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Préface
Lettre
de M. Reinaud à M. Garabed v. Chahnazarian
Notice
I.
Premières guerres des Arabes et leurs premières conquêtes sur l’empire d’Orient
II.
Ravages des Arabes en Perse ; leur première invasion en Arménie ; échec subi
par la milice arménienne
III.
Seconde et troisième invasion des Arabes en Arménie
IV.
Califat de Moavias, qui dura dix-neuf ans et quatre mois ; sa mort ; le
prince Grégoire est. Nommé par lui commandant de l’Arménie, soumise sous
Moavias au joug des Arabes ; événements qui y ont lieu à cette époque
V.
Achott investi du gouvernement de l’Arménie ; sa mort. Destruction des
Horomotz par un incendie. Bataille de Marais. Insurrection des Arméniens.
Bataille, de Vardanakert et victoire des Arméniens sur les Arabes ; fin de l’insurrection.
VI.
Mort d’Abd al-Mélek. Avènement au trône de son fils Valid ; fin tragique de l’aristocratie
arménienne
VII.
Règne d’Omar II, sa générosité ; les captifs arméniens recouvrent leur
liberté ; sa correspondance avec Léon, empereur de Byzance.
VIII.
Règne d’Yézid II. Persécution contre le christianisme ; règne de Héscham et
guerre contre les Huns et les Grecs

PRÉFACE.
L’ouvrage que nous présentons au public français est un
document absolument inconnu jusqu’ici, et qui jette une vive lumière sur l’histoire
de l’Arménie et du Bas-Empire au huitième siècle de notre ère.
Le manuscrit original est dans la bibliothèque du célèbre
couvent d’Etchmiadzine du mont Ararat. Nous en avons procuré à la Bibliothèque
Impériale de Paris une copie très exacte, sur laquelle nous avons fait cette
traduction.
C’est sur l’invitation de M. Jean Reinaud, professeur d’arabe
et conservateur des manuscrits à la Bibliothèque Impériale, que nous avons
entrepris ce travail ; nous devons exprimer ici à M. Reinaud notre
reconnaissance pour les renseignements qu’il a bien voulu nous fournir et qui
ont servi à éclairer certains mots arabes de notre texte.
Nous espérons que cette publication pourra contribuer à
éveiller l’attention du public littéraire français sur cette noble Arménie,
dont nous nous honorons d’être l’enfant et qui mérite à tant d’égards la
sympathie de la France.
Aujourd’hui qu’une heureuse alliance unit la France et l’empire
turc, il est intéressant de porter ses regards sur une partie de ce vaste
empire qui, dès les temps des croisades, avait noué avec la France des liens
étroits.
Dans ses jours de malheur et de déclin, c’était à la
France que s’adressait l’Arménie, et lorsque enfin son dernier roi, l’infortuné
Léon, dut abandonner aux Égyptiens sa patrie, ce fut en France qu’il vint
chercher pour elle des amis et des secours. L’histoire nous a conservé sur le
séjour de Léon en France des détails touchants, auxquels les circonstances
actuelles donnent un remarquable intérêt. Léon avait été reçu par Charles VI
avec tous les honneurs dus à son rang ; le roi avait mis à sa disposition le
palais de Saint-Antoine à Saint-Denis et une pension considérable. Il lui
avait promis en même temps qu’aussitôt qu’il aurait terminé la guerre qu’il
soutenait avec l’Angleterre, il s’intéresserait à la cause arménienne. Dans
un entretien qu’il lui accordait un jour, Léon lui dit ces paroles frappantes
: « Le salut des chrétiens d’Orient dépend
de l’alliance de la France et de l’Angleterre, » et il demanda à Charles,
qui la lui accorda, la permission d’aller en Angleterre essayer de rétablir
la paix entre les parties belligérantes. Le peuple anglais le reçut avec
enthousiasme, mais sa mission ne put aboutir, et Léon revint pour mourir à
Paris le 29 novembre 1393 ; il y fut enterré dans le couvent des Célestins, d’où
l’on transporta pendant la révolution ses restes à Saint-Denis. Paris tout
entier s’associa au deuil qui frappa en lui les Arméniens. Juvénal des Ursins
nous a conservé le souvenir de cet enterrement où « furent, dit-il, les
princes et seigneurs et foison de peuple. »
Dès lors, les sentiments de la nation arménienne pour la
nation française n’ont pas changé. Assurément, son sort n’est plus aujourd’hui
ce qu’il était dans ces tristes époques dont l’historien Ghévond nous a
retracé le navrant tableau. Des jours meilleurs se sont levés pour elle ; le
sultan Mahmoud de glorieuse mémoire et son digne successeur le sultan Abdul
Medjid ont, par leurs sages réformes, donné le signal de la régénération de l’Orient
; c’est pour cette œuvre de régénération que nous invoquons eu faveur de l’Arménie
la sympathie du peuple français.
Puisse la publication de cet ouvrage contribuer à éveiller
cet intérêt auquel notre patrie a droit par ses longues souffrances et par
son inébranlable attachement à la France. Tels sont nos vœux, telle est notre
espérance.
G. V. Chahnazarian.
Le 13 mai 1836.

Lettre de M. Reinaud a M. Garabed v. Chahnazarian
Monsieur,
Vous avez pris la peine de faire pour la Bibliothèque
Impériale la copie de deux ouvrages historiques écrits dans votre langue
maternelle, et que vous avez vous-même apportés du fond de l’Arménie. Un de
ces ouvrages, dont la rédaction remonte au huitième siècle de l’ère
chrétienne, est une histoire des guerres et des conquêtes faites déjà à cette
époque par les Arabes dans votre infortunée patrie ; il a pour auteur un vartabed
du nom de Léonce. Jusqu’ici cet ouvrage était si peu connu en Europe qu’il n’en
est pas dit un seul mot dans le livre de l’archevêque Placide Sukias-Somal,
qui a paru à Venise, en 1829, sous le titre de : Quattro della storia letteraria
di Armenia.
La littérature arménienne est digne de tout notre intérêt.
Par son origine elle remonte aux souvenirs laissés par les antiques monarques
de l’Assyrie, les Sémiramis, les Nabuchodonosor, etc. ; par les
développements qu’elle acquit plus tard, elle est un exemple de l’influence
exercée par les Grecs en Asie, après les conquêtes d’Alexandre le Grand ;
elle a même l’avantage inappréciable de nous avoir conservé plusieurs
ouvrages grecs dont la version originale avait disparu. Au moyen Age, fidèle
comme elle était aux lois du christianisme, elle s’inspira des idées
propagées en Orient par les années européennes des croisés, et l’Arménie
offrit un moment l’aspect d’une seconde France. A l’heure qu’il est, il n’est
peut-être pas de nation orientale qui soit plus disposée à s’identifier avec
nos sentiments et nos goûts.
L’ouvrage de Léonce contient probablement des
renseignements curieux, des renseignements qui, se retrouvassent-ils dans les
chroniques postérieures, conserveraient pour nous un prix particulier à
raison de l’ancienneté de leur origine. Il me semble donc que la traduction d’une
pareille relation, faite par un homme aussi bien préparé que vous, et à une
époque où les yeux de l’Occident sont tournés vers l’Orient, ne pourrait pas
manquer d’attirer l’attention des savants d’Europe.
C’est à vous, Monsieur, qu’il appartient d’apprécier l’opportunité
de cette proposition. Veuillez bien, dans tous les cas, agréer l’assurance
des sentiments de considération avec lesquels j’ai l’honneur d’être,
Votre dévoué serviteur, Reinaud.
Bibliothèque Impériale, ce 5 janvier 1836.

NOTICE SUR L’EPOQUE OU GHEVOND A
VÉCU, et
sur son style.
Les écrivains arméniens, postérieurs au huitième siècle de
l’ère chrétienne, appellent, en général, notre auteur Ghévond, nom qui
correspond à celui de Léonte ou Léonce ; et ils lui attribuent un ouvrage
historique, traitant des guerres et des conquêtes des Arabes, dans les
septième et huitième siècles, et des horribles cruautés qu’ils commirent en
Arménie depuis le moment où ils s’en furent emparés.
Mekhithar d’Aïrivank, auteur d’une Chronique générale, qui
vivait au douzième siècle, tait mention de lui en parlant, des historiens
arméniens, Bans cependant indiquer son époque ; il le place outre Moïse Kaghanéandouatzi,
auteur d’une histoire d’Albanie, et Oukhtanès, évêque, également historien ;
Stéphan ou Etienne Açoghik, qui vivait au dixième siècle, auteur d’une
histoire générale qui jouit d’une certaine réputation, parle également de lui
dans l’introduction de son livre comme d’un des écrivains dans lesquels il a
puisé. Il place Léonte entre Sébéos, auteur d’une Histoire des guerres d’Héraclius
Ier en Perse, et Chapouh de Bagratouni qui a écrit la généalogie
de cette dynastie, à laquelle l’Arménie venait de confier au neuvième siècle
ses destinées en l’appelant à la dignité royale, Stéphan Açoghik parle de
Ghévond comme d’un auteur qui a raconté les invasions des Arabes et leurs
cruautés en Arménie.
Le frontispice de notre texte portait : « Histoire de
l’apparition de Mahomet et de ses successeurs qui ont subjugué l’univers et
spécialement l’Arménie, faite par Ghévond, éminent vardabed arménien. » Mais en ouvrant l’ouvrage, au lieu d’y
trouver le récit de la naissance ou des débuts de Mahomet, la première chose
qu’on y rencontre, c’est sa mort. Il ne faut donc pas trop préciser le titre
de cet ouvrage, puisque Ghévond ne commence son histoire qu’à la mort de
Mahomet, et à la sainte guerre que son peuple déclara sous Abou Béker, Omar
et Osman ou Othman, califes du Prophète, au monde non musulman.
En outre, Ghévond ne fait que mentionner rapidement les
événements qui eurent lieu en Arménie sous les trois califes qui succédèrent
immédiatement à Mahomet ; sa véritable histoire ne commence que par la soumission
de l’Arménie au joug des Arabes, en l’an 661, sous le règne de Moavias,
premier calife omeyyade, qui transporta sa résidence de l’Arabie en Syrie. C’est
à cette époque que l’Arménie reconnut pour la première fois la suzeraineté
des souverains arabes eu vertu d’une convention ; et ce fut par suite de cet
acte qu’elle reçut l’armée suivante (662) Grégoire de Mamikon pour son
premier gouverneur général ou Vostikan, nommé par l’autorité du calife.
Jusque-là, l’Arménie n’avait fait que repousser constamment les attaques des
Arabes, depuis l’an 632. C’est donc à cette dernière date que Ghévond
commença son histoire, qu’il continue jusqu’en 788, époque de l’avènement de
Stéphan au catholicosat de l’Église, arménienne, embrassant ainsi un espace
de 156 ans.
Bien que ni la date de la naissance de Ghévond, ni celle
de sa mort, ne soient connues exactement, on sait cependant qu’il a vécu dans
la dernière moitié du huitième siècle, et qu’il a par conséquent été le
témoin des derniers événements qu’il a racontés. En parlant de la bataille d’Ardjeche,
qui eut lieu entre les Arméniens et les Arabes, vers l’an 770-771, il dit : «
Les ennemis eux-mêmes m’ont assuré le fait, en me disant. » Et plus loin il
ajoute : « Ils m’ont dit encore. » Cette manière de s’exprimer prouve
suffisamment que Ghévond vivait à l’époque indiquée, et qu’il a été témoin
oculaire de ces affreuses guerres qu’il nous raconte avec tant de tristesse
et d’une manière si émouvante.
En sa qualité de vardabed ou docteur de l’Église
arménienne, Ghévond paraît avoir fort étudié la Bible. Son langage est
simple, naïf ; on dirait qu’il imite le style de la Bible, dont il fait de
fréquentes citations. Dans tous les événements politiques et militaires qui
se passent sous ses yeux, il ne voit que le doigt de la Providence dirigeant
les destinées humaines. Il attribue les victoires remportées par ses
compatriotes sur l’ennemi à la protection divine, et leurs revers au
châtiment divin, bien que parfois ce fût dans le même jour et dans la même
rencontre que les Arméniens étaient tour à tour vainqueurs et vaincus. Les
mots de talent militaire, de génie, d’habileté, de fanatisme, d’enthousiasme
religieux, de stratégie, de stratagèmes, de force morale, et bien d’autres
encore qui sont fort usités dans une histoire militaire sont à peu près
inconnus à l’éminent Ghévond, qui, comme un enfant de la nature et comme un
chrétien naïf, ne voit dans tous les événements et les faits d’armes que la
seule volonté de Dieu qui s’accomplit. Il n’analyse, il ne discute ni la
condition morale, religieuse et politique de ses compatriotes, ni celle de
leurs ennemis ; ni la position géographique de son pays, ni celle de l’Arabie
; ni la mollesse, le relâchement et les dissensions politiques et
religieuses, devenues malheureusement fort nombreuses alors parmi les
chrétiens et surtout parmi les Arméniens, et qui ont si puissamment contribue
à l’agrandissement et à la consolidation de l’empire arabe. Quant à son
style, il n’est ni concis comme celui de Moïse de Khoren, ni clair comme
celui de Lazare de Parbi, ni énergique comme celui d’Elysée, ni pittoresque
comme celui de Jean le Catholicos ; il n’est pas même correct ni coulant : en
un mot, c’est un style, qui n’a rien au-dessus du commun. Ghévond aime les
répétitions, et son style porte déjà le caractère du déclin de la littérature
arménienne. Par conséquent, c’est à tort que les pères Mekhitaristes de
Venise, dans leur Nouveau dictionnaire-arménien[1] qualifient cet
ouvrage de « pur chef-d’œuvre de l’arménisme. » Je sais positivement que
ces pères n’en possédaient aucun exemplaire avant 1836, et que celui qu’ils
ont reçu depuis cette époque ne diffère nullement du mien, tous les deux
étant copiés sur le même et unique manuscrit que le feu Garabed, archevêque
arménien, tira du couvent de Baghèche (Bithlise des Turcs), et offrit plus
tard à la bibliothèque d’Etchmiadzine ; or, le mien qui est une exacte copie
de l’original, est plein de fautes, d’inexactitudes et d’obscurités, comme on
peut le voir dans les nombreuses notes que j’ai trouvé nécessaire d’ajouter
en plusieurs endroits de ma traduction pour l’éclaircir ; et ce n’est ni un
« pur chef-d’œuvre de l’arménisme, » comme le prétendent les
Mékhitharistes, ni même un ouvrage en arménien correct ; c’est un monument en
style passable et souvent énigmatique, n’ayant aucune valeur, ni aucun
intérêt comme œuvre littéraire ; mais très important et très précieux comme
œuvre historique , puisque c’est presque l’unique source où l’on puisse
trouver l’histoire des événements politiques de l’Arménie au huitième siècle,
et que les historiens qui en ont été privés, comme Tchamtchian lui-même, sont
tombés dans des fautes assez grossières ou dans de pures conjectures.
Evitant les nombreuses difficultés que présentait mon
texte, obscur dans plus d’un endroit, j’ai préféré faire une traduction
tantôt libre, tantôt littérale, en m’en tenant constamment et rigoureusement
au sens de l’auteur : et je nourris l’espérance que le public littéraire
français, auquel j’offre humblement cette première traduction l’accueillera
avec, la bienveillance qu’il a si souvent témoignée aux étrangers qui ont
emprunté sa langue pour faire connaître l’histoire ou l’état de leur pays.

Mahomet[3] mourut après
vingt ans de gouvernement. Ses premiers successeurs sont connus sous le nom d’émirs
al-Mouménin.[4]
Le califat des trois premiers, Abou Bekr, Omar et Othman, remplit un espace
de trente-huit ans. Abou Bekr monta sur le trône dans la onzième année du
règne d’Héraclius, empereur d’Orient, surnommé le Pieux et le Couronné
de Dieu.
Tant que ce prince vécut, les provinces de Palestine
restèrent sous la domination grecque ; et les Arabes, tenus en respect par sa
bravoure,[5] n’y tentèrent
aucune agression. Mais à peine le bruit de sa mort et de l’avènement de
Constantin au trône paternel fut-il répandu, que, par la permission de Dieu
et pour châtier les peuples chrétiens à cause des péchés commis contre lui, l’agitation
commença parmi ces gens dangereux, excités par l’ordre de leur prophète. « C’est
à nous, leur dit-il, qu’est destinée la fertilité du monde, et c’est vous qui
devez manger les corps des sens d’élite de l’univers, boire le sang des
hommes forts ; prenez doue pour guides les Juifs qui vous excitent. » En
effet, ceux-ci s’étaient présentés au camp des Arabes et leur rappelaient que
Dieu avait promis à Abraham que les habitants du monde lui seraient soumis. «
Bien que ce soit nous, ajoutaient-ils, qui soyons les héritiers et les
descendants du patriarche, nous avons par notre perversité irrité l’Eternel ;
aussi avons-nous perdu notre indépendance, et sommes-nous devenus les
esclaves des étrangers. Mais vous, enfants comme nous du patriarche Abraham,
venez a notre aide, et délivrez-nous de l’oppression des Grecs, ensuite, nous
administrerons en commun le pays. »
Les Arabes,[6] encouragés par
cette proposition, résolurent d’envahir la Palestine. Instruit de leur
projet, l’empereur de Byzance expédia l’ordre suivant au gouverneur militaire
de cette province : « Je suis informé que les Sarrasins ont résolu d’attaquer
la Palestine et la Syrie. Réunis donc les troupes, présente leur la bataille,
arrête-les, et protège nos possessions contre leurs ravages et leur barbarie.
Hâte-toi de mettre ton armée sur le pied de guerre. »
Le gouverneur, après avoir reçu cet ordre, prescrivit aux
généraux placés sous son commandement de se joindre à lui, et il marcha avec
eux à la rencontre de l’ennemi. Les deux armées se rencontrèrent sur la frontière
de l’Arabie Pétrée. Les Arabes paraissaient innombrables, leurs chevaux et
leurs chameaux ressemblaient à des nuées de sauterelles.
Les Grecs commirent là une grande faute. Ayant laissé dans
leur camp chevaux et bagages, ils s’en éloignèrent à une distance de
plusieurs stades,[7]
et ils se disposèrent à livrer bataille à pied dans un pays montueux et
sablonneux. Aussi, tourmentés par une chaleur brûlante et accablés sous le poids
de leurs armures, ils finirent par succomber. La cavalerie ennemie les
chargea avec impétuosité et fit de grands ravages dans leurs rangs.
Contraints de battre en retraite et poursuivis jusque dans leur camp, ils
perdirent beaucoup de monde. Les débris de l’armée grecque eurent à peine le
temps de se procurer des montures et de regagner leur pays.[8]
Les Arabes, maîtres du camp des Grecs, s’emparèrent de
leurs richesses, et s’en retournèrent avec joie, chargés de leurs dépouilles.
Ils imposèrent un tribut aux habitants et aux églises de Jérusalem, la sainte
ville ; et, depuis cette victoire, ils demeurèrent les maîtres de la
Palestine et de la Syrie.

L’année suivante, les Arabes, après avoir réuni une armée
fort considérable, marchèrent contre la Perse, gouvernée à cette époque par
Yezdéjerd (III) ou Hazkerle, petit-fils de Khosroès. Yezdéjerd, à la tête de
ses troupes, les arrêta quelque temps, mais sans remporter aucun avantage ;
enfin, son armée fut mise en pièces, et lui-même tomba mort en combattant.
Ainsi finit le royaume de Perse, après une durée de 481 ans.[9] Les Arabes s’emparèrent
du trésor public, et pillèrent ce pays ; puis une partie d’entre eux retourna
dans ses foyers chargés de butin ; mais la masse de l’armée passa de la Perse
en Arménie. Les villages habités par les Mais,[10] le caillou de
Goghthen,[11]
la ville de Nakhitshévan,[12] tombèrent en
leurs mains et furent livrées au pillage ; une grande partie des habitants
fuient massacrés ; le reste, avec leurs femmes et leurs enfants, fut emmené
en captivité. Les Arabes traversèrent ensuite le fleuve Araxe au gué de
Djougha.[13]
Là, ils se partagèrent en deux colonnes : l’une se chargea de conduire les
captifs en Arabie, l’autre poursuivit dans le canton d’Artaz sa course
dévastatrice. De là, elle passa dans le canton de Gog-Hovit, dans le
voisinage de Bazoudzor et de Mardoutzaitz, où se trouvait campé Procope,
gouverneur général de l’Arménie pour l’empire grec. Le prince Théodore de
Rechtouni, instruit de l’irruption des Arabes, en fit part au général Procope
; mais celui-ci, comptant plutôt sur le grand nombre de ses troupes que sur
le Dieu des armées, ne s’émut point de cette nouvelle. Théodore, irrité de la
perte de ce pays et de la nonchalance du général grec, perdit patience, et se
présenta une seconde et une troisième fois devant Procope pour l’exhorter à l’action
; mais Procope, loin d’être touché de ses représentations, se mit en colère,
et lui jeta par derrière le bâton qu’il tenait dans sa main.
Théodore, indigné, quitta l’audience, et, sur le champ, s’adressant
à la milice qu’il commandait en personne : « Aux armes ! s’écria-t-il, nous
marcherons nous-mêmes à la rencontre des Ismaélites. » Aussitôt ses soldats
se mirent en route. Arrivés à Saraken, appelé aussi Frères, ils s’y
embusquèrent et barrèrent le défilé. Ils y tuèrent un grand nombre d’ennemis,
et, chargés de butin, ils se dirigèrent vers le territoire de Garni,[14] abandonnant le
gouverneur grec.
Alors Procope lui-même donna l’ordre à son armée de se
porter à la rencontre des Arabes ; mais dans un premier combat les Grecs
perdirent plus de la moitié de leurs troupes, et le reste, mis en fuite, fut
poursuivi jusqu’au delà de leur camp ; puis les Arabes retournèrent dans leur
propre camp pour prendre du repos. Le nombre des Grecs montait, dit-on, à
plus de 80.000 hommes ; celui des Arabes ne dépassait pas 10.000. Après avoir
pillé le camp des Grecs le jour suivant, ils rentrèrent dans leurs foyers.
Cette première invasion eut lieu la 22e année
de l’hégire (644-645). Pendant trois ans les Arabes n’attaquèrent plus l’Arménie
; mais en 647 ils y firent une nouvelle et formidable invasion.

La seconde année du règne de Constantin, empereur d’Orient
et petit-fils d’Héraclius, Théodore[15] fui averti d’une
nouvelle attaque entreprise par les Arabes contre l’Arménie. A la tête de ses
troupes, il se porta en avant pour occuper les défilés de la route de Dzoraya
;[16] mais il ne put
réussir dans cette entreprise. L’ennemi, aussi léger qu’un serpent volant,
pénétra dans l’intérieur du pays, laissant derrière lui les troupes
arméniennes, et se dirigea vers Devïn,[17] » capitale,
qu’il trouva remplie de femmes et d’enfante, et d’une foule immense de gens
tout à fait étrangers au métier des armes, car les guerriers étaient tous au
camp de Théodore. La ville, bientôt cernée, fut prise d’assaut, les hommes
passés au fil de l’épée, les femmes et les enfants, au nombre de 35.000,
conduits en captivité.
Qui pourrait assez déplorer ces affreux malheurs ! Les
sanctuaires, dont l’entrée était interdite aux païens,[18] démolis par eux
et foulés aux pieds ; les prêtres, les diacres et les acolytes exterminés par
le fer d’un ennemi impie et cruel, gisant dans leur sang ; des femmes
délicates et de haute naissance insultées, maltraitées et traînées sur les
places publiques en poussant des cris terribles ; des jeunes filles, de
jeunes garçons menés en captivité, forcés d’abjurer leur foi en Jésus-Christ
: tout cela présentait un spectacle affreux ! Partout des périls immenses !
partout des cadavres entassés les uns sur les autres et couverts de sang, sur
lesquels on pleurait, mais qu’on ne suffisait pas à ensevelir ! On se
rappelle en entendant ce récit la plainte du prophète : « O Dieu ! les païens
(nations) sont entrés dans ton héritage ! ils ont profané la demeure de ta
sainteté... ils ont donné les corps morts de tes serviteurs pour viande aux
oiseaux des cieux, et la chair de tes bien-aimés aux bêtes de la terre... et
il n’y a eu personne qui les ensevelît. » Toutes ces calamités dont la
Palestine fut affligée autrefois ne rappellent que trop fidèlement, hélas !
les maux qui nous ont frappés récemment.
Théodore, les autres nakharars,[19] et leurs soldats
découragés par cette terrible irruption, et ne pouvant d’ailleurs, vu leur
petit nombre, y opposer aucune résistance, évitèrent toute rencontre avec l’ennemi,
et ne purent que gémir sur leurs femmes et leurs enfants menés en captivité.
Les Arabes conduisirent les captifs en Syrie, et pendant les dix années qui
suivirent ils ne songèrent plus à inquiéter l’Arménie.
Mais l’an 36 de l’hégire, sous le commandement d’Othman et
d’Ocba, ils y firent une nouvelle invasion. Arrivés à la frontière, ils se
divisèrent en trois colonnes et commencèrent l’attaque. L’une de ces colonnes
se porta dans le district de Vaspourakan, et s’empara des bourgs et des
places fortifiées jusqu’à la ville de Nakhitshévan ; l’autre pénétra dans le
district de Taron ;[20] tandis que la
troisième, s’avançant à marches forcées dans le canton de Gog-Hovit, pénétra
jusqu’à Ardzape, place fortifiée. Les Arabes ayant découvert l’entrée dans la
citadelle, s’y glissèrent furtivement à la faveur de la nuit, et trouvant la
garnison endormie, ils s’emparèrent de la place et firent les soldats
prisonniers. Ensuite ils s’abandonnèrent avec une parfaite insouciance à d’abominables
débauches, et outragèrent les femmes. Dieu, qui voit tout, et qui n’abandonne
jamais les fidèles qui croient en son nom, eut pitié d’elles, et, pour punir
ces misérables, il envoya Théodore, qui, à la tête de 600 guerriers bien
armés, se précipita avec la rapidité de l’aigle sur la horde ennemie, l’attaqua
avec impétuosité et tailla en pièces environ 3.000 hommes ; puis il délivra
les captifs, forçant les misérables débris de l’ennemi à prendre la fuite.
Ainsi, chargés de dépouilles et de butin, les Arméniens rentrèrent dans leurs
foyers, rendant grâce à Dieu qui les avait vengés de leurs ennemis. Quant aux
autres colonnes de l’armée arabe, elles rentrèrent avec des captifs et du
butin en Syrie, où elles passèrent deux ans en repos.
Les califes Abou Bekr, Omar et Othman moururent peu de
temps après.

Le nouveau souverain des Arabes[22] dans la première
année de son règne c’était la 25e du règne de Constantin, empereur d’Orient,
petit-fils d’Héraclius), s’occupa spécialement d’organiser une armée pour la
conquête de l’Arménie. L’empereur Constantin, instruit de ces préparatifs,
envoya au gouverneur général de Cilicie l’ordre de marcher à sa rencontre. Il
destitua Théodore à cause de la perfidie dont il avait usé envers le général
Procope, et mit à sa place un certain Sembath de Bagratouni,[23] à qui il ordonna
d’accompagner le général en chef (de Cilicie) dans son expédition. Il avait
écrit en même temps à Théodore de Rechtouni pour lui prescrire de renforcer
de ses troupes l’armée expéditionnaire ; et sur son refus, il lui répéta le
même ordre avec menace d’être, en cas de nouveau refus, exterminé avec sa race
à son retour en Arménie. Contraint par cette menace, Théodore ordonna à
contrecœur à son fils Yard d’accompagner le prince Sembath ; mais il lui
recommanda d’abandonner les Grecs dans un moment favorable et de faire cause
commune avec l’ennemi.
Lorsque Vard eut rejoint le général grec, l’armée se mit
en marche ; elle traversa l’Euphrate et pénétra en Syrie. La garde du pont de
bateaux (construit sur l’Euphrate) fut confiée au fils de Théodore, sur sa
demande, par ordre du général en chef. Le jour solennel du samedi de Pâques,
les deux armées en vinrent aux mains et une sanglante bataille fut livrée. La
perte fut d’abord grande de part et d’autre ; mais les Arabes revinrent à la
mêlée avec plus d’ardeur ; la victoire se déclara pour eux, et l’armée grecque
battit en retraite. Alors Yard, fils de Théodore, enhardi par le succès des
Ismaélites, passa sur le bord opposé du fleuve et coupa les cordes qui
tenaient le pont de bateaux. L’armée grecque, assaillie de tous les côtés,
périt dans les flots ; à peine un petit nombre parvint-il à regagner le sol
de l’empire grec. Convaincu dès lors que c’était le Seigneur qui abaissait sa
puissance, l’empereur fut fort découragé et prit la ferme résolution de ne
plus attaquer les Ismaélites. Quant au calife, il envoya en Arménie un
message portant que si les habitants ne voulaient pas se soumettre à sa
domination et s’engager à lui payer le tribut, ils seraient tous exterminés.
A cette occasion une assemblée nationale fut convoquée où
prirent part Nersès, catholicos de l’Arménie, fondateur de l’église[24] dédiée à saint
Grégoire (l’Illuminateur), ainsi que des princes et des nakharars du pays.
Dans cette assemblée on décida de se soumettre au despotisme des Ismaélites,
et d’envoyer en otages, conformément à la demande de Moavias, les deux
nakharars arméniens, Grégoire de Mamicon[25] et Sembath de
Bagratouni. Lorsque ceux-ci eurent été amenés à Moavias, il fut réglé que l’Arménie
lui paierait annuellement 500 deniers (en argent), et qu’elle jouirait dans
toute son étendue d’une entière sécurité.
Dans la seconde année de son règne, Moavias revêtit le
prince Grégoire, qui se trouvait comme otage avec Sembath à la porte royale
(c’est-à-dire à la cour), du titre de gouverneur général de l’Arménie. Après
les avoir tous deux comblés de présents et d’honneurs, il les congédia. Tant
que Moavias régna, le pays jouit d’une profonde paix. Il eut pour successeur
son fils Yézid, qui mourut après un règne de deux ans et cinq mois. Il préleva
en Arménie les mêmes contributions que son père.
Après sa mort, le califat passa et demeura pendant vingt
et un ans dans les mains d’Abd el-Malek,[26] fils de Mervan,
homme cruel et guerrier intrépide. La seconde année de son règne fut signalée
par d’horribles troubles dans le sein de l’Islamisme, par de sanglantes
guerres civiles, qui, pendant trois années, ne firent que s’accroître. Le
nombre des victimes fut immense ; de sorte que la prophétie de David fut
accomplie (à leur égard) : « Leur épée entrera dans leur cœur, et leurs arcs
seront brisés. » C’est ainsi que Dieu vengea sur eux la mort de ses
serviteurs qu’ils avaient massacrés.
Quant à Grégoire, qui avait été nommé gouverneur général
de l’Arménie, il parvint à y rétablir une parfaite sécurité, et la défendit
constamment contre toute sorte d’agressions, de violences et d’empiétements.
Pénétré de la crainte de Dieu il se distingua par sa philanthropie, par son
hospitalité, par sa charité pour les pauvres ; et enfin, dans l’ardeur de sa
piété et de sa foi chrétienne, il fit construire dans le bourg d’Aroudj,
canton d’Aragalzolen,[27] à ses propres
fins et pour perpétuer la mémoire de son nom, un temple superbe, orné d’une
manière élégante et splendide, afin d’y glorifier le nom du Seigneur.
Après avoir subi pendant trente ans le joug des Arabes,
profilant d’un moment où les troubles augmentaient de jour en jour dans le
sein de l’Islamisme, l’Arménie, la Géorgie et l’Albanie[28] déployèrent le
drapeau de l’insurrection. Cette insurrection dura trois années ; dans la
quatrième, les Khasirs, peuple du nord du Caucase, firent une irruption eu
Arménie., et tuèrent dans une bataille les princes arméniens, géorgiens et
albanais, avec une foule d’autres nakharars. Puis les Khasirs envahirent
plusieurs provinces de l’Arménie, et, après avoir pillé tout le pays, ils s’en
retournèrent avec un grand butin et une foule de captifs.

La mort de Grégoire éleva au gouvernement de l’Arménie
Aschott de Bagratouni, illustre patrice, personnage éminent, et le premier
entre les principaux nakharars du pays. Ses richesses et sa magnanimité
princière égalaient sa vertu. La sage modération de sa vie, sa générosité, sa
loyauté, le distinguaient entre tous. Il avait la crainte de Dieu, et il
était zélé pour toutes sortes de bonnes œuvres. Il cultivait aussi
soigneusement et avec fruit l’étude des sciences et des lettres. Par ses
soins, les Églises de Dieu furent pourvues de chaires d’éloquence, d’écoles
théologiques et d’un clergé nombreux. Il fit construire sur sa caisse particulière,
à Dariuns,[29]
sa résidence, la cathédrale d’Aménaperkitch,[30] dédiée au
miraculeux tableau de l’incarnation de Jésus-Christ, qu’il avait apporté d’Occident,[31] et qu’il déposa
dans cette église après l’avoir richement ornée. La première année du gouvernement
d’Ashott fut signalée par l’apparition d’une comète d’énorme grandeur, qui
laissait sur son passage des traces de lumière rayonnante. Ce phénomène fut
regardé comme un signe de famine, d’effusion de sang et de calamités
extraordinaires.
Sous le gouvernement d’Ashott, une armée imposante,
envoyée par l’empereur Justinien dans la seconde année de son règne, envahit
l’Arménie, et après avoir dévasté ce pays, incendié et détruit beaucoup de
superbes monuments, elle retourna chargée de butin. Ce même Justinien s’attira
la haine de l’aristocratie grecque, qui, après lui avoir coupé le nez, l’exila,
et mit successivement à sa place sur le trône impérial, Léonce, Apsimare,
Tibère et Théodose.[32] Justinien se
rendit dans le pays des Khasirs, et parvint à épouser la famille du Khaquan
ou souverain de ce pays. Sur ses prières, on lui accorda un corps
considérable de troupes auxiliaires, commandé par Trouhegh, son beau-frère,
homme doué d’une force extraordinaire. Arrive près de Constantinople,
Trouhegh trouva la mort en combattant ; mais Justinien vainquit ses
adversaires et se rétablit sur le trône ; puis il renvoya dans leurs foyers
les Khazirs comblés d’innombrables marques de distinction et de précieux
présents.
