La situation politique
au moment de l'arrivée de Maximilien. Résultats du gouvernement de la Régence
et de l'administration du général Bazaine. — Lettre de Zamacona à Juarez. —
Efforts pour ramener les dissidents. — Lettre du général Bazaine au général Uraga.
— Adhésion de celui-ci. — Symptômes de pacification. — Circulaire du général
en chef à tous les commandants supérieurs français dans les provinces (3
juin). — Maximilien prend en main le gouvernement. — Lettre de l'Empereur à
M. Velasquez de Léon, ministre d'État (11 juin). — Institution d'une régence
éventuelle (promulgation du décret de Miramar du 10 avril). — M. Ramirez,
ministre des Affaires étrangères. — Une monarchie démocratique. — M.
Gutierrez de Estrada laissé en Europe. — Sa lettre au baron de Pont. Mort du
P. Miranda.
La
période qui va du mois de juillet 1863 jusqu'au mois de juin 1864 fut
incontestablement la plus prospère et la plus brillante de l'occupation française.
C'était le temps où la Régence gouvernait et où le général Bazaine
administrait. Sur ce
point, deux documents, émanés de sources différentes, en fournissent les
preuves les plus certaines. C'est
d'abord le manifeste que publia le gouvernement de la Régence avant de se
dissoudre. Ce
document débutait par une affirmation de ce principe que « un gouvernement
qui devait son existence à l'action combinée des intérêts nationaux et de la
France magnanime et civilisatrice devait refléter dans sa conduite les éléments
auxquels il devait son origine... ». Puis il constatait qu'à son avènement ce
gouvernement n'avait pas trouvé un seul employé dans une quelconque des
branches de l'administration ; ... que le Trésor public était vide, les
ressources destinées à l'alimenter entièrement détruites ; que le
gouvernement déchu avait dépeuplé les villes et les campagnes, sacrifié
l'agriculture, tué l'industrie et le commerce, et détruit partout la
sécurité, la paix et la confiance. Après
ce tableau aussi exact que lamentable, les Régents, ou plutôt le général
Almonte, car c'est lui seul qui mérite d'être à l'honneur, ayant été seul à
la peine, le général Almonte ne craignait pas, lui, de proclamer les
bienfaits de l'intervention et les services rendus par nos soldats et le
commandant en chef : il leur en exprimait publiquement sa reconnaissance ;
puis il énumérait ce qu'il avait fait pour le pays : la reconstitution de
l'administration et le rétablissement de l'ordre dans les finances. Il
terminait par cette phrase, qui, en tout autre lieu, eût prêté plus à rire
qu'à admirer : « Le gouvernement provisoire a la satisfaction d'annoncer
que pendant son existence le Mexique a vu, comme un phénomène, payer
religieusement tous les employés et les marchés du service public[1] ». L'autre
document provient d'un ennemi : c'est une lettre très secrète, elle en
portait du moins la mention, adressée à Juarez par son ministre M. Zamacona.
Elle est longue, et contient sur la situation des révélations pleines
d'enseignements. En voici les passages les plus importants : Je crois avoir plus de raison que l'apôtre en
m'adressant à vous, et en criant, comme lui : Seigneur, sauvez-nous ! parce
que je sens que les vagues montent de plus en plus pour nous engloutir ;
qu'il nous manque même la surface du terrain que nous foulons, et je ne puis
attendre, comme lui, notre salut d'un prodige surnaturel, mais bien de
l'union des forces humaines. En effet, Monsieur, les flots de l'invasion
s'avancent sans rencontrer de digue ni de résistance. Ce coin reculé, qu'ils
n'ont point encore atteint, s'effondre sous nos pieds et se change en un
terrain dangereux et ennemi... On ne peut moins faire de s'impressionner en voyant
devenir une réalité les plans et les espérances de l'intervention, qui, il y
a un an, provoquaient nos rires et que nous appelions chimères... Dans le courant de cette année, nous sommes tombés
du piédestal glorieux sur lequel nous avaient élevés Zaragoza et les
vaillants défenseurs de Puebla... A l'intérieur, nous avons perdu presque tous les grands
centres de population, et le pire c'est que l'ennemi a fait la conquête
matérielle de toutes ces localités sans que cela ait empêché les esprits de
lui faciliter la conquête morale à laquelle il aspire... Devant les progrès incroyables qu'ils ont accomplis
