Départ de Maximilien
et de Charlotte pour le Mexique. — Droit divin et droit populaire. — Arrivée
à Rome. — Le Pape Pie IX. — Allocution da Souverain-Pontife. — Départ de Rome
sans que les questions religieuses aient été réglées. — Gibraltar. —
L'existence à bord. — Fort-de France. — Arrivée à Vera-Cruz (28 mai 1864). —
Proclamation de Maximilien à ses sujets. — L'Empereur et l'Impératrice
descendent à terre (29 mai). — Impressions fâcheuses. — Accident de voiture.
— Réceptions à Cordova et à Orizaba. — Dix mille Indiens venus pour acclamer
leurs nouveaux souverains. — Les Cumbrès franchies à cheval. — Entrée à
Puebla (5 juin). — Paroles de Maximilien en recevant les clefs de la ville. —
Lettre de l'Impératrice au Préfet municipal. — Cholula. — Guadalupe. — Entrée
à Mexico (12 juin). — Discours et fêtes.
L'archiduc
Maximilien et la princesse Charlotte, proclamés Empereur et Impératrice du
Mexique, avaient quitté Miramar le 14 avril 1864[1] pour aller prendre possession
du trône que le vœu de la nation, guidé et appuyé par l'arillée française,
venait de leur donner ; mais ils ne s'y rendaient point directement : ils
tenaient auparavant à se rendre à Rome et à y voir le Souverain-Pontife. Dans
son allocution aux délégués mexicains, Maximilien avait annoncé cette
résolution : « En partant pour ma nouvelle patrie, j'ai l'intention de
m'arrêter à Rome, pour y recevoir des mains du Saint-Père ses bénédictions si
précieuses pour tous les souverains, et qui le sont doublement pour moi qui
suis appelé à fonder un nouvel empire ». Le fond
de la pensée du nouvel Empereur était facile à deviner. Frère puîné d'un
monarque dont les droits se perdaient dans les souvenirs lointains, membre
d'une famille où l'orgueil de la race n'a jamais faibli, même devant les plus
grandes catastrophes, Maximilien ne pouvait se contenter de cette investiture
qu'on appelle la volonté nationale, et il lui fallait quelque chose de plus
relevé à ses yeux, sinon aux yeux de ses futurs sujets : ce qu'on a appelé la
grâce de Dieu. — Monarque de droit populaire, il voulait l'être aussi de
droit divin : voilà pourquoi il vint à Rome. Il obéissait à ce préjugé auquel
avait cédé un plus puissant et un plus fort que lui, Napoléon Pr, se faisant
sacrer à Notre-Dame par le pape Pie VII. C'est à ce titre que les
bénédictions du Saint-Père, précieuses pour tous les souverains, l'étaient
doublement pour lui, fondateur d'empire. Le 18
avril, vers une heure de l'après-midi, la Novara, toujours accompagnée
de la frégate française la Thémis, entrait dans la rade de
Civitta-Vecchia, où, dès la veille, le général comte de Montebello,
commandant en chef le corps d'occupation français, et les ambassadeurs
d'Autriche, de Belgique et du Mexique auprès de la cour pontificale, étaient
venus attendre Leurs Majestés. Celles-ci
débarquèrent vers quatre heures, et se rendirent aussitôt au chemin de fer ;
quelques heures plus tard, le train entrait dans Rome, et, à la gare même,
les voyageurs étaient reçus par le cardinal Antonelli et Mgr de Mérode, au
nom du Souverain-Pontife. Les acclamations de la foule les accompagnèrent
jusqu'au palais Marescotti, propriété de M. Gutierrez de Estrada, que ce
fidèle serviteur de la nouvelle monarchie avait fait luxueusement préparer
pour ses souverains. L'armée pontificale, tout entière sous les armes, leur
rendait les honneurs militaires. Ce fut une belle réception et capable de
faire une vive impression sur l'esprit de ceux qui en étaient l'objet. Le
lendemain matin, l'Impératrice, en robe noire, et l'Empereur, en uniforme,
gravissaient le grand escalier du Vatican et étaient reçus par Pie IX. Cette
première visite dura environ une heure. Quelles questions furent agitées
durant cet entretien, on ne le sait point exactement ; mais la suite a
malheureusement montré qu'aucun des points litigieux dont la solution était
grosse de difficultés et pleine de périls n'avait été sinon abordé, du moins
réglé. Maximilien
alla trouver ensuite, au second étage du palais, le cardinal Antonelli,
secrétaire d'État, tandis que Charlotte, avec les personnes de sa suite,
contemplait les Loges de Raphaël. L'après-midi
fut employé à parcourir Rome. Dans l'intervalle, les voyageurs se rendirent
près de leur parent François II, roi détrôné de Naples, et près de quelques
autres princes ; puis ils rentrèrent au palais Marescotti. Là, un grand
dîner, qu'ils présidèrent, réunit le corps diplomatique présent à Rome et la
plupart des cardinaux membres de la Curie romaine. Une réception suivit, qui
dura jusqu'à minuit. Dès
sept heures, le lendemain matin, 20 avril, Maximilien et Charlotte revenaient
au Vatican, et assistaient à la messe que Pie IX dit pour eux, dans la
chapelle Sixtine. C'est pendant cette cérémonie, au moment de leur donner la
communion, que le Pape, élevant l'hostie entre ses doigts, leur adressa ces
paroles, qui eurent un grand retentissement : « Voici l'Agneau de Dieu qui
efface les péchés du monde. C'est par lui que règnent et gouvernent les rois
; c'est par lui que les rois rendent la justice, et, s'il permet que les rois
eux-mêmes soient souvent éprouvés, c'est par lui cependant que s'exerce tout
pouvoir. « Je
vous recommande, en son nom, le bonheur des peuples catholiques qui vous sont
confiés. Grands sont les droits des peuples, et il est nécessaire de les
satisfaire ; mais plus grands et plus sacrés sont les droits de l'Église,