Ashott, dans la quatrième année de son gouvernement, vit
une nouvelle invasion des enfants d’Ismaël en Arménie. Ces scélérats, ces
enfants du crime, s’étant répandus dans les bourgs de Kheram, habités par les
Mars, dans ceux de Djougha et dans le canton de Khochacouni, commirent des
iniquités de toutes sortes, violant les femmes et extorquant de fortes sommes
à force de tourments. Le prince Ashott, instruit de ces actes d’iniquités,
donna sur le champ à ses troupes l’ordre de marcher en toute hâte contre ces
hordes. Les Arméniens battirent complètement ces Arabes, dont une partie
échappa et ne dut son salut qu’à la fuite. Leur chef, enfant, rusé de Satan,
se voyant chaudement poursuivi, ordonna à ses soldats de répandre dans la
plaine, devant les troupes arméniennes, les trésors qu’ils avaient enlevés de
vive force. Les Arméniens, cédant imprudemment à l’attrait du butin, se
relâchèrent dans leur poursuite ; Ashott seul, suivi d’une poignée d’hommes,
continua encore longtemps à poursuivre l’ennemi ; alors celui-ci se retourna
et prit l’offensive. Dans celle mêlée, le prince arménien reçut une blessure
; mais, aux cris poussés par les siens, les troupes qui étaient restées en
arrière accoururent sur le théâtre du combat, et passèrent le reste de l’ennemi
au fil de l’épée. Ensuite le prince Ashott, dangereusement blessé, fut enlevé
par les siens et transporté à Dariuns, sa résidence, où il mourut dans son
lit, comblé de gloire ; il fut enterré dans le cimetière de sa famille.
Apsimare, empereur d’Orient, déjà mentionné comme un des
successeurs de Justinien, fit conduire de nouveau en Arménie un corps d’armée
avec la mission de se saisir de Sembath, fils de Varaztirotz, qui, pour
venger la mort de son père, assassiné par les Grecs, avait mutilé des soldats
de cette nation. Les deux armées se rencontrèrent aux environs du marais[33] de Païk. Les
troupes arméniennes, qui ne comptaient qu’un petit nombre de combattants,
subirent une perte très sensible ; les Grecs aussi perdirent beaucoup de
monde. Sembath, voyant qu’il lui serait impossible d’opposer une résistance
efficace à l’armée grecque, battit en retraite, suivi d’un petit nombre de
ses gens. L’armée grecque se retira aussi.
Je vais recommencer ici le récit des maux insupportables
que nous a fait souffrir la race des Ismaélites. Dans la seizième année de son
règne, Abd al-Malek, excité par Satan, ordonna à son armée d’envahir de
nouveau l’Arménie, et en chargea Mahomet, le sanguinaire et le démoniaque,
qui jura devant son maître de ne pas remettre son épée dans le fourreau qu’il
n’eût pénétré jusqu’au centre du pays. Les habitants qui se trouvaient sur le
chemin du féroce envahisseur, jusqu’au canton de Djermadzor[34] furent tous
impitoyablement massacrés. Mais un grand nombre, averti des sanguinaires
intentions de l’agresseur, s’était réfugié dans les villes fortes. Cependant
plusieurs, trompés par les fraudes et rassurés par les vaines promesses de
paix de Mahomet, sortirent des places fortifiées, mais ils fuient massacrés,
et leurs femmes et leurs enfants emmenés en esclavage. Le pays fut livré à de
telles souffrances et exposé à tant de périls que ceux qui survivaient
enviaient le sort des morts.
Au bout de deux ans Mahomet, parvenu au comble de l’orgueil,
vomit le poison fatal qu’il avait préparé contre le couvent de Saint
Grégoire.[35]
Eblouis par l’aspect des objets précieux, dons des rois, des princes et des
nakharars de l’Arménie, qui étaient renfermés dans cette église ; irrités de
l’ordre admirable qui régnait dans cette maison, de sa belle discipline et de
ses chants d’hymnes angéliques, les infidèles résolurent de la détruire. Un
détachement se rendit dans le couvent pour y séjourner quelque temps, et en
occupa les logements. Puis, une nuit, ils étranglèrent un de leurs propres
domestiques et jetèrent son cadavre dans un des fossés du couvent ; et le
lendemain, à la pointe du jour, ils se préparèrent à partir. Ils firent
semblant de chercher l’esclave qu’ils avaient étranglé et de ne pouvoir d’abord
le découvrir ; et à ce sujet ils maltraitèrent beaucoup les solitaires.
Enfin, redoublant d’efforts, ils parvinrent à le découvrir dans le fossé où
eux-mêmes l’avaient jeté. Cette machination frauduleuse et grossière leur
suffit pour déclarer les religieux coupables, les mettre en arrestation et
les jeter tous en prison, depuis les plus éminents personnages jusqu’aux plus
humbles.
Le rapport adressé au sanguinaire Mahomet les accusait
faussement de différents crimes envers leurs hôtes et demandait, avec l’autorisation
de les mettre à mort, par quel supplice on devait leur ôter la vie. «
Punissez-les comme vous voulez, répondit Mahomet, et dépouillez le couvent de
tous ses biens. » Les bourreaux s’empressèrent d’exécuter cet inique arrêt de
leur père le diable, « qui, dès l’origine du monde fut homicide, et n’a point
persévéré dans la vérité, » comme nous l’enseigne notre Seigneur. On fit
sortir de la prison tous les solitaires, les mains liées et après leur avoir
coupé les pieds et les mains, on leur ôta la vie en les suspendant à des
potences.
Qui pourrait, sans verser des torrents de larmes, rappeler
le souvenir des horreurs commises alors ! Il tomba ce sanctuaire dont la
gloire était si ancienne. Elle cessa la voix des saints cantiques chantés à
la gloire de Dieu. Il ne fut plus rendu ce culte spirituel et raisonnable,
que des saints offraient avec ferveur à Celui qui seul est pur. Ces lampes
qui rendaient la nuit brillante comme le jour, s’éteignirent ; l’encens du
parfum ne s’éleva plus vers le ciel ; on n’y entendit plus les oraisons des
prêtres, qui offraient au Créateur l’expiation faite pour les péchés du peuple,
et demandaient au Dieu qui aime les hommes de se réconcilier avec eux. L’autel,
enfin, fut dépouillé de toutes ses magnificences ! Que Jésus-Christ est
patient ! Pourquoi a-t-il supporté que les infidèles fissent par la calomnie
périr cruellement ses adorateurs ? Il a voulu, sans doute, par une fin si
prompte, leur accorder la vie éternelle ; car ceux qui ont participé à ses
souffrances participeront aussi à sa gloire. Ceux qui ont été crucifiés avec
lui, régneront aussi avec lui ; ceux qui sont morts avec lui ressusciteront
aussi avec lui, et posséderont éternellement le repos promis ; de même que
les ouvriers du diable subiront, avec celui-ci, les souffrances amères déjà
préparées pour eux, savoir : des ténèbres, du feu, un ver qui ne meurt point,
des pleurs et des grincements de dents, et tout cela dans une mesure connue
de Celui-là seul qui les a préparées. Telle sera certainement la portion des
impies.
Après avoir commis toutes ces horreurs, le général Mahomet
retourna en Syrie, chargé d’énormes dépouilles, et laissant les habitants de
l’Arménie comme des tisons épars d’un incendie, comme des javelles foulées
par les sangliers.[36]
En parlant il nomma, pour gouverner à sa place, un certain
officier d’origine arabe. Celui-ci forma[37] l’atroce dessein
d’exterminer la noblesse et la milice arménienne. Promptement instruits de ce
projet, Sembath de Bagratouni, avec d’autres nakharars et leur cavalerie,
rassemblèrent leurs nobles compatriotes, tous gens de guerre ; notamment le
prince Ashott, frère de Sembath ; son fils, qui s’appelait aussi Sembath ;
Yard, fils de Théodore, et plusieurs autres, et leur proposèrent de délibérer
sur les moyens d’assurer leur sécurité personnelle. Ils résolurent de s’expatrier
et de passer sur le sol de l’empire grec. Cependant quelques-uns des
nakharars du département de Vaspourakan se rendirent dans leur pays, et de là
dans le territoire de Marzin, autrement dit, pays d’Arest, où vivait un
certain ermite, homme digne, plein de sagesse spirituelle, et d’une vie
sainte, auquel ils s’adressèrent pour avoir son avis sur cette affaire. Le
solitaire versa beaucoup de larmes et déplora la perte du pays, la
destruction des sanctuaires et le dépérissement qu’allait éprouver sa pairie
par l’émigration des nakharars ; mais ne pouvant leur donner aucun avis
décisif, il leur conseilla seulement de prendre toutes les précautions
possibles pour se garantir des pièges de l’ennemi ; enfin il se mit à prier
pour eux, et les remettant à la grâce du Seigneur, il les congédia. Ils
côtoyèrent la rive de l’Araxe,[38] passèrent la
lisière d’Ouzus et se rendirent au village d’Ark-Ouri.[39] Une division
arabe de 8.000 combattants, stationnée à Nakhitshévan, se mit à les
poursuivre à outrance, dans l’intention de les exterminer tous. Se voyant
ainsi pressés, ils passèrent l’Araxe et prirent position dans le village de
Vardanakert, toujours poursuivis par les Arabes. Puis ils leur envoyèrent ce
message : « Nous n’avons aucunement offensé les Arabes pour en être
poursuivis de cette manière ; notre pays est à leur disposition et nous avons
abandonné à leur jouissance nos habitations, nos vignes, nos forêts, nos
campagnes. Pourquoi donc les Arabes nous poursuivent-ils ainsi ? Qu’ils nous
laissent enfin librement nous retirer de notre propre pays. » Mais les Arabes
s’obstinèrent et ne voulurent rien entendre ; le Seigneur leur endurcissait
le cœur pour qu’ils tombassent enfin sous le fer.
Le détachement arménien se mit donc à fortifier le bourg
eu élevant des barricades ; ils établirent sur les points importants des gardes
jusqu’il l’aube du jour suivant, et ils passèrent toute la nuit en prières
ardentes, demandant au Seigneur de toute la terre l’assistance de son bras
tout-puissant et son juste jugement entre eux et leurs ennemis. L’aurore
parut et mit fin à la prière ; on célébra immédiatement la communion, et ceux
qui en étaient dignes reçurent le corps et le sang du Seigneur, en l’acceptant
chacun comme son viatique ; puis on distribua à tous une nourriture très
légère, et aussitôt après, chacun ayant regagné son poste et sa compagnie,
ils se rangèrent en ordre de bataille et l’engagement commença. Le
détachement arménien, très inférieur en nombre, puisqu’il ne comptait pas
même 2.000 hommes, Ut néanmoins, par l’aide tout-puissant de la Providence,
un grand carnage. La saison était alors très rigoureuse, le froid glacial
empocha les Arabes de faire preuve de leur mâle bravoure. Ayant passé toute
la nuit sur la neige, ils tombèrent sous le fer au point du jour, et ceux qui
échappèrent à l’épée furent engloutis dans les flots de l’Arase ; car la
glace qui le couvrait alors ne pouvant soutenir le poids de la multitude des
fuyards céda sous eux et les engloutit tous, sauf un misérable débris d’à
peine 300 hommes qui parvinrent, quoique blessés, dépouillés, sans montures et
pieds nus, à gagner la résidence de la princesse Shoushane[40] et se mirent
sous sa protection. Sembath, fils d’Ashott, qui les poursuivait avec son
détachement, voulait les passer tous au fil de l’épée ; mais cédant aux
instantes sollicitations de la princesse, qui était venue à sa rencontre, il
se retira en leur accordant la vie. La princesse prodigua ses soins aux
blessés, les guérit, leur fournit des habits, des chaussures, puis des bêtes
de somme de ses haras, et les renvoya à Abd al-Mélek,[41] souverain des
Musulmans, qui lui en témoigna sa reconnaissance profonde et lui fit beaucoup
de présents. Quant à notre petite troupe arménienne, rassasiée de butin, elle
envoya à Byzance une ambassade chargée d’annoncer à l’empereur l’heureuse
nouvelle de cette victoire, et de lui offrir pour présents d’excellents
chevaux arabes et les nez des ennemis tombés dans la bataille.
L’empereur en recevant ces présents rendit grâce à la
Providence, et témoigna sa reconnaissance à Sembath, ainsi qu’aux nakharars
et à la cavalerie qu’il commandait, et lui accorda le titre de curopalate, à
la manière des anciens empereurs.[42] Revêtu de cette
dignité, Sembath se rendit avec les siens dans le territoire de Taïk,[43] où il s’établit
à Thoukhark, place fortifiée, se mettant à l’abri des représailles des
enfants du désert. A cette époque, les Arabes tentèrent une autre attaque
contre la milice installée dans le territoire de Vaspourakan. Ils s’avancèrent
à marches forcées jusqu’au village de Kougank, dans le canton de Rechlenouni
; là ils se trouvèrent en présence de la milice du pays, et, comme elle était
très faible en nombre, ils l’attaquèrent avec impétuosité. Cette faible
troupe, soutenue cette fois encore par la prompte assistance du Dieu
miséricordieux, les battit complètement : tous furent passés au fil de l’épée,
sauf 280 personnes qui échappèrent par la fuite et se réfugièrent dans l’église.[44] Tous les moyens
employés pour s’emparer d’eux échouèrent. Les assiégeants résolurent alors de
mettre le feu à l’église ; mais Sembath, fils du prince Ashott, gouverneur du
territoire de Vaspourakan, s’opposa à une pareille intention et leur défendit
de commettre ce péché. « Loin de nous, leur dit-il, la pensée de détruire la
demeure de gloire du Seigneur qui nous a accordé une telle victoire. » On
établit donc autour du sanctuaire un corps de garde pour veiller sur eux,
jusqu’à ce qu’ils fussent contraints de sortir eux-mêmes de l’église. Après
un temps très court, le chef des Arabes pria les Arméniens de lui accorder
une sauvegarde pour sa sécurité personnelle ; il sortit alors de l’église et
adressa à la milice arménienne les paroles suivantes : « Nous avons entendu
dire que les populations chrétiennes sont charitables, qu’elles sympathisent
avec ceux qui sont plongés dans le malheur et qu’elles ont pitié d’eux ; ayez
donc pitié de nous : accordez-nous la vie comme grâce et prenez tout ce que
nous possédons. » Le général Sembath lui répondit : « Il est vrai que notre
Seigneur nous enseigne de faire miséricorde, mais c’est aux gens
miséricordieux ; tandis que vous autres, qui êtes une race impitoyable, vous
ne méritez point de pitié, et nous n’en aurons jamais pour vous. » L’Arabe
répliqua : « Accordez-moi la vie, à moi seul, du moins, et je livrerai tout
le resto entre vos mains. » Alors on lui promit de ne pas le tuer. Rentré
dans l’église il dit donc aux siens : « Il nous est inutile de rester
renfermés ici plus longtemps, car je les ai trouvés fort inhumains envers
nous ; ainsi donc sortons d’ici et rendons-nous à eux ; s’ils nous mettent à
mort, mourons, convaincus que nous posséderons le paradis qui nous a été
promis par Mahomet, notre législateur ; et s’ils nous accordent la vie, tant
mieux pour nous. » Les assiégés ranimés par ces paroles sortirent tous de l’église,
et ils tombèrent aussitôt sous le fer. Quant au chef, à qui on avait promis
de ne le pas tuer, il fut précipité vivant au fond de la mer[45] ! Ensuite on
partagea les dépouilles des morts, et chacun s’en retourna dans sa demeure.
Abd al-Mélek, souverain des Arabes, instruit du désastre
des siens, fit venir auprès de lui Mahomet, son général en chef, et lui
ordonna de se mettre à la tête d’une armée formidable et de soumettre l’Arménie
par le fer et l’esclavage. Mahomet s’empressa donc d’organiser le plus tôt
possible une armée imposante, laissant voir en outre, par ses menaces, qu’il
était disposé à exécuter ponctuellement l’ordre reçu. A peine la nouvelle de
ces formidables préparatifs fut-elle connue en Arménie, que les nakharars,
afin de conjurer sa fureur, choisirent une députation composée d’Isaac,
catholicos[46]
d’Arménie, et de quelques prélats, chargée de se rendre à la rencontre de l’armée
arabe, d’offrir au général ou chef leur soumission, et de demander la paix.
Au moment de son départ, Isaac fit ses adieux à tout le monde, qui s’empressa
de venir à lui pour lui baiser les mains ; il bénit le troupeau confié à ses
soins, ainsi que les autres évêques, et les recommanda à la grâce du
Seigneur.
Après un long voyage il arriva enfin à Harran,[47] où il tomba
malade, et avant que Mahomet y fût arrivé il mourut. Dans le testament qu’il
fit, il adressa ses dernières paroles au généralissime arabe en ces termes :
« Conformément au désir de ma nation, j’ai accepté la mission de venir à ta
rencontre et de t’expliquer mes sentiments et ce que les nakharars et la
population de l’Arménie réunis réclament de loi. Mais le Dispensateur de la
vie humaine me rappelle à la hâte auprès de lui, sans que j’aie pu te voir et
te parler de bouche. Or, je te conjure par le Dieu vivant, et je te rappelle
l’alliance de Dieu faite avec Ismaël votre aïeul, d’après laquelle il lui a
promis de lui donner l’univers en soumission et en servitude. Fais donc la
paix avec mon peuple et il te servira en te payant, un tribut ; détourne ton
épée du sang et ta main des dépouilles, et il se soumettra à toi de tout son
cœur. Mais quant à notre foi, que nous ayons la liberté de conserver et de
professer toutes nos croyances, et que personne d’entre vous n’ose, par des
moyens violents, tenter de nous en détourner. Si tu acceptes ma demande, que
le Seigneur favorise les entreprises, que les désirs de ta volonté soient
accomplis, et que le Seigneur fasse que tous se soumettent à toi. Mais si, au
contraire, tu ne veux pas écouter ma parole, si tu veux, malgré ma prière,
marcher contre mon pays, que le Seigneur dissipe tes desseins, que la marche
de tes pieds ne soit point affermie,[48] qu’il détourne
le cœur de tes soldats afin qu’ils n’exécutent point ta volonté, qu’il te
suscite des agresseurs de tous côtés, et que ta domination ne soit point
assurée. Ne rejette donc pas ma demande, afin que mes bénédictions puissent
venir sur toi. »
Aussitôt que Mahomet fut arrivé à Harran, on lui donna à
lire le testament du catholicos arménien. Après avoir lu ce document, il s’informa
de l’époque de sa mort, et apprit qu’il venait de mourir à l’instant même et
qu’il n’était pas encore enterré. Alors il se leva sur le champ et se vendit
sur le lieu où était le corps du défunt, et là, se tenant debout près du
cercueil, il lui adressa ses compliments selon l’usage arabe, et, à ce que
nous ont dit des gens dignes de foi, il répéta ses compliments une seconde et
une troisième fois. Ensuite, saisissant la main du défunt, il eut avec lui
une conversation comme avec un être vivant, lui disant : « En lisant ce que
tu as écrit, j’ai connu ta sagesse ; j’ai vu que, comme un vaillant pasteur,
dans ta sollicitude pour ton troupeau tu t’es hâté de venir au-devant de mon
épée menaçante. Je consens à ne pas rougir mon fer dans le sang des innocents,
et je m’engage à exécuter tout ce que tu m’as demandé, afin que je puisse
être digne de la bénédiction de ta piété ; et si j’omets un seul mot de
toutes tes demandes, que toutes les malédictions que je viens de lire tout à
l’heure dans ton testament tombent sur ma tête. » Après avoir prononcé ces
paroles, il se relira dans son hôtel.
Alors la suite du bienheureux catholicos Isaac, qui l’avait
accompagné depuis l’Arménie, s’occupa des préparatifs de l’enterrement, et la
cérémonie funèbre eut lieu avec la pompe la plus solennelle. Après avoir reçu
du commandant en chef arabe la convention écrite confirmée par le serment,
ils s’en retournèrent en Arménie. Les habitants rassurés par cette convention
et par l’engagement écrit y ajoutèrent foi, et se soumirent dès lors aux
enfants d’Ismaël en leur payant un tribut.
La 18e année du règne d’Abd al-Mélek, le
général en chef Mahomet, à la tête d’une armée imposante, se rendit une
seconde fois en Arménie, où il passa trois ans sans montrer aucune apparence
d’hostilité. Il paraissait avoir oublié la catastrophe éprouvée par les
Arabes à Vardanakert, et il gardait avec bonne foi son engagement et
respectait son serment ; seulement il regardait avec une sorte de méfiance
les nakharars arméniens.

Abd al-Mélek, après avoir ainsi gouverné son empire,
mourut[49] et fut remplacé
par Valid ou Velith, son fils, qui régna pendant dix ans et huit mois. Dès la
première année de son règne, il conçut l’affreux projet d’exterminer en
Arménie la race des nakharars avec leur cavalerie ; il y était poussé par sa
haine contre Sembath, curopalate, et par la persuasion que leur existence
serait toujours un obstacle à la domination arabe. Pendant qu’il méditait
encore sur les moyens d’exécuter cet audacieux projet, Sembath priait, par
une dépêche, l’empereur de Byzance d’envoyer des troupes à son secours. L’empereur
accueillit favorablement la demande de Sembath, et un corps d’armée
considérable, commandé par un des généraux de l’empire, fut envoyé pour le
soutenir. Alors Sembath et le général en chef grec s’avancèrent ensemble
jusqu’au territoire de Vanand,[50] et dressèrent
leur camp dans le village nommé Drachpète. Aussitôt que cette nouvelle parvint
à la connaissance de l’émir Mahomet, il rassembla ses phalanges et marcha à
leur rencontre avec des forces redoutables. Les deux armées se trouvèrent
bientôt en présence ; le signal fut donné et l’action s’engagea sur toutes
les lignes. La prompte colère du Seigneur atteignit les guerriers grecs :
devenant lâches, ils prirent la fuite et se retirèrent dans leur camp
retranché. L’ennemi, encouragé, les poursuivit et fit un grand carnage. On
dit que l’armée grecque perdit dans cet engagement plus de 50.000 hommes ;
ceux qui survécurent furent contraints de prendre la fuite et de se retirer
dans leur pays. Mahomet rentra avec ses troupes à Devïn.
Le prince des Ismaélites apprenant que c’étaient des
nakharars arméniens qui avaient conduit l’armée grecque, commanda à Mahomet d’exécuter
son perfide projet. En conséquence, celui-ci ordonna à un certain Kachme,
vice gouverneur de Nakhitshévan, d’inviter chez lui les nakharars arméniens
avec leur cavalerie, sous prétexte de les enregistrer et de leur payer leur
solde. Ils ajouteront foi à cette perfidie et s’empressèrent de se rendre à l’invitation.
A leur arrivée, ils furent partagés en deux moitiés et renfermés l’une dans l’église
de Nakhitshévan, l’autre dans celle du bourg de Khram, qui étaient toutes
deux surveillées par des soldats. On tint conseil à leur sujet pour savoir
comment il fallait les faire mourir ; on décida à l’unanimité de faire sortir
les nobles et de brûler les autres dans le sanctuaire : aussitôt on y mit le
feu. Alors les prisonniers, se voyant condamnés à la mort la plus affreuse et
privés de tout secours humain, s’adressèrent à Dieu, protecteur de tous, et
invoquèrent son secours on disant : « Toi, qui es l’asile des affligés, le
secours de ceux qui sont en péril et qui donnes du repos à ceux qui sont
chargés, viens à notre secours, à nous qui sommes affligés et entourés d’affreux
dangers, et sauve-nous de cette mort douloureuse qui nous est destinée ; car,
voici, la flamme ardente s’étend de plus en plus ; elle nous entoure et nous
dévore ici sept fois plus que la fournaise de Babylone. Mais toi, Seigneur,
qui dans ta miséricorde as envoyé ton ange à Babylone au secours des trois
jeunes Hébreux, ne nous oublie pas, car nous sommes aussi les serviteurs,
quoique par nos péchés nous ayons souvent lassé ta longue attente. Seigneur,
dans ta colère, souviens-toi de la clémence envers tes serviteurs, car voici
que ton sanctuaire, le lieu où l’on glorifie ton nom, est devenu notre tombe
; c’est pourquoi, en rendant grâces à ton nom saint et redoutable, nous
remettons entre tes mains nos âmes, nos corps et notre vie. » Ce fut en répétant,
tous d’une voix, cette requête adressée au Très-Haut, que les prisonnier
quittèrent ce monde. Quant aux nobles, ils furent jetés liés dans des
cachots, où on leur fit souffrir des tortures insupportables ; on réclamait d’eux
d’immenses quantités d’or et d’argent, leur promettant de les mettre en
liberté, sains et saufs, dès qu’ils auraient payé toute la somme exigée, et
pour les persuader, on confirmait ces promesses par des serments. Afin de se
soustraire à ces barbares traitements et à la mort, la noblesse livra aux
ennemis de grosses sommes qu’elle avait déposées dans des lieux surs, à l’abri
des déprédations et du brigandage. Cependant les infidèles, après les avoir ainsi
dépouillés de toute leur fortune, dressèrent des potences pour les y faire
tous périr. Au nombre des nakharars voués à la mort étaient Sembath, fils d’Ashott,
de la maison de Bagratouni ; Grégoire et Korun, de celle d’Ardzerouni ;
Varaz-Shapouh et son frère, de celle d’Amatouni, et beaucoup d’autres dont il
m’est impossible de citer les noms en détail ; tous ces personnages eurent
une fin violente, et l’Arménie fut privée de ses nakharars.
Dès lors l’Arménie, sans soutien et sans défense, fut
livrée à se» ennemis comme un troupeau de brebis au milieu des loups, exposée
à toute sorte d’injustices et de violences, en proie à des inquiétudes
continuelles. Les habitants élevaient sans cesse leurs gémissements et leurs
cris de douleur vers le ciel ; mais Sembath, le curopalate se retira de l’Arménie,
accompagné des nakharars, ses clients, et demanda à l’empereur d’Orient une
ville pour s’y établir et des prairies pour ses troupeaux ; il reçut la ville
de Poït,[51]
dans le canton d’Eguère, où il passa six ans.
Le mécontentement général produit en Arménie par les
cruautés de Mahomet parvint finalement à la connaissance de Valid, souverain
des Arabes, qui le rappela sur le champ et le remplaça par un certain Abdoul
Aziz, qui était sourd, mais rusé, versé dans les sciences humaines, aimant
les sentences et les apologues. Quanti son pouvoir fut affermi, voulant
persuader les nakharars émigrés de rentrer dans leurs pays, il publia un
rescrit et leur donna une charte, confirmée par serment, selon la coutume
arabe. Eux donc, rassurés par cette promesse, pillèrent la ville, le trésor
public et les églises, et revinrent en Arménie, en quittant l’empereur d’Orient.
Celui-ci, indigné de cette ingratitude, appela le métropolitain et les autres
archevêques, ordonna d’écrire une formule d’excommunication contre ces
scélérats et de la lire chaque année, le jour même où leur crime avait été
commis, c’est-à-dire le jour de Pâques, ce qui a continué jusqu’à nos jours.
Cette excommunication fut la cause de leur perte.
Abdoul Aziz, ayant consolidé son pouvoir en Arménie, s’occupa
de rétablir partout la tranquillité ; il mit fin à toutes les agressions dans
l’intérieur du pays ; il dompta l’odieuse insolence des enfants de l’Arabie
par des réprimandes sévères ; il s’occupa de reconstruire Devïn en lui donnant une dimension plus grande en
largeur et en longueur ; il y fit élever des fortifications formidables, l’entoura
d’une enceinte et creusa tout autour un fossé rempli d’eau. « C’est par moi,
disait-il, que Devïn fut ruinée pour
la première fois, et c’est moi qui devais la reconstruire. » et il ajoutait
que, pendant que la ville était assiégée par les Arabes, n’ayant alors que
douze ans, et portant nu manteau rouée, il s’était introduit par un conduit d’eau
dans la ville ; qu’ensuite, monté sur les remparts, il avait poussé de toute
sa force des cris en sa langue, appelant ses compagnons d’armes, qui alors
étaient montés avec impétuosité à l’assaut, et, mettant en fuite la garnison,
s’étaient emparés de la ville et l’avaient rasée. Par ce coup de main, la
victoire s’était déclarée pour les Arabes. On dit qu’il racontait souvent
lui-même cet épisode.
Le général Mahomet, qui ne pouvait se tenir en repos,
tourna ses regards vers la Chine. Il demanda une grande armée au souverain
des musulmans, lui promettant de soumettre à son pouvoir le monarque du pays.
Mahomet obtint tout ce qu’il désirait. Une armée formidable de 200.000
combattants fut mise sous son commandement ; il marcha, à sa tête, de Damas
vers l’Orient. Après avoir traversé la Syrie, la Perse et le Khorassan, il
entra dans les possessions chinoises et campa sur la rive du grand fleuve
nommé Bothis.[52]
De là, il envoya une dépêche à l’empereur de la Chine, où il disait : «
Pourquoi t’obstines-tu, toi seul, à refuser de te soumettre à la domination
de notre souverain, tandis que toutes les nations sont saisies d’effroi à
cause de nous ? En qui donc as-tu mis ta confiance, que tu ne veuilles pas te
soumettre à nous ? Crois-tu que nous ressemblons aux filles au milieu
desquelles tu le pavanes ? Or, si tu ne veux pas te soumettre à notre joug,
sache que ton territoire sera réduit en désert, et que je mettrai fin à ton
royaume. Mais prends garde de me répondre immédiatement. » L’empereur de la
Chine, nommé Djen-Bacour, après avoir lu cette lettre fit appeler devant lui
toute sa garde, composée de membres de sa famille, pour délibérer sur la
réponse à donner. Apres une délibération commune, on lui envoya la réponse
suivante : « Es-tu plus fort que tous les monarques qui ont dominé sur le monde,
dès le commencement jusqu’aujourd’hui ? Le monarque babylonien, qui avait
conquis l’univers, et ceux de Macédoine et de Perse, pourquoi n’ont-ils pu
subjuguer notre pays ? Sache donc que tu es plus insolent qu’un chien, toi,
qui, entraîné par les chaînes de la volupté, par ta passion pour mes
charmantes et séduisantes filles, dont la renommée et la beauté te sont
connues, es venu mettre en danger ta personne et celle de tes troupes, comme
s’il n’y avait pas des tombes pour vous à Damas. Sache donc que notre pays n’a
jamais été subjugué par aucun peuple, et que je ne consentirai jamais à te l’abandonner
sans coup férir. Mais si tu demandes quelques présents, je t’en ferai à la
manière des princes, et tu rebrousseras chemin en paix dans ton pays. »
Mahomet, à la suite de cette communication de Djen-Bacour,
lui envoya dire : « Donne-moi trente mille filles, et je me retirerai en paix
de ton pays.
Dans le cas contraire, je marcherai contre toi. Le
monarque accepta sa proposition et fit dire à Mahomet d’attendre dans, son
camp jusqu’à ce qu’il réalisât sa demande ; il ordonna sur le champ à son
armée de préparer de nombreuses voitures ornées de dais garnis d’étoffes de
soie, et à la place des jeunes filles réclamées par le commandant de» Arabes,
d’y faire monter l’élite de sa cavalerie, parfaitement équipée et armée.
Un convoi de voilures renfermant 40.000 cavaliers
(déguisés en filles), se mit donc en marche et s’avança jusqu’au bord du
fleuve, où il s’arrêta en présence des Arabes. Djen-Bacour, qui les suivait à
quelque stades de distance avec une suite peu nombreuse, envoya dire à
Mahomet : « J’ai fait assembler 30.000 filles choisies dans toute l’étendue
de mon empire et destinées à épouser l’élite de tes gens ; choisis donc dans
ton armée des gens de distinction en nombre égal à celui de mes filles, passe
de ce côté du fleuve et je les donnerai à qui le sort les destinera, car je
craindrais qu’il n’arrivât quelque conflit entre tes soldats. Il envoya des
barques pour transporter les Arabe» d’un bord à l’autre. Alors, l’élite de
leur armée passa imprudemment le fleuve au nombre de 30.000 hommes. A peine
le débarquement s’achevait-il que l’empereur de la Chine donna le signal de l’attaque
; les guerriers chinois, cachés jusqu’alors sous les dais, sortirent des
voitures, et les Arabes, assaillis de tous les côtés, furent presque tous
massacrés. Pour empocher leur retraite, les Chinois eurent soin de couper les
cordes à l’aide desquelles les barques étaient attachées et se tenaient d’une
rive à l’autre ; aussi personne ne put-il se sauver, si ce n’est Mahomet
suivi de quelques-uns de ses compagnons d’armes qui, se jetant dans le
fleuve, et grâce à l’énergie de leurs montures, parvinrent sur le bord
opposé. C’est ainsi que Mahomet, couvert de honte, rentra dans son pays, n’osant
dès lors reprendre les armes contre la Chine.
Le prince Valid mourut après avoir gouverné l’empire
musulman pendant dix ans et huit mois. Après lui le trône fui occupé par
Soliman (Souleiman), qui mourut après un règne de deux ans et huit mois. La
seconde année de son règne il forma une armée nombreuse, qui, sous le
commandement du général Meslim, se dirigea vers les portes caspiennes. Cette
armée prit d’assaut Derbend, ville fortifiée, battit sa garnison composée de
Huns,[53] et l’en chassa.
