Mort de Mme Bazaine. —
Correspondance de l'Empereur (1er et 16 novembre 1863). — Négociations avec
les généraux dissidents. — Instructions contraires du 16 tuai 1863. —
Doblado. — Rapport de police sur Doblado. — Lettres de l'Empereur du 28
novembre et du 16 décembre 1863. — Les mines de La Sonora. — Le comte de
Raousset-Boulbon. — La maison Jecker et Cie.
Mme
Bazaine était restée en France. Elle mourut subitement vers cette époque...
La nouvelle en parvint au général pendant son expédition dans le Nord. Sa
douleur fut d'abord très vive, mais un courrier suivant lui ayant apporté des
détails sur les causes de cette mort, elle changea d'objet... Cet
événement purement privé ne rentre point dans notre domaine d'historien de
l'expédition ; aussi ne l'aurions-nous même point mentionné, si, d'une part,
il n'en était question dans les documents inédits que nous avons à citer, et
si, d'autre part, il ne devait pas avoir une certaine influence sur les affaires
du Mexique, puisqu'il permit au commandant en chef de se marier avec une
Mexicaine... La
lettre confidentielle de Napoléon III que lui porta le courrier du 1er
novembre, contenait l'expression de la sympathie du souverain pour le général
en présence du malheur qui le frappait et sur lequel on ne savait encore rien
; elle renfermait aussi des conseils et des aperçus aussi sages que justes : Saint-Cloud,
le 1er novembre 1863. Mon cher Général, Je voudrais aujourd'hui ne pas vous parler
d'affaires, car je suis profondément attristé en pensant à la douleur que
vous devez éprouver de la perte irréparable que vous avez faite. Si une
sympathie bien vive pouvait être une consolation dans ces cruels moments,
vous la trouveriez dans la part que l'Impératrice et moi prenons à votre juste
douleur ; mais, dans la position où vous êtes, je crois qu'il n'y a que le
sentiment du devoir qui puisse adoucir votre chagrin. Je vais aussi brièvement que possible vous indiquer
les points qui attirent mon attention : 1° Tâchez, comme le dit le
correspondant du Times, de Mexico, d'organiser une cavalerie légère
comme l'a fait la Compagnie des mines du Real del Monte. Elle a, en
effet, offert un dollar par jour à tout homme qui se présenterait lien armé
et bien monté, et elle formé ainsi un corps de 170 hommes, qui assure ses
convois. On pourrait peut-être agir de même et avoir ainsi une cavalerie
auxiliaire utile. 2° Il serait bien important de n'occuper, à l'est,
que Vera-Cruz, Jalapa, Cordova, et de former un corps mexicain qui occuperait
les Terres chaudes ; car nous ne pouvons pas laisser longtemps les Européens
en proie aux maladies de ce climat, et il faut bien que les Mexicains
défendent eux-mêmes leur propre pays. 3° J'espère qu'au moment où vous recevrez ma
lettre, vous aurez déjà occupé les villes importantes qu'il vous reste à
conquérir ; cependant je crains que vous n'ayez pas assez de troupes pour
aller jusqu'à San-Luis de Potosi. Le maréchal Forey nie demandait toujours
des armes pour armer les Indiens. Vous avez del recevoir dix mille fusils et
mille carabines. Je déplore les croix que Forey a données aux
Mexicains ; il ne faut leur en donner que pour des actions d'éclat bien
constatées. Je suis enchanté que vous ayez fait rapporter le
décret sur la confiscation. Il faut s'en tenir, en fait de politique, à la
première proclamation de Forey, arrivant à Mexico. On a dû vous écrire, pour ordonner à Saligny de
revenir en France, de gré ou de force, quand même il aurait donné sa
démission. Le maréchal Forey n'a, depuis le commencement de la
campagne, proposé aucun général de brigade pour général de division, N'y
aurait-il donc aucun de vos généraux dignes d'avancement ? Je compte sur vous, Général, pour amener à bien les
affaires du Mexique, quoique je comprenne la difficulté de la Liche, surtout
après les fautes que l'on a commises. Surmontez, mon cher Général, la douleur que vous
devez éprouver eu pensant à la France, et comptez sur ma sincère amitié. NAPOLÉON. Le 16
novembre, toujours préoccupé d'arriver au plus vite à la pacification,
c'est-à-dire à l'établissement de l'empire de Maximilien qui dégagerait la
responsabilité de la France, l'Empereur, dans un court billet, signalait au
commandant en chef diverses tentatives à faire pour détacher de Juarez
certains de ses généraux : Palais
de Compiègne, 15 novembre 1863. Mon cher Général, je n'ai, par ce courrier, aucuns
nouveaux détails à 'VOUS transmettre, et d'ailleurs le ministre de la Guerre
vous donne des instructions précises. Seulement j'insisterai sur ce point
essentiel que je vous recommande. Faites en sorte, autant qu'il dépendra de
vous, de décider les généraux Doblado et Comonfort à se réunir à notre cause.
