RÊVE D'EMPIRE

DEUXIÈME PARTIE. — LA RÉGENCE

 

CHAPITRE QUATRIÈME.

 

 

Préparatifs militaires. — A la poursuite de Doblado. — Le général de Castagny. — Étape de 10 à 15 lieues par jour. — Aguas-Calientes. — San-Juan de Lagos. — Zacatecas, — Zamora. — Émissaire de Juarez. — Réponse du général Bazaine (10 décembre 1863) — Entrée des Français dans Guadalajara (5 janvier 1864), — Sauta-Anna. — Refus du général eu cher de le laisser rentrer au Mexique.

 

L'œuvre d'organisation et d'administration commençait. Malheureusement elle ne pouvait s'accomplir que dans la partie du pays occupée par les troupes françaises. C'était peu, en comparaison de ce qui lestait à soumettre. Or la pacification ne pouvait re assurée qu'autant qu'elle serait complète et générale ; il fallait donc songer à étendre l'action de nos armes dans toute l'étendue du territoire.

Le général Bazaine, avant de se mettre en cam pagne, informa l'Empereur des dispositions prises (8 octobre 1863) :

Je tirerai le meilleur parti possible des troupes mexicaines, mais elles n'ont pas encore la force morale, la confiance en elles-mêmes nécessaires pour être lancées seules dans l'intérieur, tant que l'ennemi sera assez fortement organisé pour Leur inspirer des doutes surie résultat définitif des opérations. D'un autre côté, les populations préfèrent nous voir les premiers pour faire leur adhésion à l'intervention et à la politique qu'elle représente. Voici comme je compte opérer échelonner ou réunir suivant les circonstances les troupes françaises sur la ligne d'opérations, employer les troupes mexicaines sur les lignes adjacentes. Comme conséquence du même principe, je fais armer avant tout les populations qui entourent nos centres d'occupation dans un rayon de 16 à 20 kilomètres, parce qu'étant toujours certaines d'être appuyées par nos soldats, elles se défendront, Dans le cas contraire, elles livrent, leurs armes ou succombent.

J'ai l'intention d'opérer sur deux colonnes françaises, flanquées à droite par la division Mejia, à gauche par la division Marquez. Les deux colonnes centrales suivraient, hune la route de Mexico à Queretaro passant par Tepeji, San-Juan dei Rio, etc. ; l'autre, de Toluca à Queretaro, passant par Ixtlahuiloa et Amealco. La division Marquez pourrait s'étendre vers Maravatio et menacer Morella où, dit-on, il n'y aurait que 500 cavaliers ; mais il est probable que les troupes régulières évacueront ces villes quand elles verront notre mouvement prononcé sur Queretaro. Cet ordre de marche aura l'avantage, sans s'écarter du principe se diviser pour vivre, se réunir pour combattre, de pouvoir manœuvrer L'aile droite ou l'aile gauche en avant, selon les circonstances, et menacer les flancs des positions que l'ennemi aurait fortifiées. J'irai très probablement avec la colonne de Toluca, afin de bien diriger Marquez, et de frapper un coup de massue, si j'en trouve L'occasion. M. le général Douay suivrait la route de Mexico à Tepeji avec la division Mejia, et je réglerai ma marche de façon à rester en communication avec lui.

 

Le mouvement commençait : voici ce que le général en chef écrivait à l'Empereur le 10 novembre :

Les opérations militaires sur Queretaro et Morelia sont commencées ; les têtes de colonnes mexicaines sont près de San-Juan del Rio et de Maravatio ; derrière elles sont échelonnées des troupes françaises. J'espère être à San-Miguel-Allende, point de concentration des colonnes, vers la fin de ce mois. Selon les forces ennemies que j'aurai devant moi, je marcherai sur Guanajuato, poussant le général Mejia dans la direction de San-Luis de la Paz, zone où il a toujours combattu et qu'il assure lui être dévouée, afin de faire prononcer les populations, pendant que j'organiserai l'État de Guanajuato. Peu de jours après, je dirigerai une expédition sur San-Luis de Potosi, si le gouvernement de Juarez tient bon, et si notre voisinage n'entraîne pas cet État à se prononcer contre lui ; je compte y installer le général Mejia comme commandant militaire.