Ensuite on procéda à raser les fortifications de cette ville, qui aurait pu
être complètement démolie, si l’on n’avait pas trouvé un bloc de pierre d’une
grande dimension dans un des fondements des murs, portant l’inscription
suivante : « Marcianus, empereur autocrate, a construit cette ville avec ses
remparts et ses tours en y dépensant de nombreux talents de son trésor ; dans
une époque postérieure, les enfants d’Ismaël la démoliront et la rebâtiront à
leurs propres frais. » Cette inscription empocha les Arabes de détruire
entièrement ces fortifications ; ensuite on mit à l’œuvre des maçons et l’on
rebâtit les parties détruites de l’enceinte. De là Meslim entreprit, avec les
forces imposantes, une invasion dans l’intérieur du pays ; il franchit Djova,
château fort,[54]
livra au pillage le territoire des Huns et prit position devant Tharkhon,[55] leur ville
capitale. Les habitants, effrayés de cette invasion d’ennemis qui inondaient
leur pays, en donnèrent alors avis au Khaquan roi des Khazars. Celui-ci
réunit à la hâte un corps d’armée très considérable, et tous ces soldats
robustes et vaillants, dont la renommée est connue de tout le monde se mirent
en route et prirent position dans le voisinage de l’année arabe. Plusieurs
jours s’écoulèrent dans des escarmouches, sans qu’on livrât une bataille
rangée, qu’ajournait et même qu’évitait le Khaquan, qui attendait l’arrivée d’Alp
Tharkhan qu’il avait appelé à son secours. L’armée des Khazirs, dont le
chiffre s’augmentait journellement, commença à inquiéter fortement Meslim,[56] général en chef
arabe, qui finit par être saisi d’épouvante, et ne songea plus qu’à trouver
des moyens pour se sauver. Les préparatifs nécessaires pour la retraite
terminés, il ordonna d’allumer sur tous les points de son camp de grands feux
près desquels il laissa ses bagages, ses concubines, ses serviteurs et les
servantes, avec beaucoup de gens de basse condition ; il se retira dans l’intérieur
du Caucase, et en traversant les forêts il se fraya un chemin à peine
praticable, par où il parvint à échapper aux coups de l’ennemi. Soliman[57] mourut au moment
où cette expédition eut lieu. Omar lui succéda dans la dignité du califat ; il
régna deux ans et cinq mois.

Omar se montra, dit-on, plus humain et plus généreux qu’aucun
autre de sa nation tout entière ; aussitôt qu’il fut monté au trône, il
publia une amnistie et autorisa tous les captifs arméniens, hommes et femmes,
à retourner dans leur patrie. Leur captivité remontait au temps où Mahomet
avait fait brûler l’aristocratie arménienne (dans les églises de Nakhitchevan
et de Kramé), et, devenant ainsi maître de plusieurs châteaux, avait emmené
en captivité tous ceux qui s’y étaient réfugiés, hommes et femmes. Après leur
avoir rendu la liberté, Omar II mit tous ses soins à faire régner, dans toute
l’étendue de son empire, le calme et la sécurité. Il adressa à Léon,[58] empereur des
Grecs, un message dans lequel il lui faisait différentes questions sur la
religion chrétienne, et manifestait son désir d’en apprendre l’essence. En
voici l’extrait : « Omar, nu nom de Dieu, calife des musulmans, à Léon,
empereur de Byzance. Il m’est venu souvent le désir d’apprendre les dogmes de
votre religion imaginaire et d’étudier à fond vos croyances. Cependant, je n’ai
pas pu arriver à réaliser mes intentions. Or, dites-moi, en vérité, pourquoi
Jésus dit-il à ses disciples qu’ils sont venus au monde mis et retourneront à
lui de même ? Pour quelle raison n’avez-vous pas voulu accepter tout ce que
Jésus dit de sa personne, et préférez-vous faire des recherches dans les
livres des prophètes et dans les psaumes avec l’intention d’y trouver des
témoignages pour constater l’incarnation de Jésus. Ou peut, à cause décela,
vous soupçonner d’avoir douté, d’avoir regardé comme insuffisant le
témoignage que Jésus se rend à lui-même, pour n’ajouter foi qu’à ce que les
prophètes ont dit. Or Jésus était, en vérité, plus digne de foi, se trouvant
près de Dieu et connaissant mieux sa personne que les hommes dont les écrits
ont été d’ailleurs falsifiés par des peuples inconnus de vous. Comment
pouvez-vous justifier, du reste, les Ecritures, et les suivre en ce qui
répond à vos intentions ? Vous dites que le Code (la Bible) fut plus d’une
fois écrit par des enfants d’Israël, qui le lisaient et qui le connaissaient,
et autant de fois perdu, de sorte qu’il n’en resta rien pendant longtemps
chez eux jusqu’à une époque bien postérieure, où quelques hommes le
recomposèrent par leur génie. Vous dites qu’il fut continué de génération en
génération, de race en race, par des créatures charnelles, vu leur condition
d’enfants d’Adam, oublieuses, sujettes à se tromper, agissant peut-être sous
l’inspiration de Satan et de ceux qui, par leurs actes d’hostilité, lui
ressemblent. Pourquoi ne trouve-t-on, dans le Code mosaïque, aucune
indication à propos du paradis ou de l’enfer, ou de la résurrection et du
jugement ? Ce sont les évangélistes Matthieu, Marc, Luc et Jean, qui en ont
parlé selon leur talent. N’est-il pas vrai que Jésus, en parlant dans l’Evangile
de la mission du Paraclet ou Consolateur à venir, indiquait la mission de
notre Mahomet ? Pour quelle raison les peuples chrétiens se sont-ils, après
la mort des disciples de Jésus, partagés en soixante douze races (sectes) ?
Pourquoi ont-ils fait de Jésus l’associé et l’égal du Dieu unique et tout
puissant, en professant trois Dieux, et en changeant arbitrairement toutes
les lois, comme celle de la circoncision en baptême, celle du sacrifice en
eucharistie, celle du samedi en dimanche ? Est-il possible que Dieu ail
habité dans la chair et dans le sans, et dans les entrailles souillées d’une
femme ? Pourquoi adorez-vous les ossements des apôtres et dos prophètes,
ainsi que les tableaux et la croix, qui anciennement servait, selon la loi, d’instrument
de supplice ? Le prophète Isaïe rend témoignage en faveur de notre
législateur comme étant égal et semblable à Jésus, lorsqu’il parle, dans sa
vision, de deux cavaliers, montés, l’un sur un âne, l’autre sur un chameau ;
quant à vous, pourquoi ne voulez-vous pas croire à cela ? Faites-moi parvenir
des explications sur tous ces points, afin que je puisse, connaître vos
opinions religieuses. » Telles étaient les questions, qu’avec beaucoup d’autres
encore, Omar, souverain des Arabes, adressait à l’empereur Léon, qui, à son
tour, se crut obligé de lui répondre dans ces termes : « Flavien Léon,
empereur, serviteur de Jésus-Christ, notre vrai Dieu et le souverain de ceux
qui le connaissent, à Omar, chef des Sarrasins. Quelle réponse exacte puis-je
faire à tous les arguments que tu avances contre moi ? Dieu lui-même nous
commande d’enseigner avec douceur nos adversaires pour voir s’il ne leur
accordera pas le temps de la repentance. Nos lois civiles, du reste, ne nous
imposent point le devoir de frapper, par de paroles dures comme des pierres,
ceux qui manifestent le désir de s’instruire du merveilleux mystère de la
vérité, mais comme ta lettre ne montrait pas même, dans son commencement la
plus faible apparence de vérité : il est nécessaire de ne pas appeler juste
ce qui ne l’est pas. Tu dis dans ta lettre, que nous l’avons entretenu plus d’une
fois sur les mystères divins de notre religion chrétienne, et que tu n’as pas
réussi à en étudier les dogmes, appelés par loi imaginaires ; mais ces deux
affirmations sont inexactes. En effet, rien ne pouvait nous pousser à l’entretenir
de nos dogmes, puisque notre Seigneur et Maître lui-même nous ordonne de nous
abstenir d’exposer notre unique et divine doctrine devant les hétérodoxes, de
peur qu’elle ne soit tournée en ridicule, surtout devant ceux qui sont restes
étrangers aux prédictions des prophètes et aux témoignages des apôtres ;
cette même règle est pratiquée par nous à l’égard de tous les autres. Certes,
nous t’avons écrit plusieurs fois, et nous t’écrirons davantage si la
nécessité nous y engage, mais toujours sur les affaires mondaines et jamais
sur les affaires divines. Cependant, la Parole divine nous apprend à répondre
à Ions ceux qui nous questionnent, et à nous taire devant ceux qui ne le font
pas ; quant à vous, ce n’est pas d’aujourd’hui que nous avons appris la
substance de vos opinions religieuses ! c’est Dieu qui nous a commandé d’examiner
tout et de retenir ce qui est bon. Or nous possédons des documents
historiques, composes par nos bienheureux prélats qui ont vécu à la même
époque que Mahomet, votre législateur, et ces écrits nous dispensent de vous
importuner au sujet de votre religion ; mais pour que tu ne croies pas
qui-nous ayons honte de professer mie religion si merveilleuse, écoute, s’il
te plaît, et si tu m’écoutes, tu mangeras les bons produits de la terre,
comme l’écrit Isaïe.
Il est vraiment très difficile, ô homme, de réfuter le
mensonge le plus palpable lorsque l’adversaire ne songe continuellement qu’à
le soutenir avec opiniâtreté. Je vais t’expliquer cette thèse : Supposons
deux hommes se tenant près du feu ; l’un d’eux reconnaît réellement cet
élément pour du feu ; l’autre, poussé par un esprit de contradiction, dit : C’est
une source d’eau. La mauvaise foi de celui-ci est évidente. L’e même, tu
avances que notre Seigneur a dit dans l’Evangile que « nous sommes venus nus
dans ce monde et que nous le quitterons tels. » Cependant nous ne trouvons
pas dans l’Evangile un pareil commandement émané de notre Seigneur, bien qu’il
nous conseille de méditer souvent sur la mort ; au contraire c’est Job le
juste qui, après avoir été tenté par Satan a dit : « Je suis né nu et je
mourrai tel ; le Seigneur l’avait donné (des biens), le Seigneur l’a repris.
Que le nom du Seigneur soit béni. » Voici, vous êtes habitués à éluder et à
mutiler les témoignages des saintes Ecritures que vous n’avez pas lues, et
que vous ne lisez pas. Vous aimez à trafiquer des choses de Dieu et de la foi
en dérobant, dans les saintes Ecritures, quelque mot paraissant favorable à
vos opinions et à l’employer pour votre défense. Tout enorgueilli que tu sois
par ton despotisme, écoute cependant mes réponses : Tu as dit que nous avons
trouvé dans les psaumes de David et dans des livres de prophètes des
témoignages à propos de notre Seigneur ; mais ce n’est pas aujourd’hui que
nous y avons fouillé et trouvé de pareilles paroles du Saint-Esprit, qui les
a prononcées par la bouche des prophètes ; c’est par ces paroles, aidées par
la grâce de Dieu, que le christianisme, dès son origine, fut prêché, fondé,
propagé, et cru ; par ces paroles, dis-je, qu’il prospéra et qu’il prospérera
encore par la puissance du Dieu Créateur. Tu écris que nous nous sommes contentés
de ces paroles, et que nous y avons ajouté foi sans faire attention à ce que
Jésus avait dit de sa propre personne, le regardant comme douteux et
incertain ; il
serait bien désireux que tu eusses ajouté foi, selon ta propre parole aux
récits infaillibles et positifs de l’Evangile plus qu’à tout autre ; quoiqu’il
n’existe aucune contradiction entre le Nouveau et l’Ancien Testament, vu que
Dieu, source unique de bonté, ne pouvait produire à la fois le bon et le
mauvais, la vérité et le mensonge ; or Dieu, pour rendre plus facile au
peuple juif l’acceptation de sa Parole incarnée, avait mis dans la bouche des
prophètes des déclarations, des paraboles et des prédictions très claires,
afin que son peuple fût instruit d’avance et préparé à recevoir Jésus-Christ,
et à ne pas s’opposer à lui, comme il le fait. C’est de la même manière que
le Seigneur, dans son Evangile, a rendu témoignage de sa personne, et, une
fois incarné, il a cité, de la manière la plus expresse, tous les témoignages
que les prophètes lui avaient rendus avant son incarnation.
Je me propose, avec l’aide de la grâce de Dieu, de le
montrer tout ceci successivement dans ma présente lettre, en attribuant les
plus glorieuses de ces prédictions à sa nature surhumaine, et les plus
humbles à sa nature humaine. Tu écris que Jésus méritait notre confiance
puisque, se trouvant près de Dieu, il le connaissait mieux que tons ceux qui
ont écrit de lui, et dont les écrits ont été l’avilies du reste par des
peuples que nous ne connaissons pas.
Réponse : La vérité ne sait pas nier ce qui existe, et
affirmer ce qui n’est pas ; tandis que le mensonge est capable de tout : il
ose nier, non seulement les êtres visibles, mais aussi le Créateur lui-même
en proférant qu’il n’y a point de Dieu. Par conséquent, il n’est pas étonnant
que le mensonge nie l’existence des saintes Ecritures ou qu’il les accuse de
fautes. Jésus était en vérité digne de confiance, mais non pas comme homme
simple et privé de la Parole de Dieu, mais comme homme parfait et Dieu
parfait ; de même que ses commandements, proférés par la bouche des
prophètes, méritent aussi notre confiance entière, non parce qu’ils oui été
prononcés par des hommes, mais parce que c’était la Parole de Dieu elle-même
qui les a dictés avant son incarnation, et, comme c’était Elle seule qui les
inspirait dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament, c’est pour cela qu’on n’y
trouve aucune contradiction. Quant à ce que tu affirmes sur la falsification
de ces écrits, si c’est le chef de ta religion qui a enseigné cela, il s’est
oublié ; si c’est un autre, il n’en a que menti davantage. Ecoute donc et
réfléchis : Le chef de la religion convient qu’il ne faut rien constater sans
témoins ; il ajoute que le Code (de Moïse) ordonne la même chose ; et en
effet, le Code ordonne que toute parole soit constatée par deux ou trois
témoins. Nous savons que ce fut Abraham qui reçut autrefois la promesse de la
mission du Christ, et à qui Dieu dit : « Toutes les nations de la terre
seront bénies en ta semence ; » qu’Isaac, nourri de la même espérance, bénit
Jacob, et que celui-ci, toujours dans le même but, bénit Juda en lui disant :
« Le sceptre ne se départira point de Juda, ni le législateur d’entre ses
pieds, jusqu’à ce que le Silo vienne, et à lui appartiendra l’assemblée des
peuples.[59]
» Nous savons que Moïse, dans le même but, avait ordonné et désigné Josué.
Rappelle-toi, David, Salomon, les douze prophètes avec Samuel, Eliazar,
Elisée, Isaïe, Jérémie, Daniel, Ezéchiel, Job le juste, Jean-Baptiste, fils
de Zacharie ; ajoute à ceux-là les douze apôtres et les soixante-dix
disciples du Seigneur, en tout cent et onze personnes dans l’Ancien et le
Nouveau Testament. Tu méprises donc tant de personnages saints et chéris de
Dieu, qui ont prédit l’avènement du Christ, auxquels ton Mahomet lui-même
avait rendu ce témoignage qu’ils étaient de saints serviteurs de Dieu, afin
que Mahomet paraisse plus digne de foi que Dieu parlant par leur organe, et
que la Parole de Dieu manifestée en chair. Or, je te fais la question
suivante, réponds, je t’en conjure, si c’est le témoignage rendu par cent et
onze serviteurs de Dieu, parlant unanimement d’un même Sauveur, qui est le
plus digne de foi, ou celui d’un dissident ou d’un hétérodoxe, qui en mentant
croyait dire la vérité ? Rappelle-toi que Mahomet, en parlant d’eux, les
représente comme de saints et favoris ministres de Dieu, et qu’il vous oblige
à les regarder comme tels ; quant à ce que Dieu a dit par leur organe, il le
rejette lui-même et empêche les autres de l’admettre.
Tu demandes comment nous pouvons nous appuyer sur le livre
des Juifs, qui est l’Ancien Testament, et tu prétends que nous noyons que ce
livre fut plusieurs fois écrit et perdu, jusqu’à ce qu’après de longues
années quelques individus entreprirent de le recomposer à leur guise. Ainsi, suivant
l’opinion que tu nous prêtes, cette œuvre aurait été continuée de génération
en génération, et ceux qui la faisaient étaient exposés à toute sorte d’erreurs
et aux séductions de Satan et de tous ceux qui lui ressemblent par leur
esprit haineux.
Réponse. Je suis fort étonné non seulement de votre
incrédulité, mais encore de la manière dont vous exposez sans rougir vos
idées, qui vous rendent ridicules, et dont vous prétendez nous séduire par
nos propres paroles.
C’est dans ce but que tu commences ta lettre en citant une
de nos opinions, prétendant en tirer tout ce qui suit, comme si c’était émané
de nous. Cependant si tu crois à nos opinions il faut y croire entièrement,
parce que personne ne peut s’appuyer sur un mensonge, et c’est un mensonge
que d’adopter la moitié d’un témoignage et de rejeter l’autre ; mais comme tu
n’en es pas instruit, écoule et apprends : quand nous disons que ce sont les
Hébreux qui ont composé l’Ancien Testament, nous ne voulons pas dire qu’ils l’ont
produit par leur imagination, mais qu’ils l’ont composé dans le sanctuaire,
sur la foi des documents authentiques des hommes saints et pieux de leur
nation, et puisant dans les livres des Prophètes eux-mêmes. Le chiffre des
êtres créés par Dieu aux premiers six jours monte à 22 ; de même l’Ancien
Testament renferme 22 livres reçus par les Juifs aussi bien que par nous ;
leur alphabet est composé de 22 caractères, dont cinq peuvent être doublés,
et cela non sans une signification importante. Dieu inspira cela par ses
prophètes, pour que toutes les vérités fussent constatées les unes par les
autres ; de ces 22 livres, 5 sont connus sous le nom de Loi ou de Code, et
appelés par les Hébreux Thora, par les Syriens Orathas[60] par nous Nomos.
Ils renferment l’enseignement de la connaissance de Dieu, le récit de la
création du monde par lui la défense d’adorer les divinités des païens, l’alliance
conclue avec Abraham, dont le but était le Christ, et les règlements relatifs
à la jurisprudence et aux sacrifices, règlements qui les éloignaient des
habitudes du paganisme, pour lesquelles ils professaient tant d’attachement.
Les livres de Josué, des Juges, de Ruth ; les quatre livres des Rois et des
Paralipomènes, contiennent les œuvres miraculeuses de Dieu, opérées de temps
à autre : la généalogie exacte de la famille des Justes, descendant
régulièrement jusqu’au Christ. Ils racontent aussi l’histoire des rois d’Israël,
ou indiquent ceux d’entre eux qui ont été agréables à Dieu, et ceux qui ne l’ont
pas été ; ainsi que la séparation du peuple des Juifs, à cause de leurs
péchés, en deux royaumes : celui de Juda et celui d’Israël, et enfin leur
captivité. Les psaumes de David, les livres de Salomon, appelés par les Juifs
Koheleth[61]
et Schir Ashirim,[62] par nous
Parimons[63]
et Samatans ;[64]
ceux des douze prophètes, d’Isaïe, de Jérémie, de Daniel et d’Ezéchiel,
contiennent toutes les prophéties sur l’avènement du Christ. Donc si quelqu’un
d’entre les Juifs avait voulu falsifier (l’Ancien Testament), le nombre des
livres aurait dû subir quelque changement, les sacrilèges auraient dû en
supprimer quelques-uns, ou le réduire en un, en deux, ou tout au plus en
trois livres, et retrancher ainsi le reste, parce qu’il était beaucoup plus
facile de les anéantir de cette manière.
Je suppose, au reste, que tu n’ignores pas l’inimitié qui
existe entre nous Chrétiens et entre les Juifs. La cause unique en est notre
croyance en la divinité de Jésus-Christ, que nous regardons comme le Christ
et le Fils de Dieu annoncé par les prophètes ; tandis que les Juifs, tout en
admettant l’avènement futur du Christ, se sont élevés contre l’indication des
prophètes, et n’ont pas voulu reconnaître dans la personne de Jésus le Fils
de Dieu. Or, comment peut-on admettre que ceux qui auraient falsifié des
livres auraient consenti à y laisser intactes ou à y ajouter d’eux-mêmes tant
de témoignages indubitables, qui, malgré qu’on leur fasse violence, ne
peuvent être appliqués à aucune autre personne qu’au Fils de Dieu incarné.
Ecoute encore ma troisième réponse : La captivité des Juifs eut lieu
longtemps avant l’avènement du Christ en chair ; cependant comment se
pourrait-il qu’alors, c’est-à-dire à l’époque du Christ, le Temple, le
Testament et le Sacerdoce aient continué à exister, comme nous l’affirme l’Evangile,
suivant lequel le Seigneur lui-même avait subi la circoncision et les autres
cérémonies, très exactement comme tu le confirmes toi-même , et tout cela,
sans doute, dans le but de prouver que c’était lui-même qui avait ordonné ces
cérémonies par l’organe des prophètes, et que loin de lui être contraires
elles lui étaient fort agréables, et qu’elles servaient de solides
témoignages à son dessein et à sa mission ? Les Juifs possédaient-ils un
autre Testament que les livres des prophètes, qui, après avoir traversé la
double captivité d’Israël et de Juda, continuèrent à exister jusqu’au temps
de notre Sauveur, et desquels, en prêchant aux Juifs endurcis, il tirait la
plupart de ses témoignages, comme nous le fait voir son Evangile ? Le peuple
des Juifs fut emmené en captivité par Nabuchodonosor. Cependant la protection
divine ne l’abandonna pas, et ne permit pas qu’il fut dispersé, comme nous le
voyons de nos jours ; Dieu l’établit tout entier dans le pays qu’il avait
déterminé. Non seulement ce peuple portait avec lui le Testament, mais il était
accompagné encore par quelques-uns des prophètes. Ainsi, Ezéchiel dit de
lui-même qu’il s’est trouvé sur les bords du fleuve Kébar au milieu des
captifs ; ainsi les bienheureux Ananiens ont été jetés à Babylone dans la
fournaise ; ainsi Daniel, l’éminent, commença à Babylone sa carrière de
prophète ; c’est là qu’il fut jeté dans la fosse aux lions ; c’est aussi là
que tous les événements de l’histoire d’Esther ont eu lieu. Pour te
convaincre que les captifs portaient avec eux le Testament, je t’invite à
porter ton attention sur ce que le Saint-Esprit dit par l’organe du Prophète
dans les Psaumes, relativement à l’esclavage des Juifs. Cet esclavage n’était
pas encore arrivé ; cependant il l’y annonce d’une manière infaillible dans
le psaume CXXXVI,[65] en disant : «
Nous nous sommes assis auprès des fleuves de Babylone, et nous y avons pleuré
; nous souvenant de Sion, nous avons pendu nos harpes aux saules, quand ceux
qui nous avaient emmenés prisonniers nous ont demande de chanter des
cantiques et de les réjouir par le son de nos harpes que nous avions pendues,
en nous disant : Chantez-nous quelque chose des cantiques de Sion … »
Tu prétends que le Testament fut composé par le génie
humain, et je sais que tu attaques la seconde édition qu’Esdras composa. Cet
homme, cependant, possédait la grâce du Saint-Esprit, et tout ce qu’il a
composé porte un cachet d’infaillibilité, ce qui est prouvé par le fait que,
quand tout le peuple, délivré de la captivité, revint à Jérusalem en portant
avec lui le Testament, on vit alors l’œuvre miraculeuse de Dieu, lorsqu’on le
compara avec l’édition d’Esdras, et qu’on trouva cette édition complètement
conforme à la première.
Tu as dit que les écrivains du Testament, en leur qualité
d’hommes, étaient exposés à manquer de mémoire ; je conviens que tout homme
est toujours et en tout faible, imparfait et oublieux. Cependant Dieu, qui
est éternel, dont la puissance est grande et la sagesse sans bornes, parlait
aux hommes par la voix des prophètes, ses ministres. Lui, qui est exempt d’oubli
et de conjectures, c’est Lui qui parlait dans les prophètes, sans avoir
besoin de la sagesse humaine. Mais toi, ton Mahomet, ne le regardes-tu point
comme un bon mot. Cependant, appuyé d’une simple parole de Mahomet, tu
dédaignes les témoignages si nombreux des saints de Dieu ? Tu dis encore que
Satan se trouve près des serviteurs de Dieu : quant à Dieu lui-même, il ne s’approche
point d’eux, et levons raisonnables savent bien qu’il s’approche plutôt d’une
personne dépourvue complètement du témoignage des saintes Ecritures que de
tant de gens saints et recommandables. Pour ce qui concerne les saintes
Ecritures, cela suffit.
En disant qu’on ne petit pas trouver dans le Code mosaïque
des traces du paradis, de l’enfer, de la résurrection et du jugement, tu ne
veux pas comprendre que Dieu instruisait l’humanité à mesure que son
intelligence se développait. Dieu ne s’est pas entretenu avec les hommes une
seule fois, ni par un seul prophète, comme tu le prétends, en supposant que
tout ce qui était nécessaire Dieu l’institua par le ministère de Moïse. Point
du tout. Ce qu’il ordonna a Noé, il ne l’ordonna point à ceux qui vécurent
antérieurement à lui ; tout ce qu’il ordonna à Abraham, il ne l’ordonna pas à
Noé ; tout ce qu’il ordonna à Moïse, il ne l’ordonna pas à Abraham ; tout ce
qu’il ordonna à Josué, il ne l’ordonna pas à Moïse ; et ce qu’il ordonna à
Samuel, à David et à d’autres prophètes, dans chaque époque, il ne l’ordonna
pas à Josué, et ainsi de suite, puisque, comme nous l’avons dit précédemment,
Dieu a voulu se révéler ainsi peu à peu aux hommes auxquels il était
impossible de percevoir et de s’approprier d’un seul coup cette merveilleuse
connaissance. Or, si Dieu devait ordonner tout par un seul prophète, pourquoi
alors en envoyait-il d’autres, ou s’il devait permettre que tout fût
falsifié, comme tu le prétends, pourquoi alors l’ordonnait-il ? La révélation
faite par Dieu à Moïse n’était qu’une sorte de préparation pour l’instruction
des hommes, et non pas un enseignement complet ; toutefois Dieu y fait
mention de la résurrection, du jugement et de l’enfer. A propos de la
résurrection, Dieu y dit : « Regardez, maintenant, c’est moi-même, et il n’y
a point de Dieu avec moi ; je fais mourir, je fais vivre, je blesse et je
guéris, et il n’y a personne qui puisse délivrer de ma main. » A propos du
jugement, il dit : « J’aiguise la lame de mon épée, et si ma main saisit le
jugement, je ferai tourner la vengeance sur mes adversaires, et je le rendrai
à ceux qui me haïssent. A propos de l’enfer : « Le feu enflammé, dit-il, de
ma colère, les brûlera jusqu’aux enfers intérieurs. » Ces doctrines ont reçu
plus de développement et d’éclaircissement dans la suite, par d’autres
prophètes.
Nous reconnaissons Matthieu. Marc, Luc et Jean pour les
auteurs de l’Evangile, et pourtant je sais que cette vérité, reconnue par
nous, chrétiens, te blesse, et que tu cherches à te trouver des complices de
ton mensonge ; bref, tu soutiens que nous le disons écrit par Dieu et
descendu des cieux, comme tu le prétends pour ton Forkan,[66] quoique nous
sachions que c’est Omar, Abou Thourab et Salman[67] le Persan, qui l’ont
composé ; cependant, on a répandu le bruit chez vous que Dieu l’avait fait
descendre des cieux. Reconnais donc en cela la franchise des chrétiens, et
quand nous la professons, comment oses-tu inventer des calomnies en
prétendant qu’il a été introduit depuis dans l’Evangile des altérations, soit
par nous, soit par d’autres ? Qu’est-ce qui pouvait nous empêcher d’en
retrancher les noms des évangélistes, ainsi que d’y ajouter que c’est Dieu
seul qui l’a fait descendre des cieux. Fais encore attention à ceci, que Dieu
n’a pas voulu instruire le genre humain, ni par son apparition spirituelle,
ni par la mission de ses anges ; il a choisi entre eux les prophètes qu’il
leur envoya ; c’est pour cela que le Seigneur, après avoir terminé tout ce qu’il
avait décidé antérieurement et annoncé par l’organe des prophètes avant son
incarnation, sachant que l’humanité avait besoin de l’assistance de Dieu,
promit de lui envoyer le Saint-Esprit sous le nom de Paraclet (consolateur), pour la
consoler de la détresse et de la douleur qu’elle ressentait à cause du départ
de son Seigneur et Maître ; je répète encore que c’était pour cette cause
seulement que Jésus appela le Saint-Esprit du nom de Paraclet, car il devait
consoler ses disciples de son départ et leur rappeler tout ce qu’il avait
dit, tout ce qu’il avait fait devant leurs yeux, toutes choses qu’ils étaient
appelés à propager dans tout l’univers par leurs écrits : or, Paraclet signifie Consolateur, tandis que Mahomet
veut dire « eucharistie ou
rendre grâces, » ce qui n’a aucun
rapport avec le mot Paraclet.
Ce blasphème est en effet impardonnable, comme le dit le
Seigneur lui-même dans l’Evangile, que « le blasphème contre l’Esprit ne leur
sera point pardonné. » Y a-t-il un blasphème plus affreux que celui qui
consiste à remplacer le Saint-Esprit par un individu ignorant complètement
les saintes Ecritures ? Pour comprendre que le Seigneur parlait dans ce
passage du Saint-Esprit, fais attention à ce qu’il y dit : « Le Consolateur,
le Saint-Esprit, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes
choses, et il vous rappellera le souvenir de toutes les chose ? que je vous
ai dites. » Peu après, il ajoute « que le Père enverra en mon nom ; » tandis
que ton Mahomet n’est pas venu au nom de notre Seigneur, mais en son propre
nom. Jésus a promis le « Saint-Esprit » aux saints, c’est-à-dire à ses
disciples, et non pas aux hommes en général, et tu sais bien que les
disciples n’ont pu voir ton Mahomet. J’avais dit ci-devant que notre Créateur
répandait successivement et peu à peu la lumière de sa connaissance par ses
prophètes ; cependant il n’a pas achevé même par eux toute la justice
éternelle à venir. Par le ministère du prophète Daniel, Dieu nous indique
trois périodes pour que le monde arrive à une connaissance très positive de
Dieu. Il sort d’abord des ténèbres de l’idolâtrie, et il arrive à un certain
degré de connaissance par la Loi, de là à la lumière plus éclatante de l’Evangile
du Christ, et enfin de l’Evangile à la lumière perpétuelle du monde à venir.
Aucun des prophètes n’a annoncé au monde une quatrième période, soit pour la
doctrine, soit pour les promesses ; au contraire, nous sommes prévenus
souvent par notre Sauveur de n’admettre aucun autre prophète ni aucun apôtre
après la mort de ses disciples.
Tu prétends, en outre, qu’après la mort des disciples du
Seigneur nous avons été divisés en soixante-douze parties ; ce n’est pas
vrai, et tu ne penses pas à te consoler à l’aide d’un mensonge. Je vais
expliquer cela : au dire des tiens, il y a cent ans à peine, un peu plus ou
un peu moins, que voire religion a paru au sein d’une seule nation parlant
une seule langue ; cependant cette religion, si jeune encore et professée par
une seule nation,[68] présente déjà
des schismes très nombreux dont nous ne rapporterons ici que quelques uns qui
sont parvenus à notre connaissance, les voici : la secte de Qouaz,[69] celle des
Djobbaiens[70]
ou de Sabar, de Thourab,[71] des Kadariens,[72] des Morgiens,[73] de Vasel,[74] des Djâhediens,[75] qui nient
également l’existence de Dieu et la résurrection avec ton prétendu Prophète,
et des Harures.[76]
Une partie de ces sectaires est assez paisible ; mais les autres sont
tellement animés contre vous qu’ils ne vous qualifient que d’infidèles et d’ennemis
; qu’ils préfèrent a toute autre justice l’assassinat commis sur vos
personnes, et regardent la mort reçue de vos mains pour la première des
œuvres méritoires ; de pareils actes se font habituellement parmi vous. Quant
à toi, en exterminant ceux qui diffèrent un peu de tes opinions, tu ne penses
nullement commettre un crime devant Dieu ; or, si de pareils actes se passent
chez vous, qui ne formez qu’un seul peuple parlant une seule langue et ayant
à votre télé une seule personne, qui est en même temps le chef, le souverain,
le pontife et le bourreau, serait-il étonnant, si la foi chrétienne était une
invention quelconque de la sagesse humaine, qu’elle devînt pire que la vôtre
? Cependant voilà environ 800 ans que Jésus-Christ a paru, et que son
Evangile a été propagé d’un bout de l’univers à l’autre parmi tous les
peuples et toutes les langues, depuis les pays civilisés de la Grèce et de
Rome jusqu’aux pays lointains des Barbares ; et s’il se trouve entre les
Chrétiens) quelque divergence, la cause en est dans la différence des langues
; j’ai dit quelque divergence, et jamais une
hostilité acharnée comme celle que l’on voit enracinée parmi vous. Il paraît
que sous ce nombre de soixante-douze tu entends tous les voluptueux, les
impurs, les immondes et les impies qui se conduisent comme des païens, et au
nombre desquels tu nous renfermes nous-mêmes ; mais ce sont des gens qui
déguisent sous le très saint nom du Christ leurs abominations en se donnant
pour des Chrétiens, et dont la foi n’est qu’un blasphème et le baptême une
souillure ; et lorsqu’ils manifestent leur intention d’abandonner leur
détestable vie, la sainte Église ne les reçoit dans son sein qu’eu leur
administrant le baptême comme aux autres païens, et il y a déjà longtemps que
Dieu les a fait disparaître complètement, de sorte qu’on ne les voit plus.