dans le courant de cette année, il est à craindre que les envahisseurs et
leurs alliés arrivent, faute d'obstacles élevés par nous, à surmonter toutes
les difficultés et à réaliser les projets les plus insensés... A cette
lettre, l'hommage le plus éclatant qu'on puisse rendre aux efforts du général
Bazaine et du général Almonte, il est bon d'ajouter, comme un post-scriptum
qui en condense toute la valeur, une petite pièce officielle qui en dit aussi
bien long dans sa brièveté : État de Sinaloa, commandance de
Cosala. A Monsieur le Général en chef des forces de Sinaloa. Conformément à la circulaire de Votre Excellence,
j'envoie aujourd'hui à votre quartier général dix couples enchaînés de
volontaires qui sont disposés à soutenir la cause de la liberté. Je n'en
envoie pas davantage, faute de menottes. Le lieutenant Trujillo, qui les
escorte, a l'ordre de faire feu sur eux s'ils tentent de s'échapper... Liberté et réforme. RAFAEL BONILLA. Cosala, le 2 juin 1864[2]. Ce
n'était point parmi des « volontaires » de ce genre que le commandant en chef
entendait recruter des partisans au nouvel empire : aussi n'employait-il
point de semblables procédés. Soucieux de rallier les principaux généraux
dissidents qui perpétuaient la résistance, il employait vis-à-vis d'eux un
langage à la fois ferme et prudent. Le
général Uraga avait déjà reçu du général Bazaine une lettre des plus
flatteuses. Désireux d'achever sa conquête, le général Bazaine crut le moment
propice pour tenter un nouvel effort. La lettre qu'il lui écrivit alors
mérite assurément de n'être point passée sous silence : Général, Vous ne sauriez ignorer l'arrivée au Mexique de Sa
Majesté l'Empereur Maximilien. L'accueil que les populations ont fait à leur
nouveau souverain n'a fait que sanctionner le choix exprimé par la nation.
L'empire du Mexique existe aujourd'hui de fait et de droit par le vieil adage
Vox populi, vox Dei. Votre position vis-à-vis du pays ne saurait rester
plus longtemps indécise. Il est temps que vous preniez nettement et
loyalement le parti qui convient à un homme de votre caractère. Je viens, en
camarade, faire un dernier et suprême appel à vos sentiments patriotiques, et
je vous dis : « L'acte par lequel la Junte de guerre, que vous aviez réunie,
vous a donné un vote de confiance, vous autorise à vous soumettre à votre
souverain, et à lui apporter le concours de vos services et du corps d'armée
que vous commandez. « L'état de choses actuel ne me permet plus, comme
commandant en chef de l'armée franco-mexicaine, de tolérer un rassemblement
armé sur un point quelconque du territoire de l'Empire. Les relations que
j'ai nouées avec vous et vos derniers actes m'autorisent à vous adresser une
dernière sommation, qui, je l'espère, sera acceptée, parce qu'elle est, non
une menace, mais l'expression du devoir que j'ai à remplir et de mon vif
désir que vous coopériez à l'œuvre de réorganisation de votre patrie. éMettez la main sur votre conscience, Général ;
envisagez en honnête homme l'intérêt de votre pays, et ralliez-vous, avec les
vôtres, à la cause de l'ordre et de la véritable indépendance du Mexique :
vous ferez, en cela, acte de bon citoyen. » Je ne peux admettre que votre indécision se
prolonge au-delà du 1er août prochain : ce délai passé, j'aurai le regret de
vous déclarer en état de rébellion ouverte contre votre souverain et votre
pays. Votre grand cœur vous éclairera sur l'avenir que
vous réserverait une pareille situation. Recevez, Général, la nouvelle assurance de mes
meilleurs sentiments. Général BAZAINE. Cette
lettre eut un plein succès. L'habileté du général français eut raison des
préventions d'Uraga. Le résultat fut un conseiller d'État de plus pour
Maximilien : et un corps dissident de moins à combattre pour nos soldats. Cette
adhésion d'un des généraux les plus en vue était un excellent symptôme de la
pacification qui se faisait dans les esprits. C'était en même temps une
nouvelle preuve de ce qu'écrivait M. Zamacona à Juarez. Toutefois l'Empereur
aurait eu tort de s'y trop fier. Ceux qui se ralliaient ainsi savaient qu'il
leur serait toujours loisible, si les choses tournaient mal, de revenir à
Juarez, dont ils seraient bien accueillis. Les défections réparent les
