Mesures
d'administration. — Police. — Les biens du clergé. — Pagarès. —
Décrets impolitiques rapportés. — Note de la régence dans la Gazette
officielle. —
Lettre de Maximilien au général Almonte. — L'Empereur au général Bazaine (15
octobre 1863). — Jules Favre. — Instructions du maréchal Randon (25 octobre).
— Chemin de fer de Vera-Cruz à la Soledad.
Avant
de songer à étendre l'influence française dans le pays, et d'envoyer à cet
effet des colonnes mobiles sur différents points à l'intérieur, le nouveau
commandant en chef songea à assurer la sécurité de la capitale. Il organisa
une police militaire provisoire, sous la dénomination de compagnie de
sûreté. Forte de 200 hommes, elle rendit, dès le principe, de très bons
services, et permit à M. Budin de présenter son projet d'organisation d'une
police municipale comme en France. Projet
excellent en théorie, mais qui, comme tant d'autres conceptions européennes,
ne devait jamais être mis en pratique. On ne trouva point un personnel
suffisant offrant les garanties nécessaires, et la compagnie de sûreté
continua son service de vigilance, au grand contentement de toutes les
classes de la population de Mexico, qu'elle protégeait contre les haines de
parti. Diverses
autres mesures montrèrent qu'une main plus ferme tenait la direction des
affaires. Ainsi l'état civil qui, du jour de notre entrée à Mexico, était
retourné au clergé, sans quo personne y prit garde, fut rendu à des
fonctionnaires laïques. Des instructions sévères furent données pour
respecter le droit des gens et de la correspondance privée. Des
travaux de défense mirent la capitale à couvert de toute tentative ennemie ;
des ateliers de réparations pour l'armement furent installés à la citadelle,
et rendirent de grands services, pendant tout le temps de l'occupation. D'autres
difficultés surgissaient chaque jour, suites des querelles religieuses
passées. Avec un peu de fermeté, le général Bazaine pacifia ces ferments de
division. Les
biens du clergé nationalisés avaient été vendus pour la plupart, et leur prix
représenté par des traites ou pagarès. Ces traites étaient arrivées à
leurs échéances, mais les détenteurs éprouvaient toutes sortes de difficultés
à en obtenir le paiement. Les débiteurs refusaient de rien
verser, invoquant comme prétexte à leur refus que les tribunaux du pays
avaient reçu l'ordre de ne pas connaître des actions qui seraient portées à
ce sujet devant eux. Les locataires des immeubles n'acquittaient point leurs
loyers, de peur d'avoir à payer une seconde fois entre les mains des anciens
propriétaires. Enfin la régence, mise en demeure de rapporter le décret qui
frappait de séquestre les biens de certaines catégories de personnes, ne
l'avait rait qu'en rééditant d'anciennes lois, plus impolitiques, plus
iniques encore que le séquestre et dont le plus sûr effet devait être de
raviver ou d'exaspérer les haines des partis. Le
général Bazaine traita le gouvernement provisoire comme un enfant en tutelle.
Il se rendit à sa séance du 20 octobre, et, sans se laisser émouvoir par
l'opposition de l'archevêque de Mexico, récemment revenu d'Europe, qui
mettait sans cesse en avant soit le Saint-Père, soit l'empereur Napoléon III
et les ministres français, il l'obligea à rapporter tous ces décrets, et à
suivre désormais une ligne de conduite plus libérale. Puis,
sur son invitation expresse, une note, émanant du gouvernement de la régence,
fut insérée en tête de la Gazette officielle. Elle démentait tous les
bruits répandus sur les biens nationalisés, et rappelait que cette question
importante devait être réservée à la haute sagesse de l'empereur Maximilien. « Le
manifeste du général en chef, disait-elle en terminant, doit être et sera la
règle du gouvernement de la nation, qui doit trop à la magnanimité de
l'empereur Napoléon III pour s'écarter de ses instructions. Or ce manifeste
dit que les ventes régulières seront confirmées et que les transactions
frauduleuses seules pourront être sujettes à révision. Quoi qu'il advienne,
les intérêts engagés peuvent se rassurer. » Cette
attitude énergique eut, comme il arrive toujours en ce cas, le meilleur
effet. Le calme revint dans les esprits et l'on attendit sans trop
d'impatience et d'agitation la solution des questions pendantes. Vers
cette époque, le courrier d'Europe apporta au général Almonte une lettre de
l'archiduc Maximilien. Ce prince, écrivant quelques jours après la réception
de la délégation mexicaine à Miramar, le 3 octobre, dédorait accepter en
principe la couronne, mais demandait que la nation fût consultée, et priait
le général président de la régence de le tenir au courant de ce qui serait
fait à cet égard. Ce fut une diversion heureuse, qui, pour l'instant, ramena
les pensées de tous vers ce projet d'empire qui avait, même aux yeux des
indifférents, le charme de l'inconnu et l'attrait de la nouveauté. Le
morne courrier apportait au général Bazaine une courte lettre de l'Empereur,
inédite comme toute sa correspondance confidentielle, et qui mérite
assurément de n'être point passée sous silence, car elle touche à un point
douloureux de notre histoire le rôle joué par l'opposition, et spécialement
par Jules Favre, vis-à-vis du corps expéditionnaire. Paris, 15 octobre 1863. Mon cher général, Comme je vous ai écrit longuement, par le dernier
courrier et que-le ministre de la Guerre vous écrit aujourd'hui dans le même
sens, je n'ai rien de nouveau à vous dire, si ce n'est qu'il m'est revenu
qu'on a trouvé la preuve, sur des registres de banquiers à Mexico, que Juarez
avait envoyé une somme d'argent à Jules Favre pour défendre sa cause à Paris.
