SOMMAIRE : I. — Triste fin de la
République de 1848. — Prudence et audace de Louis-Napoléon. — Par quelle voie
un peu détournée il marche à l'accomplissement de ses desseins. — « Il
faut en finir. »
II. — Voyage du prince
président. — Virile confiance de Louis-Napoléon. Mesures de prudence prises
par ses amis. — Bourges. — Le Nivernais. Discours de Lyon. — Le Dauphiné. —
La vallée du Rhône. — Marseille. L'Hérault. — Les dernières craintes des amis
du prince se dissipent. Toulouse. — Suite d'ovations. — Expressions naïves ou
excessives de l'enthousiasme général. — Discours de Bordeaux. — Magnifique
programme. — « L'Empire, c'est la paix. » — Retour à Paris.
III. — Avis du
Moniteur. — Convocation du Sénat. — Rapport de M. Troplong. — Vote du
sénatus-consulte rétablissant l'Empire, sauf ratification par le peuple. —
L'opinion publique. — Le gouvernement, l'administration, le clergé. —
Manifestes révolutionnaires. — Protestations du comte de Chain-bord. —
Plébiscite. — Supputation des voix. — Les grands corps de l'État vont à
Saint-Cloud et saluent le prince du nom d'Empereur. — Réponse de Napoléon
III.
IV. — Inauguration de
l'Empire, actes de bienfaisance, grâces, faveurs. Projet de sénatus-consulte
diminuant les attributions du Corps législatif. Léger mécontentement au
Sénat. — Rapport de M. Troplong. — Vote. Reconnaissance du nouvel Empire par
les puissances. — Etats secondaires. — Dispositions de l'Angleterre et
comment elle reconnaît Napoléon III. L'Autriche. — La Prusse et répugnances
de, Frédéric-Guillaume IV. Mauvaise humeur du czar Nicolas. — Tous les Etats
de l'Europe se décident à reconnaitre l'Empereur.
V. — La famille de
l'Empereur. — Le roi Jérôme. — Le prince Napoléon. Le pays a une grande
confiance dans l'Empereur, aucune dans les membres de sa famille. — Vœu en
faveur du mariage du souverain. — Pourparlers divers. — Mlle Eugénie de
Montijo. — Napoléon III annonce son mariage. — Impressions diverses. —
Curiosité extrême. — Cérémonies aux Tuileries et à Notre-Dame.
VI. — L'Empire
installé et consolidé. — Les principaux serviteurs du règne. — Les charges de
cour. — Mélange de frivolités et de préoccupations sérieuses. — État général
au printemps de 1853. — De tous les biens, celui qui semble le plus assuré
est celui de la paix. — Comment l'événement devait démentit cette prévision.
I La
République de 1848 finit si tristement que, malgré ses fautes et ses folies,
elle éveille la pitié, presque la sympathie Elle mourut deux fois. Au 2
décembre, elle reçut une décisive atteinte ; puis, au lieu de lui porter le
coup de grâce, on la laissa s'éteindre lentement, comme si on eût dédaigné
d'abréger son agonie : on lui rendit même quelques ironiques hommages plus
cruels que l'insulte : bien plus, ceux qui l'avaient frappée masquèrent
encore sous son nom la préparation de leurs derniers desseins. Pendant
cette année 1852, on peut à peine percevoir les derniers battements de ce
pauvre corps qui finit. En revanche, il est aisé de suivre la marche
ascendante du prince. Une prudente audace le dirige. Ses aspirations
impériales n'apparaissent que par degrés, et sa constante préoccupation est
de s'arrêter à mi-chemin de ses témérités. Au jour des solennités publiques,
il reçoit aux Tuileries les grands corps de l'État et y paraît dans l'éclat
des fêtes ; mais il ne s'y installe pas tout à fait et regagne avec
affectation l'Élysée, cette demeure moins superbe des pouvoirs subordonnés.
Il fait graver son effigie sur les monnaies, mais y laisse subsister le nom
et les emblèmes de la République. Il rétablit l'aigle sur les drapeaux. Il
demande à l'Église de prier pour lui comme jadis pour les rois, Domine,
salvum fac Ludovicum Napoleonem ; il veut que les actes exécutoires de la
justice soient délivrés en son nom. Puis, comme si cette conduite eût été
trop transparente, le voici qui se ravise. « Conservons la République,
dit-il, le 29 mars, à l'ouverture du Corps législatif ; elle ne menace
personne et peut rassurer tout le monde. » Non, vraiment, la République
ne menaçait plus personne, mais les républicains eussent été bien naïfs de se
rassurer. Six jours plus tard, à la cérémonie d'installation de la
magistrature, Louis-Napoléon rappelle avec une insistance calculée la
manifestation nationale « qui a proclamé l'hérédité du pouvoir dans sa
famille et l'a désigné comme l'héritier de l'Empire » Dans le même temps, le
jurisconsulte futur du règne, M. Troplong, sous prétexte d'étudier la
transmission du pouvoir impérial à Rome, publie une véritable apologie de
l'Empire démocratique[1]. Ce n'est pas tout. Les
délégués des régiments arrivent à Paris pour recevoir leurs nouveaux
drapeaux, et, de toute l'énergie de leur poitrine, acclament le moderne
César. Cette fois, disent les gens les mieux informés, l'Empire va sortir de
l'une des revues du Champ de Mars. Eh bien ! non, et le Moniteur dément en
termes presque scandalisés cette rumeur accréditée. Ainsi s'avançait
Louis-Napoléon, prudent et presque cauteleux : sans doute il marchait à
l'Empire, mais à travers mille détours, et brouillait lui-même les empreintes
qu'il avait marquées. Une de
ses habiletés fut de rechercher et de raviver tous les souvenirs de Napoléon
Ier. Qui eût osé blâmer cette sollicitude patriotique ou cette piété de
famille ? En exaltant le premier Empire, on popularisait l'Empire nouveau. Le
Code civil reprit son ancien nom de Code Napoléon. Un décret décida
que le 15 août serait désormais jour de fête nationale. Une commission fut
nommée pour réunir et publier les œuvres de l'Empereur. Tous les vieux
soldats des armées impériales furent recherchés et, plus que jamais, comblés.
Enfin, le 5 mai, jour où était mort l'exilé de Sainte-Hélène, un service
funèbre, annoncé avec éclat, rassembla à Notre-Dame non seulement tous les
fonctionnaires de la hiérarchie civile et militaire, mais tous ceux qui
voulaient prendre date et affirmer leur dévouement. Chose étrange ! la
République, morte en fait, mais officiellement vivante, avait eu, elle aussi,
la veille, son anniversaire c'était le 4 mai 1848 que l'Assemblée
constituante s'était réunie, et un décret qu'on avait oublié d'abroger
prescrivait de célébrer cette date. On avait donc vu ce jour-là, dans la nef
déserte de la vieille basilique, le prêtre monter à l'autel et remercier Dieu
pour la République fondée : fête solitaire et dérisoire qui ressemblait moins
à une action de grâces qu'à la prière des agonisants ! L'agonie
ne pouvait se prolonger toujours, et, comme disaient les familiers plus
impatients que le maitre, il fallait en finir. Louis-Napoléon, sans se hâter
encore, marcha d'un pas un peu plus décidé vers son but. Déjà il s'était fait
attribuer par le Sénat une liste civile de douze millions, et, entre toutes
les imitations monarchiques, celle-là avait été la plus appréciée, non du
Président, fort simple pour lui-même, mais de l'entourage qui vivait de ses
largesses. Certaines rigueurs vis-à-vis des journaux mirent à nu les pensées
dissimulées jusque-là. M. de Girardin ayant combattu dans la Presse
l'idée de la proclamation de l'Empire, un avertissement lui fut infligé. Dans
les départements, les préfets enchérirent sur la pensé ; du prince, et leur
susceptibilité impérialiste se montra plus vive encore. Sur ces entrefaites,
de vagues rapports de police signalèrent quelques retours offensifs des
factions socialistes : c'était une société secrète qui tenait ses
conciliabules près de la barrière de Fontainebleau ; c'étaient des grèves ou
des tentatives de grèves à Saint-Quentin, à Angoulême, à la Flèche : des
placards insurrectionnels avaient été affichés au Mans : à Lille et à Metz
des cris séditieux avaient été proférés : dans une excursion aux environs de
Vichy, le général Saint-Arnaud avait été insulté. L'occasion parut belle pour
évoquer le péril social et reprendre le rôle de sauveur. Des pétitions
commencèrent à circuler qui demandaient l'Empire : elles furent propagées
dans les Charentes, ce berceau du bonapartisme, puis dans la Meuse.
Quelques-unes étaient conçues en des termes étranges : l'une d'elles
demandait la stabilité du pouvoir pour assurer « la liberté politique ».
Le mois de juillet étant arrivé, des élections départementales eurent lieu.
Elles se firent au milieu d'une torpeur et d'une lassitude qui permettaient
de tout entreprendre. Cependant cette indifférence même disait assez que la
nation ; si disposée qu'elle fût à parler, ne parlerait que si on l'y
poussait un peu. Les conseils généraux ayant été réunis en session, neuf
demandèrent le rétablissement de l'Empire, quarante-neuf, moins explicites,
se bornèrent à exprimer le vœu que le pouvoir fût consolidé et perpétué,
vingt-sept se contentèrent de signer des adresses de félicitation. C'était
beaucoup : peut-être n'était-ce pas tout à fait l'unanimité qu'on avait
espérée. Il fallait frapper un coup décisif et, après une si longue
temporisation, sortir enfin du provisoire. Pour atteindre ce but, pour
provoquer cette consultation nationale attendue, un grand et solennel voyage
fut décidé. II Quand,
en 1850, Louis-Napoléon avait voulu, en se montrant à la nation, affermir sa
fortune déjà grandissante, ce n'était pas vers les départements les plus
calmes, mais vers les régions les plus travaillées par le socialisme qu'il
avait porté ses pas. Le succès avait justifié sa virile audace. En 1852, la
même confiance hardie inspira ses desseins. Son itinéraire devait le conduire
tout d'abord au milieu de ces provinces du Centre, si agitées après le coup
d'État ; il descendrait ensuite la turbulente vallée du Rhône, et visiterait
les grandes cités de Lyon et de Marseille ; puis il inclinerait vers le
Sud-Ouest, séjournerait dans le département de l'Hérault, asile des passions
démagogiques mal éteintes, ferait une longue étape à Toulouse, une plus
longue à Bordeaux. Ce n'est qu'après ces épreuves successives à travers des
contrées douteuses qu'il recevrait au retour les hommages des fidèles
Charentes ou recueillerait les douces acclamations des paisibles paysans
tourangeaux. Malgré
les chances favorables, les conseillers du prince, au moment d'un acte si
décisif, ne pouvaient se défendre de quelque trouble. « Mon voyage,
disait Louis-Napoléon à ses familiers, est une interrogation. » A cette
interrogation il importait que la réponse fût assez nette pour rendre
l'Empire non seulement aisé, mais nécessaire. Le premier département où
l'auguste voyageur s'arrêterait était celui du Cher. M. de Persigny, ministre
de l'intérieur, manda le préfet, et, sous une forme précise et brutale
suivant les uns[2], plus dissimulée suivant les
autres[3], il lui donna pour instruction
de faire crier : Vive l'Empereur ! La première impulsion une fois donnée, on
jugeait que tout le reste suivrait. Entre gens qui aspiraient au même but,
les instructions étaient d'ailleurs superflues. Parmi tous les préfets, qu'on
les stimulât ou non, la même émulation régnait. Partout les municipalités
étaient convoquées, partout des trains de plaisir étaient organisés, partout
les vieux soldats de l'Empire s'apprêtaient à se ranger autour du neveu de
Napoléon et à donner le signal des acclamations. Il fallait surtout éviter
que des fâcheux vinssent troubler la fête. Dans le Gard et dans plusieurs
autres départements, quelques démocrates, signalés par la police, furent avec
une opportune discrétion mis par avance sous les verrous. A l'étranger, les
autorités limitrophes se prêtèrent elles-mêmes complaisamment à ce que la
manifestation fût conduite à souhait. Comme on craignait que les proscrits,
réfugiés dans le comté de Nice, ne franchissent la frontière et, se hasardant
jusqu'à Marseille, ne se mêlassent au cortège présidentiel, l'intendant de la
province les fit prudemment interner. Au milieu de ces préoccupations, le
Président, aussi calme que ses amis l'étaient peu, ne se départait pas de son
attitude réservée, presque modeste ; une note insérée au Moniteur engagea
même les municipalités à s'abstenir de magnificences trop coûteuses et à
consacrer aux pauvres ou aux œuvres charitables la meilleure partie de leurs
dépenses. Le
départ était fixé au 14 septembre. La première halte était Bourges. Le prince
fit, à la tombée du jour, son entrée dans la ville déjà illuminée. Dans la
population civile, l'accueil fut favorable plutôt qu'enthousiaste. Mais le
lendemain, une revue ayant eu lieu, le général de Noue, lié à M. de Maupas
par uni ancienne amitié, se retourna vers ses troupes et poussa le cri de Vive
l'Empereur ! qui fut aussitôt répété[4]. A Nevers, les mariniers de
l'Yonne, les bûcherons et les flotteurs de Clamecy accoururent en foule ;
c'est dans ces régions que s'étaient recrutés les plus farouches des
socialistes ; les acclamations furent cependant chaleureuses, les uns voulant
rentrer en grâce, les autres protester contre les récents excès.
