RÊVE D'EMPIRE

PREMIÈRE PARTIE. — L'ACTION DIPLOMATIQUE ET LES FAITS DE GUERRE

 

CHAPITRE CINQUIÈME.

 

 

Émotion en France au reçu des nouvelles du Mexique. — L'Empereur au général de Lorencez. — Lettre confidentielle du ministre de la guerre. — Le général Forey, commandant en chef du corps expéditionnaire. — Ordre du jour du 20 octobre 1862. — Départ du général de Lorencez. — Regrets de l'armée. — Dissolution du gouvernement provisoire du général Almonte. — Proclamation du général Forey. — Instructions secrètes données par l'Empereur au nouveau commandant en chef. — Ligne politique. — Établissement d'un gouvernement stable. — République ou monarchie.

 

Lorsqu'on apprit l'échec des troupes françaises devant Puebla, l'étonnement fut considérable en Europe, l'émotion fut profonde en France. Sans réfléchir au petit nombre de nos soldats, et aux difficultés de toutes sortes d'une expédition aussi lointaine, on restait stupéfait de trouver une telle résistance chez un peuple qu'on se plaisait à considérer comme sans force et sans armée, comme une peuplade manquant de cohésion plutôt que comme une nation organisée. Depuis, l'Europe a eu d'Autres surprises de ce genre, et elle s'est un peu faite à l'idée qu'on trouvait des hommes partout, au Tonkin comme à Massaouah, à Khartoum comme à Zanzibar.

La France, qui, dans la grande majorité de ses habitants, avait vu avec peine le gouvernement impérial se lancer dans une aventure périlleuse et surtout insuffisamment justifiée à ses yeux, la France tressaillit tout entière et, voyant que l'honneur était engagé, qu'il fallait, pour son bon renom, venger l'échec infligé à son drapeau, elle ne marchanda ni les hommes ni l'argent.

Quelques voix discordantes se firent entendre au Corps législatif et dans la presse, mais ce serait montrer une bien grande naïveté que de les attribuer à une perspicacité fille profonde ceux qui s'élevèrent contre l'extension donnée à l'expédition, et dont les discours servirent surtout à encourager la résistance de nos ennemis, ne le firent point parce qu'ils avaient plus de clairvoyance, mais simplement parce qu'ils étaient alors dans l'opposition. Et la preuve en est manifeste vingt ans plus tard, les situations étant changées, dans des circonstances identiques, les rôles changèrent aussi.

L'Empereur avait résolu de porter à trente mille hommes l'effectif du corps expéditionnaire, Le général de Lorencez, nouvellement promu divisionnaire, ne pouvait recevoir le commandement en chef de la nouvelle armée. En outre, on n'était guère satisfait de lui à Paris ; on le blâmait surtout de son animosité contre M. Dubois de Saligny, dont l'influence restait encore prépondérante, en dépit de la mauvaise tournure qu'avaient prise les événements, et en dépit des démentis patents infligés par les faits à ses prévisions optimistes.

Désireux de sauvegarder le prestige du commandement aux yeux des soldats, l'Empereur adressa au général de Lorencez une lettre qui fut mise à l'ordre du jour du corps expéditionnaire :

Paris, 15 juin 1862.

Mon cher général,

J'ai appris avec plaisir le brillant fait d'armes des Cumbres, et avec peine la non-réussite de l'attaque de Puebla.

C'est le fait de la guerre de voir quelques revers obscurcir d'éclatants succès ; mais que cela ne vous décourage pas : l'honneur du pays est engagé et vous serez soutenu par tous les renforts dont vous aurez besoin.

Exprimez aux troupes sous vos ordres toute ma satisfaction pour leur courage et leur persévérance à supporter les fatigues et les privations ; plus elles sont loin, plus ma sollicitude se parte sur elles.

J'ai approuvé votre conduite, quoiqu'elle semble n'avoir pas été comprise de tout le monde.

