RÊVE D'EMPIRE

PREMIÈRE PARTIE. — L'ACTION DIPLOMATIQUE ET LES FAITS DE GUERRE

 

CHAPITRE SEPTIÈME.

 

 

Réorganisation financière. — Illusions du gouvernement impérial. — M. Budin. —Décrets du 21 mai — Effets déplorables de ces décrets. — Juarez quitte Mexico. — Ordre du général Forey au général Bazaine pour l'occupation de Mexico. — Le général Salas. — Entrée des Francais dans Mexico (5 juin). — Proclamation du général Forey (11 juin). — Organisation des pouvoirs publics. — Décret du 16 juin. — Lettre confidentielle de l'Empereur du 1er novembre 1862. — Décret du 18 juin. — Nomination des membres de la Junte supérieure de gouvernement. — Triumvirat le général Almonte, Mgr Labastida, le général Salas. — Suppléants. — Réunion des notables. — Vote de cette assemblée. — Adoption de la forme monarchique. — Remerciements à l'Empereur des Français. — La Régence. — Nouvelles de France. — Le général Forey élevé à la dignité de maréchal. — Rappel de M. de Saligny. — Lettre de l'Empereur au général Bazaine (10 juillet 1863).

 

L'Empereur n'apprit l'entrée des troupes françaises dans Puebla que le 10 juin. Le 12, il adressa ses félicitations au commandant en chef. Convaincu que le pays presque entier, délivré maintenant de la peur que lui causaient Juarez et son armée, allait acclamer l'intervention et se prononcer pour le rétablissement d'une monarchie, Napoléon III insistait pour laisser la parole aux. Mexicains et il entrevoyait déjà les résultats les plus brillants

Notre but, vous le savez, n'est pas d'imposer aux Mexicains un gouvernement contre leur gré, ni de faire servir nos succès au triomphe d'un parti quelconque.

Je désire que le Mexique renaisse à one vie nouvelle et que, bientôt régénéré par un gouvernement fondé sur la volonté nationale, sur les principes d'ordre et de progrès, sur le respect du droit des gens, il reconnaisse, par des relations amicales, devoir à la France son repos et sa prospérité.

 

Il importait également de ne pas perdre de vue le premier prétexte invoqué pour l'intervention les indemnités à payer à nos nationaux. De plus, à ces indemnités étaient venues s'ajouter les sommes énormes dépensées pour l'expédition. Le gouvernement qui avait demandé ces crédits, aussi bien que le Corps législatif qui les avait votés, comptait sur la richesse qu'il est d'usage d'attribuer aux pays lointains pour en obtenir le remboursement avec usure. Il semble si simple à nos sociétés régulièrement organisées d'établir l'ordre chez toutes les nations, et par l'ordre d'arriver à leur donner une admirable prospérité, que personne ne doutait que promptement le Mexique ne trouvât dans les revenus plus élevés de ses douanes les millions nécessaires pour acquitter sa dette envers la France.

Cette pensée, l'Empereur l'avait au plus haut point. Et la preuve nous en est facile à donner. Elle résulte des lettres et instructions envoyées au général Forey, et dont nous reproduisons quelques passages d'après la copie même qui en a été faite par ordre de ce général et dont l'authenticité est affirmée par cette noie, écrite de la main de Bazaine sur la dernière page du recueil :

Ces extraits m'ont été donnés par M. le maréchal Forey lorsqu'il me remit le commandement en chef le 1er octobre 1863.

Maréchal BAZAINE.

Dès le 30 janvier 1863, Napoléon III écrivait au général Forey :

Quand vous serez à Mexico, une des premières questions sera de rétablir l'ordre dans les finances, car cela nous permettra, sans surcharger le pays, de nom payer nos indemnités. D'après les renseignements que j'ai, les revenus ordinaires au Mexique, en temps ordinaire, sont de cinquante millions de piastres, soit 256 millions de francs, et comme l'administration du Mexique peut amplement être payée avec 20 mirions de piastres ou 100 millions de francs, il y aurait donc tous les ans une réserve de 150 millions de francs avec lesquels il sera possible non seulement de nous payer les frais de guerre, mais encore de faire les bases d'un emprunt qui pourra aider à la régénération du pays...

Le 14 février il disait encore :

Il sera essentiel de bien organiser la perception des douanes qui est le principal revenu du pays...

 

Est-il besoin de dire que la réalité contredisait toutes ces espérances ? Les renseignements envoyés à l'Empereur ressemblaient assez à ceux qu'on trouve dans les prospectus de sociétés financières en formation. On prend, pour hase des calculs, des données vraisemblables, possibles même, ruais hypothétiques, et, en présentant savamment les chiffres, on arrive à des résultats merveilleux. Il est certain qu'un pays, cinq fois grand comme la France, renfermant de nombreuses mines d'or et d'argent dans son sol, jouissant sur sa plus grande étendue d'un climat merveilleux pour l'agriculture, offrant par ses ports de l'océan Pacifique et par ceux de l'océan Atlantique des débouchés excellents aussi favorables à l'importation qu'à l'exportation, et par là capables d'alimenter un commerce actif, il est certain qu'un pays, dans ces conditions, pouvait donner facilement un revenu de 250 millions de francs.