Quant au général Marquez, dès qu'il aura terminé la pacification de l'État de Morelia dont il s'emparera sous notre égide. Il Laissera une forte garnison dans cette ville, et viendra s'établir à Guanajuato avec le reste de sa division, pensant lui confier le commandement de cet État. Une division française ayant sa hase à Queretaro, ses forces mobiles à San-Miguel-Allende et Dolorès-Hidalgo, appuyant l'un ou l'autre de ces généraux mexicains selon les circonstances...

... Pour attirer notre attention vers le sud, et détourner nos opérations de l'intérieur, l'ennemi a réuni 4.000 hommes de troupes régulières dans l'État de Guerrero, sous le commandement de Porfirio Diaz, qui, après avoir pris la petite ville de Tasco, a cerné dans Iguala le général Vicario qui, malgré mes instructions, s'est entêté à y rester, au lieu de revenir sur Cuernavaca dont il était le commandant militaire.

J'ai dirigé vers cette ville des troupes mexicaines pour tâcher de venir en aide à Vicario, malgré sa faute d'avoir voulu faire plus qu'il ne pouvait, il est de l'État de Guerrero, au lieu d'avoir su attendre le moment opportun et surtout d'obéir ; il a beaucoup d'influence dans le pays et peut, dit-on, disposer à un moment donné de 1.500 volontaires.

J'ai suspendu l'absurde organisation du er régiment de cavalerie de /a garde impériale qui avait été tacitement autorisé par le maréchal Forey...

 

Mais le général n'avait pas que des soucis militaires, A Mexico, de soi-disant amis de l'intervention se montraient plus dangereux que bien des ennemis ; aussi éprouve-t-il le besoin de revenir sur les difficultés intérieures qu'il a éprouvées, et dont il n'est sorti qu'en agissant avec énergie :

Je continue à faire tous mes efforts pour pacifier les esprits par la conciliation, et j'ai des promesses d'hommes influents du parti libéral modéré, que quand je serai dans l'intérieur leur parti se décidera, mais que pour le présent ils ne peuvent rien, la régence étant un obstacle à tout arrangement.

Ces jours derniers, il m'a fallu faire des représentations très sévères au gouvernement provisoire parce qu'il ne faisait pas exécuter loyalement le manifeste du 12 juin, principalement en ce qui 'concerne les biens nationalisés, la confiscation, la levée du séquestre, qu'il avait remplacé à mon insu par d'anciennes lois tirées de leur arsenal législatif, plus iniques encore que te séquestre et qui pouvaient raviver toutes les haines des partis. J'ai donc exigé le retrait immédiat de tous ces décrets, et une conduite plus franche et moins réactionnaire dans l'administration des affaires du pays. On m'a promis de rentrer dans la voie tracée par Votre Majesté, mais j'y tiendrai la main, et, s'il le faut, je mettrai ce débite et rancunier pouvoir en tutelle. M. le général Almonte semble toujours bien disposé, mais il manque d'énergie politique, et.se prend trop au sérieux comme président de la régence.

La situation générale n'est cependant pas mauvaise ; on a confiance dans la politique libérale de Votre Majesté, dans le résultat satisfaisant des opérations prochaines, et j'espère qu'à la fin de l'année un grand pas aura été fait vers la pacification du pays.

 

Le gouvernement français appréciait les talents et l'activité du général Bazaine, et naturellement en attendait, beaucoup.

Le ministre de la Guerre lui témoignait sa confiance en lui écrivant le 15 novembre 1863 :

J'ai vu avec plaisir que vous aviez pris le commandement du corps d'arme, et que vous avez pris immédiatement vos dispositions pour entrer en campagne. Il y a eu beaucoup de temps perdu, et je désire fort que nous puissions le r-parer, car il est évident que notre influence politique, au Mexique, dépend essentiellement du prestige militaire que nous devons y conserver. Je ne m'étendrai pas plus longuement sur les inconvénients de tous genres qui ont dû nécessairement être la suite de cette immobilité, qui a duré plus de trois mois et qui a permis non seulement à Juarez de recruter de nouvelles troupes, mais encore qui a dû faire douter de nos résolutions d'étendre notre action sur les provinces qui n'avaient pas encore reconnu te principe de notre intervention. Le mal est fait il s'agit maintenant de réparer le temps perdu aussi promptement et aussi complètement que vous le pourrez.