Vous avez bien rait de- protéger le général Almonte ; étant en guerre avec le gouvernement actuel du Mexique, tous ceux qui voudront se réfugier sous notre drapeau auront le même droit à notre protection ; mais elle ne doit en rien influencer notre politique à venir. Il est coutre mes intérêts, mon origine et mes principes, d'imposer un gouvernement quelconque au peuple mexicain,

Qu'il choisisse en toute liberté la forme qui lui convient, je ne lui demande que la sincérité dans ses relations extérieures, et je ne désire qu'une chose, c'est le bonheur et l'indépendance de ce beau pays sous un gouvernement stable et régulier.

Sur ce, je vous renouvelle l'assurance de mes sentiments.

NAPOLÉON.

 

Mais à côté de cette lettre, destinée à la publicité, le courrier en apportait une autre, bien différente, du ministre de la Guerre

Mon cher général,

Je reçois à l'instant un ordre de l'Empereur qui m'impose l'obligation de vous adresser les observations qui suivent

L'Empereur admire le courage déployé par les soldats dans l'attaque coutre Puebla ; mais Sa Majesté n'a pas trouvé opportune cette attaque ; l'artillerie ne devait pas se mettre en batterie contre des fortifications à 1a distance de 2 500 mètres.

L'Empereur vous recommande de conserver de bonnes relations avec M. de Saligny, qui est son représentant à Mexico, aussi bien qu'avec M. le général Almonte, et les autres chefs mexicains qui viennent à nous.

Le général Forey va bientôt prendre le commandement général ; jusque-là ne faites qu'organiser la résistance et vos approvisionnements.

Le courrier va partir ; je ne puis que vous renouveler, mon cher général, l'assurance de mes sentiments affectueux.

Maréchal RANDON.

 

En même temps on rappelait le colonel Letellier-Valazé, chef d'état-major, qui se montrait particulièrement agressif contre notre ministre plénipotentiaire, ce qui avait bien pu renouveler le souvenir des attaques auxquelles il s'était livré autrefois contre le Prince-Président, alors qu'il était l'aide de camp du général Changarnier.

Le général de Lorencez se montra très froissé de ces procédés et de ces reproches, et très blessé aussi des correspondances reproduites dans les journaux de France, où sa conduite était l'objet de violentes critiques ; persuadé, à tort ou à raison, que la principale et la plus hostile de ces correspondances provenait du général Félix Douay, arrivé de France le 16 mai, pour remplir les fonctions de commandant en second, il ne crut pas devoir revenir sur la demande qu'il avait faite de rentrer en France dès l'arrivée du général en chef.

Il refusa le commandement d'une division qui lui avait été réservé dans les cadres du nouveau corps d'armée. Il avait hâte de se rendre auprès de l'Empereur pour se justifier de sa conduite, et surtout pour combattre l'influence de M. Dubois de Saligny.

Sa réelle bravoure, la dignité de son caractère et ses vertus militaires lui avaient valu les sympathies de l'armée entière. Son antagonisme avec notre ministre, et sa résolution de ne pas lui céder ne firent que les accroître. Il profita du droit qu'il avait d'adresser la parole aux troupes qu'il quittait pour exprimer librement l'amertume qu'il ressentait.

Soldats et marins,

L'Empereur a décidé que le corps expéditionnaire du Mexique serait porter à 250.00 hommes et il en a donné le commandement à M. le général Forey, grand-croix de la Légion d'honneur et sénateur.

 

Soldats et marins,

Je vous fais mes adieux. Jusqu'à la fin de ma vie, je penserai avec orgueil aux jours de péril et de gloire que nous avons traversés lorsque je vous commandais en chef. Un jour l'histoire dira comment, après la retraite des Anglais, des Espagnols ci la défection des chefs de la partie de la nation mexicaine qui avait demandé l'intervention française, un petit corps d'armée de 6.000 hommes a su se maintenir intrépide et fier au cœur d'un État immense, à 2.500 lieues de son pays. L'histoire dira qu'une armée française semble être venue au Mexique pour donner au Nouveau Monde le spectacle de tous les courages et de toutes les vertus guerrières.