Il est certain d'autre part que le Mexique n'avait pas les charges des nations européennes, que les nécessités de bon voisinage forcent à entretenir des armées considérables et à se ruiner dans des travaux de défense incessamment renouvelés. Avec 100 millions de francs, l'administration pouvait être largement payée, et jamais elle n'a coûté une somme aussi forte. Mais l'illusion consistait à croire que ces résultats pouvaient être acquis en quelques mois, et surtout qu'ils pouvaient être acquis par ce fait seul que l'armée française occuperait Puebla et Mexico !

Sur ce point encore, il faut en revenir à la même constatation, que notre gouvernement n'était pas mieux renseigné au point de vue économique qu'an point de vue politique.

Le service de trésorerie de l'armée était entre les mains du payeur en chef ; on ne pouvait, sans inconvénient, le distraire de ses importantes fonctions pour lui confier la mission de travailler à la réorganisation des finances mexicaine. L'Empereur avait envoyé au commandant en chef, sous le titre de commissaire extraordinaire, chargé de le seconder dans cette mission, un receveur général des finances de la Savoie, M. Budin.

Celui-ci, ancien sous-officier dans l'armée d'Afrique, était entré dans le service de la Trésorerie où il avait fait une rapide carrière. Mais ses qualités de Lion comptable n'étaient point suffisantes pour la besogne dont il était chargé. Étranger aux études comme aux principes de l'économie politique, il n'avait en outre aucune connaissance du pays. Dès l'entrée dans Puebla, il proposa deux mesures financières aussi funestes l'une que Vautre, et le malheur voulut que le général Forey les approuvât.

Le 21 mai parurent deux décrets, dont le gouvernement français ordonna du reste la suppression dès qu'il en eut connaissance, qui avaient pour objet t le premier, d'interdire l'exportation non seulement des barres d'or et d'argent, mais encore des espèces monnayées, c'est-à-dire du numéraire ; le second, d'ordonner le séquestre de tous les biens des personnes ayant combattu ou combattant l'intervention française.

C'était bouleverser à la fois toutes les situations de famille au dedans, et toutes les relations commerciales au dehors[1]. Ces deux décrets nous firent le plus grand tort était-ce là notre esprit de civilisation, et ne venions-nous au Mexique que pour y établir une domination digne des temps barbares ?

Cependant Juarez ne se sentait plus en sûreté à Mexico. L'armée française s'avançait vers la capitale. On agita la question de savoir si on essaierait une défense quelconque, mais on y renonça bientôt. Toutefois Juarez, après avoir clos la session du Congrès, adressa à la nation une proclamation dans laquelle il jurait de continuer la guerre et de ne prêter l'oreille à aucune proposition contraire à l'indépendance et à l'honneur de la République. Immédiatement après il quitta Mexico, et se dirigea sur San-Luis de Potosi, avec les troupes dont il disposait encore.

Abandonnée de toute force publique, cette grande ville de plus de deux cent mille habitants se trouvait dans une situation périlleuse. Les consuls de toutes les nations cherchèrent à armer les sujets étrangers, afin de créer une garde qui assurât la tranquillité de la ville ; malgré leurs efforts, ils ne purent réunir que sept cents hommes. C'était insuffisant.

Aussi, le 4 juin, apprenant que le général Bazaine s'avançait sur Mexico, ils lui adressèrent une lettre collective pour le supplier « de vouloir bien hâter l'occupation de la capitale ». Cette lettre, dont nous possédons l'original, porte onze signatures, parmi lesquelles se trouvent celles des consuls généraux d'Angleterre, d'Espagne, des États-Unis, de Danemark, de Belgique, de Suisse, etc.

Dès le 31 mai, ils avaient déjà prévenu le général Forey, et lui avaient envoyé la même requête, tout en insistant pour que le corps auxiliaire de Marquez n'entrât dans la ville que lorsque les troupes françaises y seraient déjà

Le général en chef, en réponse à cette demande, nomma le lieutenant-colonel de Potier, du 95e de ligne, commandant de la place de Mexico, avec ordre de s'y rendre au plus vite. Cet officier partit aussitôt en avant avec une colonne de cavalerie. Il était accompagné du payeur en chef, chargé des négociations financières destinées assurer la solde de l'armée. Tous deux entrèrent les premiers dans Mexico, le 5 juin, avec leur faible escorte, que suivait le 1er bataillon de chasseurs à pied.

Ils trouvèrent la ville dans le plus grand calme. Malgré les appréhensions des consuls, l'ordre n'avait pas été troublé. Le vieux général Salas exerçait les fonctions de gouvernement provisoire, et c'est avec lui qu'ils s'entendirent aussitôt pour régler la réception qui devait être faite à l'armée française.

Le programme en avait été arrêté par le commandant en chef lui-même, qui avait donné à ce sujet ses instructions au général Bazaine :

Je ferai mon entrée dans Mexico le 10... J'arriverai par la route du Peñon, et je m'arrêterai d'abord à la garrita de San-Lazaro, où je ferai une grande halte d'une heure. A dix heures, les troupes prendront les armes pour entrer en ville...

Il ajoutait à cet ordre un post-scriptum de sa main :

P.-S. — Je tiens essentiellement à ce que l'on chante un Te Deum dans la cathédrale, auquel, assisterai avec. tous les officiers à mon arrivée...

Le corps de Taboada de la Perla et une batterie venant de Puebla pour Marquez formeront l'avant-garde après-demain et traverseront la ville[2]...

 

Le général Forey était revenu sur sa première décision. Rassuré par les rapports reçus au sujet de l'attitude si calme de la ville, il avait pensé qu'on ne pouvait exclure complètement du cortège triomphal les alliés qui avaient combattu avec nous.