Louis-Napoléon traversa Moulins, puis La Palisse, autre ville signalée dans
les derniers troubles. Il gagna Roanne où la population se montra sympathique
; ce qui ne l'empêcha pas d'élire quinze jours plus tard un conseil municipal
si hostile qu'il fallut aussitôt le dissoudre. Le 18, le président était à
Saint-Étienne ; le 19, à Lyon. La
grande cité avait déployé toutes ses pompes pour recevoir son hôte : bals,
revues, feux d'artifice, exposition régionale, rien ne manqua de ce qui
pouvait attirer ou retenir les foules. Si séduisant que fût le spectacle,
l'attention était ailleurs. Une statue de l'Empereur devait être inaugurée ;
on savait qu'à cette occasion le prince prononcerait un discours, et on
attendait anxieusement ses paroles. Avec une intention visible,
Louis-Napoléon insista sur le titre légitime de l'Empereur « élu trois fois
par le peuple, sacré par le chef de la religion, reconnu par toutes les
puissances continentales de l'Europe ». « L'Empereur, ajouta-t-il, fut
le médiateur entre deux siècles ennemis ; il tua l'ancien régime en
rétablissant tout ce que ce régime avait de bon ; il tua l'esprit
révolutionnaire en faisant triompher partout les bienfaits de la
Révolution... Aussi, dès que le peuple s'est vu libre de son choix, il a jeté
les yeux sur l'héritier de Napoléon, et, par la même raison, depuis Paris
jusqu'à Lyon, sur tous les points de mon passage, s'est élevé le cri de Vive
l'Empereur ! » L'auditoire était suspendu aux lèvres de l'orateur. Sans
doute, un programme définitif allait suivre. La curiosité ne fut qu'à demi
satisfaite. Louis-Napoléon ménageait ses évolutions comme un romancier ménage
ses péripéties, et jamais il n'épuisait l'intérêt d'un seul coup. Il posa la
question sans la résoudre encore tout à fait. « Le cri de Vive l'Empereur
! continua-t-il, est un souvenir qui touche mon cœur bien plus qu'un
espoir qui flatte mon orgueil. Nous sortons à peine de ces moments de crise où
les notions du bien et du mal étant confondues, les meilleurs esprits se sont
pervertis. La prudence et le patriotisme exigent que, dans de semblables
moments, la nation se recueille avant de fixer ses destinées ; et il
est encore pour moi difficile de savoir sous quel nom je puis rendre les plus
grands services. Si le titre modeste de Président pouvait faciliter la
mission qui m'est confiée, et devant laquelle je n'ai pas reculé, ce n'est
pas moi qui, par intérêt personnel, désirerais changer ce titre contre celui
d'Empereur. » Ce
n'était jas sans appréhension que les serviteurs du prince le voyaient
s'engager dans les contrées du Midi. Ces appréhensions dictèrent des
précautions extrêmes. Dans les départements riverains du Rhône, il avait été
procédé, comme on l'a dit, à d'assez nombreuses arrestations. La police reçut
en outre des instructions d'une sévérité rigoureuse. En certains endroits,
l'administration voulut imposer l'enthousiasme, craignant qu'il ne manquât.
Un arrêté du maire de Valence obligeait les propriétaires et les locataires
de maisons à arborer leur drapeau et à illuminer : « Les contraventions
à ces dispositions, ajoutait l'excellent magistrat, seront légalement
constatées[5]. » L'attitude des
populations démentit bien vite ces prévisions défiantes. Grenoble, Valence,
le Dauphiné tout entier accueillirent Louis-Napoléon comme en 1815 ils
avaient accueilli l'Empereur lui-même. A partir de Valence, le président
descendit le Rhône en bateau à vapeur : les contingents des villages se
pressaient sur les rives pour l'entrevoir ; au sommet des collines, les
ruines des châteaux forts s'étaient elles-mêmes parées de mâts et de
banderoles ; sur le vieux pont du Saint-Esprit, orné et comme rajeuni, des
arcs de triomphe avaient été dressés. A l'arrivée à Avignon, la foule massée
sur les remparts, groupée sur la forteresse de Villeneuve, entassée sur
l'antique pont Saint-Bénézet, prolongea longtemps ses vivats ; et, le
lendemain à Arles, dans la vaste enceinte des Arènes, les acclamations se
renouvelèrent avec tout l'entrain méridional. La même
faveur entoura Louis-Napoléon à son entrée à Marseille. Une circonstance
toute récente rendit la réception plus chaleureuse. La veille, on avait saisi
dans cette ville, dans une maison du grand chemin d'Aix, une machine
infernale. Ce complot dévoilé si à propos que les plus malveillants le
crurent organisé à dessein, raviva le sentiment du péril social et rapprocha
du Président ceux mêmes qui volontiers se seraient abstenus. Aux hommages des
corps constitués vinrent se joindre d'autres félicitations. Louis-Napoléon
reçut le légat du Pape, l'envoyé du roi de Naples, et aussi une députation de
chefs arabes arrivés tout exprès d'Algérie. En vérité, on n'eût pas fait plus
pour un souverain. Souverain ! désormais le Président l'était bien, il le
sentait, et les cris Vive l'Empereur ! de plus en plus empressés, ne lui
permettaient pas de l'ignorer Sous l'impression de cette fortune inespérée,
il semble que son masque impassible se soit amolli et fondu, que son âme ait
fait effort pour s'élever au niveau de ses devoirs et de ses honneurs. N'y
a-t-il pas comme une action de grâces à la Providence dans ces belles et
chrétiennes paroles qu'il prononçait en inaugurant, près du port de la
Joliette, les travaux de la nouvelle cathédrale : « Partout,
disait-il, je m'efforce de soutenir et de propager les idées religieuses, les
plus sublimes de toutes, puisqu'elles guident dans la fortune et consolent
dans l'adversité. Mon gouvernement, je le dis avec orgueil, est peut-être le
seul qui ait soutenu la religion pour elle-même ; il la soutient non comme
instrument politique, non pour plaire à un parti, mais uniquement par
conviction, et par amour du bien qu'elle inspire comme des vérités qu'elle
enseigne. Lorsque vous irez dans ce temple appeler la protection du ciel sur
les têtes qui vous sont chères, sur les entreprises que vous avez commencées,
rappelez-vous celui qui a posé la première pierre de cet édifice, et croyez
que, s'identifiant à l'avenir de cette grande cité, il entre par la pensée
dans vos prières et dans vos espérances. » Les
amis de Louis-Napoléon ressentaient encore une crainte. On allait traverser
le département de l'Hérault, Béziers, Bédarieux, toutes ces villes fameuses
dans les dernières luttes civiles. A Montpellier, dans un bal populaire,
quelques cris Vive l'amnistie ! se mêlèrent au cri Vive l'Empereur
! « L'amnistie, repartit le prince avec une fermeté bienveillante et
émue, est dans mon cœur autant que sur vos lèvres : tâchez de vous en rendre
dignes par votre sagesse. » En dépit des passions non tout à fait apaisées,
partout l'accueil fut bon ; en beaucoup d'endroits, il fut chaleureux.
« L'Hérault a fait son sacre comme les autres départements », écrivait
le général Saint-Arnaud qui accompagnait le Président. Mû par un reste de
défiance, il se reprend pourtant. « C'est égal, je veille ; dans ces
régions méridionales, derrière l'enthousiasme, on peut trouver le
fanatisme. » La vigilance devenait inutile, et le général le sentit
bientôt lui-même. « La présence du prince, disait-il trois jours plus
tard, fait comme le soleil, elle fond la glace[6]. » Dès ce moment, en effet, le
voyage ne fut plus qu'un long triomphe. A chaque étape, les acclamations
devenaient plus bruyantes. Les arcs de triomphe se multipliaient, et il
n'était si humble bourgade qui ne voulût avoir le sien. Sur tous les mâts, le
long de toutes les banderoles, sur le fronton de tous les édifices, on lisait
des inscriptions qui, toutes, répétaient les mêmes vœux. Ave, Cesar
Imperator ! Ave, Ludovice Imperator, protector Franciœ ! Fiat imperium ! Vox
populi, vox Dei ! Le français n'était pas moins expressif que le latin. A
Napoléon, sauveur de la propriété ! A Napoléon Empereur ! Quel bonheur que le
2 décembre ! disait une autre inscription plus naïve que les autres. A
voir l'immense concours des populations soulevées, on eût dit une de ces
gigantesques farandoles qui se développent parfois dans les fêtes de ces
contrées. Grisés par l'enthousiasme qu'ils avaient excité, certains préfets
perdaient toute mesure et versaient dans la plus extraordinaire adulation :
« Soyez le bienvenu dans ce pays où Charlemagne et saint Louis ont
régné. » Ainsi s'exprimait le préfet de la Haute-Garonne en recevant le
prince à Toulouse. Les prêtres, les évêques n'étaient guère moins
enthousiastes que l'armée, les fonctionnaires ou les paysans. Ils comptaient
beaucoup sur le nouveau souverain ; celui-ci prêtait l'oreille à chacune de
leurs requêtes ; il écoutait avec une attention encourageante les prélats
qui, comme M. de Bonnechose à Carcassonne, lui insinuaient quelques
modifications des lois civiles ou des articles organiques[7]. A ces marques de sa bonne
volonté il joignait les témoignages de sa munificence, dons aux églises ou
aux presbytères, promesses de crédits pour la restauration ou l'achèvement
des cathédrales Quelques-uns étaient tellement ravis de ces générosités qu'ils
en montraient un éblouissement un peu naïf. Tel était le vénérable cardinal
Donnet, qui, dans une lettre à son clergé, détaillait, avec une pieuse
prolixité, le nombre et la valeur des présents ; c'étaient, disait-il, douze
fauteuils en tapisserie de Beauvais qui « n'étaient pas estimés à moins de
trente mille francs » ; c'étaient en outre cinq mille francs pour la
réparation d'un calvaire et d'un clocher ; à cela s'ajoutaient encore deux «
riches tableaux » dont le respectable archevêque négligeait de faire
connaître le prix. Maître
de lui au milieu de l'entraînement général, Louis-Napoléon se préparait au
discours solennel qui fixerait enfin la destinée du pays et la sienne. Il le
prononça le 9 octobre à Bordeaux, à l'issue d'un banquet qui lui était offert
par la Chambre de commerce. Contre sa coutume, il alla droit au but. « Je
le dis avec une franchise aussi éloignée de l'orgueil que d'une fausse
modestie, jamais peuple n'a témoigné d'une manière plus directe, plus
spontanée, plus unanime, la volonté de s'affranchir des préoccupations de
l'avenir, en consolidant dans la même main un pouvoir qui lui est
sympathique. C'est qu'il connaît, à cette heure, et les trompeuses espérances
dont on le berçait et les dangers dont il était menacé. Il sait qu'en 1852 la
société courait à sa perte. Il me sait gré d'avoir sauvé le vaisseau en
arborant seulement le drapeau de France. Désabusé d'absurdes théories, le
peuple a acquis la conviction que les réformateurs prétendus n'étaient que
des rêveurs, car il y avait toujours inconséquence, disproportion entre leurs
moyens et les résultats promis... Pour faire le bien du pays, il n'est pas
besoin d'appliquer de nouveaux systèmes, mais de donner, avant tout,
confiance dans le présent, sécurité dans l'avenir. Voilà pourquoi la France
semble vouloir revenir à l'Empire. » Le
grand mot était enfin prononcé. Avec une insinuante habileté, Louis-Napoléon
devançait aussitôt la principale objection. « Il
est une crainte à laquelle je dois répondre. Par esprit de défiance,
certaines personnes se disent : L'Empire, c'est la guerre. Moi, je dis :
L'Empire, c'est la paix. C'est la paix, car la France la désire, et, lorsque
la France est satisfaite, le monde est tranquille. La gloire se lègue bien à
titre d'héritage, mais non la guerre. Est-ce que les princes qui s'honoraient
justement d'être les petits-fils de Louis XIV ont recommencé ses luttes ? La
guerre ne se fait pas par plaisir, elle se fait par nécessité ; et, à ces
époques de transition où partout, à côté de tant d'éléments de prospérité,
germent tant de causes de mort, on peut dire avec vérité : Malheur à celui
qui, le premier, donnerait en Europe le signal d'une collision dont les conséquences
seraient incalculables ! » A ce
langage d'une si pacifique fierté, les acclamations éclatèrent et se
prolongèrent longtemps. L'enthousiasme se colora d'émotion quand le prince,
continuant, traça en un superbe langage le programme-de son gouvernement
futur, plan grandiose d'un édifice qui, hélas ! ne se construisit jamais. « J'en
conviens, j'ai, comme l'Empereur, bien des conquêtes à faire. Je veux, comme
lui, conquérir à la conciliation les partis dissidents et ramener dans le
courant du grand fleuve populaire les dérivations hostiles qui vont se perdre
sans profit pour personne. « Je
veux conquérir à la religion, à la morale, à l'aisance, cette partie encore
si nombreuse de la population qui, au milieu d'un pays de foi et de croyance,
connaît à peine les préceptes du Christ ; qui, au sein de la terre la plus
fertile du monde, peut à peine jouir de ses produits de première nécessité. « Nous
avons d'immenses territoires incultes à défricher, des routes à ouvrir, des
ports à creuser, des rivières à rendre navigables, des canaux à terminer,
notre réseau de chemins de fer à compléter. Nous avons, en face de Marseille,
un vaste royaume à assimiler à la France. Nous avons tous nos grands ports de
l'Ouest à rapprocher du continent américain par la rapidité de ces
communications qui nous manquent encore. Nous avons partout enfin des ruines
à relever, des faux dieux à abattre, des vérités à faire triompher. « Voilà
comment je comprendrais l'Empire, si l'Empire doit se rétablir. Telles sont
les conquêtes que je médite, et vous tous qui m'entourez, qui voulez, comme
moi, le bien de notre nation, Vous êtes mes soldats. » On ne
pouvait mieux dire, et tout l'intérêt du voyage était désormais épuisé. Le 10
octobre, le télégraphe apporta à Paris la harangue présidentielle, le discours
de Bordeaux, comme on l'appela aussitôt. Il se produisit alors une
émotion, non artificielle ou provoquée, mais sincère et profonde, tant ce
langage, par toutes ses apparences, semblait digne, conciliant et loyal !
