HISTOIRE DU SECOND EMPIRE

TOME PREMIER

 

PRÉFACE.

 

 

Le règne de Napoléon III n'a été jugé jusqu'ici que par la faveur ou par la haine. Il a subi deux fois l'épreuve du mensonge : mensonge de l'adulation dans les jours de puissance, mensonge de la calomnie dans les jours d'infortune. A ce règne à la fois brillant et néfaste, superficiel et tragique, je voudrais appliquer les règles accoutumées de la critique qui établit les faits d'après les témoignages et remet de la sorte à leur vraie place les hommes et les événements. Cette équité me sera, je l'espère, facile, étant étranger, par origine ou souvenir, aux courtisans aussi bien qu'aux adversaires : Mihi a spe, metu, partibus reipublicœ animus liber est.

Cette époque paraîtra bien rapprochée pour l'histoire. Ce qui semble objection a été pour moi encouragement. Il y a l'histoire immédiate qu'on sait parce qu'on vit au milieu d'elle et par elle. Il y a l'histoire ancienne qu'on apprend. Entre les deux, il y a l'histoire presque contemporaine qu'on recueille par bribes, fragments ou légendes, et qu'on dédaigne d'étudier, se flattant de la connaître. C'est celle qu'en fait on ignore le plus, et ce n'est pas toujours celle qu'il importe le moins de pénétrer.

Je ne me dissimule pas la difficulté principale de l'œuvre que j'entreprends, à savoir l'absence de documents complets qui portent partout la lumière. Je me suis efforcé de combler cette lacune en ajoutant à l'étude des sources françaises une recherche minutieuse des sources étrangères. Puis d'importantes communications privées m'ont permis d'éclairer quelques points demeurés obscurs. Si l'heure présente n'est point encore celle de l'histoire définitive, du moins elle se prête déjà, j'en ai la confiance, à une relation consciencieuse, achevée en un grand nombre de ses détails et, en ses traits généraux, fidèle.

Cette lumière complète, l'aurons-nous d'ailleurs jamais, en ce qui concerne le second Empire ? Il est à craindre que l'avenir nous ménage plus de déceptions que d'heureuses découvertes. D'abord, Napoléon III a été souvent son propre ministre, s'est caché de ses amis presque autant que de ses ennemis, en sorte qu'en maintes circonstances, la correspondance de ses agents officiels ne donnerait que l'envers de ses desseins : En outre, comme les œuvres étaient douteuses ou avaient lamentablement échoué, on s'est parfois appliqué, par désespoir de justification ou par crainte de responsabilité, non à en conserver les vestiges, mais bien plutôt à les faire disparaître. Puis, c'est dans la vieillesse que les hommes publics, déchargés du soin des affaires, rassemblent leurs papiers, coordonnent leurs souvenirs et, mus par un légitime souci de leur pays et de leur renommée, préparent les éléments de l'histoire générale et de leur propre vie ; or, parmi les serviteurs de Napoléon III, il en est peu qui aient connu ces suprêmes loisirs ; beaucoup sont morts jeunes et avant leur prince ; les autres ne lui ont guère survécu ; tous ou presque tous ont aujourd'hui disparu. Ceux mêmes à qui le temps n'a point manqué étaient hommes d'action et de coups de main bien plus qu'hommes de plume ; chassés du pouvoir par une violence égale à celle qui les y avait portés, ils se consumèrent à entretenir l'irritante image de ce qui jadis les avait éblouis ; leur disgrâce avait été trop brusque et entourée de trop d'amertume pour leur inspirer autre chose qu'une sorte de défense agressive, bien passionnée pour n'être pas suspecte ; rarement on les vit, à l'exemple des anciens parlementaires, s'élever à cet état d'apaisement qui leur eût permis de retracer avec sang-froid, avec mesure, avec utilité pour leur maître a pour eux-mêmes, les vicissitudes de leur destin.