L'entrée solennelle était donc fixée au 10 juin. Un banquier, M. Martin Daran, avança quarante mille francs pour payer les arcs de triomphe, les guirlandes et les grands mats qu'on devait dresser sur le parcours de la colonie française.

Il s'agissait de frapper les yeux et l'imagination des habitants de Mexico la chose était facile. L'élément indien, qui forme le fond de la population, est prêt toutes les soumissions la longue habitude qu'il a contractée de courber le dos sous le talon d'un maitre les lui rend faciles et naturelles ; il ne demande en retour qu'un peu de tranquillité et l'on fait son bonheur avec quelques fêtes. Le spectacle que l'on lui offrit était éminemment propre à l'éblouir.

Toute l'armée, en tenue de campagne, défila à travers Mexico dans un ordre magnifique. Ces soldats, à l'allure martiale et dégage, marchant avec un ensemble inconnu aux troupes indigènes, frappèrent d'une admiration d'autant plus grande la population mexicaine qu'ils possédaient, outre le prestige du vainqueur, cette auréole de gloire qui, partout alors, dans ces temps encore heureux pour la patrie française, précédait, accompagnait et suivait le drapeau aux trois couleurs !

Le général Bazaine présenta solennellement les clefs de la ville au chef de l'armée française, et cette cérémonie, qui eût ailleurs ravivé le deuil et la tristesse chez les vaincus, n'excita que leur enthousiasme. De toutes parts éclatèrent les acclamations, et le général Forey, qui les vit bruyantes et nombreuses et qui les crut durables et sincères, rêva, lui aussi, d'un lendemain sans nuages et d'un avenir sans troubles.

Tout ému de cette belle journée, il envoya à l'Empereur une dépêche dithyrambique, dont les termes dépassaient de beaucoup la portée de l'événement, mais qui était le reflet de la satisfaction que lui avait causée l'enthousiasme des populations, enthousiasme qu'il avait le tort de juger en le comparant à celui des populations européennes. Puis, le surlendemain, il adressa aux Mexicains une longue proclamation où, après avoir rappelé les phases malheureuses de la question militaire, il posait la question politique en ces termes :

La solution, Mexicains, dépendra de vous. Soyez unis dans les sentiments de fraternité, de concorde, de véritable patriotisme ; que tous les honnêtes gens, les citoyens modérés de toutes les opinions se confondent en un seul parti, celui de l'ordre ; n'ayez pas pour but mesquin et peu digne de vous la victoire d'un parti sur un autre ; voyez les choses de phis haut, abandonnez ces dénominations de libéraux, de réactionnaires qui ne font qu'engendrer la haine, que perpétuer l'esprit de vengeance, qu'exciter enfin toutes les mauvaises passions du cœur humain. Proposez-vous avant tout d'être Mexicains et de vous constituer en une nation unie, forte, par conséquent grande, parce que vous avez tous les éléments nécessaires pour cela.

C'est à quoi nous venons vous aider, et nous arriverons ensemble à créer un ordre de choses durable, si, comprenant les vrais intérêts de votre pays, vous entrez résolument dans les intentions de l'Empereur, que je suis chargé de vous exposer.

Ainsi, à l'avenir, li ne sera plus exigé aucune contribution forcée, ni réquisition de quelque nature et sous quelque prétexte que ce soit ; il ne sera commis aucune exaction sans que leurs auteurs soient punis.

Les propriétés des citoyens, ainsi que leurs personnes, seront placées sous la sauvegarde des lois et des mandataires du gouvernement.

Les propriétaires des biens nationaux, qui ont été acquis régulièrement et conformément à la loi, ne seront nullement inquiétés et resteront en possession de ces biens ; les ventes frauduleuses seules pourront être l'objet d'une révision.

La presse sera libre, mais réglementée d'après le système des avertissements établi en France ; deux avertissements entraineront la suppression du journal.

L'armée sera soumise à une loi de recrutement modéré qui mettra lin à cette odieuse habitude de prendre de force et d'arracher à leur famille les indiens et les laboureurs...

Les impôts seront réglés comme dans les pays civilisés, de manière que les charges pèsent sur tous les citoyens, proportionnellement à leur fortune...

La religion catholique sera protégée, et les évêques seront rappelés dans leurs diocèses. Je crois que l'Empereur verrait avec plaisir qu'il fût possible au gouvernement de proclamer la liberté des cultes, ce grand principe des sociétés modernes.

Des mesures énergiques seront prises pour réprimer le brigandage, cette plaie du Mexique, qui en fait un pays à part dans le monde et paralyse tout commerce, toute entreprise d'utilité publique ou privée, qui, pour prospérer, a besoin de sécurité.

Les tribunaux seront organisés de manière que la justice soit rendue avec intégrité et qu'elle ne soit plus le prix du plus offrant et dernier enchérisseur.

Tels sont les principes essentiels sur lesquels s'appuiera le gouvernement à établir. Ce sont ceux des peuples de l'Europe qui se distinguent entre tous...

J'invoque le concours de toutes les intelligences, je demande aux partis de désarmer et d'employer désormais leurs forces, non à détruire, mais à fonder. Je proclame l'oubli du passé, une amnistie complète pour tous ceux qui se rallieront de bonne foi au gouvernement que la nation librement consultée se donnera.

Mais je déclarerai ennemis de leur pays ceux qui se montreront sourds à ma voix conciliatrice, et je les poursuivrai partout où ils se réfugieront.