... Dans vos précédentes dépêches, vous m'entretenez du déplorable effet qu'avaient produit deux décrets émanés de la régence, et qui avaient dû nécessairement recevoir l'approbation du commandant en chef l'un des décrets interdisait la sortie du numéraire ; l'autre frappait de séquestre les biens de certaines catégories de personnes. Le premier de ces décrets a été, je crois, rapporté ; mais le second, plus important au point de vue politique, aurait été maintenu sur des observations que vous auriez soumises[1], au moins à titre provisoire, malgré les injonctions formelles que le gouvernement de l'Empereur avait faites. Je vous prie de me donner des renseignements à ce sujet.

De toutes parts, il arrive des renseignements sur l'impopularité des actes de la régence à Mexico. On s'étonne que l'action da commandant en chef ait à ce point laissé flotter les rênes de ce gouvernement provisoire et n'ait pas conservé l'autorité suffisante pour s'opposer à des mesures pli ne sont pas en harmonie avec les déclarations qui, à diverses reprises, ont été proclamées par l'Empereur lui-même...

... Les généraux de Mirandol, Brémond d'Ars et Jolivet sont, arrivés par le dernier paquebot. Je regrette que vous n'ayez pas conservé le dernier, et je crains que l'autorisation que je vous avais donnée dans mes précédentes dépêches de garder auprès de vous les officiers généraux dernièrement nommés, qui pourraient au Mexique vous rendre des services, ne soit arrivée que tardivement.

On continue à raconter beaucoup de choses fâcheuses sur le compte de M. de Saligny. J'aime à croire que vous aurez mis à exécution les prescriptions que, par ordre de l'Empereur, je vous ai adressées à ce sujet, et qu'à l'heure qu'il est, il aura quitté le Mexique.

Je ne sais plus où vous en êtes en ce qui concerne les décorations à distribuer, mais ce que je puis vous dire, c'est qu'il est à désirer que la profusion qui en a été faite prenne un terme, car vous ne sauriez plus comment récompenser les services exceptionnellement rendus...

 

Mais au moment où ce courrier partait d'Europe, le général Bazaine, décidé à réparer le temps perdu, sortait de Mexico (18 novembre), avec une colonne de cavalerie légère, et se dirigeait sur Guanajuato, où les dissidents, lui disait-on, avaient réuni leurs principaux moyens de résistance.

Le 4, il était à Maravatio, et, le 27, il rejoignait à Acambaro sa 1re division commandée par le général de Castagny. Quelques jours après, il retrouvait à San-Miguel-Allende la division Douay, et ta lançait en avant-garde sur Guanajuato, où elle entrait le 8 décembre, accueillie par t'enthousiasme des habitants, tandis qu'il continuait sa route à l'ouest, vers Salamanca, dans l'espoir d'atteindre le général Doblado, lequel venait de lancer une proclamation pour « stimuler le sentiment national et faire un appel aux armes ». En annonçant cette nouvelle à son ministre, le général Bazaine ajoutait : « Nous n'avons plus qu'à souhaiter qu'il tienne sa promesse, car un succès militaire bien complet avancerait la solution politique. » (Lettre du 17 novembre 1863.)

Rarement, général d'armée déploya une plus grande activité. Les étapes sont de dix et parfois de quinze lieues par jour. Il passe par Silao, Piedra-Gorda, Léon et le 15 décembre il arrive à Lagos d'où Doblado est parti la veille. Le 24, il est à Aguas-Calientes, le 29 à San-Juan de Lagos, rejoint par le courrier d'Europe, il reçoit la lettre du maréchal Randon, en date du 15 novembre. Il y répond aussitôt :

Je reçois à l'instant votre lettre du 15 novembre. Mes dépêches précédentes doivent avoir mis Votre Excellence au courant des mesures que j'ai prises pour ramener la régence aux instructions de l'Empereur. Ce pouvoir, encore bien débile, a toujours besoin d'être stimulé, et je viens de nouveau d'adresser i M. le général Almonte des observations sur le manque de zèle et de dévouement de la plus grande partie des employés, qui ne voient dans les emplois qu'ils obtiennent, qu'une réparation accordée à leur vicissitude politique...