A défaut de ces documents vraiment politiques, nous avons déjà bon nombre de relations qui, souvent sous le voile de l'anonyme ou du pseudonyme, prétendent nous rendre l'histoire intime du second Empire. Nos contemporains se sont plu à ces récits, les uns par désir de raviver leurs propres souvenirs, les autres par cette curiosité malveillante qui est le premier mouvement des sots. Je ferai peu d'emprunts à ces publications où l'attaque manque de pudeur et où l'apologie elle-même manque parfois de gravité. Est-il d'ailleurs bien urgent de s'appesantir outre mesure sur les mœurs de la société impériale, et surtout avons-nous qualité pour les flétrir ? Corrompue, elle le fut sans doute, et je le crois volontiers ; mais, lorsque nous aurons proclamé en termes véhéments cette corruption, je me demande quelle expression pourra peindre les temps qui ont suivi. La chronique touche par certains côtés à l'histoire, mais ne doit point s'y substituer ; et le mot de Voltaire est plus que jamais bon à rappeler : Tout ce qui s'est fait ne mérite pas d'être dit.

Un personnage domine toute cette histoire, l'homme mystérieux qui, pendant dix-huit ans, incarna en lui toute la vie nationale. Son sort fut inouï. Alors qu'au début de sa carrière, il déjouait avec une dextérité égale les complots démagogiques et les intrigues parlementaires, il était de mode de railler son incapacité. Plus tard, son trône ayant été établi par la violence et consacré par le suffrage populaire, tant de bonheur éblouit non seulement les âmes vulgaires qui s'enchaînent au succès, mais aussi les esprits élevés qui osent discuter les arrêts de la fortune. Enfin les revers vinrent et tellement poignants que toute réprobation se perd dans une immense pitié. Il arriva donc que les jugements de l'opinion ne placèrent jamais le Prince à son vrai niveau. Au milieu de tant de vicissitudes, il est pourtant possible de ressaisir la trame de cette étrange existence. Dans les aventures de sa jeunesse, Napoléon s'était fait conspirateur ; puis dans les longs loisirs de sa captivité, il s'était engourdi dans le rêve. Cette double tendance le pénétra si bien qu'elle absorba tout le reste. Rêveur et conspirateur, il le fut sur le trône et toujours ; rêveur extraordinaire avec un pouvoir absolu pour réaliser ses rêves ; conspirateur plus extraordinaire encore qui, ayant en main toutes les ressources de la puissance officielle, préféra aux négociations ouvertes les menées souterraines, à la diplomatie accréditée les agents secrets, aux conseils les conciliabules, à la publicité le mystère, et cela en vrai dilettante qui, après avoir pratiqué les ténèbres par nécessité, s'y complaît par habitude ou par goût et prend plaisir à brouiller ses traces au point de s'égarer lui-même. Tout en lui fut contraste. On le vit conduire des intrigues compliquées comme s'il eût étudié Machiavel, puis caresser des utopies humanitaires comme s'il eût voulu copier Don Quichotte. Il poussa, et, chose singulière, dans les mêmes entreprises, le calcul jusqu'à la duplicité et le désintéressement jusqu'à la duperie. Ses rêves, à la fois ambitieux et débiles, ne furent ni d'un esprit médiocre ni d'un esprit sain ; ce qui lui fit le plus d'horreur, ce fut la routine ; plutôt que de cheminer dans l'ornière, il eût préféré côtoyer l'abime, il le côtoya en effet, et si bien qu'il finit par y tomber en y précipitant son pays. II fit beaucoup de fautes, mais d'une façon triomphante et avec des airs de profondeur qui éblouirent ses amis et déconcertèrent quelque temps ses ennemis. Même quand ses actes furent contradictoires ou misérables, son langage fut toujours d'une haute envergure qui dépassait fort le commun des hommes. Suivant la tradition napoléonienne, il affecta le dédain de la théorie, de l'idéologie, et se montra pourtant théoricien plus que personne ; de toutes ces théories la plus fameuse fut celle des nationalités, et dans cette voie, il poussa l'esprit de chimères jusqu'au plus criminel aveuglement. Après avoir proclamé maintes fois son dédain pour les hommes de parole, il se livra à eux sur la fin de son règne au point de s'asservir à leur joug. Il eut de nobles échappées, des aspirations généreuses, mais avec une perpétuelle confusion de ce qui fait de l'effet et de ce qui est vraiment grand. Ne pouvant être tout à fait homme d'État, il fut du moins le plus parfait des machinistes ; avec un art consommé, il aménagea son théâtre pour amuser, surprendre, éblouir son peuple et l'Europe. Tout cela dura jusqu'à ce que, l'artifice se découvrant, la toile fut déchirée, les feux de la rampe éteints et les acteurs mis en pièces. D'un mot on peut résumer le prince : avec des qualités non vulgaires, il eut tout ce qui fait les souverains funestes, à savoir les hautes visées, sans le bon sens qui sait les ramener à leurs proportions pratiques et sans la prévoyante sagesse qui seule peut les réaliser.

