Réunion à Miramar. —
Allocution de M. Gutierrez de Estrada. — Réponse de Maximilien en espagnol. —
Serment de l'Empereur. — Décret nommant le général Almonte lieutenant de
l'empire. — Lettre au podestat de Trieste. — Départ sur la frégate la Novara
le jeudi 11 avril 1864. — Paroles prophétiques de Maximilien.
L'accord
était maintenant établi entre François-Joseph et son frère. L'acceptation
définitive et solennelle de la couronne du Mexique pouvait enfin avoir lieu.
La cérémonie, plusieurs fois ajournée à la suite des pénibles incidents que
nous venons de raconter, fut fixée au lendemain, 10 avril. L'archiduc fit
prévenir la délégation qu'il la recevrait à onze heures du matin. C'était
un dimanche. Or, la
coutume était que le dimanche les jardins du château de Miramar restassent
ouverts à la population de Trieste. On-juge si ce jour-là elle profita de la
permission. Ce fut au milieu d'une foule immense que les quatre voitures de
gala, précédées de piqueurs à la livrée de l'archiduc, ramenèrent les envoyés
mexicains. M. Gutierrez de Estrada, M. Velasquez de Léon et le général Woll
avaient pris place dans la première, avec le comte Hadik, aide de camp du
prince ; les trois autres suivaient remplies de personnages officiels. La
foule criait, acclamait, manifestait son entrain et sa joie. Les bâtiments à
l'ancre dans le port étaient tous pavoisés. Le soleil, qui brillait dans un
ciel d'une admirable pureté, donnait à cette scène vraiment grandiose un incomparable
éclat. Sur le
seuil du palais, le nouveau grand-maître de la maison de l'impératrice, le
comte Zichy, reçut les membres de la députation, puis il les introduisit dans
le grand salon bleu du rez-de-chaussée. Là ils se trouvèrent en présence de
l'archiduc et de l'archiduchesse. Maximilien
avait revêtu l'uniforme d'amiral de la marine autrichienne, qui faisait
ressortir sa belle prestance et sa haute taille ; la princesse Charlotte
portait une robe de soie rose, avec le ruban noir de l'ordre de Malte passé
en sautoir. Un diadème de brillants resplendissait dans sa chevelure. Sur une
table, près de Leurs Altesses, avaient été déposés tous les procès-verbaux
d'adhésion envoyés du Mexique ils figuraient 1 comme l'expression du vœu
national venu jusqu'à Miramar, et, dans cette cérémonie du couronnement, ils
représentaient ce qui constitue aujourd'hui le droit des souverains la
volonté du pays. Un
groupe nombreux et brillant entourait le prince et la princesse. Au premier
rang l'envoyé de l'Empereur des Français, général Frossarcl, l'ambassadeur de
Belgique à Vienne, comte O'Sullivan, le plénipotentiaire chargé des pleins
pouvoirs du gouvernement français pour la signature des traités, M. Herbet,
directeur au ministère des Affaires étrangères, le préfet du Palais, M. de
Radonetz, capitaine de frégate, M. Morier, commandant de la frégate française
la Thémis, puis les dames d'honneur et tous les officiers de la Maison. M.
Gutierrez de Estrada, qui voyait enfin le sucé ès couronner ses efforts, lit
quelques pas en avant de ses collègues de la députation, et prit la parole. Dans
une émouvante allocution, il rappela au prince les espérances qu'il avait
données à la nation mexicaine le 3 octobre précédent ; il lui redit
l'unanimité des adhésions venues de tous les grands centres du Mexique, les
vœux qui l'y appelaient pour réaliser cette devise de ses aïeux, inscrite à
Vienne sur un arc de triomphe, en face du Palais impérial : Justitia
regnorum fundamentum[1]. Comme
dans ses discours précédents, M. Gutierrez de Estrada s'était exprimé en
français. Maximilien, adoptant la langue de sa nouvelle patrie, lut sa
réponse écrite en espagnol : Un mûr examen des actes d'adhésion que vous êtes
venus me soumettre, me donne l'assurance que la résolution des notables de
Mexicos qui vous conduisit la première fois Miramar, est confirmée par
l'immense majorité de vos compatriotes, et que je puis, à hon droit, me
considérer comme l'élu légitime du peuple mexicain : La première condition,
exprimée dans ma réponse du 3 octobre, est donc remplie. Les garanties dont le futur empire a besoin pour
pouvoir se consacrer en paix à la première de ses missions établir sur de
fermes hases l'indépendance et le bien du pays, sont maintenant assurées,
grâce à la magnanimité de l'Empereur des Français qui, pendant le cours des
négociations, s'est montré constamment animé d'un esprit de loyauté et de
bienveillance dent je conserverai toujours le souvenir. Le chef auguste de ma famille a, de son côté, donné
son assentiment à ce que je prisse possession du trône qui m'est offert. Je puis donc remplir la promesse éventuelle que je
vous avais donnée il y a six mois, et je déclare solennellement, par ces
présentes, qu'avec s'aide du Tout-Puissant, j'accepte la couronne des mains
de la nation mexicaine qui me la remet. Le Mexique, suivant les traditions de ce nouveau
continent si plein de force et d'avenir, a usé du droit de se donner un
gouvernement en harmonie avec ses vœux et ses besoins. Il a placé sa
confiance dans un descendant de celte même maison d'Habsbourg qui, il y a
trois siècles, a implanté sur son sol la monarchie chrétienne. Cette confiance me touche et je ne la trahirai pas.