Quant à nous, nous sommes habitués à désigner les chrétiens comme tonnant
soixante-dix races, qui tontes ont reçu le saint baptême, gage de la vie
éternelle ; et s’il s’agite dans leur sein quelque question de peu d’importance,
spécialement parmi ceux qui vivent loin de nous et qui parlent, une langue
autre que la nôtre. Surtout qui sont tombés sous votre tyrannie, ils n’en
sont pas moins chrétiens et n’ont pas besoin d’être rebaptisés. Au reste, il
n’est pas étonnant que les chrétiens étrangers et éloignés n’aient pu
acquérir une connaissance plus approfondie des traditions de la vérité, comme
ils devraient l’avoir. Cependant les maintes Ecritures sont les mêmes,
conservées intactes dans chaque langue ; l’Evangile est le même, sans aucune
variation ; je laisse donc de côté les diverses langues dans lesquelles la
merveilleuse et salutaire religion chrétienne a été répandue ; j’en indique
seulement quelques-unes : 1° notre langue grecque, 2° la latine, 3° celle des
Badaliens,[77]
4°[78], 5°celle des
Syriens, 6° celle des Éthiopiens, 7° celle des Indiens, 8° celle des
Sarrasins qui est la vôtre, 9° celle des Persans, 10° celle des Arméniens,
11° celle des Géorgiens, et 12° celle des Albanais. Supposons donc que
suivant ton dire un ou deux de ces peuples ait introduit des changements dans
les livres de sa langue, comment peut-on supposer que ces changements se
retrouvent aussi dans les livres des autres peuples habitant, comme tu le
sais, très loin de nous, et différant de nous par leur langue particulière et
parleurs habitudes. Quant à vous, vous avez déjà donné des exemples de ces
falsifications, et on connaît entre autres un nommé Hadjadj, nommé par vous
gouverneur en Perse, qui fit ramasser tous vos anciens livres qu’il remplaça
par d’autres livres composés par lui-même, suivant son goût, et qu’il
propagea partout dans votre nation, parce qu’il était beaucoup plus facile d’entreprendre
une pareille œuvre au sein d’un seul peuple parlant une seule langue. De
cette destruction s’échappa cependant un petit nombre des ouvrages d’Abou
Thourab, car Hadjadj ne put les faire disparaître complètement.
Quant à nous, cela nous était impossible ; d’abord, parce
que Dieu nous a défendu expressément de songer jamais à une entreprise si
audacieuse ; ensuite, parce que si même quelqu’un osait agir contre la
défense de Dieu, il lui aurait été impossible de faire ramasser tous les
livres répandus dans tan : de langues différentes, de se procurer et de
réunir des interprètes habiles, ensuite de faire examiner les livres par ces
interprètes, pour y ajouter ou y retrancher à son gré. Au reste, tu n’ignores
pas non plus, puisque tu en fais mention, qu’il existe parmi les chrétiens
une sorte d’inimitié, quoique à propos de questions peu importantes, mais qui
pourraient également inspirer à chaque nation le désir de faire introduire
des changements dans des livres de sa langue, suivant ses opinions.
Cependant, cela n’a pas en lieu ni parmi ceux qui se trouvent loin de nous,
ni parmi ceux qui habitent dans notre voisinage. Cesse donc de multiplier ces
impostures, de peur que tu ne rendes inutile le peu de vérité que tu avances.
Une chose qui m’étonne, du reste, excessivement, c’est qu’après
avoir manifesté tant de dédain à l’égard de l’Evangile de notre Seigneur et
des livres de prophètes, les regardant comme falsifiés et recomposés par des
hommes suivant leurs idées, tu ne cesses cependant, pour appuyer tes opinions
inconstantes, d’y puiser des citations que tu tords et que tu modifies à ton
gré. Toutes les fois, par exemple, que tu y rencontres le mot Père, tu le remplaces par celui de Seigneur ; et quelquefois de
Dieu. Si c’est dans l’intérêt
de la vérité que tu y fais des recherches, il te faut, avant de les citer,
respecter les Ecritures, ou si tu les dédaignes comme corrompues, il ne te
convient pas d’en faire des citations. Tu es obligé de les citer telles que
tu les trouves dans les livres, sans les modifier à ta manière.
Il est en effet très difficile aux serviteurs de Dieu, qui
sont soumis à ses ordres, d’avoir quelque relation avec vous ; les païens, en
entendant les noms des prophètes ou des apôtres, se mettent à rire ; vous
autres, quoique vous ne méprisiez pas leur noms, vous tournez en ridicule
leurs paroles. Cependant, pouvons-nous nous dispenser de vous citer les
passages suivants, adressés à Moïse : « Je suis l’Eternel ... le Dieu d’Abraham,
le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. » « Faisons l’homme à notre image, selon
notre ressemblance. » « Venez donc, descendons et confondons la leur langage.
» Encore : « L’Eternel fit pleuvoir des cieux, sur Sodome et sur Gomorrhe, du
soufre et du feu de la part de l’Eternel. » Je les tire des livres de Moïse
que vous n’avez pas lus, ni toi ni ton législateur. Quoi ! crois-tu que c’est
aux anges, qui n’osent pas le regarder, que l’Eternel adresse les paroles
ci-dessus mentionnées ? Nous ne nous permettons pas de penser, comme tu le
fais si souvent, que de pareils passages de la sainte Ecriture soient vides
et futiles. A qui donc convenait-il que Dieu adressât ces paroles, si ce n’est
à sa Parole, image de sa substance et rayon de lumière de sa gloire, et au
Saint-Esprit qui sanctifie et éclaire tout ; et pourtant nous sommes accusés
par vous de reconnaître trois dieux ?
Le soleil est-il différent des rayons qui en dérivent ?
Oui, sans doute. Cependant, retranche ces rayons, ce n’est plus le soleil ;
et si quelqu’un disait que les rayons naissent directement du soleil, de lui
seul, sans le concours d’aucune puissance, à la différence des générations
humaines qui procèdent de l’accouplement des sexes ; en un mot, qu’il les
tire dosa propre substance ; certes, celui qui dirait cela ne se tromperait
pas. En effet, quoique le soleil soit autre chose que ses rayons, leur union
ne fait pas deux soleils. Et toi-même, n’est-ce point là ton opinion ? Or, si
cette lumière visible et créée, cette lumière qu’obscurcit la nuit, qu’intercepte
la hauteur des édifices, nous semble procéder d’une naissance si pure, quelle
sera donc la pureté de la naissance divine, elle qui procède de cette lumière
dont rien ne ternit l’éternel éclat.
J’ai été forcé d’emprunter cet exemple pour te convaincre,
parce qu’il m’a paru que tu apportes peu «l’attention à ce que Dieu nous
ordonne dans les saintes Ecritures. Tu leur préfères ta volonté ; tu en
prends ce qu’il te plaît, sans craindre de les modifier si ton caprice et de
changer ce qui n’est point dans tes vues. Qu’il soit maudit, l’homme qui
admet deux on trois divinités, émanées d’origine différente. Pour nous, nous
ne connaissons qu’un seul Dieu, Créateur des deux, et de la terre ; un Dieu
intelligent, dont la parole toute sainte et pleine de raison a créé tous les
êtres et les gouverne. Et cette parole n’est point comme la nôtre, qui, tant
qu’elle n’est point sortie de nus bouches reste incompréhensible aux autres,
et dès qu’elle en est sortie, se décompose et se dissipe. C’est cette parole
que nous reconnaissons pour la Parole de Dieu, par le rayon de la lumière que
rien ne ternit, rayon qui n’est pas simplement comme ceux du soleil, mais d’une
qualité si éminente qu’elle déconcerte l’intelligence et échappe à l’explication.
C’est cette parole que l’Ecriture divine appelle Fils de Dieu, engendré par
lui, non point sous l’empire d’une passion terrestre, mais comme les rayons
naissent du soleil, comme la lumière sort du feu, et comme la parole émane de
la raison. En somme, voilà ce que le langage humain est capable de dire à
propos de la Parole-Dieu émanée de Dieu et de leur cosubstance.
Puis, parmi toutes les créatures il n’y a aucun être plus
précieux devant Dieu que l’homme, ce que tu avoues toi-même en ajoutant que
Dieu ordonna aux anges de se mettre à genoux devant Adam, fait inconnu dans
les saintes Ecritures. Adam était homme, et en lui rendant un pareil
témoignage, tu as bien accusé ton orgueil ; qu’on sache donc maintenant
quelle plaie doit occuper ceux qui ne veulent pas rendre hommage à l’homme,
selon ta propre expression. Il est évident qu’Adam fut créé à l’image de Dieu
; cependant crois-tu que ce fut son corps matériel et plein d’infirmités que
Dieu créa à son image ? Point du tout ; c’étaient au contraire l’âme, la
raison et la parole que Dieu a créées à la ressemblance de son Esprit et de
sa Parole. L’homme créé de cette manière, et recevant de plus l’honneur de l’indépendance,
devint l’image de Dieu ; mais, trompé ensuite par le tentateur, il fut
dépouillé de l’honneur auquel il était destiné par son Créateur, et, méprisé
pour son coupable oubli, il s’abandonna à une vie extrêmement blâmable de
débauche et de luxure. La volupté devint son occupation unique, et toute sa
vie ne présenta plus qu’un tissu de haine, de rapine, d’assassinats et d’avidité.
Il a fini par se plonger dans l’idolâtrie, qui est le comble de toutes les
iniquités, et dans une telle volupté qu’il me répugne d’en parler ici. Dans
son égarement il s’est mis à rendre un culte, non seulement à des êtres
fantastiques et visibles, mais encore à ses vices, à l’adultère, à la
sodomie, auxquels il a rendu les honneurs divins ; c’est ainsi que le
tentateur est parvenu à réduire l’humanité à ce point de dégradation, et il
triomphe se voyant adoré sous la forme des idoles du paganisme, et excitant
de plus en plus l’homme voluptueux à ce culte pervers par des augures et des
talismans trompeurs.
Dieu voyant son image si dégradée par l’adoration rendue
au tentateur, et par l’avilissement où l’homme était tombé en faisant ce qui
plaisait à Satan, se laissa toucher de compassion pour la misère de l’homme,
car il est le seul véritable bienfaiteur et ami de l’humanité ; mais connue
il n’existait d’antre chemin de salut pour l’homme que celui de connaître son
Créateur et de s’éloigner de son ennemi, dans ce but, il se manifesta à l’humanité
en se faisant connaître d’abord par l’intermédiaire des prophètes, ses
ministres, comme par une lumière qui brillait peu à peu au sein des ténèbres
du paganisme. L’aveuglement de l’esprit de l’homme était si grand qu’il ne
pouvait pas contempler à la fois complètement toute la lumière de la
connaissance de Dieu ; c’est pour cette cause que Dieu commença, comme je l’ai
rapporté ci-devant, à l’éclairer peu à peu jusqu’à ce que le temps fixé
arrivât. Ainsi Dion éclaira l’homme tant qu’il le trouva bon, et il lui
promit d’avance, par l’organe des prophètes l’avènement de sa Parole incarnée
qui devait revêtir notre corps, notre âme et tout ce qui est propre à l’homme,
sauf le péché.
Toutefois, comme personne d’entre tous les hommes n’a pu
descendre plus bas que lui dans l’humiliation, nous lui attribuons tout ce
qui est dit de son abaissement ; et, en retour, tout ce qui est dit de sa
gloire, nous le lui attribuons comme à Celui qui est véritablement Dieu. Tu
le rappelles probablement ce que nous avons rapporté ci-dessus des livres de
Moïse, concernant l’égalité delà Parole avec Dieu lui-même ; écoute, maintenant,
ce que dit encore Moïse, relativement à la future apparition de la Parole
revêtue du caractère humain : « L’Eternel, ton Dieu, te suscitera un prophète
d’entre tes frères, vous l’écouterez comme moi... et il leur dira tout ce que
je lui aurai commandé. Et il arrivera que quiconque n’écoutera pas mes
paroles, lesquelles il aura dites en mon nom, je lui en demanderai compte. »
On sait, au reste, que depuis la mort de Moïse, au lieu d’un seul prophète,
il y en parut un très grand nombre ; cependant, le passage qui nous occupe ne
devait s’appliquer qu’à un seul ; savoir, à celui qui serait le plus puissant
et qui annoncerait des choses difficiles à croire. Je vais te citer
maintenant une multitude de passages des prophètes indiquant l’avènement du
Christ, et je préfère te proposer d’abord ceux qui en parlent dans des termes
humiliants, convaincu que tu les accueilleras avec beaucoup de plaisir. J’espère
que je parviendrai à te faire monter, de cette manière, si Dieu le veut,
comme par un escalier, des profondeurs de cette terre jusqu’aux lieux les
plus élevés, en la présence même de Dieu. David, en parlant de lui, dit comme
étant à sa place ; « Mais, moi, je suis un ver et non point un homme, l’opprobre
des hommes et le méprisé du peuple. Tous ceux qui me voient se moquent de moi
; ils me font !a moue, ils branlent la tète. Il s’abandonne, disent-ils à l’Eternel
; qu’il le délivre et qu’il le relire, puisqu’il prend son bon plaisir en
lui. » Cette prophétie ne s’est pas accomplie en David, mais en la personne
du Seigneur, pendant qu’il était attaché à la croix. Le même David parle du
Christ dans des termes éminents : « L’Eternel m’a dit : Tu es mon fils, je t’ai
aujourd’hui engendré. » Pour indiquer la conversion complète de tous les
païens dans la foi chrétienne, le mémo prophète ajoute : « Demande-moi, et je
te donnerai pour ton héritage les nations, et pour ta possession les bouts de
la terre. » Voici un autre passage encore : « L’Eternel a dit à mon Seigneur
: Assieds-toi à ma droite jusqu’à ce que j’aie mis tes ennemis pour le
marchepied de les pieds... Ton peuple sera un peuple de franche volonté, au
jour que tu assembleras ton armée en sainte pompe, la rosée de ta jeunesse te
sera produite du sein de l’aube du jour. » Le même prophète s’exprime
ainsi sur l’unité de la nature divine (de la sainte Trinité siégeant dans les
cieux) : « La terre est remplie de la gratuité de l’Eternel, les cieux ont
été faits par la Parole de l’Eternel, et toute leur armée par le souffle de
sa bouche. » Jérémie s’exprime ainsi : « Le Seigneur m’envoya et son Esprit.
» Il dit aussi, à propos de l’incarnation de la Parole de Dieu : « Il est
notre Dieu, et il a trouvé tous les chemins de la sagesse, et l’a donnée à
Jacob, son serviteur, et à Israël, son favori ; puis il parut au monde et
marcha avec les hommes. » le prophète indique, dans ce passage, deux espèces
de lumière : la première est celle de son extrême abaissement par laquelle il
éclaira l’univers tout entier, en y propageant les rayons de la connaissance
de Dieu, et la seconde celle de la résurrection générale qu’il annonce au
peuple hébreu, en l’exhortant à rester fidèle au premier lever de la lumière,
et à ne pas se révolter contre elle (comme cela eut lieu réellement), de peur
que les étrangers, c’est-à-dire que les païens n’entrent dans la possession
de leur gloire. » Il leur dit donc : » Retourne à Jacob, et saisis-toi de lui
pendant la naissance de sa première lumière, ne donne pas ta gloire et ton
intérêt à un autre. »
J’appelle ton attention sur ce passage ; le prophète y
annonce non seulement la future incarnation de la Parole de Dieu, mais il y
prédit aussi, de la manière la plus claire, la révolte future du peuple
charnel d’Israël. Cette prophétie ne nous empêche pas d’en recevoir encore
une autre, faite, malgré lui, par un homme étranger, et mentionnée par Moïse
: « Que les tabernacles sont beaux, ô Jacob ! et tes pavillons, ô Israël ! »
Il ajoute un peu après : « L’eau distillera de ses eaux, et sa semence sera
parmi les grandes eaux, et son roi sera élevé par-dessus Agag, et son royaume
sera haut élevé. » Encore : « Je le vois, mais non pas maintenant ; je le
regarde, mais non pas de près. Une étoile naîtra de Jacob, et un sceptre s’élèvera
d’Israël : il transpercera les chefs de Moab et détruira tous les enfants de
Seth’. » Cette prophétie parle de lui comme d’un homme. Cependant, tu vois
bien qu’elle indique d’une manière précise la future domination qu’il doit
exercer sur tons les païens, c’est-à-dire que tous les peuples devront croire
en lui, comme tu le vois toi-même. Sous le nom des chefs de Moab, on peut
entendre Satan avec tous ses démons, entretenant au sein des peuples le culte
menteur de l’idolâtrie, mais finalement battus et remplacés par le Christ,
parce que le polythéisme des Moabites et des peuplades soumises à leur
domination était plus détestable que celui de tous les autres peuples, puisqu’ils
adoraient, entre autres, les parties génitales de la femme et de l’homme,
instruments de la plus détestable volupté. Quant à ce qu’il est dit qu’il «
sera élevé par-dessus Agag, » il faut se rappeler que, quelle que soit l’étendue
d’Agag et sa force, sa puissance n’est que temporaire, tandis que celle du
Christ est éternelle. Que tel soit réellement l’empire du Christ, tu le
verras si tu fais attention aux paroles du Saint-Esprit « cet égard, lorsqu’il
dit par l’organe du roi David : « O Dieu ! donne tes jugements au roi et ta
justice au fils du toi ! » Cela montre que le Christ était par sa divinité
Fils de Dieu, roi céleste, et par son caractère humain fils de David, roi
terrestre, comme nous te l’avons dit souvent. Un peu après, le prophète
ajoute : « Ils te craindront tant que le soleil et la lune dureront dans tons
leurs âges... même il dominera depuis une nier jusqu’à l’autre, et depuis le
fleuve jusqu’aux bouts de la terre... Tous les rois aussi se prosterneront
devant lui, toutes les nations le serviront ... On fera des prières pour lui
continuellement et on le bénira chaque jour... Sa renommée durera à toujours,
sa renommée ira de père en fils, tant que le soleil durera, et on se bénira
en lui : toutes les nations le publieront bienheureux. » Après avoir entendu
des expressions si sublimes, quelqu’un peut-il, sans effroi, les attribuer à
un homme ordinaire, descendant de David, et non à celui qui, dans sa nature
humaine, est fils de David, et dans sa nature divine est le Fils et la Parole
de Dieu, et qui à la fin doit régner, non par la force des armes, ni par l’effusion
impitoyable de sang, ni par l’esclavage, mais par la foi pacifique, ce qu’indique
plus clairement le passage suivant des Psaumes : « En son temps, le juste
fleurira., et il y aura abondance de paix jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de
lune. » Dieu continue à annoncer le Messie par l’organe du prophète Michée,
en ces termes : « Mais, toi, Bethléem Ephrata, petite pour être entre les
milliers de Juda, de toi me sortira quelqu’un pour être dominateur en Israël,
et ses issues sont d’ancienneté dès les jours éternels. » L’issue d’un simple
homme peut-elle être datée dès les jours éternels ? Voici encore une
prédiction que Dieu nous fait par l’organe de Jérémie : « Le cœur est rusé et
désespérément malin par-dessus toutes choses. Qui le connaîtra ? Eternel !
qui es l’attente d’Israël, tous ceux qui l’abandonnent seront honteux ; ceux
qui se détournent de moi seront écrits en la terre, parce qu’ils ont délaissé
la source des eaux vives, l’Eternel. Sous le nom d’Israël, on ne doit pas
comprendre les Juifs obstinés, mais ceux qui ont vu la Parole de Dieu, et qui
ont cru qu’elle était Dieu engendré de Dieu, parce que, dans la langue
hébraïque, le mot Israël signifie clairvoyant.[79] Cette
explication est donnée à ce mot par Dieu lui-même, dans un passage d’Isaïe où
Il dit : « L’Enfant nous est né, le Fils nous a été donné et l’empire a été
posé sur son épaule, et on appellera son nom l’Admirable, le Conseiller, le
Dieu fort et puissant, le Père d’éternité, le Prince de paix, l’Ange de grand
mystère. » Il s’appelle Ange par motif de son caractère
humain, complètement pur, admirable ; Conseiller et Dieu
fort sont les
expressions de sa nature divine. Ensuite le prophète ajoute : « Il n’y aura
point de fin à l’accroissement de l’empire et à la prospérité sur le trône de
David, et sur son règne, pour l’affermir et l’établir en jugement et en
justice, dès à présent et à toujours. » On sait cependant que Jésus n’est pas
monté sur le trône de David, qu’il n’a point régné sur Israël, parce qu’il ne
s’agissait pas d’un trône passager, mais de celui dont Dieu avait parlé à
David en ces termes. « Je rendrai éternelle sa prospérité, et je ferai
que son trône sera comme les jours des cieux. » On pourrait demander
maintenant quel est ce trône de David, comment il est éternel et comme les
jours des deux ; mais c’est, sans aucun doute, l’empire céleste du Christ,
qui selon sa nature humaine, était fils de David, comme cela a été annoncé d’une
manière précise par l’organe d’Isaïe : « Il n’y aura point de fin à l’accroissement
de l’empire et à la prospérité sur le trône de David et sur son règne, pour l’affermir
et l’établir en jugement et en justice, dès maintenant et à toujours. » Ce
passage nous fait voir que le plus puissant et le plus glorieux empire du
Christ, fds de David par sa nature humaine, sera dans les cieux où il
transportera son royaume éternel et inaccessible, il ne faut pas non plus
négliger ce que dit Isaïe à cet égard : « Voici une vierge qui sera enceinte,
et elle enfantera un fils, et appellera son nom Emmanuel. » J’avais encore
beaucoup d’autres passages à citer pour ce sujet ; cependant, j’ai préféré
les abréger pour ne pas t’ennuyer. Maintenant écoute, s’il te plaît, quelques
citations, à propos de son extrême humiliation dans les souffrances qu’il
supportera spontanément, selon l’indication antérieure des prophètes Le Saint-Esprit
parle ainsi par l’organe d’Isaïe : « Je n’ai point été rebelle et ne me suis
point retiré en arrière. J’ai exposé mon dos à ceux qui me frappaient, et mes
joncs à ceux qui me liraient le poil. Je n’ai point caché mon visage en
arrière des opprobres ni des crachats. » Il parle encore par l’organe de
Zacharie : « Et je leur dis : S’il vous semble lion, donnez-moi mon salaire ;
sinon, ne me le donnez pas. Alors ils pesèrent mon salaire, qui fui trente
pièces d’argent. » Cette prédiction, avec toutes les autres, fut accomplie
sur la personne du Sauveur ; il lui vendu par son disciple, et livré à la
mort, dont les évangélistes nous ont conservé le récit, que tu peux lire et
examiner soigneusement si tu le veux, et tu le trouveras tel que nous l’avons
présenté. Entre beaucoup d’autres, David prédit ainsi les souffrances du
Christ. » Celui, dit-il, qui était en paix avec moi, sur lequel je m’assurais,
et qui mangeait mon pain, a levé le talon contre moi. » Isaïe parle du même
sujet d’un manière plus détaillée : « Qui est-ce qui a cru à notre
prédiction, et à qui est-ce qu’a été visible le bras de l’Eternel ?
Toutefois, il est monté comme un rejeton devant lui, et comme une racine
sortant d’une terre altérée ; il n’y a en lui ni forme ni apparence quand nous
le regardons ; il n’y a rien en lui, à le voir, qui fasse que nous le
désirions. Il est le méprisé et le rejeté des hommes, homme de douleurs, et
sachant ce que c’est que la langueur ; et nous avons comme caché notre visage
arrière de lui, tant il est méprisé, et ne l’avons rien estimé. Mais il a
porté nos langueurs et il a chargé nos douleurs ; et nous avons estimé qu’étant
ainsi frappé il était battu de Dieu et affligé. Or, il était navré pour nos
forfaits et froissé pour nos iniquités. L’amende qui nous apporte la paix a
été sur lui, et par sa meurtrissure nous avons la guérison. Nous avons tous
été errants comme des brebis ; nous nous sommes détournés, chacun en suivant
son propre chemin ; et l’Eternel a fait venir sur lui l’iniquité de nous
tous. Chacun lui demande, et il en est affligé ; toutefois, il n’a point
ouvert sa bouche ; il a été mené à la boucherie comme un agneau, et comme une
brebis muette devant celui qui la tond, et il n’a point ouvert sa bouche. Il
a été enlevé de la force de l’angoisse et de la condamnation ; mais qui
racontera sa durée ? Car il a été retranché de la terre des vivants, et la
plaie lui a été faite pour le forfait de mon peuple. Or, on avait ordonné son
sépulcre avec les méchants, mais il a été avec le riche en sa mort, car il n’avait
point fait d’outrage, et il ne s’est point trouvé de fraude en sa bouche. »
Tu oses donc, en t’appuyant sur une simple parole de ton Mahomet, nier et
démentir les témoignages si nombreux du Saint-Esprit rendus par les
prophètes, ses ministres ! Il te faut au moins te conformer aux prescriptions
de ton législateur, qui ordonne de ne rien affirmer qui ne soit constaté par
deux témoins ; du reste, cette circonstance est une des plus importantes.
Comment donc, tu n’as pas eu honte, appuyé d’un simple mot de ton prophète,
de proférer un si éclatant blasphème ? Est-ce que tu avais oublié (mais
probablement tu ne la connais guère) celle énorme imposture accréditée par
ton prophète, suivant laquelle Marie, fille d’Amram, sœur d’Aaron, serait la
mère de Notre Seigneur, tandis que, entre la première et la seconde, il y a
la distance de 1.370 ans et de trente deux générations ? Si tu avais eu, en
effet, la figure sensible et non pas de pierre, tu aurais du, en vérité,
rougir pour avoir proposé tant d’impostures complètement dénuées de
fondement. Le Christ, selon la promesse de Dieu, devait sortir de la tribu de
Juda, tandis que Marie, fille d’Amram, appartenait à celle de Lévi. Vos
objections sont pleines d’inconséquences et n’offrent qu’une multitude de grossières
et d’inadmissibles faussetés. La source de tant de subterfuges, de
contradictions, n’est qu’une pure invention ; mais je tâcherai bien, à l’aide
du petit sceau de la vérité, de la faire tarir.
Relativement au Code mosaïque, aux Psaumes et à l’Evangile,
tu prétends que les Hébreux et nous, nous les avons altérés, quoique tu
reconnaisses que ces livres sont d’origine divine. Admettons que les nôtres
aient été falsifiés, corrompus ; où se trouve le vôtre, auquel tu ajoutes
créance ? Montre-nous d’autres livres de Moïse, des prophètes, des psaumes de
David ou de l’Evangile, afin que nous puissions les voir. Oh ! cette imposture
est des plus monstrueuses et des plus ignobles ; du moins il t’aurait fallu
ajouter que tu ne les as pas vus. Mais toi, qui aime à fouiller dans l’Evangile
que nous possédons pour y trouver quelques citations que tu produis en les
forçant et les altérant, tu oses encore prétendre que nous l’avons falsifié !
Cite du moins cet Evangile qu’avait connu ton législateur, alors je serai
convaincu que tu dis la vérité.
Il n’y a qu’une seule foi, dis-tu ! Oui, sans doute, il n’y
a qu’une seule foi, qu’un seul baptême, et aucune autre foi ou commandement n’a
été donné aux hommes par Dieu. Puis tu nous reproches de ne pas nous tourner
en priant vers la région indiquée par le Code, et de ne pas communier comme
la législation l’ordonne : cette objection est complètement vaine et pleine
de folie. La région vers laquelle se tournaient les prophètes lorsqu’ils
faisaient leurs prières n’est pas connue ; c’est toi seul qui es porté à
vénérer l’autel de sacrifice de païens, que tu appelles maison d’Abraham ; l’Ecriture
sainte ne nous dit nullement qu’Abraham soit allé jusqu’à l’endroit qui devint
plus tard, par ordre de Mahomet, le centre d’adoration de tes
coreligionnaires ; quant au sacrement de la communion, tu auras ma réponse
plus loin.
Nous examinerons, pour le moment, les différents passages
de l’Evangile qui ont rapport à l’une de tes prétentions : Jésus-Christ,
comme Dieu, n’avait pas besoin de prières ; mais, comme homme, il en a fait
pour nous apprendre à prier, à nous dont il partageait la rature : mais en
priant il ne disait nullement ce que tu lui attribues. Il disait, au
contraire : « Père ! si tu voulais transporter cette coupe loin de moi.
Toutefois que ma volonté ne soit point faite, mais la tienne. » Par là Jésus
constatait qu’il était vraiment homme, puisqu’il est essentiel de croire à la
Parole de Dieu, homme parfait et Dieu ; et quiconque la prive de l’une ou de
l’autre de ces qualités, se prive également de l’espérance de posséder la vie
éternelle. La vérité de l’Evangile et la fidélité des chrétiens se
manifestent d’elles-mêmes, en conservant légalement intacts les traits les
plus éminents comme ceux qui sont les plus humiliants (de la vie de
Jésus-Christ) ; et si nos devanciers avaient eu, ou si nous avions la pensée
de tenter d’introduire dans l’Evangile quelques variations, ne devions-nous y
supprimer les traits humiliants ? Jésus a dit : « Le Fils ne peut rien faire de soi-même ; mais
le Père qui demeure en moi, c’est celui qui fait les œuvres » Or, si tu crois
que « le Fils ne peut rien faire de soi-même, » tu dois croire aussi que « le
Père qui demeure en Lui est celui qui fait les œuvres. » De même, si tu crois
à la peur dont il était saisi lors de sa mort vivifiante, et à la sueur dont
il était couvert et qui n’était pas celle d’Adam, dont il avait dit avant son
incarnation : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton visage ; » enfin, si
tu crois à l’assistance qui lui fut donnée par les anges, bien que ce ne fût
pas pour l’encourager, mais pour dissiper l’opinion de ses disciples, qui le
regardaient comme un simple homme, tandis qu’une pareille apparition leur
faisait voir qu’à plusieurs titres il était au-dessus des conditions d’un
simple homme ; si, je le répète, tu crois à tout cela, il te faut croire
aussi à ce qu’il a dit dans le même livre : « Personne ne m’ôte ma vie, mais
je la laisse de moi-même ; j’ai la puissance de la laisser et la puissance de
la reprendre.» Il n’a jamais dit, comme tu le prétends, que Dieu l’envoya
vers l’univers, et qu’il retourne vers lui. » Au contraire, il a dit : « Le
Père qui l’a envoyé est avec lui, » et il a ajouté : « Je suis issu du Père
et je suis venu au monde, » et encore : « Je laisse le monde et je m’en vais
au Père. » Quant à toi, dans tous ces passages que je viens de citer, partout
où tu rencontres le mot Père, tu le changes, tu le remplaces, soit par le mot
Seigneur, soit par le mot Dieu, et tu t’imagines pouvoir te justifier de celle
manière. Au milieu des modifications trompeuses que tu opères dans les
Ecritures, il est cependant un passage que tu cites avec une certaine
fidélité, mais sans y avoir ajouté foi ; ce passage le voici : « Celui qui
croit en moi ne croit pas seulement en moi, mais en celui qui m’a envoyé. »
Ce qui veut dire que ce n’ost pas en son caractère humain et visible qu’on
croit, mais en son caractère divin en tant qu’il est la Parole de Dieu. Puis il
ajoute ce qui suit : « Celui qui me rejette, rejette celui qui m’a envoyé, »
et : « Celui qui me contemple, contemple celui qui m’a envoyé. » Il fut
envoyé comme homme, et Il envoie ses disciples, comme Dieu, en leur disant
que « le Père est plus grand que lui, » c’est-à-dire plus grand que son
caractère humain ; sinon il n’aurait pas dit, peu après, que « lui et le Père
sont un. » Et de même dans sa prière que tu rapportes toi-même, Jésus dit : « Ils te connaissent seul vrai
Dieu, et celui que tu as envoyé Jésus-Christ. » Dans ce passage, nous voyons
Jésus-Christ portant le titre de Dieu ; s’il n’était qu’un simple prophète,
il lui aurait fallu dire « qu’ils te connaissent comme un seul vrai Dieu, et
Moïse avec les autres prophètes et ensuite Jésus. » Laissez donc de côté
toutes ces balivernes, parce que Jésus, Dieu parfait, devint après, par l’admission
de la nature humaine, un homme parfait auquel nous attribuons les expressions
humiliantes de la sainte Ecriture comme à un homme, de même que les
expressions glorieuses comme au vrai Dieu, ainsi que j’en ai fait mention
mainte fois. Il se laisse, sous l’enveloppe de son corps humain, être tenté
par Satan, qui, lors du baptême de Jésus, entendant la voix divine disant : «
Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j’ai pris mon bon plaisir, » fut saisi
d’épouvante, ne pouvant deviner à qui elle était adressée. Cependant Jésus,
par son jeûne de quarante jours comme par la voix divine, prouvait que c’était
à lui seul que cette voix était adressée. Alors Satan, ennemi déclaré de ceux
qui pratiquent la vertu, désolé et dévoré par la jalousie, s’approcha de la
personne du Seigneur, et ne trouva en lui qu’un homme qui connaissait tout ce
qui se passait dans l’adversaire, et qui ne lui répondit qu’en le dédaignant
comme un ennemi de l’humanité et ne voulut point lui révéler le mystère de
ses desseins. Mais pourquoi n’as-tu pas lu ce qui suit, et comment, lorsque
Satan eût vu sa tentation inutile, il s’en retira pour le moment, et comment
les anges s’approchant du Seigneur l’adorèrent : les anges adorent-ils un
simple homme ? C’est la vérité seule, à ce qu’il paraît, que tu fuis, et tu t’efforces
de créer tous les obstacles imaginables pour ne pas reconnaître notre
Seigneur comme Dieu en le présentant toujours comme un homme ordinaire, le
comparant à Adam, qui, suivant toi, fut aussi créé immédiatement par Dieu
sans qu’il eût de parents.