épouse immaculée de Jésus-Christ, qui nous a rachetés au prix de son sang, de
ce sang qui, dans un instant, va toucher vos lèvres. « Vous
respecterez donc les droits de vos peuples et les droits de l'Église ; ce qui
veut dire que vous travaillerez pour le bonheur temporel et pour le bonheur
spirituel de ces peuples. Que Notre-Seigneur Jésus-Christ, que vous allez
recevoir des mains de son vicaire, vous accorde toutes ses grâces dans
l'abondance de sa miséricorde ! » Cette
affirmation des droits des peuples, si vile contrebalancée et, peut-être
pourrait-on dire, contredite par celle de la supériorité des droits de
l'Église, était sans doute une allusion aux querelles religieuses qui
divisaient alors le Mexique. En ce cas, elle n'avait rien de bien rassurant
pour l'avenir, et Maximilien eût pu y voir déjà en germe la volonté contraire
et obstinée qui, lui rendant tout accord impossible, devait paralyser ses plus
persévérants efforts. Mais à ce moment fit-il ces réflexions ? entrevit-il
cet avenir ? C'est peu probable, et il reçut sans arrière-pensée les
bénédictions du Souverain-Pontife. Après
la messe, un déjeuner fut servi dans la bibliothèque. Trois tables étaient
dressées : à la première prirent place Pie IX, Maximilien, Charlotte et le
cardinal Antonelli ; aux autres se placèrent les invités et les personnes de
la suite. A dix heures, Leurs Majestés se retirèrent, non sans avoir fait
remettre au trésorier du Vatican une somme de 40.000 francs comme premier don
de l'Empire du Mexique au denier de Saint-Pierre. Dans la
journée, le Pape, en grande pompe, venait, au palais Marescotti, rendre au
couple impérial la visite qu'il en avait reçue. Puis les cérémonies terminées,
les souverains quittèrent Rome vers quatre heures de l'après-midi. A neuf
heures du soir, la Novara, ayant à bord tous ses passagers, levait l'ancre et
prenait la pleine mer. C'était
une faute de la part de Maximilien de n'avoir point profité de ses entrevues,
soit avec Pie IX, soit avec son secrétaire d'État, pour poser les bases d'un
accord à intervenir entre son gouvernement et le Saint-Siège Sur la question
qui semblait à distance la plus importante à résoudre. Il est plus facile,
dans un entretien particulier, dans une conversation intime, d'exposer son
opinion, ses désirs, ses projets, et les objections formulées peuvent
immédiatement recevoir leurs réponses. Que serait-il advenu si le Pape et
l'Empereur du Mexique avaient jeté, à Rome même, les premiers jalons d'une
entente définitive ? On verra plus tard, dans l'exposé de la question
religieuse, l'importance que cet accord aurait eue, et l'on ne saurait trop
déplorer, pour le succès de la tentative à laquelle il allait se livrer,
l'insouciance ou l'excès de confiance qui fit que Maximilien partit de Rome
comme il y était venu. Malgré
les brumes, malgré les vents contraires, en trois jours, la Novara et la
Thémis franchirent la distance qui sépare Rome de Gibraltar, et amenèrent le
couple impérial au pied de la citadelle. On se
rappelle l'attitude correcte, mais au fond plutôt hostile, du gouvernement
anglais vis-à-vis du nouvel Empire mexicain. Le Cabinet de Londres s'était
refusé à le reconnaître ; néanmoins, par sympathie pour la personne de
l'Empereur, il se départit un peu de son attitude première : des ordres
avaient été envoyés de rendre à Maximilien les honneurs qui lui étaient dus.
Les canons de Gibraltar saluèrent de leurs salves le pavillon mexicain. Dans
les usages de la marine, le bâtiment de guerre à bord duquel se trouve un
souverain ne rend pas les saluts, considérés comme des hommages personnels
adressés à son passager princier ; mais Maximilien, voulant riposter par un
acte de courtoisie, invita le commandant de la Thémis à saluer le
pavillon anglais de vingt-et-un coups de canon. A peine la frégate française
eut-elle cessé ses feux, que le gouverneur de Gibraltar fit renouveler les
saluts de ses batteries, et se rendit ensuite à bord de la Novara. Les
deux vaisseaux restèrent quarante-huit heures dans le port, afin de refaire
leur provision de charbon, en prévision du long trajet qu'ils allaient avoir
à parcourir sans escale. Pendant ces deux jours, Maximilien et Charlotte
descendirent à terre, firent des excursions autour du rocher célèbre,
assistèrent même à une course de chevaux faite par les officiers de la
garnison, et, pour remercier les autorités anglaises de cette réception à la
fois respectueuse et cordiale à laquelle ils ne s'attendaient point, ils les
réunirent dans un banquet à bord. Le
lendemain, le détroit franchi, c'était l'adieu à l'Europe, à la vie si facile
de prince sans responsabilité, c'était l'adieu au monde ancien ; et le vaste
Océan, dans lequel entraient ces majestés de fraîche date, pouvait, avec son
inconnu, son absence de routes tracées, ses périls cachés et son incessante
agitation, figurer pour eux l'avenir auquel ils se livraient. Mais l'émotion
s'épuise, paraît-il, et la tristesse qui avait envahi l'âme de Maximilien au
départ de Miramar ne se renouvela point. Charlotte, joyeuse à la pensée
qu'elle se rapprochait du trône qu'elle avait, plus que tout autre, poussé
son époux à accepter, ne songeait qu'à cette couronne rêvée, et se laissait
bercer par les mirages de sa grandeur future. Ne
pouvait-elle point déjà se croire dans sa cour ? Les nouveaux souverains
avaient emmené avec eux tout un personnel, promis aux grandes dignités.