Plusieurs, même parmi les plus malveillants, se reprochèrent leur hostilité
comme une injustice et se demandèrent, dans l'anxiété de leur conscience,
s'il convenait de bouder davantage un règne qui s'annonçait sous de tels
auspices. Quant à la République, qui donc, en ces nouvelles conjonctures, y
pouvait songer encore ? Tout au plus lui accordait-on une dernière mention
dédaigneuse et pleine de persiflage. « Nous constatons froidement son
décès, disaient les plus libéraux ; ce n'est pas sa mort qui nous attriste,
c'est sa vie qui nous a affligés. » Pendant ce temps, l'autorité publique,
secondée par le zèle privé, préparait au président, pour son retour, une
réception digne de lui. Ce retour était proche. Louis-Napoléon visitait
rapidement Angoulême, Rochefort, la Rochelle, Tours ; il faisait une dernière
halte à Amboise, et, pour frapper l'opinion par un nouvel acte éclatant, il y
annonçait à Abd-el-Kader prisonnier sa mise en liberté. Le 16 octobre, à deux
heures de l'après-midi, il arriva à Paris. Il y
fut accueilli au milieu de toutes les pompes officielles. Tous les corps
constitués s'étaient portés jusqu'à la gare d'Orléans pour le saluer. Les
grondements du canon se mêlaient aux sonneries des cloches : les accents des
musiques militaires alternaient avec les harmonies des cantates. Sur la place
de la Bastille, le président du conseil municipal, M. Delangle, le
complimenta. « La voix du peuple, lui dit-il, demande que votre pouvoir
s'affermisse afin que la stabilité du présent soit la garantie de l'avenir. »
Le préfet de la Seine exprima le même vœu. Sur la longue ligne des
boulevards, les théâtres, les édifices publics, quelques magasins eux-mêmes
s'étaient décorés d'arcs de triomphe. Sur l'un d'eux on lisait ces vers de
Virgile : Dii
patrii indigetes... Hunc
saltern everso juvenem succurrere sœclo Ne
prohibete. Mieux
encore que les vers du poète, les cris répétés dans la foule donnaient à la
fête sa véritable signification. C'est dans cet appareil que Louis-Napoléon
fut porté jusqu'au palais des Tuileries. Puis le soir, rassasié d'hommages,
avide de recueillement et de repos, il se déroba à ces ovations et gagna le
château de Saint-Cloud. III Le
lendemain de cette journée fameuse, le Moniteur contenait l'avis suivant :
« La manifestation éclatante qui se produit dans toute la France en
faveur du rétablissement de l'Empire impose au président le devoir de
consulter le Sénat. » La
haute Assemblée se réunit le 4 novembre. Tout avait été combiné pour abréger
la procédure, et, afin d'éviter tout retard ou toute maladresse, les rôles
avaient été distribués d'avance. Dès le début de la session extraordinaire,
dix sénateurs, parmi les plus considérables, déposèrent un projet qui
modifiait la Constitution et absorbait décidément la République dans
l'Empire. Le projet fut transmis au gouvernement par le ministre d'État et
reporté par lui au Luxembourg une demi-heure plus tard. « Le
gouvernement, déclara le ministre, ne s'oppose pas à la prise en
considération[8]. » Sur cette réponse prévue, la
commission fut nommée. M. Troplong, choisi comme rapporteur, ne se fit pas
attendre. Son travail était ébauché déjà, sinon tout à fait achevé. Le 6
novembre, il le lut au Sénat. C'était
une œuvre longue, savante, décorée d'un style pompeux, avec des aperçus qui
visaient à la profondeur. On insistait d'abord, comme il était juste,
« sur l'immense pétition de tout un peuple accouru sur les pas de son
libérateur, sur ce plébiscite anticipé sorti du cœur de millions
d'agriculteurs et d'ouvriers, d'industriels et commerçants... » « Après les
grands ébranlements politiques, continuait le rapporteur, il arrive toujours
que les peuples se jettent avec joie dans les bras de l'homme fort que leur
envoie la Providence. C'est la fatigue des guerres civiles qui fit la
monarchie du vainqueur d'Actium. C'est l'horreur des excès révolutionnaires
autant que la gloire de Marengo qui éleva le trône impérial. Au milieu des
dangers de la patrie, cet homme fort s'est rencontré au 10 décembre 1848, au
2 décembre 1851, et la France lui a confié son drapeau prêt à périr. »
Après cette courte théorie du césarisme, M. Troplong offrait aux républicains
des consolations que ceux-ci vraiment n'attendaient guère. « La monarchie
impériale, disait-il, a tous les avantages de la République sans en avoir les
dangers. Les autres régimes monarchiques ont été accusés d'avoir placé le
trône trop loin du peuple... mais l'Empire, plus fort que la République sur
le terrain démocratique, a été le gouvernement le plus énergiquement soutenu
et le plus vivement regretté par le peuple. C'est le peuple surtout qui l'a
retrouvé dans sa mémoire pour l'opposer aux rêves des idéologues et aux
expériences des perturbateurs. » Tout à fait satisfait de son argument,
M. Troplong le ressaisissait avec une complaisance de plus en plus marquée. «
Voilà pourquoi, poursuivait-il, la monarchie napoléonienne a absorbé une
première fois et doit absorber une seconde fois la République. La République
est virtuellement dans l'Empire à cause du caractère contractuel de
l'institution et de la délégation expresse du pouvoir par le peuple. » A
cette subtile apologie le rapporteur ajoutait de longs développements sur «
l'idolâtrie de l'égalité », sur « les rêves des incorrigibles novateurs »,
sur la démocratie grecque et surtout la romaine. Il se décidait enfin à
conclure. Sa conclusion, c'était l'adoption d'un sénatus-consulte qui
rétablirait la dignité impériale au profit de Louis-Napoléon Bonaparte et de
sa descendance. Le sénatus-consulte n'aurait pourtant son plein effet
qu'après ratification par le suffrage universel[9]. Le rapport
terminé, le scrutin s'ouvrit aussitôt. Sur 87 sénateurs, 86 votèrent la
proposition. Un seul s'abstint, M. Vieillard, ancien précepteur du prince.
Peut-être des répugnances invétérées lui défendirent-elles de concourir à un
retour monarchique : peut-être aussi, connaissant bien son ancien élève,
avait-il deviné chez lui ces dangereuses échappées de l'esprit, ces
entêtements mêlés d'indécision qui devaient en faire, malgré de grandes
qualités, un souverain si funeste. Si
abrégés que fussent ces délais, les courtisans les trouvaient encore trop
longs. Tous les corps de l'État, luttant de zèle et de louangeuse emphase,
multipliaient leurs adresses. L'Empire, c'est la paix, avait dit le
président à Bordeaux : le mot avait fait fortune et était répété partout. Les
journaux officieux ne tarissaient pas en détails sur les membres de la
famille Bonaparte dispersés depuis longtemps à l'étranger et, à part le roi
Jérôme et son fils, tout à fait inconnus en France. Cependant la nation était
convoquée dans ses comices pour les 20 et 21 novembre, et pour l'honneur du
nouveau règne, il fallait que le succès fût sans ombre. Plus que jamais le
Moniteur s'évertuait à combattre les rumeurs de toute sorte qui continuaient
à courir sans qu'on en sût bien l'origine. Tantôt il démentait le bruit de
nouveaux impôts, tantôt il s'ingéniait à rassurer les officiers ministériels
toujours un peu inquiets sur la propriété de leurs charges. Il rappelait en
outre les peines sévères qui atteignaient la propagation des nouvelles fausses,
même publiées de bonne foi. Quant aux préfets, chacun d'eux voulait que son
département fût le premier. Les uns, par l'espoir de grâces tellement larges
qu'elles ressembleraient à une amnistie, s'appliquaient à rallier même les
familles des proscrits. Les autres, spéculant sur le nom de Napoléon,
s'efforçaient d'exciter la fibre patriotique. D'autres, comme le préfet de la
Haute-Garonne, annonçaient déjà que les résultats des votes seraient gravés
sur le bronze et le marbre. Tous combattaient l'abstention, seul danger à
redouter. Aux efforts des préfets se joignaient, en beaucoup d'endroits, ceux
des évêques, et on éprouve quelque confusion à lire aujourd'hui les lettres
pastorales de ces graves personnages. Les Livres Saints ne leur fournissaient
pas d'expression assez forte pour louer « l'homme de la droite de Dieu,
l'instrument des bontés de la Providence[10] ». Ils se déclaraient
pleinement rassurés sur l'avenir. Suivant l'un d'eux, les paroles de
Louis-Napoléon « étaient peut-être les plus belles qui fussent jamais sorties
de la bouche d'un prince chrétien[11] ». Quelques-uns cependant
se montraient plus réservés dans leurs pronostics ou moins fougueux dans
leurs admirations : tel était Mgr Dupanloup, qui publiait en ce temps-là même
un mandement prévoyant sur la Liberté de l'Église. En
France, l'état de l'opinion et la rigueur des lois ne permettaient guère à la
minorité républicaine ou royaliste de s'affirmer. A l'étranger, les réfugiés
révolutionnaires et socialistes, protégés par la liberté de l'exil, dénoncèrent
de loin, en termes d'une violence inouïe, l'épreuve suprême où la République
allait succomber. Le Comité révolutionnaire de Londres adjurait tous
les démocrates « de se tenir prêts à tout et à tout instant, de
conspirer avec courage et prudence, de ne pas se laisser surprendre comme au
2 décembre. » « Soyez toujours prêts à vous lever et à frapper,
disaient les délégués de la Société la Révolution. Devant un tyran et
un assassin, c'est le seul devoir à remplir. » Quant aux proscrits
réfugiés à Jersey, Victor Hugo avait en une seule phrase résumé leurs
ressentiments : « Tout citoyen digne de ce nom n'a qu'une chose à faire,
charger son fusil et attendre. » — Tandis que les vaincus du coup d'État
exhalaient ainsi leur rage impuissante, M. le comte de Chambord, dans un
manifeste bien différent, proclamait le droit monarchique et rappelait à
l'antique fidélité les légitimistes un peu éblouis par la fortune du nouvel
Empire. Le langage de l'auguste exilé était ferme, sans colère et (chose assez
rare chez les royalistes)
sans illusions. « J'ignore, disait-il avec une émotion un peu
découragée, s'il me sera donné de revoir jamais mon pays, mais je suis bien
sûr qu'il n'aura pas à me reprocher une parole, une démarche, qui puisse
porter atteinte à sa prospérité et à son repos... » Avec une sévérité qui
parut alors excessive, il condamna le régime nouveau. « Ne vous livrez pas à
des illusions qui tôt ou tard vous seraient funestes. Le nouvel Empire qu'on
vous propose ne saurait être la monarchie tempérée et durable... On se trompe
et on vous trompe ; le génie et la gloire de Napoléon n'ont pu fonder rien de
stable ; son nom et son souvenir y suffiraient bien moins encore. On ne
rétablit pas la sécurité en ébranlant le principe sur lequel repose le trône.
