
officier les premiers, puis officier seuls. Ils sollicitèrent d'abord une
clef, puis deux ; puis, quand ils les eurent toutes, ils ne les rendirent
point. Ici ils usurpèrent quelques cloîtres ou quelques chambres ; là ils
avancèrent un mur pour agrandir leur église ; ailleurs ils construisirent
entre les piliers mêmes d'une coupole. Ils détruisaient volontiers ce qu'ils
ne pouvaient prendre. Ils enlevèrent enfin de Bethléem l'étoile d'argent qui
y était depuis longtemps placée et que la piété des fidèles s'était
accoutumée à vénérer. Plus le crédit de la Russie grandissait, plus leur
ardeur envahissante croissait. Pendant ce temps, les Pères de l'Église latine
réclamaient ; ils réclamaient en termes véhéments, trop véhéments peut-être
si l'on ne songe qu'à l'objet de la querelle et si l'on ne se rappelle que,
derrière ce différend un peu mesquin, se cachait la rivalité de cieux Églises
et même la lutte de deux races, l'une jouissant d'un antique prestige,
l'autre voulant déborder de toutes parts et, à la faveur de la communauté de
symbole, absorber toute influence dans la sienne. La
France qu'on accusa plus tard d'avoir épousé avec trop de zèle la cause des
Latins, la France fut longtemps sourde aux doléances qui venaient de
Jérusalem. Dans ces monastères de Palestine, bien des prieurs se succédèrent,
renouvelant avec une infatigable persévérance des plaintes le plus souvent
inécoutées. C'est seulement en 1850 que le gouvernement se décida à rappeler
à la Porte les solennelles stipulations de 1740. Le 28 mai, le général
Aupick, notre ambassadeur à Constantinople, remit au ministre des affaires
étrangères, Ali-Pacha, une note qui formulait les griefs des catholiques et
en demandait la réparation. Après avoir énuméré les principaux sanctuaires et
lieux consacrés dont les Latins avaient été dépossédés, le général Aupick
offrait d'établir que ces usurpations étaient postérieures au traité de 1740
et contraires, par suite, à la lettre de ce traité ; en termes aussi nets que
courtois, il faisait appel à l'équité du Sultan et sollicitait de sa justice
l'observation des anciens engagements. « Ce que nous voulons, disait-il
en finissant, c'est mettre un terme à des difficultés sans cesse renaissantes
et que nul n'a intérêt à perpétuer. » Cette
réclamation, tellement différée qu'on ne l'attendait plus, fut accueillie par
le Sultan avec un mélange d'indifférence et de perplexité. Que les Grecs ou
les Latins célébrassent leurs mystères dans les sanctuaires de Jérusalem,
c'était à coup sûr le moindre de ses soucis. Il semblait même qu'il fût peu
préparé à servir d'arbitre entre deux communions chrétiennes que la loi de
Mahomet lui commandait de maudire pareillement. A considérer les choses au
point de vue politique, la solution ne laissait pas que d'être embarrassante.
On savait que la Russie se piquait d'étendre son patronage sur tous les
chrétiens grecs, et qu'elle prendrait à son compte tout affront qui leur serait
fait ; or c'était une bien entreprenante voisine pour qu'on se hasardât à la
braver. D'un autre côté, la France était regardée comme la suprême ressource
dans les crises menaçantes d'un avenir peut-être prochain ; et, en écartant
ses légitimes demandes, on infligerait à son amour-propre un sensible échec.
Tout compte fait, il y avait à offenser l'une et l'autre puissance un égal
danger ; la première était une ennemie à qui il ne fallait fournir aucun
prétexte d'attaque ; la seconde était une ancienne amie dont il importait de
ménager la traditionnelle alliance. La
temporisation est l'habituelle ressource des faibles. Les lenteurs
accoutumées de l'Orient se prêtent à merveille à cette politique. Les Turcs
essayèrent de se dérober, à force de délais, au péril d'une décision. Ils
invoquèrent d'abord la nécessité d'étudier les Firmans ou décrets sur la
matière. Comme il y en avait beaucoup et de contradictoires, on pourrait de
la sorte gagner beaucoup de temps. Le général Aupick ne fut pas dupe de ce
calcul. « Les firmans, répliqua-t-il avec quelque hauteur, importent peu
; ce que nous invoquons, c'est le traité de 1740, acte bilatéral contre
lequel ne sauraient prévaloir les décisions du Sultan. Rebuté de ce côté, le
divan allégua les nombreuses époques où le Coran prescrit à tout bon
mahométan de se reposer. C'était le Mimizan, époque de jeûne et de pénitence,
où on laisse chômer même les affaires des musulmans, à plus forte raison
celles des simples chrétiens. Puis, c'était le Baïram, jours de joie
et de fête, qu'on ne devait point troubler par les soucis du travail. Les
fêtes terminées, les ministres devinrent invisibles ou furent pris d'humeur
voyageuse : Ali-Pacha, le ministre des affaires étrangères, était à Brousse,
et il fallait bien attendre qu'il revînt. Quand toutes ces ressources
dilatoires furent épuisées, on imagina de nommer une commission : si
étrangers que fussent les Turcs aux habitudes de l'Occident, ils n'ignoraient
pas que, de tous les moyens d'ajournement, celui-là est le plus sûr. La commission
fut d'abord une commission mixte, c'est-à-dire composée de musulmans et de
chrétiens. Contre toute attente, elle fut presque active. Au bout de sept ou
huit mois, elle avait rédigé un projet d'arrangement que M. de La Valette,
qui avait succédé au général Aupick, jugea digne d'approbation. Sans doute,
ce projet ne reconnaissait pas aux Latins tous les droits qu'ils auraient pu
puiser dans les capitulations de 1740 : il laissait généreusement aux Grecs
le bénéfice de quelques-uns de leurs empiétements : il assurait aux Latins
moins une possession exclusive qu'une possession commune des sanctuaires
contestés. Même avec ces réserves, c'était pour les catholiques un
demi-succès, et le cabinet de Paris, assez fatigué de ces ennuyeuses
discussions, ne souhaitait rien de plus. Interprète des vues de son
gouvernement, M. de La Valette se montra satisfait, et on put espérer que la
querelle s'apaiserait. On était alors en octobre 1851, et cette première
phase des débats avait duré plus de dix-huit mois. Ce que
la Porte avait redouté se réalisa. Ces satisfactions données aux catholiques,
si incomplètes qu'elles fussent, ne laissèrent point la Russie indifférente.
A la nouvelle de la convention qui était près de se conclure, M. de Titof,
ambassadeur du Czar, courut chez Ali-Pacha. « Attendez, lui dit-il, avant de
rien terminer, que j'en aie référé à Saint-Pétersbourg. » Comme le ministre
turc répondait évasivement : « Prenez-y garde, reprit M. de Titof devenu tout
à coup menaçant, toute infraction au statu quo serait considérée par
l'Empereur, mon maître, comme blessante pour sa dignité, et ses «
protestations officielles ne tarderaient pas. » Puis, s'animant de plus
en plus : « Décidément, ajouta-t-il, je vois que la Porte « accepte le
protectorat de la France. » Ali répondit avec hauteur que son souverain
n'acceptait le protectorat de personne[2]. Cet accès de la vieille fierté
turque ne dura guère. A cette heure-là même, une lettre autographe du Czar
arrivait à la Sublime Porte, lettre courtoise, mais assez comminatoire pour
éveiller la crainte chez un voisin faible, mal préparé à la lutte, déjà
éprouvé par la mauvaise fortune. De la peur de la France, la malheureuse
Turquie tomba dans la peur de la Russie et n'eut plus d'autre souci que de
retirer aux catholiques ce qu'elle venait de leur concéder. Pour masquer ce
recul, elle feignit le besoin d'une information supplémentaire. A la
commission mixte nommée d'abord, elle substitua une nouvelle commission,
celle-là purement musulmane, composée de quelques-uns des ministres et de
membres du corps des Ulémas. Désintéresser la France au moindre prix
possible et éviter à tout prix le courroux de la puissante Russie, tel fut
l'unique programme. Le 9 février 1852, un firman, qui prétendait concilier
les décisions des Sultans avec le droit dérivant des traités, régla les
privilèges des Latins. Les concessions consenties à leur profit
s'amoindrissaient au point de perdre presque toute leur valeur : elles se
réduisaient à une double faculté, celle d'officier au tombeau de la Vierge à
Jérusalem, celle d'avoir trois clefs de l'église de la Nativité à Bethléem.
C'était, après tant d'efforts, un résultat si mince qu'on ose à peine y
insister. Heureusement
pour la Turquie, la France voulait, coûte que coûte, échapper à ces
fastidieux débats, et, dans ces dispositions, le moindre sacrifice suffisait
à la satisfaire. Envisagée dans son ensemble, la question des Lieux saints
avait sa grandeur : ramenée à ses détails, elle prenait l'aspect d'une
discussion, non religieuse, mais simplement liturgique et prêtant par
certains côtés à la raillerie. On le sentait bien à Paris. « Vraiment, disait
M. de Turgot, alors ministre des affaires étrangères, de pareils incidents ne
peuvent amener de rupture diplomatique. » On ne le sentait pas moins à Constantinople.
M. de La Valette n'était qu'à demi soutenu par ses collègues, et il ne s'y
méprenait pas. L'Autriche, très jalouse du protectorat français en Orient, ne
voyait pas sans un malicieux plaisir les charges inhérentes à ce protectorat.
Les représentants des puissances catholiques secondaires suivaient la France,
mais sans zèle. Quant à l'ambassadeur d'Angleterre, nos embarras
n'éveillaient en lui qu'un sentiment de joyeuse ironie : enfermé dans son
hôtel de Galata ou dans son palais d'été à Thérapia, il ne tarissait point en
railleries sur cette « querelle de moines », et volontiers il
parlait des religieux latins comme les armateurs vénitiens du treizième
siècle parlaient des Croisés. Ainsi entouré, M. de La Valette ne songeait
qu'à se tirer sans échec du débat engagé. Pourvu que la prescription fût
interrompue à l'encontre du traité de 1740, pourvu que l'ombre d'une
concession lui fût accordée, il était résolu à se montrer content. Le firman
du 9 février lui accordait ces très humbles avantages. Il s'empressa de
l'accepter. Puis, il partit pour un congé de quelques mois, heureux d'oublier
les Grecs, les Latins, les Turcs, les Russes, et de laisser à d'autres le
soin d'apprendre la fatigante question des Lieux saints. La
duplicité turque ménageait à la diplomatie de nouvelles surprises. Le
vaisseau qui emportait M. de La Valette n'avait pas encore franchi les
Dardanelles, et déjà la Porte Ottomane rendait, au profit des Grecs, un
firman secret qui consacrait le statu quo et détruisait implicitement les modestes
concessions consenties au profit des Latins. Pendant quelque temps, chacune
des deux parties, se croyant privilégiée, s'abstint de toute réclamation, et
le calme régna. Mais, au mois de septembre 1852, Afif-Bey, commissaire de la
Porte, ayant été envoyé à Jérusalem pour régler enfin sur place les droits
respectifs des deux communions, la supercherie se découvrit. Une scène se
passa alors qui relève de la comédie bien plus que de l'histoire. M. Basily,
consul général de Russie, s'était rendu à cette occasion en Palestine :
accompagné d'une suite nombreuse, il avait débarqué en grande pompe à Jaffa ;
puis il s'était acheminé vers la ville sainte et y était entré au son des
tambours et au bruit des salves de mousqueterie. Le même steamer qui portait
M. Basily avait amené aussi le consul de France, M. Botta. L'un et l'autre ne
connaissaient que le firman qui le concernait : par suite, tous deux se
préparaient à triompher ; et ils se disposaient à le faire suivant les
habitudes de leur pays, les Russes déployant une pompe tout asiatique, les
Français se contentant du simple appareil de l'Occident. Les visites
officielles ayant été échangées, Afif-Bey convoqua dans l'église du
Saint-Sépulcre les patriarches grecs, latins et arméniens, ainsi que les
consuls et les principales autorités. Les moines s'étaient mis en frais et
avaient offert à leurs hôtes une collation. Le commissaire turc fit un
discours où il vanta, comme il convenait, les intentions paternelles de son
maitre et annonça que le Sultan se chargeait de réparer la coupole du temple.
Puis, on se rendit en cortège à l'église de la Vierge, où on lut le firman
qui accordait aux Latins le droit d'officier dans le sanctuaire. Les Latins
s'attendaient à des droits plus étendus, et leur mécontentement éclata : ils
attachaient une importance extrême à certaines questions liturgiques, et
comme, en leur accordant la faculté de célébrer leurs mystères, on leur
interdisait le droit de changer l'autel et les ornements, ils se jugeaient
tout à fait mystifiés. Les Latins étaient à peine apaisés que ce fut au tour
des Grecs de s'irriter, et ce fut bien pis. Le consul de Russie, M. Basily,
requit d'Afif-Bey la lecture du firman spécial aux Grecs. « Quel firman
? reprit Atif-Bey. — Mais, répondit M. Basily avec arrogance, celui que vous
avez rédigé et écrit de votre propre main, en qualité de second secrétaire à
Constantinople, celui qui déclare nulles et de nul effet les réclamations des
Latins et consacre le statu quo. — Je n'ai pas d'instructions à cet
égard », répliqua le commissaire turc. La contradiction des décrets de la
Porte était patente, et décidément les Grecs n'étaient pas moins mystifiés
que les Latins. La scène devint tout à fait tumultueuse. Quant à M. Basily,
il envoya en toute hâte un attaché de légation à Constantinople pour y
provoquer des explications : en même temps, il dénonçait à Saint-Pétersbourg
les procédés turcs. J'ose à
peine conduire le lecteur à travers ce fastidieux imbroglio. La Russie,
piquée au jeu, mettait son amour-propre à ce que le firman au profit des
Grecs fût lu solennellement à Jérusalem aux communautés assemblées. La
France, considérant cette solennelle promulgation comme un échec, voulait
qu'il fût simplement enregistré. On transigea, et il fut convenu que les
firmans seraient lus, mais devant un auditoire restreint, composé du Pacha,
des patriarches et de quelques fonctionnaires. Restait la question des clefs
de l'église de Bethléem et aussi celle de la fameuse étoile d'argent que,
paraît-il, on ne retrouvait plus. Vraiment on se perdait dans les infiniment
petits de la controverse. Par malheur, plus on s'égarait dans les subtilités,
plus on s'aigrissait mutuellement. « Je n'ai pas réclamé, disait M. de La
Valette, la dixième partie des sanctuaires auxquels les Latins ont droit en
vertu des traités[3]. » Et il s'irritait avec
quelque raison que ses demandes si modérées eussent été éludées. Les
diplomates anglais demeuraient réservés avec une nuance d'impassibilité
moqueuse... « Réglez cette querelle de chrétiens dans un esprit chrétien »,
répétaient-ils, et ils accompagnaient ce langage pieux d'un sourire qui ne
l'était guère. Cependant on apprenait que, dans les provinces méridionales,
la Russie armait. « Je ne comprends pas, disait à Saint-Pétersbourg M. de
Nesselrode, que les Turcs préfèrent à leurs millions de sujets grecs quelques
centaines de touristes catholiques romains[4]. » Dans
ces conjonctures devenues peu à peu presque graves, ce fut l'honneur du
gouvernement français de pousser jusqu'à l'extrême limite l'esprit de
conciliation. Il avait réduit ses plus justes exigences au point de se
contenter de concessions plus nominales que réelles. En outre, M. Drouyn de
Lhuys, notre ministre des affaires étrangères, songeait à rappeler M. de La
Valette ; non qu'il le désapprouvât, mais il jugeait utile de lui substituer
un diplomate nouveau, étranger aux anciennes querelles et aux anciens
froissements. Enfin, comme lord Cowley, ministre d'Angleterre à Paris,
recommandait l'idée d'une entente directe entre la France et la Russie sur la
question des Lieux saints, cette combinaison fut accueillie avec empressement
par le cabinet des Tuileries. « Nous ne voulons pas aller jusqu'au bout
de nos droits, disait au mois de janvier 1853 M. Drouyn de Lhuys à M. de
Kisselef, ambassadeur de Russie ; soyons conciliants[5]. » Quel
eût été le résultat de cette négociation directe ? Imaginer qu'elle aurait pu
échouer, ce serait vraiment faire injure à la sagesse ou à l'habileté de la
diplomatie. Hâtons-nous de le dire, cette négociation ne s'ouvrit pas. C'est
le propre des destinées humaines que souvent les plus petits différends,
après avoir traîné en longueur et préparé sourdement les âmes à l'irritation
et à la colère, s'absorbent tout à coup dans quelque grande querelle qui
surgit à l'improviste et fait oublier tout le reste. Dans l'histoire, la
comédie n'est souvent que le prologue de la tragédie, et toutes deux
s'emmêlent tellement qu'on ne sait toujours où finit l'une, où commence
l'autre. Dans le long récit des complications orientales, la question des Lieux
saints n'est qu'un prologue : le drame va commencer. A l'heure même où M.
Drouyn de Lhuys tenait à Paris le langage sensé que nous venons de rapporter,
le premier acte de ce drame se déroulait à Saint-Pétersbourg. II Pour
l'intelligence de notre récit, il est bon de faire connaître au lecteur le
puissant monarque dont les volontés, tantôt brusques, tantôt indécises,
allaient pendant une année tenir l'Europe suspendue entre la paix et la
guerre jusqu'à ce qu'enfin la guerre l'emportât. L'empereur
Nicolas qui gouvernait alors la Russie tenait une place à part entre tous les
souverains de l'Europe. En un temps où l'esprit de réforme ébranlait tous les
trônes, la vénération de ses peuples l'égalait presque à un dieu. Son
autorité, curieux mélange de despotisme asiatique et de théocratie
chrétienne, d'omnipotence administrative et de dictature militaire, n'avait
d'autres limites que son bon plaisir. Aucun Parlement élu ne contrôlait ses
actes ; aucune institution née de la coutume ne contenait son pouvoir. Les
plus hauts personnages de sa cour avaient conservé, au milieu de leurs
élégances nouvelles, quelque parfum de servage, en sorte qu'aucune existence
ne projetait son ombre sur la sienne, pas plus qu'aucune montagne ne coupait
les immenses plaines de ses États. Le clergé le reconnaissait pour son chef
spirituel et achevait par-là de rendre ses volontés sacrées. La seule
manifestation de l'esprit public en ces régions lointaines, c'étaient les
révolutions de palais ; mais, dès son avènement, le Czar, par son impitoyable
énergie, semblait les avoir pour longtemps conjurées. Son long règne avait
accru son prestige. L'Empire moscovite, si grandi depuis un siècle, lui avait
dû de nouvelles conquêtes en Asie, de nouveaux avantages sur les Turcs.
Relégué loin de l'Occident, il profitait de cet éloignement, loin d'en
souffrir. A cette distance, les abus partiels, les misères individuelles
disparaissaient, ou se fondaient dans un ensemble sévère et majestueux. On
ignorait les ressources réelles de ces vastes territoires qui s'étendaient à
perte de vue bien au-delà de l'Oural, et, comme l'immensité fait naître
l'idée de l'infini, on était porté à croire ces ressources illimitées.
L'empereur Nicolas ne négligeait rien pour accréditer une si haute opinion.
Rarement il se montrait à l'Europe. Quand il se montrait, c'était dans un
appareil propre à inspirer une admiration mêlée de crainte. En 1844, il était
venu en Angleterre, et la nation britannique avait conservé un durable
souvenir de ce prince alors jeune encore, beau, alliant à la force des races
du Nord la gracieuse souplesse de la race grecque, d'une simplicité superbe,
d'une magnifique prestance royale qu'on ne connaissait plus. Plusieurs fois,
Nicolas avait visité l'Allemagne ; il y avait paru moins en voyageur qui passe
qu'en arbitre et en suzerain Comme les grandes cours recherchaient peu
l'union des Romanof, d'origine un peu récente, disait-on, et de religion
schismatique, c'était dans les familles princières de la Confédération
germanique que la maison impériale de Russie avait contracté la plupart de
ses alliances ; elle s'était créé de la sorte, au centre même de l'Europe,
toute une clientèle de souverains secondaires qui étaient fiers de sa
bienveillance, et qui, redoutant Paris, supportant mal Berlin et Vienne,
s'habituaient à prendre leur mot d'ordre à Saint-Pétersbourg. L'année
1848 avait encore ajouté à l'autorité de Nicolas. Tout tremblait alors en
Europe. La France avait aboli la royauté. L'empereur Ferdinand, désertant
Vienne, se réfugiait au fond du Tyrol. Le roi de Prusse s'inclinait devant
ses sujets rebelles. Londres voyait passer dans ses rues les émeutes
chartistes. Pie IX cherchait un asile à Gaëte. Il n'était pas jusqu'aux plus
paisibles villes d'Allemagne qui n'eussent leurs orages. Seul, Nicolas régnait
tranquille, tellement tranquille que, non content d'assurer l'ordre dans son
empire, il pouvait pourvoir à la sécurité de ses voisins. On le vit bien
lorsque, l'année suivante, il vint au secours du jeune empereur
François-Joseph, réduisit la Hongrie révoltée et la lui remit entre les
mains, ne demandant rien, n'acceptant rien, n'aspirant qu'à devenir, au
milieu de l'Europe troublée, le restaurateur des trônes et l'inspirateur
d'une nouvelle Sainte-Alliance, affectant sur tout le reste un désintéressement
orgueilleux qui ressemblait à du dédain. Ce
prince que la Providence avait chargé de tant de grandeurs, n'avait point
échappé à l'infatuation, fruit et châtiment tout ensemble du pouvoir absolu.
Mais ses volontés despotiques planaient si haut qu'elles cessaient d'être
haïssables ou vulgaires et qu'elles imposaient naturellement l'obéissance. On
devinait que ses caprices, même les plus injustifiés, que ses entêtements,
même les plus funestes, se coloreraient d'une sorte d'obstination sainte.