Si cela est vrai, il faudrait m'envoyer les preuves authentiques ; j'y
ajouterais beaucoup d'importance. L'idée de mettre beaucoup d'indiens dans la légion
étrangère, comme soldats, portera, je crois, ses fruits. Croyez à mon amitié. NAPOLÉON. Cette
lettre était un écho de l'indignation éprouvée par l'armée française entière
apprenant le parti que tiraient Juarez et son gouvernement des discours de
Jules Favre au Corps législatif. Il est indiscutable, en fait, que, s'ils
n'ont aidé en rien à la solution des difficultés que rencontrait la France,
s'ils n'ont rien pu empêcher, ils ont servi nos ennemis et augmenté les
obstacles que nous avons trouvés au Mexique. Oue des
soldats indignés de cette attitude d'un député français l'aient attribuée au
plus vil intérêt, cela se comprend ; qu'ils aient été jusqu'à dire que les
preuves en existaient, c'est encore dans la logique de ces sortes
d'accusations, rumeurs vagues qui se répètent et se propagent dans la foule,
sans que personne cherche à les contrôler. Mais il est curieux que l'Empereur
partageant cette croyance ait cru pouvoir saisir les preuves authentiques
d'un pareil fait. Eût-il été vrai, il est infiniment probable qu'aucun
banquier n'en eût laissé des traces dans ses livres, et, dans le cas
contraire, qu'il se fût énergiquement refusé à livrer ces livres à l'examen
des autorités françaises. Le
général Bazaine comprit vite qu'une démarche quelconque de sa part
n'aboutirait, en tout état de chose, qu'à un scandale inutile ; il s'abstint
en cette affaire, et fit sagement. Personnellement,
il ne croyait pas à la vénalité de Jules Favre, et il faut avouer que ce
brillant orateur a, depuis, donné assez de preuves de l'inintelligence et de
la maladresse aussi bien que de la sincérité de son patriotisme pour qu'on le
puisse croire capable de faire à son pays beaucoup de mal sans en avoir
conscience, à plus forte raison, sans être guidé par un mauvais sentiment et
une pensée sordide. Le
maréchal Randon, ministre de la Guerre, était plus pratique dans ses
correspondances de la même date. Très préoccupé du temps perdu' par
l'inaction du maréchal Forey, inquiet des dépenses toujours croissantes, et
qu'il jugeait excessives, il écrivit le 30 septembre, au général Bazaine, qui,
comme on se le rappelle, n'avait point encore reçu le commandement effectif
du corps expéditionnaire : ... Je regrette cette résolution du maréchal parce
qu'elle ne peut que répandre le doute et l'irrésolution dans le pays et parmi
les populations qui avant tout ont besoin de sentir la main qui les gouverne.