Ce serait, vous le comprenez, un des meilleurs moyens d'amener une solution
définitive. Croyez, mon cher Général, à ma sincère amitié. NAPOLÉON. Voici
la preuve incontestable que c'est par ordre de l'Empereur que furent entamées
ces négociations avec plusieurs généraux juaristes. Quoique menées aussi
discrètement que possible et par des intermédiaires bien choisis, elles
finirent par être soupçonnées de l'armée, qui ne se fit pas faute de les blâmer
et d'en rejeter la responsabilité unique sur le commandant en chef. A la
suite d'une campagne longue et pénible, les esprits ont une tendance à
s'aigrir, à critiquer, à envier, et l'on ne voyait pas sans jalousie les
avances faites à des ennemis, qui eussent ainsi trouvé dans leur défection
non seulement leur pardon, mais même des récompenses et des faveurs. L'armée
se trompait : le général Bazaine, dont le devoir était d'obéir, ne faisait
donc en celte circonstance que suivre les ordres de l'Empereur. Il
faut, à cette occasion, noter le changement qui s'était opéré dans l'esprit
de Napoléon au commencement de la seconde campagne, dans ses instructions
secrètes au général Forey, que celui-ci avait transmises à son successeur, il
exprimait une volonté diamétralement contraire : « Il faut, se méfier de Doblado,
écrivait-il le 30 novembre 1862. Je ne fais que vous réitérer les
recommandations de ne pas traiter avec les hommes du gouvernement actuel, et
surtout avec Doblado qui est, à ce qu'on dit, l'homme le plus fourbe et le
moins consciencieux. » (Lettre du 16 mai 1863.) Mais le
temps avait marché, et, devant la nécessité d'arriver à une prompte solution
des difficultés pendantes, il était de bonne politique de ne point se piquer
d'une rigueur exagérée et de se plier aux événements, plutôt que de s'entêter
à attendre qu'ils se pliassent à nos désirs. Quant à
la pensée d'acheter la défection d'un chef militaire, elle n'avait rien que
de très naturel au Mexique, où les consciences, plus encore que les services,
ne demandent qu'à être payées. En ce qui concerne particulièrement Doblado,
ses antécédents permettaient amplement, de lui adresser une telle
proposition. Le
général Bazaine se fit donner des renseignements sur le personnage. Bien que
trop longue pour me reproduite en entier, cette notice est assez intéressante
pour qu'on en tire quelques extraits. Elle est intitulée : Biographie
de M. Manuel Doblado et débute ainsi : M. Manuel Doblado naquit au village de San-Pedro
Piedra Gorda, de parents pauvres ; on lui fit avoir une bourse au collège de
la Purisima. Là il commença ses études pour entrer dans le barreau. Plusieurs
personnes respectables le protégèrent pour qu'il pût finir ses études,
surtout le L° don Lorenzo Arellano qui rendit à Doblado de grands services.