» La fin du manifeste était empreinte d'une sereine et grandiose tristesse :
« Quels que soient sur vous et sur moi les desseins de Dieu, resté chef de
l'antique race de vos rois, héritier de cette longue suite de monarques qui,
durant tant de siècles, ont incessamment accru et fait respecter la puissance
et la fortune de la France, je me dois à moi-même, je dois à ma famille et à
ma patrie de protester hautement contre des combinaisons mensongères et
pleines de dangers. Je maintiens donc mon droit, qui est le plus sûr garant
des vôtres, et, prenant Dieu à témoin, je déclare à la France et au monde
que, fidèle aux lois du royaume et aux traditions de mes aïeux, je
conserverai religieusement jusqu'à mon dernier soupir le dépôt de la
monarchie héréditaire dont la Providence m'a confié la garde, et qui est
l'unique port de salut où, après tant d'orages, cette France, objet de tout
notre amour, pourra retrouver enfin le repos et le bonheur. » — Ainsi
parlait M. le comte de Chambord. Le Moniteur, avec une impartialité
dédaigneuse, avait reproduit les proclamations des chefs socialistes. Il
jugea bon de reproduire aussi, en l'accompagnant de quelques regrets
courtois, le manifeste de Frohsdorf. On aurait dit que, dans la conscience de
sa force, le gouvernement voulût placer lui-même sous les yeux du pays toutes
les pièces du procès qui allait se juger. Cette générosité n'était d'ailleurs
pas telle qu'il fût prudent d'y compter tout à fait. Ces documents qu'il
publiait, Louis-Napoléon se gardait bien de les laisser propager. La
proclamation du comte de Chambord ayant été répandue dans quelques
départements de l'Ouest, des perquisitions furent ordonnées, les exemplaires
furent saisis et les distributeurs arrêtés. On
atteignit ainsi la date du 21 novembre. Le Corps législatif avait été
convoqué pour le 25 afin de procéder au recensement des votes. Il se réunit,
non sans quelques incidents. Deux députés légitimistes, M. de Kerdrel et M.
de Calvières, résignèrent leur mandat, ne voulant pas s'associer à la
fondation de l'Empire. M. Bucher de Chauvigné demanda pour le même motif à ne
pas prendre part aux travaux de la session. M. Bouhier de l'Écluse, royaliste
lui aussi, se contenta de déposer la protestation isolée d'un électeur de la
Moselle[12]. Dans le souci du grand
événement qui absorbait toutes les pensées, ces manifestations passèrent
inaperçues. Le ter décembre, le Corps législatif proclama le résultat du
scrutin. Les, suffrages affirmatifs étaient au nombre de 7.824.189 ; les
suffrages négatifs étaient de 253.145. Les abstentions s'élevaient au chiffre
considérable de 2.062.798. Elles avaient été surtout nombreuses dans
certaines régions telles que la Vendée, le Maine-et-Loire et surtout le
Morbihan, très attachés à l'opinion royaliste[13]. Il en était de même dans les
Bouches-du-Rhône, le Rhône, la Gironde, départements populeux où le parti
républicain avait conservé une partie de son influence[14]. Somme toute, le résultat était
plus favorable encore que celui du plébiscite qui avait suivi le coup d'État.
Depuis le mois de décembre 1851, les partis hostiles avaient perdu près de
quatre cent mille voix : Louis-Napoléon, au contraire, avait gagné un nombre
de suffrages presque égal, soit que le succès eût été contagieux, soit que
les déclarations sages et mesurées du prince eussent déterminé de nouvelles
adhésions. Il ne
restait plus qu'à déposer aux pieds du souverain l'hommage de la nation et à
le saluer du titre d'Empereur. Le 1er décembre, à la tombée de la nuit, le
recensement étant achevé, les sénateurs, les députés, les conseillers d'État,
tous en carrosse de gala et précédés de porte-torches à cheval, se rendirent
à Saint-Cloud. M. Mesnard, vice-président du Sénat, complimenta le nouveau
monarque et le fit avec une simplicité grave et digne. Comme il arrive aux
libéraux qui ont cessé de l'être, M. Billault, président du Corps législatif,
ne sut pas garder la même mesure et versa dans l'adulation. « La France
se livre à vous tout entière », dit-il à l'Empereur ; et même en un
temps où l'excessive louange était commune, cette humilité déplut. Napoléon
III — car on doit désormais lui donner ce nom qu'il portera dans l'histoire —
laissa percer dans sa réponse cette émotion communicative qu'inspire
l'extrême bonheur comme l'extrême adversité. Il affirma avec un peu de complaisance
pour lui-même que son règne n'avait pas pour origine, comme tant d'autres, la
violence et la ruse. Il parla de sa reconnaissance envers la nation. Avec une
modestie qui toucha, il fit appel « aux hommes indépendants qui
l'aideraient de leurs conseils et ramèneraient son autorité dans de justes
limites si elle pouvait s'en écarter jamais ». Il rendit habilement un double
hommage aux dynasties ses devancières, et au suffrage universel d'où dérivait
son autorité. « Non seulement je reconnais les gouvernements qui m'ont
précédé, mais j'hérite en quelque sorte de ce qu'ils ont fait de bien ou de
mal... Mon règne ne date pas de 1815, il date de ce moment même où vous venez
de me faire connaître les volontés de la nation. » La harangue impériale
se terminait par les plus nobles paroles : « Aidez-moi, messieurs,
disait le souverain, à asseoir un gouvernement stable qui ait pour base la
religion, la probité, la justice, l'amour des classes souffrantes. » L'Empire
était officiellement rétabli. La cérémonie achevée, sénateurs, députés,
conseillers d'État regagnèrent Paris, roulant dans leurs pensées toute sorte
de projets ambitieux, et s'étonnant de la fortune du prince comme de la leur
propre. Ce n'était pas que, pour un grand nombre, tant de prospérité ne
laissât place à bien des retours. Beaucoup avaient, au cours de leur longue
carrière, vu bien des fêtes pareilles, et, à Saint-Cloud comme aux Tuileries,
avaient renouvelé à trois dynasties successives les mêmes promesses de
perpétuité. Ceux-là sentaient plus de souvenirs se réveiller dans leur
mémoire que d'espérances naître dans leur cœur, et, devant le spectacle de ce
jour, ils inclinaient suivant leur nature à la mélancolie ou au scepticisme.
Plusieurs, sans doute, tandis que leur voiture cheminait dans la nuit
brumeuse, essayèrent de tirer l'horoscope du règne et calculèrent, dans la
solitude de leurs pensées, la durée de ses splendeurs et l'heure probable de
sa chute. Soin inutile ! Qui donc, même parmi les moins confiants, eût pu
imaginer dans le lointain avenir autre chose qu'une disgrâce soudaine, qu'un
exil imprévu, comme au 29 juillet 1830, comme au 24 février 1848 ? Qui donc
eût pu soutenir un seul instant, si elle lui était apparue, la vision, même
affaiblie ou partielle, de ce qui, dix-huit ans plus tard, presque jour pour
jour, deviendrait une réalité : ce palais de Saint-Cloud aujourd'hui éclairé
des dernières lueurs de la fête qui s'achève, et alors tout illuminé de
l'incendie qui le consume : ce pont de la Seine que le somptueux cortège de
1852 traverse au milieu de quelques curieux paisibles, et alors poste avancé
contre l'ennemi : ce bois de Boulogne qu'on commence à orner pour les
décorations de la paix, et alors animé de tous les bruits de la guerre : ce
Paris où l'on va rentrer, dont on aperçoit, le long du fleuve et sur les
collines, les scintillantes lumières, ce Paris alors enveloppé d'ombres et se
débattant sans espoir dans le cercle qui l'étreint. Qui n'eût pas secoué ce
rêve comme un cauchemar de la fièvre et n'eût pas jugé impie et insensé de
l'entretenir ou d'y croire ? Dieu, Dieu seul tenait en ses mains le fil de ce
règne, l'un des plus extraordinaires qui furent jamais, et ce fil était
invisible à tous les yeux, même à ceux que la rancune ou la haine rendait le
plus perspicaces. Futuri
temporis exitum Caliginosa
nocte premit Deus. IV Le 2
décembre, Napoléon III fit son entrée dans Paris. Superstition ou calcul,
désir de frapper les masses ou défi pour ses adversaires, il avait choisi la
date du coup d'État pour l'inauguration de sa dignité suprême. Les jours
suivants furent consacrés à ces soins multiples qui accompagnent tout nouveau
règne. Fidèle à la coutume des anciens rois et plus encore aux inspirations
de son excellent cœur, l'Empereur porta d'abord sa pensée vers les
malheureux, et ses premières visites furent pour l'Hôtel-Dieu et le
Val-de-Grâce. Des amnisties furent accordées pour la plupart des délits
spéciaux. Parmi les criminels de droit commun, beaucoup obtinrent la remise
ou l'adoucissement de leur peine. Les condamnés politiques de 1848 et 1849
étaient pour la plupart détenus à Belle-Ile, et, depuis longtemps, le public
ne songeait plus à eux : la clémence impériale moins oublieuse s'étendit à
plusieurs de ces infortunés, plus égarés que coupables. Un jour notamment, le
Moniteur prit la peine d'annoncer la mise en liberté de Sobrier : mais
qu'était-ce que Sobrier ? qui se souvenait encore de lui ? Les émeutiers de
1848 n'étaient-ils pas comme les acteurs démodés d'une pièce depuis longtemps
sifflée ? D'autres vaincus de la politique préoccupaient davantage l'opinion
sans la passionner beaucoup : on se demandait quel serait le sort des exilés
du coup d'État. Le Moniteur du 9 décembre se chargea de répondre à
cette pensée. Il annonça que tous les bannis, sauf de rares exceptions,
seraient autorisés à rentrer en France. Une condition était toutefois
imposée, la reconnaissance du gouvernement établi, et cette restriction,
quoique fort logique, devait, pour un grand nombre, rendre le retour
impossible ou malaisé. Dans l'indulgence générale, la Presse elle-même eut sa
part : tous les avertissements prononcés jusque-là furent annulés : les
journalistes respirèrent, mais pas pour longtemps ; car l'administration ne
déchira l'ancien carnet des pénitences que pour en commencer aussitôt un
nouveau. Généreux
envers ses adversaires, Napoléon III fut, au lendemain de l'Empire comme au
lendemain du coup d'État, prodigue envers ses amis. Les généraux Saint-Arnaud
et Magnan, noms fameux depuis le 2 décembre, furent créés maréchaux de France
; le général Castellane, chef énergique de l'armée de Lyon, fut élevé à la
même dignité. Les cadres de la deuxième section de l'état-major général,
supprimés en 1848, furent rétablis. Quant aux promotions de généraux et de
colonels, on ne les compta plus. Dans l'ordre civil, les faveurs ne furent
guère moindres. M. de Morny fut fait grand-croix de la Légion d'honneur, M.
Walewski grand officier. L'organisation des charges de cour allait fournir
une occasion nouvelle pour satisfaire les convoitises ou récompenser les dévouements.
Il plut enfin au souverain d'assurer aux sénateurs des émoluments égaux à
leur rang. Aux termes de la Constitution du 14 janvier, ces hautes fonctions
étaient en principe gratuites : le chef de l'État ne pouvait que par
exception y attacher une indemnité pécuniaire. Cette exception s'étant
bientôt généralisée, les membres de la haute assemblée avaient reçu les uns
15.000, les autres 20.000, quelques-uns 30.000 francs. L'Empereur jugea bon
de régler cette situation incertaine et d'assurer à tous le traitement des
plus favorisés. Ce n'était au surplus qu'un retour de bon procédé ou, si l'on
veut, un échange de dotation mutuelle. Le Sénat, non moins large pour le
souverain que le souverain ne l'était pour lui, venait, par un
sénatus-consulte du 12 décembre, d'élever de douze à vingt-cinq millions la
liste civile impériale. L'Empereur
demanda au Sénat un autre acte de complaisance, et celui-là plus regrettable.