 

Dès le 16 juin, avec une hâte extraordinaire et plus nuisible que profitable, « le général de division, sénateur, commandant en chef l'expédition française, considérant qu'il était urgent d'organiser les pouvoirs publics qui devaient remplacer l'intervention dans la direction des affaires du Mexique », signait d'après le rapport du ministre de l'Empereur, M. Dubois de Saligny, un décret ainsi conçu qui fut affiché sur les murs de la capitale :

ARTICLE PREMIER. — Un décret spécial désignera, sur la présentation du ministre de l'Empereur, trente-cinq citoyens mexicains qui formeront ^ne junte supérieure de gouvernement,

ART. 2. — Cette junte supérieure se réunira dans le local qui lui sera assigné, deux jours après la publication du déci.et de sa nomination,

ART. 6. — La junte supérieu.re procédera à la nomination de trois citoyens mexicains qui seront chargés du pouvoir exécutif et de deux suppléants pour ces hautes fonctions...

ART. 10. — La junte supérieure s'adjoindra pour former l'assemblée des notables deux cent quinze membres, pris parmi les citoyens mexicains, sans distinction de rang ni de classe,

ART. 11. — Pour faire partie de l'assemblée des notables, il faudra être âgé de vingt-cinq ans au moins et n'être frappé d'aucune incapacité politique ou civile...

ART. 14. — L'assemblée des notables s'occupera, avant toute autre question, de la forme du gouvernement définitif du Mexique. Le vote sur cette question devra réunir au moins les deux tiers des suffrages exprimés.

ART. 15. — Dans le cas où cette majorité des deux tiers ne serait pas acquise après trois jours de scrutin, le pouvoir exécutif prononcera la dissolution de l'assemblée des notables et la junte supérieure procédera sans délai à la formation d'une nouvelle assemblée. Les membres de l'assemblée précédente pourront être réélus...

ART. 17. — La preinie.re session sera de cinq jours : elle pourra être prorogée par le pouvoir exécutif...

 

Ce décret était une faute immense. Il était difficile de se montrer plus maladroit, de compromettre davantage la cause qu'on entendait servir. Il était difficile de méconnaître plus complètement les intentions de l'Empereur, de travestir plus directement ses instructions.

Et cependant ce n'était pas faute de les connaitre. Il semble que l'Empereur se fût délié de la précipitation du généra] en chef et de son ministre, car il avait pris soin, à maintes reprises, de tracer le plan qu'il entendait voir suivre au Mexique, quant à la question politique.

Le 1er novembre 1862, il écrivait au général Forey[3] :

J'appréhende toutes les difficultés politiques que vous trouverez en arrivant à Mexico... Il m'est bien difficile d'ici de vous tracer une ligne de conduite bien arrêtée, mais voici les idées générales que je crois les plus pratiques : une fois maitre du pays, il faudra que vous nommiez vous-même un gouvernement provisoire composé des hommes les bills recommandables et les plus dévoués à notre cause. Ce gouvernement devra vous aider à rétablir partout l'ordre et la régularité. Je vous envoie un Inspecteur général des Finances[4].

Je tiendrais beaucoup à ce qu'Almonte fit partie de ce gouvernement provisoire. L'ordre une fois établi, je crois qu'il faudrait, avant de réunir une Chambre quelconque, faire voter tout le peuple mexicain sur la question de savoir, par oui ou par non, au moyen du suffrage universel, s'il veut une République ou une Monarchie. Il ne faudrait jamais accepter la proposition d'un vote quelconque avant que nous ne soyons à Mexico et que vous ayez vous-même établi un gouvernement de votre choix, car sans cela nous risquerions d'être dupe de quelque escamotage....

Il revenait sur cette idée le 17 décembre 1862 :

La seule politique à suivre est de marcher sur Mexico, d'y installer un gouvernement des hommes les plus honorables que vous choisirez vous-même, et ensuite, de faire voter par le suffrage universel, le peuple mexicain, sur la forme du gouvernement à établir.

 

Le 14 février 1883, il reprenait son idée, en y ajoutant à peine un léger correctif :

Il faut, qu'à Mexico vous soyez le maitre sans en avoir l'air ; il faut vous créer vous-même un gouvernement provisoire dans lequel Almonte pourra trouver sa place au milieu d'hommes énergiques et probes. Une fois la tranquillité rétablie, il faudra consulter la nation, soit par une espèce de suffrage universel, soit en faisant nommer un congrès par ces moyens révolutionnaires dont le Mexique a la tradition et l'habitude...

 

Plus tard, le 14 avril 1863, il traçait à grands traits au commandant en chef la conduite générale à suivre. Après lui avoir conseillé « d'agir avec promptitude et énergie », afin de « frapper l'imagination des Mexicains par des coups redoublés, car l'échec de Puebla et les neuf mois de temporisation nous cent fait perdre beaucoup de notre prestige », il lui dictait les principales déclarations de son manifeste, et ajoutait : « Lorsque ces mesures, et d'autres semblables, auront pu être prises, et qu'on aura répandu dans le pays mes intentions et fait connaître le but de l'intervention, on pourra alors consulter la Nation de la manière que vous jugerez la plus convenable. »

Issu du suffrage universel, Napoléon III se montrait ici fidèle à son origine, en recommandant d'en appeler au suffrage universel. S'il ajoutait un correctif en disant « une espèce de suffrage universel », il y avait là non point un abandon du principe, mais une concession faite à des impossibilités matérielles. Les registres de l'état civil étaient fort mal tenus au Mexique, par conséquent, des difficultés insurmontables s'opposaient à ce que l'on fabriquât une liste générale des électeurs. En outre, une partie du pays était encore soustraite à l'occupation. Mais l'Empereur répète sans cesse le mot de Nation c'était donc la nation qu'il fallait consulter et non point seulement quelques notabilités choisies uniquement dans la capitale.

