Projet d'organisation
de l'armée. — Légion belge. — Légion autrichienne. — Adoption du code
militaire français. — Amnistie (décret du 6 juillet). — Maximilien ordonne la
cessation du blocus des ports de l'Atlantique et du Pacifique. — Décrets,
projets, formulaires élaborés par l'Empereur. — Titres honorifiques. — Grands
dignitaires. — Règles d'étiquette. — Maximilien fixe sa résidence à l'Alcazar
de Chapultepec. — Influence du cabinet de l'Empereur. — Position difficile du
commandant en chef. — Lettre confidentielle de Napoléon III au général
Bazaine (7-14 juillet 1864).
Napoléon
III, dans ses entretiens avec Maximilien, avait vivement insisté auprès de
lui sur la nécessité de doter l'empire nouveau d'une force nationale
nécessaire à sa sécurité. Le traité de Miramar remettant à la fin de l'année
1867 l'évacuation du territoire mexicain par l'armée française, l'Empereur
avait devant lui trois ans pour parfaire cette organisation. En cela
comme en beaucoup d'autres choses, l'administration du général Bazaine et de
la Régence avait préparé des éléments fort, importants déjà Dès le début de
la guerre, certains généraux, tels que Marquez, Mejia et d'autres, s'étaient
tournés du côté des Français. A l'heure actuelle, le chiffre des forces
nationales s'élevait à quatorze mille hommes environ, tant cavaliers que
fantassins. C'était là un noyau excellent, qu'on pouvait, lentement mais
sûrement, augmenter, au fur et à mesure que l'empire se consoliderait. En
dehors de la facilité qu'il y a à développer une institution plutôt qu'à la
créer, ce système présentait un avantage considérable, étant donnée la
pénurie du trésor mexicain, incapable de subvenir à des charges nouvelles
considérables. C'est ce que, avec son esprit pratique et son expérience,
conseilla le général Bazaine ; mais cette patience prudente ne convenait
point à Maximilien, toujours avide de grands projets sinon de grandes choses,
et son premier soin fut de faire table rase de ce qui existait et de rêver la
création d'une armée nouvelle. Ce
rêve, qui n'était guère pratique, se formula dans une résolution moins
pratique encore. L'Empereur remit le soin de constituer cette armée à une
commission. Par bonheur, il en confia la présidence au général Bazaine, non
sans lui avoir tracé un programme très détaillé, trop détaillé (5 juillet) : Mon cher Général. En introduisant dans le budget de la guerre toutes
les économies possibles, la commission chargée, sous votre haute et savante
direction, d'élaborer un projet complet de réorganisation de l'armée
mexicaine, ne doit pas perdre de vue les exigences que réclament la situation
politique et la constitution géographique du pays. Une des premières questions à résoudre sera, me
semble-t-il, un projet d'ensemble pour la défense du pays, l'établissement
d'un camp retranché, l'étude des différents points à fortifier, etc. Je désire en outre soumettre à l'examen de la
commission les questions suivantes : 1° Effectif de l'armée : A, sur le pied de guerre ;
B, en temps de paix. 2° Système de recrutement. — Milice. — Durée du
service, etc. N'y aurait-il pas lieu de renvoyer à leurs travaux
agricoles tout ou partie des indiens enlevés de force ? Quel emploi fera-t-on des bandes dissidentes qui se
rallieront ? 3° Règlements militaires pour les différentes
armées. — Ne pourrait-on pas appliquer les règlements français ? — Justice
militaire. — Conseils de guerre. — Cour martiale. 4° Révision complète des traitements d'officiers. —
Étude approfondie des ressources dont on dispose dans le corps des officiers
supérieurs. — Classement par ordre de mérite. — Projet des commandements à
leur confier. — Mise à la pension de disponibilité ou renvoi des officiers
incapables ou indignes de porter l'épaulette. — Droits acquis. — Grades et
titres usurpés ou non reconnus. 5° Organisation d'un corps de gendarmerie. 6° Uniformes. — Équipements. — Matériel pour les
différentes armes, en tenant compte des habitudes et des nécessités du pays. 7° Colonisation militaire vers les frontières de
l'Amérique. 8° Organisation définitive d'un service militaire
échelonné pour protéger les transports sur les grandes voies de
communication. 9° Organisation du service de santé. — Hôpitaux. —
Ambulances, etc. 10° Règlement organique sur les pensions. — Caisse
des veuves et orphelins. — Retenues, etc. Pour hâter la solution de ces importantes questions
et de toutes celles qui se rattachent à un projet complet d'organisation