L'indépendance du Corps législatif pendant la dernière session lui avait
laissé un souvenir pénible et presque amer. Il avait encore dans l'oreille
les acerbes paroles de M. de Montalembert. Les critiques plus déguisées de M.
de Chasseloup-Laubat l'avaient elles-mêmes froissé à tel point, que celui-ci,
s'étant présenté peu après au conseil général dans la Charente, avait été
combattu par l'administration. Dans les régions officielles, on redoutait
que, sous couleur de discussions budgétaires, on ne revînt comme au temps
jadis à la politique. Une fois sur le trône, le nouveau souverain eut à cœur
de punir ces modestes essais d'émancipation. Les réformes constitutionnelles
appartenant à la haute Chambre, un projet de sénatus-consulte, rédigé dans
cet esprit, fut, le 6 décembre, porté au Luxembourg. Ce
projet diminuait en trois matières considérables les attributions déjà si
restreintes du pouvoir législatif. C'était d'abord en matière de traité de
commerce que l'Empereur avait voulu fixer son droit, et il le fixait d'une
façon tout à fait léonine. « Le président de la République est chef de
l'État ; il fait les traités de paix, d'alliance et de commerce. » Ainsi
s'était exprimé l'article 6 de la Constitution. Nonobstant ces termes
généraux, une opinion fort accréditée estimait que toute modification de
tarifs devrait être soumise au contrôle de la Chambre : au cours de la
dernière session, M. de Flavigny avait hautement revendiqué cette
prérogative, et ses paroles avaient été accueillies avec une visible faveur.
Il importait d'écarter cette interprétation et de consacrer l'omnipotence
souveraine. « Les traités de commerce faits en vertu de l'article 6 de
la Constitution ont force de loi, disait le projet de sénatus-consulte, pour
les modifications de tarif qui y sont stipulées. » — Sur un second
point, l'Empereur ne manifestait pas une moins ferme volonté de s'affranchir
de toute entrave. Toutes sortes de desseins, souvent grandioses et généreux,
mais souvent aussi chimériques ou coûteux à l'excès, hantaient son esprit :
il lui aurait déplu qu'une Assemblée, mesquinement économe ou de courtes
vues, vînt arrêter l'essor de ses pensées ou soufflât sur ses rêves. Aux
termes de l'article 4 du projet, « tous les travaux d'utilité publique
et toutes les entreprises d'intérêt général seraient autorisés et ordonnés
par décret de l'Empereur ». Donc le souverain pourrait tout
entreprendre, pourrait compromettre à son gré les finances publiques. Sans
doute le vote des crédits serait réservé au Corps législatif qui aurait ainsi
le dernier mot : mais, les entreprises une fois engagées, qui pourrait se
refuser à régulariser la dépense ? — Une importante réforme en matière
budgétaire achevait d'émanciper le chef de l'État et de lui donner, comme on
dit, les coudées franches. En 1831, il avait été soigneusement stipulé que le
budget serait voté par chapitre, et il avait été ajouté que les sommes
affectées à chaque chapitre ne pourraient être reportées à des chapitres
différents. Sous la monarchie de Juillet, certains députés avaient parfois
porté jusqu'à l'excès le scrupule de la spécialité des crédits. Un si petit
train de gouvernement ne pouvait convenir à un Bonaparte, et il semblait
urgent d'épargner à l'Empereur une sujétion indigne de lui. Après avoir
établi que le budget des dépenses serait présenté au Corps législatif avec
ses subdivisions administratives par chapitre et par article, le projet
gouvernemental continuait en ces termes : « Le budget... est voté par
ministère. La répartition par chapitres du crédit accordé pour chaque
ministère est réglé par décret de l'Empereur rendu en conseil d'État. »
Ce n'est pas tout. « Des décrets spéciaux pourraient autoriser des virements
d'un chapitre à un autre. » Ainsi le voulait l'article 12 du projet. Et,
comme si cette prérogative eût intéressé le salut de l'État au point de faire
oublier les règles ordinaires, la nouvelle législation aurait un effet
rétroactif et s'appliquerait au budget, déjà voté, de 1853. — Tel était le
sénatus-consulte nouveau. A la vérité, le Corps législatif ainsi diminué
recevait une compensation. Une indemnité mensuelle de 2.500 francs était
attribuée aux députés en session. Mais était-ce bien de compensation qu'il
s'agissait, et le salaire accordé à cette Assemblée par l'acte même qui la
spoliait n'était-il pas la plus injurieuse des faveurs ? Si
docile que fût le Sénat, un si téméraire accroissement des attributions
exécutives le surprit au point de l'effrayer. Au palais du Luxembourg, les
langues se délièrent ; ce ne furent, au reste, que des conversations, et même
à voix basse, où le blâme, n'osant atteindre le chef de l'État, s'égarait sur
ses conseillers. L'exposé de motifs, œuvre des commissaires impériaux,
justifiait mal, disait-on, les nouvelles réformes, à moins qu'on ne voulût
s'acheminer vers l'absolutisme pur et simple ; l'état de l'opinion publique,
ajoutait-on, n'expliquait guère une si défiante vigilance. Pendant plusieurs
jours, cette impression prévalut. Dans
ces conjonctures, nullement périlleuses, tout au plus un peu embarrassantes,
le gouvernement, au lieu de précipiter le vote, laissa les esprits se calmer.
Puis M. Troplong, nommé, cette fois encore, rapporteur de la commission, se
fit de nouveau l'avocat de la pensée impériale. A vrai dire, il l'interpréta
plutôt qu'il ne la traduisit et s'attacha moins à louer le projet qu'à
désarmer les objections. Il ne nia pas que le pouvoir discrétionnaire,
conféré à l'Empereur en matière de traité commercial et de tarif, n'eût
éveillé les répugnances de ses collègues. Pour vaincre ces scrupules, il
vantait la sagesse du gouvernement. Avant de toucher aux intérêts du commerce
et de la navigation, de l'agriculture ou de l'industrie, on ne manquerait pas
de procéder aux enquêtes les plus minutieuses et de s'entourer des avis les
plus éclairés. Le rapporteur évoquait habilement le nom de Colbert, cet homme
d'État sans parlement, si attentif à développer la richesse nationale et
mieux renseigné par ses comités consultatifs que jamais prince
constitutionnel ne le fut par les Chambres électives. Quant au droit de
décréter sans l'intervention législative tous les travaux d'utilité publique,
M. Troplong s'efforça de tempérer et d'adoucir le caractère exorbitant de
cette faculté. Il établit une distinction plus théorique que pratique entre
le travail et la dépense ; ordonner le travail est affaire du gouvernement,
régulariser la dépense appartient au pouvoir législatif. C'est avec la même
réserve prudente que le rapporteur défendit le nouveau mode de votation du
budget. Il s'attacha surtout à railler les longs débats financiers des
chambres d'autrefois, « ce budget émietté en parcelles infinies, ce
contrôle rapetissé, annulé tant il s'égarait dans la superfétation » ;
et, dans cette œuvre de critique, il avait beau jeu ; car il était sûr de
réunir dans une même approbation tous ceux qui avaient à se plaindre des
régimes déchus ou qui, par insuffisance ou mauvaise fortune, n'avaient pu s'y
faire leur place. Le
rapport de M. Troplong n'entraîna pas tellement l'Assemblée que le projet ne
rencontrât quelques contradicteurs. C'étaient des contradicteurs amicaux,
n'articulant que des reproches discrets, ne parlant que pour leurs collègues
; car le public n'entrait pas au Luxembourg, et la presse ne reproduisait
point les discussions sénatoriales. M. de Ségur d'Aguesseau, M. d'Audiffret,
M. Charles Dupin, M. Boulay de la Meurthe lui-même, si attaché pourtant au
nouvel Empire, firent leurs réserves, plaidèrent avec plus de bon sens que
d'entrain la cause du Corps législatif, se louèrent fort qu'on eût restreint
les attributions de la Chambre, mais nièrent qu'il fût opportun de les
diminuer encore[15]. Il fallut que le gouvernement
engageât dans le débat deux de ses commissaires les plus considérables, M.
Baroche et M. Rouher. Malgré cette intervention, il se trouva sept sénateurs
qui rejetèrent le sénatus-consulte et refusèrent de livrer à l'Empire
naissant ce qui restait des libertés publiques. Même parmi ceux qui émirent
une opinion favorable, beaucoup étaient entraînés plutôt que persuadés, et
leur vote fut le résultat de leur docilité bien plus que de leur conviction
réfléchie. Est-il
besoin de dire que ces débats à huis clos demeuraient ignorés ? Dans les
documents contemporains, tout au plus trouve-t-on quelque allusion à ce
sénatus-consulte qui, en matière économique et financière, consacrait
l'omnipotence impériale. A la fin de cette année 1852, un seul souci, un seul
restait aux amis du pouvoir, c'était que l'Empire, acclamé par le peuple
français avec tant d'empressement, fût, avec le même bonheur, reconnu à
l'étranger. A cet
égard, une double complication naissait. La première dérivait du Congrès de
Vienne qui avait exclu à perpétuité du trône de France Bonaparte et sa
famille ; les puissances laisseraient-elles protester leur signature,
signature déjà ancienne, mais non encore effacée par les années ? La seconde
découlait du titre même qu'avait adopté Louis-Napoléon. Tenant pour valable
la proclamation éphémère du duc de Reichstadt, il s'était appelé Napoléon
« III ». Ce chiffre semblait indiquer la prétention à une sorte de
légitimité impériale perpétuée à travers le temps ; et, bien que le souverain
français désavouât une pareille pensée, il était à craindre que l'Europe fût
plus émue que de raison par cette apparence. A cette double difficulté se
joignait une appréhension assez générale au dehors, c'était que le neveu de
l'Empereur eût hérité non pas seulement de son nom ; mais de ses ambitions.
Pleinement rassurés à l'intérieur, les conseillers de Napoléon III
attendaient, non pas avec anxiété, mais avec une impatience un peu nerveuse,
les premiers signes où se reconnaîtrait la défiance ou le lion vouloir des
monarques étrangers. Le
premier gouvernement qui reconnut le nouvel Empire fut celui des
Deux-Siciles, et, de la part d'un roi Bourbon, cet empressement surprit. Ce
fut ensuite le tour de la Suisse, puis du Piémont, ce futur et fatal client
de la France. Certains États secondaires de l'Allemagne manifestèrent bien
vite leur bonne volonté ; tels furent Francfort, Darmstadt, Nassau, tel fut
surtout le roi de Wurtemberg qui félicita avec beaucoup de chaleur notre
envoyé, le duc de Guiche. Le Moniteur enregistrait avec soin ces modestes
témoignages, les exagérait même un peu, espérant qu'ils en entraîneraient
d'autres et de plus haut prix. Le roi des Belges fut aussi l'un des premiers
à reconnaître le nouveau souverain. Il se hâta, non par sympathie, mais par
crainte. Il redoutait les desseins de l'Empereur ; les représentations qui
lui étaient faites par le cabinet français, à propos soit des excès de la
presse, soit des hardiesses des réfugiés, lui paraissaient présager quelque
tentative prochaine d'annexion ; pendant l'été de 1852, se trouvant à
Wiesbaden, il avait même à plusieurs reprises jugé avec une extrême sévérité
l'incapacité de Louis-Napoléon et l'inquiétante mobilité de ses desseins[16]. A ces reconnaissances s'ajouta
une adhésion plus importante, celle de la Grande-Bretagne. Ce n'était pas que
la presse et l'opinion publique en Angleterre fussent favorables à Napoléon ;
bien au contraire, elles dénonçaient avec une ardeur moitié jouée, moitié
sincère, ses prétendues ambitions. Mais le cabinet britannique, sans combattre
ouvertement ces préventions, ne les partageait pas. Au Foreign-Office,
on savait gré à l'Empereur de ses déclarations pacifiques. Une circonstance
particulière avait touché. Le duc de Wellington étant mort, le gouvernement
français s'était fait représenter aux funérailles de cet irréconciliable
ennemi du premier Empire. « Je veux oublier le passé[17] », avait dit
Louis-Napoléon. C'est d'ailleurs une tradition des hommes d'État anglais
d'accepter tous les pouvoirs existants, quelle que soit leur origine. Dès le
6 décembre, le comte Malmesbury, alors ministre des affaires étrangères, fit
connaître à la Chambre des lords les intentions du gouvernement de la Reine.
« La volonté du peuple français, « dit-il, s'est clairement manifestée.