Quant à sa mort vivifiante, que du reste tu n’ignores pas,
tu fabriques une autre imposture en disant que personne ne pouvait le mettre
à mort ; mais je te demande, si Jésus n’était qu’un simple homme selon ta supposition,
est-ce une chose incroyable qu’un homme pouvait mourir. Fais-y bien
attention, réfléchis-y mûrement, tu accueilles avec satisfaction tous les
traits humiliants de la vie de notre Seigneur, et tu méprises et rejettes
tous les traits glorieux. Je t’invite à porter ton attention sur quelques
points de l’Evangile à cet égard. Jean l’évangéliste, en parlant de Jésus,
dit : « Qui croit au Fils, à la vie éternelle ; mais qui désobéit au Fils ne
verra point la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui. » Jean, fils de
Zacharie, dit : « Voilà l’Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. » Jean l’évangéliste lui-même
commence son Evangile par ces mots : « Au commencement était la Parole, et la
Parole était avec Dieu, et cette Parole était Dieu. Elle était au
commencement avec Dieu ; toutes choses ont été faites par elle, et sans elle
rien de ce qui a été fait n’a été fait. » La Parole de Dieu elle-même, venue
en chair au monde, s’exprimait de la manière suivante : » Celui qui m’a vu a
vu mon Père. » « Comme le Père me connaît, je connais aussi le Père. » « Le
Père (qui m’a envoyé) est avec moi. » « Je monte vers mon Père et vers votre
Père, vers mon Dieu et vers votre Dieu. » Il est son Père par sa nature divine,
le nôtre par la grâce, parce que « tous ceux qui l’ont reçu, il leur a donné
le droit d’être faits enfants de Dieu ; savoir à ceux qui croient en son nom.
» Il est son Dieu à cause de sa nature humaine, qui lui est commune avec
nous. Jésus fut envoyé en sa qualité d’homme, et il envoie ses disciples en
sa qualité de Dieu : « Connut) mon Père m’a envoyé, ainsi je vous envoie. » C’est
ainsi que tous les passages de l’Evangile se trouvent d’accord sur ces
points.
Relativement à la circoncision et au sacrifice, tu
prétends que nous les avons changés, notamment la première en baptême, la
seconde en communion de pain et de vin bénits. Nous n’avons rien altéré ni
modifié dans ces institutions ; c’est le Seigneur lui-même qui, d’après la
prédiction de Jérémie, changea la figure ordonnée dans l’Ancien Testament et
établit la véritable loi. Ecoute cette prophétie : « Voici, les jours
viennent, dit l’Eternel, que je traiterai une nouvelle alliance avec la
maison d’Israël et avec la maison de Juda, non selon l’alliance que je
traitai avec leurs pères au jour que je les pris par la main pour les faire
sortir du pays d’Egypte. »
Quelle alliance traitât-il avec leurs pères, sinon celle qui était rappelée
par le sang des agneaux le jour de Pâques et qu’il avait donnée à garder au
sein de leur peuple.
Or les enfants d’Israël furent préservés du destructeur
par le sang d’un agneau sans raison ; quant à nous, ne serions-nous pas aussi
sauvés de la mort éternelle par le sang de l’Agneau immaculé ? Jésus-Christ,
avant ses souffrances, prit le pain, le bénit et le distribua à ses
disciples. Il fit de même avec la coupe remplie de vin. Il les appela son
corps et son sang, et ordonna qu’on en prît et qu’on en but en souvenir de
lui, annonçant par là sa mort comme le sacrifice de l’agneau innocent et pur,
sacrifice annoncé bien souvent dans l’Ancien Testament. Les saintes
Ecritures, que certainement tu n’as pas lues, donnent à Jésus différents
noms, par exemple : la Parole, le Fils, le Rayon, l’Image de Dieu, l’Image de
serviteur, le Dieu, l’Homme, l’Ange, la Perle, le Hameçon, le Seigneur des
seigneurs, le Serviteur, l’Agneau, la Brebis, le Berger, l’Aîné parmi des
frères, l’Aîné d’entre des morts, etc. ; rien ne pourrait m’empêcher de
donner à chacun de ces noms une explication détaillée en indiquant leur vrai
sens, leur portée et leur étendue, si je te connaissais pour quelqu’un qui ne
cherche que la justice.
Touchant la circoncision, tu prétends que nous l’avons
remplacée par le baptême ; le mystère de la circoncision, par lequel Dieu
avait voulu traiter son alliance dans ce membre secret et non pas dans d’autres
plus visibles et plus glorieux t’est resté inconnu, à ce qu’il parait. Est-ce
que tu ignores également l’autre circonstance qu’Abraham avant d’avoir été
circoncis s’attira la faveur de Dieu, et qu’il ne reçut l’ordre de
circoncision que pour qu’elle servît seulement de signe de sa foi et de son
attachement à Dieu. Quant à la cause principale pour laquelle ce membre
secret fut choisi pour servir à cette institution, tu ne peux pas la savoir,
comme je l’ai dit ci-dessus. Nous autres, nous n’avons pas reçu l’ordre de
circoncire nos membres extérieurs, mais notre cœur, d’une manière
spirituelle, comme nous l’annonçait la promesse de Dieu ci-devant citée de
rétablir une nouvelle alliance ; en effet, si la véritable loi de
Jésus-Christ notre Maître n’avait pas détruit complètement la circoncision,
le sacrifice et le sabbat, quelle nouvelle alliance nous promettait-il ?
Néanmoins, tu aurais dû avoir honte de ce qu’à une époque si récente où Dieu
u délivré la race humaine en brisant les liens des lois, tu t’es déclaré
défenseur de la circoncision et tu l’as pour cela couverte d’opprobre ; car
Dieu, par la loi ancienne, ordonnait de circoncire tout mâle au huitième jour
de sa naissance, tandis que chez vous ce ne sont pas les mules seuls, mais
les femmes aussi, n’importe à quel âge qu’elle soit, qui sont exposés à cette
honteuse opération.[80] Pour la divine
institution du baptême, Dieu nous l’avait annoncée longtemps à l’avance par
le prophète Ezéchiel, en ces termes : « Je répandrai sur vous des eaux
nettes, et vous serez nettoyés ; je vous nettoierai de toutes vos souillures
et de toutes vos idoles. » Jésus-Christ ordonna le même baptême dans son
Evangile en disant à ses disciples : « Allez donc enseignez toutes les nations,
les baptisant au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit. » Par là fut
accomplie la prédiction du prophète : « Je l’ai établi en flambeau aux
peuples, » et « le peuple qui était assis dans les ténèbres a vu une grande
lumière. »
Nous n’avons pas non plus substitué au sabbat le dimanche,
comme tu le prétends sans que tu y aies réfléchi, bien que chez vous on ait
établi le vendredi pour le jour de réunion, sans aucune raison qui puisse
justifier ce choix ; quant à nous, nous nous réunissons le jour de la
résurrection de notre Seigneur, qui par là nous a promis la résurrection,
pour faire nos prières et rendre grâce à notre Créateur pour un si grand
mystère. Ce jour est celui où le Créateur avait dit au commencement : « Que
la lumière soit, et la lumière fut. « C’est dans le même jour que brilla la
lumière de la bonne nouvelle de la résurrection du genre humain, par la
résurrection de la Parole et du Fils unique dans son corps humain ; du reste,
nous n’avons reçu aucun autre ordre pour y chômer et pour y préparer notre
nourriture comme les Juifs. Cependant, toi qui manifestes tant d’incrédulité,
soit à l’égard des prophètes, soit à l’égard de notre Seigneur, pour quelle
raison attaches-tu tant d’importance aux traditions véridiques des chrétiens
? Je pense que c’est pour toi et pour ceux qui te ressemblent, que Dieu a dit
par son prophète : « Regardez, vous gens outrageants, et vous serez outragés
et réduits vous-mêmes. Je vais entreprendre, dans votre temps, une œuvre à
laquelle vous n’ajouterez pas foi si on vous la raconte. »
Je n’ai pas oublié non plus l’autre objection soulevée par
toi en ces termes : « Comment est-il possible à Dieu de demeurer dans le sein
d’une femme, au milieu du sang, de la chair et de la souillure. » Je suppose
que tu sais qu’il y a une multitude d’êtres que Dieu créa du néant par son
simple ordre, comme nous l’assure le CXLIIIe chapitre des Psaumes,
ainsi conçu : « Il a commandé, et elles ont été créées, et il les a établies
à perpétuité et à toujours » (5 et 6.). Parmi les créatures figurent le ciel
avec le soleil, la lune et d’autres astres, corps célestes, ut la terre avec
sa végétation, et les animaux. Tous ces êtres, à ce qu’il paraît, occupent
dans ta pensée une place éminemment supérieure, et te semblent plus purs et
plus précieux que l’homme, qui, cependant, bien que considéré par toi comme
un être si impur, fut créé non par un simple commandement, à l’exemple des
êtres ci-dessus mentionnés, mais par la main toute-puissante de Dieu, et
animé par son souffle tout saint. Par conséquent la nature humaine, créée par
la sainte main du Créateur et honorée par lui de sa ressemblance, ne peut
être nullement souillée devant lui. Ne fais donc pas de semblables injures à
leur bon Créateur, aux yeux duquel il n’y a rien d’immonde parmi tout ce qui
a été créé par lui, sauf le péché, qui non seulement n’a pas été créé par lui
dans l’homme, mais n’a pas même été ordonné ; au contraire, il n’y a rien de
plus précieux que l’homme, pour lequel tout fut créé. Or Dieu, qui a tant
honore l’homme en le créant à son image, n’a pas cru honteux de prendre l’image
de l’homme pour le sauver, parce que, comme je l’ai dit, il n’y a rien d’immonde
dans la nature humaine, sauf le péché, et tout ce que tu considères dans l’homme
comme des choses immonde», Dieu les a organisées pour notre bien ; par
exemple, les règles du sexe féminin servent à la reproduction du genre
humain, et les évacuations des excédants de nourriture et de boisson, à la
conservation de notre vie ; c’est toi seul qui considères ces choses comme
impures, tandis qu’aux yeux de Dieu c’est le pillage, l’assassinat, le
blasphème, et d’autres crimes pareils, qui sont considérés comme souillés, et
non pas les choses mentionnées ci-dessus, et destinées à la reproduction et à
la conservation de la vie humaine. Outre tout ce dont je t’ai entretenu jusqu’à
ce moment, je vais le faire observer encore une chose, c’est que si le
buisson allumé par le feu divin, à l’époque de Moïse, ne fut pas consumé, l’homme
doit être regardé comme plus précieux qu’un buisson et que toutes les choses
créées ; car c’est pour les saints hommes que Dieu a dit : « Je demeurerai au
milieu d’eux. » Et ailleurs : « En qui demeurerai-je, sinon dans les hommes
doux et humbles, et dans ceux qui craignent mes paroles. » On voit bien que
Dieu appelle les hommes justes son habitation, et qu’il ne s’offense pas de
leur infirmité naturelle, que tu appelles souillures, puisqu’il convenait à l’Etre
toujours vivant d’avoir pour habitation un temple vivant. Je te soumets
encore la proposition suivante, d’autant plus volontiers que je te vois
surtout porter envie à la gloire des saints de Dieu et de leurs reliques, que
Dieu déclare être sa demeure : Si Dieu prend soin de tous les os du genre
humain pour la résurrection générale, comment ne prendra-t-il pas un soin
spécial de ceux de ses saints dont plus d’une fois il a parlé dans des termes
si glorieux et si majestueux, surtout de ceux d’entre eux qui ont souffert la
mort à cause de lui ? C’est de ces martyrs que le Saint-Esprit dit, par la bouche
de David, « que toute sorte de mort des bien-aimés de l’Eternel est précieuse
devant ses yeux. » Et dans un autre passage : « Le juste a des maux en grand
nombre, mais l’Eternel le délivre de tous. Il garde tous ses os, et pas un n’en
est brisé. » La puissance divine qui habite dans ses saints affirme que leurs
os ne seront pas brisés ; cependant, nous savons qu’un grand nombre des os
des saints ont été broyés et même réduits par le bûcher en cendre. Quant à
toi, occupé que tu es comme un enfant de tout ce qui est visible, tu n’y
penses pas du tout. Le Saint-Esprit parle encore dans un autre passage : «
Dieu est merveilleux sur ses saints. » Et Salomon en parle aussi dans ces
termes : « Les justes vivront éternellement et recevront leur récompense du Seigneur.
Ils sont morts, mais aux yeux des impies-, cependant ils jouissent du repos.
» Je suppose que tu n’ignores pas non plus l’histoire de cet étranger non
circoncis, dont le cadavre, aussitôt qu’il fut jeté dans « le sépulcre du
prophète Elisée et qu’il eut touché ses os, revint en vie, et se leva sur ses
pieds. » Or, si la puissance divine ne demeurait pas dans les os du saint
prophète, comment ceux d’un simple mort pourraient-ils ressusciter un cadavre
? Ainsi donc, le Dieu vivant n’a pas cru être souillé en demeurant dans la
tombe d’un mort, car Dieu juge les hommes d’une manière opposée à nous,
Toutefois, quel respect pour les saints pourrai-je attendre de ta part,
lorsque je te vois, même actuellement, excité par une sorte de fanatisme
digne d’un païen, exercer tant de cruautés envers les fidèles de Dieu, dans
le but de les forcer à l’apostasie, et mettre à mort tous ceux qui résistent
à tes desseins, de sorte que la prédiction de notre Seigneur : « Le temps
vient que quiconque vous fera mourir croira servir Dieu, » s’accomplit tous
les jours ; car tu es loin de penser qu’en tuant tous ceux qui te résistent
tu te tues toi-même d’une mort éternelle. C’est ainsi que Mahomet, ton oncle,
agissait autrefois, lui qui, le jour même on il allait immoler le profane
sacrifice du chameau, fit décapiter en même temps nombre de chrétiens
serviteurs de Dieu, et mêler leur sang avec celui de l’animal offert en
sacrifice ; et cependant tu le fâches quand nous faisons recueillir les
restas des martyrs qui ont scellé la profession de leur foi par leur sang,
afin de les inhumer dans des lieux consacrés à Dieu.
Il se trouve encore dans ta lettre des paroles à propos de
la croix et des tableaux. Nous honorons la croix à cause des souffrances que
la Parole de Dieu incarnée y a supportées ; ce que nous avons appris d’un
commandement donné par Dieu à Moïse et des prédictions des prophètes. La lame
sacrée qu’en conséquence d’un ordre de Dieu, Moïse avait fait poser sur le
front du pontife ou de l’archiprêtre, portait l’empreinte de croix ayant la
forme d’un être vivant ; c’est à l’imitation de ce signe que nous autres
chrétiens, nous scellons nos fronts de la croix comme de la Parole de Dieu
qui a souffert pour nous dans sa nature humaine. Le prophète Esaïe indique
même le bois dont devait être formée la croix, couronne sublime dont se
glorifie à jamais l’Église. « Le sapin, l’orme, et le buis ensemble pour
rendre honorable le lieu de mon sanctuaire, et je rendrai glorieux le lieu de
mes pieds. » Salomon en parle aussi. « Béni soit le bois, par lequel la
justice est exercée ; » et dans un autre endroit : « Il est l’arbre de vie
pour tous ceux qui l’embrassent, et qui s’y appuient solidement rumine sur le
Seigneur. » Quant aux tableaux, nous ne leur attribuons pas un respect semblable,
n’ayant reçu de la mainte Ecriture aucun commandement quelconque à ce sujet ;
cependant, trouvant dans l’Ancien Testament l’ordre divin qui autorise Moïse
à faire exécuter dans le Tabernacle les figures de chérubins ; et, animés d’un
sincère attachement pour les disciples du Seigneur, brûlant d’amour pour le
Seigneur incarné lui-même, nous avons toujours éprouvé le besoin de conserver
leurs images qui nous sont parvenues depuis leur temps comme leur vive
représentation. Leur présence nous charme, et nous glorifions Dieu qui nous a
sauvés par l’intermédiaire de son Fils unique paru au monde sous une
semblable figure, et nous glorifions ses saints ; mais quant au bois et aux
couleurs, nous ne leur rendons aucune vénération. Mais toi, tu n’as pas honte
d’avoir vénéré par des sacrifices la maison qu’on appelle Kaaba, habitation d’Abraham,
qui en réalité ne l’a pas vue, même en songe, avec son désert aride et
diabolique. Cette maison existait longtemps avant Mahomet et elle était l’objet
d’un culte de la part de tes concitoyens, et Mahomet, loin de l’abolir, l’appela
demeure d’Abraham. Pour ne pas paraître l’offenser à tort et à travers, je
vais te le prouver par les passages du saint Evangile et même par ta propre
histoire. Jésus-Christ chassa souvent une multitude de démons dans le désert
en question. « Il (le démon) va par des lieux secs. » Ces esprits immondes
vous y apparaissent tantôt sous la forme de serpent» et tantôt ils semblent
entretenir de vilaines relations avec des femmes, selon leur habitude, se
donnant l’apparence de faire des mariages. Vous autres, trompés par une
illusion, et tombés imprudemment dans le piège, vous vous faites leurs égaux
ici-bas et dans le monde à venir, éloignés, comme vous l’êtes de comprendre
que dans l’autre monde il leur est absolument défendu, par l’Evangile du
Sauveur, d’entretenir un pareil commerce. Jésus-Christ enchaîne ici-bas leur
violence révoltante, et bien que constamment malveillants comme leur père
Satan, cependant ils ne peuvent causer ouvertement de mal à personne, puisque
s’ils l’osaient ou le pouvaient, ils vous auraient anéantis infailliblement
comme par le feu dans une seule journée. Ils ne peuvent donc rien faire de
plus que vous entraîner, par des machinations occultes, à la perte de vos
âmes ; par exemple, par Je moyen d’une pierre qu’on appelle rokun,[81] que vous adorez
sans savoir pourquoi ; par le moyen du carnage des démons que les bêles et
les oiseaux fuient en toute hâte avec une extrême aversion 5 par le moyen des
pierres jetées, de la fuite, en vous faisant raser la tête et par d’autres
superstitions ridicules ; je ne peux pas passer non plus sous silence l’abominable
autorisation qui vous est accordée par votre législateur d’avoir avec des
femmes un commerce qu’il a comparé, j’ai houle de le dire, au labourage de la
terre. Par suite de celle licence, bon nombre d’entre vous ont contracté l’habitude
de multiplier leur commerce avec des femmes, comme s’il s’agissait de
défricher des champs. Puis-je encore oublier la chasteté de votre Prophète et
la manière artificieuse dont il parvint à séduire la femme Zéda. De toutes
ces abominations, la pire consiste à accuser Dieu comme moteur de toutes ces
saletés, ce qui sans doute a introduit parmi vos compatriotes cette loi
dégoûtante. Y a-t-il en effet un blasphème pire que d’alléguer que c’est Dieu
qui est la cause de tout ce mal ? Quant à l’exemple de David, qui avait pris
Urie pour femme, et dont tu me parles, on sait bien qu’il commit là un péché
devant l’Eternel, et qu’il en fut puni sévèrement.
En somme, votre législateur et vous tous, continuez à
résister à la vérité. Vous faites bien ! Je ne connais rien de pire que de ne
pas tenir le péché pour tel, et c’est ce que vous faites réellement en ne
cherchant et en ne recevant point le pardon. Dieu a ordonné dans l’Evangile
au mari de ne répudier sa femme que pour cause d’adultère ; cependant vous
agissez tout autrement. Lorsque vous êtes rassasiés de vos femmes comme d’une
nourriture quelconque, vous les abandonnez selon votre fantaisie ; j’avais
aussi l’intention de cacher, s’il était possible, la manière honteuse dont
vous vous remariez, et comment avant de reprendre vos femmes répudiées vous
les forcez de coucher dans le lit d’autrui. Que dirai-je des exécrables
débauches que vous commettez avec vos concubines ? Pour elles vous prodiguez
toutes les dépouilles du monde et toute votre fortune ; et puis, quand vous
en êtes fatigués, vous les vendez connue des bêtes de somme. On dit que le
serpent entretient des relations intimes avec le murines, reptile de mer : arrivé au
bord de la mer, le serpent laisse échapper son venin avant de se livrer à ses
amours ; mais vous, vous êtes plus venimeux que le serpent. Jamais vous n’apportez
de limites à votre mauvaise foi, et ne pouvant satisfaire vos passions
déchaînées tant que vous êtes en vie, à l’heure dernière de votre mort, vous
fuites mourir violemment vos femmes, suivant l’inspiration du mauvais esprit.
En parlant de Satan et des âmes des justes, tu prétends
que nous avons représenté le premier comme le trésorier de Dieu ; c’est une
erreur : nous disons, au contraire, que Satan était fort joyeux, voyant que l’humanité,
dans l’horreur que lui causait la mort, se plongeait dans les abîmes du
désespoir. Il croyait même les justes abandonnés par Dieu et perdus après la
mort. Plein de cette pensée, et frappé de l’extrême humiliation du Christ, il
le crut soumis à la condition des hommes, et poussa son disciple à le trahir
et les Juifs à le mettre à mort. Mais voyant le Seigneur marcher volontiers
au-devant du supplice de la croix, il fut saisi d’épouvante ; et pour
empêcher le salut de la race humaine, il tenta d’effrayer par des remords la
femme du juge (Pilate). Malgré tous ces artifices, le Verbe de Dieu goûta la
mort dans sa nature humaine, restant dans sa nature divine toujours immortel
et inséparable de son humanité, et comme vrai Dieu engendré du vrai Dieu. Il
ressuscita ou plutôt ressuscita la
nature humaine selon la prophétie de
David : « Que Dieu te lève, et ses ennemis seront dissipés, » et selon une
autre prédiction faite par un des douze prophètes.
Le Verbe de Dieu étant ainsi ressuscité, moins pour
lui-même, puisqu’il était esprit, immortel et incorruptible, que pour le
genre humain dont il avait revêtu la nature, assura par cette résurrection la
résurrection des hommes, et il rendit certaine l’espérance que les morts,
délivrés de l’influence de l’ennemi spirituel, revêtiraient de nouveaux
corps, parce que les âmes obtiennent beaucoup de grâces de la part du
Créateur par le mérite de l’incarnation de sa Parole.
C’est donc ainsi que Satan, affaibli, perdu et entraîné
par son désespoir et par celui de ses légions, s’est enfin vu réduit à l’impossibilité
d’entraîner dorénavant le monde aux cultes étrangers et contraires à la
volonté de Dieu ; il n’attend plus que le supplice du feu éternel.
Je vais enfin l’expliquer cette vision d’Isaïe où un
cavalier lui apparut monté sur un âne et un chameau ; en voici le sens. L’aspect
du désert maritime indique que c’est là ton désert situé au bord de la mer,
voisin et limitrophe de la Babylonie ; un peu après, le prophète dit qu’il
voit deux cavaliers montant l’un sur un âne, l’autre sur un chameau ; ces
deux cavaliers ne faisaient réellement qu’un seul, comme le même prophète l’affirme
de la manière la plus claire dans le même passage. Sous le nom d’une le
prophète entend le peuple juif, qui, bien qu’il lût la loi et les prophéties,
influencé pourtant par l’enseignement de Satan, refusa de se soumettre ni d’accepter
l’Evangile destiné à sauver tout l’univers. C’est de cette désobéissance du
peuple juif que le même prophète se plaint dès le commencement de son livre :
« Le bœuf connaît son possesseur, et l’une la crèche de son maître ; mais
Israël n’a point de connaissance. » Sous le nom de chameau, le prophète
désigne les Madianites et les Babyloniens, parce que ces animaux sont très
nombreux chez vous ; et le même ennemi qui a entraîné les Juifs dans l’erreur,
sous prétexte de conserver la loi, vous a aussi fait tomber dans l’idolâtrie.
J’ai dit ci-dessus que les deux cavaliers ne représentaient qu’une seule
personne, ce que nous montre aussitôt après le même prophète, en disant : «
Je voyais le même cavalier qui venait monté sur deux chevaux : voici, le
cavalier qui paraissait auparavant deux n’était qu’un seul, et monté à deux
chevaux. » Il désigne par ces deux chevaux les Juifs et les païens dominés
par lui. Or d’où venait cet homme ? que disait-il ? Il venait monté sur deux
chevaux, et criait à gorge déployée : « Babylone est tombée, et ses ouvrages
ont été renversés. » C’était donc l’ennemi qui déplorait sa désolation, qui,
ne trouvant plus de refuge que dans ton désert, vous a amené les deux chevaux
de son iniquité, c’est-à-dire l’inconstance judaïque et les débauches des
païens. Il parvint enfin à l’aide de ces deux éléments, d’une manière occulte
et non pas de vivo force, à vous entraîner dans son erreur. C’est ainsi que
vous vous faites circoncire, mais sans admettre la divinité du Fils et du
Saint Esprit créateurs et sanctificateurs.
Quant à la divination, à la connaissance de l’avenir et
aux démons qui ne conduisent qu’au supplice de l’enfer, vous y ajoutez foi
comme les païens, dont les abominables débauches vous sont très familières.
Vous appelez chemin de Dieu ces excursions dévastatrices qui portent chez
tous les peuples la mort et la captivité. Voilà votre religion et sa
récompense ; voilà votre gloire, à vous qui prétendez vivre d’une vie
angélique. Quant à nous, instruits et convaincus du merveilleux mystère de
notre rédemption, nous espérons après notre résurrection jouir du royaume
céleste, nous qui sommes soumis aux doctrines d’Evangile et qui attendons
humblement un bonheur tel que « les yeux ne l’ont point vu, que les oreilles
ne l’ont point entendu, et que Dieu a préparé à ceux qui l’aiment. » Nous n’espérons
pas y trouver des sources de vin, de miel ni de lait ; nous n’espérons pas y
jouir du commerce des houris (femmes restées éternellement vierges) et y
avoir des enfants, nous n’ajoutons aucune foi à de pareils bavardages
engendrés par une extrême ignorance et par le paganisme ; loin de nous toutes
ces rêveries, toutes ces fables. « Le royaume de Dieu ne consiste point dans
le manger ni dans le boire, » comme dit le Saint-Esprit, « mais dans la
justice ; » et « lors de la résurrection les hommes n’épouseront pas des
femmes, ni les femmes des hommes, mais ils seront comme les anges. » Pour
vous qui êtes abandonnés aux vices charnels, et qui n’avez jamais su y mettre
fin, vous qui préférez vos plaisirs à tous les bonheurs, c’est précisément
pour cela que vous tenez pour rien le royaume céleste s’il n’est peuplé de
femmes.
Voilà la courte réponse que je l’adresse. Pour la
profession de notre inébranlable et impérissable foi, nous avons subi de
votre part et nous subissons encore bien des souffrances ; nous sommes prêts
encore à mourir, uniquement pour porter sur nous le nom saint, précieux et
incomparable, selon la prédiction d’Esaïe : « Tu porteras un nom nouveau que
le Seigneur te donnera. » Le Seigneur lui-même, lorsqu’il se trouvait sur la
terre, nous a prévenus de ces souffrances en nous disant : « S’ils m’ont
persécuté, ils vous persécuteront aussi ; s’ils ont gardé ma parole, ils garderont
aussi la vôtre ; ils vous feront toutes ces choses à cause de mon nom, parce
qu’ils ne connaissent point celui qui m’a envoyé ; » et encore : « Vous
pleurerez et vous vous lamenterez. » Jésus-Christ, dans sa prière adressée à
son Père, disait : « Ils étaient tiens, et tu me les as donnés. Ils ne sont
point du monde, comme aussi je ne suis point du monde. » » Si vous eussiez
été du monde, le monde aimerait ce qui serait à lui ; mais parce que vous n’êtes
pas du monde, et que je vous ai élus du monde, à cause de cela le monde vous
hait. »
Parce que telle est notre espérance ; vous nous prodiguez
les menaces, vous nous frappez de mort, mai ; nous ne répondons à vos coups
que par la patience parce que nous ne comptons ni sur nos bras ni sur notre
épée pour nous sauver, mais sur le bras et la droite du Seigneur et sur la
lumière de surface ; et s’il le veut encore, nous sommes prêts à souffrir
davantage dans ce monde pour être récompenses dans le monde à venir : oui, qu’il
fixe l’heure et le mode des supplices ; encore une fois nous sommes prêts.
Pour vous, persistant dans votre tyrannie et vos
empiétements, vous attribuez à votre religion les succès dont le ciel vous
favorise ; vous oubliez que les Persans ont aussi prolongé leur tyrannie
durant 400 ans. Quelle fut la raison d’un aussi long règne ? Dieu seul le
sait ; assurément ce n’était pas la pureté de leur religion. Nous autres,
nous accueillerons avec empressement toutes les souffrances et toutes les
tortures qui peuvent nous arriver pour le nom glorieux de Jésus-Christ, notre
Seigneur et Sauveur, afin que nous puissions parvenir au bonheur du monde
futur avec tous ceux qui ont aimé à voir l’avènement du jour du grand
jugement de Dieu, pour la louange et la gloire de ses bien-aimés.
Puissions-nous être dignes de contempler alors avec eux l’unique divinité du
Père, de la Parole son Fils unique, et de son Saint-Esprit, dès maintenant et
à jamais. Amen.
L’empereur Léon expédia par un de ses intimes officiers
cette réponse : A Omar, souverain des
Arabes. Après l’avoir lue,
le calife fut très confus. Cette lettre produisit sur lui un effet heureux.
Dès ce moment, il commença à traiter les chrétiens avec beaucoup de
bienveillance ; il améliora leur état et se montra très favorable à leur
égard, de sorte qu’on n’entendait partout que des manifestations de
reconnaissance pour lui. Il donna, comme j’en ai fait mention ci-devant, la
liberté entière à tous les captifs, et leur remit leurs délits sans leur
demander aucune rançon ; il se montra aussi envers ses propres sujets
beaucoup plus généreux que tous ses prédécesseurs ; il distribua à ses
troupes de grandes sommes d’argent, renfermées jusqu’alors dans les coffres
du trésor. Après tous ces actes de bienfaisance il mourut.

Après la mort d’Omar, Yézid II monta sur le trône et régna
pendant six ans.[82] Cet homme, d’un
caractère cruel et guidé par le fanatisme, signala son avènement par une
déplorable persécution qu’il souleva contre le christianisme. Par ses ordres,
empreints d’une sorte de frénésie diabolique, on brisa et on détruisit les
tableaux représentant l’incarnation véridique de notre Maître et Sauveur et
les images de ses disciples, aussi bien que la Croix érigée dans certains
endroits pour que les fidèles pussent adorer devant elle la sainte Trinité
consubstantielle. Excité de plus en plus par le fanatisme, il tenta de se
mesurer contre le rocher inébranlable (Christ et son Église), et n’ayant pu
le subjuguer, il fut lui-même brisé contre lui. Arrivé au comble de sa
fureur, il déclara la guerre aux pourceaux,[83] herbivores et
impurs, et en fit exterminer un grand nombre dans toute l’étendue de ses
États. C’était l’égarement de. Satan qui l’entraînait dans cette œuvre d’extermination.
Une maladie suffocante (probablement une angine couenneuse), produite par la
fureur du Satan, le fit mourir misérablement : digne châtiment inflige à ses
crimes par le Seigneur !
Héscham[84] lui succéda et
régna pendant dix-neuf ans.[85] Dans la première
année de son règne il expédia en Arménie un certain capitaine, nommé Herth,
ayant pour mission de procéder à un nouveau recensement des habitants du
pays. Son dessein était funeste, et il aboutit à augmenter les impôts et les
contributions, dont la perception fut accompagnée d’une multitude de mauvais
traitements. Il se montrait fort mécontent de la générosité d’Omar, et l’accusait
d’avoir injustement prodigué les richesses immenses accumulées par ses
devanciers. C’est pour cette raison qu’il exerça tant de cruautés en Arménie
; on n’entendait partout sur son passage que des cris d’indignation et des
plaintes amères. Dès cette époque l’Arménie fut frappée d’impôts exorbitants.
La mort qui frappa le Khaquan[86] ou roi des
Khazirs fut suivie de terribles troubles dans le Nord. Parsbith, la reine
mère, tourna alors ses regards vers l’Arménie, et chargea Tharmadj, son
général, d’y entrer à la tête d’une grande armée pour la conquérir Ce corps d’armée
se mit en route, passa par Djor,[87] place fortifiée,
traversa le territoire des Messagètes[88] et fondit sur le
Païdacaran,[89]
exerçant partout le pillage ; ensuite il passa le fleuve Araxe et pénétra
dans la Perse en ravageant et en ruinant Gandzak,[90] ville
commerçante, Artavel,[91] autre ville,
ainsi que les provinces appelée : Athechi-Hagvan, Spatar-Péroz et
Ormuzd-Péroz. Là, se voyant en face d’un corps d’Arabes commandé par un
certain général Djar, les Khazirs résolurent de lui livrer bataille. L’engagement
qui eut lieu entre ces deux armées fut des plus sanglants ; presque tous les
Arabes tombèrent sous leur fer, et les Khazirs victorieux étendirent leurs
ravages jusque dans la province de Zarévand,[92] puis ils vinrent
mettre le siège devant la forteresse d’Ampriotique en laissant leur bagage et
leurs prisonniers dans la ville d’Artavet, qui était mal gardée.
Pendant que les Khazirs étaient occupés du siège d’Ampriotique,
une division des troupes arabes, peu nombreuse et commandée par le général
Setharach, attaqua Artavet, passa au fil de l’épée la majeure partie de la
garnison et mit en liberté les prisonniers. La nouvelle de cet échec étant
parvenue peu après à la connaissance du gros de l’armée de Khazirs, qui
tenaient dans ce moment Ampriotique en état de siège, ils abandonnèrent
immédiatement cette forteresse, et marchèrent résolument à la rencontre des
Arabes. Le combat fut funeste aux Arabes, battus et mis en pièces, ils
perdirent encore leur drapeau représentant une figure en airain,[93] que l’on
conserve encore de nos jours chez les Khazirs, au sein de la tribu de
Harache, comme un trophée de la victoire remportée par leurs ancêtres.