militaire, vous jugerez sans doute nécessaire, mon cher Général, de partager
le travail entre un certain nombre de sous-commissions, composées des
spécialités françaises et mexicaines que vous voudrez bien choisir vous-même. Les travaux des sous-commissions, qui
s'exécuteraient simultanément, seraient successivement soumis à une
discussion générale de la part de la commission-mère. Par ce moyen, tout en
gagnant un temps précieux, on utiliserait les connaissances du beau corps
d'officiers que vous commandez avec tant de talent, et dont l'influence à
tous les points de vue a- déjà produit, dans ce pays, de si remarquables
résultats. L'inspiration
n'était pas heureuse. Chaque pays a ses mœurs et ses habitudes, et vouloir
traiter à l'européenne la création d'une armée mexicaine était une utopie
dangereuse. Ce n'est pas tout : celte lettre, qui annonçait tant et de si
beaux projets, avait l'inconvénient de tout remettre en question. Par cela
même, elle causa une impression fort pénible parmi les officiers ralliés à
l'empire. C'était une menace perpétuelle suspendue sur leur avenir, et
d'autant plus inutilement qu'une partie du travail demandé par Maximilien
avait déjà été accomplie, en 1863, par le général Peza, ministre de la
guerre. Cette
incertitude qui planait sur leur sort désaffectionna du nouveau régime la
plupart des chefs. Leur concours n'était pourtant point si assuré qu'on pût
impunément les mécontenter. Et cependant on ne s'en tint pas là. Napoléon
III avait insisté pour la création d'une forte légion étrangère, ouverte aux
volontaires de toutes les nationalités. Que les Français y fussent plus ou
moins nombreux, peu importait, puisque tous servaient sous le drapeau
mexicain comme soldats du Mexique. Par une maladroite imitation, Maximilien
avait approuvé la création d'une légion uniquement composée de Belges : elle
allait même arriver bientôt. Il eut la fâcheuse inspiration de vouloir
également une force exclusivement à lui, et il donna des ordres pour qu'on
recrutât à Trieste une légion autrichienne. C'était dénaturer l'institution
de la légion étrangère telle qu'elle avait été proposée par la France. En
outre, on créait ainsi des corps distincts, qui ne tarderaient pas à devenir
rivaux, et qu'on ne pourrait guère employer que séparément, ce qui les
rendrait inutiles, sinon dangereux. C'était de plus, d'une part, amener de
nouveaux éléments militaires étrangers au Mexique, où il y avait déjà les
Français, — dont on ne pouvait encore se passer, — et, d'autre part, cette
mesure témoignait, à tort ou à raison, dans la pensée du souverain, d'une
grande défiance contre les forces nationales, contre sa propre armée. Il
semblait ainsi un prince étranger, occupant par la force le trône du Mexique. Cette
imitation malheureuse des régiments suisses dont s'entouraient autrefois les
rois de France devait être aussi préjudiciable à l'empire qu'elle le fut à la
royauté, aussi funeste à Maximilien Ier qu'à Louis XVI. Sans
attendre le résultat des travaux de la commission, l'Empereur prit sur lui
d'adopter pour l'armée mexicaine le code de justice militaire français ; il
maintenait l'application de la loi martiale contre les dissidents pris les
armes à la main, conformément au décret du général Forey du 20 juin 1863. Comme
correctif à ces mesures de rigueur, il proclama, le 6 juillet, jour
anniversaire de sa naissance, une amnistie générale en faveur de tous les
condamnés, en exceptant toutefois les condamnés pour crimes de droit commun.
C'était là un don de joyeux avènement que le général Bazaine lui avait
ménagé, en n'accordant que peu ou point de grâces pendant les derniers mois. Cet
acte était politique. Maximilien crut pouvoir faire plus, et fit mal.
Napoléon III avait ordonné l'établissement du blocus des ports du Mexique. Le
ministre de la guerre, dans sa dépêche du 17 juillet 1863, en donnait les
motifs : « Les ressources que le gouvernement de Juarez retirait de ces
ports vont lui faire défaut, et il est possible de supposer qu'il va se
détacher de lui bien des partisans ». Plus
tard, le blocus avait été étendu aux ports du Pacifique. Que fit Maximilien ?
Il rendit, le 31 juillet 1864, un décret où, sous prétexte de « donner au
commerce une preuve de l'intérêt qu'il prenait à sa liberté et à son
développement », il ordonnait la cessation du blocus « dans tous les ports de
l'Empire ». L'appréciation
de cette mesure tient en ces quelques lignes, signées par l'amiral Bouet : Ainsi que me le prescrivait votre avant-dernière