Le nouveau souverain, quoiqu'il ait pris le titre de Napoléon « III »,
fonde son pouvoir, non sur une prétendue hérédité impériale contraire aux
déclarations du Congrès de Vienne, mais sur l'assentiment national. Les
assurances les plus satisfaisantes, poursuivit le ministre, nous ont été
données soit sous la forme officielle, soit dans des entretiens
privés. » Lord Malmesbury annonça en terminant la prochaine
reconnaissance de l'Empire français, et il l'annonça avec une joie qui
perçait à travers la réserve commandée de son langage ; car il avait été aux
jours déjà lointains de l'exil l'un des amis les plus fidèles de
Louis-Napoléon[18]. Il
restait à connaître les dispositions des trois grandes puissances
continentales. A Vienne, le sentiment général était sinon bienveillant, au moins
sans hostilité marquée. A Berlin, les craintes semblaient plus vives et le
déplaisir se déguisait moins. Là régnait Frédéric-Guillaume, prince à
l'esprit élevé, mais fantasque, à l'imagination mobile, très attaché aux
principes de la Sainte-Alliance, mais avec une teinte de libéralisme
mystique, partagé entre les scrupules de sa conscience et les ambitions
traditionnelles de sa dynastie, mettant Dieu de moitié dans tous ses rêves,
ce qui rendait à ses propres yeux ses hallucinations sacrées. Le nom de Napoléon
lui inspirait une aversion mêlée de superstitieuse terreur. Le prince lui
apparaissait comme « la révolution incarnée[19] ». Son âme, aussi prompte
à la terreur qu'à l'enthousiasme, voyait déjà le soulèvement de la Pologne,
de la Hongrie, de l'Italie, de la Belgique, et l'ancienne Europe bouleversée.
Durant toute cette année 1852, dans ses lettres au chevalier de Bunsen, son
ambassadeur à Londres et son plus cher confident, il n'avait cessé d'insister
pour que les quatre grandes puissances s'unissent et se garantissent leurs
territoires réciproques. L'Empire à peine proclamé, son imagination frappée
lui montra le fantôme d'une invasion. « La Belgique, écrivait-il le 7
décembre au chevalier de Bunsen, est l'objectif le plus prochain de l'oiseau
de proie récemment couronné[20]. » Sans plus tarder, il
voulait un traité, une convention militaire ; il offrait de mettre cent mille
hommes au service de l'alliance. Heureusement il y a loin de la pensée à
l'action ; il y avait loin surtout pour Frédéric-Guillaume, aussi mobile
qu'impressionnable et le plus irrésolu des hommes. On savait que, malgré ses
ardeurs fébriles, il ne devancerait pas les autres puissances, mais les
suivrait ; aussi les regards se tournaient-ils bien moins vers la Prusse que
vers la Russie. Entre
la cour de Saint-Pétersbourg et la nouvelle cour des Tuileries, il y eut un
moment non de crise, mais de tension marquée. Le czar Nicolas avait tout
d'abord applaudi à l'acte du 2 décembre. Plus tard, les correspondances
officieuses qui lui venaient de Paris, et en assez grand nombre, l'avaient
mal disposé pour le récent état de choses. Il eût voulu que Napoléon se
contentât d'une dictature personnelle et viagère. La résurrection de la
monarchie napoléonienne lui déplaisait, soit qu'il se crût le gardien de la
Sainte-Alliance, soit que l'Empire français, relevé dans des conditions si
propices, lui parût faire ombrage au sien. Quelques jours s'écoulèrent avant
que la raison l'emportât sur le dépit. Quand le Czar se décida à reconnaître
le nouveau règne, il laissa dans un mince détail percer sa mauvaise humeur.
Dans les lettres de créance présentées par M. de Kisselef à Napoléon III,
Nicolas avait omis l'appellation de frère usitée entre souverains. M. Drouyn
de Lhuys prit la chose fort à cœur, et, dans une conversation très vive,
reprocha à l'envoyé russe cet oubli de l'étiquette. « La cour de
Saint-Pétersbourg est bien jeune, lui dit-il avec hauteur, pour rompre avec
les traditions ou prétendre en créer de nouvelles[21]. » Napoléon III fut moins
chatouilleux et affecta de ne point sentir la nuance dédaigneuse de
l'omission. — Qu'importait en effet ? L'Empire, reconnu dès la première heure
par l'Angleterre, venait de l'être, quoique à contre-cœur, par la Russie. Les
jours suivants, les ministres de Prusse et d'Autriche présentèrent leurs
lettres de créance. Sans doute, l'approbation de l'Europe n'était point
prompte et empressée comme l'avait été le plébiscite du peuple français. Mais
tout embarras était écarté, toute complication éloignée. La paix extérieure
était assurée, la paix intérieure profonde. En ce temps-là même, un événement
se préparait qui allait couronner la fortune de Napoléon III et affermir
encore ses destinées. V Dans
son rapport sur le sénatus-consulte qui rétablissait l'Empire, M. Troplong
avait exprimé « l'espérance que, dans un temps non éloigné, une épouse
viendrait s'asseoir sur le trône qui allait s'élever et donnerait à
l'Empereur des rejetons dignes de son grand nom et de ce grand pays. Puisque
l'Empire est fait en vue de l'avenir, continuait le rapporteur, il doit
porter en lui toutes les conséquences légitimes qui préserveront cet avenir
des incertitudes et des secousses. » En
parlant de la sorte, M. Troplong avait exprimé une opinion alors presque
unanime. On restaurait l'Empire héréditaire, mais on cherchait avec
inquiétude où serait l'héritier. Les enfants de Lucien étant écartés, le roi
Joseph n'ayant pas laissé de postérité, on n'apercevait autour de l'Empereur
que le roi Jérôme, ancien souverain de la Westphalie, et son fils, le prince
Jérôme-Napoléon. C'était peu pour une dynastie. De ces deux personnages, le
premier, déjà fort vieux, éveillait l'idée du passé bien plus que de
l'avenir. Quant au second, la jeunesse ne lui manquait point, ni les dons
extérieurs, ni le talent non plus. Mais une impression de défiance, qui
s'accentua plus tard, s'attachait déjà à sa personne. A. l'Assemblée
législative, on l'avait vu siégeant parmi les Montagnards. Lié d'amitié avec
plusieurs des vaincus du coup d'État, il avait cette singulière fortune
d'être, par sa naissance, le plus rapproché du trône et d'en être le plus
éloigné par les sentiments. Par une étrange ironie des choses, il allait
devenir le principal bénéficiaire d'une évolution qu'il affectait de
désapprouver. Dans les cérémonies officielles, on l'apercevait au milieu des
brillants uniformes, revêtu d'un simple habit noir comme par une protestation
démocratique, et portant sur son visage aux lignes régulières et dures une
expression non déguisée de hauteur, d'ennui et de dédain. Ceux qui le
connaissaient vantaient son intelligence apte à tout pénétrer, mais
s'appliquant tour à tour à toutes choses, par caprices et comme par à-coups.
Si démocrate qu'il fût, on affirmait qu'il dédaignerait moins que 9ersonne
les larges aises et le grand luxe de son rang princier II était, disait-on,
tout en contrastes, absolu dans ses volontés comme un autocrate et violent
dans ses opinions comme un démagogue, dur à l'ordinaire, et, par intervalles,
aimable jusqu'à la séduction, maladroit souvent, quoique avec beaucoup de
perspicacité naturelle, changeant dans ses impressions et pourtant fidèle en
quelques-unes de ses amitiés, d'une éloquence chaude et véhémente avec des
thèses excessives et des paradoxes voulus, ambitieux, mais pas assez pour
plier à ses ambitions ses convenances ou ses fantaisies, rebelle à toute
contrainte, à celle des mœurs comme à celle de l'étiquette et du langage,
plus embarrassant qu'utile pour le chef de sa famille, aimé de lui cependant
malgré de fréquents démêlés. Ses opinions, toutes portées à l'extrême,
étaient successives, sauf une sur laquelle il n'avait jamais varié : il
nourrissait une hostilité systématique contre tout symbole religieux en
général, contre la religion catholique en particulier ; et cette tendance non
dissimulée eût été à elle seule un obstacle invincible, à une époque où
l'Empire naissant cherchait son appui dans le clergé presque autant que dans
le peuple et dans l'armée. Ce
double sentiment de confiance pour Napoléon et d'éloignement pour sa famille
ne se retrouvait nulle part plus vivement qu'au Sénat. Lorsque les sénateurs,
au commencement de novembre, avaient été convoqués à Paris en vue d'établir
le règne nouveau, beaucoup d'entre eux s'étaient refusés à consacrer le droit
d'hérédité impériale au profit du roi Jérôme et de sa descendance. Les hommes
les plus considérables, M. Roulier, M. Baroche, avaient essayé sans succès de
vaincre les scrupules raisonnés des uns, les répugnances instinctives des
autres. De guerre lasse, on s'était arrêté à une sorte de transaction.
L'article 4 du sénatus-consulte, qui fut proposé le 4 novembre et voté deux
jours plus tard, ne se prononçait point sur l'hérédité collatérale et
laissait à l'Empereur le soin de la régler par un décret organique. Peu
après, le roi Jérôme abdiqua la présidence du Sénat, et l'attitude de la
haute Assemblée pour lui-même et surtout pour son fils ne fut sans doute pas
étrangère à sa résolution. Quant au décret organique, il parut le 26
décembre. Il consacrait le droit héréditaire dans la descendance de Jérôme,
mais était précédé de considérants qui ôtaient à cette désignation une partie
de son prix. « Nous espérons, disait l'Empereur, qu'il nous sera donné de
contracter sous la protection divine une alliance qui nous permettra de
laisser des héritiers directs. » Napoléon III indiquait ainsi qu'il
avait entendu le vœu du Sénat, le vœu du peuple surtout, el qu'il n'attendait
que l'occasion d'y déférer. Qui
serait appelé au périlleux honneur de s'asseoir à côté de Napoléon III sur le
trône de France Au mois
de septembre, le bruit s'était répandu que Louis-Napoléon s'unirait à la
princesse Wasa. Le Moniteur ayant annoncé d'après le Morning-Post
qu'aucune proposition positive n'avait été faite, mais que les pourparlers
n'étaient point rompus, la rumeur prit consistance et s'accrédita. Les choses
en étaient là, quand on apprit le mariage de la princesse avec le prince
Auguste-Albert de Saxe. Dans l'entrefaite, les amis du nouvel empereur
s'étaient avisés d'une autre combinaison, et leurs vues s'étaient portées sur
la princesse Adélaïde de Hohenlohe, nièce de la reine Victoria. M. de Morny
s'adressa à lord Malmesbury, alors ministre des affaires étrangères et ancien
ami de Napoléon III. Vers le milieu de décembre, M. Walewski, ambassadeur de
France, fit une démarche qui, dit-on, ressemblait presque à une demande. La
princesse, assure-t-on, n'aurait pas répugné au sort aventureux, mais
brillant, que semblait lui promettre la fortune. La reine Victoria était
hostile au projet. Mais, pendant ce temps, l'Empereur, peu soucieux de ses
ministres et de ses conseillers, avait engagé ailleurs sa pensée et son cœur,
s'était même tellement engagé, que si ses amis avaient réussi à Londres, ils
eussent été terriblement embarrassés de leur succès[22]. Parmi
les étrangers que Paris attirait et qui, par de longs séjours dans la
capitale, y avaient acquis un véritable droit de cité, se trouvait une jeune
Espagnole âgée de vingt-six ans, de remarquable beauté et de haute naissance,
Mlle Eugénie de Montijo. Vers la fin de l'automne, on annonça que l'Empereur
l'avait remarquée. Dans les promenades ou à l'Opéra, la curiosité publique
s'attacha aussitôt à elle, curiosité gênante à force d'être indiscrète. A
quelque temps de là, la nouvelle cour s'étant transportée à Compiègne, Mlle
de Montijo et sa mère, veuve depuis longtemps, furent au nombre des invités.