Le calife des Arabes, aussitôt qu’il eut connaissance de
celle affaire, expédia Meslin, son frère, avec beaucoup de troupes pour
renforcer celles de Harache ; mais lorsque Meslin arriva sur le théâtre de la
guerre, il ne put rien entreprendre, les Khazirs ayant déjà vaincu
Seth-Harache, tué une partie de ses troupes, mis l’autre en fuite, délivré
les prisonniers et pris tout ce que les Arabes possédaient. Meslin, fort
irrité contre Seth Harache, l’accabla de vifs reproches : il méditait même de
le faire mourir ; mais une émeute, causée par les parents de Seth Harache, l’obligea
d’abandonner son dessein. Pour éviter quelques troubles, Meslin renonça
complètement, quoique malgré lui, à son projet et retourna auprès de son
souverain.
Ces événements à peine passés, Yézid donna le signal des
hostilités contre l’empire grec. Par son ambassadeur, envoyé à la cour de
Byzance, le calife demanda à l’empereur Léon de se soumettre à la puissance
arabe et de s’engager à lui payer un tribut. Le refus de la cour de Byzance
le mit en colère ; il ordonna à Meslim, son frère, d’envahir le territoire
grec à la tête d’une nombreuse armée. Cette armée occupa bientôt la Cilicie,
ensuite la Mésopotamie, et de là elle fit une irruption dans la Bithynie, et
vint camper sur le bord du fleuve Sakaria.[94] L’armée grecque,
après avoir fait entrer les populations des campagnes dans les villes et les
places fortifiées pour les mettre à l’abri, vint camper en face de l’ennemi,
sur le bord opposé du fleuve. Les Grecs firent de leur position un camp
retranché, entouré par un fossé, d’où ils observaient les Arabes.
Les ordres que l’empereur Léon ne cessait d’envoyer au
généralissime grec lui prescrivaient de ne pas hasarder un engagement, de ne
pas se laisser surprendre par l’ennemi et de se tenir sur la défensive. Une
manœuvre du général arabe, qui permit à son armée de se répandre en tous sens
dans la province grecque, de la ravager, de la piller et de faire des
captifs, afin de rentrer dans ses foyers chargée de butins lui fit
oublier l’ordre de son souverain. En apercevant le mouvement des Arabes, il
donna l’ordre à ses troupes de les poursuivre. Aussitôt que l’émir s’en fut
aperçu, grâce à l’épaisse poussière qui s’élevait derrière eux, il fit
éloigner tout le bagage de son armée à une certaine distance, partagea ses
troupes en trois divisions : deux d’entre elles s’embusquèrent à droite et à
gauche du chemin ; la troisième, sous le commandement personnel de Meslim, se
rangea en ordre de bataille. L’armée grecque, qui suivait le chemin, pêle-mêle,
sans ordre ni précaution, et chargée de bagages, fut à peine arrivée en
présence des Arabes qu’elle fut attaquée impétueusement par eux ; la lutte
une fois commencée, les divisions embusquées se montrèrent et assaillirent
les Grecs de tous côtés. Cet engagement fut des plus funestes pour l’armée
grecque, dont la majeure partie fut dévorée par le fer de l’ennemi. Alors les
Arabes victorieux se mirent à piller les villes et les villages d’alentour,
et, chargés ainsi de butin et d’un grand nombre de prisonniers, dont l’effectif
montait, dit-on, à 80.000, ils rentrèrent triomphants dans leurs pays.
Le calife, à l’occasion de cette grande victoire, ordonna
des fêtes solennelles et y prit part lui-même avec ses principaux dignitaires
; il combla son frère de marques de distinction, bénit la victoire remportée,
fit distribuer à ses troupes le butin, garda pour lui les serviteurs et les
servantes, et passa le reste de l’année en repos.
L’année suivante fut signalée par une nouvelle levée de
troupes. Le calife fit mettre sur pied de guerre une armée formidable, dont
il confia le commandement à Meslim, son frère, avec l’ordre d’envahir de
nouveau le territoire grec. Meslim, en recevant le commandement, s’était
engagé par serment vis-à-vis de son frère à ne pas songer au retour avant d’être
parvenu à renverser l’empire grec, à détruire de fond en comble Constantinople,
et à consacrer à son culte profane la basilique de Sainte-Sophie, fondée par
la sagesse divine pour servir sur la terre de demeure à Dieu.
C’est avec cette ferme résolution que l’émir arabe finira
en campagne. Il envahit presque toutes les provinces grecques (dans l’Asie
mineure) et ne s’arrêta qu’au bord du Pont-Euxin, où il campa avec toute son
armée et ses munitions. Fier de sa force et plein de dédain pour l’empereur
Léon, il lui adressa, bientôt après son arrivée, un message méprisant et
injurieux, dont voici l’extrait : « Qu’est-ce que signifie cette obstination
qui t’empêche de te soumettre à notre puissance, surtout quand nous avons
frappé de terreur tous les peuples ? En qui as-tu mis ton espoir, que tu aies
pris la résolution de persévérer dans ton entêtement ? Est-ce que tu ignores
tons les malheurs dont nous avons abreuvé tous ces Etats qui ont essayé de
nous opposer quelque résistance ; nous les avons battus et brisés comme des
pots de terre, et nous sommes devenus les maîtres de toute la terre fertile,
parce qu’il fallait que l’ordre et la promesse divine faite à Ismaël, notre
père, fussent accomplis, et c’est ainsi que nous avons subjugué toutes les
puissances de la terre. Est-ce que tu n’as pas vu combien ton territoire a
souffert et à quels immenses dangers il a été exposé, même sous ton règne,
lorsque je l’ai envahi, et que j’ai détruit un grand nombre de tes cités et
exterminé tes troupes ? Sache donc que si tu ne consens pas à te soumettre à
notre puissance, je te déclare que je suis engagé par serment à ne pas revoir
mon pays natal avant d’avoir renversé ton empire, rasé les fortifications de
cette capitale dans laquelle tu as mis tout ton espoir ; fait du lieu de ton
culte, de la basilique de Sainte-Sophie, un bain pour mes troupes, et brisé
sur la tête le bois de la croix que tu adores, afin qu’on connaisse la
grandeur et la gloire de notre religion devant l’Eternel, et l’assistance qu’il
lui prête. »
C’est dans ces termes si injurieux et si insultants que l’émir
arabe écrivit à l’empereur Léon. Celui-ci, à la suite de la lecture de celle
lettre, ordonna aussitôt au patriarche, au sénat et au peuple tout entier de
sa capitale, de faire une prière générale dans l’église de Sainte-Sophie,
pendant trois jours consécutifs. La ville tout entière s’ébranla, et la
population accourut à la basilique, répondant ainsi aux vœux de l’empereur ;
enfin l’empereur lui-même s’y rendit, et il exposa le libelle devant le
Seigneur, à la manière d’Ezéchias, en invoquant la clémence dont le Sauveur
a, dès l’origine du monde, usé envers les siens. Il supplia le Dieu de l’univers
de venir à son aide et de le venger de son méchant ennemi ; il rappelait les
outrages de Meslim, en répétant le passage suivant de David : « L’ennemi a
tout renversé au lieu saint. Tes adversaires ont rugi au milieu de tes
synagogues ; ils y ont mis leurs enseignes. Là, chacun se faisait voir.
«Telle fut l’humiliation à laquelle il se soumit lui-même en jeûnant durant
trois jours. Puis il adressa à l’émir arabe une lettre dont voici la copie :[95] «Pourquoi as-tu
tant vanté ta méchanceté, toi qui es puissant à commettre l’iniquité ?
Pourquoi as-tu aiguisé ta duplicité comme un rasoir, et t’es-tu révolté
contre le Tout Puissant, en proférant des injures contre Jésus-Christ, notre
Sauveur, qui est dans les hauteurs des cieux, et contre moi, qui porte son
trône ; je suis, par conséquent, plein d’espoir que sa miséricorde, que tu as
outragée, se vengera de toi, et que ta bouche profane, d’où sortent tant de
blasphèmes contre le Souverain des souverains, contre sa ville, contre le
temple dédié à son glorieux nom, et contre moi, gardien du trône du Christ,
sera fermée par le Seigneur, selon l’imprécation de David, qui dit : « Qu’elles
soient fermées les bouches de ceux qui disent des choses impies. » Quant à
moi,« je ne me confie point en mon arc, et ce ne sera pas mon épée qui me
délivrera, mais sa droite, et son bras, et la lumière de sa face1, » qui
peuvent certes écraser ceux qui se vantent dans leur orgueil, comme toi, qui
n’as jamais voulu penser que tu dois rendre compte de ta conduite, pour avoir
versé le sang de tant de mes sujets, et pour en avoir encore entraîné tant en
esclavage ; car ce n’est pas pour la justice de ta cause, mais c’est pour nos
péchés que Dieu a permis que le bâton des méchants entrât dans la possession
des justes, afin que nous connaissions notre propre faiblesse et que nous
prenions la résolution de nous conduire selon la volonté du Créateur. Or, ne
tente point Dieu, notre Seigneur, qui peut te faire engloutir, avec toute la
multitude de tes troupes, au fond de la mer ; qui peut, dis-je, soulever les
flots de cette mer, aujourd’hui comme autrefois la mer Rouge, lorsqu’il
résolut la perte de Pharaon le cruel. Alors ce fut la verge de Moïse qui lit
tourner les ondes de la mer contre les légions égyptiennes, pour leur perte,
en les submergeant ; et ce même bâton n’était que le modèle de la croix
toute-puissante de Jésus-Christ, que tu as insultée aujourd’hui. Si tu prends
donc le parti de te retirer de mon territoire, tu choisira» ce qui l’est
meilleur pour la propre personne et pour les troupes ; dans le cas contraire,
fais immédiatement ce que tu as conçu. Quant au Seigneur, il agira, sans
doute, comme bon lui semblera ; il rendra son jugement, il délivrera son
peuple et chassera nos persécuteurs, confondus de la honte. »
Cette lettre, loin de produire quelque bon effet sur l’esprit
du généralissime arabe, l’irrita à outrance ; et enflammé par la colère comme
une bêle féroce il prit la ferme résolution de se battre contre le rocher
solide (l’Église), son cœur s’endurcissant à l’instigation de Dieu, afin qu’il
finit par tomber dans le piège, ce qu’il méritait, du reste, complètement.
La flotte arabe que l’on avait mis plusieurs jours à
équiper, fut bientôt en étal de prendre la mer ; il s’y embarqua lui-même
avec toute son armée, ses munitions et ses approvisionnements, fit
immédiatement voile pour Constantinople et arriva en vue de cette ville.
Aussitôt que l’empereur aperçut cette multitude de vaisseaux ennemis
ressemblant à une forêt plantée sur la mer, il donna l’ordre de dresser les
grilles et de fermer la porte (de la baie) en tendant la chaîne. Il ne permit
à personne des siens d’attaquer l’ennemi parce qu’il attendait la protection
d’en haut pour lui-même, et le châtiment pour l’ennemi. Le patriarche, par
son ordre, accompagné du sénat et de tous les habitants de la capitale, forma
une procession solennelle et prononça une prière publique des plus ferventes
; l’empereur lui-même se mêla avec la foule portant en personne sur ses
épaules !e glorieux et invincible bois de la sainte croix de Jésus-Christ ;
les fidèles portaient, les uns les lustres et les cierges allumés, les autres
les encensoirs répandant partout le parfum en l’honneur du la précieuse
croix, et tous entonnaient d’une même voix des hymnes à Dieu.
La porte de la ville fut ouverte, la procession en sortit
et arriva au bord de la mer ; l’empereur tenant la croix au-dessus d’eux dit
: « Viens à notre aide, Jésus-Christ, Fils de Dieu et Sauveur du monde ! »
Après avoir répété trois fois cette oraison adressée au Très-Haut, il frappa
du bois de la crois les ondes de la mer en y traçant le signe de la croix. A
peine cet acte fut-il terminé que la mer commença à être agitée par la vertu
de la sainte croix. Bientôt l’écume couvrit la mer tout entière, et il s’éleva
une grande tempête. La flotte arabe ainsi surprise lit naufrage et périt avec
plus de la moitié de son équipage, comme autrefois les phalanges de Pharaon.
Une partie des équipages naufragés, qui s’était sauvée sur des planches, fut
poussée par les flots et jetée suites côtes de Thrace, et une autre dans les
îles lointaines. Le chiffre des troupes montait à plus de 300.000 hommes. (?
?) L’empereur expédia partout l’ordre de ne pas faire mourir ceux qui, après
avoir couru de si grands périls sur la mer avaient été sauvés, mais de tenir
les Arabes dans un étal de blocus pour que personne d’entre eux n’eut de communication
avec le reste du pays, et qu’ils ne pussent se procurer de provisions d’aucune
sorte, Une famine effrayante vint bientôt se déclarer au milieu des naufragés
et les obligea d’abord à dévorer tous leurs chevaux et leurs mulets, puis
leurs domestiques et leurs concubines, qu’ils égorgeaient pour satisfaire
leur faim. L’émir arabe, réduit ainsi à une poignée d’hommes, envoya supplier
l’empereur de vouloir bien leur faire grâce en les délivrant de ce blocus.
L’empereur, touché de leur misère, et convaincu que le
Seigneur s’était vengé de son ennemi, le fit venir en sa présence et lui fit
de vifs reproches pour avoir envahi son territoire avec une insolence si
manifeste, pour avoir versé impitoyablement le sang de ses soldais et pour
avoir emmené en esclavage les habitants de tant de ses villes ; ensuite l’empereur
ajouta. « Or, le Seigneur est vivant et témoin que tu mérites la mort et
nullement la vie ; mais puisque le Seigneur a pris ma défense en tournant sur
ta tête ton injustice et en redemandant de tes mains le sang de tant de gens
innocents, moi, je ne veux pas l’appliquer d’autre châtiment ni te condamner
selon ce que tu mérites ; bien que ta personne se trouve sous ma main, et que
je me trouve maître de ta vie et de celle des liens, tu ne mourras pas
cependant. Va vers les tiens et raconte l’œuvre de la puissance de Dieu
accomplie devant tes yeux. »
Meslim dit alors à l’empereur : « Quoiqu’il me soit
impossible de proférer quelques mots en la présence pour ma justification,
quoique je ne sois pas digne de vie pour les grandes fautes que j’ai commises
sur ton sol, que j’avoue moi-même de ma propre bouche ; cependant tu m’accordes
la vie et tu me fais une grâce éclatante ; et puisque tu as agi à mon égard
avec tant d’humanité, veuille donc m’accorder encore la liberté de retourner
dans ma patrie, et je te jurerai de ne jamais reprendre les armes contre toi.
» Sa demande lui fut accordée par l’empereur ; il s’embarqua bientôt après et
fit voile pour la Méditerranée, d’où il gagna bientôt honteusement son pays.
Sur tout son chemin il ne fut accueilli par les populations des différentes
villes qu’avec des cris de détresse et de lamentation ; tous se frappaient le
front et jetaient en l’air de la cendre. Quant à lui, complètement consterné,
à tous les reproches qu’on lui adressait il ne répondait rien si ce n’est «
qu’il lui était impossible de faire la guerre à Dieu. » Il se retira ensuite
dans sa maison et ne ceignit jamais plus l’épée jusqu’au jour de sa mort.
Le calife Héscham remplaça, à cette époque, dans le
commandement supérieur de l’Arménie, Seth Harache par Mervan, fils de
Mahomet. Le nouveau gouverneur, arrivé devant les portes de Devïn (alors
capitale de l’Arménie), fut accueilli par les nakharars arméniens, auxquels
il témoigna de ses intentions pacifiques. Il fit venir chez lui Achott, fils
de Vaçak de Bagratouni, qu’il investit, par ordre de Héscham, de la dignité
de patrice de l’Arménie, et qu’il combla de grands honneurs.
Grégoire et David, fils de Sembath (de Mamikon), aussitôt
qu’ils furent instruits de l’élévation d’Achott à la dignité de commandant
des troupes arméniennes, et surtout de l’estime que lui témoignaient Héscham,
le calife, et Mervan, l’émir d’Arménie, se déclarèrent contre lui et
cherchèrent à lui soulever partout des embarras. Le bruit de leur animosité
croissante contre Achott parvint enfin à la connaissance de Mervan, qui les
fit immédiatement arrêter, et les envoya chez le calife, en les accusant de s’être
rebellés contre l’autorité d’Achott jusqu’à lui avoir fait ouvertement la
guerre. Ils furent condamnés par le souverain des Arabes à demeurer pour
toute leur vie dans le désert d’Yémen.
Consolidé ainsi dans son pouvoir de patrice, Achott
entreprit de se rendre dans la capitale du prince des Musulmans. Le but de ce
voyage était de mettre un terme aux vexations que l’on exerçait dans son
pays, et de faire payer les sommes dues aux nakharars arméniens et à leur
contingent, qu’on n’avait pas payées depuis trois ans. Dans l’audience que
lui accorda Héscham, il exposa l’objet de son voyage d’une manière si sage et
dans des termes si convenables, qu’il s’attira la bienveillance de son
souverain qui le combla d’honneurs, du reste bien mérités, et lui accorda
tout ce qu’il demandait, en donnant l’ordre de lui compter immédiatement la
somme de 300.000 pièces pour les années écoulées, c’est-à-dire 100.000 pièces
pour chaque année. Dès cette époque, et durant tout le règne de Héscham, la
cavalerie arménienne fut payée régulièrement et sans aucune entrave.
Après cela Mervan, fils de Mahomet, gouverneur général d’Arménie,
s’occupa de mettre sur le pied de guerre une armée nombreuse, à laquelle se
joignirent Achott le commandant, et ses nakharars avec leur cavalerie. Avec
cette armée, Mervan et Achott entreprirent une invasion, dans le pays des
Huns, et prirent d’assaut la ville (probablement Tharkhou), après avoir
massacré sa garnison. La plupart des habitants, poussés au désespoir par la
prise de leur ville, jetèrent leur fortune dans la mer Caspienne, où ils se
précipitèrent ensuite eux-mêmes en y cherchant la mort. Quant à Mervan et au
prince Achott, après avoir fait un grand nombre de prisonniers parmi les Huns
et enlevé d’immenses richesses, ils se retirèrent en triomphe. Arrivé à
Parlave ou Bordé,[96] ville
commerçante, Mervan fit choisir la cinquième partie des prisonniers et du
butin qu’il envoya à Héscham, son maître, comme présent, en y joignant un
rapport contenant le récit de la victoire qu’il venait de gagner. Le calife,
fort content de l’heureux succès de cette expédition et de ce beau présent d’esclaves
et de butin, exprima à Mervan et à son armée toute sa satisfaction ; il n’oublia
pas, à l’occasion de cette victoire, d’adresser de vifs reproches à Meslim,
son frère, qui lui répondit : « Je ne me battais pas contre des hommes, mais
contre Dieu ; tandis que Mervan ne s’est battu que contre des bêtes de somme.
»
Le reste du butin et des Huns fut partagé par Mervan entre
ses troupes ; il en donna aussi une partie à Achott et à d’autres des
principaux nakharars arméniens. Après avoir bien consolidé son pouvoir en
Arménie, Mervan s’occupa énergiquement d’établir partout la sécurité publique
; il y fit disparaître complètement toute sorte d’empiétement, de violence, d’excursions
et d’injustices. Les malfaiteurs, les bandits, les voleurs et les ennemis de
la tranquillité publique devaient avoir d’abord pour punition les pieds et
les bras mutilés ; puis on les pendait.
Héscham mourut dans la troisième année de son règne. Valid
II[97] lui succéda, et
n’occupa le trône qu’un an et demi. Doué par la nature d’une grande force
corporelle, il aimait passionnément les combats singuliers et les luttes, et
il faisait venir de tous les côtés, chez lui les gens renommés pour leur
force extraordinaire, afin de pouvoir se battre avec eux ; en outre, il s’était
adonné complètement à l’ivrognerie et à la débauche. Les principaux chefs des
Musulmans, dégoûtés des excès de leur souverain, s’adressèrent aux docteurs
de leur religion, appelés karahs[98] pour leur
demander leur avis à ce sujet. Ils répondirent : « Puisqu’il a insulté la
dignité de notre souveraineté, en foulant à ses pieds la règle sanctionnée
par notre prophète, et s’est adonné à des débauches détestables, il mérite la
mort ; qu’il soit mis à mort ! » Alors, munis de cette sentence qu’ils
venaient de recevoir de leurs docteurs, les conspirateurs se rendirent au
palais et assassinèrent leur souverain pendant qu’il dormait, étourdi par le
vin, et ils proclamèrent calife un certain Soliman,[99] descendant de la
même famille royale.
Aussitôt que Mervan eut appris la nouvelle de la mort
violente de Valid, son souverain, il réunit immédiatement toutes ses troupes,
et laissant à sa place Isaac, fils de Meslim, gouverneur de l’Arménie, il se
mit en route pour aller faire la guerre à ses propres concitoyens, comme pour
se venger de la mort de Valid et de son fils. Chemin faisant il se joignit à
lui quelques-uns des parents des victimes, et beaucoup d’autres Arabes ; de
sorte que son détachement, s’accroissant continuellement, devint une année
très nombreuse. Alors Mervan prit l’offensive, franchit l’Euphrate et se
porta à Rouspas, aux environs de Damas.
Là les deux armées se rencontrèrent. Plusieurs batailles
furent livrées durant plusieurs jours, toujours avec le même acharnement et
avec des pertes considérables de part et d’autre. L’engagement, commencé à l’aube
du jour, ne finissait qu’au soir à l’heure où on était obligé de faire la
dernière prière ; la prière finie, chaque armée se mettait à pleurer et à
enterrer ses morts, et s’adressait réciproquement les paroles suivantes : «
Nous ne sommes que des frères, nous sommes de la même nation, nous parlons la
même langue et nous ne formons qu’une seule et même puissance ; pourquoi donc
nous égorgeons-nous les uns les autres ? » Le lendemain, à un signal donné,
ils recommençaient la lutte. Cela dura plusieurs jours consécutifs. Enfin
Mervan en sortit victorieux, et après avoir battu complètement ses
adversaires et tué Soliman, il se fit proclamer souverain des Arabes et régna
pendant sis ans. Durant tout le règne de Mervan, la guerre allumée au sein
des enfants d’Ismaël ne discontinua pas. Mervan assiégea Damas et s’en rendit
maître en brisant les portes de fer. Alors tous les hommes d’un âge mur qui
étaient de race arabe furent condamnés au supplice : on les attacha à quatre
pieux dressés à cette occasion, et on tailla leurs figures à coups de hache
jusqu’à ce qu’ils eussent succombé dans ces tortures cruelles ; on coupa en
deux par le milieu du corps les femmes enceintes ; on plaça les enfants mâles
jusqu’à mi-corps dans les murs, et l’on continuait après à les achever en les
faisant mourir dans d’horribles souffrances ; on emmena en esclavage les
filles vierges aussi bien que la foule immense de la population de basse
condition, parce que le châtiment du Seigneur avait atteint cette ville à
cause de l’immensité des iniquités qui y régnaient ; c’est ainsi que s’accomplit
la prophétie d’Amos : « A cause de trois crimes de Damas, même à cause de
quatre, je ne rappellerai point cela ; mais je le ferai, parce qu’ils ont
froissé Galaad avec des herses de fer : Et j’enverrai le feu à la maison de
Hazaël, et il dévorera le palais de Bénadad. Je briserai aussi la barre de
Damas, et j’exterminerai de Hildiath-Aven ses habitants, et de la maison de
Héden celui qui y tient le sceptre, et le peuple de Syrie sera transporté à
Kir, a dit l’Eternel, » et ce furent les habitants de Harran qui la détruisirent
conformément à la prédiction du Prophète. Cependant je tiens ici pour
nécessaire d’apprendre pourquoi le Prophète annonce que toute sorte d’iniquité
se renferme en trois catégories (qui sont pardonnables), et pourquoi il
ajoute que la quatrième met en colère le Seigneur. Il me parait que la ville
des impies pouvait être infectée d’impiétés de plusieurs genres, et que les
habitants, pervertis dans leurs esprit, dans leurs sentiments et dans leurs
cœurs, pouvaient commettre l’assassinat, la rapine et los débauches,
conséquences abondantes et funestes de la corruption de ces facultés. La
quatrième iniquité consistait en ce que, non seulement ils ne craignaient pas
le châtiment de Dieu, mais qu’ils l’accusaient encore comme moteur de tous
les désordres qu’ils commettaient ; alors Dieu, bien qu’étant la source de
toute bonté, bien que doux et indulgent, se mit en colère et les punit de
leur iniquité.
Pendant que la guerre civile qui embrasait la nation arabe
tout entière se prolongeait sans interruption, Grégoire et David, fils de
Sembath (de Mamikon) revinrent dans leur patrie. Ils avaient recouvré leur
liberté quelque temps avant, par l’ordre de Valid ; mais avant qu’ils eussent
pu quitter la Syrie, ce souverain avait été tué, et ils s’étaient vus obligés
d’y rester malgré eux ; mais, à la faveur des troubles intérieurs qui
allaient tous les jours croissant, ils pénétrèrent en Arménie. Peu après leur
année, ils se rendirent dans le département de Vaspourakan, où, par leurs
cruautés et leurs actes de violence, ils provoquèrent un mécontentement
général. Les habitants du pays en portèrent plainte devant Isaac, fils de
Meslim, qui mit fin à ces désordres. Néanmoins, espérant profiter des
circonstances de ce temps orageux, ils se soulevèrent de nouveau contre le pouvoir
d’Achott et cherchèrent à le faire périr. Dans ce but, ils entreprirent
contre lui une attaque nocturne, à l’heure où il reposait et où ses troupes
étaient répandues dans les cantons d’alentour ; mais la vigilance de la garde
du prince déjoua cette entreprise. Le prince, instruit par sa garde du danger
qui le menaçait de si près, ne dut sa vie qu’à sa fuite précipitée. Ils
pillèrent alors le trésor du prince Achott, et chargés ainsi d’un immense
butin, ils renoncèrent à le poursuivre ; quant au prince Achott, convaincu de
la mauvaise foi de Grégoire et de David, il se mit sur ses gardes et à l’abri
de tout danger, du moins pour quelque temps : il fit placer ses biens dans la
forteresse de Daruns, ainsi que sa femme et toute sa famille, sous la
protection d’une forte garnison ; ensuite il se rendit dans la Syrie pour
rendre compte à Mervan, souverain des Arabes, des troubles survenus entre lui
et ses nakharars.
L’arrivée du patrice Achott à la tête de son détachement
sur le théâtre de la guerre, releva le courage de l’armée de Mervan et
démoralisa les troupes ennemies. Celles-ci apprenant qu’Achott amenait 15.000
archers d’élite et parfaitement équipés, perdirent courage, et, battus dans
le même jour, ils se retirèrent pour un certain temps.
Pendant l’absence du prince Achott, Grégoire de Mamikon
prit à sa place, par ordre d’Isaac, gouverneur général d’Arménie, le
commandement supérieur des troupes arméniennes.
Mervan prenant en considération la plainte portée par
Achott contre les fils de Sembath, et informé de tout ce que David, frère de
Grégoire, avait fait contre lui, expédia par Okba, un de ses officiers, à
Isaac, gouverneur d’Arménie, l’ordre de se saisir de la personne de David et
de le livrer entre les mains de cet officier pour le juger selon l’instruction
dont il était porteur. Isaac exécuta cet ordre immédiatement, il s’empara par
ruse de la personne de David et le mit à la disposition du cruel bourreau,
qui l’enchaîna et le renferma dans une prison jusqu’à l’arrivée des nouveaux
ordres de .Mervan, à qui il venait d’adresser un rapport sur cette affaire.
Enfin Mervan répondit qu’il fallait d’abord couper les mains et les pieds de
l’accusé, puis l’étrangler. C’est ainsi qu’il mourut d’une mort misérable et
ignominieuse, juste châtiment d’une conduite coupable devant Dieu. Le
proverbe porte que les mauvaises semences produisent, sans faute, de mauvais
fruits.
Mervan, après l’exécution de David, rétablit de nouveau
Achott dans son pouvoir et le renvoya en Arménie comblé de grands honneurs ;
quant à Grégoire de Mamikon, bien que forcé par le despote de se réconcilier
avec Achott, il ne le fit qu’en apparence, et il ne s’attacha jamais
sincèrement à son gouvernement ; mais il nourrissait dans le fond de son cœur
une animosité implacable contre lui, et dès ce moment il n’attendit qu’un
moment favorable pour venger la mort de son frère.
A la vue de cette guerre prolongée qui déchirait l’Islamisme,
tous les nakharars arméniens résolurent à l’unanimité de s’insurger contre la
puissance des Arabes, et de reconquérir leur indépendance. Les principaux
instigateurs de cette rébellion étaient les membres de la famille de Mamikon,
qui, par cette conspiration préparaient la chute d’Achott. En conséquence,
tous les nakharars arméniens se rendirent auprès du prince Achott pour l’engager
à accepter leur proposition et à adhérer à leurs vains projets. L’aspect de
cette ligue formidable de tous les nakharars arméniens, auxquels se joignait
encore la milice du pays tout entière, et qui étaient fermement résolus à
accomplir une si folle résolution, embarrassa beaucoup le prince Achott. Il
fit venir chez lui ses nakharars les uns après les autres, et usa de toute
son éloquence pour les détourner de leur projet. Il leur disait : « Votre
projet n’est qu’imprudence et imagination pure, sans raison, sans espoir de
réussite ; je vous le dis, il avortera. Nos forces sont trop inférieures à
celles des Arabes, nos maîtres ; en vain nous essayerons de résister, jamais,
jamais nous ne pourrons arracher notre pays à la gueule de ces dragons. Tout
le résultat que nous en retirerons sera de nous être consumés en efforts
inutiles, en combinaisons fatigantes. Mon avis est donc que nous renoncions à
ces tentatives, que nous continuions à vivre comme par le passé ; jouissant,
des produits de nos propriétés, de nos vignes, de nos forêts, de nos champs.
» Non seulement les nakharars arméniens n’écoulèrent point ces sages
conseils, mais ils lui dirent : « Il nous est impossible de supporter désormais
tant de calamités qui pèsent sur l’Arménie. Si tu ne consens pas à l’associer
à notre projet, il ne te restera pas un seul soldat. » Le prince Achott se
vit enfin dans la nécessité de céder à leurs désirs, el, malgré sa volonté,
il entra dans la ligue formée par Grégoire et les autres nakharars arméniens.
L’acte d’alliance fut confirmé par l’intervention de la sainte croix de
Jésus-Christ, sur laquelle ils s’engageaient tous par serment à le garder
avec fidélité.
Après avoir confirmé ainsi cet acte d’alliance, les
nakharars arméniens se séparèrent du gouverneur général arabe qui commandait
en Arménie, et ils se rendirent dans la province de Taïque qui était pleine
de places fortes, pour y mettre en sûreté leurs familles et leur fortune ;
ils comptaient surtout sur l’assistance que leur pouvait prêter l’armée
grecque stationnée dans la province du Pont, et avec laquelle ils se
trouvaient en très bonne intelligence à la suite d’un traité d’alliance
conclu avec l’empereur Constantin. L’année des insurgés s’augmentait sans
cesse d’une foule de gens perdus de crimes, insensibles à la crainte de Dieu
; de ces gens qui ne connaissent ni lois ni autorité, pas même celle de la
vieillesse. Aussi féroces que des étrangers, ils se répandaient dans les
provinces, attaquant leurs nationaux et leurs frères, battant, maltraitant,
pillant à l’aventure. La mansuétude de Dieu, indignée de pareils actes,
rompit leur ligue qui ne put durer même un an, et leur tentative de
conspiration s’évanouit. Achott le commandant, en compagnie de quelques-uns
de ses nakharars, abandonna bientôt les confédérés et se rendit dans le
village de Hazer, dans le canton de Bagrévand, avec l’intention de s’unir
avec les enfants d’Ismaël. Et il fut trahi par les nakharars qui l’accompagnaient
; Grégoire le perfide, initié par eux dans le dessein d’Achott, et animé de
cet esprit de vengeance qui était depuis longtemps comprimé dans son sein,
réunit rapidement ses troupes, se mit à sa poursuite : il franchit les
montagnes comme un corbeau, il l’atteignit dans l’obscurité de la nuit : l’hôtel
où logeait Achott fut envahi par Grégoire, déjà prévenu de l’hésitation des
troupes du commandant, qui n’essayèrent point de le défendre. Il s’empara
ainsi d’Achott et le remit entre les mains des serviteurs du David, avec l’ordre
de lui crever les yeux. Ainsi, il jeta sur la gloire de l’Arménie comme un
voile d’obscurité, et plongea dans le plus profond chagrin, non seulement le
prince, mais aussi tous les membres de sa famille qui, avertis trop tard, ne
purent rien pour sa délivrance et durent se résigner à porter le deuil et
pleurer le malheur qu’ils venaient d’éprouver dans la personne de la victime,
malheur qui ravissait à leur famille sa couronne de magnificence. L’Arménie
même perdit en lui sa gloire nationale. Quant à Grégoire, le traître, il
gagna à la hâte la ville de Carine,[100] et, comme au
retour d’une grande victoire, il expédia de là des courriers aux différentes
provinces pour annoncer la nouvelle de son triomphe. Cependant la punition
divine ne tarda pas à fondre sur lui, et il l’avait bien mérité du reste.
Atteint d’une maladie d’entrailles compliquée d’enflure du ventre, il expira
dans des souffrances horribles. Il mourut sans laisser d’héritier, et sa
ligne fut éteinte. Il fut remplacé dans le commandement par Mouchegh, son
frère, qui du reste n’exerça pas longtemps ses fonctions.
C’est ainsi qu’Achott gouverna l’Arménie pendant dix-sept
ans d’une manière glorieuse. Il éclipsa tous les princes, ses devanciers.
Après le complot (qui devait lui coûter la vue) il vécut encore treize ans et
mourut dans un âge bien avancé. Ses obsèques furent célébrées en grande pompe
à Dariuns, dans le cimetière de sa famille.
Je reprends le fil de mon récit. Pendant que Mervan,
souverain des Musulmans, continuait la guerre contre sa propre nation, un
autre incendie s’alluma à l’est de son empire, dans la province de Khorassan.