De plus, la pensée de l'Empereur était bien claire il ne voulait pas de précipitation, « pas de vote escamoté » à quelques individualités, groupées sous un nom pompeux, et réunis à la hâte en quelques jours. Il tenait à ce qu'un gouvernement provisoire commençât par rendre au peuple mexicain l'apparence de son autonomie et de la liberté ; puis, à l'abri de cet ordre de choses, on devait faire peu à peu pénétrer dans le pays entier ses intentions, c'est-à-dire son désir de voir la nation mexicaine recouvrer son indépendance sous un gouvernement qu'elle choisirait elle-même.

Mais les longues temporisations avaient sans doute donné au général en chef aussi bien qu'à notre ministre plénipotentiaire le désir d'en finir et de paraître triompher entièrement sans plus attendre. Un second décret, affiché le 18 juin sur les murs de Mexico, nommait membres de la junte supérieure de gouvernement :

MM. PAVON (Ignacio), ancien président de la Cour suprême, sous les présidences de Santa-Anna et de Miramon ;

DIAS DE BONILLA (Manuel), ancien ministre de Santa-Anna et de Miramon ;

ARRILLAGA (Basilio), prêtre de l'Ordre des Jésuites ;

LARÈS (Theodosio), ancien ministre de Miramon ;

MIRANDA (Xavier), prêtre, ancien ministre de Miramon ;

AGUILAR Y MAROCHO, ancien ministre de Santa-Anna ;

ANDRADE (Jose-Maria) ;

ARBIOLA (Jose), prêtre ;

ARROGA (Jose), secrétaire général des Affaires étrangères, sous Miramon ;

CASTILLO Y LANZAS, ministre de Miramon ;

CERVANTÈS (Miguel), général ;

AMABLE (Jose) ;

ARRANGO Y ESCANDON ;

BLANCO (Santiago), général, ministre de la guerre, sous Santa-Anna ;

CRISPIN DEL CASTILLO ;

MARIN (Théophile), ministre de Miramon ;

MIRANDA (Manuel), négociant espagnol ;

MONTOYA, général.

MALDONADO (Juan), ministre des Finances, sous Miramon ;

DOMINGUEZ (Mariano), ancien directeur des Douanes ;

MANGINO (Fernando), représentant du Mexique en France, sous Santa-Anna ;

MORAN (Antonio), ancien directeur au Ministère de la Justice, sous Miramon ;

MORA Y WILLAMIL, général ;

MUÑOZ Y MUÑOZ ;

ORTIGOZA (Jose-Lopez) ;

ROJAS (Gerardo) ;

SEPULVEDA (Ignacio), ancien juge ;

SOLLANO (Jose), prêtre ;

TRJADA (Manuel) ;

TOVAR (Urhano), secrétaire du Trésor, sous Miramon ;

VERGARA (Pablo) ;

WOLL (Adrien), Français, fait général mexicain par Santa-Anna ;

VELASQUEZ DE LÉON (Joaquin), ingénieur des mines ;

XIMENEZ (Manuel), médecin.

Tous appartenaient au parti qui avait combattu Juarez ; tous, à l'exception d'un seul, habitaient Mexico, et ne représentaient par conséquent que la capitale.

Réunis, pour la première fois, le 21 juin, ils constituèrent comme gouvernement provisoire un triumvirat composé de

M. le général ALMONTE ;

Mgr LABASTIDA, archevêque de Mexico ;

M. le général SALAS.

Les deux suppléants, désignés conformément au décret, furent :

Mgr ORMEACHEA, évêque de Tulancingo, et M. PAVON.

Le général Almonte devenait, par son rang d'élection, président du nouveau gouvernement.

Depuis quinze mois déjà il occupait la scène politique. Arrivé à Vera-Cruz à la suite des premières troupes françaises, il s'était, ainsi qu'on l'a vu, proclamé, dès le début, chef suprême de la nation. Dépouillé de cette fonction, d'ailleurs purement nominale, par le général Forey, il attendait son heure, comptant sur les sympathies qu'il avait laissées aux Tuileries, et sur les événements qui devaient, tôt ou tard, lui donner un rôle prépondérant dans les affaires de son pays.

Né en 1809, Juan-Nepomucène Almonte passait pour être le fils de l'abbé Morelos, l'un des promoteurs de l'Indépendance mexicaine. Celui-ci emmenait l'enfant avec lui pendant l'insurrection, et l'envoyait en lieu de sûreté à la montagne (al monte) lorsqu'il avait à combattre ; de là lui serait venu son nom. Son père l'avait doté, dès son enfance, du grade de colonel, ainsi qu'un héritier de race royale.

Almonte apparaît pour la première fois sur la scène politique pendant la révolution de 1828, lorsque Santa-Anna et Guerrero se soulevèrent contre le président élu, Pedraza. Guerrero, proclamé président, nomma le jeune Almonte secrétaire d'ambassade Londres. Il y resta quatre années.

Rentré au Mexique, il fit, en 1836, la campagne du Texas, comme aide de camp du général Santa-Anna.

