HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME PREMIER

 

LIVRE II. — LE RÉTABLISSEMENT DE L'EMPIRE.

 

 

SOMMAIRE : I. — Triste fin de la République de 1848. — Prudence et audace de Louis-Napoléon. — Par quelle voie un peu détournée il marche à l'accomplissement de ses desseins. — « Il faut en finir. »
II. — Voyage du prince président. — Virile confiance de Louis-Napoléon. Mesures de prudence prises par ses amis. — Bourges. — Le Nivernais. Discours de Lyon. — Le Dauphiné. — La vallée du Rhône. — Marseille. L'Hérault. — Les dernières craintes des amis du prince se dissipent. Toulouse. — Suite d'ovations. — Expressions naïves ou excessives de l'enthousiasme général. — Discours de Bordeaux. — Magnifique programme. — « L'Empire, c'est la paix. » — Retour à Paris.
III. — Avis du Moniteur. — Convocation du Sénat. — Rapport de M. Troplong. — Vote du sénatus-consulte rétablissant l'Empire, sauf ratification par le peuple. — L'opinion publique. — Le gouvernement, l'administration, le clergé. — Manifestes révolutionnaires. — Protestations du comte de Chain-bord. — Plébiscite. — Supputation des voix. — Les grands corps de l'État vont à Saint-Cloud et saluent le prince du nom d'Empereur. — Réponse de Napoléon III.
IV. — Inauguration de l'Empire, actes de bienfaisance, grâces, faveurs. Projet de sénatus-consulte diminuant les attributions du Corps législatif. Léger mécontentement au Sénat. — Rapport de M. Troplong. — Vote. Reconnaissance du nouvel Empire par les puissances. — Etats secondaires. — Dispositions de l'Angleterre et comment elle reconnaît Napoléon III. L'Autriche. — La Prusse et répugnances de, Frédéric-Guillaume IV. Mauvaise humeur du czar Nicolas. — Tous les Etats de l'Europe se décident à reconnaitre l'Empereur.
V. — La famille de l'Empereur. — Le roi Jérôme. — Le prince Napoléon. Le pays a une grande confiance dans l'Empereur, aucune dans les membres de sa famille. — Vœu en faveur du mariage du souverain. — Pourparlers divers. — Mlle Eugénie de Montijo. — Napoléon III annonce son mariage. — Impressions diverses. — Curiosité extrême. — Cérémonies aux Tuileries et à Notre-Dame.
VI. — L'Empire installé et consolidé. — Les principaux serviteurs du règne. — Les charges de cour. — Mélange de frivolités et de préoccupations sérieuses. — État général au printemps de 1853. — De tous les biens, celui qui semble le plus assuré est celui de la paix. — Comment l'événement devait démentit cette prévision.

 

I

La République de 1848 finit si tristement que, malgré ses fautes et ses folies, elle éveille la pitié, presque la sympathie Elle mourut deux fois. Au 2 décembre, elle reçut une décisive atteinte ; puis, au lieu de lui porter le coup de grâce, on la laissa s'éteindre lentement, comme si on eût dédaigné d'abréger son agonie : on lui rendit même quelques ironiques hommages plus cruels que l'insulte : bien plus, ceux qui l'avaient frappée masquèrent encore sous son nom la préparation de leurs derniers desseins.

Pendant cette année 1852, on peut à peine percevoir les derniers battements de ce pauvre corps qui finit. En revanche, il est aisé de suivre la marche ascendante du prince. Une prudente audace le dirige. Ses aspirations impériales n'apparaissent que par degrés, et sa constante préoccupation est de s'arrêter à mi-chemin de ses témérités. Au jour des solennités publiques, il reçoit aux Tuileries les grands corps de l'État et y paraît dans l'éclat des fêtes ; mais il ne s'y installe pas tout à fait et regagne avec affectation l'Élysée, cette demeure moins superbe des pouvoirs subordonnés. Il fait graver son effigie sur les monnaies, mais y laisse subsister le nom et les emblèmes de la République. Il rétablit l'aigle sur les drapeaux. Il demande à l'Église de prier pour lui comme jadis pour les rois, Domine, salvum fac Ludovicum Napoleonem ; il veut que les actes exécutoires de la justice soient délivrés en son nom. Puis, comme si cette conduite eût été trop transparente, le voici qui se ravise. « Conservons la République, dit-il, le 29 mars, à l'ouverture du Corps législatif ; elle ne menace personne et peut rassurer tout le monde. » Non, vraiment, la République ne menaçait plus personne, mais les républicains eussent été bien naïfs de se rassurer. Six jours plus tard, à la cérémonie d'installation de la magistrature, Louis-Napoléon rappelle avec une insistance calculée la manifestation nationale « qui a proclamé l'hérédité du pouvoir dans sa famille et l'a désigné comme l'héritier de l'Empire » Dans le même temps, le jurisconsulte futur du règne, M. Troplong, sous prétexte d'étudier la transmission du pouvoir impérial à Rome, publie une véritable apologie de l'Empire démocratique[1]. Ce n'est pas tout. Les délégués des régiments arrivent à Paris pour recevoir leurs nouveaux drapeaux, et, de toute l'énergie de leur poitrine, acclament le moderne César. Cette fois, disent les gens les mieux informés, l'Empire va sortir de l'une des revues du Champ de Mars. Eh bien ! non, et le Moniteur dément en termes presque scandalisés cette rumeur accréditée. Ainsi s'avançait Louis-Napoléon, prudent et presque cauteleux : sans doute il marchait à l'Empire, mais à travers mille détours, et brouillait lui-même les empreintes qu'il avait marquées.

Une de ses habiletés fut de rechercher et de raviver tous les souvenirs de Napoléon Ier. Qui eût osé blâmer cette sollicitude patriotique ou cette piété de famille ? En exaltant le premier Empire, on popularisait l'Empire nouveau. Le Code civil reprit son ancien nom de Code Napoléon. Un décret décida que le 15 août serait désormais jour de fête nationale. Une commission fut nommée pour réunir et publier les œuvres de l'Empereur. Tous les vieux soldats des armées impériales furent recherchés et, plus que jamais, comblés. Enfin, le 5 mai, jour où était mort l'exilé de Sainte-Hélène, un service funèbre, annoncé avec éclat, rassembla à Notre-Dame non seulement tous les fonctionnaires de la hiérarchie civile et militaire, mais tous ceux qui voulaient prendre date et affirmer leur dévouement. Chose étrange ! la République, morte en fait, mais officiellement vivante, avait eu, elle aussi, la veille, son anniversaire c'était le 4 mai 1848 que l'Assemblée constituante s'était réunie, et un décret qu'on avait oublié d'abroger prescrivait de célébrer cette date. On avait donc vu ce jour-là, dans la nef déserte de la vieille basilique, le prêtre monter à l'autel et remercier Dieu pour la République fondée : fête solitaire et dérisoire qui ressemblait moins à une action de grâces qu'à la prière des agonisants !

L'agonie ne pouvait se prolonger toujours, et, comme disaient les familiers plus impatients que le maitre, il fallait en finir. Louis-Napoléon, sans se hâter encore, marcha d'un pas un peu plus décidé vers son but. Déjà il s'était fait attribuer par le Sénat une liste civile de douze millions, et, entre toutes les imitations monarchiques, celle-là avait été la plus appréciée, non du Président, fort simple pour lui-même, mais de l'entourage qui vivait de ses largesses. Certaines rigueurs vis-à-vis des journaux mirent à nu les pensées dissimulées jusque-là. M. de Girardin ayant combattu dans la Presse l'idée de la proclamation de l'Empire, un avertissement lui fut infligé. Dans les départements, les préfets enchérirent sur la pensé ; du prince, et leur susceptibilité impérialiste se montra plus vive encore. Sur ces entrefaites, de vagues rapports de police signalèrent quelques retours offensifs des factions socialistes : c'était une société secrète qui tenait ses conciliabules près de la barrière de Fontainebleau ; c'étaient des grèves ou des tentatives de grèves à Saint-Quentin, à Angoulême, à la Flèche : des placards insurrectionnels avaient été affichés au Mans : à Lille et à Metz des cris séditieux avaient été proférés : dans une excursion aux environs de Vichy, le général Saint-Arnaud avait été insulté. L'occasion parut belle pour évoquer le péril social et reprendre le rôle de sauveur. Des pétitions commencèrent à circuler qui demandaient l'Empire : elles furent propagées dans les Charentes, ce berceau du bonapartisme, puis dans la Meuse. Quelques-unes étaient conçues en des termes étranges : l'une d'elles demandait la stabilité du pouvoir pour assurer « la liberté politique ». Le mois de juillet étant arrivé, des élections départementales eurent lieu. Elles se firent au milieu d'une torpeur et d'une lassitude qui permettaient de tout entreprendre. Cependant cette indifférence même disait assez que la nation ; si disposée qu'elle fût à parler, ne parlerait que si on l'y poussait un peu. Les conseils généraux ayant été réunis en session, neuf demandèrent le rétablissement de l'Empire, quarante-neuf, moins explicites, se bornèrent à exprimer le vœu que le pouvoir fût consolidé et perpétué, vingt-sept se contentèrent de signer des adresses de félicitation. C'était beaucoup : peut-être n'était-ce pas tout à fait l'unanimité qu'on avait espérée. Il fallait frapper un coup décisif et, après une si longue temporisation, sortir enfin du provisoire. Pour atteindre ce but, pour provoquer cette consultation nationale attendue, un grand et solennel voyage fut décidé.

 

II

Quand, en 1850, Louis-Napoléon avait voulu, en se montrant à la nation, affermir sa fortune déjà grandissante, ce n'était pas vers les départements les plus calmes, mais vers les régions les plus travaillées par le socialisme qu'il avait porté ses pas. Le succès avait justifié sa virile audace. En 1852, la même confiance hardie inspira ses desseins. Son itinéraire devait le conduire tout d'abord au milieu de ces provinces du Centre, si agitées après le coup d'État ; il descendrait ensuite la turbulente vallée du Rhône, et visiterait les grandes cités de Lyon et de Marseille ; puis il inclinerait vers le Sud-Ouest, séjournerait dans le département de l'Hérault, asile des passions démagogiques mal éteintes, ferait une longue étape à Toulouse, une plus longue à Bordeaux. Ce n'est qu'après ces épreuves successives à travers des contrées douteuses qu'il recevrait au retour les hommages des fidèles Charentes ou recueillerait les douces acclamations des paisibles paysans tourangeaux.

Malgré les chances favorables, les conseillers du prince, au moment d'un acte si décisif, ne pouvaient se défendre de quelque trouble. « Mon voyage, disait Louis-Napoléon à ses familiers, est une interrogation. » A cette interrogation il importait que la réponse fût assez nette pour rendre l'Empire non seulement aisé, mais nécessaire. Le premier département où l'auguste voyageur s'arrêterait était celui du Cher. M. de Persigny, ministre de l'intérieur, manda le préfet, et, sous une forme précise et brutale suivant les uns[2], plus dissimulée suivant les autres[3], il lui donna pour instruction de faire crier : Vive l'Empereur ! La première impulsion une fois donnée, on jugeait que tout le reste suivrait. Entre gens qui aspiraient au même but, les instructions étaient d'ailleurs superflues. Parmi tous les préfets, qu'on les stimulât ou non, la même émulation régnait. Partout les municipalités étaient convoquées, partout des trains de plaisir étaient organisés, partout les vieux soldats de l'Empire s'apprêtaient à se ranger autour du neveu de Napoléon et à donner le signal des acclamations. Il fallait surtout éviter que des fâcheux vinssent troubler la fête. Dans le Gard et dans plusieurs autres départements, quelques démocrates, signalés par la police, furent avec une opportune discrétion mis par avance sous les verrous. A l'étranger, les autorités limitrophes se prêtèrent elles-mêmes complaisamment à ce que la manifestation fût conduite à souhait. Comme on craignait que les proscrits, réfugiés dans le comté de Nice, ne franchissent la frontière et, se hasardant jusqu'à Marseille, ne se mêlassent au cortège présidentiel, l'intendant de la province les fit prudemment interner. Au milieu de ces préoccupations, le Président, aussi calme que ses amis l'étaient peu, ne se départait pas de son attitude réservée, presque modeste ; une note insérée au Moniteur engagea même les municipalités à s'abstenir de magnificences trop coûteuses et à consacrer aux pauvres ou aux œuvres charitables la meilleure partie de leurs dépenses.