Déjà le mépris public a fait justice de la bassesse des sentiments de nos détracteurs. Avant peu, croyez-le bien, d'impudents mensonges seront dévoilés et l'armée du Mexique aura reçu une complète satisfaction.

D'ici à peu de temps, lorsque je serai descendu sur le sol de la patrie, on se pressera sur mes pas pour s'informer de vous : je répondrai qu'on se prépare à bien vous recevoir et à vous honorer à votre retour, car, au Mexique comme en Crimée, en Italie et en Afrique, vous avez été les vaillants soldats et les dignes enfants de la France.

Adieu, soldats et marins ; mes vœux vous suivront et j'emporte votre souvenir dais mon cœur.

Le général de division,

Comte DE LORENCEZ.

Orizaba, le 20 octobre 1862.

 

Le 25 octobre, il remit le commandement au général Forey, et, quand il partit le 10 novembre, il fut l'objet d'une touchante manifestation la plus grande partie des officiers de l'armée tint à l'accompagner à cheval jusqu'à deux lieues de la ville.

Le nouveau commandant était arrivé à Vera-Cruz depuis plusieurs mois déjà. Il y avait débarqué à la fin de juillet, mais soit que les communications avec Orizaba lui parussent peu sûres, soit qu'il tint à surveiller de ses propres yeux le débarquement des troupes et du matériel de renfort, il resta dans ce port, et il y fit rester ses troupes, jusqu'à ce qu'on eût réuni une quantité suffisante de vivres et de nombreux moyens de transport. On ne semblait pas se préoccuper des ravages considérables que faisait le climat parmi les nouveaux arrivants. On perdit en outre de la sorte un temps précieux. Mais on obéissait ainsi à un penchant naturel de l'esprit humain : après une campagne hardie et aventureuse jusqu'à la folie, on se livrait à un excès de prudence.

Le premier acte politique du général Forey avait été de désavouer publiquement le gouvernement qui s'était constitué sans le concours de la nation. Il avait invité le général Almonte à dissoudre le ministère dont il s'était entouré, à s'abstenir de promulguer aucune loi ou aucun décret, et à abandonner le titre de chef suprême de la nation, dont il s'était investi de sa propre autorité. Cette mesure avait reçu l'approbation générale au Mexique comme en Europe.

Puis il avait adressé cette proclamation au peuple mexicain :

Mexicains !

L'empereur Napoléon, en me confiant le commandement de la nouvelle armée qui va bientôt me suivre, m'a chargé de vous faire connaitre ses véritables intentions.

Lorsqu'il y a quelques mois, l'Espagne, l'Angleterre et ta France, subissant les mêmes nécessités, ont été amenées à se réunir pour la même cause, le gouvernement de l'Empereur n'envoya qu'un petit nombre de soldats, laissant à la nation la plus outragée[1] la direction principale dans le redressement des griefs communs. Mais, par une fatalité difficile à prévoir, les rôles ont été intervertis et la France est demeurée seule à défendre ce qu'elle croyait l'intérêt de tous. Celte nouvelle situation ne l'a pas fait reculer.

Convaincu de la justice de ses réclamations, forte de ses intentions favorables à la régénération du Mexique, elle a persévéré et persévère plus que jamais dans le but qu'elle s'est proposé. Ce n'est pas.au peuple mexicain que je viens faire la guerre, mais à une poignée d'hommes sans scrupule et sans conscience, qui ont foulé aux pieds le droit des gens, gouvernant par une terreur sanguinaire et, pour se soutenir, n'ont pas honte de vendre par lambeaux à l'étranger le territoire de leur pays.

On a cherché à soulever contre nous le sentiment national, en voulant faire croire que nous arrivions pour imposer à notre gré un gouvernement au pays loin de là le peuple mexicain, affranchi par nos armes, sera entièrement libre de choisir le gouvernement qui lui conviendra j'ai mission expresse de le fui déclarer.