Dans le laisser aller relatif de cette belle résidence royale, L'étiquette se
relâchait un peu. Le souverain ne dissimula plus ses préférences Volontiers
il s'attachait aux pas de la jeune fille, soit qu'il l'accompagnât dans le
parc du château, soit qu'il chevauchât à sa suite dans les allées de la
forêt. A certaines marques de courtoisie empressée, il fut aisé de deviner
une sympathie qui tournait à l'entraînement. Un jour, dans une course
matinale, la belle étrangère ayant fort admiré une feuille de trèfle
bizarrement découpée et chargée de rosée, le monarque commanda aussitôt un
bijou pareil où des brillants figuraient les gouttes de rosée et le lui
offrit le lendemain[23]. Calcul ou naturelle fierté, la
jeune Espagnole, loin de provoquer cette passion naissante, la laissa se
développer. Surtout elle eut soin de marquer quel genre de faveur serait seul
digne d'elle. On assure[24] que l'Empereur, avant de lier
son sort à celui de Mlle de Montijo, lui dépeignit les tristesses plus encore
que l'éclat du rang suprême. ll lui dit tout : l'impopularité dans les
classes élevées, la malveillance dans les grandes puissances, le péril toujours
présent des attentats ; il lui dépeignit même la fragilité de ce trône où
elle allait s'asseoir. Ce langage était moins propre à éloigner la jeune
fiancée qu'à piquer son courage. Ceux qui connaissaient la future compagne de
l'Empereur ne déguisaient point les lacunes de son esprit et de son
éducation. Ses longs voyages, la fréquentation d'une société exotique
l'avaient disposée à des abandons faciles suivis peu après de retours
hautains. Sa volonté était capricieuse ; son jugement était parfois peu sûr ;
son instruction manquait d'étendue. En revanche, elle était bonne et portée à
de nobles élans de compassion : sa piété, quoiqu’un peu étroite, était
ardente et sincère : surtout elle était vaillante, et capable de prendre d'un
cœur viril sa part dans les épreuves aussi bien que dans les joies. Cependant
le public, piqué de curiosité, suivait avec une attention ardente cette
liaison imprévue et si vivement conduite. Beaucoup n'y voulaient voir qu'un
attachement passager. Dans l'entourage des Tuileries, on souhaitait, tant par
vanité que par politique, une alliance royale, et les projets encore mal
connus de l'Empereur excitaient un dépit peu dissimulé. L'incertitude fut
courte. Napoléon III était par nature lent à se décider : parfois aussi il
faisait éclater ses desseins avec une déconcertante brusquerie. Un jour, vers
le commencement de janvier 1853, ayant réuni ses ministres, il leur annonça,
sans plus de préambule, ses fiançailles. La résolution étant prise, le
silence était le seul blâme qui fût permis. Le 22 janvier, le bureau du Sénat
et du Corps législatif, ainsi que le conseil d'État, furent convoqués dans la
salle du Trône, et le monarque leur notifia officiellement son mariage. Il le
fit dans une harangue de tour original qui mérite d'être rapportée. Il
commença, comme on devait s'y attendre, par contester les avantages des
alliances souveraines qui u substituent souvent l'intérêt des familles à
l'intérêt national ». Parmi les mariages royaux, un seul trouvait grâce à ses
yeux, celui de Napoléon avec Marie-Louise. « C'était
une satisfaction pour l'orgueil national, de voir l'antique et illustre
maison d'Autriche, qui nous avait fait si longtemps la guerre, briguer
l'alliance du chef élu d'un nouvel empire. Sous le dernier règne, au
contraire, l'amour-propre du pays n'a-t-il pas eu à souffrir lorsque l'héritier
de la couronne sollicitait infructueusement, pendant plusieurs années,
l'alliance d'une maison souveraine, et obtenait enfin une princesse,
accomplie sans doute, mais seulement dans des rangs secondaires et dans une
autre religion ? « Quand,
en face de la vieille Europe, poursuivait l'Empereur, on est porté par la
force d'un nouveau principe à la hauteur des anciennes dynasties, ce n'est
pas en vieillissant son blason et en cherchant à s'introduire à tout prix
dans la famille des rois qu'on se fait accepter ; c'est bien plutôt en se
souvenant toujours de son origine, en conservant son caractère propre, et en
prenant franchement vis-à-vis de l'Europe la position de parvenu, titre
glorieux lorsqu'on parvient par le libre suffrage d'un grand peuple... « Celle
qui est devenue l'objet de ma préférence, ajoutait Napoléon, est d'une
naissance élevée. Française par le cœur, par l'éducation, par le souvenir du
sang que versa son père pour la cause de l'Empire, elle a, comme Espagnole,
l'avantage de ne pas avoir en France de famille à laquelle il faille donner
honneurs et dignités. Douée de toutes les qualités de l'âme, elle sera
l'ornement du trône, comme au jour du danger elle deviendrait un de ses
courageux appuis. Catholique et pieuse, elle adressera au Ciel les mêmes
prières que moi pour le bonheur de la France ; gracieuse et bonne, elle fera
revivre dans la même position, j'en ai le ferme espoir, les vertus de
l'impératrice Joséphine. Je viens donc, Messieurs, dire à la France : J'ai
préféré une femme que j'aime et que je respecte à une femme inconnue dont
l'alliance eût eu des avantages mêlés de sacrifices. Bientôt, en me rendant à
Notre-Dame, je présenterai l'Impératrice au peuple et à l'armée ; la
confiance qu'ils ont en moi assure leur sympathie à celle que j'ai choisie ;
et vous, Messieurs, en apprenant à la connaître, vous serez convaincus que
cette fois encore j'ai été inspiré par la Providence. » Ce
discours, habilement mêlé de hauteur et de modestie, désorientait la critique
et embarrassait l'éloge. L'impression générale fut bonne : chose singulière !
elle fut surtout favorable à l'étranger où on trouva que décidément ce
parvenu avait un langage de grande allure. Dans la harangue impériale,
certains passages néanmoins déplurent. On regretta une allusion blessante à
la duchesse d'Orléans « de rang secondaire et d'une autre religion », disait
avec dédain l'Empereur. Cette auguste princesse, admirable chrétienne et non
moins admirable mère, deux fois sacrée par le veuvage et l'exil,
méritait-elle qu'on mêlât son nom aux événements d'un autre règne et surtout
qu'on l'accompagnât d'un malveillant souvenir ?... Et puis, ce dédain des
alliances royales était-il tout à fait de bon aloi ? Ne rappelait-il pas trop
visiblement certaine fable très connue du bon La Fontaine ? Le duc d'Orléans
avait-il donc été le seul à faire des « recherches infructueuses » dans
les petites cours d'Allemagne ? Cette dernière impression s'accrut lorsque la
presse officieuse, avec un luxe de reportage non encore devenu vulgaire, se mit
à détailler tous les titres de la future impératrice. Mlle de Montijo,
disait-on, réunit sur sa tête trois grandesses de première classe, Teba,
Banos et Mora ; elle porte les noms de Gusman, Fernandez de Cordova, Leiva,
Lacerda, qui rappellent les pages les plus glorieuses de l'histoire d'Espagne
; elle est la fille du comte de Montijo, duc de Penaranda ; elle est la sœur
de la duchesse de Brunswick et d'Albe : par sa mère, elle se rattache à l'une
des plus illustres familles de l'Écosse C'était à merveille, et cet étalage
héraldique n'avait rien qui offusquât : mais alors à quoi bon dédaigner les
alliances royales, fût-ce « dans les cours secondaires » ? A
Paris, toutes ces réflexions, les unes élogieuses, les autres mêlées de
persiflage, se perdaient dans l'étourdissement de la solennité prochaine.
Encore une fête qui succéderait à tant de fêtes. La foule se portait vers
Notre-Dame où des légions d'ouvriers préparaient les décorations. On se
rassasiait d'avance des merveilles du cortège impérial. Par un naturel
rapprochement, les vieillards retrouvaient dans leurs souvenirs d'enfance les
cérémonies pareilles du premier Empire et ne se lassaient pas de les
raconter. La fête qui s'annonçait serait, disait-on, la plus splendide qu'on
eût vue depuis le sacre de Napoléon Ier. La voiture de l'Empereur serait
celle qui en 1804 avait servi pour le sacre ; le carrosse du roi Jérôme
serait celui qui avait paru au baptême du duc de Reichstadt. Les toilettes,
les bijoux, les dentelles de l'auguste fiancée défrayaient tous les
entretiens des femmes. On se disputait les billets pour la cérémonie
religieuse de la cathédrale. Au milieu de toutes ces pensées frivoles, la
future impératrice eut une de ces inspirations heureuses qui conquièrent les
masses. Le conseil municipal de Paris ayant voté une somme de 600.000 francs
pour l'achat d'une parure en diamants, elle refusa ce don en des termes d'une
simplicité touchante. « J'éprouve, écrivit-elle, un sentiment pénible en
songeant que le premier acte public qui s'attache à mon nom au moment de mon
mariage est une dépense considérable pour la ville de Paris... vous me
rendrez plus heureuse en employant en charités la somme que vous aviez fixée.
Je désire que mon mariage ne soit l'occasion d'aucune charge nouvelle pour le
pays auquel j'appartiens désormais ; la seule chose que j'ambitionne, c'est
de partager avec l'Empereur l'amour et l'estime du peuple français. » Le
conseil municipal se conforma à ce noble vœu. Avec l'argent de la parure si
dignement refusée, il décida qu'un asile serait fondé pour l'éducation
professionnelle de jeunes filles pauvres ; en mémoire de la souveraine, cet
établissement porterait le nom d'Eugénie. Le
mariage civil fut célébré aux Tuileries le 29 janvier, et le fut suivant les
formes traditionnelles de la monarchie. La veille, les fiancés avaient
communié ensemble à la chapelle du château, et le Moniteur avait eu soin de
l'annoncer. Le 30 janvier, l'Empereur et l'Impératrice se rendirent à
Notre-Dame pour y consacrer leur union. Les maréchaux, les ministres, les
membres des grands corps de l'État, les fonctionnaires, tous dans l'éclat un
peu trop doré de leurs uniformes nouveaux, tous un peu gourmés, solennels, et
curieux plus qu'émus, remplissaient la vieille basilique qui avait vu tant de
fêtes et entendu tant de vœux de bonheur. Lorsque les prières de l'Église
furent achevées, les portes de la cathédrale se rouvrirent devant les
nouveaux époux unis désormais à jamais pour les grandeurs comme pour
l'adversité. Une foule immense encombrait les rues, les places, les
boulevards. Le temps, malgré la saison, était presque doux ; un instant même,
le soleil brilla de tous ses rayons, puis il se voila tout à fait ; image de
l'éclat, suivi d'ombre, du règne qui commençait. Au parvis Notre-Dame, sur le
Pont-Neuf, aux abords des Tuileries, les vivats furent assez nombreux ;
ailleurs ils furent rares. Ce n'était pas hostilité ni même indifférence ;
mais on était si attentif à contempler le cortège que souvent on oubliait de
l'acclamer. On se montrait surtout la nouvelle impératrice. La plupart se
contentaient d'admirer sa beauté vraiment merveilleuse rehaussée par la plus
splendide parure ; plusieurs, à l'aspect d'une si haute fortune, ne pouvaient
se défendre de quelque envie ; d'autres se sentaient comme effrayés d'un si éclatant
bonheur et se demandaient si la destinée n'aurait pas ses retours, retours
proportionnés à ses faveurs. Sur les balcons des hôtels des quartiers riches
se pressaient une foule d'étrangères et surtout d'Espagnoles, venues pour
assister au triomphe de leur compatriote. L'une d'elles avait remarqué, la
veille, à la cérémonie du mariage civil, un magnifique collier de perles qui
ornait la poitrine de la jeune souveraine ; et elle rappelait, avec un
pressentiment attristé, ce vieux dicton superstitieux de son pays :
« Les perles que les femmes portent au jour de leurs noces sont le
symbole des larmes qu'elles répandront. » VI A
partir du mariage, l'Empire n'est pas seulement établi, mais consolidé. C'est
à ce moment que Napoléon III se fixe dans sa dignité et s'y installe d'une
façon permanente. Alors aussi apparaissent, les uns à leur rang définitif,
les autres dans une fortune encore incomplète, la plupart des personnages qui
entoureront le monarque et tantôt l'affermiront par leurs services, tantôt le
compromettront par leurs faiblesses. M. Troplong, déjà premier président de
la Cour de cassation, vient d'être élevé à la présidence du Sénat. M.
Billault a été appelé, comme on l'a vu, à présider le Corps législatif, et il
a montré dans ce rôle plus d'embarras que d'aisance ; car il est surtout
homme de tribune, et c'est aux premiers jours de la liberté naissante qu'il
conquerra tout à fait sa place. Le véritable président de la Chambre, celui
que beaucoup désirent et nomment déjà, ce sera M. de Morny, M. de Morny seul
assez habile pour voiler à force de ménagements courtois la choquante
diminution des attributions législatives, pour discréditer sous son
dédaigneux persiflage toute émancipation prématurée, et pour diriger plus
tard, quand l'heure sera venue, la première évolution de l'Empire libéral. A
la tête du Conseil d'État a été placé, comme on l'a dit, M. Baroche ; c'est
lui qui, pendant les premières années du règne, sera, au Palais-Bourbon,
l'habituel organe du gouvernement. Autour de lui se groupent ses principaux
collègues, M. Magne, et M. de Parieu, M. Rouher surtout, alors un peu confiné
dans la double spécialité des questions juridiques ou économiques, mais
destiné à devenir le plus éloquent interprète de la pensée impériale lorsque
la fatigue aura relégué M. Baroche au second rang et lorsque la mort aura
éteint la voix de M. Billault. Les titulaires des portefeuilles ministériels
ou des grandes charges publiques sont les mêmes hommes que nous retrouverons
plus tard dans les conjonctures si diverses du règne. M. Fould est ministre
d'État en attendant le ministère des finances : M. Delangle vient d'être
nommé premier président de la Cour d'appel : M. Waleswski est ambassadeur à
Londres : M. de Persigny, personnage fantasque, dévoué, mais exigeant, tout à
fait inégal à sa haute fortune, occupe le ministère de l'intérieur. Le
ministère des affaires étrangères a été confié à M. Drouyn de Lhuys, le
conseiller un peu faible, mais sensé, des jours de prudence et de sagesse.