défections. Il appartenait au gouvernement impérial de les rendre définitives
en sa faveur, en se consolidant si bien que l'intérêt maintint ces adhérents
de la dernière heure dans le parti adopté par l'intérêt. Si le
commandant en chef du corps expéditionnaire était toujours responsable de la
tranquillité publique, sou rôle se trouvait forcément diminué et modifié par
l'arrivée de l'Empereur. Avant de régler sa propre situation vis-à-vis de
Maximilien et de son ministère, il songea 'a régler celle des commandants
supérieurs français, dans les provinces, vis-à-vis des nouvelles autorités
civiles (3
juin 1864). Le commandement militaire vous demeure confié, leur
disait-il, et vous en exercerez toute l'autorité, ainsi que le consacre
l'art. 3 de la convention du 10 avril 1861. L'administration civile rentre
dans le domaine du gouvernement de l'Empereur, et vous éviterez de vous
immiscer en quoi que ce soit dans les diverses brandies des services civils. Vous n'en continuerez pas moins à vous renseigner
par vos relations sur la manière dont marchent les affaires, et vous
m'adresserez confidentiellement, tous les quinze jours, comme par le
passé, des rapports généraux[3] qui me permettront de signaler
à l'Empereur soit les abus, soit les tendances factieuses qui pourraient se
produire. Enfin vous devrez apporter dans vos relations avec les délégués du
pouvoir mexicain le tact que vous avez su montrer jusqu'à ce jour, et vous
éviterez avec soin tout conflit d'autorité ou d'attributions. Il est possible que Sa Majesté maintienne encore
pendant un certain temps, et dans des localités qui seront ultérieurement
désignées, l'état de siège sous le régime duquel les circonstances m'ont
forcé de placer le territoire que nous occupons : dans ce cas, les droits du
commandement sont définis, et rien n'y sera changé. Votre influence politique s'exercera toujours par
les bonnes relations qui devront exister entre vous et les fonctionnaires
civils, influence que vous devrez conserver sur leur esprit, et par la
confiance que les populations ont placée dans les représentants de la France
et par les principes généreux dont Elle a voulu doter le Mexique. La bonne
harmonie qui règne entre nos soldats et les habitants témoigne assez de cette
confiance, que je vous recommande de maintenir par tous les moyens en votre
pouvoir. En résumé, votre situation vis-à-vis des autorités
mexicaines sera analogue à celle d'un officier général ou supérieur vis-à-vis
d'un préfet ou des autorités administratives en France. Ces
instructions étaient fort sages et de nature à faciliter l'action du pouvoir
civil. Maximilien pouvait prendre en main la direction du gouvernement : une
force militaire imposante était prête partout, on le voit, à le soutenir et à
l'appuyer. Du côté
de la population civile, la confiance continuait ; à vrai dire, elle n'avait
pas encore eu le temps de se refroidir. L'enthousiasme
qui avait accueilli l'arrivée de Maximilien, joint à cet esprit de flatterie
qui nait si naturellement autour des trônes, avait suggéré à certains l'idée
d'une proposition destinée à flatter l'Empereur, en montrant l'affectueuse
sympathie qu'on professait pour Charlotte. Ces personnes zélées avaient forme
le projet d'élever, sur la promenade du Paseo, un arc de triomphe, comme un
hommage de gratitude dédié à l'Impératrice. Maximilien,
dès qu'il fut informé de la chose, exprima, dans une lettre adressée, le Pi
juin, à son ministre d'État, M. Velasquez de Léon, l'émotion que
l'Impératrice et lui avaient éprouvée à cette nouvelle ; mais il préférait,
disait-il, voir élever, au lieu de l'arc de triomphe projeté, « un monument
consacré à l'INDÉPENDANCE
DE
LA PATRIE, au pied duquel devront être
placées les statues de ses principaux héros, comme Hidalgo, Morelos,
Iturbide, et, inscrits en lettres de bronze doré, les noms de tous les autres
chefs de cette glorieuse époque ; le tout devra être surmonté d'une grande
statue représentant dignement la nation ». Et il ajoutait : « Pour
répondre au mouvement le plus intime de mon cœur, j'aurai plaisir à poser
moi-même solennellement la première pierre de ce monument le 16 septembre
prochain ». Puis,
après cette flatterie du souverain en réponse à une flatterie de ses sujets,
Maximilien voulut jouer au monarque populaire, et fit annoncer dans les