Pontife autant que chef civil, il se croyait de bonne foi le représentant de
la puissance divine. Isolé par son rang, ne recevant guère d'autres conseils
que ceux qu'il lui plaisait de provoquer, se défiant de ces conseils même, il
s'était habitué à chercher en Dieu la lumière, et, dans les heures
solennelles de sa vie, il ne doutait pas que ses résolutions ne lui fussent
dictées par le ciel. De là tous les dangers et, en même temps, toutes les
grandeurs du mysticisme : de là des rêves qu'on ne parvenait pas à dissiper
parce qu'ils se confondaient dans je ne sais quelle hallucination sacrée : de
là aussi une hauteur de vues qui déconcertait le train ordinaire de la
politique ; de là un langage moitié biblique, moitié guerrier, qui résonnait
avec un son inaccoutumé dans les chancelleries et éveillait, d'un bout à
l'autre de la Sainte Russie, un religieux enthousiasme. La vie ordinaire du
prince répondait assez à ces austères pensées. Pouvant vivre dans les
délices, il traitait durement son corps, et, s'il s'abandonnait parfois au
plaisir avec une ivresse qui ne connaissait point les résistances, il n'en
faisait pas moins son métier de roi. Dans ce rude métier, il rencontrait
moins de joies que de soucis. Il brillait par un magnifique ensemble de
qualités souveraines, plutôt qu'il ne possédait la vraie sagacité de l'homme
d'État. Quand il s'appliquait aux affaires, il y apportait un esprit de
subtilité qui cadrait mal avec son ordinaire franchise. L'état intérieur de
son empire était pour lui un sujet de permanente tristesse. Sous les
apparences pompeuses qui éblouissaient l'Europe, il devinait de secrètes et
cruelles faiblesses. Il entrevoyait des abus qu'il était impuissant à saisir.
Il entendait vaguement, sans les percevoir tout à fait, les cris de
souffrance qui essayaient de monter jusqu'à lui. Il n'ignorait pas que,
malgré ses réformes, une administration vénale gouvernait son vaste empire,
et que chaque jour des iniquités s'autorisaient de son nom. Dans sa colère,
il lui arrivait de s'exagérer le mal et de croire à une universelle improbité
: il faisait alors quelques terribles exemples : seulement, comme la vérité
ne lui parvenait qu'incomplète et altérée, ses rigueurs n'atteignaient pas
toujours les plus coupables ; et, sans remédier à rien, elles lui valaient à
lui-même une réputation excessive de brusquerie et de dureté. Parmi les
attributs de la puissance souveraine, un seul lui plaisait complètement,
c'était le soin des choses de l'armée. S'il dérogeait à l'étiquette, c'était
en faveur de ses généraux, et c'est sous la tunique militaire qu'on
l'abordait le mieux. Surtout il fallait le voir les jours de revues, serré
dans son uniforme qui faisait valoir sa haute taille, et parcourant avec une
fierté émue les rangs épais de ses soldats. Comme les anciens rois de Prusse,
il aimait la précision des manœuvres presque automatiques, la régularité des
costumes, l'éclat des casques dorés. Aucun détail ne lui paraissait vulgaire,
si le bien-être ou la beauté de ses troupes y était intéressé. Peut-être
aussi cette activité était-elle pour lui un moyen d'échapper à ses pensées :
car, malgré tant de prospérités, ce tout-puissant était triste, triste de la
tristesse des hautes cimes, triste d'une satiété suprême, triste de sentir un
voile entre le monde réel et lui. Souvent, pour secouer cet ennui, on le
voyait se réfugier dans le romanesque, se replier dans sa vie de famille, se
fondre en une sorte de tendresse épanouie, et alors il charmait d'autant plus
que son ordinaire réserve rendait plus touchantes ces passagères expansions.
Avec cela, on surprenait parfois sur son visage une expression étrange,
sombre, concentrée comme s'il eût porté quelque trace de cet égarement
d'esprit dont on avait vu plusieurs exemples parmi les Romanof. « Il y a
dans le Czar quelque chose de sauvage », disait en 1844 la reine Victoria[6]. L'âge venant, cette humeur
inquiète parut plus visible, soit que vraiment l'esprit du monarque fût déjà,
à l'insu de tous, frappé de quelques-unes des funestes influences transmises
dans sa race, soit plutôt que quelque grand dessein moitié religieux, moitié
politique, obsédât son âme au point de l'absorber tout entière. Au
commencement de l'année 1853, Nicolas n'avait rien perdu de son prestige. A
ne voir que les apparences, son attitude ne différait guère de celle qu'il
avait tenue jusque-là. C'était toujours le même programme, ultra-conservateur
et, en outre, pacifique avec une nuance de protection hautaine : c'étaient
les mêmes visées d'agrandissement, mais sans infractions violentes aux
traités ; c'était le même système d'alliance intime avec les puissances
allemandes, de cordialité vis-à-vis de l'Angleterre, de froideur sans
hostilité vis-à-vis de la France. Telle était la surface. A pousser jusqu'au
fond des choses, on pressentait un inquiétant changement. Dans la question
des Lieux saints, la diplomatie moscovite manifestait une irritation jalouse
qui ne se justifiait guère par la faible importance du litige, mais ne
s'expliquait que trop si on souhaitait de transformer en querelle un simple
incident de chancellerie. L'Empire ayant été rétabli en France, Nicolas, sans
faire entendre de protestation ouverte, avait témoigné clairement son
déplaisir. On parlait encore d'équilibre européen à Saint-Pétersbourg, mais
avec une sorte de restriction mentale, comme si ce principe d'équilibre,
excellent pour tous les autres États, n'eût point été opposable aux
empiétements de la sainte Russie. En outre, les sentiments de l'Empereur, à
demi pénétrés, devinés plutôt que connus, inspiraient aux esprits les plus
clairvoyants une anxiété, vague encore et mal définie, mais si vive qu'elle
se dissimulait à peine. Le tout-puissant autocrate avait déjà dépassé la
pleine maturité : jusque-là il avait déployé le pompeux appareil de son
pouvoir plutôt qu'il n'avait marqué par son génie : il avait été environné
d'hommages plus encore qu'il n'avait accompli de grandes choses : selon toute
apparence, le souvenir qu'il laisserait dans la postérité ne serait pas tout
à fait égal à l'éclat qu'il avait projeté sur son siècle. Déjà sur le déclin
— car nul dans sa famille n'avait atteint la vieillesse —, n'ayant plus le
loisir d'attendre, trop aveuglément obéi pour avoir à redouter aucun
obstacle, ne voudrait-il pas, avant de finir sa carrière, donner consistance
à quelque rêve grandiose et, par un coup d'audace heureux, couronner sa
destinée ? Ce n'étaient que des conjectures, mais rendues plausibles par
certaines confidences, et vraisemblables surtout pour qui connaissait rame à
la fois mystique et fougueuse du Czar. A la
vérité, les raisons de se rassurer ne manquaient pas. Si Nicolas, disait-on,
eût nourri quelque ambitieux dessein, par exemple du côté de Constantinople,
ne l'eût-il pas réalisé en 1848 ou en 1849 à l'époque où l'Europe, en proie à
la Révolution, était incapable de s'y opposer ? Aurait-il attendu l'heure où
chaque gouvernement, maître paisible chez lui, pouvait jeter un regard
vigilant au-delà de ses frontières ? Parmi les diplomates accrédités à la
cour de Russie, plusieurs se refusaient à croire à un prochain orage et
prévoyaient tout au plus quelques passagères complications. Chose étrange !
le plus confiant de tous était l'ambassadeur de France, le général de
Castelbajac, que Nicolas, par calcul ou goût personnel, comblait d'attentions
et qui, vieilli dans les armes plus que dans la politique, se laissait
subjuguer par des manières si engageantes. Dans ses dépêches à la cour des
Tuileries, il marquait avec une complaisance un peu naïve les progrès de sa
faveur. « Ce n'est pas encore l'intimité du temps de Charles X, écrivait-il,
mais ce sont déjà des relations beaucoup meilleures qu'au temps de
Louis-Philippe. L'empereur Nicolas, continuait-il, est bien au-dessus des
finasseries politiques[7]. » Le 12 janvier, M. de
Castelbajac ayant été reçu pour la première fois par le Czar depuis la
reconnaissance du nouvel Empire français, celui-ci le félicita, l'embrassa
même, lui parla en termes excellents de Napoléon III, signala la question des
Lieux saints, mais en passant, parla bien un peu des misérables Turcs, mais
en se gardant d'insister sur ce désagréable sujet. M. de Castelbajac,
incapable de soupçonner une arrière-pensée, s'empressa de mander à Paris ces
bonnes nouvelles qui lui semblaient le présage de relations étroites entre
les deux pays. Des
optimistes ou des inquiets, qui donc, à cette heure, pénétrait le mieux les
secrètes pensées du Czar ? Hélas ! l'avenir devait justifier, en les
dépassant, les prévisions les plus alarmées. Déjà Nicolas se décidait à
donner un corps à ses ambitieuses pensées, songeait même à lier partie avec
l'Angleterre, à la prendre pour alliée, on dirait volontiers pour complice.
Trois jours avant cette cordiale audience dont M. de Castelbajac faisait un
si complaisant récit, voici ce qui s'était passé au palais de la
grande-duchesse Hélène. C'était
le 9 janvier 1853. Au milieu du va-et-vient d'une grande soirée, l'empereur
Nicolas, apercevant l'ambassadeur d'Angleterre, sir Hamilton Seymour, alla
droit à lui. Il commença par le féliciter de la constitution du nouveau
ministère qui avait succédé le 26 décembre au cabinet de lord Derby : il fit
surtout un grand éloge du premier ministre, lord Aberdeen, qu'il connaissait,
disait-il, depuis quarante ans. « Je désire, ajouta-t-il, une amitié
intime avec l'Angleterre... vous êtes ici depuis quelque temps et vous savez
que, sur presque toutes les questions, nos intérêts sont les mêmes. Lorsque
nous sommes d'accord, poursuivit l'Empereur de plus en plus insinuant, je
suis tout à fait sans inquiétude pour l'occident de l'Europe. Ce que d'autres
pensent au fond est de peu d'importance. Quant à la Turquie, c'est une autre
question, ce pays est dans un état critique et peut nous donner beaucoup
d'embarras... Mais je vais vous quitter. » Nicolas
avait jeté sa première amorce. Très surpris de cette confidence inattendue,
plus intéressé encore que surpris, sir Hamilton Seymour osa retenir son
auguste interlocuteur. « Vos paroles, dit-il, seront accueillies avec une
satisfaction générale. Mais quelques mots de Votre Majesté ne calmeraient-ils
pas les inquiétudes relatives à la Turquie ? » Le Czar hésita, puis
s'affermissant en parlant : « Les affaires de la Turquie, dit-il, sont dans
un grand état de désorganisation. Il faut nous entendre : tenez, continua
l'Empereur en baissant la voix et d'un ton mystérieux, tenez, nous avons sur
les bras un homme malade, gravement malade : ce serait un grand
malheur s'il devait nous échapper avant que les dispositions nécessaires
fussent prises... ce n'est pas le moment de vous parler de cela », ajouta
Nicolas, s'interrompant de nouveau. Seymour comprit qu'il était temps de
prendre congé. Il se contenta de répliquer un seul mot : « Votre Majesté dit
que l'homme est malade. Eh bien ! Votre Majesté daignera m'excuser si je lui
dis que c'est à l'homme généreux et fort à ménager l'homme malade et faible[8]. » Cinq
jours après ce singulier entretien, sir Hamilton Seymour revit Nicolas.
Celui-ci, comme agité d'une pensée fixe, reprit aussitôt la conversation
interrompue. « Vous savez, lui dit-il, les plans de l'impératrice
Catherine. Je n'ai pas hérité de ses projets, ou, si vous aimez mieux, de ses
rêves... Mon empire est assez vaste : plus d'extension l'affaiblirait... Nous
n'avons plus rien à craindre de la Turquie : elle a été jusqu'ici assez forte
pour sauvegarder son indépendance, elle n'est plus assez redoutable pour
troubler le repos de personne. Il y a là plusieurs millions de chrétiens aux
intérêts desquels je dois veiller. Je fais un usage modéré de mon droit, mais
ce droit existe, et je ne puis y renoncer. » Cet exposé que nous abrégeons
beaucoup tournait au monologue. L'Empereur, à travers de nouveaux détours,
finit par atteindre l'objet réel de sa pensée : « Voyons, dit-il, nous sommes
désireux de prolonger l'existence du malade ; mais il peut subitement
mourir, et nous ne pouvons ressusciter ce qui est mort. Ne vaut-il pas mieux
se préparer d'avance à cette éventualité que de s'exposer au chaos, à la
confusion qui suivra ? Voilà la question que je voudrais poser à votre gouvernement. »
L'interrogation cette fois était trop directe pour qu'on pût se dérober.
Seymour se montra bref, digne, mesuré. « On a toujours éprouvé en
Angleterre, répliqua-t-il, une extrême répugnance à escompter la succession
d'un ancien ami et allié. — Sans doute, c'est un bon principe : pourtant, il
faut nous entendre. Je vais vous parler en ami et en gentleman, ajouta
l'Empereur avec un redoublement d'abandon. Si nous arrivons à nous entendre,
peu importe ce que feront les autres. Ce que je veux, je vais vous le dire.
Je ne permettrai pas à l'Angleterre de s'établir à Constantinople, je ne m'y
établirai pas non plus, en propriétaire s'entend, car en dépositaire je ne
dis pas... » Seymour ne put que répéter ce qu'il avait déjà dit. « Le
cabinet britannique est peu disposé à prendre des engagements sur ces
matières. — Mais, répliqua l'Empereur, je me suis déjà entretenu sur ce sujet
avec Wellington. » La conversation s'égara un peu : puis le Czar congédia
l'ambassadeur. « Vous rendrez compte au gouvernement de la Reine, dit-il, de
ce qui s'est passé entre nous, et vous direz que je suis prêt à accueillir
toute communication qu'il jugerait à propos de me faire[9]. » La
recommandation était vraiment superflue. Déjà on connaissait au Foreign
Office les étranges ouvertures de Nicolas. Le cabinet britannique voyait
alors d'un œil peu favorable la politique française en Orient. Dans le
nouveau ministère, Napoléon n'avait qu'un seul ami ; c'était, à la vérité,
lord Palmerston, mais il était alors relégué à l'intérieur. A Londres, on
blâmait volontiers le zèle, excessif, disait-on, de M. de La Valette dans la
question des Lieux saints, et, quand le baron Brunnow, ambassadeur de Russie,
venait lire au ministère des affaires étrangères quelque dépêche de M. de
Nesselrode, malveillante et presque amère contre le cabinet des Tuileries, il
était accueilli avec plus de faveur que de déplaisir. De son côté, la presse
anglaise tenait un langage très violent contre la Porte, et le Times
se plaisait à prédire le jour où s'évanouirait ce grand corps sans force[10]. Quels que fussent ces
sentiments peu amicaux pour nous et méprisants pour la Turquie, il y avait
loin de cette attitude à une action directe qui hâterait la dissolution de
l'Empire ottoman et réglerait ce lourd héritage à l'insu et au préjudice de
la France. En tout cas, on ne pouvait attendre que le cabinet dirigé par le
prudent lord Aberdeen s'associerait à une si périlleuse aventure. Lord John
Russell, ministre des affaires étrangères, fut chargé de rédiger la réponse.
Il la fit le 9 février sous une forme à la fois ferme et courtoise. « Aucune
crise actuelle, disait en substance lord John Russell, n'autorise à disposer
de la Turquie. La Question des Lieux saints n'est pas grave. On ne peut
escompter la succession de l'Empire ottoman comme à la fin du dix-septième
siècle, Guillaume III et Louis XIV escomptaient la succession de Charles II ;
car il est impossible d'assigner une date fixe à l'éventualité qu'on prévoit.
En outre, comment prendre des arrangements si importants en dehors de la
France et de l'Autriche ? Ces combinaisons ne pourraient d'ailleurs demeurer
secrètes : une fois connues, elles encourageraient tous les ennemis du
Sultan, en sorte que la grande prévoyance des amis du malade deviendrait
la cause de sa mort. » Les assurances les plus amicales pour la
Russie tempéraient l'ironie à peine voilée de ces dernières paroles. Lord
John Russell, en terminant sa dépêche, promettait que l'Angleterre
n'entrerait dans aucune négociation relative au partage éventuel de l'Empire
ottoman sans entente préalable avec le Czar[11]. Le 20
février, à une fête donnée chez le grand-duc héritier, Seymour revit Nicolas.
C'était la troisième entrevue. L'Empereur alla droit à l'ambassadeur, lui fit
un accueil plus bienveillant que jamais, et, l'entraînant à l'écart : « Eh
bien ! vous avez reçu votre réponse ? — Oui, Sire, elle est telle que je
l'avais fait pressentir à Votre Majesté. — C'est ce que je regrette d'avoir
appris. Votre gouvernement n'a pas compris mon but. Il s'agit moins de savoir
ce qui sera fait quand le malade mourra que de déterminer avec l'Angleterre
ce qui ne sera pas fait. — Mais nous n'avons aucune raison de penser que le
malade soit à l'article de la mort. — Si, si, il se meurt. Il faut nous
entendre. Ah ! si j'avais seulement dix minutes de conversation avec vos
ministres, avec lord Aberdeen par exemple, nous arriverions facilement à un
accord. Il ne s'agit pas de protocole ni de traité, mais d'une entente
générale. Revenez demain. » Quelques
heures plus tard, rentré à l'ambassade, Seymour se hâta de rendre compte à sa
cour de cette nouvelle conversation. Il était confondu de tant d'insistance.
Surtout il ne pouvait se défendre de cette conviction qu'un souverain qui
discute avec tant d'opiniâtreté sur la chute imminente d'un État voisin doit
avoir arrêté le dessein non d'attendre la dissolution de cet État, mais de la
provoquer. « La pensée de l'Empereur, écrivait Seymour, se dessine à travers
le voile même dont il l'enveloppe. Ce qu'il veut apparaît bien nettement,
c'est un partage de la Turquie à l'exclusion de la France[12]. » L'entretien
que l'ambassadeur anglais eut le lendemain avec Nicolas ne put que le
confirmer dans cette croyance. L'entrevue dura près de cinq quarts d'heure. —
« Soyez assuré, dit le Czar, que la catastrophe est imminente. La guerre
étrangère, la révolte des chrétiens, la rivalité du vieux parti turc et du
parti novateur, tout peut précipiter la crise. Je veux régler ce qu'il ne
sera pas permis de faire. — Mais enfin quelles seront ces stipulations
négatives ? » L'Empereur se recueillit un instant : « Je ne veux pas,
dit-il, que Constantinople soit occupé par les Russes, Français, Anglais ou
par aucune autre puissance. Je ne permettrai jamais la résurrection d'un
nouvel Empire byzantin, ni une extension de la Grèce : encore moins
permettrai-je que la Turquie se divise en une série de petits États, asiles
ouverts aux Mazzini, Kossuth et autres révolutionnaires. — Alors il faudra
déclarer qu'il ne sera permis à personne de s'emparer d'aucune des provinces
de l'empire, que cette propriété restera comme sous les scellés jusqu'à
ce qu'un arrangement amiable intervienne. - Ce sera difficile, répliqua le
Czar un peu embarrassé ; chrétiens et Turcs se battront. — Tenez, Sire,
reprit sir Hamilton Seymour, s'enhardissant tout à fait à mesure que la
conversation se prolongeait, il y a une différence entre nous : Votre Majesté
s'occupe toujours de la ruine de la Turquie : nous, nous nous occupons
d'empêcher sa situation d'empirer. —Ah ! vous me parlez comme Nesselrode,
mais la catastrophe arrivera. » On s'entretint des autres puissances.
« Je ne m'inquiète pas de la France, dit Nicolas, elle ne cherche qu'à
nous brouiller ; une fois d'accord avec vous, je ne m'inquiète pas du reste.
— Et l'Autriche, Sire ? — L'Autriche ! reprit dédaigneusement le Czar ; ce
qui convient à la Russie convient à l'Autriche... » L'Empereur vanta sa
modération vis-à-vis du Sultan, « ce monsieur qui, disait-il, lui avait
manqué de parole. — Ah ! Sire, repartit Seymour, si les pauvres Turcs vous
ont manqué de parole, c'est par crainte de la France[13]. » Cependant
le Czar revenait toujours à son idée dominante. Une dernière fois il essaya
de jouer le rôle de séducteur. « Les Principautés, dit-il, sont
indépendantes sous mon protectorat. En cas de dissolution, pourquoi la
Serbie, la Bulgarie n'auraient-elles pas un gouvernement semblable ? En ce
qui concerne l'Égypte, ajouta-t-il avec une intention marquée et en véritable
tentateur, je comprends que l'Angleterre y tienne : qu'elle l'occupe si elle
veut : de même pour Candie. » Il attendait l'effet de cette offre superbe. «
Oh ! reprit négligemment Seymour, nous ne tenons qu'à avoir un mode de
communication facile entre les Indes et la métropole. » L'entrevue touchait à
son terme : en finissant, Nicolas répéta encore : « Écrivez à votre cour, je
ne demande pas un traité, mais une simple parole de gentleman. » Cette
parole de gentleman, le Czar, malgré tout son art qui touchait à
l'artifice, le Czar ne l'obtint pas. Lord Clarendon, qui avait remplacé
Russell dans la direction du Foreign Office, s'appliqua à tenir le même langage
que son prédécesseur, répétant que l'Angleterre ne croyait pas la fin de la
Turquie si proche, que le maintien de l'ordre actuel était le parti le plus
sage, qu'en cas de catastrophe, un congrès réglerait le partage des
dépouilles[14]. Plus réservé que son maître,
le chancelier de l'Empire russe, M. de Nesselrode, avait senti le péril de
ces confidences réitérées et déjà s'était appliqué à en restreindre la
portée. Sous prétexte de fixer le souvenir de ces entretiens, il avait rédigé
un long mémorandum qui réduisait à un simple échange de vues les pourparlers
engagés. Il ne s'agissait plus de préparer une convention obligatoire, ni
surtout de préluder à un partage, mais seulement d'assurer l'accord pour une
éventualité que la Russie ne souhaitait nullement. La négociation n'ayant pas
abouti, il fallait, non la nier, mais la dégrader à tel point qu'elle parût
inoffensive et presque insignifiante. Sur un seul objet, le langage de M. de
Nesselrode demeurait amer et comminatoire. Il signalait en termes presque
violents l'attitude de la France qui, « en Orient, présentait ses
réclamations à la bouche du canon et qui, dans le débat des Lieux saints,
avait pesé sur la Porte pour obtenir l'annulation des promesses faites au
Czar[15] ». Cette malveillance même
était calculée. Ne pouvant attirer l'Angleterre, on voulait du moins la tenir
éloignée de nous, séparer ses intérêts des nôtres, et on jugeait que, si ce
seul résultat était obtenu, le travail de la Russie n'aurait pas été vain. Toute
cette négociation devait être soustraite à la publicité. A Paris, on ne la
connut pas. Tout au plus put-on pressentir vaguement les malveillantes
pensées du Czar. Vers ce temps-là, comme Napoléon recevait lord Malmesbury et
comme celui-ci lui vantait la loyauté de Nicolas : « Oh ! il est plus prudent
que loyal », lui répondit l'Empereur avec une vivacité peu accoutumée et une
intention visible[16]. Le silence eût sans doute
couvert longtemps cette intrigue. Mais, un an plus tard, à la suite d'un
article violent du Journal de Saint-Pétersbourg, le cabinet de
Saint-James se crut délié du secret et consigna dans ses Papiers
parlementaires le curieux épisode que nous venons de raconter. A quoi bon
d'ailleurs le secret ? Ces ambitions qu'il avait pris soin jusque-là
d'envelopper dans l'ombre, Nicolas allait les révéler avec une incroyable
témérité. En ce temps-là même, un acte audacieux montrait au monde étonné
quels étaient ses vrais desseins et jusqu'où il entendait pousser sa fortune. III Le 23
février, M. d'Ozerof, ministre de Russie près la Porte Ottomane, annonça à
ses collègues du corps diplomatique l'arrivée prochaine à Constantinople d'un
envoyé extraordinaire du Czar. Cette communication éveilla quelque surprise.