C'était le ministre d'État, M. Velasquez de Léon ; c'était le premier
aide-de-camp, le général Woll ; le grand-maître de la maison impériale, comte
Zichy ; puis le comte de Bombelle, gentilhomme de l'empereur ; le marquis de
Copia, gentilhomme de l'impératrice ; le conseiller d'État Schertzenlechner,
directeur de la liste civile ; M. Éloin, secrétaire particulier ; M. Iglesias,
sous-secrétaire d'État ; c'étaient trois aides de camp, un médecin, un
aumônier, et enfin le trésorier de la couronne, M. de Kuhachevich, qui lui,
du moins, inaugurait effectivement ses fonctions, puisque avant de partir il
avait déjà encaissé les huit millions prélevés par l'Empereur sur le produit
du premier emprunt fourni par la maison Glyn, Mills et Cie de Londres, et
dont, par un rare mais juste retour des choses d'ici-bas, trois millions en
or allaient ainsi revenir au Mexique, dans la terre même qui a donné au monde
entier les neuf dixièmes de l'or qui s'y trouve. Le reste, — cinq millions,
-était représenté par des traites sur le payeur en chef de l'expédition
française, payables à Mexico. En
présence de cet exode d'un genre nouveau, de ces souverains partant avec un
état-major royal pour les pays inconnus, l'esprit se reporte aux voyages
célèbres accomplis dans des circonstances à peu près analogues, et l'on se
rappelle te récit familier et sincère de Joinville, racontant son départ sur
la « nef » qui emmenait saint Louis à sa première croisade. Les
pensées étaient graves dans leur simplicité, et le pieux roi n'avait et ne
tolérait autour de lui que des entretiens élevés, où les choses du ciel
prenaient plus de place que celles de la terre. Puis,
quand, cinq siècles plus tard, un grand capitaine qui, lui, n'avait point
encore alors conquis par son génie et son épée la majesté impériale,
conduisait sur les mêmes flots les soldats de la France à la conquête d'une
terre inconnue, c'était, le soir, à bord de l'Orient, les discussions où
prenaient part tour à tour les généraux et les savants qu'il avait associés à
son projet hardi et merveilleux, et là encore, sauf qu'elles n'avaient point
la tournure religieuse que leur donnait la présence de saint Louis, les
conversations roulaient sur les plus hautes questions de la philosophie et de
la science. Sur la Novara,
les entretiens étaient autres, et nous croyons devoir emprunter ici au livre
de M. Domenech, qui ne peut certes point passer pour un adversaire de Maximilien,
les lignes qu'il consacre au récit de l'existence à bord : « On divisait, —
sans savoir pourquoi, — le Mexique en départements et par classes... On
préparait des décrets pour la préséance dans les cérémonies publiques,
l'institution d'un nouvel ordre, de nouvelles médailles, une garde palatine,
une cour dispendieuse ; on s'occupait d'habits brodés, de créer au palais, en
faveur des étrangers qui suivaient l'empereur, des fonctions importantes et
bien rétribuées. On voyait se renouveler sur la Novara l'histoire de ce
Français qui, voulant établir dans les déserts de l'Amérique un magasin de
marchandises à l'usage des Peaux-Rouges, composait son stock de plumeaux, de
toiles d'Irlande, de porcelaines fines et de services de thé ! » Ces
rapprochements ne peignent point seulement la différence des temps, mais bien
celle des esprits et des caractères. Quels enseignements en découlent ! De
Gibraltar, le convoi traversa tout l'océan Atlantique et ne s'arrêta qu'a la
Martinique. Maximilien avait désigné cette île pour y faire escale, parce que
là se trouvaient de nombreux prisonniers de guerre mexicains, internés après
la reddition de Puebla. Le 16
mai, le gouverneur de File, contre-amiral Maussion de Candé, reçut Leurs
Majestés à Fort-de-France et leur présenta ceux qui avaient fait adhésion à
l'empire. Sachant que quatre lits étaient disponibles à bord de la Thémis,
Maximilien chargea les prisonniers de tirer au sort ceux d'entre eux qui les
occuperaient et reverraient ainsi quelques semaines plus tôt le sol de leur
patrie. II en désigna lui-même huit autres qui s'embarqueraient à ses frais
sur le premier paquebot en partance pour fiera-Cruz, puis il fit distribuer
deux mille francs à ceux qui restaient. Après
cette station, inspirée par la pensée toute politique de se créer des
partisans, on repartit promptement. Le mois de juin est, en effet, un des
plus dangereux : c'est la période pendant laquelle le séjour des
Terres-Chaudes est rendu si terrible par la recrudescence avec laquelle sévit
la fièvre jaune. 11 importait donc de se hâter. Le
samedi 28 mai, dans la matinée, la population de Vera-Cruz, qu'un soleil
torride confinait à l'ombre des maisons, est tout à coup attirée vers le môle
par une salve d'artillerie : c'est la Thémis qui entre au mouillage de
Sacrificios, et qui fait aussitôt parvenir à terre la nouvelle que la Novara
la suit à quinze milles de distance et arrivera dans quelques heures. Bientôt,
en effet, la frégate autrichienne apparaît à l'horizon. Guidée par M. Lainé,
capitaine du port, qui l'a rejointe sur le canot de la Thémis, elle
vient, sous les yeux des habitants étonnés, se placer au sud du fort