Un grand nombre de personnages distingués parmi les Arabes, pour sauver leur
vie menacée par une guerre si acharnée, s’étaient retirés dans le Khorassan
où étaient arrivés aussi quelques-uns des descendants de la famille de leur
prophète. Après y avoir passé quelque temps une vie obscure, ils gagnèrent l’armée
et soulevèrent le pays. Cahathbas et un certain Abou Meslim, homme fort versé
dans la science astrologique,[101] en prirent le
commandement supérieur. Les insurgés attaquèrent le gouverneur de ce pays, le
tuèrent et attirèrent à leur cause toutes ses troupes, ainsi qu’une grande
partie de la population, fatiguée et tourmentée par les vexations des
officiers du lise. Cette armée d’insurgés, appelée aussi les régiments d’Abdoulla,[102] ou les enfants
de Héscham, prit alors l’offensive ; elle envahit la Syrie, battit à
plusieurs reprises l’armée de Mervan et la mit en pleine déroute ; car c’était
le Seigneur lui-même qui avait résolu sa chute. Marchant toujours en avant,
les insurgés traversèrent le Tigre et soumirent à leur puissance une quantité
de villes. De tous les engagements qui eurent lieu entre les insurgés et les
troupes incessamment expédiées par Mervan à leur rencontre, les premiers
sortirent toujours victorieux. A la suite de ces victoires, toute l’étendue
du territoire jusqu’au grand camp des Tadjiks,[103] appelé Acola,[104] leur fit sa
soumission. Les habitants d’Acola et de Bassora,[105] enthousiasmés
de tant de bravoure, leur ouvrirent les portes de leurs villes et se
joignirent à eux. Mervan, instruit de celle désertion, tomba dans une anxiété
extrême ; et, dans son angoisse, ouvrant les caisses du trésor royal, il le
distribua à ceux qui voulaient combattre avec lui. A force d’argent, il
réussit enfin à créer une année nouvelle, plus nombreuse, et marchant en
personne à la tête de ses soldats ; il alla à la rencontre des révoltés. Les
préparatifs nécessaires étant faits et les dispositions prises, les deux
armées en vinrent aux mains ; plusieurs batailles furent livrées toujours
avec le même acharnement ; les champs offraient le spectacle d’un nombre
infini de blessés et de morts, appartenant aux deux partis ; la guerre se
prolongea ainsi jusqu’à la fin de l’année, la sixième année du règne de
Mervan, le châtiment de Dieu fondit sur lui, pour le punir des flots de sang
qu’il avait répandus.
L’armée d’Abdoulla, renforcée par de nouvelles troupes,
attaqua impétueusement le camp de Mervan, le força, pénétra jusqu’au centre ;
le carnage fut affreux. On assure que le chiffre des morts s’éleva à 300.000
hommes, et le sang si abondamment versé formait, dit-on, des ruisseaux
au-dessus desquels il s’élevait comme une vapeur obscure. Les débris de l’armée,
attaqués dans leur dernière retraite, furent anéantis, et Mervan lui-même,
qui pendant six années avait répandu tant de sang, fait tant de guerres et
causé tant de calamités publiques, Mervan tomba mort dans sa tente.
Aussitôt qu’Abdoulla[106] lui eut succédé
sur le trône de l’empire musulman, il chargea son frère, appelé aussi
Abdoulla, d’aller inspecter tonte l’étendue de son empire. Abdoulla commença
par l’Arménie. A peine y fut-il arrivé qu’il commença à charger la population
d’impôts et de contributions exorbitants. On vit se renouveler les scènes
horribles de tortures de toute sorte ; il n’oublia pas de taxer aussi les
morts ; une multitude d’orphelins et de veuves éprouvèrent les mêmes cruautés
; les prêtres et les ministres du saint sanctuaire furent contraints par l’infâme
supplice de la bastonnade et du fouet à révéler les noms des morts et ceux de
leurs parents ; en un mol, toute la population du pays, frappée d’impôts
énormes, après avoir payé de grandes sommes de zouzé[107] d’argent,
devait en outre porter au cou des sceaux de plomb. La corporation de
nakharars ne fut pas plus heureuse que les classes inférieures du peuple.
Elle s’empressa de lui présenter, pour sa part, des sommes considérables en
or et en arpent, ainsi que des chevaux, des mulets et des habits d’une grande
valeur, afin de pouvoir satisfaire la voracité du dragon (Abdoulla) qui s’était
déchaîné pour ravager le monde. Ayant ainsi rassasié ses instincts de rapine,
Abdoulla quitta enfin l’Arménie pour s’en aller en Perse, en Médie,[108] dans le
Khorassan, d’où il passa en Egypte et dans les provinces de la Pentapole[109] et d’Athèque.
Partout où il se rendit il fit preuve d’avarice et d’usurpation. Il jetait
comme un filet sur les habitants du pays, et les dépouillait entièrement de
tout ce qui leur était même indispensable pour la conservation de la vie : sa
propre nation elle-même ne l’appelait pas autrement que « le père du denier.[110] » ce qui montre
assez qu’il honorait l’argent plus que Dieu. En parlant d’Arménie il en
confia le commandement à Yézid, fils d’Oussac, qui devait percevoir les
impositions. Celui-ci nomma, à son tour, commandant des troupes arméniennes,
Isaac, fils de Bagaratt, de la famille princière d’Achott, et son neveu. C’était
un homme d’une taille distinguée, d’une belle physionomie, d’un caractère
excellent et élevé dans la crainte de Dieu. Quoiqu’il ne cessât de commander
la milice arménienne et de supporter toutes les fatigues du service
militaire, en marchant partout où le gouverneur l’envoyait, cependant c’était
malgré lui qu’il remplissait ces fonctions, le salaire annuel fourni par l’Etat
étant supprimé. Le gouvernement, ne voulant plus entretenir la milice
arménienne, exigeait cependant que les nakharar» arméniens tinssent toujours
équipé à leurs frais le même nombre de troupes, et continuassent comme par le
passé le service militaire.
Abdoulla mourut à la fin de la troisième année de son
règne. Il eut pour successeur son frère, du même nom que lui, et dont le
règne dura vingt-deux ans.[111] A cette époque,
l’empereur des Grecs[112] entreprit, à la
tête d’une armée nombreuse, une excursion dans la province de Carine, et s’empara
de Théodosopole (Erzeroum), sa ville principale. Par son ordre, toutes les
fortifications de cette ville furent immédiatement détruites. Il vida le
trésor public, où se trouvaient encaissées des sommes considérables d’or et d’argent,
et où on trouva une partie du bois de la croix du Seigneur, qu’il fit enlever
aussi. En quittant la ville, il fit conduire dans ses possessions toute la
garnison, et les habitants de Théodosopole, en grande partie Sarrasins, ainsi
que tous les chrétiens qui sollicitèrent de l’empereur la permission de le
suivre pour échapper au joug des Arabes. Ils firent à la hâte leurs
préparatifs, quittèrent leur pays natal et se transportèrent sur le sol du
souverain pieux, pleins de confiance en son honneur et en la vertu de la
croix du Seigneur.
L’année suivante, Yézid, ayant réuni les troupes qu’il
commandait, marcha sur la Carine, frappa les habitants de contributions et
fit réunir une foule considérable d’ouvriers, qui, sous la direction de chefs
de travaux, se mirent à reconstruire les fortifications renversées de cette
ville ; puis il fit venir des familles arabes dont il peupla de nouveau cette
ville et auxquelles il confia sa défense contre toutes les attaques des
ennemis. L’Arménie fut chargée de leur fournir des approvisionnements.
Les mauvaises passions de cette injuste nation, son amour
pour les troubles continuaient à bouleverser la tranquillité de l’Arménie.
Ces enfants de Bélial suivaient partout leur penchant naturel à la malignité.
Ils formèrent ainsi, sous la conduite d’un certain Suleyman, homme impie,
avec quelques scélérats persans, une bande de brigands et entreprirent une
excursion dans le département de Vaspourakan, en y maltraitant les habitants.
Dans une rencontre qui eut lieu entre ces brigands et Isaac et Hamazasp, son
frère, nakharars d’Ardzerouni, suivis d’une poignée de leurs gens d’armes,
ces derniers eurent la retraite coupée. Les brigands voyant leur petit
nombre, les enveloppèrent de tous côtés avec l’intention de les massacrer
tous ; cependant Isaac et Hamazasp, en présence de ce danger, ne songèrent qu’à
faire usage de leurs sabres : ils attaquèrent les ennemis et en sabrèrent un
grand nombre, se frayèrent un passage et voulurent se mettre en sûreté. En ce
moment, Hamazasp, grièvement blessé et renversé de sa monture, fut entouré
par les ennemis et tué ; Isaac voyant la mort de son frère qu’il aimait
beaucoup, voulut lui-même périr ; il descendit de son cheval dont il coupa la
bride, et dans un emportement de colère il recommença la lutte ; un grand
nombre de brigands périrent sous ses coups, mais lui-même finit par
succomber. Ainsi moururent ces dignes nakharars, fils de Vahan d’Ardzrouni.
Aussitôt que la nouvelle de cette mort fut parvenue à la
connaissance de Gaguik, leur frère, et d’autres nakharars leurs vassaux, ils
se rendirent à l’instant même sur le théâtre de la lutte en poussant des cris
lamentables, mais ne pouvant atteindre l’ennemi ils remplirent le triste
devoir d’enterrer les victimes. Les ennemis regagnèrent leur pays, mais leur
chef Suleyman avec beaucoup des siens tomba dans les mains de Gaguik d’Ardzrouni,
et ils furent tous mis à mort.
Yézid, en sa qualité d’émir d’Arménie, envoya une
députation au roi du Nord Caucase) ou Khaquan, pour lui exprimer le désir de
former avec lui une alliance de famille, et de créer par là entre eux une
paix durable. Le roi des Khazirs[113] agréa sa
proposition et lui donna en mariage Khathoune, sa sœur, qu’il envoya avec une
suite nombreuse composée de serviteurs et de servantes. Khathoune mourut peu
de temps après son mariage, et la pais, conclue par ce mariage fut rompue,
parce que sa mort fut regardée comme la conséquence d’un crime. Le roi des
Khazirs, après avoir réuni un bon nombre de troupes, mit à leur tête
Rajtharkhan de Cathirlithber[114] et lui ordonna
de marcher contre le pays commandé par Yézid. Rajtharkhan traversa le Cur,[115] fleuve considérable
du Nord, puis les cantons de Hedjar, de Kagha, de Vostani, de Marzpanien, de
Haband, de Kéghavon, de Chaqué, de Bekh, de Khéni, de Kambekhdjan, de
Khoghmaz, tous situés en Albanie, il envahit aussi le riche territoire de
Baghas[116]
qui nourrit une immense quantité de bestiaux de tout genre, et il enleva tout
le bétail qu’il trouva. De là il se dirigea vers la Géorgie et il envahit les
sept provinces de Shoutshes, Queveshkapoc, Tscheld, Dzouketh, Vélisdzikché,
Thianeth et Erc. Apres avoir ravagé ces, provinces, fait un grand nombre de
prisonniers et enlevé un immense butin, les Khazirs rentrèrent dans leurs
foyers ; quant au vaniteux gouverneur d’Arménie, atteint de la goutte, il n’osa
pas même se montrer, et resta caché chez lui comme un être privé de raison,
se bornant à contempler d’un œil indifférent la dévastation du pays. Peu
après, le même monstre qui avait couvert l’Albanie de nombreuses ruines,
abandonna son maître et s’allia avec le souverain des Musulmans, auquel il
envoya son fils en otage, mais il fut tout à coup tué près des Portes
Albaniennes.
Je veux parler ici d’un certain Dzaleh, homme turbulent,
impie et sanguinaire, qu’Abdoulla avait envoyé en Arménie. Beaucoup d’entre
les habitants, ne pouvant plus supporter les vexations qu’exerçait cet homme,
se cachèrent pour se mettre en sûreté ; il arriva même que quelques uns des
nakharars arméniens abandonnèrent complètement leurs possessions pour aller
chercher, sur le sol grec, un abri sous la protection de l’empereur
Constantin. Quant à Gaguik, prince du domaine d’Ardzrouni, n’ayant pu suivre
leur exemple, il se retira dans le château fort de Nekan, puis il forma une
bande de ses nakharars et de leur milice, avec laquelle il faisait des
excursions fréquentes dans les provinces de Zaréhavand,[117] de Routaxe, de
Zidro, de Tassouk, de Gaznak, d’Ouroumi,[118] de Sourénabade,
et dans d’autres encore qui limitaient toutes l’Aderbéjan. Pendant ces
excursions, Gaguik et les siens commettaient des actes indignes d’un chrétien
et désagréables à Dieu ; ils se conduisaient à la manière des infidèles ; ils
mettaient à contribution toutes les contrées qu’ils traversaient, et usaient
de beaucoup de violences et de cruautés pour percevoir leur argent. Arrivés
dans la province de Her ils y furent surpris par Rouh, capitaine arabe, qui
leur blessa beaucoup de monde et contraignit le reste à se retirer dans la
forteresse de Nekan, d’où, par ses manœuvres autour de la place, il essayait
de les attirer dans une embuscade. La défaite de ses troupes contraignit le
prince d’Ardzrouni à rester renfermé momentanément dans sa forteresse et à ne
plus tenter d’invasions injustes. La place fut ensuite assiégée par un autre
corps d’armée, sous les ordres du général Moussé. Le siège dura un an, et
tous les efforts employés pour réduire la forteresse avortèrent. L’assiégeant
commença de fausses négociations pour arriver à une paix, et par ce moyen il
parvint à s’emparer de la personne de Gaguik, qu’il livra entre les mains du
calife. Celui-ci l’enchaîna, le mit en prison et lui fit subir d’insupportables
tortures, afin de le contraindre à rembourser les sommes qu’il avait perçues
dans la Perse sous la forme d’impôt. Pour recouvrer sa liberté, Gaguik
restitua tout ce dont il disposait sans rien cacher ; mais ce fut
inutilement, il expira dans les souffrances de la prison comme un misérable.
Hamazasp et Isaac, ses fils, restèrent longtemps encore en prison, jusqu’à ce
que le cruel bourreau (le souverain des Arabes), attendri de leur sort, se
réconcilia avec eux et les envoya en Arménie d’une manière honorable.
Sous le règne d’Abdoulla II[119] et le
commandement d’Yézid, l’Arménie fut frappée de contributions extrêmement
onéreuses. L’avarice infernale de l’implacable ennemi ne se contentait pus de
dévorer la chair des chrétiens, la fleur du pays, ni de boire leur sang comme
on boit de l’eau, l’Arménie tout entière souffrait horriblement à cause du
manque absolu d’argent. Chaque individu, en donnant même tout son avoir, ses
habits, ses provisions et les choses de première nécessité, ne parvenait
point à payer sa rançon et à racheter sa personne des tortures. On avait
dressé partout des potences, des pressoirs et des échafauds ; on ne voyait
partout que des supplices affreux et continuels. Beaucoup d’habitants se
virent obligés d’aller chercher leur salut dans des grottes et dans des
excavations. Quelques-uns, poussés par l’impossibilité de ne pouvoir payer
tout ce qu’on exigeait d’eux, mettaient fin à leur misérable existence en se
précipitant du haut des rochers ou en se noyant dans les fleuves. Pourtant on
pressait sans relâche la population de payer des contributions en argent qu’il
lui était impossible de se procurer. Par suite de ces vexations, l’Arménie
dépouillée complètement de toutes ses richesses fut réduite à la dernière
misère, et toute la population, même les nakharars et les gens distingués,
furent réduits à une vie des plus pitoyables.[120] Le prince Isaac
et le catholicos Terdad, de la famille des nakharars de Vanand,[121] protestèrent
plus d’une fois contre ces mesures devant Yézid, percepteur des contributions
; mais il resta inflexible. Le pays éleva enfin des cris d’indignation, qui
parvinrent aux oreilles d’Abdoulla et l’obligèrent à révoquer Yézid de ses
fonctions. A sa place, il envoya Bagar, fils de Meslim, qui ne put rester
même un an dans sa charge, ayant été remplacé au bout de peu de temps et sans
aucun motif par un certain Hassan. Le calife, par ces intrigues, s’efforçait
d’abaisser l’Arménie en la faisant souffrir de plus en plus ; ou plutôt ce n’était
pas lui, mais la volonté (de la Providence) qui dirige les princes, et dont
la colère se manifestait par l’apparition d’essaims de sauterelles, par d’énormes
quantités de grêle et par la sécheresse.
Hassan ibn Cahathbas, nouvel émir d’Arménie, arriva
accompagné de forts détachements tirés de l’armée de Khorassan. Ces derniers,
par leurs débauches exécrables, augmentaient de plus en plus les gémissements
et les calamités publiques ; c’était le Seigneur qui endurcissait leurs cœurs
pour nous faire expier nos actes pervers ; et, en effet, outre la famine, le
carnage et les tremblements de terre qui dévastèrent sous son règne l’Arménie,
nous vîmes les catholicos insultés, les évêques méprisés, les prêtres
tourmentés et battus, les princes et les nakharars défaits. Les nobles
arméniens, ne pouvant plus supporter toutes ces calamités tyranniques, manifestaient
à haute voix leur affliction et leurs plaintes ; quant à la classe inférieure
de la population, elle avait été exposée à différentes sortes de supplices :
les uns subissaient la flagellation pour n’avoir pu s’acquitter de
contributions exorbitantes, les autres étaient suspendus aux potences, ou
écrasés sous les pressoirs ; d’autres étaient dépouillés de leurs vêtements
et jetés dans les lacs au milieu d’un hiver extrêmement rigoureux ; et des
soldats échelonnés sur la rive les empêchaient d’aborder, et les forçaient à
périr misérablement ; il m’est enfin absolument impossible de présenter une
description complète de toutes leurs souffrances.
Je vais raconter ici l’acte de cruauté le plus horrible
accompli par les Arabes. Les nakharars de la nation arménienne, affligés par
tant de calamités, résolurent, au péril même de leur propre vie, d’entreprendre
une chose qui, vu leur petit nombre, était trop hardie pour avoir le moindre
succès. Préférant une mort héroïque à une vie pleine de périls, ils
résolurent de déployer l’étendard de l’insurrection et se soulevèrent contre
la domination arabe. Artavazd de Mamikon fut le premier qui donna le signal.
Il se rendit à Devïn, alors capitale de l’Arménie, il se procura une quantité
considérable de munitions, des armes et des instruments de guerre pour son
propre usage et pour celui de ses troupes. Pendant tout le temps qu’il
consacra à ces préparatifs, il feignit d’être fort dévoué aux intérêts des
Arabes, et de ne s’armer qu’afin de pouvoir battre leurs ennemis. Ayant
achevé ses préparatifs, il se déclara contre eux (les Arabes). Parti de
Devïn, il se rendit au village de Koumaïr, dans le canton de Shirak,[122] où il fit
mettre à mort l’officier du fisc et s’empara de tout ce qu’il possédait.
Accompagné de toute sa famille et de plusieurs autres nakharars du pays, il
se mit en marche vers la Géorgie. A la nouvelle de cette révolte, Mahomet, à
la tête de ses troupes et suivi de Sembath, fils d’Achott, commandant en chef
la milice du pays, et de plusieurs nakharars, se mit à la poursuite des
rebelles. Arrivé en Géorgie, dans la province de Samtzekhé, il occupa les
défilés (par où les insurgés devaient passer), parvint par ce moyen à
reprendre une partie de leur butin et les poursuivit jusqu’à ce qu’ils
eussent franchi les frontières de l’Arménie. Une fois parvenus dans la
province des Eguers,[123] les insurgés s’y
installèrent, et Artavazd s’empara de la principauté de ce pays ainsi que de
celle de l’Ibérie[124] (Géorgie).
Hassan, encore plus irrité de cet acte d’Artavazd, envoya aussitôt dans
toutes les parties du pays placé sous son administration, l’ordre de
procéder, dans le plus bref délai, à la perception de nouvelles contributions
tyranniques. Cela motiva de nouveaux mécontentements parmi les habitants, d’autant
plus que le pays ne contenait plus d’argent.
Mouchegh de Mamikon, fils du comte Hrahatt, nakharar,
indigné de pareils actes, forma une ligue avec quelques-uns des nakharars
arméniens, et s’insurgea contre la puissance des Arabes. Comme quelques guerriers
de cette nation étaient venus à cette époque chez lui pour lui réclamer la
rançon ou le prix du sang de leurs parents tués par des membres de sa
famille, il les fit tous passer au fil de l’épée ; ensuite il se retira avec
toute sa famille dans le château fort d’Artaguers. Peu après il en sortit
ayant sous son commandement 60 guerriers, pour faire une excursion dans le
district de Bagrévand. Là il s’empara de la personne d’Aboumdjour, officier
percepteur d’impôts, et de toute sa suite, leur fit trancher la tête, et
arrêta ainsi dans le pays la perception des impôts de toute nature. Cette
affaire attira autour de lui une foule de malheureux et d’affligés ; il réveilla
aussi l’attention de ses ennemis, qui dès ce moment ne songèrent qu’à sa
perte. Une compagnie de troupes arabes, forte de 200 hommes parfaitement
armés, fut d’abord dirigée contre lui, de la ville de Carine (Erzeroum).
Pendant que cette compagnie campait dans un des vignobles du village de Kars,
Mouchegh la surprit suivi d’une poignée d’hommes. Favorisé par la nuit, il l’investit
complètement, et à un ordre donné on procéda à la démolition de l’enceinte
légère du vignoble faite de pierres sèches entassées. Les chevaux des Arabes,
épouvantés par le bruit des pierres qui tombaient avec fracas, coururent en
tous sens et écrasèrent bon nombre de cavaliers. Mouchegh, devenu ainsi
maître du camp, s’empara des armes, des chevaux et de tout l’armement des
morts ; il les distribua à ses troupes, puis il se dirigea vers son château
fort.
La nouvelle de cet événement, parvenue à Devïn, frappa d’une
véritable panique Mahomet, général arabe, et le mit dans un fort grand
embarras ; néanmoins, brûlant du désir de punir par de terribles représailles
la mort de ses gens, il réunit en corps d’armée la garnison de Devïn et en donna le commandement au général
Aboundjip avec ordre de le venger. Celui-ci, à la tête de ce détachement d’élite
dont l’effectif montait à 1.000 cavaliers, prit la grande route et se rendit
au village de Bagavan, dans le canton de Bagrévand. Mouchegh, à la tête de sa
compagnie composée à peu près de 200 hommes, lui présenta la bataille, et,
favorisé par une protection particulière du Seigneur, battit les Arabes et
leur tua beaucoup de monde. Le reste prit la fuite et fut poursuivi
constamment par Mouchegh jusqu’au bourg d’Aroudj. Durant la poursuite, les
Arabes perdirent bon nombre de leurs gens, parmi lesquels figurait leur général,
tombé sous le fer des Arméniens. Ayant gagné cette victoire éclatante, les
Arméniens cessèrent de poursuivre l’ennemi et rentrèrent chez eux chargés d’un
riche butin. Quant aux débris de l’armée arabe, ils parvinrent à gagner Devïn,
précédés d’une foule d’hommes et de femmes de leur nation, qui, jetant de la
terre sur leur tête, se frappant le front, se déchirant la poitrine,
faisaient retentir de leurs cris lamentables les rues de cette vaste ville.
Après cet événement, la garnison arabe terrifiée n’osait plus sortir hors de
la ville, et restait cachée derrière les fortifications.
La nouvelle de cet avantage (remporté par Mouchegh)
engagea tous les nakharars arméniens à prendre part à cette insurrection
insensée. Ils étaient convaincus que le moment de la chute de la domination
arabe était arrivé, et ils étaient fortifiés de plus en plus dans cette
erreur par un certain moine qui, dominé lui-même par un esprit d’illusion,
prédisait des choses vaines et fausses, et leur disait : « Voici l’heure de
votre émancipation qui vient de sonner, voici qu’il approche de plus en plus
le moment où le sceptre de votre indépendance va retourner de nouveau dans la
famille de Thogarma.[125] Pour vous, bien
qu’inférieurs en nombre, ne les craignez pas : un seul d’entre vous en
repoussera des milliers, deux d’entre vous en repousseront dix milliers,
parce que c’est le Seigneur lui-même qui va faire la guerre pour vous ;
prenez donc courage ! loin de vous la peur ! » C’est ainsi qu’il continuait à
les entretenir journellement du récit de visions fausses, mais décevantes ;
tout le monde se laissait aller à croire tout ce qu’il disait et le regardait
comme un prophète ; tout le monde se laissait entraîner par sa manière d’agir,
et cet homme exalté excitait incessamment Sembath, fils d’Achott, le
commandant en chef du pays, à se prononcer pour l’insurrection. Celui-ci,
quoique ferme et inflexible dans son caractère, céda cependant malgré lui à
leurs instances et finit par se laisser entraîner par les illusions de ce
moine imposteur et frénétique.
Alors tous les nakharars arméniens, rassemblés dans un conseil,
s’engagèrent réciproquement par serment à vivre et à mourir ensemble. L’effectif
de tous ceux qui prirent part à cette conférence, y compris un nombre
considérable de gens de basse classe, montait à 5.000 hommes. De là les
confédérés allèrent bloquer Théodosopole, ville du Carine.[126] Ils élevèrent
des bastions et des batteries autour de cette ville, parvinrent à pratiquer
des brèches considérables dans les murailles extérieures, tandis qu’ils
jetaient dans l’intérieur, à l’aide de machines, d’énormes blocs de pierre
qui tuaient beaucoup de monde. Cela dura tout un hiver, mais la ville tenait
bon.
Achott de Bagratouni, fils du prince Isaac, homme
distingué par sa sagesse et sa prudence, non seulement ne voulut pas se mêler
à cette ligue funeste, mais ne cessa pas de conseiller aux révoltés d’abandonner
une entreprise pleine de dangers, qu’ils n’avaient commencée qu’à l’instigation
perverse d’un moine forcené, et de penser à leur propre sécurité aussi bien
qu’à celle de leurs familles. Il leur disait : « Vous êtes jeunes, n’ayant
pas encore atteint l’âge viril, je sais que vous ne pouvez nullement opposer
une résistance efficace à la force de ce dragon (les Arabes) à plusieurs
têtes, parce qu’il est beaucoup plus fort, ayant une multitude de guerriers à
sa disposition, et possédant dans ses dépôts des munitions immenses. Toutes
les puissances qui ont essayé de résister à sa domination ont été écrasées
comme des pots de terre ; l’empire des Grecs, saisi d’effroi devant leur
face, n’a pas osé se mesurer avec eux, ni mâcher contre l’ordre du Seigneur.
Cependant vous n’ignorez pas l’énergie de Constantin, fils de Léon, empereur
grec, ni son courage personne), ni le grand nombre de ses troupes et de ses
munitions ; cependant avec tout cela il ne lui est jamais venu à l’esprit de
délivrer l’Arménie de leur domination : je parle de ce Constantin, fils de
Léon, qui dans une lutte qu’il engagea autrefois contre ces bêtes féroces a
su terrasser et tuer le lion comme un chevreau. Or si lui, qui est si
puissant, paraît cependant terrifié en présence de ce dragon qui ravage le
monde, vous autres, en qui mettez-vous voire espérance, à l’aide de quelle
force ou par quel moyen pensez-vous créer une barrière contre sa force
invincible ? Acceptez donc mon conseil s’il vous convient, puisque moi je ne
cherche que ce qui vous est utile, que ce qui vous intéresse et peut
contribuer à la prospérité de notre pays. Dans le cas contraire voici ce qui
résultera de votre entreprise : ou vous vous enfuirez de votre propre pays
dans le Bas-Empire, en emmenant toutes vos familles pour y passer votre vie
comme des étrangers, en abandonnant les biens, les forêts, les champs que
vous avez reçus de vos ancêtres ainsi que leurs tombeaux ; ou vous finirez
par tomber tôt ou tard sous la main de vos oppresseurs qui vous ôteront la
vie d’une manière douloureuse, car je connais l’habitude impie du souverain
des Arabes, qui ne posera pas les armes avant d’avoir exécuté sa volonté. »
Ce conseil si sage ne fit aucune impression sur les
révoltés ; il fut rejeté par eux comme une sorte de trahison, parce qu’ils
étaient trop influencés par l’imposteur visionnaire (le moine) qui les
exhortait constamment à persévérer fermement dans leur entreprise et à ne pas
revenir sur leur dessein. Mais on vit bientôt la conséquence de cette folle
opiniâtreté. La désunion éclata parmi eux. Hamazasp, seigneur des domaines d’Ardzrouni,
avec ses frères et ses troupes, resta immobile aux environs du département de
Vaspourakan, ainsi que Vassak, fils d’Achott, et les nakharars des deux
familles d’Amatouni et de Terouni, qui se retirèrent, les uns dans la
citadelle de Dariuns, les autres sur la cime du mont à pic de Makou,[127] tandis que les
autres, fortifiés dans les défilés d’Aragueght, en sortaient de temps à autre
pour fourrager aux environs et rentrer de suite dans leurs tranchées.
Quant à la garnison de la ville de Devïn, composée des
Tadjiks, elle ne resta pas inactive ; elle faisait de fréquentes sorties et
répandait la dévastation et le pillage dans le pays d’alentour ; c’est ainsi
que les bourgades de Petghouns, de Thaline, de Koghb,[128] avec beaucoup d’autres,
furent ravagées et virent bon nombre de leurs habitants massacrés. Avec le
retour du printemps, le souverain des Arabes s’occupa d’organiser une armée
pour réduire l’Arménie. Cette armée, composée des plus beaux régiments de
Khorassan, parfaitement équipée et pourvue de chevaux d’une excellente race,
comptait à peu près 30.000 combattants. Le général Amrou,[129] appelé à son
commandement, partit de Bagdad,[130] capitale
fameuse et vaste, bâtie et fortifiée d’imprenables murailles, par Abdoulla
lui-même.
Amrou partit de la Syrie et se rendit en Arménie, traînant
à sa suite d’immenses armures et des machines de guerre. En entrant en
Arménie, il occupa la ville de Khélath[131] et se mit à
recueillir des informations sur l’état de l’armée arménienne, sur le nombre
de ses guerriers, sur leurs généraux, sur leur union et leur confiance
réciproque, sur leur courage, sur leurs ressources. Après avoir pris ces
renseignements, il nomma les commandants de son armée.
Achott, fils d’Isaac, qui se trouvait dans ce moment-là
dans la ville de Khélath, crut de son devoir de prévenir les nakharars
arméniens de l’arrivée de l’ennemi, afin qu’ils pussent se concentrer avec
leurs forces sur un point quelconque, pour se défendre et mourir pour le
salut de leurs frères. Cette communication fut considérée par les insurgés
comme une ruse à l’aide de laquelle il voulait délivrer la ville (d’Erzeroum)
de l’état de siège, pour passer par là, aux jeux des Arabes, comme un homme
dévoué à leurs intérêts. Dans cette conviction, ils rejetèrent cette
proposition et ne songèrent qu’à poursuivre leur entreprise. En même temps,
Hamazasp, nakharar d’Ardzrouni, secondé par ses frères et par les nakharars d’Amatouni,
réunit la milice du Vaspourakan avec celle d’Amatouni ; il appela aussi à son
aide Vassak, fils d’Achott et frère du commandant Sembath de Bagratouni, avec
ses troupes, et marcha contre Ardjeche,[132] gros village,
avec l’intention de le détruire et d’exterminer sa garnison. Arrivé au
village de Bergri,[133] dans le canton
d’Arbérani, rendez-vous général des confédérés, il s’y arrêta pour les y
attendre. Là, ils parvinrent, par de fausses promesses, à séduire une masse
considérable de paysans et à les entraîner à leur suite pour faire la guerre.
Pendant qu’ils étaient en train de délibérer sur la manière de réaliser leur
plan, ils furent avertis de l’approche de l’armée des Arabes par un individu
qui leur dit qu’un corps d’armée arabe fort nombreux, arrivé près de là, les
attendait. Hamazasp, seigneur d’Ardzrouni, prit cet homme pour un imposteur,
l’envoya au supplice, et, plein de fierté, marcha à la tête de ses troupes
sur Ardjeche, dont les habitants, instruits d’avance de son arrivée, s’empressèrent
d’en donner avis à Amrou, généralissime arabe, resté dans la ville de
Khélath. Alors Amrou en sortit avec toute son armée et s’embusqua aux
environs d’Ardjeche. Au moment où le détachement arménien attaquait cette
forteresse, les Arabes embusqués, sortant de leur repaire, se précipitèrent
sur lui et le forcèrent à prendre la fuite. Dans cette mêlée, un grand nombre
de fantassins arméniens, n’étant que des paysans complètement ignorants de l’art
militaire et dépourvus d’armes véritables, périrent ; les autres furent
impitoyablement massacrés plus tard, et quelques-uns, pour échapper à cette
mort affreuse, préférèrent se précipiter dans la mer[134] et dans la
rivière.
La noblesse arménienne perdit dans cette affaire quatre de
ses membres, dont trois de la famille de Terouni,[135] le quatrième
était (chef) du village Ourdza. Quant au chiffre des paysans tués, il s’éleva
à environ 1.500 personnes ; le reste ne dut son salut qu’à sa prompte fuite.
Ce combat eut lieu le 4 du mois de hrotitz,[136] le jour de
samedi ; et l’ennemi, après avoir poursuivi le détachement arménien jusqu’au
village de Taï, revint dans son camp, ivre de joie. Pendant que les infidèles
se livraient aux réjouissances et aux fêtes, l’Arménie se plongeait dans la
douleur la plus profonde. Les Arabes, après un peu de repos, reprirent de
nouveau l’offensive, et, suivant la grande route à travers le canton d’Apahounik,
ils gagnèrent le village d’Ardzeni, du canton de Bagrévand, où ils campèrent
sur le bord de la rivière qui passe par là, ayant à leur suite quantité d’artisans
qui fabriquaient et raccommodaient des armes et des instruments de guerre.