L'étonnement s'accrut lorsqu'on connut le nom de l'ambassadeur. C'était le
prince Menschikof, amiral, Altesse Sérénissime, ministre de la marine',
gouverneur général de la Finlande, l'égal des Voronzof, des Orlof, des
Paskewitch, des Nesselrode. Quel intérêt si grave nécessitait un tel
plénipotentiaire ? Les ministres de la Porte ne savaient rien. M. d'Ozerof,
sans doute aussi ignorant que les autres, gardait le silence. Le 24, le
bateau-poste d'Odessa débarqua le colonel Kohlkof, aide de camp du prince,
chargé de préparer la réception de son chef. Cette réception devait être
solennelle : le gouvernement turc avait même été officiellement avisé afin
qu'aucun détail du cérémonial habituel ne fût négligé. Les jours suivants, le
bruit se répandit que Menschikof, militaire et marin plus encore que
négociateur, avait passé en revue la flotte de la mer Noire et avait, en
outre, visité dans ses cantonnements un corps d'armée rassemblé sur les
frontières de la Bessarabie. A ces nouvelles, la curiosité se changea en
appréhensions. Pendant ce temps, des préparatifs inusités se faisaient au
palais de l'ambassade russe, et on remarquait parmi les Grecs, si nombreux à
Constantinople, une agitation inaccoutumée. Le 1er
mars, le steamer qui portait Menschikof parut dans les eaux du Bosphore.
C'était un ambassadeur extraordinaire, avait dit de lui M. d'Ozerof.
Extraordinaire en effet, et il le fut de toute façon. Autour
du prince se groupaient un nombre infini de fonctionnaires, de généraux,
d'officiers de tout grade. Dans cette foule chamarrée, on remarquait le
prince Galitzin, aide de camp de l'Empereur, le comte Dimitri de Nesselrode,
fils du chancelier, d'autres encore non moins élevés en dignité qu'en crédit.
A voir cet appareil, on eût dit, non un diplomate pacifique venant traiter
d'égal à égal avec une puissance amie, mais un vice-roi venant recevoir au
nom de son souverain l'hommage d'un État vassal. Tout contribuait à
l'illusion, tout, jusqu'aux Grecs qui, au nombre de sept ou huit mille,
répandus autour du navire et sur les quais, lançaient dans les airs leurs
bruyantes acclamations. Un autre vaisseau était signalé et devait arriver
dans quelques heures, amenant le vice-amiral Khornilof, major général de la
flotte de la mer Noire, et le général Nikapotchinski, chef d'état-major de
l'armée de Bessarabie. Vraiment, que signifiait ce congrès de militaires dans
la capitale de la Turquie ? Dans le même temps, des avis annonçaient que,
dans le sud de la Russie, deux corps d'armée étaient mis sur le pied de
guerre, et que, dans les Principautés danubiennes, des marchands moscovites
préparaient de grands approvisionnements. Le
lendemain 2 mars était le jour fixé pour les présentations officielles.
Menschikof quitta l'hôtel de l'ambassade pour se rendre à la Sublime Porte.
Contrairement à l'usage, il était en simple habit de ville, et, à ce mépris
de l'étiquette, les vieux Turcs ne revenaient pas de leur surprise. Ils
eurent bientôt un plus sérieux motif de s'inquiéter. La tradition voulait que
les nouveaux diplomates fissent deux visites, la première au grand vizir, la
seconde au ministre des affaires étrangères. Celui-ci était Fuad-Effendi, que
la Russie accusait de partialité pour la France clans la question des Lieux
saints. Le prince se rendit d'abord chez le grand vizir. Quand il en sortit,
l'introducteur des ambassadeurs l'invita à entrer chez le ministre des
affaires étrangères, dont les appartements étaient contigus à ceux de son
collègue. De grands préparatifs avaient été faits pour recevoir le
plénipotentiaire russe. Les portes étaient toutes grandes ouvertes : des
gardes faisaient la haie jusqu'à l'entrée des salles de réception. Une grande
foule de Turcs et surtout de Grecs stationnaient aux abords du palais, en
sorte qu'une infraction aux usages ne pouvait demeurer inaperçue. Sourd à
l'avis qui lui était donné, Menschikof passa dédaigneusement devant les
appartements de Fuad-Effendi et, peu soucieux que celui-ci l'attendît en
vain, rentra directement à l'ambassade. L'affront
était voulu, prémédité. Au temps de la vieille puissance ottomane, le Sultan
eût fait jeter en quelque prison d'État l'ambassadeur téméraire, et eût
répondu à cette bravade par une déclaration de guerre. Ce temps n'était plus.
L'effroi domina la colère. Fuad-Effendi, qui avait eu le malheur de déplaire
à Saint-Pétersbourg, fut sacrifié et remplacé par Rifaat-Pacha. On doutait
que cette concession désarmât la Russie. Ce qui accroissait les embarras de
la Porte, c'était l'absence de ses naturels conseillers, les ambassadeurs de
France et d'Angleterre. Sir Stratford de Redcliffe était en congé : quant à
M. de La Valette, il avait été rappelé, et son successeur, M. de Lacour,
n'était pas encore arrivé. Dans leur anxiété, les ministres turcs ne
cessaient d'interroger les secrétaires de la légation française et de la
légation anglaise, M. Benedetti et le colonel Rose, tous deux chargés
d'affaires en l'absence de leurs chefs. Que prétendait la Russie ? Quelles
seraient les suites de ce pronunciamiento diplomatique ? Le Czar
méditait-il quelque audacieux dessein, ou voulait-il simplement mettre à
l'épreuve la tolérance de l'Europe ? Déconcertés par la soudaineté de
l'événement, ne sachant que répondre, les représentants des deux puissances
occidentales recommandaient la prudence et le calme. M. Benedetti envoyait à
Paris des rapports inquiets Quant au colonel Rose, ses craintes semblaient
plus vives encore. « La mission du prince Menschikof, écrivait-il le 7
mars, fait naître de graves appréhensions pour l'indépendance, peut-être pour
l'existence de la Turquie[17]. » Il ne se contentait pas de
parler de la sorte. A la prière du gouvernement ottoman, il envoyait un
courrier à Malte pour inviter l'amiral Dundas, commandant la flotte anglaise
de la Méditerranée, à faire avancer son escadre jusque dans l'Archipel. A ce
début du conflit oriental, il est curieux d'observer les attitudes différentes
de la France et de l'Angleterre, ces deux futures alliées. A Constantinople,
le colonel Rose s'était montré plus alarmé que M. Benedetti. A Londres et à
Paris, ce fut le contraire qui arriva. Dès
qu'on connut en France la mission Menschikof, on pressentit de suite la
gravité de l'événement. La Bourse baissa. La presse tint un langage d'une
gravité attristée. « La Russie, écrivait avec une remarquable
clairvoyance le Journal des Débats, poursuit la reconnaissance d'un
protectorat non défini, mais certain sur l'Église grecque[18]. » Quant à notre ministre
des affaires étrangères, il ne perdit pas un jour pour protester.
« L'attitude du prince Menschikof, écrivait M. Drouyn de Lhuys, indique
assez qu'il est moins venu pour négocier que pour poser un ultimatum. Les
concentrations de troupes dans la Russie méridionale, les préparatifs
extraordinaires qui se font à Sébastopol, ne permettent pas de douter Il que
le cabinet de Saint-Pétersbourg n'ait accepté comme possible l'éventualité
d'une guerre avec la Porte. » M. Drouyn de Lhuys rappelait la convention du
15 juillet 1841, qui plaçait sous la garantie collective des puissances
l'indépendance et l'intégrité de l'Empire turc. Puis il ajoutait avec
autorité : « La mission de M. le prince Menschikof, à raison des
circonstances qui l'accompagnent, semble s'écarter complètement de l'esprit
de cette importante transaction. Il est à craindre que le cabinet de
Saint-Pétersbourg ne soit résolu à exercer sur la Porte une pression qui lui
fera perdre, si elle y cède, le peu de prestige qui lui reste, et l'exposera,
si elle tente d'y résister, à d'incalculables dangers[19]. » Ainsi parlait, le 21 mars,
M. Drouyn de Lhuys. Ce jour-là même, M. de Lacour quitta Paris pour gagner
son poste, et des instructions bien nettes lui dictèrent sa conduite en
prévision de toutes les éventualités. Le cabinet des Tuileries venait d'affirmer
par une mesure plus grave sa vigilance et ses inquiétudes. Le 19 mars, à la
suite d'un conseil présidé par l'Empereur, l'ordre avait été envoyé à notre
escadre d'évolution dans la Méditerranée pour qu'elle se tînt prête à
appareiller. Le 20 mars, une note insérée au Moniteur annonça au public cette
résolution. Le 23, la flotte quitta Toulon, faisant voile vers les mers de
Grèce. Tout
autre était à cette heure la conduite du gouvernement britannique. On avait
décliné les offres récentes de Nicolas, mais on avait encore dans l'oreille
les paroles caressantes du tentateur. Il ne s'agissait, disait-on, que des
Lieux saints, et un si chétif sujet, très propre à émouvoir les papistes
français, ne pouvait vraiment troubler la puissante Angleterre. Les alarmes
du colonel Rose furent jugées excessives, et l'amiral Dundas reçut l'ordre de
demeurer à Malte. Lorsque M. Walewski, notre représentant à Londres, fit
connaître à lord Clarendon le prochain départ de la flotte française pour la
Grèce, celui-ci trouva la mesure tout à fait prématurée. « Les rapports de
Constantinople, dit-il, se ressentent des excitations qui règnent aux rives
du Bosphore. Si on les « dépouille de leur forme un peu trop colorée, un seul
fait « anormal apparaît dans la mission du prince Menschikof, « c'est le
refus de traiter avec Fuad-Effendi. Vraiment un « incident si minime ne peut
suffire à nous inquiéter[20]. » La presse anglaise affecta
de partager cette sécurité, et, dégagée des réserves de la courtoisie
officielle, accentua hautement sa malveillance contre le cabinet des
Tuileries. « Le premier agresseur dont la Turquie ait à se plaindre, disait
le Times avec amertume, c'est la France. Cette fameuse ambassade n'a
eu d'autre cause que les concessions extraordinaires exigées par la
diplomatie française Nous n'avons pas à réparer les fautes de la France...
toutes ces inquiétudes sont vaines : on ne comprend pas les terreurs du
colonel Rose. Nicolas est incapable de se saisir par violence de cette
magnifique, mais dangereuse dépouille opime de Constantinople[21]. » A Saint-Pétersbourg, on ne
négligeait rien pour entretenir cette confiance et surtout pour séparer l'une
de l'autre les deux puissances de l'Occident. Interrogé par Seymour,
Nesselrode s'ingéniait à le rassurer. « C'est à tort, disait-il, que la
France se plaint. Cette mission Menschikof n'a rien d'inquiétant. Elle est
relative à la question des Lieux saints qui ne saurait amener de véritable conflit.
Cette ambassade était décidée depuis longtemps : le mauvais état de santé du
prince l'a seul empêché de partir plus tôt. — En dehors de la question des
Lieux saints, avez-vous quelques griefs contre la Porte ? répétait Seymour. —
Mais non, répliquait Nesselrode... non. » Et il ajoutait négligemment : « A
peine aurions-nous à formuler quelques réclamations particulières. » Seymour
insistait encore et voulait qu'on précisât. « Tranquillisez-vous, lui
répondait Nesselrode, il ne s'agit que de quelques-unes de ces affaires
courantes comme il s'en traite entre les nations les plus amies[22]. » En parlant de la sorte, le
chancelier russe était-il le complice de Nicolas, ou ignorait-il lui-même les
propres desseins de son maître ? Certaines révélations autoriseraient à
croire que le Czar n'avait confié qu'à Menschikof ses instructions et le
secret de ses pensées[23]. M. de Nesselrode ne se
contentait pas de tenir ce langage à Seymour. Dans une solennelle dépêche au
baron Brunnow, ministre du Czar à Londres, il s'appliqua à dissiper toutes
les craintes. Il répudiait au nom du Czar toute pensée d'agrandissement, tout
projet d'occupation des provinces Danubiennes, en un mot toute vue
ambitieuse. On ne songeait qu'à concilier équitablement les firmans en faveur
des Latins avec les firmans en faveur des Grecs. M. de Nesselrode affectait
de parler en termes bienséants, même de la France, ajoutant toutefois, non
sans quelque perfidie, que « les concessions ne feraient que la rendre
plus exigeante ». L'Empereur son maître, ajoutait-il, savait un gré
infini à lord Aberdeen et à lord Clarendon de n'avoir pas imité l'exemple du
cabinet des Tuileries, et d'avoir retenu la flotte britannique à Malte. Sans
doute, poursuivait-il, les vues de la France et celles de l'Angleterre
« diffèrent toto cœlo », mais il était bon que l'Europe le
sût[24]. — L'Angleterre est rarement
dupe : quand elle l'est, elle ne l'est point à demi. Lord Clarendon fut
pleinement rassuré par ce langage si amical, si empreint de gratitude, si
caressant même. Il attribua à l'inexpérience de Napoléon III et de ses
ministres les inquiétudes qui régnaient à Paris[25]. Comme M. Walewski, au
commencement d'avril, paraissait redouter quelque proposition de traité
secret entre la Porte et la Russie et invoquait, à l'appui de ses craintes,
les dépêches alarmées de M. Benedetti : « Ah ! répondait Clarendon avec
indifférence, le colonel Rose nous répète la même chose que M. Benedetti,
mais tranquillisez-vous ; il ne s'agit que des Lieux saints[26]. » Si
rassuré que fût le gouvernement anglais, il avait cependant pris une mesure
de prudence. Il avait donné l'ordre à sir Stratford de Redcliffe, son
ambassadeur auprès de la Porte, de retourner à Constantinople. Celui-ci était
parti aussitôt par la voie de Vienne. Il venait d'arriver aux rives du
Bosphore. C'était à lui qu'il appartenait d'éclairer enfin son pays. IV Qui
était ce Stratford de Redcliffe dont la voix serait si prépondérante dans la
campagne diplomatique qui s'ouvrait ? Dans la
galerie contemporaine des hommes d'État anglais, cette physionomie se détache
avec un relief si accusé qu'elle fixerait même les regards les plus
distraits. Les âges précédents ont connu un type de diplomates aujourd'hui
tout à fait perdu chez nous et de plus en plus rare dans les autres nations.
C'étaient des hommes, qui, tout jeunes, étaient entrés dans la carrière et
avaient parcouru tous les échelons de la hiérarchie : après un stage assez
long pour développer l'expérience et assez abrégé pour ne pas émousser
l'initiative, ils avaient été promus à quelque grande ambassade : le poste où
la confiance de leur souverain les avait appelés devenait pour eux un
véritable poste d'observation ; ils s'installaient comme à demeure fixe dans
la contrée où ils étaient accrédités ; ils en connaissaient à fond la langue
; ils en étudiaient les mœurs, les traditions, les ressources, les hommes,
et, pour prix de ce long exil dont ils ne prévoyaient guère le terme, ils
comptaient que, dans les conseils du roi leur maître, aucun de leurs avis ne
serait méconnu ni surtout passé sous silence. Serviteurs précieux par leurs
relations, leur crédit, l'abondance et la sûreté de leurs informations !
Serviteurs incommodes aussi : car souvent ils étaient personnels, dédaigneux
vis-à-vis de la chancellerie de leur pays, indépendants au point de
compromettre l'unité de direction, plus portés à rechercher qu'à fuir les
incidents, les fuyant si peu que parfois on les accusait de les faire naître
pour déployer ensuite leur habileté à les apaiser. Lord Stratford de
Redcliffe a été l'un des derniers représentants de cette vieille école
diplomatique et peut-être le plus original et le plus marquant. Tout jeune
encore, en 1808, il était parti pour l'Orient et n'en était guère revenu que
pour y retourner bientôt. Quarante ans de séjour dans le Levant et à
Constantinople l'avaient initié à toutes les habitudes de ces régions
mystérieuses où la publicité n'existe pas, où l'intrigue dirige tout et qui
ne se livrent guère au simple touriste ou au diplomate de passage. Les
Anglais ont un grand nombre de défauts et quelques-uns choisis parmi les plus
désagréables. Stratford avait tous les défauts de sa race et, au cours de ses
voyages, n'en avait dépouillé aucun. En Orient, plusieurs de ces défauts
devenaient presque des qualités. Sa hauteur, sa morgue lui servaient, loin de
lui nuire. Les Asiatiques n'estiment guère les hommes que dans la mesure où
ils s'estiment eux-mêmes. A ce compte, nul ne devait être plus honoré que
Stratford. Dans sa résidence d'hiver à Péra ou dans son palais de Thérapia,
un ambassadeur de France ou d'Angleterre est toujours un haut personnage.
Stratford était beaucoup plus qu'un ambassadeur ordinaire. Avec le temps, il
était devenu pour les ministres turcs, pour les sultans eux-mêmes, un
conseiller ou plutôt un censeur dont on goûtait la sagacité et dont on
redoutait les colères. Il commandait avec tant d'assurance qu'il ne venait à
l'idée de personne qu'on pût lui désobéir. Les ambassadeurs des autres
puissances changeant à de fréquents intervalles, c'était lui qui les initiait
aux choses de Constantinople, et il ne leur montrait que la portion de vérité
qu'il jugeait bon de leur dévoiler. Il était ainsi le chef moral du corps
diplomatique, et rien ne se faisait que d'après ses avis. Il avait façonné à
sa guise les consuls anglais du Levant et s'efforçait de les transformer en
autant de missi dominici qui domineraient les pachas comme lui-même
dominait la Porte. En Allemagne, en Russie, on l'appelait, non sans dépit, le
sultan de Constantinople. Cette malveillance mêlée d'envie, loin de lui
déplaire, le comblait de joie, et il y voyait la preuve des services qu'il
avait rendus à la Grande-Bretagne. A dire vrai, c'était surtout un patriote
anglais, cherchant la grandeur de sa patrie sans être indifférent à sa propre
fortune, actif, ne souffrant pas qu'on empiétât sur son domaine, mais
empiétant volontiers sur celui des autres, aisément jaloux de ses collègues
et surtout de la France, affectant une rude franchise qui, à certaines
heures, se tempérait de souplesse, passionné sous une apparence froide,
ressentant vivement la moindre injure et voyant dans toute injure à sa
personne une offense à son pays, discourtois avec les Orientaux qu'il jugeait
de race inférieure, de grand air, d'ailleurs, et de grandes manières comme il
sied à tout aristocrate anglais. Ses amis disaient de lui que nul, à
l'exception de Palmerston, n'avait mieux personnifié le génie de
l'Angleterre. Ses ennemis, et il n'en manquait point, souscrivaient eux-mêmes
à ces éloges : ils ajoutaient toutefois, non sans malice, qu'un si impérieux
diplomate n'était bon que pour négocier avec les Turcs, et qu'il fallait se
garder de l'employer ailleurs. Être employé ailleurs n'aurait pas déplu à
Stratford. La Turquie ne le charmait pas tant qu'il n'eût préféré quelque
ambassade en un pays plus policé. Volontiers il aurait représenté
l'Angleterre à Saint-Pétersbourg : le Czar ayant manifesté quelque répugnance
pour un tel choix, il en avait conçu une vive irritation contre le
gouvernement russe. Mais en homme avisé, il savait tout utiliser, et cette
haine qu'il ne déguisait pas augmentait son crédit sur les Turcs. Ceux-ci
sentaient que Stratford, en les défendant contre les empiétements moscovites,
non seulement servirait leurs intérêts, mais encore satisferait ses
ressentiments. Ils s'étaient habitués de plus en plus à ne lui rien cacher.
Il leur semblait que, tant que Stratford serait là, aucune catastrophe ne
serait irréparable. C'est dans cet esprit qu'ils s'abandonnaient à ce maître
un peu dur et ombrageux qui souvent gourmandait leur paresse, qui plus
souvent encore les froissait par ses dédains, mais qui symbolisait à leurs
yeux le génie, les ressources et les forces secourables de l'Occident. Tel
était le personnage qui, le 5 avril 1853, arrivait à Constantinople. Il
trouvait l'agitation dans la ville, l'inquiétude dans le corps diplomatique,
le trouble dans les conseils de la Porte. Le 8 mars, le prince Menschikof
avait été reçu en audience particulière par le Sultan : le secret avait été
gardé sur cette entrevue, et on craignait que la peur n'arrachât au souverain
quelque concession mortelle à son indépendance. Ce qui redoublait les
alarmes, c'étaient les rapports des négociants, des voyageurs, des consuls
qui, tous, signalaient de grands armements à Sébastopol, d'importantes
concentrations de troupes sur les rives du Pruth. Pressenti par M. Benedetti
et par le colonel Rose au sujet de ces préparatifs, Menschikof tantôt les
avait niés, tantôt les avait attribués à des motifs divers ; le plus souvent
il avait allégué son ignorance. « Je croyais pourtant, lui avait répliqué
avec vivacité le colonel Rose, que vous étiez le commandant en chef des
forces navales et militaires chargées d'appuyer la mission de Votre
Excellence. » Au milieu de ces agitations, une pensée dominait toutes les
autres. Quel était l'objet précis de la mission Menschikof ? Aux
interrogations de M. Benedetti et du-colonel Rose, le prince avait répondu
évasivement. Il paraissait se soucier fort peu de la question des Lieux
saints : « Je ne la comprends pas », avait-il dit dédaigneusement à M.
Benedetti. Il protestait de ses intentions pacifiques. Faisant allusion à une
récente mission autrichienne : « Je ne suis pas, répétait-il, comme le comte
de Leiningen, porteur d'ordres péremptoires, mais un négociateur. » Négociateur,
sans doute : mais pour quel objet ? C'est ce que l'ambassadeur moscovite se
gardait bien de laisser deviner. Bientôt les confidences des ministres turcs
avaient laissé pénétrer une portion de la vérité. Le 17 mars, dans une
conférence avec Rifaat-Pacha, Menschikof avait parlé de certaines garanties
d'indépendance au profit du patriarche grec à Constantinople. Le 22 mars,
dans un nouvel entretien avec Rifaat et le grand vizir, il s'était montré
tantôt caressant, tantôt hautain, vantant les avantages de l'alliance russe,
parlant vaguement d'un traité secret qui cimenterait cette alliance. Dans une
entrevue postérieure, le 31 mars, il avait enfin laissé entendre qu'il
réclamerait une disposition additionnelle au traité de Kainardji, disposition
qui assurerait à la Russie une sorte de protectorat sur les sujets grecs de
la Turquie. Aux ministres ottomans Menschikof recommandait surtout le secret.