Le départ était fixé au 14 septembre. La première halte était Bourges. Le prince fit, à la tombée du jour, son entrée dans la ville déjà illuminée. Dans la population civile, l'accueil fut favorable plutôt qu'enthousiaste. Mais le lendemain, une revue ayant eu lieu, le général de Noue, lié à M. de Maupas par uni ancienne amitié, se retourna vers ses troupes et poussa le cri de Vive l'Empereur ! qui fut aussitôt répété[4]. A Nevers, les mariniers de l'Yonne, les bûcherons et les flotteurs de Clamecy accoururent en foule ; c'est dans ces régions que s'étaient recrutés les plus farouches des socialistes ; les acclamations furent cependant chaleureuses, les uns voulant rentrer en grâce, les autres protester contre les récents excès. Louis-Napoléon traversa Moulins, puis La Palisse, autre ville signalée dans les derniers troubles. Il gagna Roanne où la population se montra sympathique ; ce qui ne l'empêcha pas d'élire quinze jours plus tard un conseil municipal si hostile qu'il fallut aussitôt le dissoudre. Le 18, le président était à Saint-Étienne ; le 19, à Lyon.

La grande cité avait déployé toutes ses pompes pour recevoir son hôte : bals, revues, feux d'artifice, exposition régionale, rien ne manqua de ce qui pouvait attirer ou retenir les foules. Si séduisant que fût le spectacle, l'attention était ailleurs. Une statue de l'Empereur devait être inaugurée ; on savait qu'à cette occasion le prince prononcerait un discours, et on attendait anxieusement ses paroles. Avec une intention visible, Louis-Napoléon insista sur le titre légitime de l'Empereur « élu trois fois par le peuple, sacré par le chef de la religion, reconnu par toutes les puissances continentales de l'Europe ». « L'Empereur, ajouta-t-il, fut le médiateur entre deux siècles ennemis ; il tua l'ancien régime en rétablissant tout ce que ce régime avait de bon ; il tua l'esprit révolutionnaire en faisant triompher partout les bienfaits de la Révolution... Aussi, dès que le peuple s'est vu libre de son choix, il a jeté les yeux sur l'héritier de Napoléon, et, par la même raison, depuis Paris jusqu'à Lyon, sur tous les points de mon passage, s'est élevé le cri de Vive l'Empereur ! » L'auditoire était suspendu aux lèvres de l'orateur. Sans doute, un programme définitif allait suivre. La curiosité ne fut qu'à demi satisfaite. Louis-Napoléon ménageait ses évolutions comme un romancier ménage ses péripéties, et jamais il n'épuisait l'intérêt d'un seul coup. Il posa la question sans la résoudre encore tout à fait. « Le cri de Vive l'Empereur ! continua-t-il, est un souvenir qui touche mon cœur bien plus qu'un espoir qui flatte mon orgueil. Nous sortons à peine de ces moments de crise où les notions du bien et du mal étant confondues, les meilleurs esprits se sont pervertis. La prudence et le patriotisme exigent que, dans de semblables moments, la nation se recueille avant de fixer ses destinées ; et il est encore pour moi difficile de savoir sous quel nom je puis rendre les plus grands services. Si le titre modeste de Président pouvait faciliter la mission qui m'est confiée, et devant laquelle je n'ai pas reculé, ce n'est pas moi qui, par intérêt personnel, désirerais changer ce titre contre celui d'Empereur. »

Ce n'était jas sans appréhension que les serviteurs du prince le voyaient s'engager dans les contrées du Midi. Ces appréhensions dictèrent des précautions extrêmes. Dans les départements riverains du Rhône, il avait été procédé, comme on l'a dit, à d'assez nombreuses arrestations. La police reçut en outre des instructions d'une sévérité rigoureuse. En certains endroits, l'administration voulut imposer l'enthousiasme, craignant qu'il ne manquât. Un arrêté du maire de Valence obligeait les propriétaires et les locataires de maisons à arborer leur drapeau et à illuminer : « Les contraventions à ces dispositions, ajoutait l'excellent magistrat, seront légalement constatées[5]. » L'attitude des populations démentit bien vite ces prévisions défiantes. Grenoble, Valence, le Dauphiné tout entier accueillirent Louis-Napoléon comme en 1815 ils avaient accueilli l'Empereur lui-même. A partir de Valence, le président descendit le Rhône en bateau à vapeur : les contingents des villages se pressaient sur les rives pour l'entrevoir ; au sommet des collines, les ruines des châteaux forts s'étaient elles-mêmes parées de mâts et de banderoles ; sur le vieux pont du Saint-Esprit, orné et comme rajeuni, des arcs de triomphe avaient été dressés. A l'arrivée à Avignon, la foule massée sur les remparts, groupée sur la forteresse de Villeneuve, entassée sur l'antique pont Saint-Bénézet, prolongea longtemps ses vivats ; et, le lendemain à Arles, dans la vaste enceinte des Arènes, les acclamations se renouvelèrent avec tout l'entrain méridional.

La même faveur entoura Louis-Napoléon à son entrée à Marseille. Une circonstance toute récente rendit la réception plus chaleureuse. La veille, on avait saisi dans cette ville, dans une maison du grand chemin d'Aix, une machine infernale. Ce complot dévoilé si à propos que les plus malveillants le crurent organisé à dessein, raviva le sentiment du péril social et rapprocha du Président ceux mêmes qui volontiers se seraient abstenus. Aux hommages des corps constitués vinrent se joindre d'autres félicitations. Louis-Napoléon reçut le légat du Pape, l'envoyé du roi de Naples, et aussi une députation de chefs arabes arrivés tout exprès d'Algérie. En vérité, on n'eût pas fait plus pour un souverain. Souverain ! désormais le Président l'était bien, il le sentait, et les cris Vive l'Empereur ! de plus en plus empressés, ne lui permettaient pas de l'ignorer Sous l'impression de cette fortune inespérée, il semble que son masque impassible se soit amolli et fondu, que son âme ait fait effort pour s'élever au niveau de ses devoirs et de ses honneurs. N'y a-t-il pas comme une action de grâces à la Providence dans ces belles et chrétiennes paroles qu'il prononçait en inaugurant, près du port de la Joliette, les travaux de la nouvelle cathédrale :

« Partout, disait-il, je m'efforce de soutenir et de propager les idées religieuses, les plus sublimes de toutes, puisqu'elles guident dans la fortune et consolent dans l'adversité. Mon gouvernement, je le dis avec orgueil, est peut-être le seul qui ait soutenu la religion pour elle-même ; il la soutient non comme instrument politique, non pour plaire à un parti, mais uniquement par conviction, et par amour du bien qu'elle inspire comme des vérités qu'elle enseigne. Lorsque vous irez dans ce temple appeler la protection du ciel sur les têtes qui vous sont chères, sur les entreprises que vous avez commencées, rappelez-vous celui qui a posé la première pierre de cet édifice, et croyez que, s'identifiant à l'avenir de cette grande cité, il entre par la pensée dans vos prières et dans vos espérances. »

Les amis de Louis-Napoléon ressentaient encore une crainte. On allait traverser le département de l'Hérault, Béziers, Bédarieux, toutes ces villes fameuses dans les dernières luttes civiles. A Montpellier, dans un bal populaire, quelques cris Vive l'amnistie ! se mêlèrent au cri Vive l'Empereur ! « L'amnistie, repartit le prince avec une fermeté bienveillante et émue, est dans mon cœur autant que sur vos lèvres : tâchez de vous en rendre dignes par votre sagesse. » En dépit des passions non tout à fait apaisées, partout l'accueil fut bon ; en beaucoup d'endroits, il fut chaleureux. « L'Hérault a fait son sacre comme les autres départements », écrivait le général Saint-Arnaud qui accompagnait le Président. Mû par un reste de défiance, il se reprend pourtant. « C'est égal, je veille ; dans ces régions méridionales, derrière l'enthousiasme, on peut trouver le fanatisme. » La vigilance devenait inutile, et le général le sentit bientôt lui-même. « La présence du prince, disait-il trois jours plus tard, fait comme le soleil, elle fond la glace[6]. » Dès ce moment, en effet, le voyage ne fut plus qu'un long triomphe. A chaque étape, les acclamations devenaient plus bruyantes. Les arcs de triomphe se multipliaient, et il n'était si humble bourgade qui ne voulût avoir le sien. Sur tous les mâts, le long de toutes les banderoles, sur le fronton de tous les édifices, on lisait des inscriptions qui, toutes, répétaient les mêmes vœux. Ave, Cesar Imperator ! Ave, Ludovice Imperator, protector Franciœ ! Fiat imperium ! Vox populi, vox Dei ! Le français n'était pas moins expressif que le latin. A Napoléon, sauveur de la propriété ! A Napoléon Empereur ! Quel bonheur que le 2 décembre ! disait une autre inscription plus naïve que les autres. A voir l'immense concours des populations soulevées, on eût dit une de ces gigantesques farandoles qui se développent parfois dans les fêtes de ces contrées. Grisés par l'enthousiasme qu'ils avaient excité, certains préfets perdaient toute mesure et versaient dans la plus extraordinaire adulation : « Soyez le bienvenu dans ce pays où Charlemagne et saint Louis ont régné. » Ainsi s'exprimait le préfet de la Haute-Garonne en recevant le prince à Toulouse. Les prêtres, les évêques n'étaient guère moins enthousiastes que l'armée, les fonctionnaires ou les paysans. Ils comptaient beaucoup sur le nouveau souverain ; celui-ci prêtait l'oreille à chacune de leurs requêtes ; il écoutait avec une attention encourageante les prélats qui, comme M. de Bonnechose à Carcassonne, lui insinuaient quelques modifications des lois civiles ou des articles organiques[7]. A ces marques de sa bonne volonté il joignait les témoignages de sa munificence, dons aux églises ou aux presbytères, promesses de crédits pour la restauration ou l'achèvement des cathédrales Quelques-uns étaient tellement ravis de ces générosités qu'ils en montraient un éblouissement un peu naïf. Tel était le vénérable cardinal Donnet, qui, dans une lettre à son clergé, détaillait, avec une pieuse prolixité, le nombre et la valeur des présents ; c'étaient, disait-il, douze fauteuils en tapisserie de Beauvais qui « n'étaient pas estimés à moins de trente mille francs » ; c'étaient en outre cinq mille francs pour la réparation d'un calvaire et d'un clocher ; à cela s'ajoutaient encore deux « riches tableaux » dont le respectable archevêque négligeait de faire connaître le prix.

Maître de lui au milieu de l'entraînement général, Louis-Napoléon se préparait au discours solennel qui fixerait enfin la destinée du pays et la sienne.

Il le prononça le 9 octobre à Bordeaux, à l'issue d'un banquet qui lui était offert par la Chambre de commerce. Contre sa coutume, il alla droit au but.

« Je le dis avec une franchise aussi éloignée de l'orgueil que d'une fausse modestie, jamais peuple n'a témoigné d'une manière plus directe, plus spontanée, plus unanime, la volonté de s'affranchir des préoccupations de l'avenir, en consolidant dans la même main un pouvoir qui lui est sympathique. C'est qu'il connaît, à cette heure, et les trompeuses espérances dont on le berçait et les dangers dont il était menacé. Il sait qu'en 1852 la société courait à sa perte. Il me sait gré d'avoir sauvé le vaisseau en arborant seulement le drapeau de France. Désabusé d'absurdes théories, le peuple a acquis la conviction que les réformateurs prétendus n'étaient que des rêveurs, car il y avait toujours inconséquence, disproportion entre leurs moyens et les résultats promis... Pour faire le bien du pays, il n'est pas besoin d'appliquer de nouveaux systèmes, mais de donner, avant tout, confiance dans le présent, sécurité dans l'avenir. Voilà pourquoi la France semble vouloir revenir à l'Empire. »

Le grand mot était enfin prononcé. Avec une insinuante habileté, Louis-Napoléon devançait aussitôt la principale objection.