Au collège, il commença à se faire remarquer par ses instincts turbulents,
mais, comme nous le verrons plus loin, toute son ambition se résumait à
'commander le département, peu lui importait sous quel système... Ses premiers
actes politiques le présentent comme réactionnaire et clérical : « Dans
le plan qu'il signa à Ganajuato, le 17 juin 1848, il existe un article ainsi
conçu : ART. 6. — On respectera religieusement les biens et les privilèges
du vénérable clergé, et l'armée sera considérée avec toute la sollicitude que
méritent les défenseurs d'un peuple libre. Dans
son pronunciamiento du 6 décembre 1855, il dit encore : Sous prétexte de réformer le clergé, on veut
introduire dans la République le culte protestant, d'autant plus dangereux
qu'on nous le présente travesti et qu'il rompt le lien religieux, le seul
capable de neutraliser Jes principes d'anarchie qui pullulent de tous côtés. Ces
paroles étaient belles : la conviction qui les dictait était de faible
constitution. Un an n'était point écoulé que Doblado sanctionnait la désarmotisation
des biens du clergé. Puis il jura la Constitution de 1857, « malgré
qu'elle était remplie de principes dissolvants. Doblado était devenu un puro,
mais rouge ; il proscrivait et fusillait ceux qui l'année précédente
avaient été ses amis ». Il eut
la chance qu'on ne lui appliqua point semblable traitement. En
18S9, il conspire et est incarcéré Mexico ; le général Roblès Pezuela le fait
mettre en liberté. Il court à Vera-Cruz, Juarez l'expulse. Il passe aux États-Unis. En
1860, il revient dans son pays, se déclare gouverneur de Guanajuato, et il en
exerce avec fruit les prérogatives. Il s'empare d'une conduite d'argent qu'on
envoyait à Tampico. En 1861 les lois de la Réforme sont mises en
vigueur à Guanajuato, &est-à-dire qu'on dilapide quatre ou cinq millions
de piastres, produit des ventes des biens du clergé. Doblado possède
plusieurs propriétés venant de ces biens. Ces
souvenirs n'empêchent nullement Juarez de l'appeler au ministère en 1862 ;
il lui donne même le poste de chef de son cabinet. Doblado édicte alors « la
loi de conspiradores dans laquelle est déclarée traître « à la patrie
toute personne qui protégera l'intervention ». Et comme la
reconnaissance ne le gêne point, il fait ou laisse assassiner son libérateur
Roblès Pczuela (21 mars1862).
Il dilapide les biens de beneficencia. Nous devons ajouter, poursuit la notice, que dans
la dernière période de la domination des démagogues et selon les listes
publiées, Doblado est celui qui a fait exécuter le plus d'officiers
réactionnaires ; nous ne ferons mention que des principaux dont nous nous
rappelons : à Penzamo, à Villavicencio, Taboada père ; à San-Luis
Potosi, Luna, Vauez, et deux officiers au fort de Granaditas ; plusieurs
officiers de Marquez, à San-Jose de Iturbide. Le commandant Ybarguren à
Celaya ; le colonel Cagigas, et enfin cinquante personnes, officiers et
soldats, furent fusillés dans le Monte de las Cruces, par son lieutenant
Francisco Alcade. Doblado occupait alors le ministère. Tel
était un des hommes que les nécessités de la politique nous poussaient à
attacher à notre cause. Il était certes capable de trahir son parti, mais il
était incapable d'en servir loyalement aucun. La note, que le maréchal
Bazaine a ajoutée au rapport ci-dessus mentionné, résume le rôle de Doblado :
« Ses relations avec l'intervention ont toujours été entachées de duplicité,
et il n'a fait que du mal à son pays ; mais, par compensation, beaucoup de
bien à ses intérêts personnels. » Ce
désir de rattacher à la cause de l'intervention des gens suspects à tant
d'égards provenait de la hâte qu'avait l'Empereur de mettre fin à une
situation fausse. Si l'on
ne regarde que les souffrances physiques, il est certain que le sort du
souverain, qui de sa volonté propre amène la guerre, est infiniment
préférable à celui des pauvres diables qui vont risquer leur vie pour une