Les hommes courageux qui sont venus se joindre à nous méritent notre protection spéciale, mais, au nom de l'Empereur, je fais appel, sans distinction de partis, à tous ceux qui veulent l'indépendance de leur patrie et l'intégrité de son territoire. Il n'entre pas dans la politique de la France de se mêler, pour un avantage personnel, des querelles intestines des nations étrangères ; mais lorsque, par des raisons légitimes, elle est forcée d'intervenir, elle le fait toujours dans l'intérêt du pays où son action s'exerce.

Souvenez-vous que partout où flotte son drapeau, en Amérique comme en Europe, il représente la cause des peuples et de la civilisation.

Le général de division, sénateur, commandant en chef le corps expéditionnaire du Mexique,

FOREY.

Vera-Cruz, le 22 septembre 1862.

 

Quels étaient maintenant les projets du nouveau commandant en chef et quelles instructions avait-il reçues de son gouvernement ? Ses deux prédécesseurs, l'amiral Jurien de la Gravière et le général de Lorencez, avaient été désavoués : le général Forey devait donc agir d'une façon différente.

L'Empereur, avant son départ, lui avait envoyé de Fontainebleau une note datée du 3 juillet 1862 et contenant l'expression de sa pensée.

Il n'entre pas dans mes habitudes, disait l'Empereur, de rappeler les événements passés pour critiquer ce qui n'a pas réussi.

Si je commence par y faire allusion, c'est que l'exemple des fautes commises empêchera d'y retomber à l'avenir et qu'il est de bon droit comme de mon devoir de distribuer, suivant ma conviction, le blâme ou l'éloge.

Comme M. de Saligny est le seul qui connaisse sien Je pays, et qui soit an fait des griefs à redresser, i/ est important, indispensable même que le général en chef entre en relation intime avec lui et profite de ses avis et de son expérience...En effet, c'est par des tiraillements et des querelles d'amour-propre que tout a été, dès le commencement, compromis au Mexique. Je n'en veux plus, ils nuisent trop à la réussite des plus grands projets. La réponse, que je ne veux pas qualifier, du général de Lorencez, à la sommation insolente de Zaragoza, a produit un déplorable effet, de même que la constatation par l'ennemi des dissentiments qui règnent entre l'état-major (dont le chef était M. le colonel Valazé), M. de Saligny et le général Almonte.

Voici maintenant la ligne de conduite a suivre par le général en chef

1° Faire à son arrivée une proclamation dont les idées principales lui seront indiquées ;

2° Accueillir avec la plus grande bienveillance le général Almonte et tous les Mexicains qui s'offriront à lui ;

3° N'épouser la querelle d'aucun parti. Déclarer que tout est provisoire tant que la nation mexicaine ne se sera pas prononcée. Montrer une grande déférence pour la religion, mais rassurer en même temps les détenteurs des biens nationaux ;

4° Nourrir, solder et armer, suivant ses moyens, les troupes mexicaines auxiliaires ; leur faire jouer le rôle principal dans les combats ;

5° Maintenir parmi nos troupes comme parmi les auxiliaires la plus sévère discipline. Réprimander rigoureusement tout acte, tout propos blessant pour les Mexicains, car il ne faut pas oublier leur caractère et li importe au succès de l'entreprise de se concilier avant tout l'esprit des populations.

Parvenu à Mexico, il est à désirer que le général Almonte et les personnes notables de toute nuance, qui auront embrassé notre cause, convoquent, suivant les lois mexicaines, une assemblée qui décidera de la forme du gouvernement et des destinées du Mexique.

Il aidera le nouveau pouvoir à introduire dans l'administration et surtout dans les finances cette régularité dont la France offre le meilleur modèle. Dans ce but, on enverra au gouvernement mexicain des hommes capables de seconder sa nouvelle organisation.

Le but à atteindre n'est pas d'imposer aux Mexicains une forme de gouvernement qui serait antipathique, mais de seconder dans leurs efforts pour établir, selon leur volonté, un gouvernement qui ait des chances de stabilité et puisse garantir à la France le redressement des griefs dont elle a à se plaindre.

Il va sans dire que si les Mexicains préfèrent une monarchie est de l'intérêt de la France de les appuyer dans cette voie, et, en ce cas, le général pourrait indiquer l'archiduc Maximilien comme le candidat de la France.