« Il est une crainte à laquelle je dois répondre. Par esprit de défiance, certaines personnes se disent : L'Empire, c'est la guerre. Moi, je dis : L'Empire, c'est la paix. C'est la paix, car la France la désire, et, lorsque la France est satisfaite, le monde est tranquille. La gloire se lègue bien à titre d'héritage, mais non la guerre. Est-ce que les princes qui s'honoraient justement d'être les petits-fils de Louis XIV ont recommencé ses luttes ? La guerre ne se fait pas par plaisir, elle se fait par nécessité ; et, à ces époques de transition où partout, à côté de tant d'éléments de prospérité, germent tant de causes de mort, on peut dire avec vérité : Malheur à celui qui, le premier, donnerait en Europe le signal d'une collision dont les conséquences seraient incalculables ! »

A ce langage d'une si pacifique fierté, les acclamations éclatèrent et se prolongèrent longtemps. L'enthousiasme se colora d'émotion quand le prince, continuant, traça en un superbe langage le programme-de son gouvernement futur, plan grandiose d'un édifice qui, hélas ! ne se construisit jamais.

« J'en conviens, j'ai, comme l'Empereur, bien des conquêtes à faire. Je veux, comme lui, conquérir à la conciliation les partis dissidents et ramener dans le courant du grand fleuve populaire les dérivations hostiles qui vont se perdre sans profit pour personne.

« Je veux conquérir à la religion, à la morale, à l'aisance, cette partie encore si nombreuse de la population qui, au milieu d'un pays de foi et de croyance, connaît à peine les préceptes du Christ ; qui, au sein de la terre la plus fertile du monde, peut à peine jouir de ses produits de première nécessité.

« Nous avons d'immenses territoires incultes à défricher, des routes à ouvrir, des ports à creuser, des rivières à rendre navigables, des canaux à terminer, notre réseau de chemins de fer à compléter. Nous avons, en face de Marseille, un vaste royaume à assimiler à la France. Nous avons tous nos grands ports de l'Ouest à rapprocher du continent américain par la rapidité de ces communications qui nous manquent encore. Nous avons partout enfin des ruines à relever, des faux dieux à abattre, des vérités à faire triompher.

« Voilà comment je comprendrais l'Empire, si l'Empire doit se rétablir. Telles sont les conquêtes que je médite, et vous tous qui m'entourez, qui voulez, comme moi, le bien de notre nation, Vous êtes mes soldats. »

 

On ne pouvait mieux dire, et tout l'intérêt du voyage était désormais épuisé. Le 10 octobre, le télégraphe apporta à Paris la harangue présidentielle, le discours de Bordeaux, comme on l'appela aussitôt. Il se produisit alors une émotion, non artificielle ou provoquée, mais sincère et profonde, tant ce langage, par toutes ses apparences, semblait digne, conciliant et loyal ! Plusieurs, même parmi les plus malveillants, se reprochèrent leur hostilité comme une injustice et se demandèrent, dans l'anxiété de leur conscience, s'il convenait de bouder davantage un règne qui s'annonçait sous de tels auspices. Quant à la République, qui donc, en ces nouvelles conjonctures, y pouvait songer encore ? Tout au plus lui accordait-on une dernière mention dédaigneuse et pleine de persiflage. « Nous constatons froidement son décès, disaient les plus libéraux ; ce n'est pas sa mort qui nous attriste, c'est sa vie qui nous a affligés. » Pendant ce temps, l'autorité publique, secondée par le zèle privé, préparait au président, pour son retour, une réception digne de lui. Ce retour était proche. Louis-Napoléon visitait rapidement Angoulême, Rochefort, la Rochelle, Tours ; il faisait une dernière halte à Amboise, et, pour frapper l'opinion par un nouvel acte éclatant, il y annonçait à Abd-el-Kader prisonnier sa mise en liberté. Le 16 octobre, à deux heures de l'après-midi, il arriva à Paris.

Il y fut accueilli au milieu de toutes les pompes officielles. Tous les corps constitués s'étaient portés jusqu'à la gare d'Orléans pour le saluer. Les grondements du canon se mêlaient aux sonneries des cloches : les accents des musiques militaires alternaient avec les harmonies des cantates. Sur la place de la Bastille, le président du conseil municipal, M. Delangle, le complimenta. « La voix du peuple, lui dit-il, demande que votre pouvoir s'affermisse afin que la stabilité du présent soit la garantie de l'avenir. » Le préfet de la Seine exprima le même vœu. Sur la longue ligne des boulevards, les théâtres, les édifices publics, quelques magasins eux-mêmes s'étaient décorés d'arcs de triomphe. Sur l'un d'eux on lisait ces vers de Virgile :

Dii patrii indigetes...

Hunc saltern everso juvenem succurrere sœclo

Ne prohibete.

Mieux encore que les vers du poète, les cris répétés dans la foule donnaient à la fête sa véritable signification. C'est dans cet appareil que Louis-Napoléon fut porté jusqu'au palais des Tuileries. Puis le soir, rassasié d'hommages, avide de recueillement et de repos, il se déroba à ces ovations et gagna le château de Saint-Cloud.

 

III

Le lendemain de cette journée fameuse, le Moniteur contenait l'avis suivant : « La manifestation éclatante qui se produit dans toute la France en faveur du rétablissement de l'Empire impose au président le devoir de consulter le Sénat. »

La haute Assemblée se réunit le 4 novembre. Tout avait été combiné pour abréger la procédure, et, afin d'éviter tout retard ou toute maladresse, les rôles avaient été distribués d'avance. Dès le début de la session extraordinaire, dix sénateurs, parmi les plus considérables, déposèrent un projet qui modifiait la Constitution et absorbait décidément la République dans l'Empire. Le projet fut transmis au gouvernement par le ministre d'État et reporté par lui au Luxembourg une demi-heure plus tard. « Le gouvernement, déclara le ministre, ne s'oppose pas à la prise en considération[8]. » Sur cette réponse prévue, la commission fut nommée. M. Troplong, choisi comme rapporteur, ne se fit pas attendre. Son travail était ébauché déjà, sinon tout à fait achevé. Le 6 novembre, il le lut au Sénat.

C'était une œuvre longue, savante, décorée d'un style pompeux, avec des aperçus qui visaient à la profondeur. On insistait d'abord, comme il était juste, « sur l'immense pétition de tout un peuple accouru sur les pas de son libérateur, sur ce plébiscite anticipé sorti du cœur de millions d'agriculteurs et d'ouvriers, d'industriels et commerçants... » « Après les grands ébranlements politiques, continuait le rapporteur, il arrive toujours que les peuples se jettent avec joie dans les bras de l'homme fort que leur envoie la Providence. C'est la fatigue des guerres civiles qui fit la monarchie du vainqueur d'Actium. C'est l'horreur des excès révolutionnaires autant que la gloire de Marengo qui éleva le trône impérial. Au milieu des dangers de la patrie, cet homme fort s'est rencontré au 10 décembre 1848, au 2 décembre 1851, et la France lui a confié son drapeau prêt à périr. » Après cette courte théorie du césarisme, M. Troplong offrait aux républicains des consolations que ceux-ci vraiment n'attendaient guère. « La monarchie impériale, disait-il, a tous les avantages de la République sans en avoir les dangers. Les autres régimes monarchiques ont été accusés d'avoir placé le trône trop loin du peuple... mais l'Empire, plus fort que la République sur le terrain démocratique, a été le gouvernement le plus énergiquement soutenu et le plus vivement regretté par le peuple. C'est le peuple surtout qui l'a retrouvé dans sa mémoire pour l'opposer aux rêves des idéologues et aux expériences des perturbateurs. » Tout à fait satisfait de son argument, M. Troplong le ressaisissait avec une complaisance de plus en plus marquée. « Voilà pourquoi, poursuivait-il, la monarchie napoléonienne a absorbé une première fois et doit absorber une seconde fois la République. La République est virtuellement dans l'Empire à cause du caractère contractuel de l'institution et de la délégation expresse du pouvoir par le peuple. » A cette subtile apologie le rapporteur ajoutait de longs développements sur « l'idolâtrie de l'égalité », sur « les rêves des incorrigibles novateurs », sur la démocratie grecque et surtout la romaine. Il se décidait enfin à conclure. Sa conclusion, c'était l'adoption d'un sénatus-consulte qui rétablirait la dignité impériale au profit de Louis-Napoléon Bonaparte et de sa descendance. Le sénatus-consulte n'aurait pourtant son plein effet qu'après ratification par le suffrage universel[9].

Le rapport terminé, le scrutin s'ouvrit aussitôt. Sur 87 sénateurs, 86 votèrent la proposition. Un seul s'abstint, M. Vieillard, ancien précepteur du prince. Peut-être des répugnances invétérées lui défendirent-elles de concourir à un retour monarchique : peut-être aussi, connaissant bien son ancien élève, avait-il deviné chez lui ces dangereuses échappées de l'esprit, ces entêtements mêlés d'indécision qui devaient en faire, malgré de grandes qualités, un souverain si funeste.

Si abrégés que fussent ces délais, les courtisans les trouvaient encore trop longs. Tous les corps de l'État, luttant de zèle et de louangeuse emphase, multipliaient leurs adresses. L'Empire, c'est la paix, avait dit le président à Bordeaux : le mot avait fait fortune et était répété partout. Les journaux officieux ne tarissaient pas en détails sur les membres de la famille Bonaparte dispersés depuis longtemps à l'étranger et, à part le roi Jérôme et son fils, tout à fait inconnus en France. Cependant la nation était convoquée dans ses comices pour les 20 et 21 novembre, et pour l'honneur du nouveau règne, il fallait que le succès fût sans ombre. Plus que jamais le Moniteur s'évertuait à combattre les rumeurs de toute sorte qui continuaient à courir sans qu'on en sût bien l'origine. Tantôt il démentait le bruit de nouveaux impôts, tantôt il s'ingéniait à rassurer les officiers ministériels toujours un peu inquiets sur la propriété de leurs charges. Il rappelait en outre les peines sévères qui atteignaient la propagation des nouvelles fausses, même publiées de bonne foi. Quant aux préfets, chacun d'eux voulait que son département fût le premier. Les uns, par l'espoir de grâces tellement larges qu'elles ressembleraient à une amnistie, s'appliquaient à rallier même les familles des proscrits. Les autres, spéculant sur le nom de Napoléon, s'efforçaient d'exciter la fibre patriotique. D'autres, comme le préfet de la Haute-Garonne, annonçaient déjà que les résultats des votes seraient gravés sur le bronze et le marbre. Tous combattaient l'abstention, seul danger à redouter. Aux efforts des préfets se joignaient, en beaucoup d'endroits, ceux des évêques, et on éprouve quelque confusion à lire aujourd'hui les lettres pastorales de ces graves personnages. Les Livres Saints ne leur fournissaient pas d'expression assez forte pour louer « l'homme de la droite de Dieu, l'instrument des bontés de la Providence[10] ». Ils se déclaraient pleinement rassurés sur l'avenir. Suivant l'un d'eux, les paroles de Louis-Napoléon « étaient peut-être les plus belles qui fussent jamais sorties de la bouche d'un prince chrétien[11] ». Quelques-uns cependant se montraient plus réservés dans leurs pronostics ou moins fougueux dans leurs admirations : tel était Mgr Dupanloup, qui publiait en ce temps-là même un mandement prévoyant sur la Liberté de l'Église.