 

Il joint à sa lettre un long rapport sur les résultats de l'expédition, et reprend sa marche en avant.

Il avait laissé à Aguas-Calientes le général de Castagny avec l'ordre de se diriger au nord sur Zacatecas, dont il fallait occuper et protéger les mines ; le général Mejia était à San-Luis de Potosi avec une division mexicaine, et venait d'y repousser une attaque du général juariste Negrete. Enfin le général Douay, parvenu à Zamora, formait la gauche de la base d'opérations du commandant en chef, appuyé par la division mexicaine de Marquez à Morelia. Des colonnes de cavalerie auxiliaire reliaient entre eux ces différents groupes et maintenaient leurs communications en cas d'attaque.

Ces mesures de prudence ne ralentissaient pas la marche de nos troupes, et le général Bazaine entra sans coup férir dans Guadalajara, le 5 janvier 1864.

La rapidité de cette marche et ces succès avaient, dès le début, tellement déconcerté les dissidents que M. Lerdo de Tejada, le principal ministre de Juarez, avait eu l'idée d'envoyer auprès de lui un émissaire, M. Saborio, de San-Luis de Potosi, pour chercher entrer en arrangements (décembre 1863).

Le général ne perdit pas son temps en discussion. Il reçut l'envoyé, qui lui remit une lettre de M. Lerdo Tejada, et il y fit, séance tenante, cette réponse aussi ferme que nette :

... M. Lerdo de Tejada parle de règlements à intervenir entre le gouvernement libéral et moi. Il ne saurait être question ni de traités ni de règlements, mais seulement d'adhésion pure et simple à l'intervention qui aujourd'hui constitue le Parti national, et chacun est admis à y prendre sa place, quelle que soit son opinion, quels que soient ses antécédents. Le passé de personne ne sera recherché ; le talent et les lumières de tous seront utilisés dans l'intérêt du pays.

Tel est, Monsieur, le programme loyal de l'intervention il n'a rien de menaçant. Loin de là car il émane d'une idée généreuse dont la nation mexicaine ressentira bientôt, nous l'espérons, tous les heureux et salutaires effets.

Général BAZAINE.

 

La réponse ne manquait pas d'habileté, et l'allusion aux « talents et aux lumières de tous » appelés à être « utilisés dans l'intérêt du pays » était un appât jeté à l'ambition de ceux qui, plus préoccupés d'eux-mêmes que de leur parti, pouvaient avoir des velléités de se tourner vers le plus fort.

D'un autre côté, certaines adhésions arrivaient, mais toutes n'étaient point acceptables également. Ainsi le général Santa-Anna, ancien président de la République mexicaine, et qui avait toujours conservé l'espoir de jouer un grand rôle dans son pays, venait de s'adresser au ministre des Affaires étrangères, à Paris, afin d'obtenir l'autorisation de rentrer au Mexique.

Le commandant en chef fut consulté à ce sujet. Mis en défiance par ce qu'il voyait contre tout ce qui avait été proscrit ou s'était exilé, éclairé de plus sur le caractère de l'ancien président et sur ses intrigues, il fit connaître au gouvernement français que, si une démarche était faite directement auprès de lui, il n'autoriserait ce retour sur le sol mexicain que sous certaines conditions, et qu'il devait par suite laisser au général Santa-Anna l'initiative d'une demande qui lui paraissait singulièrement suspecte.

Le général ne se faisait point illusion sur les fautes commises au début, ni sur l'erreur fondamentale qui, dès les premiers jours, avait compromis le succès de l'intervention ; aussi ne se souciait-il guère de trouver de nouveaux adversaires dans de prétendus nouveaux adhérents, Volontiers il eût répété la parole connue

— Mon Dieu, gardez-moi de mes amis ; je me charge de mes ennemis

Les faits ne devaient point tarder à montrer combien sa conduite était prudente et sage.

 

 

 



[1] « C'était au contraire centre le séquestre que ces observations étaient faites. » (Annotation du maréchal Bazaine.)