Quant à l’autre division (arménienne), qui tenait en état
de siège Erzeroum, bien qu’elle l’eût réduite à une situation affreuse, la
famine y dominant dans tome sa force, et les assiégés étant sur le point de
capituler malgré eux, cependant la nouvelle de la défaite du détachement
arménien (près d’Ardjeche), étant parvenue à Erzeroum, produisit une grande
consternation chez les assiégeants, qui décidèrent de lever le siège. Ils
pouvaient se retirer sur le sol du Bas-Empire et se soustraire à la poursuite
de leurs cruels oppresseurs, mais ils préférèrent mourir plutôt que de voir
la ruine du pays et le déshonneur des sanctuaires du Christ.
Leur nombre ne dépassait pas 5.000 hommes en état de
porter les armes, et était, par conséquent, très inférieur à celui de l’ennemi,
mais, animés tous de cette pensée, ils résolurent de conjurer volontiers le
danger. Ils abandonnèrent donc Erzeroum, et, passant par le Bacin,[137] ils se
rendirent dans le canton de Bagrévand ; de là ils s’avancèrent à la hâte
jusqu’au fleuve d’Aradzani,[138] et se
présentèrent à l’ennemi, pleins d’ardeur pour combattre. Avant d’en venir aux
mains, les Arméniens laissèrent leurs effets et leurs chevaux à une distance
de deux stades de leur position, se préparèrent à combattre tous à pied, la
rage au cœur. L’armée ennemie en fit autant ; cette évolution fit remarquer d’autant
plus le grand nombre de ses soldats. Les deux armées se trouvèrent donc en
face l’une de l’autre. A peine l’aurore eut-elle paru qu’on donna le signal
de part et d’autre, et l’engagement commença. Les troupes arméniennes
montrèrent, dès le commencement de l’engagement de l’action, une bravoure
énergique, et, après avoir fait de grands ravages dans les rangs des ennemis,
ils les culbutèrent et les mirent en pleine déroute ; mais les Arabes
reprirent courage, et, renforcés et ramenés une seconde fois sur le champ de
bataille, ils les attaquèrent à leur tour avec une opiniâtreté furieuse ; la
masse de paysans arméniens, ne pouvant opposer une résistance efficace à la
charge de l’ennemi et saisie d’épouvante, prit la fuite, et fut suivie
bientôt de quelques-uns des nakharars et de leurs cavaliers. Ils avaient
perdu un nombre considérable des leurs, qui gisaient dans leur sang sur le
champ de bataille. Celle défaite diminua beaucoup le nombre des courageux
martyrs[139]
arméniens, que les Arabes entouraient comme de cruels chasseurs ; mais elle
ne les découragea pas : ils résolurent de braver la rigueur du sort jusqu’à
la fin, et, serrant de plus en plus leurs rangs, ils se décidèrent à se
battre jusqu’à une complète extermination, en s’adressant réciproquement l’allocution
suivante : « Mourons courageusement sur les ruines de notre nation et de
notre patrie, afin que nos yeux ne voient pas à jamais nos sanctuaires,
demeure glorieuse de notre Dieu, foulés par les pieds impurs de l’ennemi ;
que le fer de l’ennemi soit d’abord dirigé contre nous, et qu’ensuite
advienne que pourra ; que notre propre vie soit sacrifiée à la vérité de
notre foi et non aux occupations mondaines, puisque la mort présente n’est
que de courte durée, tandis que la vie (future) est éternelle. » Ayant fini
cette exhortation mutuelle, ils levèrent leurs regards vers le ciel et
supplièrent le Très-Haut de les soutenir, en disant : « Dieu, regarde-nous,
aide-nous, sois avec nous ! Qu’ils soient couverts d’une grande honte ceux
qui cherchent à nous perdre ! Voici, nous implorons ton nom, Seigneur, dans
nos afflictions ; nous glorifierons, Seigneur, ton nom dans les souffrances
dont nous sommes entourés. Voilà une foule innombrable de méchants qui nous
cerne ; voilà la mort qui nous menace de près. » Telles furent les humbles et
touchantes prières qu’ils firent, avec beaucoup d’autres encore. La prière
finie, ils se sentirent remplis d’un nouveau courage qui venait d’en haut, et
quoique leur nombre ne montât pas à plus d’un millier, ils se jetèrent au
milieu de l’armée ennemie, composée de 30.000 hommes. Les ennemis eux-mêmes m’ont
assuré que l’armée arménienne avait dans ses rangs une multitude d’anges qui
les assistaient et qui combattaient sous une forme humaine ; ils m’ont dit
encore qu’ils ont vu les anciens et les presbytères portant l’Evangile, des
cierges et de l’encens, et marchant à leur tête en les encourageant. Les
Arméniens se vengèrent complètement de leurs ennemis par le carnage
effrayant, qu’ils firent dans leurs rangs mais à la fin, accablés de fatigue
et du poids de leurs armes, ou les ayant brisées dans le combat, ils
tombèrent entre les mains de l’ennemi et furent sur le champ massacrés. Ils
quittèrent cette vie pleine de péchés, comme de courageux et bienheureux
martyrs, et passèrent dans l’autre monde avec l’espoir de posséder la vie
future. Voici les noms des généraux qui reçurent la mort dans ce combat :
Sembath de Bagratouni, commandant de la milice arménienne ; Isaac, son allié
et son conseiller ; Mouchegh de Mamikon, général ; Samuel, seigneur du
domaine de la famille de Mamikon, fort réputé par sa beauté, et dans la fleur
de son âge, beau-père[140] du commandant,
Vahan Dachnak[141] de Gnouni, et
beaucoup d’autres encore d’entre les nakharars ou de la basse classe. Il nous
est impossible de rapporter ici tous les noms, dont le chiffre total
monterait à peu près à 3.000. On ne put trouver même de terre suffisante pour
enterrer ces infortunées victimes de la guerre. Ils restèrent étendus sur la
plaine, en plein soleil, couverts de poussière et exposés à la pluie et au
vent. C’est alors que la détresse et la douleur de l’Arménie furent à leur
comble, car elle avait perdu en un clin d’œil ses chefs distingués et ses
généraux les plus chers. Plongée dans une pénible angoisse, l’Arménie
pleurait la fin tragique de ses vaillants défenseurs,[142] parce que,
privée dès lors de leur protection, elle se voyait livrée à la merci d’un
ennemi féroce et acharné. Néanmoins elle se souvint, dans ces jours d’épreuve,
de la protection de la Providence, qui, dès la mention de l’univers, a traité
le genre humain, et surtout ses adorateurs, avec tant d’amour et de clémence,
et elle invoqua son assistance. Cette terrible rencontre, qui eut lieu le
lundi, 14 du même mois de hrotitz, suivit de près la défaite que les
Arméniens avaient subie, la première fois, près du bourg d’Ardjeche. L’affliction
des vivants s’aggravait encore de plus en plus : on ne pouvait trouver même
un endroit sûr, soit pour pleurer librement sur les morts, soit pour les
enterrer, soit pour célébrer en famille le repas de deuil.[143]
Quant à l’ennemi il envahit, après la bataille, le canton
de Bagrévand et les cantons voisins, exerçant partout la dévastation et
répandant la frayeur chez les habitants. Pleins de haine contre tous les
lieux de culte et les sanctuaires dédiés à Jésus-Christ, les Arabes s’efforçaient
de les détruire ; ils brisaient et brûlaient la glorieuse croix du Christ
dressée devant les portes[144] pour servir de
protection et d’asile à tous ceux qui y venaient adorer la Trinité
consubstantielle ; ils se montraient partout animés d’une haine profonde
contre les prêtres, les religieux et leurs confrères, les regardant comme la
cause de la mort de tous ceux qui étaient tombés dans la bataille ; ils
enlevaient de vive force, dans différentes églises, les objets sacrés et les
reliques des saints de Dieu. C’est ainsi que cette armée impie, après s’être
chargée des dépouilles de l’Arménie plate), recommença ses attaques contre
des places fortes, qu’elle soumit en offrant aux assiégés la paix, et en leur
remettant une charte scellée avec serment, par laquelle ils s’engageaient à
respecter leur vie ; ils parvinrent ainsi à faire sortir des forteresses tous
ceux qui s’y étaient retirés.
Il (l’émir arabe) quitta enfin l’Arménie, se donnant tout
l’air d’avoir remporté une éclatante victoire ; il alla en Perse et se rendit
vers le souverain des Arabes, dans l’espérance d’être récompensé pour le
service sincère qu’il lui avait rendu, mais le châtiment du Dieu de justice
se manifesta contre lui, et il mourut en Perse dans des souffrances horribles
par suite d’une maladie violente, châtiment qu’il ne méritait du reste que
trop. En expiation du sang innocent qu’il avait versé lui-même son sang fut
versé, non point par les armes des hommes, mais par un instrument invisible,
aiguisé par ordre du Très-Haut, plus terrible que toute arme humaine et qui
pénètre jusque dans la poitrine, les articulations et la cervelle. Ce fut par
cet instrument que Dieu vengea le sang de ses enfants, qu’il châtia ses
adversaires, qu’il délivra le pays de son peuple en lui prouvant une sécurité
nouvelle.
A cette époque Hassan fut, sur l’ordre du souverain des
Arabes, remplacé par Yézid, qui fut ainsi une seconde fois rétabli dans le
gouvernement de l’Arménie. Abdoulla, après avoir satisfait aveuglément ses
mauvais penchants, après avoir asservi son âme à la concupiscence, et après
avoir passé toute sa vie en exerçant l’avarice la plus abominable (vice
particulier de sa famille), encourut enfin la malédiction du Prophète, et
mourut peu après dans la même année en proie au désespoir. Quant à l’endroit
qui lui est destiné dans le monde à venir, Dieu qui est le souverain juge, l’a
révélé à un prêtre distingué parmi ses dignes serviteurs. Ce personnage,
quelques jours avant la mort d’Abdoulla, vit dans un songe un lieu de
supplice au milieu duquel était un abîme extrêmement profond et fermé par des
portes de fer : deux gardiens l’ayant amené près de l’abîme, ouvrirent la
porte, d’où il aperçut des flammes qui sortaient en s’élevant jusqu’au ciel.
Ces gardiens y jetèrent l’agent de Satan et refermèrent la porte afin qu’il
reçût le châtiment qu’il méritait, enchaîné dans cette prison
infranchissable. C’est ainsi que la révélation lui a dévoilé le caractère de
la punition que le juste Juge avait réservée à Abdoulla, punition qu’il n’avait
que trop méritée par sa méchante conduite. Mahomet-Mahadi,[145] son fils, lui
succéda sur le trône impérial. Il se montra plus généreux et de meilleures
mœurs que son prédécesseur ; il fit ouvrir le trésor public, fermé par
Abdoulla l’impie, et en distribua une partie à ses troupes à titre de
gratification ; il autorisa aussi les commerçants à franchir les frontières
de ses états avec leurs marchandises, pour satisfaire le besoin que chacun en
sentait. Par ces mesures l’abondance reparut sur la terre, l’argent circula
de nouveau, et les habitants eurent la facilité de payer les contributions
exorbitantes que chacun devait. Bien que Mahomet Mahadi augmentât encore les
impôts, néanmoins le pays, à cause de l’abondance de l’argent, souffrit
moins, surtout parce que sous son règne on découvrit, dans les montagnes de l’Arménie,
les mines d’argent vierge d’où l’Hôtel des monnaies tira des sommes
considérables.
Mahomet Mahadi, dans le but de faire une invasion sur le
territoire de l’empire grec, concentra son armée sous le commandement d’Abasse,
son frère, qui reçut l’ordre d’envahir ce pays. La cause principale qui l’y
poussait était la mort de l’empereur Constantin (Copronyme), qui venait de
mourir la même année qu’Abdoulla, et l’avènement de Léon,[146] son fils, au
trône paternel. Avant que le prince arabe eût réussi à exécuter son plan d’agression
sur le territoire grec, l’empereur le devança en dirigeant lui-même, contre
le Hassanistan, appelé aussi le Bichan,[147] une grande
armée commandée par trois généraux, dont le premier était Tadjate d’Andzévatzik,[148] le second
Artavazd de Mamikon, tous deux nakharars arméniens, et dont le troisième
appartenait à l’armée grecque. Cette armée imposante, arrivée en Cilicie et
dans le Bichan, se jeta sur les provinces avoisinantes dans toutes les
directions ; elle s’empara d’un grand nombre de villes et de villages ; elle
battit tous ceux qui se présentaient pour lui résister, les brisa, les mit en
poudre et s’emparant d’une foule énorme de paysans, dont le nombre montait,
dit-on, à plus de 130.000 individus, elle les emmena en captivité dans les
possessions grecques. C’est ainsi que l’armée grecque, chargée d’un immense
butin, revint vers l’empereur Léon, qui donna beaucoup d’éloges à ses
généraux et les combla de grands honneurs. L’armée passa le reste de l’année
en repos.
L’année suivante, le souverain des Arabes envoyât à
Constantinople une ambassade fameuse, et tenta d’effrayer la cour par son
langage plein d’ostentation. A la lettre qu’il envoya à l’empereur, il
joignit, dit-on, deux boisseaux de graine de moutarde, et dit à l’empereur qu’il
enverrait contre son pays une armée aussi nombreuse que ces graines qu’il
venait de voir, si toutefois le territoire de l’empire grec suffisait à la
contenir. Le souverain des Arabes finissait sa missive en invitant l’empereur
au combat, s’il s’en sentait la force. Après avoir lu cette lettre, l’empereur,
loin de se troubler, lui répondit avec une mâle résolution : « Les hommes
sont incapables de gagner la victoire par leur propre force, c’est au
contraire Dieu qui la donne à qui il veut ; aussi Dieu peut livrer ton armée
à la mienne pour être broyée comme ces graines de moutarde que tu m’as envoyés.
Au reste, fais tout ce que tu as promis de faire, et il arrivera ce qu’il
plaît à la volonté de Dieu. »
Aussitôt l’ordre fut donné par l’empereur aux autorités de
faire entrer les habitants des campagnes dans les villes et places
fortifiées.
Un corps de troupes arabes très nombreux, et commandé par
le même général dont j’ai fait mention, se mit en route par ordre du calife,
pour envahir l’empire grec. Parvenue en Galatie, cette armée mit le siège
devant Amourium,[149] ville d’une
grande étendue, et la tint bloquée durant trois mois sans la pouvoir réduire,
parce que ses murailles formidables et les eaux du fleuve Sagariss[150] qui a sa source
aux environs et qui forme des marécages autour de la ville, empêchaient l’approche
de l’ennemi. Les assiégeants ne pouvant donc causer aucun dommage à cette
ville, se bornèrent à la bloquer. Pendant ce temps, Yézid, gouverneur général
d’Arménie, s’avançait à la tête de son armée pour porter secours au
généralissime Abasse. Il entreprit ainsi une diversion dans le Pont, attaqua
successivement Colonie, ville fortifiée ; Govatha, Castillon et la province
de Marithinesse, mais inutilement ; et il se vit obligé de regagner
honteusement l’Arménie. L’armée arabe leva aussi, bientôt après, le blocus d’Amourium
et se retira dans son pays.
Je reprends ici les événements dont j’avais abordé le
récit. La septième année du règne de Mahomet Mahadi, la mort enleva Léon,
fils de Constantin, et sa couronne passa à Constantin,[151] son fils,
encore en bas âge. Mahomet Mahadi, instruit de la mort de l’empereur grec,
mit sur le pied de guerre une nombreuse armée, et l’envoya envahir le
territoire de cet empire sous le commandement de Haroun,[152] son fils. A
peine cette armée fut-elle entrée dans les Etats grecs qu’elle se trouva en
face de l’ennemi, qui, occupant tous les chemins, lui coupa toute espèce de
communication avec le reste du pays. Les deux armées s’observèrent ainsi
réciproquement pendant un certain temps ; le camp arabe était privé par le
blocus de tout moyen de s’approvisionner et fut bientôt en proie à une grande
famine.
Nous avons déjà parlé d’un certain Tadjate, fils de
Grégoire d’Andzévatzik, et qui jadis émigré d’Arabie dans l’empire grec,
avait été accueilli avec une grande distinction par Constantin, déjà prévenu
en sa faveur par la renommée de sa bravoure. Ce même Tadjate s’était encore
illustré dans la Sarmatie,[153] que l’on
appelle Bulgarie (où il était sans doute envoyé par l’empereur) ; il y avait
fait preuve d’un grand courage, et gagné plusieurs batailles. A son retour, l’empereur,
en récompense de son sang-froid et de son courage, lui confia le commandement
d’un corps d’armée de 60.000 hommes, et Tadjate passa ainsi au service de l’empire
grec pendant vingt-deux ans. Mais lorsque Constantin et Léon, son fils,
furent morts, et que le trône impérial fut occupé par Constantin, sa mère
Irène se déclara ouvertement contre Tadjate. Cette circonstance l’obligea à
chercher les moyens de rentrer au service du souverain arabe. L’état de l’armée
arabe bloquée par l’armée grecque lui en fournit une occasion fort opportune.
Il s’adressa à cette armée. Il lui demanda un sauf-conduit scellé par le
serment, qui l’autorisât à revenir dans sa patrie ; il s’engageait en retour
à dégager les Arabes du blocus et à les conduire dans leur propre pays. Cette
proposition présentée au calife, obtint sa pleine et prompte approbation, et
en outre il s’engagea par serment à donner à Tadjate tout ce qu’il aurait à
demander. C’est ainsi que Tadjate, rassuré par le sauf conduit qu’il venait
de recevoir du calife, quitta avec tonte sa famille le territoire grec, et
dégagea l’armée arabe de l’état de blocus.
Haroun, fils du souverain des Arabes, non seulement le
combla d’honneurs particuliers et de présents, mais lui offrit, en outre, une
entrevue avec son père. Dans l’audience que Mahomet Mahadi accorda à Tadjate,
le calife lui témoigna sa profonde reconnaissance, le combla de riches
présents de son trésor royal, et, après l’avoir investi de la dignité de
commandant de l’Arménie, il l’y envoya entouré de beaucoup de pompe et de
magnificence.
Le prince Tadjate, arrivé en Arménie avec les ordres du
calife, y rencontra une forte opposition dans la personne d’Othman,
gouverneur général de ce pays. Loin d’exécuter le commandement de son
souverain, en permettant à Tadjate d’exercer son pouvoir, Othman lui créait
une foule d’entraves : il expédiait au calife des courriers, il lui exposait
le mécontentement des nakharars arméniens, qui se refusaient à recevoir pour
chef un homme qui avait déserté autrefois la cause arabe pour épouser les
intérêts des Grecs ; enfin il lui disait que ces mêmes nakharars, qui avaient
continué à rester fidèles à leur souverain, ne voulaient pas être commandes
par un rebelle qui pouvait les trahir.
Toutes les fois que Tadjate tentait de faire parvenir à la
connaissance du souverain des Arabes la nouvelle des obstacles qu’il
rencontrait, cela lui était impossible. Tous les passages et chemins étaient
gardés (par ordre d’Othman) ; on arrêtait et on conduisait en prison ses
courriers ; en sorte que ni Mahomet Mahadi ni Haroun, son fils, n’apprirent
rien de lui jusqu’à la fin de l’année courante. Mais ses plaintes parvinrent,
enfin l’année suivante à Mahomet Mahadi et à Haroun, son fils, qui, dans leur
indignation, adressèrent de vifs reproches à Othman. Celui-ci se vit alors
forcé de permettre à Tadjate l’exercice du pouvoir qu’il tenait de la
couronne.
Dans la suite, Othman, ayant réuni les troupes des
nakharars arméniens, marcha avec elles sur Derbend, ville fortifiée de
murailles et de bastions, pour arrêter les excursions des Huns et des
Khazirs, et sur les Portes Caspiennes,[154] en Albanie. Il
invita aussi Tadjate, le commandant ; Bagaratt, le généralissime ; Nerséhe de
Kamsarakan, et quelques autres encore des nakharars arméniens, à venir le
joindre au milieu de l’été, à l’époque où le soleil est le plus ardent. Il
campa dans la plaine rocailleuse de Kéran, qui offrait l’aspect d’un
fourneau, et il passa cette saison tout entière expose à une chaleur
excessive et suffocante. Les nakharars arméniens, ne pouvant supporter l’influence
d’un climat si funeste, succombèrent, entre autres le prince Tadjate, le
généralissime Bagaratt, et d’autres encore. Mahomet Mahadi, souverain des
Arabes, fort irrité à la nouvelle de la mort regrettable du prince Tadjate et
des autres nakharars, ses compagnons, déposa Othman et envoya à sa place un
certain Roh, émir, pour gouverner l’Arménie. Mahomet mourut peu après le
départ de Roh ; il avait régné huit ans.
Moussa ou Moussé,[155] son fils, monta
sur le trône paternel ; il ne régna qu’une seule année. Il se distingua par
sa cruauté, sa barbarie atteignait à la démence. Lorsqu’il s’exerçait aux
armes et se perfectionnait dans le tir de l’arc, il faisait placer devant lui
des hommes pour servir de but à ses flèches, et il les tuait sur le champ.
Peu après être monté sur le trône, il remplaça Roh, dans le commandement de l’Arménie,
par un certain Khazme.[156] Celui-ci non
seulement avait une physionomie infernale ; mais, comme le présageait l’étymologie
de son nom, il provoqua la révolte et la guerre. Arrivé près de la ville de
Devïn, il fut reçu par tous les nakharars arméniens, qui s’étaient portés à
sa rencontre. Au nombre de ces nakharars figuraient aussi Hamazasp, Isaac et
Mehroujan, nakharars d’Ardzerouni. L’ennemi pervers (Khazme), frappé de la
belle et gracieuse apparence des nakharars, ainsi que de la superbe tenue de
leurs troupes, fit arrêter sur le champ ces trois vaillants généraux, les
jeta en prison, où ils passèrent trois ans chargés de chaînes. Par les
accusations qu’il porta contre eux devant Moussé, souverain des Arabes, il
obtint de lui l’ordre de leur ôter la vie. Il fit porter cet ordre écrit dans
la prison où souffraient depuis si longtemps ces bienheureux martyrs. Quand
on eut fini la lecture de l’arrêt qui les condamnait à mort, ils demandèrent
à un des agents, nommé Koubéda, leur ami intime, s’il y avait quelque moyen d’être
délivré de cette mort à laquelle ils avaient été si injustement condamnés.
Koubéda leur répondit : « Il vous est impossible d’être sauvés de ses
mains et de vous soustraire à la mort qui vous menace de si près, à moins que
vous ne consentiez à vous faire musulmans et à vous soumettre à la voix, de
notre Prophète. C’est là pour vous l’unique chance de salut. »
Mehroujan, en entendant l’arrêt, fut effrayé par la
perspective de la mort temporaire ; il se livra lui-même aux supplices
éternels, il brisa lui-même le joug doux de la foi en Jésus-Christ et se
sépara du troupeau du Seigneur, pour se joindre aux loups dévorants.[157]
Au reste, comme cette apostasie ne fut point spontanée
mais produite par la terreur d’une mort prochaine, il est possible que Jésus
sera touché de son repentir sincère. Quand aux (deux autres) courageux
martyrs, revêtus de l’armure de la foi, et ayant la tête garnie du casque du
salut, ils dirent : « Jamais, jamais nous ne changerons la vérité divine
contre la fausseté, ni la vie éternelle contre une vie temporelle, ni la
gloire perpétuelle contre une gloire passagère, ni Jésus-Christ, espérance de
tous, contre notre misérable existence. » Ils continuèrent ainsi durant
tout le temps de leur emprisonnement à se soutenir réciproquement en se
disant l’un à l’autre : « Mon frère, nous avons déjà suffisamment joui de la
gloire passagère ; désormais ni les grandeurs et les gloires périssables, ni
les manteaux brodés d’or et servant à nous parer, ni l’affection de nos
proches, ni la tendresse de nos enfants, ne pourront nous séduire ; rien
absolument rien de tout ce bonheur qui nous entourait, et qui a déjà perdu
tant d’âmes, ne peut nous faire tomber. » C’est ainsi qu’ils s’encourageaient
mutuellement dans leurs souffrances, demandant à Dieu de les faire entrer
dans la possession de la vie future. Enfin arriva le moment de combattre, ce
moment où ils devaient couronner leur carrière par le martyre : c’était le
jour de la sainte et glorieuse naissance de Jésus-Christ que les Églises des
fidèles célèbrent par des fêtes solennelles durant huit jours. Alors l’agent
de l’injustice (Khazme) donna l’ordre de les amener devant son tribunal.
Sachant d’avance leur fermeté et leur foi ardente en Jésus-Christ, il ne leur
fit plus la proposition (d’apostasie). Il fit amener d’abord sur le lieu du
supplice le bienheureux Isaac ; l’instrument de torture était d’une nouvelle
invention : il se composait de deux pièces de bois fourchues plantées
solidement en terre, les fourches en haut ; le patient était mis au milieu,
on faisait entrer les deux fourches dans ses aisselles, après avoir
solidement attaché ses bras au bois. On commençait alors à lui appliquer sur
le dos des coups de nerf de bœuf. La flagellation fut continuée d’une manière
si cruelle que son corps déchiré tout entier tombait en morceaux. Le bienheureux
Hamazasp, retenu dans ce moment enchaîné au dehors, priait le Seigneur au
fond de son cœur. Ses lèvres ne remuaient pas. Sa voix n’était entendue de
personne ; son âme pleine d’émotion était comme agitée par de violents
sanglots intérieurs, et il suppliait le Seigneur de lui prêter son assistance
dans ce péril qui le menaçait de si près. Après avoir si horriblement
tourmenté Isaac, on le détacha de l’instrument de supplice et on amena le
bienheureux Hamazasp sur la même place. Attaché de la même manière au milieu
des deux bois, on lui infligea des flagellations encore plus cruelles ; il
les supporta avec un grand courage ; puis on donna ordre de les décapiter, ce
qui fut fait par les bourreaux avec le plus grand empressement : Isaac et
Hamazasp remirent ainsi leurs âmes entre les mains de Dieu et quittèrent ce
monde.
Khazme donna l’ordre le jour suivant de pendre leurs corps
aux gibets sous la surveillance des gardiens pour que personne d’entre les
chrétiens ne pût les enlever et les ensevelir. L’injuste juge resta insensible
après leur mort, et l’amertume de son cœur ne s’adoucit point. Il fit ensuite
descendre du gibet les corps de ces bienheureux généraux pour les réduire en
cendres sur le bûcher ; ces cendres mêmes ne purent être inhumées, car il
ordonna de les jeter dans la rivière. Mais, s’il augmentait ainsi leurs
souffrances et leurs tourments dans ce monde, il ne faisait, selon les
paroles de l’Apôtre, que rendre dans l’autre monde leur récompense plus
glorieuse. Il leur était réservé de la part du juste rémunérateur des faveurs
mille fois plus grandes, selon la promesse du Seigneur lui-même, qui a dit :
« Quiconque aura quitté maison, ou père, mère, frères, femme ou enfants, pour
le royaume de Dieu, recevra beaucoup plus en ce siècle-ci, et, dans le siècle
à venir, la vie éternelle. » Ce martyre eut lieu sous le règne de Moussa, et
sous le gouvernement (en Arménie) de Khazme, l’an 233 de l’ère arménienne[158] le jour de l’Epiphanie[159] du seigneur.
Khazme fit encore exécuter le prince de la Géorgie dans
des tortures horribles. Il le fit suspendre pieds et mains liés et couper en
deux. Ce prince était encore jeune ; c’est ainsi qu’il prit congé de ce monde
comme un agneau abattu dans la boucherie. Un an après tous ces forfaits, le
calife mourut. Haroun,[160] fils de Mahomet
et frère de Moussa, homme extrêmement avare, le remplaça sur le trône.
Pendant tout le temps de son règne il eut à lutter contre Ovbedla, son frère.
Pour apaiser les troubles soulevés entre lui et son frère, il partagea ses
Etats et lui donna le gouvernement de l’Aderbéjan, de l’Arménie avec la
Géorgie et l’Albanie. Ovbedla, suivant les mauvais instincts de sa nature,
nous envoya des émirs méchants, cruels, impies, et ignorant complètement la
crainte de Dieu. Le premier fut un certain Yézid, fils de Mezdéi, le second
Abdal-Kébir. Celui-ci passa peu de temps en Arménie, sans se distinguer
particulièrement par des actes de bonté ou de méchanceté. Pourtant il
semblait donner quelques bonnes espérances. Il fut remplacé par un certain
Soliman, véritable scélérat, plus méchant que tous les autres. Ovbedla
lui-même se rendit dans la ville de Partave où il investit Soliman du
gouvernement du pays, en lui remettant dans les mains le peuple du Seigneur
comme des brebis abandonnées à la merci des loups dévorants. Il accabla les
habitants sous un joug insupportable et sous des impôts si lourds que chacun,
en lui livrant même tout ce qui lui était absolument nécessaire pour
conserver son exigence, ne suffisait point à sa rançon. Ce Soliman envoya
dans la ville de Devïn un certain
Ibendoké, son gendre, né d’une servante, d’origine grecque, homme extrêmement
dépravé. A son arrivée les souffrances de l’Arménie devinrent plus intenses
parce qu’il chargea la population d’impôts exorbitants.
Les prières de tous les nakharars jointes à celles de
paysans, du clergé et du Catholicos Isaïe, qui lui demandaient de modifier ou
de diminuer ces contributions ruineuses, ne produisirent aucun effet sur lui,
et il semblait que la colère du Seigneur eut entièrement livré le peuple
chrétien entre ses mains cruelles puisque, loin d’adoucir le sort de la
population, Ibendoké expédia sur le champ des percepteurs d’impôts de tous
côtés en leur ordonnant de lever le plus tôt possible le double de la
contribution annuelle. Cet ordre exécuté, ce fils de Satan (Ibendoké) imagina
bientôt après une autre cruauté ; il força tous les habitants à porter au cou
des sceaux en plomb pour chacun desquels il exigeait d’énormes sommes de zouzé. C’est ainsi
que les mesures iniques de ce cruel bourreau ruinèrent complètement le
bien-être public et réduisirent la population à la dernière misère. L’année
suivante, lorsque Ovbedla vint en Arménie, les mêmes calamités se
renouvelèrent mais dans une proportion croissante, de sorte que personne n’était
plus maître de ses biens ; tout était généralement livré au pillage, aux
spoliations, et la population ne pouvant plus supporter les périls qui
allaient toujours en croissant, abandonna d’elle-même ses troupeaux de
moutons et de bestiaux pour se réfugier en masse en différents pays ; quant
aux Arabes, ils étendirent partout leurs ravages et s’emparèrent de tous les
animaux et des biens.
Dépouillés de leur fortune, privés de toutes les
ressources nécessaires à leur entretien, réduits à la nudité, exposés aux
horreurs de la famine, les habitants de l’Arménie s’enfuirent sur le sol
grec, au nombre, dit-on, de plus de douze mille hommes, avec leurs femmes et
leurs enfants. Cette émigration eut lieu sous la conduite de Chapouh d’Amatouni,
de Hamam, son fils, et des autres nakharars arméniens suivis de leur
cavalerie. L’ennemi inhumain et brutal se mit à leur poursuite à la tête de
ses troupes, et les atteignit dans le canton de Col sur les frontières de la
Géorgie où dans un engagement il perdit quelques-uns des siens et fut mis en
fuite. Les émigrés traversèrent alors l’Acampsis,[161] rivière qui
prend sa source dans le département de Taïque, coule au nord-ouest, traverse
l’Eguérastan[162]
et se décharge dans la mer du Pont.
Dès qu’ils eurent franchi ce fleuve, Constantin, empereur
d’Orient, en fut immédiatement instruit. Il les fit venir en sa présence,
accueillit honorablement les nakharars et leur cavalerie, et donna à la basse
classe pour s’y établir de bons et fertiles terrains. Quant au reste des
habitants qui demeurèrent en Arménie, à l’exemple des Gabavoniens, ils se
jetèrent dans la servitude, et devinrent les uns bûcherons, les autres
porteurs d’eau. Ibendoké, homme infernal et impie qui avait reçu de Soliman
le commandement de Devïn, conçut et exécuta encore une autre méchanceté.
Isaïe, catholicos des Arméniens, distingué par sa vie sainte et la droiture
de sa foi, venait de mourir et de retourner vers Jésus-Christ. Trouvant cette
occasion très favorable à son dessein. Ibendoké voulut examiner tous les
ornements et objets (sacrés) appartenant à la Basilique. Dans ce but, il fit
venir en sa présence tout le clergé et l’effraya par d’atroces menaces. «
Prenez garde, leur dit-il, je ne veux pas que vous cachiez rien, mettez au
jour tout ce que l’Église possède, et si quelqu’un d’entre vous dérobe
quelque chose et que sa fraude soit découverte, il en répondra par sa propre
vie. » Effrayé par de semblables menaces, le clergé livra dans ses mains tout
ce qui était renfermé même dans les dépôts secrets, et il ne resta rien de
caché. On livra les habits offerts par des princes pour servir à l’ornement
du saint et glorieux autel divin et du tabernacle du Seigneur. Après les
avoir examinés tous, il parut un moment vouloir s’emparer de tout ; mais il
abandonna bientôt ce dessein, se contenta de faire un choix, et prit ce qu’il
trouva le plus à sa convenance, soit dans les trésors, soit dans les habits
précieux et les autres objets ; le reste il le donna au gardien du temple, en
lui ordonnant de le garder jusqu’à l’époque où Etienne[163] monta sur le
siège patriarcal. Celui-ci parvenu à la dignité de Catholicos, au moyen d’énormes
dépenses, se vit encore obligé de dépenser le reste de sa fortune pour
délivrer les domaines et les fiefs du patriarcal.
Ici finit le traité[164] chronologique
de la race thorgomienne (Arménienne), fait par Ghévond, sur l’ordre du
seigneur Chapouh de Bagratouni. Le Seigneur Hamazasp, de l’honorable famille
de Mamikon, désireux de posséder ce livre, l’a fait copier à ses frais par
Sarkis, humble copiste. Je supplie (tous ceux qui liront ce livre) de me
rappeler devant le Dieu miséricordieux, à qui soit rendue éternellement la
gloire. Amen.
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