En France, l'état de l'opinion et la rigueur des lois ne permettaient guère à la minorité républicaine ou royaliste de s'affirmer. A l'étranger, les réfugiés révolutionnaires et socialistes, protégés par la liberté de l'exil, dénoncèrent de loin, en termes d'une violence inouïe, l'épreuve suprême où la République allait succomber. Le Comité révolutionnaire de Londres adjurait tous les démocrates « de se tenir prêts à tout et à tout instant, de conspirer avec courage et prudence, de ne pas se laisser surprendre comme au 2 décembre. » « Soyez toujours prêts à vous lever et à frapper, disaient les délégués de la Société la Révolution. Devant un tyran et un assassin, c'est le seul devoir à remplir. » Quant aux proscrits réfugiés à Jersey, Victor Hugo avait en une seule phrase résumé leurs ressentiments : « Tout citoyen digne de ce nom n'a qu'une chose à faire, charger son fusil et attendre. » — Tandis que les vaincus du coup d'État exhalaient ainsi leur rage impuissante, M. le comte de Chambord, dans un manifeste bien différent, proclamait le droit monarchique et rappelait à l'antique fidélité les légitimistes un peu éblouis par la fortune du nouvel Empire. Le langage de l'auguste exilé était ferme, sans colère et (chose assez rare chez les royalistes) sans illusions. « J'ignore, disait-il avec une émotion un peu découragée, s'il me sera donné de revoir jamais mon pays, mais je suis bien sûr qu'il n'aura pas à me reprocher une parole, une démarche, qui puisse porter atteinte à sa prospérité et à son repos... » Avec une sévérité qui parut alors excessive, il condamna le régime nouveau. « Ne vous livrez pas à des illusions qui tôt ou tard vous seraient funestes. Le nouvel Empire qu'on vous propose ne saurait être la monarchie tempérée et durable... On se trompe et on vous trompe ; le génie et la gloire de Napoléon n'ont pu fonder rien de stable ; son nom et son souvenir y suffiraient bien moins encore. On ne rétablit pas la sécurité en ébranlant le principe sur lequel repose le trône. » La fin du manifeste était empreinte d'une sereine et grandiose tristesse : « Quels que soient sur vous et sur moi les desseins de Dieu, resté chef de l'antique race de vos rois, héritier de cette longue suite de monarques qui, durant tant de siècles, ont incessamment accru et fait respecter la puissance et la fortune de la France, je me dois à moi-même, je dois à ma famille et à ma patrie de protester hautement contre des combinaisons mensongères et pleines de dangers. Je maintiens donc mon droit, qui est le plus sûr garant des vôtres, et, prenant Dieu à témoin, je déclare à la France et au monde que, fidèle aux lois du royaume et aux traditions de mes aïeux, je conserverai religieusement jusqu'à mon dernier soupir le dépôt de la monarchie héréditaire dont la Providence m'a confié la garde, et qui est l'unique port de salut où, après tant d'orages, cette France, objet de tout notre amour, pourra retrouver enfin le repos et le bonheur. » — Ainsi parlait M. le comte de Chambord. Le Moniteur, avec une impartialité dédaigneuse, avait reproduit les proclamations des chefs socialistes. Il jugea bon de reproduire aussi, en l'accompagnant de quelques regrets courtois, le manifeste de Frohsdorf. On aurait dit que, dans la conscience de sa force, le gouvernement voulût placer lui-même sous les yeux du pays toutes les pièces du procès qui allait se juger. Cette générosité n'était d'ailleurs pas telle qu'il fût prudent d'y compter tout à fait. Ces documents qu'il publiait, Louis-Napoléon se gardait bien de les laisser propager. La proclamation du comte de Chambord ayant été répandue dans quelques départements de l'Ouest, des perquisitions furent ordonnées, les exemplaires furent saisis et les distributeurs arrêtés.

On atteignit ainsi la date du 21 novembre. Le Corps législatif avait été convoqué pour le 25 afin de procéder au recensement des votes. Il se réunit, non sans quelques incidents. Deux députés légitimistes, M. de Kerdrel et M. de Calvières, résignèrent leur mandat, ne voulant pas s'associer à la fondation de l'Empire. M. Bucher de Chauvigné demanda pour le même motif à ne pas prendre part aux travaux de la session. M. Bouhier de l'Écluse, royaliste lui aussi, se contenta de déposer la protestation isolée d'un électeur de la Moselle[12]. Dans le souci du grand événement qui absorbait toutes les pensées, ces manifestations passèrent inaperçues. Le ter décembre, le Corps législatif proclama le résultat du scrutin. Les, suffrages affirmatifs étaient au nombre de 7.824.189 ; les suffrages négatifs étaient de 253.145. Les abstentions s'élevaient au chiffre considérable de 2.062.798. Elles avaient été surtout nombreuses dans certaines régions telles que la Vendée, le Maine-et-Loire et surtout le Morbihan, très attachés à l'opinion royaliste[13]. Il en était de même dans les Bouches-du-Rhône, le Rhône, la Gironde, départements populeux où le parti républicain avait conservé une partie de son influence[14]. Somme toute, le résultat était plus favorable encore que celui du plébiscite qui avait suivi le coup d'État. Depuis le mois de décembre 1851, les partis hostiles avaient perdu près de quatre cent mille voix : Louis-Napoléon, au contraire, avait gagné un nombre de suffrages presque égal, soit que le succès eût été contagieux, soit que les déclarations sages et mesurées du prince eussent déterminé de nouvelles adhésions.

Il ne restait plus qu'à déposer aux pieds du souverain l'hommage de la nation et à le saluer du titre d'Empereur. Le 1er décembre, à la tombée de la nuit, le recensement étant achevé, les sénateurs, les députés, les conseillers d'État, tous en carrosse de gala et précédés de porte-torches à cheval, se rendirent à Saint-Cloud. M. Mesnard, vice-président du Sénat, complimenta le nouveau monarque et le fit avec une simplicité grave et digne. Comme il arrive aux libéraux qui ont cessé de l'être, M. Billault, président du Corps législatif, ne sut pas garder la même mesure et versa dans l'adulation. « La France se livre à vous tout entière », dit-il à l'Empereur ; et même en un temps où l'excessive louange était commune, cette humilité déplut. Napoléon III — car on doit désormais lui donner ce nom qu'il portera dans l'histoire — laissa percer dans sa réponse cette émotion communicative qu'inspire l'extrême bonheur comme l'extrême adversité. Il affirma avec un peu de complaisance pour lui-même que son règne n'avait pas pour origine, comme tant d'autres, la violence et la ruse. Il parla de sa reconnaissance envers la nation. Avec une modestie qui toucha, il fit appel « aux hommes indépendants qui l'aideraient de leurs conseils et ramèneraient son autorité dans de justes limites si elle pouvait s'en écarter jamais ». Il rendit habilement un double hommage aux dynasties ses devancières, et au suffrage universel d'où dérivait son autorité. « Non seulement je reconnais les gouvernements qui m'ont précédé, mais j'hérite en quelque sorte de ce qu'ils ont fait de bien ou de mal... Mon règne ne date pas de 1815, il date de ce moment même où vous venez de me faire connaître les volontés de la nation. » La harangue impériale se terminait par les plus nobles paroles : « Aidez-moi, messieurs, disait le souverain, à asseoir un gouvernement stable qui ait pour base la religion, la probité, la justice, l'amour des classes souffrantes. »

L'Empire était officiellement rétabli. La cérémonie achevée, sénateurs, députés, conseillers d'État regagnèrent Paris, roulant dans leurs pensées toute sorte de projets ambitieux, et s'étonnant de la fortune du prince comme de la leur propre. Ce n'était pas que, pour un grand nombre, tant de prospérité ne laissât place à bien des retours. Beaucoup avaient, au cours de leur longue carrière, vu bien des fêtes pareilles, et, à Saint-Cloud comme aux Tuileries, avaient renouvelé à trois dynasties successives les mêmes promesses de perpétuité. Ceux-là sentaient plus de souvenirs se réveiller dans leur mémoire que d'espérances naître dans leur cœur, et, devant le spectacle de ce jour, ils inclinaient suivant leur nature à la mélancolie ou au scepticisme. Plusieurs, sans doute, tandis que leur voiture cheminait dans la nuit brumeuse, essayèrent de tirer l'horoscope du règne et calculèrent, dans la solitude de leurs pensées, la durée de ses splendeurs et l'heure probable de sa chute. Soin inutile ! Qui donc, même parmi les moins confiants, eût pu imaginer dans le lointain avenir autre chose qu'une disgrâce soudaine, qu'un exil imprévu, comme au 29 juillet 1830, comme au 24 février 1848 ? Qui donc eût pu soutenir un seul instant, si elle lui était apparue, la vision, même affaiblie ou partielle, de ce qui, dix-huit ans plus tard, presque jour pour jour, deviendrait une réalité : ce palais de Saint-Cloud aujourd'hui éclairé des dernières lueurs de la fête qui s'achève, et alors tout illuminé de l'incendie qui le consume : ce pont de la Seine que le somptueux cortège de 1852 traverse au milieu de quelques curieux paisibles, et alors poste avancé contre l'ennemi : ce bois de Boulogne qu'on commence à orner pour les décorations de la paix, et alors animé de tous les bruits de la guerre : ce Paris où l'on va rentrer, dont on aperçoit, le long du fleuve et sur les collines, les scintillantes lumières, ce Paris alors enveloppé d'ombres et se débattant sans espoir dans le cercle qui l'étreint. Qui n'eût pas secoué ce rêve comme un cauchemar de la fièvre et n'eût pas jugé impie et insensé de l'entretenir ou d'y croire ? Dieu, Dieu seul tenait en ses mains le fil de ce règne, l'un des plus extraordinaires qui furent jamais, et ce fil était invisible à tous les yeux, même à ceux que la rancune ou la haine rendait le plus perspicaces.

Futuri temporis exitum

Caliginosa nocte premit Deus.

 

IV

Le 2 décembre, Napoléon III fit son entrée dans Paris. Superstition ou calcul, désir de frapper les masses ou défi pour ses adversaires, il avait choisi la date du coup d'État pour l'inauguration de sa dignité suprême. Les jours suivants furent consacrés à ces soins multiples qui accompagnent tout nouveau règne. Fidèle à la coutume des anciens rois et plus encore aux inspirations de son excellent cœur, l'Empereur porta d'abord sa pensée vers les malheureux, et ses premières visites furent pour l'Hôtel-Dieu et le Val-de-Grâce. Des amnisties furent accordées pour la plupart des délits spéciaux. Parmi les criminels de droit commun, beaucoup obtinrent la remise ou l'adoucissement de leur peine. Les condamnés politiques de 1848 et 1849 étaient pour la plupart détenus à Belle-Ile, et, depuis longtemps, le public ne songeait plus à eux : la clémence impériale moins oublieuse s'étendit à plusieurs de ces infortunés, plus égarés que coupables. Un jour notamment, le Moniteur prit la peine d'annoncer la mise en liberté de Sobrier : mais qu'était-ce que Sobrier ? qui se souvenait encore de lui ? Les émeutiers de 1848 n'étaient-ils pas comme les acteurs démodés d'une pièce depuis longtemps sifflée ? D'autres vaincus de la politique préoccupaient davantage l'opinion sans la passionner beaucoup : on se demandait quel serait le sort des exilés du coup d'État. Le Moniteur du 9 décembre se chargea de répondre à cette pensée. Il annonça que tous les bannis, sauf de rares exceptions, seraient autorisés à rentrer en France. Une condition était toutefois imposée, la reconnaissance du gouvernement établi, et cette restriction, quoique fort logique, devait, pour un grand nombre, rendre le retour impossible ou malaisé. Dans l'indulgence générale, la Presse elle-même eut sa part : tous les avertissements prononcés jusque-là furent annulés : les journalistes respirèrent, mais pas pour longtemps ; car l'administration ne déchira l'ancien carnet des pénitences que pour en commencer aussitôt un nouveau.

Généreux envers ses adversaires, Napoléon III fut, au lendemain de l'Empire comme au lendemain du coup d'État, prodigue envers ses amis. Les généraux Saint-Arnaud et Magnan, noms fameux depuis le 2 décembre, furent créés maréchaux de France ; le général Castellane, chef énergique de l'armée de Lyon, fut élevé à la même dignité. Les cadres de la deuxième section de l'état-major général, supprimés en 1848, furent rétablis. Quant aux promotions de généraux et de colonels, on ne les compta plus. Dans l'ordre civil, les faveurs ne furent guère moindres. M. de Morny fut fait grand-croix de la Légion d'honneur, M. Walewski grand officier. L'organisation des charges de cour allait fournir une occasion nouvelle pour satisfaire les convoitises ou récompenser les dévouements. Il plut enfin au souverain d'assurer aux sénateurs des émoluments égaux à leur rang. Aux termes de la Constitution du 14 janvier, ces hautes fonctions étaient en principe gratuites : le chef de l'État ne pouvait que par exception y attacher une indemnité pécuniaire. Cette exception s'étant bientôt généralisée, les membres de la haute assemblée avaient reçu les uns 15.000, les autres 20.000, quelques-uns 30.000 francs. L'Empereur jugea bon de régler cette situation incertaine et d'assurer à tous le traitement des plus favorisés. Ce n'était au surplus qu'un retour de bon procédé ou, si l'on veut, un échange de dotation mutuelle. Le Sénat, non moins large pour le souverain que le souverain ne l'était pour lui, venait, par un sénatus-consulte du 12 décembre, d'élever de douze à vingt-cinq millions la liste civile impériale.