J'accepte le pouvoir constitutionnel que me confère la nation dont vous êtes
les organes, et toutefois je ne le conserverai que tant qu'il sera nécessaire
pour faire régner au Mexique un ordre régulier et y fonder des institutions
sages et libérales. Ainsi que je vous l'ai déclaré, Messieurs, dans mon
allocution du 3 octobre je m'empresserai de mettre la monarchie sous l'égide
des lois constitutionnelles, aussitôt que le pays sera complètement pacifié.
La force du pouvoir exécutif est, à mes yeux, assurée par la précision ainsi
que par l'établissement bien déterminé de ses limites ; aussi mon intention
est-elle, pour l'exercice de mon gouvernement, de fixer celles qui peuvent eu
garantir la stabilité. Nous prouverons, j'en ai la ferme espérance, qu'une
liberté bien entendue se concilie le mieux du monde avec le règne de l'ordre. Je saurai respecter l'une et faire respecter l'autre.
Avec la même vigueur je tiendrai haut le drapeau de l'indépendance, ce
symbole de la grandeur future. Je réclame le concours de tous les Mexicains qui
aiment leur patrie pour m'aider à accomplir ma belle mais difficile mission.
L'union nous rendra forts, nous procurera la paix et la prospérité. Mon gouvernement n'oubliera jamais la
reconnaissance qu'il doit, an prince illustre dont l'appui bienveillant a
provoqué la renaissance de notre beau pays. En partant pour ma nouvelle patrie, j'ai
l'intention de m'arrêter à Rome pour y recevoir des mains du Saint-Père ses
bénédictions si précieuses pour tous les souverains, et qui le sont
doublement pour moi qui suis appelé à fonder un nouvel empire. A ces
derniers mots, il y eut un frémissement dans l'assistance entière. « Sire,
s'écria M. Gutierrez de Extrada, c'est avec une émotion sans pareille et une
joie ineffable que nous recueillons, au nom de la nation mexicaine, le OUI solennel que vient de prononcer
Votre Majesté. Cette acceptation entière et absolue, si ardemment désirée et
si anxieusement attendue, est le prélude et doit être, avec l'aide de Dieu,
la consécration du salut du Mexique, de sa renaissance prochaine, de sa
future grandeur ! « A
pareil jour, nos enfants élèveront au ciel leurs actions de grâces pour cette
délivrance miraculeuse. « Un
dernier devoir nous reste à remplir, celui de mettre à vos pieds, Sire,
l'amour du Mexique, sa reconnaissance et son hommage de fidélité. » Et
pendant que les cris de Vive l'empereur ! Vive l'impératrice ! répétés
à plusieurs reprises remplissaient le palais, l'abbé de Lacroma, Mgr George
Rachich, aumônier de Miramar, la mitre sur la tête et la crosse à la main,
fit son entrée dans le salon, accompagné de quatre prêtres dont l'un,
Mexicain, le Dr Ignacio Montes de Oca, portait le livre des Évangiles qu'il
présenta à Maximilien. Maximilien,
étendant la main, prononça alors d'une voix vibrante cette formule de
serment : « Moi,
Maximilien, empereur du Mexique, je jure à Dieu par les Saints Évangiles
d'assurer, par tous les moyens qui sont en mon pouvoir, le bien-être et la
prospérité de la nation, de défendre son indépendance et de conserver
l'intégrité de son territoire ! » Et
tandis que les cris redoublaient, que l'enthousiasme éclatait, le pavillon
mexicain était hissé au haut de la tour. La frégate autrichienne la Bellone
le salua aussitôt de vingt et un coups de canon, auxquels répondirent la
citadelle de Trieste et la frégate française la Thémis. A onze
heures trois quarts, de nouvelles salves annoncèrent le Te Deum chanté
en présence de l'empereur et de l'impératrice, dans la chapelle du palais,
trop petite pour cette nombreuse assistance. Puis l'aumônier et son clergé
raccompagnèrent l'empereur jusque dans le grand salon, où il reçut à son tour
le serment de fidélité de M. Velasquez de Léon, nommé ministre d'État, et du
général Woll, nommé premier aide de camp de Sa Majesté. La cérémonie était
terminée. Aussitôt
après, Maximilien, agissant comme souverain, prit diverses décisions. Par un
premier décret, il nomma le général Almonte lieutenant de l'empire, jusqu'à
son arrivée au Mexique ; il chargea le commandant Rodriguez de partir
immédiatement afin de le remettre aussi promptement que possible au général. MM.