Il quitterait, disait-il, Constantinople si l'objet des négociations
transpirait. Terrifiés par de telles menaces, le grand vizir et Rifaat ne
divulguaient qu'à demi le mystère de ces conversations, s'enveloppaient de
réticences, retiraient même parfois leurs aveux, en sorte que la réalité se
laissait pressentir plutôt qu'elle ne se découvrait. C'est
sur ces entrefaites qu'était arrivé Stratford. Habitué à traiter avec les
Turcs, il eut bientôt confessé Rifaat-Pacha et le grand vizir. Sa vieille
expérience des affaires orientales lui montra de suite le péril. Aussitôt il
transmit à Londres ses clairvoyants avertissements. Il ne s'agit plus de la
question des Lieux saints, disait-il, il ne s'agit plus d'une querelle
religieuse entre Latins et Grecs, mais d'un débat qui intéresse l'Europe
entière. Avec l'autorité de sa prévoyance tant de fois éprouvée, l'ambassadeur
répétait les propres paroles du colonel Rose : Ce qui est en jeu, c'est
l'indépendance, peut-être l'existence de la Turquie. Tandis
que les dépêches de sir Stratford arrivaient au Foreign Office et y
réveillaient les prudences endormies, le prince Menschikof se décidait enfin
à revêtir d'une forme officielle ses mystérieuses propositions. Le 19 avril,
il adressa une note à Rifaat-Pacha. Cette note, après avoir énuméré quelques
griefs peu importants relatifs aux Lieux saints, proclamait hautement la nécessité
d'un Sened ou convention par laquelle le sultan s'engagerait vis-à-vis
du Czar à maintenir à perpétuité tous les privilèges des chrétiens grecs
d'Orient. Le ton même de ce document en révélait le véritable esprit. « Son
Excellence le ministre des relations extérieures, disait le prince
Menschikof, en prenant connaissance, à son entrée aux affaires, des
négociations qui ont eu lieu, a vu la duplicité de ses prédécesseurs ; il
doit s'être persuadé combien on a manqué aux égards dus à l'empereur de Russie,
et combien est grande sa magnanimité en offrant à la Porte les moyens de
sortir des embarras que lui a créés la mauvaise foi de ses ministres. Ils ont
abusé de la religion de leur souverain en le mettant en opposition avec ses
propres paroles, et en le plaçant envers son allié et son ami dans une de ces
positions que ne peuvent admettre ni de hautes convenances, ni la dignité
souveraine. Tout en voulant être oublieux du passé, et n'exigeant pour
réparation que le renvoi d'un ministre fallacieux et l'exécution de promesses
solennelles, l'Empereur se trouvait obligé de demander des garanties solides
pour l'avenir. Il les veut formelles, positives, et assurant l'inviolabilité
du culte professé par la majorité des sujets chrétiens tant de la Sublime
Porte que de la Russie, et enfin par l'Empereur lui-même. Il ne peut en
vouloir d'autres que celles qu'il trouvera désormais dans un acte équivalent
à un traité, et à l'abri des interprétations d'un mandataire malavisé et peu
consciencieux. » Ce
langage était celui, non d'un monarque ami, mais d'un suzerain irrité.
L'anxiété s'accrut à Constantinople. Nul ne fut plus ému que Stratford. A
quelque temps de là, dans une de ces dépêches éloquentes et enflammées qui
lui étaient familières, il dépeignait ainsi les prochains dangers. Ce qu'on
demande à la Turquie, écrivait-il à lord Clarendon, « ce n'est pas
l'amputation, mais l'infusion du poison dans tout son corps. » La Turquie
résistera-t-elle ? Si elle résiste, elle s'expose à la guerre, à une guerre
dont l'issue n'est pas douteuse, à moins qu'elle ne soit soutenue ; la
Russie, après l'avoir vaincue, la laissera vivre ; mais elle exclura toute
autre influence que la sienne ; elle s'assurera les moyens sinon de hâter la
destruction de l'Empire ottoman, au moins d'empêcher son relèvement et de
profiter de sa chute à l'heure où elle arrivera. La Turquie, au contraire,
pliera-t-elle sous la menace ? Sa soumission sera à peine moins dangereuse
que sa résistance. L'exercice du protectorat sur le clergé gréco-russe
deviendra l'origine de difficultés journalières. Les dignitaires de l'Église
grecque exercent une sorte de magistrature civile. C'est de ce côté que la
Russie, armée de son traité et dépassant les limites de la surveillance
spirituelle, étendra son action. Ou elle laissera subsister les abus de
l'Église grecque et les imputera perfidement à l'incurie de la Porte ; ou
elle les réformera et fera remonter jusqu'à elle les témoignages de la
gratitude ; dans l'un et l'autre cas, l'autorité ottomane sera minée jusque
dans ses fondements. La Turquie, si déchue qu'elle soit, finira par préférer
la lutte à ces humiliations quotidiennes, et, tôt ou tard, la querelle finira
par l'irrémédiable abaissement de la victime. Pour pénétrer l'étrangeté des
réclamations russes, continuait Stratford, qu'on se demande ce que l'Europe
dirait si la France et l'Autriche réclamaient un droit de protectorat sur les
catholiques d'Irlande, ou si les protestants anglais réclamaient un droit
semblable au profit de leurs coreligionnaires répandus sur le continent. Il
n'est pas un canton suisse, le plus pauvre et le moindre, qui accepterait une
pareille dérogation à ses droits souverains[27]. Ainsi
parlait l'homme qui avait le mieux étudié les choses de l'Orient. Cependant
il fallait pourvoir aux éventualités prochaines et détourner l'orage, si on
le pouvait encore. Le nouvel ambassadeur de France, M. de Lacour, était
arrivé. Stratford alla à lui, il alla aux ministres turcs. « Dans les
demandes de Menschikof, dit-il, il y a deux objets distincts : les réclamations
relatives aux Lieux saints, et la convention ou sened qui placerait
les droits des chrétiens grecs sous la garantie de la Russie. Terminez la
question des Lieux saints, terminez-la de suite, sans perdre une heure. Sur
ce point, secondaire après tout, soyez conciliants. Cette difficulté une fois
tranchée, restera la question du traité ; sur ce terrain, résistez, résistez
avec énergie ; car il y va de la souveraineté du Sultan. » Les pauvres
Turcs, fort éperdus au milieu de conjonctures si critiques, ne demandaient
qu'à être conseillés ; les Lieux saints leur avaient d'ailleurs causé trop de
soucis pour qu'ils ne fussent pas charmés de terminer cette ennuyeuse
affaire. Seul, M. de Lacour aurait pu soulever quelque objection ; et il s'en
garda bien. La gravité du péril hâta la solution. Les firmans furent
préparés. Ils attribuaient aux Latins la possession de trois des clefs de
l'église de Bethléem ; ils leur conféraient le droit d'officier à l'église du
tombeau de la Vierge, mais seulement après les Grecs ; une étoile d'argent
devait être replacée dans la grotte de l'Église de Bethléem, mais sans que
cette étoile fût le symbole d'aucun privilège ; quant à la coupole de
l'église du Saint-Sépulcre, elle serait réparée aux frais de la Porte
Ottomane. C'était le statu quo, tempéré par quelques avantages presque
imperceptibles au profit des catholiques. Les ambassadeurs français et russes
adhérèrent aux firmans qui furent, le 4 mai, revêtus de la sanction du
Sultan. La question des Lieux saints était définitivement réglée. Les
Lieux saints n'étaient qu'un prétexte. Depuis longtemps, on s'en doutait ; le
lendemain même, on en eut la certitude. Le 5 mai, une nouvelle note de
Menschikof arriva à la Porte. A cette note était joint un projet de traité
que le Sultan était invité à signer. Par ce traité, conçu dans l'esprit de la
note du 19 avril, le gouvernement ottoman s'engagerait vis-à-vis du Czar à
respecter à tout jamais les anciens privilèges des chrétiens grecs. C'est
sous la forme d'un ultimatum que Menschikof présentait cette fois les
volontés de sa cour. Il était accordé au Sultan un délai de cinq jours pour
adhérer à la convention. Menschikof, comme pour rendre plus menaçante sa
sommation, avait soin d'ajouter qu'un plus long retard « lui imposerait
les plus pénibles obligations ». La
crise était arrivée à l'état aigu. Si effrayés que fussent les Turcs, ils
avaient conservé assez de sang-froid pour comprendre que leur indépendance
était en jeu. Ou le traité proposé ne signifierait rien, ou il conférerait au
Czar le droit d'en surveiller l'exécution, c'est-à-dire d'intervenir à tout
instant dans les affaires de la Porte et d'amener les querelles à l'heure où
il serait le plus profitable de les soulever. Les membres du corps
diplomatique, ayant été voir le grand vizir qui était alors retiré dans sa
maison de campagne aux rives du Bosphore, le trouvèrent en conférence avec le
ministre des affaires étrangères et le séraskier ; tous étaient décidés à la
résistance. Le 8 mai, Stratford se rendit auprès de Menschikof dans l'espoir
de le fléchir. Ses efforts furent vains. Le prince ne dissimulait pas que les
instructions de Saint-Pétersbourg lui prescrivaient de se hâter. En présence
de l'émotion que ses demandes avaient éveillées, il essayait de jouer la
surprise ; la Russie, disait-il, n'a-t-elle pas le droit de stipuler au
profit des chrétiens grecs comme la France et l'Autriche l'ont fait au profit
des catholiques de l'Orient ? En vain objectait-on que les catholiques
étaient au nombre de quelques milliers, dispersés dans tout l'Empire turc, et
que la plupart n'étaient même pas sujets de la Porte tandis que les Grecs, au
nombre de onze millions, formaient un vaste État dans l'État ; Menschikof
feignait de ne pas comprendre, tournait dans le même cercle, répétait à satiété
le même argument, soit que son sentiment personnel fût immuable, soit que les
ordres de sa cour lui défendissent toute concession. On atteignit le 10 mai.
C'était le jour où expirait le délai fixé par l'ultimatum russe. La réponse
de Rifaat-Pacha fut telle qu'on la prévoyait. Le ministre turc prodiguait au
gouvernement du Czar les assurances les plus amicales. Au nom du Sultan, il
offrait à la Russie toute espèce d'avantages ; un hospice et une église
russes seraient bâtis à Jérusalem ; les anciennes immunités des chrétiens
grecs seraient solennellement confirmées. Mais ce que le gouvernement ottoman
était prêt à concéder par un acte spontané, il ne le consignerait pas dans un
traité bilatéral. Ni les règles du droit international ni le principe de l'indépendance
des États •ne permettaient une telle concession. Ainsi s'exprimait
Rifaat-Pacha. Ce langage, adouci par tous les euphémismes diplomatiques,
contrastait avec le ton impérieux du plénipotentiaire russe. Ce n'en était
pas moins un refus. On
croyait que Menschikof s'embarquerait de suite pour Odessa. Il n'en fut rien.
Il s'arrêta sur les rives du Bosphore, à Buyukdéré, où se trouvait le palais
d'été de l'ambassade russe. Espérant que l'obstination turque finirait par
fléchir, il adressa le 11 mai à Rifaat-Pacha une nouvelle dépêche ou plutôt
un nouvel ultimatum, consentant, disait-il, à attendre jusqu'au 14 une
réponse plus favorable. Il fit plus, et essaya une suprême tentative
d'intimidation, non plus sur les ministres, mais sur le souverain lui-même.
Dans la matinée du 13 mai, à l'improviste et contrairement à toutes les lois
de l'étiquette, il pénétra jusque dans le palais du Sultan et sollicita de
lui une audience immédiate. Celui-ci venait de perdre sa mère, et renvoya
l'ambassadeur à ses conseillers. Cette démarche si audacieuse, si insolite,
accrut encore l'inquiétude des Turcs. Soit effroi, soit fierté blessée, les
ministres donnèrent leur démission, et Reschid-Pacha succéda à Rifaat.
Serait-il plus favorable à la Russie que ses prédécesseurs, ou imiterait-il
leur fermeté ? On l'ignora tout d'abord. Le premier acte du nouveau ministre
des affaires étrangères fut de réclamer de Menschikof un délai de quelques
jours, alléguant son ignorance des pourparlers engagés. Le prince répondit
que la négociation officielle était close, mais qu'il consentait à surseoir
encore à son départ. Il se flattait toujours que la résistance des Turcs ne
serait que passagère, et qu'un acte de faiblesse les lui livrerait à merci.
Cependant il fallait en finir. Le 18 mai, un grand et solennel conseil fut
tenu à la Sublime Porte. Le projet de traité fut lu, pesé, discuté et, par 42
voix sur 44, fut jugé inacceptable. On n'eut pas la peine de notifier la
décision. Au moment où les membres du conseil se retiraient, un avis de
Menschikof annonçait la rupture définitive. Le lendemain et le surlendemain,
on remarqua encore quelques allées et venues entre le Divan et le palais de
Buyukdéré. M. de Kleizl, représentant de l'Autriche, le fils de Reschid,
quelques autres intermédiaires officieux essayèrent de s'interposer. De ces
tentatives in extremis sortit une combinaison dernière ; on rédigea
une note qui serait soumise à la signature du Sultan et qui, disait-on,
suffirait au Czar. Cette note n'était rien autre chose que la convention déjà
proposée et refusée, et les Turcs, persistant dans leurs résolutions viriles,
repoussèrent la note comme ils avaient repoussé le traité. Il ne restait plus
à Menschikof aucun espoir de succès. Le 22 mai, il s'embarquait pour Odessa.
Le même jour, le drapeau et l'écusson de la Russie disparaissaient du palais
de l'ambassade moscovite. M. d'Ozerof s'apprêtait aussi à quitter
Constantinople, emmenant avec lui tout son personnel et emportant même les
archives de la légation. V On
avait suivi, en Europe, avec une attention ardente, les péripéties du drame.
L'étonnement était grand. Quand on sut le départ de Menschikof, l'anxiété
domina la surprise. Dans presque toutes les cours, les représentants du Czar
recueillirent les témoignages non équivoques de la désapprobation générale.
Même à Berlin, où le Czar jouissait d'un si grand prestige, même à Vienne où
vivait le souvenir de récents services, la conduite de la Russie fut
sévèrement jugée. M. de Buol, qui dirigeait alors la politique autrichienne,
n'hésitait pas à déclarer hautement qu'il appartenait aux grandes puissances
de combattre les prétentions moscovites, et il tenait, à cet égard, à
l'ambassadeur de France, M. de Bourqueney, le langage le plus net. Les propos
très vifs qui circulaient autour de lui étaient propres à l'affermir dans ces
pensées. « Dans quel sens l'empereur de Russie entend-il le protectorat
? lui écrivait, vers ce temps-là, le vieux prince de Metternich. Est-ce dans
le sens ecclésiastique ? Alors la chose est en dehors de la compétence du
Sultan. Est-ce dans le sens laïque ? Alors la prétention porte atteinte aux
droits souverains de l'Empire ottoman. » — « On serait tenté,
ajoutait le prince quelques jours plus tard, de se prendre la tête à deux
mains pour en faire sortir quelque chose qui pût éclairer la mission
Menschikof[28]. » Cette opinion, exprimée
sous cette forme familière, était celle de presque tous les cercles viennois.
A Berlin, le blâme n'était guère moindre, bien que l'expression en fût plus
réservée. On voulait douter encore : peut-être les rapports étaient-ils
inexacts ou exagérés ; sûrement le prince Menschikof serait désavoué. Le
président du conseil, M. de Manteuffel, s'attachait à répandre ou à
entretenir ces espérances. « Ah ! lui répondait le ministre d'Angleterre,
lord a Bloomfield, il n'est guère dans les habitudes de la Russie de «
désavouer ses agents[29]. » Pas plus sur les bords de la
Sprée que sur les bords du Danube, on n'admettait, d'ailleurs, l'idée d'un
protectorat de la Russie sur les sujets grecs de la Porte. Tout au plus
aurait-on favorisé une sorte de patronage collectif des grandes puissances
sur les chrétiens du Levant. Cette conception, plus grandiose que praticable,
hantait l'esprit chimérique de Frédéric-Guillaume, et, dans de longues
lettres intimes à M. de Bunsen, son ministre à Londres, il la recommandait à
l'examen des conseillers de la Reine et surtout de lord Aberdeen[30]. Telle
était l'impression dans les deux grandes cours allemandes. Que se passait-il
pendant ce temps à Paris et à Londres ? En
France, on avait pressenti l'orage avant qu'il grossît. Dès le mois d'avril,
M. Drouyn de Lhuys avait indiqué, avec une rare sûreté de vues, le
développement prochain du conflit. Rappelant les stipulations du traité de
1841 qui plaçait sous la sauvegarde des cinq grandes puissances
l'indépendance de l'Empire ottoman : « C'est à cinq, ne cessait-il de redire,
c'est à cinq qu'il convient de régler des intérêts qui affectent l'Europe
entière[31]. » Malgré les assurances
pacifiques que M. de Nesselrode prodiguait à M. de Castelbajac, la méfiance
dominait à la cour des Tuileries. Le 19 mai, une note brève, insérée au
Moniteur, avait laissé pressentir quelque grave événement. Aussi, lorsque, le
23, l'ambassadeur turc à Paris, Vely-Pacha, vint, tout effaré, communiquer à
notre ministre des affaires étrangères les dépêches inquiétantes qu'il venait
de recevoir, celui-ci l'accueillit avec plus de tristesse que de surprise.
N'ayant eu que peu d'illusion, il éprouvait peu de mécompte. Quant à
l'opinion publique, à la nouvelle de l'ambassade Menschikof, elle s'était
fort émue ; mais elle s'était calmée assez vite, au moins en apparence, soit
que la réserve obligée de la presse ne lui permît pas de manifester ses
alarmes, soit que les spectacles d'un règne encore nouveau absorbassent
toutes les pensées. C'est
avec un bien autre éclat que le sentiment public faisait explosion en
Angleterre. A la préoccupation d'être engagé dans un conflit plein de péril
se joignait le dépit d'avoir été dupé. Du jour au lendemain, les feuilles
britanniques transformèrent leur langage, et la métamorphose fut tellement
brusque, qu'en des circonstances moins graves, elle eût fourni ample matière
à la raillerie. La Turquie, cet empire déchu que, naguère, on abandonnait à
son sort, se retrouva tout à coup la plus intéressante des alliées. Vis-à-vis
de la Russie, la flatterie presque caressante fit place, sans transition, à
l'invective presque outrée. On n'avait pas de terme assez fort pour qualifier
les demandes de Menschikof. Ce qu'il réclame, disait-on, ce n'est pas un édit
de tolérance, c'est un traité. Autant vaudrait exiger que la Turquie devînt
une province tributaire du Czar[32]. Envers la France, le
changement ne fut pas moins soudain. L'Angleterre a une façon à elle de
pratiquer l'oubli des injures : elle excelle à oublier, non les injures
qu'elle reçoit, mais celles qu'elle se permet. Toutes les insinuations
malveillantes se noyèrent dans le torrent des protestations amicales : on mit
en réserve, pour d'autres temps, les épigrammes déjà aiguisées ; et, comme
dans les plus belles années de la monarchie de Juillet, on prêcha l'entente
intime et cordiale. — Chez nous, on suivait, avec une satisfaction mêlée
d'ironie, cette brusque évolution. Quel que fût le sentiment intime des âmes,
on avait, de part et d'autre, trop besoin de s'unir pour que l'alliance
souffrît le moindre retard. Lord Cowley à Paris, M. Walewski à Londres, en
nouèrent facilement les liens. Le 27 mai, lord Clarendon à la Chambre des
pairs, lord John Russell à la Chambre des communes[33], affirmèrent, aux
applaudissements de l'auditoire, le complet accord des deux puissances
occidentales et leur ferme volonté de maintenir l'intégrité de l'Empire
ottoman. Les actes suivirent de près les paroles. L'amirauté anglaise envoya
à l'amiral Dundas, qui était à Malte, l'ordre de s'avancer jusqu'à l'entrée
des Dardanelles, et de mouiller dans la baie de Besika. Le 4 juin, le Chaptal
quitta Toulon, portant un ordre identique au commandant de l'escadre
française qui stationnait déjà dans les eaux de Salamine. En prenant ces
graves résolutions, M. Drouyn de Lhuys avait soin d'en limiter la portée. Il
tempérait le zèle de son nouvel allié, devenu tout à coup plus ardent que
lui. « Nous voulons, disait-il, non encourager la Turquie à refuser tout
accommodement, mais la couvrir contre un danger immédiat[34]. » — « C'est dans le
traité de 1841, ajoutait-il, que nous il puisons notre droit, et nous
l'observerons fidèlement tant qu'aucun acte agressif n'aura pas mis la
Turquie en état de légitime défense[35]. » Ainsi était inaugurée
l'action commune des deux puissances. — Ces mesures prises, il restait à lord
Clarendon un devoir à remplir, et, de toutes les obligations de sa charge,
c'était celle qu'il avait le plus à cœur. Ce devoir, c'était de protester
contre ce qu'on appelait déjà à Londres la perfidie de la Russie. Il le fit
le 31 mai dans une solennelle dépêche à sir Hamilton Seymour, dépêche qui
énumérait toutes les pacifiques assurances tant de fois renouvelées par M. de
Nesselrode à Saint-Pétersbourg, par le baron Brunnow à Londres, par le Czar
lui-même, et où se révélaient, à travers la courtoisie des formes, les
colères contenues d'un ancien ami qui se croit joué, trompé ou dédaigné[36]. Sir
Hamilton Seymour avait tenu à honneur de devancer les instructions de son
chef. Plus que personne, il avait contribué, par ses rapports favorables, à
entretenir les illusions : plus que personne il devait se croire joué. Dès
qu'il avait appris le départ de Menschikof et la rupture imminente entre le
Sultan et le Czar, il était accouru à la Chancellerie russe. Le changement
qu'il y avait observé l'avait frappé. Jusque-là, M. de Nesselrode s'était
appliqué, avec un art infini, à apaiser toutes les inquiétudes, à nier ou à
amoindrir tous les différends. Le 8 mai, il avait annoncé à M. de Castelbajac
que tout était terminé à Constantinople, et que l'entente était complète
entre le prince Menschikof et M. de Lacour. Le traité, débattu avec la Porte,
lui apparaissait comme une chose secondaire : c'est une convention tout à
fait inoffensive, tout à fait anodine (perfectly inoffensive and anodine), disait-il un peu plus tard à
l'ambassadeur d'Angleterre : loin d'affaiblir la Turquie, elle lui prêtera
une nouvelle force, ajoutait-il avec une extraordinaire assurance[37]. Vers la fin de mai, son
langage s'était soudain transformé. Sir Hamilton Seymour lui ayant développé
ses justes doléances, il lui répondit, cette fois, en des termes où perçait
une impatience inaccoutumée. Il fit l'éloge de la modération russe : au
traité solennel on avait substitué un engagement : l'engagement lui-même
avait été réduit à une simple note. L'obstination turque était entretenue par
les conseils de lord Stratford : c'est à ses incurables défiances, à ses
intrigues passionnées que devaient être attribués les refus de la Porte.