L'Empereur demanda au Sénat un autre acte de complaisance, et celui-là plus regrettable. L'indépendance du Corps législatif pendant la dernière session lui avait laissé un souvenir pénible et presque amer. Il avait encore dans l'oreille les acerbes paroles de M. de Montalembert. Les critiques plus déguisées de M. de Chasseloup-Laubat l'avaient elles-mêmes froissé à tel point, que celui-ci, s'étant présenté peu après au conseil général dans la Charente, avait été combattu par l'administration. Dans les régions officielles, on redoutait que, sous couleur de discussions budgétaires, on ne revînt comme au temps jadis à la politique. Une fois sur le trône, le nouveau souverain eut à cœur de punir ces modestes essais d'émancipation. Les réformes constitutionnelles appartenant à la haute Chambre, un projet de sénatus-consulte, rédigé dans cet esprit, fut, le 6 décembre, porté au Luxembourg.

Ce projet diminuait en trois matières considérables les attributions déjà si restreintes du pouvoir législatif. C'était d'abord en matière de traité de commerce que l'Empereur avait voulu fixer son droit, et il le fixait d'une façon tout à fait léonine. « Le président de la République est chef de l'État ; il fait les traités de paix, d'alliance et de commerce. » Ainsi s'était exprimé l'article 6 de la Constitution. Nonobstant ces termes généraux, une opinion fort accréditée estimait que toute modification de tarifs devrait être soumise au contrôle de la Chambre : au cours de la dernière session, M. de Flavigny avait hautement revendiqué cette prérogative, et ses paroles avaient été accueillies avec une visible faveur. Il importait d'écarter cette interprétation et de consacrer l'omnipotence souveraine. « Les traités de commerce faits en vertu de l'article 6 de la Constitution ont force de loi, disait le projet de sénatus-consulte, pour les modifications de tarif qui y sont stipulées. » — Sur un second point, l'Empereur ne manifestait pas une moins ferme volonté de s'affranchir de toute entrave. Toutes sortes de desseins, souvent grandioses et généreux, mais souvent aussi chimériques ou coûteux à l'excès, hantaient son esprit : il lui aurait déplu qu'une Assemblée, mesquinement économe ou de courtes vues, vînt arrêter l'essor de ses pensées ou soufflât sur ses rêves. Aux termes de l'article 4 du projet, « tous les travaux d'utilité publique et toutes les entreprises d'intérêt général seraient autorisés et ordonnés par décret de l'Empereur ». Donc le souverain pourrait tout entreprendre, pourrait compromettre à son gré les finances publiques. Sans doute le vote des crédits serait réservé au Corps législatif qui aurait ainsi le dernier mot : mais, les entreprises une fois engagées, qui pourrait se refuser à régulariser la dépense ? — Une importante réforme en matière budgétaire achevait d'émanciper le chef de l'État et de lui donner, comme on dit, les coudées franches. En 1831, il avait été soigneusement stipulé que le budget serait voté par chapitre, et il avait été ajouté que les sommes affectées à chaque chapitre ne pourraient être reportées à des chapitres différents. Sous la monarchie de Juillet, certains députés avaient parfois porté jusqu'à l'excès le scrupule de la spécialité des crédits. Un si petit train de gouvernement ne pouvait convenir à un Bonaparte, et il semblait urgent d'épargner à l'Empereur une sujétion indigne de lui. Après avoir établi que le budget des dépenses serait présenté au Corps législatif avec ses subdivisions administratives par chapitre et par article, le projet gouvernemental continuait en ces termes : « Le budget... est voté par ministère. La répartition par chapitres du crédit accordé pour chaque ministère est réglé par décret de l'Empereur rendu en conseil d'État. » Ce n'est pas tout. « Des décrets spéciaux pourraient autoriser des virements d'un chapitre à un autre. » Ainsi le voulait l'article 12 du projet. Et, comme si cette prérogative eût intéressé le salut de l'État au point de faire oublier les règles ordinaires, la nouvelle législation aurait un effet rétroactif et s'appliquerait au budget, déjà voté, de 1853. — Tel était le sénatus-consulte nouveau. A la vérité, le Corps législatif ainsi diminué recevait une compensation. Une indemnité mensuelle de 2.500 francs était attribuée aux députés en session. Mais était-ce bien de compensation qu'il s'agissait, et le salaire accordé à cette Assemblée par l'acte même qui la spoliait n'était-il pas la plus injurieuse des faveurs ?

Si docile que fût le Sénat, un si téméraire accroissement des attributions exécutives le surprit au point de l'effrayer. Au palais du Luxembourg, les langues se délièrent ; ce ne furent, au reste, que des conversations, et même à voix basse, où le blâme, n'osant atteindre le chef de l'État, s'égarait sur ses conseillers. L'exposé de motifs, œuvre des commissaires impériaux, justifiait mal, disait-on, les nouvelles réformes, à moins qu'on ne voulût s'acheminer vers l'absolutisme pur et simple ; l'état de l'opinion publique, ajoutait-on, n'expliquait guère une si défiante vigilance. Pendant plusieurs jours, cette impression prévalut.

Dans ces conjonctures, nullement périlleuses, tout au plus un peu embarrassantes, le gouvernement, au lieu de précipiter le vote, laissa les esprits se calmer. Puis M. Troplong, nommé, cette fois encore, rapporteur de la commission, se fit de nouveau l'avocat de la pensée impériale. A vrai dire, il l'interpréta plutôt qu'il ne la traduisit et s'attacha moins à louer le projet qu'à désarmer les objections. Il ne nia pas que le pouvoir discrétionnaire, conféré à l'Empereur en matière de traité commercial et de tarif, n'eût éveillé les répugnances de ses collègues. Pour vaincre ces scrupules, il vantait la sagesse du gouvernement. Avant de toucher aux intérêts du commerce et de la navigation, de l'agriculture ou de l'industrie, on ne manquerait pas de procéder aux enquêtes les plus minutieuses et de s'entourer des avis les plus éclairés. Le rapporteur évoquait habilement le nom de Colbert, cet homme d'État sans parlement, si attentif à développer la richesse nationale et mieux renseigné par ses comités consultatifs que jamais prince constitutionnel ne le fut par les Chambres électives. Quant au droit de décréter sans l'intervention législative tous les travaux d'utilité publique, M. Troplong s'efforça de tempérer et d'adoucir le caractère exorbitant de cette faculté. Il établit une distinction plus théorique que pratique entre le travail et la dépense ; ordonner le travail est affaire du gouvernement, régulariser la dépense appartient au pouvoir législatif. C'est avec la même réserve prudente que le rapporteur défendit le nouveau mode de votation du budget. Il s'attacha surtout à railler les longs débats financiers des chambres d'autrefois, « ce budget émietté en parcelles infinies, ce contrôle rapetissé, annulé tant il s'égarait dans la superfétation » ; et, dans cette œuvre de critique, il avait beau jeu ; car il était sûr de réunir dans une même approbation tous ceux qui avaient à se plaindre des régimes déchus ou qui, par insuffisance ou mauvaise fortune, n'avaient pu s'y faire leur place.

Le rapport de M. Troplong n'entraîna pas tellement l'Assemblée que le projet ne rencontrât quelques contradicteurs. C'étaient des contradicteurs amicaux, n'articulant que des reproches discrets, ne parlant que pour leurs collègues ; car le public n'entrait pas au Luxembourg, et la presse ne reproduisait point les discussions sénatoriales. M. de Ségur d'Aguesseau, M. d'Audiffret, M. Charles Dupin, M. Boulay de la Meurthe lui-même, si attaché pourtant au nouvel Empire, firent leurs réserves, plaidèrent avec plus de bon sens que d'entrain la cause du Corps législatif, se louèrent fort qu'on eût restreint les attributions de la Chambre, mais nièrent qu'il fût opportun de les diminuer encore[15]. Il fallut que le gouvernement engageât dans le débat deux de ses commissaires les plus considérables, M. Baroche et M. Rouher. Malgré cette intervention, il se trouva sept sénateurs qui rejetèrent le sénatus-consulte et refusèrent de livrer à l'Empire naissant ce qui restait des libertés publiques. Même parmi ceux qui émirent une opinion favorable, beaucoup étaient entraînés plutôt que persuadés, et leur vote fut le résultat de leur docilité bien plus que de leur conviction réfléchie.

Est-il besoin de dire que ces débats à huis clos demeuraient ignorés ? Dans les documents contemporains, tout au plus trouve-t-on quelque allusion à ce sénatus-consulte qui, en matière économique et financière, consacrait l'omnipotence impériale. A la fin de cette année 1852, un seul souci, un seul restait aux amis du pouvoir, c'était que l'Empire, acclamé par le peuple français avec tant d'empressement, fût, avec le même bonheur, reconnu à l'étranger.

A cet égard, une double complication naissait. La première dérivait du Congrès de Vienne qui avait exclu à perpétuité du trône de France Bonaparte et sa famille ; les puissances laisseraient-elles protester leur signature, signature déjà ancienne, mais non encore effacée par les années ? La seconde découlait du titre même qu'avait adopté Louis-Napoléon. Tenant pour valable la proclamation éphémère du duc de Reichstadt, il s'était appelé Napoléon « III ». Ce chiffre semblait indiquer la prétention à une sorte de légitimité impériale perpétuée à travers le temps ; et, bien que le souverain français désavouât une pareille pensée, il était à craindre que l'Europe fût plus émue que de raison par cette apparence. A cette double difficulté se joignait une appréhension assez générale au dehors, c'était que le neveu de l'Empereur eût hérité non pas seulement de son nom ; mais de ses ambitions. Pleinement rassurés à l'intérieur, les conseillers de Napoléon III attendaient, non pas avec anxiété, mais avec une impatience un peu nerveuse, les premiers signes où se reconnaîtrait la défiance ou le lion vouloir des monarques étrangers.

Le premier gouvernement qui reconnut le nouvel Empire fut celui des Deux-Siciles, et, de la part d'un roi Bourbon, cet empressement surprit. Ce fut ensuite le tour de la Suisse, puis du Piémont, ce futur et fatal client de la France. Certains États secondaires de l'Allemagne manifestèrent bien vite leur bonne volonté ; tels furent Francfort, Darmstadt, Nassau, tel fut surtout le roi de Wurtemberg qui félicita avec beaucoup de chaleur notre envoyé, le duc de Guiche. Le Moniteur enregistrait avec soin ces modestes témoignages, les exagérait même un peu, espérant qu'ils en entraîneraient d'autres et de plus haut prix. Le roi des Belges fut aussi l'un des premiers à reconnaître le nouveau souverain. Il se hâta, non par sympathie, mais par crainte. Il redoutait les desseins de l'Empereur ; les représentations qui lui étaient faites par le cabinet français, à propos soit des excès de la presse, soit des hardiesses des réfugiés, lui paraissaient présager quelque tentative prochaine d'annexion ; pendant l'été de 1852, se trouvant à Wiesbaden, il avait même à plusieurs reprises jugé avec une extrême sévérité l'incapacité de Louis-Napoléon et l'inquiétante mobilité de ses desseins[16]. A ces reconnaissances s'ajouta une adhésion plus importante, celle de la Grande-Bretagne. Ce n'était pas que la presse et l'opinion publique en Angleterre fussent favorables à Napoléon ; bien au contraire, elles dénonçaient avec une ardeur moitié jouée, moitié sincère, ses prétendues ambitions. Mais le cabinet britannique, sans combattre ouvertement ces préventions, ne les partageait pas. Au Foreign-Office, on savait gré à l'Empereur de ses déclarations pacifiques. Une circonstance particulière avait touché. Le duc de Wellington étant mort, le gouvernement français s'était fait représenter aux funérailles de cet irréconciliable ennemi du premier Empire. « Je veux oublier le passé[17] », avait dit Louis-Napoléon. C'est d'ailleurs une tradition des hommes d'État anglais d'accepter tous les pouvoirs existants, quelle que soit leur origine. Dès le 6 décembre, le comte Malmesbury, alors ministre des affaires étrangères, fit connaître à la Chambre des lords les intentions du gouvernement de la Reine. « La volonté du peuple français, « dit-il, s'est clairement manifestée. Le nouveau souverain, quoiqu'il ait pris le titre de Napoléon « III », fonde son pouvoir, non sur une prétendue hérédité impériale contraire aux déclarations du Congrès de Vienne, mais sur l'assentiment national. Les assurances les plus satisfaisantes, poursuivit le ministre, nous ont été données soit sous la forme officielle, soit dans des entretiens privés. » Lord Malmesbury annonça en terminant la prochaine reconnaissance de l'Empire français, et il l'annonça avec une joie qui perçait à travers la réserve commandée de son langage ; car il avait été aux jours déjà lointains de l'exil l'un des amis les plus fidèles de Louis-Napoléon[18].