journaux que, le dimanche, à une heure de l'après-midi, il donnerait, au
palais national, audience à tous les Mexicains qui auraient quelque requête à
lui présenter : il suffirait pour être admis de se faire inscrire au
secrétariat de son cabinet quarante-huit heures à l'avance, et chacun serait
reçu, non pas selon son rang social, mais d'après l'ordre d'inscription sur
le registre ouvert à cet effet. Les étrangers pouvaient être également admis
à ces audiences, pourvu qu'ils se fissent recommander par le consul de leur
pays. Cette
innovation montrait chez son auteur plus de bonne volonté que d'esprit
politique. Que pouvait répondre à ces requêtes un souverain comme Maximilien,
sinon quelques bonnes paroles ? La solution définitive dépendait des
ministres, à qui on serait obligé de les renvoyer : alors à quoi bon ? Pour
obéir à son esprit quelque peu inquiet et enclin à prendre l'agitation pour
l'activité, Maximilien songea, avant même d'avoir établi dans la capitale
l'action du pouvoir, à parcourir les provinces pacifiées. Il dut, dans la
prévision de cette absence, faire promulguer le décret signé à Miramar le 10
avril précédent, par lequel il instituait, en cas de décès, d'absence ou de
toute autre éventualité l'empêchant de gouverner, l'Impératrice régente. Cette
mesure attira l'attention sur l'âge de la princesse Charlotte, et il n'était
peut-être ni très utile ni très opportun de rappeler qu'elle n'avait que
vingt-quatre ans. Dans
une pensée analogue, il modifia le ministère qu'il avait trouvé à son arrivée
et qui était celui du général Almonte. Par un choix qui parut surprenant à
beaucoup, il confia le portefeuille des Affaires étrangères à M. Fernand
Ramirez. Or M. Ramirez avait été un partisan très convaincu du gouvernement
de Juarez ; en 1862, il avait refusé de faire partie de l'Assemblée des
Notables désignés par le maréchal Forey ; tout récemment encore, lors de
l'entrée à Mexico des souverains, il s'était tenu à l'écart et l'on avait
remarqué que ce Jour-là sa maison n'avait point été pavoisée. Il ne
manquait pas de valeur à coup sûr ; mais cette raison, si bonne qu'elle fût,
n'a jamais suffi à expliquer une nomination qui semblait un défi au parti qui
avait appelé Maximilien au trône. Elle était évidemment un indice de la
volonté de l'Empereur de se soustraire à l'influence du parti clérical et de
son désir d'établir une monarchie démocratique. Si M.
Ramirez accomplissait loyalement la mission qu'il acceptait, le choix
présentait quelque avantage. Mais ses partisans le suivraient-ils dans son
évolution ? Maximilien l'espérait évidemment. Et pour
atteindre plus sûrement ce but, Maximilien cherchait à éloigner les cléricaux
: ainsi il s'était bien gardé d'appeler auprès de lui M. Gutierrez de
Estrada, le promoteur de sa candidature, l'homme de son intronisation ! Les
convictions de ce véritable homme de bien, pour respectables qu'elles
fussent, n'en étaient pas moins d'un autre âge. En effet, les idées de
théocratie s'étaient évanouies autour de lui sans le détromper : il
continuait à croire que la religion pouvait être un instrument de
gouvernement. Par un singulier aveuglement, il pensait encore, en dépit des
défaites répétées du parti clérical, en dépit de la nécessité où ce parti
s'était trouvé d'avoir recours à l'étranger, que seul il était une force, et
qu'en s'appuyant sur l'Église, il consoliderait l'État et l'Église. Ces
idées rappelaient l'Espagne des temps passés. D'ailleurs, la personne même de
M. Gutierrez de Estrada était un si exact reflet de ses convictions, que
l'Impératrice Eugénie, dont il était souvent l'hôte aux Tuileries, avait
coutume de dire qu'en l'apercevant elle croyait voir Philippe II sorti de son
cadre. Maximilien,
qui avait accepté la politique de Napoléon III en signant le second traité de
Miramar, ne pouvait introduire M. Gutierrez de Estrada dans ses conseils, ni,
l'ayant appelé, ne lui offrir aucune situation. Désireux de lui témoigner sa
reconnaissance et son estime, il lui avait fait donner par son frère
François-Joseph Ier le grand-cordon de l'ordre de la Couronne de Fer ; il
l'avait lui-même nommé grand-croix de l'ordre de N.-D.-de-Guadalupe, mais il
s'était bien gardé de faire appel à son dévouement. M.