En 1839, Bustamante le nomma ministre de la Guerre.

Santa-Anna, devenu président, l'envoya comme ministre du Mexique aux États-Unis. Paredès, qui n'occupa le pouvoir que quelques mois, le nomma en la 'Hème qualité à Paris ; mais, au lieu de se rendre à son poste, Almonte s'arrêta à la Havane, pour conspirer avec Santa-Anna le renversement de Paredès. La révolte de Guadalajara leur permit à tous deux de rentrer au Mexique, et Santa-Anna le prit pour son ministre de la Guerre. Néanmoins, lors des hostilités contre les États-Unis, Almonte se lia avec Juarez et les députés progressistes, qui furent les plus vifs adversaires de Santa-Anna.

Après la paix, il se porta candidat à la présidence. Battu par le général Arista 0850), il se tint quelques années à l'écart. Miramon, nommé président en 1859, le nomma ministre auprès de la France et de l'Espagne. C'est alors qu'il signa à Paris avec M. Mon, ambassadeur d'Espagne, le règlement de toutes les difficultés pendantes, — et qu'il trouva à la cour de Napoléon III et de l'impératrice Eugénie l'accueil bienveillant et sympathique, d'où devaient sortir les projets d'intervention française et de rétablissement de la monarchie.

D'un caractère doux, de manières affables et distinguées, ambitieux, très intelligent, et sachant dissimuler avec une habileté extrême, Almonte était expert en intrigues politiques : il ne se piquait point de fidélité exagérée.

Tel était l'homme qui prenait la responsabilité du pouvoir, comme il avait pris celle d'appeler les étrangers dans son pays.

Après lui venait l'archevêque de Mexico. Mgr Labastida, dont on disposait sans son assentiment, puisqu'il habitait Rome depuis trois années, était un prêtre jeune actif, insinuant, d'une volonté tenace, et inféodé par sa position et ses idées au parti clérical intransigeant.

Quant au troisième membre du triumvirat, le général Salas, doyen des généraux mexicains, c'était un vieillard de soixante-douze ans. Président intérimaire de la République pendant un mois en 1846, il n'apportait au gouvernement d'autre force que son honorabilité, et il ne pouvait donner que sa signature.

Mgr Ormeacha remplaça Mgr Labastida jusqu'à son retour.

Le 29 juin, la Junte supérieure nomma deux cent quinze notables, qu'elle s'adjoignit aussitôt pour for mer l'assemblée, à laquelle était remis le droit de décider du gouvernement à donner au Mexique. Tous étaient naturellement choisis parmi les partisans de l'intervention, dans le parti réactionnaire. Ce semblant de congrès, qui ne représentait, en réalité que le général Almonte et M. Dubois de Saligny, se réunit au Palais national le 8 juillet, et, après avoir décerné la présidence à M. Teodosio Larès, se forma en comité-secret pour délibérer. L'appel nominal constata la présence de 231 membres.

Le 10 juillet, à midi, s'ouvrit la seconde séance publique. M. Aguilar donna lecture d'un rapport qui, après avoir établi que le système républicain avait été la cause de tous les maux dont souffrait le Mexique, présentait la monarchie comme seule capable de les réparer, et de réfréner la démagogie. Il se terminait par les propositions suivantes :

ARTICLE PREMIER. — La nation adopte pour forme de gouvernement la monarchie tempérée, héréditaire sous on prince catholique.

ART. 2. — Le souverain prendra le titre d'Empereur du Mexique.

ART. 3. — La couronne impériale du Mexique est offerte à S. A. I. le prince Ferdinand-Maximilien, archiduc d'Autriche, pour lui et ses descendants.

ART. 4. — Dans le cas où, par des circonstances qu'on ne peut prévoir, l'archiduc Ferdinand-Maximilien ne prendrait pas possession du trône qui lui est offert, la nation mexicaine s'en remet à la bienveillance de S. M. l'Empereur Napoléon pour qu'il désigne un autre prince catholique à qui la couronne sera offerte.

Mis aux voix, ces articles furent successivement adoptés, le premier par 229 voix contre 2, le second et le troisième à l'unanimité, le quatrième par 222 voix contre 9.

Il faut avouer que ce dernier article dépassait en maladresse tout ce qui avait été fait jusqu'ici. Comment ne comprit-on ce qu'il y avait de honteux pour une nation qu'on disait indépendante de s'en remettre à la volonté d'un souverain étranger, et, d'autre part, ce qu'il y avait de particulièrement désagréable pour Napoléon III de lui donner ainsi, vis-à-vis du Mexique, l'apparence d'un maitre qui veut exercer une tutelle absolue, alors qu'il la repousse de tolites ses forces ?

Après cet acte de servilisme, l'assemblée fit un acte de courtoisie elle vota des remerciements à l'Empereur des Français pour la protection accordée par lui à la nation mexicaine. Elle eût dû s'en tenir là.

La séance était à peine terminée que la nouvelle des résolutions votées se répandait par la ville. Et aussitôt les rues de Mexico s'emplissent de bruit, de tumulte. La population, joyeuse de tout changement, n'ayant aucune raison de regretter le passé, n'en ayant point encore de redouter le présent, se livre à des démonstrations bruyantes qu'on peut interpréter comme une adhésion spontanée. Le gouvernement provisoire saisit cette occasion, et fait publier immédiatement la proclamation de l'Empire.

Le lendemain, il entre en fonctions, et son premier soin est de faire chanter un Te Deum dans la cathédrale. C'est par là parait-il, que débutent tous les gouvernements.