Il restait à connaître les dispositions des trois grandes puissances continentales. A Vienne, le sentiment général était sinon bienveillant, au moins sans hostilité marquée. A Berlin, les craintes semblaient plus vives et le déplaisir se déguisait moins. Là régnait Frédéric-Guillaume, prince à l'esprit élevé, mais fantasque, à l'imagination mobile, très attaché aux principes de la Sainte-Alliance, mais avec une teinte de libéralisme mystique, partagé entre les scrupules de sa conscience et les ambitions traditionnelles de sa dynastie, mettant Dieu de moitié dans tous ses rêves, ce qui rendait à ses propres yeux ses hallucinations sacrées. Le nom de Napoléon lui inspirait une aversion mêlée de superstitieuse terreur. Le prince lui apparaissait comme « la révolution incarnée[19] ». Son âme, aussi prompte à la terreur qu'à l'enthousiasme, voyait déjà le soulèvement de la Pologne, de la Hongrie, de l'Italie, de la Belgique, et l'ancienne Europe bouleversée. Durant toute cette année 1852, dans ses lettres au chevalier de Bunsen, son ambassadeur à Londres et son plus cher confident, il n'avait cessé d'insister pour que les quatre grandes puissances s'unissent et se garantissent leurs territoires réciproques. L'Empire à peine proclamé, son imagination frappée lui montra le fantôme d'une invasion. « La Belgique, écrivait-il le 7 décembre au chevalier de Bunsen, est l'objectif le plus prochain de l'oiseau de proie récemment couronné[20]. » Sans plus tarder, il voulait un traité, une convention militaire ; il offrait de mettre cent mille hommes au service de l'alliance. Heureusement il y a loin de la pensée à l'action ; il y avait loin surtout pour Frédéric-Guillaume, aussi mobile qu'impressionnable et le plus irrésolu des hommes. On savait que, malgré ses ardeurs fébriles, il ne devancerait pas les autres puissances, mais les suivrait ; aussi les regards se tournaient-ils bien moins vers la Prusse que vers la Russie.

Entre la cour de Saint-Pétersbourg et la nouvelle cour des Tuileries, il y eut un moment non de crise, mais de tension marquée. Le czar Nicolas avait tout d'abord applaudi à l'acte du 2 décembre. Plus tard, les correspondances officieuses qui lui venaient de Paris, et en assez grand nombre, l'avaient mal disposé pour le récent état de choses. Il eût voulu que Napoléon se contentât d'une dictature personnelle et viagère. La résurrection de la monarchie napoléonienne lui déplaisait, soit qu'il se crût le gardien de la Sainte-Alliance, soit que l'Empire français, relevé dans des conditions si propices, lui parût faire ombrage au sien. Quelques jours s'écoulèrent avant que la raison l'emportât sur le dépit. Quand le Czar se décida à reconnaître le nouveau règne, il laissa dans un mince détail percer sa mauvaise humeur. Dans les lettres de créance présentées par M. de Kisselef à Napoléon III, Nicolas avait omis l'appellation de frère usitée entre souverains. M. Drouyn de Lhuys prit la chose fort à cœur, et, dans une conversation très vive, reprocha à l'envoyé russe cet oubli de l'étiquette. « La cour de Saint-Pétersbourg est bien jeune, lui dit-il avec hauteur, pour rompre avec les traditions ou prétendre en créer de nouvelles[21]. » Napoléon III fut moins chatouilleux et affecta de ne point sentir la nuance dédaigneuse de l'omission. — Qu'importait en effet ? L'Empire, reconnu dès la première heure par l'Angleterre, venait de l'être, quoique à contre-cœur, par la Russie. Les jours suivants, les ministres de Prusse et d'Autriche présentèrent leurs lettres de créance. Sans doute, l'approbation de l'Europe n'était point prompte et empressée comme l'avait été le plébiscite du peuple français. Mais tout embarras était écarté, toute complication éloignée. La paix extérieure était assurée, la paix intérieure profonde. En ce temps-là même, un événement se préparait qui allait couronner la fortune de Napoléon III et affermir encore ses destinées.

 

V

Dans son rapport sur le sénatus-consulte qui rétablissait l'Empire, M. Troplong avait exprimé « l'espérance que, dans un temps non éloigné, une épouse viendrait s'asseoir sur le trône qui allait s'élever et donnerait à l'Empereur des rejetons dignes de son grand nom et de ce grand pays. Puisque l'Empire est fait en vue de l'avenir, continuait le rapporteur, il doit porter en lui toutes les conséquences légitimes qui préserveront cet avenir des incertitudes et des secousses. »

En parlant de la sorte, M. Troplong avait exprimé une opinion alors presque unanime. On restaurait l'Empire héréditaire, mais on cherchait avec inquiétude où serait l'héritier. Les enfants de Lucien étant écartés, le roi Joseph n'ayant pas laissé de postérité, on n'apercevait autour de l'Empereur que le roi Jérôme, ancien souverain de la Westphalie, et son fils, le prince Jérôme-Napoléon. C'était peu pour une dynastie. De ces deux personnages, le premier, déjà fort vieux, éveillait l'idée du passé bien plus que de l'avenir. Quant au second, la jeunesse ne lui manquait point, ni les dons extérieurs, ni le talent non plus. Mais une impression de défiance, qui s'accentua plus tard, s'attachait déjà à sa personne. A. l'Assemblée législative, on l'avait vu siégeant parmi les Montagnards. Lié d'amitié avec plusieurs des vaincus du coup d'État, il avait cette singulière fortune d'être, par sa naissance, le plus rapproché du trône et d'en être le plus éloigné par les sentiments. Par une étrange ironie des choses, il allait devenir le principal bénéficiaire d'une évolution qu'il affectait de désapprouver. Dans les cérémonies officielles, on l'apercevait au milieu des brillants uniformes, revêtu d'un simple habit noir comme par une protestation démocratique, et portant sur son visage aux lignes régulières et dures une expression non déguisée de hauteur, d'ennui et de dédain. Ceux qui le connaissaient vantaient son intelligence apte à tout pénétrer, mais s'appliquant tour à tour à toutes choses, par caprices et comme par à-coups. Si démocrate qu'il fût, on affirmait qu'il dédaignerait moins que 9ersonne les larges aises et le grand luxe de son rang princier II était, disait-on, tout en contrastes, absolu dans ses volontés comme un autocrate et violent dans ses opinions comme un démagogue, dur à l'ordinaire, et, par intervalles, aimable jusqu'à la séduction, maladroit souvent, quoique avec beaucoup de perspicacité naturelle, changeant dans ses impressions et pourtant fidèle en quelques-unes de ses amitiés, d'une éloquence chaude et véhémente avec des thèses excessives et des paradoxes voulus, ambitieux, mais pas assez pour plier à ses ambitions ses convenances ou ses fantaisies, rebelle à toute contrainte, à celle des mœurs comme à celle de l'étiquette et du langage, plus embarrassant qu'utile pour le chef de sa famille, aimé de lui cependant malgré de fréquents démêlés. Ses opinions, toutes portées à l'extrême, étaient successives, sauf une sur laquelle il n'avait jamais varié : il nourrissait une hostilité systématique contre tout symbole religieux en général, contre la religion catholique en particulier ; et cette tendance non dissimulée eût été à elle seule un obstacle invincible, à une époque où l'Empire naissant cherchait son appui dans le clergé presque autant que dans le peuple et dans l'armée.

Ce double sentiment de confiance pour Napoléon et d'éloignement pour sa famille ne se retrouvait nulle part plus vivement qu'au Sénat. Lorsque les sénateurs, au commencement de novembre, avaient été convoqués à Paris en vue d'établir le règne nouveau, beaucoup d'entre eux s'étaient refusés à consacrer le droit d'hérédité impériale au profit du roi Jérôme et de sa descendance. Les hommes les plus considérables, M. Roulier, M. Baroche, avaient essayé sans succès de vaincre les scrupules raisonnés des uns, les répugnances instinctives des autres. De guerre lasse, on s'était arrêté à une sorte de transaction. L'article 4 du sénatus-consulte, qui fut proposé le 4 novembre et voté deux jours plus tard, ne se prononçait point sur l'hérédité collatérale et laissait à l'Empereur le soin de la régler par un décret organique. Peu après, le roi Jérôme abdiqua la présidence du Sénat, et l'attitude de la haute Assemblée pour lui-même et surtout pour son fils ne fut sans doute pas étrangère à sa résolution. Quant au décret organique, il parut le 26 décembre. Il consacrait le droit héréditaire dans la descendance de Jérôme, mais était précédé de considérants qui ôtaient à cette désignation une partie de son prix. « Nous espérons, disait l'Empereur, qu'il nous sera donné de contracter sous la protection divine une alliance qui nous permettra de laisser des héritiers directs. » Napoléon III indiquait ainsi qu'il avait entendu le vœu du Sénat, le vœu du peuple surtout, el qu'il n'attendait que l'occasion d'y déférer.

Qui serait appelé au périlleux honneur de s'asseoir à côté de Napoléon III sur le trône de France

Au mois de septembre, le bruit s'était répandu que Louis-Napoléon s'unirait à la princesse Wasa. Le Moniteur ayant annoncé d'après le Morning-Post qu'aucune proposition positive n'avait été faite, mais que les pourparlers n'étaient point rompus, la rumeur prit consistance et s'accrédita. Les choses en étaient là, quand on apprit le mariage de la princesse avec le prince Auguste-Albert de Saxe. Dans l'entrefaite, les amis du nouvel empereur s'étaient avisés d'une autre combinaison, et leurs vues s'étaient portées sur la princesse Adélaïde de Hohenlohe, nièce de la reine Victoria. M. de Morny s'adressa à lord Malmesbury, alors ministre des affaires étrangères et ancien ami de Napoléon III. Vers le milieu de décembre, M. Walewski, ambassadeur de France, fit une démarche qui, dit-on, ressemblait presque à une demande. La princesse, assure-t-on, n'aurait pas répugné au sort aventureux, mais brillant, que semblait lui promettre la fortune. La reine Victoria était hostile au projet. Mais, pendant ce temps, l'Empereur, peu soucieux de ses ministres et de ses conseillers, avait engagé ailleurs sa pensée et son cœur, s'était même tellement engagé, que si ses amis avaient réussi à Londres, ils eussent été terriblement embarrassés de leur succès[22].

Parmi les étrangers que Paris attirait et qui, par de longs séjours dans la capitale, y avaient acquis un véritable droit de cité, se trouvait une jeune Espagnole âgée de vingt-six ans, de remarquable beauté et de haute naissance, Mlle Eugénie de Montijo. Vers la fin de l'automne, on annonça que l'Empereur l'avait remarquée. Dans les promenades ou à l'Opéra, la curiosité publique s'attacha aussitôt à elle, curiosité gênante à force d'être indiscrète. A quelque temps de là, la nouvelle cour s'étant transportée à Compiègne, Mlle de Montijo et sa mère, veuve depuis longtemps, furent au nombre des invités. Dans le laisser aller relatif de cette belle résidence royale, L'étiquette se relâchait un peu. Le souverain ne dissimula plus ses préférences Volontiers il s'attachait aux pas de la jeune fille, soit qu'il l'accompagnât dans le parc du château, soit qu'il chevauchât à sa suite dans les allées de la forêt. A certaines marques de courtoisie empressée, il fut aisé de deviner une sympathie qui tournait à l'entraînement. Un jour, dans une course matinale, la belle étrangère ayant fort admiré une feuille de trèfle bizarrement découpée et chargée de rosée, le monarque commanda aussitôt un bijou pareil où des brillants figuraient les gouttes de rosée et le lui offrit le lendemain[23]. Calcul ou naturelle fierté, la jeune Espagnole, loin de provoquer cette passion naissante, la laissa se développer. Surtout elle eut soin de marquer quel genre de faveur serait seul digne d'elle. On assure[24] que l'Empereur, avant de lier son sort à celui de Mlle de Montijo, lui dépeignit les tristesses plus encore que l'éclat du rang suprême. ll lui dit tout : l'impopularité dans les classes élevées, la malveillance dans les grandes puissances, le péril toujours présent des attentats ; il lui dépeignit même la fragilité de ce trône où elle allait s'asseoir. Ce langage était moins propre à éloigner la jeune fiancée qu'à piquer son courage. Ceux qui connaissaient la future compagne de l'Empereur ne déguisaient point les lacunes de son esprit et de son éducation. Ses longs voyages, la fréquentation d'une société exotique l'avaient disposée à des abandons faciles suivis peu après de retours hautains. Sa volonté était capricieuse ; son jugement était parfois peu sûr ; son instruction manquait d'étendue. En revanche, elle était bonne et portée à de nobles élans de compassion : sa piété, quoiqu’un peu étroite, était ardente et sincère : surtout elle était vaillante, et capable de prendre d'un cœur viril sa part dans les épreuves aussi bien que dans les joies.