Saint-Jean d'Uloa, dont les canons tonnent, saluant ainsi Maximilien Ier,
empereur du Mexique ! Le
préfet politique, la municipalité et les fonctionnaires attendent sur le
môle. Maximilien envoie deux aides-de-camp les prévenir qu'ils seront reçus à
bord de la Novara, après toutefois que M. Almonte, lieutenant général de
l'Empire depuis le 15 mai, aura remis ses pouvoirs entre les mains de son souverain. Mais le
général n'est point à Vera-Cruz. Par suite de renseignements inexacts, il
s'est persuadé que la traversée durerait jusqu'à la fin du mois de mai :
aussi, bien qu'ayant quitté Mexico le 21, avec sa famille et quelques hauts
fonctionnaires, il n'a point hâté sa marche, et, désireux de s'assurer par
lui-même des préparatifs faits pour la réception de l'Empereur et de
l'Impératrice, il s'est arrêté successivement à Puebla, à Orizaba et à
Cordova. Il ne doit arriver que dans la soirée à Yen-Cruz, et ce retard
explique l'espèce de surprise qui ne permet point aux autorités de cette
ville de préparer à Leurs Majestés une réception capable de leur donner, dès
les premiers pas faits sur la terre du Mexique, l'heureuse illusion d'un
accueil enthousiaste et spontané. Enfin,
à six heures du soir, Almonte arrive et se présente aussitôt à l'Empereur.
Celui-ci le remercie des services qu'il a rendus à sa cause, et, sous
prétexte de lui en témoigner plus vivement et sans tarder sa satisfaction, il
lui annonce qu'il le nomme grand-maréchal de la cour et ministre de la maison
impériale. Maximilien
reçoit alors les autorités de Vera-Cruz, auxquelles il manifeste ses regrets
de ne pouvoir séjourner dans leur ville ; mais il leur promet de revenir dans
une saison plus propice. Le
débarquement est fixé au lendemain. Le soir
même, les habitants de Vera-Cruz peuvent lire, affichée sur leurs murs, la
proclamation suivante, que l'Empereur adressait à ses sujets : Mexicains, Vous m'avez désiré ! Votre noble pays, par l'expression
spontanée des vœux de la majorité, m'a élu pour veiller, à l'avenir, sur vos
destinées : je réponds avec bonheur à cet appel. Quelque pénible qu'il ait été pour moi de dire
adieu pour toujours à mon pays natal et aux miens, je l'ai fait, persuadé que
le Tout-Puissant m'a confié, par votre intermédiaire, la noble mission de
consacrer toutes mes forces et toute mon âme à un peuple qui, fatigué de
combats et de luttes désastreuses, aspire ardemment à la paix et au repos ; à
un peuple qui, après avoir assuré glorieusement son indépendance, veut jouir
des bienfaits de la civilisation et du progrès. Le sentiment de confiance réciproque qui nous anime
sera fécond en résultats brillants si nous restons toujours unis pour
défendre courageusement les grands principes, seuls fondements vrais et-
durables des sociétés modernes, ces principes d'où découlent la justice
inviolable et immuable, l'égalité devant la loi, la facilité pour tous de se
créer une carrière et une position sociale, la liberté individuelle bien
comprise, s'accordant avec la protection des personnes et des propriétés, le
développement de la richesse nationale, l'amélioration de l'agriculture, le
travail des mines et de l'industrie, la création de ;voies de communication
propres à l'extension du commerce, et enfin le libre développement de
l'intelligence dans tout ce qui intéresse le bien public. Avec les bénédictions du Ciel, le progrès et la
liberté ne nous manqueront pas si tous les partis, se laissant guider par un
gouvernement fort et loyal, se réunissent pour atteindre le but que je viens
d'indiquer, et si nous conservons le sentiment religieux qui a toujours
distingué notre belle patrie jusque dans les temps les plus malheureux. Le drapeau civilisateur de la France, porté si haut
par son noble Empereur, à qui vous devez le retour de l'ordre et de la paix,
représente les mêmes principes. C'est ce que vous disait, il y a quelques
mois, dans un langage sincère et désintéressé, le commandant en chef de ses
troupes, lorsqu'il vous annonçait une nouvelle ère de prospérité. Tous les pays qui ont voulu devenir grands et
puissants entre les nations ont dû suivre cette voie. Avec l'union, la
loyauté et l'énergie, Dieu nous donnera la force pour atteindre au degré de
prospérité que nous ambitionnons. Mexicains ! l'avenir de notre beau pays est entre
vos mains. De mon côté, je vous promets une volonté sincère, la loyauté et
une ferme intention de respecter vos lois et de les faire respecter avec une
autorité inviolable. Ma force est dans la protection de Dieu et dans
votre confiance ; le drapeau de l'indépendance est mon symbole ; ma devise,
vous la connaissez déjà : « Équité dans la justice » : j'y serai fidèle toute
ma vie. Je tiendrai le sceptre avec confiance et l'épée de l'honneur avec
fermeté. A l'Impératrice appartient la tâche enviable de consacrer au pays
tous les nobles sentiments d'une âme chrétienne et toute la douceur d'une
tendre mère. Unissons-nous pour atteindre le but commun,
oublions les ombres du passé, ensevelissons les haines de partis, et l'aurore
de la paix et d'un bonheur désormais mérité se lèvera radieuse sur le nouvel
empire. MAXIMILIEN. Vera-Cruz, 28 mai 1861. Le