Le général Forey croyait avoir merveilleusement accompli sa mission, et M. Dubois de Saligny se flattait d'être enfin arrivé au but, en faisant proclamer l'empire de Maximilien, suivant les ordres de Napoléon III, mais c'était leur tour d'être le jouet d'illusions : le réveil ne se fit point attendre.

Les rapports détaillés sur la prise de Puebla étaient arrivés en France dans les derniers jours de juin, en même temps que le télégraphe de New-York y transmettait la nouvelle de l'entrée de nos troupes dans Mexico. Succès tardifs, trop péniblement et trop chèrement achetés pour faire oublier les échecs subis et les inquiétudes éprouvées.

Sans doute, l'Empereur, harcelé sans relâche par l'opposition, luttant contre les impressions défavorables de presque tout le pays contraire à la guerre, apprit avec bonheur des résultats qui arrêtaient pour quelque temps les clameurs hostiles. Ce n'était point ce qu'il avait rêvé ce n'était point ce qu'on lui avait promis. Aussi, après avoir sacrifié à M. Dubois de Saligny et l'amiral Jurien de la Gravière et le général de Lorencez, reconnut-il enfin l'erreur dans laquelle on l'avait fait tomber.

Il ne s'était pas rendu tout de suite, et, dans sa confiance absolue aux dires de notre ministre, il avait cherché mille explications spécieuses pour les faits qui sans cesse venaient la battre en brèche. Cependant il ne pouvait méconnaître la sincérité de l'amiral Jurien de la Gravière, et déjà il lui rendait justice en le nommant son aide de camp, et en le maintenant à la tête de l'escadre française. Puis, plus tard, lorsqu'il apprit, non pas l'échec du 5 mai, qu'il attribua à la seule maladresse du général de Lorencez, mais les difficultés de toutes sortes rencontrées par nos armes, sa foi en M. Dubois de Saligny commença à faiblir. Quand enfin il vit que, malgré les 36 000 hommes envoyés au Mexique, les populations, loin de se soulever, loin de nous acclamer, se préparaient à une résistance sérieuse ; que le second siège de Puebla se poursuivait long et meurtrier, et qu'il fallait plus d'une année à une véritable armée française, non pas même pour soumettre tout le pays, mais pour s'emparer de deux grandes villes, il comprit combien il avait été trompé par ceux en qui il avait placé sa confiance. Cette fois, la preuve était faite il ordonna le rappel immédiat de M. Dubois de Saligny.

Cette disgrâce punissait l'homme, mais elle ne réparait rien, par malheur. Quant au général Forey, il n'avait satisfait qu'y demi Napoléon Ill. On lui avait tout accordé, les hommes, le matériel, l'argent, et il avait perdu de longs mois dans l'inaction ; puis, devant Puebla, il avait montré peu de coup d'œil militaire et peu de décision. Sans le général Bazaine, le siège se fût peut-être éternisé dans cette guerre des cadres qui causait tant de pertes sans procurer grand résultat. Lui aussi fut rappelé, mais sa bravoure, son patriotisme, les services rendus par lui le protégèrent contre une disgrâce ouverte ; l'Empereur l'éleva à la dignité de maréchal, et trouva dans cette haute récompense un prétexte honorable à lui retirer son commandement.

C'est avec bonheur, lui écrivait-il le 16 juillet 1863, que j'ai appris l'entrée de mes troupes à Mexico, et maintenant je pense que la résistance ne sera plus sérieuse. Quand ma lettre vous parviendra, ii y aura trois mois que Mexico est en notre pouvoir, je considère donc comme terminée l'expédition militaire.

Dans cette circonstance, je crois inutile que vous prolongiez -votre séjour au Mexique.

Un maréchal de France est un trop gros personnage pour le laisser se débattre dans dei intrigues et des détails d'administration.

Je vous autorise donc, dès que vous le jugerez convenable, de déléguer tous vos pouvoirs au maréchal Bazaine, et de revenir en France jouir de vos succès et de la gloire légitime que vous avez acquise.

Saligny doit être, je pense, déjà parti ; s'il ne l'était pas, vous l'amèneriez avec vous. J'enverrai d'ici un ministre plénipotentiaire...

Il ne faudrait pas prendre dans leur sens rigoureux tous les termes de cette lettre, et croire que l'Empereur conservait encore des illusions sur sa conquête. Non, il avait hâte de voir rentrer en France le maréchal Forey, dont il redoutait la faiblesse en matière politique, et pour ne pas lui donner des raisons de rester, il se plaisait à répéter après lui que l'expédition militaire était terminée.

Il savait bien que l'entrée à Mexico ne nous donnerait pas tout le pays ; il le prévoyait dans une lettre du 14 avril 1863, où l'on trouve ce passage : « Dès que vous serez à Mexico, ayez des colonnes mobiles de quinze cents à deux mille hommes, dont la moitié pourrait être composée de Mexicains, pour occuper Morelia, Guadalajara et San-Luis. Il faudrait occuper les ports de la côte, comme Tampico et surtout Matamoros, qui peut nous mettre en relation avec l'Amérique du Sud... » Il ne rappela pas un seul bataillon...

Il comptait sur l'énergie et l'habileté du nouveau commandant en chef, le général Bazaine, et il avait hâte de lui voir prendre en mains la direction militaire et politique.