Hidalgo, de Arrangoiz, Aguilar et Murphy furent désignés comme ambassadeurs
de. Sa Majesté auprès des cours de Paris, de Londres, de Home et de Vienne,
et invités à se rendre sans tarder à leur poste. D'autres
décrets, signés le même jour, ratifièrent l'emprunt de 210 millions de francs
à 6 p. 100, conclu conditionnellement à Londres le 20 mars précédent, chez
MM. Glyn Mills et Cie, par le comte Zichy, au nom de l'empire du Mexique,
réglèrent les intérêts échus pour les porteurs de bons de la dette mexicaine
contractée en Angleterre, et conférèrent à M. de Germiny, sénateur, ancien
ministre des Finances, les fonctions de président de la Commission des
finances mexicaines instituée à Paris pour le service de cette dette
extérieure. La date
du 10 avril fut également donnée aux décrets préparés pour la levée et l'équipement
d'une légion de 2.500 hommes en Autriche, et d'un autre corps de 2.000
volontaires belges, la future garde de l'Impératrice. Le colonel
Matias Leisser fut chargé de cette organisation à Vienne ; à Bruxelles, ce
fut le lieutenant-colonel baron Van der Smissen, remplaçant le lieutenant
général Chapelié, primitivement désigné. Le crédit ouvert sur la maison
Rotchschild pour chacun de ces corps était de 180.0000 francs. Une haute paie
et des concessions de terrains au Mexique, après six années de services,
étaient promises à ceux qui s'engageraient. Enfin
MM. Herbet et Velasquez de Lon apposèrent la signature diplomatique sur les
deux traités, dont les termes arrêtés dans le cabinet de l'empereur Napoléon,
à Paris, le 12 mars, n'avaient besoin que de cette formalité pour avoir leur
plein et entier effet. Le
soir, un grand banquet devait réunir de nouveau à Miramar ceux qui avaient
assisté à la cérémonie du matin. Mais les fatigues morales et physiques de
ces deux dernières journées avaient été trop fortes pour Maximilien. Le
malheureux prince, brisé par tant d'émotions, était dans un état d'abattement
complet. Le
docteur Illeck, son confident, son meilleur ami, le trouva isolé dans la
bibliothèque, bouleversé et incapable de paraitre en public. Il comprit qu'il
fallait à tout prix le soustraire au supplice de présider encore le banquet.
Il lui persuada de laisser ce soin à l'impératrice plus vaillante et plus
forte, et il l'emmena dans le gartenhaus, petit castel retiré, situé
au fond des jardins. Il resta seul avec lui tandis que ses convives se
pressaient autour de la grande table dressée dans un des immenses salons du
premier étage, au centre de laquelle, radieuse, brillait la princesse
Charlotte ayant à ses côtés le cardinal-patriarche de Venise et le général
Frossard. Le
départ avait été fixé au lendemain, mais il n'y fallait pas songer dans
l'état où se trouvait Maximilien. Force était d'attendre qu'il fût rétabli et
capable de supporter les émotions et les fatigues du voyage. Le
lendemain, Il avril, il déjeuna seul encore avec le docteur Illeck, qui+ pour
la première fois, fut témoin d'un accès d'impatience de sa part.
L'impératrice venait d'entrer, lui apportant un télégramme de Napoléon III.