lendemain, l'Empereur et l'Impératrice, après avoir assisté, à cinq heures du
matin, à la messe célébrée à bord, mettent pied à terre, au bruit de tous les
canons des forts et des navires. Mais l'heure est trop matinale : malgré
l'annonce du débarquement, la population est peu nombreuse sur le parcours
que suit le cortège. Puis les Vera-Cruzains ne sont point fâchés de témoigner
ainsi leur mécontentement. Enrichis par le seul mouvement du port, ils
s'accommodaient fort bien de l'état de choses passé, et n'éprouvent aucune
sympathie pour un régime nouveau dont ils ignorent les tendances. Si le
temps n'eût manqué, on eût pu sans doute pallier ce manque d'enthousiasme de
la cité, et suppléer à l'inertie des habitants par l'initiative officielle ;
mais. là encore, dans le peu qu'on put faire, on joue de malheur : un coup de
vent du nord d'une violence inouïe a détruit, dans la nuit, les échafaudages
de deux grands arcs-de-triomphe élevés à la hâte sur la place d'Armes et près
de la gare. Ni
Maximilien ni Charlotte ne se méprennent à, l'accueil qui leur est fait, et
leur première impression, sur la terre mexicaine, est une impression pénible,
surtout chez l'Impératrice, qui, femme et nerveuse, la ressent si vivement
qu'au dire de quelques témoins elle ne peut retenir ses larmes. Les
autorités françaises et indigènes se hâtent d'entraîner Leurs Majestés vers
la gare, et tous montent dans le chemin de for, qui allait alors jusqu'à Loma
Alta. En route, on ne s'arrête qu'à la Soledad, où un déjeuner est préparé. Désireux
de plaire à ceux qui lui sont venus souhaiter la bienvenue, Maximilien
s'exerçait à son rôle de chef d'État en ne négligeant aucune occasion de
flatter ou de complimenter. Il adresse les plus vifs éloges à un ingénieur
français, M. de Sansac, pour le pont hardi et élégant qu'il a fait construire
sur le Jamapa ; il témoigne de son admiration pour le village français élevé
à côté, création du commandant Maréchal, à qui il annonce que dorénavant il
portera son nom. A
Loma-Alta, six voitures reçoivent les voyageurs et leur suite. Un gros de
cavalerie mexicaine, sous les ordres du général Galvez, leur fait escorte.
Pendant ce trajet, pour la première fois, Maximilien voit un officier
supérieur que trois ans plus tard il devra encore retrouver à ses côtés, dans
des circonstances qui ne seront plus les mêmes ni pour l'un ni pour l'autre :
c'est le colonel Miguel Lopez. A
Paso-del-Macho, on quitte la région des Terres-Chaudes, et l'on s'engage sur
la route montueuse qui mène au plateau de Cordova, étape désignée pour passer
la nuit. Le jour a cessé, et les premiers contreforts de la chaîne des
Cumbrès sont longs à franchir. Bientôt un grand vent s'élève ; puis une pluie
intense se met à tomber, qui accroit encore l'obscurité et les embarras de la
marche. Le mot route employé tout à l'heure pourrait faire croire aux
habitants de nos pays, plus avancés en civilisation, qu'il s'agit d'une voie
frayée à travers le pays et plus ou moins bien entretenue : ce serait une
erreur. Au Mexique, il n'est pas vrai de dire que les voitures suivent la
route, mais bien que la route se trouve là où passent les voitures. Aucun
tracé n'existe, et, suivant l'état du sol, on passe ici ou là. On juge des
difficultés qu'éprouvent les voyageurs à se diriger au milieu de l'orage. Pour
surcroît d'ennuis, entre les deux montagnes de Paraje et du Chiquihuite, un
essieu de la voiture impériale se rompt. Il faut mettre pied à terre, et,
comme toute réparation est impossible dans un pareil endroit et dans un
pareil moment, Maximilien et Charlotte sont forcés d'accepter l'hospitalité
que leur offre dans sa voiture le général de Maussion, commandant supérieur
dans l'état d'Orizaba, qui les a rejoints à la Soledad. Pendant
ces péripéties, de longues heures se sont écoulées, et ce n'est que fort
avant dans la nuit que l'on arrive enfin à Cordova, sans avoir dîné. Par
bonheur, la population n'a pas perdu patience, et elle attend le cortège. Le
ciel est serein ; toute la ville est illuminée. Les acclamations, les cris de
fête forment une heureuse diversion aux incidents pénibles de la route. Mais
c'est à Orizaba que la fâcheuse impression ressentie à Vera-Cruz se dissipe
tout-à-fait. Cette
ville a été signalée aux souverains comme une des plus républicaines du
Mexique : aussi leur surprise est grande de se voir accueillis par des
acclamations sans fin. La foule est immense : plus de dix mille Indiens,
accourus de tous les environs, sont venus pour saluer le chef en qui ils
espèrent trouver le vengeur de leurs longues infortunes et le libérateur de
leur race. Gens au cœur simple, à. l'espérance facile, ils se précipitent
pour voir de près l'Empereur, et, dans leur désir naïf de le contempler plus
longtemps, ils s'accrochent aux roues de la voiture pour l'empêcher d'avancer
; émouvant témoignage d'une affection spontanée et sincère. Les
pompes de la religion ajoutent à la grandeur réelle de cette scène. Le Te
Deum est chanté dans la cathédrale, au milieu du recueillement de tous ces
pauvres parias sur lesquels la doctrine catholique a conservé tant d'empire.