Cependant le public, piqué de curiosité, suivait avec une attention ardente cette liaison imprévue et si vivement conduite. Beaucoup n'y voulaient voir qu'un attachement passager. Dans l'entourage des Tuileries, on souhaitait, tant par vanité que par politique, une alliance royale, et les projets encore mal connus de l'Empereur excitaient un dépit peu dissimulé. L'incertitude fut courte. Napoléon III était par nature lent à se décider : parfois aussi il faisait éclater ses desseins avec une déconcertante brusquerie. Un jour, vers le commencement de janvier 1853, ayant réuni ses ministres, il leur annonça, sans plus de préambule, ses fiançailles. La résolution étant prise, le silence était le seul blâme qui fût permis. Le 22 janvier, le bureau du Sénat et du Corps législatif, ainsi que le conseil d'État, furent convoqués dans la salle du Trône, et le monarque leur notifia officiellement son mariage. Il le fit dans une harangue de tour original qui mérite d'être rapportée. Il commença, comme on devait s'y attendre, par contester les avantages des alliances souveraines qui u substituent souvent l'intérêt des familles à l'intérêt national ». Parmi les mariages royaux, un seul trouvait grâce à ses yeux, celui de Napoléon avec Marie-Louise.

« C'était une satisfaction pour l'orgueil national, de voir l'antique et illustre maison d'Autriche, qui nous avait fait si longtemps la guerre, briguer l'alliance du chef élu d'un nouvel empire. Sous le dernier règne, au contraire, l'amour-propre du pays n'a-t-il pas eu à souffrir lorsque l'héritier de la couronne sollicitait infructueusement, pendant plusieurs années, l'alliance d'une maison souveraine, et obtenait enfin une princesse, accomplie sans doute, mais seulement dans des rangs secondaires et dans une autre religion ?

« Quand, en face de la vieille Europe, poursuivait l'Empereur, on est porté par la force d'un nouveau principe à la hauteur des anciennes dynasties, ce n'est pas en vieillissant son blason et en cherchant à s'introduire à tout prix dans la famille des rois qu'on se fait accepter ; c'est bien plutôt en se souvenant toujours de son origine, en conservant son caractère propre, et en prenant franchement vis-à-vis de l'Europe la position de parvenu, titre glorieux lorsqu'on parvient par le libre suffrage d'un grand peuple...

« Celle qui est devenue l'objet de ma préférence, ajoutait Napoléon, est d'une naissance élevée. Française par le cœur, par l'éducation, par le souvenir du sang que versa son père pour la cause de l'Empire, elle a, comme Espagnole, l'avantage de ne pas avoir en France de famille à laquelle il faille donner honneurs et dignités. Douée de toutes les qualités de l'âme, elle sera l'ornement du trône, comme au jour du danger elle deviendrait un de ses courageux appuis. Catholique et pieuse, elle adressera au Ciel les mêmes prières que moi pour le bonheur de la France ; gracieuse et bonne, elle fera revivre dans la même position, j'en ai le ferme espoir, les vertus de l'impératrice Joséphine. Je viens donc, Messieurs, dire à la France : J'ai préféré une femme que j'aime et que je respecte à une femme inconnue dont l'alliance eût eu des avantages mêlés de sacrifices. Bientôt, en me rendant à Notre-Dame, je présenterai l'Impératrice au peuple et à l'armée ; la confiance qu'ils ont en moi assure leur sympathie à celle que j'ai choisie ; et vous, Messieurs, en apprenant à la connaître, vous serez convaincus que cette fois encore j'ai été inspiré par la Providence. »

Ce discours, habilement mêlé de hauteur et de modestie, désorientait la critique et embarrassait l'éloge. L'impression générale fut bonne : chose singulière ! elle fut surtout favorable à l'étranger où on trouva que décidément ce parvenu avait un langage de grande allure. Dans la harangue impériale, certains passages néanmoins déplurent. On regretta une allusion blessante à la duchesse d'Orléans « de rang secondaire et d'une autre religion », disait avec dédain l'Empereur. Cette auguste princesse, admirable chrétienne et non moins admirable mère, deux fois sacrée par le veuvage et l'exil, méritait-elle qu'on mêlât son nom aux événements d'un autre règne et surtout qu'on l'accompagnât d'un malveillant souvenir ?... Et puis, ce dédain des alliances royales était-il tout à fait de bon aloi ? Ne rappelait-il pas trop visiblement certaine fable très connue du bon La Fontaine ? Le duc d'Orléans avait-il donc été le seul à faire des « recherches infructueuses » dans les petites cours d'Allemagne ? Cette dernière impression s'accrut lorsque la presse officieuse, avec un luxe de reportage non encore devenu vulgaire, se mit à détailler tous les titres de la future impératrice. Mlle de Montijo, disait-on, réunit sur sa tête trois grandesses de première classe, Teba, Banos et Mora ; elle porte les noms de Gusman, Fernandez de Cordova, Leiva, Lacerda, qui rappellent les pages les plus glorieuses de l'histoire d'Espagne ; elle est la fille du comte de Montijo, duc de Penaranda ; elle est la sœur de la duchesse de Brunswick et d'Albe : par sa mère, elle se rattache à l'une des plus illustres familles de l'Écosse C'était à merveille, et cet étalage héraldique n'avait rien qui offusquât : mais alors à quoi bon dédaigner les alliances royales, fût-ce « dans les cours secondaires » ?

A Paris, toutes ces réflexions, les unes élogieuses, les autres mêlées de persiflage, se perdaient dans l'étourdissement de la solennité prochaine. Encore une fête qui succéderait à tant de fêtes. La foule se portait vers Notre-Dame où des légions d'ouvriers préparaient les décorations. On se rassasiait d'avance des merveilles du cortège impérial. Par un naturel rapprochement, les vieillards retrouvaient dans leurs souvenirs d'enfance les cérémonies pareilles du premier Empire et ne se lassaient pas de les raconter. La fête qui s'annonçait serait, disait-on, la plus splendide qu'on eût vue depuis le sacre de Napoléon Ier. La voiture de l'Empereur serait celle qui en 1804 avait servi pour le sacre ; le carrosse du roi Jérôme serait celui qui avait paru au baptême du duc de Reichstadt. Les toilettes, les bijoux, les dentelles de l'auguste fiancée défrayaient tous les entretiens des femmes. On se disputait les billets pour la cérémonie religieuse de la cathédrale. Au milieu de toutes ces pensées frivoles, la future impératrice eut une de ces inspirations heureuses qui conquièrent les masses. Le conseil municipal de Paris ayant voté une somme de 600.000 francs pour l'achat d'une parure en diamants, elle refusa ce don en des termes d'une simplicité touchante. « J'éprouve, écrivit-elle, un sentiment pénible en songeant que le premier acte public qui s'attache à mon nom au moment de mon mariage est une dépense considérable pour la ville de Paris... vous me rendrez plus heureuse en employant en charités la somme que vous aviez fixée. Je désire que mon mariage ne soit l'occasion d'aucune charge nouvelle pour le pays auquel j'appartiens désormais ; la seule chose que j'ambitionne, c'est de partager avec l'Empereur l'amour et l'estime du peuple français. » Le conseil municipal se conforma à ce noble vœu. Avec l'argent de la parure si dignement refusée, il décida qu'un asile serait fondé pour l'éducation professionnelle de jeunes filles pauvres ; en mémoire de la souveraine, cet établissement porterait le nom d'Eugénie.

Le mariage civil fut célébré aux Tuileries le 29 janvier, et le fut suivant les formes traditionnelles de la monarchie. La veille, les fiancés avaient communié ensemble à la chapelle du château, et le Moniteur avait eu soin de l'annoncer. Le 30 janvier, l'Empereur et l'Impératrice se rendirent à Notre-Dame pour y consacrer leur union. Les maréchaux, les ministres, les membres des grands corps de l'État, les fonctionnaires, tous dans l'éclat un peu trop doré de leurs uniformes nouveaux, tous un peu gourmés, solennels, et curieux plus qu'émus, remplissaient la vieille basilique qui avait vu tant de fêtes et entendu tant de vœux de bonheur. Lorsque les prières de l'Église furent achevées, les portes de la cathédrale se rouvrirent devant les nouveaux époux unis désormais à jamais pour les grandeurs comme pour l'adversité. Une foule immense encombrait les rues, les places, les boulevards. Le temps, malgré la saison, était presque doux ; un instant même, le soleil brilla de tous ses rayons, puis il se voila tout à fait ; image de l'éclat, suivi d'ombre, du règne qui commençait. Au parvis Notre-Dame, sur le Pont-Neuf, aux abords des Tuileries, les vivats furent assez nombreux ; ailleurs ils furent rares. Ce n'était pas hostilité ni même indifférence ; mais on était si attentif à contempler le cortège que souvent on oubliait de l'acclamer. On se montrait surtout la nouvelle impératrice. La plupart se contentaient d'admirer sa beauté vraiment merveilleuse rehaussée par la plus splendide parure ; plusieurs, à l'aspect d'une si haute fortune, ne pouvaient se défendre de quelque envie ; d'autres se sentaient comme effrayés d'un si éclatant bonheur et se demandaient si la destinée n'aurait pas ses retours, retours proportionnés à ses faveurs. Sur les balcons des hôtels des quartiers riches se pressaient une foule d'étrangères et surtout d'Espagnoles, venues pour assister au triomphe de leur compatriote. L'une d'elles avait remarqué, la veille, à la cérémonie du mariage civil, un magnifique collier de perles qui ornait la poitrine de la jeune souveraine ; et elle rappelait, avec un pressentiment attristé, ce vieux dicton superstitieux de son pays : « Les perles que les femmes portent au jour de leurs noces sont le symbole des larmes qu'elles répandront. »

 

VI

A partir du mariage, l'Empire n'est pas seulement établi, mais consolidé. C'est à ce moment que Napoléon III se fixe dans sa dignité et s'y installe d'une façon permanente. Alors aussi apparaissent, les uns à leur rang définitif, les autres dans une fortune encore incomplète, la plupart des personnages qui entoureront le monarque et tantôt l'affermiront par leurs services, tantôt le compromettront par leurs faiblesses. M. Troplong, déjà premier président de la Cour de cassation, vient d'être élevé à la présidence du Sénat. M. Billault a été appelé, comme on l'a vu, à présider le Corps législatif, et il a montré dans ce rôle plus d'embarras que d'aisance ; car il est surtout homme de tribune, et c'est aux premiers jours de la liberté naissante qu'il conquerra tout à fait sa place. Le véritable président de la Chambre, celui que beaucoup désirent et nomment déjà, ce sera M. de Morny, M. de Morny seul assez habile pour voiler à force de ménagements courtois la choquante diminution des attributions législatives, pour discréditer sous son dédaigneux persiflage toute émancipation prématurée, et pour diriger plus tard, quand l'heure sera venue, la première évolution de l'Empire libéral. A la tête du Conseil d'État a été placé, comme on l'a dit, M. Baroche ; c'est lui qui, pendant les premières années du règne, sera, au Palais-Bourbon, l'habituel organe du gouvernement. Autour de lui se groupent ses principaux collègues, M. Magne, et M. de Parieu, M. Rouher surtout, alors un peu confiné dans la double spécialité des questions juridiques ou économiques, mais destiné à devenir le plus éloquent interprète de la pensée impériale lorsque la fatigue aura relégué M. Baroche au second rang et lorsque la mort aura éteint la voix de M. Billault. Les titulaires des portefeuilles ministériels ou des grandes charges publiques sont les mêmes hommes que nous retrouverons plus tard dans les conjonctures si diverses du règne. M. Fould est ministre d'État en attendant le ministère des finances : M. Delangle vient d'être nommé premier président de la Cour d'appel : M. Waleswski est ambassadeur à Londres : M. de Persigny, personnage fantasque, dévoué, mais exigeant, tout à fait inégal à sa haute fortune, occupe le ministère de l'intérieur. Le ministère des affaires étrangères a été confié à M. Drouyn de Lhuys, le conseiller un peu faible, mais sensé, des jours de prudence et de sagesse. Tel est, en gros et sauf à y revenir plus tard, le personnel de l'Empire nouveau. Personnel qui ne changera guère ; non que l'Empire ne doive pas changer ; au contraire, il se transformera beaucoup et subira les plus soudaines, les plus capricieuses variations ; mais la plupart, soit goût du pouvoir, soit fidélité, aimeront mieux suivre docilement les évolutions du maître que de se séparer de lui.