Lorsqu'il apprit la singulière façon dont on avait réuni un congrès, le vote de ce congrès et la composition du gouvernement provisoire, ses appréhensions augmentèrent. Il n'est pas téméraire de penser qu'à ce moment, il aurait bien voulu avoir en face de lui, au Mexique, un gouvernement quelconque, autre que celui de Juarez avec lequel on avait refusé d'entrer en relations avant, la guerre et avec lequel on ne pouvait traiter après la victoire, pour terminer une entreprise qui n'avait offert ni les facilités promises ni donné les avantages espérés.

Malheureusement les choses n'étaient plus entières, et il fallait continuer à marcher dans la voie où le vote du congrès nous avait engagés. Toutefois l'Empereur ne le considéra pas comme un vote définitif ; tout au plus consentit-il à le regarder comme une indication. On verra dans sa lettre du 12 septembre ce qu'il en disait « La nomination hâtive (de l'archiduc Maximilien) a eu le grand tort de ne pas paraître, en Europe, l'expression légitime des vœux du pays. » Dès le 30 juillet, de Vichy, il exposait avec la plus complète franchise sa pensée au nouveau commandant en chef.

Cette lettre est la première de la série de correspondances confidentielles que l'Empereur adressa au général Bazaine. Comme toutes celles que nous reproduisons dans la suite de ce récit, elle est inédite : nous la copions sur l'original même. Ces documents sont d'une importance capitale, car ils n'ont point les inconvénients des pièces officielles où la vérité est toujours plus ou moins déguisée, ils en ont les avantages en ce sens que leur authenticité ne saurait être mise en doute. Par là nous avons l'inestimable avantage de pouvoir donner au lecteur la pensée vraie de l'Empereur, comme, grâce au même procédé, nous donnerons aussi celle du ministre de la Guerre, et des divers personnages mêlés à la question du Mexique.

Voici cette première lettre :

Vichy, 30 juillet 1862,

Mon cher général,

Par le dernier courrier, j'ai donné l'ordre au maréchal Forey de rentrer en France, dans la pensée que celui qui avait dirigé les opérations militaires jusqu'ici ne devait pas présider à l'organisation du pays.

Je vous ai investi de la double autorité militaire et diplomatique, persuadé que vous avez tout ce qu'il faut pour mener à bien une entreprise à la réussite de laquelle vous avez eu une grande part.

Le maréchal Forey vous aura communiqué, je pense, mes instructions ; elles consistent à appeler à soi les hommes honorables de tous les partis, établir un gouvernement provisoire qui consulterait la nation sur la forme du gouvernement définitif, protéger l'établissement d'une monarchie, si cela est d'accord avec le vœu du plus grand nombre.

Organiser-le pays militairement et sous le rapport financier et administratif. Ne point faire de réaction. Ne point revenir sur la vente des biens du clergé. Enfin tâcher de pacifier le pays, en employant surtout des troupes mexicaines clans ce but. J'ai déploré les arrêtés de Forey au sujet de la confiscation des biens des hommes hostiles, et j'ai peur que le triumvirat nommé à Mexico ne soit trop réactionnaire.

A cette distance il est bien difficile de donner des instructions précises, car c'est sur les lieux seuls qu'on peut juger de l'état des choses. Je me borne donc à vous dire que je vous laisse libre d'agir comme vous l'entendrez le mieux pour établir au Mexique un gouvernement stable qui régénère ce beau pays.

Recevez, mon cher général, l'assurance de mon amitié.

NAPOLÉON

 

Le général Bazaine, malgré les ordres de l'Empereur, ne devait pas prendre tout de suite la direction des affaires. Le maréchal Forey, qui ne comprenait point les motifs de son rappel, et M. Dubois de Saligny, qui s'expliquait mal les raisons de la mesure prise contre lui, n'étaient nullement pressés de partir, et ils retardèrent en effet leur départ plusieurs mois encore, sous divers prétextes.

Pendant ce temps, une députation nommée par le Congrès se rendait en Europe, auprès de l'archiduc Maximilien, pour lui faire part du « vœu de la nation » tandis que le gouvernement provisoire, de concert avec les Français, s'efforçait de préparer les voies à une restauration monarchique. Il s'était intitulé Régence de l’Empire et prétendait gouverner au nom de Maximilien Ier, empereur du Mexique.

 

 

 



[1] Le 15 août 1863, le commandant en chef n'avait pas encore reçu l'ordre de rapporter ce décret, et la Gazette officielle publiait une liste de 67 maisons ainsi confisquées dans Mexico au préjudice de 38 propriétaires absents.

[2] Ces citations sont copiées textuellement sur les originaux qui font partie de la collection Bazaine cédée à Ernst Louet.

[3] Cette citation et celles qui suivent sont empruntées à la copie des instructions de l'Empereur, laissée par le général Forey au général Bazaine dont nous avons déjà parlé au début de ce chapitre.

[4] Cet inspecteur général était M. Villet, aujourd'hui conseiller maitre à la Cour des Comptes. Tombé malade pendant la traversée, leu médecins le firent débarquer à la Martinique pour revenir en France. Il fut remplacé dans sa mission au Mexique par l'inspecteur ordinaire qui l'accompagnait, M. Jacquême, aujourd'hui devenu inspecteur général, dont la perspicacité financière et les hautes capacités ne furent pas assez utilisées par le général en chef ou par M. Budin. Il était du petit nombre de ceux qui avaient le courage de dire toute leur pensée et cela, suffit pour qu'on le tint à l'écart. (Note d'Ernest Louet.)