œuvre qu'ils ne comprennent souvent pas. L'Empereur,
aux Tuileries, à Biarritz, à Vichy ou à Compiègne, ne souffrait évidemment,
ni de ta, fièvre jaune, ni des maladies propres aux climats chauds, pas plus
qu'il n'était exposé aux coups de feu qui tuaient les Laumière, les Capitan
et ces petits soldats inconnus, victimes obscures du devoir accompli. Mais si
l'on songe aux souffrances morales, quelle torture ce devait être pour
Napoléon III ? En dehors de cette pitié humaine qui l'apitoyait sur le sort
des Français envoyés au Mexique, quelle était sa tristesse de sentir tant
d'existences sacrifiées inutilement ; do voir la pensée maitresse qui l'avait
poussé dans cette expédition, méconnue, raillée, blâmée parce qu'elle n'avait
pas réussi ; d'avoir la conviction que les choses n'avaient pris celle
mauvaise tournure que parce qu'il avait été mal servi, mal secondé, et qu'il
eût suffi pour éviter tant de maux d'un ministre plus clairvoyant et moins
passionné que M. Dubois de Saligny, et d'un chef plus prudent que le général
de Lorencez, plus actif et plus politique que le général Forey ! Et
tandis que l'opposition, ne voyant que l'Empereur là où était la France
pourtant, continuait ses attaques sans trêve ni merci, Napoléon, sous son air
impassible et froid, cachait les bouillonnements d'une impatience qui ne
pouvait éclater au jour. lia
pensée toujours tournée vers le Mexique, il se reprenait b espérer une
amélioration dans l'état de nos affaires depuis que le général Bazaine avait
pris le commandement des mains du maréchal Forey. Il avait été tout heureux
d'apprendre que ce changement était enfin un fait accompli, et, comme il ne
pouvait laisser passer un courrier sans écrire, n'eût-il aucune instruction
nouvelle à donner, il répétait au nouveau chef ses encouragements, ses
conseils, et le stimulait par l'expression réitérée de sa confiance
grandissante. C'est ainsi qu'il lui adressa ce petit billet par le courrier
du commencement de décembre : Compiègne,
21 novembre 1883. Mon cher Général, A propos de la légion étrangère, je vous répète
combien je tiens à élargir ses cadres aveu des officiers de bonne volonté et
en cherchant des soldats parmi les Indiens. Il me tarde bien d'avoir de vos
nouvelles. J'ai complètement confiance en vous ; ainsi faites tout ce que
vous jugerez utile je vous approuverai toujours, Croyez à mon amitié. NAPOLÉON. On le
voit clairement par ces documents confidentiels si précieux, les projets de
l'Empereur étaient sages et très réalisables. Dans ce billet, il touchait un
mot de la légion étrangère il comprenait en effet que, pour rappeler nos
troupes, il fallait que le nouveau gouvernement eût une force organisée à sa
disposition. Or Marquez, avec ses soldats, n'était qu'un corps irrégulier,
sur la fidélité duquel on ne pouvait guère plus compter que sur sa solidité
au feu, et, malgré les tentatives faites, il y avait peu à espérer la
formation d'une véritable armée mexicaine. Un noyau sûr et solide était
nécessaire : ce noyau, on le trouverait dans une légion étrangère, se
recrutant parmi les Indiens, et possédant des cadres formés d'officiers et de
sous-officiers français ou européens. C'est sur ce point que revient
l'Empereur dans sa lettre suivante : Compiègne,
16 décembre 1863. Mon cher Général, J'ai reçu votre lettre du 10 novembre et je vois
avec plaisir que vous allez vous mettre en route pour pacifier le reste du
pays. Je vous recommande bien de nouveau de fixer toute votre attention sur
la légion étrangère, afin de la porter successivement à un chiffre très élevé
en prenant des indiens comme soldats et en ne formant les cadres que d'officiers
et sous-officiers français de bonne volonté. Sous pourrez ainsi donner de
l'avancement à des officiers et sous-officiers méritants. Cette organisation,
si elle réussit, pourra former un noyau pour l'armée mexicaine, et, si vous