Il posa sa fourchette violemment sur la table. « Je te
dis que je ne veux entendre parler de rien du Mexique maintenant, »
fit-il. Et
l'impératrice, toujours calme, sans paraître décontenancée le moins du monde
par cet accueil, se retira, emportant le télégramme. L'abattement
qui suit les grandes crises et la faiblesse qui succède aux résolutions
violentes dominaient à cette heure Pâme de ce prince, chez qui l'ambition
n'était qu'une passion de circonstance, l'effort passager d'un esprit enclin
aux douces rêveries. Au moment de quitter pour toujours ce palais et ses
jardins, témoins des jours heureux, il se sentait repris par ces mille liens
invisibles dont les choses même insensibles enlacent et captivent notre
sensibilité. Comme le poète, volontiers il se fût écrié : Objets
inanimés, avez-vous donc une âme Qui
s'attache à notre âme et la force d'aimer ? Pendant
trois jours, il resta enfermé dans sa retraite, n'ayant la force ni de
regarder en face le parti qu'il avait pris, de son plein gré pourtant, ni de
puiser dans l'irrévocabilité de son acceptation cette énergie suprême des
caractères chancelants. Cependant
le départ avait été remis au jeudi 14. Toujours seule, mais joyeuse, pleine
de confiance et d'entrain, l'impératrice Charlotte accomplissait déjà son
métier de souveraine. Le 12, elle recevait les autorités civiles et
militaires de Trieste, les députations des villes de Venise, Fiume, Goritz,
Parenzo, qui lui apportaient, avec leurs hommages et leurs regrets, les vœux
de ces populations où l'archiduc était depuis longtemps aimé et vénéré. Pendant
ce temps, il n'avait retrouvé un peu de courage que pour adresser au podestat
de Trieste, le Dr Charles Porrenta, une lettre, où se trahissait la
mélancolie de son âme : Cher Podestat, Au moment d'aller me placer, plein de confiance
dans l'aide du Ciel, à la tête d'un empire lointain, je ne peux m'empêcher
d'adresser à la chère et belle cité de Trieste un dernier et triste adieu. Je me suis attaché d'une profonde affection à cette
cité, qui, dans une certaine mesure, était devenue ma patrie ; et, en
quittant, l'Europe, je sens combien me sont chers les souvenirs de gratitude
qui nie lient à elle. Je n'oublierai jamais Van-labilité cordiale de ses
habitants ni les preuves de dévouement que les Triestins ont données à ma
famille et à ma personne. Un tel souvenir me suivra à l'étranger comme une
consolation bienfaisante, comme un heureux augure de l'avenir. Il me sera toujours agréable d'apprendre que moi
jardin de Miramar est visité par les habitants de Trieste, et, je veux qu'il
leur soit chaque jour ouvert, autant que les circonstances le permettront. Je désire que les pauvres gardent un souvenir de
mes sympathies, et je vous envoie pour eux une somme de vingt mille florins[2] dont les intérêts devront être,
chaque année, la veille de Noël ; distribué par les soins de la municipalité
entre les familles nécessiteuses de la ville. Quant à Nous, Docteur Carlo Porrente., représentant
de la cité de Trieste, je vous confère la croix de commandeur de l'ordre de
mon empire. Votre bien affectionné. MAXIMILIEN. Si le
prince regrettait Trieste, Trieste regrettait le prince. Aussi, dès le 14 au
matin, la manifestation populaire prit-elle un caractère à la fois touchant
et imposant. Sur la
route, longue de quatre kilomètres, qui longe la mer, de la cité jusqu'à
Miramar, une foule émue, sympathique s'étendait, avide de voir une dernière
fois le couple impérial. Bientôt elle envahit les hauteurs qui dominent le
château, les allées du parc, les environs... Il
était une heure de l'après-midi quand six vapeurs de la Compagnie du Lloyd
transportèrent au palais le Conseil municipal, la Chambre de commerce et une
députation chargée de remettre à Maximilien un magnifique album en ivoire,
contenant les principales vues de Trieste, et une adresse signée de plus de
douze mille noms. C'était le souvenir reconnaissant de la ville à l'archiduc
bien-aimé qui s'était fait son soutien et son bienfaiteur. Maximilien
n'avait point quitté sa retraite ni sa solitude. Le docteur Illeck le supplia
d'aller lui-même recevoir ces braves gens. Il s'y décida ; mais, désireux
d'éviter la foule qui s'était répandue un peu partout, il suivit un sentier
le long de la mer et pénétra dans le château par les sous-sols. Là une