« Je ne puis vous celer, poursuivait Nesselrode, avec un accent
comminatoire tout à fait extraordinaire dans sa bouche, je ne puis vous celer
que la situation est très grave. L'Empereur ne peut ni ne veut reculer. Si la
Porte persiste, les armées russes entreront dans les Principautés[38]. » Ce que Nesselrode
disait à sir Hamilton Seymour, il le mandait lui-même à Londres, et on
retrouvait dans ses dépêches au baron Brunnow le ton hautain de ses
entretiens. « On parle de nos ambitions, écrivait-il avec une fierté voisine
du défi ; mais si nous voulions intervenir, qu'avions-nous besoin de traité[39] ? » — L'étonnement
était grand, quand on voyait ce haut personnage, si fin, si justement réputé
pour sa modération, si maître de lui dans ses paroles comme la plume à la
main, déroger tout à coup à toutes les habitudes de son caractère et de son
esprit, se faire l'avocat d'une politique belliqueuse après avoir si souvent
prêché la paix, et briser ainsi, sur la fin de sa carrière, toute l'unité de
sa vie. Était-ce bien sa propre pensée que traduisait le chancelier dans ces
conversations presque amères, dans ces dépêches presque menaçantes ? Deux
politiques ne s'étaient-elles pas développées parallèlement à
Saint-Pétersbourg, l'une au ministère des affaires étrangères, l'autre dans
le cabinet de l'Empereur ? Cette politique personnelle du Czar qui avait
dicté les instructions de Menschikof, qui avait voulu et prémédité tout un
ensemble de mesures téméraires, cette politique, Nesselrode, selon toute
apparence, l'avait ignorée ou, ne la connaissant qu'imparfaitement, avait
essayé d'en conjurer les suites : de là ses assurances pacifiques, de là ses
pronostics d'un si persistant optimisme. L'heure était venue où la volonté du
maître brisait tous les calculs de la prudence, rompait les digues que la
sagesse d'un ministre expérimenté avait élevées. C'est l'heure où, sous les
gouvernements libres, les conseillers de la couronne, n'étant plus écoutés,
rentrent dans la retraite. Il n'en est point ainsi dans les monarchies
absolues ; et Nesselrode, ce ministre pacifique, allait être réduit à
rassembler les pensées belliqueuses de son maître, à les revêtir d'une forme
à demi diplomatique, à s'approprier des desseins que tout son passé
réprouvait, et cela, avec une seule espérance — bien vaine, hélas ! — celle
de tempérer les égarements auxquels il paraîtrait s'associer, et, en suivant
son prince jusqu'au bord de l'abîme, de le retenir peut-être avant qu'il y
tombât. Engagé
dans cette voie funeste, le Czar ne s'arrêta plus. Les ministres de Prusse et
d'Autriche ayant prêché la conciliation : « Qu'on signe d'abord le
traité », répliquait le chancelier du ton le plus acerbe[40]. A Saint-Pétersbourg, en effet,
on n'avait pas encore tout à fait renoncé à ce fameux Sened, origine de tant
d'émotion. Menschikof s'éloignait, mais lentement, et s'était arrêté à
Odessa. Le 31 mai, M. de Nesselrode s'adressa directement à Reschid-Pacha et
l'invita une dernière fois à signer la Note que le plénipotentiaire russe lui
avait remise en quittant Constantinople. Cette nouvelle dépêche — devons-nous
l'appeler dépêche ou sommation ? — était conçue dans cette forme étrange
devenue familière à la diplomatie russe. Il était imparti à Reschid un délai
de huit jours pour renvoyer la Note signée à Menschikof qui la recevrait à
Odessa. Le gouvernement ottoman était averti des suites de son refus. Si le
Czar n'obtenait pas satisfaction, les troupes russes franchiraient les
frontières de l'Empire turc, non pour faire la guerre au Sultan, mais pour se
saisir d'une garantie matérielle et amener ainsi la Porte à composition. Cependant
les bruits de réprobation étaient tels en Europe que l'écho en arrivait
jusqu'au palais de Nicolas. Le gouvernement moscovite imagina alors de
résumer dans un document officiel et de livrer au jugement de l'opinion
publique toutes les phases du conflit. Telle fut l'origine d'une nouvelle
dépêche-circulaire de M. de Nesselrode, qui parut le 11 juin dans le Journal
de Saint-Pétersbourg. Cette dépêche devait justifier le Czar : elle ne fit
que publier ses ambitions. On fut choqué des exigences russes ; on le fut
plus encore de l'accent dominateur qui prétendait les imposer. Les plus
extraordinaires procédés de Menschikof recevaient du même coup une éclatante
approbation. Le roi Frédéric-Guillaume, lord Aberdeen, M. de Metternich, tous
les fidèles amis de la Russie, tous ceux qui voulaient croire à quelque
malentendu ou attendaient quelque désaveu, furent consternés. « La dépêche,
écrivait le prince de Metternich, est un vrai monument d'altération morale et
d'outrecuidance[41]. » Ce qui rendait tout retour
invraisemblable, c'est que le gouvernement moscovite, dans son infatuation,
croyait avoir atteint la dernière limite des concessions. « Le malheur,
c'est qu'ils se croient modérés », écrivait tristement Seymour[42]. — Il fallait mettre à néant
cet ambitieux programme. M. Drouyn de Lhuys s'en chargea : il le fit par la
plume de son directeur politique, M. Thouvenel ; il le fit dans deux
circulaires du 25 juin et du 15 juillet[43], qui, par leur clarté loyale,
par leur ferme et courtoise dignité, rappellent les plus belles époques de
notre diplomatie. La France avait, plus que toute autre puissance, qualité
pour protester : elle n'avait pas comme la Turquie le malheur d'être faible ;
elle n'avait pas comme l'Angleterre la tristesse de s'être laissé abuser, en
sorte que rien n'infirmait alors l'autorité de sa parole. Cette parole,
l'Europe l'écouta avec sympathie : ajoutons qu'elle l'écouta avec surprise ;
car ce n'était pas un mince sujet d'étonnement que de voir Nicolas, le
traditionnel champion de la Sainte-Alliance, devenu le perturbateur de la
paix générale, et de voir, au contraire, le neveu de Napoléon transformé en
protecteur de l'équilibre européen. L'arrogance
russe indisposait l'Europe sans intimider la Turquie. Quelque déchus que
fussent les Turcs, ils surent, en ces périlleuses conjonctures, se garder de
toute témérité comme de toute faiblesse. Chaque courrier apportait à
Constantinople quelque nouvelle alarmante. A Sébastopol et à Odessa, les préparatifs
militaires redoublaient : les marchands russes, répandus dans les États du
Sultan, avaient reçu l'avis de ne point entreprendre de nouvelles affaires et
de terminer au plus vite celles qu'ils avaient engagées : on signalait des
achats de bois en vue d'établir des ponts sur le Pruth et sur le Danube.
Malgré ces signes d'un prochain danger, le gouvernement ottoman ne s'écartait
point de la ligne de modération qu'il avait adoptée. Sans doute, à
l'imitation de son puissant voisin, il armait, autant du moins que le
désordre de l'Empire le permettait. Mais il s'appliquait bien plus à affirmer
ses vues pacifiques qu'à préparer la guerre. C'est dans cet esprit que des
circulaires prescrivaient aux pachas les égards envers les consuls russes, la
bienveillance envers les résidents de cette nation, la vigilance surtout pour
prévenir toute explosion du fanatisme musulman. Ces gages de sagesse une fois
donnés à l'Europe, les ministres turcs s'encourageaient à repousser toute
concession incompatible avec les droits souverains de leur maitre. Dans cette
attitude, ils rencontraient l'appui moral du corps diplomatique tout entier,
de Stratford surtout qui, plus que jamais, stimulait leur activité, leur
montrait la voie à suivre, leur signalait les périls à éviter La Russie
n'ignorait pas quelle influence dirigeait la Porte et ne se lassait pas de la
dénoncer. C'était, parmi les Moscovites, un véritable mut d'ordre d'attaquer
Stratford, réel inspirateur, disait-on, de la résistance turque. L'Angleterre
niait modestement cette puissance qu'on attribuait à son ambassadeur ; mais,
tout en la niant, elle s'en réjouissait et était fière d'avoir, aux rives du
Bosphore, un agent qui avait porté si haut le crédit britannique. On en
était là, quand arriva à Constantinople le courrier qui apportait le suprême
ultimatum de Nesselrode. La délibération ne fut pas longue. La Porte ne
pouvait se déjuger à trois semaines d'intervalle. De nouveau, la note russe,
qui n'était qu'un traité déguisé, fut repoussée ; de nouveau aussi le Sultan
promit de confirmer tous les privilèges de ses sujets grecs. La réponse
partit le 17 juin. La veille, les flottes combinées de la France et de
l'Angleterre avaient passé en vue de Ténédos et avaient pris leur mouillage
dans la baie de Bésika. Quelles
que fussent les illusions à Saint-Pétersbourg, on ne pouvait compter beaucoup
sur cette négociation dernière. Lorsque le refus définitif de la Porte fut
connu, M. de Nesselrode annonça aux membres du corps diplomatique l'entrée
imminente des troupes russes dans les Principautés. Tantôt à l'aide de
raisonnements subtils qu'il variait à l'infini, tantôt avec une irritation
qui déguisait mal son embarras, il s'attachait à justifier la politique de
son maître. Il s'efforçait surtout d'ôter à l'invasion des provinces
moldo-valaques tout caractère agressif. « C'est un gage matériel que
nous voulons saisir, disait-il, ce n'est pas une guerre que nous commençons.
— Soit, répliquait Seymour désormais découragé, mais comment concilier les
actes avec les paroles, les protestations avec les faits ?[44] » Le 29 juin, le Czar,
dans un manifeste où il se représentait, comme le défenseur de la foi
orthodoxe, notifia sa résolution à son peuple. Ce manifeste, à la fois
mystique et guerrier, fut lu dans toutes les églises. Pendant ce temps,
l'armée de Bessarabie, prête depuis plusieurs semaines, recevait l'ordre
d'entrer en campagne. Le 3 juillet, les têtes de colonnes russes franchirent
le Pruth. Ce n'était pas encore la guerre ; car, de part et d'autre, on se
défendait énergiquement de la vouloir ou de la désirer ; ce n'était pas la
guerre, la guerre déclarée, la guerre avec le cortège de ses ruines et de ses
immolations, mais déjà ce n'était plus la paix. VI A cette
heure, une nouvelle puissance entre en scène, c'est l'Autriche. Dans le
conflit qui grandissait, l'Autriche était restée jusque-là simple
spectatrice, spectatrice intéressée, à la vérité, et attentive jusqu'à
l'anxiété. — A ne consulter que les souvenirs ou les préférences, il semblait
naturel que l'empereur François-Joseph inclinât vers son puissant voisin. Aux
jours difficiles de sa jeunesse, il avait été généreusement secouru par le
Czar et ne pouvait l'avoir oublié. L'alliance russe paraissait une sauvegarde
contre les périls révolutionnaires. Le prestige de Nicolas, bien que
légèrement atteint, n'était point évanoui. A. Vienne, on se méfiait un peu de
la France, si longtemps ennemie. Quant à l'Angleterre, on la considérait sans
doute comme une ancienne alliée, mais la faveur de la nation britannique pour
Kossuth et les récents affronts infligés au général Haynau par la populace de
Londres, avaient amené entre les deux cours un refroidissement passager. Les
diplomates russes, très actifs à Vienne, ne manquaient pas d'exploiter ces
sentiments ou ces répugnances et rencontraient parfois des oreilles
complaisantes. — Tout autre était l'opinion de ceux qui considéraient non les
sympathies personnelles ou les dissentiments momentanés, mais les intérêts
généraux et permanents de la monarchie autrichienne. Puissance danubienne,
l'Autriche ne pouvait souffrir que le Czar dominât aux bouches du Danube.
Tout progrès de la Russie vers Constantinople serait pour elle une menace. Le
jour où la Russie, déjà sa voisine à l'orient, le deviendrait également au
sud, elle la déborderait, l'enserrerait à volonté, attirerait, par la
communauté de croyances ou de races, ses sujets grecs ou slaves, détacherait
d'elle une à une ses provinces plutôt juxtaposées que fondues, et ébranlerait
sans peine la structure un peu artificielle du vaste empire des Habsbourg.
Ainsi pensaient, sans se soucier outre mesure de la reconnaissance ou des
affections, la plupart des hommes d'État autrichiens. Ils jugeaient que leur
pays, ne poursuivant pas de conquête en Orient, ne devait pas permettre les
agrandissements des autres. Ils estimaient que la meilleure des politiques,
c'était le maintien des traités, et, parmi tous les traités, ils n'en
savaient pas de plus sage que celui qui avait placé sous la garantie des cinq
grandes puissances européennes l'intégrité de l'empire ottoman. « Il ne
pousse en Orient aucun fruit que notre Empire puisse cueillir, écrivait dès
le début du conflit le prince de Metternich ; et il définissait, en termes
d'une ingéniosité un peu subtile, la conduite future du cabinet de Vienne : «
Notre attitude, disait-il, devra être non la neutralité, mais une position
expectante librement choisie[45]. » Or, au
commencement de juillet 1853, cette position expectante librement choisie
se traduisait par un mot qui était sur toutes les lèvres, celui de médiation.
François-Joseph se rapprochait de Paris et de Londres par ses intérêts, de
Saint-Pétersbourg par la gratitude ou les souvenirs : excellente condition
pour que sa voix fût entendue. Il était nouveau dans l'exercice du pouvoir,
et sa jeunesse n'excitait ni ombrage, ni inimitié, ni jalousie. Placée au
centre de l'Europe, Vienne était un point intermédiaire entre la Russie et
l'Occident. Il n'était pas jusqu'à certains liens de parenté qui ne parussent
faciliter l'œuvre de pacification : l'ambassadeur du Czar à Vienne, le baron
de Meyendorf, était le beau-frère de M. de Buol, chef du cabinet autrichien,
et on se flattait que la cordialité des entretiens intimes aiderait aux
efforts de la diplomatie et les compléterait. Tout
était donc prêt, sinon pour une médiation officielle, puisqu'il n'y avait
point encore de guerre engagée, au moins pour des négociations dont Vienne
serait le centre. Dès la fin de juin, les représentants des grandes
puissances prirent l'habitude de se réunir sous la présidence de M. de Buol,
dont ils étaient les hôtes et qui résumait leurs délibérations. Ce fut
l'origine de cette fameuse Conférence de Vienne qui dura si longtemps, fit,
somme toute, si peu de chose et répandit autant d'encre sur les bords du
Danube qu'on devait, plus tard, verser de sang sur le plateau de Chersonèse. Quel
serait le point de départ de ces essais de conciliation ? Les chancelleries
s'étaient mises en grands frais d'invention. Les uns proposaient de prendre
pour base la note du prince Menschikof et de l'amender en quelque manière, de
façon à la rendre acceptable au Sultan ; ce fut la pensée primitive de M. de
Buol. Les autres auraient voulu que la Porte acceptât sans variante la note
Menschikof, mais qu'en retour le Czar, par une déclaration solennelle,
reconnût, en termes non équivoques, la pleine indépendance de l'Empire
ottoman : ce projet, attribué à M. de Bourqueney, ambassadeur de France à
Vienne, et bientôt désavoué par celui-ci, plaisait fort aux Russes : il sera
accueilli des deux mains, disait M. de Nesselrode. A Londres, lord Clarendon
songeait à une brève convention par laquelle la Porte renouvellerait toutes
les stipulations des anciens traités. A Saint-Pétersbourg, sir Hamilton
Seymour avait aussi son plan : ce plan consistait dans la publication d'un
Hatti-shérif qui confirmerait tous les privilèges des chrétiens et serait
notifié tout à la fois au Czar et aux représentants des grandes puissances.
« Est-ce en votre nom ou au nom de votre gouvernement que vous parlez ?
avait demandé M. de Nesselrode à l'ambassadeur. — En mon nom seul. — Alors,
avait répliqué Nesselrode, avec une nuance légèrement ironique, c'est le système
Seymour. » En effet, toutes les têtes travaillant, chaque diplomate
attachait son nom à un système, et, au bout de quelques jours, les projets ne
se comptaient plus. Au
milieu de toutes ces propositions, une combinaison avait surgi qui remontait
à une origine plus auguste, et qui, à ce titre, prévalut. Depuis
que l'Angleterre lui avait échappé, le Czar se tournait volontiers vers la
France. Jamais il ne l'avait tout à fait négligée, même au temps où il
faisait à sir Hamilton Seymour les étranges ouvertures que l'on sait. Ces
ouvertures ayant été déclinées, il avait redoublé de courtoisie pour
l'ambassadeur de France, M. de Castelbajac, et, par intervalles, il avait
même affecté vis-à-vis de lui la confiance et l'abandon. A propos des
affaires d'Orient, il avait manifesté un certain désir de terminer la
querelle, pourvu que sa dignité fût sauve et que l'avantage apparent lui restât.
M. de Castelbajac ayant communiqué ces bonnes nouvelles à son souverain,
Napoléon III avait alors rédigé lui-même, sous forme de note, un projet
d'arrangement qui semblait concilier, sans recul ni humiliation pour
personne, les vœux de la Russie et les droits souverains de la Porte. Cette
note, transmise à Vienne, fut, le 27 juillet, adoptée par les représentants
des puissances et envoyée tout à la fois à Saint-Pétersbourg et à
Constantinople. Comme le faisait observer lord John Russell à la Chambre des
communes[46], le projet était d'origine
française, mais l'Autriche se l'était approprié. Le 3
août, la Russie, dont les intentions avaient déjà été pressenties, répondit
par une adhésion pure et simple. On se réjouit comme si le succès eût été
assuré. Le Moniteur se hâta de publier la nouvelle[47]. A la Chambre des pairs, lord
Clarendon, répondant à lord Malmesbury, annonça, en termes à peine voilés, le
dénouement de la crise[48]. A Vienne, le comte Buol
triomphait, s'attribuait tout l'honneur de la réussite, raillait même un peu
les alarmes si chaudes de la France et de l'Angleterre. Nul ne doutait que la
Porte ne saisît avec empressement l'occasion de sortir d'embarras. Cette
confiance fut déçue. Les
faibles sont parfois sujets à de singuliers emportements, surtout quand,
ayant été forts, ils reprennent par accès la fierté de leur ancienne
puissance. Cette disposition dangereuse commençait à dominer chez les Turcs
lorsque, le 12 août, arriva à Constantinople la note déjà acceptée par la
Russie. Stratford, le guide accoutumé de la Porte, ayant conseillé une
prompte adhésion, Reschid-Pacha l'écouta avec cette politesse impassible qui
est familière aux Orientaux. Il se contenta de répliquer que le projet
soulèverait des objections : séance tenante, il en indiqua quelques-unes ;
puis, comme l'ambassadeur britannique insistait, il promit de convoquer le
Conseil au plus tôt. Les jours suivants furent pleins d'agitation, mais d'une
agitation qui révélait plus de fanatisme que de craintes. Les ministres et
les grands de l'Empire ayant été rassemblés résolurent d'abord de rejeter la
note, même amendée. Il fallut tous les efforts de Reschid pour qu'ils
consentissent à comparer les textes et à les peser. Stratford, qui avait ses
agents jusqu'au sein du Divan, était renseigné d'heure en heure sur le tour
des débats et, en cas de résolutions extrêmes, s'apprêtait à intervenir.
Après de longues délibérations, il fut décidé que la note, la Note de Vienne,
comme on l'appelait, ne serait acceptée qu'après amendements. Les modifications
réclamées étaient au nombre de trois et avaient toutes le même but : elles
tendaient à mieux préciser que les privilèges des chrétiens grecs dérivaient
d'un don volontaire, d'une concession spontanée, d'un octroi souverain de la
Porte, et non d'une convention bilatérale avec un État étranger. Cependant, à
Constantinople, les esprits s'animaient de plus en plus. En faisant part à
Stratford de la décision prise, Reschid ajoutait : « On nous accusera de
faiblesse et de coupable modération. » Au fond de l’âme, Stratford
lui-même n'était pas loin d'approuver la nouvelle attitude des Turcs, et ses
opinions personnelles, si hostiles à la Russie, contrastaient un peu avec son
langage officiel. Avant la fin d'août, on connut à Vienne la résistance
inattendue du Sultan. Le triomphe de M. de Buol n'avait pas été long. Il y
eut alors, dans toutes les chancelleries, un véritable déchaînement contre
l'obstination ou, comme on disait, l'entêtement de la Porte. La hauteur de la
Russie avait naguère inquiété : l'arrogance des Turcs n'inspirait qu'une
pitié dédaigneuse. Du même coup le Czar reconquit les sympathies. M. Drouyn
de Lhuys et lord Clarendon firent parvenir à Saint-Pétersbourg l'expression
de leur déplaisir, de leurs regrets, presque de leurs excuses. Ils ajoutèrent
l'espoir que les exigences de la Turquie ne seraient point un obstacle à
l'apaisement. Plus vif dans son langage que ses collègues de France et
d'Angleterre, M. de Buol s'autorisait de la puissance même de Nicolas pour
l'incliner à la modération. « Les Turcs, disait-il en substance, sont
sans doute aveuglés jusqu'à la folie : mais des hauteurs où il est placé,
qu'importent au Czar les subtiles et étroites querelles de ses chétifs
adversaires ? Dans un débat si au-dessous de lui, sa dignité est vraiment hors
de cause. » En même temps, des remontrances irritées arrivaient à
Constantinople ; on pressait le Sultan de signer le projet, de le signer de
suite, ne fût-ce que par égard pour ses augustes alliés. Qu'étaient les
avantages de quelques changements de rédaction auprès des périls d'un refus ?