pouviez créer quelques compagnies d'Indiens des Terres chaudes, elles
pourraient occuper les endroits moins sains. II va sans dire que les Indiens
devraient entrer d'abord comme soldats, que l'avancement ne leur serait pas
interdit, et qu'ils pourraient arriver, comme les indigènes dans les
régiments de turcos, aux grades inférieurs. J'ai là le rapport de l'ingénieur Laur sur les
mines de la Sonora. Il s'est formé ici une compagnie qui offrirait, de grands
avantages au gouvernement français et même au gouvernement mexicain, car elle
se chargerait de former un petit corps de troupe et de faire tous les travaux
à ses frais, promettant de donner au gouvernement français une partie des
produits sur lesquels le gouvernement mexicain prélèverait un impôt. L'établissement d'une colonie européenne dans la
Sonora formerait bientôt une barrière contre les envahissements des
États-Unis ; et je sais déjà qu'un grand nombre d'Américains du Sud
viendraient s'y établir. Il s'agit donc d'obtenir du gouvernement provisoire
mexicain la concession au gouvernement français de toutes les mines
exploitées de la Sonora, ou plutôt, comme on le dit en espagnol, non
encore dénoncées. On règlerait plus tard quelles sommes on diminuerait
sur le remboursement des frais de guerre, comme compensation de cette
concession. Tâchez d'obtenir cela le plus tôt possible. Si les membres du gouvernement provisoire ne
marchent pas, il faudrait pourtant tâcher d'avoir à côté du général Almonte
deux hommes énergiques et intelligents. Recevez, mon cher Général, l'assurance de mon
amitié. NAPOLÉON. Grâce à
cette lettre, nous savons maintenant quand et comment le gouvernement
français parla pour la première fois de conquête ou d'occupation de la
Sonora, dont les mines d'or et d'argent, depuis quelques années, attiraient
l'attention de l'Europe et éveillaient les convoitises de hardis aventuriers, Qui ne
connaît le nom du comte de Raousset-Boulbon, de ce Français devenu
légendaire, qui, dans une existence courte mais agitée, débuta par gaspiller
l'or qu'il possédait, chercha ensuite à s'emparer de l'or qu'il ne possédait
pas, et ne réussit d'ailleurs que dans la première de ces opérations ? Beau,
brave et prodigue comme un gentilhomme ruiné, il songea que le Nouveau Monde
offrait des 'trésors inépuisables aux vaincus de la vie, à la condition de
les aller prendre. Il se rendit au Mexique dans le commencement de l'année
1852. Il sut intéresser à sa cause de puissantes influences, et se faire
concéder par le gouvernement, sous la présidence d'Arista, l'exploitation des
mines de l'Arizona, situées au nord de la Sonora. Cette
concession plus profitable assurément à ceux qui l'accordaient qu'à celui qui
la recevait, n'avait vraiment de valeur qu'à Mexico, car il fallut à
Raousset-Boulbon une petite armée pour essayer de s'en servir. A la
fin de l'année, il avait réuni trois cents hommes ; les avait organisés
militairement et il s'était procuré quatre pièces d'artillerie. Avec cette
troupe, il partit de San-Francisco, débarqua Guaymas, marcha sur Hermosillo
et s'en empara. Mais les difficultés commencèrent bientôt pour lui il ne put
se maintenir dans sa conquête. Il traita alors avec le général Ganclara, qui
commandait l'État, et il lui livra son artillerie et ses armes, moyennant
vingt mille piastres qui lui servirent à ramener ses troupes en Californie.
Il promit en outre, a-t-on affirmé depuis, de ne pas recommencer sa
tentative. Quoi
qu'il en fût de cette promesse, donnée ou non donnée, Raousset-Boulbon ne
résista pas au désir de revoir encore ces mines merveilleuses qu'on disait si
riches. Avec un millier d'hommes, parmi lesquels se trouvaient la plupart de
ceux qui l'avaient accompagné en 1852, il débarqua de nouveau à Guaymas, ou
juin 1854. On ne
lui offrit point de piastres, cette fois, mais du plomb, pour le faire
partir. Le gouverneur de la Sonora, le général Yanez, marcha contre lui.