L'Empereur ne travaillait pas seulement à constituer les cadres de son gouvernement, il s'appliquait aussi à régler l'appareil de sa cour. Toutes les charges du premier Empire, empruntées elles-mêmes à l'ancien régime, furent rétablies. L'évêque de Nancy, Mgr Menjaud, devint grand aumônier ; le maréchal Vaillant fut grand maréchal du Palais, le duc de Bassano grand chambellan, le maréchal Saint-Arnaud grand écuyer, le colonel Fleury premier écuyer, le maréchal Magnan grand veneur. Ces dignités étaient ardemment convoitées, moins encore par vanité que pour le traitement qui s'y attachait. Tel personnage émargeait au budget comme maréchal, comme sénateur, comme ministre, comme dignitaire de la cour : ainsi faisait le maréchal Saint-Arnaud, ainsi fit plus tard le maréchal Vaillant, et ce cumul devint assez commun pour constituer un véritable abus. Après avoir composé la maison de l'Empereur, on composa celle de l'Impératrice, qui eut, outre ses écuyers et chambellans, un nombreux cortège de dames d'honneur. Dans ce retour aux traditions monarchiques, on ne s'arrêta plus. Le roi Jérôme fut entouré, lui aussi, d'écuyers, de secrétaires, d'aides de camp. Il n'y eut pas jusqu'au prince Napoléon qui ne participât aux faveurs communes et ne dût sacrifier à l'étiquette ; il eut comme son père sa dotation qui lui plaisait fort et sa suite qu'il malmenait souvent : bien plus, un décret le fit, par la seule grâce de son nom, général de division.

Dans cette nouvelle cour si luxueusement ordonnée, tout conviait au plaisir. A ce début de l'Empire, on se fatigue à énumérer les fêtes comme plus tard on se fatiguera à raconter les revers. Depuis un an, on avait célébré tour à tour le plébiscite, la solennelle distribution des aigles, le retour du président après son triomphal voyage, enfin le rétablissement de l'Empire : la cérémonie du mariage venait d'ajouter une pompe à toutes ces pompes. Pendant les mois qui suivirent, les Tuileries s'illuminèrent pour de somptueuses réceptions embellies par la grâce de la nouvelle souveraine. On recherchait pour les remettre en honneur les règles oubliées de l'ancien cérémonial. Toutes les appellations d'autrefois étaient reprises avec une emphase affectée, comme si on eût espéré vieillir par-là cet Empire un peu jeune. C'était à qui inaugurerait quelque élégance nouvelle : celui-ci poudrait ses cochers, celui-là transformait ses attelages : on s'appliquait à mêler les modes exotiques à nos modes nationales, tendance alors à ses débuts et qui se développa si fort plus tard. Plusieurs raillaient ces frivolités, mais sans aucun espoir de combattre ou de ralentir l'entraînement général. « Je vous dirai, comme fait capital, écrivait vers ce temps-là Tocqueville à un de ses amis d'Angleterre, que les nouvelles daines de la Cour ont déjà repris la robe à queue et le petit page, et que les nouveaux courtisans qui courent le cerf avec leur maître dans la forêt de Fontainebleau ont rendossé l'habit de chasse de Louis XV avec le the cocket hate à plume[25]. » En ces quelques lignes ironiques, la société mondaine était peinte tout entière. Bientôt, les plus graves têtes s'échauffant, les grands corps de l'État furent eux-mêmes gagnés par l'étourdissement universel. Ce fut d'abord le Sénat qui offrit un bal à l'Empereur et à l'Impératrice. Puis le Corps législatif ne voulut pas être distancé et ouvrit aux quadrilles le Palais-Bourbon comme on y avait ouvert le Luxembourg. Les préparatifs furent grandioses et la dépense proportionnée. Quelques-uns cependant, et non parmi les moins dévoués, jugeaient tout cet étalage inopportun ou excessif : à leurs yeux, le droit au bal remplaçait insuffisamment les autres droits contestés ou ravis : « Renverser la tribune, passe encore, disaient-ils ; mais la remplacer par un orchestre, c'est vraiment trop. » Ce que ses collègues disaient à voix basse, Montalembert le dit tout haut : il refusa sa souscription et en envoya le montant au maire de Besançon pour qu'il l'appliquât à une œuvre de bienfaisance. Le maire, en fonctionnaire bien appris, repoussa cette offrande presque factieuse. Quant à la fête, elle fut superbe et couronna dignement les réjouissances de l'hiver qui s'achevait.

Ces frivolités n'occupaient pas tellement les nouveaux souverains que leur cœur ne s'ouvrît à des inspirations plus hautes. C'est l'un des traits particuliers du second Empire qu'on y rencontre la charité la plus ingénieuse à côté des dissipations les plus folles, et les pensées les plus graves à travers les plus futiles soucis. Même dans l'excessif entraînement des fêtes, la nouvelle impératrice n'oubliait pas les devoirs sociaux que son rang lui imposait. On l'a vue refusant la parure que la ville de Paris lui offrait et demandant que le prix en fût appliqué aux pauvres : à quelques jours de là, un décret lui conféra la présidence des Sociétés de charité maternelle : elle manifestait en toute occasion un sincère désir de soulager les malheureux et les souffrants : elle avait surtout des élans de bonté compatissante qui faisaient bien augurer de l'avenir. L'Empereur s'associait aux vœux de sa jeune compagne. Toujours il s'était intéressé aux classes déshéritées : heureux au-delà de ses plus ambitieuses espérances, il voulait que son bonheur fût partagé. Il rêvait des modifications d'impôt, modifications souvent chimériques, mais destinées presque toutes à alléger le sort du pauvre. C'est alors aussi que le programme économique de son règne commença à se fixer dans son esprit. Déjà il songeait à de grandes expériences agricoles en Sologne, dans les Landes, dans les pays jusque-là incultes ou délaissés. Il méditait d'établir à l'aide des paquebots transatlantiques des services maritimes réguliers qui relieraient la France au reste de l'univers. Dès 1852, il avait décrété la construction dans les Champs-Élysées d'un palais destiné aux fêtes de l'industrie, et il se complaisait à la pensée d'une Exposition universelle où se révéleraient les magnificences de l'art et du génie français. Enfin on le voyait souvent courbé sur un plan de Paris et y marquant avec des crayons de diverses couleurs le tracé des rues à ouvrir, des allées à percer, des squares à dessiner, des carrefours à élargir, des édifices à dégager. Chaque matin, des escouades d'ouvriers se répandaient dans la ville : c'étaient les premiers exécuteurs du plan impérial, plan grandiose, quoique contestable en beaucoup de ses parties. Les uns, armés de la pioche, démolissaient pour reconstruire ; les autres soulevaient les pavés, non plus comme autrefois pour les ériger en barricades, mais pour établir partout les conduites d'eau et de gaz : d'autres enfin franchissaient la barrière et se dirigeaient vers le bois de Boulogne que l'Empereur voulait transformer et embellir à l'instar de ces parcs anglais tant de fois parcourus et admirés dans les jours de l'exil.

Tel était l'état du pays au printemps de 1853 ; des fêtes en si grand nombre qu'elles devenaient aussi fatigantes que le travail même ; d'importantes transformations en voie de s'accomplir ; un notable accroissement de la richesse publique ; un avenir assez assuré pour permettre de longs desseins ; une société frivole, mais avec des aspirations bienfaisantes ; la liberté absente, mais sans qu'on en sentît la privation ; les partis extrêmes contenus ou terrifiés ; beaucoup de grandes intelligences laissées dans l'ombre ou s'y retirant volontairement, mais sans qu'on mesurât encore le vide de tant de forces inemployées ; une autorité presque omnipotente, mais assez modérée pour se contenir elle-même et ne pas toucher l'extrême limite de ses droits ; beaucoup de germes de corruption ou d'erreurs, mais encore si profondément enfouis que nul ne pressentait l'évolution qui les ferait éclore. — De tous les biens dont on jouissait, le mieux garanti en apparence, à cette heure, c'était celui de la paix. En ouvrant pour l'année 1853 la session du Corps législatif, Napoléon III réitéra à cet égard les plus satisfaisantes assurances. « Le gouvernement, dit-il, songe avant tout à bien administrer la France et à rassurer l'Europe... Lorsque la France exprime l'intention formelle de demeurer en paix, il faut la croire, car elle est assez forte pour ne craindre et par conséquent pour ne tromper personne. » Comme gage de ses intentions, le monarque annonça une nouvelle réduction de 20.000 hommes sur l'effectif de l'armée, déjà réduit de 30.000 hommes l'année précédente. Hélas ! avec Napoléon III, ce qui arriva le plus souvent, ce fut le contraire de ce qu'il avait prédit. On eut souvent la paix quand on craignait la guerre ; on eut parfois aussi la guerre quand tout semblait incliner à la paix. Au moment même où l'Empereur prononçait les solennelles paroles que nous venons de rapporter, une frégate russe chauffait dans la rade d'Odessa, toute prête à porter à Constantinople les menaçantes injonctions du Czar. C'était la question d'Orient qui se rouvrait.

 

 

 



[1] Gazette des Tribunaux, 23 avril et 9 mai 1852.

[2] M. DE MAUPAS, Mémoires, t. Ier, p. 698.

[3] GRANIER DE CASSAGNAC, Souvenirs du second Empire, t. II, p. 146-147.

[4] M. DE MAUPAS, Mémoires, t. Ier, p. 611.

[5] Journal des Débats, 27 septembre 1852

[6] Correspondance du maréchal de Saint-Arnaud, t. II, p. 390 et 391.

[7] Voir Mgr BESSON, Vie du cardinal de Bonnechose, t. Ier, p. 310.

[8] Procès-verbaux du Sénat, 1852, t. II, p. 20-22.

[9] Procès-verbaux du Sénat, 1852, t. II, p. 27 et suiv.

[10] Lettre pastorale de Mgr l'évêque de Saint-Flour.

[11] Lettre de Mgr l'évêque de Nancy.

[12] Il donna aussi sa démission, mais un peu plus tard, à l'ouverture de la session de 1853.

[13] Les abstentions furent de 38 % dans le Maine-et-Loire, de 40 % dans la Vendée, de 42 % dans le Morbihan.

[14] Les abstentions furent de 29 % dans le Rhône, de 32 % dans la Gironde, et dans les Bouches-du-Rhône atteignirent 47 %.

[15] Procès-verbaux des séances du Sénat, année 1852, t. II, p. 230-312.

[16] Voir Correspondance diplomatique de M. de Bismarck, t. I, p. 61.

[17] THÉODORE MARTIN, The life of prince consort, t. II, p. 475.

[18] Voir Parliamentary debates, third series, t. CXXIII, p. 976.

[19] Lettre de Frédéric-Guillaume au chevalier de Bunsen, 17 novembre 1852. (Aus dem Briefwechsel Friedrich-Willems IV mit Bunsen, von LÉOPOLD DE RANKE, p. 295.)

[20] Aus dem Briefwechsel Friedrich-Willems IV mit Bunsen, von LÉOPOLD DE RANKE, p. 299.

[21] Les quatre ministères de M. Drouyn de Lhuys, par M. Bernard D'HARCOURT, p. 69.

[22] Voir Greville's Memoirs, t. VII, p. 38-41.

[23] M. DE MAUPAS, Mémoires, t. II, p. 16.

[24] Voir Greville's Memoirs, t. VII, p. 38.

[25] Nouvelle Correspondance, p. 293.