Tel est, en gros et sauf à y revenir plus tard, le personnel de l'Empire
nouveau. Personnel qui ne changera guère ; non que l'Empire ne doive pas
changer ; au contraire, il se transformera beaucoup et subira les plus
soudaines, les plus capricieuses variations ; mais la plupart, soit goût du
pouvoir, soit fidélité, aimeront mieux suivre docilement les évolutions du
maître que de se séparer de lui. L'Empereur
ne travaillait pas seulement à constituer les cadres de son gouvernement, il
s'appliquait aussi à régler l'appareil de sa cour. Toutes les charges du
premier Empire, empruntées elles-mêmes à l'ancien régime, furent rétablies.
L'évêque de Nancy, Mgr Menjaud, devint grand aumônier ; le maréchal Vaillant
fut grand maréchal du Palais, le duc de Bassano grand chambellan, le maréchal
Saint-Arnaud grand écuyer, le colonel Fleury premier écuyer, le maréchal
Magnan grand veneur. Ces dignités étaient ardemment convoitées, moins encore
par vanité que pour le traitement qui s'y attachait. Tel personnage émargeait
au budget comme maréchal, comme sénateur, comme ministre, comme dignitaire de
la cour : ainsi faisait le maréchal Saint-Arnaud, ainsi fit plus tard le
maréchal Vaillant, et ce cumul devint assez commun pour constituer un
véritable abus. Après avoir composé la maison de l'Empereur, on composa celle
de l'Impératrice, qui eut, outre ses écuyers et chambellans, un nombreux
cortège de dames d'honneur. Dans ce retour aux traditions monarchiques, on ne
s'arrêta plus. Le roi Jérôme fut entouré, lui aussi, d'écuyers, de
secrétaires, d'aides de camp. Il n'y eut pas jusqu'au prince Napoléon qui ne
participât aux faveurs communes et ne dût sacrifier à l'étiquette ; il eut
comme son père sa dotation qui lui plaisait fort et sa suite qu'il malmenait
souvent : bien plus, un décret le fit, par la seule grâce de son nom, général
de division. Dans
cette nouvelle cour si luxueusement ordonnée, tout conviait au plaisir. A ce
début de l'Empire, on se fatigue à énumérer les fêtes comme plus tard on se
fatiguera à raconter les revers. Depuis un an, on avait célébré tour à tour
le plébiscite, la solennelle distribution des aigles, le retour du président
après son triomphal voyage, enfin le rétablissement de l'Empire : la
cérémonie du mariage venait d'ajouter une pompe à toutes ces pompes. Pendant
les mois qui suivirent, les Tuileries s'illuminèrent pour de somptueuses
réceptions embellies par la grâce de la nouvelle souveraine. On recherchait
pour les remettre en honneur les règles oubliées de l'ancien cérémonial.
Toutes les appellations d'autrefois étaient reprises avec une emphase
affectée, comme si on eût espéré vieillir par-là cet Empire un peu jeune.
C'était à qui inaugurerait quelque élégance nouvelle : celui-ci poudrait ses
cochers, celui-là transformait ses attelages : on s'appliquait à mêler les
modes exotiques à nos modes nationales, tendance alors à ses débuts et qui se
développa si fort plus tard. Plusieurs raillaient ces frivolités, mais sans
aucun espoir de combattre ou de ralentir l'entraînement général. « Je
vous dirai, comme fait capital, écrivait vers ce temps-là Tocqueville à un de
ses amis d'Angleterre, que les nouvelles daines de la Cour ont déjà repris la
robe à queue et le petit page, et que les nouveaux courtisans qui courent le
cerf avec leur maître dans la forêt de Fontainebleau ont rendossé l'habit de
chasse de Louis XV avec le the cocket hate à plume[25]. » En ces quelques lignes
ironiques, la société mondaine était peinte tout entière. Bientôt, les plus
graves têtes s'échauffant, les grands corps de l'État furent eux-mêmes gagnés
par l'étourdissement universel. Ce fut d'abord le Sénat qui offrit un bal à
l'Empereur et à l'Impératrice. Puis le Corps législatif ne voulut pas être
distancé et ouvrit aux quadrilles le Palais-Bourbon comme on y avait ouvert
le Luxembourg. Les préparatifs furent grandioses et la dépense proportionnée.
Quelques-uns cependant, et non parmi les moins dévoués, jugeaient tout cet
étalage inopportun ou excessif : à leurs yeux, le droit au bal remplaçait
insuffisamment les autres droits contestés ou ravis : « Renverser la
tribune, passe encore, disaient-ils ; mais la remplacer par un orchestre,
c'est vraiment trop. » Ce que ses collègues disaient à voix basse,
Montalembert le dit tout haut : il refusa sa souscription et en envoya le
montant au maire de Besançon pour qu'il l'appliquât à une œuvre de
bienfaisance. Le maire, en fonctionnaire bien appris, repoussa cette offrande
presque factieuse. Quant à la fête, elle fut superbe et couronna dignement
les réjouissances de l'hiver qui s'achevait. Ces
frivolités n'occupaient pas tellement les nouveaux souverains que leur cœur
ne s'ouvrît à des inspirations plus hautes. C'est l'un des traits
particuliers du second Empire qu'on y rencontre la charité la plus ingénieuse
à côté des dissipations les plus folles, et les pensées les plus graves à
travers les plus futiles soucis. Même dans l'excessif entraînement des fêtes,
la nouvelle impératrice n'oubliait pas les devoirs sociaux que son rang lui
imposait. On l'a vue refusant la parure que la ville de Paris lui offrait et
demandant que le prix en fût appliqué aux pauvres : à quelques jours de là,
un décret lui conféra la présidence des Sociétés de charité maternelle
: elle manifestait en toute occasion un sincère désir de soulager les
malheureux et les souffrants : elle avait surtout des élans de bonté
compatissante qui faisaient bien augurer de l'avenir. L'Empereur s'associait
aux vœux de sa jeune compagne. Toujours il s'était intéressé aux classes
déshéritées : heureux au-delà de ses plus ambitieuses espérances, il voulait
que son bonheur fût partagé. Il rêvait des modifications d'impôt,
modifications souvent chimériques, mais destinées presque toutes à alléger le
sort du pauvre. C'est alors aussi que le programme économique de son règne
commença à se fixer dans son esprit. Déjà il songeait à de grandes
expériences agricoles en Sologne, dans les Landes, dans les pays jusque-là
incultes ou délaissés. Il méditait d'établir à l'aide des paquebots
transatlantiques des services maritimes réguliers qui relieraient la France
au reste de l'univers. Dès 1852, il avait décrété la construction dans les
Champs-Élysées d'un palais destiné aux fêtes de l'industrie, et il se
complaisait à la pensée d'une Exposition universelle où se révéleraient les
magnificences de l'art et du génie français. Enfin on le voyait souvent
courbé sur un plan de Paris et y marquant avec des crayons de diverses
couleurs le tracé des rues à ouvrir, des allées à percer, des squares à
dessiner, des carrefours à élargir, des édifices à dégager. Chaque matin, des
escouades d'ouvriers se répandaient dans la ville : c'étaient les premiers
exécuteurs du plan impérial, plan grandiose, quoique contestable en beaucoup
de ses parties. Les uns, armés de la pioche, démolissaient pour reconstruire
; les autres soulevaient les pavés, non plus comme autrefois pour les ériger
en barricades, mais pour établir partout les conduites d'eau et de gaz :
d'autres enfin franchissaient la barrière et se dirigeaient vers le bois de
Boulogne que l'Empereur voulait transformer et embellir à l'instar de ces
parcs anglais tant de fois parcourus et admirés dans les jours de l'exil. Tel était l'état du pays au printemps de 1853 ; des fêtes en si grand nombre qu'elles devenaient aussi fatigantes que le travail même ; d'importantes transformations en voie de s'accomplir ; un notable accroissement de la richesse publique ; un avenir assez assuré pour permettre de longs desseins ; une société frivole, mais avec des aspirations bienfaisantes ; la liberté absente, mais sans qu'on en sentît la privation ; les partis extrêmes contenus ou terrifiés ; beaucoup de grandes intelligences laissées dans l'ombre ou s'y retirant volontairement, mais sans qu'on mesurât encore le vide de tant de forces inemployées ; une autorité presque omnipotente, mais assez modérée pour se contenir elle-même et ne pas toucher l'extrême limite de ses droits ; beaucoup de germes de corruption ou d'erreurs, mais encore si profondément enfouis que nul ne pressentait l'évolution qui les ferait éclore. — De tous les biens dont on jouissait, le mieux garanti en apparence, à cette heure, c'était celui de la paix. En ouvrant pour l'année 1853 la session du Corps législatif, Napoléon III réitéra à cet égard les plus satisfaisantes assurances. « Le gouvernement, dit-il, songe avant tout à bien administrer la France et à rassurer l'Europe... Lorsque la France exprime l'intention formelle de demeurer en paix, il faut la croire, car elle est assez forte pour ne craindre et par conséquent pour ne tromper personne. » Comme gage de ses intentions, le monarque annonça une nouvelle réduction de 20.000 hommes sur l'effectif de l'armée, déjà réduit de 30.000 hommes l'année précédente. Hélas ! avec Napoléon III, ce qui arriva le plus souvent, ce fut le contraire de ce qu'il avait prédit. On eut souvent la paix quand on craignait la guerre ; on eut parfois aussi la guerre quand tout semblait incliner à la paix. Au moment même où l'Empereur prononçait les solennelles paroles que nous venons de rapporter, une frégate russe chauffait dans la rade d'Odessa, toute prête à porter à Constantinople les menaçantes injonctions du Czar. C'était la question d'Orient qui se rouvrait. |
[1]
Gazette des Tribunaux, 23 avril et 9 mai 1852.
[2]
M. DE MAUPAS, Mémoires,
t. Ier, p. 698.
[3]
GRANIER DE CASSAGNAC, Souvenirs
du second Empire, t. II, p. 146-147.
[4]
M. DE MAUPAS, Mémoires,
t. Ier, p. 611.
[5]
Journal des Débats, 27 septembre 1852
[6]
Correspondance du maréchal de Saint-Arnaud, t. II, p. 390 et 391.
[7]
Voir Mgr BESSON,
Vie du cardinal de Bonnechose, t. Ier, p. 310.
[8]
Procès-verbaux du Sénat, 1852, t. II, p. 20-22.
[9]
Procès-verbaux du Sénat, 1852, t. II, p. 27 et suiv.
[10]
Lettre pastorale de Mgr l'évêque de Saint-Flour.
[11]
Lettre de Mgr l'évêque de Nancy.
[12]
Il donna aussi sa démission, mais un peu plus tard, à l'ouverture de la session
de 1853.
[13]
Les abstentions furent de 38 % dans le Maine-et-Loire, de 40 % dans la Vendée,
de 42 % dans le Morbihan.
[14]
Les abstentions furent de 29 % dans le Rhône, de 32 % dans la Gironde, et dans
les Bouches-du-Rhône atteignirent 47 %.
[15]
Procès-verbaux des séances du Sénat, année 1852, t. II, p. 230-312.
[16]
Voir Correspondance diplomatique de M. de Bismarck, t. I, p. 61.
[17]
THÉODORE MARTIN, The life of
prince consort, t. II, p. 475.
[18]
Voir Parliamentary debates, third series, t. CXXIII, p. 976.
[19]
Lettre de Frédéric-Guillaume au chevalier de Bunsen, 17 novembre 1852. (Aus
dem Briefwechsel Friedrich-Willems IV mit Bunsen, von LÉOPOLD DE RANKE, p. 295.)
[20]
Aus dem Briefwechsel Friedrich-Willems IV mit Bunsen, von LÉOPOLD DE RANKE, p. 299.
[21]
Les quatre ministères de M. Drouyn de Lhuys, par M. Bernard D'HARCOURT, p. 69.
[22]
Voir Greville's Memoirs, t. VII, p. 38-41.
[23]
M. DE MAUPAS, Mémoires,
t. II, p. 16.
[24]
Voir Greville's Memoirs, t. VII, p. 38.
[25]
Nouvelle Correspondance, p. 293.