Raousset-Boulbon, malade, épuisé, essaya de résister : il fut battu le 13
juillet et dut se rendre à discrétion avec sept cents hommes. Le
gouvernement mexicain donna l'ordre de les passer tous par les armes. Cette
tuerie n'eut pas lieu ; le chef seul paya de sa tète son imprudence. Condamné
par une façon de conseil de guerre, Raousset-Boulbon mourut en brave qu'il
était, comme un beau joueur qui a perdu la partie... Son
aventure avait indiqué la route ; sa mort n'arrêta personne. Seulement, ceux
qui s'engagèrent après lui s'y prirent d'antre sorte : ce n'était phis un
gentilhomme, c'étaient des financiers. La
maison de banque Jecker et Cie, dont le nom n'a été que trop prononcé déjà
par deux contrats passés avec le gouvernement mexicain, le 19 décembre 1856,
obtint l'autorisation de reconnaître tous les terrains vagues de la Sonora
ainsi que de la basse Californie, de les délimiter et d'en lever les plans.
Cette opération devait être faite à ses frais dans le délai de trois ans,
sous la condition que la maison Jecker garderait un tiers des terrains vagues
qu'elle découvrirait, tandis que les deux autres tiers deviendraient la
propriété du gouvernement mexicain. Des
commissions scientifiques composées d'ingénieurs américains, parmi lesquels
M. Th.-P. Horie, de géographes, de géologues et de dessinateurs, se mirent
aussitôt à l'œuvre, et reconnurent toutes les côtes et lies de la Sonora,
depuis le Rio Colorado qui est sa limite au nord jusqu'au Rio Fuerte qui la
sépare au sud de l'État de Sinaloa. Mais, brusquement, le 17 mai 1859, un
ordre du gouverneur de Pesqueira. interrompit toutes leurs opérations par un
arrêté d'expulsion qui ne leur donnait que quarante jours pour quitter le
territoire. Les
commissions n'avaient pu lever les plans que sur une étendue relativement
restreinte sept millions d'hectares sur les vingt-six millions que contient
approximativement la Sonora. Cette
mesure arbitraire et contraire au traité donna lieu à une protestation
déposée chez le consul de France à Guaymas. Aussi, dès que la Sonora eut
reconnu le gouvernement de l'intervention et fait acte d'adhésion à l'acte
des notables de Mexico, la maison Jecker proposa à la France de lui céder
tous ses droits et actions résultant des contrats du 19 décembre 1856 contre
une somme de deux millions de piastres (soit, environ 10.600.000 francs), qui lui serait payée à Paris,
moitié au bout de six mois, moitié au bout d'un an, ou bien au comptant en
rentes sur l'État français aux cours du jour. Il
s'agissait en outre de coloniser Ies deux provinces de la Sonera et de la
Basse-Californie, et d'y établir au profit de la France un droit, non pas de possession,
mais d'exploitation des mines, dont la plupart étaient intactes.
Aujourd'hui encore, le minerai s'y rencontre plus près de la surface que
partout ailleurs, et les dépôts d'or en paillettes ou en grains (dits placers) y sont les plus considérables
que l'on connaisse. L'exploitation
de ces gisements demandait donc peu de capitaux ; on était assuré de trouver
dans le voisinage de la Haute-Californie tous les ouvriers nécessaires ; le
climat y est salubre et les terres d'une grande fécondité. On comprend
l'intérêt qui existait à s'emparer de ces concessions, et il était naturel
qu'une compagnie se format à cet effet ; mais n'était-ce pas, de la part de
l'Empereur, montrer trop de précipita-lion que de vouloir obtenir cette
concession d'un gouvernement provisoire, intérimaire, sans consistance, et,
pour tout dire, sous notre complète dépendance ? Lui-même dépassa ses pouvoirs
le jour où il donna son adhésion à cette aliénation d'une partie du
territoire de l'empire mexicain ; il eût dû attendre l'arrivée du futur
empereur. Il est vrai qu'en ce moment tout n'allait, pas pour le mieux en Europe, et que la confiance du gouvernement, français dans l'acceptation de l'archiduc Maximilien était alors quelque peu ébranlée. Il semblait qu'il eût hâte de s'assurer quelque avantage qui compensât un peu les sacrifices énormes auxquels il se trouvait entraîné par un concours contraire de circonstances. |