Il ne manquera pas de gens qui vous demanderont pourquoi nous allons dépenser des hommes et de l'argent pour mettre un prince autrichien sur un trône.

Dans l'état actuel de la civilisation du monde, la prospérité de l'Amérique n'est pas indifférente à l'Europe, car elle alimente notre industrie et fait vivre notre commerce. Nous avons intérêt à ce que la République des États-Unis soit puissante et prospère, mais nous n'en avons aucun à ce qu'elle s'empare de tout le golfe du Mexique, domine de là les Antilles et l'Amérique du Sud, et soit la seule dispensatrice des produits du Nouveau Monde. Maîtresse du Mexique, et par conséquent, de l'Amérique Centrale et du passage entre les deux mers, il n'y aurait plus désormais d'autre puissance en Amérique que celle des États-Unis.

Si, au contraire, le Mexique conquiert son indépendance et maintient l'intégrité de son territoire, si un gouvernement stable s'y constitue par les armes de la France, nous aurons posé une digue infranchissable aux empiètements des États-Unis, nous aurons maintenu l'indépendance de nos colonies des Antilles et de celles de l'Espagne, nous aurons établi notre influence bienfaisante au centre de l'Amérique, et cette influence rayonnera au nord comme au midi, créera des débouchés immenses à notre commerce et procurera les matières indispensables à notre industrie.

Quant au prince qui pourrait monter sur le trône du Mexique, il sera toujours forcé d'agir selon les intérêts de la France, non par reconnaissance seulement, mais surtout parce que ceux de sou nouveau pays seront d'accord avec les nôtres, et qu'il ne pourra rhème se soutenir que par notre influence.

Ainsi donc aujourd'hui notre honneur militaire engagé, l'exigence de notre politique, l'intérêt de notre industrie et de notre commerce, tout nous fait un devoir de marcher sur Mexico, d'y planter hardiment notre drapeau, d'y établir soit une monarchie, si elle n'est pas incompatible avec le sentiment national du pays, soit tout au moins art gouvernement qui promette quelque stabilité.

Sous le rapport militaire, je n'ai pas besoin de rappeler au général en chef que plus une expédition est lointaine, plus elle doit être conduite aveu un mélange bien calculé d'audace et de prudence, c'est-à-dire que partout où l'on n'a pas à lutter contre des obstacles matériels, on peut hasarder des coups de main et que partout, au contraire, où se rencontrent des fortifications, il faut agir avec la circonspection la plus grande. Un coup de canon au Mexique est cent fois plus précieux qu'en France. Ce que je Mame absolument dans la dernière affaire de Puebla, c'est d'avoir épuisé mille coups de canon dans une position et a une distance où l'artillerie ne pouvait produire aucun effet.

La gloire d'un général ne consiste pas seulement dans le succès, mais dans les moyens employés pour l'obtenir. Plus il ménage la vie de ses soldats, plus il tournera les obstacles au lieu de les aborder de front, plus il saura par ses manœuvres diviser les forces de l'ennemi et par cela même accroître ses propres chances, plus il fera preuve de qualités supérieures, et plus il justifiera la confiance placée en lui.

Je recommande au général en chef de n'avoir qu'une seule ligne d'opération. S'il croit utile de déblayer la route de Jalapa, je ne le ferais, à sa place, qu'après être arrivé à Puebla. Car alors, maître de Vera-Cruz, d'Orizaba et de Puebla, je séjournerais dans cette dernière ville et j'enverrais de là une colonne sur Jalapa, ce qui ouvrirait alors les deux grandes routes qui conduisent à Vera-Cruz.

Cependant, si, d'après des renseignements, cette colonne risquait d'être arrêtée par le fort de Perote, il faudrait bien se garder de faire une expédition inutile et négliger la route de Jalapa, qui, plus tard, s'ouvrirait d'elle-même.