Gutierrez de Estrada avait compris, et, en honnête homme, inébranlable dans
les principes d'honneur qui avaient été la règle de toute sa vie, il s'était
dérobé aux appels de ses amis, et il avait refusé de revenir au Mexique. Au
baron de Pont, qui s'étonnait de le voir rester en Europe, il donna les
raisons de son abstention, et son fier et beau langage est digne d'être
reproduit ici : Vous conservez l'espoir, nie dites-vous dans votre
cordiale bienveillance, que je finirai par triompher de mes hésitations et
par me rendre au Mexique, où, pensez-vous, mes conseils et mes efforts
pourraient être, quant à présent, si nécessaires. A ce sujet, permettez-moi, cher baron, quelques
mots absolument sans réticence. Vous savez mes principes, et ne doutez pas
que l'homme de la nuit de Noël 1861, du 3 octobre 1863 et du 10 avril 1864,
ne soit toujours l'homme de 1840. D'une part, pour que j'eusse le droit de donner des
conseils, il eût fallu tout d'abord, au milieu des faveurs inoubliables dont
on m'a comblé, que ces conseils m'eussent été demandés, ce qui n'a point eu
lieu ; et dès lors, pas d'hésitation possible de ma part. D'ailleurs, et ce
n'est pas moi qui parle ainsi, mais ce sont toutes les personnes, amis ou
adversaires, qui l'écrivent de Mexico, il se trouve que par le seul hasard
des circonstances, par le caprice des événements, mon nom, au Mexique, est en
quelque sorte un drapeau : car on s'est habitué, depuis un quart de siècle, à
me considérer comme le propagateur d'une même idée, et il va sans dire que ce
drapeau ne peut être planté que dans la partie du terrain qui lui est propre,
c'est-à-dire en s'appuyant sur ceux qui ont créé la situation actuelle, sur
les conservateurs, qui constituent loyalement aujourd'hui la véritable nation
mexicaine, en attendant qu'elle puisse s'adjoindre les bonnes volontés
éprouvées et les adhésions sincères. Vous retrouverez dans la lettre ci-jointe du Mémorial
diplomatique cette pensée que j'avais exprimée antérieurement déjà que
tout n'est point encore fait, puisqu'il y a monarchie et monarchie. Nous
avons conquis, il est vrai, le principe monarchique et le prince le plus
digne entre tous et le mieux fait pour le faire fleurir ; mais, connaissant
mon pays comme je le connais et dois le connaitre, puisque j'ai pu annoncer
en f8i0 ce qui s'est vérifié à son égard, et contre l'attente commune, en
1864., c'est à bon droit que je crois savoir et pouvoir très justement
apprécier le genre de monarchie qui lui convient. Du reste, ce que j'aurais à dire et à développer à
ce sujet ne pouvant être renfermé dans les bornes d'une lettre, je puis, sous
ce rapport, me résumer par les derniers mots que je vous ai adressés d'un
cœur attristé, et sous l'empire de prévisions alarmantes, occupé que je suis
toujours plus de l'avenir que du présent, en prenant congé de vous à Miramar
: On aura beau dire et faire, si l'on suit un autre chemin que celui que
ma connaissance des hommes et des choses de mon pays me donne le droit
d'indiquer, l'écueil est inévitable. J'exprimai cette conviction à bon escient, mon
honorable et cher baron, et je dois ajouter, pour acquit de conscience, que
je tiens chaque jour davantage à la signification de l'In hoc signo,
appelant à mon aide le passé comme garantie et le temps pour témoin. Hors de
là suivant moi, point de sal t possible pour nous ! Maintenant, en toute franchise, qu'aurais-je été
faire dans les circonstances présentes au Mexique ? quel eût été mon rôle ?