Quand, après la cérémonie, ils voient l'Empereur, donnant le bras à
l'Impératrice, sortir de l'église et se diriger à pied, au milieu d'eux,
jusqu'à la maison que la municipalité lui a fait préparer, étonnés d'un
spectacle si inusité, pleins de confiance en celui qui leur témoigne ainsi sa
confiance, ils éclatent en acclamations frénétiques. Maximilien
resta deux jours à Orizaba. De toutes parts les députations affluèrent. La
plus remarquée fut celle de la tribu de Naranjal. Leurs envoyés avaient
conservé leurs costumes aztèques, et c'était merveille pour des yeux
européens que de contempler ces hommes vêtus de la veste de peau brodée
d'argent, avec le large pantalon de calicot blanc descendant à peine jusqu'au
genou, le reste de la jambe nu, avec, sous les pieds, une simple sandale de
cuir, et la tête abritée par le grand sombrero. Comme arme, ils
portaient à la ceinture le machete, et, comme parure, de grandes
boucles d'or aux oreilles. Le chef
de la députation fit à l'Impératrice un présent qui lui fut fort agréable :
celui d'une bague ornée de gros diamants, bague conservée chez eux depuis
trois siècles comme une relique de la famille de Montézuma, dont il se disait
le descendant. L'Empereur
retint ces envoyés à sa table, et les combla de prévenances. Certes ils les
méritaient, et, si la politique avait su tirer parti de ces admirables
éléments pour la constitution d'un état régulier, qui pourrait affirmer que
le rêve d'Empire n'eût pas cessé d'être un rêve ? C'est
ce que proclama alors un commerçant français établi à Orizaba, qui ce jour-là
fut prophète et se crut poète. C'est le lieu de citer quelques-uns de ses
vers, parce qu'ils peignent bien cette situation, et parce que le dernier,
pour avoir quatorze pieds, n'en exprime pas moins une idée juste, une
espérance possible. le souhait d'un patriote et d'un honnête homme : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . Sire,
soyez heureux, car vous ne savez pas Que
ce peuple empressé qui suivait tous vos pas Et
qui vous saluait de vivats au passage, Soumis
depuis l'enfance au malheur, au servage, Ne
croyait plus à rien, et jamais de bravos Ne
daignait saluer un des maitres nouveaux Que
le hasard, la force ou l'indigne bassesse Jetaient
comme un fardeau sur sa tête en détresse !... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . Sire,
ce peuple est bon. Sire, soyez content ! Marchez,
il vous suivra ; ordonnez, il attend. L'Indien,
ce rêveur, cet homme au front paisible Qui
songeait au passé sous un air impassible, Ce
rude travailleur, pauvre déshérité, Qui
ne connaît la vie, hélas ! que d'un côté, Le
côté du malheur, du mépris, de l'injure ; Cet
ilote si doux, que, par une imposture, On
a voulu priver d'esprit et de raison Et
qui s'est laissé faire à force d'être bon, Vous
l'avez relevé : votre main souveraine L'a
rendu d'un seul coup à la famille humaine. De
ce premier bienfait, Sire, soyez content : L'Indien fera de vous MAXIMILIEN LE GRAND ! D'Orizaba,
qu'on quitta le 3 juin, le cortège se rendit en voiture découverte jusqu'au
village d'Alcutzingo ; mais là on se trouva aux pieds de ces fameuses Cumbrès
sur le sommet desquelles le corps expéditionnaire, sous les ordres du général
de Lorencez, avait pour la première fois aperçu les forces ennemies. On se
rappelle comment l'élan et la bravoure de nos soldats avaient eu promptement
raison de la résistance opposée. Aujourd'hui les obstacles n'étaient pas les
mêmes, ou du moins ils ne s'opposaient guère qu'à la marche des voitures.