Pour s'emparer de Puebla, je crois parfaitement inutile de faire le siège de Guadalupe et de Lorette, l'attaque par Camelia toujours réussi pendant les guerres civiles, et une attaque de barricades sera beaucoup moins meurtrière que les sièges des mamelons ci-dessus mentionnés. Toutefois, même dans cette attaque, quelques travaux de siège ne seront peut-être pas inutiles et J'emploi des gabions farcis peut mettre les troupes les plus exposées au moins à l'abri de la fusillade.

Une fois Puebla en notre pouvoir, cette ville doit devenir notre grand dépôt et le centre des approvisionnements où l'on établira des hôpitaux. Il serait très essentiel d'établir un chemin de fer de la Vera-Cruz jusqu'au pied des montagnes el je me suis adressé au consul de France à New-York pour savoir à quelles conditions un entrepreneur américain pourrait l'établir...

 

Et le lendemain, 4 juillet, l'Empereur complétait ses instructions

Il faut que vos actes soient d'accord avec les principes consignés dans votre proclamation. Or, j'ai déclaré vouloir que le peuple mexicain choisisse son gouvernement, mais comment cette déclaration peut-elle se concilier avec les décrets d'Almonte qui s'institue chef suprême de la nation ? D'un autre côté j'apprends qu'il y a à la Vera-Cruz un gouvernement nommé par Almonte...

Tout cela est une cause de faiblesse et d'anarchie. Partout où flotte notre drapeau, vous devez être le maitre absolu...

 

On a vu comment le général Forey avait exécuté celte partie des instructions en désavouant le gouvernement d'Almonte à Vera-Cruz même avant d'avoir pris des mains du général de Lorencez k commandement en cher.

La mesure était prudente, indispensable. C'eût été une trop flagrante contradiction que de dire aux Mexicains : Choisissez votre gouvernement, et en rime temps de combattre Juarez et de leur imposer Almonte.

La plus grosse difficulté ne venait donc pas de là mais bien du 'maintien de M, Dubois de Saligny. Celui-ci, par un concours extraordinaire d'heureuses chances, avait vu sa faveur grandir au milieu des disgrâces des chers militaires. Rien de ce qu'il avait annoncé ne s'était réalisé, et cependant il était encore considéré aux Tuileries comme l'homme de la situation, comme le seul conseiller éclairé, le seul dont on dût suivre les inspirations.

L'Empereur ne disait-il pas au général Forey : « J'ignore si le caractère privé de M. de Saligny laisse à désirer ; j'ignore quelles intempérances de langage on peut lui reprocher ; mais ce que je sais et ce que je déclare hautement, c'est que depuis le commencement de l'expédition du Mexique, ses dépêches ont toujours été marquées au coin du bon sens, de la fermeté, et de la dignité de la France, et je ne doute pas que si ses avis avaient été suivis, notre drapeau ne flottât aujourd'hui à Mexico. On dit qu'il a trompé le gouvernement sur le véritable état de choses au Mexique ; il m'a au contraire, j'aime à le reconnaître, toujours dit la vérité... »

Et l'Empereur, par une suite de raisonnements spécieux, qui lui avaient été apparemment suggérés par notre ministre lui-même ou par ses puissants protecteurs, cherchait à prouver que le seul coupable était, le général de Lorencez, dont il ne méconnaissait pas la bravoure, mais dont il niait l'habileté et même la capacité. IL maintenait M. Dubois da Saligny auprès du général Forey, « dans la position d'un chef de mission dont les pouvoirs se trouveraient momentanément subordonnés à ceux d'un ambassadeur extraordinaire[2] ».

Fatales illusions qui subsistaient en dépit de tout ! M. Dubois de Saligny, qui était surtout dangereux parce qu'il était convaincu, et qui s'était, avec une entière borine foi, mais avec un complet aveuglement, lancé, à la suite de M. de Gabriac, dans une voie néfaste pour la France, y persévérait avec d'autant plus d'énergie qu'il croyait davantage plaire à l'Empereur, dont il recevait les encouragements. Il resta l'homme prépondérant dans les conseils du nouveau commandant en chef. La vérité ne devait se faire jour que plus tard, — trop tard !

 

 

 



[1] L'Espagne.

[2] Extrait de la lettre du 1er novembre 1862.