dépêche, écrivait-il au commandant en chef, j'ai fait lever le blocus de
Manzanillo et de Mazatlan. Sa Majesté l'Empereur a anéanti d'un trait de
plume tout mon travail de huit mois, et se prépare des difficultés fort
grandes, car il donne à ses adversaires de l'argent pour l'attaquer. En
revanche, Maximilien, imbu de toutes les idées d'étiquette qui fleurissent
dans cette cour aulique, apostolique et formaliste où il avait vécu
jusqu'alors, avait cru faire merveille en rédigeant en décrets toutes les
inspirations qui lui étaient venues à l'idée pendant la traversée. Il avait
composé un code des préséances, des règles à observer à la cour, créé des
titres honorifiques dont il avait gratifié quelques Mexicains de haut rang,
établi des grandes charges, telles que celles de grand-maître des cérémonies,
de chambellans, d'écuyers, de grand-aumônier de la cour, etc. Et
pendant qu'il s'adonnait à cette besogne un peu puérile et entièrement vaine,
dont le plus clair résultat était d'obérer le Trésor public, il laissait
l'influence réelle aux mains de M. Éloin, chef de son cabinet. M. Éloin, dont
on sait les sentiments hostiles à la France, voyait tout, examinait tout,
faisait tout, ou plutôt empêchait tout, car son incapacité était à la hauteur
de son ambition. Bientôt
l'Empereur et l'Impératrice, fuyant les chaleurs de l'été, allèrent
s'installer, à une lieue de Mexico, à l'Alcazar de Chapultepec : ce fut pour
M. Éloin l'occasion de prendre une plus grande influence encore.
L'éloignement du souverain servit ses empiètements, et, l'indolence de
Maximilien aidant, le chef du cabinet privé devint bientôt le ministre
universel, le seul dispensateur des grâces, des concessions, des places. La
position du général en chef devenait bien difficile. Elle n'avait rien de
défini, de délimité. Jamais encore, dans aucun pays, dans aucun temps, on ne
s'était trouvé dans cette situation : un empereur souverain et sans armée,
avec une armée dont la direction dépendait d'un autre empereur. Le maréchal
Randon avait prévu les difficultés sans nombre qui pouvaient, ou plutôt qui
devaient résulter d'un tel état de choses : ses lettres du 29 février, du 15
avril et du 1er mai 1864 sont là pour le témoigner. Napoléon III, lui aussi,
le sentait, et ses préoccupations étaient grandes. Nous en
trouverons la preuve dans la série des lettres confidentielles qu'il
adressait au commandant en chef, lettres qui éclairent d'un jour nouveau,
inattendu, l'histoire de toute cette période. Nous allons les voir d'abord
rares et réservées pendant quelque temps, alors que le nouvel empire commence
à fonctionner ; puis elles deviendront plus vives, plus fréquentes, à mesure
que les choses au Mexique iront plus mal ; elles prendront enfin une
importance capitale, dès que la situation de l'Europe sera pleine de menaces.
Leur lecture éclairera bien des points obscurs, soulèvera bien des voiles, et
leur action décisive, qui n'a point encore transpiré, et pour cause,
apparaîtra pour la première fois, surtout à la fin du présent volume. Alors
seulement pourra se faire le partage des responsabilités, et l'on sera étonné
de constater de quelles erreurs, sur toute cette affaire mexicaine, a été
victime jusqu'à ce jour l'opinion publique. Voici
la première lettre de cette période : Fontainebleau, le 7 juillet 1861. Mon cher Général, C'est avec un grand plaisir que j'ai appris les
deux beaux faits d'armes dont vous m'avez entretenu dans votre dernière
lettre. Exprimez de ma part aux généraux, officiers et soldats combien
j'apprécie leur intelligence, leur courage et leur persévérance. J'ai lu une lettre du général Douay écrite à un de
ses amis, et où il manifeste la crainte de voir l'armée diminuée au mois
d'octobre. Il croit que le pays n'est pas encore assez pacifié pour permettre
cette réduction de l'armée. Vous devez mieux connaître vos besoins et vos
obligations. Certes, je verrais avec un grand plaisir revenir une partie de
l'armée ; mais il faut, avant tout, que l'œuvre commencée ne soit pas
compromise. Il est vrai que vers la même époque quelques milliers de Belges
et d'Autrichiens doivent arriver au Mexique. Il me tarde de savoir comment l'Empereur aura été
reçu à Mexico, et si ses premiers essais de gouvernement ont réussi. Votre
position doit être difficile et délicate, mais votre tact et votre caractère
ferme et loyal vous feront, je n'en doute pas, triompher de tous les
obstacles. P.-S. de Vichy, le 14 juillet : Je viens de recevoir, avec votre lettre du 11 juin,
la dépêche télégraphique qui annonce l'entrée de l'Empereur à Mexico. Je suis
heureux de ce premier succès, et ce que vous me dites sur la possibilité de
rapatrier des troupes me fait grand plaisir. Croyez, mon cher Général, à mon amitié. NAPOLÉON. Le
passage de cette lettre où il est question du général Douay suggérait à
Ernest Louet, qui, par son séjour au Mexique et par sa position dans le corps
expéditionnaire, était à même de bien juger, des réflexions trop justes pour
que nous ne les reproduisions pas textuellement : La valeur militaire du général Félix Douay était et restera indiscutable : il a laissé un grand nom dans l'armée ; il l'avait déjà dans le corps expéditionnaire du Mexique, où le commandement en chef devait lui échoir si le général Bazaine avait été tué ou autorisé à rentrer en France ; mais on peut s'étonner de trouver mention de ses confidences ou de ses appréciations sous la plume du souverain écrivant à celui qui était son supérieur et avait toute la responsabilité des opérations. Dans une expédition aussi lointaine ce fut trop souvent la tendance, la faiblesse de l'Empereur, de demander des correspondances officieuses, de les rechercher et d'ajouter foi à des appréciations personnelles, souvent empreintes de cet esprit de critique qui se développe trop vite dans les revers ou dans les difficultés. On affaiblit ainsi le commandement dans l'esprit même de ceux qui doivent le subir et le servir de leur dévouement. |