L'Empereur et l'impératrice franchirent le défilé à cheval, et poussèrent
jusqu'à San-Agustin-del-Palmar, où ils trouvèrent un bite d'autant plus
nécessaire qu'une pluie diluvienne n'avait pas cessé de tomber pendant la
montée. Le
lendemain ils arrivèrent à Xonaca, maison de campagne de l'évêque de Puebla,
à trois kilomètres à peine de cette ville, où ils entrèrent le dimanche, à
dix heures du matin. Conformément
à un usage trop répété pour n'avoir pas perdu de sa signification, sinon de
sa grandeur, le préfet municipal, placé sous un arc-de-triomphe dressé à
l'entrée de la rue de l'Alguacil, présenta à l'Empereur les clefs de la ville
sur un plateau d'argent. « Je
reçois avec la plus vive satisfaction les clefs de votre ville, dit alors
Maximilien, parce que dans leur remise je vois un témoignage de votre
confiance et la preuve que vous appréciez la loyauté de mes intentions ;
mais, sûr de votre fidélité, je vous les rends, n'ayant qu'une seule
aspiration, celle de posséder vos cœurs. » Et,
toute bonne cérémonie exigeant un Te Deum, le cortège se rendit
ensuite à la cathédrale. La voiture impériale était entourée d'une escorte
commandée par le colonel Lopez. Au travers des rangs les Indiens se
glissaient, et, là encore, entouraient leurs souverains et les acclamaient
avec un enthousiasme admirable. Le soir, les artilleurs français tirèrent un
feu d'artifice sur les hauteurs situées entre Guadalupe.et Loreto : par une flatterie
ingénieuse qui alla au cœur de Maximilien, la pièce principale figurait le
château de Miramar. Le
lendemain, l'Empereur visita les forts contre lesquels s'était brisée la
vaillance de nos troupes, deux ans auparavant ; contre lesquels s'était,
durant plusieurs semaines, arrêté l'élan de nos soldats un an plus tôt. Le 7,
jour anniversaire de la naissance de l'Impératrice, les dames de la ville lui
offrirent un bouquet composé des fleurs les plus belles et les plus rares.
Puis, h midi, du balcon du palais épiscopal, Maximilien et Charlotte
assistèrent à un spectacle qui, pour n'avoir rien de spécial au Mexique, fait
partout et toujours battre les cœurs, et qui leur causa une profonde
impression : la garnison, sous les ordres du général Brincourt, défila devant
eux. La journée se termina par un bal. Charlotte
fut si heureuse de cette réception et des témoignages d'affection reçus
pendant ces quelques jours qu'elle éprouva le besoin d'en remercier la ville
tout entière, et elle le fit par l'intermédiaire du préfet municipal, auquel
elle écrivit cette lettre : Il m'est très-agréable de me trouver à Puebla pour
le premier anniversaire de ma naissance que je passe loin de mon ancienne
patrie. Un semblable jour est pour tous plein de souvenirs, et il serait pour
moi bien douloureux si les prévenances, les attentions et les preuves de
sympathie dont j'ai été l'objet dans cette ville ne me rappelaient que je
suis dans ma nouvelle patrie, au milieu des miens. Entourée d'amis et
accompagnée de mon cher époux, je n'ai pas le temps de m'attrister : je rends
seulement, grâces à Dieu qui m'a conduite jusqu'ici, et je lui adresse des
vœux ardents pour le bonheur d'un pays qui est le mien. Unie aux Mexicains
depuis longtemps par la sympathie, je le suis aujourd'hui par des liens à la
fois plus puissants et plus doux, ceux de la gratitude. Je désire, monsieur
le préfet, que les pauvres de cette ville aient leur part du plaisir que
j'éprouve à me trouver au milieu de vous, et je vous envoie sept mille
piastres[2] prélevées sur ma cassette
privée, pour être affectées à la restauration de l'hospice, dont l'état de
ruine m'a attristée hier. Ainsi pourront revenir l'habiter les malheureux qui
sont aujourd'hui privés de cet abri. Assurez, monsieur le préfet, mes
compatriotes de Puebla qu'ils possèdent et posséderont toujours mon
affection. CHARLOTTE. Puebla, le 7 juin 1861. De
Puebla, le cortège gagna Cholula, jadis la plus grande ville de l'empire
aztèque, et dont la population, autrefois de trois cent mille habitants, est
aujourd'hui réduite à vingt mille. Cholula avait la première acclamé l'empire
de Maximilien en 1863 : aussi l'enthousiasme s'y manifesta par un déploiement
d'arceaux de verdure et de fleurs, par des milliers de rameaux qu'agitait,
sur le Passage de leurs souverains, la main de milliers d'Indiens ; et si, là
encore, une pluie malencontreuse ne fût survenue, nulle part la réception
n'eût été plus touchante ni plus grandiose dans sa pittoresque simplicité. Enfin
on approche de Mexico ; mais Charton, : ne veut entrer dans la capitale
qu'après une station au sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe, construit à
quelque distance sur un emplacement que la croyance populaire regarde comme
sanctifié par une apparition miraculeuse de la Vierge en 1531. Mais si
l'Impératrice a cru pouvoir y passer quelques heures dans le recueillement,
elle a compté sans l'empressement des habitants de la ville. Tout à coup, en
effet, paraissent à ses regards plus de deux cents voitures découvertes
remplies de dames mexicaines en grande toilette, puis un étonnant cortège