Quant aux anciens amis de la Russie, ils allaient plus loin ; tel était lord
Aberdeen qui proposait que l'on obligeât la Porte à signer la note
originelle, sauf à laisser aux grandes puissances le soin d'en régler l'interprétation. La
Turquie paraissait abandonnée. L'imprévu dominant de plus en plus, ce fut la
Russie qui la sauva. Le Czar refusa de souscrire aux prétentions turques :
son adhésion ayant été pure et simple, il tenait à honneur que le Sultan fit
de même. On s'attendait à ce langage, et nul n'en fut étonné. Mais ce qui
provoqua la surprise, ce fut le commentaire qui accompagna cette réponse.
Sous le nom d'Analyse des trois modifications réclamées par la Turquie,
le chancelier russe publiait un nouvel exposé des vues de sa cour. Il en
résultait que Nicolas, en signant la Note de Vienne, n'avait abdiqué
aucune de ses ambitions passées. Si la Russie repoussait les amendements de
la Turquie, ce n'était pas que ces amendements fussent insignifiants, comme
on le croyait à tort en Europe ; c'était, au contraire, parce qu'ils
privaient le gouvernement moscovite d'un droit d'intervention toujours
affirmé, jamais abandonné. Cc droit d'intervention au profit des sujets
chrétiens de la Porte était derechef proclamé, et avec une netteté qui ne
laissait place à aucune incertitude, avec une hauteur qui défiait toute
nouvelle négociation. Parmi
les diplomates réunis à Vienne, la confusion fut grande et le dépit plus
grand encore. Ainsi cette note, remaniée avec tant de soin, n'était dans la
pensée du Czar rien autre chose qu'une copie à peine retouchée de l'ultimatum
Menschikof : ainsi le travail de la conférence n'arrivait à la publicité
qu'accompagné d'une interprétation qui en dénaturait l'esprit : ainsi ces
misérables Turcs avaient été plus avisés que leurs dédaigneux protecteurs,
leur entêtement était fermeté et leur défiance sagesse. La faveur publique,
un instant revenue à Saint-Pétersbourg, se reporta de nouveau vers
Constantinople. Attaché plus que personne à une œuvre qu'il s'était
appropriée, M. de Buol songeait encore à recommander à la Porte une
acceptation pure et simple. Mais tout autre était désormais l'avis des
cabinets de Paris et de Londres. « Entre la note de Vienne interprétée par M.
le comte de Nesselrode et les exigences de M. le prince Menschikof, la
différence est insaisissable, écrivait le 17 septembre M. Drouyn de Lhuys à
M. de Bourqueney. » — « Le commentaire russe attribue à la Note de
Vienne un sens tout nouveau », écrivait-il cinq jours plus tard à M. de
Lacour ; et, avec un découragement attristé, notre ministre des affaires
étrangères confessait son impuissance. A Londres, on n'était pas moins lassé
de tant d'efforts inutiles. L'ambassadeur d'Autriche, M. Colloredo, ayant
insisté auprès de lord Clarendon pour que le gouvernement britannique pesât
de nouveau sur le Sultan : « Nous ne le pouvons plus, répliquait lord
Clarendon, l'Analyse russe a révélé combien les vues du cabinet de
Saint-Pétersbourg sont éloignées des nôtres. — Alors, c'est la fin de la
conférence ? — Sans doute, mais je ne puis que le regretter[49]. » Ce langage n'était pas
seulement celui de lord Clarendon, c'était celui du prince Albert, si
favorable aux Russes[50], c'était celui de lord
Aberdeen, l'ancien ami de Nicolas : tant le commentaire de M. de Nesselrode
avait jeté de lumière sur les ambitions moscovites ! Cependant
les empereurs d'Autriche et de Russie devaient, à l'occasion des manœuvres
d'automne, se rencontrer à Ollmutz. Les plus tenaces parmi les conciliateurs
se flattaient encore que de l'entrevue des deux monarques naîtrait quelque
chance favorable. Les souverains arrivèrent le 25 septembre. M. de Nesselrode
accompagnait Nicolas, M. de Buol François-Joseph. On remarqua l'empressement
du Czar pour le général de Goyon, chef de la mission militaire française, et
sa froideur pour lord Westmoreland, ministre d'Angleterre à Vienne. Dans
l'intervalle des revues, des banquets, des cérémonies d'apparat, les
diplomates débattirent le grave différend. Nicolas, si l'on en juge par quelques
paroles d'une bienveillante courtoisie, se montra plus pacifique qu'on n'eût
osé l'espérer. De plus en plus fertiles en inventions, les négociateurs
imaginèrent une nouvelle combinaison qui, à parler franc, n'était ni pire ni
meilleure que les précédentes. La Turquie serait invitée à signer sans
variante la Note de Vienne ; en retour, la Russie publierait une déclaration
solennelle qui rassurerait complètement le Sultan sur ses droits souverains :
après quoi un ambassadeur ottoman partirait pour Saint-Pétersbourg et
scellerait la réconciliation. M. de Buol, toujours avantageux, fut charmé de
cet arrangement, et de nouveau s'apprêta à triompher. Prévenu par le
télégraphe, Napoléon se montra, assure-t-on, satisfait, presque confiant. A
Londres, on fut plus réservé. Le 28 septembre, les souverains se séparèrent.
Qu'adviendrait-il du nouveau projet ? On n'eut pas la peine d'en débattre les
détails. Le vent belliqueux qui soufflait à Constantinople vint renverser,
avant même qu'il fût achevé, ce nouvel et fragile édifice de l'habileté
diplomatique. La
perpétuelle appréhension du péril est à la longue plus cruelle que le péril
même. Cette impression était celle des Ottomans. Fatigués de tant de
négociations infructueuses, secrètement froissés des dédains de leurs
protecteurs occidentaux, ils sentaient de plus en plus se réveiller les
ardeurs mal assoupies de leur vieille race guerrière. Les musulmans fidèles à
leur foi religieuse se réjouissaient de déployer l'étendard du Croissant. Les
plus éclairés parmi les Turcs s'étaient eux-mêmes accoutumés à la pensée
d'une lutte prochaine : ils n'ignoraient pas que leurs finances ne leur
permettaient point de supporter plus longtemps des préparatifs ruineux : ils
jugeaient qu'un succès militaire, fût-il chèrement acheté, relèverait mieux
que tous les pourparlers diplomatiques l'autorité morale de leur pays. En
amendant la Note de Vienne, le Divan avait marqué cette nouvelle politique
qui contrastait si fort avec sa longanimité passée. Tout contribuait à
affermir ces dispositions. Les Russes n'avaient pas seulement envahi les
provinces Danubiennes, mais encore avaient interdit aux hospodars tout
payement de tribut à la Porte, toute communication avec le Sultan ; et
l'injure de ce procédé avait été vivement ressentie. D'ardentes prédications
religieuses avaient réveillé l'ancien esprit de fanatisme. Au commencement de
septembre, des placards affichés sur les mosquées appelèrent aux armes tous
les vrais musulmans. Deux jours plus tard, les Ulémas déposèrent entre les
mains des ministres une pétition demandant qu'on proclamât la guerre sainte.
L'agitation grandissant, on craignit un soulèvement du vieux parti turc, on
se prit même à redouter le massacre des chrétiens, la déposition du Sultan.
Ces rumeurs, quoique empreintes d'une évidente exagération, révélaient assez
les nouvelles directions de l'esprit public. Le 25 septembre, Stratford,
toujours en éveil, envoya à sa cour une dépêche alarmée : « On va tenir
demain, mandait-il, un conseil qui décidera de la paix ou de la guerre. »
Les représentants des puissances, troublés de tant d'audace, multipliaient
leurs efforts pour endiguer un courant que rien ne contenait plus. Le 26, de
grand matin, l'ambassadeur d'Angleterre vit Reschid : il lui dépeignit avec
chaleur le danger des résolutions extrêmes, la disproportion des forces,
l'incertitude d'un secours européen, les délais nécessaires pour que ce
secours arrivât. Reschid ne contesta aucun de ces périls. « La décision
est virtuellement prise », se contenta-t-il de répondre. Stratford,
devenu l'avocat de la paix après avoir si souvent prêché la résistance,
Stratford ne se découragea pas. Il épuisa toutes ses ressources pour
convaincre le ministre turc et ne le quitta que quand le conseil commença. Le
résultat fut tel qu'on le prévoyait. A l'unanimité, la guerre fut décidée. Huit
jours plus tard, Omer-Pacha, général en chef des troupes turques, sommait le
prince Gortchakof d'évacuer dans un délai de quinze jours les Principautés :
son refus aurait pour conséquence l'ouverture immédiate des hostilités. Chose
singulière ! c'était la Turquie, la faible Turquie qui, contre tous les
conseils et par un acte de sa volonté téméraire, précipitait la crise :
c'était elle, la puissance dédaignée, qui allait entraîner à sa suite les
deux grands États de l'Occident, et ce n'est pas l'une des moindres
étrangetés des longues et obscures négociations que nous racontons. VII Les
souverains qui ont longtemps sauvegardé la paix et en ont fait jouir leur
peuple n'y renoncent point aisément. Ils versent peu à peu dans la guerre
bien plutôt qu'ils ne s'y jettent tout d'un coup. A la première vue de
l'abîme, ils s'arrêtent saisis d'effroi. Ils s'avancent pas à pas, reculent,
s'avancent encore : ce n'est que par degrés qu'ils s'accoutument à contempler
le gouffre où se perdront les épargnes et le sang de leur pays. Les
assurances conciliantes dominent d'abord les paroles belliqueuses ; elles
s'affaiblissent, renaissent, s'affaiblissent de nouveau, jusqu'à ce qu'enfin
on en perçoive à peine le bruit : souvent le dernier écho des protestations
pacifiques retentit encore lorsque déjà résonne le premier cliquetis des
armes. Cette
dérivation progressive et plus fatale que voulue ne fut nulle part mieux
marquée que dans ce malheureux conflit oriental. On n'avait aperçu d'abord
qu'un petit point noir longtemps resté fixe à l'horizon et qui semblait ne
devoir jamais grossir : c'était le différend des Lieux saints. Tout à
coup la question du Protectorat des Grecs avait surgi, et le petit
point noir s'était absorbé dans cet épais nuage : le nuage avait grandi au
point de tout envahir, s'était ensuite presque dissipé et bientôt s'était
reformé plus menaçant. L'orage avait enfin éclaté sur les bords du Danube.
Même en ces conjonctures de plus en plus graves, apparut la répugnance de
l'Europe à sacrifier au hasard des batailles le repos heureux dont elle
jouissait depuis quarante années. Entre la Russie et la Porte, la rupture
était consommée : en outre, la France et l'Angleterre venaient de pousser
leurs flottes de Besika jusqu'aux rives du Bosphore, et, sans sortir encore
de la neutralité, avaient marqué leur place dans les hostilités futures. Ce
grand pas franchi, on s'efforça de ne pas aller plus loin et même, s'il se
pouvait, de rétrograder un peu. On s'ingénia à définir un état de choses qui,
n'étant plus l'accord, ne fut pas tout à fait la lutte à main armée. On se
flatta de trouver, sur les extrêmes confins de la paix et de la guerre, une
sorte de position expectante, d'équilibre chancelant où on se tiendrait, où
on se fixerait peut-être à grand renfort de subtilités. Surtout, de part et
d'autre, on répudia le rôle d'agresseur, et on le répudia si bien que les
plus optimistes se rassurèrent : Comment, disaient-ils, les hostilités
éclateraient-elles, si nul ne se hasarde à porter le premier coup ? De ces
hésitations, de ces regrets voisins du repentir, naquit une situation bien
rare dans les fastes politiques et militaires La guerre à peine déclarée, les
belligérants s'appliquèrent à l'envi à atténuer leurs desseins. C'est en termes
modérés que la Porte, presque intimidée de sa hardiesse, notifia aux
puissances amies ses récentes résolutions. Les Turcs jugeaient que défendre
leur territoire suffisait à leur honneur. Toute leur ambition était que leur
puissant adversaire ne les écrasât pas et qu'ils pussent, par quelques
avantages partiels, réveiller le souvenir de leur antique valeur. De leur
côté, les Russes paraissaient répugner à une vigoureuse initiative. Le 14
octobre, M. de Nesselrode exposait en ces termes à sir Hamilton Seymour les
vues de son gouvernement : « La guerre nous a été déclarée par la
Turquie : nous n'attaquerons pas, nous resterons l'arme au pied, résolus
seulement à repousser toute agression, soit dans les Principautés, soit dans
les provinces asiatiques où nous avons renforcé nos régiments. Nous resterons
ainsi pendant l'hiver, prêts à recevoir les ouvertures pacifiques qui nous
seraient faites par la Turquie. Telle est notre position[51]. » — Les deux armées
demeurèrent donc quelque temps en présence, les Russes étant massés à
Giurgevo, les Turcs étalant de l'autre côté du fleuve les uniformes bariolés
de leurs troupes irrégulières et leurs tentes, de couleur verte en l'honneur
du Prophète. Vers la fin de l'automne, quelques engagements assez sanglants
eurent lieu sur les frontières danubiennes et aussi en Asie, mais avec des
fortunes diverses et sans qu'aucun d'eux pût changer la face des choses. Tout
aidait à la temporisation. L'hiver venait, et il est aussi rude dans la
vallée du bas Danube que l'été y est chaud et accablant. Cet immense fleuve
qui séparait les deux armées facilitait la défensive et rendait les
opérations malaisées. Il fallait enfin compter avec l'inertie des Turcs, le
moins pressé de tous les peuples, même quand il croit se hâter. Le sultan annonçait
par un hatti-shérif du 31 octobre son départ pour l'armée, non de
suite, non dans quelques semaines, mais au printemps suivant, et il ordonnait
que, sans tarder, on préparât son escorte. Seul, Omer-Pacha, Croate d'origine
et général en chef de l'armée ottomane, participait à l'activité de
l'Occident ; mais, à part les passagers réveils du fanatisme, tout
sommeillait autour de lui. Ces
heureuses lenteurs permettaient à la diplomatie de rentrer en scène, et elle
n'y manqua point. Elle y
manqua si peu que la conférence de Vienne qu'on croyait dissoute se reforma.
Elle ressuscita, disait ironiquement Stratford, qui, en fait de diplomatie,
croyait surtout à la sienne. Le 30 octobre, les ambassadeurs de France,
d'Angleterre et de Prusse se réunirent chez M. de Buol. En Angleterre, on
avait songé à une nouvelle Note. Le ministre autrichien jugea ce moyen
insuffisant. « La guerre a été déclarée, dit-il, les hostilités ont même
commencé. Comment une simple note aurait-elle la vertu d'arrêter les mouvements
des deux armées et de rétablir la paix compromise ? C'est seulement par un
traité que peut être ramené l'accord ; la médiation ne peut avoir « qu'un
but, provoquer et faciliter ce traité. » M. de Buol proposait en
conséquence qu'un avis fût envoyé à la Porte pour l'engager à faire connaître
ses conditions. En même temps un armistice serait sollicité à
Saint-Pétersbourg. La France adhéra à ce projet, l'Angleterre aussi,
quoiqu’avec peu de confiance. Après échange de vues entre Paris et Londres,
les membres de la conférence de Vienne signèrent le 5 décembre un protocole
qui était leur premier acte officiel, et par lequel ils se portaient
médiateurs entre les belligérants. Le même jour, par une déclaration
collective, ils invitèrent en termes pressants le gouvernement turc à traiter
au plus tôt. Cette invitation fut transmise à Stratford, qui était le plus
ancien ambassadeur accrédité à Constantinople. Déjà M. Drouyn de Lhuys avait
recommandé au général Baraguey d'Hilliers, successeur de M. de Lacour,
d'appuyer de toutes ses forces la combinaison nouvelle, et lui avait presque
dicté les termes de la réponse qu'il suggérerait à la Porte[52]. Cette
suprême démarche tentée, on attendit le résultat avec un mélange de crainte
et d'espoir. Malgré toutes les déceptions passées, il semble que la confiance
ait été plus grande que l'inquiétude ; car, le 9 décembre, une note du
Moniteur laissait entrevoir une prochaine et heureuse conclusion. Sur ces
entrefaites, un événement survint qui rejeta tout à coup vers la guerre
ceux-là mêmes qui s'abandonnaient aux perspectives de la paix. VIII Vers la
fin de novembre, une escadre ottomane, forte de sept frégates, trois
corvettes et deux vapeurs, avait quitté le Bosphore et était entrée dans la
mer Noire. Son but était de porter des provisions et des renforts à la
garnison de Batoum, peut-être aussi, comme l'ont affirmé les Russes, de
fournir quelque assistance aux tribus insurgées du Caucase. Contrariée par le
mauvais temps, la flotte avait cherché un abri dans la rade de Sinope. Cependant
le vice-amiral Nakhimof croisait entre la Crimée et l'Anatolie afin
d'empêcher les communications entre les différents ports turcs. Déjà il avait
échangé quelques boulets avec la marine ennemie, il avait même capturé une
frégate égyptienne. Les rapports des consuls et ceux des autorités indigènes
avaient signalé la présence de son escadre le long des côtes septentrionales
de la Turquie d'Asie. Le 27 novembre, quelques voiles russes se montrèrent en
vue de Sinope. Osman-Pacha, chef des forces navales turques, n'entreprit ni
de poursuivre sa route ni de regagner le Bosphore, et demeura au mouillage où
il s'était réfugié. Trois jours plus tard, le 30 novembre dans la matinée, on
vit, non plus seulement quelques voiles, mais toute l'escadre de Nakhimof, composée
de six vaisseaux de ligne, de deux frégates et de trois vapeurs, pénétrer
dans la baie. Contre de telles forces, la flotte ottomane était impuissante à
résister. Pourtant, l'ennemi s'avançant vers le port, la frégate que
commandait Osman-Pacha engagea courageusement la bataille. Il était alors
midi et demi. La vaillance des Turcs ne pouvait compenser l'inégalité de
l'armement et des ressources. Les batteries de côte étaient elles-mêmes
réduites à l'inaction, les vaisseaux ottomans se trouvant entre elles et les
navires russes. Au bout d'une demi-heure, l'une des frégates coula. Bien
avant la fin du jour, la malheureuse escadre ottomane était anéantie. Plus de
la moitié des matelots turcs étaient tués ou blessés, avaient été capturés ou
avaient disparu. Quant à la ville, elle était en feu. Les Russes emmenèrent
avec eux l'amiral Osman-Pacha blessé et prisonnier. Dans cette lutte
désespérée, ils avaient eux-mêmes fait des pertes sensibles qui témoignaient
de la valeur de leurs adversaires. De toute la flotte ottomane, un seul
navire, le vapeur le Taïf, avait pu s'échapper : c'est lui qui porta à
Constantinople la nouvelle du grand désastre. Le 11
décembre, une dépêche télégraphique, arrivée par la voie de Vienne, apprit à
Paris et à Londres la défaite de Sinope. L'opinion
publique, même la mieux éclairée, ne mesure pas toujours les événements
suivant leurs vraies proportions et reçoit parfois des impressions violentes
contre lesquelles il serait vain de réagir. A considérer froidement les
choses, il n'y avait, dans l'affaire de Sinope, qu'une de ces surprises
navales que justifie le droit des armes. La Turquie avait déclaré la guerre :
déjà sur quelques points, plusieurs combats avaient été livrés : les Russes
ne faisaient qu'opposer hostilité à hostilité en coulant des navires qui
portaient des munitions et des approvisionnements, soit à des tribus
insurgées, soit même à la garnison d'une ville voisine. L'histoire militaire
offrait de fréquents exemples de pareilles destructions. Sans remonter bien
haut, l'Angleterre avait-elle été plus respectueuse du droit des gens
lorsque, en 1807, voulant empêcher la Turquie d'entrer en lutte contre la
Russie, elle avait, sans préalable déclaration de guerre, brûlé la flotte
ottomane dans la mer de Marmara ? Ces coutumes et ces souvenirs justifiaient,
excusaient du moins, l'amiral Nakhimof. Mais le public européen ne raisonna
pas de la sorte et ne prit point le loisir de tels rapprochements. La Russie
avait tant indisposé le monde par ses hauteurs qu'on ne voulait rien lui pardonner.
On se refusa à voir autre chose que l'odieuse immolation du faible par le
fort. Un spectacle unique absorba tout le reste : celui de cette flotte
détruite sans merci, de cette ville réduite en cendres, de ces habitants
inoffensifs demeurés sans asile. L'émotion fut d'autant plus grande que les
premières relations exagérèrent encore le chiffre des pertes. On compta parmi
les morts une foule de matelots qui, échappés à la lutte, avaient pu gagner
soit Trébizonde, soit leur village natal, et reparurent plus tard dans les
rangs. Les correspondances de Constantinople, écrites sous l'empire d'un
véritable affolement, furent accueillies sans contrôle, et, l'imagination
ajoutant à la réalité, l'impression publique s'exhala de toute part en un
immense murmure de colère et de pitié. Cette
émotion gagna les chancelleries. Elle pénétra jusque dans l'âme naturellement
modérée de M. Drouyn de Lhuys. En apprenant, le 11 décembre, les événements
de Sinope, son irritation fut plus vive encore que ses regrets. Le surlendemain,
dans une dépêche au général Baraguey d'Hilliers, il écrivait ces lignes
hautaines et amères : « Le coup hardi et heureux que la Russie vient de
frapper n'atteint pas seulement la Turquie. » Les jours suivants, ses
conférences avec lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre, laissèrent percer des
résolutions désormais arrêtées. On sentait que la pensée même de la guerre,
pensée longtemps écartée et désavouée, n'effrayait plus. « Notre devoir,
disait M. Drouyn de Lhuys, est de couvrir le territoire turc. » Et pour
le couvrir, il n'hésitait pas à proposer au cabinet anglais l'occupation de
la mer Noire par les marines alliées. « En agissant de la sorte, ajoutait-il,
nous empêcherons la répétition du carnage de Sinope : si nous ne pouvons
amener une suspension d'armes sur le Danube, nous l'amènerons au moins sur
mer... La Russie a jeté le masque, prouvons-lui que nous ne la craignons pas.
Les populations riveraines de la mer Noire regardent cette mer comme un lac
russe ; rendons-leur courage[53]. » Lord Cowley, ayant été
reçu par l'Empereur, trouva chez lui la même énergie virile. Le 16 décembre,
M. Walew'ski fut charge de communiquer officiellement au cabinet de
Saint-James les vues de notre gouvernement. La
Grande-Bretagne n'avait pas attendu cet appel pour s'émouvoir. L'Anglais,
quoique très positif, à ses heures d'entraînement. A Londres, la défaite des
Turcs n'excita pas seulement la pitié, mais froissa l'orgueil. La destruction
de la flotte ottomane dans les eaux de Sinope, tandis que le pavillon
protecteur de l'Angleterre flottait sur le Bosphore, fut ressentie comme une
insulte, et cette opinion, si excessive qu'elle fût, s'accrédita partout.