nouvelle émotion, qu'il n'avait point prévue, l'attendait. La domesticité
était réunie ceux de ses serviteurs qui ne devaient point le suivre se
précipitèrent vers lui, et, avec les marques de l'affliction la plus sincère,
baisèrent les pans de son habit. Cette
scène l'attendrit au point qu'il était à bout de forces, lorsqu'il se trouva
en présence du podestat et qu'il l'entendit exprimer les regrets universels
que causait son départ. C'est à peine s'il put lire une brève réponse. La Novara
était déjà sous vapeur, à deux cent cinquante brasses environ de l'escalier
de marbre au bas duquel attendait l'embarcation garnie de pourpre et d'or qui
devait transporter à son bord Leurs Majestés. A deux
heures précises, les portes du palais s'ouvrirent : l'empereur du Mexique
apparut sur le seuil donnant le bras à l'impératrice. Auprès de lui se tenait
son plus jeune frère, l'archiduc Louis-Victor, qui les accompagnait jusqu'à
Rome. Aussitôt
la foule, d'un mouvement spontané, se découvrit et fit entendre une immense
acclamation. Des musiciens, venus de Trieste, entonnèrent alors l'hymne
d'avènement que la députation mexicaine avait fait composer à Paris, et qui
allait devenir l'hymne national du Mexique, Des salves d'artillerie éclatent
de toutes parts. L'émotion
est à son comble. Chacun veut voir encore le prince, lui adresser un dernier
salut. Avec une expansion toute italienne, les uns et les autres se jettent à
ses pieds, lui baisent les mains, lui lancent des fleurs en poussant des cris
d'adieu. Lui,
les yeux remplis de larmes, la poitrine oppressée, passe, à côté de
l'impératrice souriante. Incapable
de prononcer une parole, il remercie du geste, du regard. Ils
descendent l'escalier, montent dans l'embarcation qui les attend... Le canot
s'éloigne du rivage sous une pluie de fleurs, Quelques
instants s'écoulent, puis des hourrahs s'élèvent, qui partent de la flotte et
annoncent l'arrivée de Leurs Majestés à bord de la Novara. La
frégate hisse à son grand mât le pavillon mexicain, lève l'ancre, se balance
sur les flots, puis se met en mouvement. L'escadre entière s'agite... Elle
défile devant la ville de Trieste, assez près du rivage pour qu'on entende
les cris de la population groupée sur les quais. La Fantaisie,
ce yacht qui rappelle aux deux époux le souvenir des temps si doux qui ne
reviendront plus, ouvre la marche. Vient après la Novara, entièrement
pavoisée, et saluée au passage par tous les canons de la côte. La Thémis,
qui doit la convoyer jusqu'à Vera-Cruz, suit, entourée des six vapeurs du
Lloyd, qui font cortège jusqu'à quelques lieues de Trieste. La mer
est calme, unie comme un lac, à quatre heures de l'après-midi, tous les
bâtiments disparaissent à l'horizon. D'un
suprême regard, Maximilien salue les côtes de sa patrie ; puis, impuissant à
maîtriser plus longtemps l'émotion qui rétreint, il court s'enfermer dans sa
cabine, et va y cacher ses pleurs Dernière
faiblesse d'un cœur déchiré. Elle fut de courte durée. Le lendemain, il
reparut sur le pont, souriant et gai. La séparation accomplie, il ne songeait
plus qu'à cet avenir qu'il allait chercher au loin et qu'il entrevoyait, dans
son rêve, billant et glorieux... Quelques
mois auparavant, pendant ses séjours à Vienne, l'archiduc voyait
François-Joseph passer presque chaque jour en revue, sur la place du Palais
impérial, les troupes qui partaient dans le Nord aider la Prusse dans sa
grande lutte contre le petit Danemark. M. de
Arrangoiz raconte que, pendant une de ces moues, le prince lui ayant demandé
ce qu'il pensait de cette nouvelle guerre, il lui avoua ne pas bien voir les
avantages que l'Autriche en pourrait tirer. « N'en
attendez aucun avantage, lui dit alors Maximilien ; c'est une sottise que
commet, ce gouvernement. Il aura bientôt la guerre avec la Prusse, et Dieu
seul sait quelles en seront les conséquences pour l'Autriche !... » Singulière
clairvoyance pour son pays d'un homme aveugle pour lui-même ! Et quelle
vision c'eût été pour tous alors, si l'avenir, déchirant les nuages qui le
cachent à nos regards, et montré cette même Novara, aujourd'hui
pavoisée des plus riantes couleurs, demain couverte de longs voiles noirs,
ramenant à ce même Miramar le corps, percé de huit balles, de « l'empereur du
Mexique » ? FIN DU RÊVE D'EMPIRE
|