Je comprends que ceux qui nous sont hostiles peuvent chercher à tirer parti
de cette fluctua-ton, surtout quand une presse imprudente, pour ne rien dire
de plus, peut se permettre d'élever sur un piédestal un ministre
plénipotentiaire que son gouvernement rappelle, et sans doute pour de bonnes
raisons. J'ai vu aujourd'hui M. de Montholon[1] qui se dispose à se mettre en
route le ri ou le 23 du mois d'octobre. Je le voudrais déjà auprès de vous,
et je suis certain qu'entre vous deux, les choses marcheront bien. Je vois
déjà avec grande satisfaction que vous pensez, avec l'effectif du corps que
vous commandez, pouvoir faire face aux éventualités qui peuvent se présenter,
que vous saurez tirer parti des différents éléments qui sont dans votre main. Je ne saurais vous dissimuler que je ne trouve pas
que votre intendant ait su mettre à profit les ressources en tout genre que
le pays lui offrait, pour assurer les différents services qui dépendaient de
lui. Il a bien plutôt cherché dans les coffres du Trésor à faire vivre
l'armée, que par une vigilante et intelligente sollicitude à mettre de
l'économie dans les dépenses : celles-ci sont excessives et dépassent
toutes les prévisions. Ce ne sera pas un des moindres services que vous
rendrez en modifiant ces habitudes fâcheuses à tous les points de vue. De même
que l'Empereur correspondait directement et confidentiellement avec le
commandant en chef, de même le ministre de la Guerre entretenait avec lui une
correspondance qu'on pourrait appeler privée, si elle ne se rapportait point
-à une question d'intérêt public ; mais, au milieu des circonstances si
difficiles où l'on se trouvait, il semblait parfois nécessaire au maréchal
Randon de communiquer au général Bazaine sa pensée tout entière, sans la
faire passer par les bureaux du ministère. De là à côté des lettres dont
copie restait dans les archives de la Guerre, d'autres lettres qui, écrites
de la main du maréchal, traduisaient ses opinions et ses appréhensions avec
plus de netteté et de franchise. Nous les possédons aussi, et ce sont ces
documents, dont l'importance n'échappera à personne, que nous reproduisons de
préférence. Dans
une de ces missives, datée du 15 octobre, le ministre revenait sur ce sujet
des dépenses exagérées qui lui tenait fort au cœur, et il ajoutait des
conseils excellents sur les devoirs des chers crame, conseils applicables en
tout temps. Il est bien important, autant pour nos finances que
pour la satisfaction de l'opinion publique en France, qu'il soit apporté plus
d'économie dans les dépenses qu'occasionne notre occupation. On s'est trop
accoutumé la pensée que le gouvernement mexicain devait solder un jour les
dépenses que la guerre a occasionnées, et l'on a trop perdu de vue que c'est
le trésor français qui, en dernière analyse, fait les avances. Je reconnais volontiers qu'il y a des natures de
dépenses qui sont spéciales au pays ; mais je ne suis pas moins convaincu
qu'il y en a d'autres que l'on pourrait. Modérer.
Entre autres choses, je ne peux comprendre que le casernement des troupes ou
leur logement devienne pour nous une source de dépenses... ... La solde, tant ordinaire qu'extraordinaire, a
subi des augmentations considérables ; cela constitue une dépense de
plusieurs millions pour lesquels aucun crédit n'est ouvert. Oit a fait valoir
tantôt la rareté des approvisionnements et des vivres, tantôt le siège de
Puebla qui augmentait les difficultés ; mais ce temps-là n'est plus, el je
n'ai pas entendu dire que l'on songeât à rentrer dans les règles tracées pour
tes troupes en campagne ; il est indispensable que Fon se préoccupe très
sérieusement de revenir aux tarifs réguliers. Les devoirs d'un commandant en cher, vous le savez,
ne consistent pas seulement à bien conduire ses troupes un jour de bataille,
mais à empêcher les gaspillages et les profusions qui sont parfaitement
indépendantes des soins bien entendus que réclament les besoins et la bonne
administration d'une armée, surtout quand elle a si peu mis à profit, jusqu'à
ce jour, les ressources que présente le pays. Je ne peux rien vous dire de plus que ce que vous
apprendront les journaux sur la mission que la députation mexicaine a eu à
remplir auprès de l'archiduc ; mais il est évident que la pacification du
Mexique contribuera puissamment à la solution de toutes les questions
pendantes. Dans sa
correspondance officielle, vers la même époque, le ministre se préoccupait de
la construction d'un chemin de fer qui, partant de Vers-Cruz, traverserait
les Terres chaudes jusqu'à la Soledad et pourrait être continué jusqu'au
Chiquihuite, pour soustraire plus rapidement nos troupes, lors de leur
arrivée et de leur départ, aux funestes influences de la fièvre jaune et des
autres maladies qui exercent leurs ravages dans cette contrée pendant la plus
grande partie de l'année. Le
gouvernement français promit des subventions, et, sons la direction d'un
ingénieur français, M. Sansac, les travaux furent poussés avec rapidité. La
solde des ouvriers seule s'éleva à 120.000 francs par mois. En même
temps, on établissait des lignes télégraphiques, et rom s'occupait de la
confection ou de la réfection des voies de grande communication. On travaille activement au chemin de fer de ta
Soledad, écrivait le 8 octobre le général Bazaine à l'Empereur, et je vais
renforcer les ateliers en y faisant descendre de Puebla les sept cents
prisonniers qui y sont restés. J'ai donné des ordres pour que le télégraphe soit
établi immédiatement de Vera-Cruz à la Soledad, Orizaba et Puebla. Je fais
préparer le matériel nécessaire à la ligne de Mexico à Queretaro, et on
l'installera quand je me porterai en avant. Les avances sont faites par les
finances mexicaines aux adjudicataires de ces lignes qui, jusqu'à présent,
n'ont pu les exécuter faute de fonds et de sécurité. |