Comme en France, on s'accoutuma à l'idée de la guerre : seulement le langage
fut plus bruyant. « L'Angleterre, après une paix de quarante années, va
peut-être remettre au hasard des combats son honneur et sa fortune. »
Ainsi s'exprimait le Times[54], ce puissant et fidèle organe
des passions, des préjugés, des grandeurs britanniques. La malveillance
publique s'attachait à tous ceux qu'on soupçonnait de sympathies russes :
elle s'acharnait surtout contre le prince Albert, qu'on accusait de ménager
le Czar pour complaire aux petits États allemands : « C'est un foreigner, »
disait-on avec colère ; et le respect de la Reine n'empêchait ni les
épigrammes de circuler, ni les plus absurdes calomnies de se répandre. Le
ministère subit lui-même cet irrésistible courant. Le chef du cabinet était,
comme on le sait, lord Aberdeen, esprit élevé, conscience austère, l'un des
plus illustres personnages qui aient honoré le parlement d'Angleterre. Mais,
nourri dans les traditions de la politique ancienne, lord Aberdeen
considérait la Sainte-Alliance presque comme un dogme ; son affection pour le
Czar lui voilait les fautes de la Russie : en outre, à la pensée que la
longue paix de l'Europe allait être interrompue, son âme délicate et
scrupuleuse se troublait jusqu'à l'anxiété. Les amis les plus éclairés du
noble lord lui reprochaient eux-mêmes d'enhardir la Russie en manifestant à
toute occasion son horreur de la guerre et son ardent désir de l'éviter. Or,
dans le même ministère, était un autre personnage, nullement gêné par les
scrupules, plus excité qu'attristé par la perspective des prochaines
querelles, aimant l'ordre pour son pays et observant avec une quiétude
joyeuse les agitations du continent, esprit net d'ailleurs et résolu, d'un
égoïsme britannique qui ne manquait pas de grandeur, ayant tous les défauts
comme aussi toutes les qualités de sa race et, à ce titre, doublement populaire
parmi ses compatriotes. Dans la constitution du cabinet, lord Palmerston —
car on aura déjà deviné son nom — avait été relégué à l'Intérieur. Cette
spécialité de ses fonctions ne le gênant guère, il s'était mêlé aux affaires
extérieures et y avait apporté cette activité ardente propre à son caractère
et à son génie. Son esprit remuant, son goût des aventures l'avaient rangé
parmi les partisans de la politique guerrière. A chaque témérité de la
Russie, il voulait opposer quelque témérité non moins grande. Il excellait à
lancer une sorte de note aiguë qui contrastait avec les graves accents de
lord Aberdeen : le fifre de Palmerston, disait-on, réjouit le cœur de
l'Angleterre. Il rêvait la contrepartie de Tilsitt, c'est-à-dire une alliance
avec un Napoléon contre la Russie. Il raillait les projets des conciliateurs.
« La conférence de Vienne, écrivait-il, cela veut dire Buol ; Buol veut
dire son beau-frère Meyendorf ; et Meyendorf veut dire Nicolas[55]. » Cependant, jusqu'au
désastre de Sinope, le courant pacifique et le courant belliqueux avaient
lutté dans le cabinet anglais avec une force presque égale. A la nouvelle de
la défaite des Turcs, la faveur publique passa décidément aux belliqueux.
Lord Palmerston, par un habile calcul, quitta le ministère ; puis, au bout de
quelques jours, il y rentra. Il y rentra en triomphateur. Sans être le
premier ministre, sans diriger même officiellement le Foreign Office
laissé à lord Clarendon, il sera désormais le véritable inspirateur de la
politique nationale : c'est à lui qu'il appartiendra de sceller l'alliance
intime avec Napoléon dont il a deviné la fortune, dont il a naguère approuvé
le coup d'État, dont il possède la confiance : c'est lui qui soufflera les
paroles menaçantes et assumera d'un cœur allègre les suprêmes résolutions.
« Sous le gant de velours de lord Clarendon, disait-on en Angleterre, se
cache la griffe de Palmerston. » Ce
sentiment public disait assez comment seraient accueillies les propositions
de M. Drouyn de Lhuys. Le cabinet britannique non seulement adhéra au projet
français, mais se l'appropria. Afin d'éviter la répétition de l'affaire de
Sinope, il fut décidé que les flottes combinées entreraient dans la mer
Noire. Tout bâtiment russe rencontré en mer serait invité à rentrer dans
Sébastopol ou dans le port le plus voisin. Toute agression contre le pavillon
ottoman imposerait aux marines alliées le devoir de repousser la force par la
force. Il fut entendu, d'ailleurs, que la flotte turque n'entreprendrait
aucun mouvement sans l'approbation des amiraux français et anglais. Le 29
décembre, une circulaire de M. Drouyn de Lhuys fit connaître à l'Europe ces
graves résolutions. La veille, un courrier était parti pour Saint-Pétersbourg
afin d'y porter les décisions des deux puissances occidentales. Le
dessein arrêté, l'exécution ne tarda pas. Le 3 janvier 1854, les deux flottes
quittèrent leur mouillage de la baie de Beïcos et, remorquées par des
steamers, se dirigèrent vers l'Euxin. Un soudain changement de vent les
retint quelque temps dans le détroit, mais le lendemain elles pénétrèrent
dans la mer Noire. La frégate anglaise la Rétribution, ayant à son bord un
officier de la marine française, se détacha alors de l'escadre et fit route
vers Sébastopol, pour y remettre au commandant des forces navales russes les
notifications des amiraux alliés. Le 6, à la pointe du jour, elle tourna le
cap Chersonèse, s'engagea dans la rade et, à la faveur d'une brume épaisse,
pénétra jusqu'à l'entrée du port sans être aperçue. Le brouillard s'étant
éclairci, tous les forts la signalèrent, et trois coups de canon tirés à
poudre lui intimèrent l'ordre de s'arrêter. A la vue du vaisseau téméraire
qui s'était aventuré dans ces eaux interdites, la surprise et l'émotion
étaient grandes, si grandes que, du pont de leur navire, les Anglais
pouvaient observer, sur les murailles de Sébastopol, les allées et venues des
marins effarés. Un canot monté par un officier russe accosta la frégate et
l'invita à rétrograder hors de la portée des batteries extérieures. Le
commandant britannique ayant observé qu'il n'avait que des dépêches à
remettre : « Les règlements sont formels, répliqua le Russe, retirez-vous
hors du feu des batteries, et alors seulement nous recevrons vos
dépêches. » La Rétribution s'éloigna et, longeant les remparts,
alla prendre au large le mouillage qui lui avait été désigné. Chemin faisant,
les officiers anglais eurent tout le loisir d'observer les défenses maritimes
de la place, qui leur parurent formidables, et d'étudier même, dans ses
principaux contours, cette ville de Sébastopol, bientôt si fameuse. Le navire
britannique s'étant arrêté, l'embarcation russe revint et prit le message des
amiraux, bref résumé des récentes résolutions de la France et de
l'Angleterre. Puis la frégate, ayant rempli sa mission, fit les saluts d'usage,
et, doublant de nouveau le cap Chersonèse, s'éloigna dans la direction du
sud. Elle rallia dans les eaux de Sinope le gros de l'escadre, qui,
poursuivant sa route, se mit à explorer les rives méridionales de la mer
Noire, sans qu'aucun vaisseau russe se montrât à l'horizon[56]. IX Jacta
alea est ! La
mer Noire était, aux yeux des Czars, leur exclusif domaine. En forcer
l'accès, c'était virtuellement commencer la guerre. Désormais, le véritable
ennemi, ce n'est point la Turquie, la pauvre Turquie, la Turquie en décadence
et qu'on dédaigne, ce sont ceux qui ont osé déployer leur pavillon jusque
dans la rade de Sébastopol. Le débat s'agrandit. Depuis longtemps, les Lieux
saints sont oubliés : tout au plus songe-t-on encore au Protectorat
des Grecs. Il s'agit bien vraiment de notes à rédiger, d'expressions à
concilier, travail de Pénélope incessamment recommencé et détruit. Arrière
ces querelles byzantines ! Le duel n'est plus entre le Czar et le Sultan,
mais entre la Russie et les deux grands États qui se sont subrogés à la
Turquie au point de la rejeter dans l'ombre d'où elle ne sortira plus. Le
secrétaire de l'ambassade française, M. de Reiset, porteur des dépêches de
son gouvernement, avait été arrêté par les neiges en Allemagne. C'est
seulement le 10 janvier qu'il arriva à Saint-Pétersbourg, avec le message
qu'on savait déjà, mais qui n'était pas encore officiellement notifié. Le 12,
M. de Castelbajac communiqua à M. de Nesselrode les résolutions de sa cour.
Le lendemain, sir Hamilton Seymour fit, au nom de l'Angleterre, une démarche
pareille. Aussitôt un grand conseil des principaux de l'Empire fut réuni.
L'irritation était grande. Elle s'accrut lorsqu'on apprit que la dernière
circulaire de M. Drouyn de Lhuys avait reçu la publicité du Moniteur.
Elle devint plus vive encore quand un aide de camp du prince Menschikof,
arrivant en toute hâte, apporta la sommation des amiraux alliés, quand on
apprit que déjà les faits étaient accomplis, tellement accomplis que, depuis
près de huit jours, les pavillons de France et d'Angleterre flottaient sur la
mer Noire. M. de
Nesselrode ne perdit pas un instant pour protester. Il le fit en recomposant
à sa manière, et non d'ailleurs sans justesse, le récit des événements de
Sinope, origine de toutes les complications nouvelles. « L'escadre
turque était partie chargée d'armes, de troupes et de munitions destinées à
nos côtes de Circassie. Apparemment ce n'était pas pour se fixer à Sinope
qu'elle avait quitté son ancrage du Bosphore. Devions-nous souffrir
patiemment qu'elle eût accompli son œuvre d'hostilité ? De ce qu'en Valachie
nous avons voulu attendre l’attaque, étions-nous forcés d'agir de même sur
nos côtes ? La Turquie est faible, je le sais ; mais il y a des limites à
tout, même aux immunités des faibles. Le privilège de l'offensive
appartient-il uniquement à la Porte ? Les puissances veulent-elles un
armistice naval ? Eh bien ! qu'on s'explique sur la nature de cet
armistice... La paix est compromise, continuait Nesselrode... Un hasard
suffit pour produire une collision, et l'Empereur en décline d'avance la
responsabilité. » A cette
solennelle protestation, le chancelier joignait l'exposé des vues de son
maître. « Les puissances occidentales affirment que l'entrée des flottes dans
la mer Noire n'a eu d'autre but que d'empêcher tout nouveau conflit. Soit :
mais ce résultat ne peut être atteint que par une juste réciprocité. Il devra
donc être entendu que l'escadre turque, non moins que l'escadre russe,
s'abstiendra de toute agression. En outre, il ne devra être permis aux Turcs
de communiquer d'un port ottoman à l'autre qu'à la condition que la même faculté soit accordée aux Russes. Que, dans les eaux
de la mer Noire, le même traitement soit appliqué aux deux marines : à ce
prix seulement l'armistice naval — puisqu'on veut l'appeler ainsi — sera
équitable et préviendra toute effusion de sang[57]. » M. de
Brunnow à Londres, M. de Kisselef à Paris, reçurent l'ordre de traduire en un
langage énergique la pensée du Czar. M. de Kisselef alla plus loin. Après
avoir annoncé à M. Drouyn de Lhuys les intentions de sa cour, il ajouta en
une sorte de confidence officieuse : « Je ne vous cache pas que, si je
n'obtiens pas satisfaction, mes instructions me prescrivent de demander mes
passeports. — Je prendrai les ordres de l'Empereur, répliqua le ministre
français, et je vous répondrai. » Les
ordres de l'Empereur furent pris. Ce fut un refus, refus courtois, mais
formel, et d'autant plus grave qu'on n'en pouvait ignorer les conséquences.
M. Drouyn de Lhuys donnait volontiers l'assurance que toute agression de la
part des Turcs serait empêchée, mais il se refusait à interdire aux Ottomans
toute communication entre leurs ports. « Nos démonstrations successives,
poursuivait M. Drouyn de Lhuys, ont été des avertissements, non des menaces,
non des provocations... La Russie domine déjà en Valachie et en Moldavie :
nous voulons empêcher que la mer Noire ne devienne une autre route pour
atteindre un pays dont l'existence importe à l'Europe entière. Il n'y aura
pas, dit-on, d'égalité de position si les Russes sont retenus dans le bassin
de Sébastopol et si les Turcs sortent librement. C'est vrai : mais aussi
quelle inégalité de forces ! On parle d'armistice naval : ce n'est pas ce que
nous voulons. Ce que nous souhaitons, c'est un armistice général qui permette d'arriver à la paix[58]. » La paix
! on en parlait encore : mais tout allait vers la guerre. A ce refus du
cabinet français, M. de Kisselef fit la réponse qu'il avait laissé prévoir.
Le 4 février, il demanda ses passeports. La veille, il avait été reçu en
audience de congé par Napoléon III, qui avait repassé avec lui toutes les
phases de la question d'Orient. Cette dernière entrevue était, comme toutes
les autres, restée infructueuse. Chacun avait tourné dans le même cercle, M.
de Kisselef faisant valoir le traitement inégal de la Russie et de la Turquie
dans l'Euxin, Napoléon insistant sur la longue série des empiétements russes
: « La Russie, répéta l'Empereur à plusieurs reprises, chasse les Turcs
des Principautés ; nous, nous chassons les Russes de la mer Noire ». A
quelques jours de là, M. de Kisselef quitta Paris. Dans le même temps, M. de
Brunnow quittait Londres. Entre la paix et la guerre, il n'y avait plus qu'un
dernier mot et une dernière résolution. X Il y a
des guerres qui éclatent toutes seules. Ce sont celles que d'anciens griefs,
d'anciennes rancunes, des haines nationales longtemps entretenues ont
préparées. Alors le plus petit incident soulève les cœurs, comme la moindre
étincelle allume des matières prêtes pour l'incendie. Ici, rien de pareil.
Entre le peuple français et le peuple russe, aucun souvenir irritant, aucune
contestation de frontière, aucune concurrence industrielle. Placés aux deux
extrémités de l'Europe, Russes et Français se rencontraient peu, ce qui
facilite toujours l'entente. Ils ne se connaissaient guère que par les
séjours que les plus hauts personnages de l'aristocratie moscovite avaient
coutume de faire en France. La population parisienne se plaisait à accueillir
ces hôtes venus de si loin : elle admirait l'élégance raffinée de leurs
manières, leur grâce à la fois souple et fière, leur aptitude à s'assimiler
notre langue, leur magnificence qui jetait l'or sans compter. Eux-mêmes
étaient vivement attirés par les lumières de l'Occident, si attirés qu'ils
s'y brûlaient parfois ; car ils aimaient nos corruptions au moins autant que
nos vertus. Volontiers ils prolongeaient leur absence ; souvent, pour les
rappeler, il fallait un ordre exprès du Czar ; et, revenus à leur foyer, ils
entretenaient longtemps le souvenir de notre patrie comme on aime à retenir
un beau rêve évanoui. Entre Anglais et Russes, les sympathies étaient
moindres ; mais, à part la perspective encore indécise et lointaine d'un
conflit futur en Asie, aucun antagonisme ne séparait les deux nations. — Ces
dispositions expliquent par quelles longues et progressives étapes on dériva
de la paix dans la guerre. Tandis que les intérêts de la politique générale
et de l'équilibre européen dictaient des dépêches hautaines, les relations
sociales et les procédés personnels demeuraient empreints, surtout chez nous,
d'une bienveillante cordialité. La rupture devenait chaque jour plus
certaine, mais on se piquait de ne rien ajouter aux dissentiments
nécessaires. Chose étrange ! tout le monde se prétendait sur la défensive, et
c'est par une série d'actes défensifs qu'on arrivait à un engagement général.
C'est pour se défendre que la Russie avait concentré ses troupes aux
frontières de Bessarabie, avait envahi les Principautés, avait poussé ses
bataillons jusqu'aux rives du Danube et ses flottes jusqu'au mouillage de
Sinope : c'est pour se défendre que les puissances alliées avaient amené
leurs escadres jusqu'à Salamine, jusqu'à Bésika, jusqu'à Beïcos, jusque sur
les rives de la mer Noire. On se touchait presque, et chacun se refusait à
porter le premier coup. Bien plus, on cherchait encore un terrain d'entente
alors que tout s'effondrait Ce sont ces tentatives désespérées, ébauchées
plutôt qu'achevées, emmêlées et entrecroisées les unes dans les autres, qui
ont laissé à peine trace dans les souvenirs des contemporains ou dans les
archives des chancelleries, ce sont ces tentatives que nous avons le devoir
de raconter ou au moins de signaler. Le
protocole du 5 décembre et la note qui l'accompagnait étaient arrivés à
Constantinople peu de jours après la nouvelle du désastre de Sinope.
Lorsqu'il fut un peu remis de cette chaude alarme, le Divan, jaloux de
montrer sa docilité envers les puissances, fit connaître à quelles conditions
il conclurait la paix. Il demandait avant tout que la Russie évacuât les
provinces danubiennes ; en retour, il s'engageait à confirmer solennellement
tous les privilèges des chrétiens, à exécuter l'accord relatif aux Lieux
saints et à accomplir, dans l'Empire ottoman, tout un vaste programme de
réformes administratives. Ces conditions, transmises à Vienne, furent
approuvées par la conférence et, malgré tant de décourageants échecs,
soumises à la cour de Russie. Cette ombre d'espoir s'évanouit bientôt. Le 21
janvier, M. de Lebzeltern, ministre d'Autriche à Saint-Pétersbourg, ayant
recommandé ce projet à M. de Nesselrode, celui-ci se montra plus dédaigneux
qu'empressé. Il jugea les propositions trop vagues : l'évacuation préalable
des Principautés lui parut offensante pour la Russie ; cette évacuation devrait
être non le préliminaire, mais la conséquence de l'arrangement. Ainsi parla
le chancelier, ne rejetant pas ouvertement la combinaison, mais visiblement
décidé à la laisser-tomber dans l'oubli. Une
seconde négociation suivit de près celle-là, négociation à double fin, à la
vérité, et qui avait pour but moins de faciliter l'œuvre de la paix que de
rattacher à la Russie la Prusse et l'Autriche. Le jour
même où M. de Lebzeltern avait avec M. de Nesselrode l'entretien que nous
venons de rapporter, le comte Orlof, l'un des personnages les plus
considérables de l'Empire russe, partait pour Vienne. A Saint-Pétersbourg
régnait le plus grand mystère sur l'objet de ce voyage. Arrivé le 28 janvier,
le comte Orlof descendit chez M. de Meyendorf, affecta de ne voir personne,
n'assista même pas à un bal que son hôte donnait le lendemain. Le 30,
l'envoyé de Nicolas fut reçu par François-Joseph. Le Czar, qui avait essayé
en vain de lier partie avec l'Angleterre, qui depuis avait, par quelques
avances discrètes, inutilement tenté d'attirer la France, le Czar se flattait
que ses suggestions seraient mieux écoutées à Vienne. Le comte Orlof, au nom
de son maître, proposa au monarque autrichien qu'il s'engageât à garder une
stricte neutralité dans le prochain conflit. La réponse ne se fit pas
attendre. « Le Czar, répliqua François-Joseph, est-il disposé, de son
côté, à promettre qu'il ne passera pas le Danube, qu'il évacuera les
Principautés après la guerre, qu'il respectera l'intégrité de l'Empire
ottoman ? » Le comte Orlof ayant refusé de s'engager de la sorte :
« Dans ce cas, reprit le jeune empereur ; je ne puis, moi non plus,
souscrire aux propositions russes. Les chances de la lutte sont trop
incertaines, la question d'Orient touche de trop près l'Autriche pour que je
puisse me lier les mains d'avance par une convention de neutralité. Je
resterai fidèle aux principes proclamés dans la conférence, et, pour le
reste, je ne prendrai conseil que de l'honneur et des intérêts de mon empire[59]. » Dans le même temps, M. de
Budberg, ministre de Russie à Berlin, adressait au roi Frédéric-Guillaume une
demande pareille et recevait une réponse à peu près identique. Le
portefeuille du comte Orlof ne contenait pas seulement une convention de
neutralité, mais aussi un contre-projet en réponse aux dernières propositions
turques. C'était, comme on l'a dit, un négociateur à deux fins : ses
instructions, conçues en vue de la guerre, lui prescrivaient de détacher à
tout prix l'Autriche de l'Occident ; en cas d'échec, le tentateur repoussé
devait se transformer soudain en négociateur pacifique. Le contre-projet du
comte Orlof reposait sur les bases suivantes : la Russie et la Turquie
traiteraient directement : toutes les conventions antérieures entre les deux
puissances seraient confirmées ; par un acte remis aux mains du Czar, le
Sultan affirmerait sa volonté de maintenir dans le présent et dans l'avenir
tous les privilèges des chrétiens grecs : cet arrangement une fois conclu,
les Principautés seraient évacuées. Telles étaient les dernières vues du cabinet
de Saint-Pétersbourg. Au fond c'était toujours la même pensée dominatrice,
déguisée avec une finesse toute slave, cachée sous les plus ingénieux détours
de la langue diplomatique. L'insistance de la Russie à négocier avec la Porte
sans l'entremise des puissances disait assez son espoir de l'effrayer en
l'isolant et de lui arracher par la peur une suprême concession. Après
examen, les plénipotentiaires réunis à Vienne jugèrent la combinaison
inacceptable, estimèrent qu'il n'y avait pas lieu de la transmettre à
Constantinople et, le 2 février, consignèrent dans un nouveau protocole
l'expression de leur lassitude attristée. M de Buol lui-même désespérait :
lorsque le protocole fut signé : « Voilà, dit-il, un acte qui, je le crains
bien, clôt définitivement la conférence, et pourtant, ajouta-t-il avec
regret, elle s'est ouverte sous de meilleurs auspices[60]. » Tandis
que la diplomatie épuisait ses dernières ressources, Napoléon III tentait
auprès du Czar un suprême effort. Le 29 janvier, dans une lettre directe à
l'empereur Nicolas, il reconstituait avec l'élévation de vue qui lui était
propre la longue histoire de la question d'Orient. Il faisait valoir la
sagesse de la Turquie qui n'avait pas considéré comme un cas de guerre
l'invasion des Principautés. Il rappelait avec tristesse les circulaires de
M. de Nesselrode qui avaient détruit le salutaire effet de la Note de
Vienne. Il expliquait quelles circonstances avaient au mois d'octobre
déterminé les résolutions de la Porte. Puis il poursuivait en ces termes :
« Jusque-là, notre attitude vis-à-vis de la Turquie était protectrice,
mais passive. Nous faisions parvenir au Sultan des conseils de paix. Votre
Majesté, de son côté, montrant le calme qui naît de la conscience de sa
force, avait déclaré, avec une modération digne du chef d'un grand empire,
qu'elle se tiendrait sur la défensive... Nous étions spectateurs intéressés,
mais spectateurs de la lutte. L'événement de Sinope vint nous forcer à
prendre une position plus tranchée. » Jugeant le combat du 30 novembre
comme tout le monde le jugeait alors, l'Empereur ajoutait : « Les vaisseaux
turcs ont été détruits malgré le voisinage de nos escadres. Ce n'était plus
notre politique qui recevait un échec, c'était notre honneur militaire... De
là, l'ordre donné à nos escadres d'entrer dans la mer Noire : de là, la
notification collective envoyée au cabinet de Saint-Pétersbourg... Voilà la
suite réelle et l'enchaînement des faits. Il est clair que, arrivés à ce
point, ils doivent amener promptement, ou une entente définitive, ou une
rupture décidée. » Pour tempérer la netteté hautaine de cette
alternative, Napoléon III s'empressait d'indiquer à quel prix la guerre
pourrait être conjurée : « Déclarons qu'un armistice sera signé
aujourd'hui... les troupes russes abandonneront les Principautés, nos
escadres la mer Noire. Votre Majesté préférant traiter directement avec la
Turquie, elle nommerait un plénipotentiaire qui négocierait avec un
plénipotentiaire du Sultan, et la convention sortie de ces délibérations
serait soumise à la conférence des quatre puissances. » L'Empereur ne
dissimulait pas que le refus d'accepter ces propositions dernières obligerait
la France et l'Angleterre à recourir aux armes. Il terminait, d'ailleurs, en
désavouant, au nom de la nation comme au sien propre, tout sentiment
d'animosité ; et, de toutes les assurances contenues dans ce long message,
celle-là était la plus vraie. Seul, l'incident de Sinope avait éveillé une
irritation déjà bien amortie. C'était un spectacle presque unique dans l'histoire
que celui de cette grande guerre qui allait surgir d'une question abstraite
d'influence et d'équilibre, guerre à armes courtoises, quoique, hélas !
cruellement aiguisées, guerre sans colère, sans entraînement, sans haine,
guerre de raison, dirais-je volontiers, si ce mot pouvait jamais s'appliquer
à la guerre. Quelque
confiance qu'eût Napoléon dans son autorité personnelle, le résultat de cette
correspondance livrée à la publicité de l'Europe n'était que trop prévu. Aux
yeux d'un grand nombre, la lettre du 29 janvier n'avait qu'un but : affirmer,
à la face du monde, la modération de la politique française, et résumer les
négociations qui finissaient. Si quelques illusions tenaces avaient subsisté,
la réponse de Nicolas les aurait dissipées. Elle arriva le 19 février. Le
Czar refusait de traiter sur les bases proposées par la France. A
partir de ce moment, tout fut à la lutte, et sans espoir de retour. M. de
Castelbajac et sir Hamilton Seymour avaient quitté Saint-Pétersbourg. M. de
Kisselef et le baron Brunnow s'étaient arrêtés, le premier à Bruxelles, le
second à Francfort ; ils s'éloignaient lentement et comme à regret, mais
enfin ils s'éloignaient. L'Angleterre concentrait des troupes à Malte. M.