qu'y aurais-je représenté ? Sans m'élever à la hauteur où votre appréciation
si bienveillante me place, je ne pouvais évidemment y aller comme tout le
monde, tout le monde n'ayant pas, — modestie à part, — concouru comme je l'ai
fait à l'œuvre accomplie. Ne fallait-il pas, d'ailleurs, qu'on m'en eût
exprimé le désir ? Or, à cet égard, le silence a été absolu. N'était-ce pas
suffisamment expressif ? et ne devais-je pas conformer à ce silence ma
conduite et mon attitude ? Ne m'était-il pas permis, dès lors, d'en induire,
d'après les témoignages si éclatants qu'on avait accordés à l'homme, que ce
silence s'appliquait à mes principes et non à ma personne ? Or que pouvait
l'une sans les autres ? A ce propos, laissez-moi vous répéter que le plus
grand sacrifice que j'eusse pu faire à mon pays et au prince bien-aimé qui le
personnifie aurait été, cher baron, de me rendre à Mexico, puisqu'on eût pu
suspecter la pureté des motifs qui ont constamment dominé tous mes efforts. Enfin, à supposer qu'on m'eût confié un poste actif
dans le pays, une telle situation, du moment où nies principes, comme il
m'était donné de le craindre, ne devaient pas être rigoureusement appliqués,
n'aurait été pour moi qu'un lourd poids et une lutte, pénible peut-être,
entre les affections ardentes et respectueuses de l'homme privé et les
impérieux devoirs de l'homme politique, qui sait le sort du Mexique
invariablement lié à la prédominance des idées monarchiques, idées qui sont
les entrailles mêmes du pays, et c'est principalement à ce titre que j'y
tiens. S'il en était autrement, si elles ne représentaient pas, à mes yeux,
le symbole national, ce qui fait leur force, les convictions de mon esprit se
tairaient, et je m'inclinerais, sans hésiter, devant la conscience et le
véritable intérêt publics, ainsi que je le lis naguère au sujet du système
fédératif, qui était alors la loi de l'État, mais qui n'avait pas mes sympathies.
J'ajouterai que, lorsque l'opinion devint contraire à ce système, je lui
restai fidèle parce que je lui avais prêté serment, abandonnant plutôt le
ministère que d'aider à sa chute et à son abolition. A supposer, d'autre part, qu'on ne m'eût investi
d'aucune fonction, j'aurais pu être, bien malgré moi, une difficulté là où je
ne désire que le succès, quel que soit le moyen par lequel on l'obtienne. Dans certaines situations, en effet, une force ou
plutôt un dévouement, car je ne suis que cela, qui n'aide pas finit par
nuire, sans que la volonté humaine y soit pour quelque chose. En pareil cas, l'abstention est donc légitime et
nécessaire. Je m'applaudis que vous m'ayez offert cette nouvelle occasion de
causer avec vous à cœur ouvert ; il va sans dire que je ne négligerai point,
à l'occasion, de vous communiquer les nouvelles intéressantes que je pourrai
recevoir de mon Pays. P.-S. — Une grande perte, une perte irréparable, m'est annoncée,
hélas ! mon cher baron : celle du Dr Miranda. Une telle intelligence, un tel
cœur s'éteignant dans un tel moment ! La Providence veut donc élargir sa
tâche, en brisant ainsi un de ses instruments et de ses élus ! Le P.
Miranda était mort, en effet, le 7 mai, à Puebla, au retour de son voyage à
Miramar, mais, avant de rendre le dernier soupir, il avait eu le temps de
communiquer ses impressions à ses amis politiques. Elles étaient rien moins
que favorables au nouveau régime. On s'était, suivant lui, complètement
trompé en choisissant l'archiduc Maximilien : il avait promptement deviné son
rêve de monarchie démocratique et libérale, et, à ses yeux, c'était là le
fait d'un idéologue ! Le parti clérical, qui tenait le P. Miranda en grande
estime, avait été profondément ému d'une telle appréciation. Il était déjà
inquiet. Rien, en effet, ne lui avait réussi : la France n'avait point
contenté ses désirs, la Régence l'avait tenu à l'écart, et voilà que
Maximilien lui-même trahissait ses espérances. Quel
rôle devait-il prendre ? Combattre l'empire ou le soutenir ? reprendre l'Empereur
ou le perdre ? On verra comment il fit les deux. |
[1]
Histoire du Mexique, par M. DOMENECH, t, II, p. 184.
[2]
Un essai d'Empire au Mexique, par E. MASSERAS, p. 11.
[3]
Une copie de tous ces rapports était faite au quartier-général et mise ainsi
sous les yeux du général en chef. Cette copie même se trouve parmi les pièces
réunies par Ernest Louet : on comprend quels renseignements elle nous a
procurés, et l'on peut juger en même temps de la valeur et de l'authenticité
des sources auxquelles nous puisons.