Et cependant, quelque rigoureux que soit ce jugement, il se dégage de cette vie une impression plus mélancolique qu'irritée. Sévère pour le monarque, l'avenir ne manquera pas de rappeler ce qui atténue ses fautes. Un groupe bruyant se rencontra pour acclamer ses œuvres les plus suspectes et l'affermir en ses plus fatales erreurs. Les meilleurs serviteurs du pays étant à l'écart, il ne trouva que peu de lumières dans son entourage immédiat et demeura isolé au milieu de courtisans plus empressés à se desservir mutuellement qu'à soutenir le maître commun. Ceux qui, au dehors, lui furent le plus néfastes se présentèrent à lui sous la traitreuse apparence d'alliés, presque d'associés ; ces ennemis, déguisés en complices, s'appelaient Cavour ou Bismarck et étaient les plus retors de leur temps et peut-être de tous les temps. Par une compensation stérile, hélas ! pour le pays, mais équitable à rappeler, l'homme racheta par ses qualités personnelles quelques-uns des égarements du souverain. En face des fléaux publics et au milieu des conspirations, il déploya un courage simple et calme qui conquit même ses adversaires. Il fut généreux et jusqu'à la profusion. Quelles que fussent les rigueurs de la politique, son penchant le porta presque toujours vers la clémence. Sa constante bonté lui valut quelques affections durables qui l'honorèrent et s'honorèrent elles-mêmes par une fidélité plus forte que la disgrâce. Il eut le louable désir de la paix civile et l'ambition de rétablir la liberté qu'il avait jadis abattue. Par-dessus tout, il aima le peuple, non pas spécialement le sien — car il était plus humanitaire que patriote —, mais tous les peuples, c'est-à-dire les pauvres, les faibles, les déshérités. A la nouvelle de sa mort, l'un de ses adversaires disait : « Je l'ai combattu, mais je n'ai pu me résigner à le haïr. » Ce mot peint bien, je crois, la pensée commune ; et par une singulière indulgence, faite de compassion, faite aussi de gratitude pour une ancienne prospérité, la nation, qui a tant souffert des erreurs de son souverain, se contente de ne pas le regretter.

Tel m'apparaît, sous ces traits multiples et complexes, le prince dont je voudrais retracer le règne. Les deux premiers volumes que je publie aujourd'hui nous conduiront à travers les temps paisibles et ce qu'on a appelé les années heureuses. Bientôt, je l'espère, sera complétée cette tâche dont le puissant attrait m'attire et dont l'étendue m'effraye. Et maintenant, j'en ai dit assez pour expliquer mon dessein. Quant aux leçons qui naissent de la longue histoire du second Empire, elles sont trop nombreuses pour qu'il soit permis d'y toucher ici, et elles se dérouleront au fur et à mesure des événements. En terminant, je demande humblement à Dieu de daigner faire que ces leçons, ces graves et lamentables leçons, ressortent dans la suite du récit avec assez de clarté pour que le récit même ne soit point inutile. C'est la plus haute faveur que j'ose solliciter de sa bonté.