Drouyn de Lhuys écrivait au général Baraguey d'Hilliers, pour que la Porte se
préparât à recevoir les contingents alliés. Le général Canrobert allait
partir pour Constantinople. L'escadre française de l'Océan avait appareillé à
Brest et, se dirigeant vers la Méditerranée, s'apprêtait à franchir le
détroit de Gibraltar. En outre, un décret du 22 février prescrivait l'appel à
l'activité des jeunes gens encore disponibles sur les classes de 1849 et de
1850. — De son côté, le Czar multipliait ses armements. Un ukase ordonnait
des levées extraordinaires dans la partie occidentale de l'Empire. Les
principales forteresses du littoral de la mer Noire étaient mises en état de
défense. Quant aux petits forts de la côte asiatique, les Russes, les jugeant
incapables de résistance, n'hésitaient pas à les détruire, et leurs garnisons
devenues disponibles allaient renforcer les effectifs de l'armée active. A la
veille des hostilités désormais certaines, les dispositions des trois grands
peuples prêts à se combattre variaient suivant leur tempérament national et
leurs institutions. En
Russie, tous les efforts du Czar tendaient à créer ou à entretenir une sorte
d'ardeur religieuse favorable à ses ambitions Le Russe est, par nature, plus
discipliné que batailleur, plus mystique que belliqueux ; il ne se prête
volontiers à la guerre que si elle lui apparaît comme une croisade, et
n'embrasse intrépidement la mort que sous les apparences du martyre. Nicolas
prenait un soin extrême à se poser moins en prince guidé par la politique
qu'en monarque inspiré. La querelle des Lieux saints, depuis si
longtemps réglée, était habilement ressuscitée par les prêtres : « Vous
allez combattre contre les infidèles, contre les oppresseurs de nos
coreligionnaires, contre les profanateurs des saints Lieux, des lieux témoins
de la Nativité, de la Passion, de la Résurrection du Sauveur. » Ainsi
s'exprimait le métropolitain de Moscou, et cette harangue, reproduite par le Journal
de Saint-Pétersbourg, servait de modèle à toutes les exhortations du
clergé. Les images les plus vénérées étaient extraites des églises, portées
sur les places publiques et exposées à la vénération de la foule et de
l'armée. Puis les popes, revêtus de leurs ornements, parcouraient les rangs
des troupes et répandaient l'eau bénite sur les soldats agenouillés. Ainsi
réconfortés par les paroles de leurs prêtres, ainsi exaltés par les promesses
d'une vie future, les Russes partaient pour l'Asie ou pour la vallée du
Danube : la perspective de cette lutte sainte soutenait leur courage à
travers les interminables routes où la fatigue abattait déjà beaucoup des
leurs ; et cette même pensée consolait à leurs foyers ceux qu'ils y avaient
laissés. Le
peuple anglais, lui aussi, s'apprêtait à la guerre, mais avec des apparences
et des allures bien différentes. La liberté illimitée de la presse, les
débats du parlement qui venait de s'ouvrir, les meetings qu'aucune entrave ne
gênait, permettaient de saisir, jusque dans ses moindres nuances, le
sentiment national. Les partisans de la paix, M. Bright, M. Cobden, étaient
de plus en plus impuissants : en vain répétaient-ils à la Chambre des
communes que les Turcs étaient les oppresseurs des chrétiens, que
l'Angleterre allait combattre pour un gouvernement indigne ; en vain
ajoutaient-ils que le différend ne valait pas le sang qu'on allait verser :
leur voix se perdait dans le bruit général ou était étouffée sous la
défaveur. Dans le ministère, lord Aberdeen et M. Gladstone, quoique fort
effrayés de l'avenir, s'abandonnaient au courant qu'ils avaient renoncé à
diriger. L'animation était telle, que certains membres du gouvernement se
départaient de la courtoise réserve gardée jusque-là vis-à-vis de la Russie.
Le 17 février, à la Chambre des communes, lord John Russell, après avoir
qualifié en termes très vifs l'attaque de Sinope, flétrissait les procédés du
Czar et l'accusait de pousser jusqu'au mépris son dédain pour les jugements
de l'Europe. Le Journal de Saint-Pétersbourg ayant relevé
l'inconvenance de ces paroles, le cabinet britannique fit au Czar une réponse
inattendue : il publia les dépêches confidentielles de sir Hamilton Seymour
et révéla ainsi à l'univers stupéfait les vues ambitieuses de Nicolas.
Cependant, certains hommes d'État, fidèles aux anciens souvenirs,
s'accoutumaient mal à l'idée d'une alliance intime avec le neveu de Napoléon
Ier. Lord Palmerston, de plus en plus le favori de l'opinion, acheva de lever
ces scrupules. Un banquet ayant été offert à l'amiral Charles Napier qui
partait pour la Baltique, il rappela, à cette occasion, dans un discours
retentissant, les intérêts communs des deux peuples et célébra la sagesse de
l'Empereur ; puis, se levant une seconde fois, et donnant à sa parole une
forme originale propre à saisir l'esprit public : « Je porte, dit-il, un
toast nouveau... nouveau depuis l'époque des croisades : je bois aux marines
réunies de France et d'Angleterre. » — Dans leur animation à parler de la
guerre, les Anglais négligeaient un peu les moyens de la soutenir. Que les
effectifs fussent suffisants ou incomplets, c'est de quoi l'on ne se
préoccupait guère. On se préparait plutôt à une lutte maritime qu'à de
grandes opérations sur terre. On jugeait que les enrôlements volontaires
combleraient aisément les vides : le Royaume-Uni, disait-on, ne manque pas
d'Irlandais qui n'aiment que trop à se battre, et d'Écossais qui n'ont
d'autre bien que leur fusil. Dans cette pensée on se rassurait, sans
soupçonner les mécomptes que l'avenir réservait. Autant
la voix de l'opinion était bruyante en Angleterre, autant elle était, en
France, voilée et comme assourdie. C'était un spectacle curieux que celui de
notre pays à la veille d'une lutte qui absorberait le plus pur de son sang.
Mal informée ou craintive, la presse se taisait. Nul ne prévoyait les
proportions exactes de la guerre prochaine, guerre tout à la fois terrible et
limitée. L'inquiétude était assez grande pour ralentir le mouvement des
affaires, elle ne l'était pas assez pour troubler ou interrompre le train
régulier de la vie sociale. On ne songeait à se priver ni d'une distraction,
ni d'un plaisir. La foule remplissait les théâtres comme aux temps les plus
paisibles. Les journaux quotidiens ne retranchaient pas une ligne à leur
revue littéraire ou à leur feuilleton. On était au carnaval : les bals
costumés se succédaient aux Tuileries, dans les ministères et partout.
C'était dans la vallée du Danube que Turcs et Russes s'étaient surtout battus
jusqu'ici, et ces régions semblaient bien lointaines. Chose singulière !
l'anxiété était plus grande en Autriche où on ne devait jamais tirer l'épée,
qu'en France où on porterait si lourdement le poids de la guerre. Le
sentiment qui dominait était une curiosité plus attentive qu'émue. Malgré la
crise, le Corps législatif n'avait pas été rassemblé, et on souhaitait
vivement qu'il se réunit ; non qu'on se souciât des députés qui ne comptaient
guère, niais ce serait une occasion d'entendre les déclarations de
l'Empereur, de l'Empereur qui, dans le pays silencieux, parlait seul,
prononçait moins des discours que des oracles, et apparaissait comme le
suprême dispensateur de tout bien comme de tout mal. Il ne
restait plus qu'a prononcer le mot fatal. Le 27 février, un courrier partit,
qui portait à l'empereur Nicolas les sommations des cabinets de Paris et de
Londres. Le gouvernement russe était invité à évacuer les Principautés
danubiennes avant le 30 avril. Le refus ou le simple silence du Czar
entraînerait l'état de guerre. Le messager passa par Berlin et par Vienne :
le 13 mars, il arriva à Saint-Pétersbourg. Le lendemain, les consuls français
et anglais, qui suppléaient les chefs de légation, remirent à M. de
Nesselrode l'ultimatum de leurs souverains. Le chancelier reçut leurs
dépêches, leur annonça qu'il prendrait les ordres de son maitre et, cinq
jours plus tard, les informa que l'Empereur jugeait bon de ne faire aucune
réponse. L'un des consuls ayant répété cette phrase : « Oui,
répondit M. de Nesselrode, c'est bien ce que vous devez rapporter à votre
gouvernement. » Même en celle extrémité, la Russie tenait à éloigner
d'elle la responsabilité de l'agression. « Nous ne déclarerons pas
la guerre », répéta plusieurs fois le chancelier au consul anglais[61]. Était-ce subtilité,
affectation de modération, suprême espoir de retarder la catastrophe ? De
fait, la guerre existait. Elle
existait si bien que, le Corps législatif ayant enfin été réuni le 2 mars,
Napoléon l'avait presque annoncée. Il avait eu soin, d'ailleurs, de désavouer
tout esprit de conquête. Il avait été plus loin, et, jaloux de ne point
mentir à ses déclarations pacifiques de Bordeaux, il avait ajouté qu'il
« espérait arriver bientôt à une paix qu'il ne serait plus au pouvoir de
personne de troubler ». Les jours suivants, un emprunt de 250 millions avait
été voté sans débats C'est sur ces entrefaites qu'on connut le résultat de la
sommation adressée au Czar. Le 27 mars, le ministre d'État se rendit au Corps
législatif et notifia officiellement l'ouverture des hostilités. Le
lendemain, la Gazette de Londres annonça la même nouvelle au peuple
anglais. Ici finit la campagne diplomatique. Une autre campagne va commencer. Le lecteur nous excusera, je l'espère, d'avoir consacré beaucoup de place, trop de place même, à ces préliminaires de la lutte. Au cours de la longue histoire que nous avons entreprise, nous aurons à raconter bien des négociations. Presque toujours, nous verrons le gouvernement impérial se laissant tromper par fausse générosité ou abuser par ignorance, ne quittant le rôle de dupe que pour s'essayer à celui de complice, et amoindrissant, par l'une et l'autre attitude, le bon renom de notre pays. Quand nous arriverons à ces temps néfastes, peut-être serons-nous tentés de voiler un peu, par la brièveté du récit, la tristesse des choses. Qu'on nous pardonne de nous être arrêtés avec quelque complaisance à ces jours déjà lointains de 1853, les derniers où la diplomatie française ait parlé un langage digne d'elle, se soit montrée fière sans provocation, désintéressée sans duperie, par-dessus tout, loyale, les derniers aussi où il y ait eu une Europe attentive à maintenir les traités, à protéger les faibles, à assurer l'équilibre des États. Les mauvaises années viendront, elles ne viendront que trop tôt. En faisant halte dans les années prospères, nous nous donnons l'illusion de les prolonger un peu. Dans l'histoire diplomatique du second Empire, le chapitre que nous venons de retracer est le seul qui ne soit pas douloureux, et, à ce titre, nous nous serions fait scrupule de l'abréger. |
[1]
Capitulation de 1740, art. 33.
[2]
Voir dépêche de sir Stratford à lord Palmerston, 5 novembre 1851. (Correspondence
respecting the rights and privileges of the Latin and Greck Churches, part.
I, p. 29.)
[3]
Dépêche du colonel Rose à lord Malmesbury, 14 août 1852. (Correspondence
respecting, etc., part. I, p. 42.)
[4]
Dépêche de sir Hamilton Seymour à lord Malmesbury, 31 décembre 1852 (Correspondence
respecting, etc., part. I, p. 55.)
[5]
Dépêches de lord Cowley à lord Malmesbury, 30 décembre 1852 et 6 janvier 1853.
(Correspondence respecting, etc., part. I, p. 53 et 55.) — Dépêche de M.
Drouyn de Lhuys à M. de Castelbajac à Saint-Pétersbourg, 15 janvier 1853.
[6]
The live of prince consort, by THÉODORE MARTIN,
t. Ier, p. 219.
[7]
Dépêche publiée par M. Rothan, Souvenirs diplomatiques. (Revue des
Deux Mondes, 1er octobre 1888, p. 521.)
[8]
Dépêche de sir Hamilton Seymour à lord John Russell, 11 janvier 1853. (Eastern
Papers, part. V, p. 1-3.)
[9]
Sir Hamilton Seymour à lord John Russell, 22 janvier 1853. (Eastern Papers,
part. V, p. 3-6.)
[10]
Times, 22 janvier 1853.
[11]
Dépêche de lord John Russell à sir Hamilton Seymour, 9 février 1853. (Eastern
Papers, part. V, p. 7 et 8.)
[12]
Seymour à Russell, 21 février. (Eastern Papers,
part. V, p. 8 et 9.)
[13]
Dépêche de sir Hamilton Seymour à lord John Russell, 22 février 1853. (Eastern
Papers, part. V, p 10-11.)
[14]
Dépêche de lord Clarendon à sir Hamilton Seymour, 23 mars 1853. (Eastern
Papers, part. V, p 19.)
[15]
Eastern Papers, part. V, p. 14.
[16]
MALMESBURY, Memoirs
of an ex-minister, t. Ier, p. 391.
[17]
Dépêche du colonel Rose à lord John Russell, 7 mars 1853. (Correspondence
respecting the rights and privileges of the Latin and Greeck Churches,
part. I, p. 86.)
[18]
Journal des Débats, 1er avril 1853.
[19]
Dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. de Castelbajac, à Saint-Pétersbourg, 21 mars
1853. (Moniteur de 1854, p. 153.)
[20]
Dépêche de lord Clarendon à lord Cowley, à Paris, 22 mars 1853. (Correspondence
respecting, etc., part. I, p 93.)
[21]
Times, 22 et 23 mars 1853.
[22]
Dépêches de sir Hamilton Seymour à lord Clarendon, 7, 24, 26, 29 mars 1853. (Correspondence
respecting, etc., part. I, p. 90, 101, 102, 104.)
[23]
Voir Alexandra Feodorowna, Kaiserin von Russland, von Th. VON GRIMM, t. II, p. 294.
M. Th. de Grimm affirme que, dans aucun des cercles politiques de
Saint-Pétersbourg, on ne connut l'objet de la mission Menschikof. Le prince,
quand on l'interrogeait sur l'objet de son ambassade, se contentait de répondre
par quelque plaisanterie. « Je vais, disait-il, négocier le mariage de la
fille du Sultan avec l'un des princes de Russie. » La même anecdote est
racontée avec une légère variante dans une dépêche de M. le général de
Castelbajac à M. Thouvenel. (Voir Nicolas Ier et Napoléon III, d'après les
papiers de M. Thouvenel, p. 116.)
[24]
Dépêche de M. de Nesselrode au baron Brunnow, à Londres, 7 avril. (Correspondence
respecting, etc., part. I, p. 115.)
[25]
GREVILLE, Memoirs,
t. VII, p. 51. « Drouyn de Lhuys is a very poor and inefficient minister »,
disait dédaigneusement lord Clarendon.
[26]
Dépêche de lord Clarendon à lord Cowley, à Paris, 18 avril 1853. (Correspondence
respecting, etc., part. 1, p. 122.)
[27]
Voir le texte de cette dépêche, Correspondence respecting, etc., part.
I, p 235.
[28]
Lettres au comte de Buol, 29 avril et 30 mai. (M. DE METTERNICH, Mémoires, t. VIII, p. 348 et 350.)
[29]
Dépêche de lord Bloomfield à lord Clarendon. (Correspondence respecting,
etc., part. I, p. 223.)
[30]
Aus dem Briefwechsel Friedrich-Willems IV mit Bunsen von Leopold von Ranke,
p. 309.
[31]
Dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. de Bourqueney, à Vienne, 12 avril 1853. (Moniteur
de 1854, p. 157.)
[32]
Times, 22 mai 1853.
[33]
Parliamentary debates, Third series, t. CXXII, p. 655 et 713.
[34]
Dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. Walewski, à Londres, 31 mai 1853.
[35]
Dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. Walewski, à Londres, 5 juin 1853.
[36]
Voir cette importante dépêche, Correspondence respecting, etc., part. I,
p. 200.
[37]
Sir Hamilton Seymour à lord Clarendon, 27 mai 1853. (Correspondence
respecting, etc., part. I, p. 212.)
[38]
Seymour à Clarendon, 31 mai. (Correspondence respecting, etc., part. 1,
p. 231 et suiv.)
[39]
M. de Nesselrode au baron Brunnow, à Londres, 1er juin. (Correspondence
respecting, etc., p. 238-241.)
[40]
Dépêche de lord Bloomfield à lord Clarendon, 24 juin 1853. (Correspondence
respecting, etc., part. I, p. 299.)
[41]
Lettre à M. de Buol, 23 juin 1853. (M. DE METTERNICH,
Mémoires, t. VIII, p. 356.)
[42]
Seymour à Clarendon, 24 juin 1853. (Correspondence respecting, etc.,
part. I, p. 314.)
[43]
Moniteur, 1854, p. 158.
[44]
Seymour à Clarendon. (Correspondence respecting, etc., part. I, p. 330.)
[45]
M. DE METTERNICH, Mémoires
et papiers, t. VIII, p. 348 et 363.
[46]
Séance du 2 août 1853. (Parliamentary debates, Third series, t. CXXIX,
p. 1163-1165.)
[47]
Moniteur, 7 août 1853.
[48]
Séance du 12 août 1853. (Parliamentary debates, Third series, t. CXXIX.
p. 1635.)
[49]
Lord Clarendon à lord Westmoreland, 21 septembre 1853. (Correspondence
respecting, etc., part. II, p. 112.)
[50]
« La Note de Vienne semble n'avoir plus été qu'un piège tendu par
Meyendorf à travers Buol », écrivait le 27 septembre le prince Albert au baron
Stockmar. (The life of the Prince Consort, by Théodore MARTIN, t. II, p. 517.)
[51]
Seymour à Clarendon, 14 octobre 1853. (Correspondence respecting, etc.,
part. II, p. 180.)
[52]
Dépêche de M. Drouyn de Lhuys au général Baraguey d'Hilliers, à Constantinople,
28 novembre 1853. (Moniteur de 1854, p. 162.)
[53]
Lord Cowley à lord Clarendon, 16 décembre 1853. (Correcpondence respecting,
etc., part. II, p. 306.) — Dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. Walewski, à
Londres, 16 décembre 1853. (Moniteur de 1854, p. 165.)
[54]
Times, 27 décembre 1853.
[55]
Lettre à lord John Russell, 24 octobre 1853. (Life of Palmerston, by EVELYN ASHLEY, t. II, p. 50.)
[56]
Voir Rapport du capitaine Drummond, commandant la frégate la Rétribution. (Eastern
papers, part. VII, p. 10 et 11.)
[57]
Seymour à Clarendon, 19 janvier 1854. (Eastern papers, VIIe part., p. 1
et 2.) — Dépêche de M. de Nesselrode à M. de Kisselef, à Paris, et à M.
Brunnow, à Londres, 16 janvier 1854. (Eastern papers, part. III, p. 1 et
2. — Moniteur de 1854, p. 166.)
[58]
Dépêche de M. Drouyn de Lhuys à M. de Castelbajac, à Saint-Pétersbourg, et à M.
de Kisselef, ter février 1854.
[59]
Lord Westmoreland à lord Clarendon, 4 février 1854. (Eastern papers,
part. VII, p. 19.)
[60]
Lord Westmoreland â. lord Clarendon, 2 février 1854, (Eastern papers,
part. VII, p. 19.)
[61]
« We shall not declare war. » (Dépêche du consul Michele à lord Clarendon, 19
mars 1854. Eastern papers, part. VII, p. 82.)