d'environ cinq cents cavaliers en habit noir et gantés de blanc, qui, avec
ces modes européennes, ne présentaient point à coup sûr un spectacle aussi
curieux que la forêt mouvante des Indiens armés de rameaux verts. A
l'aspect des souverains, chacun met pied à terre ; on entre dans la
basilique, et pour la première fois retentit le Domine, salvum fac
Imperatorem ! répété en chœur par la foule des assistants. Puis la
maison du Chapitre s'ouvre bientôt, et là viennent, pour saluer Leurs
Majestés, le général Bazaine, le ministre de France marquis de Montholon, le
général Neige, commandant supérieur du territoire de Mexico, l'archevêque, le
conseil municipal, le clergé, etc. Le préfet politique, M. Villa r y
Bocanegra, harangue l'Empereur, qui fait trêve à son émotion pour prononcer
ces paroles, interrompues par les applaudissements : « Je
suis vivement touché de l'accueil enthousiaste que j'ai reçu dans toutes les
villes sur mon passage ; mon émotion et ma gratitude grandissent encore lorsque,
en approchant des portes de la capitale, je trouve ses principales autorités
pour me féliciter dans un lieu si respectable et si cher pour moi et pour
l'Impératrice, comme il l'est pour tous les Mexicains. «
J'accueille avec plaisir vos félicitations, et je vous salue avec l'effusion
d'un cœur qui vous aime et qui a identifié son sort au vôtre. » Le 19
juin est le jour fixé pour l'entrée solennelle dans Mexico. La ville est
merveilleusement pavoisée ; la plupart des États sont représentés par des arcs-de
triomphe chargés de guirlandes et de drapeaux. Vers
dix heures du matin, le canon tonne. Le régiment de lanciers mexicains du
colonel Lopez, décoré du nom de garde impériale, s'avance par la ville ; un
escadron de chasseurs d'Afrique et un escadron de hussards français viennent
ensuite, précédant la voiture découverte où sont assises Leurs Majestés. Aux
côtés de la voiture se tiennent à cheval le général Bazaine et le général
Neigre, suivis d'un nombreux état-major. Puis, sur deux files, marchent soixante
voitures, dans lesquelles ont pris place les dignitaires de la cour et les
hauts fonctionnaires de l'Empire. Un régiment de cavalerie mexicaine termine
le cortège, qui arrive lentement à la cathédrale, à travers une foule de plus
de deux cent mille personnes. La
cérémonie achevée, l'Empereur et l'Impératrice gagnent à pied le palais où
jusqu'à ce jour ont habité tous ceux qui ont exercé le pouvoir, nombreux dans
ce pays de révolutions. Mais ce souvenir pénible est bien vite chassé par
l'éclat de la réception faite au nouveau souverain, qui ne cache pas sa joie
et la manifeste dans l'allocution qu'il adresse alors : « Je me
rappellerai toujours avec orgueil le moment où, répondant à l'appel du peuple
mexicain, je suis entré, le cœur ému de joie et plein des plus légitimes
espérances d'un heureux avenir, dans notre belle et brillante capitale. C'est
avec un sentiment de vive satisfaction que l'Impératrice et moi saluons les
hauts dignitaires de l'État, les autorités et corporations de l'Illustre
Ayuntamiento du premier centre de population de notre vaste Empire... » Il
trace à grands traits le programme de ses devoirs et de ses espérances, et
termine ainsi : «
Mexicains ! Dieu vous a donné la force et tous les éléments qui peuvent aider
à atteindre ce but : sachons les mettre à profit avec zèle et persévérance, «
pour le bonheur et le progrès de notre beau pays. » Pendant
quinze jours les fêtes se succédèrent : grande revue, représentations de
gala, bal offert par la municipalité, grande fête vénitienne donnée par le
commandant en chef du corps expéditionnaire. L'agitation ne cessait pas. Et
cependant tout a un terme, surtout les ovations, surtout l'enthousiasme. Le
bruit pouvait un moment distraire des difficultés de la situation, mais il
allait falloir les aborder de front. Que serait ce nouveau gouvernement qui
se présentait sous de si brillants auspices ? Les esprits sérieux, devançant
les préoccupations de la masse, se le demandaient déjà. Les arcs-de-triomphe
sont des constructions fragiles et de durée éphémère... Pendant
ce temps, un homme, qui tenait de sa double origine l'intelligence du blanc
et la patience résignée de l'Indien, retiré dans le Nord, ne s'y sentait plus
en sûreté, et chaque jour s'enfonçait davantage dans les solitudes du
Chihuahua. Accompagné d'un petit nombre d'amis fidèles, il voyait les
quelques troupes qui l'entouraient se débander peu à peu. Sa retraite
ressemblait à une fuite. Bientôt il allait se trouver, pour ainsi dire, seul
avec un seul compagnon : c'était Benito Juarez, président élu de la
République mexicaine, et son dernier ministre, Lerdo de Tejada. Mais ils avaient la force des autochtones, cette force qui s'applique non seulement aux bêtes et aux plantes, non seulement aux hommes, mais aussi aux institutions, et qui, perpétuelle dans son essence, prend tôt ou tard sa revanche contre la violence éphémère de volontés contraires ; et trois années s'étaient à peine écoulées que Juarez et Lerdo de Tejada, suivis d'une armée nombreuse, acclamés par des millions de partisans, rentraient en vainqueurs dans ce même Mexico ! |